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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (5/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 31, 2011 [EBook #35732]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE
+
+Par P. L. GINGUENÉ,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+SECONDE ÉDITION,
+REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNÉE DE SON PORTRAIT,
+ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME CINQUIÈME.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, Nº 3.
+
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTÉRAIRE
+D'ITALIE.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que
+Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets
+purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le
+Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme._
+
+
+Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde
+des poëmes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'être effrayés,
+si les deux autres que nous avons précédemment indiquées[2], les romans
+de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux
+qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure
+imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même
+abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne
+et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et
+peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour
+procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par
+les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant
+moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.
+
+ [Note 1: Le chapitre précédent contient lui seul, ou les
+ extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.]
+
+ [Note 2: Chap. III de cette seconde partie.]
+
+Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de _la
+Destruction de Troie_, en vingt chants, imprimée dès le quinzième
+siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain
+Jacques, fils de Charles, prêtre florentin[3]. Les choses y sont prises
+de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le
+poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend
+non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César
+et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au _Quadrio_ de dire que ce sujet
+n'y est pas mal traité[4]; il l'est à peu près du même style que
+l'_Ancroja_ et les autres poëmes de cette nature dont nous avons
+ci-devant parlé[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le
+passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il
+commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a
+aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes
+qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les
+événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se
+succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et
+dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et
+l'histoire sans ce qui instruit.
+
+ [Note 3: _Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino._ Ce nom et
+ cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait
+ pas davantage. Le titre du poëme est: _Il Trojano dove si tratta
+ tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani_, Vinegia,
+ 1491, in-4º.; _ibidem_; 1509, in-4º., _con figure_; et après
+ plusieurs autres éditions, _ibidem_, 1569, in-8º., sous le titre
+ de _Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li
+ Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e
+ Verona_, etc.]
+
+ [Note 4: _In versi italiani non malamente questo soggetto fa
+ trattato nel seguente romanzo; il Trojano_, etc., t. VI, p. 475.]
+
+ [Note 5: Chap. IV de cette seconde partie.]
+
+Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis
+_Dolce_[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le
+même sujet, qu'il tira de l'_Iliade_ et de l'_Énéide_ tout entières,
+sous le titre de l'_Achille e l'Enea_[7]. Il divisa cette immense
+matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques
+maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et
+finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas
+toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans
+doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et
+facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].
+
+ [Note 6: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.]
+
+ [Note 7: _L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli
+ tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di_
+ _Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima_,
+ Vinegia, 1572, in-4º.]
+
+ [Note 8: Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule
+ _Énéide_, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme
+ de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue
+ jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre
+ (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au
+ temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation
+ à la manière des romans. Ce n'est point, dit le _Quadrio_, t. VI,
+ p. 476, une traduction de l'_Énéide_, mais l'_Énéide_ transformée
+ en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme:
+ _Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio
+ Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li
+ gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare
+ imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di
+ gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come
+ leggendo chiaramente patrai intendere._ La date de l'édition
+ placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.]
+
+L'_Ulisse_[9], dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le
+sujet de l'_Odyssée_, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le
+roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le
+récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier
+chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs
+étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,
+tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des
+Troyens n'avait pas moissonnés[10].» Mais à la fin de tous les chants,
+l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant
+lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant.
+«Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser
+là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille[11]; le soleil
+vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je
+suspendrai aussi mon chant[12].» Tantôt c'est: mais pour que la longueur
+de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre
+fois[13]; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si
+vous voulez l'entendre[14], et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron
+invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans
+l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu
+homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le
+cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.
+
+ [Note 9: _L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea
+ d'Homero e ridotto in ottava rima_, Vinegia, 1573, in-4º.]
+
+ [Note 10:
+ _Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie
+ contrade,_ etc.
+ (C. I, st. 1.)]
+
+ [Note 11: Fin du c. I.]
+
+ [Note 12:--du c. III.]
+
+ [Note 13:--du c. IV.]
+
+ [Note 14: Fin du c. V.]
+
+ [Note 15:--du c. VI.]
+
+Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du
+moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les
+aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et
+Primaléon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman
+épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les
+publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle[17]. Cette
+facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on
+voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu
+travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu
+d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de
+deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi
+abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de
+temps, une si longue carrière.
+
+ [Note 16: Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.]
+
+ [Note 17: _Palmerino di Oliva_, Venezia, 1561, in-4º.;
+ _Primaleone figliuolo del Re Palmerino_, Venezia, 1562, in-4º.]
+
+Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez
+vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de
+Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un
+fils nommé _Florendo_, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un
+empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des
+suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive
+l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il
+fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer
+ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du
+palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,
+lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la
+montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise,
+roi usurpateur de Hongrie; mais _Florendo_ attaqua ce roi, le tua, et
+reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.
+
+Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à
+toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait
+recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures.
+Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par _Florendo_, son père,
+qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions
+périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse;
+Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,
+princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas
+un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire
+que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir.
+Une de ses expéditions fut de délivrer _Florendo_ et Agriane d'une
+prison où ils avaient été jetés après que _Florendo_ eût détrôné et tué
+son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils
+reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople
+ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec _Florendo_,
+l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au
+brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits,
+par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et
+sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus
+glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la
+moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.
+
+Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa
+maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant
+de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout
+ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son
+époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son
+père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il
+parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le
+fut aussi de sa gloire.
+
+Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les
+embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des
+tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils
+méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même,
+soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et
+on les lit peut-être encore moins.
+
+Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires,
+il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom,
+parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur
+des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie
+commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de
+Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième
+siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'_Unico_, au _Notturno_, à
+l'_Altissimo_, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de
+décadence. Il raconta en huit livres, et en _ottava rima_, les amours de
+Paul Visconti, son parent, avec une belle _Daria_[19], qui n'est connue
+que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit
+peu.
+
+ [Note 18: 1: Il était de Milan, et en faveur auprès du duc
+ Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont
+ intitulées; _Rime del magnifico messer Gasparo Visconti_,
+ Mediolani, 1493, in-4º.]
+
+ [Note 19: _De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti_, Milano,
+ 1492, in-4º.; 1495, _idem._]
+
+On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du
+même genre, dont le titre est _Philogine_; le sujet, les amours d'Adrien
+et de Narcise[20]; l'auteur, _Andrea Bajardo_ ou _Bajardi_. C'était un
+gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse
+et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices
+chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes
+sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et
+fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.
+
+ [Note 20: Voici le titre entier: _Libro d'arme e d'amore
+ nomato_ PHILOGINE, _nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,
+ delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose
+ e degne: composto per il magnifico cavaliero messer_ ANDREA
+ BAJARDO _da Parma_, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia,
+ 1530,--_Ibid._, 1547.]
+
+Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait
+aussi composé en prose un traité de l'œil, un autre de l'esprit, et un
+roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de
+ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui
+sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il
+composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les
+sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir,
+qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula _Philogine_, c'est-à-dire ami des
+femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières
+amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église,
+par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable
+veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce
+premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à
+vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens
+qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa
+maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître
+dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des
+deux amants, forment toute la matière du poëme.
+
+[Note 21: Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. _Fogliazzi_,
+avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.]
+
+Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du _Roland amoureux_,
+chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient
+sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le
+premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce,
+mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de
+_Bajardi_. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,
+comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave
+entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la
+reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais
+dépourvu de grâce, de force et de coloris.
+
+C'est encore un roman tout imaginaire que _les Amours de Pâris et de
+Vienna_, mis en dix chans et en octaves par _Mario Teluccini_, surnommé
+_il Bernia_, à qui l'on doit un plus long poëme sur _les Folies du neveu
+de Rodomont_[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux
+roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction
+en prose[23]. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des
+Nouvelles en vers l_'Histoire de Gentil et Fidèle_[24], quoiqu'elle soit
+d'un littérateur célèbre, _Lilio Giraldi Cintio_; et celle d_'Octinel et
+de Julie_[25] dont l'auteur est inconnu; et l_'Histoire lamentable,
+amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé_[26]; et à plus
+forte raison _la Brune et la Blanche_ [27]; et _la Nouvelle de madame
+Isotte de Pise_[28]; et celle de _la prudente Flaminie_[29]; et
+l'_Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les
+excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans
+cette infortune_[30].
+
+ [Note 22: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre
+ de ce roman-ci est: _Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris
+ e Vienna_, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,
+ in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.]
+
+ [Note 23: Sous le simple titre de _Paris e Vienna_, Venezia,
+ 1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en _ottava
+ rima_, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain
+ _Angelo Albani_ d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.]
+
+ [Note 24: _La leggiadra istoria di Zentile e Fedele_, sans nom
+ de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à
+ Venise, vers la fin du quinzième siècle.]
+
+ [Note 25: _Incomincia la historia di Octinello et Julia, in
+ ottava rima_, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du
+ commencement du seizième siècle.]
+
+ [Note 26: _Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y
+ antichissima, et esemplare_, Milano, sans date, in-4º.]
+
+ [Note 27: _La Bruna e la Bianca_, in-8º., sans date et sans
+ nom de ville, mais imprimé à Sienne.]
+
+ [Note 28: _Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si
+ comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba
+ moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole_,
+ Treviso, in-4º., sans date.]
+
+ [Note 29: _Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo
+ Caggio, Palermitano_, Venezia, 1551, in-8º.]
+
+ [Note 30: _Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi
+ affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli
+ infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti_,
+ etc., _Firenze Pistoja_, in-4º., sans date.]
+
+Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur
+deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la
+réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à
+peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans
+qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en
+France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.
+
+Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et
+Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des
+traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables
+intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises
+qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et
+de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit
+dans son admirable épisode de _Francesca da Rimini_, ne reçurent les
+honneurs du roman épique _in ottava rima_[31], que d'un _Niccolò
+Agostini_, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du
+_Bojardo_, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais
+petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la
+belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette
+chevalerie de la Table ronde, quand l'_Alamanni_, réfugié en France,
+composa son _Girone il Cortese_ d'après un vieux roman, célèbre dans
+notre ancienne littérature.
+
+ [Note 31: _Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel
+ quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di
+ tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due_,
+ Venezia, 1531, in-4º., _libro terzo ed ultimo_, etc., Venezia,
+ 1526, in-4º., _configure_. _Agostini_ ne put pas terminer ce
+ troisième livre, et ce fut _Marco Guazzo_ qui l'acheva. Un
+ meilleur poëte, _Erasmo di Valvasone_, dont nous verrons un fort
+ bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce
+ roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il
+ s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait.
+ Il est intitulé: _I quattro primi canti del Lancilotto_, Venezia,
+ 1580, in-4º.]
+
+ [Note 32: _Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta_,
+ in-4º., sans nom de lieu et sans date.]
+
+_Luigi Alamanni_ était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne
+famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et
+eut pour maître le savant _Cattani da Diacetto_. Ses progrès furent
+au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de
+savantes réunions qui se formaient dans les jardins de _Bernardo
+Ruccellaj_, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait
+fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de
+la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin
+qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un
+ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal
+Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de
+_Luigi_ était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était
+lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva
+changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence
+était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une
+assez forte amende. L'_Alamanni_ fut pris en contravention pendant la
+nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût
+faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents,
+et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer
+le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.
+
+ [Note 33: Son père, _Pietro di Francesco Alamanni_, et sa
+ mère, _Ginevra Paganelli_, eurent cinq autres fils.]
+
+ [Note 34: En 1516.]
+
+ [Note 35: Voyez _Varchi_, _Segni_, _Nerli_, et tous les
+ historiens de Florence.]
+
+Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir
+précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc
+d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la
+maison de _Carlo Capello_, sénateur, ami des lettres et qui les
+cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins
+d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules
+devenu pape sous le nom de Clément VII[37]; et ne se trouvant pas en
+sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec _Zanobi
+Buondelmonte_ son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent
+arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais _Capello_
+l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait
+sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.
+
+ [Note 36: Mai 1522.]
+
+ [Note 37: En 1523.]
+
+Alors l'_Alamanni_ commença une vie errante. Accueilli en France avec
+distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux
+libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa
+patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une
+maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au
+commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il
+demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.
+L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape était assiégé
+dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et
+rappela ses citoyens exilés. L'_Alamanni_ rentré dans ses foyers, ne
+songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les
+orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de
+paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on
+examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre
+l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler
+avec l'empereur les anciens traités, l'_Alamanni_ fut appelé, malgré sa
+jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que
+courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires
+n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint
+l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_
+rapporte au cinquième livre de son histoire.
+
+ [Note 38: En 1526.]
+
+ [Note 39: En 1527.]
+
+Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce
+grave historien. «Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa
+maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus,
+et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans
+les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de
+douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on
+eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité
+des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur
+cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la
+république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et
+tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés
+sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait
+aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de
+grâce.»
+
+ [Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa
+ reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins
+ portaient encore le capuce au seizième siècle.]
+
+Ce discours, très-long dans _Varchi_, paraît, comme ceux de Tite-Live,
+appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les
+paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu
+quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le
+bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi
+de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il
+séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y
+était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant
+approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement
+et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il
+remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé
+tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans,
+l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour
+engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par
+le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour
+lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus
+nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit
+inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence.
+Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit
+l'_Alamanni_, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait
+entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia
+aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;
+mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce
+service.
+
+Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria,
+les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre
+ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'_Alamanni_
+d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces
+ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence
+était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le
+siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin
+obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de
+Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à
+la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exilé en Provence;
+mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui
+fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans
+sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François
+Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est
+d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte
+florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel,
+lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs
+ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le
+recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de
+même son beau poëme didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer
+environ quatorze ans après[43].
+
+ [Note 41: Août 1530.]
+
+ [Note 42: Lyon 1532.]
+
+ [Note 43: Paris, 1546.]
+
+Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir
+l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape
+Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil.
+Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant
+sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du
+territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau
+sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit
+profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps.
+De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait.
+Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne,
+après la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une
+circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une
+scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps
+auparavant, l'_Alamanni_ avait adressé à François Ier un dialogue
+allégorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel
+le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait
+l'empereur,
+
+ _Aquila grifagna
+ Che per più divorar due becchi porta,_
+
+oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles
+connaissait ces vers. Dans l'audience où l'_Alamanni_ lui fut présenté,
+au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur,
+en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot _Aquila_ plusieurs
+de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec
+beaucoup d'attention et l'œil continuellement fixé sur lui, se contenta
+de répondre:
+
+ _Aquila grifagna
+ Che per più divorar due becchi porta._
+
+ [Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de
+ l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitulé: _Rime diverse di_
+ _molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p.
+ 49. Il commence par ces deux vers:
+
+ _Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,
+ Donna gentil, sovra le tosche rive._
+
+ Et finit par ce tercet:
+
+ _Quinci dico fra me: pur giunto io sono
+ Dopo due lustri almen tra miei vicini
+ A toccar il terren che troppo omai._]
+
+ [Note 45: En 1544.]
+
+Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'_Alamanni_ reprit
+sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V.
+M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction
+appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge
+n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je
+suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi
+sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je
+parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par
+le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute
+passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette
+réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se
+leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous
+n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un
+protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout
+pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre
+d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que
+vous.» Dès ce moment l'_Alamanni_ fut traité avec la plus grande
+distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au
+nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.
+
+ [Note 46: C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait
+ succédé au duc Alexandre, assassiné par _Lorenzino_.]
+
+François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de
+bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son
+poëme de _Girone il Cortese_, dont François Ier lui avait donné le
+sujet. L'_Alamanni_ publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au
+nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans
+plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette
+république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse
+du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne
+devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise
+avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut,
+âgé de soixante ans et demi[48].
+
+ [Note 47: En 1551.]
+
+ [Note 48: 18 avril 1556.]
+
+Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait
+eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut
+abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second,
+nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des
+gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes
+branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore,
+en France et jusqu'en Pologne[49].
+
+ [Note 49: Voyez l'Histoire généalogique des familles de
+ Toscane, par le P. _Gamurrini_.]
+
+Quoique marié et père de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer
+plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses
+vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination
+une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On
+voit dans ses _rime_, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout
+à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté
+capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui
+ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des
+Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et
+lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de
+lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les
+fers de quelques beautés italiennes.
+
+Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous
+le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom
+était _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose
+dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers
+dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une
+certaine _Béatrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-être pour avoir
+un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec
+Pétrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprès de la Sorgue et
+de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient
+rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus
+pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui
+coûtèrent à lui-même que des vers.
+
+L'_Alamanni_ est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et
+auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un
+asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de
+l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en
+serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des
+élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves
+ou petits poëmes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle,
+etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le
+fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII,
+sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais
+surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant
+avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une
+amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre
+exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits
+satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de
+quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins
+ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.
+
+ [Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8º.;
+ _tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut réimprimé à
+ Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,
+ à Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8º.]
+
+L'_Alamanni_ laissa de plus une comédie intitulée _Flora_, des sonnets
+et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des
+épigrammes, et le poëme héroïque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les
+dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On
+voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance,
+et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de
+force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur
+toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui
+aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à
+composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de
+mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].
+
+ [Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al
+ christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in
+ Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4.,
+ Venezia, 1549, in-4º., etc.]
+
+Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que
+celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle
+point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt
+des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point
+d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des
+événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les
+aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même
+de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.
+
+Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus
+longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53],
+l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les
+beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus,
+roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en
+fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son
+héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le
+code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus
+courtois de tous les chevaliers.
+
+ [Note 52: Dans les éditions postérieures, on lit à chaque
+ division du poëme, _canto_ 1º, _canto_ 2º, etc.; mais dans celle
+ de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur,
+ _libro_ 1º, _libro_ 2º, etc.]
+
+ [Note 53: Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de
+ Paris.]
+
+La fable de _Giron_, surnommé _le Courtois_, n'est pas une des moins
+intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un
+autre _Giron_, nommé _le Vieux_, qui avait eu des droits à la couronne
+de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune
+chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui
+lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn
+le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments
+très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne
+de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises
+les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler
+aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut
+un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le
+prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur
+le cœur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce
+tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles
+de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus
+fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond
+sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.
+Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle
+occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le
+terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux
+seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un
+silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le
+cœur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le
+feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier,
+suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui,
+et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.
+
+ [Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis
+ dans presque tout son poëme _Maloalto_, qu'il faudrait traduire
+ _Malehauly_; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois
+ _Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]
+
+ [Note 55: Lib. V.]
+
+Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector
+le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui
+avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: _Loyauté
+passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son épée,
+Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité
+de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir;
+il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à
+travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à
+défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui
+fondant en larmes.
+
+ [Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman français.
+ L'_Alamanni_ a mis en deux vers:
+
+ _Lealtà reca honor, vittoria e fama,
+ Falsitade honta e duol dona a ciascuno._
+
+ Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux
+ style:
+
+ De loyauté naît les, victoire, honneur;
+ De fausseté rien que honte et douleur.
+
+ Mais l'ancienne devise vaut mieux.]
+
+Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement
+instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant
+témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit
+donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier
+outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron
+et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord
+avec ce qu'on lui a dit.
+
+Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son
+esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun
+des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux
+protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été
+commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à
+persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par
+vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn
+l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté.
+Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami
+d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur;
+il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de
+l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison
+est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas
+devenu moins sage qu'elle;
+
+ Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,
+ Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].
+
+ [Note 57:
+
+ _E con più honesta voglia e miglior core Hebbe_
+ _Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]
+
+Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait
+fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre;
+il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami
+Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en
+charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si
+belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et
+s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux
+plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant
+tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de
+Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son
+perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre
+d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de
+valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se
+met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de
+reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible,
+plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis
+hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu
+par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère
+voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.
+
+ [Note 58: L. IX, st. 1.]
+
+ [Note 59: L. XVII.]
+
+Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un
+horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses
+blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le
+monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce
+couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle,
+que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu
+rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à
+qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine
+à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec
+de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de
+faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite,
+délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn[60]. Les
+deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus
+séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui
+prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa
+belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.
+Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn
+demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure
+périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le
+Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des
+Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et
+d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il
+retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami,
+fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui
+va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].
+
+ [Note 60: L. XX.]
+
+ [Note 61: L. XXI.]
+
+Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse
+qu'il met à fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent
+peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait
+Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont
+l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte.
+Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et,
+après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des
+nouvelles de son ami[63]. Danaïn était arrivé au château de Nabon le
+Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse.
+Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement,
+avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier.
+Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que
+c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron
+effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;
+mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui
+piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne
+pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer
+la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir
+contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à
+la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en
+renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres,
+les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler
+à haute voix et de défier leur maître.
+
+ [Note 62: _Ibid._]
+
+ [Note 63: L. XXII.]
+
+ [Note 64:
+
+ _Ma come spesso avviene a i gran signori_
+ _Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,_
+ _Molti havea intorno degli adulatori,_
+ etc. (st. 98.)]
+
+Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais
+très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses
+charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche
+doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et
+la renvoie toute honteuse dans le château[65]. Une ruse d'un genre tout
+différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves
+profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les
+couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs
+bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail
+ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon
+sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la
+lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec
+son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de
+lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes.
+C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère.
+Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait
+rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers.
+«Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon
+sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchaîné, ma
+pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi,
+il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable
+ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par
+espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne
+fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par
+une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.»
+Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait
+ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.
+
+ [Note 65: L. XXIII.]
+
+ [Note 66:
+
+ _Risponde, O donna ria, morto ò prigione
+ Non cangerei mia sorte al tuo Nabone._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _E s'el corpo è legato, il mio pensiero
+ Resta ancor più che mai libero e' ntero.
+ Sia di me quel che vuol, che pur mi basta
+ Di restar quel Giron che sempre fui,
+ Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,
+ Ne per speme o timor s'arrende a lui;_ etc.
+
+ (L. XXIII, st. 32 et suiv.)]
+
+Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point
+que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie
+détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se
+reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de
+démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,
+dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier.
+Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,
+Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec
+Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la
+sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles
+arrivent au château de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait
+perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui
+pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent
+que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts,
+et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer
+plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus
+avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.
+
+ [Note 67: L. XXIV.]
+
+Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la
+Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées.
+Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude
+et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts,
+et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses
+courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne
+résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les
+prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent,
+s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus
+satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,
+
+ Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,
+ Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].
+
+ [Note 68:
+ _Lieti assai più che se del mondo intero
+ Portassero i tesori in grembo accolti,
+ Poi ch' han salvato e tratto di prigione
+ Il cortese invitissimo Girone._
+
+ Ce sont les derniers vers du poëme.]
+
+Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français,
+l'_Alamanni_ avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
+Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en
+prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec
+sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en
+accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle
+n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'_Alamanni_ a donné
+avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a
+point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un
+chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le
+fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu
+paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon
+une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout
+l'ouvrage.
+
+Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui
+passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans
+intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
+des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
+enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se
+monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
+ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de
+courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble
+respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à
+tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la
+chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans
+son cœur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la
+lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
+par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes
+qu'on admire. En un mot, _Giron le Courtois_ est un poëme fort noble,
+fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par
+conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis
+trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes
+romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la
+raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
+extravaguer avec sagesse[69].»
+
+ [Note 69:
+
+ _. . . . . . . . . Incerta hæc si postules
+ Ratione certâ facere, nihilo plus agas
+ Quam si des operam ut cum ratione insanias._
+
+ (TER., _Eunuch._, act. I, sc. 1.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
+Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de
+poésie._
+
+
+Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit
+qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important
+dans la littérature italienne; c'est l'_Amadis_ de _Bernardo Tasso_,
+père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
+d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la _Jérusalem
+délivrée_; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a
+éclipsé celle du père, et si _Bernardo_ n'eût pas eu de fils, c'est lui
+qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le
+plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque,
+quoiqu'il désigne communément l'auteur de la _Jérusalem_, et non pas
+celui d'_Amadis_.
+
+_Bernardo Tasso_[70] naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
+_Tasso_ et de Catherine _de' Tassi_ tous les deux issus de deux branches
+de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annonça
+dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son
+instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste _Pio_, de Bologne,
+grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les
+lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la
+mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des
+affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes sœurs à
+pourvoir. Heureusement le chevalier _Domenico Tasso_, leur oncle[72], se
+chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça
+l'autre dans un couvent où elle fit ses vœux; l'évêque de Recanati[73],
+frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune _Tasso_, et l'entretint
+à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands
+progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver
+avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des
+pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette
+fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation
+naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
+non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
+princes.
+
+ [Note 70: Cette Notice est tirée principalement de la Vie de
+ _Bernardo Tasso_, que l'abbé _Serassi_ a mise au-devant de ses
+ _Rime_, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
+ premier livre de la Vie de _Torquato Tasso_, par le même auteur,
+ où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
+ la première.]
+
+ [Note 71: On a débité des fables sur la famille des _Tassi_.
+ On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
+ _Torriani_, anciens seigneurs de Milan; le marquis _Manso_
+ lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. _Serassi_,
+ mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la
+ vérité. _Omodeo Tasso_, première tige de cet arbre dressé dans le
+ dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire
+ et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
+ renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées,
+ abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui,
+ dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance
+ générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
+ place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous
+ Charles-Quint; et c'est d'un _Lionardo Tasso_ de Bergame,
+ petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des
+ postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
+ _Taxis_. _Lionardo_ avait deux frères; ils formèrent trois
+ branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les
+ ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités
+ ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la
+ première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur.
+ _Agostino Tasso_, chef de cette branche, fut général des postes
+ pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
+ petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
+ père de _Bernardo_, laissa deux fils, dont l'aîné, _Gian Jacopo
+ Tasso_, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit
+ bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
+ _Villa_ de _Zanga_, à quelques lieues de cette ville. Gabriel,
+ père de _Bernardo_, était fils d'un frère d'_Agostino_, général
+ des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche;
+ elle s'appauvrit encore, et _Bernardo_ se trouva dans sa jeunesse
+ entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un
+ état voisin de la pauvreté.]
+
+ [Note 72: Fils d'_Agostino Tasso_, dont il est parlé dans la
+ note précédente.]
+
+ [Note 73: Monsignor _Luigi Tasso_.]
+
+Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne
+délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un
+nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques
+jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
+nuit[74], l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets
+précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse
+dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
+dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
+espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son
+mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et
+surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants
+qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses
+travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à
+cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
+gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé
+honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
+ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
+dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement
+Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à
+sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous
+le nom allégorique du genièvre, _Ginebro_. Lorsqu'elle épousa le
+chevalier _degli Obizzi_, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il
+se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si
+grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le
+savoir par cœur.
+
+ [Note 74: Septembre 1520.]
+
+ [Note 75: _Poichè la parte men perfetta e bella_, etc.]
+
+Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte.
+Enfin, le comte _Guido Rangone_, général de l'Église, ami et protecteur
+des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
+d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
+importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du
+pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du
+consentement du comte _Rangone_, et même pour ses intérêts, fut ensuite
+attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
+pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se
+rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de
+ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
+poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
+une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la
+connaissance de _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne, qui conçut
+dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui
+fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
+refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit
+aussitôt pour l'aller trouver à Salerne[76]. Il y reçut l'accueil le
+plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension
+que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle
+condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
+se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de
+_Sanseverino_ par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires,
+par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin
+par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui
+plaire et d'amuser la princesse Isabelle _Villamarina_, son épouse, par
+des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture
+était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.
+
+ [Note 76: Vers la fin de 1531.]
+
+Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le
+mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant
+le siège de Tunis, où _Sanseverino_ fut employé par Charles-Quint, et où
+il emmena le Tasse. _Bernardo_, aussi habile au métier des armes qu'à la
+conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
+le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et
+surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des
+parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
+vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
+prince[77], ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires
+importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
+temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
+amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent
+pendant près d'une année[78]. C'est là ce que disent tous les historiens
+de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
+célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses mœurs[80],
+était alors à Venise, que _Bernardo_ en devint amoureux, qu'il s'en fit
+aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le
+plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
+l'appelait ailleurs. M. _Corniani_, en rétablissant ce fait[81], cite,
+pour le prouver, un dialogue de _Speron Speroni_, ami du Tasse, que ses
+autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
+c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est
+d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font
+le sujet du dialogue[82].
+
+ [Note 77: Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
+ l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.]
+
+ [Note 78: 1537.]
+
+ [Note 79: Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.]
+
+ [Note 80: Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.]
+
+ [Note 81: _I secoli della Letteratura italiana_, t. V, p. 158
+ et 159.]
+
+ [Note 82: C'est le premier de la première partie, t. I des
+ Œuvres de _Speron Speroni_, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à
+ _Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
+ leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate._ Et pour
+ qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, _Bernardo_ dit
+ dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer
+ Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses
+ grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent
+ quand il jouit de sa beauté. _Ed ella_ (_la ragione_) _altrettanto
+ di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i
+ sensi in godermi della vostra bellezza._ (_Ub. supr._, p. 6.) Si
+ le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui
+ en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. _Niccolò
+ Grazia_, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
+ _Brocardo_ à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait
+ prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été
+ particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute
+ l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce,
+ qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. _Grazia_
+ répond que _Brocardo_ n'a point considéré la courtisane comme un
+ être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
+ et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas.
+ _Tale Saffo_, ajoute-t-il, _tale Corinna, tal fu colei onde
+ Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
+ cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
+ la quarta in tal numero e fra cotanto valore_, etc. Tullie ne dit
+ pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement
+ sur l'amour. (_Ibid._, p. 27.)]
+
+Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir,
+elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et
+solide. Après son retour à Salerne, _Sanseverino_ et Isabelle,
+satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
+marièrent avantageusement. Il épousa _Porzia de' Rossi_ qui joignait à
+la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la
+fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle à _Sorrento_,
+petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en
+gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son
+mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le
+Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir
+honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'_Amadis_, que le
+prince de Salerne, D. _Francesco_ de Tolède, D. Louis d'Avila, et
+quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
+engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique
+alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
+enfants; le troisième fut ce _Torquato Tasso_ que la nature doua d'un si
+grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs[84]. Son
+père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre
+_Sanseverino_ en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de
+François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
+ne revint à _Sorrento_ que lorsque son fils était âgé de dix mois.
+
+ [Note 83: 1539.]
+
+ [Note 84: Il naquit le 11 mars 1544.]
+
+Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique
+et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que
+tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi
+don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal
+de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques
+de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori[85],
+de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
+pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
+dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce
+moyen, procéder ouvertement.
+
+ [Note 85: _Annali d'Italia_, 1547.]
+
+L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse
+se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le
+vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint
+que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles
+de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de
+l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
+n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
+différents sur cette proposition. _Vincenzo Martelli_, son majordome,
+homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et _Bernardo
+Tasso_ d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable,
+et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
+l'humanité[86].
+
+ [Note 86: Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.]
+
+Ces considérations l'emportèrent. _Sanseverino_ partit avec le Tasse et
+une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
+voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi
+eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du
+départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises
+depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. _Sanseverino_
+fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément
+ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de
+l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement.
+Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de
+fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que
+ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de
+l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors _Sanseverino_
+fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
+l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement.
+Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le
+proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.
+
+Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il
+attendait patiemment le parti définitif que prendrait _Sanseverino_. Du
+moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la
+reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait
+une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où
+ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de
+suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des
+états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux
+entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un
+état pénible. _Porzia_, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de
+tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
+son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; _Sanseverino_ crut
+nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri
+II à une entreprise sur Naples. _Bernardo_ vint à Paris[87]; il tâcha,
+par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette
+expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi,
+d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête
+facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à
+Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
+cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
+était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une
+nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à
+Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le
+commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant
+dans ses rimes Marguerite de Valois, sœur du roi, dont la beauté,
+l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les
+poëtes.
+
+ [Note 87: Septembre 1552.]
+
+Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à
+solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
+courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
+au mois de février à Rome[88], où il s'occupa sans délai des moyens de
+faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de _Porzia de'
+Rossi_ mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un
+proscrit. _Bernardo_ ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au
+moins avoir auprès de lui son fils _Torquato_. L'arrivée de cet enfant
+chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse _Porzia_
+sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un
+couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui
+retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de
+voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
+long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si
+violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89].
+On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
+imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
+se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
+Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire
+la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux
+et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
+trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
+autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
+riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à
+ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa
+patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
+avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de
+tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme
+d'_Amadis_.
+
+ [Note 88: 1554.]
+
+ [Note 89: Février 1556.]
+
+Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux
+protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un
+état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec
+beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une
+habitation charmante[91], où il serait libre de se livrer à ses travaux
+poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
+cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux
+témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à
+respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la
+dernière main à son _Amadis_[92]. Ce poëme était attendu de toute
+l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant
+obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
+il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se
+rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux
+citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour
+l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs
+savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son
+_Amadis_, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.
+
+ [Note 90: _Guidobaldo II_ de la Rovère.]
+
+ [Note 91: _Il Barchetto_, maison de délices bâtie par le duc
+ son père.]
+
+ [Note 92: 1557.]
+
+Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe
+II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par
+son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
+ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur
+mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à
+la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
+envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire
+de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut
+obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à
+l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.
+
+C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils _Torquato_, qu'il
+avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait
+depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de
+dix-huit ans, d'y composer son poëme de _Rinaldo_, et se disposait à le
+faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût
+regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé
+d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
+s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances
+de ses amis les plus distingués dans les lettres[93], la destinée de son
+fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à
+la fin[94].
+
+ [Note 93: _Molino_, _Domenico Veniero_, _Danese Cattaneo_,
+ etc.]
+
+ [Note 94: En 1562.]
+
+L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela _Bernardo Tasso_ à
+sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire[95], lui prodigua
+les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
+Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
+importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se
+livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son _Amadis_
+l'épisode de _Floridante_, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put
+avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue
+gouverneur d'_Ostia_ ou d'_Ostiglia_, petite place sur le Pô, il y était
+à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après[96], entre
+les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
+de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
+vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes
+d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de
+_Sant' Egidio_, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau
+marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: OSSA BERNARDI
+TASSI. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire
+dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou
+incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son
+fils _Torquato_ fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare,
+dans l'église de Saint-Paul.
+
+ [Note 95: _Segretario maggiore._]
+
+ [Note 96: 4 septembre 1569.]
+
+Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
+encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un
+front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu
+d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une
+physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère,
+naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans
+orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute
+épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa
+fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement
+meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un
+prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier _Tasso_
+son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
+soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
+même temps les plus connus dans les lettres, furent _Sperone Speroni_,
+_Bernardo Capello_, _Annibal Caro_, le _Muzio_, le _Varchi_, le
+_Ruscelli_ et le _Dolce_. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
+excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment
+exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce
+qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux
+lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre
+les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
+existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et
+auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de
+ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
+bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de
+l'être.
+
+On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans
+l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour
+l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle,
+en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa
+vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies
+lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
+qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité,
+analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il
+se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on
+les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
+répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
+jamais d'aussi doux.
+
+Après avoir fait beaucoup de grandes _canzoni_ à la manière de Pétrarque
+et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
+dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
+cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses
+élégies, ses églogues, ses petits poëmes de _Pirame et Thisbé_, de
+_Léandre et Hèro_, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais
+une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance,
+genre que le _Tolomei_ imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne
+pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver
+l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
+de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.
+
+Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres poésies; je
+dois maintenant faire connaître le poëme auquel il doit la plus grande
+partie de sa gloire.
+
+Le roman d'_Amadis de Gaule_ est d'une antiquité qui paraît plus ou
+moins reculée, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
+avancées sur son premier auteur. Les uns ont prétendu qu'il avait été
+originairement écrit en vieux langage espagnol par un Mahométan de
+Mauritanie, qui se disait magicien et chrétien[97]; les autres le font
+naître en Angleterre, d'où il était passé en Espagne, et _Bernardo
+Tasso_ lui-même était de cette opinion. D'autres l'attribuent à un
+Portugais qui écrivait au commencement du quatorzième siècle[98].
+Quelques-uns ont voulu qu'il fût d'abord composé en flamand, puis
+traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite
+retraduit, avec ces mêmes additions, en vieux français[100]. Mais si
+l'on veut en regarder comme le véritable auteur, celui qui le premier le
+mit en état d'être lu, par les corrections qu'il fit à l'ancien texte,
+par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est à l'Espagnol
+_Garcias Ordognez de Montalvo_ qu'appartient cet honneur. Il le fit
+paraître à Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des
+Essarts, le traduisit en français, en 1543[102]; il en parut aussi une
+traduction italienne à Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
+Tasse qu'il composa son poëme vers 1540, dans sa belle retraite de
+_Sorento_. Toute la cour de Naples était alors espagnole, et ce fut
+d'après le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
+connue, que le Tasse composa le sien.
+
+ [Note 97: Le _Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes._, t. VI,
+ p. 520 et 521.]
+
+ [Note 98: _Vasco de Lobera_, ou _Lobeira_. On le fait vivre
+ sous Denis, qui régna jusqu'à 1325. (_Id. ibid._)]
+
+ [Note 99: Par _Acuerdo de Oliva_.]
+
+ [Note 100: Par un certain Gorrée de Picardie. C'est cet
+ écrivain picard que notre savant Huet (_Essai sur les romans_) a
+ prétendu être l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prélimin. de
+ son _Extrait d'Amadis_) adopte cette opinion, ou plutôt il croit
+ que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
+ étaient, comme le croit d'Herberay lui-même, ceux dont les
+ Espagnols s'étaient emparés pour les traduire dans leur langue et
+ les continuer selon le goût de leur nation. Or, l'ancienne langue
+ picarde, la même que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
+ selon M. de Tressan, la même que la langue romane, ou la langue
+ française du douzième siècle. Rien de moins certain que cette
+ identité absolue, mais en la supposant même, on voit que cet
+ Amadis picard doit n'avoir été que celui de Gorrée, traduit de
+ l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
+ il n'est pas, au fond, très-important d'en sortir.]
+
+ [Note 101: M. de Tressan. (_loc. cit._) dit que ce fut en
+ 1547; d'où il lire la conséquence que d'Herberay, qui publia la
+ première partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
+ d'après le travail de _Montalvo_; mais il se trompe: le _Quadrio_
+ ne cite pas seulement cette édition espagnole de 1525, mais une
+ autre à Séville, 1526, et une troisième à Venise, 1533. On ne doit
+ pas consulter à ce sujet la _Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
+ Nicol. Antonio_, qui ne cite point de plus ancienne édition que
+ celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
+ erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
+ 2?)]
+
+ [Note 102: Le premier livre, dédié à François Ier, parut en
+ 1540, et les autres livres les années suivantes.]
+
+Il voulait d'abord l'écrire en vers libres ou non rimes; son ami
+_Sperone Speroni_ l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
+d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littérateur,
+voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
+appropriée aux fictions brillantes de la féerie, et _Bernardo_ se
+félicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps après, le
+peu de succès qu'eut l'_Italia liberata_ du _Trissino_. Il voulait aussi
+se conformer aux règles d'Aristote, et faire un poëme épique régulier;
+sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien à lui
+dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achevé dix
+chants avec cette régularité antique, il en essaya l'effet dans un
+cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il était le plus
+satisfait. Il s'aperçut bientôt que l'auditoire allait toujours en
+décroissant et qu'aux dernières lectures la salle était presque déserte.
+Cette expérience lui prouva que l'unité d'action et d'intérêt, fort
+bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette variété
+qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont le poëme de l'Arioste
+avait fait un besoin au public et une loi aux poëtes. Il revint donc sur
+ses pas, et se soumit, quoique malgré lui, à cette multiplicité
+d'action, à ce désordre convenu qui était passé en précepte, et pour
+lequel son ouvrage devint une nouvelle autorité.
+
+Il s'y soumit si bien, son imagination féconde entoura de tant
+d'accessoires l'action principale, ses épisodes sont si nombreux et
+tellement diversifiés, enfin son poëme est si long, qu'il serait
+extrêmement difficile d'en donner une analyse complète. Quelque serrée
+qu'il fût, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine à la fin du
+centième chant. Mais le sujet d'_Amadis de Gaule_ est très-connu en
+France. Il l'était même autrefois par l'ancienne traduction du roman
+espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé qu'en a
+fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales
+circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
+chants, une idée de la manière dont le poëte l'a traité.
+
+ [Note 103: Paris, 1779, 2 vol. in-12, réimprimé dans le
+ Recueil des Œuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8º.
+ Cet extrait est en effet écrit avec beaucoup de prétention à
+ l'élégance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
+ détruit l'intérêt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gâte
+ souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu'à établir à
+ la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
+ discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et à faire
+ décider dans ces assemblées du cinquième siècle, transformées en
+ cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
+ de femmes, celle qu'on nommait _à la grecque_ était la plus
+ élégante et la plus noble, et que la couleur _puce_ était la reine
+ des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le _caca-dauphin_,
+ qui fut aussi une couleur à la mode, au temps où l'auteur
+ écrivait.]
+
+Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frère du roi de la
+Grande-Bretagne, était à la cour du roi de Danemarck, dont il avait
+épousé la fille, quand le roi son frère mourut[104]. Appelé à lui
+succéder, il s'embarque avec Brisène sa femme, et avant d'aborder dans
+ses nouveaux états, il va visiter le bon Languines, roi d'Écosse. Ils se
+promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
+vaisseau superbement orné, et d'où sortaient des sons harmonieux[105].
+Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
+beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
+La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner à
+ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
+reçoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prêter son
+serment. Aussitôt un nain sort du vaisseau, conduisant à la main un
+cheval superbe. A l'arçon de la selle est attaché un écu garni et
+entouré de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
+jeune fille de la plus grande beauté, couvert d'un diamant transparent,
+destiné à le garantir des coups de lance et d'épée dans les combats. La
+sage fée Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
+en lui annonçant que la Beauté qu'elle y a fait peindre est celle qui
+doit se rendre maîtresse de son cœur. Elle l'embrasse, il saute sur le
+beau cheval, salue les deux rois, s'éloigne, et la fée disparaît à
+l'instant.
+
+ [Note 104: Ce roi, que le poëte ne nomme pas, est appelé dans
+ le roman, Falangris.]
+
+ [Note 105: _Canto_ I, st. 12 et suiv.]
+
+En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart
+apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
+pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
+les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son
+enfant[106]. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent
+dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane,
+princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté.
+La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du
+roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune
+adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge
+d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
+que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
+amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
+lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui
+s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son
+amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente;
+ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.
+
+ [Note 106: Cette partie de l'exposition du poëme est vive et
+ brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
+ principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou
+ secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique,
+ c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.]
+
+Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des
+géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur
+retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le
+Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
+seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le
+géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
+seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux;
+car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était
+maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
+emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent
+beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses
+plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la
+ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à
+coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle
+honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter
+jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les
+attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
+braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des
+Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon
+d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se
+disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité
+les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le
+Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler à la
+princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive
+chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
+son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.
+
+ [Note 107: C. II, st. 17.]
+
+ [Note 108: Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le
+ roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille
+ d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait
+ sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français
+ l'appelle souvent Urgande _la Déconnue_, et l'italien
+ _Sconosciuta_.]
+
+ [Note 109: _Ub. supr._, st. 59.]
+
+Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse,
+averti par un message, arrive de son côté[110]; les deux rois et la fée,
+instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
+d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en
+tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde
+volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui
+promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui
+n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre
+le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec
+une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte
+de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui
+remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une
+épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois
+avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois
+de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une
+boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
+lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de
+Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point
+s'en séparer.
+
+ [Note 110: C. III.]
+
+En suivant les traces du roi Périon[111], il rencontre une dame et une
+demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant
+qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
+encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une
+Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
+auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
+quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette
+lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une
+troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les
+brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le
+roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté
+la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
+prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet
+exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
+à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres
+messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
+cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le cœur
+d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son
+père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
+elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
+confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée,
+elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la
+prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
+mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la
+constance de son amour.
+
+ [Note 111: C. IV.]
+
+ [Note 112: C. V.]
+
+Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne étant venu, la fée
+Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, où sont employées
+toutes les richesses de la féerie[113]. Pendant le trajet, elle instruit
+Oriane, et en même temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
+dont elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour de ce même roi
+Périon, qui l'a fait chevalier sans le connaître et à qui il a sauvé la
+vie. Épris dans sa jeunesse d'Elisène, fille du roi de la
+Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Périon l'épousa sans autre témoin que
+sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.
+
+ [Note 113: C. VI.]
+
+Le soin de son honneur la força de faire exposer cet enfant sur les
+flots, dans un berceau de bois de cèdre, où elle fit placer l'épée que
+Périon avait laissée en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
+une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel étaient
+écrits son nom et la qualité de son père. Elle a depuis épousé
+solennellement Périon; elle règne maintenant avec lui sur les Gaules, et
+tous deux regrettent également la perte de ce fils de leur amour. Le
+jour où il fut exposé, un seigneur écossais, nommé Gandales, vit le
+berceau près du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna à l'enfant
+le nom de _Damoisel de la Mer_. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
+est à peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
+dépose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.
+
+Pendant ce temps, le Damoisel, après des rencontres et des aventures,
+ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'était joint au
+prince d'Écosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
+Languines envoyait au secours de Périon[114]. Ils passent le détroit,
+abordent en Normandie, et sont bientôt rendus à Paris. Périon s'y était
+renfermé, après avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reçoit
+avec beaucoup de joie. Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se
+présente devant la place[116]. Périon, le prince d'Écosse et le Damoisel
+de la Mer, sortis à sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mêlée
+devient effroyable. Le Damoisel parvint à joindre Abyès, et le défie
+seul à seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après un
+combat des plus terribles. Au moment où le vainqueur est conduit en
+triomphe, où le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
+doivent leur salut et celui de leurs états, la confidente d'Oriane
+arrive et remplit auprès de lui la mission dont elle est chargée. Il
+apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste à savoir
+que de quel roi il est né.
+
+ [Note 114: C. VIII. Le roman français nomme le prince d'Écosse
+ Agrayes, et le poëme italien _Agriante_.]
+
+ [Note 115: Dans le roman, la ville où Périon s'enferme et est
+ assiégé n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
+ crois, ni dans la géographie des Gaules, ni dans celle de la
+ France.]
+
+ [Note 116: C. IX et X.]
+
+Ce jour-là même, un incident particulier fait remarquer au roi et à la
+reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
+commencent à soupçonner la vérité; ils vont ensemble la nuit à la
+chambre du jeune héros, qu'ils trouvent profondément endormi. Son épée
+était au chevet du lit. Périon la tire du fourreau, et reconnaît celle
+qu'il avait autrefois laissée à Elisène. Ces deux signes réunis ne leur
+laissent presque plus de doute. Ils réveillent le Damoisel par les
+expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
+ce Gandales qui l'a élevé, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
+bon Écossais avait trouvé dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
+tout est éclairci; Elisène et Périon reconnaissent leur fils, qui quitte
+le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].
+
+ [Note 117: C. X.]
+
+Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se
+termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la
+connaissance que l'on acquiert, et qu'_Amadis_ acquiert lui-même du
+secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le
+commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils
+le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le
+sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte
+romancier, le roman est l'histoire.
+
+Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue
+au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père,
+malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur
+dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et
+beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
+mais d'un général d'armée[118]. Lorsqu'Amadis est repassé dans la
+Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un
+combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui
+le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il
+allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
+le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande
+paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc
+chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
+qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont
+frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient
+eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais
+c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
+qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire
+donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets[120]. Elle l'a
+conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât
+chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les
+réunir.
+
+ [Note 118: Ces instructions remplissent, à douze octaves près,
+ tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.]
+
+ [Note 119: C. XIII, st. 27.]
+
+ [Note 120: Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur
+ est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et
+ de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la
+ cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son
+ frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment
+ appris. (C. XIX, st. 36-55.)]
+
+On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et
+que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La
+nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
+principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin.
+L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes
+épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands
+dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor
+l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour,
+mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
+cœur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
+il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
+sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des
+prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des
+chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
+devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à
+elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
+se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
+de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
+piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
+retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une
+parfaite amitié.
+
+La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille
+dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
+seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
+tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que
+des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de
+sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
+atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore
+une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
+de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
+forêt, se firent entendre au cœur d'Oriane, et vainquirent la timidité
+d'Amadis:
+
+ Comme elle oublia sa pudeur,
+ Il oublia sa retenu[123].
+
+et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer
+que la durée de leur bonheur.
+
+ [Note 121: C. XVIII, st. 16 et suiv.]
+
+ [Note 122: C. XXX.]
+
+ [Note 123:
+
+ Comme elle oubliait sa pudeur,
+ J'oubliai lors ma retenue. (CHAULIEU.)]
+
+Ce bonheur est troublé de mille manières; il l'est même par la jalousie.
+La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
+venger la mort du roi son père, qu'un usurpateur a lâchement assassiné.
+Les lois de la chevalerie et la générosité d'Amadis lui font un devoir
+de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
+croire à la tendre Oriane que Briolanie lui a enlevé le cœur d'Amadis.
+En proie à tous les tourments de la jalousie[124], elle écrit à celui
+qu'elle croit infidèle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
+Amadis la reçoit-il? Lorsque, après avoir replacé Briolanie sur le
+trône, il a subi, dans une île enchantée, que l'on appelle l'_Ile
+ferme_, les épreuves les plus fortes de la bravoure et de la
+fidélité[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
+pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
+décerné la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, après avoir
+exhalé son désespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
+reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
+passe sur le Continent, et ne s'arrête que dans l'ermitage de la _Roche
+pauvre_, où il reste caché sous le nom du _beau Ténébreux_, que le bon
+ermite lui a donné[127].
+
+ [Note 124: C. XXXII, st. 38, etc.]
+
+ [Note 125: Cette île avait été jadis enchantée par le magicien
+ Apollidon, qui, selon notre vieux roman, était le fils aîné d'un
+ roi de Grèce. A la mort de son père, il laissa la couronne à son
+ frère et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
+ brillante valeur. Il devint amoureux de la sœur de l'empereur de
+ Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui était alors
+ tyrannisée par un géant. Il tua le géant; les habitants le
+ reconnurent pour roi. Il passa plusieurs années dans cette île, et
+ y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grèce, qui était
+ son oncle maternel, étant mort sans enfants, il fut appelé à lui
+ succéder. Sa femme, qui regrettait cette île, voulut du moins
+ qu'il n'y pût régner aucun roi s'il n'était reconnu plus brave
+ guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
+ la surpassait elle-même en fidélité et en beauté. Apollidon était
+ très-savant magicien; il éleva dans l'île, à l'entrée d'un jardin,
+ un arc merveilleux, qu'il appela l'_Arc des loyaux amants_; et cet
+ arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
+ subir à tous ceux qui s'y présentaient des épreuves terribles,
+ dont personne, avant Amadis, n'était encore sorti vainqueur.
+
+ On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'était que cette
+ île merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
+ dans le poëme d'Amadis. C'était la même que Mona, l'île des
+ Druïdes, où le poëte anglais Mason a mis la scène de sa tragédie
+ de _Caractacus_, située entre l'Angleterre et l'Irlande,
+ aujourd'hui l'île de Man. On lui avait donné le nom d'Ile ferme,
+ parce qu'elle avait autrefois tenu à la grande île, et ce fut
+ lorsqu'un tremblement de terre l'en eut détachée qu'elle fut
+ appelée _Mona_. Cette explication nous est donnée par le Tasse
+ lui-même, dans son XCIIe chant:
+
+ _L'Isola ferma prima era chiamata;
+ Quando con la Britannia era congiunta;
+ E da tre parti dal mar circondata,
+ E sol dall'altra con la terra aggiunta.
+ Dagli scrittori Mona nominata
+ Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta
+ Un terremoto, di città e castella
+ Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella._ (St. 14.)
+
+ Il avait même dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):
+
+ _Questa l'Isola ferma è nominata,
+ Perchè da un canto non l'inonda il mare,
+ Ove si angusta e forte ave l'entrata
+ Che per mezz'un castel forz'è passare._
+
+ L'auteur, dans une lettre à son ami _Sperone Speroni_, lui dit
+ qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
+ position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
+ s'est vu obligé de réparer cet oubli. _V. S. ha da sapere_,
+ continue-t-il, _che Mona è una isola lontana di Bertagna cinque
+ miglia, fecondissima, benchè non molto abitata; la quale scrivano
+ alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
+ tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
+ disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
+ tempo si chiamasse Isola ferma_, etc. (_Opere di M. Sperone
+ Speroni_, Venezia, 1740, in-4º., t. V, p. 350.)]
+
+ [Note 126: C. XXXVII.]
+
+ [Note 127: C. XXXIX.]
+
+Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le répare. Oriane
+détrompée rappelle son cher Amadis; il rentre à la cour de Lisvart par
+le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rétablissant
+dans son palais et affermissant sur son trône ce roi, qui soutenait un
+combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
+géants[128]. Le poëme et le roman pourraient finir ici; l'action paraît
+terminée; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
+vu n'en forme que la première moitié.
+
+ [Note 128: C. XLIX et L.]
+
+Dans la seconde, après de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, trompé
+par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui,
+qu'il le force à quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois séparé
+d'Oriane; mais malgré tous les maux que cette injustice lui fait
+souffrir, c'est encore lui, quelque temps après, qui, réuni au roi
+Périon son père et à son frère Florestan[130], sauve d'une ruine totale
+l'ingrat Lisvart, attaqué par Arcalaüs, à la tête d'une armée de géants
+et d'une ligue de six rois[131]. Périon et ses deux fils, cachés sous
+des armes brillantes que leur a envoyées la fée Urgande, restent
+inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
+les remercîments de Lisvart. Il n'apprend qu'après bien des recherches
+que c'est encore cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône et la
+vie[132].
+
+ [Note 129: C. LVI.]
+
+ [Note 130: Fils de Périon comme Amadis et Galaor, mais qu'il
+ avait eu d'une autre maîtresse, avant de connaître Elisène.
+ Florestan a paru pour la première fois au c. XXXV, avec la belle
+ Corisande sa maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
+ forment un des épisodes les plus intéressants du poëme.]
+
+ [Note 131: C. LXV.]
+
+ [Note 132: C. LXVI, st. 30 suiv.]
+
+Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
+voulait s'engager ici dans les détails, il faudrait le conduire à la
+cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et très-belle
+princesse, nommée Grassinde, qui l'a fort bien reçu à Mycènes, mais qui
+s'est mis dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï dire que la
+cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
+cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
+maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beauté toutes les
+demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord très-embarrassé, vient
+ensuite à penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
+qu'il sait en effet très-bien), ne l'est plus; il promet donc à
+Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitôt elle se dispose à
+partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, où il
+parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
+Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
+la supériorité de Grassinde. Elle reçoit enfin de lui, aux yeux de tous,
+la couronne de la beauté[134].
+
+ [Note 133: C. LXXII.]
+
+ [Note 134: C. LXIX.]
+
+Oriane était si peu compromise par cette victoire remportée sur les
+demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
+fut célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant
+l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demandée en
+mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmène à Rome;
+mais Amadis, qui s'est retiré dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
+demeuré roi, y fait équiper à la hâte une flottille, rassemble des
+matelots, des soldats, met en mer; et au moment où la flotte romaine
+passe à la vue de l'île, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute à
+bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlève Oriane et
+l'emmène avec lui dans son île[137].
+
+ [Note 135: C. LXII, st. 44 et suiv.]
+
+ [Note 136: C. LXXIV, st. 55.]
+
+ [Note 137: C. LXXXII.]
+
+Alors la guerre est ouvertement déclarée entre le roi Lisvart et lui.
+Tous deux ont des alliés et rassemblent de fortes armées; dix chants
+entiers sont remplis des préparatifs de cette guerre. La bataille se
+donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
+roi Lisvart, en qui il voit toujours le père d'Oriane. Les hostilités
+sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite, qui a élevé le jeune
+Esplandian, parvient à faire entendre raison à Lisvart, en lui dévoilant
+le secret de sa fille, qu'il ignorait complètement[139]. D'autres
+événements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
+encore, accélèrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
+mariage d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se fait dans
+l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages épisodiques est formée le
+même jour avec la plus grande solennité[140]. Les enchantements de l'île
+sont détruits; elle n'est plus que le séjour fortuné d'Amadis et
+d'Oriane. La fée Urgande, qui a dirigé le fil des événements, arrive sur
+un vaisseau, orné de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient
+embellir la fête et jouir du fruit de ses soins.
+
+ [Note 138: C. XCIV.]
+
+ [Note 139: C. XCVI, st. 24 et suiv.]
+
+ [Note 140: C. XCIX.]
+
+ [Note 141: C. C.]
+
+Dans ce roman, l'intérêt est, comme on voit, fondé sur une passion
+réelle, sur un amour mutuel, traversé par des obstacles, troublé par des
+orages et couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée aux faits
+d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la féerie, était
+peut-être plus propre qu'aucune autre à fournir le sujet d'un poëme
+romanesque. _Bernardo Tasso_, qui avait de l'imagination et un vrai
+talent, joignit à ce fond déjà très-riche des ornements qui ne le sont
+pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
+propre à recevoir tout le brillant du coloris poétique. Il créa de
+nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
+si bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il semble que ce sujet
+même et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du _Bojardo_
+et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fixé la nature vague et
+mobile du roman épique, il ourdit la trame du sien de trois fils
+principaux, qui s'étendent depuis le commencement jusqu'à la fin, et
+d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les croisent et s'y
+entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scènes et
+les acteurs.
+
+Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Alidor, beau comme elle, et
+au tendre Amadis une sœur nommée Mirinde, guerrière et brave comme lui.
+C'est Alidor qui ouvre la scène au premier chant du poëme, et c'est le
+portrait de Mirinde que la fée Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
+sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
+prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
+et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
+est nécessairement compliquée, mais si artistement conduite qu'on la
+suit sans trop de peine, à travers les épisodes secondaires qui
+l'interrompent souvent. Ces épisodes sont de différents genres et
+très-variés entre eux; les uns purement héroïques, les autres d'une
+teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles
+chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
+a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
+son poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
+décente, qui était celui de l'ancienne chevalerie. Le rôle brillant et
+léger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jeté des
+galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, à la
+morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
+et lui faisant éprouver pour Briolanie une véritable passion.
+
+ [Note 142: Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.]
+
+Ces trois actions principales, et cette foule d'épisodes qui les
+entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
+l'Arioste, que _Bernardo_ se proposa d'imiter en tout; mais quelque
+intéressantes que soient les premières, elles ont le défaut d'être
+toutes trois à peu près du même genre; ce sont trois intrigues d'amour,
+tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
+dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa guérison
+merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
+forment d'admirables contrastes et une riche variété. Les aventures
+épisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une exécution
+soignée; mais peut-être sont-elles, ainsi que les trois principales
+actions, coupées à trop petites parties, trop symétriquement
+distribuées, interrompues et reprises. Le plan du _Roland furieux_,
+paraît tracé par la liberté même, celui d'_Amadis_ l'est par une main
+qui veut paraître libre; et l'on peut dire qu'il est trop régulièrement
+irrégulier.
+
+Son auteur pensa qu'une matière aussi vaste et aussi complexe devait
+avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
+cent chants, chacun en général de cinq à six cents vers. Sa première
+idée fut de supposer ou de feindre qu'il récitait chaque jour un de ces
+chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réunis pour
+l'entendre, que ces récits étaient interrompus par l'arrivée de la nuit,
+et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; idée peut-être assez
+heureuse, plus poétique et plus vraisemblable que les moralités et les
+autres digressions de ce genre essayées par quelques poëtes et
+perfectionnées par l'Arioste. Il avait donc commencé tous ses chants, à
+l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
+terminés par celle de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire;
+au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littérateur
+de ses amis, nommé _Vincenzio Laureo_, qui fut dans la suite
+cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
+toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satiété et de
+l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
+_Sperone Speroni_ fut du même avis; le Tasse céda, mais avec répugnance,
+et moins par persuasion que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il
+ait cédé; il en devait résulter sans doute de la redondance et de
+l'uniformité; mais cela donnait aussi au poëme entier une teinte
+particulière. Quelque varié que soit le spectacle du lever du soleil et
+de la chute du jour, c'était un objet de curiosité, que de voir que le
+poëte avait réussi à les peindre de cent différentes manières. Il a
+laissé subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
+ressources et la fécondité de son talent. Mais peut-être y en a-t-il
+trop, par cela même qu'il en a retranché un grand nombre. On ne sait
+plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
+puisqu'il ne la chante pas toujours.
+
+ [Note 143: Sous le pontificat de Grégoire XIII.]
+
+Il fit un changement plus considérable et qui lui coûta plus de travail.
+Il commença son poëme avec le dessein de le dédier à Philippe, alors
+infant d'Espagne; mais _Ferrante Sanseverino_ ayant passé du service de
+l'empereur à celui du roi de France, le Tasse lui-même ayant été envoyé
+par ce prince en France, où il continua de travailler à son poëme, il
+changea de dessein, le dédia au roi Henri II, y sema différents traits
+et plusieurs épisodes à la louange de la maison royale de France, et
+surtout de Marguerite de Valois, sœur du roi, à laquelle il était
+particulièrement dévoué. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
+eut trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achevé son
+poëme, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier
+à Philippe II, et il y consentit dans l'espérance d'obtenir
+non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
+récompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
+la fable même d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
+France, que dans les digressions et dans les épisodes qu'il avait
+consacrés à la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
+retourner à l'honneur de Philippe II et de la sienne.
+
+On peut croire que toutes ces mutations durent altérer un peu l'ensemble
+du poëme et faire disparaître quelque chose de la beauté, et surtout de
+la facilité de son premier jet. Une défiance peut-être excessive de
+lui-même, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
+empêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu'il avait fait. Il
+voulut soumettre son ouvrage, non pas à deux ou trois bons juges, qui
+sans doute auraient suffi, mais à un très-grand nombre de censeurs, qui
+se trouvèrent, comme il arrive, presque tous d'avis différents. L'un
+lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
+consumait à suivre leurs conseils, et malgré le mérite reconnu de la
+plupart d'entre eux, il n'est pas sûr que le poëme y ait toujours gagné.
+_Giraldi_, _Varchi_, _Bartolomeo Cavalcanti_, _Ruscelli_, et plusieurs
+autres furent consultés par lettres. _Bernardo Capello_, _Antonio
+Gallo_, _Muzio_ et _Atanagi_, se rassemblèrent à Pésaro, sur
+l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le poëme entier;
+enfin, le Tasse prit encore à Venise les avis de _Molino_, de _Veniero_,
+de _Mocenigo_: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
+montrer plus de docilité à écouter les conseils, plus de patience
+d'esprit et de souplesse de talent à les suivre.
+
+Ajoutons encore qu'il avait composé la plus grande partie de son poëme
+au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
+parmi les ennuyeux détails des affaires du prince, à Salerne, à Rome et
+à Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agitées, et loin de
+ce repos et de cette tranquillité d'ame, dont tout homme qui écrit a
+besoin, et dont les poëtes ont plus grand besoin que les autres. Malgré
+tout cela, le poëme d'_Amadis_ parut si beau, si bien proportionné dans
+son tout et dans ses parties, si brillant dans ses détails, et si riche
+en ornements de toute espèce, qu'il fut et qu'il est encore regardé
+comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
+Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands éloges, et le
+_Speroni_ même osa le préférer, pour l'accord et la proportion des
+parties, à l'_Orlando furioso_.
+
+En réduisant, comme on le doit, cette exagération de l'amitié, on peut
+placer l'_Amadigi_ au second rang parmi les romans épiques. On peut
+enfin penser à ce sujet comme Louis _Dolce_, qui à la vérité était aussi
+un ami du Tasse, mais homme d'un goût assez pur, et qui, ayant lui-même
+composé des poëmes romanesques, devait voir dans l'auteur d'_Amadis_ un
+rival à craindre, en même temps qu'il y voyait un ami. Il dit
+très-positivement[144] que dans ce poëme le style du Tasse lui paraît
+très-choisi et très-soigné quant au langage; que sa versification est
+pure, noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais d'une certaine gravité
+qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
+que par un mélange très-rare il réunit presque toujours la facilité et
+la majesté; qu'il a de l'abondance dans les pensées, du merveilleux et
+de la propriété dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
+admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son poëme
+qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
+douce et agréable attente.
+
+ [Note 144: Dans la Préface qui précède la belle édition
+ d'_Amadis_ donnée par _Giolito_, Venise, 1560, in-4º.]
+
+«Il met, continue le _Dolce_, tous les objets avec tant de vérité devant
+nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
+loin tous les autres poëtes dans la peinture des douceurs et des
+souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
+combats de chevaliers, de géants et de monstres, on peut le comparer à
+tous. Il a même dans cette partie une vérité qui n'appartient qu'à ceux
+qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
+batailles. Dans les détails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
+lecteur comme par la main de contrée en contrée, et d'une ville à une
+autre ville. Il excelle à émouvoir le cœur: il le tyrannise en quelque
+sorte; enfin, si l'Arioste lui est supérieur en quelques parties, il y
+en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-être de ne pas voir
+dans le poëme de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien.» A l'égard
+de ce dernier article, il peut paraître exagéré, mais il ne le serait
+pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le _Roland furieux_ des
+choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
+pareilles dans _Amadis_.
+
+Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce poëme, quelques
+citations sont d'autant plus nécessaires, que c'est principalement par
+le mérite des détails que l'ouvrage appartient à son auteur.
+L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.
+
+Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme on ne trouve, et j'en ai
+dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
+_Amadis_. Elles sont courtes, et s'étendent rarement au-delà d'une
+strophe. C'est à la fin d'un chant: la nuit arrive, séparons-nous; et au
+commencement: le jour renaît, revenez m'entendre; c'était le bonjour et
+le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conservé cette
+première forme. Voici la fin du onzième chant: «Mais déjà la Nuit,
+paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
+avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les pensées des eaux du
+doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
+chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
+retour des premiers rayons du Soleil.» Et voici le début du douzième:
+«Déjà les étoiles, fuyant l'une après l'autre, font place à la lueur de
+la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette splendeur nouvelle qu'elle
+voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
+le Jour découvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
+lyre, pour chanter Amadis et Alidor.»
+
+«Seigneur, dit-il, au début du vingt-septième, le Jour, avec son front
+teint de pourpre, brillant d'une douce lumière, et tout rayonnant de
+splendeur, orne déjà le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
+le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
+bergerie; l'agriculteur se lève et retourne à ses travaux; l'un reprend
+la bêche et l'autre la charrue; retournons aussi à nos chants. Voilà ma
+lyre, qu'un enfant remet, comme à l'ordinaire, entre mes mains; voilà
+Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une poétique fureur;
+Apollon sourit à mes chants et se plaît à leur harmonie; chantons donc,
+ne tardons plus, et ne laissons pas s'écouler inutilement le cours des
+heures.»
+
+Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le même objet. Amadis est-il
+dans un de ces moments de désespoir où le plongent les injustes soupçons
+d'Oriane, le poëte est si profondément touché de sa peine, qu'il n'a
+plus ni haleine ni voix[145]. «Il est forcé de se taire et de donner
+lui-même des larmes à de si grands malheurs, jusqu'à ce qu'il sente se
+rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son génie,
+desséchée par la pitié que ce brave guerrier lui inspire.» Au chant
+suivant: «L'Aurore se lève, mais, triste et baignée de larmes, elle met
+un joug moins brillant à ses coursiers; point de fleurs, point de
+couronne sur sa tête; elle est même enveloppée de vêtements noirs et
+lugubres; sans doute, elle n'a été réveillée que par les plaintes
+d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé dans ses cruelles pensées,
+toucherait de pitié les monstres mêmes des forêts.»
+
+ [Note 145: Fin du dix-septième chant.]
+
+Mais, le plus souvent, la nature se présente à lui sous un riant aspect.
+C'est le fils d'Hypérion, couronné de rayons ardents et lumineux, qui
+redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est
+l'Aurore qui paraît avec ses tresses blondes et son front de roses;
+l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paraître au
+dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
+peignent des plus vives couleurs[147]; tantôt le Soleil élève peu à peu
+sur les eaux ses rayons et sa tête blonde, et redonne à tous les objets,
+par sa lumière renaissante, leurs vêtements blancs, verts et pourprés;
+Philomèle, pour donner quelque trêve à sa douleur, rappelle par ses
+chants les hommes à leurs travaux, et sa sœur paraît encore, sous les
+rameaux épais, accuser en pleurant l'impie Térée[148]; tantôt c'est un
+autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumière
+du jour; il ne se cache plus, comme il faisait naguère, sous des rameaux
+couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
+arbrisseaux, égayé par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
+monde de beautés plus admirables et plus rares[149].
+
+ [Note 146: C. XXXIV.]
+
+ [Note 147: C. XLIV.]
+
+ [Note 148: C. XLVIII.]
+
+ [Note 149: C. LXXIII.]
+
+Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
+poétiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
+quelquefois celui d'un badinage agréable, et quelquefois celui de
+l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, à l'exemple de l'Arioste;
+mais sa tâche est plus forte à remplir, et l'Arioste lui-même n'eût sans
+doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à cent fois.
+
+Les descriptions de combats sont presque innombrables dans _Amadis_;
+mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
+grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
+présentent aussi de plus grands moyens de variété. Une de ces actions
+réunit pourtant les avantages poétiques d'une bataille avec ceux d'un
+combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
+Lisvart et cent chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent vingt
+énormes géants[150]. Le poëte ne manque pas de passer en revue cette
+horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
+personnes, et cette belle comparaison ajoute encore à l'idée qu'on ne
+peut concevoir, en même temps qu'elle récrée, par des images champêtres,
+l'imagination du lecteur. «Ils ressemblaient à autant de chênes immenses
+et noueux, épais et antiques abris des villageois, plantés le long des
+rives herbeuses que le Pô inonde de ses flots toujours troublés, ou sur
+les riants et agréables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
+et qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des monts les plus
+sauvages et les plus escarpés[151].» Amadis caché sous le nom du _beau
+Ténébreux_, et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du combat, y
+vont décider la victoire. L'auteur en décrit les préparatifs; il invoque
+les Muses qui chantèrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
+Discorde, la Colère, les Furies mêmes soufflant leurs poisons au cœur
+des géants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
+les tambours animent encore la férocité des coursiers belliqueux, dont
+les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
+frein, frappent la terre, et semblent défier les coursiers ennemis au
+combat. Le choc est terrible, la mêlée affreuse et décrite avec feu et
+avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur défaite,
+un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlève dans ses bras et
+l'emporte[152]; le _beau Ténébreux_ est averti, accourt, lui arrache sa
+proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
+ennemie, en criant: _France! France_[153]_!_ _C'est Amadis qui est ici;
+victoire!_ A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
+est complète, et Lisvart blessé, mais triomphant, est ramené dans son
+palais par Amadis.
+
+ [Note 150: C. XLIX.]
+
+ [Note 151: St. 27.]
+
+ [Note 152: C. L.]
+
+ [Note 153: Ce cri devait être _Gaule! Gaule!_ Mais ici, comme
+ dans tout son poëme, le Tasse a préféré le nom de France; et ce
+ n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait à un
+ Français de le corriger.]
+
+Si j'avais à choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
+presque dans tous les chants, je préférerais pour l'étendue, la force et
+l'originalité, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
+effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
+n'est pas un géant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
+petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
+ses épaules larges de sept à huit palmes, ses mains carrées, sa poitrine
+osseuse, ses jambes en colonnes, sa tête énorme et aplatie, sa bouche
+aiguë, ses dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme, ses yeux
+hagards qui auraient fait fuir les sorcières et les ensorcelés[155],
+n'ont pas seulement pour but de montrer quels périls menacent Amadis;
+mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour époux à une belle
+princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
+combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
+tremblante Oriane.
+
+ [Note 154: _Tal che pareva il piccoto colosso._ (C. LIV, st.
+ 59.) _Colosso_ n'est point là pour un colosse en général; ce mot,
+ pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
+ c'est-à-dire, celui de Rhodes.]
+
+ [Note 155: St. 60.]
+
+La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers
+sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre.
+Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
+endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre
+pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
+infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser.
+Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
+épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et
+presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
+frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit
+un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
+armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée;
+mais son cœur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et
+presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
+lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
+son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne
+cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu
+frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les
+chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la
+place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique
+dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
+péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus
+promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment
+le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en
+sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157].» Amadis achève de
+vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de
+sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
+qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus
+belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.
+
+ [Note 156: C. LV, st. 38.]
+
+ [Note 157: St. 66.]
+
+Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au
+dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres
+et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en
+choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
+déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le
+plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
+désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la
+pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune[158]. Long-temps il
+pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
+par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
+sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu
+ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
+mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de
+beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
+sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
+airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans
+sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée;
+touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
+Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins,
+entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre
+dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la
+plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin
+cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
+barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux
+des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
+c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à
+cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait
+la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des
+premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut
+fournir.
+
+ [Note 158: C. XXXIX, st. 13 à 22.]
+
+Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'_Amadis_ fait
+parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont
+cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les
+tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences,
+la jalousie s'est emparée de son cœur, où les plaintes et le désespoir
+du fidèle Amadis retiré sur _la Roche pauvre_, ou les regrets de
+Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète
+pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont
+très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de
+goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
+pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre
+quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de
+poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine
+nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
+l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images
+passionnées, de pensées et de sentiments.
+
+Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique,
+il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
+vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses
+qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des
+rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
+qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
+le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop
+souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les
+chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
+sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes
+acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les
+flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues
+et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et
+les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce
+qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à
+défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et
+de les présenter qui les relève.
+
+Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents
+de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
+de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le
+danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
+que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents
+le chien céleste brûle la terre[159], et enlève aux campagnes riantes
+les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle
+d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
+fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
+et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté,
+que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur
+le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire
+ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
+Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès
+d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
+nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une
+tendre mère[160], dont le fils est, depuis longues années, séparé
+d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec
+lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à
+sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
+reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
+court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
+joie.»
+
+ [Note 159: C. I, st. 73.]
+
+ [Note 160: C. XXX, st. 7.]
+
+Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent
+les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
+les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des
+sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon
+emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi
+épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse,
+tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
+à peindre, dans le cœur de l'homme, le combat et les alternatives de la
+raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude
+et bouillante une liqueur glacée[162], le bouillonnement s'arrête tout à
+coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même
+si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et
+réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec
+plus de force aux impressions du plaisir.»
+
+ [Note 161: C. XXXI, st. 19.]
+
+ [Note 162: C. XXXIV, st. 7.]
+
+De doux objets de la nature champêtre dictent à l'ame sensible du Tasse
+une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps éloignée de la
+cour de son père et secrètement unie avec Amadis; il y reparaît, mais
+caché sous ce nom de _beau Ténébreux_, déjà devenu célèbre, Oriane
+l'accompagne déguisée, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
+méconnaissable. Amadis reçoit les plus grands honneurs, et sa compagne
+les partage. La reine sa mère la félicite d'être la dame d'un chevalier
+si accompli. «Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le poëte[163], ou
+l'herbe fraîche et vive ne tremblent point à la douce haleine d'un vent
+léger, qui souffle pendant les heures brûlantes d'un jour d'été, ni le
+chevreuil qui côtoye un clair ruisseau, à la vue d'un chien agile dont
+il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
+père, et à l'aspect de sa tendre mère.»
+
+ [Note 163: C. XLVIII, st. 40.]
+
+Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
+tous les autres genres de talent poétique que ce poëme réunit; la
+manière dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
+met en scène; l'art avec lequel il ménage sans cesse des surprises; la
+nature variée de ses épisodes, et son adresse à les entremêler avec
+l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse égale à
+celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
+et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grâce
+et la fidélité de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trésors
+de la poésie antique, l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux
+merveilles de la féerie; la richesse et même le luxe de ses descriptions
+qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
+dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
+partie de l'Italie qu'il habita long-temps.
+
+Mais avec tant de qualités qui manquent à des poëmes plus heureux,
+comment arrive-t-il donc que l'_Amadis_ soit si peu connu en France,
+qu'il ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
+d'uniformité dans le tissu de la fable, malgré tous les ressorts qui y
+sont employés, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
+assez élégant, et surtout extrêmement doux; une longueur démesurée, car,
+sans en avoir compté les vers, ce que la division par octaves rendrait
+pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante à soixante mille,
+tout cela peut y avoir contribué; mais la corruption des mœurs, déjà
+grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminué depuis, n'y
+serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'élévation,
+la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
+poëme au même degré, ni si généralement répandues que dans _Amadis_, ne
+seraient-elles pas en partie la cause de son discrédit?
+
+Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce poëme à tous ceux qui
+ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps à des lectures
+purement agréables; à ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
+délicats, et trop généralement décriés sous le titre de _romanesques_, a
+encore de l'attrait; à ceux enfin qui veulent connaître véritablement
+tout ce que la poésie italienne a produit de précieux, qui ne se
+contentent pas d'ouï-dire et de simples aperçus, qui veulent ne
+prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'après eux. On
+ne doit pas, à beaucoup près, donner le même conseil pour tous les
+romans épiques publiés dans le cours de ce siècle, où la passion pour la
+poésie romanesque fut une espèce de fureur. J'en ai indiqué plus de
+soixante, et peut-être en est-il échappé à mes recherches ou à ma
+mémoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrêter
+quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces poëmes ne comportaient que
+de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
+avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
+grand nombre n'a pu être que nommé ou même désigné dans des énumérations
+rapides.
+
+Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
+que j'ai dit de la passion du siècle pour l'épopée romanesque: elle
+prouve aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de l'imagination, en
+craignant trop de gêner leur essor, et en les affranchissant des règles,
+on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'œuvre.
+Les imaginations extravagantes et désordonnées fourmillent alors, les
+imaginations riches et vraiment fécondes sont toujours rares. Depuis la
+fin de l'autre siècle, ou le _Morgante_ du _Pulci_ éveilla en Italie ce
+goût pour le roman épique, qui devint bientôt après une passion, puis
+une mode, parmi ce grand nombre de poëmes, dont la plupart encore sont
+d'une énorme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou même que
+l'on puisse lire, à moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
+je me suis proposé dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
+Charlemagne et de Roland, ce _Morgante maggiore_, monument curieux sous
+plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosité que le
+goût; l'_Orlando innamorato_, non tel que le laissa le _Bojardo_, son
+ingénieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le _Berni_;
+surtout, et par-dessus tout l'_Orlando furioso_ du grand Arioste, le
+chef-d'œuvre du genre, et qui, fût-il seul, suffirait pour que ce genre
+fût consacré. La Table ronde n'a produit que _Giron le Courtois_ de
+l'_Alamanni_, encore, quel que soit le mérite de son auteur, ce poëme
+a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
+scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
+d'_Amadis_ est plus heureuse; le poëme de _Bernardo Tasso_ lui suffit;
+il mériterait de sortir de l'oubli où on le laisse, et de reprendre le
+rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus éclairés et des
+meilleurs juges de son siècle.
+
+C'est donc à quatre ou cinq romans épiques que se borne réellement cette
+richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
+nation et dans un seul siècle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
+chez cette nation, l'épopée se partage en trois branches, et que ce n'en
+est ici que la première? Elle appartient en propre à l'Italie. Nous y
+avons vu l'épopée romanesque naître, se développer, s'égarer, se
+perfectionner. Chez un peuple éminemment doué d'imagination et de
+sensibilité, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
+ouvrit d'abord un champ trop vaste au génie; en procurant de grandes
+jouissances, elle fit peut-être un grand mal; long-temps elle accoutuma
+les esprits à se repaître, non-seulement de fictions, mais de chimères,
+et à se passionner pour des extravagances et des fantômes. Mais le
+génie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
+inventions désordonnées et vides d'intérêt, par les réduire dans de plus
+justes limites, par se faire à soi-même des règles, qui devinrent
+dès-lors celles de cette partie de l'art, et par créer, au milieu de
+tant d'invraisemblances réelles, une sorte de vraisemblance hypothétique
+qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement les
+vertus et les vices, donna aux sentiments du cœur de l'intérêt et du
+charme, et porta au plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et
+l'enthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa nation, ou du moins
+quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
+donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
+sanctionnaient pour ainsi dire les prétentions de l'orgueil.
+
+C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son ouvrage fut consommé
+quand il eut rehaussé ces inventions ainsi réduites par tous les
+ornements d'une imagination brillante, par l'expression poétique la plus
+abondante et la plus riche, par tous les trésors d'une langue née
+poétique, et, déjà depuis deux siècles, rivale des idiomes anciens les
+plus parfaits.
+
+Mais enfin il manquait toujours à ces créations ingénieuses ce fond
+d'intérêt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
+suppléer. Si des esprits trop graves avaient autrefois traité de contes
+d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce donc que les fictions du
+_Bojardo_ et de l'Arioste? Il était temps de traiter au moins comme des
+enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
+spirituel que l'avaient été ceux de la Grèce; il était temps que le
+poëme héroïque, ou la véritable épopée, naquît, et qu'elle se joignît du
+moins au roman épique, devenu une partie trop importante et trop riche
+de la littérature nationale, pour qu'il fût désormais ni désirable, ni
+possible de l'effacer.
+
+Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais,
+arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne
+convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux
+on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils
+avaient essayé de faire parler la Muse épique[164]. Ce n'était point
+l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion,
+ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à
+Sannazar son poëme _de Partu Virginis_; la vie et la mort du Christ
+avaient dicté à Vida sa _Christiade_. L'histoire profane et même
+contemporaine avait eu son tour; et _Ricciardo Bartolini_ avait célébré
+dans l'_Austriade_ la gloire de la maison d'Autriche[165].
+
+ [Note 164: On trouve dans une lettre d'Annibal _Caro_ une
+ preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à
+ l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers
+ libres de l'_Enèide_ de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
+ et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
+ sans conséquence. _Cosa cominciata_, dit-il, _per ischerzo, e solo
+ per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
+ che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto
+ oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra
+ l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
+ far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
+ trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
+ libro._ Puis il ajoute: _So che fo cosa de poca lode, traducendo
+ di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
+ ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la
+ capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
+ asseriscono che non può aver poema eroico,_ _nè arte, nè voci da
+ esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono._
+ Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565,
+ c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
+ Œuvres d'Annibal _Caro_, Venise, 1557, p. 272.)]
+
+ [Note 165: M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique,
+ Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485.
+ Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le
+ _Trissino_ formât le projet du sien; les deux premiers sont assez
+ connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (_de Bello Narico,
+ Austriados libri XII_) avait été publié dès 1515. L'illustre
+ auteur des _Révolutions d'Italie_, dans le mémoire cité ci-dessus,
+ ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
+ intitulé: _Joseph_, et à l'_Austriade de Bartolini_, le poëme de
+ Jérôme _Falletti_, Piémontais, _de Bello Sicambrico_, et celui de
+ _Lorenzo Gambara_, dont le sujet est la découverte du
+ Nouveau-Monde, sous le titre de _Colombiados_; mais je ne pouvais
+ les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de
+ soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de _Joseph_ que dans
+ ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre
+ célébrée par _Falletti_ dans son poëme _de Bello Sicambrico_, est
+ celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
+ Charles-Quint et François Ier.; _Falletti_, qui étudiait alors à
+ Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette
+ guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º.
+ enfin, _Lorenzo Gambara_, auteur de la _Colombiade_, ne mourut
+ qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à
+ composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
+ d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la
+ sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
+ derniers poëmes n'avait donc précédé celui du _Trissino_, et même
+ le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.]
+
+Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à
+reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle
+était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi
+forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du
+genre le plus élevé. Ce fut le _Trissino_ qui le reconnut le premier.
+Après avoir essayé dans sa _Sophonisbe_, comme nous le verrons bientôt,
+de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'_Italia
+liberata_ de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les
+accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il
+fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit
+de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il
+est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
+le chemin qui y conduit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+_Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du
+Trissino; idée de son_ ITALIA LIBERATA _et de quelques autres poëmes
+héroïques, qui précédèrent celui du Tasse._
+
+
+Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son
+origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme
+appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses
+convenances particulières; que personne encore en France ne s'était
+donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas
+été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez
+les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on
+a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des
+romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une
+épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
+n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout
+de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui
+forma cette louable et difficile entreprise.
+
+Jean-Georges _Trissino_ naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
+_Trissino_, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
+ville, et de Cécile _Bevilacqua_, fille d'un gentilhomme de Vérone. On
+dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par
+une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si
+vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la
+tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait
+l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
+famille[166].» Le jeune _Trissino_, qui avait perdu son père dès l'âge
+de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre
+cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides,
+d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé _Francesco di Granuola_,
+et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna
+dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
+maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, _Trissino_ lui fit élever
+un tombeau dans l'église de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre
+une inscription honorable qu'on y lit encore.
+
+ [Note 166: Lettre de _Giano Parasio_, dans son recueil
+ intitulé _De rebus per Epistolam quæsitis_, édit. de H. Étienne,
+ 1567, p. 57.]
+
+ [Note 167: Selon d'autres, de _San Salvador_.]
+
+De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des
+mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
+peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en
+1503[168], et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de
+cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses
+terres. Il y fit bâtir une maison magnifique[169], dont il donna
+lui-même le dessin, et dont André _Palladio_, son élève en architecture,
+et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. _Trissino_
+vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
+surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
+lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné
+deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
+voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette
+douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa _Sophonisbe_, la
+première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles
+de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et
+qui avait conçu beaucoup d'amitié pour _Trissino_, voulut faire
+représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes
+ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt
+il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.
+
+ [Note 168: Avec _Giovanna Tiene_.]
+
+ [Note 169: A _Criccoli_ sur l'_Astego_.]
+
+ [Note 170: _Francesco_ et _Guilio_]
+
+Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de
+l'empereur Maximilien et de la république de Venise[171]. _Trissino_ y
+acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
+honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants
+et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
+Léon X.
+
+ [Note 171: En 1516.]
+
+Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
+avec Blanche _Trissina_, sa parente, dont il eut un troisième fils[172].
+Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner
+la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en
+différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il
+alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, _Trissino_ fut un
+des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette
+cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
+de la robe du pape[173]. C'était à faire le premier une tragédie telle
+que la _Sophonisbe_ qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du
+tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé
+chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
+un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
+qui paraît le plus au gré de _Tiraboschi_, est qu'il eut la permission
+d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de
+chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
+n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.
+
+ [Note 172: _Ciro._]
+
+ [Note 173: Nicéron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
+ que _gli sostenne lo strascico_.]
+
+Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
+en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'_Essai sur
+les Mœurs et l'Esprit des Nations_[174], que le _Trissino_ était
+_archevêque de Bénévent_ quand il fit sa tragédie, et que le _Ruccellaï_
+suivit bientôt _l'archevêque Trissino_. Il ne fut jamais archevêque ni
+de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique.
+Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables[175], et
+c'est ce qui m'engage à en avertir[176].
+
+ [Note 174: C. CXXI.]
+
+ [Note 175: Entre autres dans un éloquent discours de M.
+ Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.]
+
+ [Note 176: C'est sans doute pour réparer cette erreur que
+ Voltaire a mis dans sa dédicace de _la Sophonisbe de Mairet
+ réparée à neuf_, que _le prélat Giorgio Trissino, par le conseil
+ de l'archevêque de Bénévent......_, choisit le sujet de
+ Sophonisbe, etc. Mais le _Trissino_ n'était pas plus prélat
+ qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent
+ qui lui donna ce conseil.]
+
+_Trissino_ revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
+et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait
+déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il
+trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment,
+n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du
+premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa
+belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le
+fils qu'il avait eu d'elle. _Trissino_, mécontent de ces brouilleries,
+prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son
+bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour
+avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche _Trissina_
+mourut[177]. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome
+pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura
+quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'_Italia
+liberata da' Gothi_, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son
+fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous
+les parents de sa mère. Le _Trissino_ fut obligé de se rendre aussi dans
+cette ville[178], et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce
+long voyage en litière.
+
+ [Note 177: En 1540.]
+
+ [Note 178: En 1548.]
+
+De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir
+provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit
+son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut
+que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant
+gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la
+plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge
+du _Trissino_ dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel
+adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons
+des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
+on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette
+fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un
+fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
+possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison
+charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère
+d'aller chercher des dieux inconnus[179].»
+
+ [Note 179:
+
+ _Quæramus terras alio sub cardine mundi,
+ Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
+ Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
+ Quæ nati in patrem comprobat insidias;
+ Quæ natum voluit confectum ætate parentem_
+ _Atque ægrum antiquis pellere limitibus.
+ Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
+ Nam miser ignotos cogor adire lares._
+
+ (_Opere del Trissino_, Verona, 1729, in-4º.,
+ t. I, p. 398, _ed ultima_.)]
+
+Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome
+vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
+qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie
+intitulée _i Simillimi_, tirée des _Ménechmes_ de Plaute, des poésies
+lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
+tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
+nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût
+des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient
+nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet
+avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres,
+d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des
+affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à
+l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.
+
+Le génie du _Trissino_ était naturellement grave; ce n'était pas celui
+de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des
+comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
+voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion
+universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand
+nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre
+choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes
+sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action
+véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de
+fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes
+les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par
+l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée,
+comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou
+_sciolto_, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur[180].
+Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'_ottava
+rima_ est restée en possession du poëme épique[181]. Il n'est pourtant
+démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est
+d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres
+défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne
+le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'_Énéide_
+d'Annibal _Caro_, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.
+
+ [Note 180: _E comune opinione_, dit le _Quadrio_, _che il
+ verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
+ Giorgio Trissino_. (_Stor. e Rag. d'ogni Poesia_, t. III, p. 420.)
+ Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à
+ _Jacopo Nardi_, dans sa comédie de l'_Amicizia_, d'autres au
+ _Ruccellaï_, dans son poëme des Abeilles, etc.]
+
+ [Note 181: On a gardé le _verso sciolto_ pour la tragédie, la
+ comédie, la pastorale, le poëme didactique, les épîtres, églogues,
+ et autres petits poëmes, et presque généralement aussi pour les
+ traductions des poëmes épiques grecs et latins.]
+
+Le sujet que choisit _Trissino_ devait intéresser l'Italie dans tous les
+temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos.
+«C'était, dit M. Denina[182], dans le temps où l'Italie retentissait
+encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la
+ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
+barbares de l'Italie. L'_Histoire de la Guerre des Goths_ par Procope
+venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne
+imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'_Italia liberata_, qui
+se fit à Rome en 1547.»
+
+ [Note 182: Premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de
+ l'Académie de Berlin, année 1789.]
+
+L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit
+besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire,
+général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique,
+parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par
+ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient
+depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel
+substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des
+apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
+merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on
+peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du
+_Trissino_. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns
+des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même
+l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le
+_Trissino_ se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
+Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits
+détails, les expressions de l'_Iliade_, quelquefois même des épisodes
+entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire[183]. Il
+s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
+cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les
+mains de l'imitateur.»
+
+Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous
+faire juger de la manière dont il emploie et les personnages
+historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes
+imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon
+et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce
+juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185], délivra l'Italie du joug
+des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur
+esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse
+entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.
+
+ [Note 183: _Essai sur la Poésie épique_, ch. V.]
+
+ [Note 184: _Per la mia lingua._ (C. I, v. 4.)]
+
+ [Note 185: Justinien.]
+
+Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux,
+regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
+l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O
+mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre,
+ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie
+soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que
+cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel
+répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé,
+que ce qu'il a dit une fois _et affirmé d'un signe de sa tête_, ne peut
+manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin
+le parti d'envoyer vers Justinien l'ange _Onerio_ (c'est-à-dire l'ange
+des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
+sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la
+figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était
+Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant
+près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son
+armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement
+les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.
+
+L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
+demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de
+l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du
+lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
+chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
+apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un
+grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
+s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer
+fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le
+bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
+tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi,
+richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement
+est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
+magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois
+palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus
+grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une
+province ne pourrait la payer.
+
+Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux
+ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux
+et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord
+le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour
+qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait
+un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
+général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers
+de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
+répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
+qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne,
+qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
+guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
+palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se
+rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.
+
+Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
+pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre
+et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes,
+l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis
+ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands
+officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
+lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à
+Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il
+parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur
+expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués
+à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.
+
+Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme
+orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à
+l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du
+même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
+d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
+allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage
+Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un
+discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été
+faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève
+ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée
+annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux
+chefs.
+
+Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant
+de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute
+l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du
+corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
+paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut,
+contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous
+demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme
+général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours
+ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et
+ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien
+fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son
+autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas,
+lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement.
+Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès
+d'assembler l'armée.
+
+L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
+portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
+milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien
+annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
+Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et
+jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
+lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp
+était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
+arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
+Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer
+les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du
+secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
+moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les
+petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
+monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope,
+excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
+peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire.
+Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le
+vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait
+rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire
+l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.
+
+Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses
+préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs
+de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les
+faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui
+les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une
+description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de
+ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
+d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de
+leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant
+embarquer l'armée.
+
+La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
+l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se
+rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec
+elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
+d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment
+pour blesser le cœur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion
+aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
+part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
+naissante. Elle se confie à sa sœur qui la console et lui donne quelques
+espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu
+dévotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore à
+genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu
+l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa
+tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
+tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à
+travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine
+mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
+_Nettunio_ se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que
+monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent
+rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.
+
+ [Note 186:
+
+ _Avendo udita_
+ _Divotamente una solenne messa._ (C. III.)]
+
+Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa
+sœur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à
+unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de
+l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
+une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout
+le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'_Iliade_[187],
+veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter
+accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
+trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus
+tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a
+recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un
+appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
+baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
+essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
+chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un
+tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein
+avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
+la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte,
+ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les
+charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables
+entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en
+secret le cœur du plus sage[188].
+
+ [Note 187: L. XIV.]
+
+ [Note 188: Trad. de M. Bitaubé.]
+
+Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous
+son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter
+dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus
+qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle
+craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle
+n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
+retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y
+rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
+promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra
+pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne
+répond rien.
+
+ La terre complaisante et sensible à leurs feux,
+ D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
+ Le tapis émaillé s'élève et se colore
+ Des plus riches présents sortis du sein de Flore;
+ Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
+ Forment aux deux époux un lit délicieux,
+ Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière
+ Dérobe à l'œil perçant du dieu de la lumière,
+ Tandis que la rosée, en larmes de crystal,
+ Tombait, en humectant le trône nuptial.
+
+C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
+belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle
+des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
+d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de
+nouveaux traducteurs.
+
+Le _Trissino_ a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora
+n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
+Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa
+toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne,
+parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas
+couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:
+
+ _Onde le coscie bianche
+ Pareano avorio tra vermiglie rose._
+
+Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle
+peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
+elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui
+n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas
+blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en
+carrés, rejoints avec de grosses perles et des nœuds d'or, au milieu de
+chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle
+robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui
+n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
+son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette
+parodie d'Homère.
+
+L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son
+expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la
+façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint
+d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
+les portes,
+
+ _E sopra il vostro letto
+ Poniamci, e fate poi quel che vi piace._
+
+Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il
+n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
+chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous
+aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais
+ouverte.
+
+ _E detto questo subito abbracciolla;
+ Poi si colcar nella minuta erbetta._
+
+Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
+mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir
+de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés,
+mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
+sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque
+bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de
+l'admiration de trente siècles.
+
+Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
+veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès
+à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les
+approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau
+est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange _Nettunio_ le sauve, le
+pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à
+mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
+s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
+lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les
+deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.
+
+Un autre ornement dont le _Trissino_ a voulu enrichir son poëme, et
+qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
+enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes[189]. Le
+commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit
+guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur
+armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour
+exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une
+belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
+fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre
+qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est _Faulo_, qui
+signifie en grec[190] méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal.
+Sa sœur _Acratie_[191] [c'est-à-dire l'Intempérance] qui commande dans
+ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux
+de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés
+prisonniers par deux géants qui accompagnent _Faulo_. Le huitième refuse
+le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses
+compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire
+la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux
+autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter
+de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits
+du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
+était née des larmes d'Arété[192] [la Vertu], qui était autrefois
+honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie[193] [la
+Sagesse]. On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son
+palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par
+son frère _Faulo_. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent
+changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous
+les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
+prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce
+temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées
+et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse
+toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
+de vaincre _Faulo_, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons
+d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. _Faulo_ est
+renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la
+coupable Acratie sa sœur. Elle a inutilement recours à tous ses
+enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers,
+et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine
+Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
+les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions
+alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
+vers pour les rendre supportables, et ceux du _Trissino_ auraient pu
+gâter les fictions les plus heureuses.
+
+ [Note 189: L. IV.]
+
+ [Note 190: [Grec: Phaulos Φαΰλος.]]
+
+ [Note 191: D'Αχρατής, εος.]
+
+ [Note 192: Αρετή.]
+
+ [Note 193: Σύνεσις.]
+
+Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
+opinions et les mœurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans
+ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite
+quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
+_Trissino_ fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par
+eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
+après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du
+Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.
+
+Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
+dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
+enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet
+avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un
+autre pape[194], avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat,
+roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les
+souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret;
+il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
+l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le
+siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son
+opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en
+faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent
+les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
+monde entier pour de l'argent[195],» fait faire à ce pape des promesses,
+et lui envoie des présents qui le corrompent. Il s'engage à livrer une
+des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consommé.
+Il envoie l'ange _Nemisio_ [celui de la vengeance divine] avertir
+Bélisaire de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à l'instant même
+où il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvère, convaincu de son
+crime, est mené devant le général, qui lui déclare qu'il a cessé d'être
+pape, qu'il ne l'a même jamais été, et qu'il va rassembler le peuple
+pour décider de son sort.
+
+ [Note 194: D'Hormisdas.]
+
+ [Note 195:
+
+ _Ancor sapea che spesse volte i preti
+ Han così volto l'animo alla robba,
+ Che per denari venderiano il mondo._
+ (_Ital. lib._, l. XVI.)]
+
+Alors l'ange _Palladio_ (celui qui joue le rôle de Minerve, déesse de la
+prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille à
+Bélisaire de ne point faire paraître le pape au milieu de cette
+assemblée du peuple, qui pourrait se porter à des excès contre le
+coupable, de le déposer tout simplement et de lui faire donner un
+successeur. «Je veux vous dire[196], ajoute-t-il [et il ne faut pas
+oublier que c'est un ange qui parle], je veux vous dire ce qu'un ami de
+Dieu, qui était prophète, m'a dit de certains papes qui existeront dans
+le monde. Voici ses paroles: Le siège où Pierre fut assis sera usurpé
+par des pasteurs qui seront éternellement la honte du christianisme. Ils
+porteront au dernier degré l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne
+penseront qu'à agrandir leurs bâtards, à leur donner des duchés, des
+seigneuries, des terres, des pays entiers; à conférer même, sans
+pudeur, des prélatures et des chapeaux à leurs mignons et aux parents de
+leurs maîtresses[197] [le terme italien est moins honnête]; à vendre les
+évêchés, les bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; à n'y
+élever que des infâmes; à violer toutes les lois, à dispenser pour de
+l'argent des meilleures et des plus divines; à ne garder jamais leur
+foi; à passer leur vie entière parmi des empoisonnements, des trahisons
+et d'autres crimes; à semer entre les princes chrétiens tant de
+scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs
+et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur
+vie scélérate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde,
+revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples
+du Christ.» Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un
+Dante, gibelin effréné et par conséquent ennemi des papes, ni un poëte
+satirique habitué à frapper indifféremment tout ce qui se trouve à
+portée de ses traits; c'est un poëte grave et un ambassadeur de deux
+papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.
+
+ [Note 196: _Ibid._]
+
+ [Note 197: _Delle lor bagascie._]
+
+Au reste, à en juger par le peu d'éditions qu'eut ce poëme, il ne fit
+pas dans le monde un grand bruit, ni par conséquent un grand scandale.
+Les neufs premiers chants furent imprimés à Rome, en 1547, les dix-huit
+autres à Venise l'année suivante[198], et, depuis ce temps jusqu'en
+1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparaître l'_Italia
+liberata_, ouvrage cependant de vingt années, couvert d'éloges si l'on
+veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot,
+illisible.
+
+Une autre preuve que ce genre austère de poëmes et ces vers non rimes ne
+présentèrent aucun attrait aux esprits, séduits par les inventions
+libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il
+s'écoula vingt ans entre la publication du poëme du _Trissino_ et celle
+d'un autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé _Oliviero_, né à Vicence
+comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas même son nom dans le
+Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens[199]. Ce poëme
+intitulé l'_Alamanna_ est en vingt-quatre chants. L'auteur crut
+intéresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la
+ligue protestante de Smalcalde terrassée par l'empereur Charles-Quint.
+Le _Trissino_ avait mal imité Homère: l'_Oliviero_ imite mal Homère et
+le _Trissino_. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa
+versification est encore plus prosaïque et plus faible que celle de son
+modèle. Son merveilleux est à peu près le même, excepté que dans
+l'époque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.
+
+ [Note 198: Le papier des trois volumes est tout-à-fait
+ semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique daté de
+ Rome, fut imprimé à Venise comme le second et le troisième. Ils le
+ sont avec les caractères particuliers inventés par _Trissino_, ce
+ qui fut peut-être une raison de plus de leur peu de succès. Le
+ poëme reparut pour la première fois dans les Œuvres complètes de
+ l'auteur, Vérone, 1729, 2 vol. in-4º. L'abbé Antonini donna la
+ même année une édition du poëme seul, à Paris, 3 vol in-8º.]
+
+ [Note 199: Comme _Fontanini_, dans sa _Bibliothèque
+ italienne_, _Apostolo Zeno_ dans ses notes sur cette
+ _Bibliothèque_, où il a cependant réparé bien d'autres omissions de
+ _Fontanini_, etc.]
+
+Le père éternel médite sur les destinées des mortels. Saint Pierre,
+alarmé pour l'Église qu'il a fondée, des progrès de la secte de Luther
+et des préparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la
+bonté du Très-Haut. Dieu promet la victoire à Charles-Quint, chef de
+l'armée catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa
+tête. Il charge deux déesses, dont les noms grecs signifient la
+Providence et la Destinée[200], d'aller trouver la Négligence et la
+Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui
+commande l'armée de la ligue, et de rendre vains tous ses préparatifs et
+tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude,
+de leur ordonner en son nom de presser la réunion des alliés
+catholiques, et de tout hâter pour que leur armée puisse agir.
+
+ [Note 200: _Pronia_ ou _Pronoia_ et _Peprômena_.]
+
+Ces commissions sont fort bien faites. En conséquence, tout se ralentit
+d'un côté, tout s'accélère de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher,
+s'amuse à faire la revue de ses troupes. Charles-Quint réunit les
+siennes, et l'attaque avec impétuosité. Cependant les succès de la
+guerre se balancent; et même l'armée de la ligue réduit celle de
+l'Empire à de fâcheuses extrémités. Mais enfin l'empereur, et l'Éternel
+qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies,
+qui étaient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replongées;
+l'Hérésie est terrassée et la ligue dissoute.
+
+Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme pût plaire: c'était
+Philippe II. L'auteur le lui a dédié. La puissance de ce successeur de
+Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-être ne dit-il pas assez, n'était
+pas plus agréable à une grande partie de l'Europe que la ligue des
+protestants, qui voulait balancer cette puissance[201]. Ce poëme avait
+donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvreté des
+inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort
+belle édition, qui est unique et qui est devenue rare et chère[202].
+C'est un mérite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la
+poésie et des lettres. L'_Alamanna_ de l'_Oliviero_ est un poëme
+mort-né.
+
+ [Note 201: Mémoire cité ci-dessus, p. 114, note.]
+
+ [Note 202: Venezia, Valgrisi, 1567, in-4º]
+
+On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger
+parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que
+l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est
+l'_Ercole_ de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux écrivain, qui fit des
+tragédies en vers[204], des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un
+traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique.
+Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut
+demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les
+sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui
+d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut
+probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire
+des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas
+en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son
+treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il
+ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide;
+tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il
+voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau
+jusqu'au bûcher[205]. Il avait, pour cela, distribué sa matière en
+cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du
+vingt-sixième.
+
+ [Note 203: Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme; la
+ première intitulée: _Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi
+ Cinthio nobile Ferrarese_, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+ et sans date, in-4º.; la seconde à Modène, chez _Galdini_, 1557,
+ in-4º.]
+
+ [Note 204: C'est en parlant de ses tragédies, dans le volume
+ VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.]
+
+ [Note 205:
+
+ _E ciò comincierò sin da le fasce,
+ Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,
+ Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
+ Indicio dà de la natura altiera._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una
+ Sola attion di questa nobil alma,
+ Che tra le ilustri non ne trovò alcuna
+ Che di lauro non sia degna e di palma._
+ (C. I, st. 2 et 3.)]
+
+Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie
+de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les
+actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à
+l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de
+tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement
+adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le
+reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui
+donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette
+forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un
+moyen de se varier et de plaire, et si _Giraldi_ eut en l'adoptant la
+même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent
+qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté,
+dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le
+suivre.
+
+On en pourrait encore dire presque autant de l'_Avarchide_ du célèbre
+_Alamanni_. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa
+vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les
+détails seulement, comme le _Trissino_, qu'il s'efforce d'imiter
+l'_Iliade_, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son
+poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres
+chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme
+Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est
+amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules.
+Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la
+ville d'_Avarcum_ ou plutôt d'_Avaricum_, ancien nom de la ville de
+Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du
+siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent
+et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme
+Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le
+console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec
+Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp
+séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi
+Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille
+comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs
+de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des
+avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons
+sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a
+essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a
+la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du
+plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes,
+venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à
+capituler la ville d'_Avarcum_.
+
+Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués
+sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères,
+discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce
+n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire
+vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis
+d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie
+dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce
+d'intérêt.
+
+L'auteur prit le titre d'_Avarchide_ de l'ancien nom de la ville
+assiégée, comme le nom de l'_Iliade_ est formé de celui d'_Ilium_. Peu
+de Français, en voyant ce titre d'_Avarchide_, devinent que le sujet
+qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'_Alamanni_ eût
+prouvé par son poëme didactique de la _Coltivazione_ qu'il excellait
+dans le vers libre, il ne crut pas, comme le _Trissino_, devoir adapter
+cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'_Avarchide_ en
+octaves, comme il y avait mis le _Giron cortese_. Ce qui l'y détermina
+sans doute, ce fut de voir combien l'_Italia liberata_ était peu lue;
+mais l'_Avarchide_, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas
+l'être davantage.
+
+Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que
+l'_Alamanna_[206]. Deux ans auparavant _Francesco Bolognetti_, sénateur
+bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un
+poëme héroïque intitulé: _Il Costante_, auquel il travaillait depuis
+quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y
+avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur
+au _Trissino_ et à l'_Alamanni_. Quelqu'un[207] alla même jusqu'à le
+comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien
+dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni
+plus d'art. La fortune très-différente de l'_Orlando_ et du _Costante_
+prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont
+peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.
+
+ [Note 206: 1567.]
+
+ [Note 207: _Gianandrea dell'Anguillara_, dans une lettre citée
+ par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.]
+
+Le héros de _Bolognetti_ est un Romain nomme _Ceionius Albinus_, qui
+avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre
+les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea
+dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son
+empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y
+opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom
+d'_Albinus_ pour celui de _Constant_, dont l'auteur a fait le titre de
+son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est
+Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien
+redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome,
+préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa
+place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.
+
+Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour
+Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à
+Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son
+antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les cœurs de tous les
+courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au
+secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont
+tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la
+délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais
+soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.
+
+Après ces huit chants, le _Bolognetti_ en publia huit autres l'année
+suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de
+régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et
+Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait
+pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre
+derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été
+achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de
+Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la
+grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas.
+Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la
+force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'_Orlando_. Le plan
+était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien
+conservée et la conduite excellente; mais la _Jérusalem_ qui parut
+bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le _Costante_ n'avait
+pas; et le _Bolognetti_, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le
+Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui
+presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui
+semblent ne pas mériter de l'être.
+
+ [Note 208: En 1566.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+
+LE TASSE.
+
+_Notice sur sa vie._
+
+SECTION Ire.
+
+
+
+_Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrare, en_ 1577.
+
+
+Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et
+dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et
+diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être
+encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes.
+On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le
+Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le
+plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un
+poëte, dès l'âge de sept ans il savait par cœur les plus beaux morceaux
+d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des
+vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze
+chants[209], et il conçut presque aussitôt le plan de sa _Jérusalem
+délivrée_. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et
+d'autres poésies lyriques, déjà le nom de _Tasso_ était célèbre pour la
+seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans
+ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire
+des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus
+impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.
+
+ [Note 209: Le _Rinaldo_.]
+
+A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec
+l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand
+caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce
+de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre
+la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut
+qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.
+
+La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont
+chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le _Manso_,
+marquis de _Villa_, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant
+ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des
+faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette
+histoire cinq ans seulement après la mort de son ami[210]. Mais il
+paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa
+mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans
+examen. L'autre est l'abbé _Serassi_, savant philologue et biographe du
+dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures
+bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de
+Bergame, dans les Œuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse,
+sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les
+traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son
+prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait
+plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir
+été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le _Manso_.
+
+ [Note 210: En 1600. Voyez notes d'_Apostolo Zeno_ sur la
+ Bibliothèque ital. de _Fontanini_, t. II, p. 130.]
+
+Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une étendue
+considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes
+éditions et traductions de la _Jérusalem_ sont des abrégés du premier:
+pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le
+second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein
+d'esprit et de goût[212], a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée,
+d'abord en tête de la meilleure traduction que la _Jérusalem délivrée_
+eût dans notre langue[213], et ensuite dans des _Mélanges_ intéressants;
+mais il a aussi suivi le _Manso_ surtout dans les commencements; et je
+serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte
+que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité
+m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou
+dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme
+entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me
+paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les
+plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa
+gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est
+de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent
+une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui
+nous ne devons que justice et impartialité[214].
+
+ [Note 211: C'est un in-4º de 600 pages, édition de Rome,
+ 1785. Il en existe une deuxième édition de Bergame, 1790, 2 vol.
+ in-4º., mais je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant
+ cette Notice.]
+
+ [Note 212: M. Suard.]
+
+ [Note 213: Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince
+ archi-trésorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., édit. de
+ 1803, Paris, 2 vol. in-8º.]
+
+ [Note 214: Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle
+ Vie du Tasse: _Life of Torquato Tasso, with an historical and
+ critical account of his writings_, by John Black, 2 vol. in-4º.,
+ 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier
+ cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent
+ aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des
+ renseignements utiles. Au reste, les principales sources où
+ l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du _Manso_ et de
+ _Serassi_, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou _Rime_, etc., sont
+ les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice;
+ mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a
+ pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent
+ qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.]
+
+Les premières circonstances de la vie de _Torquato Tasso_, sa famille,
+sa naissance[215], dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses
+premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous
+y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant
+irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec
+plus de détail quelques-unes de ces circonstances.
+
+ [Note 215: Le 11 mars 1544.]
+
+Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit
+d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le _Manso_,
+que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer
+comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant
+plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une
+sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient
+faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de
+sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on
+ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le _Manso_ tenait
+ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse,
+c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.
+
+Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à
+Naples des leçons de D. _Giovanni d'Angeluzzo_, que son père lui donna
+pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque
+_Bernardo_ revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des
+progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à
+sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples[216],
+le jeune _Torquato_ y était à peine resté trois ans qu'il entendait et
+expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il
+composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers
+latins.
+
+ [Note 216: Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en
+ 1551. _Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV_, cité par Tiraboschi et
+ par Serassi.]
+
+Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux
+commencements. L'attachement de _Bernardo_ pour le prince de Salerne
+l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un
+séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune
+_Torquato_, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus
+revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le _Manso_ dit avoir lu, et
+que notre dernier biographe a confondu avec une belle _canzone_
+composée plus de vingt ans après[217].
+
+ [Note 217: En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour
+ d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de
+ cette _canzone_, et le contenu seul de ce fragment aurait pu
+ suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand
+ dommage: ce qui en existe dans le recueil des Œuvres du Tasse
+ commence par ces vers: _O del grand'Apennino_, etc. J'en parlerai
+ dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont
+ il est ici question, ni les discours que le jeune _Torquato_ avait
+ prononcés au collège.]
+
+Une erreur plus considérable où le _Manso_ l'a entraîné, c'est que
+_Torquato_, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans
+la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait
+sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse;
+mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après
+cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété[218]. A Rome, il reprit
+ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les
+yeux de son père[219]. On a vu dans la Vie de _Bernardo_ ce qui
+l'engagea ensuite[220] à envoyer son fils à Bergame, sa patrie.
+_Torquato_ avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite
+d'_Angeluzzo_, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande
+tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car
+c'est sous ce nom collectif de _la Cavalleria de' Tassi_, que sont
+toujours désignés, dans les lettres de _Bernardo_, les parents qu'il
+avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son
+père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y
+continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il
+partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme
+auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les
+mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les
+autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune
+noblesse[221].
+
+ [Note 218: La sentence est du mois d'avril 1552, et _Torquato_
+ ne partit de Naples, par ordre de son père, qu'en octobre 1554.
+ (_Serassi_, p. 74.)]
+
+ [Note 219: On ignore le nom du maître dont il suivit alors les
+ leçons. Ce n'est point, comme l'a voulu le _Manso_, Maurice
+ _Cattaneo_, compatriote et ami de _Bernardo Tasso_, qui n'enseigna
+ jamais à Rome. Voyez _Serassi_.]
+
+ [Note 220: En 1556.]
+
+ [Note 221: _Le arti cavalleresche._]
+
+_Bernardo_ s'étant rendu à Venise pour faire imprimer l'_Amadigi_, y fit
+venir son fils[222]. Alors, _Torquato_, qui fut souvent occupé à copier
+des chants entiers du poëme de son père, fit une étude plus approfondie
+de la langue et des grands maîtres de la littérature italienne, surtout
+de Dante, Pétrarque et Boccace, et spécialement du premier.
+
+ [Note 222: Mai 1559.]
+
+On conserve à Pesaro dans une bibliothèque particulière les notes et les
+observations qu'il fit sur ce grand poëte[223]; et en lisant la
+_Jérusalem délivrée_, il est aisé d'en apercevoir de fréquentes
+imitations. Il eut à Venise pour amis tous les littérateurs distingués
+qui l'étaient de son père[224]; mais après un an de séjour, il fut
+obligé de quitter cette ville et les études poétiques auxquelles il
+était livré, pour aller suivre à Padoue les écoles de droit. _Bernardo_,
+effrayé pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il
+aurait dû voir que la poésie avait plutôt apporté des consolations
+qu'elle n'en avait été la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop
+involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir le fruit. En effet,
+_Torquato_ commença dans sa seizième année l'étude du droit à
+l'université de Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept ans, il
+avait fait.... un poëme épique.
+
+ [Note 223: _Lettere inedite di Uomini illustri_, Firenze,
+ 1773, p. 254. (_Serassi_, p. 91.)]
+
+ [Note 224: _Molino_, _Veniero_, _Ruscelli_, _Atanagi_, etc.]
+
+J'ai dit ailleurs[225] la résistance que son père opposa d'abord à la
+publication du _Rinaldo_, et le consentement presque forcé qu'il y donna
+enfin. L'édition s'en fit à Venise[226]. Le jeune auteur le dédia au
+cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulière.
+Un poëme héroïque en douze chants, où les règles de l'unité étaient
+observées, où l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de
+l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut
+merveilleux dans un jeune homme de cet âge, et fut reçu en Italie avec
+des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait
+plus étudié les poëtes anciens et modernes que les livres de droit, et
+cependant il n'avait point négligé les derniers. Le _Manso_ même assure
+qu'il fut, dès la première année, en état de soutenir, non-seulement le
+droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la théologie,
+des thèses qui étonnèrent les professeurs de cette université, et de
+prendre publiquement ses degrés dans toutes ces sciences. Mais cette
+assertion est dépourvue de tout fondement[227]. Le Tasse n'étudia les
+lois que pendant un an[228]; il ne put même terminer sa philosophie, ni
+par conséquent prendre aucun degré dans ces deux facultés; et, quant à
+la théologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans
+après[229].
+
+ [Note 225: Ci-dessus, p. 58.]
+
+ [Note 226: En 1562.]
+
+ [Note 227: C'est encore une des occasions où M. Suard a été
+ trompé par sa confiance dans le _Manso_.]
+
+ [Note 228: Jusqu'aux vacances de 1561.]
+
+ [Note 229: En 1587.]
+
+Dès que son père eut enfin consenti qu'il abandonnât les lois, il se
+livra plus ardemment que jamais à ses études philosophiques et
+littéraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leçons d'un
+maître[230] qui expliquait la Poétique d'Aristote; il assistait aux
+conférences particulières qu'un autre[231] tenait chez lui, sur des
+matières de philosophie et de littérature. Ses maîtres en éloquence et
+en philosophie étaient les plus célèbres professeurs de ce
+temps-là[232]. Il passa quelque temps après, avec eux, à Bologne, ou
+plutôt il fut invité à s'y rendre, de la part même du sénat, par les
+restaurateurs de cette université qui venait de se rouvrir, et à
+laquelle on désirait redonner son ancien éclat. _Torquato_ se rendit à
+cette invitation; et soit dans les exercices de l'université, soit dans
+les académies et des réunions particulières, il fit voir une facilité
+prodigieuse pour la discussion des matières les plus élevées et les plus
+abstraites.
+
+ [Note 230: Le _Sigonio_.]
+
+ [Note 231: _Sperone Speroni._]
+
+ [Note 232: François _Piccolomini_ et Frédéric _Pendasio_.]
+
+Dès le temps de son séjour à Padoue, il avait conçu l'idée d'un poëme
+épique, dont la conquête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous le
+commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait déjà
+fixé le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait
+introduire, imaginé différents épisodes et déterminé les endroits où
+ils devaient être placés. A Bologne, il commença l'exécution de quelques
+parties. On a conservé trois chants de cette première ébauche[233]: elle
+était dédiée au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait à
+Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui étonne, c'est que
+dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaça
+depuis dans son poëme, et qui s'y font remarquer par cette pompe du
+style héroïque qui semblait être naturelle en lui.
+
+ [Note 233: Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothèque
+ vaticane. Ils ont été publiés en 1722, mais très-incorrectement,
+ dans l'édition générale des Œuvres du Tasse, faite à Venise.]
+
+Un désagrément imprévu le força de sortir de Bologne. Une satire
+piquante, où beaucoup de gens étaient maltraités, courait la ville. Le
+Tasse était lui-même un des plus maltraités de tous. Il s'en offensa si
+peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les récitait en riant avec ses
+amis. Quelques personnes considérables de Bologne ne prirent pas la
+chose aussi gaîment, et accusèrent le jeune poëte d'être l'auteur de
+cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses
+livres et ses papiers furent portés chez le juge criminel et
+rigoureusement examinés; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui
+furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupçon et
+pour une cause si légère, à un jeune homme innocent et plein d'honneur,
+qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin
+et le dégoûta de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver
+son père à la cour de Mantoue[234].
+
+ [Note 234: Février 1564.]
+
+En arrivant à Modène, il apprit que _Bernardo_ venait de partir pour
+Rome. Il s'arrêta donc chez les comtes _Rangoni_, princes amis des
+lettres, amis particuliers de son père, et dont les bons traitements lui
+firent bientôt oublier l'injuste mortification qu'il avait éprouvée à
+Bologne. Parmi les compagnons de ses premières études qu'il avait
+laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite
+cardinal, lui était surtout resté attaché par une amitié solide, qui fut
+pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle
+le fut en ce moment même. Scipion, ayant appris ce qui s'était passé à
+Bologne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer auprès de lui à
+Padoue. Il avait établi dans son propre palais une académie, sous le
+titre des _Eterei_; il engageait son jeune ami à venir en faire
+l'ornement. Le Tasse se rendit à ce vœu de l'amitié; il fut accueilli
+comme il devait s'y attendre, et reçu dans l'académie, où il prit,
+suivant l'usage des académies italiennes, le nom de _Pentito_
+(repentant), pour témoigner, dit le _Manso_, son regret du temps qu'il
+avait perdu à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit _Serassi_, pour
+montrer son repentir d'avoir quitté cette ville, où il retrouvait de si
+bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants
+l'avaient traité avec tant de dureté et d'injustice.
+
+A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses études philosophiques,
+sous un de ses anciens maîtres[235]. La morale et la politique
+d'Aristote l'occupèrent autant que sa poétique; mais surtout il
+s'enfonça dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon,
+philosophie analogue à l'élévation de son caractère et de son génie, et
+dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers soit en prose, porte la noble
+empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa _Jérusalem délivrée_,
+ou plutôt son _Godefroy_, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au
+contraire, vers ce but toutes ses études, ses méditations, ses
+recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des poëtes, des orateurs
+et des philosophes anciens, pour en enrichir son poëme. Encore incertain
+de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait
+définitivement s'attacher, il fit de cette incertitude même le sujet de
+ses réflexions habituelles; et de ces réflexions naquirent les trois
+discours ou traités qu'il composa cette année[236], sur la poésie en
+général, et particulièrement sur le poëme héroïque. Il les adressa tous
+trois à Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publiés que plus de
+vingt ans après[237]. Ce qui les rend précieux, c'est cet âge même de
+l'auteur et le motif qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par
+des poëtes sont trop souvent des théories faites pour justifier après
+coup leur pratique. Ici ce sont les délibérations d'un jeune homme prêt
+à s'élancer dans la carrière (et ce jeune homme est le Tasse), qui
+examine toutes les routes frayées avant lui, et qui cherche de bonne foi
+celle qu'il doit tenir.
+
+ [Note 235: Fr. _Piccolomini_.]
+
+ [Note 236: 1564.]
+
+ [Note 237: En 1587.]
+
+Les vacances de l'université lui permirent d'aller enfin voir son père
+qui était de retour à Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva ce
+bon vieillard à revoir son fils chéri, après une si longue absence, à
+s'assurer de ses progrès, à lire ses savants discours sur l'art
+poétique, à voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. L'auteur
+d'_Amadis_ n'aurait peut-être pas vu sans peine un autre poëte épique
+s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir
+n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons qui l'avaient empêché
+de faire de son _Amadis_ un poëme régulier, au lieu d'un roman épique,
+n'avaient pu détourner son cher _Torquato_ du chemin tracé par Homère
+et par Virgile, et que déjà il y marchait avec tant de succès, que la
+palme du poëme héroïque moderne lui était désormais assurée!
+
+De retour à Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait
+nommé l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir à Ferrare
+avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait épouser le duc Alphonse
+II, son frère, fût arrivée à la cour. Il s'y rendit avec
+empressement[238]; mais il trouva tout le monde si occupé des
+préparatifs de fêtes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine à
+obtenir une audience du cardinal. Louis le reçut enfin, lui fit un
+très-bon accueil; donna des ordres pour qu'il fût nourri et logé
+convenablement; surtout il déclara qu'il lui laissait une liberté
+entière, qu'il ne voulait pas que son service le détournât de ses
+travaux, et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en aurait le loisir.
+Les fêtes que donna, pendant près d'un mois, cette cour galante et
+magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement
+l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie,
+et qui voyait réaliser, dans les joutes et dans les tournois, les scènes
+romanesques les plus brillantes[239].
+
+ [Note 238: Octobre 1565.]
+
+ [Note 239: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1561 et
+ 1565.]
+
+Les fêtes finies, la cour réduite à la famille ducale, le cardinal se
+rendit à Rome pour l'élection d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare.
+Deux sœurs du duc et du cardinal, Lucrèce et Léonore d'Este faisaient
+l'ornement de cette cour. Leur mère, Renée de France, leur avait donné
+l'éducation la plus soignée, et leur avait inspiré dès l'enfance le goût
+des lettres, de la poésie, de la musique, en un mot, de tous les
+arts[240]. Toutes deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni
+l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lucrèce avait trente-un
+ans, et Léonore trente. L'aînée avait brillé dans les fêtes: une
+indisposition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, comme elle
+aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prétexte pour s'en
+dispenser. Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce, et se trouva
+bientôt assez dans ses bonnes grâces pour qu'elle le présentât elle-même
+chez sa sœur. Il ne tarda pas à être également bien venu chez les deux
+princesses. Il les avait déjà célébrées dans son _Rinaldo_,
+principalement Lucrèce[241], et cette circonstance contribua sans doute
+à le mettre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après, Lucrèce
+l'introduisit aussi chez le duc son frère. Alphonse qui connaissait ses
+talents, sachant qu'il avait commencé un poëme sur la conquête de
+Jérusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement à mettre à
+fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail
+interrompu depuis près de deux ans. Il résolut de dédier son poëme au
+duc Alphonse et de le consacrer à la gloire de cette maison, dont il
+recevait alors tant de faveurs.
+
+ [Note 240: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.]
+
+ [Note 241:
+
+ _Lucretia Estense è l' altra i cui crin d'oro
+ Lacci e retisaran del casto amore_, etc. (C. VIII, st. 14.)]
+
+Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les
+composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements
+enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne
+l'empêchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces
+poésies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur
+mérite disparaît avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes de
+celles que le Tasse fit alors intéressent non-seulement par leur beauté,
+mais parce qu'en les lisant on espère pouvoir fixer son opinion sur la
+nature des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux sœurs. C'est,
+comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup
+plus futile que la plupart de celles qui ont divisé les savants. Est-ce
+donc une chose de si peu d'intérêt pour les amis des lettres que ce qui
+paraît avoir influé sur la destinée d'un grand homme, aussi attachant
+par ses malheurs qu'admirable par son génie? Je reviendrai là-dessus
+dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des événements.
+
+Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal d'Este à Rome devait se
+prolonger encore, fit un voyage à Padoue[242]. Ses amis, et surtout
+Scipion de Gonzague furent enchantés de le revoir. Il les consulta sur
+ce qu'il avait fait du _Godefroy_, et fut encouragé de plus en plus par
+leurs suffrages. De Padoue, il se rendit à Milan, puis à Pavie, où il
+passa près d'un mois; et ensuite à Mantoue, pour voir et embrasser
+encore une fois son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare, où son
+crédit augmentait en proportion de sa renommée. Il s'offrit une nouvelle
+occasion d'y briller, qui peut servir à faire connaître l'esprit de son
+siècle. L'amour n'était pas alors seulement un sentiment ou une passion:
+il était encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller,
+prétention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans.
+D'ailleurs ce philosophe était un poëte dont l'amour s'était emparé
+presque dès son enfance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Padoue,
+avaient été des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers
+s'adressèrent à Lucrèce _Bendidio_, jeune dame, non moins célèbre par
+les grâces et la vivacité de son esprit que par sa beauté; mais il
+avait un rival redoutable dans J. B. _Pigna_, secrétaire du duc
+Alphonse; le _Pigna_ soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont
+les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de
+ménagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui
+pouvait lui nuire auprès du duc. Léonore, sa protectrice, s'aperçut de
+son embarras, et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer
+à faire des vers pour la belle Lucrèce, il prit trois grandes _canzoni_,
+que le _Pigna_ venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu
+modestement _les trois Sœurs_[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en
+les prenant strophe par strophe, des considérations savantes et
+profondes de philosophie amoureuse, et les dédia à la princesse qui lui
+avait donné ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatté des
+éloges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir
+un certain ton d'ironie qui règne surtout dans la comparaison que le
+Tasse fait, en finissant, entre les poésies du secrétaire ducal et
+celles de Pétrarque; il vécut avec lui en bonne intelligence; et grâce
+aux conseils de Léonore, Lucrèce _Bendidio_ put continuer à recevoir les
+hommages de tous les deux.
+
+ [Note 242: Au printemps de 1566.]
+
+ [Note 243: Treize sonnets de lui, que l'_Atanagi_ publia en
+ 1565; t. I de ses _Rime di diversi nobili poeti Toscani_, sont
+ presque tous de cette espèce; ceux qui se trouvent parmi les
+ poésies des académiciens _Eterei_, sont de même; et dans son
+ dialogue philosophique intitulé _il Costantino_, ou _de la
+ Clémence_, il avoue lui-même que _la sua Giovanezza fu tutta
+ sottoposta all'amorose leggi._]
+
+ [Note 244: C'était les comparer avec les trois fameuses
+ _canzoni_ de Pétrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de
+ cette _Hist. littér._, p. 523 et suiv.) Ces trois _canzoni_ du
+ _Pigna_ faisaient partie d'un _canzoniere_ tout entier qui est
+ resté inédit.]
+
+ [Note 245: Ces _Considerazioni_ ont été publiées pour la
+ première fois, t. III des Œuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol.,
+ Florence, 1724. _Serassi_ a inséré la dédicace adressée à Léonore
+ d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.]
+
+Peu de tems après, le Tasse voulut donner à Lucrèce, à Léonore
+elle-même, à toutes les belles dames et à tous les chevaliers de cette
+cour galante une plus haute idée de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu
+faire dans ses considérations sur _les trois Sœurs_. Il soutint
+publiquement dans l'académie de Ferrare une thèse d'amour composée de
+cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce
+fut, dit le grave _Serassi_, une chose vraiment merveilleuse de voir
+l'esprit, la subtilité, le savoir, que le Tasse employa dans un âge si
+tendre à soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles.
+Aucun des argumentants ne put l'embarrasser, à l'exception cependant
+d'un gentilhomme de Lucques[246], et d'une dame très-exercée dans ce
+genre de philosophie. _La signora Orsina Cavalletti_[247] argumenta fort
+disertement contre la vingt-unième proposition que voici: «L'homme de sa
+nature aime plus fortement et plus constamment que la femme.» Je ne
+sais si c'est là une de ces propositions ardues dont _Serassi_ admire
+que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette
+discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la
+chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant
+le jeune docteur défendit bravement le sien[248].
+
+ [Note 246: _Paolo Samminiato_.]
+
+ [Note 247: La même pour qui le Tasse composa dans la suite son
+ dialogue sur la poésie toscane, intitulé _la Cavalletta_.]
+
+ [Note 248: Ces cinquante _Conclusioni amorose_ sont imprimées,
+ Œuvres du Tasse, t. III de l'édit. de Florence, en tête du
+ dialogue intitulé _il Cataneo ovvero delle conclusioni_, dans
+ lequel il revint, plus de vingt ans après, sur cette thèse d'amour
+ soutenue avec tant d'éclat dans sa jeunesse.]
+
+La mort imprévue de son père interrompit ces jeux de l'esprit et ces
+amusements du cœur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint à
+Ferrare, où il resta quelque temps entièrement livré à sa douleur. Il en
+fut distrait par les fêtes du mariage de Lucrèce d'Este avec le jeune
+fils du duc d'Urbin[249]; mais ni les vers qu'il composa dans cette
+circonstance[250], ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne
+l'empêchaient de travailler presque tous les jours à son poëme; il avait
+ajouté deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France à
+la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune
+mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des
+auteurs de la vie du Tasse[251], pour les intérêts de la religion. Outre
+l'archevêché d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait
+résigné, il y possédait quelques riches bénéfices: c'étaient là ses
+affaires, et comme on voit, de très-bonnes affaires, et qui expliquent
+assez quel intérêt il devait prendre aux querelles de religion qui
+troublaient alors la France.
+
+ [Note 249: Janvier 1570. C'était _Francesco Maria della
+ Rovere_, fils du duc _Guidubaldo_, alors régnant.]
+
+ [Note 250: Entre autres la belle _canzone_: _Lascia, Imeneo,
+ Parnaso, e qui discendi_. (_Opere_ t. II, p. 507, édit. de
+ Florence.)]
+
+ [Note 251: _Serassi_, p. 151.]
+
+En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, à tout événement,
+laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le
+premier article de cette espèce de testament regarde ses _poésies
+amoureuses_; il veut qu'elles soient recueillies et publiées. Quant aux
+autres qu'il a faites _pour servir quelques amis_, il désire qu'elles
+soient ensevelies avec lui, à l'exception d'un seul sonnet[253]. Une
+autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait déjà faits de
+son _Godefroy_; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il
+était peu généreusement traité par la cour, ont rapport à des effets
+qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, à des pièces
+de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize écus, chez un autre juif,
+et à d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose
+de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais
+d'une pierre sépulcrale pour le tombeau de son père, où l'on fera graver
+l'épitaphe latine qu'il a composée en son honneur. Si l'exécution de
+quelqu'une de ces volontés rencontre des obstacles, il prescrit à son
+ami de recourir à la faveur de l'excellente madame Léonore, «laquelle,
+ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espère, pour l'amour de moi[255].»
+Les trois derniers objets, peut-être également sacrés pour lui, dont on
+le voit s'occuper à son départ, sont donc sa gloire poétique, la mémoire
+de son père, la bienveillante protection de Léonore.
+
+ [Note 252: _Ercole Rondinelli_, gentilhomme de Ferrare. Ce
+ mémoire, inséré dans les Œuvres du Tasse, édit. de Florence, t. V,
+ est daté de Ferrare, 1573; mais _Serassi_ prouve très-bien que
+ c'est une faute de copiste, et qu'il faut écrire 1570.]
+
+ [Note 253: C'est celui qui commence par ce vers:
+
+ _Or che l'Aura mia dolce altrove spira_
+
+ _ibidem_, t. II, p. 276. Il était en effet digne d'être conservé;
+ mais était-il bien vrai que le Tasse l'eût fait pour servir un de
+ ses amis? N'est-ce pas un de ceux où, sous le nom d'_Aura_ ou de
+ _Laura_, il paraît avoir chanté quelquefois celle qu'il n'osait
+ nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver
+ et d'empêcher que son ami lui-même n'en devinât l'objet?]
+
+ [Note 254: Son père les avait autrefois achetées en Flandre;
+ et c'était ce qui les lui rendait précieuses.]
+
+ [Note 255: _Ricorra il signor Ercole al favor dell'
+ eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio,
+ gliene sarà liberale._ Ub. sup.]
+
+Dès la première visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui
+était son cousin, il se hâta de lui faire connaître le Tasse, et dit en
+le lui présentant: Voilà le chantre de Godefroy et des autres héros
+français, qui se sont tant signalés à la conquête de Jérusalem. Charles
+IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans
+horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et à la poésie qu'il
+aimait; il ne s'était pas dévoué, comme il le fit l'année suivante, à
+l'exécration de tous les siècles); Charles IX reçut le Tasse de la
+manière la plus distinguée, le revit souvent, et lui fit toujours le
+même accueil. Il accorda un jour à sa demande la grâce d'un malheureux
+poëte que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais
+qu'elles sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses
+largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son poëme à l'héroïsme
+français, il l'aurait comblé de présents, disent les écrivains de France
+et d'Italie, «si la philosophie du Tasse ne se fût opposée aux grâces
+qu'il voulait lui faire, et n'eût arrêté sa libéralité par une espèce de
+refus[257]. «On conçoit qu'un poëte philosophe oppose _une espèce de
+refus_ aux présents même d'un roi; mais quand la munificence royale se
+laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien être
+vaincue.
+
+ [Note 256: Janvier 1571.]
+
+ [Note 257: L'abbé de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; _Serassi_,
+ _Vita del Tasso_, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162,
+ le _cavalier Guido Casoni_, qui avait, je crois, écrit avant de
+ Charnes.]
+
+On doit penser qu'à l'exemple du maître, les grands, les nobles et tout
+ce qu'il y avait à la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant
+paraître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de fêter le jeune
+poëte. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une réputation
+gigantesque. Le génie vraiment poétique de Ronsard, nourri de l'étude
+des anciens et des Italiens modernes, étonnait par la verve,
+l'enthousiasme, l'élévation des pensées, la vivacité des images et la
+pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son
+amitié. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des
+morceaux qu'il n'avait cessé de composer, soit pendant son voyage, soit
+depuis son séjour en France[258]. Il ne se sentit pas médiocrement
+flatté d'obtenir l'approbation de Ronsard et à son tour il admira ses
+poésies[259], qui paraissaient alors françaises à toute la France.
+
+ [Note 258: Il ajouta, pendant ce séjour, plusieurs morceaux à
+ sa _Jérusalem_, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le
+ cardinal d'Este était abbé. Ce fait est rapporté par Ménage, dans
+ ses observ. sur l'_Aminte_ du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il
+ dit l'avoir lu dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui
+ avaient été communiqués par M. Dupuis.]
+
+ [Note 259: Il compare dans un de ses dialogues (_il Cataneo
+ ovvero_ _degli idoli_, t. III de ses Œuvres, édit. de Florence)
+ des vers de Ronsard à la louange de la maison royale de Valois,
+ avec la célèbre _canzone_ d'Annibal _Caro_: _Venite all'ombra de'
+ gran gigli d'oro_; il en fait de grands éloges, et paraît même, du
+ moins quant au fond des choses et à la sublimité des pensées,
+ donner la préférence au poëte français.]
+
+Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie, et lui fit
+trop de violence. Elle changea peu de temps après; et ce poëte resta
+plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les étrangers
+eux-mêmes. La langue y a gagné sans doute; mais ils ne peuvent juger
+comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent être frappés de ce qu'elle
+a perdu. Nous ne devons donc pas être surpris que des Italiens célèbres,
+tels que le _Redi_[260], _Apostolo Zéno_[261], _Serassi_[262], et
+plusieurs autres aient été du même avis que le Tasse; qu'ils aient même
+placé Ronsard au-dessus de nos meilleurs poëtes modernes. Leurs faux
+jugements n'ont aucun inconvénient pour nous, et peuvent même nous être
+utiles, en nous engageant à examiner nous-mêmes en quoi ils se trompent,
+et à prendre quelque connaissance de notre ancienne poésie et de notre
+ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que
+nous ne croyons.
+
+ [Note 260: _Note al Ditirambo_.]
+
+ [Note 261: _Annot. al Fontanini_.]
+
+ [Note 262: _Vita del Tasso_.]
+
+Ce n'est pas seulement notre langue qui a changé depuis le temps du
+Tasse, ce sont nos mœurs, nos usages, nos arts, les productions mêmes de
+notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre la France et l'Italie,
+pour répondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263],
+manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on
+reconnaît dans cette longue lettre, ou dans ce petit traité, la finesse
+d'observation et de pénétration d'esprit qui brillent dans tous les
+écrits du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il avait puisée dans
+l'étude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les
+manières dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous
+ces différents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui
+pardonner un peu de partialité pour sa patrie, ne pas oublier ce
+qu'était l'Italie au seizième siècle, et ce qu'était la France, et lui
+savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre avantage. Il ne faut
+point juger ce tableau d'après ce que l'original est de nos jours, mais
+conclure du tableau même ce que l'original était alors.
+
+ [Note 263: Le comte _Ercole de' Contrarj._]
+
+ [Note 264: Voyez t. V, p. 281, des Œuvres, édit. de Florence,
+ in-folio.]
+
+Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'état de détresse et de pauvreté où
+se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de
+toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy
+Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut réduit à emprunter un
+écu pour vivre. _Serassi_ croit le fait impossible. Un gentilhomme
+attaché à un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer à ce
+point du nécessaire; et celui qui avait refusé les présents d'un roi
+s'abaisser à recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service?
+Mais cet historien rapporte lui-même un autre fait qui peut expliquer le
+premier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès du cardinal, et les
+honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent
+exciter l'envie de ces courtisans sans mérite, tels qu'il s'en trouve
+toujours auprès des princes; le Tasse s'expliquait peut-être avec trop
+de liberté sur les matières qui échauffaient alors tous les esprits; ils
+saisirent ce prétexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y
+réussirent que trop: le cardinal se refroidit entièrement à son égard,
+et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna
+même des dégoûts personnels, et parut ne le plus voir qu'avec
+répugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup
+de noblesse et de dignité d'âme sentît ce qu'il avait à faire. Le Tasse
+demanda un congé pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut
+reconduit et défrayé par _Manzuoli_, secrétaire du cardinal, que
+celui-ci envoyait à Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de
+pareilles circonstances, il eût éprouvé avant son départ des besoins
+pressants, et que sa fierté eût consenti plutôt à devoir un écu à
+l'amitié, qu'à rien demander à un prince qui le disgraciait injustement.
+
+ [Note 265: Balzac dit à une dame de ses amies, et Patin à un
+ ami.]
+
+Leur séparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait
+craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un
+ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse
+en quittant son frère; le départ de _Manzuoli_ sauva toutes les
+apparences; le cardinal envoyant à Rome son secrétaire le plus intime, y
+pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingué de sa suite. Ils
+partirent à la fin de décembre, après un an de séjour en France. Le
+Tasse fut reçu à Rome avec joie par les anciens amis de son père, et
+recherché par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait
+agir à Ferrare auprès du duc Alphonse; il employait à cette négociation
+la princesse d'Urbin et sa sœur Léonore, qui n'eurent pas beaucoup de
+peine à réussir. Alphonse était dans de si bonnes dispositions que le
+Tasse fut presqu'aussitôt agréé que proposé. Il se rendit sur-le-champ à
+Ferrare. Le duc lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et
+joignit à des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les
+commodités du logement et de la vie. La plus agréable pour le Tasse fut
+d'être dispensé de tout service, et de pouvoir par conséquent se livrer
+tout entier à la composition de ce poëme promis depuis tant d'années, et
+que le monde littéraire attendait.
+
+ [Note 266: Ses honoraires coururent du commencement de cette
+ année(1572), quoique l'on fût alors au mois de mai; ils étaient de
+ 50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui équivalait
+ alors à 15 écus d'or. (_Serassi_, page 163, note 3.)]
+
+A peine s'était-il remis au travail, qu'un triste événement vint l'en
+distraire. La duchesse de Ferrare, dont on célébrait le mariage quand il
+entra pour la première fois dans ce palais, mourut peu de temps après
+qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et
+toute sa famille. Le cœur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque
+temps occupés que de cet objet. Il adressa au duc un discours
+consolatoire, à la manière des philosophes anciens[267]. Il composa de
+plus une oraison funèbre très-éloquente[268], et joignit à ces ouvrages
+en prose plusieurs belles pièces de vers.
+
+ [Note 267: On le trouve sous le titre de _Orazione in morte di
+ Barbara d'Austria_, etc. (_Opere_, t. XI, édition de Venise,
+ in-4º.)]
+
+ [Note 268: Elle est insérée dans le dialogue intitulé: _il
+ Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio_. _Ibidem_, t. VII.]
+
+Quelque temps après, le duc Alphonse fit un voyage à Rome. Le Tasse
+ayant plus de loisir à Ferrare, avant de se remettre à son grand
+ouvrage, en fit un dont l'heureux succès fait époque dans l'histoire des
+lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'université
+même de Ferrare, une espèce d'églogue dialoguée ou fable pastorale,
+partagée en scènes et en actes, intitulée _lo Sfortunato_,
+(l'Infortuné). Elle était d'un nommé _Agostino degli Arienti_ ou
+_Argenti_. Cette pièce, qui fut imprimée un an après, avait attiré une
+grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait
+applaudi lui-même à ce nouveau genre de représentation dramatique. Dès
+ce moment sans doute il avait aperçu ce qui y manquait et tout le parti
+que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse invention était même plus
+ancienne. Quand nous traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons
+les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais à
+l'_Aminta_, que des premiers romans épiques à l'_Orlando furioso_. Il en
+résulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait
+le _Manso_ et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du
+drame pastoral, qu'il ne l'est de prétendre que l'Arioste le fut du
+poëme romanesque; mais ils ont tous deux perfectionné ce qui n'avait
+été qu'essayé avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des
+modèles parfaits, qui n'ont point été surpassés, ni même égalés depuis;
+c'est là ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur
+gloire.
+
+ [Note 269: Mai 1567.]
+
+Le sujet, les caractères, le plan et la conduite de l'_Aminta_ étaient
+donc depuis long-temps dans la tête du Tasse. Il n'attendait pour
+l'exécuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui
+laissait le départ du duc Alphonse. Entièrement livré à cette
+composition délicieuse, il l'eut achevée dans deux mois. Le duc à son
+retour en fut si charmé, qu'il ordonna de tout préparer pour qu'elle fût
+représentée à l'arrivée du cardinal son frère. Elle le fut en effet[270]
+avec un éclat et un succès qui augmenta considérablement le crédit de
+l'auteur auprès d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre
+lui des envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis lors à le
+perdre.
+
+ [Note 270: Au printemps de 1573.]
+
+Je ne développerai point ici les beautés de ce chef-d'œuvre, l'un des
+diamants les plus précieux de la poésie moderne; j'y reviendrai dans un
+autre moment. Ces beautés ont été généralement senties. Elles diffèrent
+totalement de celles du grand poëme que le Tasse n'avait interrompu que
+pour le reprendre aussitôt. Il semble presque inconcevable que l'auteur
+de la _Jérusalem_ le soit aussi de l'_Aminta_, qui ait travaillé pour
+ainsi dire en même temps à l'une et à l'autre, tant le genre, les
+formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.
+
+Bien éloigné de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et
+content du succès de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer.
+Quelques traits même où il faisait allusion à la cour de Ferrare, à des
+circonstances de sa vie, et à des sentiments de son cœur, d'autres qu'il
+avait lancés contre un de ses ennemis cachés[271] qu'il n'aurait pas
+voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette réserve. Mais
+on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pièce; il en tomba une entre
+les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la première fois à
+Venise, huit ans après qu'elle eut été représentée[272]. Ce fut
+seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu à Ferrare devint
+universel en Italie. Les éditions se multiplièrent; les imitations
+furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales
+dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le _Guarini_ dans son
+_Pastor Fido_, et au commencement de l'autre siècle, _Bonarelli_ dans sa
+_Filli di Sciro_, approchèrent seuls, quoique à une grande distance, de
+leur inimitable modèle. Bientôt l'_Aminta_ fut traduit en français, en
+espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, même en illyrien,
+en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le même succès. On
+peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que son
+grand poëme à la célébrité du Tasse, et que quand même l'auteur de
+l'_Aminta_ ne l'eût pas été de la _Jérusalem délivrée_, son nom n'en
+serait pas moins immortel.
+
+ [Note 271: On a cru presque généralement qu'il avait désigné
+ _Speron Speroni_ sous le nom de l'envieux Mopsus; Ménage croit
+ plutôt que c'est _Francesco Patrici_, et en donne de fort bonnes
+ raisons, _Osservazioni sopra l'Aminta_, Venezia, 1736, p. 202.]
+
+ [Note 272: Vinegia, 1581, in-8º.]
+
+La princesse d'Urbin, Lucrèce d'Este, n'avait pu assister aux
+représentations de cette pièce qui faisait tant de bruit. Elle voulut la
+connaître, et pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à Pesaro.
+Le Tasse fut charmé de revoir cette ville où il avait passé quelque
+temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agréable à une
+princesse à qui il devait en grande partie sa position à la cour de
+Ferrare. Il se rendit à Pesaro, et reçut l'accueil le plus flatteur du
+vieux duc _Guidubaldo_, ancien protecteur de son père, des princes ses
+fils, et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles
+composés de ce qu'il y avait de plus distingué dans cette cour, et son
+_Aminta_ et plusieurs chants de son _Goffredo_, qui excitèrent le plus
+grand enthousiasme. L'été avançait: Lucrèce s'en alla passer le reste
+avec son mari dans une campagne délicieuse[273]; le jeune prince s'y
+livrait à deux exercices qu'il aimait passionnément, à nager dans de
+belles pièces d'eau et à chasser dans de grandes forêts: sa femme qui
+n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse fût du
+voyage. Il passa plusieurs mois auprès d'elle dans cette agréable
+solitude, composant tous les jours des vers, tantôt pour ajouter à son
+poëme, tantôt à la louange de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les
+entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en était dix de plus
+que le Tasse; mais peut-être que cette disproportion de l'âge fut une
+compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et
+le jeune poëte ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient
+l'amour du Tasse pour Léonore, prétendent qu'au moins jusqu'à ce jour il
+paraît avoir eu plus de penchant pour Lucrèce: _Serassi_ le dit
+positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le
+prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le
+sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le
+Tasse ne se serait pas permise avec Léonore. Il y en a un autre[276],
+l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de poésie
+que d'adresse à vanter la maturité de l'âge où celle à qui il parle
+était parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces
+fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise
+_Serassi_, c'est, nous le verrons bientôt, à Léonore et non à Lucrèce
+que ce sonnet est adressé. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut
+très-heureux dans cette _villegiatura_, partagé entre la poésie et
+l'intime société d'une femme aimable. C'est là peut-être qu'il composa
+les descriptions les plus charmantes de son poëme; c'est peut-être dans
+les jardins de _Castel Durante_ qu'il décrivit les jardins enchantés
+d'Armide.
+
+ [Note 273: A _Castel Durante_, 1573.]
+
+ [Note 274: _Vita del Tasso_, p. 180.]
+
+ [Note 275: _La man ch'avvolta in odorate spoglie_, etc.; et:
+ _Non son si vaghi i fiori onde natura_, etc.; t. II des Œuvres,
+ édit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.]
+
+ [Note 276: _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa_, p. 291.]
+
+Il revint à Ferrare chargé de présents, de bijoux, de chaînes d'or,
+qu'il avait reçus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de
+Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui
+sourire; mais il touchait au moment d'éprouver ses premières rigueurs.
+Peu de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris la composition
+de son poëme, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les
+états de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trône de Pologne
+à celui de France. Il espérait attirer ce roi jusqu'à Ferrare; il y
+réussit et le reçut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât son
+talent de poëte pour son métier de gentilhomme, et qu'il accompagnât le
+duc à Venise, d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt en même
+temps que lui, confondu dans le brillant cortège qui suivait le
+souverain de Ferrare et le monarque français. L'agitation de ce voyage
+et le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison des plus fortes
+chaleurs[277], furent suivies d'une fièvre quarte qui le tint pendant
+l'automne et pendant tout l'hiver dans un état continuel de souffrance
+et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps.
+Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il
+termina enfin ce poëme, fruit de tant de travaux et source de tant
+d'infortunes.
+
+ [Note 277: Juillet 1574.]
+
+ [Note 278: Avril 1575.]
+
+Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les
+plus éclairés et les plus intimes. Il en fit passer une copie à Scipion
+de Gonzague, qui était alors à Rome, en le priant de le revoir lui-même
+avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il
+pourrait réunir d'hommes d'un goût sûr et exercé. Scipion suivit les
+intentions du Tasse avec le zèle de l'amitié. Il fut secondé par de
+savants littérateurs qui mirent à cet examen toute leur application et
+tous leurs soins[279]. Mais qu'en résulta-t-il? Presque tous furent
+d'avis différents sur le sujet, le plan, les épisodes, le style. Ce qui
+paraissait défaut aux uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec
+une patience et une docilité infatigables, recevait tous les conseils,
+les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnées, ses motifs pour ne
+les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait
+encore à ses amis de Ferrare: il en alla même demander à Padoue[280], et
+revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de
+travaux.
+
+ [Note 279: Les principaux furent, 1º. _Pier Angelio Bargeo_ ou
+ _da Barga_, élégant poëte latin, auteur d'un bon poëme sur la
+ chasse (_Cynegeticon_, lib. VI), et d'un autre poëme sur le même
+ sujet que celui du Tasse, intitulé _Syrias_, qu'il avait commencé
+ plusieurs années auparavant, et que la _Jérusalem délivrée_ aurait
+ dû lui ôter le courage d'achever; 2º. _Flaminio de' Nobili_,
+ théologien, philosophe, grand helléniste et savant littérateur;
+ 3º. _Silvio Antoniano_, professeur d'éloquence dans le collège
+ romain, et bon écrivain en vers et en prose; et enfin _Sperone
+ Speroni_, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son
+ nom. Voyez les _Lettere poetiche_ du Tasse, _Opere_, t. V, édit.
+ de Florence, in-fol.]
+
+ [Note 280: Il y eut pour hôte et pour conseil _Gio. Vincenzo
+ Pinelli_, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothèque; il
+ consulta aussi _Piccolomini_, qui avait été son maître, _Domenico
+ Veniero_, _Celio Magno_, etc.]
+
+Le mouvement que cette sorte d'occupation donne à l'esprit est tout
+différent de celui qu'il éprouve dans le feu de la composition. En
+composant, la préoccupation est profonde, constante, et s'exerce
+long-temps sur le même objet: en corrigeant, elle se porte rapidement
+sur de petits détails, sur des objets indépendants les uns des autres
+qui ébranlent presque à la fois l'imagination, et appellent souvent
+l'attention en sens contraire. Il résulte du premier travail un état
+contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier
+aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le poëte est
+étranger et presque inaccessible à tout ce qui est extérieur; il résulte
+du second une espèce d'émotion fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à
+ce que l'on voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou entendre, à
+toutes les impressions fâcheuses, aux inquiétudes, aux soupçons; surtout
+lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires,
+forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus incertain dans son choix
+que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est
+précisément la position où se trouva le Tasse. Il avait à la cour des
+ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commença qu'en ce moment
+à les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il écrivait à Rome et des
+réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des retards, elles avaient
+toutes pour objet les corrections de son poëme; il imagina que ses
+ennemis les interceptaient pour découvrir les objections qui lui étaient
+faites et en profiter contre lui, quand il aurait publié son ouvrage.
+Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ardente avec des
+étourdissements et des vertiges; il fut guéri dans peu de jours[281], et
+se remit au travail avec la même ardeur.
+
+ [Note 281: Juillet 1575.]
+
+Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui
+tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'égards,
+voulait sans cesse l'entendre réciter ses vers, et le conduisait avec
+lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à _Belriguardo_, lieu de
+délices, où il se retirait souvent pendant les chaleurs de l'été.
+Lucrèce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-père,
+se sépara de son mari, trop jeune pour elle, à qui elle n'avait point
+donné, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint à Ferrare, avec un
+traitement ou une pension convenable, retrouver son frère Alphonse, dont
+elle était tendrement aimée. Son arrivée ajoutait encore aux agréments
+dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir
+en crédit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une
+indisposition, pendant laquelle il eut seul accès auprès d'elle, et il
+l'eut à toute heure et tous les jours. Alphonse était obligé de faire
+sans lui ses voyages de _Belriguardo_. Lucrèce prenait les eaux et avait
+besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son poëme
+et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrètement[282].
+Cependant son esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il voulait
+qu'on y recommençât en entier l'examen de son poëme: il voulut enfin y
+aller lui-même, et malgré ce que fit encore la duchesse pour le
+détourner de ce voyage, malgré le conseil qu'elle lui donna de ne
+quitter Ferrare que pour l'accompagner à Pesaro[283], il n'eut de repos
+que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour
+Rome.
+
+ [Note 282: C'est ce qu'il dit lui-même dans une de ses lettres
+ à Scipion de Gonzague: _Leggole il mio libro e sono ogni giorno
+ con lei molte ore_ IN SECRETIS (_Lettere poetiche XXIII_, Opere,
+ t. V, édit. de Florence, in-fol.)]
+
+ [Note 283: _Ibidem_.]
+
+Il y fut reçu par son cher Scipion de Gonzague[284], qui avait beaucoup
+contribué à lui inspirer le désir de ce voyage. Scipion le présenta
+aussitôt au cardinal Ferdinand de Médicis, frère du grand-duc de
+Toscane, et qui lui succéda peu de temps après. Ferdinand, instruit des
+sujets du mécontentement que le Tasse commençait à avoir à Ferrare, lui
+fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait
+avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisément entrer
+chez le grand-duc, son frère. Le Tasse avait déjà eu la pensée de se
+retirer du service du duc Alphonse et de se fixer à Rome, soit, s'il le
+pouvait, dans une entière indépendance, soit en entrant dans quelque
+maison puissante où il ne fût pas aussi exposé à la malveillance et aux
+intrigues qu'il l'était à Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti
+qu'après s'être acquitté de ce qu'il devait à la maison d'Este, par la
+publication du monument qu'il élevait à sa gloire, et il ne donna pour
+lors aucune suite à ces offres du cardinal de Médicis. Il fut aussi
+introduit chez les deux cardinaux et chez le général de l'Église
+_Boncompagno_, neveux du pape Grégoire XIII, et reçut d'eux le meilleur
+accueil. Mais après un mois de séjour à Rome auprès de son ami, après
+avoir conféré tous les jours avec lui et l'espèce de conseil que Scipion
+avait établi pour l'examen définitif de son poëme, il ne songea plus
+qu'à retourner à Ferrare.
+
+ [Note 284: Novembre 1575.]
+
+Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrède, d'Armide et de
+Renaud, il n'avait pas oublié que le jubilé, alors ouvert à Rome, était
+un des motifs dont il s'était servi pour obtenir du duc Alphonse un
+congé. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de piété
+prescrits pour en gagner les indulgences. «Pendant le jour, dit
+naïvement _Serassi_, il visitait avec la plus grande dévotion les
+églises; le soir il allait chez le _Sperone_ ou chez d'autres amis[285],
+les consulter sur quelques particularités de son poëme[286].» Le Tasse
+avait reçu chez les jésuites de Naples une éducation très-religieuse.
+Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminué de sa piété. Elle
+reçut à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, un nouveau degré de
+ferveur: nous ne tarderons pas à en reconnaître les effets. Il n'y a
+rien à dissimuler dans les affections d'une ame si élevée et si pure; et
+nous verrons bientôt ce grand homme dans un état dont il est important
+d'observer et de bien assigner toutes les causes.
+
+ [Note 285: _Flaminio de' Nobili_, l'_Angelio_, l'_Antoniano_,
+ etc.]
+
+ [Note 286: _Vita del Tasso_, p. 211.]
+
+Le Tasse revint à Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage
+à ces deux villes si célèbres dans l'histoire des lettres et des arts,
+surtout à la dernière. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles
+liaisons d'amitié, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les
+gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de
+plusieurs chants de son poëme. Quelque temps après son retour[287], la
+jeune et belle Léonore _Sanvitali_, nouvelle épouse du comte de
+_Scandiano_,[288], vint à Ferrare avec la comtesse de _Sala_, sa
+belle-mère[289]. Ces deux dames étaient aussi célèbres par les qualités
+de l'esprit et l'amour de la poésie et des lettres que par leur beauté.
+Elles soutinrent dans cette cour la réputation qui les y avait
+précédées. Elles parurent avec un grand éclat dans les bals et les fêtes
+de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accès auprès d'elles par les vers qu'il
+leur adressa. Bientôt il devint un des courtisans les plus assidus de la
+comtesse de _Scandiano_, et c'est la seconde des trois Léonores dont on
+prétend qu'il fut amoureux[290].
+
+ [Note 287: Janvier 1576.]
+
+ [Note 288: De _Giulio Tiene conte di Scandiano_.]
+
+ [Note 289: _Barbara Sanseverina_.]
+
+ [Note 290: La troisième n'exista jamais, selon _Serassi_, que
+ dans l'imagination du _Manso_. Il est faux, dit-il, qu'une des
+ suivantes de la princesse Léonore, que le Tasse loua quelquefois
+ dans ses vers, s'appelât elle-même Léonore; c'était Laure qu'elle
+ se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la
+ charmante _canzone_, _O con le grazie eletta e con gli amori_,
+ était, selon le même _Serassi_, attachée à la comtesse de
+ _Scandiano_, et non à la princesse, et son nom n'était pas
+ Léonore, mais _Olimpia_. (_Vita del Tasso_, p. 117, note 5.)]
+
+Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son poëme. Il se
+préparait à l'aller faire imprimer à Venise quand la peste se déclara
+dans cette ville, et le força encore de différer. Il recevait par son
+ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les
+plus pressantes de la maison de Médicis. Il était combattu d'un côté par
+son attachement pour le duc Alphonse, pour ses sœurs, peut-être pour la
+jeune comtesse de _Scandiano_, de l'autre par le désir d'une vie plus
+indépendante et plus tranquille qu'on lui faisait espérer en Toscane.
+Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste _Pigna_, historiographe de la maison
+d'Este, vint à mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles
+alternatives, demanda cette place et l'obtint[291]; il se trouva donc
+plus étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas à s'en repentir.
+
+ [Note 291: 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres
+ qu'il aurait voulu être refusé, et prendre de-là un prétexte pour
+ quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de
+ Médicis.]
+
+Ses ennemis redoublaient d'activité à mesure qu'il croissait en
+réputation et qu'il semblait croître en faveur. Il les avait soupçonnes
+d'intercepter ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non moins
+vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit à Modène, il avait
+laissé à l'un des officiers du duc, qui feignait d'être de ses amis, la
+clef de toutes les pièces de son appartement, à l'exception de la
+chambre où il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il
+reconnut à son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouillé et
+examiné tous ses papiers[292]. Ce trait et d'autres semblables, indices
+affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis
+secrets[293], lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain de
+dissimuler.
+
+ [Note 292: Lettre du Tasse, citée par _Serassi_, p. 230.]
+
+ [Note 293: Voyez _Serassi_, _loc. cit._]
+
+Pour l'en distraire, la princesse Léonore l'emmena avec elle dans une
+belle maison de campagne[294], sur les bords du Pô, à dix-huit milles de
+Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur
+et de calme dissipèrent en effet sa mélancolie; et il reprit avec ardeur
+à son retour quelques corrections qui lui restaient encore à faire; il
+en fit surtout de très-importantes au charmant épisode d'Herminie, qui
+reçut alors ce haut degré de perfection qu'on y admire.
+
+ [Note 294: _Consandoli_.]
+
+En quittant une Léonore, il recommença ses assiduités auprès de l'autre.
+La comtesse de _Scandiano_, que l'on dit avoir été aussi sage que belle,
+ne put cependant être insensible aux tendres soins et aux beaux vers que
+lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des préférences qui irritèrent
+de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne
+pouvaient plus se contraindre, était le célèbre Baptiste _Guarini_. Il
+avait été l'un des plus intimes amis du Tasse; mais à la rivalité
+poétique, dans laquelle, malgré son talent, il n'était pas heureux, se
+joignit encore la rivalité d'amour, où il ne le fut guère davantage. Il
+ne put supporter la faveur où était le Tasse, non-seulement auprès des
+deux princesses, mais auprès de cette belle étrangère. Des sonnets
+piquants furent lancés de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause,
+comme elle le fut réellement, que le _Guarini_ composa quelque temps
+après son _Pastor fido_, c'est toujours un bon effet d'une méchante
+cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arrivé ainsi dans la
+carrière des arts.
+
+C'est vers le même temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant
+d'honneur à son courage. Le _Manso_ et _Serassi_ la racontent avec
+quelques différences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le
+Tasse avait confié tous ses secrets, même celui de ses amours, à un
+homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou
+l'indiscrétion, ou la malignité de redire une des particularités les
+plus secrètes, et que le Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des
+salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'épée
+dans ce lieu même, l'offensé sortit et envoya au Tasse un défi qu'il
+accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel était
+commencé quand trois frères de son ennemi fondirent sur lui tous à la
+fois.
+
+_Serassi_ traite ce récit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des
+preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait
+faite sur une matière très-délicate (cela ne dit point du tout que ce ne
+fut pas en matière d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et
+voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, répondit
+avec impertinence, et alla même jusqu'à donner un démenti. Le Tasse, qui
+connaissait très-bien les lois de la chevalerie, répliqua au démenti
+par un soufflet au travers du visage. Le souffleté, lâche comme le sont
+presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais
+quelques jours après, étant accompagné de ses deux frères, il vit le
+Tasse passer sur la place publique. Ils s'élancèrent tous à la fois et
+coururent pour le frapper par derrière. Le Tasse possédait la science
+des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se détourne, tire son
+épée et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent même de
+Ferrare, et se réfugièrent l'un à Florence, les autres en différents
+lieux.
+
+Il n'est pas vrai, comme le veut le _Manso_, que deux d'entre eux furent
+blessés; ils n'en donnèrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non
+plus que le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de le mettre à
+l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste
+arrestation qui excita dans l'esprit du poëte le désordre qui s'y
+manifesta peu de temps après. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne
+furent que trop réels; mais il ne faut ni les accroître, ni anticiper
+l'époque. Il faut même ajouter que le redoublement d'attentions et
+d'égards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouvé par
+les lettres du Tasse lui-même[295], et que, par une conséquence
+nécessaire, si l'indiscrétion du faux ami était en effet relative à des
+intérêts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Léonore, sœur du
+duc, ni personne de sa famille.
+
+ [Note 295: On en trouve surtout une, t. V des Œuvres, édit. de
+ Florence, in-fol., p. 258.]
+
+Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, beaucoup d'honneur au
+Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons
+Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, écrit
+et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui
+ne sait écrire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure
+deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chantés par la
+ville:
+
+ _Colla penna e colla spada
+ Nessun val quanto Torquato._
+ Avec la plume et l'épée,
+ Le Tasse n'a point d'égal.
+
+Assurément cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent
+pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de
+constater.
+
+Le Tasse ne parut pas très-ému de cette affaire; il ne demanda au duc
+que les satisfactions qui lui étaient dues, et ne parla de son assassin
+dans ses lettres que comme d'un lâche et d'un infâme[296]. Un autre
+objet l'affecta beaucoup davantage. Il reçut des avis certains que l'on
+imprimait son poëme dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les
+craintes et l'égarement qui s'emparèrent de son esprit à cette nouvelle.
+Non-seulement son poëme n'était pas encore au point de perfection qu'il
+eût désiré, mais il se voyait par-là menacé de perdre tous les avantages
+qu'il s'était raisonnablement promis de cette publication si long-temps
+attendue: il voyait s'évanouir tout l'espoir de son indépendance. Il
+implora la seule puissance qui pût le sauver d'un tel malheur, et le duc
+écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de Parme, à plusieurs autres
+princes, à la république de Gênes, et même au pape[297], pour les prier
+de défendre et d'empêcher, dans l'étendue de leurs états, l'impression
+furtive de la _Jérusalem délivrée_.
+
+ [Note 296: Voyez sa lettre du 10 octobre, citée d'après un
+ manuscrit, par _Serassi_, p. 236.]
+
+ [Note 297: Décembre 1576.]
+
+La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentèrent
+considérablement: d'autres sujets d'inquiétudes, s'y mêlèrent encore; un
+voyage qu'il fit à Modène[298] chez le comte _Ferrante Tassone_, l'un de
+ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements
+pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements.
+Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son
+autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment où ses ennemis
+l'accusaient de vouloir éclipser la gloire de l'Arioste, _Orazio
+Ariosto_, neveu de ce poëte, écrivit en faveur du Tasse des stances qui
+lui parurent à lui-même passer les bornes de la louange, et il craignit
+que ce ne fût un piège tendu à son amour-propre pour le perdre plus
+sûrement[299]. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader
+qu'ils étaient corrompus. Enfin, il vint à s'imaginer que ses
+persécuteurs non-seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès de son
+prince, mais avaient même dénoncé sa croyance au tribunal du
+Saint-Office.
+
+ [Note 298: Janvier 1577.]
+
+ [Note 299: J'aurai bientôt occasion de parler de la lettre
+ aussi modeste qu'éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui
+ l'avait loué de très-bonne foi.]
+
+Ici je dois traduire littéralement _Serassi_, l'historien de sa vie; je
+ne dois altérer aucun des traits qu'il a tracés avec une simplicité qui
+garantit sa bonne foi. «Véritablement, dit-il[300], le Tasse, comme il
+l'a lui-même avoué depuis, habitué à méditer avec toute la finesse de
+son esprit sur les systèmes des anciens philosophes, crut avoir éprouvé
+quelque doute sur le mystère de l'incarnation du fils de Dieu; il lui
+semblait encore que, dans ces sortes de méditations, il avait été
+incertain de savoir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le
+monde dépendait seulement de lui de toute éternité, et enfin s'il avait
+doué ou non l'homme d'une âme immortelle. Il ne s'était, il est vrai,
+jamais assez livré à ces doutes, pour y donner tout-à-fait son
+consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, dès
+l'origine, dans une telle agitation qu'il était allé à Bologne[301] se
+présenter à l'inquisiteur. Il en était revenu très-satisfait, et muni de
+plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance.
+Maintenant que sa tête était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé
+échapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et
+cela en parlant à des personnes qui lui avaient depuis peu donné des
+preuves d'inimitié.
+
+ [Note 300: p. 245.]
+
+ [Note 301: En 1575.]
+
+Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui
+pour achever sa perte. Il joignit encore à toutes ses terreurs, la
+crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son imagination s'échauffa au
+point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose,
+qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc,
+madame Léonore, et particulièrement la duchesse d'Urbin, firent tout
+leur possible pour le rassurer, pour lui ôter de l'imagination ces
+vaines craintes; ils n'y purent parvenir.»
+
+Un soir[302], dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son
+couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conçu
+des soupçons; le duc donna aussitôt ordre de l'arrêter et de le
+renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais.
+C'était, dit-on, pour éviter de plus grands malheurs, et pour l'engager
+à se laisser soigner, plutôt que pour le punir. Cela peut être; mais il
+y avait sûrement des moyens plus doux d'obtenir les mêmes effets. Cette
+détention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il écrivit, pour en
+sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa fléchir
+et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se
+fit traiter par les médecins les plus habiles. Le traitement parut
+réussir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa première rigueur,
+le conduisit avec lui à _Belriguardo_ dans un voyage de plaisir, et
+n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le réjouir. Mais il
+connaissait si bien quelle était la blessure la plus dangereuse de cet
+esprit malade, qu'il voulut, dit positivement _Serassi_, «que le Tasse,
+avant de partir pour _Belriguardo_, se présentât au Saint-Office à
+Ferrare, et y fût attentivement examiné sur les points qui pouvaient lui
+causer de l'inquiétude. Le père inquisiteur, qui s'aperçut aisément que
+tous ces doutes n'étaient que l'effet d'une imagination exaltée, le
+traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde,
+qu'il était très-bon catholique, et le déclara libre et absous de toute
+accusation quelconque. D'un autre côté, le duc lui donna les plus fermes
+assurances qu'il n'avait aucun sujet d'être mécontent de lui, aucun
+soupçon de sa fidélité, et que s'il avait fait quelques fautes contre
+son service, il les lui pardonnait de tout son cœur.
+
+ [Note 302: Le 17 juin 1577.]
+
+Cependant, malgré toutes ces assurances, et au milieu même des
+amusements de _Belriguardo_, le Tasse se mit à argumenter, et à
+sophistiquer de la manière la plus étrange sur la décision de
+l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point être valide, que par
+conséquent il n'était pas bien absous, parce qu'on n'avait point observé
+les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc
+Alphonse était plus prévenu contre lui qu'il ne voulait le paraître; et
+sur ces fantaisies, mais principalement sur la première, il allait
+raisonnant de façon que c'était une pitié de l'entendre. Le duc se
+détermina donc à le renvoyer à Ferrare, et le Tasse ayant montré le
+désir d'être conduit chez les moines de St.-François, Alphonse l'y fit
+transporter et le fit recommander par un de ses secrétaires aux
+attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin,
+en arrivant dans leur maison, fut de rédiger une supplique pour les
+cardinaux composant le tribunal suprême de l'Inquisition à Rome, dans
+laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidité de la décision de
+Ferrare, et demandait la permission de se rendre à Rome pour mettre
+enfin en sûreté son honneur et son repos. Il écrivit dans le même sens à
+Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu'il prit pour faire
+parvenir ces lettres, elles furent interceptées, et cette fois c'est un
+service qu'on lui rendit.
+
+Cependant il commença de se laisser traiter, mais à contre cœur,
+imaginant d'un côté qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de
+l'autre qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'objet principal de
+ses inquiétudes était toujours la crainte de n'être pas définitivement
+acquitté par l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait
+insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de cette manière pour
+qu'il ne pût jamais connaître ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au
+duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui
+devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il
+avait soupçonné le prince, qu'il avait parlé hautement de ses soupçons,
+et que c'était une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le
+reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il était moins fou que S.
+A. n'était trompée. Le duc offensé de ces expressions, et de quelques
+autres qu'il trouva trop familières, non-seulement cessa de répondre à
+ses demandes, mais lui défendit rigoureusement d'écrire, et à lui, et à
+la duchesse d'Urbin. Cette défense redoubla dans l'esprit du Tasse
+l'agitation, les soupçons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment où
+on l'avait laissé seul; il sortit du couvent, et bientôt après de
+Ferrare[303]. Il partit de cette ville où son nom était en si grand
+honneur, de cette cour où ses talents avaient excité tant d'admiration,
+où il avait même inspiré des sentiments plus tendres, où sa faveur avait
+fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque
+sans vêtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite
+copie de son poëme, ni de son _Aminta_, ni de ses autres productions;
+content d'avoir sauvé sa vie des périls dont il se croyait environné.
+
+ [Note 303: Vers le 20 juillet 1577.]
+
+
+
+SECTION II.
+
+_Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577, jusqu'à sa sortie de l'hôpital
+Ste-Anne, en 1586._
+
+
+Dans l'état déplorable où était le Tasse quand il sortit de Ferrare,
+évitant les villes et même les grandes routes, de crainte d'être
+poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez
+juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les états de Naples en peu de
+jours. Ce n'était point à Naples qu'il voulait aller, mais à _Sorrento_
+sa patrie, dans la maison de sa sœur aînée _Cornelia_. Après la mort de
+leur mère, cette sœur était demeurée à Naples entre les mains de ses
+oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer à _Bernardo_, malgré les
+instances réitérées qu'il leur fit. Mariée par eux avec un gentilhomme
+de _Sorrento_, nommé _Sersale_, elle était restée veuve avec plusieurs
+enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une honnête aisance. Quoique le
+frère et la sœur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils
+avaient conservé beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse
+n'avait aucun lieu de douter qu'il ne fût bien reçu. Cependant la
+défiance naturelle aux malheureux lui inspira l'idée de mettre cette
+tendresse à l'épreuve. A quelque distance de _Sorrento_, il s'arrêta
+chez un pauvre berger, changea de vêtements avec lui, et en arrivant
+chez sa sœur, se présenta sous cet habit de pâtre, comme quelqu'un
+envoyé pour lui apporter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême
+qu'elle éprouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse
+aucun doute; il se fit enfin connaître, et trouva dans les embrassements
+de cette sœur chérie les plus douces consolations qu'il eût goûtées
+depuis long-temps.
+
+Là, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur,
+ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et
+la plus imposante en même temps, devenu l'objet des sollicitudes et des
+soins d'une tendre amitié, il commença bientôt à éprouver un soulagement
+sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur noire qui l'avait si
+cruellement tourmenté, s'adoucit; et par une vicissitude
+très-naturelle, il commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop
+légèrement Ferrare, et à regretter d'avoir excité, par ses craintes
+exagérées et par sa fuite, le mécontentement du duc Alphonse. Selon le
+propre de cette maladie cruelle, ses idées ayant éprouvé ce retour
+passèrent d'une extrémité à l'autre. Il écrivit au duc et aux princesses
+ses sœurs, pour obtenir d'être rétabli dans son premier état et surtout
+dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui
+firent de réponse; il n'en eut que de Léonore; mais cette réponse était
+de nature à lui ôter toute espérance. Il crut alors prendre un parti
+grand et généreux, en allant s'offrir lui-même et remettre sa vie entre
+les mains du duc. Malgré les instances de sa sœur Cornélie, à peine
+rétabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'éprouver, il
+partit de _Sorrento_ pour exécuter ce dessein.
+
+Arrivé à Rome[304], il voulut donner un témoignage public de sa
+confiance, en descendant directement chez l'agent[305] du duc de
+Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur[306] du duc le reçurent avec
+beaucoup d'amitié; ils écrivirent tous deux à leur souverain en sa
+faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal _Albano_, qui était presque
+aussi attaché au Tasse que Scipion même, ne furent point d'avis qu'il
+retournât à Ferrare, quand même ce retour lui serait offert, mais qu'il
+se bornât à obtenir du duc Alphonse son pardon, et à lui demander ses,
+effets et ses papiers, qu'il avait laissés dans son palais. Le cardinal
+écrivit dans ce sens au duc, qui répondit qu'il avait donné des ordres
+pour que tous les papiers que le Tasse avait laissés, soit entre les
+mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassemblés et lui
+fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et très-brièvement
+sur le reste. Les papiers ne furent point renvoyés au Tasse, peut-être
+dit _Serassi_, parce qu'il déplaisait au duc et aux deux princesses,
+après avoir perdu la personne du poëte, de perdre encore de si précieux
+ouvrages. Le Tasse ne se découragea point, et fit faire de nouvelles
+instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le _Manso_ dit que c'était
+la princesse Léonore qui l'engageait par ses lettres à insister; mais
+_Serassi_ affirme que dans tous les papiers relatifs à cette affaire
+qu'il a eus entre les mains, il n'a trouvé aucun vestige de cette
+correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc céda enfin aux instances de
+ses ministres, et leur répondit[307] qu'il consentait à reprendre le
+Tasse à son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnût dans
+l'humeur mélancolique dont il était tourmenté, la source de tous ses
+soupçons et de toutes ses craintes; qu'il consentît à se faire traiter,
+pour se guérir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser,
+comme par le passé, dans des explications et dans des plaintes
+éternelles, il était, lui, déterminé à ne s'en mettre plus en peine; que
+lorsqu'il serait revenu à Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter,
+il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duché et la défense d'y
+rentrer jamais.
+
+ [Note 304: Novembre 1577.]
+
+ [Note 305: _Giulio Mazetto_, qui fut ensuite évêque de
+ _Reggio_.]
+
+ [Note 306: Le chev. _Camillo Gualengo_.]
+
+ [Note 307: 22 mars 1578.]
+
+Malgré la sécheresse de cette réponse et le peu d'affection qu'elle
+annonçait, le Tasse se soumit à tout, promit tout, et se rendit à
+Ferrare avec l'ambassadeur même du duc qui y retournait en ce moment. Le
+premier accueil qu'il reçut fut très-favorable et lui donna de grandes
+espérances; pendant quelque temps il eut auprès du duc et de ses sœurs
+le même accès qu'auparavant; mais il crut bientôt apercevoir qu'on ne
+faisait plus le même cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne
+voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un poëte, qu'on
+s'étudiait à le détourner en quelque sorte de la carrière de la gloire,
+et à l'engager dans une vie molle, délicate et oisive. Il avait beau
+redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils
+restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour[308], ce
+que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut
+réclamer auprès des princesses, et ne put s'en faire écouter; auprès du
+duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprès du confesseur, qui sans
+doute se mêlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mêler de
+la sienne. Quoi de plus juste cependant, et même dans le meilleur état
+de raison et de santé, quelle patience pouvait tenir à ces refus? Celle
+du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune
+démonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant
+enfin ses livres et ses manuscrits, après treize années de service qui
+méritaient une autre récompense, il partit une seconde fois, à peu près
+dans le même équipage que Bias, pour aller chercher sous la protection
+de quelque autre prince, un plus sûr asyle, et un port où il pût réparer
+son naufrage.
+
+ [Note 308: _Serassi_ croit que c'est le marquis _Cornelio
+ Bentivoglio_, lieutenant-général du duc.]
+
+Il alla d'abord à Mantoue, espérant que le duc, ancien ami de son père,
+serait disposé à le bien recevoir; mais il y trouva les choses à peu
+près les mêmes qu'à Ferrare. Il était sans argent, et fut obligé, pour
+aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de précieux. Il ne se
+détacha pas sans regret d'une chaîne d'or et de ce beau rubis qu'il
+tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne
+put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se
+rendit à Padoue, puis à Venise[309], où il ne reçut pas grand accueil.
+Cependant un patricien, homme de mérite[310], écrivit en sa faveur au
+grand-duc de Toscane; mais avant qu'il eût pu recevoir une réponse, le
+Tasse avait quitté Venise et s'était rendu à la cour d'Urbin. Il y fut
+enfin reçu, comme il méritait de l'être partout, avec les égards dus à
+sa renommée, à son génie et à ses malheurs.
+
+ [Note 309: Juillet 1578.]
+
+ [Note 310: _Maffeo Veniero._]
+
+Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce génie poétique était
+toujours le même. Il en donna une preuve frappante en arrivant à Urbin.
+Le duc était à la campagne. Le Tasse lui écrivit de son palais même; et
+en attendant la réponse, il commença une grande _canzone_, que l'on
+trouve dans ses Œuvres, et qui commence par ces deux vers:
+
+ _O del grand' Apennino
+ Figlio picciolo sì, ma glorioso._
+
+Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve _Metauro_ qui coule dans le
+duché d'Urbin: le poëte dit qu'il vient se reposer à l'ombre du grand
+chêne que ce fleuve arrose, désignant par-là le duc lui-même qui portait
+cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalière et sacrée, il
+espère échapper enfin aux coups de cette cruelle déesse que l'on dit
+aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les
+monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui paraît avoir autant
+d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.
+
+Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont
+toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et
+cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans
+toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on
+puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli
+dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai
+l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais
+sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet
+et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus
+longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène,
+près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau[311]; et pourquoi, dès
+la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore
+enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je
+me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes
+douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont
+emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son
+visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes
+étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la
+jeune Camille[312], mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon
+bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le
+sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta
+tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu
+jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que
+doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»
+
+ [Note 311: On sait que la fable a placé près de _Sorrento_ le
+ tombeau d'une des Syrènes]
+
+ [Note 312: Camille fut emportée par son père _Metabus_, et
+ n'était pas encore en état de le suivre (Virg., _Æn._, l. XI);
+ mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.]
+
+On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité;
+mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il
+accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition
+plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi
+dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans
+son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que
+tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop
+agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont
+on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses
+craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins
+habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont
+il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une
+particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille
+ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie
+_della Rovere_, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise
+de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on
+serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce
+de vers[313].
+
+ [Note 313: C'est un madrigal qui commence ainsi:
+
+ _Se da si nobil mano
+ Debbon venir le fasce alle mie piaghe_, etc.]
+
+Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois
+donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se
+précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se
+croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les
+souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle.
+Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la
+route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de
+voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec
+qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un
+orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au
+voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa
+dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré
+le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues[314]. Il reprit
+ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et
+fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa
+mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le
+repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra
+par hazard _Angelo Ingegneri_, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu
+à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le
+conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la
+cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de
+ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour
+de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans
+attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la
+misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le
+logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.
+
+ [Note 314: _Il padre di famiglia._]
+
+Fêté dans cette maison, recherché par l'archevêque de Turin qui était un
+_la Rovere_, ancien ami de son père, et qui enviait au marquis d'Este
+le plaisir de l'avoir chez lui; présenté au prince de Piémont Charles
+Emanuel, qui voulait le prendre à son service, et lui offrait les mêmes
+conditions dont il avait joui autrefois à Ferrare, le Tasse commença
+encore une fois à respirer, et à prouver par plusieurs compositions en
+prose et en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne lui ôtaient
+rien de la force de son génie. C'est à Turin[315] qu'il écrivit son beau
+dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante _canzone_[316],
+adressée à la marquise d'Este, Marie de Savoie, après l'avoir vue danser
+avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernière strophe que si
+toutes ces dames étaient belles et aimables, l'une d'elles le lui
+paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit même pour elle
+quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son cœur s'ouvrait
+si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon
+d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, à travers les ténèbres
+et les tristes fantômes dont son esprit était habituellement obsédé.
+
+ [Note 315: Décembre 1578.]
+
+ [Note 316: Elle commence par ce vers:
+
+ _Donne cortesi e belle,_
+
+ et se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses Œuvres, édit.
+ de Flor., in-fol.]
+
+Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son
+ancien attachement pour le duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de
+lui ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter plus vivement que
+jamais. Il semblait qu'une destinée invincible voulait qu'il trouvât
+dans cette cour le dernier degré d'infortune, et le poussait à y aller
+réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore à son malheur. Il
+employa le cardinal _Albano_ à lui ménager ce retour; il reçut enfin
+pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu
+qu'il consentît à se faire traiter, et qu'il ne se permît rien
+d'offensant contre les personnes attachées à son service; le duc allait
+épouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de
+Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance,
+il retournait à Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses
+livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en état
+d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut
+la joie qu'il ressentit à cette nouvelle, ni son impatience de se rendre
+aux fêtes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le
+détourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au
+printemps, époque où il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui
+proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait à Turin
+joignirent en vain à ces conseils et à ces propositions leurs prières:
+il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux à
+un coup de la fatalité.
+
+Il arrive à Ferrare[317], la veille même du jour où l'on attendait la
+nouvelle épouse. Tout le monde est occupé de cette réception; aucun n'a
+le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux
+princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont
+il s'attendait à être bien reçu, le traitent sans politesse et même sans
+humanité. On juge de quel œil il dut voir les fêtes du lendemain, et
+celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en
+joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce
+vaste palais un lieu où il pût au moins goûter quelque repos, et ne le
+trouvant pas, ne pouvant se faire écouter, ni presque reconnaître de
+personne. Après les fêtes, cette cruelle position ne changeait point;
+exclus de la présence du duc et des princesses, abandonné de ses amis,
+raillé par des ennemis puissants, tourné en dérision par les
+domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette
+modération qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et se
+répandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la
+maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les années perdues dans
+ce service, et rétractant tous les éloges qu'il avait faits d'eux dans
+ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnaître
+qu'il y avait donné sujet, au lieu de conserver quelques égards pour un
+homme si supérieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour
+soi-même et quelque générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit à
+l'hôpital Sainte-Anne, qui était une maison de fous, qu'il y fût mis
+sous bonne garde, et surveillé comme un frénétique et un furieux[318].
+
+ [Note 317: 21 février 1579.]
+
+ [Note 318: Mars 1579.]
+
+Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans
+une sorte d'étourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant
+plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent à ceux de l'âme; et
+quand la fièvre, causée par l'agitation extrême de la bile et des
+humeurs, fut calmée, il n'en ressentit que plus douloureusement le
+malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il
+n'avait jamais éprouvé s'empara de lui. La saleté de sa barbe, de ses
+cheveux, de ses habits, du réduit où il était détenu, la solitude pour
+laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors
+insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les
+subalternes, avec une dureté dont leur chef même donnait l'exemple, le
+jetèrent dans un état effrayant et attendrissant à la fois.
+
+Le prieur de cet hôpital était alors _Agostino Mosti_, que nous avons vu
+rendre des devoirs pieux à la mémoire de l'Arioste, dont il avait été
+le disciple, et lui ériger un tombeau[319]. Aimant la poésie et les
+lettres, élevé à une telle école, on croirait qu'il eût dû traiter avec
+toutes sortes d'égards et même de faveur un si grand poëte tombé dans
+une si horrible disgrâce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procédé,
+aucune dureté persécutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne
+connaît bien que quand on les a soi-même éprouvées, qu'il ne se plût à
+lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une conduite
+qu'il paraît impossible d'expliquer? _Agostino Mosti_ aimait la poésie,
+mais il aimait surtout passionnément l'Arioste; il lui avait en quelque
+sorte voué un culte et dressé un autel. Peut-être haïssait-il et
+persécuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pût craindre celui dont
+il s'était fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de
+parti, même dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en
+lui attribuant cette mauvaise action de plus.
+
+ [Note 319: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.]
+
+Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui
+sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse
+sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la
+conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la
+_Jérusalem_. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec
+un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa
+dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre
+les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins
+qui dépendaient de lui.
+
+ [Note 320: _Giulio Mosti._]
+
+Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on
+voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter
+son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût
+enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui
+adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où
+son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus
+touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre
+pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire
+souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de
+l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la
+nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique[321]; c'est une
+constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard
+amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse
+auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu
+les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair
+délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour
+écrire ses vers[322]!» Il composait, dans ce même temps, de grands
+dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des
+questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.
+
+ [Note 321:
+
+ _Come ne l'ocean, s'oscura e infesta
+ Procella il rende torbido e sonante_, etc.]
+
+ [Note 322:
+
+ _Se Dio vi guardi da le bastonate,
+ Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,
+ Fate mi luce a scriver questi carmi._]
+
+Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit
+était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause,
+comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y
+était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion
+fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il
+l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports,
+que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui
+ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions
+qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que
+sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue,
+après l'avoir été d'un long examen.
+
+Le _Manso_, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du
+Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier
+accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune sœur du duc
+Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans
+doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et
+presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de _Sorrento_
+à Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut
+appeler une enquête parmi les poésies du Tasse[324], et y a trouvé, 1º
+que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut
+dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut
+même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la
+troisième[325].
+
+ [Note 323: Voyez ci-dessus, p. 215.]
+
+ [Note 324: _Vita del Tasso_, Nos. 34 à 41.]
+
+ [Note 325: Voyez ci-dessus, p. 199, note.]
+
+Que l'objet des amours du Tasse portât le nom de Léonore, c'est ce que
+prouve ce nom, tantôt déguisé à la manière de Pétrarque, et tantôt écrit
+tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprimés dans
+ses Œuvres[326]. Mais cette Léonore, ou l'une de ces Léonore, fut-elle
+une des deux sœurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le
+_Manso_ à le croire, il en voit encore les preuves dans des poésies
+faites évidemment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une
+passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et
+discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adressé à Léonore,
+lorsque les médecins lui eurent défendu de chanter[327]; et plus
+clairement encore dans une _canzone_[328], dont une strophe tout entière
+est consacrée à peindre quel fut sur lui, dès le premier instant,
+l'effet des charmes de la princesse[329], effet qui fut balancé par le
+respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui
+étaient lancés ne pénétrât point jusqu'à son cœur[330]. Ces preuves sont
+peut-être plus que partout ailleurs dans une autre _canzone_[331], qui
+lui fut dictée par la jalousie, quand la main de Léonore fut demandée
+par un prince, au duc son frère; cette crainte jalouse lui inspira
+encore un sonnet[332], dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte
+à l'heureux époux[333]; mais Léonore fut constante dans sa résolution de
+garder le célibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui
+faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'était
+après quinze ans de constance qu'il adressait à Léonore un sonnet où il
+l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de
+son amour[334].
+
+ [Note 326: Le nom de Léonore est déguisé, par exemple, dans ce
+ sonnet sur une belle bouche:
+
+ _Rose, che l'arte invidiosa ammira,_
+
+ que le poëte finit en disant à l'Amour:
+
+ _Se ferir brami, scendi al petto, scendi
+ E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA;
+
+ et dans ces deux madrigaux placés de suite, où le poëte joue sur
+ les mots _ora_ et _aura_,
+
+ _Ore, fermate il volo_, etc.
+ _Ecco mormorar l'onde_, etc.
+
+ et enfin dans le sonnet:
+
+ _Quando l'alba si leva e si rimira_,
+
+ où l'auteur dit lui-même en l'expliquant (_esposizioni d'alcune
+ sue rime_), que ce vers: _E l'aurora mia cerco_, joue sur le nom
+ de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découvert, comme dans le
+ madrigal,
+
+ _Cantava in riva al fiume
+ Tirsi di Leonora;
+ E rispondean le selve e l'onde: honora_,
+
+ qui finit si clairement par ce vers:
+
+ _Or chi fia che l'honori e che non l'ami?_]
+
+ [Note 327:
+
+ _Ahi ben è rio destin ch'invidia e toglie
+ Al mondo il suon de' vostri chiari accenti._
+
+ Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté:
+
+ _E basta ben che i sereni occhi e'l riso
+ M'infiammin d'un piacer celeste e santo._]
+
+ [Note 328: _Mentre ch' a venerar muovon le genti_, etc.]
+
+ [Note 329: _E certo il primo dì che'l bel sereno_, etc.]
+
+ [Note 330:
+
+ _Ma parte degli strali e de l'ardore
+ Sentij pur anco entro il gelato marmo._
+
+ Le nom de Léonore, déguisé, mais reconnaissable dans l'équivoque
+ du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur
+ l'objet des sentiments qui y sont exprimés:
+
+ _E le mie rime.....
+ Che son vili e neglette, se non quanto
+ Costei LE ONORA co'l bel nome santo._]
+
+ [Note 331: _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_, etc.]
+
+ [Note 332: _Vergine illustre, la beltà en' accende_, etc.]
+
+ [Note 333: _O felice lo sposo a cui l'adorni!_]
+
+ [Note 334: _Perchè in giovenil volto amor mi mostri_, etc.]
+
+Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, où il
+lui parle si poétiquement de son âge. _Serassi_ veut qu'il soit adressé
+à la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le
+cachet de Léonore, «Dans tes plus tendres années, tu ressemblais à la
+rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tièdes rayons du jour et se
+cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre;
+ou plutôt (car rien de mortel ne peut se comparer à toi,) tu ressemblais
+à la céleste _Aurore_ qui, brillant dans un ciel serein et toute fraîche
+de rosée, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant
+l'âge plus mûr ne t'enlève rien, et quoique _négligemment vêtue_, la
+jeune beauté, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni
+t'égaler. Ainsi la fleur est plus belle quand elle étale ses feuilles
+odorantes, et le soleil à son midi brille plus qu'au matin et lance bien
+plus de flammes[335].» Nous avons vu que souvent les noms _Ora_, _Aura_,
+_Aurora_, lui servaient à voiler le nom de Léonore; la parure négligée
+la désigne aussi, et convenait à sa santé faible et à son goût pour la
+retraite. Sa sœur Lucrèce se portait fort bien et n'avait point de ces
+négligences-là.
+
+ [Note 335: Les poésies lyriques du Tasse n'étant pas entre les
+ mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet,
+ dont une faible traduction en prose donne une idée trop
+ imparfaite:
+
+ _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa
+ Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora
+ Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora
+ Verginella s'asconde e vergognosa._
+
+ _O piuttosto parei (che mortal cosa
+ Non s'assomiglia a te) celeste Aurora,
+ Che le campagne imperla e i monti indora,
+ Lucida in ciel sereno e rugiadosu._
+
+ _Or la men verde età nulla a te toglie
+ Nè te, benchè negletta, in manto adorno,
+ Giovinetta beltà vince o pareggia._
+
+ _Così è più vago il fior, poichè le foglie
+ Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno
+ Vie più che nel mattin luce e fiammeggia._]
+
+La seconde Léonore était cette belle _Sanvitali_, comtesse de
+_Scandiano_, dont il s'était déclaré publiquement l'adorateur et pour
+laquelle furent évidemment faites plusieurs pièces de vers conservées
+parmi les siennes; mais cette passion fut toute poétique; elle naquit
+lorsque le Tasse était depuis dix ans à la cour de Ferrare, et put
+s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant,
+qu'elle servait même à couvrir. C'est à quoi put servir aussi l'amour
+poétique et déclaré dont Lucrèce _Bendidio_ fut l'objet dès les premiers
+temps du séjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans;
+Léonore d'Este en avait 30; mais elle était belle, spirituelle, amie des
+arts et des vers, ennemie de l'éclat du monde, faible de santé,
+habituellement retirée, et même, dit-on, dévote[336]. L'effet de toutes
+ces qualités réunies sur un jeune poëte très-sensible put aisément
+effacer celui de l'inégalité d'âge; et l'accès facile qu'il obtint,
+l'intérêt vif qu'il inspira, l'intimité de ses lectures, les témoignages
+d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec
+beaucoup de charme, purent faire disparaître aussi l'effet de
+l'inégalité du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais à son âge,
+pénétré, comme tout porte à le croire, d'un sentiment aussi pur que son
+objet, et se confiant dans cette pureté même pour en espérer le succès,
+s'il craignit le sort d'Icare et de Phaëton, il se rassura par d'autres
+exemples que la fable offrait à son imagination et qui faisaient
+illusion à son cœur. «Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise,
+celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui
+enchaîne le ciel même? Il attire du haut des célestes sphères Diane
+éprise de la beauté d'un mortel; il enlève dans les cieux le bel enfant
+du mont Ida.» C'est la traduction littérale d'un sonnet[337] qui ne peut
+avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.
+
+ [Note 336: Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute
+ opinion de sa piété, qu'ils attribuèrent en 1570 à ses prières le
+ salut de leur ville, menacée d'être submergée par le Pô dans un
+ tremblement de terre qui se fit sentir à plusieurs reprises
+ pendant les deux derniers mois de cette année-là, et pendant une
+ partie de l'année suivante.]
+
+ [Note 337: _Se d'Icaro leggesti e di Fetonte_, etc.
+
+ L'auteur d'une élégante Vie du Tasse, déjà citée plusieurs fois, a
+ traduit ainsi ce sonnet:
+
+ _Egli giù trahe da le celesti rote
+ Di terrena bellà Diana accesa,
+ E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce_:
+
+ «Diane brûlant pour une beauté humaine, n'enleva-t-elle pas dans
+ le ciel le jeune pasteur du mont Ida?» Il est surprenant qu'un
+ homme qui connaît aussi bien la fable et qui sait aussi bien
+ l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymède,
+ très-distinctes dans ce tercet.]
+
+Jusqu'à quel point sa témérité fut-elle heureuse? Il est impossible de
+le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni
+même eu jamais la moindre espérance de rien obtenir qui fût contraire à
+l'opinion que l'on a de Léonore; supposer autre chose, serait
+méconnaître ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualités et de
+vertus qui l'avait touché. Mais que Léonore ait été flattée des hommages
+d'un si grand génie, des sentiments d'un si noble cœur, qu'elle ait pris
+à lui un intérêt affectueux, qui dans une âme tendre et mélancolique,
+dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup à
+l'amour, il ne paraît ni possible, ni nécessaire d'en douter. Le voile
+du plus profond mystère dut couvrir cette innocente intelligence, et il
+est plus aisé de concevoir que les conseils donnés au Tasse par Léonore,
+au sujet de Lucrèce _Bendidio_ et du _Pigna_[338] eussent pour but ce
+voile mystérieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se
+figurer une sage et modeste princesse s'occupant à ce point d'un intérêt
+d'amour, qui lui était étranger.
+
+ [Note 338: Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.]
+
+Rappelons-nous les dernières volontés que le Tasse déposa, en partant
+pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait
+sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces déguisements du nom de
+Léonore[339], dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel
+fait à la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, _pour
+l'amour de lui_. N'y voyons-nous pas le vœu d'un jeune homme passionné,
+pour que si le sort dispose de lui dans une contrée lointaine, ses
+intérêts et sa mémoire puissent occuper après lui celle dont il emporte
+l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un poëte, était discret comme un
+chevalier. L'ami, dépositaire de ce testament, ignora sans doute
+lui-même la nature du sentiment qui l'avait dicté; nul autre ne fut
+admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrétion
+de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire
+d'éclat[340] n'avait aucun rapport à Léonore.
+
+ [Note 339: Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet,
+ sans doute fait à l'occasion d'un départ de Léonore pour la
+ campagne, ou d'un trop long séjour qu'elle y fit, est
+ nécessairement antérieur de plusieurs années à l'arrivée de
+ Léonore _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_ à la cour de Ferrare,
+ puisqu'elle n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en
+ France date de 1571.]
+
+ [Note 340: Ci-dessus, p. 204.]
+
+Ce n'étaient pas des indiscrétions que des pièces de vers dont la
+plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors même qu'elles
+portaient un nom sacré, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait
+dans la même cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les
+esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du _Manso_
+lui-même[341], sur celle qui en était l'objet. La galanterie des mœurs
+de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans conséquence pour les
+femmes du plus haut rang ces hommages poétiques, qui, ne les engageant à
+rien, les flattaient sans les compromettre.
+
+ [Note 341: _Vita del Tasso_, Nos. 35 et 41.]
+
+De tous les vers qui furent inspirés au Tasse par la princesse Léonore,
+ce qui dut peut-être la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il
+fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa
+_Jérusalem_. Tout le monde la reconnaît dans cette Vierge d'un âge mûr,
+pleine de hautes et royales pensées[342], dont la beauté n'a de prix à
+ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre à sa vertu; dont le
+mérite le plus grand est de cacher tout son mérite dans la retraite, et
+de fuir, seule et négligée, les louanges et les regards. On croit voir
+s'avancer Léonore elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux
+baissés, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fière, vêtue
+d'un air qui fait douter si elle est parée ou négligée, si c'est le
+hasard ou l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin que le
+Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: «Sa négligence est un
+artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343].» Mais on n'a
+pas fait assez d'attention à Olinde, à ce jeune amant aussi modeste
+qu'elle est belle, qui désire beaucoup, espère peu et ne demande
+rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de
+cette noble passion, n'ait voulu se représenter lui-même; que plus d'une
+fois il ne se fût fait une idée céleste du bonheur de mourir avec une
+femme adorée et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement
+cette occasion unique d'exprimer des vœux, qui peut-être en indiquaient
+d'autres qu'il n'aurait osé avouer de même? «O mort complètement
+heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et
+fortunées, si mon sein joint à ton sein, ma bouche collée à la tienne,
+j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant à défaillir en même temps, tu
+rends en moi tes derniers soupirs[345]!» Cet épisode est un défaut dans
+son poëme: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent
+pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, il l'avoua même, et
+refusa toujours de consentir à ce sacrifice; l'intérêt de la perfection
+de son ouvrage se tut devant un intérêt plus cher.
+
+ [Note 342:
+
+ _Vergine era fra lor di già matura
+ Verginità, d'alti pensieri e regi_, etc. (C. II, st. 14.)]
+
+ [Note 343:
+
+ _Di natura, d'amor, de' cieli amici
+ Le negligenze sue sono artificj_. (St. 18.)]
+
+ [Note 344:
+
+ _Ei, che modesto è sì com' essa è bella,
+ Brama assai, poco spera, e nulla chiede_. (St. 16.)]
+
+ [Note 345: St. 35.]
+
+Quelque dégagé des sens que cet attachement pût être, dès qu'il était
+passionné, il fut sujet à des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse
+livré pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la duchesse d'Urbin, à
+des distractions agréables[346] qui supposent entre Léonore et lui
+quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors appuie cette
+supposition; je ne crois même pas me tromper en y voyant les suites d'un
+mouvement jaloux. «Il n'avait point écrit à la princesse depuis
+plusieurs mois[347], _plutôt par défaut de sujet que de volonté_; il lui
+envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, _croyant se rappeler_ qu'il
+lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet
+ne ressemblera point _aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est
+maintenant dans l'habitude d'entendre_; il est aussi dépourvu d'art et
+de pensées _qu'il l'est lui-même de bonheur. Dans l'état où il est, il
+ne pourrait venir de lui rien autre chose_. (Nous avons cependant vu
+qu'il n'était point alors aussi à plaindre.) Il lui envoie pourtant ces
+vers; et bons ou mauvais, _il croit qu'ils feront l'effet qu'il désire_.
+Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement
+si vide de pensées, _il ait pu donner place dans son cœur à quelque
+amour_; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui
+soit personnel, mais à la prière _d'un pauvre amant, qui, brouillé
+quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forcé de se rendre
+et de demander grâce_[348].» Dans le sonnet, le poëte s'adresse au
+Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le
+défendre contre les armes de l'amour, et qui est déjà presque vaincu....
+«Téméraire! demande plutôt la paix. Je crie merci; je tends une main
+languissante; je ploie le genou; je présente à nu ma poitrine. Si
+l'Amour veut combattre encore, que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle
+m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse
+tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang versé un
+triomphe.»
+
+ [Note 346: Ci-dessus, p. 190.]
+
+ [Note 347: _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 180.]
+
+ [Note 348: _Il quale essendo stato un pezzo in collera con la
+ sua donna, ora non potendo più, bisogna che si renda e che dimandi
+ mercè_. (_Ub. supr._)]
+
+ [Note 349: _Colei_, celle qu'il ne nomme pas.]
+
+Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon sens, une révélation
+importante. _Serassi_ qui les a publiés le premier[350], a fort bien
+entendu que ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce moment dans
+l'habitude d'entendre, étaient ceux du _Pigna_ et du _Guarini_, tous
+deux admis concurremment à lire à cette princesse leurs compositions
+poétiques[351]. Mais voici ce qu'il est aisé d'y voir de plus. Le
+_Guarini_, alors attaché à cette cour et qui se piqua toujours de
+rivalité avec le Tasse, était, sans nul doute, celui dont les assiduités
+et peut-être les vers lui avaient donné de l'ombrage; il avait voulu
+l'écarter; ayant trouvé de la résistance, il s'était piqué; il était
+parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-là pour _Castel-Durante_
+avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y menait l'avait étourdi quelque
+temps. Il avait passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore; mais la
+colère qu'il avait trop écoutée s'était affaiblie; l'amour avait repris
+son empire; il brûlait de revenir, et il se faisait précéder par un
+sonnet, qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait
+aucun si elles étaient autrement. Il composait sûrement alors de plus
+beaux vers et plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les aimait;
+et cette fable _d'un pauvre amant_ auquel il prétend servir
+d'interprète, est la même dont il avait déjà voilé son secret lorsqu'il
+partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les
+plus claires de la passion du Tasse pour Léonore ce que le bon
+_Serassi_, qui n'en savait pas davantage, a donné pour un témoignage,
+_qui doit lever tous les doutes_, de son indifférence pour elle et de sa
+froideur.
+
+ [Note 350: _Loc. cit._]
+
+ [Note 351: _Ibidem_, p. 182.]
+
+Cette passion qui était dans l'imagination, autant que dans le cœur, dut
+recevoir, à une époque malheureuse pour le Tasse, les mêmes degrés
+d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons
+cependant vu que sa piété, ou du moins le sentiment de crainte qui
+l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour.
+Depuis la fièvre qu'il eut, à la suite des fêtes données au roi de
+France à Ferrare[352], et l'accès passager, mais violent de l'année
+suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut jeté par les premières
+corrections de son poëme, et depuis que le fantôme de l'inquisition
+l'eut obsédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans
+son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie à l'autre,
+des rivages de Naples et de _Sorrento_ au pied des Alpes. Quoique
+d'autres intérêts le rappelassent toujours à Ferrare, croit-on que cet
+amour, ne fût-il devenu après tant d'années qu'une simple habitude du
+cœur, n'était pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses
+lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de
+ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de
+s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans un temps où toutes
+les autres affections portaient à son cerveau des impressions si vives
+et si brûlantes, celle-là seule restait-elle éteinte ou refroidie?
+
+ [Note 352: En 1574.]
+
+Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempéré
+l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la santé la plus
+florissante en avait dû faire de plus sensibles sur une complexion aussi
+faible que celle de Léonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors
+de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus
+forts accès de son mal, sa raison fut égarée, jamais entièrement perdue;
+ses sentiments s'exaltèrent, mais ne se dénaturèrent point;
+habituellement discret, quoique frappé depuis long-temps de vertiges,
+il n'y a nulle apparence qu'il se fût oublié tout à coup à une telle
+époque, au point de forcer le duc son bienfaiteur à sévir durement
+contre lui; il n'y en a donc aucune à l'un des motifs qu'on a donnés de
+sa réclusion dans l'hôpital Sainte-Anne et de sa longue détention.
+Muratori l'a voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il raconte[353]
+qu'il avait connu, dans sa première jeunesse, un vieil abbé _Carretta_,
+qui avait été, dans la sienne, secrétaire du célèbre _Tassoni_, auteur
+de _la Secchia rapita_. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce
+_Carretta_ lui avait dit en avoir appris la cause, soit du _Tassoni_
+même, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et
+cette cause la voici:
+
+«_Torquato_ se trouvant à la cour, où était le duc Alphonse avec les
+princesses ses sœurs, s'approcha de Léonore pour répondre à une question
+qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique,
+lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna
+tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents, et leur dit:
+_Voyez quel malheur il est arrivé à un si grand homme! il est tout d'un
+coup devenu fou_.
+
+ [Note 353: Lettre à _Apostolo Zeno_, 28 mars 1735, en lui
+ envoyant des lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise
+ en douze volumes in-4º., t. X de cette édition.]
+
+Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus
+graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de
+le traiter de fou, il le fît conduire à l'hôpital où les véritables fous
+étaient traités à Ferrare[354].»
+
+ [Note 354: _Loc. cit._, p. 240.]
+
+_Serassi_, avec raison cette fois, rejette ce récit comme une fable. A
+tous les motifs que nous avons déjà de n'y pas croire, ajoutons que le
+fait ainsi raconté suppose un tranquille état de choses, un cercle
+ordinaire à la cour, où le Tasse est présent, et si à son aise qu'il se
+laisse aller à la distraction la plus étrange; tandis qu'au contraire la
+cour était en fêtes, qu'après une absence de plusieurs mois, il y
+revenait sans être attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y
+faire écouter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant
+dans sa tête et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calmé,
+amena cette éruption de reproches, d'imprécations et d'injures que le
+duc n'eut pas la générosité de pardonner. Le premier pas fait dans cette
+voie indigne de lui entraîna tous les autres. Il persista dans sa dureté
+et dans son injustice par cela seul qu'il avait été dur et injuste. Une
+fausse honte et peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. Quoi
+qu'il en soit, il résulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse
+pour la princesse Léonore n'entra pour rien dans les motifs de sa
+disgrâce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec
+toutes les autres causes que nous avons observées, et celles que nous
+observerons encore, au désordre de la raison du Tasse et à cette somme
+d'infortunes dont il fut accablé.
+
+Ce désordre de son esprit ne fut point une véritable folie, mais un
+délire qui avait ses accès et ses repos, un effet de plusieurs causes
+réunies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques
+étaient dans une constitution où dominaient deux dispositions
+habituelles et diverses, de quelque manière que la physiologie veuille
+les appeler. L'une portait à son cerveau des images du plus grand éclat
+et d'une vivacité prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les
+attristait, les teignait de mélancolie. Placez une tête ainsi constituée
+dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la poésie, la
+passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie
+platonicienne; assiégez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin
+devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le
+joug d'une longue et dure captivité, comment voulez-vous qu'elle résiste
+à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale,
+l'équilibre de la raison? Une mélancolie presque habituelle, une
+exaltation subite à la présence de tout objet capable de l'exciter, des
+vertiges, des accès de délire, et dans cet état, des illusions
+semblables à la folie, des apparitions, des fantômes s'empareront donc
+souvent d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et aussi sage
+qu'élevé.
+
+Une autre cause (et pourquoi une vaine délicatesse m'ordonnerait-elle de
+la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau;
+c'était la fermentation des sens. Le Tasse était tendre et passionné;
+mais il était pieux et habituellement chaste. Le _Manso_ qui le vit
+pendant plusieurs années dans la plus grande intimité, compte parmi ses
+vertus la continence[355]. Même dans sa première jeunesse, il n'avait eu
+aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi réservé dans ses mœurs
+que dans ses discours. Peut-être même depuis, dans ses plus grands
+succès auprès des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour
+peu qu'elles le voulussent bien, à un commerce de sentiment et de
+galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Manso_ tenait de sa
+propre bouche que depuis sa réclusion à Sainte-Anne, c'est-à-dire depuis
+l'âge de trente-cinq ans, il avait été entièrement chaste[356]. Il ne
+paraît point que la nature l'eût constitué pour l'être; la nature, quoi
+qu'on fasse, réclame impérieusement ses droits, et l'on a vu des hommes
+jetés, sans aucune autre cause, dans un état pareil à celui du
+Tasse[357]; mais il n'en est peut-être aucun sur qui tant d'infortunes
+se soient réunies à la fois.
+
+ [Note 355: _Vita del Tasso_, Nº. 148.]
+
+ [Note 356: _Loco cit._]
+
+ [Note 357: Cette cause ne souffre point ici d'autres
+ explications. On dit qu'elle est comptée pour l'une des plus
+ fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en général
+ M. Black s'est appliqué particulièrement à traiter cette partie de
+ son sujet. Il annonce même, dit-on, dans sa Préface le dessein
+ d'entrer à cet égard dans des détails qui puissent éclairer les
+ médecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-être
+ est-il médecin lui-même; sans cela, ces détails pourraient bien
+ n'être propres à autre chose qu'à éclairer les gens de l'art.]
+
+Un nouveau malheur, mais qu'il prévoyait et redoutait depuis long-temps,
+vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa _Jérusalem_ furent imprimés
+à Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes
+grossières, d'après une copie très-imparfaite que le grand-duc de
+Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laissée à la
+disposition de _Celio Malaspina_, l'un de ses gentilshommes, qui en fit
+cet indigne usage. Il ne s'en cacha même pas, se nomma effrontément au
+titre du livre, dédia cette édition à un sénateur de Venise, et obtint
+pour la publier le privilége de la république. Le Tasse outré, comme on
+le peut croire, et profondément affligé de ce larcin, se plaignit au
+sénat du privilége qu'il avait accordé.
+
+ [Note 358: 1580.]
+
+Il se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague de la facilité
+qu'avait eue le grand-duc et du tort irréparable qui en résultait pour
+lui. Mais le mal était fait, et après cette première explosion, il se
+remit à chercher dans le travail un remède à l'ennui de sa solitude, et
+une consolation parmi tant de sujets de tristesse.
+
+Il écrivit alors son beau dialogue du _Père de famille_, dont il tira le
+sujet de la réception qui lui avait été faite et de ce qu'il avait vu,
+dit et entendu dans la maison hospitalière de ce bon gentilhomme, entre
+Novarre et Verceil[359]; il le dédia à son ami Scipion de Gonzague[360].
+Il rassembla ensuite toutes les poésies qu'il avait composées depuis
+deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui étaient toutes
+intéressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les
+dédia aux deux princesses, sœurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin
+parut sensible à cet hommage du Tasse, et ressentit quelque piété de ses
+malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire, ni ces poésies, ni cette
+dédicace; elle était déjà depuis long-temps attaquée d'une maladie
+grave, qui était alors à son dernier période, et dont elle mourut
+quelques mois après[362]. On a remarqué que le Tasse, qui ne laissait
+passer presque aucune occasion de cette espèce sans payer un tribut
+poétique à la mémoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne
+fit point de vers sur la mort de cette Léonore qu'il paraît avoir tant
+aimée; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses
+Œuvres, soit qu'il fût mécontent de la froideur qu'elle lui avait
+témoignée dans ses infortunes, soit qu'il fût en ce moment trop occupé
+de ses infortunes mêmes pour être aussi affecté de cette perte qu'il
+l'eût été dans un autre temps.
+
+ [Note 359: Voyez ci-dessus, p. 221.]
+
+ [Note 360: Septembre 1580.]
+
+ [Note 361: 20 novembre, _idem._]
+
+ [Note 362: 10 février 1581.]
+
+Cet _Angelo Ingegneri_, dont l'amitié lui avait été si utile à Turin,
+lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possédait une copie de
+la _Jérusalem délivrée_, qu'il avait faite sur un manuscrit corrigé de
+la main du Tasse. Quand il eut vu paraître l'édition informe et tronquée
+de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant
+imprimer son poëme d'après cette copie authentique et nécessairement
+plus régulière. Il en fit faire à la fois deux éditions, l'une à
+_Casalmaggiore_, l'autre à Parme[363], et les dédia toutes deux au duc
+de Savoie, Charles Emanuel, qui en témoigna la plus grande satisfaction
+à l'éditeur.
+
+ [Note 363: La première in-4º, la seconde in-12.]
+
+Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de
+service rendu par _Ingegneri_ au Tasse. Mais cet infortuné n'existait-il
+donc plus au monde? Dans cet hôpital où il était détenu, non à sa honte,
+mais à la honte éternelle de ceux qui l'y avaient jeté, ne
+correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec
+lui? Comment un ami prétendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi
+de son bien? C'était, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il
+pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? Et sa fortune, sa propriété
+sacrée n'était-elle donc rien pour l'amitié? Un ami avait-il le droit de
+disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique
+ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il eût d'assurer son
+indépendance et d'échapper à la pauvreté? Il faudrait que les grâces et
+les faveurs du duc de Savoie se fussent dirigées sur l'auteur en même
+temps que sur l'éditeur de la _Jérusalem_; il faudrait surtout que le
+produit des deux éditions eût été religieusement compté au Tasse, pour
+que cette double publication ne fût pas un vol manifeste et la violation
+de tous les droits.
+
+Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait
+seulement que les deux éditions furent enlevées en peu de jours[364],
+tant l'impatience du public était grande; que _Malespina_, éditeur de
+celle de Venise, vaincu par _Ingegneri_, le vainquit à son tour, en en
+donnant une nouvelle, d'après une copie encore plus complète du poëme
+entier[365]; cette édition s'étant rapidement épuisée, il en donna
+presque aussitôt une plus correcte et plus complète encore[366], sans
+que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les délices et excitait la
+curiosité de l'Italie entière, fût même consulté sur rien. Enfin un
+jeune Ferrarais[367], attaché à la cour et intimement lié avec le Tasse,
+entreprit de publier une édition de la _Jérusalem_, supérieure à toutes
+celles qui avaient paru. Il eut la faculté de consulter l'original
+corrigé par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme
+il le fit, le Tasse lui-même. Cette édition parut donc à Ferrare[368],
+dédiée au duc Alphonse et présentée expressément à ce prince, au nom de
+son malheureux auteur. Mais la précipitation qu'on y avait mise y ayant
+introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empêchèrent pas d'être aussi
+rapidement débitée que les autres, le même éditeur la fit suivre
+immédiatement d'une nouvelle[369], la première, selon Fontanini[370],
+que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore
+surpassée, trois mois après, par une édition de Parme[371], où la
+_Jérusalem délivrée_ parut enfin telle qu'elle est restée, et qui a
+servi de règle et de modèle à toutes les éditions suivantes[372]. Il est
+donc vrai que dans cette seule année, il y en eut sept en Italie, et
+qu'il en avait même paru six dans le cours des six premiers mois.
+
+ [Note 364: _Serassi_, p. 300.]
+
+ [Note 365: Venetia, 1581, in-4º.]
+
+ [Note 366: _Ibid._, 1582, in-4º.]
+
+ [Note 367: _Febo Bonnà._]
+
+ [Note 368: Juin 1581.]
+
+ [Note 369: Juillet 1581.]
+
+ [Note 370: _Aminta difeso._]
+
+ [Note 371: Toujours 1581.]
+
+ [Note 372: Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite
+ d'après des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques
+ avantages, à certains égards, sur la seconde de Ferrare, tandis
+ qu'à certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'édition de
+ Mantoue.]
+
+Au milieu de cette gloire, au bruit de ces éloges, de ces
+applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les
+éditeurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le
+pauvre Tasse languissait dans une dure captivité, négligé, méprisé,
+malade, et privé des choses les plus nécessaires aux commodités de la
+vie. Les ministres des volontés du duc ajoutaient sans doute à la
+sévérité de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui
+donnaient, ils semblaient s'étudier à le donner hors de temps et
+lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni désir. Ce qui lui était le plus
+insupportable dans sa prison, c'était d'être sans cesse détourné de ses
+études par les cris désordonnés dont l'hôpital retentissait, et par des
+bruits capables, comme il le disait lui-même[373], d'ôter le sens et la
+raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet état vraiment
+déplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui
+toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en
+passant à Ferrare. Il en fut si frappé que, de retour en France, il
+consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reçue. On le lui
+avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui
+l'étourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il méconnaissait,
+et ses ouvrages, et lui-même; et il l'avait cru[374]. Se figure-t-on
+quels devaient être l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse,
+montré à des étrangers, dans sa loge, comme un insensé?
+
+ [Note 373: Dans une lettre à _Maurizio Cataneo_.]
+
+ [Note 374: «J'eus, dit-il, plus de despit encore que de
+ compassion de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à
+ soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans
+ son sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez
+ et informes.» (_Ess. de Montaigne_, l. II, c. 13.) Il est à
+ remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 à Ferrare, en se
+ rendant à Rome, et qu'il avait publié cette année-là même en
+ France les deux premiers livres de ses _Essais_. Il y fit, depuis,
+ un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le
+ chap. 12 du second livre.
+
+ «Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit à Milan en 1582.... lui
+ donna l'occasion de se lier d'amitié avec _Goselini_ qui, dans une
+ de ses lettres, dit qu'Alde, après l'avoir quitté, passa à Ferrare
+ où il vit l'infortuné _Torquato Tasso_ dans l'état le plus
+ déplorable, _non per lo senno, del quale gli parve al lungo
+ ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e
+ fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta_, etc.
+
+ (Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)]
+
+L'infortuné demandait avec instance qu'on adoucît au moins ces rigueurs
+inutiles, et tâchait de se persuader à lui-même qu'elles étaient
+ignorées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en effet. Tant de
+mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent!
+Mais son indifférence, même dans ce cas, serait-elle excusable? Et
+comment pouvait-il supporter l'idée de retenir dans les fers celui qui
+faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans
+l'Italie, dans l'Europe entière? Comment n'avait-il pas couru briser ses
+chaînes, en relisant, dans l'édition qui lui avait été dédiée, cette
+invocation sublime et touchante: «Toi magnanime Alphonse[375], toi qui
+me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un
+étranger errant, agité, presque englouti parmi les rochers et les flots,
+accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un vœu à tes
+autels?--Et c'était lui, c'était ce dur et impitoyable Alphonse qui
+l'avait repoussé dans le gouffre, et qui l'y tenait plongé!
+
+ [Note 375: C. I, st. 14.]
+
+Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espèce de
+cachot où le Tasse était comme enseveli depuis deux ans, on lui donnât,
+dans le même hôpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pût s'y
+promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans
+ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de
+génie que des barbares s'obstinaient à traiter comme un fou. Il dut cet
+adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague
+et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à Ferrare,
+l'avaient visité dans sa prison. Cette visite et son heureux résultat
+ranimèrent les espérances du Tasse; il se flatta même d'être libre sous
+peu de jours; mais sa patience avait encore de longues épreuves à subir.
+Cependant il eut, peu de temps après, de nouvelles consolations. La
+duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa
+part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance.
+La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa
+et Carrara, fut tellement enthousiasmée de la lecture de la _Jérusalem_,
+qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de
+Sainte-Anne à sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour.
+Plusieurs dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, se
+trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu
+de cette société charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il
+l'était avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journée des
+espérances et quelques doux souvenirs.
+
+ [Note 376: _Ippolito Bosco_.]
+
+ [Note 377: Le nom de cette _villa_ était _Madaler_.]
+
+Mais l'année entière s'écoula sans autre changement à son sort. Les
+Muses étaient son seul recours. Quand sa santé lui permettait le
+travail, ses études n'étaient interrompues que par des visites, que
+plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie
+s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de
+Sainte-Anne les forçait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et
+son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de
+plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son
+poëme continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui
+renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'éloignait
+toujours.
+
+L'année 1583 se passa encore de même: mais ensuite les sollicitations du
+cardinal _Albano_, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres
+personnes du plus grand crédit auprès du duc, devinrent si pressantes,
+qu'un jour qu'il était entouré de chevaliers français et italiens, il
+fit appeler le Tasse, le reçut avec bonté, même avec amitié, et lui
+promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna
+dès-lors qu'on ajoutât à son logement plusieurs pièces; il lui permit de
+sortir de temps en temps, accompagné seulement de quelqu'un qui répondît
+de lui. Le Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des plus
+distinguées de Ferrare; il y goûtait l'un des plaisirs qu'il avait
+toujours le plus aimé, celui d'une conversation animée, sur des sujets
+de littérature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et
+l'on trouve dans plusieurs dialogues composés à cette époque[378], des
+traces de ces conversations intéressantes. Pendant le carnaval de cette
+année, deux de ses amis[379] le menèrent voir les mascarades, espèce
+d'amusement qu'il avait toujours aimé. Il vit encore avec plaisir ces
+joutes, ces tournois, où une foule de chevaliers, diversement et
+richement armés, combattaient avec autant de bonne grâce que de valeur,
+sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement parées[380].
+
+ [Note 378: Dans _Beltramo, ovvero della Cortesia_; _il
+ Malpiglio, ovvero della Corte_; _il Ghirlinzone, ovvero dell'
+ epitaffio_, et _la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana_.]
+
+ [Note 379: _Ippolito Gianluca_ et _Alberto Parma_.]
+
+ [Note 380: C'est à cette occasion qu'il écrivit son ingénieux
+ dialogue intitulé: _il Gianluca, ovvero delle Maschere_. Il en fit
+ peu de temps après deux autres, _il Malpiglio_ et _il Rangone_; il
+ composait en même temps de nouvelles poésies, revoyait et
+ corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en
+ octobre 1584, à Scipion de Gonzague, pour qu'il les fît imprimer.]
+
+Mais avant la fin de cette année même, ces légères douceurs lui furent
+toutes retirées, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba
+dans le même isolement, les mêmes privations et le même désespoir
+qu'auparavant.
+
+Il était dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit éclater contre lui
+l'orage le plus imprévu et le plus terrible. La sensation que son poëme
+venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire naître quelques
+écrits. Il en avait paru un d'Horace _Lombardelli_, où quelques
+réflexions critiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges[381]. Le Tasse y
+avait répondu[382], avait remercié _Lombardelli_ de ses éloges, et
+réfuté, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. _Lombardelli_
+ayant insisté, le Tasse tint ferme, développa ses premières raisons, et
+répondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de _Camillo
+Pellegrino_, sur la poésie épique[383]. Cet écrit, où le Tasse était
+élevé infiniment au-dessus de l'Arioste, où on lui donnait tout
+l'avantage du côté du plan, des mœurs et du style, mit toute l'Italie en
+rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste
+jetèrent les hauts cris; ceux qui crièrent le plus fort furent les
+académiciens de _la Crusca_[384]. Ils répondirent au dialogue du
+_Pellegrino_. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en
+littérature, qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé à la
+rédaction de cet écrit. L'académie, ou plutôt en son nom le chevalier
+_Lionardo Salviati_, sous le titre de l'_Infarinato_ et _Sebastiano de'
+Rossi_, sous celui de l'_Inferigno_, prirent avec une sorte de fureur la
+défense du _Roland furieux_, et saisirent avidement ce prétexte pour
+déchirer la _Jérusalem délivrée_ et son auteur.
+
+ [Note 381: Lettre à _Maurizio Cataneo_, septembre 1581.]
+
+ [Note 382: Juillet 1582.]
+
+ [Note 383: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, _Firenze_,
+ _Sermartelli_, 1584, in-8º.]
+
+ [Note 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire
+ encore de cette célèbre académie, rétablie depuis peu et à
+ laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-après,
+ page 320.]
+
+Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que
+l'instrument, avait été très-bien avec le Tasse. Dès le temps où
+celui-ci commençait à consulter ses amis sur son poëme, _Salviati_ en
+ayant vu quelques chants lui écrivit pour l'en féliciter, et lui promit
+d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote
+qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui
+dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reçut
+de lui de nouvelles félicitations et de nouveaux éloges. Il n'y aurait
+rien de moins honorable pour _Salviati_ que les motifs que l'on donne à
+ce changement de conduite. Il était pauvre, chargé de dettes, et
+récemment privé d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite.
+Il avait dessein de s'attacher à la cour de Ferrare. «Il est
+très-probable, dit _Serassi_[386], qu'il saisit cette occasion
+d'acquérir les bonnes grâces du duc et la faveur des nobles ferrarais en
+se mettant à défendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à
+censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien
+avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient
+le plus d'influence sur l'esprit du maître.» Je ne sais si cela est en
+effet aussi probable, mais cela serait souverainement lâche; il faut
+savoir être pauvre et se passer de la faveur plutôt que de descendre
+jamais à une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont
+l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans
+avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement
+sans en donner aucune preuve.
+
+ [Note 385: _Jacopo Boncompagno._]
+
+ [Note 386: _Vita del Tasso_, p. 334.]
+
+_Salviati_ n'attaqua point à visage découvert un malheureux, un ami, un
+homme de génie qu'il avait hautement comblé de louanges; il se couvrit
+du nom de l'académie de _la Crusca_. Cette académie, devenue depuis si
+justement célèbre, était alors à ses premiers commencements. Ce n'était
+qu'une réunion de quelques beaux esprits et de poëtes joyeux qui
+s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantôt chez l'un d'entre
+eux, tantôt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprès
+pour leurs séances et des morceaux de prose ou de poésie burlesque[388].
+Ils n'avaient encore publié que deux écrits, dont les titres plaisants
+n'annoncent point un corps littéraire destiné à faire autorité[389].
+Lorsque _Salviati_ voulut les faire agir, il commença par faire nommer
+secrétaire de l'académie _Bastiano de' Rossi_, sa créature, et avec un
+certain nombre d'académiciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce
+complot, il se mit à examiner le dialogue du _Pellegrino_, à rédiger
+avec le secrétaire et à publier, au nom de l'académie, la critique la
+plus injurieuse et la plus mordante[390].
+
+ [Note 387: Leurs premières réunions datent de 1582.]
+
+ [Note 388: _Anton. Franc. Grazzini_, dit le _Lasca_, était le
+ plus célèbre; c'était lui qui avait formé cette réunion; elle
+ n'était d'abord que de cinq; _Salviati_ fut le sixième, et fit de
+ cette réunion une académie. Le titre qu'elle prit, les noms que
+ ses membres se donnèrent, et plusieurs des mots dont elle se
+ servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces
+ signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa
+ dès-lors de passer à l'examen, et les écrivains et même la langue.
+ La _crusca_ est le son qu'elle voulait séparer de la farine; le
+ _frullone_ qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa
+ devise: _Il più bel fior ne coglie_, sous l'emblème de ce que fait
+ cet instrument, désigne ses opérations sur les ouvrages d'esprit.
+ Elle appela crible et tamis, _vaglio_ et _staccio_, l'examen
+ qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le résultat de cet
+ examen, elle y mit les titres de _vagliata_, _stacciata_,
+ _cruscata_, etc. Enfin, ses membres se nommèrent _l'infarinato_,
+ l'enfariné; _l'inferigno_, le pain bis; _lo smaccato_, l'écrasé,
+ _lo stritolato_, le broyé, etc., toujours pour rappeler les
+ opérations de la mouture. Cela nous paraîtrait ridicule en France,
+ et ne l'était point en Italie, où toutes les académies prenaient
+ des titres différents et donnaient à leurs membres et à leurs
+ travaux des noms analogues à ces titres. On peut seulement
+ observer que cette nouvelle académie aurait dû s'appeler _del
+ Frullone_, ou _della Staccio_, et non pas _della Crusca_, en un
+ mot prendre son nom de l'instrument qui sépare, et non de la chose
+ séparée.]
+
+ [Note 389: Le premier de ces deux écrits avait pour objet un
+ sonnet du _Berni_, et était intitulé: _Lezione avvero Cicalamento
+ di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia
+ della Crusca sopra 'l sonetto_: Passere e Beccafichi magri
+ arrosto. _Firenze_, 1583, in-8°. Le second, dont _Salviati_ était
+ l'auteur, avait pour titre: _Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver
+ paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico
+ Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca_, etc.
+ Firenze, 1584, in-8°.]
+
+ [Note 390: Elle était intitulée: _Degli accademici della
+ Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l
+ dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima,
+ Firenze_, 1584, in-8°. Il parut, peu de temps après, un autre
+ écrit intitulé: _Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato
+ l'inferigno_ _accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella
+ quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia
+ di Camillo Pellegrino_, etc. _Firenze, a istanza degli accademici
+ della Crusca_, 1585, in-12. Le ton y est le même que dans le
+ premier.]
+
+Le Tasse, attaqué sans ménagement, répondit avec une modération, une
+modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses
+adversaires[391]. Le sentiment qui règne dans sa réponse, sa piété pour
+son père[392], son admiration pour les anciens, ses égards pour
+l'Arioste, la singularité même de quelques-unes de ses défenses, les
+formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir,
+font de cette réponse un morceau des plus précieux pour l'histoire de la
+littérature moderne. L'académicien avait trop évidemment tort pour qu'il
+lui fût possible de répliquer par des raisons: il prit le parti du
+sarcasme, et presque des injures[393]. _Pellegrino_ soutint[394] ce
+qu'il avait avancé; d'autres écrivains[395] se jetèrent dans la mêlée et
+rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet
+ordinaire; il fit oublier les critiques et les réponses: le poëme seul
+est resté.
+
+ [Note 391: Il répondit d'abord à la lettre de _Bastiano de'
+ Rossi_, mais sans lui adresser sa réponse, et même sans l'y
+ nommer. _Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca_,
+ etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu'à l'académie, et c'est
+ avec tant d'égards, de bon sens et de gravité, que cette réponse
+ resta sans réplique.]
+
+ [Note 392: L'académie, ou plutôt _Salviati_, avant d'attaquer
+ la _Jérusalem_ du Tasse, avait commencé par dire beaucoup de mal
+ de l'_Amadigi_ de son père. Il le traitait avec le dernier mépris,
+ et le mettait au-dessous, non-seulement du _Roland_ de l'Arioste,
+ mais du _Morgante_ du _Pulci_. Le Tasse parut avoir principalement
+ pris la plume pour défendre la mémoire et le poëme de son père. Sa
+ réponse est intitulée: _Apologia in difesa della Gerusalemme
+ liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici
+ della Crusca_, etc., Mantova, 1585, in-12.]
+
+ [Note 393: _Della infarinata, accademico della Crusca,
+ risposta all' apologia di Torquato Tasso_, etc. Firenze, 1585,
+ in-8°.]
+
+ [Note 394: _Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli
+ accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica
+ poesia_, etc., _in vico equense_; 1585, in-8°.]
+
+ [Note 395: _Niccolò degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio
+ Guastavini_, etc.]
+
+Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, où l'on
+montrait tant d'animosité contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est
+qu'un neveu de ce grand poëte, poëte lui-même, Horace Arioste, champion
+né de son oncle, mais en même temps admirateur et ami du Tasse, sut
+défendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet
+esprit de justice et de modération, si rare dans les querelles
+littéraires; et sans vouloir rien décider entre ces deux célèbres
+rivaux, avança le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question
+si souvent débattue, c'est que le genre de leurs poëmes, et le système
+de leurs styles sont si différents, qu'il n'y a point entre eux de
+comparaison à faire.
+
+Si la modération est un mérite dans ces luttes de l'amour-propre, il
+était bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps,
+une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivité
+devaient aigrir et exaspérer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa liberté
+l'occupaient encore plus que la défense de son poëme. Il avait, pour
+ainsi dire, épuisé les recommandations et les protections les plus
+puissantes. Le pape Grégoire XIII, le cardinal _Albano_, la grande
+duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de
+Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le
+sensible et fidèle Scipion, avaient inutilement sollicité le duc
+Alphonse. La cité de Bergame, patrie primitive du Tasse, était
+intervenue, avait adressé au duc une supplique présentée par un de ses
+premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire
+intéressante pour la maison d'Este, et que ses souverains désiraient
+depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de
+Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y
+languir. Quelle pouvait être la cause de ces rigueurs prolongées outre
+mesure, et de cet endurcissement? _Serassi_ nous le dit avec sa naïveté
+ordinaire. «Véritablement le duc aurait volontiers cédé à tant de
+prières et mis le Tasse en liberté, mais réfléchissant que les poëtes
+sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, dès
+qu'il se trouverait libre, ne voulût se servir d'une arme aussi
+formidable que sa plume, pour se venger de sa longue détention et de
+tous les mauvais traitements qu'il avait reçus; il ne pouvait donc se
+résoudre à le laisser sortir de ses états, sans s'être assuré auparavant
+qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus à lui et à sa
+maison[397].»
+
+ [Note 396: _Genus irritabile vatum_.]
+
+ [Note 397: _Serassi_ est plus naïf encore dans ces dernières
+ expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de
+ Ferrare trop ridicule. Le texte dit: _Ch' ei non tenterebbe cosa
+ alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe,
+ com' egli era_. (_Vita del Tasso_, p. 369.)]
+
+Les forces physiques et morales de l'objet de ces lâches appréhensions
+se détruisaient cependant de plus en plus. Cette tête ardente, que la
+solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait à mesure que le
+corps s'affaiblissait[398]. Aux accès de mélancolie sombre, ou de délire
+passager, qu'il avait souvent éprouvés, à ces attaques de folie qu'il
+reconnaît lui-même pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais
+cette démence absolue dans laquelle on le prétendait tombé, se
+joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit
+follet qui se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses papiers,
+et à lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions
+nocturnes, des flammèches qu'il voyait briller, des étincelles qu'il
+sentait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épouvantables qu'il
+imaginait entendre, tantôt des sifflements, des tintements de cloches,
+des coups d'horloge qui se répétaient pendant une heure. Dans son
+sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'éveillant,
+il se trouvait tout brisé. «J'ai craint, écrivait-il[400], le mal caduc,
+la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tête,
+d'intestins, de côté, de cuisses, de jambes; j'ai été affaibli par des
+vomissements, par un flux de sang, par la fièvre. Au milieu de tant de
+terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est
+apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle
+brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point désespérer de sa
+grâce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait être une pure
+imagination; car je suis frénétique, presque toujours troublé par des
+fantômes, et plein d'une excessive mélancolie; cependant, par la grâce
+de Dieu, je puis refuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, selon
+la remarque de Cicéron, est l'opération d'un esprit sage; je dois donc
+plutôt croire que c'est véritablement un miracle.» Quelqu'idée que l'on
+ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espèce, on ne peut
+voir, sans être profondément ému, tant de souffrances, et dans un si
+grand génie, tant de bonne foi et de simplicité.
+
+ [Note 398: Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus
+ grand détail dans sa lettre au médecin _Mercuriale_, publiée par
+ _Serassi_, p. 324.]
+
+ [Note 399: Lettre à son ami _Maurizio Cataneo_. Je pourrais
+ tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimées dans ses
+ Œuvres, beaucoup de détails sur l'esprit follet et sur les autres
+ visions qui obsédaient cet esprit malade; mais elles affligent le
+ mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y
+ appesantir.]
+
+ [Note 400: A _Maurizio Cataneo_.]
+
+Il fut encore plus fermement persuadé peu de temps après. Attaqué d'une
+fièvre ardente, dès le quatrième jour il donna des craintes pour sa vie;
+les médecins en désespérèrent au septième; réduit à un tel état de
+faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun médicament, ni se
+soulever même dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec
+tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit
+_Serassi_, le guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant.
+Un vœu de pélerinage à Mantoue et à Lorette, fut l'expression de sa
+reconnaissance, et pour ne la pas témoigner seulement en homme dévot,
+mais en poëte, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par
+un madrigal[402] qui sont imprimés dans ses Œuvres.
+
+ [Note 401: _Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta_, etc.]
+
+ [Note 402: _Non potea la natura e l'arte omai_, etc.]
+
+Un autre miracle plus difficile eût été que le duc Alphonse, instruit du
+déplorable état où il avait fait tomber ce grand homme, se laissât enfin
+fléchir; mais ce ne fut point la pitié qui le toucha, c'est qu'il trouva
+les garanties qu'il attendait pour être juste, ou plutôt pour cesser
+d'être barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait
+épousé la sœur, se résolut à lui demander la personne du Tasse, en lui
+promettant sur son honneur de le retenir à Mantoue auprès de lui, et de
+le garder de manière qu'il n'y eût jamais rien à en craindre. La liberté
+fut enfin accordée, et le Tasse sortit de Sainte-Anne[403], après sept
+ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle
+captivité. Il partit de Ferrare avec le prince, son libérateur, sans
+avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de congé qu'il lui fit
+demander, et qu'il désirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le
+cœur humain, on conçoit également ce désir et ce refus.
+
+ [Note 403: Le 5 ou le 6 juillet 1586.]
+
+
+
+SECTION III.
+
+_Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne jusqu'à sa
+mort._
+
+
+L'accueil que le Tasse reçut à Mantoue était propre à lui faire oublier
+ses disgrâces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un
+logement commode, et ordonna qu'on lui fournît toutes les nécessités et
+toutes les commodités de la vie. Le prince qui l'avait amené le fit
+habiller décemment; enfin, les ministres et toute la cour, à l'exemple
+du duc et de son fils, le comblèrent de prévenances et de marques
+d'égards. Cela n'empêcha point qu'il ne continuât à ressentir de temps
+en temps les mêmes désordres de tête, les mêmes accès de mélancolie et
+de frénésie; que son affaiblissement ne fût à peu près le même, et qu'il
+ne se plaignît surtout d'avoir presque entièrement perdu la mémoire.
+Malgré cela, il reprit ses travaux littéraires, retoucha plusieurs de
+ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux[404]. Inspiré
+par un sentiment de piété filiale, il retoucha ce que son père avait
+laissé du _Floridante_, poëme tiré d'un épisode d'_Amadis_[405], suppléa
+ce qui y manquait, le fit imprimer à Bologne et le dédia au duc de
+Mantoue[406]. Enfin, il acheva, ou plutôt il refondit entièrement une
+tragédie qu'il avait commencée autrefois[407], et lui donna pour titre
+_Torrismond_, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet
+ouvrage, et l'on a conservé un trait qui prouve combien les bons livres
+anciens étaient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide
+lorsqu'il était occupé de cette tragédie, et malgré tous les soins que
+se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgré
+toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans
+la bibliothèque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passât de
+ce secours[408].
+
+ [Note 404: Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutôt
+ un traité politique, en réponse à cette question, qui lui fut
+ adressée de la part du duc d'Urbin, François-Marie II, par le
+ secrétaire de ce prince: «Quel est le meilleur gouvernement, soit
+ républicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non
+ durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?»
+ Cette réponse, où l'on reconnaît la manière de philosopher que le
+ Tasse avait apprise à l'école de Platon, plut tellement au duc
+ d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaça dans sa
+ Bibliothèque parmi ses manuscrits les plus précieux. Elle est
+ imprimée sous ce titre: _Lettera politica al sig. Giulio Giordani_
+ (c'était le nom du secrétaire), Nº. 696 des Lettres du Tasse, t. V
+ des Œuvres, édit. de Florence, p. 293.]
+
+ [Note 405: Voyez ci-dessus, p. 58.]
+
+ [Note 406: Pour être plus exact, il faut dire que ce fut son
+ ami _Costantini_, secrétaire de l'ambassadeur de Toscane à la cour
+ de Ferrare, qui fit imprimer ce poëme à ses frais, et qui y ajouta
+ des arguments de sa façon. Il est intitulé: _Il Floridante del
+ sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca
+ di Mantova_, etc. Bologna, 1587, in-4º. Il fut réimprimé la même
+ année à Mantoue, in-4º et à Bologne, in-8º.]
+
+ [Note 407: En 1573, quelque temps après son retour de
+ _Castel-Durante_. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux
+ scènes du second, il abandonna ce travail. On le trouve après le
+ _Torrismondo_, sous le titre de _Tragedia non finita_, t. II de
+ ses Œuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment
+ diffère beaucoup du premier acte du _Torrismondo_ et des deux
+ scènes suivantes.]
+
+ [Note 408: Dès que sa tragédie fut achevée, il l'envoya à
+ Ferrare à son excellent ami _Costantini_, qui en fit une copie
+ magnifique et richement ornée. Il la renvoya au Tasse dès les
+ premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté de
+ cette copie, et en fit hommage à la princesse.]
+
+C'est ainsi qu'à peine échappé aux durs traitements et à l'ennui d'une
+longue et injuste captivité, souvent même en proie à des maux physiques
+qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facultés morales, il
+oubliait, et les persécutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les
+lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son
+ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans
+ses lettres. Pendant tout le reste de cette année, il écrivit
+assiduement de Mautoue à Ferrare, à son cher _Costantini_; nous avons
+cette correspondance; ses travaux et surtout le _Floridante_ de son
+père, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle ami, ses
+témoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de
+l'amitié, voilà tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilége
+des ames élevées, amies des muses et supérieures à la fortune; tandis
+que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chaînes
+retentissent long-temps, continuent le supplice et perpétuent la
+souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout écrire d'autre
+chose; que le passé est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en
+projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exaspérés, ils ne
+trouvent dans le présent, ni consolation, ni douceur!
+
+A ses infirmités près, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il était
+avant ses malheurs. Deux accès de passions très-différentes en
+apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il
+avait toujours été presque également sujet, se trouvent placés assez
+près l'un de l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu des plaisirs
+du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies
+femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu
+un goût particulier, il se sentit pour une belle dame quelque velléité
+d'amour. «Si je ne craignais, écrivait-il à l'un de ses amis, de
+paraître, ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en faisant un
+nouveau choix, je saurais bien où arrêter mes pensées.» Il écrivait cela
+dans les jours du carnaval, et dans le carême il se livra entièrement
+aux exercices de piété, à l'étude de la théologie, à la lecture des
+Pères, et particulièrement de S. Augustin.
+
+Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit à la cour de l'empereur, il
+obtint la permission d'en faire un à Bergame[409], désirant revoir la
+patrie de son père, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus
+depuis long-temps. Le chevalier _Enea Tasso_, aîné de la famille,
+l'envoya prendre à Mantoue dans sa voiture. L'arrivée du Tasse fut un
+événement public pour cette ville, où son nom était en grand honneur,
+son génie apprécié, ses malheurs connus; et il eut, en un instant,
+autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les
+premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des _Tassi_;
+quelques jours après, il fut conduit à la terre de Zanga, peu distante
+de la ville, où sa famille possédait et possède encore une belle maison
+de campagne, ornée d'avenues, de pièces d'eau et de jardins délicieux.
+On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne
+l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du
+_Torrismondo_, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le
+faire imprimer à Bergame[410]. De retour à la ville, il eut le spectacle
+d'une foire magnifique, où l'abondance et la richesse des marchandises,
+la foule des marchands et des étrangers, le mouvement, la variété des
+objets, et plus que tout le reste, les réunions brillantes de femmes
+aimables et jolies qui terminaient chaque soirée, parurent lui faire
+oublier ses infirmités et ses chagrins.
+
+ [Note 409: Juillet 1587.]
+
+ [Note 410: L'impression se fit la même année, après son départ
+ de Bergame, par les soins de _Gio. Batt. Licino_, et parut sous ce
+ titre: _Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso_,
+ etc., Bergamo, 1587, in-4º.]
+
+Un de ses meilleurs amis s'efforçait alors de l'attirer et de le fixer à
+Gênes: c'était le P. _Angelo Grillo_, moine du mont Cassin, connu par
+ses talents poétiques, mais plus célèbre encore par son amitié. Il
+s'était généreusement attaché au Tasse dans le temps de ses plus grands
+malheurs, lorsqu'en 1583, il était si tristement détenu dans les prisons
+de Ste.-Anne. Il s'annonça d'abord à lui par une lettre et par deux fort
+beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion de cœur, et de ce ton
+grave et sentencieux qui domine dans les poésies qu'il écrivit à cette
+triste époque. Le bon père, ému jusqu'aux larmes en recevant cette
+réponse se rendit aussitôt de Brescia, où il était alors, à Ferrare, et
+courut se jeter dans les bras de celui qui était déjà son ami, quoiqu'il
+le vît pour la première fois. Sa conversation fut pour le Tasse une
+consolation des plus douces; ils ne se séparèrent qu'à la nuit, et
+_Grillo_ en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des
+journées entières dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il
+écrivait à son frère[411]: «Mon plus grand bonheur dans cette noble cité
+est de m'emprisonner souvent avec notre _signor_ _Tasso_, ce qui m'est
+plus doux que toute liberté et que tout autre plaisir.» Il écrivait à sa
+sœur[412]: «Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivité
+m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.»
+Depuis lors, cette amitié fut aussi active que constante et ne se
+refroidit jamais un seul instant. S'étant fixé à Gênes sa patrie[413],
+il désirait ardemment que le Tasse vînt s'y réunir à lui; il le fit
+nommer professeur à l'académie de cette ville, avec de bons
+appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la poétique
+d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui
+présidaient à cette académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son
+ami joignait à de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent
+pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint à mourir; le
+prince Vincent son fils lui succéda, et le Tasse, appelé par de tristes
+devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprès de lui[415].
+
+ [Note 411: _Paolo Grillo._]
+
+ [Note 412: _Girolama Spinola._]
+
+ [Note 413: Il était praticien génois, et sa famille y tenait
+ un rang.]
+
+ [Note 414: Quatre cents écus d'or de traitement fixe, avec
+ l'espérance d'une somme égale en traitement extraordinaire.]
+
+ [Note 415: 29 août 1587.]
+
+Le nouveau duc, occupé d'affaires d'état, ne pouvait plus être pour le
+Tasse ce qu'avait été le prince Vincent de Gonzague; à peine son ancien
+ami put-il lui être présenté. Si la bienveillance était toujours la
+même, l'amitié, la familiarité ne l'étaient plus. La santé du Tasse ne
+lui permettait pas encore d'aller à Gênes remplir les fonctions qu'il
+avait acceptées; Mantoue lui devint moins agréable de jour en jour et
+lui fit désirer de revoir Rome. S'il ne s'y rétablissait pas, il irait
+chercher à Naples et à _Sorrento_ la santé qu'il avait perdue. Ce projet
+s'empara bientôt entièrement de lui; le duc et les deux princesses
+voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras
+d'argent; sa volonté tenace vainquit toutes les difficultés; il partit
+enfin pour Rome[416], n'ayant d'autre bagage que ses vêtements dans une
+valise, et dans une espèce de tambour, ses livres les plus nécessaires
+et ses manuscrits.
+
+ [Note 416: 19 octobre.]
+
+Il ne manqua point de se détourner de sa route pour aller à Lorette
+acquitter son vœu. Il y arriva très-las du voyage et manquant d'argent
+pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en même temps un des
+princes de Gonzague[417] qui lui était fort attaché, et qui pourvut à
+tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dévotion la
+plus fervente tous les devoirs de son pélerinage, et composa pour la
+patronne du lieu une grande et magnifique _canzone_[418], le plus beau
+cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de
+Lorette.
+
+ [Note 417: D. _Ferrante_, seigneur de Guastalla, et prince de
+ Molfetta.]
+
+ [Note 418: _Ecco fra le tempeste, e i fieri venti_, etc.]
+
+Il se rendit ensuite à Rome[419] et fut reçu avec tant d'amitié et de
+bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux,
+princes et prélats de la cour romaine, que son cœur se rouvrit, comme à
+son ordinaire, aux plus flatteuses espérances. Un mois après, il eut le
+plaisir de voir son cher Scipion décoré de la pourpre. Il composa pour
+le pape Sixte-Quint un poëme de cinquante octaves[420], et d'autres
+morceaux de la plus belle et de la plus haute poésie. On lui donna de
+magnifiques promesses, mais il n'en vit réaliser aucune. Se trouvant
+enfin hors d'état de subsister plus long-temps à Rome, il se décida à
+faire un voyage à Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mère,
+et s'il était possible, quelque portion des biens de son père,
+anciennement confisqués au profit du roi. Il s'y rendit en effet au
+printemps[421], et quoique les personnes les plus distinguées de la cour
+et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, déterminé par
+la beauté du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments
+religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la
+préférence aux moines du mont Olivet.
+
+ [Note 419: Dans les premiers jours de novembre.]
+
+ [Note 420:
+
+ _Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,
+ Non Musa o Febo alle mie nuove rime_, etc.]
+
+ [Note 421: Vers la fin de mars 1588.]
+
+C'est là qu'il commença à se livrer sérieusement et de suite à une
+entreprise dont il avait conçu l'idée à Mantoue; c'était de refaire
+presqu'entièrement sa _Jérusalem délivrée_, d'y corriger les défauts
+qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui peut-être lui tenait plus à
+cœur, d'en faire disparaître les éloges donnés à cette maison d'Este,
+qui l'en avait si cruellement payé. Il avançait déjà dans ce travail
+quand les religieux ses hôtes lui témoignèrent un grand désir de le voir
+célébrer, dans un poëme, l'origine de leur maison. Il était trop
+sensible à leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commença donc
+sur-le-champ ce poëme; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans
+ses Œuvres que le premier chant, composé de cent octaves[422].
+
+ [Note 422: Il fut imprimé pour la première fois vers le
+ commencement du siècle suivant, sous ce titre: _Il Mont-Oliveto
+ del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta
+ l'istoria dell' istesso poema_, Ferrara, 1605, in-4º.]
+
+Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus
+d'empressement à le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout
+J.-B. _Manso_, marquis de _Villa_, qui conçut dès-lors pour lui une vive
+et tendre amitié. Pour le distraire de sa mélancolie, il l'allait
+souvent prendre en voiture et l'emmenait à une campagne délicieuse,
+située au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de
+ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant
+comme lui la poésie et les lettres. C'étaient entre autres un duc de
+_Nocera_, un _Pignatello_, deux _Caraccioli_, et le comte de Palène,
+fils du prince de _Conca_. Ce jeune prince était le plus passionné de
+tous; il avait formé le projet de déterminer le Tasse à prendre un
+logement chez lui, dans le palais de son père; mais le prince, vieux
+courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et
+il s'élevait souvent de vives discussions entre le père et le fils. Le
+Tasse, pour y mettre fin, céda aux instances du marquis de _Villa_ qui
+allait faire quelque séjour à _Bisaccio_, petite ville dont il était
+seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre
+et les premiers jours de novembre à chasser et à se réjouir. Le _Manso_
+n'épargna rien pour égayer et divertir son hôte. Il fait lui-même ainsi,
+dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: «Le _signor
+Torquato_, dit-il, est devenu un très-grand chasseur; il triomphe de
+l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les
+longues soirées de tous les jours, nous les passons à entendre jouer
+des instruments et chanter, pendant des heures entières; car il se plaît
+infiniment à écouter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette
+promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour
+lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait
+aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer
+auprès du feu.» C'était là sans doute le traitement le plus convenable à
+la maladie du Tasse; et si on l'eût d'abord employé à Ferrare, au lieu
+de la contrainte et des rigueurs, peut-être l'eût-on entièrement guéri.
+
+ [Note 423: Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du
+ Tasse, écrite par le _Manso_ lui-même, Nº. 80.]
+
+ [Note 424: Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la
+ Pouille, et comme le _Manso_ y était fort aimé, ils accouraient
+ chez lui en très-grand nombre, dès qu'il arrivait à _Bisaccio_.
+ (_Ibid._, Nº. 98.)]
+
+Revenu de ce voyage agréable chez ses bons olivétains de Naples, il vit
+recommencer entre le comte de Palène et son père les discussions dont il
+avait été l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de
+division, il prit pour prétexte d'aller à Rome la nécessité d'y faire
+venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait
+laissés après lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis
+un an; il chargea des avocats de suivre le procès qu'il avait entamé
+pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu à ses bons
+moines, il reprit la route de Rome.
+
+Il s'y logea chez des religieux du même ordre[425], dont le prieur ou
+l'abbé[426] était un de ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient;
+il s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pendant trois mois;
+mais son esprit était toujours le même, et il ne cessait point de
+produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son
+meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues
+philosophiques, dont le sujet est _la Clémence_[427]. Bientôt craignant
+d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pressé par les instances
+de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal.
+Il y était à peine, que Scipion fut obligé de partir pour aller prendre
+les eaux; la fièvre dont le Tasse était attaque, devenue plus forte, ne
+lui permit pas de l'y suivre. Il resta livré aux officiers de la maison
+qui, au lieu de compatir à ses infirmités, lui donnèrent mille
+désagréments, blessèrent avec grossièreté tous les égards, et osèrent
+enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l'été[428],
+dans l'état le plus misérable de souffrance, de dénûment et de pauvreté.
+Après avoir passé quelques tristes jours à l'auberge, et près de deux
+mois chez les bons olivétains, qui l'étaient allé prendre pour le
+ramener dans leur couvent, on le vit, à la honte des hommes puissants
+qui l'avaient plongé ou qui le laissaient dans une position si peu digne
+du plus grand génie que l'Italie eût alors, on le vit chercher un asyle
+dans un hôpital fondé à Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de
+son père (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait
+été l'un des principaux fondateurs[429].
+
+ [Note 425: A _S. Maria Nuova_, décembre 1588.]
+
+ [Note 426: _Nivolò degli Oddi._]
+
+ [Note 427: _Il Costantino, ovvero della Clemenza._]
+
+ [Note 428: Août 1589.]
+
+ [Note 429: C'était le chanoine _Gio. Jacopo Tasso_.
+ (_Serassi_, p. 433.)]
+
+Des secours envoyés par ses riches amis de Naples, et un présent de cent
+cinquante écus d'or qu'il reçut du grand-duc de Toscane[430], le mirent
+trois mois après en état de retourner de l'hôpital à l'abbaye, où il ne
+craignait plus d'être à charge[431]. Malheureusement, il se laissa
+ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague à revenir dans la
+maison de ce cardinal[432]. Il n'y retrouva plus, ni la même tendresse,
+ni les égards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit
+ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de
+véritable amitié, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de
+l'infortune.
+
+ [Note 430: Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli
+ à Rome lorsqu'il était cardinal, lui fit offrir ce présent par son
+ ambassadeur à Rome, pour le remercier d'un discours de
+ félicitation et d'une belle _canzone_, commençant par ce vers:
+
+ _Onde sonar d'Italia intorno i monti_, etc.
+
+ que le Tasse lui avait adressés sur son mariage.]
+
+ [Note 431: 4 décembre 1589.]
+
+ [Note 432: Février 1590.]
+
+Dans cette cruelle position, le Tasse reçut, de la part du grand-duc,
+l'invitation la plus pressante d'accepter auprès de lui des conditions
+honorables, et d'aller s'établir à Florence; et cet appel fut réitéré
+avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Après avoir
+fait quelque séjour à Sienne, il arriva dans le même mois à cette belle
+Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'après les liaisons qu'il
+avait formées avec les moines olivétains, ce fut encore dans leur maison
+qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'être
+présenté au grand-duc qui le reçut avec les plus grandes démonstrations
+de joie, et avec des expressions de considération et d'estime qui durent
+lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.
+
+Dès que l'on sut à Florence que le Tasse y était arrivé, des gens de
+tout rang et de toute profession se portèrent en foule chez lui pour
+jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'était un véritable
+enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement
+et par leurs hommages contre les critiques amères et les indécentes
+satires qui étaient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du
+Tasse qui existaient encore[433], ne purent voir sans humiliation les
+honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille,
+mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et
+de toute la littérature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais
+été de se fixer à Florence, mais seulement de faire un voyage agréable
+et de répondre aux bontés que lui témoignait le grand-duc. Il se sentait
+désormais hors d'état de remplir aucune place, et pensait toujours à
+retourner à Naples, où la bonté de l'air et les bains d'_Ischia_ ou de
+_Pozzuolo_ lui paraissaient seuls capables de lui rendre la santé, si
+rien pouvait encore la lui rendre. Après avoir passé l'été dans la
+capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrément du
+grand-duc, et comblé par ce prince magnifique de nouveaux témoignages
+d'estime et de riches présents.
+
+En arrivant à Rome[434], il se trouva si affaibli, qu'il fut obligé de
+se mettre au lit, où il resta malade près de quinze jours. Les cardinaux
+étaient alors en conclave pour élire un successeur à Sixte-Quint.
+
+ [Note 433: L'_Infarinato_ (_Leonardo Salviati_) était mort
+ environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'_Inferigno_
+ (_Bastiano de' Rossi_) vivait et se trouvait à Florence.]
+
+ [Note 434: 10 septembre; il était parti de Florence le 5.]
+
+Leur choix se fixa sur le cardinal de Crémone[435] qui prit le nom
+d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amitié qui lui
+firent concevoir de nouvelles espérances. Dans le mouvement de joie que
+lui donna cette élection, il composa une des plus grandes et des plus
+belles odes ou _canzoni_ qu'il eût jamais faites, dans ce genre héroïque
+où, de l'aveu des meilleurs juges[436], il surpassait tous les autres
+poëtes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Urbain VII ne
+régna et ne vécut que douze jours. Après de longs débats dans le nouveau
+conclave, il eut Grégoire XIV pour successeur[437]. Le duc de Mantoue
+envoya en ambassade auprès du nouveau pontife, son parent Charles de
+Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrétaire _Costantini_, l'un
+des plus chers et des plus fidèles amis du Tasse. L'ambassadeur et le
+secrétaire renouvelèrent auprès du poëte les instances qui lui avaient
+déjà été faites de la part du duc. _Costantini_ surtout y mit toute la
+chaleur de l'amitié. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et
+partit avec lui pour Mantoue[438]. C'était pendant l'hiver; ils firent
+cette route à cheval, et le Tasse était si faible qu'ils furent près
+d'un mois à la faire.
+
+ [Note 435: _Giamb. Castagna_.]
+
+ [Note 436: _Crescimbeni_, _Muratori_, _Ant. Maria Salvini_,
+ etc. Cette belle _canzone_, composée de huit stances de vingt
+ vers, commence par celui-ci:
+
+ _Da gran lode immortal del re superno_.]
+
+ [Note 437: 5 décembre. C'était le cardinal _Niccolò
+ Sfondrato_.]
+
+ [Note 438: 20 février 1591.]
+
+La réception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous
+de ce qu'on lui avait promis. Il commença presque aussitôt à s'occuper
+du projet d'une édition générale de ses ouvrages, dont son fidèle
+_Costantini_ traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise
+et de Bergame; et il composa plusieurs pièces de vers, tantôt à la
+louange du duc et de la duchesse, tantôt sur d'autres sujets. Il fit
+surtout un petit poëme de près de mille vers en octaves sur la
+généalogie de la maison de Gonzague[439]. Malgré la sécheresse apparente
+du sujet, il trouva le moyen d'y répandre tous les ornements de la
+poésie. On y remarque surtout un épisode de plus de trente strophes, où
+il décrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles
+VIII en Italie, et la bataille de Fornoue[440]. Cependant, l'influence
+de ce climat humide et marécageux s'étant jointe à la mauvaise
+disposition où il était déjà, il éprouva une maladie grave et dangereuse
+qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l'été. Cette épreuve
+le dégoûta du séjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec
+regret et avec le plus vif désir, ses pensées vers l'heureux climat de
+Naples.
+
+ [Note 439: _La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga_, etc.,
+ imprimée pour la première fois dans le t. III des _Opere postume
+ del Tasso_, publiées à Rome par _Marcantonio Foppa_, 1666, 3 vol.
+ in-4°. Ce poëme est sans titre dans le t. II des Œuvres, édit. de
+ Florence, et commence par ce vers:
+
+ _Sante Muse immortali e sacre menti_.]
+
+ [Note 440: Cet épisode commence à la cinquante-cinquième
+ octave:
+
+ _Già Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta_, etc.]
+
+Le duc Vincent s'étant alors déterminé à faire le voyage de Rome, pour
+aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y
+accompagner en qualité de gentilhomme[441]. Il y était depuis peu de
+temps, lorsque le vieux prince de _Conca_ mourut à Naples. Son fils,
+héritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le
+Tasse était revenu à Rome, s'empressa de l'inviter à se rendre enfin
+auprès de lui, et à venir, c'étaient ses termes, partager ses
+jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les
+vœux du Tasse pour qu'il refusât de l'accepter; aussi était-il au mois
+de janvier 1592, arrivé à Naples et établi chez le prince de _Conca_. Il
+y reprit la composition déjà fort avancée de sa _Jérusalem conquise_,
+interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il
+l'avait presque achevée, lorsqu'il aperçut dans le prince son hôte une
+attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pût être retiré
+de chez lui, qui le mirent en défiance et effarouchèrent son
+imagination. Il confia ses inquiétudes au marquis de _Villa_ son ami, et
+ami du prince de _Conca_. Le _Manso_ profita de cette circonstance pour
+attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du
+prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les égards,
+la reconnaissance et l'amitié.
+
+ [Note 441: Novembre 1591.]
+
+Cette maison était située dans la position la plus agréable, sur le bord
+de la mer, et entourée de beaux jardins où le printemps déployait alors
+le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait être
+qu'heureux sur la mélancolie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est
+là qu'il termina, ou à peu près, sa seconde _Jérusalem_. Mais avant d'y
+mettre la dernière main, il céda aux instances de la mère du marquis de
+_Villa_, qui l'engageait à faire un poëme sur quelque sujet sacré. Il
+commença donc pour lui plaire son grand poëme des _Sept Journées_, ou de
+_la Création du monde_, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il
+mettait à toutes ses entreprises.
+
+Cependant les papes se succédaient à Rome avec une grande rapidité.
+Clément VIII avait remplacé Innocent IX[442]. C'était le cardinal
+Hippolyte _Aldobrandini_, qui avait témoigné au Tasse dans tous les
+temps beaucoup d'intérêt et d'amitié. Le Tasse avait célébré son
+avénement par une _canzone_[443], peut-être encore plus belle que celle
+qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excité non-seulement à
+Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape
+en avait été charmé; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom à
+revenir à Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il
+soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle et contre le fisc,
+pour la restitution de ses biens, et la crainte de désobliger son ami
+_Manso_ et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur
+de nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime du pape, il obtint
+le congé de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur
+recommandant de surveiller les gens d'affaires chargés de suivre son
+procès. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de
+brigands, nommé _Sciarra_, qui, ayant entendu son nom, lui témoigna les
+plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses
+compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa
+troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut
+l'Arioste[445] avec le brigand _Pacchione_, et prouve que la réputation
+du Tasse était alors aussi grande, et aussi universellement répandue en
+Italie, que l'avait été celle de l'Homère ferrerais.
+
+ [Note 442: Le 30 janvier 1592.]
+
+ [Note 443: _Questa fatica estrema al tardo ingegno_, etc.]
+
+ [Note 444: 26 avril 1592.]
+
+ [Note 445: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.]
+
+Deux neveux de Clément VIII reçurent le Tasse, à son arrivée, avec un
+empressement qui lui garantissait les bontés du pape leur oncle. L'aîné
+surtout, nommé _Cinthio_[446] _Aldobrandini_, conçut dès lors pour lui
+la plus tendre amitié; et ce fut dans ses appartements au Vatican que
+fut logé le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre
+la dernière main à sa _Jérusalem conquise_. Il répondit à l'affection
+que lui témoignait son nouvel ami en le lui dédiant. _Cinthio_,
+reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse
+tous les moyens de faire imprimer promptement son poëme. Celui-ci
+n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de _Cinthio_ au
+cardinalat. La _Jérusalem conquise_ parut enfin peu de mois après[447].
+Le succès en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosité qu'il
+avait excitée fut satisfaite, on revint généralement de la seconde
+_Jérusalem_ à la première, et l'on s'y est toujours tenu depuis[448].
+Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut
+toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé dans un de ses
+écrits[449] une preuve irrécusable de la constance de cette opinion; et
+c'est sans aucune preuve, sans même le plus léger fondement, que le
+_Manso_ a dit dans sa Vie, et qu'on a répété après lui que le Tasse, peu
+satisfait encore de sa seconde _Jérusalem_, avait formé le projet d'une
+troisième.
+
+ [Note 446: L'autre se nommait _Pietro_.]
+
+ [Note 447: En décembre. Elle était intitulée: _Di Gerusalemme
+ conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV_, Roma, 1593,
+ in-4°. Abel l'Angelier ne tarda pas à en donner une jolie édition
+ in-12, à Paris, 1595. Voyez ci-après, chap. XVII.]
+
+ [Note 448: Je n'en dirai pas davantage ici de ce poëme, qui
+ n'est guère connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.]
+
+Aussitôt qu'il fut délivré de ce poëme, il se remit à celui des _Sept
+Journées_. Il l'avait commencé en vers libres (_sciolti_), et le
+continua de même. Bientôt il en eut achevé les deux premiers
+livres[450], et considérablement avancé l'ébauche des suivants. Mais
+malgré la vie agréable et douce qu'il menait à Rome, et la liberté dont
+il y jouissait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir avec
+une nouvelle force, lui fit désirer d'aller passer l'été à Naples. Il en
+obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant[451], il
+choisit pour sa demeure le monastère de _Sanseverino_ de l'ordre du
+Mont-Cassin, où ses amis, et le premier de tous, le marquis de _Villa_,
+vinrent l'embrasser et le féliciter de son retour. Ayant repris sa vie
+accoutumée, il partageait ses journées entre le travail, les visites
+qu'il recevait, et celles qu'il rendait au _Manso_, au prince de
+_Conca_, ou à d'autres illustres amis, quand sa santé lui permettait de
+sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, était
+_Carlo Gesualdo_, prince de _Venosa_, célèbre amateur et compositeur de
+musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnément aimé ce bel art, se
+plaisait singulièrement à entendre ses savantes compositions. Les
+_madrigali_ à plusieurs voix étaient alors fort à la mode; _Gesualdo_ y
+excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus
+de trente de ces petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la
+musique dans le recueil en six livres, des _madrigali_ du prince de
+_Venosa_[452].
+
+ [Note 449: _Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato
+ Tasso da lui medesimo riformata_, etc., t. IV des Œuvres, édit. de
+ Florence, in-fol.]
+
+ [Note 450: Dès le commencement de 1594.]
+
+ [Note 451: 3 juin.]
+
+ [Note 452: _Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque
+ voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo
+ Gesualdo_, etc., Genova, 1613, in-fol.]
+
+Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal _Cinthio_,
+impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité
+plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui
+la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis
+Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité
+par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui _Cinthio_ se hâta de
+l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par
+l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même
+entendre au _Manso_, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui
+destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps
+pour la recevoir.
+
+A Rome[453], il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux
+cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée
+anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes
+cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus
+honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents
+et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle
+reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont
+reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la
+cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les
+différer. Le cardinal _Cinthio_ voulant qu'elle eût la plus grande
+pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le
+souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit
+rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla
+toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir,
+il s'occupait sans relâche de son poëme des _Sept Journées_. Un homme
+dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le
+consulter, fait imprimer autrefois sa _Jérusalem délivrée_,
+l'_Ingegneri_, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était
+toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé
+l'édition de la _Jérusalem conquise_. Il était en ce moment plus assidu
+que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que
+d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant
+de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution
+heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait
+encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des
+derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.
+
+ [Note 453: Novembre 1594.]
+
+Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même
+sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa
+fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension
+annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès
+avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à
+Naples; le principal héritier[454] consentait à lui faire une rente de
+deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin
+un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir
+manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne
+se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie
+allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois
+d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit
+extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin
+prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le
+couvent de St. Onuphre. _Cinthio_ l'y fit conduire, et donna les ordres
+les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.
+
+ [Note 454: Le prince d'_Avellino_.]
+
+Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il
+était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus
+fidèle[455]; il écrivit à _Costantini_ cette lettre, sur laquelle je ne
+crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que
+dira mon cher _Costantini_ quand il apprendra la mort de son cher
+_Tasso_? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je
+me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette
+fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités
+habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent
+rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps
+de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de
+l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me
+conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire,
+qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de
+mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me
+suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce
+que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres
+quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu
+élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations
+dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai
+toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans
+l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et
+sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande
+moi-même. Rome, St. Onuphre.»
+
+ [Note 455: Voyez ci-dessus, _passim_, et surtout p. 273.]
+
+Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant
+quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il
+professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de
+cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné
+par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui
+condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.
+
+Rome entière pleura sa mort. Le cardinal _Cinthio_ ne pouvait se
+consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait
+préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît
+aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore
+recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le
+Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant
+qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux
+flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa _Jérusalem
+délivrée_, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la
+croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de
+chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans
+intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution
+d'y manquer.
+
+Dans le premier moment de sa douleur, _Cinthio_ ne fut occupé que de la
+gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse
+revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé
+publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome,
+entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons
+des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une
+fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si
+cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même
+ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce
+couvent. Le cardinal _Cinthio_, annonça le projet de lui élever un
+tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres,
+l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers
+et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal
+apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le
+tombeau ne fut point érigé.
+
+Le marquis de _Villa_ étant allé à Rome quelques années après, se rendit
+à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même
+aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses
+frais une sépulture honorable; mais le cardinal _Cinthio_, à qui il en
+demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et
+répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le
+marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en
+attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient
+graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet
+endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité[456].
+Enfin, au bout de huit ans, le cardinal _Bevilacqua_, qui était de
+Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse,
+voyant que le cardinal _Cinthio_ différait toujours de remplir ce
+devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en
+marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une
+inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce
+tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des
+monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des
+lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.
+
+ [Note 456:
+
+ _Torquati Tassi
+ Ossa
+ Hic jacent_.
+
+ _Hoc ne nescius
+ Esses hospes
+ Fratres hujus eccl.
+ P. P.
+ M. D C. I._
+
+ C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de
+ l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:
+
+ _Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita
+ Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale._
+
+ (Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)]
+
+Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent;
+c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort.
+D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale
+à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre
+presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études
+qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une
+générosité particulière[457]; la seconde lui fut érigée dans le dernier
+siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte
+l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que
+lui[458]. On cite trois médailles frappées en son honneur[459], et une
+tête de lui supérieurement gravée en _intaglio_ ou en creux, sur une
+très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant[460].
+
+ [Note 457: C'est un legs de Marc-Antoine _Foppa_, éditeur du
+ recueil des Œuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.),
+ et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour
+ la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une
+ espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue,
+ couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande
+ place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces
+ deux mots: _Torquato Tasso_.]
+
+ [Note 458: Cette inscription, en bon style lapidaire, est
+ ainsi conçue:
+
+ TORQUATO TASSO
+ QUEM PATAVINA SCHOLA
+ ITALORUM EPICORUM
+ PRINCIPEM DESIGNATUM DIMISIT
+ GYMNASII PATAVINI ALUMNI
+ TANTO SODALITIO SUPERBI
+ PP. CICICCCLXXVIII.]
+
+ [Note 459: _Serassi_ en donne la description, page 518. L'une
+ des trois, dont le revers représente un sujet pastoral, et fait
+ sans doute allusion à l'_Aminta_, est gravée au frontispice de sa
+ Vie du Tasse.]
+
+ [Note 460: Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du
+ duc de _Ceri_; son empreinte en relief fait partie de ces jolies
+ collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées
+ dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux,
+ en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante,
+ d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis
+ Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande
+ fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son
+ goût éclairé pour les lettres et pour les arts.]
+
+_Serassi_ parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est
+celui que le cardinal _Cinthio_ fit faire dans les dernières années du
+Tasse, par l'habile peintre Frédéric _Zucchero_. Il doit être à Bergame,
+dans l'ancien palais des _Tassi_, où il restait encore en 1785 des
+héritiers, ou des héritières de ce beau nom[461]. La même ville en
+possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant
+à un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes
+illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à
+Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures
+années du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et
+en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre[464].
+
+ [Note 461: Ce portrait était passé d'abord entre les mains de
+ ce même Marc-Antoine _Foppa_, à qui Bergame doit la statue
+ colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé
+ François _Tasso_, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au
+ comte _Jacopo Tasso_, généreux protecteur des lettres, et auteur
+ d'un arbre généalogique de la famille des _Tassi_, magnifiquement
+ imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux
+ deux comtesses _Tassi_, ses petites-nièces. (_Serassi_, p. 520.)]
+
+ [Note 462: Le comte _Jacopo Carrara_.]
+
+ [Note 463: Il était peint par Scipion _Gaetano_, et
+ appartenait (toujours en 1785) à un peintre nommé François
+ _Romero_.]
+
+ [Note 464: Ce dernier appartenait à l'abbé _Serassi_, et lui
+ avait été donné par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit
+ l'historien du Tasse, par une de ces touches agréables qui lui
+ étaient familières, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit
+ de ce grand poëte. Ce portrait doit avoir passé, après la mort de
+ _Serassi_, arrivée en 1791, dans les mêmes mains que ses livres.]
+
+Le plus intéressant pour nous est celui qui orne à Paris le cabinet de
+M. le sénateur Abrial, et qui est très-fidèlement gravé, en tête de la
+traduction de la _Jérusalem délivrée_, dans l'édition de 1803[465]. Ce
+portrait, était à _Sorrento_, dans la maison où naquit le Tasse, encore
+habitée aujourd'hui par les descendants de sa sœur _Cornelia_[466]. En
+1799[467], quand l'armée française, sous les ordres du général
+Macdonald, occupait le royaume de Naples, _Sorrento_ s'étant révolté,
+fut pris d'assaut, après trois jours de siége. Le général, averti de
+l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le
+gouvernement français à Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle
+fût respectée. La famille, pénétrée de reconnaissance, lui offrit,
+quelques jours après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait du
+Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial, premier auteur de la
+bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est représenté à l'âge où
+l'on dit que le cardinal _Cinthio_ le fit peindre à Rome, et c'est
+peut-être une copie, ou plutôt un double du portrait de Frédéric
+_Zucchero_, accordé par le cardinal à la famille du Tasse après sa mort.
+Ce qui porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples, c'est que le
+_Manso_ n'en parle pas, lui qui a tracé, dans la Vie de son ami, un
+portrait si détaillé, si minutieusement circonstancié de toute sa
+personne[468].
+
+ [Note 465: Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.]
+
+ [Note 466: _Cornelia_ ayant perdu son premier mari _Sersale_,
+ épousa en secondes noces _Giovan. Leonardo Spasiano_, dont le
+ descendant direct, M. _Gaetano Spasiano_, propriétaire actuel de
+ cette maison, avec deux demoiselles _Spasiano_ ses sœurs ou ses
+ parentes, y possédait ce beau portrait de famille.]
+
+ [Note 467: Floréal an VII.]
+
+ [Note 468: Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il
+ le donna ou du moins le prêta au Tasse, qui le laissa au cardinal
+ _Cinthio_, légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le
+ priant de faire rendre ce petit portrait au _Manso_. C'est ce que
+ nous apprend cette clause de son testament, rapporté en entier par
+ le _Manso_ lui-même, dans sa Vie du Tasse: _E fo de' beni di
+ fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al
+ sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove
+ egli mi fece dipingere, e che dar non_ _m'ha voluto, se non in
+ prestanza_. (_Vita del Tasso_, Nº. 115.) On ignore ce que ce
+ précieux petit tableau est devenu.]
+
+Le Tasse était d'une taille si haute que, selon l'expression du _Manso_,
+il pouvait être compté pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux
+qui l'étaient le plus. Son teint était blanc; les veilles, les chagrins
+et les souffrances l'avaient rendu pâle. Il avait la tête assez grosse
+et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque
+entièrement chauve. Ses cheveux et sa barbe étaient entre le brun et le
+blond; ses sourcils noirs, bien arqués et peu épais; ses yeux grands,
+d'un bleu très-vif et très-doux[469]; les mouvements et les regards en
+étaient pleins de gravité; et souvent, dit encore le _Manso_, il les
+tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les élans de son ame,
+habituellement élevée vers les choses célestes. Ses joues étaient
+maigres, son nez long et un peu incliné; sa bouche grande, relevée aux
+extrémités dans cette forme qu'on appelle léonine; ses lèvres fines et
+souvent pâles, ses dents bien rangées, larges et blanches. Il riait
+rarement, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, sonore, mais sa
+langue était peu déliée, et même il bégayait[470]. Sa taille, quoique
+très-grande, était bien proportionnée; il réussissait à tous les
+exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques[471];
+naturellement brave, il y montrait autant d'habileté que de courage,
+mais plus d'adresse que de grâce. Il y avait enfin dans toute sa
+personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et
+d'attrayant, qui, lors même qu'on n'était pas prévenu de son mérite
+extraordinaire, inspirait l'intérêt et commandait le respect.
+
+ [Note 469: Le _Capaccio_, dans ses _Elogia illustrium litteris
+ virorum_, p. 281, dit que ses yeux étaient louches: _Quem cernis
+ procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo_, etc. Mais
+ il est le seul qui le dise; le _Manso_ n'en parle pas.]
+
+ [Note 470: Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de
+ son _impedimento di lingua_, ainsi que de sa vue faible et
+ courte.]
+
+ [Note 471: A faire des armes, monter à cheval, rompre des
+ lances, etc.]
+
+Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages
+corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa
+véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute
+passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son
+attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa
+sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses mœurs. Sa
+fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la
+bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait
+souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait
+des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il
+n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à
+s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un
+temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le cœur
+autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce
+qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la
+faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.
+
+Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours
+ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa
+destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les
+grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame,
+dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était
+blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé
+dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste
+captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir
+n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son
+cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un
+des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles
+qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore
+expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les
+satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt
+que de rien faire qui fût indigne de lui[473].
+
+ [Note 472: Le comte _Fulvio Rangone_.]
+
+ [Note 473: _Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni
+ che ella possa ricever da un uomo ch'è così risoluto al morire,
+ come pertinace a non voler fare indignità._ Cette lettre est du 3
+ avril 1581, à la fin de la seconde année de sa captivité.]
+
+Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et
+de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir[474], ne
+portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup,
+pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste
+et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il
+préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans
+des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes
+aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité
+philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que
+de finesse et d'agrément. Le _Manso_ a rassemblé le nombre juste de cent
+bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont
+_Serassi_ a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé
+sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il
+regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de
+justesse que de vivacité d'esprit.
+
+ [Note 474: On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit,
+ qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.]
+
+Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus
+riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une
+promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers
+qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre
+presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient
+le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années,
+de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude
+des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la
+lecture des poëtes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours
+sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique
+d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude
+approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en
+lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour;
+nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans
+tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en
+admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne
+chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les
+examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de
+quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important
+et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et
+qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.
+
+ [Note 475: Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y
+ était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les
+ premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et
+ d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma
+ le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit _Serassi_,
+ quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il
+ n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait
+ voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient
+ regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de
+ l'instruction.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+_Examen de la_ GERUSALEMME LIBERATA _du Tasse; Critiques qui en ont été
+faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme._
+
+
+Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les
+régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie
+romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne
+pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours
+avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes
+nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style
+métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a
+fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le
+génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant
+multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce
+fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines
+vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève
+un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des
+grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est
+que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace
+facilement et nettement le souvenir.
+
+De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre,
+(et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de
+comparaison), le plus connu en France est la _Jérusalem délivrée_. Ceux
+qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit
+le prennent ordinairement pour le dernier terme et le _nec plus ultrà_
+de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels
+s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes
+traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en
+prose puisse l'être[476], ont tellement popularisé parmi nous l'action,
+la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme,
+qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à
+qui la langue dont il est un des chefs-d'œuvre est étrangère. Je me
+dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai
+sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour
+nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a
+long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer
+ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les
+esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit;
+chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion
+que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.
+
+ [Note 476: Je ne parle point de trois essais presque également
+ malheureux, qui ont été faits assez récemment, d'une traduction en
+ vers. La _Jérusalem délivrée_ serait peu connue en France, si elle
+ ne l'eût été que par ce moyen.]
+
+J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la _Jérusalem
+délivrée_ fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles
+lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme
+philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai
+maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans
+vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans
+notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière
+dont il fut traité dans le sien.
+
+Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la
+plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle,
+et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune _Torquato_
+sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en
+suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le
+roman épique est susceptible, était dans le _Roland furieux_, mais que
+l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à
+tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du _Trissino_; et
+il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait
+sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le
+déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui
+de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.
+
+C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune
+neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement
+le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du
+Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne
+de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le
+Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien
+même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous
+lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à
+Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure
+vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un
+neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable
+et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa
+vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir
+moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.
+
+ [Note 477: _Lettere poetiche_, Nº. 47, Modène, 16 janvier
+ 1577.]
+
+«Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent
+réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il
+eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa
+gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne
+nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle
+de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans
+sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs
+fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en
+acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins
+faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces
+de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis
+l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai
+prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux,
+qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes
+entreprises.....
+
+ [Note 478: Thémistocle.]
+
+«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix,
+non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne
+un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une
+épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite[479]. Pourquoi
+dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a
+pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même
+plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière
+comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses
+larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi
+cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle
+reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le
+forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je
+l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne
+tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection
+et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne,
+ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me
+mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des
+vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas
+vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré
+la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au
+port[481]!
+
+ [Note 479: _Ensem, atque insignem galeam, solatia victo._.
+
+ (_Æneid._, l. V.)]
+
+ [Note 480:
+
+ _Caput altum in prælia tollit;
+ Ostendit humeros latos, alternaque jactat
+ Bracchia protendens._ (_Ibid._)]
+
+ [Note 481:
+
+ _Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,
+ Quanquam ô! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:
+ Extremos pudeat rediisse._ (_Æneid._, l. V.)]
+
+«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le
+prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien
+convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de
+la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de
+votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce
+triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait
+l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je
+n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut
+pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et
+qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»
+
+Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que
+le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de
+l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter
+contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de _Camillo Pellegrino_,
+sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse
+au-dessus de l'Arioste. L'académie de _la Crusca_ venait de s'établir à
+Florence[482]; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du
+goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom
+qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens
+s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la
+plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes
+parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des _Lucides_,
+des _Obscurs_, des _Transformés_, des _Enflammés_, des _Humides_, des
+_Immobiles_, des _Altérés_, etc. Chacun des académiciens prenait un nom
+analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de
+_la Crusca_, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à
+l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain[483]; les
+actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie
+et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse.
+L'académie avait examiné le dialogue de _Camillo Pellegrino_, avait
+chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de
+prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins
+vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer.
+C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le
+rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie.
+Ce secrétaire[484] s'exprime littéralement en ces termes, dans son
+curieux procès-verbal[485].
+
+ [Note 482: Fondée en 1582, c'est au commencement de 1583 que
+ parut son premier écrit contre le Tasse.]
+
+ [Note 483: Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.]
+
+ [Note 484: _Bastiano de' Rossi_, nommé dans l'académie
+ l'_Inferigno_, ou le pain bis.]
+
+ [Note 485: Je n'ai cru devoir rien changer, ni à ceci, ni à ce
+ qui précède, ni à ce qui va suivre sur l'académie de _la Crusca_,
+ quoiqu'elle vienne d'être rétablie par un décret de l'Empereur et
+ Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrême indulgence de m'y nommer
+ associé correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet, de
+ l'académie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette
+ distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était inattendue, et
+ que je suis le seul Français à qui S. M. ait daigné l'accorder, ne
+ change rien à mes devoirs d'historien. La nouvelle académie n'est
+ nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche à
+ l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens à
+ grand honneur d'être le confrère, en rappelant, comme ces devoirs
+ m'y obligent, une faute de leurs premiers prédécesseurs, reconnue
+ par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingué dans cette
+ illustre compagnie, et expiée par de longs regrets.]
+
+«Notre académie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de _la Crusca_
+que parce qu'elle _blutte_[486] _la farine_ qu'on lui présente de temps
+en temps pour en séparer _le son_[487], se trouvant l'autre jour en
+grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa résidence, et ayant
+appris de son _concierge_[488] qu'on avait laissé quelques jours
+auparavant, un petit _sac de farine_ pour qu'il fût passé par _le
+bluttoir_[489], elle le fit aussitôt apporter devant elle par _les
+garçons de son fermier_[490]. Ayant lu dans le _Laissez passer_[491],
+qui était cousu dessus, le nom de _Camillo Pellegrino_, elle fit _délier
+l'ouverture du sac_[492], et les censeurs y ayant ensuite donné un
+coup-d'œil, elle ordonna à ses agents d'en prendre sur-le-champ _la
+mesure et le poids_, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le _Laissez
+passer_, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par
+ordre de l'archiconsul (c'était le titre du président de l'académie);
+_la farine_ fut en peu de temps _sassée par le bluttoir_[493], et _le
+son_ en fut suffisamment séparé. D'après nos priviléges, lorsqu'il sort
+de cette opération la moitié plus _de son_ que de _farine_, celle-ci
+reste à l'académie; l'autre, c'est-à-dire _le son_ demeure au
+propriétaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce
+_bluttage_[494] la quantité _du son_ qui est sorti étant supérieure de
+trois quarts, _la farine_ fut, en conséquence, confisquée au profit de
+notre _cellier_[495]. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que
+moins d'_amertume_[496], à cause des _lupins_, ou de quelque autre chose
+qu'on avait mêlée avec _le grain_, les académiciens ne voulurent pas
+qu'on la confondît avec la nôtre, ni même qu'on la gardât à part dans
+_le cellier_: ils ordonnèrent qu'elle fût _mise sur la place_[497], et
+pour que personne ne pût se plaindre de ladite _amertume_, j'eus ordre
+d'_attacher cette paperasse sur le sac_[498]; j'obéis sans délai et je
+la publie dans une forme authentique. Je préviens en même temps les gens
+sages que cette _marchandise_, quelle qu'elle soit, n'a point été
+_recueillie sur nos terres_, et que _le goût_ qui vient du _grain_ même,
+ne peut être changé, ni par _la meule_, ni par _le tamis_[499].»
+
+ [Note 486: _Per l'abburattare ch'ella fa_, etc.]
+
+ [Note 487: _La crusca._]
+
+ [Note 488: _Dal sua Massajo._]
+
+ [Note 489: _Un sacchetto di farina perchè si passasse per lo
+ frullone._]
+
+ [Note 490: _Per li sergenti del suo Castaldo._]
+
+ [Note 491: _Nella bulletta che vi era cucita sopra._]
+
+ [Note 492: _Fatto scioglier la bocca al sacco._]
+
+ [Note 493: _Stacciata dallo frullone._]
+
+ [Note 494: _In questo abburatamento._]
+
+ [Note 495: _Nostra canova._]
+
+ [Note 496: _Dell'amarognolo_, mot qui ne se trouve point dans
+ le vocabulaire de _la Crusca_.]
+
+ [Note 497: _Che si mettesse in piazza._]
+
+ [Note 498: _Le dovessi appiccar sopra questo presente
+ scartabello._]
+
+ [Note 499: _E che il sapore che vien del grano, nè dalla
+ macine nè dallo staccio non può esser mutato._]
+
+Voilà certainement un singulier style académique. C'était une
+plaisanterie; mais elle n'était pas de bon goût, et ce préambule
+suffisait pour ôter tout crédit à la critique. Il est vrai que ce n'est
+pas ainsi que cette critique même est écrite. _L'Inferigno_ n'en fut pas
+le rédacteur; ce fut _l'Infarinato_, ou le chevalier _Lionardo
+Salviati_. Il y répond à chaque assertion, à chaque phrase du dialogue
+de _Pellegrino_, par des décisions contradictoires, souvent tranchantes
+et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures,
+injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hérissées de
+figures et d'expressions recherchées, qui ne valent pas beaucoup mieux
+que les métaphores de la farine et du moulin.
+
+«La _Jérusalem_, y est-il dit[500], loin d'être un poëme, n'est qu'une
+compilation sèche et froide; l'unité qui y règne est mince et pauvre,
+comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du _Roland
+furieux_ ressemble à celle d'un immense palais, dont la longueur, la
+largeur et la hauteur sont proportionnées. (Notez que le critique ne
+manque pas de donner ici une ample énumération de toutes les beautés de
+ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entourée de galeries, ensuite
+plusieurs étages, partagés en salles, cuisine et appartements, et dans
+chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des
+terrasses, des caves, des écuries et un jardin avec toutes ses
+dépendances. Il conclut que tout cela est plus difficile à bâtir qu'un
+dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite
+maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa
+longueur, bâtie sur de vieux murs, ou plutôt rapetassée comme ces
+greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les débris des superbes
+thermes de Dioclétien. L'auteur n'a fait que rédiger en vers italiens
+des histoires écrites en diverses langues; il n'est donc pas poëte, mais
+simple rédacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette
+histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a données,
+qu'aurait la métaphysique en chanson à danser. Le poëme de l'Arioste est
+une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un
+ruban, ou ce qu'on appelle à Naples une Zagarelle; et, s'il se fâche de
+la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si étroite,
+qu'elle est moins un ruban qu'un fil[501].
+
+ [Note 500: Tout ce qui suit est fidèlement extrait des
+ réponses faites, article par article, au dialogue de _Pellegrino_,
+ dans l'écrit publié par l'_Infarinato_, au nom de l'académie.]
+
+ [Note 501: Ce dernier trait est dans la réplique à l'apologie
+ du Tasse, mais non dans la première critique.]
+
+«Dans ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, les expressions
+sont tellement contournées, âpres, forcées, désagréables, qu'on a peine
+à les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la brièveté et la clarté;
+quand à la brièveté du Tasse, c'est plutôt resserrement, ou constipation
+qu'il faut l'appeler. S'il voulait être bref, il ne devait donc pas
+faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos,
+et si propres à tourmenter ceux qui l'écoutent, qu'ils aimeraient
+presque autant avoir la question. Ce poëme raboteux, escarpé,
+non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité
+profonde, n'est dans aucun endroit écrit avec énergie, dans aucun
+endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions,
+dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dégoût; rempli de mots
+pédantesques, étrangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas
+des mots, mais des barbarismes, etc.»
+
+On se persuade à peine aujourd'hui qu'on ait osé parler ainsi du Tasse
+et de son poëme, au nom de toute une académie, à la face de l'Italie
+entière. Aussi, avant même que le Tasse eût répondu à cette attaque
+indécente, le public s'était déjà prononcé pour lui. Son _Apologie_ qui
+parut peu de temps après, et qu'il écrivit dans les souffrances et dans
+la captivité, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les
+suffrages. Les académiciens avaient mêlé son père dans leurs critiques,
+et avaient aussi durement traité l'_Amadis_ que la _Jérusalem_. C'est
+de-là que le Tasse, qui avait été un fils si tendre et si respectueux,
+prend son texte pour leur répondre. J'opposerai ici le début de cette
+belle et éloquente réponse[502] à ce que j'ai extrait de la critique. On
+en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les
+affections morales donnent dans ces sortes de combats.
+
+ [Note 502: Ce n'est pas exactement le début; mais il n'y a
+ auparavant qu'une espèce de prologue ou de préambule.]
+
+«Dans tout ce que mes adversaires ont écrit, dit le Tasse, rien ne m'a
+tant choqué que ce qui regarde mon père; je lui cède volontiers dans
+tous les genres de poésie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces
+genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'être permis
+de prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonnée par les
+lois d'Athènes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature,
+qui sont éternelles, que nulle volonté ne peut changer, et qui ne
+perdent rien de leur autorité par les révolutions des royaumes et des
+empires. Si les lois naturelles qui appartiennent à la sépulture des
+morts doivent être au-dessus des commandements des rois et des princes,
+à plus forte raison celles qui ont pour but l'éternelle durée de
+l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne
+sont plus. On peut dire que mon père, mort dans le tombeau, est vivant
+dans son poëme. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher de lui donner la
+mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de
+qui que ce soit dans le même genre, et particulièrement, comme on l'a
+osé faire, au-dessous du _Pulci_ et du _Bojardo_. Il leur est tellement
+supérieur, quant à l'élocution et aux beautés poétiques, qu'il était
+impossible au censeur de prononcer d'une manière plus hardie un plus
+faux jugement.»
+
+Après cet exorde, il entre dans de longs détails relativement à son père
+et au poëme d'Amadis. Il le défend avec chaleur par des faits, des
+raisonnements et des comparaisons. Il prétend même démontrer que
+plusieurs parties de ce poëme sont préférables à plusieurs du _Roland
+furieux_. Si l'on peut l'accuser ici d'une prévention trop forte, à qui
+sera-t-elle pardonnable, si ce n'est à un fils? Il vient ensuite à ce
+qui le regarde lui-même. Il paraît irrésolu sur le parti qu'il doit
+prendre. «D'un côté, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis
+d'esprit et de sagesse que le sont les académiciens de Florence doivent
+être prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il
+me paraît que je n'aurai défendu qu'imparfaitement mon père, si je ne
+prends la défense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages,
+et d'un poëme qui lui était également cher; car je suis certain que s'il
+consentait à être surpassé par quelqu'un, il ne voulait du moins l'être
+que par moi. Ici, selon l'usage des poëtes, j'invoque la mémoire et
+celui qui me l'a donnée avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps
+périssable et pour ainsi dire étranger, et j'atteste que dans les
+dernières années de la vie de mon père, étant l'un et l'autre dans
+l'appartement que lui avait donné le duc de Mantoue, il me dit que
+l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il
+avait autrefois pour son poëme, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune
+éternité de renommée ne pouvait lui être aussi chère que ma vie, et que
+rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne dois
+donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon père, en attaquant
+mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.»
+
+Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui
+était très-familière, qu'il se défend contre les censeurs du dialogue de
+_Pellegrino_ et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de
+répondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et
+l'étendue de son esprit. «Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je ne
+dois pas, reprend-il, rechercher la réputation d'homme d'esprit, mais
+plutôt celle d'un homme qui connaît ses défauts, et qui juge les autres
+et soi-même sans passion. Comment oserais-je enlever à mon censeur ce
+rôle de juge qu'il prend à la fin de son ouvrage, avec tant de douceur
+et d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injustement? Soyez donc plutôt
+mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens
+maîtres de la poésie et des plus grands poëtes, pour la vérité même,
+dont l'autorité est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non
+comme juge, mais comme simple défenseur, etc.»
+
+Tel est, en général, le ton de modération et de sagesse qui règne dans
+cette apologie. La réplique violente de l'_Infarinato_[503] en fit
+encore mieux ressortir le mérite. D'ailleurs le poëme qui était ainsi
+attaqué et défendu parlait assez pour sa propre défense. Mis au premier
+rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientôt dans
+presque toutes, et ne fut placé dans aucune au-dessous du second. Les
+plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le
+Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur génie et leur style sont
+si différents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de
+comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus régulier; l'un plus
+fécond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus varié, le
+second plus sublime et plus égal. On remplirait deux pages de ces
+oppositions, dont le résultat serait le même qu'on peut tirer avant de
+les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les
+premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et
+d'écrire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intéressé par son nom
+et par les liens du sang à prendre un autre parti. C'est que Métastase,
+dont le nom rappelle un poëte célèbre et un excellent esprit, a vu et
+écrit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de
+prononcer entre ces deux grands hommes, la prévention naturelle et
+peut-être excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude
+et la méthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. «Si Apollon,
+ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en
+fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand
+poëte, et m'ordonnait de lui déclarer librement auquel de ces deux
+fameux poëmes je voudrais que ressemblât celui qu'il promettrait de me
+dicter, j'hésiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens
+qu'à la fin ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, me
+déciderait pour le _Godefroy_[504].»
+
+ [Note 503: Voy. ci-dessus, p. 265.]
+
+ [Note 504: _Lettera a Domenico Diodati giureconsulto
+ napoletano_.]
+
+Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de même de prononcer en
+général, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les
+raisons, tirées de la nature opposée de leurs ouvrages, qui rendent
+toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Après avoir cité
+la modeste et ingénieuse conclusion de Métastase, il donne aussi la
+sienne, qui est toute contraire, mais où il n'a mis ni moins de
+modestie, ni moins d'esprit. «Moi, dit-il, qui suis si inférieur à ce
+grand homme (il est à remarquer que cela fut écrit du vivant de
+Métastase), je répondrais peut-être à Apollon avec plus de courage, et
+ma réponse serait un peu différente. S'il m'invitait à écrire un poëme
+épique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait
+à en entreprendre un poëme romanesque, je le prierais de faire de moi
+un autre Arioste; s'il me demandait, en général, duquel de ces deux
+poëtes je désirerais être l'égal par un talent naturel pour la poésie,
+je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent
+de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder[505].»
+
+ [Note 505: _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. III, p.
+ 120.]
+
+Ce ton est un peu différent de celui des premiers critiques. Ni de leur
+temps, ni depuis, personne n'a osé s'exprimer sur le Tasse comme ils le
+firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis très-célèbre
+dans les sciences, qui était alors fort jeune, et ne prévoyait sans
+doute encore ni sa future célébrité, ni ses malheurs: c'est le grand
+Galilée. Professeur de mathématiques à vingt-six ans dans l'université
+de Pise, il ne négligeait point les études littéraires qui avaient eu
+ses premières amours; la philologie, ou la science du langage, faisait
+ses délices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-même; entre
+les poëtes italiens, il était surtout passionné pour l'Arioste, et l'on
+assure qu'il le savait par cœur tout entier. En 1590, temps où la
+captivité du Tasse était finie, mais où les querelles, dont la
+_Jérusalem délivrée_ était l'objet, duraient encore, Galilée écrivit
+pour son amusement une critique extrêmement vive de ce poëme. Il n'y mit
+sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son
+manuscrit, qu'on ne l'a retrouvé que depuis peu d'années. Cet opuscule
+intéressant par son objet, par son auteur et par sa piquante
+originalité, fut imprimé pour la première fois en 1793[506]. Quand on
+aime le Tasse, on ne lit point sans être souvent choqué du ton que prend
+avec lui le jeune professeur; mais le fond en est très-bon, quoique les
+critiques soient souvent excessives. Elles tombent également sur le
+style, sur les inventions, la conduite et les caractères. La plus grande
+partie des jugements est saine et conforme aux lois du goût; il est à
+croire seulement que si l'auteur les avoit publiés lui-même il en eût
+adouci la forme, et qu'il se fût borné à des critiques particulières,
+sans en tirer contre le génie et le talent d'un grand poëte, des
+conséquences fausses et injustes.
+
+ [Note 506: _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_, etc.,
+ Venise, 1793, in-12.]
+
+Dès la première stance du poëme, il prononce que l'un des défauts les
+plus ordinaires du Tasse, est qu'il paraît souvent manquer de matière,
+qu'il est obligé de coudre ensemble des pensées qui n'ont entr'elles
+aucune liaison, aucun rapport, et que cela naît en lui d'une grande
+sécheresse de veine poétique et d'une grande pauvreté d'idées. «Je reste
+quelquefois, dit-il ailleurs, tout étourdi en voyant les sottes choses
+que ce poëte se met à décrire.» Et ailleurs encore[507]: «Il m'a
+toujours paru que ce poëte était mesquin, pauvre, misérable au-delà de
+toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et
+admirable.» Il fait ici une comparaison figurée, dans le genre de celles
+des académiciens de Florence: «En considérant, dit il, les actions et
+les fables de ce poëme, je crois pénétrer dans le petit cabinet d'un
+petit curieux qui a pris plaisir à l'orner de choses qui ont quelque
+prix par leur antiquité ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond
+que de petites choses (_coselline_), comme un crabe pétrifié, un
+caméléon desséché, une mouche ou une araignée dans un morceau d'ambre,
+quelqu'une de ces poupées, de ces _fantoccini_ de terre que l'on dit
+trouvées dans les tombeaux de l'Égypte, ou, s'il s'agit de peinture,
+quelque petite ébauche du _Baccio Bandinelli_, ou du _Parmesan_, ou
+autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le
+_Roland furieux_, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune
+immense, une galerie royale ornée de cent statues antiques des plus
+célèbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec
+un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et
+d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, précieux,
+merveilleux et de la plus haute excellence, etc.»
+
+ [Note 507: P. 33.]
+
+Du reste, le ton général de cette critique est non-seulement libre, mais
+dérisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent
+ou parlent dans le poëme, pour tourner en ridicule leurs actions et
+leurs discours. Il ne fait surtout aucune grâce à _madonna Armida_,
+qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une
+coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le poëte, et
+ne lui épargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont même
+quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: «Eh!
+_signor Tasso_, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de
+papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats[508].» Son style,
+très-pur et très-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de
+ces jeux de mots, de ces quolibets, ou _riboboli_ florentins, dont il
+faut avoir fait une étude particulière pour les bien entendre. Il y en a
+même de gaillards, et d'un genre d'équivoque qui paraîtrait fort étrange
+en France dans un professeur de mathématiques, et qu'on ne pardonnerait
+même pas à un autre professeur de répéter. En un mot, c'est l'ouvrage
+d'un jeune homme, mais à toutes ces bizarreries près, moins choquantes
+dans son pays, dans sa langue et dans son siècle, c'est l'ouvrage d'un
+jeune homme plein d'esprit, de goût et de saine littérature, qui joue
+avec sa plume, se parle pour ainsi dire à lui-même, et ne se croit pas
+soumis aux strictes lois de la décence, de la politesse et des égards.
+S'il avait toujours écrit sur ces matières, il n'aurait pas eu tant de
+gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troublé et menacé sa vie,
+pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et
+la terre n'en tournerait pas moins.
+
+ [Note 508: En italien, _una paniccia da cani_ (p. 29); mais
+ chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.]
+
+Le sort de _la Jérusalem_ fut d'abord en quelque sorte plus heureux en
+France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y fût connue encore que par de
+mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit
+bientôt de pair avec l'_Iliade_ et l'_Énéide_; et vers le milieu du
+grand siècle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus.
+Boileau, qui veillait alors aux intérêts du goût, avec la vigilance d'un
+magistrat et les lumières d'un législateur, s'éleva fortement contre ce
+qu'il regardait comme une hérésie, et la foudroya d'un seul vers, que
+bien des gens ne lui ont point pardonné:
+
+ Tous les jours à la cour un sot de qualité
+ Peut juger de travers avec impunité,
+ A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
+ Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile[509].
+
+ [Note 509: Satire IX.]
+
+Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce
+qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il était devenu un mot de
+ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, où, à la honte de
+la littérature française, on se faisait gloire de l'être. Plusieurs
+d'entre eux, qui peut-être entendaient assez médiocrement le Tasse,
+accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prévalaient contre
+lui de cet adage de Quintilien: _Il ne faut juger les grands hommes
+qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend
+pas._ Ce précepte est assurément de la plus grande sagesse; mais voici
+quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de goût,
+Boileau est lui-même un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de
+juger légèrement, sans courir le même risque dont Quintilien a voulu
+nous garantir. Tâchons, pour y échapper, de bien saisir le sens de cette
+expression, et dans la crainte de nous laisser conduire à des guides
+prévenus ou infidèles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre
+interprète que lui-même.
+
+Plusieurs années après, dans son _Art poétique_, étant revenu à parler
+du Tasse, il en parla plus modérément. Cela est amené dans le troisième
+chant (car Despréaux se donnait la peine d'enchaîner ses idées et de
+conduire d'un sujet à l'autre par des transitions naturelles), cela est
+amené par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'épopée, aux
+fictions de la mythologie, _les mystères terribles_ du christianisme.
+Je sais que cette opinion peut être examinée sous le double point de vue
+de la poésie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes à
+imagination, qui ne sont pas poëtes, et de nouveaux docteurs en religion
+que les hommes religieux récusent, on pourrait soutenir par d'assez
+bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux; mais ce
+n'est point de cela qu'il est question: revenons à cette opinion même.
+Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables
+dans un poëme:
+
+ Et quel objet enfin à présenter aux yeux
+ Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,
+ Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,
+ Et souvent avec Dieu balance la victoire?
+ Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès.
+ Je ne veux point ici lui faire son procès;
+ Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie,
+ Il n'eût point de son livre ILLUSTRÉ l'Italie,
+ Si son sage héros, toujours en oraison,
+ N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison,
+ Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse
+ N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
+
+Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut _illustrer_ sa
+patrie, que cette expression est décisive dans un auteur qui ne dit
+jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point
+donné précédemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et
+aussi étendu qu'on s'est obstiné à le croire, et qu'on doit entendre ce
+mot, non comme ceux qui persistent à lui en faire un crime, mais dans le
+sens où en Italie même, de très-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a
+point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le
+Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit
+ailleurs que le Tasse a _illustré sa patrie_ par son poëme; enfin il ne
+l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois,
+maître comme il l'était de sa langue et de toutes les difficultés de son
+art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il
+pouvait même le dire facilement, et de manière à ôter toute équivoque:
+
+ A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
+ Le clinquant à l'or pur, et le Tasse à Virgile.
+
+Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le
+clinquant d'un côté, l'or de l'autre: là, le Tasse tout entier, et ici
+tout Virgile; mais il a dit:
+
+ A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
+ Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile;
+
+c'est-à-dire évidemment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce
+qu'il y a de clinquant dans le Tasse à tout l'or qui est dans Virgile.
+
+C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort
+au long sur ce vers de Boileau[510], et qui est loin de lui en faire un
+crime. Le marquis _Orsi_, dans son ingénieuse défense des poëtes
+italiens contre le P. Bouhours[511], aime mieux croire que le mot de
+notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si
+le mot est plaisant, c'est très-sérieusement que Despréaux l'a dit. Il
+remarque avec plus de raison que les Français ne doivent pas s'attribuer
+l'invention de ce mot, et que le _cavalier Salviati_ l'avait employé
+avant eux[512]. _Carlo_ _Gozzi_, qui traduisit dans le dernier siècle,
+en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce
+vers, que le poëte français n'a point prétendu mépriser le Tasse, mais
+se ranger à l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite à ce
+propos le trait mordant de _Salviati_[513]. En un mot, il y a de l'or
+dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien précieux, mais
+cet or n'est pas sans mélange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est
+tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.
+
+ [Note 510: _Perfetta poesia_, t. I, p. 484 et suiv. Il termine
+ ainsi tout ce qu'il dit à ce sujet: _Altro per appunto non suonano
+ le sue parole_ (_di_ Boileau) _se non che stolti son coloro che
+ antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune
+ parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso._ (P. 486.)]
+
+ [Note 511: _Considerazioni sopra un famoso libro francese
+ intitolato:_ La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit,
+ _divise in sette dialoghi_, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le
+ Dialogue VI est consacré tout entier à la défense du Tasse.]
+
+ [Note 512: Il se trouve dans l'_Infarinato secondo_, qui est
+ une réplique à la réponse de _Camillo Pellegrino_, pour la défense
+ de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que
+ ce n'est point avec l'or de Virgile que l'_Infarinato_ compare le
+ clinquant du Tasse, mais avec le prétendu or de l'_Avarchide_,
+ triste poëme de l'_Alamanni_, dont nous avons vu, ch. XI, ce que
+ l'on doit penser. _La Crusca_ avait dit: _Verrà agguagliare
+ all'Avarchide il poema del Tasso_; et _Pellegrino_ avait répondu:
+ _Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia
+ non fu di far paragone_, à quoi l'_Infarinato_ réplique: _Sì,
+ secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro_. (_Op. del
+ Tasso_, édit. de Florence, t. VI.)]
+
+ [Note 513: _Opere del conte Carlo Gozzi_, Venezia, 1772, t.
+ VI, p. 274.]
+
+Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osèrent écrire en Italie sur
+son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et
+qu'en pensait-il lui-même? Cela tient encore à l'histoire de ce poëme,
+si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il
+ne peut être indifférent de le savoir.
+
+On se rappelle à quelle fâcheuse position il était réduit lorsque, sans
+sa participation et à son insu, son poëme fut imprimé, pour la première
+fois, d'après une copie imparfaite, et se répandit dans toute l'Italie.
+Malade, privé de sa liberté, souvent même de sa raison, hors d'état d'en
+donner lui-même une édition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus,
+c'est qu'il sentait mieux que personne la nécessité de cette
+correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. «Ce poëme,
+écrivait Horace _Lombardelli_[514], honore la religion, la poésie et
+notre siècle autant que l'auteur même; je ne doute pas que la fleur des
+esprits d'Italie ne se plaise à le commenter, et à en faire sentir
+toutes les beautés, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernière
+main. Plaise à Dieu qu'il le puisse, et que son poëme n'aye pas le même
+sort que l'Énéide!» _Camillo Pellegrino_, dans ce dialogue qu'il
+consacre à la gloire du Tasse[515], reconnaît dans son poëme la même
+incorrection. «Espérons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable,
+ainsi qu'à notre siècle, pour lui rendre la santé, il mettra la dernière
+main à sa _Jérusalem_, qu'il étendra ou éclaircira quelques endroits qui
+paraissent maintenant obscurs et tronqués, et qu'il portera ce poëme à
+son entière perfection. Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il
+avait souvent dit qu'il n'était pas entièrement content de son ouvrage,
+et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc
+pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce poëme aurait
+beaucoup moins de défauts qu'il n'en a maintenant, etc.»
+
+ [Note 514: Lettre à _Maurizio Cataneo_, 28 septembre 1581.]
+
+ [Note 515: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, etc.]
+
+Le Tasse, dans sa réponse à l'académie, parle ainsi de ce passage:
+«L'auteur du dialogue dit ici pour ma défense ce que je pourrais dire
+moi-même. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrigé, ni
+publié ce poëme, non plus que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il
+me soit permis de le faire! etc.» Il répète dans plusieurs endroits ce
+même vœu, et l'on aperçoit souvent dans ses réponses la connaissance
+qu'il avait de ses défauts. «Parmi les expressions critiquées, dit-il
+ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du
+critique ne me forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont sans
+raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forçassent à ne les pas
+corriger quand je juge à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore
+présidé moi-même à l'impression de mon poëme.» Et ailleurs encore; «En
+citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les défigure
+de manière que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher
+dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais
+changé, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y
+avais mis la dernière main.»
+
+Si l'académie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le
+style, de la recherche dans les pensées, et des jeux de mots: «Quand on
+se sert, répond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je
+l'ai prononcé devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait
+qui vient me frapper, il faut que je me réfute moi-même. Que dois-je
+donc faire, mes amis? Attendre le coup et présenter la gorge au glaive,
+comme firent les sénateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois?
+Ou bien toute défense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre
+mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes
+des Grecs, comme fit Énée dans l'incendie de Troie, et de se mêler parmi
+ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas
+son compte à vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homère,
+non plus que Virgile, ne fait que très-rarement jouer les mots entre
+eux. «Je devrais plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de
+m'accorder les armes dont se servait son poëte (c'est-à-dire Ovide né à
+Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-même les
+défauts que l'en reproche à ce poëte). Le parrain d'armes de mon
+adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il
+l'a armé de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutôt
+Aristophane (c'est-à-dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et
+qui convenaient ici beaucoup moins.» Il continue de jouer sur cette idée
+des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut décocher les traits, et
+qui du moins, dit-il est préférable aux instruments de cuisine que
+Terence met à la main de ceux qui assiégent la maison de Thaïs; allusion
+un peu forcée, comme on voit, à une scène de l'_Eunuque_ de
+Terence[516]. Il quitte enfin ce style métaphorique, pour se jeter dans
+des sophismes, sur lesquels le préambule qu'il vient de faire montre
+assez qu'il ne se faisait pas illusion.
+
+ [Note 516: Act. IV, sc. 7.]
+
+Si l'on désire un aveu plus positif, le voici dans cette réponse naïve
+et touchante qu'il fait à des reproches assaisonnés de toute la hauteur
+et de toute la dureté académique. «Moi qui souffre volontiers, mais non
+sans quelque douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance[517], je
+dirai au médecin: je suis malade, pour avoir trop goûté dans mon jeune
+âge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris
+l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remèdes sont trop
+désagréables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je
+veuille les prendre. C'est un nouvel art de guérir, et une nouvelle
+espèce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel,
+pour qu'il ne soit pas rejeté du malade[518].»
+
+ [Note 517: Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce
+ beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. _Ma io
+ che volentieri, nè però senza mio dolore, sostengo d'esser
+ medicato dell'ignoranza, dirò al medico: son infermo per la
+ dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di
+ soverchio nell'età giovenile, prendendo il condimento per
+ nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti:
+ e temo che non m'inganninno, perchè io li prenda, benchè questa è
+ nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele
+ il vaso, in cambio di mele, perchè dall'infermo non sia ricusato._
+ (_Apologia di Torquato Tasso_, etc.)]
+
+ [Note 518: Allusion à la belle comparaison de Lucrèce, et à
+ l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-même dans le début de son
+ poëme: _Così a l'egro fanciul_, etc.]
+
+Sans prendre trop à la rigueur ces aveux modestes, il en résulte
+toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des défauts
+dans un ouvrage ou l'auteur lui-même voyait tant d'imperfections, et que
+dans un âge plus avancé, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces
+défauts, dans un si grand et si beau génie, venaient tous de ce qu'il ne
+joignait pas, au même degré, à ses qualités éminentes, une autre qualité
+plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe
+et la source de l'art d'écrire; je veux dire cette sagesse[520], ce
+jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excès, de
+toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de
+justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde;
+cette qualité précieuse enfin, dont il paraît que la nature avait fait
+l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient même à
+étouffer qu'à force de soins et d'études. Le bon sens brille d'un doux
+éclat dans tous les bons auteurs de l'antiquité, parce que les anciens
+vivaient plus près de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils
+n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur
+fournissait elle-même; il se trouve plus rarement chez les modernes,
+parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutôt le goût
+national que la voix de la nature, et que ce goût y est comme les mœurs,
+un composé bizarre de corruption, de préjugés et de restes de barbarie.
+
+ [Note 519: _Gli scherzi dell'età più giovanile_. Au
+ commencement de son discours intitulé: _del Giudizio_.]
+
+ [Note 520: _Scribendi rectè sapere est principium et fons._
+ (_De Arte poëticâ._)]
+
+Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur
+siècle. Dans le siècle où le Tasse écrivait, siècle cependant que l'on
+appelle à juste titre le siècle d'or de la littérature italienne,
+l'Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne firent
+qu'augmenter dans la suite. Pétrarque, ce beau génie, ce créateur de la
+poésie érotique moderne, avait aussi créé un spiritualisme, une
+mysticité d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de
+renchérir. Les _Petrarquistes_, dont le nombre fut grand dans le
+seizième siècle, et qui n'avaient pas le génie de leur modèle, outrèrent
+ses défauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mêmes. Pétrarque
+et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions
+précieuses et recherchées, qui peut-être alors étaient trop fréquentes
+pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-même est
+désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques du Tasse, poésies trop peu
+connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable
+aux recueils de ce genre les plus estimés, prouvent assez que, malgré la
+supériorité de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts
+brillants de son siècle.
+
+En commençant sa _Jérusalem_, il se proposa sans doute de changer sa
+manière, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses
+inventions et dans le tissu régulier de sa fable, Homère et Virgile
+qu'il étudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de
+l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les
+premières habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgré tous les
+efforts qu'il fit peut-être, est-il étonnant que l'on aperçoive souvent
+dans son poëme, au milieu des plus grandes beautés de style, de
+malheureux vestiges de son vice originel?
+
+Les poëmes romanesques ou romans épiques qui avaient inondé l'Italie,
+avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes, un
+grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du
+bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand
+il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans sa jeunesse
+de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même, dès l'âge de dix-sept
+ans, figuré parmi les poëtes romanciers; malgré les notions saines
+qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de
+ne pas conserver, dans un poëme héroïque, quelques-uns des défauts qu'il
+s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans.
+
+La philosophie du Tasse était celle d'Aristote, réunie à la philosophie
+de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les
+finesses, et même toutes les subtilités de la dialectique. L'arme du
+sophisme lui était familière. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert
+quelquefois d'une manière que l'école approuve peut-être, mais que le
+bon sens réprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau
+génie descende à des puérilités telles que celles-ci. Pour élever le
+_Roland furieux_ au rang des poëmes héroïques, l'académie de _la Crusca_
+avait pris le parti de dire: poëme héroïque et roman, c'est tout un. «Ce
+qui n'est ni _tout_ ni _un_, répond le Tasse, ne peut être _tout un_:
+or, le poëme de l'Arioste n'est ni _tout_ ni _un_; donc il ne peut être
+_tout un_, avec un poëme héroïque.» Il est vrai que l'_Infarinato_, dans
+sa réplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus
+bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que
+_Tasso_, en italien, signifie aussi un blaireau. «Vous êtes _il Tasso_,
+dit l'académicien; cependant vous n'êtes ni _il_, ni _Tasso_; car si
+vous étiez _il_, vous seriez un article, et si vous étiez _Tasso_, vous
+seriez une bête.» Cela est assurément détestable, mais le Tasse avait
+le malheur d'y avoir donné lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion,
+et dans la maturité de l'âge (car il avait alors quarante-un ans), un
+auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas étonnant que, dans un
+âge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se
+soustraire quelquefois aux sévères lois du bon sens, qui sont aussi
+celles du bon goût?
+
+Il avait appris de Platon à se livrer aux méditations contemplatives, et
+son ame naturellement élevée, avait facilement reçu l'empreinte du beau
+moral, tel que l'avait si bien conçu le plus sublime des anciens
+philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut à son
+exemple qu'il composa des dialogues où l'on trouve souvent des beautés
+dignes de son maître, mais qui souvent aussi sont défigurées par des
+pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont
+les dialogues de Platon même ne sont pas toujours exempts. Son poëme est
+rempli des traces du platonisme: on les reconnaît à la noblesse, à la
+beauté idéale de ses pensées et de ses maximes, mais on les reconnaît
+aussi à cette métaphysique amoureuse que Pétrarque avait mise à la mode,
+et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les
+amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.
+
+C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût excessif pour
+l'allégorie. Il le poussa jusqu'à ne plus voir dans les poëmes d'Homère
+et de Virgile que des allégories continuelles, et voulut, à cet exemple,
+allégoriser toute sa _Jérusalem_. Quelques parties de ces anciens poëmes
+étaient peut-être en effet allégoriques. Le chantre d'Achille et celui
+d'Énée, à l'exemple des premiers poëtes, y couvraient peut-être de ce
+voile ingénieux les vérités les plus sublimes de la physique et de
+l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une
+pure allégorie; que leurs héros ne sont que des emblèmes; penser et
+écrire que l'_Iliade_ est l'image de la vie civile, l'_Odyssée_ celle de
+la vie contemplative, et l'_Énéide_ un mélange de l'une et de l'autre;
+soutenir gravement que l'homme contemplatif étant solitaire, et l'homme
+actif vivant dans la société civile, c'est pour cela qu'Ulysse, à son
+départ de chez Calypso, est seul, et non pas accompagné d'une armée ou
+d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont
+représentés, l'un comme général de l'armée des Grecs, l'autre comme chef
+des Myrmidons; qu'Énée enfin est accompagné lorsqu'il combat ou qu'il
+fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux
+Champs-Élysées, il laisse tous ses compagnons, même son fidèle Achate;
+et que ce n'est pas au hasard que le poëte le fait ainsi aller seul,
+parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des
+récompenses qui sont réservées dans l'autre vie aux ames des bons et
+des méchants; qu'en outre l'opération de l'intelligence spéculative qui
+est l'opération d'une seule puissance est très-bien figurée par l'action
+d'un seul; mais que l'opération politique qui procède de l'intelligence
+et en même temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour
+ainsi dire, des citoyens réunis dans une république, ne peut être aussi
+bien représentée par une action où plusieurs ne concourent pas ensemble
+à une seule fin; établir en principe toutes ces rêveries et les prendre,
+ou feindre de les prendre pour règles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce
+pas prouver assez qu'avec une imagination très-riche et plusieurs autres
+qualités poétiques, portées même au plus haut degré, on n'a pas toujours
+ce _bon sens_, dont la véritable et saine poésie ne doit s'écarter
+jamais?
+
+ [Note 521: Dans l'_Allegoria del poema_, jointe à presque
+ toutes les éditions de la _Jérusalem délivrée_.]
+
+Voyez son discours intitulé _Allégorie du poëme_; vous y apprendrez que
+l'armée des croisés étant composée de différents princes et d'autres
+soldats chrétiens, représente l'homme qui est un composé d'ame et de
+corps, et d'une ame non pas simple, mais partagée en différentes
+puissances; que Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et
+montueux, vers laquelle sont dirigées toutes les entreprises de l'armée
+fidèle, désigne la félicité civile, convenable au bon chrétien, félicité
+difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée où habite la Vertu,
+mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y
+apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que
+Renaud, Tancrède et les autres princes, figurent les autres qualités de
+l'ame, et que le corps humain est représenté par les soldats; que
+l'amour qui fait déraisonner Tancrède, Renaud et d'autres guerriers, et
+qui les éloigne de Godefroy, désigne les combats que livrent à la
+puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.»
+
+Je sais bien que cette _Allégorie_, qu'il écrivit en un jour[522], ne
+fut qu'une espèce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les
+autres fussent pris; que son premier dessein était de mettre ainsi à
+couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop
+peu grave dans son poëme, en faisant croire qu'il avait caché sous ces
+dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses
+lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il
+eut terminé ce travail, il en fut si émerveillé lui-même, il en trouva
+toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord
+avec le sens littéral de sa _Jérusalem_, qu'il finit par douter si, même
+en la commençant, il n'avait pas eu cette pensée[524]. Ne mettons pas à
+cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que
+ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par
+éprouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homère ni Virgile
+n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni éprouvé eux-mêmes
+de pareilles.
+
+ [Note 522: A Ferrare, au mois de juin 1576.]
+
+ [Note 523: Citée dans sa Vie, par _Serassi_, p. 223, d'après
+ un manuscrit, et jusqu'alors inédite.]
+
+ [Note 524: _Ond'io dubito, che non sia vero che quando
+ cominciai il mia poema avessi questo pensiero._ (_Ibid._, p.
+ 124.)]
+
+De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les
+autres. Ce n'est pas assez d'en reconnaître les suites dans quelques
+vers trop brillantés, dans quelques images trop fleuries, dans des
+expressions et des tours affectés, que le critique français avait sans
+doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait
+tant de bruit, et qu'un critique italien avait employé avant lui, sans
+qu'on lui en ait fait les mêmes reproches; il y faut voir aussi la
+source de défauts peut-être plus graves, dans les narrations, dans les
+descriptions, et surtout dans les situations pathétiques et les discours
+passionnés. Expliquons ceci par des exemples.
+
+Dans les narrations, on peut regarder comme un défaut opposé à ce
+jugement, à cette sagesse, à ce bon sens que recommande Horace, et que
+les deux anciens maîtres de l'épopée ne blessent jamais, toute
+circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout détail
+minutieux, tout effet exagéré, toute particularité purement et
+inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrétiens, instruit les
+deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manière dont ce jeune
+guerrier avait été surpris et enlevé par Armide[525]. Arrivé au bord du
+fleuve Oronte, il était passé dans une île où Armide cachée l'attendait
+pour le poignarder. La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec
+autant de goût que de charme. Dans cette première partie de la
+narration, l'agréable n'est que joint au nécessaire; dans le reste, il
+prend trop évidemment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et
+rendre de nouveaux sons. Il regarde; «il voit au milieu de son cours une
+onde qui tourne et retourne sur elle-même; et de là sort une blonde
+chevelure, et de là s'élève la figure d'une femme, _e quinci il petto e
+le mammelle_, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache
+la pudeur[526].»--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une
+description faite par le poëte, mais une narration faite par un
+vieillard. Il se plaît fort dans la peinture de ce joli fantôme. Il le
+compare aux nymphes et aux déesses qu'on voit dans un spectacle nocturne
+s'élever lentement du milieu du théâtre. «Ce n'est pas, dit-il ensuite,
+une syrène véritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une
+mer dangereuse auprès du rivage de Tirrhène.» Elle se met à chanter une
+chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a
+retenue à merveille, la répète tout entière aux chevaliers[527].
+
+ [Note 525: C. XIV, st. 51 et suiv.]
+
+ [Note 526: St. 60.]
+
+ [Note 527: St. 62, 63 et 64.]
+
+Renaud s'endort à ces doux chants, continue le vieil ermite: la
+magicienne sort de son embuscade, et court à lui ne respirant que la
+vengeance; «mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit
+respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient
+fermés, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les
+mouvoir?) d'abord elle s'arrête en suspens; ensuite elle s'assied près
+de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colère: elle reste
+désormais tellement penchée sur ce front plein de charmes, _qu'elle
+ressemble à Narcisse auprès de sa fontaine_. De son voile, elle essuie
+la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter
+doucement l'air, et pour tempérer les ardeurs du soleil[528]. «Ainsi,
+qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs
+assoupies de ses yeux cachés fondirent cette glace qui s'endurcissait
+plus que le diamant dans son cœur[529].»
+
+ [Note 528: Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau
+ est charmant, et aussi vrai qu'il est agréable: quel dommage qu'il
+ soit gâté par ce qui suit!]
+
+ [Note 529: St. 67.]
+
+Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais
+peut-être citer aucun où la convenance fut plus complètement blessée, je
+ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond même du
+récit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui ôte à la plupart de ces
+détails toute vraisemblance.
+
+Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des
+personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus célèbres, je
+choisirais pour exemples des mêmes défauts dans les unes et dans les
+autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide
+elle-même; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le
+chapitre suivant, une citation plus importante et un parallèle déjà
+promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont
+là, comme dans tout le poëme, rachetés par des beautés exquises, et les
+résultats d'une rivalité dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.
+
+A l'égard des situations touchantes et des peintures de passions fortes
+où des fautes du même genre et des traits d'esprit déplacés détruisent
+le pathétique, c'est, de tous les défauts reprochés au Tasse, celui
+qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches
+qu'il paraît le plus mériter.
+
+Quelle peinture devait être plus pathétique et plus terrible que celle
+du désespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connaître une
+maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à baptiser Clorinde qu'il a
+blessée à mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment
+toutes ses forces, qu'il les met en garde auprès de son cœur, et que,
+réprimant sa douleur, il s'occupe _à donner la vie avec l'eau à celle
+qu'il a tuée avec le fer_[530]. Des Français qui arrivent le trouvent
+mourant, et l'emportent avec Clorinde, _à peine vivant en soi, et mort
+en elle qui est morte_[531]. Lorsqu'il revient à lui et qu'il se
+retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se répand en plaintes
+qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas
+séchées par cette froide apostrophe à sa main[532]? «Ah! main timide et
+lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infâme
+ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette
+vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare déchire
+cruellement mon cœur! Mais peut-être habituée à des actions atroces et
+impies, regardes-tu comme un acte de pitié _de donner la mort à ma
+douleur_.» Après quelques mouvements plus passionnés, mais où l'on ne
+voit pas encore l'expression d'un véritable désespoir, il demande où est
+le corps de Clorinde. Peut-être est-il la proie des bêtes féroces[533].
+«Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chère, et trop précieuse
+pâture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forêts ont
+irrité, moi d'abord, et ensuite les bêtes sauvages! J'irai où vous êtes,
+et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, ô dépouilles chéries!
+Mais s'il arrive que ces membres si délicats aient assouvi des appétits
+féroces, je veux que la même gueule m'engloutisse: je veux être renfermé
+dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi,
+quelque part qu'elle puisse être, s'il m'est permis d'y être avec eux!»
+
+ [Note 530:
+
+ _A dar si volse
+ Vita con l'acqua a chi col ferro uccise_.
+ (C. XII, st. 68.)]
+
+ [Note 531: _In se mal vivo e morto in lei ch' è morta_. (St.
+ 71.)]
+
+ [Note 532: St. 75. Je connais les réponses que le marquis
+ _Orsi_, dans son sixième Dialogue, cité ci-dessus, p. 339, note 2,
+ fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits
+ suivants. Ces réponses ont, du moins à mon avis, le très-grand
+ tort de ne répondre à rien, et de laisser les choses au même point
+ où elles étaient auparavant.]
+
+ [Note 533: St. 78.]
+
+Comment, lorsqu'on est habitué aux beautés vraies d'Homère et de
+Virgile, pourrait-on se sentir ému par de pareilles plaintes, ou par
+celles-ci qui viennent bientôt après[534]? «O mes yeux, aussi
+impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez!
+vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes
+pleurs refusent de couler!» ou enfin par cette apostrophe au tombeau de
+Clorinde? «O marbre si cher et si honoré, qui as au-dedans de toi ma
+flamme et au-dehors mes pleurs[535], non, tu n'es point la demeure de la
+mort, mais de cendres vivantes où repose l'amour; et je sens que tu
+rallumes dans mon cœur ses feux accoutumés, moins doux, mais non moins
+brûlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne
+d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-même, donne-les du
+moins à ces restes chéris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si
+jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dépouilles, elle
+ne s'irritera ni de ta pitié, ni de ma hardiesse, etc.»
+
+ [Note 534: St. 82 et 83.]
+
+ [Note 535:
+
+ _O sasso amato ed honorato tanto,
+ Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto_, etc.
+ (St. 96.)]
+
+Quel moment encore pour l'expression et pour le pathétique que celui où
+Armide est quittée par Renaud! Elle qui naguère avait à ses ordres tout
+l'empire d'amour, qui voulait être aimée et qui haïssait les amants, qui
+n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de
+ses yeux[536]; maintenant méprisée, trahie, abandonnée, elle suit celui
+qui la fuit et la méprise; elle tâche _d'orner par ses larmes le don de
+sa beauté refusé pour lui-même... Elle envoie devant elle ses cris pour
+messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage_[537].
+Forcenée, elle s'écrie: «O toi qui emportes avec toi une partie de
+moi-même, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend
+l'autre, ou donne en même temps la mort à toutes les deux»..... Elle
+arrive auprès de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: «Comme un
+musicien habile qui, avant de chanter, prélude à voix basse pour
+préparer l'attention de ses auditeurs[538].» Comparaison précieuse et un
+peu froide peut-être, mais délicieusement exprimée, et ce qui vaut
+encore mieux, conforme à ce trait bien saisi du caractère d'Armide, _qui
+même dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses
+ruses_[539].
+
+ [Note 536: C. XVI, st. 38 et suiv.]
+
+ [Note 537:
+
+ _E invia per messaggieri inanzi i gridi;
+ Nè giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi_. (St. 39.)]
+
+ [Note 538:
+
+ _Qual musico gentil, prima che chiara
+ Altamente la lingua al canto snodi_, etc. (St. 43.)]
+
+ [Note 539:
+
+ _Che ne la doglia amara
+ Già tutte non oblia l'arti e le frodi_. (Ibid.)]
+
+Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vérité. Si
+Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a
+mérité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née païenne, elle a
+voulu ruiner leur empire. Elle l'a haï lui-même: elle l'a poursuivi,
+fait prisonnier, emmené loin des armes, dans des lieux lointains et
+déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux.
+Mais après quelques expressions, peut-être un peu trop naturelles, elle
+se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathétique
+et de la nature. «Joins à cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme
+plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai trompé, je t'ai séduit
+par les délices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et
+séduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer à un
+tyran tous ses charmes! après les avoir refusés pour récompense à mille
+_anciens_ amants, les offrir en don à un _nouveau_! Eh bien! que ce soit
+encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour qui fut si agréable pour
+toi, passe les mers, combats, détruis notre foi.... Que dis-je? Notre
+foi! Ah! elle n'est plus la mienne; _ô ma cruelle idole_[541], je ne
+suis fidèle qu'à toi!
+
+ [Note 540: St. 46.]
+
+ [Note 541:
+
+ _Fedele
+ Sono a te solo, idolo mio crudele._ (St. 47.)
+
+ _Idolo mio_ est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de
+ correspondant en français, et doit ordinairement se rendre par
+ quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot
+ propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide;
+ cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet
+ _idolo_, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en
+ français, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne
+ traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer
+ et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre
+ forcerait à prendre un autre tour.]
+
+Permets moi seulement de te suivre, grâce qui peut encore se demander
+entre ennemis. _Le déprédateur_ ne laisse par derrière lui _sa
+proie_[542]; quand le vainqueur _part_ le captif _ne reste pas_; que ton
+camp me voie parmi les autres trophées, qu'il ajoute à tes autres éloges
+_celui de t'être joué de celle qui s'était jouée de toi_[543].... Je te
+suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton
+écuyer ou ton écu, _scudiero o scudo_[544].
+
+ [Note 542: _Non lascia in dietro il predator la preda_, etc.
+ (St. 48.)]
+
+ [Note 543:
+
+ _Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa
+ Che la tua scheruitrice habbia schernito._ (_Ibid._)]
+
+ [Note 544: St. 50. Les réponses du marquis _Orsi, ub. supr._,
+ relatives à ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parlé
+ dans une note précédente; elles renforcent l'objection, et rendent
+ la faute plus sensible.]
+
+Renaud s'arrête, mais il résiste et remporte la victoire. L'_amour
+trouve en lui l'entrée fermée et les larmes la sortie_[545]. L'amour
+n'entre pas _pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la
+raison a glacé_. Il répond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide
+lui dit-elle: «Écoutez comme il me conseille! écoutez _ce chaste
+Xénocrate_, comme il parle d'amour[546]!» Le nom de ce philosophe grec
+ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais
+qu'une partie de cette longue scène, composée de trois discours, est
+écrite différemment, et qu'on en peut citer des tirades entières où la
+passion parle son véritable langage; mais la plupart des traits en sont
+imités ou plutôt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au
+Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler
+Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mémoire.
+
+ [Note 545:
+
+ _Resiste e vince; e in lui trova impedita
+ Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita._ (St. 51.)]
+
+ [Note 546:
+
+ _Odi come consiglia, odi il pudico
+ Senocrate, d'amor come ragiona._ (St. 58.)]
+
+Herminie, au dix-neuvième chant, trouve son cher Tancrède vainqueur
+d'Argant, mais lui-même étendu mourant, à peu de distance du corps de
+son ennemi. «Après un si long temps, dit-elle[547], je te revois à
+peine, ô Tancrède, je te _revois_, et je ne suis pas _vue_; je ne suis
+pas vue de toi, quoique présente, et en te _trouvant_ je te _perds_ pour
+toujours.» Elle voudrait être aveugle pour ne le pas voir en cet état;
+elle déplore la flamme des yeux, leurs rayons cachés, la couleur
+vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin à l'ame, et la
+prie de pardonner un larcin téméraire. Ce larcin est un baiser, et il ne
+faut pas moins de douze vers à la chaste Herminie pour traiter à fond
+cette matière. «Je veux ravir à ces lèvres pâles de froids baisers _que
+j'espérai plus chauds_[548], (qu'on me pardonne cette traduction
+littérale). J'enlèverai à la mort une partie de ses droits, en baisant
+ses lèvres livides et flétries. Bouche compatissante qui, pendant ta
+vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant
+mon départ, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et
+peut-être alors si j'avais été assez hardie pour le demander,
+m'aurais-tu donné ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit
+permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lèvres!»
+Où est la décence? où est la nature? où est le pathétique?
+
+ [Note 547: St. 105 et suiv.]
+
+ [Note 548:
+
+ _Da le pallide labra i freddi baci,
+ Che più caldi sperai, vuò pur rapire._ (St. 107.)]
+
+Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle
+parle ainsi devant Vafrin, écuyer de Tancrède, qui est arrivé avec elle,
+qui vient d'ôter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est écrié: c'est
+Tancrède! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle
+s'en tient à ce long projet de baisers, et ne fait point ce que
+l'extrême douleur rendait excusable, qui était d'imprimer en effet un
+baiser sur les lèvres du héros qu'elle croit mort. «Elle parle ainsi en
+gémissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux,
+et paraît changée en fontaine[549].» Ce baiser aurait pu ranimer
+Tancrède, mais cela eût été trop naturel. Il faut que ce soit ce déluge
+de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche
+s'entr'ouvre, et les yeux encore fermés, il pousse un faible soupir qui
+se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'écrie: «Ouvre les
+yeux, Tancrède, à ces derniers devoirs que je te rends par mes
+pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route,
+et qui veut mourir à tes côtés. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite;
+c'est là le dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre les yeux et
+les referme aussitôt. Elle continue à se plaindre. Vafrin prend enfin la
+parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait dû dire il y a long-temps:
+«Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le
+pleurerons ensuite.» Alors il désarme son maître. Herminie, savante dans
+l'art de guérir, regarde et touche les blessures: elle espère qu'elles
+ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son
+voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les
+cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni
+dictame, ni autres herbes médicales, mais elle possède des paroles
+magiques très-puissantes, et elle en fait usage. Tancrède ouvre enfin
+les yeux. Il reconnaît son écuyer. Il demande quelle est cette beauté
+compatissante qui fait auprès de lui l'office de médecin. Elle rougit.
+Tout sauras tout, lui répond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton
+médecin, le silence et le repos. Tu guériras: prépare ma récompense; et
+en parlant ainsi, elle lui pose la tête sur son sein[552].
+
+ [Note 549: Le texte dit _en ruisseau_:
+
+ _Così parla gemendo, e si disface
+ Quasi per gli occhi, e par conversa in rio._ (St. 109.)]
+
+ [Note 550:
+
+ _A queste estreme
+ Essequie.......... ch'io ti fò col pianto._ (St. 110.)]
+
+ [Note 551: _Questi non passa._ (St. 111.)]
+
+ [Note 552: St. 114.]
+
+Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers à un
+artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui
+était d'abord trop emphatique et trop orné pour la douleur, devient ici
+trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scène qui, tout
+entière devait être si touchante, fait encore mieux sentir,
+non-seulement le défaut de pathétique, mais l'invraisemblance du
+commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui
+d'Herminie si habile dans l'art de guérir, l'une au lieu de faire de si
+longs et si froids discours, et l'autre de rester à les entendre,
+n'a-t-il pas été de désarmer Tancrède, pour voir si quelque chaleur, si
+quelque battement de cœur ne lui restait pas encore?
+
+Quant aux images trop fleuries et aux pensées frivoles, aux tours
+affectés, aux pointes et aux jeux de mots, assez généralement regardés
+comme les seuls défauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont,
+j'ose le dire, en plus grand nombre dans son poëme qu'on ne le croit
+communément. L'énumération en serait longue, si l'on voulait parcourir
+la _Jérusalem délivrée_ d'un bout à l'autre, et citer tout ce qui peut
+être rangé dans l'une de ces trois classes, celle des images et des
+pensées, celles des tours, et celle des expressions ou des mots;
+contentons-nous de quelques exemples.
+
+Armide, à qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des
+larmes, telles qu'en produit la colère mêlée à la douleur. «Ses larmes
+naissantes ressemblaient à un crystal et à des perles frappées des
+rayons du soleil[553]. Ses joues humides étaient comme des fleurs
+vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rosée,
+lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zéphir, et
+que l'aube qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son sein.»
+Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernière,
+la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le poëte n'emploie-t-il pas encore
+une image trop fleurie, ou plutôt une figure trop recherchée, trop peu
+naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, «fait briller, comme
+un double soleil, son regard serein et son souris céleste sur les nuages
+épais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amassés autour de
+leur sein[554]?» Tancrède, dès l'instant qu'il voit Clorinde, en devient
+amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour,
+s'amuse à cette image trop fleurie et à cette pensée frivole de l'Amour
+enfant. «O merveilles! l'Amour qui vient à peine de naître, vole déjà
+grand, et déjà triomphe armé[555].»
+
+ [Note 553: C. IV, st. 74 et suiv.]
+
+ [Note 554: St. 91.]
+
+ [Note 555: C. I, st. 47.]
+
+Tancrède, qui se trouve tout à coup enfermé dans les obscures prisons
+d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir
+Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. «Ce serait,
+dit-il, une perte légère que de perdre le soleil; malheureux! je perds
+la vue bien plus douce d'un beau soleil[556].» Renaud, revenu de ses
+erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne où il doit prier,
+admire les étoiles et la lune argentée. On s'attend qu'un si grand
+spectacle lui dictera quelque pensée profonde; or voici celle qu'il lui
+inspire. «Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous
+admirons la lumière trouble et obscure, qu'un coup d'œil ou l'éclair
+d'un sourire nous découvre sur les confins bornés d'un fragile
+visage[557].» Le fond de la pensée est aussi frivole que le tour est
+précieux et affecté.
+
+ [Note 556:
+
+ _E tal' hor dice in tacite parole:_
+ _Lieve perdita fia perdere il sole.
+ Ma di più vago sol più dolce vista
+ Misero i' perdo._ (C. VII, st. 48 et 49.)]
+
+ [Note 557:
+
+ _E miriam noi torbida luce e bruna,
+ Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso
+ Scopre in breve confin di fragil viso._
+ (C. XVII, st. 13.)]
+
+Dans la dernière bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout
+ce qu'ils rencontrent. Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est
+point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un côté le fer et
+de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au
+ridicule. Il est vrai que cela est imité de Lucain, qui dit dans son
+neuvième livre positivement la même chose[559]; mais n'en déplaise à
+Lucain et à ses admirateurs outrés, _frivolité_ et _ridicule_, n'en sont
+pas moins ici les mots propres.
+
+ [Note 558: _Che quinci oprano il ferro, indi la gola._]
+
+ [Note 559:
+
+ _Perdidit indè modum cædes, ac nulla secuta est
+ Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur._]
+
+J'entends par _tours affectés_ les répétitions, les accumulations, les
+oppositions qui s'écartent du naturel, qui ne forment qu'un vain
+cliquetis de mots et de pensées, et qui ôtent au style épique sa noble
+et décente simplicité.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble:
+tous les coups qu'ils reçoivent les blessent également. Souvent l'un est
+blessé, l'autre languit, _et celui-là verse son ame, quand celle-ci
+verse son sang_[560].» Soliman, dans un combat nocturne, fait des
+prodiges de valeur. «Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne
+touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].»
+Après un _tour_ si _affecté_, et une accumulation si exagérée, sied-il
+bien d'ajouter: «J'en dirais plus encore, mais la vérité à l'air du
+mensonge?» Clorinde et Tancrède qui se combattent sans se connaître,
+«ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte
+excite le courroux à la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle
+l'insulte[562].» Au haut de la montagne où Armide a placé ses jardins,
+où le ciel est toujours serein, et conserve éternellement _aux près les
+herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les
+ombrages_[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine;
+«elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire _était plus beau
+dans la rougeur et la rougeur dans le sourire_[564].» Elle disait aux
+chevaliers: vous pouvez déposer ici les armes; vous n'y serez plus
+guerriers que de l'amour, _et le lit et l'herbe tendre des prés_ seront
+_vos doux champs de bataille_.»
+
+ [Note 560: C. I, st. 57.]
+
+ [Note 561: C. IX, st. 23.]
+
+ [Note 562: C. XII, st. 55 et 56.]
+
+ [Note 563: C. XV, st. 54.]
+
+ [Note 564: _Ibid._, st. 62 et suiv.]
+
+Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par _pointes_ ou _jeux de
+mots_; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-même
+dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son
+tyran la quitta avec un visage _sombre_ où paraissait _clairement_ la
+cruauté de son cœur[565], ni qu'elle dise: _Je craignais_ même de lui
+découvrir _ma crainte_[566], il faut encore que l'_eau_ qui coule de ses
+yeux produise l'effet _du feu_, et que le poëte s'écrie: «O miracle
+d'amour, qui tire des étincelles de ses larmes, et qui _enflamme_ les
+cœurs _dans l'eau_[567]!» Ses ruses mettent le trouble dans le camp des
+chrétiens; «elle trempe les traits d'amour dans le feu de la
+pitié[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et
+enflammant leurs désirs amoureux, enlève la glace qu'avait amassée la
+crainte[569].» Enfin les faisant à chaque instant changer d'état, «elle
+les tient toujours _dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans
+les pleurs_, entre la crainte et l'espérance[570].»
+
+ [Note 565:
+
+ _Partissi alfin con un sembiante_ oscuro
+ _Onde l'empio suo cor_ chiaro _trasparve._
+ (C. IV, st. 48.)]
+
+ [Note 566: _E scoprir la mia_ tema _anco_ temea. (St. 51.)]
+
+ [Note 567:
+
+ _O miracol d'amor che le faville
+ Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende._ (St. 76.)]
+
+ [Note 568: St. 90.]
+
+ [Note 569: _Ibid._, st. 88.]
+
+ [Note 570:
+
+ _Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco,
+ In riso, in pianto, e fra paura e spene
+ Inforsa ogni suo stato._ (St. 93.)]
+
+Senape, roi d'Éthiopie, était éperdûment amoureux de sa femme, et dans
+lui _les glaces_ de la jalousie égalaient _les feux_ de l'amour[571].
+Mais voici bien autre chose. La reine était noire, elle accouche d'une
+fille blanche; cette fille est Clorinde, à qui le vieil Arsète raconte
+cette histoire. Votre mère, lui dit-il, résolut de vous cacher au roi
+son époux «à qui _la blancheur_ de votre teint eût pu paraître une
+preuve contre _la candeur_ de sa foi.» Je suis même obligé de mettre ici
+l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu
+entendre, car c'est la _candeur_ du teint de l'enfant qui est opposée à
+la foi _non bianca_ de la mère[572].
+
+ [Note 571: C. XII, st. 22.]
+
+ [Note 572:
+
+ _Ch'egli havria dal_ candor _che in te si vede
+ Argomentato in lei_ non bianca _fede._ (St. 24.)]
+
+On retrouve ce goût pour les pointes dans les récits, dans les discours,
+dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le
+caractère d'Armide que le poëte paraît avoir pris à tâche de les semer
+avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou
+agir, les jeux de mots les plus recherchés viennent d'eux-mêmes se
+placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet être fantastique, il
+n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutôt
+il semble que cette magicienne l'a lui-même touché de sa baguette, et
+qu'elle a jeté sur ses pensées et sur son style un charme malfaisant
+qu'il ne peut rompre. Nous en avons déjà plusieurs fois remarqué
+l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut
+jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prêter l'oreille à ses
+galanteries amoureuses.
+
+Un miroir du crystal le plus brillant pendait au côté de Renaud. Elle se
+lève, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux,
+elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflammés, un seul objet
+en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux
+miroirs des yeux sereins de sa maîtresse. L'un se glorifie de son
+esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-même, et lui en
+elle[573]. «Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux où
+je lis ton bonheur et qui font le mien[574]; car si tu ne le sais pas,
+mes feux sont le vrai portrait de tes beautés. Mon sein retrace mieux
+que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hélas! puisque tu me
+dédaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa
+beauté! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire,
+jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-même. Un miroir ne
+peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renfermé dans
+une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les
+étoiles que tu peux voir tous tes charmas[575].»
+
+ [Note 573:
+
+ _Con luci ella ridenti, ei con accese
+ Mirano in varj oggetti un sol'oggetto;
+ Ella del vetro a se fa specchio, ed egli
+ Gli occhi di lei sereni a se fa spegli.
+ L'un di servitù, l'altra d'impero
+ Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei._
+ (C. XVI, st. 20 et 21.)]
+
+ [Note 574: _Onde beata bei._ Jeu de mots impossible à rendre
+ en français, et qui disparaît dans cette paraphrase. Le marquis
+ _Orsi, loc. cit._, défend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il
+ défend tout le reste; il cite Pétrarque pour autoriser le Tasse.
+ Je sais combien le Tasse a imité Pétrarque; mais je sais aussi
+ qu'il doit à cette imitation une partie de ses défauts; que ce qui
+ est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le
+ style épique, et qu'enfin si un tour affecté ou un jeu de mots
+ cessaient de l'être quand on en trouve des exemples dans
+ Pétrarque, cela nous mènerait loin.]
+
+ [Note 575:
+
+ _Non può specchio ritrar si dolce imago,
+ Nè in picciol vetro è un paradiso accolto.
+ Specchio t'è degno il cielo, e ne le stelle
+ Puoi riguardar le tue sembianze belle._ (St. 22.)]
+
+Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les
+plaintes que le Tasse n'a pas su donner à l'amour un langage naturel et
+passionné. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y
+est devenu réalité, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne
+foi; Armide, prise dans ses propres piéges, aime de même; et nous avons
+appris par les reproches qu'elle fait à Renaud quand elle est
+abandonnée, que ce n'est point à se regarder dans un miroir, et à se
+dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les
+délicieux jardins d'Armide. «J'aurais bien du plaisir, dit un critique
+au sujet de ce passage, à voir paraître sur la scène un amoureux, avec
+un miroir pendu à sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand
+il marcherait sur le théâtre.» Je n'aurais pas osé me permettre cette
+plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galilée qui
+l'a faite[576].
+
+ [Note 576: _Considerazioni_, etc., p. 211.]
+
+Nos deux amants se retrouvent à la fin du poëme dans une position fort
+différente; mais ils n'ont point changé de style; et le désespoir
+d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'était l'amour de
+Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de
+visage; _elle devient de glace et ensuite de feu_[577]. Elle lance
+plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; _et tandis
+qu'elle les darde, l'Amour la blesse_[578]. Elle craint que le corps de
+son perfide ne soit invulnérable comme son cœur. «Peut-être, dit-elle,
+ses membres sont-ils revêtus du même marbre dont il a si bien endurci
+son ame. _Les coups d'œil_ ni _les coups de main_ ne peuvent rien sur
+lui.» Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le
+courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachés à
+ses flancs[579]; expressions passionnées, quoique trop figurées
+peut-être. Elle veut se tuer elle-même. Elle s'adresse _à ses flèches_
+et les invite à percer un cœur où _celle de l'amour_ ne tirent jamais en
+vain. «Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi, dit-elle en
+finissant, et qu'il ne faut que _des blessures à mes blessures_, qu'une
+_plaie_ de mes flèches guérisse la _plaie_ d'amour, et que la mort soit
+un remède pour mon cœur[580].»
+
+ [Note 577: C. XX, st. 61 et suiv.]
+
+ [Note 578:
+
+ _Scocca l'arco più volta, e non fa piaga;
+ E mentre ella saetta, amor lei piaga._. (St. 65.)]
+
+ [Note 579: St. 117.]
+
+ [Note 580:
+
+ _Poi ch'ogn'altro rimedio è in me non buono,
+ Se non sol_ di ferute a le ferute,
+ _Sani_ piaga di stral piaga d'amore;
+ _E fia la morte medicina al core._ (St. 125.)]
+
+Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant,
+je paraîtrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis
+assurément bien éloigné de ce dessein. Quel intérêt aurais-je à
+rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux
+écrivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise à Boileau, je
+ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littérature, foi
+et hommage aux lois éternelles de la vérité, de la nature et du goût.
+
+J'espère qu'on ne me dira pas que j'ai poussé trop loin les droits de la
+critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matière de goût,
+d'une nation à l'autre, que chaque peuple a son goût particulier, sa
+manière propre de sentir et de voir, etc., cela peut être objecté à ceux
+qui préfèrent leur goût national au goût des autres, et qui veulent tout
+réduire à leur mesure, mais non à celui qui rapporte tout, et dans les
+arts de son pays, et dans les arts étrangers, à en commun _criterium_, à
+la nature, et à ses premiers et fidèles imitateurs, les anciens;
+autrement, il faudrait qu'il trouvât bon tout ce qu'il voit approuvé
+dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement
+sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le
+sien; il ne pourrait même apprécier la littérature ancienne; il ne
+pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi
+les Latins, entre Cicéron et Sénèque ou même Apulée, entre Virgile,
+Ovide et Lucain. Si, d'une nation à l'autre on interdit la censure, on
+défend donc aussi l'approbation et l'éloge. Que devient alors l'étude
+des langues et des littératures étrangères? Que devient la critique, cet
+art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il
+doit être, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de
+l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait
+ailleurs mon opinion comme un arrêt, ni mon sentiment pour règle; je dis
+ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le
+fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de
+bonne foi.
+
+Mais revenons au Tasse et à son poëme, supérieur sans doute aux
+critiques qu'on en peut faire, puisque, en dépit de tout ce qu'on y a
+repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra
+éternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont
+quelques-unes ne lui ont point encore été faites, ne pourraient même
+nuire à sa durée. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de
+plus près, je ne dirai pas d'avoir trop négligé les souvenirs religieux
+attachés aux lieux où se passe son action; il les a suffisamment
+rappelés, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa
+_Jérusalem_ en un de ces poëmes sacrés qui n'ont jamais qu'une classe de
+lecteurs; mais de n'avoir pas tiré des historiens qu'il dut connaître,
+des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout
+l'intérêt des fictions de l'épopée; de n'avoir point assez fidèlement
+décrit les mœurs du onzième siècle et surtout celles des compagnons de
+Godefroy; d'avoir en quelque sorte altéré en eux la superstition qui les
+animait, en leur prêtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges
+opérés par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine à
+être frappés d'un grand phénomène de la nature et à se figurer des
+apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent à
+la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils étaient réellement, des
+chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que
+dans le _Bojardo_ et dans l'Arioste; d'avoir aussi mêlé de fausses
+couleurs aux peintures des mœurs de l'Asie, et d'avoir surtout imaginé
+des héroïnes, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans[581];
+mais il en serait de ces défauts comme des autres, ils ne nuiraient pas
+plus au succès désormais immortel de l'ouvrage, qu'à la gloire
+impérissable de l'auteur.
+
+ [Note 581: Tous ces reproches pourraient en effet être faits
+ au Tasse, dans un nouvel examen critique de son poëme, considéré
+ sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire
+ en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'aîné, occupé de
+ la publication de son _Histoire des Croisades_, en même temps que
+ je le suis de l'impression de cet examen du poëme célèbre dont les
+ croisades sont le sujet. Je n'avais point à craindre de le
+ détourner de ses idées habituelles en consultant son esprit juste
+ et son excellent goût sur la fidélité historique que l'on attribue
+ assez généralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en
+ substance ce qui est plus développé dans sa réponse. J'ajouterai
+ seulement en son entier la restriction pleine de goût qu'il met à
+ ce dernier reproche, tiré des mœurs asiatiques. «Si le poëme du
+ Tasse, dit-il, était connu des musulmans, ils pourraient bien lui
+ faire d'autres observations. Ils s'étonneraient, par exemple, de
+ voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est
+ guère en harmonie avec le Koran et avec les mœurs de l'Asie.
+ Herminie et Clorinde sont plus imitées d'Homère et de Virgile que
+ de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'élève contre
+ ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le poëte a tiré
+ un si heureux parti!»]
+
+Ce qu'il y a véritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un poëme
+conçu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit
+qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances
+particulières où il l'écrivit, offre de tels défauts, c'est qu'en les
+reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer à toute idée
+d'alliance entre la poésie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime
+pas moins l'ouvrage où ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit
+pas moins regardé comme le premier des temps modernes, dans le genre de
+poésie le plus grand et le plus noble, et que loin d'être tenté de lui
+contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou
+d'insensibilité aux beautés poétiques ceux qui ne la lui accordent pas.
+L'existence incontestable de ces beautés, leur éclat et leur nombre
+expliquent ce qui semblait d'abord si difficile à concevoir.
+
+Quand le choix du sujet, le plan, les caractères, l'intérêt soutenu et
+gradué, les épisodes, les descriptions, les combats, les enchantements,
+l'élévation des pensées, l'éloquence des discours, le style toujours
+poétique et animé (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais
+plutôt par excès que par faiblesse; affecté, précieux, exagéré si l'on
+veut, jamais prosaïque ni languissant, habituellement noble et pompeux,
+tel que l'exige l'épopée, dont la Muse est peinte avec une trompette,
+pour indiquer l'éclat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces
+qualités se trouvent réunies dans un poëme, quelques défauts qu'on y
+puisse reprendre, son rang est assigné, sa place est faite, et rien ne
+peut la lui ôter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Fin de l'examen de la_ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE _du Tasse; beautés de ce
+poëme supérieures à ses défauts; rang qu'il occupe dans l'épopée
+moderne._
+
+
+S'il est hors de doute que la poésie est le premier de tous les arts de
+l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de
+poésie l'épopée tient le premier rang. La tragédie, qui pourrait seule
+le lui disputer par l'énergie des passions, le développement des
+caractères et l'illusion de la scène, lui cède évidemment sur d'autres
+points, et n'est souvent même qu'une partie de l'épopée mise en action.
+Mais c'est surtout, il en faut convenir, à l'épopée régulière, au poëme
+héroïque fondé sur l'histoire que cette supériorité appartient. Quelque
+art et quelque génie qu'un grand poëte puisse mettre dans l'épopée
+romanesque, la vérité, que nous aimons toujours, malgré notre goût pour
+le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement à ce
+genre. Des actions sans réalité, des héros imaginaires, des moyens non
+seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une
+narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-même de ce
+qu'il raconte, peuvent bien éblouir et charmer l'esprit; mais la part de
+la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde à
+la folie, la raison réclame toujours la sienne.
+
+Il est agréable, sans doute, d'être transporté par un poëte dans toutes
+les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action
+multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre
+de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et
+qui méritent presque également de l'obtenir; des faits et des événements
+incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prétention de faire croire;
+des aventures aussi indépendantes entre elles qu'elles le sont toutes de
+celles qu'on nous donne pour la principale; des êtres et des objets
+fantastiques, tellement entremêlés avec ceux qu'on voudrait faire passer
+pour réels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de réalité que
+les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un
+plaisir d'enfant, et il faut à l'homme des plaisirs d'homme. Lors même
+qu'il consent à redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des
+fables, il ne peut pas l'être long-temps de suite. Pour que son illusion
+se prolonge, il faut que de temps en temps la vérité se montre à lui,
+qu'il puisse se réveiller au milieu du songe le plus agréable, et
+sentant autour du soi des objets réels, se replonger dans ses rêves avec
+une sorte de sécurité.
+
+Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais existé, que tous les prestiges
+dont le poëte l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un
+magicien mahométan n'a point enchanté une forêt, qu'un magicien presque
+chrétien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour
+leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres
+adroits et empressés, et pour leur faire des récits que l'on peut bien
+appeler de l'autre monde; mais ma mémoire me rappelle que dans un siècle
+de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expéditions
+lointaines que l'on a nommées croisades, que des guerriers inspirés et
+poussés par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est
+le dénoûment de l'une de ces expéditions, c'est la conquête de la ville
+célèbre où fut le tombeau du Christ, qu'un poëte chrétien me raconte. Il
+mêle à son récit les inventions de son art; mais la vérité est au fond
+du vase qu'il me présente. D'un autre côté, cette vérité en elle-même
+aurait peut-être pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paraîtrait
+amère, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais
+dévastatrices et sanglantes; mais le génie a enduit les bords du vase
+d'une si douce liqueur[582], qu'il y retient mes lèvres attachées, et
+que je ne le quitte qu'après l'avoir épuisé tout entier.
+
+ [Note 582: Le Tasse, c. I, st. 3.]
+
+Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit,
+les croisades dans un jour entièrement favorable. «C'est une armée de
+héros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient délivrer du joug
+des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu.
+Le sujet de la _Jérusalem_, à le considérer dans ce sens, est le plus
+grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis
+autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque
+tout y est lié avec art: il amène adroitement les aventures: il
+distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur
+des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des
+voluptés il le ramène aux combats; il excite la sensibilité par degrés,
+il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc.» Un pareil
+éloge, donné par un maître de l'art, contrebalance bien des critiques,
+et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré.
+
+ [Note 583: _Essai sur la Poésie épique_, ch. VII.]
+
+En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la
+fiction n'est pas seulement un des ornements du poëme épique, mais
+qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualité intrinsèque et
+distinctive qui le différencie de l'histoire. Il créa une machine
+poétique ou du merveilleux tiré de la religion qui avait fait
+entreprendre la conquête qu'il voulait célébrer, et d'une autre source
+où tant de poëtes avaient puisé avant lui, qu'elle était devenue en
+quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi généralement
+accréditée dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion
+même, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au
+temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises
+régnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prétendissent
+magiciens, ni peuples trompés qui y crussent; mais les premiers poëtes
+épiques, ayant adopté ces inventions du Nord[585], les avaient si
+communément employées, y avaient si bien familiarisé les esprits, que
+l'anachronisme était effacé en quelque manière par l'habitude et par la
+popularité. Dieu et les intelligences célestes, ministres de ses ordres,
+furent donc dans le poëme du Tasse les agents surnaturels, protecteurs
+de la sainte entreprise; les anges de ténèbres dont elle contrariait les
+desseins, furent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des
+enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le désordre des
+éléments et les orages des passions; en un mot, l'Éternel et ses anges
+d'un côté, les démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce
+merveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des événements, tandis que
+dans l'histoire, ils sont l'effet immédiat, quelquefois de la prudence,
+et trop souvent de la folie, ou de la perversité humaine.
+
+ [Note 584: A la fin du onzième siècle.]
+
+ [Note 585: Voyez ci-dessus, ch. III.]
+
+Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce poëme sur ceux des deux
+anciens modèles du poëme épique. Dans l'_Iliade_, le malheureux roi
+Priam défend sa ville; c'est un très-bon roi, un respectable père de
+famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les
+malheurs qu'il éprouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de
+sa vieillesse. Dans l'_Énéide_, le jeune et brave Turnus défend sa
+maîtresse qu'un étranger veut lui enlever, et son pays que cet étranger
+veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne
+d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond
+d'intérêt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux
+vainqueurs. Dans la _Jérusalem délivrée_, au contraire, l'armée
+chrétienne marche à une conquête que sa foi lui commande; elle va
+délivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est
+un vieux tyran soupçonneux et cruel, haï de ses sujets, et que l'on voit
+par conséquent avec plaisir tomber du trône. Tout l'intérêt est donc du
+côté des chrétiens et de Godefroy qui les conduit.
+
+L'action est à peine commencée, que le conseil infernal s'assemble. Le
+grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa
+chute. Ils partent pour les exécuter et se répandent dans des régions
+diverses, où ils se mettent à fabriquer des piéges et des obstacles
+nouveaux, à déployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant
+de ces mauvais génies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou
+tyran de Damas. Hidraot a dans sa nièce Armide une habile et dangereuse
+élève, la beauté la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des
+secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des
+chrétiens, après lui avoir donné ses instructions. Dès qu'elle paraît,
+le camp est en feu. Elle en sort conduisant à sa suite l'élite des chefs
+de l'armée qu'elle fait ses captifs, et qui sont jetés dans les enfers.
+Renaud seul lui a résisté. Il a fait plus, il a délivré ses prisonniers
+envoyés par elle en Égypte sous une escorte qu'elle croyait sûre. Cette
+insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle
+dresse à Renaud des embûches, où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont
+point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort.
+Mais au moment de frapper, la beauté de Renaud la touche, la désarme,
+l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrémités du
+monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour
+l'enchaîner dans ses bras, pour le retenir auprès d'elle par les nœuds
+de l'amour et du plaisir.
+
+Dans le reste de cette fable ingénieuse, Armide intéresse parce qu'elle
+aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonnée et
+malheureuse; bien supérieure en cela au modèle que le Tasse s'était
+visiblement proposé, à l'Alcine de l'Arioste, à cette vieille fée
+décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants qu'une enveloppe
+trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus
+horribles du libertinage et du temps.
+
+D'autres démons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est
+l'enchantement de la forêt d'où les chrétiens tiraient du bois pour
+leurs machines de guerre, moyen adroitement lié à l'action du poëme,
+comme nous le verrons bientôt: un effroyable orage, qui arrache la
+victoire des mains de l'armée chrétienne, et la force de rentrer dans
+son camp; la discorde qui s'y élève au faux bruit de la mort de Renaud,
+et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cité sainte,
+sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour
+obéir à leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce poëme, on
+s'en serait moqué avec quelque raison; mais l'enchantement de la forêt
+est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore
+plus, et demandent eux seuls grâce pour toutes les œuvres infernales
+qui se trouvent dans la _Jérusalem_.
+
+Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu à quelques objections,
+la manière dont toute la fable est conduite ne demande point grâce; elle
+commande l'admiration et l'éloge. L'événement qui fait le sujet du poëme
+était alors d'un intérêt général. La pacification du reste de l'Europe,
+comme le remarque fort bien M. Denina[586], n'y avait guère laissé aux
+chrétiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confédération s'était
+formée contre eux; ils furent battus à Lépante, à l'époque même[587] où
+le Tasse, à peine âgé de vingt-deux ans, commençait à s'occuper
+sérieusement de son poëme. Cette guerre, en ramenant toutes les
+conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes
+croisades. Il y avait à peine un siècle qu'on avait été sur le point
+d'en former une nouvelle[588], et bien des gens espéraient encore voir
+renaître quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances.
+Entraîné par l'esprit de son siècle, et par des sentiments religieux
+qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le
+désirait lui-même; on le voit dans une de ses lettres; Horace
+_Lombardelli_ en avait écrit une à un de leurs amis communs[589], au
+sujet de la _Jérusalem délivrée_. Il y désapprouvait ce titre, et l'un
+de ses motifs, bon ou mauvais, était que les Turcs en pourraient faire
+un sujet de raillerie contre les chrétiens qui avaient reperdu
+Jérusalem. Le Tasse, en lui écrivant à ce sujet, dit qu'il ne croit
+point à ces plaisanteries turques, mais qu'au reste _des railleries
+capables d'irriter le généreux courroux des chrétiens ne seraient pas
+inutiles_[590]; et même au commencement de son poëme, il promet au duc
+Alphonse que si le peuple chrétien jouit enfin de la paix, et se
+rassemble pour enlever aux infidèles leur grande et injuste proie, il
+sera choisi pour chef de l'entreprise[591].
+
+ [Note 586: Premier Mémoire sur la poésie épique; Recueil de
+ l'Académie de Berlin, 1789.]
+
+ [Note 587: En 1566.]
+
+ [Note 588: Le pape Pie II en était le promoteur, et voulait en
+ être le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.]
+
+ [Note 589: _Maurizio Cataneo._]
+
+ [Note 590: _Mi par che niuno scherno che possa irritare il
+ generoso sdegno de' christiani sia inutile._ Ces deux lettres sont
+ parmi les _Lettres poétiques_ du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de
+ l'édition de ses Œuvres, Florence, 1724, in-fol.]
+
+ [Note 591: C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.]
+
+A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit à cet intérêt général
+un intérêt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine
+fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son poëme il
+en ramena souvent l'éloge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le
+sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour
+le héros le plus brillant de sa _Jérusalem_ une des tiges de cette même
+famille, et célébra les aïeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus
+mal ses éloges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de
+l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homère se fût proposé un pareil but. Il eut
+celui de plaire à toute la Grèce, en chantant ses héros les plus
+célèbres, mais non de flatter particulièrement aucun prince grec, à
+moins que ce ne fût quelque descendant d'Achille. Homère est un poëte
+vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des poëtes
+courtisans. Homère est tout entier à son action, et quoique toujours
+inspiré, satisfait de rappeler et de peindre le passé, il ne se donne
+point pour prophète de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation
+les inventions du génie. Il fit descendre Énée aux enfers, pour y
+entendre son père Anchise faire l'éloge de Jules-César et d'Auguste. Il
+fit descendre du ciel pour Énée un bouclier sur lequel étaient gravés
+les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la liberté de
+Rome. Ces idées étaient trop ingénieuses pour n'avoir pas d'imitateurs.
+C'est d'après le premier de ces exemples, que l'Arioste précipite
+Bradamante dans la caverne de Merlin, où Mélisse lui fait passer devant
+les jeux tous les héros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte:
+c'est d'après le second, que le Tasse donne à Renaud un bouclier où
+sont gravées les images de tous ses ancêtres, et qu'il lui fait prédire
+par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se
+termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou
+moins de bonheur et d'adresse, presque tous les poëtes épiques. Il en
+faut excepter Milton, qui est peut-être le plus homérique des poëtes
+modernes.
+
+Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste
+et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le même intérêt
+et la même grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste à Hippolyte et au
+duc Alphonse, et du maître de l'Univers aux petits souverains de
+Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette différence; concentré en
+quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A
+travers les exploits de ses héros, c'est à tout moment la maison d'Este
+qu'il a en vue; c'est à elle que tout se rapporte; et si cet encens
+devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer
+l'art que le poëte a mis à en ramener si souvent et si diversement
+l'offrande. Le Tasse, quoique attaché à la même cour, étendit plus loin
+ses vues. Comme il n'écrivait pas un roman, mais un véritable poëme
+épique, il donna moins à l'intérêt particulier et plus à l'intérêt
+général. Content d'avoir placé dans son poëme un prince de la maison
+d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle _Iliade_, il ne
+parle qu'une seule fois avec quelque étendue des héros de sa race, et ne
+leur consacre qu'une vingtaine de stances, à la fin de son dix-septième
+chant.
+
+De même que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le nœud de
+l'_Iliade_, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de
+Renaud, c'est son éloignement du camp des chrétiens qui prolonge le
+siége de Jérusalem et donne lieu aux incidents du poëme. Tout ce qui
+précède cet éloignement ne fait que préparer ce qui doit le suivre. Ce
+qui suit son exil tend à faire désirer son retour; il revient, et les
+obstacles cessent; les chrétiens n'ont plus rien qui les arrêtent;
+nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jérusalem est prise et le poëme
+est fini.
+
+L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen
+d'éloigner Renaud de l'armée chrétienne; la magie qui forme la machine
+et le merveilleux du poëme, est ce qui le retient loin du camp, et ce
+qui l'y ramène. Il tue le prince de Norwège, Gernand qui l'a insulté:
+Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars,
+pour repousser cet affront. Tancrède parvient à le fléchir et le
+détermine à s'exiler lui-même. Il part seul, avec deux écuyers, le cœur
+rempli de hauts desseins, résolu à s'aventurer au milieu des nations
+ennemies, à parcourir l'Égypte et à pénétrer, les armes à la main,
+jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux
+projets, il tombe dans les piéges d'Armide. Transporté dans une des îles
+Fortunées, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'Égypte,
+Jérusalem, les chrétiens et la gloire. L'adresse du poëte a sauvé ce que
+cet oubli pouvait avoir de déshonorant. C'est l'effet d'un charme
+magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut,
+pour le détruire, y opposer un charme contraire. Dès que Renaud jette
+les yeux sur le bouclier porté par Ubalde, qu'il se voit désarmé,
+parfumé, entrelacé de guirlandes de fleurs, il s'arrache à la volupté,
+reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.
+
+Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher
+au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une
+forêt enchantée. Des critiques ont trouvé cela petit et indigne de la
+majesté de l'épopée. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses
+vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri
+l'armée troyenne, renversant tout ce qui s'oppose à son passage, ne
+cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin
+la vengeance de l'amitié sur ce redoutable ennemi, a bien une autre
+énergie, une autre noblesse, une autre grandeur.
+
+Il ne faut pas cependant tout-à-fait condamner le Tasse. Il a craint en
+élevant trop Renaud, de rabaisser les autres héros chrétiens, et
+d'avilir le caractère de Godefroy. La valeur seule ne peut venir à bout
+de prendre Jérusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines
+qui ébranlent et qui abattent les murs. Une seule forêt peut fournir le
+bois nécessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante
+cette forêt, où les chrétiens ne peuvent plus pénétrer. Ceux qui s'y
+présentent sont effrayés par des apparitions et des prodiges
+extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de
+terre, des rugissements et des hurlements de bêtes féroces; puis des
+feux dévorants, des murs enflammés, des monstres affreux qui les
+gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoyés par
+Godefroy sont repoussés, et répandent leur effroi dans toute l'armée.
+Alcaste, chef des Helvétiens, homme d'une témérité stupide, dit le
+Tasse, qui méprisait également les mortels et la mort[592], et que rien
+jusque-là n'avait épouvanté, se présente et ne peut soutenir l'aspect de
+ces horribles fantômes. Tancrède enfin, l'intrépide Tancrède, n'est
+effrayé ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit
+avoir franchi toutes les barrières, prêt à couper l'arbre fatal, il en
+entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la
+pitié font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cède; et
+Godefroy, frappé de son récit, veut aller tenter lui-même l'aventure de
+la forêt; mais Pierre le Vénérable l'arrête, lui parle d'un ton
+prophétique, et lui fait entendre que c'est à Renaud que cet exploit est
+réservé. Dudon lui apparaît en songe, lui annonce que tel est l'ordre du
+ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-même le retour du fils
+de Bertholde, mais de l'accorder aux prières de son oncle Guelfe, à qui
+Dieu inspire en même temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des
+guerriers chrétiens, ni l'autorité du général ne sont compromises.
+Renaud revient, et, supérieur à la crainte, vainqueur de la pitié même,
+il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.
+
+ [Note 592: _Sprezzator de' mortali e della morte._ (C. XIII,
+ st. 24.)
+
+ Ce vers est répété mot pour mot, en parlant de Rimédon, c. XVII,
+ st. 30.]
+
+Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action.
+Le poëme est presque tout entier intrigué avec la même adresse. Les
+événements naissent les uns des autres et concourent ensemble à former
+un tout qui se développe avec beaucoup d'ordre et de clarté. Le poëte
+marche rapidement vers son but; et, s'il arrête quelquefois sur la
+route, on aime à s'arrêter avec lui; l'intérêt qu'il inspire est soutenu
+et semble croître jusqu'à la fin; en un mot, à l'égard du plan ou de la
+fable, un seul poëte lui est comparable; aucun peut-être ne lui est
+supérieur.
+
+La diversité des nations, des religions, des usages, lui offrait une
+grande variété de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractères. Pour
+éviter la confusion, il a fait dans les deux armées un choix de
+personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant
+de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans.
+Chez les chrétiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et
+impétueux Renaud, l'intrépide et généreux Tancrède attirèrent d'abord
+les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frères du
+général, Odoard et Gildippe, ces deux tendres époux, assez unis pour ne
+se jamais quitter, même dans les combats, assez heureux pour y mourir
+ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres
+brillent au second rang, et paraissent, tantôt séparés, tantôt réunis,
+sans se nuire ni se confondre.
+
+Du côté des païens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait
+pu soutenir le siége, s'il n'avait eu pour sa défense que les troupes
+renfermées avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne
+sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrétiens
+et placer dans la principale mosquée une image de la Vierge, à laquelle
+il prétend qu'est attaché le destin de Jérusalem et de l'empire
+d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas résisté long-temps. Pas
+un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde
+arrive d'un côté, Argant de l'autre, Soliman d'un troisième; mais
+lorsqu'ils sont réunis, ces trois caractères diversement héroïques ont
+un éclat prodigieux, qu'on pourrait même accuser quelquefois d'éclipser
+celui des héros chrétiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces
+douleurs fortes une nuance douce qui repose agréablement les yeux.
+L'enchanteresse Armide vient à son tour et fixe tous les regards. C'est
+une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un poëte pour
+s'imprimer dans la mémoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.
+
+L'armée d'Égypte, qui paraît à la fin du poëme pour donner un dernier
+relief à la valeur des chrétiens, fournit encore de nouveaux caractères,
+parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne.
+Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau
+dénombrement poétique, des peintures nouvelles de mœurs et de costumes
+étrangers. C'est avec tous ces moyens tirés du fond du sujet même, c'est
+avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite à sa fin une
+action vraiment héroïque et poétiquement vraisemblable, bien
+proportionnée dans son ensemble et dans ses détails; où la surprise,
+l'admiration, la pitié, la terreur sont excitées tour à tour; où
+l'héroïsme paraît dans toute sa grandeur, la beauté avec tous ses
+charmes, la religion avec ses cérémonies les plus augustes, et ses
+sentiments les plus exaltés; où l'unité se trouve jointe à la variété,
+l'unité, cette loi générale des arts, dont la violation porte avec elle
+sa peine, dans l'extinction de l'intérêt et la perte de l'illusion.
+
+Si du mérite de l'ensemble nous passons à celui des détails, nous n'y
+trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques
+les plus rigides ont reconnu l'éloquence de ses discours. Celui qu'il
+met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les
+chefs de l'armée à rentrer en campagne; celui que prononce Alète,
+ambassadeur du soudan d'Égypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux
+qu'à différentes reprises, le général des chrétiens et même les chefs
+des infidèles adressent à leurs soldats avant de combattre, passent avec
+raison pour des modèles de cette partie essentielle de l'art. Les
+critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse,
+qu'ils regardent comme supérieur à l'Arioste dans les discours, lui est
+inférieur dans les comparaisons[593]; et cependant il en a, et en grand
+nombre, qui peuvent paraître difficiles à surpasser.
+
+ [Note 593: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.]
+
+Il est en général, mais en ce genre surtout, grand imitateur des
+anciens. On dirait qu'il ait vu les objets à la lumière qu'ils lui
+prêtaient, et que souvent même il les ait vus, moins dans la nature que
+dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est
+ainsi qu'il compare, en imitant Lucrèce, le soin de mitiger la vérité
+par la fable, quand on veut la faire goûter, avec celui que prend le
+médecin habile qui enduit de miel les bords du vase où l'enfant boit
+l'absinthe qui doit le guérir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et
+Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrède, au
+taureau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à combattre un rival par
+les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler
+avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce même
+Argant à une comète funeste, qui brille dans l'air enflammé, il
+emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un
+autre encore d'Horace[596].
+
+ [Note 594:
+
+ _Così a l'egro fanciul porgiamo aspersi
+ Di soave licor gli orli del vaso_, etc. (C. I, st. 3.)
+
+ _Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes
+ Cum dare conantur, priùs oras pocula circum
+ Contingunt dulci mellis flavoque liquore_, etc.
+
+ (Lucr., _de Rer. nat._, l. I, v. 935.)]
+
+ [Note 595:
+
+ _Non altrimente il tauro ove l'irriti
+ Geloso amor_, etc. (C. VII, st. 55.)
+ _Mugitus veluti cùm prima in prœlia taurus_, etc.
+
+ (Virg., _Æneid._, l. XII.)
+
+ _Pulsus ut armentis primo certamine taurus_, etc.
+
+ (Lucan., _Pharsal._, l. II.)]
+
+ [Note 596:
+
+ _Qual con le chiome sanguinose orrende
+ Splender cometa suol per l'aria adusta,_
+
+ _Che i regni muta e i fieri morbi adduce,
+ A purpurei tiranni infausta luce._ (C. VII, st. 52.)
+
+ _Non secùs ac liquidâ si quandò nocte cometæ
+ Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;
+ Ille, sitim morbosque ferens mortalibus ægris,
+ Nascitur et lævo contristat lumine cælum._
+
+ (Virg., _Æneid._, l. X.)
+
+ _Mutantem regna cometem._ (Lucan.)
+ _Purpurei metuuat tyranni._ (Horat.)]
+
+Veut-il exprimer le nombre des démons chassés par l'archange Michel dans
+les gouffres infernaux, Virgile, d'après Homère, lui fournit la double
+comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats
+plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne
+jonchent la terre; veut-il peindre le féroce Argillan s'échappant de sa
+prison et courant au combat, Homère et Virgile lui présentent pour objet
+de comparaison ce coursier fougueux, échappé de l'étable, qui s'élance,
+en secouant sa crinière, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers
+le fleuve accoutumé[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-être que
+cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans
+l'_Iliade_, au beau Pâris s'arrachant du sein des voluptés pour courir
+aux combats; dans l'_Énéide_, au jeune et brave Turnus, rompant une
+odieuse trève et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien à un
+séditieux obscur qui ne sort de la prison, où une mort honteuse le
+menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de
+bataille. Tancrède pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et
+qu'il a tuée sans la connaître, est pour lui, comme Orphée pleurant son
+Eurydice l'a été pour Virgile[599], le rossignol à qui on a enlevé ses
+petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gémissements:
+et pour ne pas étendre plus loin, comme on le ferait aisément, cette
+énumération, Armide sur son char, dans l'armée du soudan d'Égypte,
+passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est à ses yeux
+le phénix renaissant dans toute sa beauté, environné d'oiseaux
+innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont été
+aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mère, les deux objets
+les plus sacrés pour les chrétiens.
+
+ [Note 597:
+
+ _Non passa il mar d'augei si grande stuolo
+ Quando a soli più tepidi s'accoglie,
+ Nè tante vede mai l'autunno al suolo
+ Cader co' primi freddi aride foglie._ (C. IX, st. 66.)
+
+ Voyez Homère, _Iliade_, l. III.
+
+ _Quàm multa in sylvis autumni frigore primo
+ Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto
+ Quàm multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus
+ Trans pontum fugat, et terris immittit apricis._
+ (Virg., _Æneid._, l. VI et X.)]
+
+ [Note 598:
+
+ _Come destrier che dalle regie stalle_, etc.
+ (C. IX, st. 75.)
+
+ Voyez Homère, _Iliade_, t. VI.
+
+ _Qualis ubi abruptis fugit prœsepia vinclis
+ Tandem liber equus_, etc. (Virg., _Æneid._, l. XI.)]
+
+ [Note 599:
+
+ _Lei nel partir, lei nel tornar del sole
+ Chiama con voce stanca, e prega, e plora.
+ Come usignuol, cui'l villan duro invole
+ Dal nido i figli non pennuti ancora_, etc.
+ (C. XII, st. 90.)
+
+ _Te, veniente die, decedente canebat.
+ Qualis populeâ mœrens Philomela sub umbrâ_
+ _Amissos queritur fœtus, quos durus arator
+ Observans nido implumes detraxit_, etc.
+ (Virg., _Georg._, l. IV.)
+
+ J'ai observé ailleurs (_Coup-d'œil rapide sur le Génie du
+ Christianisme_) que ce n'est que dans les poëtes imitateurs de
+ Virgile, que la plaintive Philomèle chante encore quand elle a
+ perdu ses petits; dès qu'ils sont éclos, le rossignol de la nature
+ ne chante plus.]
+
+ [Note 600:
+
+ _Come allor che'l rinato unico augello_, etc.
+
+ (C. XVII, st. 35.)
+
+ _Qualis, nostrum cum tendit in orbem,
+ Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phœnix_, etc.
+ (Sannazar, _de partu Virg._, l, II, v. 415.)
+
+ Claudien, _Louanges de Stilicon_, l. II, et idylle du Phénix,
+ fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette
+ comparaison; mais Sannazar les a réunis le premier.]
+
+Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois
+il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les
+objets ne sont pas moins ingénieux, ni sa manière de les rendre moins
+heureuse et moins poétique. Herminie, couverte des armes de Clorinde,
+approche du camp des chrétiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre
+intérêt l'y attire[601]; le chef d'une garde avancée l'aperçoit, la
+prend pour Clorinde qui avait tué son père sous ses yeux; il lui lance
+un trait, en criant: tu es morte! et se met à sa poursuite. C'est «une
+biche altérée qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux où
+elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve
+entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant où
+elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafraîchir son corps
+fatigué, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier
+la lassitude et la chaleur[602].»
+
+ [Note 601: Tancrède qu'elle aime a été grièvement blessé dans
+ son combat avec Argant; elle veut se rendre auprès de lui, et
+ employer à le guérir cette science de la vertu des plantes qui,
+ dans l'Orient, faisait partie de l'éducation des filles de rois.]
+
+ [Note 602: C. VI, st. 109.]
+
+Une sédition a éclaté dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et
+sévère au milieu du tumulte, et fait arrêter cet Argillan qui l'avait
+excité; sa fermeté impose aux plus séditieux; le soldat menaçant dépose
+ses armes et rentre dans le devoir. C'est «un lion qui, secouant sa
+crinière, poussait de féroces et superbes rugissements; s'il aperçoit le
+maître qui dompta sa férocité naturelle, il souffre le poids honteux des
+chaînes, craint les menaces, obéit à ce dur empire; et ni sa longue
+crinière ni ses énormes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et
+si fortes, ne lui rendent sa fierté[603].»
+
+Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrétiens, il
+réussit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche à sa
+rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accroît sans cesse, sa
+troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu où le fier Soliman exerce
+tant de ravages, il est en état de l'attaquer. «Tel descendant du mont
+où il prend naissance, humble d'abord, le Pô ne remplit pas l'étroit
+espace de son lit, mais à mesure qu'il s'éloigne de sa source, il
+s'accroît de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il
+élève enfin, comme un taureau superbe, sa tête au-dessus des digues
+qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer
+l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut à la
+mer[604].»
+
+ [Note 603: C. VIII, st. 83.]
+
+ [Note 604: C. IX, st. 46.]
+
+Lorsque Tancrède ose tenter l'aventure de la forêt enchantée, supérieur
+à tous les dangers, à toutes les craintes, il est arrêté par la voix de
+Clorinde qui paraît sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper;
+cette voix plaintive implore sa pitié. «Tel qu'un malade qui voit en
+songe un dragon ou une énorme chimère environnée de flammes, soupçonne
+et s'aperçoit même en partie que c'est un fantôme, et non un objet réel;
+il s'efforce pourtant de fuir, tant il est épouvanté de cette horrible
+apparence; tel le timide amant ne croit pas entièrement cette illusion
+étrangère; et cependant il la redoute, et se voit contraint de
+céder[605].» Un poëte qui crée, dans des genres différents, de si belles
+comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-même un excellent
+modèle.
+
+ [Note 605: C. XIII, st. 44.]
+
+Le penchant du Tasse à l'imitation venait de l'étendue de ses lectures,
+de l'étude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la
+capacité de sa mémoire. Dans le tissu général de ses récits et de son
+style, vous trouvez à chaque instant des passages qui prouvent combien
+elle était prompte et fidèle. Ses créations même les plus originales
+sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les
+exemples, je choisirai les plus frappants.
+
+Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrième
+chant, il imite Vida[606] et le surpasse; quand les premiers traits sont
+fournis à un génie tel que le sien, il faudrait, pour n'en être pas
+effacé, avoir eu un génie égal; et quoique Vida fût un très-bon poëte,
+ce degré de génie, il ne l'avait pas. Une belle octave déjà existante
+dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui
+porte à nos oreilles le sourd retentissement de la trompette
+infernale[607]; et Claudien même dans son enlèvement de Proserpine,
+avait dessiné quelques traits du chef de cet horrible conseil[608].
+
+
+ [Note 606: _Christiados_, l. 1, v. 135 et seq.]
+
+ [Note 607: J'ai déjà fait observer, t. III, p. 524, cet
+ emprunt des rimes _tartarea tromba_, _piomba_, _rimbomba_, fait
+ par le Tasse à Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de
+ Julien de Médicis; Politien lui-même paraît s'être souvenu dans
+ cette stance du beau sonnet de Pétrarque:
+
+ _Giunto Alessandro a la famosa tomba_, etc.
+
+ Mais les mêmes rimes _tromba_ et _rimbomba_, qui viennent ensuite,
+ n'ont pas la même intention imitative; elles l'ont dans ces deux
+ vers du _Morgante maggiore_, quoique ce soit en parlant de
+ Saint-Paul:
+
+ _E fatto è or della fede una tromba,
+ Laqual per tutto risuona e rimbomba_. (C. I, st. 58.)
+
+ On trouve dans le même poëme:
+
+ _Non senti tu, Orlando, in quella tomba
+ Quelle parole che colui rimbomba_. (C. II, st. 30.)
+
+ Et dans la seconde satire d'_Ercole Bentivoglio_, composée en
+ 1530, mais publiée pour la première fois en 1560:
+
+ _Saggio chi stassi dove non rimbomba
+ D'archibuggio lo strepito nojoso,
+ Nè suon orribil d'importuna trompa_,
+ _Nè, di tamburo il sonno caccia a lui,
+ Nè teme ador ador l'oscura tomba_.]
+
+ [Note 608:
+
+ _Siede Pluton nel mezzo e con la destra
+ Sostien lo scettro ruvido e pesante_. (St. 6.)
+
+ _Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus
+ Majestate sedet, squallent immania fœdo
+ Sceptra situ_. (Claudien, _de Rapt. Pros._, l. I. )
+
+ _Orrida maestà nel fiero aspetto
+ Terrore accresce_. (St. 7.)
+
+ _Et dirœ riget inclementia formœ.
+ Terrorem dolor augebat_. (_Ub. supr._)]
+
+Le grand caractère d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il
+agit et lorsqu'il parle, on y reconnaît de ces emprunts qui ne semblent
+pas conseillés par le besoin, mais par un noble esprit de rivalité. Dès
+le début, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien
+qui plie le pan de sa robe, donne à choisir la paix ou la guerre, et sur
+le cri de guerre qui s'élève parmi les chrétiens, déroule ce pli, secoue
+sa robe et déclare une guerre à mort[609], a sûrement été fourni au
+Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius déclarant, par un geste
+pareil, la guerre au sénat de Carthage, comme s'il eût, dit le poëte,
+tenu renfermés dans son sein des soldats et des armes[610].
+
+ [Note 609: C. II, st. 89, 90 et 91.]
+
+ [Note 610:
+
+ _Non ultra patiens Fabius texisse dolorem,
+ Concilium exposcit properè, patribusque vocatis,
+ Bellum se gestare sinu pacemque profatus,
+ Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis
+ Imperat; ac sævo neutrum renuente senatu,
+ Ceu clausas acies gremioque effunderet arma,
+ Accipite infaustum Libyæ, eventuque priori
+ Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus_.
+ (_Punicorum_, l. II, v. 382.)]
+
+Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit
+décider entre eux du prix de la valeur. Les chrétiens livrent un assaut
+terrible; mais Godefroy est blessé, la victoire leur échappe; il s'agit
+d'achever leur défaite et de les repousser dans leur camp. Argant
+provoque son rival[611]; ils sortent ensemble des murs, se précipitent
+sur les rangs ennemis, et en font à l'envi un grand carnage. Ce n'est
+plus la poésie, c'est l'histoire qui s'est présentée ici à la mémoire du
+Tasse: les Commentaires de César lui ont offert deux centurions
+romains[612], également émules de courage, sortant aussi de leur camp
+assiégé par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes
+semblables[613], et voulant décider leurs querelles par les ravages
+qu'ils vont faire et les périls qu'ils vont braver.
+
+ [Note 611:
+
+ Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora
+ Che del nostro valor giudice fia.
+ Che cessi? ò di che temi? or costà fuora
+ Cerchi il pregio sovran chi più'l desia.
+ (C. XI, st. 63.)]
+
+ [Note 612: Pulfion et Varenus.]
+
+ [Note 613: _Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum
+ probandæ virtutis tuæ expectas? Hic dies de controversiis nostris
+ judicabit._ (_De Bello Gallico_, l. V.)]
+
+La nuit suivante, Clorinde est jalouse à son tour des exploits de ces
+deux guerriers[614]; elle veut égaler leur gloire. Dans la retraite
+précipitée des chrétiens, une de leur machines de siége, trop
+endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est arrêtée dans la campagne; des
+troupes restent à sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut
+sortir, le fer et la flamme à la main, disperser les gardes et brûler la
+machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si
+elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui
+sont attachées, et du vieil eunuque Arsète qui lui a servi de père.
+Argant s'enflamme à ce discours et veut partager avec Clorinde ce
+nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette
+expédition nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le bénit et se
+promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophète a
+encore de tels défenseurs. Rien ne paraît ressembler moins que Clorinde
+et Argant à Nisus et à Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble à
+la célèbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la
+démarche auprès du roi, et le transport de joie et d'espérance dont le
+vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mêmes, et les
+vers sont traduits par les vers[616].
+
+ [Note 614: C. XII, st. 3 et suiv.]
+
+ [Note 615: _Æneid._, l. IX.]
+
+ [Note 616: Comparez les stances 5 à 11 de ce chant du Tasse,
+ avec les vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile.]
+
+La suite de cette belle scène offre une imitation d'un autre genre.
+Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur
+Arsète. Il veut la détourner de son dessein; il lui raconte des choses
+étranges d'elle-même, de sa naissance et de sa mère[617]. Femme du roi
+d'Éthiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage,
+elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur
+de sa chambre, était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil
+délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui
+était chrétienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que
+la couleur de son enfant ne fit soupçonner sa vertu[618], elle en avait
+fait présenter un autre au roi, et avait confié sa fille à Arsète qui
+l'emporta loin du palais, et ne l'a point quittée depuis. Cette fois
+c'est dans un roman grec, dans les _Éthiopiques_ d'Héliodore, ou _les
+Amours de Théagêne et de Chariclée_ que le Tasse a puisé; il y a pris
+tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine
+d'Éthiopie au teint noir, accouche de la blanche Chariclée, pour avoir
+regardé trop fixement, non pas en faisant sa prière, mais dans un autre
+moment[619], un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre
+était ornée; et elle fait, par la même crainte, exposer aussi son
+enfant.
+
+ [Note 617: C. XII, st. 21 et suiv.]
+
+ [Note 618: Cela n'est pas exprimé aussi simplement dans le
+ texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.]
+
+ [Note 619: «Mais vous ayant enfantée blanche (dit cette reine
+ elle-même dans un écrit adressé à sa fille), qui est couleur
+ estrange aux Éthiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit
+ pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre père
+ m'embrassoit, la pourtraiture d'Androméda toute nue... qui fut la
+ cause que vous fustes sur-le-champ conceue et formée, à la
+ malheure, toute semblable à elle, etc. (_Ethiop._, l. IV,
+ traduction d'Amiot.)]
+
+Enfin il est peu de récits et de descriptions du Tasse, où l'on ne
+trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses
+plus riches descriptions peut être examinée sous d'autres rapports;
+c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa
+personne, ou son portrait. On y trouve à la fois, et les preuves les
+plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples
+d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut
+aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du
+naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin
+un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et
+plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs poëmes.
+Quelque dangereuse que cette lutte dût lui paraître, le génie du Tasse
+n'en fut point effrayé, mais, sans compter le tour habituel de son
+esprit, qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité et à l'excès,
+le désir d'éviter des ressemblances avec un tableau peint largement et
+de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans
+doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est obligé d'y
+reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions
+célèbres[620]. Ce parallèle, que deux rivaux si souvent comparés peuvent
+soutenir également, en nous faisant mieux sentir les perfections de
+chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les préférer l'un à
+l'autre, à les admirer tous les deux.
+
+La description de l'île d'Alcine dans le _Roland furieux_[621] est
+imprévue; rien ne l'annonce, rien n'y prépare. C'est par la route des
+airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette île; il s'abat doucement
+et l'y dépose, après un long trajet fait sous un ciel brûlant. «Des
+plaines cultivées, de douces collines, de claires eaux, des rives
+ombragées, de molles prairies, d'agréables bosquets de lauriers, de
+palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargés
+de fruits et de fleurs, entrelacés en mille formes qui disputent de
+beauté, offrent sous leurs épais ombrages un asyle contre les brûlantes
+chaleurs des jours d'été. Voltigeant en sûreté sur les rameaux, les
+rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses
+pourprées, et les lis d'une blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr
+entretient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et les lapins
+errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe,
+sans craindre que personne vienne leur ôter la vie ou la liberté, tandis
+qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter
+légèrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans
+ces beaux lieux.»
+
+ [Note 620: J'ai prévenu, t. IV, p. 497, que je réservais pour
+ ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.]
+
+ [Note 621: C. VI, st. 20 et suiv.]
+
+Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il
+s'approche d'une fontaine environnée de cèdres et de palmiers, dépose
+son bouclier, ôte son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait
+de chaleur. «Il tourne son visage tantôt vers la mer, et tantôt vers la
+montagne, au souffle doux et frais de zéphirs qui font trembler avec un
+agréable murmure les hautes cimes des hêtres et des sapins. Tantôt il
+baigne dans cette onde fraîche et claire ses lèvres desséchées, tantôt
+il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le
+poids de sa cuirasse y avait allumé[622].»
+
+ [Note 622: St. 25.]
+
+Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se
+trouve enfermé dans le myrte où l'Hippogryphe est attaché. Il raconte à
+Roger comment il était tombé dans les piéges d'Alcine, comment il
+l'avait aimée et avait été aimé d'elle, comment enfin elle l'avait
+métamorphosé, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en
+rochers ou en bêtes les amants qu'elle a tenus dans ses filets[623]. Du
+sein de son arbre, d'où il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens
+d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les états de sa
+méchante sœur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se
+présentent, des embûches sont dressées; attaqué par des monstres hideux,
+Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montées sur des licornes
+d'une éclatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or,
+recouverte de perles et des pierres les plus précieuses de l'Orient. De
+jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-être davantage si
+elles étaient plus réservées, invitent Roger par leurs caresses à se
+laisser conduire dans ce paradis[624]. «On peut bien nommer ainsi, dit
+le poëte, un lieu où je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais
+occupé que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en fêtes.
+Les pensées graves n'y peuvent avoir accès; on n'y connaît ni
+incommodité ni disette, et l'Abondance y règne toujours avec sa corne
+toute remplie.
+
+ [Note 623: Ci-dessus, t. IV, p. 396.]
+
+ [Note 624: St. 72.]
+
+«Dans ce lieu, où il semble que le gracieux Avril, au front serein et
+joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont réunis;
+l'un, près d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et
+de volupté; l'autre, à l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse,
+ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe,
+découvre à un ami fidèle ses tourments amoureux. Les jeunes amours
+volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des hêtres
+sourcilleux et des sapins à l'écorce hérissée; les uns se réjouissent de
+leurs victoires, les autres s'exercent à percer les cœurs de leurs
+flèches ou à tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un
+ruisseau qui coule à ses pieds, celui-là les aiguise sur une pierre qui
+tourne avec agilité[625].»
+
+ [Note 625: St. 75.]
+
+Nouvelle interruption, pour mettre en scène la cruelle Ériphile, espèce
+de géante ou de monstre allégorique qu'il faut vaincre et terrasser
+avant d'entrer dans le palais[626]. Cette victoire remportée, Roger ne
+trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui,
+entourée d'une nombreuse cour; il reçoit d'elle et de son cortége
+l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir à un dieu. Cette cour
+est toute brillante de jeunesse et de beauté; mais Alcine l'emporte sur
+tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste
+qui a été sobre, quoique riche, dans la description du séjour de cette
+fée, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six
+octaves. Il n'a rien oublié de toutes les parties de sa personne, mieux
+faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de
+mieux[627].
+
+ [Note 626: C. VII.]
+
+ [Note 627: St. 11 et suiv.]
+
+«Sa chevelure blonde est longue et bouclée, et il n'y a point d'or qui
+ait plus de brillant et plus d'éclat. La couleur de ses joues délicates
+est un mélange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure
+parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et déliés,
+sont deux yeux noirs, ou plutôt deux brillants soleils; leurs regards
+sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que
+l'Amour joue et voltige tout autour, que de-là il lance toutes les
+flèches de son carquois, et qu'il enlève les cœurs. Le nez qui partage
+également ce beau visage n'a pas un défaut que l'envie puisse lui
+reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites vallées, la bouche est
+colorée d'un cinabre naturel; là, sont deux rangs de perles les plus
+précieuses, que des lèvres charmantes renferment et découvrent
+doucement; de-là, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le
+cœur le plus sauvage et le plus dur; là, se forme un doux souris qui
+ouvre à son gré le paradis sur la terre.
+
+«Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou
+est rond, le sein large et relevé. Deux pommes à peine mûres (_acerbe_)
+et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage,
+quand un zéphyr agréable agite la mer. Argus même ne pourrait voir les
+autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est caché, répond à
+ce qu'on voit paraître. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on
+aperçoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais étroite, où l'on
+ne voit se former aucun nœud ni s'élever aucune veine.» Le peintre
+n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne,
+quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de très-auguste, un pied court,
+sec et rondelet; et l'on ne sait trop à propos de quoi il termine tout
+ce portrait d'un objet qui n'est point du tout angélique, par deux vers
+qui sembleraient avoir été transportés d'ailleurs, tant ils ont peu de
+rapport à ce qui précède. «Des traits angéliques et nés dans le ciel ne
+se peuvent cacher sous aucun voile[628].»
+
+ [Note 628:
+
+ _Gli angelici sembianti nati in cielo
+ Non si ponno celar sotto alcun velo._ (St. 15.)]
+
+Alcine enfin a un piége tendu dans toutes les parties d'elle-même, soit
+qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques
+pas. Il n'est pas étonnant que Roger qui en est si bien reçu, s'y laisse
+prendre. Pour achever de le séduire, les plaisirs de la table ne sont
+point oubliés. «A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et
+d'autres délicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une
+douce harmonie et de mélodieux accords; il n'y manquait ni des voix,
+habiles à chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des
+poëtes, qui représentaient dans leurs inventions les plus agréables
+fantaisies.» De petits jeux succèdent à la bonne chère; enfin Roger est
+conduit dans les appartements secrets, où Alcine vient l'enivrer de
+toutes les délices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun détail de
+leurs plaisirs[629]. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants
+faisaient de leurs journées. «Souvent à table, toujours en fêtes, les
+joutes, la lutte, le théâtre, le bain, la danse les amusent tour-à-tour.
+Tantôt près des fontaines, à l'ombre des coteaux, ils lisent les propos
+amoureux des anciens; tantôt dans les vallées couvertes d'ombre, et sur
+les riantes collines, ils poursuivent les lièvres timides; tantôt suivis
+de chiens rusés, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et
+des buissons; tantôt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de
+souples gluaux, sur des genévriers odorants; et tantôt enfin, avec des
+hameçons armés d'un appât, ou avec des filets, ils troublent les
+poissons dans leur doux et secret asyle.»
+
+ [Note 629: St. 27, 28 et 29.]
+
+C'est dans ce délicieux séjour que la sage Mélisse, cachée sous la
+figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et
+le rendre à Bradamante et à la gloire[630]. Elle le trouve seul, au
+moment où Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il
+goûtait la fraîcheur et la sérénité du matin, le long d'un clair
+ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un
+agréable aspect. Ses vêtements pleins de mollesse et de délices,
+respiraient la nonchalance et la volupté. Alcine, d'une main adroite, en
+avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres
+les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un
+cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient été ceux d'un
+héros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient percé les deux
+oreilles, d'où pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni
+les Indiens n'en possédèrent jamais. Ses cheveux bouclés étaient
+humectés des parfums les plus rares et les plus précieux; tous ses
+gestes exprimaient l'amour, comme s'il eût été habitué à servir des
+femmes dans la délicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que
+le nom; tout le reste était corrompu et plus que flétri[631].»
+
+ [Note 630: St. 51 et suiv.]
+
+ [Note 631:
+
+ _Non era in lui di sano altro che'l nome;
+ Corrotto tutto il resto, e più che mezzo._ (St. 55.)]
+
+Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien
+gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et
+sévère qu'il entend, lui rend déjà tout son courage; l'anneau qu'Atlant,
+ou plutôt que Mélisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait
+le reste et achève le désenchantement; il reprend ses armes, il suit son
+guide et s'éloigne à grands pas. Alcine redevenue à ses yeux telle
+qu'elle est, vieille, décrépite, objet de dégoût et d'horreur, ne peut
+employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses
+troupes, et monte elle-même sur sa flotte, mais inutilement[632]. La
+fuite de Roger, son arrivée chez Logistille et tout le reste de cette
+allégorie ingénieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui
+m'a fait revenir sur le poëme de l'Arioste; retournons maintenant à
+celui du Tasse.
+
+ [Note 632: C. VIII.]
+
+La description des jardins d'Armide est préparée par d'autres
+descriptions; les deux chevaliers, chargés par Godefroy d'aller chercher
+Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrétiens, comment ce héros
+est tombé au pouvoir d'Armide. Ce récit, malgré ses défauts[633], est un
+morceau charmant de poésie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve
+Oronte[634], à l'endroit où un bras de ce fleuve forme une île et se
+rejoint ensuite à son lit. Une inscription qui lui promet dans cette île
+des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage
+à y passer dans une petite barque, seul et sans ses écuyers. «Il arrive;
+ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit
+rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il
+est prêt à croire qu'on s'est joué de lui; mais ce lieu est si agréable,
+il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrête. Il désarme son front et le
+rafraîchit à la douce haleine d'un vent paisible[635].» Il s'endort aux
+chants d'une syrène qui s'élève du sein des eaux[636]; Armide vient; son
+bras, armé par la vengeance, est bientôt désarmé par l'amour; elle
+enlève Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les
+airs.
+
+ [Note 633: Le défaut principal de cette narration est qu'elle
+ est mise dans la bouche d'un personnage qui ôte à une grande
+ partie des détails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et
+ suiv.]
+
+ [Note 634: C. XIV, st. 57.]
+
+ [Note 635: Comme Roger, en arrivant dans l'île d'Alcine.]
+
+ [Note 636: Voyez ci-dessus, p. 354.]
+
+Quand les deux chevaliers chrétiens ont reçu des instructions sur la
+route qu'ils doivent suivre pour trouver l'île où elle le retient dans
+les délices[637], et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre
+le charme et délivrer le héros; lorsqu'après une navigation qui donne
+lieu à des descriptions géographiques et à d'autres ornements riches et
+variés, ils sont parvenus à l'une des îles fortunées où Armide a établi
+son séjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses
+jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en
+disputaient l'accès, et les obstacles plus doux que leur ont opposés des
+nymphes charmantes, ils pénètrent enfin dans cet immense et magnifique
+palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable[638].
+
+ [Note 637: C. XV.]
+
+ [Note 638: C. XVI.]
+
+Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pénétrer qu'à
+travers un labyrinthe embarrassé de mille détours. Ce labyrinthe
+rappelle à l'imagination du Tasse celui de Crète, et une comparaison
+d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. «Tel que
+le Méandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son
+double cours, tantôt descend et tantôt remonte, il tourne une partie de
+ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui
+retourne[639]:» tels, et plus inextricables encore, sont les détours de
+ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les
+franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette comparaison,
+le Tasse y a pris de même ce qu'il y a de précieux et d'affecté[640]; il
+n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre génie de quoi se
+garantir des séductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y
+laisser trop facilement entraîner.
+
+ [Note 639: St. 8. C'est la traduction presque littérale, mais
+ bien inférieure pour le style, de ces quatre vers des
+ _Métamorphoses_:
+
+ _Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandrus in arvis
+ Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:
+ Occurrensque sibi venturas adspicit undas:
+ Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum
+ Incertas exercet aquas._ (Lib. VIII, v. 162.)]
+
+ [Note 640: Surtout ce vers:
+
+ _E mentre ei vien, se che ritorna, affronta._]
+
+Sortis enfin des sinuosités du labyrinthe, les chevaliers voient se
+développer devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. «Il leur
+offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs
+ruisseaux, des fleurs et des plantes variées, des gazons émaillés, des
+coteaux éclairés du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des
+grottes et des forêts; et ce qui ajoute encore au prix et à la beauté de
+ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout caché. Vous
+croiriez, tant la négligence et la culture sont agréablement mélangées,
+qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que
+c'est un art de la nature qui prend plaisir à imiter, en se jouant, son
+imitateur[642]. L'air est lui-même un effet de cet art magique, air doux
+qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles, le
+fruit dure éternellement, et tandis que l'une éclot, l'autre mûrit. Sur
+le même tronc et entre les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la
+figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche,
+couverts de leurs écorces, l'une verte et l'autre dorée. Dans la partie
+du jardin la plus exposée au soleil, la vigne tortueuse élève en rampant
+le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des
+grappes encore en fleurs, et là des grappes chargées d'or, de rubis, et
+déjà même de nectar.»
+
+ [Note 641: St. 9.]
+
+ [Note 642:
+
+ _Arte laboratum nullâ, simulaverat artem
+ Ingenio natura suo_. (Ovide, _Métam._, l. III, v. 158.)
+
+ Et ailleurs: _Naturœ ludentis opus_.]
+
+On trouve ici un coin du jardin d'Alcinoüs[643] transplanté dans celui
+d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homère, plus
+naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le
+Tasse est inspiré dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise
+pas; il va même plus loin que lui. «De jolis oiseaux, sous les
+feuillages verts, accordent à l'envi leurs chants folâtres. Le Zéphyr
+murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant
+diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond à haute
+voix, quand les oiseaux chantent, il émeut plus doucement le feuillage.
+Soit hazard, soit artifice, le Zéphyr harmonieux, tantôt accompagne
+leurs airs et tantôt se fait entendre à leur place[644].» Parmi tous ces
+oiseaux, le poëte en choisit un plus extraordinaire que les autres; il
+le décrit avec une complaisance particulière, et lui fait chanter, en
+deux stances ou octaves, une très-jolie morale d'amour. Voltaire,
+admirateur du Tasse, s'est contenté de ranger parmi les excès
+d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renoncé au bon
+sens et au bon goût, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre
+composition[645]. Galilée a été plus sévère; c'est même un des endroits
+de sa critique où il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous
+bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre le Zéphyr et les oiseaux,
+et surtout cet oiseau poëte et improvisateur, au nombre des ornements
+superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses descriptions.
+
+ [Note 643: _Odyss._, l. VII, v. 114 et suiv.]
+
+ [Note 644: Galilée appelle nettement, dans ses
+ _Considérations_, cette musique à deux voix, une sotte gamme (_una
+ zolfa sciocca_), p. 208.]
+
+ [Note 645: _Essai sur la poésie épique_, ch. VII.]
+
+ [Note 646: Il traite cette description de pédantesque, et
+ apostrophant le Tasse: «Vous ne savez pas peindre, lui dit-il;
+ vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne
+ savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce métier là.»
+ (P. 209.)]
+
+On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle
+et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine
+un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus
+enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce y
+séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou si
+l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être
+d'après nature. Ce que le poëte a vu ou pu voir, et l'empreinte que son
+imagination en a gardée, composent tout son tableau. Celui du Tasse,
+tout ingénieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source,
+et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres
+peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend à son
+tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est
+aisé d'y remarquer.
+
+L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa
+jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté, qui cache ce que le
+vice et la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de plus hideux.
+Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y
+attire ou que le hasard y conduit. Roger vient après une longue suite
+d'amants, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre; il a une autre
+passion dans le cœur, et ne doit tomber que dans une erreur passagère.
+Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye
+une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint
+et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour que le charme cesse et ne
+puisse plus revenir. Le lecteur reçoit la même impression; tout le soin
+que l'Arioste a pris de décrire si exactement et si bien la personne
+extérieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais été pris
+comme Roger; mais il n'éprouve réellement et ne doit éprouver aucune
+illusion, ni surtout aucun intérêt; le but serait manqué et l'art du
+poëte en défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde à cette Alcine.
+
+Armide, au contraire, faite pour inspirer à un jeune héros la première
+passion d'amour qu'il ait sentie, doit réunir tout ce qu'il y a de plus
+séduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier éclat de la
+beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne,
+qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie;
+mais comment? En éprouvant elle-même une passion que son cœur ignorait
+encore; il faut qu'après avoir enchaîné dans ses bras celui qu'elle
+haïssait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en échapper; il faut
+aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, armée de
+tous ses charmes, de tous ses artifices, et en même temps de toutes les
+séductions d'un véritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin
+qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce
+qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est
+une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus
+heureuses de la Muse épique.
+
+Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud dans son île, et où sa
+beauté ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la décrire,
+c'est lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que sa vue seule a
+porté le trouble dans l'armée chrétienne tout entière[647]. Elle arrive
+au camp avec le projet de séduire, s'il est possible, Godefroy lui-même,
+et de le détourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des
+principaux chefs, de les attirer loin de l'armée et de les charger de
+fers. Elle entre dans l'enceinte où les Francs ont dressé leurs
+tentes[648]. A l'aspect de cette beauté nouvelle naît un murmure confus;
+tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comète ou une
+étoile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent
+pour savoir quelle est et d'où vient cette belle étrangère.
+
+ [Note 647: C. IV.]
+
+ [Note 648: St. 28 et suiv.]
+
+«Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais de formes si élégantes,
+tant d'éclat et tant de beauté. Sa chevelure dorée, tantôt paraît au
+travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantôt se montre à découvert.
+Ainsi, quand le ciel reprend sa sérénité, tantôt le soleil se laisse
+voir dans un nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et répandant
+alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'éclat du jour. Le
+vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature
+elle-même partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renfermé en
+lui-même, cache les trésors de l'amour et les siens. La douce couleur
+des roses répandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la
+rose brille seule sur sa bouche, d'où s'exhale un souffle amoureux.»
+
+Le reste de cette jolie peinture est plus difficile à copier. Nos
+meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais
+qui ai pour but de faire connaître, je dois m'exprimer plus fidèlement.
+«Son beau sein montre à nu cette neige où le feu d'amour se nourrit et
+s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649];
+l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le
+passage aux yeux, elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, non
+content des beautés extérieures, s'insinue encore dans les secrets
+cachés. Comme un rayon passe à travers l'eau ou le crystal, sans les
+diviser ou les partager, ainsi le penser ose pénétrer sous le vêtement
+le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. Là, il s'étend, là, il
+contemple en détail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les
+raconte au désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus vives.» En
+citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le
+Tasse[650], «en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractère dont
+il était, choqué des _ornements_ plus que _superflus_ de cette
+description, eût jeté là le livre et n'eût jamais voulu le reprendre,
+devrait-on lui en faire un crime?» Un plus long commerce avec les poëtes
+italiens m'a peut-être un peu corrompu; je vois bien toujours les mêmes
+vices dans cette description qui blesse la dignité de l'épopée, et même
+la décence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despréaux
+jetait le livre, je serais prompt à le ramasser, et l'engagerais à le
+reprendre.
+
+ [Note 649: _Parte appar de le mamme acerbe e crude._ (St. 31.)
+
+ L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:
+
+ _Due pome acerbe e d'avorio fatte._
+
+ Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette
+ métaphore tirée des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore
+ âpres et crus; elle serait insupportable en français, et le nom
+ même de l'objet le serait dans la poésie noble.]
+
+ [Note 650: Une partie de cette analyse de la _Jérusalem
+ délivrée_ est faite il y a près de vingt-cinq ans; elle fut même
+ insérée dans le _Mercure de France_ en 1789, sous le titre
+ d'_Essai sur le Tasse_. Je m'occupais beaucoup dès lors de l'étude
+ des poëtes italiens; mais, moins familiarisé que je le suis avec
+ le caractère de leur langue et de leur poésie, j'avais adopté dans
+ toute sa rigueur un jugement susceptible de modification.
+ D'ailleurs, c'était le temps où il était de mode en France de
+ rabaisser le législateur de notre Parnasse. Je n'étais pas alors
+ plus disposé à me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai
+ été depuis; et ce fut pour défendre Boileau, plus que pour
+ critiquer le Tasse, que j'écrivis cet Essai. Aujourd'hui toutes
+ choses sont à leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la
+ sienne, et les véritables amis de l'art des vers peuvent, sans que
+ l'un nuise à l'autre, jouir également de tous les deux.]
+
+ [Note 651: Il est visible, dit Paul _Beni_, dans son
+ Commentaire sur la _Jérusalem délivrée_ (p. 537 et 538), que le
+ Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on
+ voit qu'il a mis plus de soin à désigner les beautés cachées. L'un
+ et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon à la vue de Daphné
+ (_Métam._, l. I.), et surtout ce trait: _Si qua latent meliora
+ putat._ Mais l'Arioste est allé au-delà d'Ovide, et le Tasse bien
+ au-delà de l'Arioste: «_Poichè se ben usa parole quasi metaforiche
+ e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto_ _impudico_.»
+ Scipion _Gentili_, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait
+ pas évité l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch.
+ 3): _Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcœnè
+ intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:_
+
+ _Quæque latent meliora putat;_
+
+ (on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cité de
+ mémoire, a mis _quæque latent_, au lieu de _si qua latent_ qui est
+ dans Ovide) _ac ex verbis quæ longe ab obcœnitate absunt,
+ occasionem turpitudinis rapere._]
+
+Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action;
+depuis ce moment jusqu'à la fin, Armide agit avec ce caractère
+artificieux que le poëte lui a donné; mais bientôt il s'y joint une
+passion réelle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et
+la rend digne de pitié. Après les succès qu'elle a obtenus dans le camp
+des chrétiens, et l'affront qu'elle a reçu de Renaud, et la vengeance
+qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans
+l'acte même de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune héros
+qu'elle aime, elle se croit sûre de le posséder long-temps, quand les
+deux chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour délicieux où elle
+l'enivre et s'enivre elle-même de volupté[652]. L'Arioste n'a mis dans
+son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a
+voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux
+amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe
+tendre, et lui, renversé sur ses genoux, dans l'attitude où Lucrèce nous
+peint le dieu Mars sur ceux de Vénus[653]. «Son voile partagé laisse
+voir les trésors de son sein; ses cheveux flottent en désordre au gré du
+vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide
+rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire pétillant et lascif
+étincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se
+penche sur lui, et il pose mollement la tête sur son sein, le visage
+levé vers son visage. Il repaît avidement ses regards affamés et fixés
+sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et
+tantôt prend de doux baisers sur ses yeux, tantôt les aspire sur ses
+lèvres. On l'entend alors soupirer si profondément que l'on croit son
+ame prête à lui échapper et à passer en elle. Les deux guerriers cachés
+contemplent cette scène d'amour.» Il faudrait être insensible comme eux
+pour lire, sans en être ému, cette description si brûlante et si vraie.
+
+ [Note 652: C. XVI, st. 17.]
+
+ [Note 653:
+
+ _In gremium qui sæpe tuum se
+ Rejicit, æterno devinctus volnere amoris;
+ Atque ita suspiciens tereti cervice repostâ
+ Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:
+ E que tuo pendet resupini spiritus ore._
+ (Lucret., _de Rer. nat._, l. I.)]
+
+J'ai dû compter parmi ces abus d'esprit qui se mêlent trop souvent aux
+beautés du Tasse, les galanteries que Renaud dit à sa maîtresse pendant
+qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette,
+digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les
+plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, où
+la toilette d'Armide entrait nécessairement. Cet embellissement, loin
+d'être déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple d'Homère qui
+décrit, avec plus de détail encore, au quatorzième livre de l'_Iliade_,
+la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, Armide
+est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le
+plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se
+ressembler.
+
+ [Note 654: Ci-dessus, p. 373.]
+
+«Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec
+complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commencé. Quand
+elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en eut corrigé avec grâce le
+désordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et
+les parsema de fleurs comme on sème sur l'or des ornements d'émail; elle
+joignit sur son beau sein des roses étrangères à ses lis naturels, et
+remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe déploie avec moins
+d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne paraît point si belle
+lorsqu'elle étale au soleil l'or et la pourpre de son sein courbé en arc
+et humide de rosée[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa
+ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors même qu'elle est nue. Elle y donna
+un corps à ce qui n'en eut jamais, et mêla, en la formant, des
+substances que nulle autre n'eût pu mêler. Tendres dédains, paisibles et
+tranquilles refus, douces caresses, raccommodements délicieux, sourires,
+petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, baisers voluptueux,
+elle fondit ensemble tous les éléments, les unit, les façonna au feu
+lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille
+élégante est ornée.»
+
+ [Note 655:
+
+ _Non talesvolucer pandit Junonius alas,
+ Nec sic innumeros arcu mutante colores
+ Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo
+ Semita discretis interviret humida nimbis._
+ (Claudian., _de Rapta Proserp._, l. II.)]
+
+Un critique judicieux[656] a justement reproché au Tasse d'avoir, en
+empruntant d'Homère la ceinture de Vénus, fait de cette ceinture un
+ouvrage d'artisan où l'on voit les différentes matières se liquéfier au
+feu d'un flambeau, se mêler et former enfin cette magique ceinture[657].
+Il est sûr qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale d'objets qui n'ont
+rien de matériel, le poëte moderne a, comme en beaucoup d'autres
+endroits, manqué de jugement. Mais le même critique se trompe quand il
+blâme la différence qui existe entre ces deux ceintures. «L'une, dit-il,
+peint à l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnête, et
+l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardées de la coquetterie et
+de la lubricité.» C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût
+lui-même semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir
+encore ici la même différence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre
+Armide et Vénus.
+
+ [Note 656: M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
+ inscriptions et belles-lettres.]
+
+ [Note 657: Traduction en vers de l'_Iliade_, seconde édition,
+ à l'Imprimerie royale, 1771, in-4º., p. 404, note. Ce traducteur
+ estimable, trop faible sans doute pour atteindre à l'élévation, à
+ l'énergie, à la grandeur d'Homère, a mieux réussi dans tout ce qui
+ n'exigeait qu'une élégante simplicité; la toilette de Junon est de
+ ce genre, ainsi que la ceinture de Vénus.
+
+ La déesse, à ces mots, détache sa ceinture;
+ Où, tissus avec art, sont les enchantements,
+ Les désirs de l'amour, les soupirs des amants,
+ L'art de persuader, ce langage si tendre
+ Dont les plus sages même ont peine à se défendre.]
+
+Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mêmes
+suites. Dès que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent à lui,
+couverts d'armes éclatantes. «Tel qu'un coursier fougueux, enlevé après
+la victoire au périlleux honneur des armes, et changé en lascif époux,
+erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pâturages;
+mais s'il est réveillé par le son de la trompette ou par l'éclat de
+l'acier, il y court en hennissant; déjà il brûle de voir ouvrir la
+carrière, et, portant sur son dos un cavalier, d'être heurté dans sa
+course et de heurter à son tour[658].» Tel devient le jeune héros à
+l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde découvre alors devant lui un
+bouclier de diamant qu'il a reçu pour cet usage, talisman plus ingénieux
+et plus moral que l'anneau employé par Mélisse pour désenchanter Roger.
+Renaud y jette les yeux; il se voit paré des mains de la Mollesse, ses
+cheveux bouclés et parfumés; à son côté ce fer, seule arme qui lui
+reste, tellement couvert d'un luxe efféminé, qu'au lieu d'un instrument
+militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Réveillé comme d'un
+sommeil léthargique, il reste les yeux baissés et fixés sur la terre.
+Après le discours ferme et concis d'Ubalde[659], il est encore quelque
+temps immobile et muet. Puis tout à coup il arrache et déchire ces vains
+ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son
+esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappelé au
+devoir[660].
+
+ [Note 658: St. 28.]
+
+ [Note 659: St. 32 et 33.]
+
+ [Note 660: St. 34 et 35.]
+
+Mais lorsqu'il est près du rivage, une dernière épreuve lui est offerte,
+épreuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine;
+c'est la belle et jeune Armide, forcenée de désespoir et d'amour, qui le
+poursuit, comme Didon poursuit Énée; ce sont ses plaintes, ses fureurs,
+ses soumissions, ses menaces. Il résiste et persiste comme Énée, et il
+faut en convenir, sinon de meilleure grâce (un homme n'en a jamais en
+position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes
+raisons que lui[661].
+
+ [Note 661: St. 35 et suiv.]
+
+J'ai peut-être fait comme Renaud, je me suis trop arrêté dans les
+jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-être
+encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser
+tout-à-fait éblouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature,
+les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres
+beautés répandues dans toutes les parties du poëme n'exigent point cet
+effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand
+nombre et qui attestent si évidemment cette tendance habituelle du génie
+du Tasse vers les hautes régions du Beau idéal. On la voit, dès
+l'invocation du poëme adressée à cette Muse «qui n'a point sur
+l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable[662], mais qui là-haut,
+parmi les chœurs célestes, porte une couronne d'or et d'étoiles
+immortelles;» on la voit dans la manière neuve et vraiment sublime dont
+se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et
+sur l'armée chrétienne[663], regard qui pénètre au fond des cœurs de
+tous les chefs, qui nous y fait pénétrer nous-mêmes et nous fait
+connaître ainsi, dès le début, non-seulement les personnages, mais les
+caractères; enfin, sans parler des morceaux et des épisodes entiers qui
+semblent dictés par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau
+et l'honnête, on la voit dans un nombre infini de pensées et de
+sentiments, quelquefois indiqués par l'attitude seule ou par
+l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrède que
+Godefroy veut le faire arrêter, sourit avant de répondre[664], et qu'un
+courroux dédaigneux éclate à travers ce sourire; quelquefois énoncés
+dans le style le plus noble et le plus poétique, comme sont ceux de ce
+vieillard qui montre au même héros, à peine échappé des bras d'Armide,
+notre vrai bien, non dans les plaines agréables, parmi les fontaines et
+les fleurs, au milieu des nymphes et des syrènes, mais sur la cime du
+mont escarpé où habite la Vertu[665].
+
+ [Note 662: C. I, st. 2.]
+
+ [Note 663: St. 8, 9 et 10.]
+
+ [Note 664: C. V, st. 42.]
+
+ [Note 665: C. XVII, st. 61.]
+
+Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe
+des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce songe
+s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon
+semble avoir dicté à Cicéron ce que celui-ci met dans la bouche de
+Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutôt de son génie, le
+poëte regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace étroit de
+nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans notre
+gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur
+navigation rapide, les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines de
+Carthage. Celles d'Egine, de Mégare et de Corinthe avaient jadis inspiré
+à un ami de Cicéron[667] de grandes et hautes pensées; Sannazar les
+avait, depuis, étendues dans de beaux vers et appliquées à Carthage; le
+Tasse s'est emparé des vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin,
+dans cette belle octave, où nous voyons mourir les cités, mourir les
+royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes
+vaines; où, frappés de cette grande leçon, nous nous voyons nous-mêmes
+avec pitié et avec mépris, nous indigner d'être mortels[668]! Il ne
+paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à
+s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son élément et
+qu'il parle son langage.
+
+ [Note 666: C. XIV, st. 10 et 11. CICER. _de Somnio
+ Scipionis_.]
+
+ [Note 667: _Servius Sulpicius._]
+
+ [Note 668: Il n'y a peut-être dans aucun poëte six plus beaux
+ vers que les suivants:
+
+ _Giace l'alta Cartago; appena i segni
+ Dell'alte sue rovine il lido serba.
+ Mujono le città, muojono i regni;
+ Copre i fasti e le pompe arena ed erba;
+ E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;
+ O nostra mente cupida e superba!_
+ (C. XV, st. 20.)
+
+ Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force,
+ ni cette grandeur.
+
+ _Quâ devictæ Carthaginis arces
+ Procubuere, jacentque infausto in littore turres
+ Everse . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans
+ Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.
+ Et querimur genus infelix humana labere
+ Membra ævo, cum regna palam moriantur et urbes._
+ (_De Partu Virg._, l. II.)
+
+ Sannazar avait imité ce passage d'une lettre de Sulpicius à
+ Cicéron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqué. Sulpicius écrit à
+ son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs
+ de consolation, il lui en offre un qui lui a été utile à lui-même.
+ A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine à Mégare; les
+ ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pirée
+ et de Corinthe étaient à droite et à gauche sous ses yeux. Alors
+ il se parle ainsi: _Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum
+ interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno
+ loco tot oppidum cadavera jaceant?_ (_Ad Familiar._, l. IV, épist.
+ 5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicéron
+ lui-même. Le Tasse ne paraît pas l'avoir connu; il eût
+ certainement transporté dans sa langue cette expression si grande
+ et si hardie, _tot oppidum cadavera_, les cadavres de tant de
+ villes.]
+
+Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son poëme y ramène
+souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnaît à
+tout moment cette élévation et cette noblesse naturelle, que relevaient
+encore en lui les sentiments exaltés de la chevalerie. Le combat de
+Tancrède et d'Argant sous les murs de Jérusalem, à la vue des deux
+armées[669], serait le plus terrible de tous, si le dernier qu'ils se
+livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine
+un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Le
+courage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont
+inégales. Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légèreté et par
+son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilité; comme dans un
+combat naval entre deux vaisseaux d'inégale grandeur, l'un l'emporte par
+sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilité; le plus léger
+attaque sans cesse de la proue à la poupe, l'autre demeure immobile et
+semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts
+de blessures, leurs armes sont brisées, leur sang coule de toutes parts;
+Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'échappe à gros
+bouillons; il peut à peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une
+main sur la terre. Tancrède lui crie de se rendre et lui fait des
+propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse
+traîtreusement d'un coup d'épée, et le force de lui donner la mort.
+Cependant lorsqu'Herminie a trouvé Tancrède expirant, et que Vafrin, qui
+accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrétiens[671], il
+s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a
+vaincu. «Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc exposé aux
+oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit privé ni de sépulture, ni des
+éloges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets
+et inanimés; il est mort en brave; il a donc droit à ces honneurs qui
+sont, après la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672].»
+
+ [Note 669: C. VI, st. 40 et suiv.]
+
+ [Note 670: C. XIX, st. 11 à 28.]
+
+ [Note 671: St. 115.]
+
+ [Note 672: St. 116 et 117.]
+
+En général, le Tasse prend soin de donner à ses guerriers chrétiens
+toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage
+des infidèles a toujours quelque chose de féroce. Ainsi, malgré les
+exploits qu'il fait faire à Argant et à Soliman, par exemple, ils
+n'excitent jamais un intérêt qui puisse nuire à celui que le poëte a
+voulu réunir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le
+caractère de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu
+militaire sans mélange de barbarie; mais aussi Clorinde était née de
+père et de mère chrétiens; les aventures extraordinaires de sa vie
+l'avaient seules empêchée de l'être, et l'avaient attachée au parti des
+sectateurs de Mahomet: enfin elle était destinée à recevoir de la main
+de Tancrède le baptême, en même temps que la mort. Pour Argant, sa mort
+est comme sa vie; son indomptable caractère est le même jusqu'à la fin.
+«Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers
+sons de sa voix sont encore superbes, formidables et féroces[673].»
+
+ [Note 673: S. 26.]
+
+Soliman a plus de générosité qu'Argant et plus de véritable grandeur.
+Son caractère jette un si grand éclat que l'on doit regarder comme l'un
+des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui paraît auprès de lui,
+musulman ou chrétien, n'en soit pas effacé. Quand il se montre pour la
+première fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes
+au camp de Godefroy[674], il paraît comme un météore funeste qui brille
+au milieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son casque, un énorme
+et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, étend ses
+ailes, et replie en arc sa queue armée d'un double dard. Il semble qu'il
+fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une
+écume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat
+il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse à la fois de la fumée
+et des flammes[675].»
+
+ [Note 674: C. IX.]
+
+ [Note 675: St. 25.]
+
+Veut-on voir comment le poëte sait faire agir un personnage qu'il sait
+ainsi annoncer? Dans ce même combat, Latin, né sur les bords du Tibre,
+marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait dressés dès l'âge le
+plus tendre au métier des armes[676]. Tous à peu près du même âge, ils
+combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux à qui leur mère
+apprend à s'élancer contre les chasseurs[677]. Latin veut s'opposer aux
+fureurs de Soliman; il exhorte ses fils à l'attaquer et marche lui-même
+avec eux. Les lances de ces six frères atteignent Soliman toutes à la
+fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des
+vents et de la foudre[678]. De sa terrible épée, il fend la tête à
+l'aîné: Amarant veut soutenir son frère, le glaive du sultan lui coupe
+le bras; ils tombent ensemble baignés dans leur sang. Le jeune Sabin
+essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse
+contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre
+fleur, qui s'ouvrait à peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent
+restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance était si
+parfaite, qu'elle avait souvent causé à leurs parents une agréable
+erreur; Soliman sépare à l'un la tête du corps, et plonge à l'autre son
+épée dans la poitrine.
+
+ [Note 676: St. 27 et suiv.]
+
+ [Note 677:
+
+ _Così fera leonessa i figli
+ Cui dal collo la coma anco non pende_, etc. (St. 29.)]
+
+ [Note 678: _Ma come alle procelle esposto monte_, etc. (St.
+ 31.)]
+
+Le père (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive à la fois de
+tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut
+la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et
+provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de
+maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de
+sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son
+épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses
+entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de
+ses enfants[680].
+
+ [Note 679:
+
+ _Il padre, ah non più padre._ (St. 35.)
+ _At pater infelix, non jam pater._
+ (Ovid., _Métam._, l. VIII.)]
+
+ [Note 680: St. 38.]
+
+Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et
+verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger
+duvet ornait à peine les joues fleuries[681], richement armé, vêtu
+magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se
+livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait
+naître dans un jeune cœur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans
+la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se
+laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était
+aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que
+court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse
+tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et
+non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre
+fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se
+répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une
+expression si douce, que son cœur, de marbre jusqu'à ce moment,
+s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures,
+Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un œil sec la destruction de
+ton empire[683]!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent
+mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le cœur, plus
+fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore
+dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne
+dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe,
+fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non
+satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps
+sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé.
+O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre
+insensible[684]!»
+
+ [Note 681: St. 81 et suiv.]
+
+ [Note 682: Voyez ci-dessus, p. 402.]
+
+ [Note 683: St. 86.]
+
+ [Note 684: St. 87.]
+
+Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit
+d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et
+resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si
+vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de
+toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent,
+quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes
+entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut
+une force humaine[685]. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur,
+il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses
+flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le
+tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il
+s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa
+main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la
+perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin
+l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa
+victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon
+indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir
+troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma
+haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais,
+ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre
+éteinte et une ombre vaine[686].»
+
+ [Note 685: St. 97.]
+
+ [Note 686: St. 99 et dernière.]
+
+C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage
+principal, et de semer des détails touchants à travers ces scènes
+terribles, qu'ont excellé les grands poëtes épiques; et l'on peut dire
+qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. Voyez dans la dernière bataille,
+Armide en habit militaire[687], montée sur un char doré, entourée de
+ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains
+magnifiquement armés comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui
+ont juré de la venger. Renaud se présente, elle veut lui lancer un
+trait; mais échappée d'une main faible et incertaine, la flèche
+s'émousse sur les armes du chevalier. Armide se croit méprisée;
+enflammée de colère, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses
+traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont
+vaincus sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière, emmenée en
+esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le désespoir dans
+le cœur.
+
+ [Note 687: C. XX, st. 61 et suiv.]
+
+Voyez un tableau bien différent dans ces deux inséparables époux, Odoard
+et Gildippe, couple intrépide dont l'union double le courage. Dès le
+commencement du combat[688], on les voit à côté l'un de l'autre porter
+des coups terribles, et mettre presque seuls en déroute le corps des
+Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de
+rallier les Sarrazins et de rétablir le combat, Odoard et Gildippe
+s'offrent à lui[689]. Gildippe le frappe la première; furieux, il
+l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui
+brise ses armes, et qui ose, dit le poëte, percer ce sein qu'Amour seul
+aurait dû blesser. Elle abandonne aussitôt les rênes, et chancèle sur
+son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son épouse mourante,
+de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi
+partagées contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras
+dont il appuyait sa chère Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-même,
+et l'accable sous son poids.
+
+ [Note 688: _Ibid._, st. 32.]
+
+ [Note 689: St. 94, etc.]
+
+Le Tasse, à la manière des grands poëtes, adoucit l'impression d'un si
+horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets
+champêtres, et qui lui appartient: «Comme un ormeau[690], à qui la
+plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe,
+ou si l'ouragan le brise, entraîne à terre avec lui la vigne sa
+compagne; lui-même il la dépouille de ce vert feuillage qui la couvrait,
+il écrase ces grappes qui l'embellissaient; il paraît en gémir, et peu
+touché de son propre sort, n'être sensible qu'à la destinée de celle qui
+meurt auprès de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gémit que sur celle que
+le ciel lui avait donnée pour inséparable compagne. Ils voudraient se
+parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se
+regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le
+peuvent encore; ils perdent tous deux au même instant la lumière du
+jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble[691],» Que cette
+peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image
+sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage
+et toutes ces scènes d'horreur!
+
+ [Note 690: St. 99.]
+
+ [Note 691: _E congiunte sen van l'amine pie._ (St. 100.)]
+
+Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands épisodes dont il a
+semé l'action principale de son poëme que dans ces scènes épisodiques
+qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parlé, dans la
+notice sur sa vie[692], de cette aventure touchante d'Olinde et de
+Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en
+elle-même d'une grande perfection, et qu'elle serve à mettre en scène le
+caractère farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractère de Clorinde,
+tous les bons critiques l'ont regardée comme un défaut dans le poëme,
+parce qu'elle est étrangère au reste de l'action, et que les deux
+personnages qui, dès l'entrée, attirent ainsi tous les regards, n'y
+reparaissent plus. J'ai indiqué une source particulière d'intérêt qui ne
+remédie point à ce défaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en
+sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obéir.
+
+ [Note 692: Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.]
+
+Ils n'eurent pas le même reproche à faire à l'épisode du combat et de la
+mort du jeune Suénon, l'un des plus beaux morceaux du poëme. Il est
+intimement lié à l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant
+secours l'armée de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de
+l'existence et de l'approche d'une armée d'Arabes, conduite par Soliman;
+c'est de la main de Soliman que Suénon a reçu la mort; c'est l'épée même
+de Suénon qui doit le venger; elle sera remise, à ce dessein, entre les
+mains de Renaud; un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois, échappé
+au glaive des Arabes, apporte cette épée; et Renaud est en exil. Ce
+récit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; de
+fausses apparences répandent et accréditent le bruit de sa mort;
+l'esprit de discorde et de ténèbres agite les esprits; une sédition
+éclate, et elle est à peine apaisée que le redoutable Soliman, si
+dramatiquement annoncé, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des
+chrétiens.
+
+Considéré en lui-même, ce morceau entier, conforme aux récits de
+l'histoire, est un modèle de narration héroïque et pathétique. Suénon et
+ses braves, attaqués pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus
+nombreux, vendent chèrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un
+monceau de morts. Le jour paraît, et montre à ceux qui vivent encore
+toutes leurs pertes et tous leurs dangers. «Nous étions deux mille, dit
+le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent[693]. Quand Suénon
+voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, à ce déplorable
+spectacle, son intrépide cœur se trouble, mais il n'en fait rien
+paraître: au contraire, élevant la voix: suivons, dit-il, nos braves
+compagnons, qui nous ont tracé avec leur sang le chemin du ciel: il dit,
+et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce déluge de barbares, un
+cœur ferme et inébranlable.» Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier
+à la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer
+seul. Il meurt accablé plutôt que vaincu. L'attitude où on le trouve sur
+le champ de bataille, le front tourné vers le ciel, tenant et serrant
+d'une main son épée, l'autre posée sur sa poitrine, attestent plus
+éloquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen
+extraordinaire par lequel son corps est retrouvé, et reçoit les derniers
+honneurs, n'a rien qui ne soit poétiquement vraisemblable. Tout peut
+être miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base,
+je ne dis pas seulement la croyance, mais la crédulité superstitieuse,
+admet nécessairement ces sortes de prestiges.
+
+ [Note 693: C. VIII, st. 21.]
+
+Cet épisode est au huitième chant, et c'est dans le septième que se
+trouve l'épisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer
+un ouvrage, soumis cependant à des règles, et dont l'auteur était loin
+de marcher sans entraves où l'on rencontre ainsi, presque de suite, des
+accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des
+oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous
+les traducteurs ont tâché d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout-à-fait
+dans la véritable nature, ils sont du moins dans cette nature poétique
+ou fantastique, si l'on veut, à laquelle il faut bien se prêter si l'on
+ne veut pas rejeter presque toute la poésie moderne. «Elle fuit toute la
+nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant,
+ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais à l'heure
+où le soleil détache ses coursiers de son char brillant, et va se
+plonger dans la mer, elle arrive auprès des claires eaux du Jourdain;
+elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose[694]. Elle ne prend
+point de nourriture; elle ne se repaît que de ses maux, et n'est altérée
+que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et
+le repos des malheureux mortels, assoupit à la fois ses douleurs et ses
+sens. Il étend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis même qu'elle
+dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de
+son cœur.»
+
+ [Note 694:
+
+ _Giunse del bel_ GIORDANO _a le chiare acque,
+ E scese in riva al fiume, e qui si giacque._
+ (C. VII, st. 3.)
+
+ «_Il est probable_, dit M. de Chateaubriand (_Itinéraire de Paris
+ à Jérusalem_, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scène
+ charmante au bord du Jourdain. _Il est inconcevable_, j'en
+ conviens, _qu'il n'ait pas nommé ce fleuve_; mais _il est certain_
+ que ce grand poëte ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de
+ l'Écriture, etc.» D'après les deux vers cités au commencement de
+ cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de
+ véritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de
+ l'_Itinéraire_ fait avec tant de certitude à l'auteur de la
+ _Jérusalem délivrée_, j'y ai répondu ci-dessus, p. 379.]
+
+Il faudrait traduire tout l'épisode, mais il l'a été mille fois; il est
+présent à tous les esprits, et surtout à tous les cœurs sensibles; et
+cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux où l'on
+est forcé de reconnaître, dans l'élégante perfection du style, et dans
+une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais
+indépendamment de l'expression et du style, cette charmante description
+du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mêle au
+murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau
+champêtre qui tout à coup se fait entendre, ce bon vieillard occupé de
+ses travaux rustiques, entouré de sa jeune famille, qui s'étonne et
+s'effraie à l'aspect imprévu des armes dont Herminie est couverte, et
+qu'elle est obligée de rassurer quand elle vient leur demander un asyle;
+l'étonnement qu'elle éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et
+de sécurité dans un pays environné du tumulte des armes, et l'admirable
+réponse du vieux berger, qui, après avoir habité les cours, met à un si
+haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et
+obscure.... tout cela émeut profondément et porte un calme délicieux à
+l'imagination et au cœur. On croit échapper au vain bruit du monde,
+comme Herminie au fracas des armes, et se réfugier avec elle dans cet
+asyle, où l'on sent que l'on serait si bien.
+
+Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne
+voudrait rien retrancher, cette admirable description de la sécheresse,
+qui frappe le camp des chrétiens[695]. Peut-être n'y avait-il qu'un
+poëte né sous le ciel le plus brûlant, qui pût tracer avec tant de
+vérité les effets de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute cette
+description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans
+le pays de Naples, l'influence étouffante du _scirocco_; on le reconnaît
+surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle:
+«Le ciel présente l'aspect d'une fournaise ardente[696]; rien ne paraît
+qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zéphir se tait dans ses
+grottes; le vague des airs est entièrement immobile; ou si quelque vent
+y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et
+déplaisant, frappe de son haleine épaisse les joues et le sein des
+soldats.» Enfin il n'y a qu'une imagination où s'est conservée
+l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou
+des Alpes, qui ait pu revêtir cette autre partie de couleurs si
+frappantes et si vraies. «Si quelqu'un d'eux a jamais vu[697], entre des
+rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou
+des eaux vives se précipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur
+une plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace l'image, et fournit
+une matière nouvelle à son tourment. Cette image fraîche et humide le
+dessèche, le brûle, et bouillonne dans sa pensée.» Ici, comme on le
+croit bien, aucun de nos traducteurs n'a osé être fidèle: ils ont tous
+cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effacé la peinture.
+
+ [Note 695: C. XIII, st. 52 et suiv.]
+
+ [Note 696: St. 56.]
+
+ [Note 697: St. 60.]
+
+Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre à ceux-là si l'on
+ne voulait oublier aucun de ceux où sont réunies toutes les qualités
+d'un grand maître! Mais il est temps de nous arrêter. Après avoir
+reconnu franchement les défauts, j'ai dû et voulu donner une idée de
+tous les genres de beautés qui existent dans le poëme du Tasse, et non
+pas en relever toutes les beautés. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce
+que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper
+parmi les poëmes épiques celui où il s'en trouve d'un tel ordre et en si
+grand nombre. Il n'y a sans doute que la prévention la plus aveugle qui
+puisse le placer au-dessus, et même au niveau d'Homère et de Virgile;
+mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui préférer Lucain, Stace
+ou Silius; parmi les modernes, le Camoëns, malgré plusieurs morceaux
+sublimes, est loin de pouvoir lui être comparé; Milton, plus sublime
+encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur
+de son sujet; l'Arioste s'est trop égayé dans le sien, et s'est trop
+souvent écarté à dessein de la dignité de l'épopée; la France enfin, ni
+les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer à la
+_Jérusalem délivrée_ le prix du poëme épique: elle est donc
+immédiatement placée après ceux d'Homère et de Virgile, et par
+conséquent le premier de tous les poëmes héroïques modernes.
+
+Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et
+quelqu'importance que l'on donne aux défauts de la _Jérusalem_, cette
+place ne peut lui être ôtée que s'il paraît un autre poëme, écrit dans
+une langue aussi poétique, conçu avec autant de force, conduit avec
+autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en général autant de
+chaleur, de poésie et de grâces; où les caractères soient aussi bien
+tracés, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi
+mutuellement valoir; où le merveilleux et l'historique soient aussi
+habilement fondus et mélangés, où l'imagination du poëte agisse aussi
+puissamment sur l'imagination du lecteur; un poëme enfin qui, avec tous
+ces avantages, ait celui de naître chez une nation et dans un siècle
+étrangers au faux éclat du bel esprit, et revenus, ne fût-ce que par
+lassitude et par ennui, aux simples et durables beautés de la nature;
+d'être en même temps l'ouvrage du goût et celui du génie, de sortir du
+cerveau d'un poëte qui n'ait point trop goûté dans son jeune âge _la
+douceur des aliments de l'esprit_, qui n'ait point pris
+_l'assaisonnement pour la nourriture_, et d'être ainsi purgé de ce
+clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le poëme du Tasse,
+ternir et altérer quelquefois l'or le plus précieux et le plus rare.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_Coup d'œil rapide sur trois poëmes du Tasse_, IL RINALDO, LA
+GERUSALEMME CONQUISTATA _et_ LE SETTE GIORINATE; _idée du_ FIDO AMANTE,
+_du prince Curzio Gonzagua; fin du poëme héroïque._
+
+
+La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces êtres rares auxquels
+la nature donne, à leur naissance, une impulsion tellement déterminée,
+qu'elle dirige si énergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en
+proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne
+s'en détournent jamais. Heureux les hommes ainsi doués, quand ce but où
+les pousse une organisation impérieuse, est la perfection dans les arts,
+et la gloire innocente que cette perfection procure!
+
+Le Tasse tout formé, pour ainsi dire, d'éléments poétiques, fut poëte
+dès le berceau. Quand son père voulut comprimer en lui par l'étude des
+lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la
+force, et au lieu des faibles essais qui avaient été les jeux d'enfance
+de son fils dans des gymnases littéraires, il le vit produire à
+dix-huit ans un poëme épique dans le gymnase de droit, où il l'avait
+placé. Ce poëme, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse,
+est peu lu et mériterait peu de l'être, s'il était de tout autre auteur;
+mais on doit aimer à connaître, au moins superficiellement, ce début
+épique d'un poëte qui devait, à son second pas, s'élancer si loin dans
+la carrière de l'épopée. Il est à remarquer que dès ce premier pas il
+voulut avoir une marche à lui, s'écarter de la route qu'il voyait la
+plus fréquentée, revenir enfin, de l'excessive liberté du poëme
+romanesque, à la régularité du poëme héroïque. Le héros de ce poëme en
+douze chants, qui fut composé en dix mois, est _Renaud_, fils d'Aymon,
+et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits
+d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les séparent, et
+enfin leur union en sont le sujet, le nœud et le dénoûment. Le jeune
+poëte s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur,
+d'observer, entre autres règles, celle de l'unité, non pas stricte, mais
+considérée avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni à
+la régularité. Il voudrait que son ouvrage ne fût sévèrement jugé, ni
+par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant
+les yeux l'exemple parfait d'Homère et de Virgile, sans vouloir
+considérer la différence des temps, des goûts et des mœurs; ni par les
+partisans trop exclusifs de l'Arioste et du goût moderne.
+
+Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas
+employé, au commencement des chants, ces moralités, ces prologues
+agréables que l'Arioste y place toujours, et que son père lui-même, cet
+homme, dit-il, dont tout le monde connaît l'autorité et le mérite, avait
+quelquefois adoptés[698]. Ni Virgile cependant, ni Homère, ni les autres
+anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Poétique,
+qu'un poëte est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite
+d'autant plus qu'il parle moins comme poëte, et qu'il fait plus souvent
+parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent
+toutes les sentences et toutes les moralités dans la bouche du poëte
+lui-même, et toujours au commencement des chants. «Alors, ajoute-t-il,
+non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement
+privés d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes
+ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux[699] qui disent que
+l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait
+pensé que, comme il parlait de différents chevaliers et de différentes
+actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une
+autre, il était quelquefois nécessaire qu'il s'adressât aux auditeurs
+pour les rendre dociles; qu'il leur annonçât dans ces préambules ce
+qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignît ainsi
+les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'était là
+aussi le motif qui avait déterminé son père; mais lui qui ne veut
+chanter qu'un seul héros, qui veut réunir ses exploits en une seule
+action, autant du moins que le goût du temps le permet, et qui se
+propose d'ourdir son poëme d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne
+voit pas pourquoi il aurait dû suivre leur exemple[700].» On ne hait pas
+à voir cette indépendance raisonnée dans un jeune homme de dix-huit ans;
+mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a
+produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des
+choses si agréables, mais qui n'en est pas moins un abus, était devenu
+presque une règle, ou du moins un usage si général, que le Tasse, pour
+s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.
+
+ [Note 698: _Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non
+ usi ne' principj de' canti quelle moralità e quei proemj che usa
+ sempre l'Ariosto, e tanto più che mio padre, huomo di
+ quell'autorità e di quel valore che 'l mondo sà, anch'ei tal volta
+ da questa usanza s'è lasciato trasportare._ (_Torq. Tasso ai
+ Lettori._)]
+
+ [Note 699: Il cite _il dottissimo sig. Pigna_. C'est celui
+ dont nous avons parlé dans la Vie du Tasse.]
+
+ [Note 700: _Ub. supr._]
+
+L'action du poëme commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans
+plusieurs combats, des Sarrazins qui étaient descendus en Italie,
+poursuit les restes de leur armée, et les tient comme assiégés au bord
+de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il
+a tué de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renommée
+remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son
+cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques années, mais pour qui
+l'âge est venu de sortir du repos où sa mère le retient, et de prendre
+les armes. Renaud tout occupé du dessein d'aller aussi chercher la
+gloire, errait près de Paris dans la campagne; il trouve attaché au pied
+d'un arbre un cheval superbe tout équipé, et chargé d'une armure
+complète. Il monte sur le cheval, après s'être revêtu des armes, à
+l'exception de l'épée. Le jour où il avait été, avec ses frères, reçu
+chevalier par l'empereur, il avait juré de ne ceindre jamais d'autre
+épée que celle qu'il aurait enlevée dans un combat à quelque fameux
+guerrier. Il prend le chemin de la forêt des Ardennes, célèbre par tant
+d'aventures et de combats. A peine y est-il entré qu'il rencontre un
+vieillard courbé sous le poids de l'âge, et apprend de lui qu'il est
+arrivé depuis peu dans cette forêt un cheval indomptable, qui brise et
+renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Oser l'attaquer ou même
+l'attendre, c'est s'exposer à une mort certaine. Renaud, loin de
+s'effrayer, montre le plus vif désir de le voir et de le combattre.
+C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand
+Amadis des Gaules. Après la mort de ce héros, il était resté enchanté
+par un magicien, qui avait prédit que lorsque le temps serait venu où il
+recommencerait à se mouvoir, il ne pourrait être dompté que par un
+guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce
+cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du
+moment où il sera étendu sur la terre, il deviendra docile et facile à
+conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de
+la forêt; mais à moins d'une force et d'une valeur surnaturelles,
+malheur à qui ose en approcher!
+
+Cela dit, le vieillard s'éloigne. Ce n'était point un vieillard; c'était
+l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets
+du jeune chevalier, lui avait procuré cette armure et l'instruisait à
+acquérir le plus beau cheval qu'il y eût au monde. Renaud s'enfonce dans
+la forêt, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans même en
+apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une
+biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui paraît
+quelques moments après, passe rapidement, atteint d'un trait la biche
+fugitive, et la tue. Renaud frappé de sa beauté, de son courage et de
+son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et
+lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on
+devine déjà sans doute; c'est Clarisse, sœur d'Yvon, roi de Gascogne,
+qui habite avec sa mère un château voisin, où elle n'a d'autre plaisir
+que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nommé à son tour, elle
+connaît, lui dit-elle, les héros de sa race; mais elle est surprise de
+n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de
+Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier
+rougit; il rend justice à la bravoure de Roland; mais il ne craindrait
+pas de le combattre lui-même, si la belle Clarice daignait l'y
+encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la
+cherchait avec inquiétude, et toute composée de dames et de chevaliers.
+Clarice dit en souriant à Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage
+pour défier même Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves
+en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il
+renverse et blesse à mort le premier qui se présente. Il se jette
+ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance
+jusqu'à ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronçon; et
+quand ce tronçon même est réduit en pièces, il se sert de ses poings
+contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlève un de la
+selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui
+restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cèdent le
+champ de bataille.
+
+Clarice, témoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud;
+elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son cœur à
+l'amour[701]. Elle fait emporter les morts et les blessés; les dames et
+ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement,
+accompagnée du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques
+propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reçoit avec
+une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le poëte qui n'aime point les
+moralités au commencement des chants, en fait une à la fin de celui-ci
+sur l'inutilité de la résistance quand on se sent blessé par l'amour,
+sur les progrès qu'il fait dans un cœur à mesure que l'on s'efforce de
+le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort
+pour un jeune écolier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux
+endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un cœur faible et
+tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est être peu habile
+que de prendre ce qui paraît au dehors pour l'indice certain des
+volontés cachées. C'est un art employé pour vaincre et conquérir l'homme
+qui suit d'un pas rapide celle qui fuit[702]. Clarice arrivée à la porte
+du château, toute sévère qu'elle a voulu paraître, invite Renaud à y
+entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre à fin des aventures qui
+puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller
+chercher.
+
+ [Note 701:
+
+ _Dal valor nasce in lei la meraviglia,
+ E da la meraviglia indi il diletto.
+ Poscia il diletto che in mirarlo piglia,
+ Le accende il cor di dolce ardente affetto,
+ E mentre ammira e loda 'l cavaliero,
+ Pian piano à novo amore apre 'l sentiero._
+ (C. I, st. 81.)]
+
+ [Note 702:
+
+ _Deh, quante donne son ch'aspro rigore
+ Mostran nel volta ed indurato sdegno,
+ C'hanno poi molle e delicato il core,
+ Degli strali d'amor continuo segno_, etc. (St. 91.)]
+
+Celle de la conquête du cheval Bayard est la première. Avant Bayard, il
+rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance,
+comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes à la main, et qui
+devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait
+aussi conquérir Bayard; ce n'est donc pas pour une maîtresse qu'ils se
+battent, c'est pour un cheval. Isolier reçoit un si furieux coup sur la
+tête, qu'il tombe évanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il
+revient à lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui
+l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu
+leur donner plus tôt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable
+cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces réunies, et
+celui qui aura le plus contribué à le vaincre en restera possesseur. Le
+pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin
+Bayard[703] et l'attaquent. La description de ce singulier combat est
+aussi détaillée que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus
+terrible[704]. Renaud parvient enfin à le saisir par les deux pieds de
+derrière; malgré tous ses efforts pour se dégager, il le renverse; au
+moment où l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relève, souffre que
+Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein
+qu'il était féroce et indomptable auparavant.
+
+Les deux amis se remettent en quête d'aventures. Ils apprennent d'un
+chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est
+question d'une paix définitive entre les Sarrazins et Charlemagne.
+Francard, roi d'Arménie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait
+qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beauté; il l'a fait
+demander en mariage à Charlemagne aux conditions de paix les plus
+avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a
+voulu rien décider sans le consentement du roi de Gascogne, frère de
+Clarice. Yvon, consulté, renvoie la décision à sa sœur, et le chevalier
+qui fait ce récit est chargé, par le roi Francard son maître, de cette
+négociation auprès d'elle. Renaud qui l'a écouté avec colère, lui dit
+que son roi est un insensé, que s'il ne veut pas courir à sa perte
+certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant
+le Sarrazin aller à sa destination; mais il reste, après son départ,
+plongé dans une sombre rêverie. Il en est tiré par l'aspect imprévu de
+deux statues de bronze, représentant deux chevaliers armés de toutes
+pièces, qui semblent s'avancer la lance en arrêt l'un contre l'autre. Le
+nom de Tristan est écrit sur l'un des piédestaux, et celui de Lancelot
+sur l'autre. Une inscription gravée sur le marbre apprend que les deux
+lances qui ont réellement appartenu à ces deux célèbres chevaliers de la
+Table ronde, sont destinées à deux autres chevaliers qui les
+surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut
+se saisir de la lance de Tristan; il est repoussé durement et jeté par
+terre. Renaud fait la même tentative: elle lui réussit parfaitement. La
+statue baisse la tête, ouvre la main, et lui cède la lance qu'elle avait
+refusée à cent autres, comme elle venait de le faire à Isolier[705].
+
+ [Note 703: Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il était bai et
+ châtain:
+
+ _Baio e castagno, onde Baiardo e detto._
+ (C. II, st. 31.)]
+
+ [Note 704: St. 30 à 44.]
+
+ [Note 705: C. III.]
+
+Renaud, fier de cette conquête, marchait avec son ami le long de la
+Seine. Ils aperçoivent sur un char magnifique, traîné par dix cerfs,
+blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles
+s'élevait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice était auprès
+d'elle; sa beauté brillait d'un si grand éclat que Renaud transporté
+d'amour ne peut supporter l'idée qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer
+à sa main. Le char était environné de cent chevaliers, couverts de leurs
+armes et la lance haute. Il les défie au combat, en tue, blesse ou
+renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur résiste.
+Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la
+campagne. Renaud s'avance vers le char, parle très-poliment à Galerane,
+mais enlève Clarice, la place sur un cheval et l'emmène[706]. Elle est
+d'abord très-effrayée, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il
+a ôté son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les
+discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se
+résigne à son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu où cette
+résignation puisse être mise à profit. Tout à coup un guerrier menaçant
+paraît, et ordonne à Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat,
+mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier,
+renverse Bayard, qui s'abat sur son maître et ne peut se relever.
+L'inconnu frappe la terre, d'où sort un char tiré par quatre chevaux
+noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers
+et disparaît[707].
+
+ [Note 706: C. IV.]
+
+ [Note 707: C. IV.]
+
+Dès que Bayard peut se relever, Renaud se met à la poursuite du char,
+mais il en perd bientôt les traces. Séparé de son cher Isolier qui n'a
+pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livré à la plus noire
+mélancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de
+berger, qui paraît aussi affligé que lui. Ce berger, nommé _Florindo_,
+lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont
+ensemble à une espèce d'antre sacré, où une petite statue de l'Amour,
+ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles[708].
+Elle apprend à Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlevé
+Clarice et l'a rendue à sa famille; à _Florindo_, qu'il est issu d'un
+sang royal, et qu'il cessera bientôt d'être persécuté par la fortune.
+Elle engage le premier à suivre son dessein de s'illustrer par les armes
+pour mériter celle qu'il aime; le second, à prendre le même parti, pour
+obtenir la même récompense.
+
+ [Note 708: C. V.]
+
+Renaud et _Florindo_ passent les Alpes, descendent en Italie, et se
+rendent au camp de Charlemagne[709]. _Florindo_ obtient de l'empereur
+l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'épée. Le nouveau
+chevalier annonce aussitôt à Charlemagne, que lui et un autre guerrier
+qui l'attend auprès du camp, se présentent pour soutenir contre tous
+qu'un homme ne peut atteindre au véritable honneur, s'il n'est conduit
+et inspiré par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait
+publier le sujet de la joute dans son armée et dans celle des Sarrazins.
+Il se présente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne
+peut résister aux deux jeunes chevaliers. Un géant africain, nommé
+Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, après l'avoir tué,
+s'arme de son épée Fusbert, et se trouve ainsi relevé du premier serment
+qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui
+coupe la tête. Charlemagne, désespéré de voir mal mener ainsi ses
+chevaliers, engage Roland, qui est présent à la fête, à entrer en lice
+et à venger l'honneur des paladins français. Roland obéit; les deux
+cousins sont aux prises; Renaud connaît Roland qui ne le connaît pas;
+mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il
+ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement égal;
+il est si long-temps et si vigoureusement disputé, que l'empereur
+lui-même descend de son trône et vient séparer les combattants. Ils
+s'arrêtent, s'embrassent, se font des présents mutuels, et se quittent
+pénétrés d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. _Florindo_ ne s'est
+pas moins distingué que Renaud; il a désarçonné un grand nombre de
+chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire.
+Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur
+nom: ils partent sans vouloir se faire connaître.
+
+ [Note 709: C. VI.]
+
+Après quelques rencontres épisodiques, ils arrivent aux environs de
+Naples, au palais de Courtoisie[710]; ils subissent l'épreuve de la
+barque enchantée, et se montrent dignes d'être mis au nombre des
+chevaliers loyaux et courtois[711]. Ils trouvent ensuite au bord de la
+mer, une troupe nombreuse qui préparait dans une vaste et superbe tente
+un sacrifice, à la manière des peuples d'Asie, devant une statue qui
+représente une jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud reconnaît
+bientôt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette
+troupe est Francard, roi d'Arménie, qui rend un culte d'adoration au
+portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux
+chevaliers s'arrêter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de
+cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que
+lui seul est digne d'en posséder l'original. Renaud peu disposé à un
+pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet
+insolent roi. Un défi est sa réponse. Francard est tué par _Florindo_;
+_Chiarello_, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagné et
+défendu par un lion, est tué par Renaud; tout le reste de la troupe est
+vaincu, terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la belle statue,
+la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de
+l'Asie[712].
+
+ [Note 710: C. VII.]
+
+ [Note 711: Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce
+ palais, par qui il a été bâti, et voient dans une suite de
+ portraits prophétiques, des héros et des héroïnes qui auront un
+ jour au plus haut degré le don de courtoisie. C'est là que le
+ jeune poëte brûla son premier grain d'encens pour la maison
+ d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrèce sa sœur, etc. (C.
+ VIII, st. 7 et 14.)]
+
+ [Note 712: C. VIII, st. 7 et 14.]
+
+Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beautés
+rassemblées autour d'une dame plus belle encore, et qui semble être leur
+reine, escortées par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette
+dame leur envoie demander s'ils veulent s'éprouver contre ses
+chevaliers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle est reine de
+Médie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le
+joug de l'hymen. Les guerriers mèdes ont le sort de tous les autres, et
+ne peuvent résister, ni à Renaud, ni à _Florindo_.
+
+Floriane témoin de leur défaite, loin de sentir ou de la colère, ou de
+l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne
+grâce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle désire vivement de
+savoir si sa beauté répond à sa force et à sa valeur. Le dernier
+chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui
+attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud paraît
+dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine
+ne résiste plus; et le poëte, sans doute pour la justifier, fait dans
+trois octaves un portrait de la beauté mâle de son héros, qui prouve que
+si Floriane était un peu prompte à s'enflammer, elle était du moins
+connaisseuse[713]. Elle emmène dans son palais Renaud et son ami, leur
+donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le
+jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette
+reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore
+enfant, pour venger l'honneur de sa mère, et ses premiers exploits
+contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le récit touche
+de plus en plus Floriane, comme ceux d'Enée touchaient la reine de
+Carthage. Les progrès sont les mêmes, les profonds soucis, le feu caché,
+et le reste[714]. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la
+sœur Anne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui conseille de même de
+céder à ce coup du sort. Didon céda; comment Floriane aurait-elle
+résisté? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la
+grotte où Enée et Didon se retirent ensemble, la scène se passe dans un
+jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant à Renaud,
+et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je éteindre dans tes
+baisers le feu de mes désirs[715]? Renaud survient dans ce moment: il
+apporte, comme on peut croire, la réponse à cette question; mais le
+disciple de Virgile a du moins profité de l'exemple de son maître. Il
+laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, à d'autres égards
+déplacés, d'une déesse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait
+intervenir, c'est Vénus; et si on lui permet cette licence mythologique,
+en un pareil sujet, on trouvera de la grâce dans l'image et dans
+l'expression. «Vénus rit dans les cieux[716]; elle verse libéralement
+sur eux ses délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens
+éveilla-t-il dans son cœur une subite et douce envie; peut-être eût-elle
+changé, ce jour-là, son état, tout divin qu'il est, pour celui de
+Floriane».
+
+ [Note 713: C. IX, st. 15, 16 et 17.]
+
+ [Note 714:
+
+ _Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza
+ Tal che' ella a morte corre e si disface_, etc. (St. 64.)]
+
+ [Note 715: St. 78.]
+
+ [Note 716:
+
+ _Rise Venere in cielo, e i suoi diletti
+ Versò piovendo in lor larga e cortese;
+ E forse del piacer de' giovinetti
+ Subita e dolce invidia il cor le prese,
+ Tal che quel giorno il suo divino stato
+ In quel di Floriana havria cangiato._ (St. 80.)]
+
+C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme
+Enée dans cette vie agréable, a des visions qui l'en font sortir; mais
+ce n'est point son père qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre
+Clarice elle-même, dont il sacrifiait l'amour à des plaisirs passagers.
+Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un
+instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique à regret, la
+trop sensible Floriane. Dès qu'elle s'en aperçoit, elle envoie des
+guerriers à sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les
+fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au désespoir; elle
+veut se poignarder; une magicienne puissante vient à son secours et
+l'arrête. C'est Médée, non pas celle de Colchos, mais une Médée, sœur du
+père de Floriane. Elle enlève officieusement sa nièce sur un char
+volant, répand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et
+l'oubli, la transporte dans l'une des îles Fortunées, son séjour
+accoutumé, où elle la retient auprès d'elle[717].
+
+ [Note 717: C. X.]
+
+Cependant Renaud et _Florindo_ sont parvenus au bord de la mer: ils
+s'embarquent pour l'Italie. Une tempête affreuse brise et submerge leur
+vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prêtent mutuellement
+secours; mais _Florindo_ est enfin englouti, et Renaud jeté presque sans
+vie sur la côte, à quelque distance de Rome. Revenu à lui, il reçoit
+dans un château voisin l'hospitalité la plus généreuse. Le seigneur de
+ce château lui donne des armes, un cheval et un écuyer. Renaud part pour
+retourner en France. Le troisième jour, il trouve auprès d'une fontaine
+un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attaché à un arbre
+son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnaît aussitôt pour celui de
+Clarice; il a même au côté son épée Fusberte. Renaud demande poliment au
+chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reçue;
+il faut se battre. Le chevalier inconnu est renversé, et reste étendu
+sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son épée;
+s'apercevant que son bouclier a été fendu dans le combat, il prend aussi
+celui du chevalier, non pas à cause du portrait d'une très-belle dame
+qui y est artistement gravé, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe
+parfaite[718].
+
+ [Note 718: C. X.]
+
+Il continue gaîment sa route, arrive bientôt en France, la traverse, et
+trouve auprès de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de
+chevaux et d'écuyers dans le plus brillant équipage. Tout le monde, sans
+le connaître, est frappé de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est
+jaloux. Il avait depuis peu offert ses vœux à Clarice. «Je veux, dit-il
+au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beauté qui ne
+cède à la dame de mes pensées.» Renaud, qui ne sait point quelle est
+cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la
+sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux;
+l'insolent Griffon est désarçonné d'un coup de lance. Le jeune
+vainqueur, entouré et applaudi par les chevaliers et par les dames, ôte
+son casque, se fait connaître, embrasse ses parents, ses amis, est
+accueilli et fêté de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses
+peines. Clarice, témoin de sa victoire, voit en même temps sur son
+bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle,
+la tourmente, lui fait faire un très-mauvais accueil à celui qui n'aime
+et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif
+deux malheureux à la fois[719].
+
+ [Note 719: C. XI.]
+
+Renaud était lié, depuis l'enfance, d'une tendre amitié avec Alde la
+Belle, qui était aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne à
+la cour, il veut l'engager à le racommoder avec sa maîtresse. Il la prie
+à danser; mais dans ce même instant Anselme de Mayence la prie de son
+côté. Alde embarrassée baisse les yeux, se tait, et reste immobile.
+Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler bâtard, ce qui n'était
+ni poli, ni vrai. Renaud le prend à la gorge de la main gauche, le
+poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau[720]. Le bal est
+troublé; tous les Mayançais furieux sont prêts à se jeter sur Renaud;
+tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent
+à le défendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et
+tranquille, et parvient jusqu'à son logement, sans que personne ose
+l'attaquer. Charlemagne irrité le condamne à un exil perpétuel; il part,
+sans avoir pu obtenir de Clarice réponse à une lettre suppliante qu'il
+lui a écrite. Il s'arrête à quelque distance de Paris, aux bords de la
+Seine; ayant détaché de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu
+tard, d'avoir causé ses malheurs, et le jette dans la rivière. Après
+huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, étroite et humide
+vallée; c'est la vallée du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de là
+sur une colline riante où il ne voit que d'agréables objets, où il
+s'endort et fait les plus jolis rêves du monde, où tout enfin le ramène
+du désespoir à l'espérance.
+
+ [Note 720: L'auteur, plus avancé en âge, et mieux instruit des
+ lois de l'honneur, n'eût pas prêté cette manière de sa venger à un
+ chevalier, et surtout à un chevalier français.]
+
+Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque
+ce bruit lui fait espérer une occasion d'exercer son courage; il en
+était privé depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui
+se défend avec intrépidité contre une troupe d'assaillants. Il fond sur
+eux, en tue plusieurs, aide le guerrier à se délivrer des autres, et
+reconnaît en lui son cher _Florindo_, dont il avait pleuré la mort.
+_Florindo_ lui raconte comment il a été sauvé du naufrage, et les
+aventures qui l'ont conduit où il l'a trouvé. Ce qu'il ne sait pas,
+c'est pour quel motif tous ces gens armés l'ont attaqué avec tant de
+fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il répond qu'il
+était au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu
+éperdûment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par
+mer en France pour l'enlever[721]. S'étant avancé jusqu'auprès de Paris
+avec une troupe d'élite, il a trouvé cette beauté charmante qui jouait
+dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enlevée, et a repris
+aussitôt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En
+passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a
+frappé: il leur a ordonné de lui faire mettre bas les armes et de le
+faire prisonnier. Mais la valeur de ce héros, et de celui qui est venu à
+son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obéissance.
+
+ [Note 721: C. XII.]
+
+Renaud avait à peine entendu ce récit, qu'il s'était déjà élancé, vers
+le port voisin, de toute la rapidité de son coursier. _Florindo_ le
+suit. Un troisième se joint à eux, qui fournit à Renaud une nouvelle
+armure, à _Florindo_ un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas
+de vue son cousin, et qui lui prête en cette occasion le double secours
+de son art et de son bras. Bientôt ils rencontrent en effet Mambrin, sa
+troupe et sa belle prisonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui ne
+leur donne pas le temps de se reconnaître. Les Sarrazins les plus braves
+tombent sous leurs coups; Mambrin lui-même est tué par Renaud, après un
+combat long et sanglant. Clarice est délivrée; son amant peut enfin
+s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un
+dernier service. Sa baguette fait naître tout à coup un palais enchanté,
+où ils sont reçus avec toutes les recherches du goût et de la
+magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un désir égal
+les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre
+davantage. Ce conseil leur paraît fort bon, et le poëte met à
+contribution l'astre des nuits, Vénus et le Dieu d'hymen pour dire
+poétiquement comment ils le suivirent.
+
+Il termine par un épilogue qui n'est pas sans intérêt. On y trouve
+d'abord l'époque et presque la date de son poëme. «Ainsi, dit-il, je
+célébrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances,
+lorsque encore dans le quatrième lustre de mes jeunes années je pouvais
+dérober un jour à d'autres études, où j'étais soutenu par l'espérance
+de réparer les maux que m'a faits la fortune; études ingrates dont le
+poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres
+et à charge à moi-même[722]:» Il s'adresse ensuite au cardinal Louis
+d'Este, à qui son poëme est dédié; puis à son ouvrage même, et lui
+souhaite une destinée heureuse. La dernière strophe contient
+l'expression touchante de sa docilité pour un grand poëte et de sa
+tendresse pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver celui qui
+fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je
+parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de
+bon, c'est à lui que je le dois[723]. De ce regard perçant dont il
+pénètre, à travers l'écorce des choses, jusqu'à leur centre, il verra
+tes défauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachés. Il te
+corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute
+maintenant de la prose véridique aux fictions de la poésie; il te
+donnera enfin la beauté qui manque à tes vers.»
+
+ [Note 722: St. 90.]
+
+ [Note 723:
+
+ _Io per lui parlo e spiro e per lui sono,
+ E se nulla hò di bel, tutto è suo dono_, etc.
+
+ Imitation heureuse de ce vers d'Horace:
+
+ _Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est._
+
+ Horace le dit à sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le
+ Tasse le dire à son père.]
+
+Tel est en abrégé le plan de cette première production épique du Tasse.
+On voit que l'auteur s'y était proposé d'observer la règle de l'unité;
+mais on voit en même temps que cette règle est peu applicable aux sujets
+romanesques, et qu'il y a eu autant de goût que de génie à créer pour
+ces sortes de sujets un genre particulier d'épopée. Pour qu'un poëme
+héroïque où l'unité et les autres règles de l'art sont observées,
+intéresse, il faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. Le
+succès de la guerre de Troie, l'établissement d'Enée en Italie, la
+conquête du tombeau du Christ faite par des chrétiens, sont des sujets
+qui portent leur intérêt en eux-mêmes, et qu'il ne s'agit que de
+développer et d'embellir. Mais Renaud épousera-t-il ou non Clarice?
+Voilà tout le sujet du poëme qui porte son nom, et l'unité importe peu
+quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.
+
+Quant au style, il est peu formé, plus simple, moins affecté, mais aussi
+bien moins poétique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a
+cependant déjà de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne
+construction de l'octave, de l'éloquence dans les discours, de
+l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images.
+C'était beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous
+les insipides imitateurs de l'Arioste; c'était le lever déjà brillant
+d'un astre poétique, dont la _Jérusalem délivrée_ marque le brûlant
+midi, et la _Jérusalem conquise_ le déclin. Il ne tint cependant pas au
+Tasse que le premier de ces deux poëmes ne descendît du rang où la juste
+admiration des hommes l'a placé, et que le second n'y montât; mais ce ne
+fut jamais que dans son propre jugement que cette révolution fut faite;
+le jugement de la postérité, qui fait seul les révolutions durables, n'a
+point ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le
+projet et la composition de sa _Jérusalem conquise_; il reste à faire
+connaître brièvement les principales différences qui existent entre ce
+poëme et le premier.
+
+Le changement qu'on aperçoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle
+n'est plus adressée à cette Muse qui n'a point sur l'Hélicon le front
+ceint d'un laurier périssable, etc., mais aux Intelligences célestes et
+à celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides,
+porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. «Venez, leur
+dit-il, m'inspirer des pensées et des chants qui me rendent digne du
+laurier toscan, et que le son éclatant de la trompette angélique fasse
+taire celle qui retentit aujourd'hui[724].» Par-là, il entend sa
+_Jérusalem délivrée_, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain,
+de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imitée de
+Lucrèce: _Così a l'egro fanciul_, etc. On l'avait beaucoup critiquée, et
+peut-être avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez
+bonne réponse à ces critiques, c'est que tout le monde la sait par cœur.
+
+ [Note 724:
+
+ _E d'angelico suon canora tromba
+ Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba._ (C. I, st. 3.)]
+
+Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace est offerte. Eh! comment
+la main du Tasse, après avoir été pendant sept ans injustement captive
+par ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau cette belle et
+touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au
+cardinal Cinthio que celle du nouveau poëme est adressée, à ce neveu du
+pape Clément VIII, qui fut plus constant dans son amitié qu'Alphonse, et
+qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait
+rendu.
+
+ [Note 725: _Tu magnanimo Alfonso_, etc. Voy. ci-dessus, p.
+ 255.]
+
+Dans la revue que Godefroy fait de l'armée, plusieurs troupes et
+plusieurs chefs sont ajoutés ou substitués à d'autres; Renaud surtout a
+disparu; à la place de ce héros, l'une des tiges de la maison d'Este, on
+voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui
+avaient régné à Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes
+inséparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis
+de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de
+Salerne, de Conca, de Gaëte et de Sorrento, villes des états de Naples,
+pays natal du poëte, où il avait trouvé un asyle, et dont il voulait
+honorer les familles les plus illustres. Un exposé rapide des conquêtes
+faites par les mahométans en Asie et en Afrique, et des différents
+empires qui s'y étaient formés, termine le premier chant, et fait mieux
+connaître l'état où se trouvait Jérusalem quand l'armée chrétienne vient
+l'assiéger.
+
+Dans le second chant, l'épisode d'Olinde et de Sophronie est entièrement
+supprimé. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient
+faites contre ce morceau intéressant, mais déplacé, subsistaient dans
+toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la défense dans le
+cœur, plus que dans l'esprit du Tasse[726], n'y était plus. Le tyran de
+Jérusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occupé de la
+défense de ses états, envoie ses fils en visiter toutes les places.
+Irrité des marques de joie que laissent échapper les chrétiens habitants
+de la ville, aux approches de l'armée fidèle, il les en fait tous
+sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se réfugier dans
+le camp de Godefroy. L'action se développe ensuite à peu près comme dans
+la première _Jérusalem_.
+
+ [Note 726: Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.]
+
+L'ambassade d'Alètes et d'Argant[727], l'arrivée de l'armée chrétienne
+devant la ville qu'elle vient assiéger, le premier combat sous les murs
+de Jérusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funèbre[728], le
+conseil infernal[729], le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa
+nièce dans le camp des chrétiens, le portrait et les ruses de cette
+enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de
+la place de chef des aventuriers[730], la mort de Gernand, l'exil de
+Richard, le départ d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmène; le
+combat de Tancrède avec Argant[731], tout se ressemble, à quelques
+détails près qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans
+ces corrections, le style ne gagne pas toujours.
+
+ [Note 727: C. III.]
+
+ [Note 728: C. IV.]
+
+ [Note 729: C. V.]
+
+ [Note 730: C. VI.]
+
+ [Note 731: C. VII.]
+
+Dans ce second poëme comme dans le premier, Tancrède est amoureux de
+Clorinde, et aimé d'une princesse qui a été sa prisonnière; cette
+princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nicée. Nicée, comme Herminie,
+sachant Tancrède blessé, veut aller panser ses blessures, prend les
+armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit à
+travers les bois[732]. Elle s'arrête aussi sur les bords du Jourdain,
+mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait
+ce sacrifice à la dignité de l'épopée, réclamée par des censeurs trop
+difficiles, par des partisans trop sévères de la noblesse épique, trop
+ennemis de la nature et de la simplicité champêtre.
+
+ [Note 732: C. VII.]
+
+Tancrède croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a
+paru à l'entrée du camp, et qu'on a forcée à s'en écarter; il se met de
+même à la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons
+d'Armide; mais auparavant il fait dans la forêt une rencontre
+singulière[733]. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'échappent du
+même rocher; la première se sépare en deux ruisseaux, dont l'un se cache
+et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va
+mourir dans la mer Morte[734]. La seconde source est d'une couleur
+ardente comme la chevelure d'une comète; la troisième brille comme l'or,
+ou comme l'arc céleste aux rayons du soleil; la quatrième est agitée
+comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles,
+et obéit comme l'Océan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquième
+enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de
+pierres précieuses, d'or, de tous les métaux que renferme le sein de la
+terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de
+toute espèce, qui prêtent leur ombre aux bêtes sauvages et aux
+troupeaux.
+
+ [Note 733: C. VIII.]
+
+ [Note 734:
+
+ _L'altro queto scendea con l'acque chiare,
+ Sin ch'egli si moria nel Morto mare._ (St. 12.)]
+
+Tancrède voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route.
+Le lecteur ne le comprend pas plus que lui, à moins qu'il n'ait lu saint
+Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que célèbre, dans un de ses
+opuscules[735], où il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de
+cinq fontaines ou sources mystérieuses, qui signifient les cinq genres
+de la substance sensible, dans lesquels elle est divisée, comme en cinq
+ruisseaux différents. La première source indique le cinquième corps ou
+la quintessence qui sort des parties supérieures pour aller jusqu'aux
+inférieures; au-dessous est l'élément du feu, ensuite celui de l'air,
+puis l'élément de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La
+première source est donc toute substance métaphysique ou surnaturelle,
+d'où dérivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le
+Tasse, malheureusement trop livré dans ses dernières années aux études
+théologiques, triomphait d'avoir placé dans son poëme ces fontaines
+allégoriques, qu'il croyait dignes d'autant de célébrité que les
+fontaines de Merlin[736]. Il voulut peut-être remplir, par ces belles
+inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scène
+pastorale qu'il en avait retranchée: mais saint Thomas est encore plus
+contraire à l'épopée que ne le peuvent être des bergers.
+
+ [Note 735: C'est le soixante-unième: _de Dilectione Dei et
+ proximi_.]
+
+ [Note 736: _Del Giudizio_, l. I.]
+
+Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de
+Tancrède[737]; l'horrible tempête suscitée par les démons, au moment où
+Argant allait être vaincu, les nouvelles de la défaite et de la mort du
+jeune Suénon[738]; la révolte excitée dans le camp, par les bruits
+répandus sur la prétendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman
+et de ses Arabes[739], leur défaite, la retraite de Soliman dans
+Jérusalem[740], sont encore à peu près les mêmes. Le rappel de Richard
+est moins tardif que celui de Renaud; il précède l'assaut général donné
+à la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller
+chercher avec le chevalier Danois[741]. Du reste, ils rencontrent de
+même un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus
+étonnantes, et leur fait à peu près les mêmes récits que dans la
+_Jérusalem délivrée_. C'est un descendant des anciens mages, que
+l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrassé le
+christianisme. Il est comme placé entre son ancienne foi et la nouvelle;
+ce qui répond en partie à un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne
+le détruit pas tout-à-fait. Il est certain qu'un magicien qui professe
+la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour,
+est une distraction un peu forte, chez un poëte aussi religieux et aussi
+savant dans sa religion que le Tasse.
+
+ [Note 737: C. VIII, st. 84 et suiv.]
+
+ [Note 738: C. IX.]
+
+ [Note 739: C. X.]
+
+ [Note 740: C. XI.]
+
+ [Note 741: C. XII.]
+
+Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont
+plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les
+conduise dans sa barque aux îles Fortunées. Les jardins d'Armide sont au
+sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite,
+et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la
+gravissent de même, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les
+bras d'Armide[742], le rappellent à la gloire et l'emmènent. Les
+descriptions et les discours sont les mêmes; il n'y a de changé que la
+fin. Tandis que l'un des chevaliers entraîne Richard, l'autre, suivant
+les instructions que leur a données le bon ermite, surprend Armide, lui
+attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants,
+et la menace de la laisser en cet état, si elle ne détruit elle-même son
+palais, ses jardins et toute cette représentation fantastique. Elle est
+forcée d'obéir, et de faire obéir ses démons. Le charme est détruit; il
+ne reste que les rocs déserts et les bois de cyprès sauvages frappés de
+la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de
+remarquable, c'est que, malgré la docilité d'Armide, ils la laissent
+enchaînée dans ce séjour horrible[743]. Le poëte s'est ainsi débarrassé
+d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne
+reparaît plus.
+
+ [Note 742: C. XIII.]
+
+ [Note 743: Tout cela est allégorique; la dernière stance de ce
+ chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchaîné les pieds
+ d'Armide, lui dit en la laissant dans cet état:
+
+ _Hor securi andremo, e tu rimanti,
+ Perchè senno e valor così t'avvinse;
+ E vinta infernal fraude, honore havranno
+ Perfida lealtate e fido inganno._]
+
+Alors l'action du second poëme se renoue comme dans le premier. L'assaut
+se donne et dure jusqu'à la nuit[744]. Les machines sont brûlées par
+Argant et par Clorinde[745]. Cette guerrière est tuée et baptisée par
+Tancrède. Ismen enchante la forêt pour empêcher les chrétiens de
+renouveler leurs machines[746]; et tout s'y passe comme auparavant.
+L'armée d'Égypte s'avance[747]. En même temps que Godefroy en est
+instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des
+munitions à l'armée, est en si mauvais état dans le port de Joppé, que
+cette place elle-même est tellement endommagée, qu'il y aurait tout à
+craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce côté. Godefroy y
+envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant, à la tête d'un
+nombreux détachement, marche de son côté vers Joppé, où il se donne un
+combat opiniâtre et meurtrier. La place est emportée; le mur qui gardait
+les vaisseaux est renversé. La flotte est menacée de l'incendie: elle
+n'est délivrée que par l'arrivée imprévue de Richard et de Rupert, à qui
+ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidèle, ne peuvent opposer de
+résistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer,
+où ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe
+près de deux chants[748], est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre
+digne de lui-même. Cette addition corrige un défaut reproché à la
+_Jérusalem délivrée_, où il est trop peu question de la flotte, partie
+si importante des forces de l'armée chrétienne, que sa perte l'aurait
+réduite aux plus fâcheuses extrémités. On voudrait pouvoir transporter
+ce combat d'une _Jérusalem_ dans l'autre; il est presque perdu dans la
+seconde; ce serait dans la première une grande beauté de plus.
+
+ [Note 744: C. XIV.]
+
+ [Note 745: C. XV.]
+
+ [Note 746: C. XVI.]
+
+ [Note 747: C. XVII.]
+
+ [Note 748: C. XVII et XVIII.]
+
+On voudrait aussi conserver presque entière la vision de Godefroy, au
+vingtième chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jérusalem
+nouvelle; Dieu sur son trône et dans sa gloire, les anges et les saints,
+les chants et les louanges; la prédiction faite à Godefroy par son père,
+des événements futurs, des révolutions des petits états et des grands
+empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui déplut beaucoup en France,
+et qui doit toujours y déplaire[749], il n'y ait dans quelques endroits
+plus de mysticité que de poésie; mais dans beaucoup d'autres, le grand
+poëte se montre encore; et, si son style a perdu de sa fraîcheur et de
+ses grâces, peut-être n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.
+
+ [Note 749: Le passage que j'indique ici est doublement
+ remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par
+ l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la
+ France était livrée aux horreurs de la guerre civile; Henri III
+ était tombé, en 1589, sous _un poignard catholique_;
+ Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la
+ ligue, soutenues et fomentées par les excommunications de deux
+ papes, Sixte V et Grégoire XIV. Le Tasse, trop immédiatement placé
+ sous l'influence pontificale lorsqu'il Énergique et belle
+ expression de Boileau, dans sa satire sur l'_Équivoque_, ouvrage
+ de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais où il y a
+ encore de grandes beautés. La tirade entière où cette expression
+ se trouve, et qui commence par ce vers:
+
+ Au signal tout à coup donné pour le carnage, etc.,
+
+ est admirable.
+
+ Il termina son poëme, parlant, dans cette vision, des papes de son
+ temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier
+ excommunié Henri, dit que ce grand pape se félicite moins dans le
+ ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire
+ d'achever (l'église de Saint-Pierre), que d'avoir laissé après lui
+ un pontife destiné à tempérer la rigueur et la terreur de ses
+ lois, un père et un pasteur des rois, soutien du monde, et
+ ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:
+
+ _Che d'aver dato a le severe leggi
+ Chi suo rigor contempre e suo spavento;
+ Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo,
+ Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo._ (St. 75.)
+
+ Cette manière de caractériser Clément VIII, alors régnant,
+ prouverait qu'il était dès ce temps-là (1593), disposé à lever
+ l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au
+ mois de septembre, quatre mois après la mort du Tasse. Le poëte
+ ajoute ensuite cette stance entière sur l'état où se trouvait la
+ France, le meurtre récent d'un de ses rois, et la foudre romaine
+ dont l'autre était frappé:
+
+ _La Francia, adorna or da natura ed arte,
+ Squallida allor vedrassi in manto negro.
+ Nè d'empio oltraggio inviolata parte,
+ Nè loco dal furor rimaso integro;
+ Vedova la corona, afflitte e sparte
+ Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro,
+ E di stirpe real percosso e tronco
+ Il più bel ramo, e fulminato il tronco._
+
+ A une époque récente, on a trouvé que cet octave contenait une
+ prédiction singulièrement exacte de la révolution française au
+ temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave
+ suivante; il soutint le droit que les papes s'étaient
+ audacieusement arrogé de disposer des couronnes, de donner, comme
+ il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:
+
+ .... _Ei solo il re può dare al regno,
+ E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri,
+ E placarli del cielo i grave sdegno._ (St. 76.)
+
+ Ces vers étaient faits pour exciter en France une juste
+ indignation dès qu'ils y seraient connus. En effet, Abel
+ l'Angelier ayant donné à Paris, en 1595, une édition in-12 de la
+ _Jérusalem conquise_ (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut
+ condamnée et supprimée par un arrêt du parlement de Paris.
+ _Apostolo Zeno_ nous l'apprend dans une lettre à son frère
+ _Catarino Zeno_. Il avait reçu de Hollande cette édition avec
+ d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la rareté à
+ cet arrêt de suppression, dont il donne la date et les motifs.
+ Les motifs sont les dix-huit vers cités ci-dessus, condamnés,
+ selon l'expression de l'arrêt, comme _contenant des idées
+ contraires à l'autorité du roi et au bien du royaume, et comme
+ attentoires à l'honneur du feu roi Henri III et du roi régnant
+ Henri IV_, «qui n'était pas encore, ajoute l'auteur de la lettre,
+ admis cette année-là au giron de l'église romaine, ni absous de
+ ses censures.» Il le fut peu de temps après, car l'arrêt est du
+ 1er septembre, et l'absolution du pape fut donnée à Rome le 17 du
+ même mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques où
+ nous avons vu qu'était déjà Clément VIII, l'acte de fermeté du
+ premier parlement du royaume n'accéléra point l'absolution? Quoi
+ qu'il en soit, _Apostolo Zeno_ cite pour autorités Dupin, qui
+ parle de cet arrêt dans son _Traité de la puissance ecclésiastique
+ et temporelle_, imprimé en 1717, in-8º., et plus particulièrement
+ le livre intitulé: _Preuves des libertés de l'église gallicane_,
+ où cet arrêt est rapporté dans son entier, p. 154 et 155, t. I,
+ seconde édition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'_Apostolo
+ Zeno_, t. II, p. 161.) _Serassi_ a cité tout ce passage à
+ l'article de cette édition de la _Jérusalem conquise_, dans le
+ Catalogue général des Œuvres du Tasse, à la fin de sa Vie, p.
+ 572.]
+
+Dans le reste du poëme, les additions sont encore assez considérables,
+mais elles consistent en plus petits détails, où il serait trop long et
+trop minutieux d'entrer. Les moyens déployés par l'ennemi sont cependant
+plus redoutables et le danger des chrétiens plus grand. Mais, à la fin,
+Argant et sa troupe sont forcés de quitter Joppé, et se retirent avec
+peine dans la ville; Richard, revenu au camp, détruit l'enchantement de
+la forêt. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines;
+Jérusalem est prise. L'armée d'Égypte survient, commandée par le soudan
+même. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complète,
+détruit tout ce qui restait d'ennemis à craindre, et Godefroy revient
+triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.
+
+On ne doit pas s'étonner si ce poëme, où de grandes beautés de l'ancien
+sont conservées, où il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les
+préférences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui
+d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'étonner encore moins qu'on
+lui préfère la première _Jérusalem_, avec toutes ses imperfections et
+ses aimables défauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le père
+_Angelo Grillo_, auteur lui-même de poésies très-estimées, fit entre ces
+deux ouvrages un parallèle, et prononça un jugement auquel le goût ne
+peut refuser de souscrire. «Il me paraît, dit-il[751], que le Tasse
+gagne autant du côté de l'art et de la conduite dans la _Jérusalem
+conquise_, qu'il excelle dans la _Jérusalem délivrée_ en grâces et en
+ornements. Quant aux choses qui appartiennent à l'unité et à l'essence
+même de la poésie, il a voulu, dans ce second poëme, s'attacher de plus
+près à l'exemple d'Homère et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne
+se fût pas éloigné des préceptes d'Aristote. Il a mieux lié entre eux
+les matériaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et
+pour ainsi dire par l'instant même, lien très-faible et qui appartient
+plus au roman qu'au poëme héroïque. Il a conduit plus fidèlement la
+poésie sur les pas de l'histoire. Il a corrigé quelques endroits où
+l'action principale était trop suspendue.... Il a supprimé l'épisode
+d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu lié, et trop tôt
+introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homère
+qui ne tiennent pas beaucoup à la fable. Il a retranché avec soin ce
+qu'il y avait de trop passionné, particulièrement dans les artifices
+d'Armide, et dans les erreurs de Tancrède et d'Herminie[752], qu'il
+appelle Nicée: il s'est ainsi moins éloigné du sujet, et il a mieux
+servi la religion et la piété chrétienne, but qu'il s'est principalement
+proposé dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et
+d'autres semblables que j'ai cru observer dans la _Jérusalem conquise_,
+me font regarder ce poëme comme meilleur, de même que je regarde l'autre
+comme plus beau. Mais, malgré tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger
+meilleurs les poëmes qui plaisent le plus, qui sont généralement lus de
+tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces,
+mais d'âges en âges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la
+_Jérusalem délivrée_ est plus belle que la _Jérusalem conquise_, elle
+est aussi la meilleure.»
+
+ [Note 751: Lettres, p. 537.]
+
+ [Note 752: Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier,
+ mais il est certain que la seconde _Jérusalem_ passe pour austère
+ auprès de la première, et que cependant les endroits passionnés et
+ voluptueux sont absolument les mêmes. Dans le personnage et les
+ artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrède pour Clorinde, et de
+ Nicée, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrède, rien n'est
+ changé. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrigé un seul vers,
+ ni même un seul de ces défauts brillants qui lui sont justement
+ reprochés.]
+
+Tenons-nous-en à cette décision d'un homme d'esprit et de goût, qui aima
+beaucoup le Tasse, plutôt qu'au sentiment du Tasse lui-même, sur cette
+production que l'on peut généralement nommer malheureuse, mais où l'on
+reconnaît encore par moments le génie sublime de son auteur.
+
+Si la _Jérusalem conquise_ en avait marqué le déclin, il jeta encore
+quelques rayons à son coucher, dans le poëme des _Sept Journées_, dont
+il nous reste à parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par
+beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement
+du génie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet même et de la
+manière dont il l'avait envisagé. Les Sept Journées de la création ne
+pouvaient fournir matière à un poëme de plus de huit mille vers, que par
+des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des
+explications morales et théologiques, très-propres à ternir l'éclat de
+la poésie. C'est cependant pour la beauté du style que ce poëme est
+principalement vanté. L'_Ingegneri_, qui en fut le premier éditeur, ne
+craignit pas de dire dans sa préface, «que depuis que l'art poétique
+était né pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait existé
+aucun poëme ni plus sublime, ni plus agréable en même temps; que l'on y
+trouvait expliquées avec une grâce incomparable les matières les plus
+profondes de la philosophie naturelle, de la théologie sacrée, et de
+l'histoire divine.»
+
+Le _Crescimbeni_ dit positivement dans son _Histoire de la poésie
+vulgaire_, qu'il le regarde comme le poëme héroïque le plus beau et le
+plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, après
+l'_Italie délivrée_ du Trissin, qui doit cependant encore lui céder à
+l'égard du style[753]. Le style a en effet de la force, et souvent même
+de la sublimité; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce
+n'est par instants, de l'agrément et de la grâce? Je ne conçois pas non
+plus pourquoi le _Crescimbeni_ range les _Sept Journées_ parmi les
+poëmes héroïques. C'est un poëme théologique et philosophique, mais qui
+n'appartient certainement point à l'épopée; et je n'en parle ici que
+pour n'avoir plus à revenir sur aucun des grands poëmes du Tasse.
+
+ [Note 753: Vol. II, l. III, p. 446.]
+
+On se rappelle à quelle occasion il l'entreprit. Il était à Naples chez
+le marquis _Manso_, son ami[754]. La mère du marquis était très-dévote;
+le Tasse très-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en
+sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte poétique. Ses
+entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de piété: la
+science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle
+l'engagea enfin à traiter en vers quelque grand sujet de cette espèce,
+et il choisit la Création du monde. Il en fit les deux premiers livres
+dans cette retraite délicieuse, dans un état de santé supportable, et un
+entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou
+plutôt seulement ébauchés à Rome, vers les derniers temps de sa vie,
+lorsque le travail n'était plus qu'une distraction à ses souffrances.
+C'est la cause très-naturelle de la différence qu'on aperçoit entre le
+style de ces deux premiers chants et celui des autres.
+
+ [Note 754: Voyez ci-dessus, p. 289.]
+
+On sent que le plan d'un pareil poëme était tout fait, ou plutôt qu'à
+proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait
+être qu'une paraphrase du premier chapitre de la _Genèse_, pour les six
+jours de la création, et de la première partie du second chapitre, pour
+le septième jour, qui est le jour du repos. C'est le même qu'a suivi
+notre Du Bartas dans sa première _Semaine_, poëme si célèbre dans son
+temps, et maintenant plongé dans un si profond oubli. Puisque j'ai nommé
+ce poëme, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il eût fourni au
+Tasse l'idée du sien. La _Semaine_ parut pour la première fois en
+France, vers 1580. Les éditions se succédèrent ensuite rapidement. Le
+Tasse savait très-bien le français, et ce ne fut qu'environ douze ans
+après qu'il commença ses _Sept Journées_. Bien plus, la _Semaine_ de Du
+Bartas fut traduite en vers italiens[755], et cette traduction, qui eut
+du succès, et qui est aussi en _versi sciolti_, fut publiée en 1592,
+l'année même où le Tasse conçut l'idée de son poëme, et en composa les
+deux premiers livres.
+
+ [Note 755: Par _Ferrante Guisone_.]
+
+Quoi qu'il en soit de cette idée, sur laquelle je n'insiste pas, dans
+le poëme du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'après le récit de
+Moïse, le premier livre contient la création du ciel et de la terre, de
+la terre déserte et vide, tandis que les ténèbres étaient sur la face de
+l'abîme et que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Il contient
+encore la création de la lumière, sa séparation d'avec les ténèbres, qui
+reçoivent le nom de Nuit, et la lumière celui de Jour. Dans le second,
+le firmament est créé au milieu des eaux; il les partage en eaux
+inférieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux supérieures qui
+sont au-dessus; et ce firmament reçoit le nom de Ciel. Dans le
+troisième, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux inférieures; ce qui
+reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassemblées se nomment la Mer.
+L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui
+portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en
+elle le germe de sa reproduction. Au quatrième jour, deux grands
+luminaires sont placés dans le firmament pour distinguer le jour d'avec
+la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les années,
+pour luire au ciel, et pour éclairer la terre. Le plus grand de ces
+luminaires préside au jour, et le moindre à la nuit. Les étoiles sont
+aussi placées dans le firmament pour luire sur la terre, présider au
+jour et à la nuit, et séparer la lumière des ténèbres. Le cinquième
+livre offre la création des poissons et des reptiles qui vivent dans
+les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du
+firmament. Dans le sixième, la terre produit les animaux, les bestiaux,
+les reptiles, chacun selon son espèce. Dieu crée enfin l'homme à son
+image et à sa ressemblance: il crée les deux sexes, l'homme et la femme;
+il les bénit, et leur ordonne de croître, de multiplier, de remplir la
+terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux
+volatiles du ciel et à tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin,
+dans le septième livre, Dieu n'a plus qu'à compléter son ouvrage, et à
+se reposer. Il bénit le septième jour et il le sanctifie, parce que dans
+ce jour il avait terminé l'ouvrage de la création.
+
+Il est aisé d'apercevoir les avantages et les écueils de ce sujet et de
+ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espèce qui se
+présentent à chaque instant; les écueils sont aussi dans ces
+descriptions mêmes, qui sont nécessairement trop nombreuses, trop
+continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relâche au poëte et au
+lecteur que des digressions et des discussions théologiques,
+philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre
+descriptif. Il s'est formé en poésie une école, et je dirais presque une
+secte descriptive; mais, malgré tous ses efforts, malgré les talents de
+ses chefs, malgré le zèle de leurs prosélytes, qui n'est pas toujours
+selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe
+terrible et contraire à celui de la reproduction, c'est l'ennui.
+
+Il est cependant à regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce poëme
+entier au point où il avait porté les deux premiers livres. Il s'y
+trouve des morceaux d'une grande beauté et d'une certaine majesté de
+style, singulièrement adaptée à son sujet. On admire surtout avec
+raison, dans la seconde Journée, la riche description du firmament, des
+signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'étoiles qui ont
+reçu des anciens et ont conservé chez les modernes tant de figures et de
+noms divers. De là, le poëte est conduit à s'élever contre les folies
+des astrologues, et ensuite à célébrer les usages réels que la science
+humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a
+pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute
+poésie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres différents,
+n'ont peut-être pas moins de mérite; et, même dans les derniers livres,
+où les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on
+sent encore de temps en temps la vie poétique qui semble résister
+presque seule aux progrès de la destruction.
+
+Mais c'est trop long-temps nous écarter de la poésie épique, à laquelle,
+quoi qu'en ait dit le _Crescimbeni_, le poëme des _Sept Journées_ ne
+saurait appartenir. Quittons enfin ce poëme si attachant, même par ses
+défauts, et revenons au poëme héroïque, dans lequel il eut des
+imitateurs, mais où l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le
+Tasse, favorablement prévenu pour tout ce qui portait le nom de
+Gonzague, loua beaucoup le _Fido Amante_, poëme dont _Curzio Gonzaga_
+était l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres répétassent les
+éloges qu'il lui avait donnés, et ce fut lui-même qui en fut la
+cause[756]. Le _Fido Amante_ éprouva le même sort que le _Costante_ du
+_Bolognetti_ et quelques autres poëmes qui parurent à peu près dans le
+même temps que le sien; la _Jérusalem délivrée_ les éclipsa tous.
+
+ [Note 756: Tiraboschi, t. VII, part. III.]
+
+On ne sait pas positivement à quelle branche de la famille Gonzague
+appartenait ce _Curzio Gonzaga_[757]; tout ce que l'on connaît de lui,
+c'est qu'il se distingua dans la carrière des armes, qu'il aima et
+cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laissé, outre son
+poëme, des poésies lyriques et une comédie assez bonne, intitulée: _gli
+Inganni_ (les Fourberies).
+
+ [Note 757: Le titre du poëme nous apprend seulement qu'il
+ était fils du prince Louis; voici ce titre: _Il Fido Amante, poema
+ eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima
+ casa de' principi di Mantova_, Mantova, 1582, in-4º. L'auteur le
+ dédie à une dame qu'il nomme _Orsa_, et qui était sans doute de
+ l'illustre famille _Orsini_, que nous appelons en France _des
+ Ursins_. C'était sa muse inspiratrice, et probablement la dame de
+ ses pensées. Au frontispice du poëme est gravée sur un écusson la
+ constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui
+ s'élève en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le
+ soleil. Le sonnet dédicatoire commence ainsi:
+
+ _Vattene a' pie' de la grand'_ORSA, _humile
+ Parto mio_ (_sua mercè_) _condotto a fine._
+
+ La première octave du poëme est une seconde dédicace; il n'y a
+ point d'autre invocation.
+
+ ORSA, _che fuor de la commune gente
+ Alzasti lo mio tardo ingegno humile;
+ Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;
+ Dimmi la fè d'un_ CAVALIER _gentile
+ In amar_ DONNA _di virtute ardente_, etc.]
+
+Ce poëme, qu'il ne fut que six ou sept ans à composer, est en trente-six
+chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y
+célébrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la
+relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours
+l'orgueil, lors même qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut
+croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de
+plus romanesque, ce n'est point un roman épique qu'il a voulu faire,
+mais un poëme héroïque, ou une épopée régulière. Cette fable n'est
+d'aucun intérêt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui
+en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de
+la connaître tout entière, on peut être curieux de savoir sur quels
+fondements il l'a établie, quelle machine poétique il a employée, quels
+principaux ressorts il a fait agir.
+
+Le _Fidèle amant_ dont il fait son héros, était fils d'un puissant roi,
+descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebâtir la
+ville où avaient régné ses aïeux, et en avait fait la capitale d'un
+nouvel empire[758]. Ce roi, nommé Garamant le Magnanime, avait beaucoup
+voyagé dans sa jeunesse. Doué d'une valeur brillante et de tous les dons
+de la nature, il avait, dans différents pays, inspiré de l'amour à un
+grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-être était une
+princesse qu'il avait aimée en Hespérie, dans la ville que le Mincio
+arrose, c'est-à-dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils,
+mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'était aussi l'opinion
+commune en Hespérie, que cet enfant avait péri avec sa mère. Garamant,
+revenu en Asie, avait bâti sa ville, étendu au loin ses états et sa
+renommée. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire,
+il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages
+étaient d'or et de soie, et qui paraissait elle-même toute de perles.
+Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame présente au
+roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidèle amant
+du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui
+n'est occupé que de son amour pour une beauté ingrate et insensible.
+Attiré par la renommée d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras
+et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui
+l'appellent dans des climats lointains. Garamant reçoit très-bien ce
+couple extraordinaire; il conduit ses hôtes dans sa nouvelle Troie et
+les loge dans son palais.
+
+ [Note 758: Dans cette analyse rapide, je ne cite point de
+ vers, parce qu'ils sont en général trop médiocres, et je me
+ dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le
+ poëme étant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que
+ le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.]
+
+Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui
+vient annoncer l'arrivée d'une ambassade solennelle. Il la reçoit avec
+beaucoup de pompe et de dignité. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan
+de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir
+à lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a
+osé attaquer le roi d'Égypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend
+les armes pour châtier, non-seulement le téméraire Sicilien, mais
+l'Europe entière qui s'est tant de fois armée contre l'Asie. Le roi de
+Troie a les injures de ses ancêtres à venger; Orcan lui promet de le
+rendre maître de la Grèce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut
+s'allier avec lui.
+
+Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau,
+et témoignait la plus grande impatience d'être admis. Il l'est aussitôt
+que les ambassadeurs se sont retirés. C'est un envoyé du roi de Sicile.
+Ce roi avait une fille charmante, nommée Clitie, qu'il avait donnée en
+mariage à un fils du roi de Crète. Le roi d'Égypte, qui feignait d'être
+l'ami de ce jeune prince, invité aux fêtes de son mariage, l'avait
+surpris et égorgé dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile
+et de Crète se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le
+terrible Orcan, père du meurtrier, rassemble une armée innombrable pour
+défendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et
+des secours. Garamant écoute ce récit avec attendrissement et avec
+horreur; il donne à l'envoyé des espérances; mais il diffère prudemment,
+et ne décide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement
+discutée. Les avis diffèrent d'abord; ils se réunissent enfin en faveur
+du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se déclarer ouvertement contre
+un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de
+riches présents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une réponse secrète,
+mais elle lui assure tout ce qu'il était venu demander.
+
+Cependant Garamant avait chargé un de ses plus sûrs confidents de
+prendre des informations sur la dame étrangère et sur le chevalier qui
+étaient arrivés dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et
+lui dit que la dame est née dans la ville de Manto, et qu'elle est
+maîtresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire
+connaître, mais il paraît posséder toutes les vertus. Ces noms
+renouvellent de tendres souvenirs dans l'âme de Garamant. Il soupire, et
+raconte enfin à son confident ce qui lui est arrivé autrefois dans cette
+même ville où est née la dame étrangère. Il s'y était uni avec la fille
+du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une
+magicienne était venue détruire ce bonheur, l'avait enlevé, conduit dans
+son palais, et retenu dans des délices où son cœur n'avait point de
+part. Quelque temps après, il avait appris que Sulpicie était morte de
+désespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait péri avec elle.
+Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'émotion la plus
+douloureuse et la plus vive.
+
+Ses deux hôtes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un
+grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant
+le repas qui suit cette fête, il prie le chevalier étranger de lui
+apprendre quelle est donc cette beauté dont il est épris, beauté bien
+sévère sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et à la
+persévérance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent à le
+satisfaire. Cette belle était fille du roi de la grande Hespérie. Dès
+son enfance elle fut consacrée à Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs
+que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides:
+bientôt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les bêtes les plus
+féroces. Son père eut une guerre à soutenir contre des peuples
+d'Afrique; ses armées furent battues, plusieurs de ses généraux tués. La
+jeune Hippolyte, instruite de ces désastres, s'échappa pour les réparer,
+passa la mer, rallia les troupes, se mit à leur tête, remporta des
+victoires décisives, subjugua sept royaumes de la côte d'Afrique, et en
+emmena les rois enchaînés pour servir à son triomphe. Son père lui en
+décerna un, et le plus pompeux qu'on eût jamais vu, et lui fit quitter
+son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mérité.
+Le chevalier qui fut témoin de ce triomphe, et qui le décrit dans tous
+ses détails, avoue que jamais la beauté d'Hippolyte n'avait fait sur lui
+l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit
+et vainquit un géant africain qu'elle avait fait captif dans une
+bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des
+tournois, des choses qui l'étonnaient lui-même. Mais elle avait effacé
+dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les
+plus célèbres. En finissant ce récit, le chevalier prend congé de
+Garamant. Il laisse à sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il
+rejoindra bientôt, quand il aura terminé une expédition entreprise pour
+la servir et pour lui plaire.
+
+Bérénice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquiète dès qu'il
+est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi
+les piéges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan.
+Elle voudrait enfin être instruite de sa naissance et de son origine,
+qu'elle ne connaît qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait été dès ses
+premiers ans nourri par le dieu Protée, dans les eaux de la mer, qu'il y
+avait eu son berceau, qu'il avait été enlevé à ce dieu, qui connaît seul
+le reste de sa destinée. L'antre de Protée n'est pas loin; elle sort la
+nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchantée, et ne tarde
+pas à trouver le dieu dans son antre. Protée, moins difficile qu'il
+n'était du temps d'Homère et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait.
+C'est une histoire bizarre et assez longue; la mère du jeune héros
+s'était précipitée dans le Mincio, croyant être oubliée du guerrier
+qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prévenues par Protée, avaient
+retiré cet enfant du soin de sa malheureuse mère, et le lui avaient
+apporté dans une corbeille; il l'avait élevé avec le plus grand soin, et
+l'avait dressé dès l'enfance aux exercices qui font les héros.
+
+Le voyant parvenu à l'adolescence, son art lui avait manqué lorsqu'il
+avait voulu connaître la destinée future de son élève. Il s'en était
+plaint à Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces
+trois sœurs lui avaient prédit que ce enfant obtiendrait un jour la
+femme la plus belle et la plus fière qu'il y eût au monde; que de leur
+sang naîtrait une race immortelle qui se séparerait en deux branches,
+dont l'une porterait le nom d'_Austria_ (l'Autriche), l'autre celui de
+_Gonzaga_; qu'elles se réuniraient et produiraient, sous le double nom
+d'_Austria_ et de _Gonzaga_, des milliers de héros. Protée les nomme et
+les fait connaître à Bérénice, enchantée de les entendre. Ce n'est point
+encore assez de cette machine poétique: Thétis vient rendre visite à
+Protée, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophétie,
+c'est elle qui raconte tout ce qui est en récit. On voit se dérouler
+avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette
+intrigue fabuleuse; on voit que le _Fidèle amant_, ou le _Gonzague_,
+tige lointaine de tous les Gonzagues à venir, est ce fils même de
+Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il
+croyait avoir perdu.
+
+Si nous voulons connaître plus particulièrement ce qui avait acquis à ce
+jeune héros ce grand renom de fidélité en amour, et quelle est cette
+Bérénice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amitié, mais qui
+paraît en avoir une si active et si tendre, le poëte profite, pour nous
+en instruire, de l'éloignement de son héros. Bérénice, après sa course
+maritime, revient à la nouvelle Troie. Le roi, profondément occupé
+d'elle et de ce qu'il entrevoit déjà de la singulière destinée du jeune
+guerrier, l'interroge, lui demande comment le _Fidèle amant_ étant
+uniquement épris de la belle Victoire, elle paraît cependant si
+étroitement liée avec lui. Voici l'abrégé de sa très-prolixe réponse.
+Elle était née dans l'Étrurie; sa famille, issue du devin Tirésias,
+avait régné sur ce pays, et, après la mort de deux de ses frères,
+elle-même y avait régné. Elle avait reçu de ses ancêtres l'art magique,
+dont une partie consiste à prévoir l'avenir. La réputation de sa science
+s'était répandue jusque chez les nations les plus éloignées. On venait
+la consulter de toutes parts. Le _Fidèle amant_, ayant perdu les traces
+de sa belle guerrière, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher,
+fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle éprouva
+un sentiment que mille amants s'étaient vainement efforcés de lui
+inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le détourner de son premier
+amour. Elle avoue même qu'elle ne négligea aucun moyen, et qu'elle lui
+offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profité.
+
+Voyant enfin que tout était inutile, au lieu de s'en désespérer, elle
+sentit se changer en admiration et en tendre amitié la passion qu'elle
+avait d'abord éprouvée. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui
+n'avait pu le rendre infidèle. Cette barque enchantée, sur laquelle ils
+parcouraient les mers, les avait si bien dirigés, qu'ils avaient enfin
+trouvé sa belle et insensible Victoire en Italie, auprès du lieu où le
+_Metauro_ se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait à une
+expédition périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle,
+aussi aimable, douée autant que jamais de toutes les perfections, mais
+toujours aussi fière, aussi sévère pour son amant, exigeant toujours
+qu'il ne reparût devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire
+dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous
+les monstres, purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les
+enchantements, délivré toutes les dames injustement et indignement
+opprimées, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les
+dangers, et remporté les dépouilles de tous les guerriers les plus
+fameux. Ces conditions si dures n'avaient point découragé son jeune ami.
+Après avoir pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter ses
+volontés. Depuis ce moment, Bérénice ne l'a pas quitté. Elle raconte les
+exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les épreuves incroyables
+dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aidé à vaincre, les
+dangers de toute espèce qu'il a bravés. Elle excite une grande
+admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le
+sentiment pur et désintéressé qui attache à son sort une si généreuse et
+si utile amie.
+
+Cette exposition longue et compliquée étant finie, et le nœud de
+l'intrigue ainsi établi, il ne s'agit plus que de la conduire au
+dénoûment, de faire que le _Fidèle amant_ revienne de son expédition,
+qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire contre Orcan pour
+soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus éclatantes
+victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son côté pour
+défendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui,
+jointes à la connaissance que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il
+a déjà fait, fléchissent enfin ce cœur indomptable, et l'amènent à
+couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de
+Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hyménée fasse le bonheur
+de sa vieillesse; que Victoire et son époux reviennent en Hespérie
+prendre possession des états qui leur appartenaient par la naissance, et
+que Bérénice, par les moyens de son art, puisse prévoir et annoncer que
+de là viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout
+les ducs de Mantoue.
+
+Telle est en effet la série d'événements qui remplit le reste du poëme,
+et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnaître qu'avec un grand appareil
+de science poétique, d'observation des règles, et d'habileté à conduire
+une action épique, n'y ayant ni intérêt dans le but de cette action, ni
+charme dans le style, ce long poëme au fond se réduit à rien. On se
+demande, après l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver
+pendant sept ans à échafauder, pour sa propre famille et pour des
+princes de son nom, une telle généalogie, et à se donner la peine de la
+mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve
+point de réponse.
+
+La fin de ce siècle vit encore paraître quelques faibles essais de
+poëmes héroïques, tels que _le Nouveau Monde_, de _Giorgini_[759], en
+vingt-quatre chants; _la Maltéide_, de _Giovanni Fratta_[760], dont le
+Tasse avait porté un jugement aussi favorable que du _Fido Amante_, et
+qui vaut encore moins; la _Jérusalem détruite_, de _Francesco
+Potenzano_[761], copie trop inférieure au modèle dont elle rappelle le
+titre; l'_Univers_ ou le _Polemidoro_, de Raphaël _Gualterotti_, espèce
+d'ébauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui
+devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce
+qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres,
+plus faibles encore,
+
+ Et qui ne valent pas l'honneur d'être nommés[763].
+
+ [Note 759: _Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da
+ Jesi_, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4º.]
+
+ [Note 760: Venezia, 1596, in-4º. L'auteur était Véronais.]
+
+ [Note 761: Napoli, 1600, in-4º.]
+
+ [Note 762: Firenze, 1600, in-4º.]
+
+ [Note 763:
+
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
+ (CORNEILLE, _Cinna_.)]
+
+Le poëme héroïque, auquel le Tasse avait donné tant d'éclat, se releva
+dans le siècle suivant, non jusqu'au point où l'avait porté ce grand
+poëte, mais bien au-dessus de celui où de tels imitateurs étaient
+restés. Dans le siècle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement
+le premier poëte héroïque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au
+contraire, est bien le premier des poëtes romanciers, et le premier à
+une grande distance de tous les autres, mais après son _Roland furieux_,
+on peut lire le _Roland amoureux_, du Berni, l'_Amadis_ et peut-être
+quelques autres encore.
+
+Il reste un troisième genre d'épopée qui doit nous arrêter peu, mais
+dont il faut cependant parler: c'est le poëme héroï-comique ou
+burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas
+étonné que ce ne fût trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Du poëme héroï-comique ou burlesque en Italie au seizième siècle;_
+L'ORLANDINO; _Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;_ LA
+GIGANTEA, LA NANEA, LA GUERRA DE' MOSTRI, _de Grazzini, dit le Lasca;
+Notice sur sa vie; Idée de ces trois poëmes; Fin de la poésie épique._
+
+
+Cette troisième espèce d'épopée qui semble, par sa futilité, par
+l'infraction presque continuelle des lois du goût et de la décence,
+mériter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrête, ne
+laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu à des recherches assez
+étendues sur l'antiquité grecque, et pourrait fournir, comme tant
+d'autres sujets assez légers, matière à une dissertation lourde et
+savante. Le genre burlesque, en général méprisé en France, malgré la
+gaîté et la légèreté que l'on reproche aux Français et qu'on leur envie,
+est au contraire presque généralement goûté des Italiens, quoiqu'il y
+ait dans leur caractère du penchant à la mélancolie et de la gravité.
+Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercher, à cette différence
+très-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et
+analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une
+fois trouvées, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les
+Italiens modernes ressemblent par leur goût dans les arts, et les
+Français par leur caractère, se passionnèrent comme les premiers pour ce
+genre si peu estimé des seconds.
+
+Quoique cette multitude immense de poëmes de toute espèce dont la Grèce
+fut comme inondée, ait été dévorée par le temps, et quoique les auteurs
+grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de
+les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumières sur cet
+objet pour ignorer quel fut en Grèce le goût pour les poëmes
+héroï-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien resté, est
+le _Margitès_, que Platon et Aristote attribuent trop positivement à
+Homère, pour que l'on puisse douter qu'il ne fût de lui. Margitès était
+un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on,
+apprendre à compter au-delà du nombre cinq; qui, s'étant marié, n'osait
+toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère; qui,
+étant homme fait, ne savait pas encore lequel de son père ou de sa mère
+était accouché de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si
+loin, que je suis obligé de m'arrêter à celui-là. Le chantre du divin
+Achille prit ce lourdaud pour héros d'un de ses poëmes. Dans quelque
+style qu'il l'eût écrit, ce ne put jamais être qu'un poëme burlesque;
+et, si l'on veut partager méthodiquement en diverses classes cette sorte
+d'épopée, on peut dire que, dans le _Margitès_, et dans les poëmes de la
+même espèce, le ridicule naît des actions mêmes et du sujet à qui on les
+prête, plus que la manière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste
+à savoir représenter ces sortes d'actions et les charger de
+circonstances qui, sans s'écarter de la vraisemblance poétique, soient
+propres à exciter le rire[766].
+
+ [Note 764: Le _Quadrio_, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un
+ ouvrage tel que celui-ci, je dois préférablement puiser aux
+ sources italiennes.]
+
+ [Note 765: _Raggionamento dello academico Aldeano sopra la
+ poesia giocosa_, etc., Venetia, 1634, p. 6.]
+
+ [Note 766: Le _Quadrio_, _ub. supr._]
+
+La seconde espèce d'épopée burlesque, que l'on trouve chez les Grecs,
+est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et
+non des hommes. Il s'en est conservé un exemple très-célèbre dans le
+combat des rats et des grenouilles, ou la _Batracomyomachie_ d'Homère.
+Son grand succès produisit des imitations sans nombre. On vit paraître
+la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la
+guerre des étourneaux[769], la guerre des araignées[770], etc. Le
+ridicule naît, dans ces sortes de poëmes, de ce qu'on prête à des
+animaux les actions et les mœurs des hommes. C'est la fable d'Ésope
+agrandie et développée, ou l'apologue prolongé. Les _Animaux parlants_,
+de _Casti_, sont le plus long poëme de ce genre, et incontestablement le
+meilleur.
+
+ [Note 767: _Galcomyomachia._]
+
+ [Note 768: _Geranomachia._]
+
+ [Note 769: _Sparomachia._]
+
+ [Note 770: _Arachnomachia._]
+
+En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez
+une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers _Arimaspiens_
+d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les
+uns[771], avant Homère, selon d'autres[772], soixante ans après, et qui
+était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien[773], prit pour
+sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les
+griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux,
+mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et
+la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus
+lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens.
+Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles,
+d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête,
+singulier moyen de bonheur, et se nommaient _Acéphales_; d'autres
+avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les _Cynocéphales_;
+d'autres enfin n'avaient qu'un œil au milieu du front, et il les
+appelaient _Arimaspes_. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les
+entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui
+veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces
+montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui
+défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté
+des guerriers qui n'ont qu'un œil, de l'autre des monstres ailés et
+avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci
+devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces
+poëmes ont presque tous.
+
+ [Note 771: Tatien, _Orat. ad Græcos_. Strabon cite quelques
+ auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.]
+
+ [Note 772: Hérodote, Vie d'Homère.]
+
+ [Note 773: Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène,
+ Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de
+ son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui
+ un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais
+ dans le monde.]
+
+Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils
+firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux;
+les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt
+sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la
+_Gigantomachie_ d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule
+y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux
+Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient
+aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste
+nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite.
+Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette
+lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de
+s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une _Titanomachie_, sans doute
+du même genre, qu'Athénée attribue à _Arctinus_, et d'autres à _Eumèle_
+de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette _Gigantomachie_
+d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait
+réussi en France, l'idée de composer la sienne.
+
+En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une
+dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres
+où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques
+grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un
+genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les
+Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins
+dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop
+aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur
+exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et
+personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une
+manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on
+comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous
+ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer
+dans cette classe, et le _Roland_ du _Berni_, et celui même de
+l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou
+romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au
+_Roland amoureux_, tel que l'avait fait le _Bojardo_, et à l'_Amadis_,
+presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions,
+et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au
+bouffon.
+
+ [Note 774: Le _Quadrio_, _ub. supr._, c. III.]
+
+On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants
+(_giocosi_, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique
+et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans
+lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des
+aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les
+raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que
+j'ai dit du _Morgante maggiore_ du _Pulci_, et l'analyse que j'ai donnée
+de ce poëme bizarre[775], on y reconnaîtra la première épopée où
+l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à
+l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le
+premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du
+paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un
+homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais
+qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et
+par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme
+_giocoso_ (plaisant); il raille, il se moque (_burla_); il fait un poëme
+_burlesco_ (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce
+poëme, son application la plus exacte.
+
+ [Note 775: Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.]
+
+Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de
+matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du _Dolce_. Ils en ont
+aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son
+étendue, connu sous le titre de l'_Orlandino_, production originale de
+l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire.
+Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.
+
+_Teofilo Folengo_, plus connu sous le nom de _Merlino Coccajo_, naquit
+en 1491[776], d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre
+voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des
+preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux
+lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors
+il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui
+de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses
+vœux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir.
+Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou
+n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et
+sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée _Girolama
+Dieda_, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour
+sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après
+sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni
+l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de _Macaroniques_. On
+prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même
+surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des
+morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu,
+et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se
+confondent et se corrompent mutuellement.
+
+ [Note 776: 8 novembre.]
+
+Ce que dit le _Gravina_ est plus vraisemblable. Selon lui, le _Folengo_,
+qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au
+lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever
+au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance
+des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et
+quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses
+Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques
+les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout
+genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions
+postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné.
+On en peut dire autant de son _Orlandino_, poëme italien en octaves et
+en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit
+paraître en 1526, sous le nom de _Limerno Pitocco da Mantova_. _Limerno_
+est l'anagramme de son autre nom de guerre _Merlino_, et par le nom de
+_Pitocco_, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut
+désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre
+cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son
+originalité, il publia un an après, sous le titre de _Chaos del tri per
+uno_, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers
+et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois
+dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses
+erreurs et sa conversion.
+
+Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de
+Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire
+la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, _in ottava rima_, un
+poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi
+orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de
+Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de
+Naples, _Folengo_ passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit
+monastère, aujourd'hui abandonné[778], et se fixa ensuite à
+Palerme[779]. Don _Ferrante_ de Gonzague y était alors vice-roi;
+Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou
+_terza rima_, intitulée la _Pinta_ ou la _Palermita_, titres qui, selon
+son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce
+sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la
+rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais
+été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont
+entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte.
+L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais
+enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en
+Italie, se retira dans un couvent près de Padoue[780], y passa les
+dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554[781] âgé de
+cinquante-trois ans.
+
+ [Note 777: Vers l'an 1533.]
+
+ [Note 778: Sainte-Marie-de-la-Chambre.]
+
+ [Note 779: Dans l'abbaye de Saint-Martin.]
+
+ [Note 780: _Santa Croce di Campese._]
+
+De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le
+nom de _Merlin Coccajo_ qu'il se donna dans ce qu'il appela ses
+_Macaroniques_, est plus connu que celui de _Teofilo Folengo_. Ce genre
+de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de
+mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange
+lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de
+_macaroni_, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un
+auteur grave, _Tomasini_, assure que la _Macaronée_ est une pièce de
+fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes
+fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries
+apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de
+l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce
+qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production
+hétéroclite le temps et la place que réclame l'_Orlandino_.
+
+ [Note 782: _Mémoires de Nicéron_, t. VIII.]
+
+ [Note 783: Lorsque nous traiterons de la poésie latine.]
+
+Le _Roland furieux_ avait paru depuis plus de dix ans pour la première
+fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait
+rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa
+folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance
+irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la
+misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna,
+dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à
+notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse.
+Assez d'autres avaient pris pour leur héros _Orlando_; il prit
+_Orlandino_ pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en
+faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en
+burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir
+toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de
+la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.
+
+Pour première singularité, tandis que tous les autres poëtes divisaient
+leurs poëmes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en
+chapitres (_capitoli_), titre réservé jusqu'alors à la poésie en tercets
+ou _terza rima_. Il ne fit que huit chapitres; et son poëme a du moins
+l'avantage d'être le plus court que l'on eût encore fait. Il le dédie à
+Frédéric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frère de don _Ferrante_
+qui fut quelques années après son Mécène en Sicile. Il le prie tout
+simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut
+qu'il fasse de beaux vers[784]. Après un préambule d'une dizaine
+d'octaves où il déplore, dans son style grotesque, le peu
+d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tiré
+le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans
+cette source qu'il prétend avoir puisé. Il a consulté des sorcières pour
+savoir ce que cette Chronique était devenue; la plus vieille lui a
+commandé de la suivre; aussitôt il s'est vu enlevé avec elle jusqu'au
+ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et est descendue en
+Gothie sur le bord de la mer. Là, elle a levé de sa main une grosse
+pierre et a découvert un grand trou où elle est entrée et l'a fait
+entrer après elle. «Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens
+pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis
+grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers tant de montagnes,
+de vallées et de fleuves, hors de l'Italie, qui paraît destinée à
+succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la
+cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. Là,
+continue-t-il, sont toutes les Décades de Tite-Live, et celles de
+Salluste qui sont beaucoup meilleures; là sont aussi, en vieux français,
+les quarante Décades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient été
+traduites dans notre langue par quatre différents traducteurs. J'ai pris
+le commencement de la première qui ne l'a pas encore été; je n'ai pas
+voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.»
+
+ [Note 784:
+
+ _Magnanimo Signor, se in te le stelle
+ Spiran cotante grazie largamente,
+ Piovan piuttosto in me calde fritelle
+ Che seco i' possa ragionar col dente;
+ Dammi bere e mangiar, se voi più belle
+ Le rime mie_, etc. (Cap. I, st. 1.)]
+
+ [Note 785:
+
+ _Laqual_ (Italia) _par che succomba
+ A simile canaglia sempre mai;
+ La causa ben direi, ma temo guai._ (St. 14.)]
+
+Ces quatre prétendues traductions de trois Décades de Turpin sont le
+_Morgante_, qu'il attribue sans aucun fondement à Politien, et non pas à
+Louis _Pulci_, son véritable auteur; le _Mambriano_ de l'Aveugle de
+Ferrare; l'_Orlando innamorato_ du _Bojardo_, et l'_Orlando furioso_ de
+l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'_Ancroja_,
+l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les
+condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces
+misérables romans épiques, souscriront volontiers à cet arrêt. Il
+commence enfin son récit, mais non encore l'action de son poëme. Il faut
+d'abord qu'il donne un état de la cour de Charlemagne, et des douze
+paladins, ou pairs de France qui étaient toujours prêts à combattre
+pour Charles et pour la foi. Cette manière de la servir vaut mieux,
+selon le poëte, que de prêcher un peuple déjà croyant[786]. Il voudrait
+bien voir nos théologiens et tous nos autres braves, se présenter devant
+le Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, s'ils sont aujourd'hui
+dans le ciel, ne l'ont pas gagné à prix d'argent, mais les uns par la
+prédication, les autres par l'épée, comme ont fait Paul et le comte
+Roland[787].
+
+ [Note 786:
+
+ _Che oprasser meglio il brando per la fede
+ Che 'l predicar a un popol che gia crede._ (St. 30.)]
+
+ [Note 787:
+
+ _Li quali, se oggi in cielo sono tanti
+ Non l'han già racquistato con denari,
+ Ma chi col predicare, e chi col brando,
+ Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando._ (St. 31.)]
+
+Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement déclaré
+empereur, passer son temps en fêtes, en bals et en tournois[788].
+Berthe, sa sœur, est éprise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave
+et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi
+secrètement; mais il ose à peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent
+ni se parler, ni même se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur
+son frère, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, où elle espère
+du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le
+véritable tournoi, l'empereur s'amuse à en voir un tout-à-fait
+ridicule. Une vieille, montée sur un âne éclopé, ouvre la fête en
+sonnant du cor[789]. Ogier le Danois se présente grotesquement armé, sur
+un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, armé de même, monte une
+pauvre cavale estropiée des quatre jambes: Rampal vient sur un petit
+ânon tout jeune, et qui n'a travaillé que vingt ans dans un couvent de
+moines. Aimon et Otton, frères de Milon, sont chacun sur une vache; ils
+ont la tête armée de hautes cornes, et sont tout barbouillés de noir.
+Beuves et Regnier montent à crû deux étalons efflanqués et galeux; Huon
+de Bordeaux est sur une charrette traînée par un seul bœuf malade; le
+duc Naimes lui sert d'écuyer et conduit le char. Les armes sont à
+l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille
+vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un
+chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat répond à tout cet
+appareil. Il est chaudement décrit, et plein de détails vraiment
+risibles. Il s'y mêle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers
+et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'ânon de
+Rampal flaire de trop près la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et
+dont le poëte ne dissimule aucune circonstance, fait éclater de rire les
+dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder[790].
+Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choquée de
+cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scène
+indécente de l'âne, elle quitte la place, se retire dans son appartement
+et se met au lit.
+
+ [Note 788: St. 40.]
+
+ [Note 789: Cap. II, st. 10.]
+
+ [Note 790:
+
+ _Le risa non vi narro delle donne,
+ Che ciò, fingendo non guarda, vedeano._ (St. 42.)
+
+ Ce trait malin est digne du _Berni_; le reste de la stance n'est
+ digne que de l'Arétin.]
+
+Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi sérieux
+s'ouvre[791] et succède au tournoi bouffon, ou plutôt c'est une
+bouffonnerie d'une autre espèce qui succède à la première, car il est
+impossible à l'auteur de rien conter sérieusement. Les étrangers,
+Espagnols et Sarrazins, sont admis à ce tournoi, comme les Français. Ils
+remportent les premiers avantages[792]. Falsiron et Balugant ont
+renversé tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colère, et
+n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend à lui, et il envoie
+deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hâte réparer
+l'honneur de ses paladins. Milon était resté chez lui, tout occupé de
+son amour, essayant d'y résister, et ne voulant point paraître à cette
+fête, de peur que la vue de Berthe n'affaiblît ses résolutions. L'ordre
+réitéré de l'empereur l'appelle dans la carrière; il y vole; il est
+vainqueur, et proclamé au son des cors, des fifres et des trompettes.
+
+ [Note 791: Cap. III, st. 10.]
+
+ [Note 792: St. 37 et suiv.]
+
+Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le
+poëte, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les
+pédales[793], ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds
+se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis-à-vis l'un de l'autre: ils
+n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne
+sont pas moins éloquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixés l'un
+sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais
+bizarre, énergique et de bien mauvais goût: leurs yeux, dit-il, sont une
+éponge de sang qui suce leurs veines[794]. Après le repas, vient un
+concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-même. Les deux amants
+s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est
+temps de venir à leur aide; après avoir dansé avec Milon, elle lui dit
+de la suivre; le conduit tout droit à la chambre de sa maîtresse et l'y
+enferme. Berthe s'y retire à la fin du bal. On devine assez le reste;
+mais sûrement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois
+passionnées, et plus souvent licencieuses dont le poëte a peint cette
+scène d'amour. Le jour paraît; Milon se retire à son appartement, se
+couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voilà parvenus à la
+fin du quatrième chapitre, c'est-à-dire à la moitié du poëme; et nous
+n'en sommes encore de la vie de Roland qu'à ce premier acte qui précède
+de neuf mois la naissance.
+
+ [Note 793: _E suonan gli organetti co' pedali._ (Cap. IV, st.
+ 15.)]
+
+ [Note 794:
+
+ _Spugna di sangue, che lor vene sugge,
+ Son gli occhi loro._ (St. 16.)]
+
+La maison de Mayence joue ici le même rôle que dans tous les romans
+épiques dont Charlemagne et Roland sont les héros. C'est toujours une
+haine cachée, et souvent même une guerre ouverte, entre elle et la
+maison de Clairmont. Après plusieurs traits particuliers de cette haine,
+l'auteur fait naître une rixe épouvantable, où Milon seul tient tête à
+tous les Mayençais[795]. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce
+inutilement de mettre le holà. Milon poursuit les restes de la bande
+jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne
+à l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forcé d'obéir, refuse
+tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison
+pendant la nuit, passe auprès du palais impérial, voit un endroit
+très-élevé par où il peut pénétrer dans l'intérieur, y monte au péril de
+sa vie, parcourt ce palais dont il connaît tous les détours, arrive
+jusqu'à l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la détermine à le
+suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps déchirés un
+câble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'échappent ensemble
+du palais, puis de la ville; et les voilà, dit notre poëte, qui a
+cependant rendu avec chaleur et vérité cette fuite nocturne et
+périlleuse, les voilà devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en
+cage[796].
+
+ [Note 795: Cap. V, st. 23 et suiv.]
+
+ [Note 796: _Di bosco uccelli già, non più di gabbia._ (St.
+ 52.)]
+
+Après quelques rencontres, les unes fâcheuses, les autres agréables, que
+Théophile raconte avec une originalité soutenue, et qu'il entremêle de
+digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacité piquante,
+Berthe et Milon arrivent à un port de mer où ils s'embarquent pour
+l'Italie[797]. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le même
+vaisseau, était un seigneur calabrois, nommé Raimond, qui trouve Berthe
+fort à son gré, ne la perd pas de vue, et paraît toujours occupé d'elle.
+Il s'y trouvait aussi un magicien très-savant, par qui Milon se fit dire
+sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connaître, lui prédit la
+naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce
+fils se rendra célèbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et
+d'Espagne déclareront à la France, et le besoin que l'empereur aura de
+tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la
+naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes
+familles italiennes qui naîtront de chacun d'eux...... En ce moment le
+Calabrois Raimond, l'œil toujours fixé sur sa proie, voit Berthe qui
+s'est endormie, se lève, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un
+esquif, coupe le câble, et tandis que Milon, laissant là son prophète,
+s'est armé pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes à tout ce
+qui veut s'opposer à son passage, le vaisseau cingle d'un côté, l'esquif
+de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer à la merci du
+ravisseur[798]. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint
+même de céder, et au moment où il s'y attend le moins, elle lui plonge
+un couteau dans le cœur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette à
+la mer. Restée seule dans cette barque, elle adresse à Dieu une prière
+fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre à obtenir un
+miracle. «Je sais, dit-elle[799], que ma vie coupable et chargée de
+crimes ne mérite point de pitié, mais je t'implore pour cette innocente
+créature que je porte dans mon sein. C'est à toi que j'ai recours, et
+non à Pierre, ni à André[800]; je n'ai pas besoin d'intermédiaire auprès
+de toi. Je sais bien que la Cananéenne ne supplia ni Jacques ni Pierre;
+c'est en toi seule, souveraine bonté, qu'elle mit sa confiance. J'espère
+en toi comme elle, et je n'espère qu'en toi..... Je ne veux point tomber
+dans la même erreur que cet imbécille vulgaire, rempli de superstition
+et de folie[801], qui fait des vœux à un Gothard, à un Roch, qui fait
+plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de
+Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts à ta
+mère, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font d'abondantes
+moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent
+l'impie avidité des prélats avares. C'est d'eux encore que vient la loi
+qui me force de déposer chaque année dans l'oreille d'autrui l'aveu de
+mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frère qui
+m'écoute se tourmente, etc., etc.» Je suis forcé de mettre en _et
+cætera_ ce que le poëte dit très-clairement[802]. «Mon Dieu, dit en
+finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrités
+qui m'environnent, je fais vœu de ne jamais ajouter foi à ceux qui
+accordent les indulgences pour de l'argent[803].»
+
+ [Note 797: Cap. VI.]
+
+ [Note 798: St. 35.]
+
+ [Note 799: St. 40.]
+
+ [Note 800:
+
+ _A te ricorro, non a Piero, o Andrea,
+ Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;
+ Ben tengo a mente che la Cananea
+ Non supplicò nè a Giacoma nè a Piero_, etc. (St. 41.)]
+
+ [Note 801:
+
+ _Nè insieme voglio errar col volgo sciocco
+ Di superstizia calmo e di mattezza;
+ Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.
+ E più di te non so qual Bovo apprezza_, etc.
+ (St. 42 et suiv.)]
+
+ [Note 802: La stance finit par ces deux vers:
+
+ _E qui trovo ben spesso un confessore
+ Essere più ruffiano che dottore._]
+
+ [Note 803:
+
+ _Ti faccio voto non prestar mai fede
+ A chi indulgenze per denar concede_. (St. 45.)]
+
+Berthe, reprend _Folengo_, faisait ces prières pleines d'hérésies, parce
+qu'elle était née en Allemagne, et qu'en ce temps-là la théologie était
+devenue romaine et flamande[804]. Je crois qu'à la fin elle se trouvera
+en Turquie, puisqu'elle vit à la musulmane[805]. Dieu ne voulut point
+prendre garde à ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la
+nacelle arrivât avec elle au rivage. Berthe en sortit à demi-morte,
+chemina par les montagnes et les vallées, passa de Lombardie en Toscane,
+et s'arrêta enfin près du Sutri, dans une espèce de caverne. Elle y
+arrive accablée de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger
+qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossière. C'est là que
+peu de temps après elle met au monde Roland. L'accouchement fut
+horriblement long et douloureux. Il était juste, selon le poëte, que
+dans la naissance d'un tel enfant tout fût extraordinaire[806]. Il
+n'épargne, pour la célébrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni
+les apostrophes aux futurs ennemis du héros, qui doivent déjà trembler.
+Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donné à l'enfant ce nom
+célèbre d'_Orlando_; lui, il prétend que ce fut parce qu'une troupe de
+loups, sortis de la forêt, courait autour de la caverne en hurlant,
+_Urlando_[807].
+
+ [Note 804: C'est-à-dire moitié l'une et moitié l'autre.]
+
+ [Note 805:
+
+ _Ma dubito ch' al fin nella Turchia
+ Si troverà, vivendo alla moresca_. (St. 46.)]
+
+ [Note 806: Cap. VII, st. 7.]
+
+ [Note 807: St. 10.]
+
+Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs à la
+mère et à l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus
+déterminé polisson de son âge; il fait à coups de poing, de pierres ou
+de bâton, l'apprentissage de la gloire. Les scènes grotesques que
+fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie
+courageuse à mendier pour nourrir sa mère, et à prendre de force ce
+qu'on lui refuse, les réprimandes naïves de Berthe quand elle le voit
+revenir meurtri de coups, mais triomphant; les réponses du petit héros
+qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle,
+comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas même à
+son père; tous ces petits détails, mêlés de burlesque, de naïf, et
+quelquefois même d'héroïque, remplissent ce chapitre, qui est le
+septième, le seul où soit réellement traité le sujet annoncé par le
+titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-être plus que dans tous
+les autres véritablement poëte.
+
+La dernière querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur
+gourmand, ou plutôt goinfre et ivrogne, à qui il avait dérobé un énorme
+esturgeon, que le prieur venait d'acheter au marché[808]. On les mène
+devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par
+faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses
+semblables; le prieur, dans sa réponse, veut faire le savant, et parle
+dans ce latin macaronique où excellait l'auteur[809]. C'est une scène
+digne de Rabelais ou de Molière. Le gouverneur, pour se moquer du moine,
+le renvoie, en lui donnant quatre questions à résoudre, et le menace,
+s'il n'y répond pas, de lui ôter son bénéfice[810]. Le gros prieur est
+bien embarrassé. Il se retire dans sa bibliothèque, qui était telle que
+ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Médicis n'en firent jamais de
+pareille[811]. C'était-là que l'esprit divin gardait tous ses livres de
+théologie. A droite et à gauche sont des vins, des liqueurs, des pâtés,
+des jambons, des _salami_ de toute espèce. Il va se jeter à genoux
+devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et
+vermeil en était le saint principal; et il n'avait point sur cet autel
+d'autre objet de piété, d'autre crucifix, pour y faire ses
+dévotions[812]. Le cuisinier vient demander à monseigneur s'il veut
+souper[813]. Il voit son trouble; il lui présente un verre de bon vin,
+que le prieur avale après avoir fait sa prière à Bacchus. Il s'assied,
+et conte à son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe
+trouve les questions faciles, et se charge d'y répondre pour lui. Il
+ressemblait si parfaitement à son maître, qu'aux habits près, on les
+aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au
+palais, et donne la solution des quatre questions proposées. Le sujet de
+la dernière était de savoir ce que le gouverneur avait dans la pensée.
+Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne
+suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner
+pour sentence que désormais Marcolfe aurait le prieuré et que le prieur
+fera la cuisine[814].
+
+ [Note 808: Cap. VIII, st. 13.]
+
+ [Note 809: St. 33 et suiv.]
+
+ [Note 810:
+
+ _Oltra di cio, se non la indovinate,
+ Voi non sarete più messer lo abate_. (St. 41.)]
+
+ [Note 811:
+
+ _Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino
+ De' Medici mai fece libreria
+ Simile a questa_, etc. (St. 46.)]
+
+ [Note 812:
+
+ _Nè altra pietade nè altro crucifisso
+ Tien sull'altare a far divozione._ (St. 49.)]
+
+ [Note 813: St. 52 et suiv.]
+
+ [Note 814: St. 69.]
+
+Tout cela, raconté d'une manière originale, forme un conte assez
+plaisant, qui l'est surtout pour les pays où l'on a encore sous les yeux
+les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais
+la fin du huitième chant approche, et que devient l'action du poëme?
+L'action! le poëte nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise,
+il ne s'en inquiéterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis
+qu'un brigand calabrois lui a enlevé Berthe et l'a laissé en pleine mer,
+se livrant à une fureur inutile et se désespérant sur son vaisseau? Il
+nous l'a dit dans plusieurs endroits de son poëme, mais brièvement, et
+pour ainsi dire à la dérobée, comme choses que raconte Turpin et qu'il
+n'a pas le temps de répéter après lui.
+
+Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri dans un naufrage. Milon
+seul s'était sauvé tout nu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a
+trouvé dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les
+fées, elle l'a retenu assez long-temps auprès d'elle. Cependant les
+Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est
+joint à eux pour détruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre
+arrache Milon aux voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apennins
+un grand nombre de familles italiennes réunies par le dessein de
+s'opposer à Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple à
+ne se plus mêler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef;
+Milon se met à leur tête, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie,
+où ils bâtissent une ville qu'ils appellent de son nom _Milon_, mais
+qui, par corruption, s'est appelée depuis _Milan_. C'est avec la même
+rapidité que notre facétieux _Merlin_, ayant fini son conte du prieur
+cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrivée de Milon près de
+Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il éprouve
+en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degré
+l'héroïsme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'après Turpin
+le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frère
+Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le
+petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et
+les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs
+pères, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles
+ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin à d'autres; il en
+a dit assez, peut-être trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit
+par ces deux vers dignes du reste:
+
+ _Donde ne prego Dio che mi sovegna;
+ Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna._
+
+Que voulez-vous dire à un poëte qui vous parle toujours sur ce ton-là?
+Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les règles encore
+moins. Il a donné un libre essor à son caprice; il a su exprimer en
+style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a
+satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui
+demandez rien de plus.
+
+Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût
+moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est _Grazzini_, surnommé le
+_Lasca_; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme
+burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige
+d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des
+poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.
+
+_Anton Francesco Grazzini_, naquit à Florence en 1503[815], d'une
+famille noble, originaire du village de _Staggia_, dans le _Val d'Elsa_,
+à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y
+étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître
+_Anton Francesco_ fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa
+jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie
+très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le
+jeune _Grazzini_ joignit des études littéraires et philosophiques à
+celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et
+rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les
+lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez
+bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des
+fondateurs de l'académie de Florence[816]. Cette société prit d'abord le
+nom d'académie _des Humides_, et chacun de ses fondateurs s'en donna un,
+selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. _Grazzini_
+choisit celui de _Lasca_, ou du petit poisson qu'on nomme en français le
+dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une _Lasca_,
+un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il
+voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit.
+Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre
+des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la
+fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le _Lasca_ en fut
+nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création
+et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut,
+quelques mois après, du grand-duc, le titre de _Florentine_[817], il en
+fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite
+jusqu'à trois fois.
+
+ [Note 815: Le 22 mars.]
+
+ [Note 816: 1er novembre 1540.]
+
+ [Note 817: Février 1541.]
+
+Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les
+nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur
+étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements,
+multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures,
+pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres
+objets qui devinrent à charge aux anciens. Le _Lasca_, plus indépendant
+qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa
+nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans
+leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'académie qu'il avait
+fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif
+à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où
+l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme
+de _la Guerra de' Mostri_, se succédèrent rapidement. Il recueillit
+aussi et publia les poésies burlesques du _Berni_ et d'autres poëtes de
+ce genre. Il en fit autant des sonnets du _Burchiello_, et des chansons
+si connues sous le titre de _Canti Carnascialeschi_, ou chants du
+carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des
+académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il
+serait long et tout à fait inutile d'entrer.
+
+ [Note 818: Vers le commencement de 1547.]
+
+ [Note 819: Voyez ce que nous en avons dit dans cette _Histoire
+ littéraire_, t. III, p. 504 et 505.]
+
+Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui
+qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa
+création, le titre de _la Crusca_[820]; l'objet du _Lasca_ et des autres
+fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane.
+Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous
+l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la
+boulangerie, _Grazzini_ seul ne voulut point changer son premier nom
+académique. Il continua de s'appeler le _Lasca_ dans cette académie
+comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on
+enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.
+
+ [Note 820: Vers l'an 1550.]
+
+L'un des membres de l'académie de Florence qui entretenait avec le
+_Lasca_ les liaisons les plus intimes était le chevalier _Lionardo
+Salviati_, le même qui fit quelque temps après, sous le nom de
+l'_Infarinato_, des critiques si violentes de la _Jérusalem_ du Tasse.
+_Salviati_, ayant été nommé consul de l'académie florentine, ménagea
+entre son ami et cette académie un raccommodement. Le _Lasca_ consentit
+à se soumettre en apparence aux formalités de la censure. Il livra au
+censeur quelques-unes de ses églogues, et cet officier les ayant
+approuvées, le _Lasca_ reprit sa place dans l'académie, près de vingt
+ans après qu'il en était sorti[821].
+
+ [Note 821: Le 6 mai 1566.]
+
+En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et
+conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner
+la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et
+ses confrères les _Cruscanti_ ou _Crusconi_, il réussit à faire admettre
+parmi eux le chevalier _Salviati_, et reconnut ainsi le bon office qu'il
+avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie
+naissante de _la Crusca_, en y faisant entrer un homme de lettres qui
+pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que
+_Salviati_ avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant
+rétablir.
+
+Le _Lasca_ mourut à Florence, en février 1583, âgé de près de
+quatre-vingts ans[822], et fut enterré à Saint-Pierre-le-Majeur dans la
+sépulture de ses ancêtres. C'était un homme d'une complexion forte, bien
+fait de sa personne, d'une figure un peu sévère, ce qui venait peut-être
+de sa tête chauve et de sa barbe épaisse. Son esprit était d'une
+vivacité, d'une gaîté, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin
+qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'étude et par la conversation
+des premiers littérateurs de son temps, lui donna cette perfection et
+cette élégance qui brille dans ses écrits. Malgré les traits libres qui
+n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes mœurs, et même
+très-religieux. Il vécut célibataire, et l'on ne nomme point de femme à
+qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de régularité qu'on
+n'en exige ordinairement d'un poëte, et qu'on n'en attend surtout d'un
+poëte licencieux.
+
+ [Note 822: Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.]
+
+Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf
+Nouvelles en prose, des églogues en vers et quelques autres poésies. On
+a de lui vingt-une _Nouvelles_, six comédies, un grand nombre de
+_capitoli_, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de poésies
+diverses qui ont été recueillies en deux volumes; enfin le petit poëme
+satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.
+
+ [Note 823: Je parlerai bientôt de tous ces différents
+ ouvrages.]
+
+Un Florentin nommé _Betto_ ou _Benedetto Arrighi_ avait imaginé de
+faire, sous le titre de _la Gigantea_, un poëme burlesque en cent
+vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. _Girolamo
+Amelunghi_, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait
+nommer _il Gobbo da Pisa_, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son
+auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous
+celui de _Forabosco_: c'est du moins ce dont il fut publiquement
+accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance.
+Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de
+vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur
+armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns
+portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre
+tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de
+becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre
+l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes
+de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base
+lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est
+fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des
+sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait
+une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de
+balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer,
+pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de
+Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes,
+qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans
+une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la
+coupole de Florence.
+
+Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai
+plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était
+endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui
+était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des
+chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se
+réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant
+étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba
+par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant
+ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé
+croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il
+compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté
+comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils
+ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite
+et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les
+plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui
+qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.
+
+Le _Lasca_ fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat
+l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre
+qui parut peu de temps après, sous le titre de la _Nanea_, ou la _Guerre
+des Nains_, parodie ou espèce de contre-partie de celle des _Géants_.
+L'auteur se déguisa sous le nom de l'_Aminta_, comme _Amelonghi_ sous
+celui de _Forabosco_, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet
+aussi frivole, par l'exemple de ce _Forabosco_, qui aurait dû pourtant
+être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de
+ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de
+remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur
+les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux.
+Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur
+la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses
+soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son
+secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette
+proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains
+se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que
+celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert
+d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou
+gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue,
+son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des
+guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son
+aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux
+de grenouilles, portent pour boucliers des œufs de grue, vidés et
+taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux
+encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps,
+son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.
+
+Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent
+courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée
+effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter.
+Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et
+Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la
+mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur
+chute. L'intention de se moquer de la _Gigantea_ est bien sensible dans
+la _Nanea_; le chanoine _Biscioni_, dans sa vie du _Lasca_[824], y voit
+aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de
+l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui
+attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient
+des allusions aux circonstances du _Lasca_. Il y fait voir que les
+jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il
+était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient
+vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en
+effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous
+échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles
+pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de
+déduire, je doute, malgré l'autorité de _Magliabecchi_, cité par
+_Biscioni_; et celle de _Biscioni_ lui-même[825], que le poëme de la
+_Nanea_ ait eu le _Lasca_ pour auteur[826].
+
+ [Note 824: Imprimée en tête des _Rime_ de ce poëte, Florence,
+ 1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par _Biscioni_ lui-même, et
+ accompagnée de ses notes.]
+
+ [Note 825: _Ub. supr._]
+
+ [Note 826: Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la _Guerra de'
+ Mostri_, où il attaque ouvertement la _Gigantea_ et l'académie,
+ aurait-il dissimulé son nom dans la _Nanea_? Le titre de ce
+ dernier poëme porte les quatre lettres initiales: _di M. S. A. F._
+ On n'a jamais pu les expliquer, _Biscioni_ l'avoue. Il est
+ probable que les deux dernières lettres signifient _Academico
+ Fiorentino_. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de
+ ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de
+ l'énigme. Quoi qu'il en soit, le _Lasca_ n'avait aucun intérêt à
+ déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans
+ celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.]
+
+Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme
+burlesque intitulé la _Guerra de' Mostri_, qui fait suite aux deux
+précédents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la
+_Gigantea_. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient
+été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais
+un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et
+ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils
+auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre
+jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur
+a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le
+leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière,
+méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a
+jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle
+le veut, il faut la satisfaire.»
+
+ [Note 827: Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547,
+ l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois
+ ont été réimprimés: _La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra
+ de' Mostri_, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi
+ que les trois poëmes imprimés séparément.]
+
+S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des
+géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle
+des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les
+nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est
+un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de
+faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres.
+Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le
+poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent
+leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres
+vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent
+les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des
+figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent
+dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi
+depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du
+monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout
+enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de
+très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines
+personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent
+mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne
+transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en
+dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût
+fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire
+encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.
+
+Ces trois petits poëmes et l'_Orlandino_ furent donc les seuls que l'on
+puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant
+il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de
+meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait
+pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir
+beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTÉES.
+
+
+Page 190, note[275].--J'ai cité dans cette note le premier vers
+seulement de deux sonnets du Tasse, l'un sur le sein, l'autre sur la
+main de la duchesse d'Urbin. Les sonnets et les _canzoni_ de ce poëte
+étant assez rares en France, je placerai ici ces deux sonnets, et j'en
+ferai autant de plusieurs autres pièces qui peuvent éclaircir ce que
+j'ai dit des amours du Tasse.
+
+I.
+
+ _La man ch'avvolta in odorate spoglie
+ Spira più dolce odor che non riceve,
+ Faria nuda arrossir l'algente neve
+ Mentre a lei di bianchezza il pregio toglie._
+
+ _Ma starà sempre ascosa? e le mie voglie
+ Lunghe non fia ch'appaghi un guardo breve?
+ S'avara sempre, a me sue grazie or deve,
+ Il mio nodo vital perchè non scioglie?_
+
+ _Bella e rigida man, se così parca
+ Sei di vera pietà, ch'el nome sdegni
+ Di mia liberatrice a sì gran torto,_
+
+ _Prendi l'ufficio almen d'avara Parca;
+ Ma questo carme un bel sepolcro or segni:
+ Viva la fede, ove il mio corpo è morto._
+
+II.
+
+ _Non son sì vaghi i fiori, onde natura,
+ Nel dolce april de' begli anni sereno
+ Sparge un bel volto, come in casto seno
+ È bel quel che di luglio ella matura._
+
+ _Maraviglioso grembo, orto e coltura
+ D'amor, e paradiso mio terreno.
+ L'ardito mio pensier chi tiene a freno
+ Se quello, onde si pasce, a te sol fura?_
+
+ _Quei, ch'i passi veloci d'Atalanta
+ Fermaro, o che guardò l'orribil drago,
+ Son vili al mio pensier, ch'ivi si pasce._
+
+ _Nè coglie amor da peregrina pianta
+ Di beltà pregio sì gradito e vago.
+ Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce._
+
+Page 199, addition à la note[290].--Le _Manso_ cite comme une des pièces
+de vers que le Tasse fit pour cette troisième Léonore, qui était, selon
+lui, une des femmes de la première, le sonnet suivant, adressé à une
+_Filli_, qui paraît n'avoir eu rien de commun avec aucune des Léonore,
+et qui n'avait sans doute été que l'objet de quelque fantaisie de
+jeunesse. Ce sonnet est même d'un ton de philosophie qui ne fut jamais
+celui du Tasse, et qui peut faire douter qu'il soit de lui.
+
+ _Odi, Filli, che tuona: odi, che 'n gelo
+ Il vapor di lassù converso piove
+ Ma che curar dobbiam, che faccia Giove?
+ Godiam noi qui, s'egli è turbato in cielo._
+
+ _Godiam amando, e un dolce ardente zelo
+ Queste gioje nottorne in noi rinnove;
+ Tema il volgo i suoi tuoni, e porti altrove
+ Fortuna, o caso il suo fulmineo telo._
+
+ _Ben folle, ed a se stesso empio è colui,
+ Che spera, e teme; e in aspettando il male,
+ Gli si fa incontro, e sua miseria affretta._
+
+ _Pera il mondo e rovini: a me non cale,
+ Se non di quel, che più piace e diletta,
+ Che se terra sarò, terra ancor fui._
+
+Page 291, note[443a].--Sonnet sur une belle bouche, à la fin duquel le
+nom de Léonore est déguisé, à la manière de Pétrarque:
+
+ _Rose, che l'arte invidiosa ammira
+ Cui diè natura i pregj, onor le spine,
+ Rose, di primavera infra le brine,
+ E il caldo sol che in due begli occhi gira;_
+
+ _Purpurea conca, in cui si nutre e mira
+ Candor di perle elette e pellegrine,
+ Ove stillan rugiade alme e divine,
+ Ov'è chi dolce parla e dulce spira;_
+
+ _Amor, ape novella, ah quanto fora
+ Soave il mel che dal fiorito volto
+ Suggi e poi sulle labbra il formi e stendi!_
+
+ _Ma con troppo acut'ago il guardi, ah stolta:
+ Se ferir brami, scendi al petto, scendi,
+ E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA.
+
+Sonnet où il avoue lui-même, dans les _Esposizioni d'alcune sue rime_,
+qu'il joue sur le nom de sa dame, en disant _l'Aurora mia cerco_:
+
+ _Quando l'alba si leva, e si rimira
+ Nello speechio dell'onde, allora i' sento
+ Le verdi fronde mormorare il vento,
+ E così nel mio petto il cor sospira._
+
+ L'AURORA _mia cerco; e s'ella gira
+ Ver me le luci, mi può far contento;
+ E veggio i nodi, che fuggir son lento.
+ Da cui l'auro ora perde, e men si mira._
+
+ _Nè innanzi nuovo sol, tra fresche brine,
+ Dimostra in ciel seren chioma si vaga
+ La bella amica di Titon geloso._
+
+ _Come in candida fronte è il biondo crine;
+ Ma non pare ella mai schifa, nè vaga,
+ Per giovinetto amante, e vecchio sposo._
+
+Page 230, note[328].--Dans la grande _canzone_ adressée à Léonore, et
+dont le premier vers est cité note[328].
+
+ _Mentre ch'a venerar muovon le genti
+ Il tuo bel nome in mille carte accolto_, etc.,
+
+la quatrième strophe surtout exprime, de manière à ne laisser aucun
+doute, le sentiment dont il fut pénétré pour elle dès le premier
+instant.
+
+ _E certo il primo dì che 'l bel sereno
+ Della tua fronte agli occhi miei s'offerse,
+ E vidi armato spaziar vi Amore,
+ Se non che riverenza allor converse_
+
+ _E maraviglia in fredda selce il seno,
+ Ivi perìa con doppia morte il core.
+ Ma parte degli strali e dell'ardore
+ Sentii pur anco entro 'l gelato marmo;_
+
+ _E s'alcun mai per troppo ardire ignudo
+ Vien di quel forte scudo
+ Ond'io dinanzi a te mi copro ed armo,_
+
+ _Sentirà 'l colpo crudo
+ Di tue saette, ed arso al fatal lume
+ Giacerà con fetonte entro 'l tuo fiume_[A].
+
+ [Note A: Allusion à Phaéton précipité dans l'Eridan ou le Pô,
+ que le poëte appelle _ton fleuve_ en parlant à Eléonore d'Este,
+ parce que Ferrare, où régnait son frère Alphonse, est situé sur le
+ Pô.]
+
+Page 231, note[331].--Dans cette autre grande _canzone_:
+
+ _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_,
+
+qu'il paraît avoir adressée à Léonore au moment où elle était demandée
+en mariage par un prince; cette dernière strophe paraît aussi de la plus
+grande clarté:
+
+ _Nè la mia donna, perchè scaldi il petto
+ Di nuova amore, il nodo antico sprezzi,
+ Che di vedermi al cor già non l'increbbe:
+ Od essa, che l'avvinse, essa lo spezzi;_
+
+ _Perocchè omai disciorlo (in guisa è stretto)
+ Nè la man stessa, che l'ordìo, potrebbe.
+ E se pur, come volle, occulto crebbe
+ Il suo bel nome entro i miei versi accolto,_
+
+ _Quasi in fertil terreno, arbor gentile,
+ Or seguirò mio stile,
+ Se non disdegna esser cantato, e colto,_
+
+ _Dalla mia penna umile:
+ E d'Apollo ogni dono a me fia sparso,
+ S'amor delle sue grazie in me fu scarso._
+
+_Ibid._, note[332].--Sonnet à la même, sur le même sujet.
+
+ _Vergine illustre, la beltà, che accende
+ I giovinetti amanti, e i sensi invoglia,
+ Colora la terrena, e frale spoglia,
+ E negli occhi sereni arde, e risplende._
+
+ _Ma folle è chi da lei gran pregio attende,
+ Qual face all'Euro, al verno arida foglia,
+ Ed anzi tempo avvien, che la ritoglia
+ Natura, e rade volte altrui la rende._
+
+ _Da lei tu no, ma da immortal bellezza,
+ L'aspetti, e 'n vista alteramente umile
+ Ti chiudi ne' tuoi cari alti soggiorni._
+
+ _E s'interno valor d'alma gentile
+ Per leggiadr'arte ancor viepiù s'apprezza:
+ Oh felice lo sposo a cui t'adorni!_
+
+Page 232, note[334].--A la même, après quinze ans de constance.
+
+ _Perchè in giovenil volto amor mi mostri
+ Talor, donna real, rose, e ligustri,
+ Obblio non pone in me de' miei trilustri,
+ Affanni, o de' miei spesi indarno inchiostri._
+
+ _E 'l cor, che s'invaghì degli onor vostri
+ Da prima, e vostro fa poscia più lustri,
+ Riserba ancora in se forme più illustri,
+ Che perle, e gemme, e bei coralli, ed ostri._
+
+ _Queste egli in suono di sospir sì chiaro
+ Farebbe udir, che d'amorosa face
+ Accenderebbe i più gelati cori._
+
+ _Ma oltre suo costume è fatto avaro
+ De' vostri pregj, suoi dolci tesori,
+ Che in se medesmo gli vagheggia, e tace._
+
+Page 235, note[337].--Sonnet fait dans les premiers temps de sa passion
+pour Léonore. Il pourrait craindre le sort d'Icare et de Phaéton; mais
+il se rassure en songeant à la puissance de l'Amour.
+
+ _Se d'Icaro leggesti, e di Fetonte,
+ Ben sai, come l'un cadde in questo fiume,
+ Quando portar dall'Oriente il lume
+ Volle, e di rai del sol cinger la fronte;_
+
+ _E l'altro in mar, che troppo ardite, e pronte
+ A volo alzò le sue cerate piume;
+ E così va, chi di tentar presume
+ Strade nel ciel, per fama appena conte._
+
+ _Ma chi dee paventare in alta impresa,
+ S'avvien, ch'amor l'affide? e che non puote
+ Amor, che con catena il cielo unisce?_
+
+ _Egli giù trae dalle celesti rote
+ Di terrena beltà Diana accesa,
+ E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce._
+
+Page 332, note 506. _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_,
+etc.--La préface de cette première édition (des _Considérations de
+Galilée sur le Tasse_) contient l'historique assez curieux de cet
+écrit. C'est une chose singulière, que la meilleure critique qui ait été
+faite de la _Jérusalem délivrée_ nous ait été conservée par l'admirateur
+le plus enthousiaste du Tasse, l'auteur même de sa Vie, le bon abbé
+_Serassi_. L'édition se fit après sa mort, sur une copie qu'il avait
+tirée de l'original même. Il avait écrit sur sa copie la note suivante:
+«J'ai eu le bonheur de la trouver (cette critique) dans une des
+bibliothèques publiques de Rome, en parcourant un volume de Mélanges.
+Voyant que c'était l'ouvrage de Galilée, que j'avais tant désiré
+d'avoir, je le copiai secrètement, sans rien dire à qui que ce fût de ma
+découverte, parce que cet opuscule n'étant point marqué dans la table,
+personne, jusqu'à présent, excepté moi, ne sait s'il y est, ni où il
+est, et qu'ainsi il ne pourra être publié, si ce n'est par moi, quand
+j'aurai eu le loisir de répondre, comme je le dois, aux accusations
+sophistiques et fausses d'un censeur, qui, dans d'autres matières, s'est
+acquis tant de célébrité.» Mais, dit l'auteur de la préface, il ne
+s'occupa point de ce travail, qui aurait pu donner beaucoup d'exercice à
+son esprit; et je crois qu'il changea d'avis, ayant peut-être découvert
+que la plupart des accusations n'étaient ni aussi sophistiques, ni aussi
+fausses qu'il le dit, et s'étant à la fin aperçu que le censeur qu'il
+lui fallait combattre n'était pas moins profond dans ces matières que
+dans les autres. Il aurait assurément eu tout le temps de répondre à
+Galilée, car il y avait déjà plusieurs années qu'il avait trouvé le
+manuscrit, et il avait plus de loisir qu'il ne lui en eût fallu.
+
+_Viviani_, dans sa lettre écrite au grand-duc de Toscane Léopold, en
+1654, insérée par _Salvini_, dans sa Vie de Galilée, _Fasti consolari_,
+p. 395, nous dit que ce grand homme, doué de la mémoire la plus heureuse
+et passionné pour la poésie, savait par cœur, entre autres auteurs
+latins, une grande partie de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Sénèque,
+et entre autres auteurs italiens, presque tout Pétrarque, toutes les
+_Rime_ du _Berni_, et à peu de chose près, tout le poëme de l'Arioste,
+qui fut toujours son auteur favori, et celui de tous les poëtes qu'il
+louait le plus. «Il avait fait, continue _Viviani_, des observations
+particulières et des parallèles entre ce poëte et le Tasse, sur un grand
+nombre d'endroits. Un de ses amis lui demanda plusieurs fois ce travail
+avec beaucoup d'instances, pendant qu'il était à Pise; je crois que
+c'était Jacques _Mazzoni_. Il le lui donna enfin, et ne put jamais le
+ravoir. Il se plaignait quelquefois, avec chagrin, de cette perte, et
+avouait lui-même qu'il avait fait ce travail avec complaisance et avec
+plaisir.» On ne savait plus, depuis ce temps-là, ce qu'était devenu cet
+écrit, lorsqu'il fut découvert par hasard dans un recueil de Mélanges.
+Mais, par une suite de la fatalité qui y semblait attachée, il fallut
+que celui qui l'y trouva n'approuvât point les opinions de Galilée,
+qu'il eût dessein de défendre le Tasse, et que n'exécutant pas ce
+dessein, il privât le public de ce morceau précieux. Après la mort de
+celui qui l'avait copié, il fut encore long-temps sans tomber dans des
+mains qui pussent en faire un bon usage. Enfin, les manuscrits de l'abbé
+_Serassi_ parvinrent dans celle du duc de _Ceri_; et c'est à ce seigneur
+très-zélé pour le bien des lettres qu'on en doit la publication.
+
+Mais au moment où l'homme de lettres à qui il en avait confié le soin,
+tirait, pour l'impression, une nouvelle copie du manuscrit, il s'aperçut
+qu'il y manquait quatre feuillets, qu'il soupçonne avoir été arrachés
+par quelque zélé _Tassiste_. Ce sont précisément ceux où Galilée, après
+avoir démontré combien l'amour de Tancrède pour Clorinde est mal inventé
+et maladroitement lié à l'action, continuait à faire voir le peu de
+jugement que le Tasse avait mis à ourdir les autres aventures de son
+poëme. On trouve en effet cette fâcheuse lacune, p. 36 de l'édition
+in-12. Pour suppléer en partie à ce défaut, l'éditeur s'étant rappelé
+une lettre sur le même sujet, écrite par Galilée à _Francesco
+Rinuccini_, et qui était déjà imprimée ailleurs, l'a mise à la fin des
+_Considérations_, pour que l'on pût avoir, au moins en abrégé, une idée
+de ce que l'auteur avait dit avec plus d'étendue dans les quatre
+feuillets déchirés. Cependant cette lettre, p. 229 du volume, ne traite
+point du tout le même sujet. Galilée se borne à faire, entre l'Arioste
+et le Tasse, un parallèle dans lequel il donne tout l'avantage au
+premier. Mais ce que cette lettre, qui n'est pas longue, a de
+remarquable, c'est qu'elle est datée du 19 mai 1640. L'auteur n'avait
+que vingt-six ans quand il fit ses _Considérations_, mais il en avait
+soixante-dix quand il écrivit cette lettre; et l'on y voit qu'il n'avait
+point changé de sentiment. Le grand Galilée était absolument du même
+avis dont avait été le jeune professeur de Pise.
+
+Page 502, addition à la note sur l'arrêt du parlement de Paris, relatif
+à la _Jérusalem conquise_ du Tasse.--Mon confrère, M. Bernardi, a lu
+depuis peu à notre classe un Mémoire contenant des _éclaircissements_
+sur cet arrêt et sur le poëme du Tasse qui en fut l'objet. Il m'a permis
+de mettre ici, d'après son Mémoire, le texte de l'arrêt, qui ne se
+trouve que dans des recueils que je n'avais pas sous la main.
+
+_Extrait des registres du parlement de Paris_, du 1er septembre 1595.
+
+«Sur ce que le procureur-général du roi a remontré que depuis peu de
+jours, en la présente année, a été imprimé en cette ville de Paris, un
+livre en vers italiens, intitulé _la Gierusalemme del[828] Torquato
+Tasso_, sur une copie nouvellement venue de Rome, et envoyée par
+l'auteur[829], auquel ont été ajoutés au vingtième livre, fol. 270,
+première page, quelques vers, au nombre de dix-neuf, depuis le 14e.[830]
+vers, pour la première stance, commençant par ces mots, _Sisto_,
+jusqu'au cinquième de la troisième stance, commençant par ces mots,
+_Chiama onde_, qui ne sont aux premières éditions de 1582[831],
+contenant propos contraires à l'autorité du roi et bien du royaume, mais
+à l'avantage des ennemis de cette couronne, et particulièrement des
+paroles diffamatoires contre le défunt roi Henri III et contre le roi
+régnant, pour la proposition des fulminations faites à Rome pendant les
+derniers troubles, et pour persuader qu'il est en la puissance du pape
+de donner le royaume au roi et le roi au royaume, qui sont termes
+préjudiciables à l'état; desquels vers il a fait lecture; requérant
+iceux être rayés et biffés dudit livre, pour être ladite page corrigée
+suivant les exemplaires des premières éditions, avec défense au libraire
+qui les a fait imprimer de les vendre et débiter; et que, à cet effet,
+les exemplaires de ladite nouvelle édition fussent saisis; et enjoint à
+tous ceux qui se trouveront en avoir acheté, de les rapporter pour être
+pareillement réformés à ladite page, et défenses à eux faites de les
+retenir, et ce sur les peines qui y appartiennent, suivant les arrêts
+ci-devant donnés.
+
+«La matière mise en délibération, arrêt dudit jour du
+parlement conforme au réquisitoire.»
+
+ [Note 828: Lisez: _di_.]
+
+ [Note 829: L'imprimeur ne dit pas tout à fait cela; il dit
+ dans son _Avis aux lecteurs_, qu'il imprime ce poëme _sur une
+ nouvelle copie, du tout changée et revue par l'autheur, envoyée de
+ Rome_. C'était sans doute un exemplaire de la _Jérusalem
+ conquise_, qu'il ne regardait que comme une édition corrigée de la
+ première _Jérusalem_.]
+
+ [Note 830: Cela est ainsi dans la copie que je transcris; mais
+ c'est le 4e vers qu'il doit y avoir.]
+
+ [Note 831: Erreur du procureur-général, qui confond la
+ _Jérusalem conquise_ avec la _Jérusalem délivrée_, comme le
+ libraire l'avait probablement fait lui-même.]
+
+FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, Nº 27.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
+
+***** This file should be named 35732-0.txt or 35732-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
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+de France (BnF/Gallica)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire littraire d'Italie (5/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguen
+
+Editor: Pierre-Claude-Franois Daunou
+
+Release Date: March 31, 2011 [EBook #35732]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
+
+
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTRAIRE
+D'ITALIE
+
+Par P. L. GINGUEN,
+DE L'INSTITUT DE FRANCE.
+
+SECONDE DITION,
+REVUE ET CORRIGE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNE DE SON PORTRAIT,
+ET AUGMENTE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.
+
+
+TOME CINQUIME.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-DITEUR,
+PLACE DES VICTOIRES, N 3.
+
+M. DCCC. XXIV.
+
+
+
+
+HISTOIRE LITTRAIRE
+D'ITALIE.
+
+
+
+DEUXIME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Suite de l'pope romanesque; pomes sur d'autres sujets que
+Charlemagne et ses Paladins; pomes tirs des fables grecques; sujets
+purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le
+Courtois de l'Alamanni; Vie de ce pote, ide de son pome._
+
+
+Dgags enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop fconde
+des pomes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'tre effrays,
+si les deux autres que nous avons prcdemment indiques[2], les romans
+de la Table ronde et ceux des Amadis taient aussi fertiles, et si ceux
+qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure
+imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur ct la mme
+abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne
+et de ses pairs avait eu la priorit; elle conserva la prfrence, et
+peu s'en fallut mme que cette prfrence ne ft exclusive. Pour
+procder avec ordre dans ce qui nous reste connatre, commenons par
+les pomes trangers aux Amadis comme la Table ronde, et qui, devant
+moins nous intresser, doivent aussi nous arrter moins.
+
+ [Note 1: Le chapitre prcdent contient lui seul, ou les
+ extraits, ou les simples notices d'environ quarante pomes.]
+
+ [Note 2: Chap. III de cette seconde partie.]
+
+Il faut ranger parmi les pomes romanesques la vieille histoire de _la
+Destruction de Troie_, en vingt chants, imprime ds le quinzime
+sicle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout--fait inconnu, est un certain
+Jacques, fils de Charles, prtre florentin[3]. Les choses y sont prises
+de fort haut avant le sige de Troie, et conduites fort loin aprs. Le
+pome commence par la conqute de la Toison d'or, et redescend
+non-seulement jusqu' la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de Csar
+et la guerre de Jugurtha. Il plat au _Quadrio_ de dire que ce sujet
+n'y est pas mal trait[4]; il l'est peu prs du mme style que
+l'_Ancroja_ et les autres pomes de cette nature dont nous avons
+ci-devant parl[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le
+passage d'un chant l'autre, par la manire dont il finit et dont il
+commence; mais s'il a cette partie des formes du roman pique, il n'a
+aucun des agrments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mmes
+qui n'ont d'autre mrite que de la frapper ou de la surprendre. Les
+vnements y sont lis et amens sans art, et tels peu prs qu'ils se
+succdent dans Dictys de Crte et Dars de Phrygie, puis dans Virgile et
+dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et
+l'histoire sans ce qui instruit.
+
+ [Note 3: _Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino._ Ce nom et
+ cette qualit sont inscrits la fin de son pome; on n'en sait
+ pas davantage. Le titre du pome est: _Il Trojano dove si tratta
+ tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani_, Vinegia,
+ 1491, in-4.; _ibidem_; 1509, in-4., _con figure_; et aprs
+ plusieurs autres ditions, _ibidem_, 1569, in-8., sous le titre
+ de _Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li
+ Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e
+ Verona_, etc.]
+
+ [Note 4: _In versi italiani non malamente questo soggetto fa
+ trattato nel seguente romanzo; il Trojano_, etc., t. VI, p. 475.]
+
+ [Note 5: Chap. IV de cette seconde partie.]
+
+Ce fut encore aux formes du pome romanesque que le laborieux Louis
+_Dolce_[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de rduire le
+mme sujet, qu'il tira de l'_Iliade_ et de l'_nide_ tout entires,
+sous le titre de l'_Achille e l'Enea_[7]. Il divisa cette immense
+matire en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques
+maximes philosophiques renfermes le plus souvent dans une octave, et
+finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas
+toujours le dsir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans
+doute beaucoup meilleur; sa manire est sage, sa narration claire et
+facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].
+
+ [Note 6: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.]
+
+ [Note 7: _L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli
+ tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di_
+ _Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima_,
+ Vinegia, 1572, in-4.]
+
+ [Note 8: Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule
+ _nide_, dans un roman pique beaucoup plus ancien, tir du pome
+ de Virgile, mais dont l'action, la vrit, se continue
+ jusqu'aprs la mort de Csar, et mme, si l'on en croit le titre
+ (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au
+ temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation
+ la manire des romans. Ce n'est point, dit le _Quadrio_, t. VI,
+ p. 476, une traduction de l'_nide_, mais l'_nide_ transforme
+ en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du pome:
+ _Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio
+ Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li
+ gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare
+ imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di
+ gran fama li quali a li d nostri sono stati in Italia, come
+ leggendo chiaramente patrai intendere._ La date de l'dition
+ place la fin est: Bologne, 23 dcembre 1491, in-4.]
+
+L'_Ulisse_[9], dans lequel le mme auteur mit en vingt chants tout le
+sujet de l'_Odysse_, porte moins de ces signes auxquels on reconnat le
+roman pique. Aux dbuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le
+rcit continue simplement comme dans les pomes hroques, et le premier
+chant mme commence sans invocation, sans exposition. Tous les Grecs
+taient retourns dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,
+tous ceux du moins qui avaient chapp la mort et que le fer des
+Troyens n'avait pas moissonns[10]. Mais la fin de tous les chants,
+l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant
+lui-mme, en congdiant son auditoire, et le renvoyant l'autre chant.
+Tlmaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser
+l pour ne pas ajouter d'autre papier cette feuille[11]; le soleil
+vient de se coucher dans l'Ocan, Homre faisant ici une pause, je
+suspendrai aussi mon chant[12]. Tantt c'est: mais pour que la longueur
+de ce rcit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre
+fois[13]; tantt: c'est ce que je vous rserve pour l'autre chant, si
+vous voulez l'entendre[14], et tantt: ce qui arrive ensuite ce baron
+invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est crit dans
+l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu
+homriques sont des disparates d'autant plus tranges, que dans tout le
+cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus srieux du monde.
+
+ [Note 9: _L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea
+ d'Homero e ridotto in ottava rima_, Vinegia, 1573, in-4.]
+
+ [Note 10:
+ _Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie
+ contrade,_ etc.
+ (C. I, st. 1.)]
+
+ [Note 11: Fin du c. I.]
+
+ [Note 12:--du c. III.]
+
+ [Note 13:--du c. IV.]
+
+ [Note 14: Fin du c. V.]
+
+ [Note 15:--du c. VI.]
+
+Dans deux autres grands pomes, qui parurent de son vivant, il traita du
+moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux hros dont les
+aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et
+Primalon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un vritable roman
+pique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les
+publia l'un aprs l'autre, une seule anne d'intervalle[17]. Cette
+facilit parat merveilleuse; mais le merveilleux disparat, quand on
+voit combien le style de ces deux pomes est faible, tranant et peu
+travaill. Ce n'est absolument que de la prose rime; et n'ayant eu
+d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de
+deux romans espagnols, il n'est pas tonnant que dans une langue aussi
+abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de
+temps, une si longue carrire.
+
+ [Note 16: Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.]
+
+ [Note 17: _Palmerino di Oliva_, Venezia, 1561, in-4.;
+ _Primaleone figliuolo del Re Palmerino_, Venezia, 1562, in-4.]
+
+Quant au fond mme de ce double sujet, il n'est pas d'un intrt assez
+vif pour racheter la faiblesse de l'excution. Pigmalion, roi de
+Macdoine, mais roi de la faon du premier auteur de ces romans, eut un
+fils nomm _Florendo_, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un
+empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des
+suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive
+l'enfant dont elle accoucha en secret. Envelopp dans une corbeille, il
+fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint passer
+ayant entendu les cris de cet enfant, en eut piti, le dtacha du
+palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,
+lui donna celui de Palmerin d'Olive, cause de l'arbre et de la
+montagne o il l'avait trouv. Agriane fut ensuite marie avec Tarise,
+roi usurpateur de Hongrie; mais _Florendo_ attaqua ce roi, le tua, et
+reconquit tous ses droits sur sa chre Agriane.
+
+Palmerin, leur fils, avait montr ds sa premire jeunesse un courage
+toute preuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait
+recueilli n'tait point son pre, il tait all chercher les aventures.
+Il mrita d'tre arm chevalier en Macdoine par _Florendo_, son pre,
+qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expditions
+prilleuses et lointaines. Point de chevalier sans une matresse;
+Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,
+princesse trs-belle et trs-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas
+un nom trs-potique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire
+que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres ne point finir.
+Une de ses expditions fut de dlivrer _Florendo_ et Agriane d'une
+prison o ils avaient t jets aprs que _Florendo_ et dtrn et tu
+son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est aprs cet exploit qu'ils
+reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople
+ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec _Florendo_,
+l'empereur d'Allemagne consent aussi donner Polinarde sa fille au
+brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, aprs bien d'autres exploits,
+par succder son pre et son beau-pre, sur le trne de Macdoine et
+sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus
+glorieux empereurs qu'ait eus la Grce, quoiqu'il ne soit pas fait la
+moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.
+
+Son fils Primalon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa
+matresse n'tait pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant
+de beaut qu'en avait eu Polinarde, et Primalon fit pour l'obtenir tout
+ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son
+poux, il gouverna long-temps la Grce sous les ordres de Palmerin son
+pre, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il
+parvint terminer heureusement; et, devenu hritier de son trne, il le
+fut aussi de sa gloire.
+
+Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux pomes, dont les
+embellissements sont, comme l'ordinaire, de grands combats, des
+tournois, des dragons, des gants, des enchantements et des fes. Ils
+mritent peu qu'on s'y arrte; et, soit par les vices du sujet mme,
+soit par la faute du pote, on parle peu de Palmerin et de Primalon, et
+on les lit peut-tre encore moins.
+
+Quoique les sujets de tous ces pomes puissent tre appels imaginaires,
+il en est cependant qui l'on peut plus strictement donner ce nom,
+parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, mme romanesque, mais sur
+des aventures particulires et des histoires d'amour prises dans la vie
+commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de
+Gaspard Visconti, pote lyrique de quelque rputation au quinzime
+sicle[18], que l'on joint ordinairement l'_Unico_, au _Notturno_,
+l'_Altissimo_, pour marquer dans l'histoire de la posie une poque de
+dcadence. Il raconta en huit livres, et en _ottava rima_, les amours de
+Paul Visconti, son parent, avec une belle _Daria_[19], qui n'est connue
+que par ce pome, et par consquent ne l'est gure, attendu qu'on le lit
+peu.
+
+ [Note 18: 1: Il tait de Milan, et en faveur auprs du duc
+ Louis Sforce et de la duchesse Batrix. Ses posies sont
+ intitules; _Rime del magnifico messer Gasparo Visconti_,
+ Mediolani, 1493, in-4.]
+
+ [Note 19: _De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti_, Milano,
+ 1492, in-4.; 1495, _idem._]
+
+On lit un peu davantage, et du moins par curiosit, un autre roman du
+mme genre, dont le titre est _Philogine_; le sujet, les amours d'Adrien
+et de Narcise[20]; l'auteur, _Andrea Bajardo_ ou _Bajardi_. C'tait un
+gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse
+et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices
+chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes
+sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vcut sa cour, et
+fut honor Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.
+
+ [Note 20: Voici le titre entier: _Libro d'arme e d'amore
+ nomato_ PHILOGINE, _nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,
+ delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose
+ e degne: composto per il magnifico cavaliero messer_ ANDREA
+ BAJARDO _da Parma_, etc., Parma, 1508, in-4.--Vinegia,
+ 1530,--_Ibid._, 1547.]
+
+Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la posie. Il avait
+aussi compos en prose un trait de l'oeil, un autre de l'esprit, et un
+roman dont la trompe ou le cor de Roland tait le sujet. Un recueil de
+ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant t lu par une dame qui
+sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il
+compost un traite ou un roman d'amour, o il pt mettre en action les
+sentiments rpandus dans ce recueil de posies. Ce fut pour lui obir,
+qu'il crivit ce pome. Il l'intitula _Philogine_, c'est--dire ami des
+femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premires
+amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, tant l'glise,
+par un beau jour de la Pentecte, y voit Narcise, belle et trs-aimable
+veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour nat entre eux de ce
+premier regard. Les tourments qu'ils ont souffrir, les obstacles
+vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens
+qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa
+matresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent natre
+dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union dsire des
+deux amants, forment toute la matire du pome.
+
+[Note 21: Ils ont t imprims Milan en 1756, par Fr. _Fogliazzi_,
+avec des Mmoires sur la vie de l'auteur.]
+
+Il est divis en deux livres, mais l'imitation du _Roland amoureux_,
+chacun de ces livres est subdivis en chants; le premier en contient
+sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le
+premier, par une invocation Vnus. Il n'y en a qu'une dans Lucrce,
+mais Vnus dut en tre plus contente que des sept invocations de
+_Bajardi_. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,
+comme dans la plupart des autres pomes romanesques, mais par une octave
+entire, o il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la
+reprendra le lendemain. Le style de ce pote est simple et clair, mais
+dpourvu de grce, de force et de coloris.
+
+C'est encore un roman tout imaginaire que _les Amours de Pris et de
+Vienna_, mis en dix chans et en octaves par _Mario Teluccini_, surnomm
+_il Bernia_, qui l'on doit un plus long pome sur _les Folies du neveu
+de Rodomont_[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux
+roman franais, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction
+en prose[23]. On ne peut appeler des pomes, mais simplement des
+Nouvelles en vers l_'Histoire de Gentil et Fidle_[24], quoiqu'elle soit
+d'un littrateur clbre, _Lilio Giraldi Cintio_; et celle d_'Octinel et
+de Julie_[25] dont l'auteur est inconnu; et l_'Histoire lamentable,
+amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisb_[26]; et plus
+forte raison _la Brune et la Blanche_ [27]; et _la Nouvelle de madame
+Isotte de Pise_[28]; et celle de _la prudente Flaminie_[29]; et
+l'_Histoire du jaloux, o l'on raconte les grands tourments et les
+excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans
+cette infortune_[30].
+
+ [Note 22: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre
+ de ce roman-ci est: _Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris
+ e Vienna_, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,
+ in-4.; Venezia, 1577, in-8.]
+
+ [Note 23: Sous le simple titre de _Paris e Vienna_, Venezia,
+ 1549, in-8. Ce mme roman a t remis en vers et en _ottava
+ rima_, dans le sicle suivant, sous le mme titre, par un certain
+ _Angelo Albani_ d'Orvite, Roma, 1626, in-12.]
+
+ [Note 24: _La leggiadra istoria di Zentile e Fedele_, sans nom
+ de lieu et sans date, mais imprim, selon toute apparence
+ Venise, vers la fin du quinzime sicle.]
+
+ [Note 25: _Incomincia la historia di Octinello et Julia, in
+ ottava rima_, in-4., sans nom de lieu et sans date, mais du
+ commencement du seizime sicle.]
+
+ [Note 26: _Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y
+ antichissima, et esemplare_, Milano, sans date, in-4.]
+
+ [Note 27: _La Bruna e la Bianca_, in-8., sans date et sans
+ nom de ville, mais imprim Sienne.]
+
+ [Note 28: _Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si
+ comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba
+ moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole_,
+ Treviso, in-4., sans date.]
+
+ [Note 29: _Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo
+ Caggio, Palermitano_, Venezia, 1551, in-8.]
+
+ [Note 30: _Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi
+ affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli
+ infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti_,
+ etc., _Firenze Pistoja_, in-4., sans date.]
+
+Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur
+deux vritables romans piques, recommandables par le nom et la
+rputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont
+peu prs les seuls qu'aient fournis l'Italie deux branches de romans
+qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en
+France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.
+
+Les deux principaux sujets tirs de la Table ronde, Lancelot du Lac et
+Tristan le Lonois, furent connus de trs-bonne heure en Italie par des
+traductions en prose de nos vieux romans franais. Mais ces deux fables
+intressantes n'y inspirrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises
+qu'assez tard et trs-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et
+de la belle Genvre, dj clbres au temps du Dante, comme on le voit
+dans son admirable pisode de _Francesca da Rimini_, ne reurent les
+honneurs du roman pique _in ottava rima_[31], que d'un _Niccol
+Agostini_, qui n'est pas le mme que le mauvais continuateur du
+_Bojardo_, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais
+petit pome anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la
+belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un vritable pote qui traita cette
+chevalerie de la Table ronde, quand l'_Alamanni_, rfugi en France,
+composa son _Girone il Cortese_ d'aprs un vieux roman, clbre dans
+notre ancienne littrature.
+
+ [Note 31: _Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel
+ quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di
+ tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due_,
+ Venezia, 1531, in-4., _libro terzo ed ultimo_, etc., Venezia,
+ 1526, in-4., _configure_. _Agostini_ ne put pas terminer ce
+ troisime livre, et ce fut _Marco Guazzo_ qui l'acheva. Un
+ meilleur pote, _Erasmo di Valvasone_, dont nous verrons un fort
+ bon pome sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce
+ roman; mais, quelle que ft la cause de cette interruption, il
+ s'arrta au quatrime chant, et cet ouvrage est rest imparfait.
+ Il est intitul: _I quattro primi canti del Lancilotto_, Venezia,
+ 1580, in-4.]
+
+ [Note 32: _Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta_,
+ in-4., sans nom de lieu et sans date.]
+
+_Luigi Alamanni_ tait n Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne
+famille noble[33]. Il fit ses tudes dans l'universit de sa patrie, et
+eut pour matre le savant _Cattani da Diacetto_. Ses progrs furent
+au-dessus de son ge. A peine sorti du collge, il fut admis de
+savantes runions qui se formaient dans les jardins de _Bernardo
+Ruccellaj_, reste de cette ancienne acadmie platonicienne qui avait
+fleuri sous les auspices de Laurent de Mdicis. Il y acquit l'amiti de
+la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin
+qu'il regarda toujours comme son matre. Mari ds l'ge de vingt-un
+ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientt troubl. Le cardinal
+Jules de Mdicis gouvernait alors la rpublique de Florence. Le pre de
+_Luigi_ tait trs-attach au parti des Mdicis, et le jeune pote tait
+lui-mme en faveur auprs du cardinal; un dsagrment qu'il prouva
+changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation o Florence
+tait alors, le cardinal avait dfendu le port d'armes, sous peine d'une
+assez forte amende. L'_Alamanni_ fut pris en contravention pendant la
+nuit, et oblig de payer l'amende, quelques rclamations qu'il pt
+faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mcontents,
+et lorsqu' la mort de Lon X, il se forma une conjuration pour secouer
+le joug des Mdicis[35], il y entra des premiers.
+
+ [Note 33: Son pre, _Pietro di Francesco Alamanni_, et sa
+ mre, _Ginevra Paganelli_, eurent cinq autres fils.]
+
+ [Note 34: En 1516.]
+
+ [Note 35: Voyez _Varchi_, _Segni_, _Nerli_, et tous les
+ historiens de Florence.]
+
+Le mauvais succs de cette entreprise le fora de s'enfuir
+prcipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc
+d'Urbin, et ensuite Venise, o il reut le meilleur accueil dans la
+maison de _Carlo Capello_, snateur, ami des lettres et qui les
+cultivait lui-mme. Condamn comme rebelle une amende de 500 florins
+d'or, ses craintes se portrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules
+devenu pape sous le nom de Clment VII[37]; et ne se trouvant pas en
+sret Venise, il voulut se retirer en France, avec _Zanobi
+Buondelmonte_ son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent
+arrts Brescia, et mis en prison la demande du pape; mais _Capello_
+l'ayant appris, employa si bien son crdit et les moyens que lui donnait
+sa fortune, qu'il parvint les faire chapper.
+
+ [Note 36: Mai 1522.]
+
+ [Note 37: En 1523.]
+
+Alors l'_Alamanni_ commena une vie errante. Accueilli en France avec
+distinction par Franois Ier., il eut part aux bonnes grces et aux
+libralits de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa
+patrie; tant en mer aux environs de l'le d'Elbe, il fut attaqu d'une
+maladie dont il fut sur le point de mourir. Il tait Lyon au
+commencement de l'anne suivante. Il alla ensuite Gnes[38], o il
+demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.
+L'arme de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape tait assig
+dans le chteau Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Mdicis et
+rappela ses citoyens exils. L'_Alamanni_ rentr dans ses foyers, ne
+songea d'abord qu' se livrer son got pour la posie; mais dans les
+orages politiques qui peut se flatter de n'tre pas arrach de
+paisibles tudes? Dans une assemble des principaux citoyens, o l'on
+examinait si Florence devait rester ligue avec le roi de France contre
+l'empereur, ou tcher de se rconcilier avec le pape et de renouveler
+avec l'empereur les anciens traits, l'_Alamanni_ fut appel, malgr sa
+jeunesse, et quoiqu'il n'et aucun emploi public. Frapp des dangers que
+courait sa patrie en restant attache la France, dont les affaires
+n'avaient jamais pu se rtablir depuis la bataille de Pavie, il soutint
+l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_
+rapporte au cinquime livre de son histoire.
+
+ [Note 38: En 1526.]
+
+ [Note 39: En 1527.]
+
+Rien de plus intressant que le portrait du jeune pote trac par ce
+grave historien. Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa
+maison, outre la grande rputation que ses tudes, ses travaux assidus,
+et principalement ses posies en langue toscane lui donnaient dj dans
+les lettres, avait un extrieur trs-agrable, un caractre plein de
+douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la libert. Aprs qu'on
+eut dlibr quelque temps, et ouvert diffrents avis selon la diversit
+des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur
+cette affaire et sur ce qu'exigeait en gnral le salut de la
+rpublique, il se leva en rougissant, se dcouvrit avec respect[40], et
+tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixs
+sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait
+aussi faible que son esprit tait distingu), mais avec beaucoup de
+grce.
+
+ [Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa
+ reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins
+ portaient encore le capuce au seizime sicle.]
+
+Ce discours, trs-long dans _Varchi_, parat, comme ceux de Tite-Live,
+appartenir plus l'historien qu'au personnage: mais si toutes les
+paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu
+quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emport, on rpandit le
+bruit qu'il avait parl en faveur des Mdicis ses ennemis, contre le roi
+de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il
+sjourna moins Florence, et fit Gnes de frquents voyages. Il y
+tait en 1527, lorsqu'une arme franaise et vnitienne s'tant
+approche de Livourne; il fut nomm commissaire gnral pour le logement
+et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il
+remplit avec beaucoup de zle. Peu de temps aprs, Florence ayant arm
+tous ceux de ses citoyens qui taient entre dix-huit et trente-six ans,
+l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour
+engager les Florentins traiter avec l'empereur. Il y tait excit par
+le clbre Andr Doria; le librateur de Gnes, qui avait conu pour
+lui beaucoup d'amiti; mais le parti franais tant toujours le plus
+nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit
+inutilement plusieurs fois de Florence Gnes et de Gnes Florence.
+Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galres; il y conduisit
+l'_Alamanni_, qui ne tarda pas tre instruit de ce qui se tramait
+entre le pape et l'empereur contre la libert de Florence. Il expdia
+aussitt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;
+mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gr de ce
+service.
+
+Cependant Charles-Quint s'tant rendu Gnes avec la flotte de Doria,
+les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommrent quatre
+ambassadeurs pour se rendre auprs de lui, et chargrent l'_Alamanni_
+d'en prvenir l'empereur et de le disposer les recevoir. Ces
+ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence
+tait dcid. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le
+sige, les assigs, rduits aux dernires extrmits, furent enfin
+obligs de se rendre[41], et de recevoir pour matre Alexandre de
+Mdicis. Les principaux du parti populaire furent condamns, les uns
+la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exil en Provence;
+mais bientt aprs, sous prtexte qu'il observait mal son ban, on lui
+fit son procs comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans
+sa patrie, il rsolut de se fixer en France. Il trouva dans Franois
+Ier un gnreux protecteur. Ce roi, dont la vritable gloire est
+d'avoir t pour nous le restaurateur des lettres, donna au pote
+florentin des emplois lucratifs, le dcora du cordon de Saint-Michel,
+lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs
+ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le
+recueil de ses posies toscanes[42], qu'il ddia au roi. Il lui ddia de
+mme son beau pome didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer
+environ quatorze ans aprs[43].
+
+ [Note 41: Aot 1530.]
+
+ [Note 42: Lyon 1532.]
+
+ [Note 43: Paris, 1546.]
+
+Malgr les avantages dont il jouissait en France, il dsira revoir
+l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape
+Clment VII n'tant plus, il espra, mais en vain, la fin de son exil.
+Il resta plus d'un an Rome, se rendit ensuite Naples; puis revenant
+sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant la vue du
+territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau
+sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aime, il se sentit
+profondment mu. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrtrent quelque temps.
+De l il revint en France, o la faveur de Franois Ier l'attendait.
+Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur Charles-Quint en Espagne,
+aprs la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une
+circonstance particulire rendait ce choix singulier, et produisit une
+scne assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps
+auparavant, l'_Alamanni_ avait adress Franois Ier un dialogue
+allgorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel
+le coq, emblme du roi de France, appelait l'aigle, qui dsignait
+l'empereur,
+
+ _Aquila grifagna
+ Che per pi divorar due becchi porta,_
+
+oiseau de proie, qui porte deux becs pour dvorer davantage. Charles
+connaissait ces vers. Dans l'audience o l'_Alamanni_ lui fut prsent,
+au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'loge de l'empereur,
+en orateur ou mme en pote. Il commena par le mot _Aquila_ plusieurs
+de ses priodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait cout avec
+beaucoup d'attention et l'oeil continuellement fix sur lui, se contenta
+de rpondre:
+
+ _Aquila grifagna
+ Che per pi divorar due becchi porta._
+
+ [Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les OEuvres de
+ l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitul: _Rime diverse di_
+ _molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8., l. II, p.
+ 49. Il commence par ces deux vers:
+
+ _Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,
+ Donna gentil, sovra le tosche rive._
+
+ Et finit par ce tercet:
+
+ _Quinci dico fra me: pur giunto io sono
+ Dopo due lustri almen tra miei vicini
+ A toccar il terren che troppo omai._]
+
+ [Note 45: En 1544.]
+
+Tout autre en aurait peut-tre t troubl; mais l'_Alamanni_ reprit
+sur-le-champ d'un air grave: Puisque ces vers sont parvenus jusqu' V.
+M., je lui dclare que je les ai faits, mais en pote qui la fiction
+appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, qui le mensonge
+n'est jamais permis. Il me le serait moins qu' tout autre, puisque je
+suis envoy par un roi dont la sincrit est connue, un monarque aussi
+sincre que l'est V. M. J'crivais alors en jeune homme; aujourd'hui je
+parle en homme mr. J'tais indign de me voir chass de ma patrie par
+le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute
+passion et persuad que V. M. n'autorise aucune injustice. Cette
+rponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup l'empereur. Il se
+leva, mit une main sur l'paule de l'ambassadeur, et lui dit: Vous
+n'avez point vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouv un
+protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout
+pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre
+d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mrite que
+vous. Ds ce moment l'_Alamanni_ fut trait avec la plus grande
+distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au
+nom du roi, il partit combl d'honneurs et de prsents.
+
+ [Note 46: C'tait alors le jeune Cosme de Mdicis qui avait
+ succd au duc Alexandre, assassin par _Lorenzino_.]
+
+Franois Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de
+bienveillance que lui pour notre pote. Il l'engagea terminer son
+pome de _Girone il Cortese_, dont Franois Ier lui avait donn le
+sujet. L'_Alamanni_ publia ce pome l'anne suivante, et le ddia au
+nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son pre, dans
+plusieurs ngociations. Il l'envoya Gnes[47], pour engager cette
+rpublique dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse
+du ngociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu russir. Il ne
+devait plus revoir sa chre Italie. Cinq ans aprs, il tait Amboise
+avec la cour, lorsqu'il fut attaqu d'une dyssenterie dont il mourut,
+g de soixante ans et demi[48].
+
+ [Note 47: En 1551.]
+
+ [Note 48: 18 avril 1556.]
+
+Il avait t mari deux fois. Baptiste, l'an de deux fils qu'il avait
+eus de sa premire femme, fit fortune dans l'tat ecclsiastique. Il fut
+abb de Belleville, vque de Bazas, et ensuite de Mcon. Le second,
+nomm Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des
+gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les diffrentes
+branches de cette famille qui ont exist, et qui existent mme encore,
+en France et jusqu'en Pologne[49].
+
+ [Note 49: Voyez l'Histoire gnalogique des familles de
+ Toscane, par le P. _Gamurrini_.]
+
+Quoique mari et pre de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer
+plusieurs femmes, peut-tre seulement pour en faire le sujet de ses
+vers; car il arrive souvent que les potes placent dans leur imagination
+une matresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modle. On
+voit dans ses _rime_, ou posies lyriques, une Cinthie et une Flore tout
+ la fois. Pendant son sjour en Provence, il ne trouva point de beaut
+capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui
+ne sont pas flatteuses pour les manires et pour l'esprit des
+Provenales de ce temps-l. Une seule fit sur lui quelque impression, et
+lui donna des esprances; mais il s'aperut bientt qu'elle se jouait de
+lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les
+fers de quelques beauts italiennes.
+
+Il porta surtout ceux d'une belle Gnoise, qu'il dsigne souvent sous
+le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom
+tait _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle tait pour quelque chose
+dans les frquents voyages qu'il fit Gnes, depuis les premiers
+dgots politiques qu'il avait prouvs Florence. Il aima encore une
+certaine _Batrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-tre pour avoir
+un rapport avec Dante, comme il s'tait flicit d'en avoir un avec
+Ptrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprs de la Sorgue et
+de Vaucluse. Au reste il ne parat pas que toutes ces passions aient
+rien cot aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus
+pour croire qu'elles ne furent que potiques, et qu'elles ne lui
+cotrent lui-mme que des vers.
+
+L'_Alamanni_ est un des potes qui font le plus d'honneur l'Italie, et
+auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un
+asyle. Son titre de gloire le plus solide est le pome de
+l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en
+serons la posie didactique. Ses posies diverses contiennent des
+lgies, des glogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves
+ou petits pomes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle,
+etc. Ce recueil[50], imprim Florence presque en mme temps qu'il le
+fut Lyon, fut brl publiquement Rome, par ordre de Clment VII,
+sans doute pour quelques traits amers rpandus dans les satires, mais
+surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'tant
+avis de le mettre en vente, fut condamn par le duc Alexandre une
+amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre
+exemplaires, n'en fut pas quitte moins de 200 cus. Les traits
+satiriques contre Rome et contre Florence taient accompagns de
+quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins
+ressembl Alexandre, s'il et t capable de les pardonner.
+
+ [Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8.;
+ _tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut rimprim
+ Florence la mme anne 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,
+ Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8.]
+
+L'_Alamanni_ laissa de plus une comdie intitule _Flora_, des sonnets
+et d'autres pices de vers pars dans diffrents recueils, des
+pigrammes, et le pome hroque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les
+dernires annes de sa vie, et qui ne fut imprim qu'aprs sa mort. On
+voit dans tous ses ouvrages une grande puret de style, de l'lgance,
+et une extrme facilit, mais qui manque souvent de concision et de
+force. Il crivait rapidement, il improvisait mme dans l'occasion, sur
+toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui
+aient t de vritables potes. Il employa tout au plus deux ans
+composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de
+mille douze cents vers et quelquefois davantage[51].
+
+ [Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al
+ christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in
+ Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4.,
+ Venezia, 1549, in-4., etc.]
+
+Ce pome est conduit avec art; l'ordonnance en est plus rgulire que
+celle des romans piques ne l'est ordinairement. Le pote n'y parle
+point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutt
+des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rtabli[52]; point
+d'adieux au lecteur la fin, point de digressions. Le fil des
+vnements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les
+aventures. Ce serait enfin un pome pique rgulier, si la nature mme
+de l'action et des incidents n'tait pas toute romanesque.
+
+Dans son ptre ddicatoire Henri II; date de Fontainebleau, la plus
+longue qu'aucun pote pique italien ait mise au devant d'un pome[53],
+l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi ft plus en tat de goter les
+beauts et d'apprcier l'utilit du sien, fait toute l'histoire d'Artus,
+roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en
+fait connatre les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son
+hros. Il rapporte mme tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le
+code de la courtoisie chevaleresque en tte du rcit des actions du plus
+courtois de tous les chevaliers.
+
+ [Note 52: Dans les ditions postrieures, on lit chaque
+ division du pome, _canto_ 1, _canto_ 2, etc.; mais dans celle
+ de Paris, qui est la premire et faite sous les yeux de l'auteur,
+ _libro_ 1, _libro_ 2, etc.]
+
+ [Note 53: Elle remplit treize pages in-4 dans l'dition de
+ Paris.]
+
+La fable de _Giron_, surnomm _le Courtois_, n'est pas une des moins
+intressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier tait fils d'un
+autre _Giron_, nomm _le Vieux_, qui avait eu des droits la couronne
+de France, mais qui l'avait laisse usurper par Pharamond. Le jeune
+chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui
+lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nomm Danan
+le Roux, seigneur du chteau de Maloanc[54], il inspira des sentiments
+trs-tendres la femme du chevalier, qui tait la plus belle personne
+de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait deux reprises
+les dclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler
+aux lois du devoir et rester fidle l'amiti. Mais cette fermet eut
+un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danan remportrent le
+prix, la dame de Maloanc parut avec un clat extraordinaire, et lit sur
+le coeur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Aprs ce
+tournoi, elle retournait son chteau avec les dames et les demoiselles
+de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus
+fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond
+sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.
+Giron qui a tout vu, tout laiss faire, pour avoir une plus belle
+occasion d'exercer Son courage, dfie le ravisseur, le combat, le
+terrasse, et dlivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux
+seuls, dans un bois pais, au bord d'une claire fontaine. Aprs un
+silence trs-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le
+coeur de la dame est toujours le mme: celui de Giron sent natre tout le
+feu des dsirs. On voit ce qui serait arriv, si la lance du chevalier,
+suspendue un arbre, n'et tomb sur son pe, qui tait auprs de lui,
+et si l'pe n'et tomb dans la fontaine.
+
+ [Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis
+ dans presque tout son pome _Maloalto_, qu'il faudrait traduire
+ _Malehauly_; vers la fin cependant il a crit plusieurs fois
+ _Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]
+
+ [Note 55: Lib. V.]
+
+Cette pe lui tait trs-chre. Il la tenait du grand chevalier Hector
+le Brun qui avait t son matre dans le mtier des armes, et qui la lui
+avait donne en mourant. Ces mots taient gravs sur la lame: _Loyaut
+passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son pe,
+Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'normit
+de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accs de dsespoir;
+il veut se tuer avec cette pe, et se la passe du premier coup
+travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence
+dfaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprs de lui
+fondant en larmes.
+
+ [Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman franais.
+ L'_Alamanni_ a mis en deux vers:
+
+ _Lealt reca honor, vittoria e fama,
+ Falsitade honta e duol dona a ciascuno._
+
+ Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux
+ style:
+
+ De loyaut nat les, victoire, honneur;
+ De fausset rien que honte et douleur.
+
+ Mais l'ancienne devise vaut mieux.]
+
+Un tiers bien incommode survient; c'est Danan, Il a t successivement
+instruit de tout ce qui s'est pass; mais un mchant et malveillant
+tmoin de la dernire scne l'a dnature en la lui racontant. Il croit
+donc que son infidle ami et son infidle pouse lui ont fait le dernier
+outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqu Giron
+et l'a bless mort. Il arrive auprs d'eux; ce qu'il voit est d'accord
+avec ce qu'on lui a dit.
+
+Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son
+esprit pour l'tre plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun
+des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux
+protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point t
+commis. La sincrit, la tendresse mme de leurs dclarations commence
+persuader Danan. Leur dnonciateur, qui l'avait t par jalousie et par
+vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danan
+l'aperoit, court lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lchet.
+Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir son ami
+d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur;
+il fait transporter Giron Maloanc, lui fait donner tous les secours de
+l'art et lui rend tous les soins de l'amiti. Sa femme, dont la raison
+est tout fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas
+devenu moins sage qu'elle;
+
+ Et sans honteux dsirs, en tout bien tout honneur,
+ Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].
+
+ [Note 57:
+
+ _E con pi honesta voglia e miglior core Hebbe_
+ _Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]
+
+Il est vrai qu'il avait une autre matresse que cette aventure lui avait
+fait oublier. C'tait la plus belle personne du monde et la plus tendre;
+il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rtabli, il prie son ami
+Danan de l'aller chercher, et de la conduire auprs de lui. Danan s'en
+charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si
+belle qu'il en devient amoureux. Il la mne dans un chteau voisin et
+s'y enferme avec elle. Il l'entrane ensuite par force vers des lieux
+plus loigns, marchant de nuit par des chemins dtourns, et fuyant
+tous les regards. Giron; instruit de cette dloyaut, sort du chteau de
+Maloanc ds qu'il peut porter ses armes, et se met la recherche de son
+perfide ami[58]. Arrt et souvent dtourn par un grand nombre
+d'aventures, o il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de
+valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danan et se
+met toujours sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de
+reproches et le dfie au combat[59]. Ce combat est long et terrible,
+plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danan est renvers et mis
+hors d'tat de se dfendre. Giron, prt lui donner la mort, est retenu
+par son ancienne amiti. Il envoie chercher du secours un monastre
+voisin; on y transporte son ami bless, qu'il accompagne tristement.
+
+ [Note 58: L. IX, st. 1.]
+
+ [Note 59: L. XVII.]
+
+Peu de jours aprs, tandis qu'il parcourt les environs du monastre, un
+horrible gant y pntre; enlve Danan du lit o le retenaient ses
+blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le
+monstre, dlivre son ami, le remet entre les mains du bon abb de ce
+couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutt sa demoiselle,
+que Danan lui a rendue, et que malgr tous ses efforts il n'avait pu
+rendre infidle. Giron tombe avec elle dans les piges d'un sclrat,
+qui, peu de temps auparavant, il avait sauv la vie, et qui les destine
+ une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachs avec
+de forts liens, sont exposs dans un bois pour y mourir de froid et de
+faim. Un chevalier survient, attaque le sclrat et ceux de sa suite,
+dlivre Giron et sa matresse, qui reconnaissent en lui Danan[60]. Les
+deux amis, rconcilis par des services mutuels, voudraient ne se plus
+sparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, o l'honneur lui
+prescrit d'agir seul; il dpose, auprs d'une bonne et sage dame, sa
+belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.
+Danan et lui s'embrassent. Ils taient prts se quitter, quand Danan
+demande en grce son ami de se prsenter le premier l'aventure
+prilleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au mchant Nabon le
+Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des
+Gaules, le roi Lac de Grce, Meliadus de Lonois, le roi d'Estrangor, et
+d'autres chevaliers qu'il avait attirs dans ses piges, et qu'il
+retenait en prison. Giron ne peut rsister aux prires de son ami,
+fondes sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danan qui
+va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].
+
+ [Note 60: L. XX.]
+
+ [Note 61: L. XXI.]
+
+Chemin faisant, il trouve une aventure trs-belle et trs-merveilleuse
+qu'il met fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrtent
+peu, et il revient Maloanc, o il tait convenu qu'il attendrait
+Danan. Il trouve la dame du chteau toute occupe de son mari, dont
+l'absence l'inquite. De tristes prsages lui font craindre sa perte.
+Giron cherche la rassurer; mais il commence craindre lui-mme, et,
+aprs deux jours de repos, il part, trs-empress d'apprendre des
+nouvelles de son ami[63]. Danan tait arriv au chteau de Nabon le
+Noir; il avait livr un terrible combat, dont l'issue tait malheureuse.
+Son adversaire et lui, blesss tous deux, et presque sans mouvement,
+avaient t transports au chteau, o il devait rester prisonnier.
+Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que
+c'est lui mme, et lui seul qu'il dfie. Nabon, que le nom de Giron
+effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;
+mais en sa qualit de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui
+piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne
+pourtant un conseil plus conforme sa perverse nature, c'est d'opposer
+la ruse la force et la valeur. Le premier jour, il fait sortir
+contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout
+la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en
+renverse un second, un troisime, les culbute les uns dans les autres,
+les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler
+ haute voix et de dfier leur matre.
+
+ [Note 62: _Ibid._]
+
+ [Note 63: L. XXII.]
+
+ [Note 64:
+
+ _Ma come spesso avviene a i gran signori_
+ _Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,_
+ _Molti havea intorno degli adulatori,_
+ etc. (st. 98.)]
+
+Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame trs-belle, mais
+trs-perfide, qui va ds le matin se prsenter lui avec tous ses
+charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche
+doucement le rle qu'elle joue auprs de lui, la force d'en rougir, et
+la renvoie toute honteuse dans le chteau[65]. Une ruse d'un genre tout
+diffrent russit mieux; devant la porte du chteau taient des caves
+profondes; pendant la nuit, on enlve les votes et la terre qui les
+couvre; on met, la place, des pices de bois trs-faibles, ou de longs
+btons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail
+ne parat pas. Le lendemain, Giron se prsente sous les armes; Nabon
+sort cheval de son chteau et le dfie de loin. Giron court lui la
+lance en arrt, et, parvenu l'endroit o est le pige, y tombe avec
+son cheval, qui meurt de cette chute. Le hros est aussitt entour de
+lances et d'pes diriges contre lui, saisi, li, charg de chanes.
+C'est une dernire preuve pour son courage et pour son grand caractre.
+Il la soutient sans se dmentir. La dame perfide, qu'il avait fait
+rougir, mais qu'il n'avait pas corrige, vient l'insulter dans les fers.
+Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon
+sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchan, ma
+pense est plus que jamais libre et entire. Quoi qu'il arrive de moi,
+il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irrconciliable
+ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur cda jamais ni par
+esprance ni par crainte, qui jamais, ft-il sans lance et sans pe, ne
+fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par
+une trahison semblable celle dont on use en ce moment contre moi.
+Nabon vient aussi le braver; Giron lui rpond de mme; il se tait
+ensuite, et n'exprime plus son mpris que par ses regards.
+
+ [Note 65: L. XXIII.]
+
+ [Note 66:
+
+ _Risponde, O donna ria, morto prigione
+ Non cangerei mia sorte al tuo Nabone._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _E s'el corpo legato, il mio pensiero
+ Resta ancor pi che mai libero e' ntero.
+ Sia di me quel che vuol, che pur mi basta
+ Di restar quel Giron che sempre fui,
+ Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,
+ Ne per speme o timor s'arrende a lui;_ etc.
+
+ (L. XXIII, st. 32 et suiv.)]
+
+Mais le lche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point
+que, croyant dsormais la Table ronde renverse et la chevalerie
+dtruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se
+reconnatre son vassal. Artus, quoique tent de punir ce trait de
+dmence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,
+dissimule et feint d'envoyer son tour des ambassadeurs pour ngocier.
+Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,
+Seguran et Palamde. Il les charge secrtement, non de traiter avec
+Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'lever contre la
+sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles
+arrivent au chteau de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait
+perdre la tte. Selon l'usage des plus grands rois, dit le pote, qui
+pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reoivent
+que de choses agrables, de ftes, de chasse, de danses et de concerts,
+et ne songent qu' taler leur richesse et leur puissance, pour inspirer
+plus de respect et plus de crainte, il reoit les chevaliers d'Artus
+avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.
+
+ [Note 67: L. XXIV.]
+
+Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la
+Table ronde tiennent leurs boucliers voils et leurs devises caches.
+Invits combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude
+et d'assurance; mais ils se sont partag les rles, se tiennent prts,
+et au signal donn, fondent la fois sur Nabon le Noir, sur ses
+courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne
+rsiste; tous sont vaincus, renverss, mis en pices ou en fuite; les
+prisons sont ouvertes; les fers briss, les chevaliers se reconnaissent,
+s'embrassent et retournent la cour d'Artus, triomphants et plus
+satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trsors du monde entier,
+
+ Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,
+ Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].
+
+ [Note 68:
+ _Lieti assai pi che se del mondo intero
+ Portassero i tesori in grembo accolti,
+ Poi ch' han salvato e tratto di prigione
+ Il cortese invitissimo Girone._
+
+ Ce sont les derniers vers du pome.]
+
+Dans l'ptre ddicatoire de ce pome, tir d'un vieux roman franais,
+l'_Alamanni_ avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
+Le plus considrable est au dnoment. Dans le roman, Danan est en
+prison d'un ct, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y tait avec
+sa matresse; la pauvre demoiselle tait grosse; elle meurt en
+accouchant. Elle meurt, dit le romancier franais, parce qu'elle
+n'avait ame qui lui aidast supporter sa douleur. L'_Alamanni_ a donn
+avec assez d'art un dnoment cette action qui, comme on voit, n'en a
+point. Au lieu de jeter son hros dans la premire prison venue, chez un
+chevalier discourtois, qui n'a point encore figur dans le pome, il le
+fait tomber dans les piges de Nabon le Noir, qu'on y a dj vu
+paratre, et il tire de l'orgueil mme et de la mchancet de ce Nabon
+une fin dont le merveilleux est analogue celui qui rgne dans tout
+l'ouvrage.
+
+Ce merveilleux ne consiste gure qu'en des exploits de chevalerie qui
+passent toute croyance, mais sans ferie, proprement dite, sans
+intervention d'aucune fe bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
+des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
+enchantements, sans voir agir ou paratre aucun enchanteur. Le hros se
+monstre, d'un bout l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
+ses discours. Il tient, en quelque sorte, tous venants, cole de
+courtoisie; il en fait un cours complet. La gnrosit la plus noble
+respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, tout moment et
+tout propos, des maximes leves qui feraient bien regretter la
+chevalerie errante, si chacun n'tait pas libre de les professer dans
+son coeur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tte et la
+lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
+par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mmes
+qu'on admire. En un mot, _Giron le Courtois_ est un pome fort noble,
+fort raisonnable et gnralement bien crit, mais froid et par
+consquent un peu ennuyeux; peut-tre par cela mme que l'auteur y a mis
+trop d'ordre et de raison; peut-tre pourrait-on dire des pomes
+romanesques, ce que Trence dit de l'amour: Vouloir soumettre la
+raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
+extravaguer avec sagesse[69].
+
+ [Note 69:
+
+ _. . . . . . . . . Incerta hc si postules
+ Ratione cert facere, nihilo plus agas
+ Quam si des operam ut cum ratione insanias._
+
+ (TER., _Eunuch._, act. I, sc. 1.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_Fin de l'pope romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
+Analyse de son pome d'Amadis; dernires observations sur ce genre de
+posie._
+
+
+Il me reste parler d'un pome plus intressant, dont l'auteur, soit
+qu'on le considre comme homme, ou comme pote, joue un rle important
+dans la littrature italienne; c'est l'_Amadis_ de _Bernardo Tasso_,
+pre du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
+d'avoir produit et lev dans son sein l'auteur de la _Jrusalem
+dlivre_; mais son renom potique en a souffert. La gloire du fils a
+clips celle du pre, et si _Bernardo_ n'et pas eu de fils, c'est lui
+qui, dans la postrit, se serait appel le Tasse. Je le nommerai le
+plus souvent ainsi dans cette notice, o ce nom ne peut faire quivoque,
+quoiqu'il dsigne communment l'auteur de la _Jrusalem_, et non pas
+celui d'_Amadis_.
+
+_Bernardo Tasso_[70] naquit Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
+_Tasso_ et de Catherine _de' Tassi_ tous les deux issus de deux branches
+de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annona
+ds sa premire enfance engagrent son pre ne rien ngliger pour son
+instruction. Il lui donna pour matre Jean-Baptiste _Pio_, de Bologne,
+grammairien clbre, qui enseignait alors publiquement Bergame les
+lettres latines. Mais cette premire ducation fut interrompue par la
+mort prmature du pre et de la mre, qui laissrent leur fils des
+affaires embarrasses, trs-peu de fortune, et deux jeunes soeurs
+pourvoir. Heureusement le chevalier _Domenico Tasso_, leur oncle[72], se
+chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaa
+l'autre dans un couvent o elle fit ses voeux; l'vque de Recanati[73],
+frre du chevalier Dominique, prit soin du jeune _Tasso_, et l'entretint
+ ses frais dans un collge, o il continua ses tudes. Il fit de grands
+progrs dans le latin et dans le grec, et commena bientt cultiver
+avec un gal succs la posie et l'loquence italiennes. Il composa des
+pices de vers o l'on distinguait dj cette douceur de style et cette
+fcondit de sentiments et de penses qui lui est propre. Sa rputation
+naissante s'tendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
+non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
+princes.
+
+ [Note 70: Cette Notice est tire principalement de la Vie de
+ _Bernardo Tasso_, que l'abb _Serassi_ a mise au-devant de ses
+ _Rime_, dans l'dition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
+ premier livre de la Vie de _Torquato Tasso_, par le mme auteur,
+ o il a rectifi quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
+ la premire.]
+
+ [Note 71: On a dbit des fables sur la famille des _Tassi_.
+ On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
+ _Torriani_, anciens seigneurs de Milan; le marquis _Manso_
+ lui-mme, dans sa Vie du Tasse, a adopt cette erreur. _Serassi_,
+ mieux instruit par un arbre gnalogique trs-exact, a rtabli la
+ vrit. _Omodeo Tasso_, premire tige de cet arbre dress dans le
+ dernier sicle, florissait dans le treizime (en 1290). Sa gloire
+ et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
+ renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes rgles,
+ abolie et oublie pendant les sicles de barbarie. C'est ce qui,
+ dans la suite, en fit obtenir ses descendants l'intendance
+ gnrale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
+ place devint titulaire et hrditaire dans la famille sous
+ Charles-Quint; et c'est d'un _Lionardo Tasso_ de Bergame,
+ petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand gnralat des
+ postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
+ _Taxis_. _Lionardo_ avait deux frres; ils formrent trois
+ branches, qui s'illustrrent, sous Philippe II, dans les
+ ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignits
+ ecclsiastiques, en diffrentes parties de l'empire, tandis que la
+ premire de toutes restait Bergame, et y vivait avec splendeur.
+ _Agostino Tasso_, chef de cette branche, fut gnral des postes
+ pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
+ petit-fils Gabriel sous Lon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
+ pre de _Bernardo_, laissa deux fils, dont l'an, _Gian Jacopo
+ Tasso_, comte et chevalier, hritier des biens de sa famille, fit
+ btir Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
+ _Villa_ de _Zanga_, quelques lieues de cette ville. Gabriel,
+ pre de _Bernardo_, tait fils d'un frre d'_Agostino_, gnral
+ des postes sous Alexandre VI. Cette branche tait moins riche;
+ elle s'appauvrit encore, et _Bernardo_ se trouva dans sa jeunesse
+ entour d'une famille noble et opulente, mais lui-mme dans un
+ tat voisin de la pauvret.]
+
+ [Note 72: Fils d'_Agostino Tasso_, dont il est parl dans la
+ note prcdente.]
+
+ [Note 73: Monsignor _Luigi Tasso_.]
+
+Il se retirait souvent, pour se livrer la posie, dans une campagne
+dlicieuse que l'vque son oncle avait un mille de Bergame. Un
+nouveau malheur l'y attendait. L'vque y tait all passer quelques
+jours; deux sclrats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
+nuit[74], l'gorgrent, volrent l'argent, l'argenterie, les objets
+prcieux qui taient dans la maison, s'enfuirent, et laissrent le Tasse
+dans le dsespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
+dpouill de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
+esprait de ses bonts. Il avait alors vingt-sept ans; rduit son
+mince patrimoine, il se retira Padoue, pour achever ses tudes, et
+surtout pour s'instruire, dans la socit d'un grand nombre de savants
+qui y taient alors runis. La posie n'tait pas le seul objet de ses
+travaux; il se livrait des tudes plus graves, et principalement
+cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
+gouvernement des tats, ayant le projet de chercher tre employ
+honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
+ses talents et tcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
+dans l'amour quelque distraction ses peines. Il aima tendrement
+Genvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu gale
+sa beaut. Il la clbra dans ses vers, tantt ouvertement, tantt sous
+le nom allgorique du genivre, _Ginebro_. Lorsqu'elle pousa le
+chevalier _degli Obizzi_, et qu'il eut ainsi perdu toute esprance, il
+se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si
+grand succs, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voult le
+savoir par coeur.
+
+ [Note 74: Septembre 1520.]
+
+ [Note 75: _Poich la parte men perfetta e bella_, etc.]
+
+Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune pote.
+Enfin, le comte _Guido Rangone_, gnral de l'glise, ami et protecteur
+des lettres, le prit son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
+d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
+importantes, le chargea de ngociations dlicates, Rome, auprs du
+pape Clment VII; en France, auprs du roi Franois Ier. Le Tasse, du
+consentement du comte _Rangone_, et mme pour ses intrts, fut ensuite
+attach Mme. Rene de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
+pas long-temps dans cette cour; il revint libre Padoue, et de l se
+rendit Venise, o il passa quelque temps, partag entre la socit de
+ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
+posies; ce recueil se rpandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
+une des premires places parmi les potes vivants; il parvint la
+connaissance de _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne, qui conut
+ds-lors une haute estime pour l'auteur, et dsira se l'attacher. Il lui
+fit crire d'une manire si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
+refuser l'emploi de secrtaire du prince qui lui tait offert. Il partit
+aussitt pour l'aller trouver Salerne[76]. Il y reut l'accueil le
+plus flatteur, bientt suivi de riches prsents, et d'une forte pension
+que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchant de sa nouvelle
+condition, il forma ds-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
+se partagea tout entier entre le soin de rpondre la confiance de
+_Sanseverino_ par l'habilet avec laquelle il conduisait ses affaires,
+par le talent particulier qu'il dployait dans sa correspondance, enfin
+par le zle et la loyaut qu'il mettait le servir; et celui de lui
+plaire et d'amuser la princesse Isabelle _Villamarina_, son pouse, par
+des compositions potiques, neuves, ingnieuses, et dont la lecture
+tait pour les deux poux le passe-temps le plus agrable.
+
+ [Note 76: Vers la fin de 1531.]
+
+Il s'tait tellement habitu faire des vers parmi les embarras et le
+mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire mme pendant
+le sige de Tunis, o _Sanseverino_ fut employ par Charles-Quint, et o
+il emmena le Tasse. _Bernardo_, aussi habile au mtier des armes qu' la
+conduite des ngociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
+le sige. Il en rapporta pour butin quelques antiquits prcieuses, et
+surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destin mettre des
+parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
+vie. Aprs cette expdition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
+prince[77], ayant t envoy par lui en Espagne pour des affaires
+importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
+temps Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
+amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses posies l'y retinrent
+pendant prs d'une anne[78]. C'est l ce que disent tous les historiens
+de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
+clbre par ses talents potiques et par la libert de ses moeurs[80],
+tait alors Venise, que _Bernardo_ en devint amoureux, qu'il s'en fit
+aimer, qu'il la clbra dans ses vers, et que c'tait l sans doute le
+plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
+l'appelait ailleurs. M. _Corniani_, en rtablissant ce fait[81], cite,
+pour le prouver, un dialogue de _Speron Speroni_, ami du Tasse, que ses
+autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
+c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la ncessit o elle est
+d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette sparation, qui font
+le sujet du dialogue[82].
+
+ [Note 77: Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
+ l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.]
+
+ [Note 78: 1537.]
+
+ [Note 79: Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.]
+
+ [Note 80: Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.]
+
+ [Note 81: _I secoli della Letteratura italiana_, t. V, p. 158
+ et 159.]
+
+ [Note 82: C'est le premier de la premire partie, t. I des
+ OEuvres de _Speron Speroni_, Venise, 1740, in-4. Tullie y dit
+ _Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
+ leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate._ Et pour
+ qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, _Bernardo_ dit
+ dans un autre endroit, que la raison mme lui persuade d'aimer
+ Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir contempler ses
+ grandes qualits et ses talents, que ses sens lui en procurent
+ quand il jouit de sa beaut. _Ed ella_ (_la ragione_) _altrettanto
+ di diletto mi fa sentire in contemplando la virt vostra, quanto i
+ sensi in godermi della vostra bellezza._ (_Ub. supr._, p. 6.) Si
+ le talent de Tullie lui donnait le titre de pote, sa conduite lui
+ en mritait un autre. Ce mme dialogue le prouve encore. _Niccol
+ Grazia_, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
+ _Brocardo_ la louange des courtisanes, dans lequel il prtendait
+ prouver que leur tat est celui pour lequel la femme a t
+ particulirement cre. Tullie observe que c'tait sans doute
+ l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espce,
+ qui l'avait port soutenir une cause si dshonnte. _Grazia_
+ rpond que _Brocardo_ n'a point considr la courtisane comme un
+ tre bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
+ et changeante, et que c'tait pour cela mme qu'il en faisait cas.
+ _Tale Saffo_, ajoute-t-il, _tale Corinna, tal fu colei onde
+ Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
+ cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
+ la quarta in tal numero e fra cotanto valore_, etc. Tullie ne dit
+ pas non, et continue de discourir paisiblement et ingnieusement
+ sur l'amour. (_Ibid._, p. 27.)]
+
+Si cette passion ne l'empcha point de se rendre enfin son devoir,
+elle ne le dtourna pas non plus de former un tablissement honorable et
+solide. Aprs son retour Salerne, _Sanseverino_ et Isabelle,
+satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
+marirent avantageusement. Il pousa _Porzia de' Rossi_ qui joignait
+la beaut, aux talents et au mrite, de la naissance et de la
+fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle _Sorrento_,
+petite ville dont la position est dlicieuse, et de s'y fixer, en
+gardant le titre de secrtaire du prince, qui, l'occasion de son
+mariage, augmenta encore de cinq six cents ducats son revenu. Alors le
+Tasse se trouva dans un tat vritablement heureux. Il profita du loisir
+honorable dont il jouissait pour commencer son pome d'_Amadis_, que le
+prince de Salerne, D. _Francesco_ de Tolde, D. Louis d'Avila, et
+quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
+engag entreprendre. Pendant plusieurs annes, son bonheur domestique
+alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
+enfants; le troisime fut ce _Torquato Tasso_ que la nature doua d'un si
+grand gnie, et que la fortune destinait tant de malheurs[84]. Son
+pre ne put tre tmoin de sa naissance. Il avait t oblig de suivre
+_Sanseverino_ en Pimont, o les troupes de Charles-Quint et celles de
+Franois Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
+ne revint _Sorrento_ que lorsque son fils tait g de dix mois.
+
+ [Note 83: 1539.]
+
+ [Note 84: Il naquit le 11 mars 1544.]
+
+Le service du prince exigea bientt aprs qu'il quittt cette magnifique
+et douce retraite, et qu'il revnt demeurer Salerne. Il semble que
+tout son bonheur l'abandonna en mme temps. Ce fut alors que le vice-roi
+don Pdre de Tolde se mit en tte d'lever Naples l'horrible tribunal
+de l'Inquisition; son prtexte tait d'empcher les hrsies germaniques
+de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le vridique Muratori[85],
+de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
+pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
+dont il tait ha, et contre lesquels il n'aurait pas os, sans ce
+moyen, procder ouvertement.
+
+ [Note 85: _Annali d'Italia_, 1547.]
+
+L'dit de l'empereur tait peine affich que le peuple et la noblesse
+se soulevrent, s'assemblrent en tumulte et dchirrent l'dit. Le
+vice-roi dclara la ville en tat de rbellion. Le mouvement n'en devint
+que plus tumultueux et plus gnral. Les Napolitains dputrent Charles
+de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprs de
+l'empereur, au nom de leur cit, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
+n'y ft pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
+diffrents sur cette proposition. _Vincenzo Martelli_, son majordome,
+homme d'esprit et bon pote, lui conseilla de refuser, et _Bernardo
+Tasso_ d'accepter une commission dangereuse peut-tre, mais honorable,
+et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
+l'humanit[86].
+
+ [Note 86: Voyez ses Lettres, t. I, p 564 570.]
+
+Ces considrations l'emportrent. _Sanseverino_ partit avec le Tasse et
+une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
+voyagea trop son aise, et n'arriva la cour qu'aprs que le vice-roi
+et eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui tait arriv, du
+dpart du prince pour se rendre auprs de lui, et des mesures prises
+depuis ce dpart pour faire rentrer Naples dans le devoir. _Sanseverino_
+fut donc trs-froidement reu et ne put rien obtenir. Ce dsagrment
+ralentit beaucoup le zle qu'il avait toujours eu pour le service de
+l'empereur. Un dni personnel de justice l'en dtacha entirement.
+Quelque temps aprs son retour Salerne, on tira contre lui un coup de
+fusil, dont il fut assez grivement bless la poitrine. Persuad que
+ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprs de
+l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; ds-lors _Sanseverino_
+fut tent de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
+l'y dterminrent; et s'tant rendu Venise, il se dclara ouvertement.
+Don Pedre de Tolde apprit cette nouvelle avec joie, se hta de le
+proclamer rebelle, et de confisquer ses principauts et tous ses biens.
+
+Le Tasse qu'il avait laiss Salerne, tait ensuite all Rome, o il
+attendait patiemment le parti dfinitif que prendrait _Sanseverino_. Du
+moment o il en fut instruit, aprs une courte dlibration, la
+reconnaissance et l'attachement le dcidrent; il jugea que ce serait
+une action lche et infme que d'abandonner son prince dans le temps o
+ses services pouvaient lui tre le plus utiles; il rsolut donc de
+suivre son sort. Ds lors il fut lui-mme dclar rebelle, banni des
+tats de Naples, ses biens confisqus, et le fruit de tant de travaux
+entirement perdu. Sa femme et ses enfants restrent Naples, dans un
+tat pnible. _Porzia_, livre des parents peu dlicats, eut besoin de
+tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
+son mari. Bientt il fut plus loign d'elle; _Sanseverino_ crut
+ncessaire de l'envoyer la cour de France, pour engager le roi Henri
+II une entreprise sur Naples. _Bernardo_ vint Paris[87]; il tcha,
+par ses sollicitations auprs des ministres, de faire dcider cette
+expdition, et par plusieurs pices de vers adresses au roi,
+d'enflammer son courage et de lui donner l'esprance d'une conqute
+facile, tandis que de son ct le prince de Salerne ngociait
+Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
+cette conqute par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
+tait en son pouvoir, et voyant s'en aller en fume tout ce projet d'une
+nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira
+Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrces par le
+commerce des muses, et tantt travaillant son pome, tantt clbrant
+dans ses rimes Marguerite de Valois, soeur du roi, dont la beaut,
+l'amabilit et les grces taient alors l'objet des chants de tous les
+potes.
+
+ [Note 87: Septembre 1552.]
+
+Mais le dsir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin
+solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
+courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
+au mois de fvrier Rome[88], o il s'occupa sans dlai des moyens de
+faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de _Porzia de'
+Rossi_ mit des obstacles ce qu'elle quittt Naples pour suivre un
+proscrit. _Bernardo_ ne pouvant plus souffrir ces dlais, voulut au
+moins avoir auprs de lui son fils _Torquato_. L'arrive de cet enfant
+chri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse _Porzia_
+sentit douloureusement le coup de cette sparation. Retire dans un
+couvent avec sa fille Cornlie, perscute par des frres avides qui lui
+retenaient sa dot, spare de son poux et de son fils, sans espoir de
+voir finir cet tat de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
+long-temps. Sa sant s'altra; tout coup elle fut saisie d'un mal si
+violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89].
+On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
+imprvue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
+se brouillrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
+Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome tait hors d'tat de faire
+la moindre rsistance. Le Tasse craignant d'tre pris par les Impriaux
+et d'tre excut comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
+trouble o tait la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
+autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
+riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pt laisser
+ses enfants. Il fit partir prcipitamment son fils pour Bergame sa
+patrie, o il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
+avait de plus cher, il partit pour Ravenne, o il arriva dpourvu de
+tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son pome
+d'_Amadis_.
+
+ [Note 88: 1554.]
+
+ [Note 89: Fvrier 1556.]
+
+Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Ds que ce gnreux
+protecteur des lettres sut que le Tasse tait si prs de lui et dans un
+tat si peu digne de ses talents et de sa renomme, il l'invita avec
+beaucoup d'empressement venir s'tablir Pesaro, lui offrant une
+habitation charmante[91], o il serait libre de se livrer ses travaux
+potiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
+cette paisible retraite, o il recevait chaque jour de nouveaux
+tmoignages de l'intrt et de la libralit du duc, il commena enfin
+respirer aprs de si longues preuves, et c'est l qu'il mit la
+dernire main son _Amadis_[92]. Ce pome tait attendu de toute
+l'Europe littraire; et il esprait en retirer quelque fruit. Ayant
+obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
+il s'tait li d'amiti en France, et de quelques autres amis, il se
+rendit Venise, o combl de marques d'estime par les principaux
+citoyens, admis dans l'acadmie vnitienne qui s'tait alors forme pour
+l'avancement des lettres, et aid des soins et des conseils de plusieurs
+savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle dition de son
+_Amadis_, et une seconde de ses posies considrablement augmente.
+
+ [Note 90: _Guidobaldo II_ de la Rovre.]
+
+ [Note 91: _Il Barchetto_, maison de dlices btie par le duc
+ son pre.]
+
+ [Note 92: 1557.]
+
+Le duc d'Urbin tait alors en faveur auprs du roi d'Espagne, Philippe
+II, et son capitaine gnral en Italie: il espra pouvoir obtenir par
+son crdit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
+ou du moins ce qui devait revenir ses enfants de la succession de leur
+mre. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait
+la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
+envoya en Espagne et fit prsenter Philippe un magnifique exemplaire
+de son pome qui lui tait ddi; mais aprs une longue attente il fut
+oblig de renoncer toute esprance: il ne reut pas mme de rponse
+l'hommage qu'il avait offert, et au prsent qu'il avait fait.
+
+C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils _Torquato_, qu'il
+avait toujours eu avec lui Urbin, Pesaro et Venise, et qu'il avait
+depuis peu envoy Padoue pour y tudier les lois, venait, l'ge de
+dix-huit ans, d'y composer son pome de _Rinaldo_, et se disposait le
+faire imprimer. Ce tendre pre n'tait pas dans un moment o il pt
+regarder la posie comme un grand moyen de fortune; il fut trs-afflig
+d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
+s'opposa d'abord l'impression du pome; mais vaincu par les instances
+de ses amis les plus distingus dans les lettres[93], la destine de son
+fils et celle de la posie italienne l'emportrent, et il y consentit
+la fin[94].
+
+ [Note 93: _Molino_, _Domenico Veniero_, _Danese Cattaneo_,
+ etc.]
+
+ [Note 94: En 1562.]
+
+L'anne suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela _Bernardo Tasso_
+sa cour, se l'attacha en qualit de premier secrtaire[95], lui prodigua
+les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
+Son ge qui tait alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
+importantes dont il se trouva charg, ne l'empchrent point de se
+livrer ses tudes chries. Il entreprit de tirer de son _Amadis_
+l'pisode de _Floridante_, et d'en faire un pome part; mais il ne put
+avancer beaucoup ce travail. Ayant t nomm par le duc de Mantoue
+gouverneur d'_Ostia_ ou d'_Ostiglia_, petite place sur le P, il y tait
+ peine arriv qu'il tomba malade. Il mourut un mois aprs[96], entre
+les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
+de Ferrare o il tait alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
+vifs que si elle et t prmature. Le duc, pour honorer les restes
+d'un si grand homme, fit porter son corps Mantoue, dans l'glise de
+_Sant' Egidio_, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un trs-beau
+marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: OSSA BERNARDI
+TASSI. Mais quelque temps aprs il vint un ordre du pape de dtruire
+dans les glises tous les tombeaux levs au-dessus de terre ou
+incrusts dans les murs; celui du Tasse tant dans le premier cas, son
+fils _Torquato_ fit transporter religieusement ses cendres Ferrare,
+dans l'glise de Saint-Paul.
+
+ [Note 95: _Segretario maggiore._]
+
+ [Note 96: 4 septembre 1569.]
+
+Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
+encore Bergame dans la salle du grand conseil, le reprsente avec un
+front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et paisse, peu
+d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionns, une
+physionomie prvenante et agrable. Son caractre tait franc, sincre,
+naturellement enclin l'amour, l'amiti, l'oubli des injures, sans
+orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance toute
+preuve dans l'adversit. Il tait libral et magnifique, quand sa
+fortune lui permettait de l'tre; il aimait que sa maison ft richement
+meuble et dcore. Il faisait quelquefois des prsents dignes d'un
+prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier _Tasso_
+son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
+soin les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
+mme temps les plus connus dans les lettres, furent _Sperone Speroni_,
+_Bernardo Capello_, _Annibal Caro_, le _Muzio_, le _Varchi_, le
+_Ruscelli_ et le _Dolce_. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
+excessif et de cette triste passion de l'envie, laquelle le sentiment
+exagr de notre mrite conduit presque toujours, peut-tre parce
+qu'ayant appliqu son esprit aux grandes affaires en mme temps qu'aux
+lettres, il mettait chaque chose sa place, et que sans faire descendre
+les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
+existe encore aprs elles des choses dont on peut s'occuper, et
+auxquelles on peut s'intresser dans la vie. Enfin il tait dou d'un de
+ces caractres essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
+bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empche pas toujours de
+l'tre.
+
+On a de lui, en prose, un discours sur la posie, prononc dans
+l'acadmie vnitienne, et trois volumes de lettres, intressantes pour
+l'histoire littraire et mme pour l'histoire politique de son sicle,
+en mme temps qu'elles le sont pour la connaissance des vnements de sa
+vie, et des premires annes de son fils. Ses cinq livres de posies
+lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
+qui rappelle souvent celle des vers de Ptrarque. Cette qualit,
+analogue la trempe de son caractre et de son gnie, tait ce dont il
+se piquait le plus. On lui vantait un jour les posies de son fils; on
+les mettait mme devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
+rpondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
+jamais d'aussi doux.
+
+Aprs avoir fait beaucoup de grandes _canzoni_ la manire de Ptrarque
+et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
+dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
+cette partie de ses posies est particulirement estime. Dans ses
+lgies, ses glogues, ses petits pomes de _Pirame et Thisb_, de
+_Landre et Hro_, il employa, non pas des vers tout--fait libres, mais
+une espce de genre mixte, ou des vers rims de distance en distance,
+genre que le _Tolomei_ imagina le premier, et qui a l'inconvnient de ne
+pas dlivrer entirement le pote du joug de la rime, et de priver
+l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
+de la consonance que nous sommes habitus regarder comme un plaisir.
+
+Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres posies; je
+dois maintenant faire connatre le pome auquel il doit la plus grande
+partie de sa gloire.
+
+Le roman d'_Amadis de Gaule_ est d'une antiquit qui parat plus ou
+moins recule, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
+avances sur son premier auteur. Les uns ont prtendu qu'il avait t
+originairement crit en vieux langage espagnol par un Mahomtan de
+Mauritanie, qui se disait magicien et chrtien[97]; les autres le font
+natre en Angleterre, d'o il tait pass en Espagne, et _Bernardo
+Tasso_ lui-mme tait de cette opinion. D'autres l'attribuent un
+Portugais qui crivait au commencement du quatorzime sicle[98].
+Quelques-uns ont voulu qu'il ft d'abord compos en flamand, puis
+traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite
+retraduit, avec ces mmes additions, en vieux franais[100]. Mais si
+l'on veut en regarder comme le vritable auteur, celui qui le premier le
+mit en tat d'tre lu, par les corrections qu'il fit l'ancien texte,
+par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est l'Espagnol
+_Garcias Ordognez de Montalvo_ qu'appartient cet honneur. Il le fit
+paratre Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des
+Essarts, le traduisit en franais, en 1543[102]; il en parut aussi une
+traduction italienne Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
+Tasse qu'il composa son pome vers 1540, dans sa belle retraite de
+_Sorento_. Toute la cour de Naples tait alors espagnole, et ce fut
+d'aprs le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
+connue, que le Tasse composa le sien.
+
+ [Note 97: Le _Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes._, t. VI,
+ p. 520 et 521.]
+
+ [Note 98: _Vasco de Lobera_, ou _Lobeira_. On le fait vivre
+ sous Denis, qui rgna jusqu' 1325. (_Id. ibid._)]
+
+ [Note 99: Par _Acuerdo de Oliva_.]
+
+ [Note 100: Par un certain Gorre de Picardie. C'est cet
+ crivain picard que notre savant Huet (_Essai sur les romans_) a
+ prtendu tre l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prlimin. de
+ son _Extrait d'Amadis_) adopte cette opinion, ou plutt il croit
+ que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
+ taient, comme le croit d'Herberay lui-mme, ceux dont les
+ Espagnols s'taient empars pour les traduire dans leur langue et
+ les continuer selon le got de leur nation. Or, l'ancienne langue
+ picarde, la mme que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
+ selon M. de Tressan, la mme que la langue romane, ou la langue
+ franaise du douzime sicle. Rien de moins certain que cette
+ identit absolue, mais en la supposant mme, on voit que cet
+ Amadis picard doit n'avoir t que celui de Gorre, traduit de
+ l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
+ il n'est pas, au fond, trs-important d'en sortir.]
+
+ [Note 101: M. de Tressan. (_loc. cit._) dit que ce fut en
+ 1547; d'o il lire la consquence que d'Herberay, qui publia la
+ premire partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
+ d'aprs le travail de _Montalvo_; mais il se trompe: le _Quadrio_
+ ne cite pas seulement cette dition espagnole de 1525, mais une
+ autre Sville, 1526, et une troisime Venise, 1533. On ne doit
+ pas consulter ce sujet la _Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
+ Nicol. Antonio_, qui ne cite point de plus ancienne dition que
+ celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
+ erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
+ 2?)]
+
+ [Note 102: Le premier livre, ddi Franois Ier, parut en
+ 1540, et les autres livres les annes suivantes.]
+
+Il voulait d'abord l'crire en vers libres ou non rimes; son ami
+_Sperone Speroni_ l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
+d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littrateur,
+voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
+approprie aux fictions brillantes de la ferie, et _Bernardo_ se
+flicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps aprs, le
+peu de succs qu'eut l'_Italia liberata_ du _Trissino_. Il voulait aussi
+se conformer aux rgles d'Aristote, et faire un pome pique rgulier;
+sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien lui
+dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achev dix
+chants avec cette rgularit antique, il en essaya l'effet dans un
+cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il tait le plus
+satisfait. Il s'aperut bientt que l'auditoire allait toujours en
+dcroissant et qu'aux dernires lectures la salle tait presque dserte.
+Cette exprience lui prouva que l'unit d'action et d'intrt, fort
+bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette varit
+qu'exigent la chevalerie et la ferie, et dont le pome de l'Arioste
+avait fait un besoin au public et une loi aux potes. Il revint donc sur
+ses pas, et se soumit, quoique malgr lui, cette multiplicit
+d'action, ce dsordre convenu qui tait pass en prcepte, et pour
+lequel son ouvrage devint une nouvelle autorit.
+
+Il s'y soumit si bien, son imagination fconde entoura de tant
+d'accessoires l'action principale, ses pisodes sont si nombreux et
+tellement diversifis, enfin son pome est si long, qu'il serait
+extrmement difficile d'en donner une analyse complte. Quelque serre
+qu'il ft, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine la fin du
+centime chant. Mais le sujet d'_Amadis de Gaule_ est trs-connu en
+France. Il l'tait mme autrefois par l'ancienne traduction du roman
+espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'lgant abrg qu'en a
+fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales
+circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
+chants, une ide de la manire dont le pote l'a trait.
+
+ [Note 103: Paris, 1779, 2 vol. in-12, rimprim dans le
+ Recueil des OEuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8.
+ Cet extrait est en effet crit avec beaucoup de prtention
+ l'lgance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
+ dtruit l'intrt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gte
+ souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu' tablir
+ la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
+ discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et faire
+ dcider dans ces assembles du cinquime sicle, transformes en
+ cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
+ de femmes, celle qu'on nommait _ la grecque_ tait la plus
+ lgante et la plus noble, et que la couleur _puce_ tait la reine
+ des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le _caca-dauphin_,
+ qui fut aussi une couleur la mode, au temps o l'auteur
+ crivait.]
+
+Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frre du roi de la
+Grande-Bretagne, tait la cour du roi de Danemarck, dont il avait
+pous la fille, quand le roi son frre mourut[104]. Appel lui
+succder, il s'embarque avec Brisne sa femme, et avant d'aborder dans
+ses nouveaux tats, il va visiter le bon Languines, roi d'cosse. Ils se
+promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
+vaisseau superbement orn, et d'o sortaient des sons harmonieux[105].
+Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
+beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
+La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner
+ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
+reoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prter son
+serment. Aussitt un nain sort du vaisseau, conduisant la main un
+cheval superbe. A l'aron de la selle est attach un cu garni et
+entour de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
+jeune fille de la plus grande beaut, couvert d'un diamant transparent,
+destin le garantir des coups de lance et d'pe dans les combats. La
+sage fe Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
+en lui annonant que la Beaut qu'elle y a fait peindre est celle qui
+doit se rendre matresse de son coeur. Elle l'embrasse, il saute sur le
+beau cheval, salue les deux rois, s'loigne, et la fe disparat
+l'instant.
+
+ [Note 104: Ce roi, que le pote ne nomme pas, est appel dans
+ le roman, Falangris.]
+
+ [Note 105: _Canto_ I, st. 12 et suiv.]
+
+En apprenant, quelques jours aprs, son premier fait d'armes, Lisvart
+apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
+pour mre une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
+les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour poux le pre de son
+enfant[106]. Cependant des troubles causs par son absence le rappellent
+dans ses tats. Il part, et confie la reine d'cosse sa fille Oriane,
+princesse la premire fleur de l'ge et qui est un prodige de beaut.
+La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agrable pour la fille du
+roi son ami, que d'attacher son service le Damoisel de la Mer, jeune
+adolescent nourri depuis quelques annes sa cour, peu prs de l'ge
+d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
+que l'on peut dj prvoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
+amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
+lion qui a mis en fuite tout le cortge de la princesse, et qui
+s'apprte la dvorer. Il tue le monstre; ce service rendu accrot son
+amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est prsente;
+ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se dclarer.
+
+ [Note 106: Cette partie de l'exposition du pome est vive et
+ brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
+ principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'pisodique ou
+ secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman pique,
+ c'est une singularit de plus, et non pas un dfaut.]
+
+Dans ce temps, o il y avait des lions en cosse, il y avait aussi des
+gants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque leur
+retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le
+Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
+seule pe d'un guerrier que ces brigands ont massacr, il combat le
+gant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
+seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus prcieux;
+car ce gant tait un affreux corsaire, venu d'une le dont il tait
+matre, qui s'lve entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
+emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre plus de cent
+beauts de leur ge, qu'il avait enleves de mme et qui servaient ses
+plaisirs. Elles reprenaient, avec leur librateur, le chemin de la
+ville, le jour finissait, la nuit tendait ses voiles; on voit tout
+coup paratre cent nains tenant des torches allumes et une demoiselle
+honnte et polie qui vient proposer la reine et Oriane de s'arrter
+jusqu'au matin, non loin de l, dans un pavillon o la fe Urgande les
+attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
+braves. A l'instant mme ce roi arrive; c'est Prion, souverain des
+Gaules et beau-frre de la reine d'cosse. Il les conduit au pavillon
+d'Urgande, que le got et la magnificence ont bti, et dont ils se
+disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosit
+les divers appartements clairs de mille flambeaux, Oriane et le
+Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler la
+princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reoive
+chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
+son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.
+
+ [Note 107: C. II, st. 17.]
+
+ [Note 108: Cette fe, qui joue dans le pome comme dans le
+ roman un trs-grand rle, est la protectrice de toute la famille
+ d'Amadis. Elle rgnait dans une le inconnue, d'o elle veillait
+ sans cesse sur Prion et sur ses enfants. Le vieux roman franais
+ l'appelle souvent Urgande _la Dconnue_, et l'italien
+ _Sconosciuta_.]
+
+ [Note 109: _Ub. supr._, st. 59.]
+
+Cependant la fe Urgande vient recevoir ses htes; le roi d'cosse,
+averti par un message, arrive de son ct[110]; les deux rois et la fe,
+instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
+d'un repas splendide, les loges qu'il a mrits. Oriane saisit en
+tremblant cette occasion pour demander Prion ce qu'il lui accorde
+volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie celui qui
+promet d'tre un si brave chevalier. La crmonie faite, ce roi qui
+n'tait venu que pour demander au roi son beau-frre des secours contre
+le froce Abys, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses tats avec
+une arme de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il dsire, se hte
+de partir. Le nouveau chevalier se dispose le suivre. On vient lui
+remettre de la part de Gandales, seigneur cossais qui l'a lev, une
+pe richement orne, et plusieurs objets prcieux, trouvs autrefois
+avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutt dans un berceau de bois
+de cdre. Parmi ces objets taient un anneau d'un grand prix, et une
+boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
+lui offrir. Il part enfin, emmenant pour cuyer Gandalin, fils de
+Gandales, jeune homme de son ge, lev avec lui, et qui ne veut point
+s'en sparer.
+
+ [Note 110: C. III.]
+
+En suivant les traces du roi Prion[111], il rencontre une dame et une
+demoiselle, dont la premire lui prsente une lance, en lui disant
+qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
+encore la fe Urgande, qui disparat aussitt. La demoiselle est une
+Danoise attache la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
+auprs d'elle; elle dclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
+quelques jours auprs de lui pour voir quel usage il fera de cette
+lance. Le premier usage qu'il en fait est de dlivrer Prion, qui une
+troupe de brigands a dress une embuscade et qui est prs d'y prir. Les
+brigands sont tous percs de sa lance, ou mis en pices par son pe. Le
+roi plein de reconnaissance embrasse son dfenseur, et reprend en sret
+la route de ses tats. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
+prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, tmoin de cet
+exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
+ la cour d'cosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres
+messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
+cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le coeur
+d'Oriane est vivement mu; elle doit bientt retourner auprs de son
+pre; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
+elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
+confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donne,
+elle a trouv son nom crit, avec la qualit de fils de roi. Elle la
+prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
+mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu' Paris l'assurer de la
+constance de son amour.
+
+ [Note 111: C. IV.]
+
+ [Note 112: C. V.]
+
+Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne tant venu, la fe
+Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, o sont employes
+toutes les richesses de la ferie[113]. Pendant le trajet, elle instruit
+Oriane, et en mme temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
+dont elle est si tendrement occupe. Il a reu le jour de ce mme roi
+Prion, qui l'a fait chevalier sans le connatre et qui il a sauv la
+vie. pris dans sa jeunesse d'Elisne, fille du roi de la
+Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Prion l'pousa sans autre tmoin que
+sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.
+
+ [Note 113: C. VI.]
+
+Le soin de son honneur la fora de faire exposer cet enfant sur les
+flots, dans un berceau de bois de cdre, o elle fit placer l'pe que
+Prion avait laisse en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
+une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel taient
+crits son nom et la qualit de son pre. Elle a depuis pous
+solennellement Prion; elle rgne maintenant avec lui sur les Gaules, et
+tous deux regrettent galement la perte de ce fils de leur amour. Le
+jour o il fut expos, un seigneur cossais, nomm Gandales, vit le
+berceau prs du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna l'enfant
+le nom de _Damoisel de la Mer_. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
+est peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
+dpose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.
+
+Pendant ce temps, le Damoisel, aprs des rencontres et des aventures,
+ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'tait joint au
+prince d'cosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
+Languines envoyait au secours de Prion[114]. Ils passent le dtroit,
+abordent en Normandie, et sont bientt rendus Paris. Prion s'y tait
+renferm, aprs avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reoit
+avec beaucoup de joie. Le froce Abys arrive avec ses Irlandais et se
+prsente devant la place[116]. Prion, le prince d'cosse et le Damoisel
+de la Mer, sortis sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mle
+devient effroyable. Le Damoisel parvint joindre Abys, et le dfie
+seul seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tu, aprs un
+combat des plus terribles. Au moment o le vainqueur est conduit en
+triomphe, o le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
+doivent leur salut et celui de leurs tats, la confidente d'Oriane
+arrive et remplit auprs de lui la mission dont elle est charge. Il
+apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste savoir
+que de quel roi il est n.
+
+ [Note 114: C. VIII. Le roman franais nomme le prince d'cosse
+ Agrayes, et le pome italien _Agriante_.]
+
+ [Note 115: Dans le roman, la ville o Prion s'enferme et est
+ assig n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
+ crois, ni dans la gographie des Gaules, ni dans celle de la
+ France.]
+
+ [Note 116: C. IX et X.]
+
+Ce jour-l mme, un incident particulier fait remarquer au roi et la
+reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
+commencent souponner la vrit; ils vont ensemble la nuit la
+chambre du jeune hros, qu'ils trouvent profondment endormi. Son pe
+tait au chevet du lit. Prion la tire du fourreau, et reconnat celle
+qu'il avait autrefois laisse Elisne. Ces deux signes runis ne leur
+laissent presque plus de doute. Ils rveillent le Damoisel par les
+expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
+ce Gandales qui l'a lev, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
+bon cossais avait trouv dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
+tout est clairci; Elisne et Prion reconnaissent leur fils, qui quitte
+le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].
+
+ [Note 117: C. X.]
+
+Ce n'est, bien dire, qu'ici, au dixime chant, que l'exposition se
+termine. On voit quel soin l'auteur a pris de mnager par degrs la
+connaissance que l'on acquiert, et qu'_Amadis_ acquiert lui-mme du
+secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait ds le
+commencement. Les faits y sont conts en sens direct; dans le pome, ils
+le sont en ordre inverse ou rtrograde, comme les faits historiques le
+sont souvent dans l'pope des anciens; c'est que pour le pote
+romancier, le roman est l'histoire.
+
+Amadis ne tarde pas vouloir retourner auprs d'Oriane, mais il n'avoue
+au roi Prion que le dsir d'aller acqurir de la gloire. Son pre,
+malgr sa tendresse, n'a rien opposer un pareil motif. Dans leur
+dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal places et
+beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
+mais d'un gnral d'arme[118]. Lorsqu'Amadis est repass dans la
+Grande-Bretagne, les aventures semblent natre sous ses pas. Dans un
+combat o il se couvre de gloire, il a pour tmoin un jeune guerrier qui
+le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui dclare qu'il
+allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
+le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fe Urgande
+parat et l'engage satisfaire le jeune inconnu; il le reoit donc
+chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
+qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un l'autre. Ils sont
+frres. Elisne et Prion, depuis qu'ils taient sur le trne, avaient
+eu un second fils nomm Galaor, qu'un gant leur avait enlev; mais
+c'tait bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
+qui veillait sur la destine des deux frres, et qui voulait faire
+donner au plus jeune une ducation conforme ses projets[120]. Elle l'a
+conduit au-devant d'Amadis, pour que ce ft celui-ci qui l'armt
+chevalier; mais le temps n'est point encore venu o elle doit les
+runir.
+
+ [Note 118: Ces instructions remplissent, douze octaves prs,
+ tout le deuxime chant, qui, la vrit, n'en a que cinquante.]
+
+ [Note 119: C. XIII, st. 27.]
+
+ [Note 120: Ce n'est point encore ce moment que le lecteur
+ est instruit de tous ces dtails, et de ces projets d'Urgande, et
+ de cette ducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arriv la
+ cour de Lisvart, et qu'ayant reu un message de la part de son
+ frre, il raconte la reine tout ce qu'Urgande lui a prcdemment
+ appris. (C. XIX, st. 36-55.)]
+
+On voit que ceci est comme le complment de l'exposition du pome, et
+que le pote, fidle son systme, y suit toujours la mme marche. La
+ntre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
+principaux faits doit nous suffire; le reste nous mnerait trop loin.
+L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis de longues et fortes
+preuves; son amiti pour son frre le fait s'exposer de grands
+dangers. Le caractre de ce frre est tout diffrent du sien. Galaor
+l'gale en beaut, mme en courage; il est comme lui port l'Amour,
+mais non pas de la mme manire. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
+coeur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
+il s'enflamme galement pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
+sont tous hroques; mme en servant les dames, en les dlivrant des
+prisons o elles sont renfermes, des gants qui les enlvent, des
+chevaliers dloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
+devoirs de la chevalerie, toutes ses penses sont pour Oriane, c'est
+elle seule qu'il offre en ide sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
+se refuse point recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
+de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
+piges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
+retire; Amadis est en mme temps le modle d'un amour parfait et d'une
+parfaite amiti.
+
+La fe Urgande veille sur tous les deux, et prpare, travers mille
+dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
+seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
+tendresse est la mme, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que
+des brigands envoys par l'enchanteur Arcalas, ennemi de Lisvart et de
+sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
+atteint dans une fort, fond sur eux comme la foudre, et dlivre encore
+une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
+de se revoir, aprs de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
+fort, se firent entendre au coeur d'Oriane, et vainquirent la timidit
+d'Amadis:
+
+ Comme elle oublia sa pudeur,
+ Il oublia sa retenu[123].
+
+et en revenant la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus dsirer
+que la dure de leur bonheur.
+
+ [Note 121: C. XVIII, st. 16 et suiv.]
+
+ [Note 122: C. XXX.]
+
+ [Note 123:
+
+ Comme elle oubliait sa pudeur,
+ J'oubliai lors ma retenue. (CHAULIEU.)]
+
+Ce bonheur est troubl de mille manires; il l'est mme par la jalousie.
+La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
+venger la mort du roi son pre, qu'un usurpateur a lchement assassin.
+Les lois de la chevalerie et la gnrosit d'Amadis lui font un devoir
+de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
+croire la tendre Oriane que Briolanie lui a enlev le coeur d'Amadis.
+En proie tous les tourments de la jalousie[124], elle crit celui
+qu'elle croit infidle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
+Amadis la reoit-il? Lorsque, aprs avoir replac Briolanie sur le
+trne, il a subi, dans une le enchante, que l'on appelle l'_Ile
+ferme_, les preuves les plus fortes de la bravoure et de la
+fidlit[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
+pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
+dcern la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, aprs avoir
+exhal son dsespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
+reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
+passe sur le Continent, et ne s'arrte que dans l'ermitage de la _Roche
+pauvre_, o il reste cach sous le nom du _beau Tnbreux_, que le bon
+ermite lui a donn[127].
+
+ [Note 124: C. XXXII, st. 38, etc.]
+
+ [Note 125: Cette le avait t jadis enchante par le magicien
+ Apollidon, qui, selon notre vieux roman, tait le fils an d'un
+ roi de Grce. A la mort de son pre, il laissa la couronne son
+ frre et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
+ brillante valeur. Il devint amoureux de la soeur de l'empereur de
+ Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui tait alors
+ tyrannise par un gant. Il tua le gant; les habitants le
+ reconnurent pour roi. Il passa plusieurs annes dans cette le, et
+ y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grce, qui tait
+ son oncle maternel, tant mort sans enfants, il fut appel lui
+ succder. Sa femme, qui regrettait cette le, voulut du moins
+ qu'il n'y pt rgner aucun roi s'il n'tait reconnu plus brave
+ guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
+ la surpassait elle-mme en fidlit et en beaut. Apollidon tait
+ trs-savant magicien; il leva dans l'le, l'entre d'un jardin,
+ un arc merveilleux, qu'il appela l'_Arc des loyaux amants_; et cet
+ arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
+ subir tous ceux qui s'y prsentaient des preuves terribles,
+ dont personne, avant Amadis, n'tait encore sorti vainqueur.
+
+ On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'tait que cette
+ le merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
+ dans le pome d'Amadis. C'tait la mme que Mona, l'le des
+ Drudes, o le pote anglais Mason a mis la scne de sa tragdie
+ de _Caractacus_, situe entre l'Angleterre et l'Irlande,
+ aujourd'hui l'le de Man. On lui avait donn le nom d'Ile ferme,
+ parce qu'elle avait autrefois tenu la grande le, et ce fut
+ lorsqu'un tremblement de terre l'en eut dtache qu'elle fut
+ appele _Mona_. Cette explication nous est donne par le Tasse
+ lui-mme, dans son XCIIe chant:
+
+ _L'Isola ferma prima era chiamata;
+ Quando con la Britannia era congiunta;
+ E da tre parti dal mar circondata,
+ E sol dall'altra con la terra aggiunta.
+ Dagli scrittori Mona nominata
+ Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta
+ Un terremoto, di citt e castella
+ Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella._ (St. 14.)
+
+ Il avait mme dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):
+
+ _Questa l'Isola ferma nominata,
+ Perch da un canto non l'inonda il mare,
+ Ove si angusta e forte ave l'entrata
+ Che per mezz'un castel forz' passare._
+
+ L'auteur, dans une lettre son ami _Sperone Speroni_, lui dit
+ qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
+ position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
+ s'est vu oblig de rparer cet oubli. _V. S. ha da sapere_,
+ continue-t-il, _che Mona una isola lontana di Bertagna cinque
+ miglia, fecondissima, bench non molto abitata; la quale scrivano
+ alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
+ tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
+ disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
+ tempo si chiamasse Isola ferma_, etc. (_Opere di M. Sperone
+ Speroni_, Venezia, 1740, in-4., t. V, p. 350.)]
+
+ [Note 126: C. XXXVII.]
+
+ [Note 127: C. XXXIX.]
+
+Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le rpare. Oriane
+dtrompe rappelle son cher Amadis; il rentre la cour de Lisvart par
+le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rtablissant
+dans son palais et affermissant sur son trne ce roi, qui soutenait un
+combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
+gants[128]. Le pome et le roman pourraient finir ici; l'action parat
+termine; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
+vu n'en forme que la premire moiti.
+
+ [Note 128: C. XLIX et L.]
+
+Dans la seconde, aprs de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, tromp
+par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procds pour lui,
+qu'il le force quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois spar
+d'Oriane; mais malgr tous les maux que cette injustice lui fait
+souffrir, c'est encore lui, quelque temps aprs, qui, runi au roi
+Prion son pre et son frre Florestan[130], sauve d'une ruine totale
+l'ingrat Lisvart, attaqu par Arcalas, la tte d'une arme de gants
+et d'une ligue de six rois[131]. Prion et ses deux fils, cachs sous
+des armes brillantes que leur a envoyes la fe Urgande, restent
+inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
+les remercments de Lisvart. Il n'apprend qu'aprs bien des recherches
+que c'est encore cette fois au gnreux Amadis qu'il doit le trne et la
+vie[132].
+
+ [Note 129: C. LVI.]
+
+ [Note 130: Fils de Prion comme Amadis et Galaor, mais qu'il
+ avait eu d'une autre matresse, avant de connatre Elisne.
+ Florestan a paru pour la premire fois au c. XXXV, avec la belle
+ Corisande sa matresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
+ forment un des pisodes les plus intressants du pome.]
+
+ [Note 131: C. LXV.]
+
+ [Note 132: C. LXVI, st. 30 suiv.]
+
+Amadis est all en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
+voulait s'engager ici dans les dtails, il faudrait le conduire la
+cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et trs-belle
+princesse, nomme Grassinde, qui l'a fort bien reu Mycnes, mais qui
+s'est mis dans la tte une singulire fantaisie. Elle a ou dire que la
+cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
+cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
+maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beaut toutes les
+demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord trs-embarrass, vient
+ensuite penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
+qu'il sait en effet trs-bien), ne l'est plus; il promet donc
+Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitt elle se dispose
+partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, o il
+parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
+Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
+la supriorit de Grassinde. Elle reoit enfin de lui, aux yeux de tous,
+la couronne de la beaut[134].
+
+ [Note 133: C. LXXII.]
+
+ [Note 134: C. LXIX.]
+
+Oriane tait si peu compromise par cette victoire remporte sur les
+demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
+fut clbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant
+l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demande en
+mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmne Rome;
+mais Amadis, qui s'est retir dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
+demeur roi, y fait quiper la hte une flottille, rassemble des
+matelots, des soldats, met en mer; et au moment o la flotte romaine
+passe la vue de l'le, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute
+bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlve Oriane et
+l'emmne avec lui dans son le[137].
+
+ [Note 135: C. LXII, st. 44 et suiv.]
+
+ [Note 136: C. LXXIV, st. 55.]
+
+ [Note 137: C. LXXXII.]
+
+Alors la guerre est ouvertement dclare entre le roi Lisvart et lui.
+Tous deux ont des allis et rassemblent de fortes armes; dix chants
+entiers sont remplis des prparatifs de cette guerre. La bataille se
+donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
+roi Lisvart, en qui il voit toujours le pre d'Oriane. Les hostilits
+sont suspendues. Pendant la trve, un sage ermite, qui a lev le jeune
+Esplandian, parvient faire entendre raison Lisvart, en lui dvoilant
+le secret de sa fille, qu'il ignorait compltement[139]. D'autres
+vnements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
+encore, acclrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
+mariage d'Oriane et d'Amadis est arrt. La clbration se fait dans
+l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages pisodiques est forme le
+mme jour avec la plus grande solennit[140]. Les enchantements de l'le
+sont dtruits; elle n'est plus que le sjour fortun d'Amadis et
+d'Oriane. La fe Urgande, qui a dirig le fil des vnements, arrive sur
+un vaisseau, orn de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient
+embellir la fte et jouir du fruit de ses soins.
+
+ [Note 138: C. XCIV.]
+
+ [Note 139: C. XCVI, st. 24 et suiv.]
+
+ [Note 140: C. XCIX.]
+
+ [Note 141: C. C.]
+
+Dans ce roman, l'intrt est, comme on voit, fond sur une passion
+relle, sur un amour mutuel, travers par des obstacles, troubl par des
+orages et couronn enfin par le succs. Cette passion mle aux faits
+d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la ferie, tait
+peut-tre plus propre qu'aucune autre fournir le sujet d'un pome
+romanesque. _Bernardo Tasso_, qui avait de l'imagination et un vrai
+talent, joignit ce fond dj trs-riche des ornements qui ne le sont
+pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
+propre recevoir tout le brillant du coloris potique. Il cra de
+nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
+si bien le sujet par sa manire de le traiter, qu'il semble que ce sujet
+mme et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du _Bojardo_
+et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fix la nature vague et
+mobile du roman pique, il ourdit la trame du sien de trois fils
+principaux, qui s'tendent depuis le commencement jusqu' la fin, et
+d'un grand nombre d'pisodes accessoires qui les croisent et s'y
+entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scnes et
+les acteurs.
+
+Il a donn la belle Oriane un frre nomm Alidor, beau comme elle, et
+au tendre Amadis une soeur nomme Mirinde, guerrire et brave comme lui.
+C'est Alidor qui ouvre la scne au premier chant du pome, et c'est le
+portrait de Mirinde que la fe Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
+sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
+prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
+et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
+est ncessairement complique, mais si artistement conduite qu'on la
+suit sans trop de peine, travers les pisodes secondaires qui
+l'interrompent souvent. Ces pisodes sont de diffrents genres et
+trs-varis entre eux; les uns purement hroques, les autres d'une
+teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirs de vieilles
+chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
+a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
+son pome et dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
+dcente, qui tait celui de l'ancienne chevalerie. Le rle brillant et
+lger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jet des
+galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, la
+morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
+et lui faisant prouver pour Briolanie une vritable passion.
+
+ [Note 142: Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.]
+
+Ces trois actions principales, et cette foule d'pisodes qui les
+entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
+l'Arioste, que _Bernardo_ se proposa d'imiter en tout; mais quelque
+intressantes que soient les premires, elles ont le dfaut d'tre
+toutes trois peu prs du mme genre; ce sont trois intrigues d'amour,
+tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
+dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa gurison
+merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
+forment d'admirables contrastes et une riche varit. Les aventures
+pisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une excution
+soigne; mais peut-tre sont-elles, ainsi que les trois principales
+actions, coupes trop petites parties, trop symtriquement
+distribues, interrompues et reprises. Le plan du _Roland furieux_,
+parat trac par la libert mme, celui d'_Amadis_ l'est par une main
+qui veut paratre libre; et l'on peut dire qu'il est trop rgulirement
+irrgulier.
+
+Son auteur pensa qu'une matire aussi vaste et aussi complexe devait
+avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
+cent chants, chacun en gnral de cinq six cents vers. Sa premire
+ide fut de supposer ou de feindre qu'il rcitait chaque jour un de ces
+chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs runis pour
+l'entendre, que ces rcits taient interrompus par l'arrive de la nuit,
+et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; ide peut-tre assez
+heureuse, plus potique et plus vraisemblable que les moralits et les
+autres digressions de ce genre essayes par quelques potes et
+perfectionnes par l'Arioste. Il avait donc commenc tous ses chants,
+l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
+termins par celle de la nuit. A la nuit, il congdiait son auditoire;
+au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littrateur
+de ses amis, nomm _Vincenzio Laureo_, qui fut dans la suite
+cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
+toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satit et de
+l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
+_Sperone Speroni_ fut du mme avis; le Tasse cda, mais avec rpugnance,
+et moins par persuasion que par gard. Peut-tre doit-on regretter qu'il
+ait cd; il en devait rsulter sans doute de la redondance et de
+l'uniformit; mais cela donnait aussi au pome entier une teinte
+particulire. Quelque vari que soit le spectacle du lever du soleil et
+de la chute du jour, c'tait un objet de curiosit, que de voir que le
+pote avait russi les peindre de cent diffrentes manires. Il a
+laiss subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
+ressources et la fcondit de son talent. Mais peut-tre y en a-t-il
+trop, par cela mme qu'il en a retranch un grand nombre. On ne sait
+plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
+puisqu'il ne la chante pas toujours.
+
+ [Note 143: Sous le pontificat de Grgoire XIII.]
+
+Il fit un changement plus considrable et qui lui cota plus de travail.
+Il commena son pome avec le dessein de le ddier Philippe, alors
+infant d'Espagne; mais _Ferrante Sanseverino_ ayant pass du service de
+l'empereur celui du roi de France, le Tasse lui-mme ayant t envoy
+par ce prince en France, o il continua de travailler son pome, il
+changea de dessein, le ddia au roi Henri II, y sema diffrents traits
+et plusieurs pisodes la louange de la maison royale de France, et
+surtout de Marguerite de Valois, soeur du roi, laquelle il tait
+particulirement dvou. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
+eut trouv un asyle la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achev son
+pome, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, le ddier
+ Philippe II, et il y consentit dans l'esprance d'obtenir
+non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
+rcompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
+la fable mme d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
+France, que dans les digressions et dans les pisodes qu'il avait
+consacrs la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
+retourner l'honneur de Philippe II et de la sienne.
+
+On peut croire que toutes ces mutations durent altrer un peu l'ensemble
+du pome et faire disparatre quelque chose de la beaut, et surtout de
+la facilit de son premier jet. Une dfiance peut-tre excessive de
+lui-mme, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
+empchait le Tasse d'tre jamais content de ce qu'il avait fait. Il
+voulut soumettre son ouvrage, non pas deux ou trois bons juges, qui
+sans doute auraient suffi, mais un trs-grand nombre de censeurs, qui
+se trouvrent, comme il arrive, presque tous d'avis diffrents. L'un
+lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
+consumait suivre leurs conseils, et malgr le mrite reconnu de la
+plupart d'entre eux, il n'est pas sr que le pome y ait toujours gagn.
+_Giraldi_, _Varchi_, _Bartolomeo Cavalcanti_, _Ruscelli_, et plusieurs
+autres furent consults par lettres. _Bernardo Capello_, _Antonio
+Gallo_, _Muzio_ et _Atanagi_, se rassemblrent Psaro, sur
+l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le pome entier;
+enfin, le Tasse prit encore Venise les avis de _Molino_, de _Veniero_,
+de _Mocenigo_: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
+montrer plus de docilit couter les conseils, plus de patience
+d'esprit et de souplesse de talent les suivre.
+
+Ajoutons encore qu'il avait compos la plus grande partie de son pome
+au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
+parmi les ennuyeux dtails des affaires du prince, Salerne, Rome et
+ Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agites, et loin de
+ce repos et de cette tranquillit d'ame, dont tout homme qui crit a
+besoin, et dont les potes ont plus grand besoin que les autres. Malgr
+tout cela, le pome d'_Amadis_ parut si beau, si bien proportionn dans
+son tout et dans ses parties, si brillant dans ses dtails, et si riche
+en ornements de toute espce, qu'il fut et qu'il est encore regard
+comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
+Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands loges, et le
+_Speroni_ mme osa le prfrer, pour l'accord et la proportion des
+parties, l'_Orlando furioso_.
+
+En rduisant, comme on le doit, cette exagration de l'amiti, on peut
+placer l'_Amadigi_ au second rang parmi les romans piques. On peut
+enfin penser ce sujet comme Louis _Dolce_, qui la vrit tait aussi
+un ami du Tasse, mais homme d'un got assez pur, et qui, ayant lui-mme
+compos des pomes romanesques, devait voir dans l'auteur d'_Amadis_ un
+rival craindre, en mme temps qu'il y voyait un ami. Il dit
+trs-positivement[144] que dans ce pome le style du Tasse lui parat
+trs-choisi et trs-soign quant au langage; que sa versification est
+pure, noble et agrable; qu'il ne s'carte jamais d'une certaine gravit
+qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
+que par un mlange trs-rare il runit presque toujours la facilit et
+la majest; qu'il a de l'abondance dans les penses, du merveilleux et
+de la proprit dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
+admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son pome
+qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
+douce et agrable attente.
+
+ [Note 144: Dans la Prface qui prcde la belle dition
+ d'_Amadis_ donne par _Giolito_, Venise, 1560, in-4.]
+
+Il met, continue le _Dolce_, tous les objets avec tant de vrit devant
+nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
+loin tous les autres potes dans la peinture des douceurs et des
+souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
+combats de chevaliers, de gants et de monstres, on peut le comparer
+tous. Il a mme dans cette partie une vrit qui n'appartient qu' ceux
+qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
+batailles. Dans les dtails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
+lecteur comme par la main de contre en contre, et d'une ville une
+autre ville. Il excelle mouvoir le coeur: il le tyrannise en quelque
+sorte; enfin, si l'Arioste lui est suprieur en quelques parties, il y
+en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-tre de ne pas voir
+dans le pome de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien. A l'gard
+de ce dernier article, il peut paratre exagr, mais il ne le serait
+pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le _Roland furieux_ des
+choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
+pareilles dans _Amadis_.
+
+Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce pome, quelques
+citations sont d'autant plus ncessaires, que c'est principalement par
+le mrite des dtails que l'ouvrage appartient son auteur.
+L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.
+
+Dans les dbuts de chant d'aucun autre pome on ne trouve, et j'en ai
+dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
+_Amadis_. Elles sont courtes, et s'tendent rarement au-del d'une
+strophe. C'est la fin d'un chant: la nuit arrive, sparons-nous; et au
+commencement: le jour renat, revenez m'entendre; c'tait le bonjour et
+le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conserv cette
+premire forme. Voici la fin du onzime chant: Mais dj la Nuit,
+paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
+avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les penses des eaux du
+doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
+chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
+retour des premiers rayons du Soleil. Et voici le dbut du douzime:
+Dj les toiles, fuyant l'une aprs l'autre, font place la lueur de
+la blanchissante Aurore. La Lune cde cette splendeur nouvelle qu'elle
+voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
+le Jour dcouvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
+lyre, pour chanter Amadis et Alidor.
+
+Seigneur, dit-il, au dbut du vingt-septime, le Jour, avec son front
+teint de pourpre, brillant d'une douce lumire, et tout rayonnant de
+splendeur, orne dj le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
+le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
+bergerie; l'agriculteur se lve et retourne ses travaux; l'un reprend
+la bche et l'autre la charrue; retournons aussi nos chants. Voil ma
+lyre, qu'un enfant remet, comme l'ordinaire, entre mes mains; voil
+Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une potique fureur;
+Apollon sourit mes chants et se plat leur harmonie; chantons donc,
+ne tardons plus, et ne laissons pas s'couler inutilement le cours des
+heures.
+
+Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le mme objet. Amadis est-il
+dans un de ces moments de dsespoir o le plongent les injustes soupons
+d'Oriane, le pote est si profondment touch de sa peine, qu'il n'a
+plus ni haleine ni voix[145]. Il est forc de se taire et de donner
+lui-mme des larmes de si grands malheurs, jusqu' ce qu'il sente se
+rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son gnie,
+dessche par la piti que ce brave guerrier lui inspire. Au chant
+suivant: L'Aurore se lve, mais, triste et baigne de larmes, elle met
+un joug moins brillant ses coursiers; point de fleurs, point de
+couronne sur sa tte; elle est mme enveloppe de vtements noirs et
+lugubres; sans doute, elle n'a t rveille que par les plaintes
+d'Amadis, qui de plus en plus enfonc dans ses cruelles penses,
+toucherait de piti les monstres mmes des forts.
+
+ [Note 145: Fin du dix-septime chant.]
+
+Mais, le plus souvent, la nature se prsente lui sous un riant aspect.
+C'est le fils d'Hyprion, couronn de rayons ardents et lumineux, qui
+redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est
+l'Aurore qui parat avec ses tresses blondes et son front de roses;
+l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paratre au
+dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
+peignent des plus vives couleurs[147]; tantt le Soleil lve peu peu
+sur les eaux ses rayons et sa tte blonde, et redonne tous les objets,
+par sa lumire renaissante, leurs vtements blancs, verts et pourprs;
+Philomle, pour donner quelque trve sa douleur, rappelle par ses
+chants les hommes leurs travaux, et sa soeur parat encore, sous les
+rameaux pais, accuser en pleurant l'impie Tre[148]; tantt c'est un
+autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumire
+du jour; il ne se cache plus, comme il faisait nagure, sous des rameaux
+couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
+arbrisseaux, gay par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
+monde de beauts plus admirables et plus rares[149].
+
+ [Note 146: C. XXXIV.]
+
+ [Note 147: C. XLIV.]
+
+ [Note 148: C. XLVIII.]
+
+ [Note 149: C. LXXIII.]
+
+Il entremle avec ces dbuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
+potiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
+quelquefois celui d'un badinage agrable, et quelquefois celui de
+l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, l'exemple de l'Arioste;
+mais sa tche est plus forte remplir, et l'Arioste lui-mme n'et sans
+doute pas trouv facile de se varier ainsi jusqu' cent fois.
+
+Les descriptions de combats sont presque innombrables dans _Amadis_;
+mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
+grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
+prsentent aussi de plus grands moyens de varit. Une de ces actions
+runit pourtant les avantages potiques d'une bataille avec ceux d'un
+combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
+Lisvart et cent chevaliers irlandais, la tte desquels marchent vingt
+normes gants[150]. Le pote ne manque pas de passer en revue cette
+horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
+personnes, et cette belle comparaison ajoute encore l'ide qu'on ne
+peut concevoir, en mme temps qu'elle rcre, par des images champtres,
+l'imagination du lecteur. Ils ressemblaient autant de chnes immenses
+et noueux, pais et antiques abris des villageois, plants le long des
+rives herbeuses que le P inonde de ses flots toujours troubls, ou sur
+les riants et agrables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
+et qui lvent leurs ttes chevelues la hauteur des monts les plus
+sauvages et les plus escarps[151]. Amadis cach sous le nom du _beau
+Tnbreux_, et Alidor, frre d'Oriane, arrivs au moment du combat, y
+vont dcider la victoire. L'auteur en dcrit les prparatifs; il invoque
+les Muses qui chantrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
+Discorde, la Colre, les Furies mmes soufflant leurs poisons au coeur
+des gants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
+les tambours animent encore la frocit des coursiers belliqueux, dont
+les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
+frein, frappent la terre, et semblent dfier les coursiers ennemis au
+combat. Le choc est terrible, la mle affreuse et dcrite avec feu et
+avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur dfaite,
+un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlve dans ses bras et
+l'emporte[152]; le _beau Tnbreux_ est averti, accourt, lui arrache sa
+proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
+ennemie, en criant: _France! France_[153]_!_ _C'est Amadis qui est ici;
+victoire!_ A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
+est complte, et Lisvart bless, mais triomphant, est ramen dans son
+palais par Amadis.
+
+ [Note 150: C. XLIX.]
+
+ [Note 151: St. 27.]
+
+ [Note 152: C. L.]
+
+ [Note 153: Ce cri devait tre _Gaule! Gaule!_ Mais ici, comme
+ dans tout son pome, le Tasse a prfr le nom de France; et ce
+ n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait un
+ Franais de le corriger.]
+
+Si j'avais choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
+presque dans tous les chants, je prfrerais pour l'tendue, la force et
+l'originalit, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
+effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
+n'est pas un gant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
+petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
+ses paules larges de sept huit palmes, ses mains carres, sa poitrine
+osseuse, ses jambes en colonnes, sa tte norme et aplatie, sa bouche
+aigu, ses dents qui auraient bris le fer, son nez difforme, ses yeux
+hagards qui auraient fait fuir les sorcires et les ensorcels[155],
+n'ont pas seulement pour but de montrer quels prils menacent Amadis;
+mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour poux une belle
+princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
+combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
+tremblante Oriane.
+
+ [Note 154: _Tal che pareva il piccoto colosso._ (C. LIV, st.
+ 59.) _Colosso_ n'est point l pour un colosse en gnral; ce mot,
+ pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
+ c'est--dire, celui de Rhodes.]
+
+ [Note 155: St. 60.]
+
+La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers
+sont abattus; les deux rivaux fondent l'pe la main l'un sur l'autre.
+Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
+endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent craindre
+pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
+infatigable autant qu'intrpide, et Ardan commence se lasser.
+Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
+pe se rompt dans sa main et qu'il tombe genoux, les yeux blouis et
+presque ferms au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
+frapper. La cour tout entire est comme une famille pouvante qui voit
+un pre chri prt perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
+armes sont en pices, son bouclier est bris; il est enfin sans pe;
+mais son coeur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie dsarm et
+presque nu; il n'en a mme que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
+lance brise, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
+son adversaire. Il parvient lui percer le bras; l'pe, dont Ardan ne
+cessait de le frapper, tombe; Amadis la relve. Ardan qui se voit vaincu
+frmit, comme sur la mer ge frmit le vent des temptes. Les
+chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient la
+place qu'elle avait quitte. La tendre mre qui a vu son fils unique
+dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
+pril, si Dieu lui rend la vie et la sant, n'essuie pas plus
+promptement ses yeux baigns de larmes, ne remercie pas plus ardemment
+le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant dsormais en
+sret la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157]. Amadis achve de
+vaincre et spare du tronc la tte affreuse. Toute la cour se rjouit de
+sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
+qui a plus de trois cents vers, est mettre de pair avec les plus
+belles du mme genre, dans les pomes les plus parfaits.
+
+ [Note 156: C. LV, st. 38.]
+
+ [Note 157: St. 66.]
+
+Si je voulais citer la description d'une tempte, j'en trouverais une au
+dix-neuvime chant, qui pourrait aussi tre compare aux plus clbres
+et soutenir le parallle; mais j'aime mieux, sur le mme lment, en
+choisir une d'un genre tout oppos. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
+dloyaut, lui qui vient d'tre couronn roi de l'Ile ferme comme le
+plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
+dsespoir, il quitte l'le pendant la nuit, monte sur une barque, la
+pousse en haute mer et s'abandonne la fortune[158]. Long-temps il
+pleure, il gmit, les yeux fixs sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
+par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
+sommeil vient le saisir. Aussitt les nymphes des mers qui ont entendu
+ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
+mains et leurs beaux bras l'onde amre, et entourent d'un cercle de
+beauts charmantes l'infortun qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
+sont encore baigns de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
+airs claire ce front, ce visage digne du sjour des dieux, et qui, dans
+sa pleur, ressemble une fleur que la main d'une vierge a coupe;
+touches d'une tendre piti, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
+Les dieux des mers viennent eux-mmes, monts sur des monstres marins,
+entourer la barque lgre. Ils en font un char de triomphe; quatre
+dauphins y sont attels avec un joug de corail; il la tranent sur la
+plaine humide avec une admirable rapidit. Suivi de tout ce divin
+cortge, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
+barque alors vient aborder un dlicieux rivage. Les nymphes et les dieux
+des mers y dposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
+c'est l qu'il est rveill par les premiers rayons du soleil. Passez
+cette description l'emploi d'une mythologie trangre celle qui fait
+la machine gnrale du pome, et vous ne pourrez lui refuser une des
+premires places dans la riche collection que l'pope romanesque peut
+fournir.
+
+ [Note 158: C. XXXIX, st. 13 22.]
+
+Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'_Amadis_ fait
+parler l'amour, et quel langage il prte aux diverses passions dont
+cette seule passion nous agite, je pourrais choisir galement, ou les
+tourments auxquels Oriane est livre quand, sur de fausses apparences,
+la jalousie s'est empare de son coeur, o les plaintes et le dsespoir
+du fidle Amadis retir sur _la Roche pauvre_, ou les regrets de
+Corisande spare de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquite
+pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours pisodiques sont
+trs-multiplis dans ce pome, et que l'auteur parat avoir eu autant de
+got que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
+pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien reprendre
+quelques-unes de ces recherches de pense et de style dont peu de
+potes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu' une certaine
+nature idale ou plutt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
+l'expression de la vritable nature, et une grande abondance d'images
+passionnes, de penses et de sentiments.
+
+Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au pome pique,
+il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
+vrais potes, il trouve tout moment entre les personnes ou les choses
+qu'il peint et tous les objets de la nature anime et inanime, des
+rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
+qu'ils se prsentent son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
+le mrite de la nouveaut, et les mmes reviennent peut-tre trop
+souvent. Les lions, les tigres, les ours, blesss et poursuivis par les
+chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
+sangliers et les taureaux dfendant leur vie contre les meutes
+acharnes; les vents qui se combattent ou qui soulvent les mers, les
+flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agits par les vagues
+et pousss par des vents contraires, reviennent un peu frquemment; et
+les mots, quoique toujours assez potiques, ne relvent pas toujours ce
+qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi,
+dfaut de nouveaut dans les objets, c'est la manire de les placer et
+de les prsenter qui les relve.
+
+Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochs des accidents
+de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
+de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prt le dvorer, le
+danger qu'il court le fait plir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
+que quand elle le voit vainqueur. Comme lorsque de ses regards ardents
+le chien cleste brle la terre[159], et enlve aux campagnes riantes
+les ornements dont Flore avait par leur sein, si tout coup le souffle
+d'un vent qui s'lve trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
+frache et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
+et tout l'clat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beaut,
+que le froid glac de la crainte avait efface, renat tout coup sur
+le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel mme. Quelquefois il tire
+ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
+Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laiss auprs
+d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
+nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais prsage. Une
+tendre mre[160], dont le fils est, depuis longues annes, spar
+d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui tait parti avec
+lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquitude
+sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
+reoit une rponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
+court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
+joie.
+
+ [Note 159: C. I, st. 73.]
+
+ [Note 160: C. XXX, st. 7.]
+
+Il est assez ordinaire de comparer avec la grle les coups que portent
+les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
+les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. Des
+sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon
+emporte, au mois de dcembre ou de janvier, ne tombe point aussi
+paisse, que les coups de ce bras, dont la force gale l'adresse,
+tombent sur le dur acier. Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
+ peindre, dans le coeur de l'homme, le combat et les alternatives de la
+raison et de l'amour. De mme que si l'on jette sur une liqueur chaude
+et bouillante une liqueur glace[162], le bouillonnement s'arrte tout
+coup, mais bientt l'eau se rchauffe, et le murmure augmente; de mme
+si dans notre ame le secours de la raison arrte quelquefois le dsir et
+rprime les sens, ils reprennent bientt leur empire et la ramnent avec
+plus de force aux impressions du plaisir.
+
+ [Note 161: C. XXXI, st. 19.]
+
+ [Note 162: C. XXXIV, st. 7.]
+
+De doux objets de la nature champtre dictent l'ame sensible du Tasse
+une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps loigne de la
+cour de son pre et secrtement unie avec Amadis; il y reparat, mais
+cach sous ce nom de _beau Tnbreux_, dj devenu clbre, Oriane
+l'accompagne dguise, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
+mconnaissable. Amadis reoit les plus grands honneurs, et sa compagne
+les partage. La reine sa mre la flicite d'tre la dame d'un chevalier
+si accompli. Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le pote[163], ou
+l'herbe frache et vive ne tremblent point la douce haleine d'un vent
+lger, qui souffle pendant les heures brlantes d'un jour d't, ni le
+chevreuil qui ctoye un clair ruisseau, la vue d'un chien agile dont
+il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
+pre, et l'aspect de sa tendre mre.
+
+ [Note 163: C. XLVIII, st. 40.]
+
+Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
+tous les autres genres de talent potique que ce pome runit; la
+manire dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
+met en scne; l'art avec lequel il mnage sans cesse des surprises; la
+nature varie de ses pisodes, et son adresse les entremler avec
+l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse gale
+celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
+et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grce
+et la fidlit de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trsors
+de la posie antique, l'clat qu'il donne aux apparitions subites et aux
+merveilles de la ferie; la richesse et mme le luxe de ses descriptions
+qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
+dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
+partie de l'Italie qu'il habita long-temps.
+
+Mais avec tant de qualits qui manquent des pomes plus heureux,
+comment arrive-t-il donc que l'_Amadis_ soit si peu connu en France,
+qu'il ne le soit mme pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
+d'uniformit dans le tissu de la fable, malgr tous les ressorts qui y
+sont employs, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
+assez lgant, et surtout extrmement doux; une longueur dmesure, car,
+sans en avoir compt les vers, ce que la division par octaves rendrait
+pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante soixante mille,
+tout cela peut y avoir contribu; mais la corruption des moeurs, dj
+grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminu depuis, n'y
+serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'lvation,
+la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
+pome au mme degr, ni si gnralement rpandues que dans _Amadis_, ne
+seraient-elles pas en partie la cause de son discrdit?
+
+Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce pome tous ceux qui
+ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps des lectures
+purement agrables; ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
+dlicats, et trop gnralement dcris sous le titre de _romanesques_, a
+encore de l'attrait; ceux enfin qui veulent connatre vritablement
+tout ce que la posie italienne a produit de prcieux, qui ne se
+contentent pas d'ou-dire et de simples aperus, qui veulent ne
+prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'aprs eux. On
+ne doit pas, beaucoup prs, donner le mme conseil pour tous les
+romans piques publis dans le cours de ce sicle, o la passion pour la
+posie romanesque fut une espce de fureur. J'en ai indiqu plus de
+soixante, et peut-tre en est-il chapp mes recherches ou ma
+mmoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrter
+quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces pomes ne comportaient que
+de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
+avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
+grand nombre n'a pu tre que nomm ou mme dsign dans des numrations
+rapides.
+
+Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
+que j'ai dit de la passion du sicle pour l'pope romanesque: elle
+prouve aussi qu'en donnant trop de libert aux arts de l'imagination, en
+craignant trop de gner leur essor, et en les affranchissant des rgles,
+on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'oeuvre.
+Les imaginations extravagantes et dsordonnes fourmillent alors, les
+imaginations riches et vraiment fcondes sont toujours rares. Depuis la
+fin de l'autre sicle, ou le _Morgante_ du _Pulci_ veilla en Italie ce
+got pour le roman pique, qui devint bientt aprs une passion, puis
+une mode, parmi ce grand nombre de pomes, dont la plupart encore sont
+d'une norme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou mme que
+l'on puisse lire, moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
+je me suis propos dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
+Charlemagne et de Roland, ce _Morgante maggiore_, monument curieux sous
+plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosit que le
+got; l'_Orlando innamorato_, non tel que le laissa le _Bojardo_, son
+ingnieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le _Berni_;
+surtout, et par-dessus tout l'_Orlando furioso_ du grand Arioste, le
+chef-d'oeuvre du genre, et qui, ft-il seul, suffirait pour que ce genre
+ft consacr. La Table ronde n'a produit que _Giron le Courtois_ de
+l'_Alamanni_, encore, quel que soit le mrite de son auteur, ce pome
+a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
+scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
+d'_Amadis_ est plus heureuse; le pome de _Bernardo Tasso_ lui suffit;
+il mriterait de sortir de l'oubli o on le laisse, et de reprendre le
+rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus clairs et des
+meilleurs juges de son sicle.
+
+C'est donc quatre ou cinq romans piques que se borne rellement cette
+richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
+nation et dans un seul sicle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
+chez cette nation, l'pope se partage en trois branches, et que ce n'en
+est ici que la premire? Elle appartient en propre l'Italie. Nous y
+avons vu l'pope romanesque natre, se dvelopper, s'garer, se
+perfectionner. Chez un peuple minemment dou d'imagination et de
+sensibilit, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
+ouvrit d'abord un champ trop vaste au gnie; en procurant de grandes
+jouissances, elle fit peut-tre un grand mal; long-temps elle accoutuma
+les esprits se repatre, non-seulement de fictions, mais de chimres,
+et se passionner pour des extravagances et des fantmes. Mais le
+gnie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
+inventions dsordonnes et vides d'intrt, par les rduire dans de plus
+justes limites, par se faire soi-mme des rgles, qui devinrent
+ds-lors celles de cette partie de l'art, et par crer, au milieu de
+tant d'invraisemblances relles, une sorte de vraisemblance hypothtique
+qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allgoriquement les
+vertus et les vices, donna aux sentiments du coeur de l'intrt et du
+charme, et porta au plus haut degr d'nergie l'hrosme militaire et
+l'enthousiasme guerrier. Il sut mme flatter sa nation, ou du moins
+quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
+donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
+sanctionnaient pour ainsi dire les prtentions de l'orgueil.
+
+C'tait tout ce que pouvait faire le gnie, et son ouvrage fut consomm
+quand il eut rehauss ces inventions ainsi rduites par tous les
+ornements d'une imagination brillante, par l'expression potique la plus
+abondante et la plus riche, par tous les trsors d'une langue ne
+potique, et, dj depuis deux sicles, rivale des idiomes anciens les
+plus parfaits.
+
+Mais enfin il manquait toujours ces crations ingnieuses ce fond
+d'intrt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
+suppler. Si des esprits trop graves avaient autrefois trait de contes
+d'enfants les fictions d'Homre, qu'tait-ce donc que les fictions du
+_Bojardo_ et de l'Arioste? Il tait temps de traiter au moins comme des
+enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
+spirituel que l'avaient t ceux de la Grce; il tait temps que le
+pome hroque, ou la vritable pope, naqut, et qu'elle se joignt du
+moins au roman pique, devenu une partie trop importante et trop riche
+de la littrature nationale, pour qu'il ft dsormais ni dsirable, ni
+possible de l'effacer.
+
+Quelques potes l'avaient tent ds le commencement de ce sicle: mais,
+arrts par le prjug qui avait dcid que les langues modernes ne
+convenaient qu' des sujets frivoles, et que dans des ouvrages srieux
+on ne devait employer que le latin, c'tait dans cette langue qu'ils
+avaient essay de faire parler la Muse pique[164]. Ce n'tait point
+l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donn traiter, mais la religion,
+ses dogmes, ses mystres. Le mystre de l'incarnation avait fourni
+Sannazar son pome _de Partu Virginis_; la vie et la mort du Christ
+avaient dict Vida sa _Christiade_. L'histoire profane et mme
+contemporaine avait eu son tour; et _Ricciardo Bartolini_ avait clbr
+dans l'_Austriade_ la gloire de la maison d'Autriche[165].
+
+ [Note 164: On trouve dans une lettre d'Annibal _Caro_ une
+ preuve bien vidente que cette opinion rgnait alors. Il avoue
+ l'un de ses amis qu'il aura bientt achev une traduction en vers
+ libres de l'_Enide_ de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
+ et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
+ sans consquence. _Cosa cominciata_, dit-il, _per ischerzo, e solo
+ per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
+ che m'allargai dalla servit. Ma ricordandomi poi che sono tanto
+ oltre con gli anni, che non sono pi a tempo a condur poemi, fra
+ l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
+ far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
+ trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
+ libro._ Puis il ajoute: _So che fo cosa de poca lode, traducendo
+ di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
+ ma solo per far conoscere (se mi verr fatto), la richezza e la
+ capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
+ asseriscono che non pu aver poema eroico,_ _n arte, n voci da
+ esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono._
+ Cette lettre est date de Frascati, 14 septembre 1565,
+ c'est--dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
+ OEuvres d'Annibal _Caro_, Venise, 1557, p. 272.)]
+
+ [Note 165: M. Denina, premier Mmoire sur la Posie pique,
+ Recueil de l'Acadmie de Berlin, anne 1789, pages 484 et 485.
+ Ces trois pomes latins taient en effet imprims avant que le
+ _Trissino_ formt le projet du sien; les deux premiers sont assez
+ connus; le troisime, qui l'est beaucoup moins (_de Bello Narico,
+ Austriados libri XII_) avait t publi ds 1515. L'illustre
+ auteur des _Rvolutions d'Italie_, dans le mmoire cit ci-dessus,
+ ajoute aux deux pomes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
+ intitul: _Joseph_, et l'_Austriade de Bartolini_, le pome de
+ Jrme _Falletti_, Pimontais, _de Bello Sicambrico_, et celui de
+ _Lorenzo Gambara_, dont le sujet est la dcouverte du
+ Nouveau-Monde, sous le titre de _Colombiados_; mais je ne pouvais
+ les citer ici, parce que 1, Fracastor, qui mourut en 1553, g de
+ soixante et onze ans, n'entreprit le pome de _Joseph_ que dans
+ ses dernires annes, et mme il ne put l'achever; 2 la guerre
+ clbre par _Falletti_ dans son pome _de Bello Sicambrico_, est
+ celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
+ Charles-Quint et Franois Ier.; _Falletti_, qui tudiait alors
+ Louvain, put, quelque temps aprs, prendre pour sujet cette
+ guerre, mais son pome ne fut publi par P. Manuce qu'en 1557; 3.
+ enfin, _Lorenzo Gambara_, auteur de la _Colombiade_, ne mourut
+ qu'en 1586; c'tait le cardinal Grandvelle qui l'avait engag
+ composer ce pome, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
+ d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, la
+ sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
+ derniers pomes n'avait donc prcd celui du _Trissino_, et mme
+ le dernier ne fut crit que plus de douze ans aprs.]
+
+Il n'y avait qu'un degr de plus franchir; il ne restait qu'
+reconnatre que la langue dont le Dante s'tait servi, et dans laquelle
+tait crite toute la partie hroque du pome de l'Arioste, tait aussi
+forte, aussi nergique et aussi noble que l'exigeait le pome pique du
+genre le plus lev. Ce fut le _Trissino_ qui le reconnut le premier.
+Aprs avoir essay dans sa _Sophonisbe_, comme nous le verrons bientt,
+de faire renatre la tragdie antique, il essaya dans l'_Italia
+liberata_ de faire entendre sa nation, dans son propre langage, les
+accents de la trompette pique. Son succs ne fut pas complet, mais il
+fraya la route et montra la possibilit de russir; et si l'on ne doit
+de grands honneurs dans les arts qu' ceux qui ont atteint le sommet, il
+est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
+le chemin qui y conduit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+_Du pome hroque en Italie au seizime sicle; Notice sur la vie du
+Trissino; ide de son_ ITALIA LIBERATA _et de quelques autres pomes
+hroques, qui prcdrent celui du Tasse._
+
+
+Je me suis beaucoup tendu sur l'pope romanesque, sur sa nature, son
+origine et ses diffrents progrs, parce que ce genre de pome
+appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses rgles et ses
+convenances particulires; que personne encore en France ne s'tait
+donn la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie mme il n'avait pas
+t suffisamment approfondi. Le pome hroque, au contraire, n chez
+les Grecs, emprunta d'eux ses rgles, sa marche, ses modles. Lorsqu'on
+a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-sicle des
+romans piques, voulurent enfin, vers le milieu du seizime, avoir une
+pope l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
+n'a plus qu' examiner comment ils y ont russi. Je passerai donc tout
+de suite ce que l'on sait de la vie du premier de leurs potes, qui
+forma cette louable et difficile entreprise.
+
+Jean-Georges _Trissino_ naquit Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
+_Trissino_, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
+ville, et de Ccile _Bevilacqua_, fille d'un gentilhomme de Vrone. On
+dit qu'il fit trs-tard ses premires tudes; cela est mme prouv par
+une lettre latine qui lui est adresse, et dans laquelle on lui dit: Si
+vous avez commenc tard l'tude des lettres, il le faut attribuer la
+tendresse de vos parents alarms pour un fils unique sur qui reposait
+l'esprance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
+famille[166]. Le jeune _Trissino_, qui avait perdu son pre ds l'ge
+de sept ans, ne tarda pas rparer le temps que lui avait fait perdre
+cette tendresse excessive de sa mre. Il fit des progrs rapides,
+d'abord Vicence mme, sous un prtre, nomm _Francesco di Granuola_,
+et ensuite Milan, sous le clbre Dmtrius Calcondile. Il tmoigna
+dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
+matre; Calcondile tant mort Milan en 1511, _Trissino_ lui fit lever
+un tombeau dans l'glise de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre
+une inscription honorable qu'on y lit encore.
+
+ [Note 166: Lettre de _Giano Parasio_, dans son recueil
+ intitul _De rebus per Epistolam qusitis_, dit. de H. tienne,
+ 1567, p. 57.]
+
+ [Note 167: Selon d'autres, de _San Salvador_.]
+
+De l'tude des langues grecque et latine, il passa celle des
+mathmatiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
+peuvent entrer dans l'ducation la plus soigne. Il se maria en
+1503[168], et ne songeant qu' jouir tranquillement des douceurs de
+cette union et de celles de l'tude, il se retira dans une de ses
+terres. Il y fit btir une maison magnifique[169], dont il donna
+lui-mme le dessin, et dont Andr _Palladio_, son lve en architecture,
+et qui devint depuis un si grand matre, dirigea les travaux. _Trissino_
+vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
+surtout la posie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
+lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, aprs qu'elle lui eut donn
+deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
+voyage Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-tre cette
+douleur mme qui lui suggra l'ide de composer sa _Sophonisbe_, la
+premire tragdie o l'Europe moderne vit renatre quelques tincelles
+de l'art des anciens. Lon X, qui occupait alors le trne pontifical, et
+qui avait conu beaucoup d'amiti pour _Trissino_, voulut faire
+reprsenter cette tragdie avec la magnificence qui brillait dans toutes
+ses ftes; mais il n'est pas sr qu'il ait excut ce dessein. Bientt
+il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la posie.
+
+ [Note 168: Avec _Giovanna Tiene_.]
+
+ [Note 169: A _Criccoli_ sur l'_Astego_.]
+
+ [Note 170: _Francesco_ et _Guilio_]
+
+Il le chargea d'ambassades importantes auprs du roi de Danemark, de
+l'empereur Maximilien et de la rpublique de Venise[171]. _Trissino_ y
+acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
+honorables qui lui taient confies, il se lia d'amiti avec les savants
+et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
+Lon X.
+
+ [Note 171: En 1516.]
+
+Aprs la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
+avec Blanche _Trissina_, sa parente, dont il eut un troisime fils[172].
+Le pape Clment VII ne tarda pas le rappeler Rome et lui tmoigner
+la mme estime et la mme confiance que Lon X. Il le dputa, en
+diffrents temps, Charles-Quint et au snat de Venise, et lorsqu'il
+alla couronner solennellement cet empereur Bologne, _Trissino_ fut un
+des principaux officiers dont il voulut tre accompagn. Dans cette
+crmonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
+de la robe du pape[173]. C'tait faire le premier une tragdie telle
+que la _Sophonisbe_ qu'il y avait rellement de l'honneur, et point du
+tout porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas cr
+chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
+un point sur lequel ces mmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
+qui parat le plus au gr de _Tiraboschi_, est qu'il eut la permission
+d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre mme le titre de
+chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
+n'y a pas le moindre inconvnient tre de cet avis.
+
+ [Note 172: _Ciro._]
+
+ [Note 173: Nicron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
+ que _gli sostenne lo strascico_.]
+
+Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
+en ait dit, se trompe rarement en histoire, a crit dans l'_Essai sur
+les Moeurs et l'Esprit des Nations_[174], que le _Trissino_ tait
+_archevque de Bnvent_ quand il fit sa tragdie, et que le _Ruccella_
+suivit bientt _l'archevque Trissino_. Il ne fut jamais archevque ni
+de Bnvent, ni d'ailleurs, ni mme, comme on voit, ecclsiastique.
+Cette erreur de fait a pass dans quelques crits estimables[175], et
+c'est ce qui m'engage en avertir[176].
+
+ [Note 174: C. CXXI.]
+
+ [Note 175: Entre autres dans un loquent discours de M.
+ Chnier pour l'ouverture des coles centrales.]
+
+ [Note 176: C'est sans doute pour rparer cette erreur que
+ Voltaire a mis dans sa ddicace de _la Sophonisbe de Mairet
+ rpare neuf_, que _le prlat Giorgio Trissino, par le conseil
+ de l'archevque de Bnvent......_, choisit le sujet de
+ Sophonisbe, etc. Mais le _Trissino_ n'tait pas plus prlat
+ qu'archevque; et l'on ignore quel est l'archevque de Bnvent
+ qui lui donna ce conseil.]
+
+_Trissino_ revint Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
+et de se livrer paisiblement la composition de son pome dont il avait
+dj, depuis plusieurs annes, conu l'ide et trac le plan; mais il
+trouva sa famille dans le trouble, et lui-mme, compter de ce moment,
+n'eut presque plus de jours tranquilles. L'an de ses deux fils du
+premier lit tait mort; le second, nomm Jules, tait brouill avec sa
+belle-mre et voyait avec jalousie la prdilection de son pre pour le
+fils qu'il avait eu d'elle. _Trissino_, mcontent de ces brouilleries,
+prit Jules en aversion, rsolut de le dshriter et de laisser tout son
+bien son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procs pour
+avoir le bien de sa mre. Pour comble de malheur, Blanche _Trissina_
+mourut[177]. Son mari dsol maria son jeune fils, et se retira Rome
+pour fuir les procdures et tcher de vivre tranquille. Il y demeura
+quelques annes; il termina et publia son grand pome, l'_Italia
+liberata da' Gothi_, l'Italie dlivre des Goths. Pendant ce temps, son
+fils Jules poursuivait son procs Venise, o il tait soutenu par tous
+les parents de sa mre. Le _Trissino_ fut oblig de se rendre aussi dans
+cette ville[178], et, comme il tait attaqu de la goutte, il fit ce
+long voyage en litire.
+
+ [Note 177: En 1540.]
+
+ [Note 178: En 1548.]
+
+De l il passa Vicence, o il trouva que Jules venait de faire saisir
+provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrit, qu'il revit
+son testament, et dshrita entirement ce fils ingrat. Jules n'en fut
+que plus anim suivre son procs et consommer sa vengeance. Ayant
+gagn dans toutes les formes, il s'empara aussitt de la maison et de la
+plus grande partie des biens de son pre. Rome tait toujours le refuge
+du _Trissino_ dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un ternel
+adieu son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: Cherchons
+des terres places sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
+on m'enlve ma maison paternelle; puisque les Vnitiens favorisent cette
+fraude par une sentence cruelle, qui approuve les piges tendus par un
+fils son pre, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
+possessions un pre malade et accabl de vieillesse. Adieu, maison
+charmante; adieu, mes pnates chris: je suis forc dans ma misre
+d'aller chercher des dieux inconnus[179].
+
+ [Note 179:
+
+ _Quramus terras alio sub cardine mundi,
+ Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
+ Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
+ Qu nati in patrem comprobat insidias;
+ Qu natum voluit confectum tate parentem_
+ _Atque grum antiquis pellere limitibus.
+ Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
+ Nam miser ignotos cogor adire lares._
+
+ (_Opere del Trissino_, Verona, 1729, in-4.,
+ t. I, p. 398, _ed ultima_.)]
+
+Mais il ne survcut pas long-temps cette disgrce, et mourut Rome
+vers la fin de 1550, g de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
+qu'il a laisss, outre son pome et sa tragdie, sont une comdie
+intitule _i Simillimi_, tire des _Mnechmes_ de Plaute, des posies
+lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
+tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
+nombre d'hommes qui, ns avec une grande fortune, ont cependant le got
+des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles taient
+ncessaires leur existence: mais il ne put viter, malgr cet
+avantage, le malheur commun presque tous les littrateurs clbres,
+d'tre dtourns de leurs travaux par des contradictions et des
+affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrs
+l'accroissement des lumires ou des jouissances de l'esprit.
+
+Le gnie du _Trissino_ tait naturellement grave; ce n'tait pas celui
+de son sicle. Il vit le got naissant du thtre ne produire que des
+comdies o la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
+voulut faire une tragdie l'imitation des anciens; il vit la passion
+universelle que l'on avait pour l'pope n'enfanter dans le plus grand
+nombre que des extravagances monstrueuses, et mme, dans un petit nombre
+choisi, que des rveries aimables, des ombres sans corps, des fantmes
+sans ralit; et il voulut faire un pome hroque, fond sur une action
+vritable, intressante pour son pays, et seulement embellie de
+fictions, au lieu d'tre une fiction elle-mme; il vit enfin que toutes
+les oreilles taient sduites par la forme sonore de l'octave et par
+l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter l'pope,
+comme il l'avait fait la tragdie, le vers non rim, libre ou
+_sciolto_, dont quelques crivains le regardent comme l'inventeur[180].
+Le mauvais succs de sa tentative a dtourn de l'imiter, et l'_ottava
+rima_ est reste en possession du pome pique[181]. Il n'est pourtant
+dmontr, ni que s'il et crit en octaves son pome, tel qu'il est
+d'ailleurs, il et russi davantage, ni que s'il et vit les autres
+dfauts de son pome et s'il l'et crit en vers libres meilleurs que ne
+le sont les siens, il et aussi mal russi. En lisant l'_nide_
+d'Annibal _Caro_, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.
+
+ [Note 180: _E comune opinione_, dit le _Quadrio_, _che il
+ verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
+ Giorgio Trissino_. (_Stor. e Rag. d'ogni Poesia_, t. III, p. 420.)
+ Le mme auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention
+ _Jacopo Nardi_, dans sa comdie de l'_Amicizia_, d'autres au
+ _Ruccella_, dans son pome des Abeilles, etc.]
+
+ [Note 181: On a gard le _verso sciolto_ pour la tragdie, la
+ comdie, la pastorale, le pome didactique, les ptres, glogues,
+ et autres petits pomes, et presque gnralement aussi pour les
+ traductions des pomes piques grecs et latins.]
+
+Le sujet que choisit _Trissino_ devait intresser l'Italie dans tous les
+temps; mais il avait de plus, cette poque, le mrite de l'-propos.
+C'tait, dit M. Denina[182], dans le temps o l'Italie retentissait
+encore de la voix tonnante de Jules II, o aprs la dissolution de la
+ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
+barbares de l'Italie. L'_Histoire de la Guerre des Goths_ par Procope
+venait de reparatre. On en trouve mme une traduction italienne
+imprime en 1544, trois ans avant l'dition de l'_Italia liberata_, qui
+se fit Rome en 1547.
+
+ [Note 182: Premier Mmoire sur la Posie pique, Recueil de
+ l'Acadmie de Berlin, anne 1789.]
+
+L'action qu'il entreprit de clbrer est trop connue pour qu'il soit
+besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Blisaire,
+gnral de Justinien, aprs avoir vaincu les Vandales en Afrique,
+parvenu au plus haut degr de faveur et de gloire, passe en Italie par
+ordre de cet empereur, et la dlivre du joug des Goths qui l'opprimaient
+depuis prs d'un sicle; tel en est le fond historique. Le Pre ternel
+substitu au Jupiter d'Homre, les anges aux dieux infrieurs, des
+apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
+merveilleux. L'histoire avait manqu aux meilleurs romans piques: on
+peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le pome du
+_Trissino_. Des imitations d'Homre existaient bien dans quelques-uns
+des premiers, mais dguises sous des formes nouvelles, et mme
+l'Arioste tait un pote homrique, plutt qu'un imitateur d'Homre. Le
+_Trissino_ se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
+Homre, qu'il transporta dans son pome les descriptions, les petits
+dtails, les expressions de l'_Iliade_, quelquefois mme des pisodes
+entiers. Il en a tout pris, hors le gnie, dit Voltaire[183]. Il
+s'appuie sur Homre pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
+cueille les fleurs du pote grec; mais elles se fltrissent dans les
+mains de l'imitateur.
+
+Une analyse rapide des premiers livres de son pome suffira pour nous
+faire juger de la manire dont il emploie et les personnages
+historiques, et les agents surnaturels, et surtout les frquentes
+imitations d'Homre. D'abord, il invoque dans ce sujet chrtien Apollon
+et les Muses. Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce
+juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185], dlivra l'Italie du joug
+des Goths; qui, depuis prs d'un sicle, la tenaient dans un dur
+esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager cette glorieuse
+entreprise. Et, sans plus de prparatifs, il commence sa narration.
+
+ [Note 183: _Essai sur la Posie pique_, ch. V.]
+
+ [Note 184: _Per la mia lingua._ (C. I, v. 4.)]
+
+ [Note 185: Justinien.]
+
+Le Trs-Haut qui gouverne le ciel, plac au milieu des bienheureux,
+regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
+l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: O
+mon pre chri, de qui dpend tout ce qui se fait l bas sur la terre,
+ne vous sentez-vous point mu de piti en voyant la malheureuse Italie
+soumise aux Goths depuis tant d'annes?--On sent tout de suite que
+cette Vertu est la Pallas d'Homre parlant Jupiter. Le Pre ternel
+rpond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arriv,
+que ce qu'il a dit une fois _et affirm d'un signe de sa tte_, ne peut
+manquer d'arriver. Il rflchit ensuite quelques moments, et prend enfin
+le parti d'envoyer vers Justinien l'ange _Onerio_ (c'est--dire l'ange
+des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
+sa part cet empereur. L'ange emmne avec lui la Vision, se revt de la
+figure vnrable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, o tait
+Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaant
+prs de sa tte, lui ordonne, de la part de l'ternel, d'assembler son
+arme et de dlivrer l'Italie des Goths. Il lui rpte homriquement
+les propres paroles dont le Pre ternel s'est servi.
+
+L'empereur s'veille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
+demande ses habits. Suit la description trs-dtaille de la toilette de
+l'empereur. Aucune partie des vtemens n'est oublie, ni la chemise du
+lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
+chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
+apporte de l'eau dans une aiguire de crystal, sous laquelle est un
+grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
+s'essuie avec une serviette blanche brode tout alentour. Un cuyer
+fidle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tte le
+bonnet imprial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
+tout, il met sur le corselet un vtement de velours ras cramoisi,
+richement brod autour du cou et tout alentour des bords. Ce vtement
+est serr par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
+magnifique de drap d'or, qui trane terre de la longueur de trois
+palmes, et rattach sur l'paule droite avec une perle ronde, plus
+grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand clat, qu'une
+province ne pourrait la payer.
+
+Ainsi vtu, Justinien s'assied sur un trne d'or, et ordonne aux
+ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les gnraux
+et les guerriers de marque un conseil gnral; mais d'avertir d'abord
+le grand Blisaire, Paul comte d'Isaurie, Narss et Audigier, pour
+qu'ils se rendent sur-le-champ auprs de lui. Ils viennent; il leur fait
+un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
+gnral s'assemble, que peut-tre les chefs et les principaux officiers
+de l'arme qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
+rpugneront marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
+qu'il attend alors de leur zle et de leur attachement sa personne,
+qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
+guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
+palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortge, et se
+rend, ainsi entour, la salle du conseil.
+
+Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
+pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavs en marbre
+et en mosaque, estrade, siges, leur matire prcieuse, leurs formes,
+l'ordre dans lequel ils sont placs; d'abord ceux des douze comtes, puis
+ceux des rois soumis l'empire, ensuite les siges des grands
+officiers, des gnraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
+lve appuy sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoy du ciel
+Constantin; aprs sa mort, il resta cach pendant plusieurs annes; il
+parvint ensuite au bon Thodose, et aprs lui Justinien. L'empereur
+expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqus
+ dire librement leur opinion sur cette importante affaire.
+
+Le premier qui parle est le consul de cette anne, Salidius, homme
+orgueilleux, rus, envieux, ennemi de Blisaire. Il s'oppose
+l'entreprise. Le roi sarrazin Artus, fils de la belle Znobie, est du
+mme avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
+d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
+allaient parler dans le mme sens; Blisaire engage l'loquent et sage
+Narss soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narss, dans un
+discours long et adroit, rfute toutes les objections qui ont t
+faites, et conclut la guerre contre les Goths. Blisaire se lve
+ensuite, allgue d'autres motifs, mais conclut comme Narss. L'assemble
+annonce par son murmure qu'elle est gnralement de l'avis de ces deux
+chefs.
+
+Le jeune et brave Corsamont se lve. C'tait un roi barbare descendant
+de Thomyris, le plus fort, le plus intrpide et le plus beau de toute
+l'arme, aprs Blisaire, qui le pote donne toutes les perfections du
+corps, comme toutes les qualits de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
+paroles; il demande marcher le premier, et mme seul si l'on veut,
+contre les Goths. Son action nergique lectrise le conseil; tous
+demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est rsolue. Il nomme
+gnral en chef Blisaire le Grand, qu'il appelle lui-mme toujours
+ainsi. Il le charge de distribuer son gr les autres emplois, et
+ordonne que chacun se tienne prt partir. Le vieux Paul l'Isaurien
+fait alors un grand loge de Blisaire, et propose que, pour rendre son
+autorit plus respectable et plus grande, l'empereur, aprs le repas,
+lui donne publiquement, la tte de l'arme, le bton de commandement.
+Justinien approuve ce conseil, va dner, et charge Paul et Narss
+d'assembler l'arme.
+
+L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
+portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
+milieu de l'arme. Blisaire seul est debout auprs de lui. Justinien
+annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
+Blisaire pour les conduire la victoire. Toute l'arme applaudit et
+jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
+lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Prs des barrires du camp
+tait un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
+arbrisseaux, o une infinit de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
+Un norme dragon sort tout coup de son repaire, et se met dvorer
+les petits. Les mres effrayes semblent, par leurs cris, implorer du
+secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
+moment aprs, un autre dragon vient continuer le ravage et dvorer les
+petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
+monde, et l'empereur lui-mme est frapp d'tonnement; mais Procope,
+excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
+peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Blisaire.
+Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Blisaire le
+vaincra de mme; ainsi le veut l'ternel. Alors Justinien satisfait
+rentre dans la ville et dans son palais, aprs avoir donn Blisaire
+l'ordre de partir sous trois jours avec l'arme.
+
+Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Blisaire fait ses
+prparatifs. Il prsente l'empereur la liste des gnraux et des chefs
+de tous les corps de l'arme. Le pote se sert de ce moyen pour les
+faire tous connatre, comme Homre dans ses revues. Il invoque comme lui
+les Muses avant de commencer cette numration. Elle est prcde d'une
+description trs-tendue de l'tat o tait alors l'empire romain, de
+ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
+d'Occident qui tait occupe par les Goths, et d'une histoire abrge de
+leur usurpation. Enfin Blisaire termine le second livre en faisant
+embarquer l'arme.
+
+La scne change au troisime livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
+l'empereur et hritier de l'empire, avant de partir avec Blisaire, se
+rend le soir chez l'impratrice Thodora, qui l'invite souper avec
+elle et ses deux nices, Astrie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
+d'Amour lui-mme, avec ses flches et son carquois, saisit ce moment
+pour blesser le coeur de Sophie, qui conoit pour Justin une passion
+aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
+part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
+naissante. Elle se confie sa soeur qui la console et lui donne quelques
+esprances. Le jour parat; le grand Blisaire, aprs avoir entendu
+dvotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore
+genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prire. Dieu
+l'entend, et garantit le succs de son entreprise par un mouvement de sa
+tte divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
+tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer
+travers la premire personne de la Trinit.) La flotte cingle en pleine
+mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
+_Nettunio_ se place, le trident en main, la poupe du vaisseau que
+monte Blisaire. Il commande aux vents, qui obissent, dirigent
+rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.
+
+ [Note 186:
+
+ _Avendo udita_
+ _Divotamente una solenne messa._ (C. III.)]
+
+Cependant Sophie, reste Durazzo, gmissait de l'absence de Justin. Sa
+soeur Astrie parle pour elle l'impratrice, et la trouve dispose
+unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrment de
+l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
+une scne imite d'Homre, dont Voltaire s'est moqu avec raison. Tout
+le monde connat cet pisode dlicieux. Junon, dans l'_Iliade_[187],
+veut procurer la victoire aux Grecs, malgr la protection que Jupiter
+accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
+trouver sur le mont Ida son redoutable poux, de lui prodiguer les plus
+tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y russir, elle a
+recours toutes les recherches de la toilette; retire dans un
+appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
+baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
+essence cleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
+chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revt une robe d'un
+tissu divin, o Minerve puisa son art, l'attache autour de son sein
+avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
+la ceinture mme de Vnus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prtexte,
+ceinture magique, ou plutt ingnieux emblme, o se trouvent runis les
+charmes les plus sduisants, l'amour, les tendres dsirs, les aimables
+entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homre, qui drobent en
+secret le coeur du plus sage[188].
+
+ [Note 187: L. XIV.]
+
+ [Note 188: Trad. de M. Bitaub.]
+
+Par le conseil de Vnus, elle cache ce tissu prcieux et l'attache sous
+son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer Jupiter
+dans tout l'clat de sa parure. A cette vue, il se sent enflamm plus
+qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se dfend. Elle
+craint que dans un lieu si dcouvert quelque dieu ne les aperoive: elle
+n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
+retraite impntrable tous les regards; elle lui propose de s'y
+rendre, si son pouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
+promet qu'ils seront environns d'un nuage que le soleil mme ne pourra
+pntrer. Alors elle n'a plus rien rpondre, et en effet elle ne
+rpond rien.
+
+ La terre complaisante et sensible leurs feux,
+ D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
+ Le tapis maill s'lve et se colore
+ Des plus riches prsents sortis du sein de Flore;
+ Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
+ Forment aux deux poux un lit dlicieux,
+ Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrire
+ Drobe l'oeil perant du dieu de la lumire,
+ Tandis que la rose, en larmes de crystal,
+ Tombait, en humectant le trne nuptial.
+
+C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne acadmie des
+belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'ternel modle
+des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
+d'Homre tait ainsi, elle et laiss peu de chose faire de
+nouveaux traducteurs.
+
+Le _Trissino_ a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Thodora
+n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
+Justin, et son union avec Sophie. La voil donc qui fait aussi sa
+toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se dshabille, se baigne,
+parfume ses membres dlicats, met une chemise blanche, et des bas
+couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:
+
+ _Onde le coscie bianche
+ Pareano avorio tra vermiglie rose._
+
+Ses pantouffles d'toffe d'or sont lies avec de beaux rubans. Elle
+peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
+elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres prcieuses, qui
+n'tait pas la mode du temps d'Homre, non plus qu'une robe de damas
+blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taille en
+carrs, rejoints avec de grosses perles et des noeuds d'or, au milieu de
+chacun desquels brillent des diamants du plus grand clat. Cette belle
+robe est peut-tre l pour nous ddommager de la ceinture de Vnus, qui
+n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
+son charme manque dans toute cette imitation ou plutt dans cette
+parodie d'Homre.
+
+L'impratrice ainsi pare va trouver l'empereur, qui rvait son
+expdition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reoit la
+faon de Jupiter; elle se dfend la manire de Junon. Elle craint
+d'tre vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
+les portes,
+
+ _E sopra il vostro letto
+ Poniamci, e fate poi quel che vi piace._
+
+Justinien n'a pas de nuage ses ordres comme l'poux de Junon, mais il
+n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
+chambre; je l'ai ferme en entrant, et j'en ai la clef mon ct. Vous
+aurez aussi ferm la porte de la vtre, car vous ne la laissez jamais
+ouverte.
+
+ _E detto questo subito abbracciolla;
+ Poi si colcar nella minuta erbetta._
+
+Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
+mmes et les poissons, prennent part leurs plaisirs et semblent jouir
+de leur amour.--Cela fut sans doute trs-agrable pour leurs majests,
+mais cela est fort dgotant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
+sorte d'indignation profaner par cette copi indcente et presque
+bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais dlicate et divine, objet de
+l'admiration de trente sicles.
+
+Thodora, par ce moyen honnte, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
+veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprs
+ ce jeune prince, qui est si empress de revenir qu'il brave les
+approches d'une tempte. Il s'embarque; la tempte s'lve. Son vaisseau
+est violemment agit; il tombe la mer; l'ange _Nettunio_ le sauve, le
+pousse dans le port mme de Durazzo. Il est jet sur le rivage, prt
+mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
+s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
+lequel il entre du sublim. Un mdecin appel temps la gurit. Les
+deux amants se revoient, avec l'esprance d'tre unis.
+
+Un autre ornement dont le _Trissino_ a voulu enrichir son pome, et
+qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
+enchantements. L'arme des Grecs est dbarque Brindes[189]. Le
+commandant a livr la place Blisaire. Ce gnral envoie huit
+guerriers la dcouverte pour savoir ce que font les Goths, o est leur
+arme, et s'ils s'apprtent dfendre les passages. Ils partent pour
+excuter ses ordres; mais ils sont arrts quelque distance par une
+belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
+fontaine enchante. L ils rencontrent une espce de gant ou de monstre
+qui leur dit son nom et les dfie au combat. Ce nom est _Faulo_, qui
+signifie en grec[190] mchant, mauvais, dprav; c'est le gnie du mal.
+Sa soeur _Acratie_[191] [c'est--dire l'Intemprance] qui commande dans
+ce canton, l'a place l pour empcher qu'aucun mortel ne gote des eaux
+de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renverss, et emmens
+prisonniers par deux gants qui accompagnent _Faulo_. Le huitime refuse
+le combat, et va tristement annoncer Brindes la dfaite de ses
+compagnons et leur captivit. L'intrpide Corsamont demande Blisaire
+la permission d'aller les dlivrer. Le gnral nomme avec lui deux
+autres chefs, et celui qui tait un des huit premiers. Ils vont tenter
+de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, dguis sous les traits
+du vnrable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
+tait ne des larmes d'Art[192] [la Vertu], qui tait autrefois
+honore dans ces mmes lieux, et qui avait pour nice Synsie[193] [la
+Sagesse]. On avait dit la mchante Acratie que ses jardins et son
+palais devaient tre dtruits par Synsie; elle la fit assassiner par
+son frre _Faulo_. Art en eut tant de douleur que ses larmes furent
+changes en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de gurir tous
+les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
+prendre, par son frre, Art et ses filles, qu'elle retient depuis ce
+temps dans une affreuse prison; et ce frre couvert d'armes enchantes
+et par consquent invincible, empche que qui que ce soit ne puisse
+toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
+de vaincre _Faulo_, et de dlivrer la fois Art et leurs compagnons
+d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. _Faulo_ est
+renvers, oblig de se rendre et de les conduire au palais de la
+coupable Acratie sa soeur. Elle a inutilement recours tous ses
+enchantements; il faut enfin qu'elle cde, qu'elle rende les chevaliers,
+et ce qui lui cote davantage, qu'elle brise les fers d'Art. La divine
+Art est rtablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
+les librateurs de l'Italie peuvent dsormais y pntrer. Ces fictions
+alambiques remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
+vers pour les rendre supportables, et ceux du _Trissino_ auraient pu
+gter les fictions les plus heureuses.
+
+ [Note 189: L. IV.]
+
+ [Note 190: [Grec: Phaulos.]
+
+ [Note 191: D'[Grec: Achrats eos.]
+
+ [Note 192: [Grec: Art.]
+
+ [Note 193: [Grec: Synesis.]]
+
+Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
+opinions et les moeurs du temps o il furent crits, il y a encore dans
+ce pome un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mrite
+quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
+_Trissino_ fut successivement en faveur auprs de deux papes, charg par
+eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
+aprs la publication de son pome, il n'prouva de la part du
+Saint-Sige ni reproche ni disgrce. Voici le trait dont il s'agit.
+
+Blisaire est assig dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
+dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
+enfants, les vieillards, Gate, Naples et Capoue. Il propose cet
+avis dans le conseil o assistait le pape Sylvre. Ce pape, fils d'un
+autre pape[194], avait t lu par l'ordre et les menaces de Thodat,
+roi des Goths, contre la volont du peuple romain, qui nommait alors les
+souverains pontifes. Il tait envieux de Blisaire et son ennemi secret;
+il s'oppose seul cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
+l'excution suit aussitt. Le gnral des Goths, qui commandait le
+sige, sachant que Sylvre tait offens du peu de faveur que son
+opposition avait eue dans le conseil, qu'il tait en gnral dispos en
+faveur des Goths, dont il tait l'ouvrage; sachant de plus que souvent
+les prtres sont si possds de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
+monde entier pour de l'argent[195], fait faire ce pape des promesses,
+et lui envoie des prsents qui le corrompent. Il s'engage livrer une
+des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consomm.
+Il envoie l'ange _Nemisio_ [celui de la vengeance divine] avertir
+Blisaire de ce complot. Blisaire fait arrter le pape l'instant mme
+o il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvre, convaincu de son
+crime, est men devant le gnral, qui lui dclare qu'il a cess d'tre
+pape, qu'il ne l'a mme jamais t, et qu'il va rassembler le peuple
+pour dcider de son sort.
+
+ [Note 194: D'Hormisdas.]
+
+ [Note 195:
+
+ _Ancor sapea che spesse volte i preti
+ Han cos volto l'animo alla robba,
+ Che per denari venderiano il mondo._
+ (_Ital. lib._, l. XVI.)]
+
+Alors l'ange _Palladio_ (celui qui joue le rle de Minerve, desse de la
+prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille
+Blisaire de ne point faire paratre le pape au milieu de cette
+assemble du peuple, qui pourrait se porter des excs contre le
+coupable, de le dposer tout simplement et de lui faire donner un
+successeur. Je veux vous dire[196], ajoute-t-il [et il ne faut pas
+oublier que c'est un ange qui parle], je veux vous dire ce qu'un ami de
+Dieu, qui tait prophte, m'a dit de certains papes qui existeront dans
+le monde. Voici ses paroles: Le sige o Pierre fut assis sera usurp
+par des pasteurs qui seront ternellement la honte du christianisme. Ils
+porteront au dernier degr l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne
+penseront qu' agrandir leurs btards, leur donner des duchs, des
+seigneuries, des terres, des pays entiers; confrer mme, sans
+pudeur, des prlatures et des chapeaux leurs mignons et aux parents de
+leurs matresses[197] [le terme italien est moins honnte]; vendre les
+vchs, les bnfices, les offices, les privilges, les dignits; n'y
+lever que des infmes; violer toutes les lois, dispenser pour de
+l'argent des meilleures et des plus divines; ne garder jamais leur
+foi; passer leur vie entire parmi des empoisonnements, des trahisons
+et d'autres crimes; semer entre les princes chrtiens tant de
+scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs
+et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur
+vie sclrate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde,
+revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples
+du Christ. Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un
+Dante, gibelin effrn et par consquent ennemi des papes, ni un pote
+satirique habitu frapper indiffremment tout ce qui se trouve
+porte de ses traits; c'est un pote grave et un ambassadeur de deux
+papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.
+
+ [Note 196: _Ibid._]
+
+ [Note 197: _Delle lor bagascie._]
+
+Au reste, en juger par le peu d'ditions qu'eut ce pome, il ne fit
+pas dans le monde un grand bruit, ni par consquent un grand scandale.
+Les neufs premiers chants furent imprims Rome, en 1547, les dix-huit
+autres Venise l'anne suivante[198], et, depuis ce temps jusqu'en
+1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparatre l'_Italia
+liberata_, ouvrage cependant de vingt annes, couvert d'loges si l'on
+veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot,
+illisible.
+
+Une autre preuve que ce genre austre de pomes et ces vers non rimes ne
+prsentrent aucun attrait aux esprits, sduits par les inventions
+libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il
+s'coula vingt ans entre la publication du pome du _Trissino_ et celle
+d'un autre pome hroque, dont l'auteur nomm _Oliviero_, n Vicence
+comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas mme son nom dans le
+Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens[199]. Ce pome
+intitul l'_Alamanna_ est en vingt-quatre chants. L'auteur crut
+intresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la
+ligue protestante de Smalcalde terrasse par l'empereur Charles-Quint.
+Le _Trissino_ avait mal imit Homre: l'_Oliviero_ imite mal Homre et
+le _Trissino_. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa
+versification est encore plus prosaque et plus faible que celle de son
+modle. Son merveilleux est peu prs le mme, except que dans
+l'poque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.
+
+ [Note 198: Le papier des trois volumes est tout--fait
+ semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique dat de
+ Rome, fut imprim Venise comme le second et le troisime. Ils le
+ sont avec les caractres particuliers invents par _Trissino_, ce
+ qui fut peut-tre une raison de plus de leur peu de succs. Le
+ pome reparut pour la premire fois dans les OEuvres compltes de
+ l'auteur, Vrone, 1729, 2 vol. in-4. L'abb Antonini donna la
+ mme anne une dition du pome seul, Paris, 3 vol in-8.]
+
+ [Note 199: Comme _Fontanini_, dans sa _Bibliothque
+ italienne_, _Apostolo Zeno_ dans ses notes sur cette
+ _Bibliothque_, o il a cependant rpar bien d'autres omissions de
+ _Fontanini_, etc.]
+
+Le pre ternel mdite sur les destines des mortels. Saint Pierre,
+alarm pour l'glise qu'il a fonde, des progrs de la secte de Luther
+et des prparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la
+bont du Trs-Haut. Dieu promet la victoire Charles-Quint, chef de
+l'arme catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa
+tte. Il charge deux desses, dont les noms grecs signifient la
+Providence et la Destine[200], d'aller trouver la Ngligence et la
+Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui
+commande l'arme de la ligue, et de rendre vains tous ses prparatifs et
+tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude,
+de leur ordonner en son nom de presser la runion des allis
+catholiques, et de tout hter pour que leur arme puisse agir.
+
+ [Note 200: _Pronia_ ou _Pronoia_ et _Peprmena_.]
+
+Ces commissions sont fort bien faites. En consquence, tout se ralentit
+d'un ct, tout s'acclre de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher,
+s'amuse faire la revue de ses troupes. Charles-Quint runit les
+siennes, et l'attaque avec imptuosit. Cependant les succs de la
+guerre se balancent; et mme l'arme de la ligue rduit celle de
+l'Empire de fcheuses extrmits. Mais enfin l'empereur, et l'ternel
+qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies,
+qui taient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replonges;
+l'Hrsie est terrasse et la ligue dissoute.
+
+Il n'y avait gure qu'un prince qui ce pome pt plaire: c'tait
+Philippe II. L'auteur le lui a ddi. La puissance de ce successeur de
+Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-tre ne dit-il pas assez, n'tait
+pas plus agrable une grande partie de l'Europe que la ligue des
+protestants, qui voulait balancer cette puissance[201]. Ce pome avait
+donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvret des
+inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort
+belle dition, qui est unique et qui est devenue rare et chre[202].
+C'est un mrite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la
+posie et des lettres. L'_Alamanna_ de l'_Oliviero_ est un pome
+mort-n.
+
+ [Note 201: Mmoire cit ci-dessus, p. 114, note.]
+
+ [Note 202: Venezia, Valgrisi, 1567, in-4]
+
+On en peut dire autant d'un pome qu'on ne sait trop si l'on doit ranger
+parmi les popes romanesques ou parmi les popes hroques, mais que
+l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est
+l'_Ercole_ de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux crivain, qui fit des
+tragdies en vers[204], des nouvelles en prose, des posies lyriques, un
+trait sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier pique.
+Dans un temps o la chevalerie tait le seul sujet la mode, on peut
+demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les
+sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il prfra celui
+d'Hercule. Il tait de Ferrare et secrtaire du duc Hercule II; ce fut
+probablement ce qui le dcida, esprant bien trouver l'occasion de faire
+des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas
+en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son
+treizime chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thbain. Du reste, il
+ne donna la prfrence aucun des exploits ou des travaux d'Alcide;
+tous lui parurent galement dignes d'admiration et de louanges; il
+voulut les clbrer tous, et conduire son hros depuis le berceau
+jusqu'au bcher[205]. Il avait, pour cela, distribu sa matire en
+cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-del du
+vingt-sixime.
+
+ [Note 203: Il y eut pourtant deux ditions de ce pome; la
+ premire intitule: _Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi
+ Cinthio nobile Ferrarese_, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+ et sans date, in-4.; la seconde Modne, chez _Galdini_, 1557,
+ in-4.]
+
+ [Note 204: C'est en parlant de ses tragdies, dans le volume
+ VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.]
+
+ [Note 205:
+
+ _E ci comincier sin da le fasce,
+ Che da le fasce Hercol mostr quel ch'era,
+ Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
+ Indicio d de la natura altiera._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Quindi ch' io non mi v fermar sovr'una
+ Sola attion di questa nobil alma,
+ Che tra le ilustri non ne trov alcuna
+ Che di lauro non sia degna e di palma._
+ (C. I, st. 2 et 3.)]
+
+Rien de plus rgulier que son plan, car il fait avancer de front la vie
+de son hros et son pome; l'action n'est pas une, mais toutes les
+actions tant celles d'un seul hros, elles sont ainsi ramenes
+l'unit. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de
+tous les chants, et d'un adieu la fin, lui parut si gnralement
+adopte, qu'il n'osa s'en carter; et sans qu'il y ait rien dans le
+reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman pique, il lui
+donna du moins celui-l. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette
+forme agrable, et surtout pour le pote qui l'avait perfectionne, un
+moyen de se varier et de plaire, et si _Giraldi_ eut en l'adoptant la
+mme intention, il n'eut point le mme succs. Il est fort indiffrent
+qu'il interrompe son rcit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrt,
+ds le premier chant, par l'impossibilit de s'y intresser et de le
+suivre.
+
+On en pourrait encore dire presque autant de l'_Avarchide_ du clbre
+_Alamanni_. J'ai dit dans la Vie de ce pote que ce fut l'ouvrage de sa
+vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les
+dtails seulement, comme le _Trissino_, qu'il s'efforce d'imiter
+l'_Iliade_, c'est dans le plan et dans la contexture entire de son
+pome. Ses hros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres
+chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme
+Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grce. Lancelot est
+amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules.
+Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assige Clodasse dans la
+ville d'_Avarcum_ ou plutt d'_Avaricum_, ancien nom de la ville de
+Bourges. La rivalit de Lancelot et de Gaven retarde les progrs du
+sige. Tristan se dclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent
+et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme
+Achille. Il va se plaindre la magicienne Viviane sa mre, qui le
+console comme Thtis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec
+Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp
+spar, et ne veulent plus prendre part la guerre. Le vieux roi
+Clodasse, enferm dans la ville, est entour de sa nombreuse famille
+comme Priam, et secouru par des allis puissants. Il a perdu plusieurs
+de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assigs des
+avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons
+sont vaincus et rduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a
+essay de fltrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a
+la mme impatience que Patrocle, combat et prit comme lui de la main du
+plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes,
+venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force
+capituler la ville d'_Avarcum_.
+
+Tous les vnements particuliers du sige sont aussi fidlement calqus
+sur les particularits du sige de Troie; caractres pour caractres,
+discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce
+n'est l'essor potique, la force et la vie. Il est impossible de lire
+vingt-quatre chants entiers de cette contrefaon servile, remplis
+d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent toute harmonie
+dans les vers, comme le systme gnral du pome s'oppose toute espce
+d'intrt.
+
+L'auteur prit le titre d'_Avarchide_ de l'ancien nom de la ville
+assige, comme le nom de l'_Iliade_ est form de celui d'_Ilium_. Peu
+de Franais, en voyant ce titre d'_Avarchide_, devinent que le sujet
+qu'il annonce est le sige de Bourges en Berri. Quoique l'_Alamanni_ et
+prouv par son pome didactique de la _Coltivazione_ qu'il excellait
+dans le vers libre, il ne crut pas, comme le _Trissino_, devoir adapter
+cette forme de vers la posie hroque, et il mit l'_Avarchide_ en
+octaves, comme il y avait mis le _Giron cortese_. Ce qui l'y dtermina
+sans doute, ce fut de voir combien l'_Italia liberata_ tait peu lue;
+mais l'_Avarchide_, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas
+l'tre davantage.
+
+Elle ne parut qu'aprs la mort de son auteur, la mme anne que
+l'_Alamanna_[206]. Deux ans auparavant _Francesco Bolognetti_, snateur
+bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un
+pome hroque intitul: _Il Costante_, auquel il travaillait depuis
+quinze ans, et qui fut reu avec de grands loges par tout ce qu'il y
+avait alors de plus distingu dans les lettres. On comparait l'auteur
+au _Trissino_ et l'_Alamanni_. Quelqu'un[207] alla mme jusqu' le
+comparer l'Arioste, et crire positivement qu'il reconnaissait bien
+dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni
+plus d'art. La fortune trs-diffrente de l'_Orlando_ et du _Costante_
+prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont
+peu de chose sans un naturel heureux, c'est--dire sans le gnie.
+
+ [Note 206: 1567.]
+
+ [Note 207: _Gianandrea dell'Anguillara_, dans une lettre cite
+ par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.]
+
+Le hros de _Bolognetti_ est un Romain nomme _Ceionius Albinus_, qui
+avait accompagn l'empereur Valrien dans sa malheureuse guerre contre
+les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea
+dans une dure captivit, il jura de consacrer sa vie dlivrer son
+empereur. Sa constance dans ce projet, malgr tous les obstacles qui s'y
+opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom
+d'_Albinus_ pour celui de _Constant_, dont l'auteur a fait le titre de
+son pome. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est
+Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valrien
+redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome,
+prfre que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, rgne sa
+place, et s'oppose avec activit toutes les entreprises de Constant.
+
+Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour
+Constant, Junon seule lui est obstinment contraire. Elle inspire
+Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son
+antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les coeurs de tous les
+courtisans. Vnus va se plaindre Jupiter, et le conjure de venir au
+secours de ce hros pieux. Constant chappe aux piges qui lui sont
+tendus; il repasse en Orient, o il ne cesse de s'occuper de la
+dlivrance de Valrien, toujours contrari par les mmes obstacles, mais
+soutenu par le mme courage et appuy des mmes secours.
+
+Aprs ces huit chants, le _Bolognetti_ en publia huit autres l'anne
+suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unit, de
+rgularit et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avance, et
+Constant presque sr du succs la fin du seizime chant, on ne sait
+pas prcisment comment elle devait finir au vingtime. Ces quatre
+derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-tre mme n'ont jamais t
+achevs; et l'histoire nous apprend que Valrien mourut prisonnier de
+Sapor, aprs trois ans de la plus dure captivit. Quoi qu'il en soit, la
+grande rputation qu'on avait voulu faire ce pome ne se soutint pas.
+Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la
+force, la grce et l'clat potique de celui de l'_Orlando_. Le plan
+tait conforme aux rgles du pome hroque, l'unit d'action bien
+conserve et la conduite excellente; mais la _Jrusalem_ qui parut
+bientt aprs, runit ces qualits d'autres que le _Costante_ n'avait
+pas; et le _Bolognetti_, froiss pour ainsi dire entre l'Arioste et le
+Tasse, fut comme cras par leur renomme. Il est aujourd'hui
+presqu'entirement oubli: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui
+semblent ne pas mriter de l'tre.
+
+ [Note 208: En 1566.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+
+LE TASSE.
+
+_Notice sur sa vie._
+
+SECTION Ire.
+
+
+
+_Depuis sa naissance jusqu' sa fuite de Ferrare, en_ 1577.
+
+
+Le sort assez commun des hommes de gnie, chez toutes les nations et
+dans tous les sicles, fut d'tre perscuts pendant leur vie, et
+diversement jugs, mme aprs leur mort. Cette destine semble tre
+encore plus gnralement celle des potes piques que des autres potes.
+On peut citer pour exemples Homre, Milton, le Camons, et surtout le
+Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le
+plus invinciblement vou par la nature au talent potique. Fils d'un
+pote, ds l'ge de sept ans il savait par coeur les plus beaux morceaux
+d'Homre et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des
+vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un pome pique en douze
+chants[209], et il conut presque aussitt le plan de sa _Jrusalem
+dlivre_. Dj les recueils du temps offraient de lui des sonnets et
+d'autres posies lyriques, dj le nom de _Tasso_ tait clbre pour la
+seconde fois; et depuis ce temps jusqu' sa mort, il ne cessa, mme dans
+ses tristes infirmits et dans ses plus cruelles disgrces, de produire
+des vers, dont la composition parat avoir t l'un des besoins les plus
+imprieux, ou plutt un des lments de sa vie.
+
+ [Note 209: Le _Rinaldo_.]
+
+A l'intrt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec
+l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache un grand
+caractre aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce
+de ressusciter le roman historique, le got rclame avec raison contre
+la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut
+qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intrt du roman.
+
+La Vie du Tasse a t principalement crite par deux auteurs, dont
+chacun a des titres particuliers notre confiance. L'un est le _Manso_,
+marquis de _Villa_, consolateur et gnreux ami de notre pote pendant
+ses dernires annes, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des
+faits dont il n'avait pas lui-mme t tmoin, et qui crivit cette
+histoire cinq ans seulement aprs la mort de son ami[210]. Mais il
+parat avoir laiss quelquefois agir son imagination au dfaut de sa
+mmoire, et il y aurait de l'imprudence le croire toujours sans
+examen. L'autre est l'abb _Serassi_, savant philologue et biographe du
+dernier sicle, qui a puis ses matriaux dans les meilleures
+bibliothques d'Italie, dans les archives de Modne, de Ferrare, de
+Bergame, dans les OEuvres et particulirement dans les lettres du Tasse,
+sources moins variables et plus sres, il faut l'avouer, que les
+traditions orales et que la mmoire. Il rectifie souvent son
+prdcesseur, mais dvou la maison d'Este, il est possible qu'il ait
+plutt contredit que rfut certains faits, lesquels ne peuvent avoir
+t ni altrs par le Tasse, ni imagins par le _Manso_.
+
+ [Note 210: En 1600. Voyez notes d'_Apostolo Zeno_ sur la
+ Bibliothque ital. de _Fontanini_, t. II, p. 130.]
+
+Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une tendue
+considrable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes
+ditions et traductions de la _Jrusalem_ sont des abrgs du premier:
+pour les ditions et les traductions plus rcentes, on a puis dans le
+second; et c'est de-l principalement qu'un crivain franais plein
+d'esprit et de got[212], a tir la Vie du Tasse, qu'il a place,
+d'abord en tte de la meilleure traduction que la _Jrusalem dlivre_
+et dans notre langue[213], et ensuite dans des _Mlanges_ intressants;
+mais il a aussi suivi le _Manso_ surtout dans les commencements; et je
+serai forc d'avertir que ce guide l'a quelquefois tromp. La crainte
+que des inexactitudes adoptes par un si bon esprit ne fussent autorit
+m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indiffremment dans l'un ou
+dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme
+entr'eux: quand ils seront opposs, je me dciderai pour ce qui me
+paratra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les
+plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance relle pour sa
+gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est
+de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent
+une partie de leur propre gloire, qui il dut ses infortunes, et qui
+nous ne devons que justice et impartialit[214].
+
+ [Note 211: C'est un in-4 de 600 pages, dition de Rome,
+ 1785. Il en existe une deuxime dition de Bergame, 1790, 2 vol.
+ in-4., mais je ne l'ai pas eue ma disposition en composant
+ cette Notice.]
+
+ [Note 212: M. Suard.]
+
+ [Note 213: Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince
+ archi-trsorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., dit. de
+ 1803, Paris, 2 vol. in-8.]
+
+ [Note 214: Il a paru dernirement en Angleterre une nouvelle
+ Vie du Tasse: _Life of Torquato Tasso, with an historical and
+ critical account of his writings_, by John Black, 2 vol. in-4.,
+ 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier
+ cette partie de mon ouvrage. La manire dont les Anglais traitent
+ aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouv des
+ renseignements utiles. Au reste, les principales sources o
+ l'auteur a puis, c'est--dire, les deux Vies du _Manso_ et de
+ _Serassi_, les Lettres du Tasse, ses Posies ou _Rime_, etc., sont
+ les mmes d'o j'ai tir les faits contenus dans cette Notice;
+ mais forc de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a
+ pu tendre en deux volumes in-4., je n'ai pu le plus souvent
+ qu'effleurer ce qu'il lui a t permis d'approfondir.]
+
+Les premires circonstances de la vie de _Torquato Tasso_, sa famille,
+sa naissance[215], dans la dlicieuse retraite de Sorrento, mme ses
+premires disgrces, nous sont dj connues par la Vie de son pre. Nous
+y avons vu les succs prcoces du fils et les preuves de ce penchant
+irrsistible qui l'entranait la posie; mais il faut reprendre avec
+plus de dtail quelques-unes de ces circonstances.
+
+ [Note 215: Le 11 mars 1544.]
+
+Ceux qui ont crit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit
+d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le _Manso_,
+que sa langue se dlia, et qu'il commena mme parler sans bgayer
+comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant
+plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une
+sorte de bgaiement. Dj il rpondait aux questions qui lui taient
+faites, et ce qui n'est pas moins tonnant, c'est que, ds ce temps de
+sa premire enfance, il tait toujours srieux, toujours grave, et qu'on
+ne le vit jamais ni rire, ou mme sourire, ni pleurer. Le _Manso_ tenait
+ces dtails de gens qui les avaient reus de la nourrice du Tasse,
+c'est dire assez combien ils ont besoin d'tre rectifis et rduits.
+
+Ce qui est plus positif, c'est qu' trois ans il pouvait dj profiter
+Naples des leons de D. _Giovanni d'Angeluzzo_, que son pre lui donna
+pour gouverneur en partant la suite du prince de Salerne; que lorsque
+_Bernardo_ revint deux ans aprs, il fut aussi surpris que charm des
+progrs que son fils avait faits dans ses tudes; qu'enfin tant entr
+sept ans aux coles que les jsuites venaient d'tablir Naples[216],
+le jeune _Torquato_ y tait peine rest trois ans qu'il entendait et
+expliquait de mmoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il
+composait et rcitait d'une manire surprenante des discours et des vers
+latins.
+
+ [Note 216: Les jsuites ne furent introduits Naples qu'en
+ 1551. _Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV_, cit par Tiraboschi et
+ par Serassi.]
+
+Les malheurs et la proscription de son pre vinrent troubler ces heureux
+commencements. L'attachement de _Bernardo_ pour le prince de Salerne
+l'avait fait dclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu Rome aprs un
+sjour de deux ans en France, il appela son fils auprs de lui. Le jeune
+_Torquato_, forc de quitter une tendre mre qu'il ne devait plus
+revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le _Manso_ dit avoir lu, et
+que notre dernier biographe a confondu avec une belle _canzone_
+compose plus de vingt ans aprs[217].
+
+ [Note 217: En 1578, quand le Tasse se rfugia la cour
+ d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de
+ cette _canzone_, et le contenu seul de ce fragment aurait pu
+ suffire pour le dtromper. Elle n'est point finie, et c'est grand
+ dommage: ce qui en existe dans le recueil des OEuvres du Tasse
+ commence par ces vers: _O del grand'Apennino_, etc. J'en parlerai
+ dans la suite de cette Notice. On n'a conserv ni le sonnet dont
+ il est ici question, ni les discours que le jeune _Torquato_ avait
+ prononcs au collge.]
+
+Une erreur plus considrable o le _Manso_ l'a entran, c'est que
+_Torquato_, g seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans
+la sentence prononce contre son pre. Cette circonstance ajouterait
+sans doute encore l'intrt qu'inspire les premires annes du Tasse;
+mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans Naples aprs
+cette sentence, et qu'il n'y fut point inquit[218]. A Rome, il reprit
+ses tudes, et les suivit pendant deux ans avec le mme succs, sous les
+yeux de son pre[219]. On a vu dans la Vie de _Bernardo_ ce qui
+l'engagea ensuite[220] envoyer son fils Bergame, sa patrie.
+_Torquato_ avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite
+d'_Angeluzzo_, son gouverneur. Il y fut reu avec la plus grande
+tendresse, et log dans le palais des chevaliers de sa famille; car
+c'est sous ce nom collectif de _la Cavalleria de' Tassi_, que sont
+toujours dsigns, dans les lettres de _Bernardo_, les parents qu'il
+avait encore Bergame. Six mois aprs, il fut appel Pesaro par son
+pre, qui le duc d'Urbin avait gnreusement offert un asyle. Il y
+continua son ducation littraire sous d'habiles matres, dont il
+partageait les leons avec le fils mme du duc. Ses tudes furent, comme
+auparavant, la philosophie et la posie; mais il y joignit les
+mathmatiques, et ds que l'ge le lui permit, les armes, et tous les
+autres exercices qui entraient dans l'ducation de la jeune
+noblesse[221].
+
+ [Note 218: La sentence est du mois d'avril 1552, et _Torquato_
+ ne partit de Naples, par ordre de son pre, qu'en octobre 1554.
+ (_Serassi_, p. 74.)]
+
+ [Note 219: On ignore le nom du matre dont il suivit alors les
+ leons. Ce n'est point, comme l'a voulu le _Manso_, Maurice
+ _Cattaneo_, compatriote et ami de _Bernardo Tasso_, qui n'enseigna
+ jamais Rome. Voyez _Serassi_.]
+
+ [Note 220: En 1556.]
+
+ [Note 221: _Le arti cavalleresche._]
+
+_Bernardo_ s'tant rendu Venise pour faire imprimer l'_Amadigi_, y fit
+venir son fils[222]. Alors, _Torquato_, qui fut souvent occup copier
+des chants entiers du pome de son pre, fit une tude plus approfondie
+de la langue et des grands matres de la littrature italienne, surtout
+de Dante, Ptrarque et Boccace, et spcialement du premier.
+
+ [Note 222: Mai 1559.]
+
+On conserve Pesaro dans une bibliothque particulire les notes et les
+observations qu'il fit sur ce grand pote[223]; et en lisant la
+_Jrusalem dlivre_, il est ais d'en apercevoir de frquentes
+imitations. Il eut Venise pour amis tous les littrateurs distingus
+qui l'taient de son pre[224]; mais aprs un an de sjour, il fut
+oblig de quitter cette ville et les tudes potiques auxquelles il
+tait livr, pour aller suivre Padoue les coles de droit. _Bernardo_,
+effray pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il
+aurait d voir que la posie avait plutt apport des consolations
+qu'elle n'en avait t la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop
+involontaire pour qu'on n'en dt pas prvoir le fruit. En effet,
+_Torquato_ commena dans sa seizime anne l'tude du droit
+l'universit de Padoue, sous le clbre Pancirole; et dix-sept ans, il
+avait fait.... un pome pique.
+
+ [Note 223: _Lettere inedite di Uomini illustri_, Firenze,
+ 1773, p. 254. (_Serassi_, p. 91.)]
+
+ [Note 224: _Molino_, _Veniero_, _Ruscelli_, _Atanagi_, etc.]
+
+J'ai dit ailleurs[225] la rsistance que son pre opposa d'abord la
+publication du _Rinaldo_, et le consentement presque forc qu'il y donna
+enfin. L'dition s'en fit Venise[226]. Le jeune auteur le ddia au
+cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulire.
+Un pome hroque en douze chants, o les rgles de l'unit taient
+observes, o l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de
+l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut
+merveilleux dans un jeune homme de cet ge, et fut reu en Italie avec
+des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait
+plus tudi les potes anciens et modernes que les livres de droit, et
+cependant il n'avait point nglig les derniers. Le _Manso_ mme assure
+qu'il fut, ds la premire anne, en tat de soutenir, non-seulement le
+droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la thologie,
+des thses qui tonnrent les professeurs de cette universit, et de
+prendre publiquement ses degrs dans toutes ces sciences. Mais cette
+assertion est dpourvue de tout fondement[227]. Le Tasse n'tudia les
+lois que pendant un an[228]; il ne put mme terminer sa philosophie, ni
+par consquent prendre aucun degr dans ces deux facults; et, quant
+la thologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans
+aprs[229].
+
+ [Note 225: Ci-dessus, p. 58.]
+
+ [Note 226: En 1562.]
+
+ [Note 227: C'est encore une des occasions o M. Suard a t
+ tromp par sa confiance dans le _Manso_.]
+
+ [Note 228: Jusqu'aux vacances de 1561.]
+
+ [Note 229: En 1587.]
+
+Ds que son pre eut enfin consenti qu'il abandonnt les lois, il se
+livra plus ardemment que jamais ses tudes philosophiques et
+littraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leons d'un
+matre[230] qui expliquait la Potique d'Aristote; il assistait aux
+confrences particulires qu'un autre[231] tenait chez lui, sur des
+matires de philosophie et de littrature. Ses matres en loquence et
+en philosophie taient les plus clbres professeurs de ce
+temps-l[232]. Il passa quelque temps aprs, avec eux, Bologne, ou
+plutt il fut invit s'y rendre, de la part mme du snat, par les
+restaurateurs de cette universit qui venait de se rouvrir, et
+laquelle on dsirait redonner son ancien clat. _Torquato_ se rendit
+cette invitation; et soit dans les exercices de l'universit, soit dans
+les acadmies et des runions particulires, il fit voir une facilit
+prodigieuse pour la discussion des matires les plus leves et les plus
+abstraites.
+
+ [Note 230: Le _Sigonio_.]
+
+ [Note 231: _Sperone Speroni._]
+
+ [Note 232: Franois _Piccolomini_ et Frdric _Pendasio_.]
+
+Ds le temps de son sjour Padoue, il avait conu l'ide d'un pome
+pique, dont la conqute de Jrusalem faite par les chrtiens, sous le
+commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait dj
+fix le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait
+introduire, imagin diffrents pisodes et dtermin les endroits o
+ils devaient tre placs. A Bologne, il commena l'excution de quelques
+parties. On a conserv trois chants de cette premire bauche[233]: elle
+tait ddie au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait
+Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui tonne, c'est que
+dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaa
+depuis dans son pome, et qui s'y font remarquer par cette pompe du
+style hroque qui semblait tre naturelle en lui.
+
+ [Note 233: Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothque
+ vaticane. Ils ont t publis en 1722, mais trs-incorrectement,
+ dans l'dition gnrale des OEuvres du Tasse, faite Venise.]
+
+Un dsagrment imprvu le fora de sortir de Bologne. Une satire
+piquante, o beaucoup de gens taient maltraits, courait la ville. Le
+Tasse tait lui-mme un des plus maltraits de tous. Il s'en offensa si
+peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les rcitait en riant avec ses
+amis. Quelques personnes considrables de Bologne ne prirent pas la
+chose aussi gament, et accusrent le jeune pote d'tre l'auteur de
+cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses
+livres et ses papiers furent ports chez le juge criminel et
+rigoureusement examins; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui
+furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupon et
+pour une cause si lgre, un jeune homme innocent et plein d'honneur,
+qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin
+et le dgota de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver
+son pre la cour de Mantoue[234].
+
+ [Note 234: Fvrier 1564.]
+
+En arrivant Modne, il apprit que _Bernardo_ venait de partir pour
+Rome. Il s'arrta donc chez les comtes _Rangoni_, princes amis des
+lettres, amis particuliers de son pre, et dont les bons traitements lui
+firent bientt oublier l'injuste mortification qu'il avait prouve
+Bologne. Parmi les compagnons de ses premires tudes qu'il avait
+laisss Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite
+cardinal, lui tait surtout rest attach par une amiti solide, qui fut
+pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle
+le fut en ce moment mme. Scipion, ayant appris ce qui s'tait pass
+Bologne, lui crivit pour l'inviter venir se fixer auprs de lui
+Padoue. Il avait tabli dans son propre palais une acadmie, sous le
+titre des _Eterei_; il engageait son jeune ami venir en faire
+l'ornement. Le Tasse se rendit ce voeu de l'amiti; il fut accueilli
+comme il devait s'y attendre, et reu dans l'acadmie, o il prit,
+suivant l'usage des acadmies italiennes, le nom de _Pentito_
+(repentant), pour tmoigner, dit le _Manso_, son regret du temps qu'il
+avait perdu tudier les lois; ou plutt, comme le dit _Serassi_, pour
+montrer son repentir d'avoir quitt cette ville, o il retrouvait de si
+bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants
+l'avaient trait avec tant de duret et d'injustice.
+
+A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses tudes philosophiques,
+sous un de ses anciens matres[235]. La morale et la politique
+d'Aristote l'occuprent autant que sa potique; mais surtout il
+s'enfona dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon,
+philosophie analogue l'lvation de son caractre et de son gnie, et
+dont tout ce qu'il a crit, soit en vers soit en prose, porte la noble
+empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa _Jrusalem dlivre_,
+ou plutt son _Godefroy_, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au
+contraire, vers ce but toutes ses tudes, ses mditations, ses
+recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des potes, des orateurs
+et des philosophes anciens, pour en enrichir son pome. Encore incertain
+de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait
+dfinitivement s'attacher, il fit de cette incertitude mme le sujet de
+ses rflexions habituelles; et de ces rflexions naquirent les trois
+discours ou traits qu'il composa cette anne[236], sur la posie en
+gnral, et particulirement sur le pome hroque. Il les adressa tous
+trois Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publis que plus de
+vingt ans aprs[237]. Ce qui les rend prcieux, c'est cet ge mme de
+l'auteur et le motif qui les lui fit crire. Les potiques crites par
+des potes sont trop souvent des thories faites pour justifier aprs
+coup leur pratique. Ici ce sont les dlibrations d'un jeune homme prt
+ s'lancer dans la carrire (et ce jeune homme est le Tasse), qui
+examine toutes les routes frayes avant lui, et qui cherche de bonne foi
+celle qu'il doit tenir.
+
+ [Note 235: Fr. _Piccolomini_.]
+
+ [Note 236: 1564.]
+
+ [Note 237: En 1587.]
+
+Les vacances de l'universit lui permirent d'aller enfin voir son pre
+qui tait de retour Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'prouva ce
+bon vieillard revoir son fils chri, aprs une si longue absence,
+s'assurer de ses progrs, lire ses savants discours sur l'art
+potique, voir l'bauche dj trace de son grand pome. L'auteur
+d'_Amadis_ n'aurait peut-tre pas vu sans peine un autre pote pique
+s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir
+n'eut-il pas reconnatre que toutes les raisons qui l'avaient empch
+de faire de son _Amadis_ un pome rgulier, au lieu d'un roman pique,
+n'avaient pu dtourner son cher _Torquato_ du chemin trac par Homre
+et par Virgile, et que dj il y marchait avec tant de succs, que la
+palme du pome hroque moderne lui tait dsormais assure!
+
+De retour Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait
+nomm l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir Ferrare
+avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait pouser le duc Alphonse
+II, son frre, ft arrive la cour. Il s'y rendit avec
+empressement[238]; mais il trouva tout le monde si occup des
+prparatifs de ftes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine
+obtenir une audience du cardinal. Louis le reut enfin, lui fit un
+trs-bon accueil; donna des ordres pour qu'il ft nourri et log
+convenablement; surtout il dclara qu'il lui laissait une libert
+entire, qu'il ne voulait pas que son service le dtournt de ses
+travaux, et qu'il pouvait n'y paratre que quand il en aurait le loisir.
+Les ftes que donna, pendant prs d'un mois, cette cour galante et
+magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement
+l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie,
+et qui voyait raliser, dans les joutes et dans les tournois, les scnes
+romanesques les plus brillantes[239].
+
+ [Note 238: Octobre 1565.]
+
+ [Note 239: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1561 et
+ 1565.]
+
+Les ftes finies, la cour rduite la famille ducale, le cardinal se
+rendit Rome pour l'lection d'un pape, et laissa le Tasse Ferrare.
+Deux soeurs du duc et du cardinal, Lucrce et Lonore d'Este faisaient
+l'ornement de cette cour. Leur mre, Rene de France, leur avait donn
+l'ducation la plus soigne, et leur avait inspir ds l'enfance le got
+des lettres, de la posie, de la musique, en un mot, de tous les
+arts[240]. Toutes deux taient aimables et belles; mais ni l'une ni
+l'autre n'tait plus de la premire jeunesse. Lucrce avait trente-un
+ans, et Lonore trente. L'ane avait brill dans les ftes: une
+indisposition avait empch la seconde d'y paratre, ou, comme elle
+aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prtexte pour s'en
+dispenser. Le Tasse fut d'abord prsent chez Lucrce, et se trouva
+bientt assez dans ses bonnes grces pour qu'elle le prsentt elle-mme
+chez sa soeur. Il ne tarda pas tre galement bien venu chez les deux
+princesses. Il les avait dj clbres dans son _Rinaldo_,
+principalement Lucrce[241], et cette circonstance contribua sans doute
+ le mettre en faveur auprs d'elle. Peu de temps aprs, Lucrce
+l'introduisit aussi chez le duc son frre. Alphonse qui connaissait ses
+talents, sachant qu'il avait commenc un pome sur la conqute de
+Jrusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement mettre
+fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail
+interrompu depuis prs de deux ans. Il rsolut de ddier son pome au
+duc Alphonse et de le consacrer la gloire de cette maison, dont il
+recevait alors tant de faveurs.
+
+ [Note 240: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.]
+
+ [Note 241:
+
+ _Lucretia Estense l' altra i cui crin d'oro
+ Lacci e retisaran del casto amore_, etc. (C. VIII, st. 14.)]
+
+Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les
+composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements
+enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne
+l'empchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces
+posies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur
+mrite disparat avec l'occasion qui les a fait natre. Quelques-unes de
+celles que le Tasse fit alors intressent non-seulement par leur beaut,
+mais parce qu'en les lisant on espre pouvoir fixer son opinion sur la
+nature des sentiments qui l'attachaient l'une des deux soeurs. C'est,
+comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup
+plus futile que la plupart de celles qui ont divis les savants. Est-ce
+donc une chose de si peu d'intrt pour les amis des lettres que ce qui
+parat avoir influ sur la destine d'un grand homme, aussi attachant
+par ses malheurs qu'admirable par son gnie? Je reviendrai l-dessus
+dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des vnements.
+
+Le Tasse, instruit que le sjour du cardinal d'Este Rome devait se
+prolonger encore, fit un voyage Padoue[242]. Ses amis, et surtout
+Scipion de Gonzague furent enchants de le revoir. Il les consulta sur
+ce qu'il avait fait du _Godefroy_, et fut encourag de plus en plus par
+leurs suffrages. De Padoue, il se rendit Milan, puis Pavie, o il
+passa prs d'un mois; et ensuite Mantoue, pour voir et embrasser
+encore une fois son pre. Enfin il revint la cour de Ferrare, o son
+crdit augmentait en proportion de sa renomme. Il s'offrit une nouvelle
+occasion d'y briller, qui peut servir faire connatre l'esprit de son
+sicle. L'amour n'tait pas alors seulement un sentiment ou une passion:
+il tait encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller,
+prtention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans.
+D'ailleurs ce philosophe tait un pote dont l'amour s'tait empar
+presque ds son enfance. Ses premiers vers, faits Bologne et Padoue,
+avaient t des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers
+s'adressrent Lucrce _Bendidio_, jeune dame, non moins clbre par
+les grces et la vivacit de son esprit que par sa beaut; mais il
+avait un rival redoutable dans J. B. _Pigna_, secrtaire du duc
+Alphonse; le _Pigna_ soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont
+les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de
+mnagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui
+pouvait lui nuire auprs du duc. Lonore, sa protectrice, s'aperut de
+son embarras, et lui suggra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer
+ faire des vers pour la belle Lucrce, il prit trois grandes _canzoni_,
+que le _Pigna_ venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu
+modestement _les trois Soeurs_[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en
+les prenant strophe par strophe, des considrations savantes et
+profondes de philosophie amoureuse, et les ddia la princesse qui lui
+avait donn ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatt des
+loges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir
+un certain ton d'ironie qui rgne surtout dans la comparaison que le
+Tasse fait, en finissant, entre les posies du secrtaire ducal et
+celles de Ptrarque; il vcut avec lui en bonne intelligence; et grce
+aux conseils de Lonore, Lucrce _Bendidio_ put continuer recevoir les
+hommages de tous les deux.
+
+ [Note 242: Au printemps de 1566.]
+
+ [Note 243: Treize sonnets de lui, que l'_Atanagi_ publia en
+ 1565; t. I de ses _Rime di diversi nobili poeti Toscani_, sont
+ presque tous de cette espce; ceux qui se trouvent parmi les
+ posies des acadmiciens _Eterei_, sont de mme; et dans son
+ dialogue philosophique intitul _il Costantino_, ou _de la
+ Clmence_, il avoue lui-mme que _la sua Giovanezza fu tutta
+ sottoposta all'amorose leggi._]
+
+ [Note 244: C'tait les comparer avec les trois fameuses
+ _canzoni_ de Ptrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de
+ cette _Hist. littr._, p. 523 et suiv.) Ces trois _canzoni_ du
+ _Pigna_ faisaient partie d'un _canzoniere_ tout entier qui est
+ rest indit.]
+
+ [Note 245: Ces _Considerazioni_ ont t publies pour la
+ premire fois, t. III des OEuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol.,
+ Florence, 1724. _Serassi_ a insr la ddicace adresse Lonore
+ d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.]
+
+Peu de tems aprs, le Tasse voulut donner Lucrce, Lonore
+elle-mme, toutes les belles dames et tous les chevaliers de cette
+cour galante une plus haute ide de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu
+faire dans ses considrations sur _les trois Soeurs_. Il soutint
+publiquement dans l'acadmie de Ferrare une thse d'amour compose de
+cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce
+fut, dit le grave _Serassi_, une chose vraiment merveilleuse de voir
+l'esprit, la subtilit, le savoir, que le Tasse employa dans un ge si
+tendre soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles.
+Aucun des argumentants ne put l'embarrasser, l'exception cependant
+d'un gentilhomme de Lucques[246], et d'une dame trs-exerce dans ce
+genre de philosophie. _La signora Orsina Cavalletti_[247] argumenta fort
+disertement contre la vingt-unime proposition que voici: L'homme de sa
+nature aime plus fortement et plus constamment que la femme. Je ne
+sais si c'est l une de ces propositions ardues dont _Serassi_ admire
+que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette
+discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la
+chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant
+le jeune docteur dfendit bravement le sien[248].
+
+ [Note 246: _Paolo Samminiato_.]
+
+ [Note 247: La mme pour qui le Tasse composa dans la suite son
+ dialogue sur la posie toscane, intitul _la Cavalletta_.]
+
+ [Note 248: Ces cinquante _Conclusioni amorose_ sont imprimes,
+ OEuvres du Tasse, t. III de l'dit. de Florence, en tte du
+ dialogue intitul _il Cataneo ovvero delle conclusioni_, dans
+ lequel il revint, plus de vingt ans aprs, sur cette thse d'amour
+ soutenue avec tant d'clat dans sa jeunesse.]
+
+La mort imprvue de son pre interrompit ces jeux de l'esprit et ces
+amusements du coeur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint
+Ferrare, o il resta quelque temps entirement livr sa douleur. Il en
+fut distrait par les ftes du mariage de Lucrce d'Este avec le jeune
+fils du duc d'Urbin[249]; mais ni les vers qu'il composa dans cette
+circonstance[250], ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne
+l'empchaient de travailler presque tous les jours son pome; il avait
+ajout deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France
+la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune
+mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des
+auteurs de la vie du Tasse[251], pour les intrts de la religion. Outre
+l'archevch d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait
+rsign, il y possdait quelques riches bnfices: c'taient l ses
+affaires, et comme on voit, de trs-bonnes affaires, et qui expliquent
+assez quel intrt il devait prendre aux querelles de religion qui
+troublaient alors la France.
+
+ [Note 249: Janvier 1570. C'tait _Francesco Maria della
+ Rovere_, fils du duc _Guidubaldo_, alors rgnant.]
+
+ [Note 250: Entre autres la belle _canzone_: _Lascia, Imeneo,
+ Parnaso, e qui discendi_. (_Opere_ t. II, p. 507, dit. de
+ Florence.)]
+
+ [Note 251: _Serassi_, p. 151.]
+
+En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, tout vnement,
+laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le
+premier article de cette espce de testament regarde ses _posies
+amoureuses_; il veut qu'elles soient recueillies et publies. Quant aux
+autres qu'il a faites _pour servir quelques amis_, il dsire qu'elles
+soient ensevelies avec lui, l'exception d'un seul sonnet[253]. Une
+autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait dj faits de
+son _Godefroy_; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il
+tait peu gnreusement trait par la cour, ont rapport des effets
+qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, des pices
+de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize cus, chez un autre juif,
+et d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose
+de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais
+d'une pierre spulcrale pour le tombeau de son pre, o l'on fera graver
+l'pitaphe latine qu'il a compose en son honneur. Si l'excution de
+quelqu'une de ces volonts rencontre des obstacles, il prescrit son
+ami de recourir la faveur de l'excellente madame Lonore, laquelle,
+ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espre, pour l'amour de moi[255].
+Les trois derniers objets, peut-tre galement sacrs pour lui, dont on
+le voit s'occuper son dpart, sont donc sa gloire potique, la mmoire
+de son pre, la bienveillante protection de Lonore.
+
+ [Note 252: _Ercole Rondinelli_, gentilhomme de Ferrare. Ce
+ mmoire, insr dans les OEuvres du Tasse, dit. de Florence, t. V,
+ est dat de Ferrare, 1573; mais _Serassi_ prouve trs-bien que
+ c'est une faute de copiste, et qu'il faut crire 1570.]
+
+ [Note 253: C'est celui qui commence par ce vers:
+
+ _Or che l'Aura mia dolce altrove spira_
+
+ _ibidem_, t. II, p. 276. Il tait en effet digne d'tre conserv;
+ mais tait-il bien vrai que le Tasse l'et fait pour servir un de
+ ses amis? N'est-ce pas un de ceux o, sous le nom d'_Aura_ ou de
+ _Laura_, il parat avoir chant quelquefois celle qu'il n'osait
+ nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver
+ et d'empcher que son ami lui-mme n'en devint l'objet?]
+
+ [Note 254: Son pre les avait autrefois achetes en Flandre;
+ et c'tait ce qui les lui rendait prcieuses.]
+
+ [Note 255: _Ricorra il signor Ercole al favor dell'
+ eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio,
+ gliene sar liberale._ Ub. sup.]
+
+Ds la premire visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui
+tait son cousin, il se hta de lui faire connatre le Tasse, et dit en
+le lui prsentant: Voil le chantre de Godefroy et des autres hros
+franais, qui se sont tant signals la conqute de Jrusalem. Charles
+IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans
+horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et la posie qu'il
+aimait; il ne s'tait pas dvou, comme il le fit l'anne suivante,
+l'excration de tous les sicles); Charles IX reut le Tasse de la
+manire la plus distingue, le revit souvent, et lui fit toujours le
+mme accueil. Il accorda un jour sa demande la grce d'un malheureux
+pote que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais
+qu'elles sauvrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses
+largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son pome l'hrosme
+franais, il l'aurait combl de prsents, disent les crivains de France
+et d'Italie, si la philosophie du Tasse ne se ft oppose aux grces
+qu'il voulait lui faire, et n'et arrt sa libralit par une espce de
+refus[257]. On conoit qu'un pote philosophe oppose _une espce de
+refus_ aux prsents mme d'un roi; mais quand la munificence royale se
+laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien tre
+vaincue.
+
+ [Note 256: Janvier 1571.]
+
+ [Note 257: L'abb de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; _Serassi_,
+ _Vita del Tasso_, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162,
+ le _cavalier Guido Casoni_, qui avait, je crois, crit avant de
+ Charnes.]
+
+On doit penser qu' l'exemple du matre, les grands, les nobles et tout
+ce qu'il y avait la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant
+paratre les aimer, s'empressrent d'accueillir et de fter le jeune
+pote. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une rputation
+gigantesque. Le gnie vraiment potique de Ronsard, nourri de l'tude
+des anciens et des Italiens modernes, tonnait par la verve,
+l'enthousiasme, l'lvation des penses, la vivacit des images et la
+pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son
+amiti. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des
+morceaux qu'il n'avait cess de composer, soit pendant son voyage, soit
+depuis son sjour en France[258]. Il ne se sentit pas mdiocrement
+flatt d'obtenir l'approbation de Ronsard et son tour il admira ses
+posies[259], qui paraissaient alors franaises toute la France.
+
+ [Note 258: Il ajouta, pendant ce sjour, plusieurs morceaux
+ sa _Jrusalem_, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le
+ cardinal d'Este tait abb. Ce fait est rapport par Mnage, dans
+ ses observ. sur l'_Aminte_ du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il
+ dit l'avoir lu dans des mmoires du cardinal Du Perron, qui lui
+ avaient t communiqus par M. Dupuis.]
+
+ [Note 259: Il compare dans un de ses dialogues (_il Cataneo
+ ovvero_ _degli idoli_, t. III de ses OEuvres, dit. de Florence)
+ des vers de Ronsard la louange de la maison royale de Valois,
+ avec la clbre _canzone_ d'Annibal _Caro_: _Venite all'ombra de'
+ gran gigli d'oro_; il en fait de grands loges, et parat mme, du
+ moins quant au fond des choses et la sublimit des penses,
+ donner la prfrence au pote franais.]
+
+Notre langue n'tait pas fixe. Ronsard en mconnut le gnie, et lui fit
+trop de violence. Elle changea peu de temps aprs; et ce pote resta
+plus tranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les trangers
+eux-mmes. La langue y a gagn sans doute; mais ils ne peuvent juger
+comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent tre frapps de ce qu'elle
+a perdu. Nous ne devons donc pas tre surpris que des Italiens clbres,
+tels que le _Redi_[260], _Apostolo Zno_[261], _Serassi_[262], et
+plusieurs autres aient t du mme avis que le Tasse; qu'ils aient mme
+plac Ronsard au-dessus de nos meilleurs potes modernes. Leurs faux
+jugements n'ont aucun inconvnient pour nous, et peuvent mme nous tre
+utiles, en nous engageant examiner nous-mmes en quoi ils se trompent,
+et prendre quelque connaissance de notre ancienne posie et de notre
+ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que
+nous ne croyons.
+
+ [Note 260: _Note al Ditirambo_.]
+
+ [Note 261: _Annot. al Fontanini_.]
+
+ [Note 262: _Vita del Tasso_.]
+
+Ce n'est pas seulement notre langue qui a chang depuis le temps du
+Tasse, ce sont nos moeurs, nos usages, nos arts, les productions mmes de
+notre sol; aussi le parallle qu'il fit entre la France et l'Italie,
+pour rpondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263],
+manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on
+reconnat dans cette longue lettre, ou dans ce petit trait, la finesse
+d'observation et de pntration d'esprit qui brillent dans tous les
+crits du Tasse, et cette mthode philosophique qu'il avait puise dans
+l'tude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les
+manires dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous
+ces diffrents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui
+pardonner un peu de partialit pour sa patrie, ne pas oublier ce
+qu'tait l'Italie au seizime sicle, et ce qu'tait la France, et lui
+savoir gr d'avoir quelquefois prononc notre avantage. Il ne faut
+point juger ce tableau d'aprs ce que l'original est de nos jours, mais
+conclure du tableau mme ce que l'original tait alors.
+
+ [Note 263: Le comte _Ercole de' Contrarj._]
+
+ [Note 264: Voyez t. V, p. 281, des OEuvres, dit. de Florence,
+ in-folio.]
+
+Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'tat de dtresse et de pauvret o
+se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de
+toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy
+Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut rduit emprunter un
+cu pour vivre. _Serassi_ croit le fait impossible. Un gentilhomme
+attach un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer ce
+point du ncessaire; et celui qui avait refus les prsents d'un roi
+s'abaisser recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service?
+Mais cet historien rapporte lui-mme un autre fait qui peut expliquer le
+premier. Le crdit dont jouissait le Tasse auprs du cardinal, et les
+honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent
+exciter l'envie de ces courtisans sans mrite, tels qu'il s'en trouve
+toujours auprs des princes; le Tasse s'expliquait peut-tre avec trop
+de libert sur les matires qui chauffaient alors tous les esprits; ils
+saisirent ce prtexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y
+russirent que trop: le cardinal se refroidit entirement son gard,
+et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna
+mme des dgots personnels, et parut ne le plus voir qu'avec
+rpugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup
+de noblesse et de dignit d'me sentt ce qu'il avait faire. Le Tasse
+demanda un cong pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut
+reconduit et dfray par _Manzuoli_, secrtaire du cardinal, que
+celui-ci envoyait Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de
+pareilles circonstances, il et prouv avant son dpart des besoins
+pressants, et que sa fiert et consenti plutt devoir un cu
+l'amiti, qu' rien demander un prince qui le disgraciait injustement.
+
+ [Note 265: Balzac dit une dame de ses amies, et Patin un
+ ami.]
+
+Leur sparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait
+craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un
+ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse
+en quittant son frre; le dpart de _Manzuoli_ sauva toutes les
+apparences; le cardinal envoyant Rome son secrtaire le plus intime, y
+pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingu de sa suite. Ils
+partirent la fin de dcembre, aprs un an de sjour en France. Le
+Tasse fut reu Rome avec joie par les anciens amis de son pre, et
+recherch par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait
+agir Ferrare auprs du duc Alphonse; il employait cette ngociation
+la princesse d'Urbin et sa soeur Lonore, qui n'eurent pas beaucoup de
+peine russir. Alphonse tait dans de si bonnes dispositions que le
+Tasse fut presqu'aussitt agr que propos. Il se rendit sur-le-champ
+Ferrare. Le duc lui tmoigna le plus grand plaisir de le voir, et
+joignit des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les
+commodits du logement et de la vie. La plus agrable pour le Tasse fut
+d'tre dispens de tout service, et de pouvoir par consquent se livrer
+tout entier la composition de ce pome promis depuis tant d'annes, et
+que le monde littraire attendait.
+
+ [Note 266: Ses honoraires coururent du commencement de cette
+ anne(1572), quoique l'on ft alors au mois de mai; ils taient de
+ 50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui quivalait
+ alors 15 cus d'or. (_Serassi_, page 163, note 3.)]
+
+A peine s'tait-il remis au travail, qu'un triste vnement vint l'en
+distraire. La duchesse de Ferrare, dont on clbrait le mariage quand il
+entra pour la premire fois dans ce palais, mourut peu de temps aprs
+qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et
+toute sa famille. Le coeur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque
+temps occups que de cet objet. Il adressa au duc un discours
+consolatoire, la manire des philosophes anciens[267]. Il composa de
+plus une oraison funbre trs-loquente[268], et joignit ces ouvrages
+en prose plusieurs belles pices de vers.
+
+ [Note 267: On le trouve sous le titre de _Orazione in morte di
+ Barbara d'Austria_, etc. (_Opere_, t. XI, dition de Venise,
+ in-4.)]
+
+ [Note 268: Elle est insre dans le dialogue intitul: _il
+ Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio_. _Ibidem_, t. VII.]
+
+Quelque temps aprs, le duc Alphonse fit un voyage Rome. Le Tasse
+ayant plus de loisir Ferrare, avant de se remettre son grand
+ouvrage, en fit un dont l'heureux succs fait poque dans l'histoire des
+lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'universit
+mme de Ferrare, une espce d'glogue dialogue ou fable pastorale,
+partage en scnes et en actes, intitule _lo Sfortunato_,
+(l'Infortun). Elle tait d'un nomm _Agostino degli Arienti_ ou
+_Argenti_. Cette pice, qui fut imprime un an aprs, avait attir une
+grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait
+applaudi lui-mme ce nouveau genre de reprsentation dramatique. Ds
+ce moment sans doute il avait aperu ce qui y manquait et tout le parti
+que son gnie en pouvait tirer. Cette heureuse invention tait mme plus
+ancienne. Quand nous traiterons de la posie pastorale, nous en verrons
+les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais
+l'_Aminta_, que des premiers romans piques l'_Orlando furioso_. Il en
+rsulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait
+le _Manso_ et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du
+drame pastoral, qu'il ne l'est de prtendre que l'Arioste le fut du
+pome romanesque; mais ils ont tous deux perfectionn ce qui n'avait
+t qu'essay avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des
+modles parfaits, qui n'ont point t surpasss, ni mme gals depuis;
+c'est l ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur
+gloire.
+
+ [Note 269: Mai 1567.]
+
+Le sujet, les caractres, le plan et la conduite de l'_Aminta_ taient
+donc depuis long-temps dans la tte du Tasse. Il n'attendait pour
+l'excuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui
+laissait le dpart du duc Alphonse. Entirement livr cette
+composition dlicieuse, il l'eut acheve dans deux mois. Le duc son
+retour en fut si charm, qu'il ordonna de tout prparer pour qu'elle ft
+reprsente l'arrive du cardinal son frre. Elle le fut en effet[270]
+avec un clat et un succs qui augmenta considrablement le crdit de
+l'auteur auprs d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre
+lui des envieux jusqu'alors cachs, et dtermins depuis lors le
+perdre.
+
+ [Note 270: Au printemps de 1573.]
+
+Je ne dvelopperai point ici les beauts de ce chef-d'oeuvre, l'un des
+diamants les plus prcieux de la posie moderne; j'y reviendrai dans un
+autre moment. Ces beauts ont t gnralement senties. Elles diffrent
+totalement de celles du grand pome que le Tasse n'avait interrompu que
+pour le reprendre aussitt. Il semble presque inconcevable que l'auteur
+de la _Jrusalem_ le soit aussi de l'_Aminta_, qui ait travaill pour
+ainsi dire en mme temps l'une et l'autre, tant le genre, les
+formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.
+
+Bien loign de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et
+content du succs de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer.
+Quelques traits mme o il faisait allusion la cour de Ferrare, des
+circonstances de sa vie, et des sentiments de son coeur, d'autres qu'il
+avait lancs contre un de ses ennemis cachs[271] qu'il n'aurait pas
+voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette rserve. Mais
+on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pice; il en tomba une entre
+les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la premire fois
+Venise, huit ans aprs qu'elle eut t reprsente[272]. Ce fut
+seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu Ferrare devint
+universel en Italie. Les ditions se multiplirent; les imitations
+furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales
+dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le _Guarini_ dans son
+_Pastor Fido_, et au commencement de l'autre sicle, _Bonarelli_ dans sa
+_Filli di Sciro_, approchrent seuls, quoique une grande distance, de
+leur inimitable modle. Bientt l'_Aminta_ fut traduit en franais, en
+espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, mme en illyrien,
+en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le mme succs. On
+peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribu que son
+grand pome la clbrit du Tasse, et que quand mme l'auteur de
+l'_Aminta_ ne l'et pas t de la _Jrusalem dlivre_, son nom n'en
+serait pas moins immortel.
+
+ [Note 271: On a cru presque gnralement qu'il avait dsign
+ _Speron Speroni_ sous le nom de l'envieux Mopsus; Mnage croit
+ plutt que c'est _Francesco Patrici_, et en donne de fort bonnes
+ raisons, _Osservazioni sopra l'Aminta_, Venezia, 1736, p. 202.]
+
+ [Note 272: Vinegia, 1581, in-8.]
+
+La princesse d'Urbin, Lucrce d'Este, n'avait pu assister aux
+reprsentations de cette pice qui faisait tant de bruit. Elle voulut la
+connatre, et pria son frre Alphonse de lui envoyer l'auteur Pesaro.
+Le Tasse fut charm de revoir cette ville o il avait pass quelque
+temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agrable une
+princesse qui il devait en grande partie sa position la cour de
+Ferrare. Il se rendit Pesaro, et reut l'accueil le plus flatteur du
+vieux duc _Guidubaldo_, ancien protecteur de son pre, des princes ses
+fils, et surtout de Lucrce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles
+composs de ce qu'il y avait de plus distingu dans cette cour, et son
+_Aminta_ et plusieurs chants de son _Goffredo_, qui excitrent le plus
+grand enthousiasme. L't avanait: Lucrce s'en alla passer le reste
+avec son mari dans une campagne dlicieuse[273]; le jeune prince s'y
+livrait deux exercices qu'il aimait passionnment, nager dans de
+belles pices d'eau et chasser dans de grandes forts: sa femme qui
+n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse ft du
+voyage. Il passa plusieurs mois auprs d'elle dans cette agrable
+solitude, composant tous les jours des vers, tantt pour ajouter son
+pome, tantt la louange de Lucrce, qui prenait grand plaisir les
+entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en tait dix de plus
+que le Tasse; mais peut-tre que cette disproportion de l'ge fut une
+compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et
+le jeune pote ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient
+l'amour du Tasse pour Lonore, prtendent qu'au moins jusqu' ce jour il
+parat avoir eu plus de penchant pour Lucrce: _Serassi_ le dit
+positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le
+prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le
+sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le
+Tasse ne se serait pas permise avec Lonore. Il y en a un autre[276],
+l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de posie
+que d'adresse vanter la maturit de l'ge o celle qui il parle
+tait parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces
+fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise
+_Serassi_, c'est, nous le verrons bientt, Lonore et non Lucrce
+que ce sonnet est adress. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut
+trs-heureux dans cette _villegiatura_, partag entre la posie et
+l'intime socit d'une femme aimable. C'est l peut-tre qu'il composa
+les descriptions les plus charmantes de son pome; c'est peut-tre dans
+les jardins de _Castel Durante_ qu'il dcrivit les jardins enchants
+d'Armide.
+
+ [Note 273: A _Castel Durante_, 1573.]
+
+ [Note 274: _Vita del Tasso_, p. 180.]
+
+ [Note 275: _La man ch'avvolta in odorate spoglie_, etc.; et:
+ _Non son si vaghi i fiori onde natura_, etc.; t. II des OEuvres,
+ dit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.]
+
+ [Note 276: _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa_, p. 291.]
+
+Il revint Ferrare charg de prsents, de bijoux, de chanes d'or,
+qu'il avait reus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de
+Lucrce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui
+sourire; mais il touchait au moment d'prouver ses premires rigueurs.
+Peu de temps aprs son retour, et lorsqu'il avait repris la composition
+de son pome, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les
+tats de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trne de Pologne
+ celui de France. Il esprait attirer ce roi jusqu' Ferrare; il y
+russit et le reut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oublit son
+talent de pote pour son mtier de gentilhomme, et qu'il accompagnt le
+duc Venise, d'o il revint Ferrare, avec lui, ou plutt en mme
+temps que lui, confondu dans le brillant cortge qui suivait le
+souverain de Ferrare et le monarque franais. L'agitation de ce voyage
+et le tourbillon de ces ftes royales, dans la saison des plus fortes
+chaleurs[277], furent suivies d'une fivre quarte qui le tint pendant
+l'automne et pendant tout l'hiver dans un tat continuel de souffrance
+et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps.
+Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il
+termina enfin ce pome, fruit de tant de travaux et source de tant
+d'infortunes.
+
+ [Note 277: Juillet 1574.]
+
+ [Note 278: Avril 1575.]
+
+Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les
+plus clairs et les plus intimes. Il en fit passer une copie Scipion
+de Gonzague, qui tait alors Rome, en le priant de le revoir lui-mme
+avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il
+pourrait runir d'hommes d'un got sr et exerc. Scipion suivit les
+intentions du Tasse avec le zle de l'amiti. Il fut second par de
+savants littrateurs qui mirent cet examen toute leur application et
+tous leurs soins[279]. Mais qu'en rsulta-t-il? Presque tous furent
+d'avis diffrents sur le sujet, le plan, les pisodes, le style. Ce qui
+paraissait dfaut aux uns tait beaut pour les autres. Le Tasse, avec
+une patience et une docilit infatigables, recevait tous les conseils,
+les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnes, ses motifs pour ne
+les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait
+encore ses amis de Ferrare: il en alla mme demander Padoue[280], et
+revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de
+travaux.
+
+ [Note 279: Les principaux furent, 1. _Pier Angelio Bargeo_ ou
+ _da Barga_, lgant pote latin, auteur d'un bon pome sur la
+ chasse (_Cynegeticon_, lib. VI), et d'un autre pome sur le mme
+ sujet que celui du Tasse, intitul _Syrias_, qu'il avait commenc
+ plusieurs annes auparavant, et que la _Jrusalem dlivre_ aurait
+ d lui ter le courage d'achever; 2. _Flaminio de' Nobili_,
+ thologien, philosophe, grand hellniste et savant littrateur;
+ 3. _Silvio Antoniano_, professeur d'loquence dans le collge
+ romain, et bon crivain en vers et en prose; et enfin _Sperone
+ Speroni_, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter son
+ nom. Voyez les _Lettere poetiche_ du Tasse, _Opere_, t. V, dit.
+ de Florence, in-fol.]
+
+ [Note 280: Il y eut pour hte et pour conseil _Gio. Vincenzo
+ Pinelli_, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothque; il
+ consulta aussi _Piccolomini_, qui avait t son matre, _Domenico
+ Veniero_, _Celio Magno_, etc.]
+
+Le mouvement que cette sorte d'occupation donne l'esprit est tout
+diffrent de celui qu'il prouve dans le feu de la composition. En
+composant, la proccupation est profonde, constante, et s'exerce
+long-temps sur le mme objet: en corrigeant, elle se porte rapidement
+sur de petits dtails, sur des objets indpendants les uns des autres
+qui branlent presque la fois l'imagination, et appellent souvent
+l'attention en sens contraire. Il rsulte du premier travail un tat
+contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier
+aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le pote est
+tranger et presque inaccessible tout ce qui est extrieur; il rsulte
+du second une espce d'motion fbrile, qui ouvre facilement l'esprit
+ce que l'on voit ou entend, mme ce que l'on croit voir ou entendre,
+toutes les impressions fcheuses, aux inquitudes, aux soupons; surtout
+lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires,
+forc de choisir la hte, et d'autant plus incertain dans son choix
+que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est
+prcisment la position o se trouva le Tasse. Il avait la cour des
+ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commena qu'en ce moment
+ les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il crivait Rome et des
+rponses qu'il en recevait, prouvrent des retards, elles avaient
+toutes pour objet les corrections de son pome; il imagina que ses
+ennemis les interceptaient pour dcouvrir les objections qui lui taient
+faites et en profiter contre lui, quand il aurait publi son ouvrage.
+Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fivre ardente avec des
+tourdissements et des vertiges; il fut guri dans peu de jours[281], et
+se remit au travail avec la mme ardeur.
+
+ [Note 281: Juillet 1575.]
+
+Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui
+tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'gards,
+voulait sans cesse l'entendre rciter ses vers, et le conduisait avec
+lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait _Belriguardo_, lieu de
+dlices, o il se retirait souvent pendant les chaleurs de l't.
+Lucrce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-pre,
+se spara de son mari, trop jeune pour elle, qui elle n'avait point
+donn, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint Ferrare, avec un
+traitement ou une pension convenable, retrouver son frre Alphonse, dont
+elle tait tendrement aime. Son arrive ajoutait encore aux agrments
+dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir
+en crdit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une
+indisposition, pendant laquelle il eut seul accs auprs d'elle, et il
+l'eut toute heure et tous les jours. Alphonse tait oblig de faire
+sans lui ses voyages de _Belriguardo_. Lucrce prenait les eaux et avait
+besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son pome
+et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrtement[282].
+Cependant son esprit frapp se tournait toujours vers Rome. Il voulait
+qu'on y recomment en entier l'examen de son pome: il voulut enfin y
+aller lui-mme, et malgr ce que fit encore la duchesse pour le
+dtourner de ce voyage, malgr le conseil qu'elle lui donna de ne
+quitter Ferrare que pour l'accompagner Pesaro[283], il n'eut de repos
+que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour
+Rome.
+
+ [Note 282: C'est ce qu'il dit lui-mme dans une de ses lettres
+ Scipion de Gonzague: _Leggole il mio libro e sono ogni giorno
+ con lei molte ore_ IN SECRETIS (_Lettere poetiche XXIII_, Opere,
+ t. V, dit. de Florence, in-fol.)]
+
+ [Note 283: _Ibidem_.]
+
+Il y fut reu par son cher Scipion de Gonzague[284], qui avait beaucoup
+contribu lui inspirer le dsir de ce voyage. Scipion le prsenta
+aussitt au cardinal Ferdinand de Mdicis, frre du grand-duc de
+Toscane, et qui lui succda peu de temps aprs. Ferdinand, instruit des
+sujets du mcontentement que le Tasse commenait avoir Ferrare, lui
+fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait
+avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisment entrer
+chez le grand-duc, son frre. Le Tasse avait dj eu la pense de se
+retirer du service du duc Alphonse et de se fixer Rome, soit, s'il le
+pouvait, dans une entire indpendance, soit en entrant dans quelque
+maison puissante o il ne ft pas aussi expos la malveillance et aux
+intrigues qu'il l'tait Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti
+qu'aprs s'tre acquitt de ce qu'il devait la maison d'Este, par la
+publication du monument qu'il levait sa gloire, et il ne donna pour
+lors aucune suite ces offres du cardinal de Mdicis. Il fut aussi
+introduit chez les deux cardinaux et chez le gnral de l'glise
+_Boncompagno_, neveux du pape Grgoire XIII, et reut d'eux le meilleur
+accueil. Mais aprs un mois de sjour Rome auprs de son ami, aprs
+avoir confr tous les jours avec lui et l'espce de conseil que Scipion
+avait tabli pour l'examen dfinitif de son pome, il ne songea plus
+qu' retourner Ferrare.
+
+ [Note 284: Novembre 1575.]
+
+Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrde, d'Armide et de
+Renaud, il n'avait pas oubli que le jubil, alors ouvert Rome, tait
+un des motifs dont il s'tait servi pour obtenir du duc Alphonse un
+cong. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de pit
+prescrits pour en gagner les indulgences. Pendant le jour, dit
+navement _Serassi_, il visitait avec la plus grande dvotion les
+glises; le soir il allait chez le _Sperone_ ou chez d'autres amis[285],
+les consulter sur quelques particularits de son pome[286]. Le Tasse
+avait reu chez les jsuites de Naples une ducation trs-religieuse.
+Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminu de sa pit. Elle
+reut ce qu'il parat, dans cette circonstance, un nouveau degr de
+ferveur: nous ne tarderons pas en reconnatre les effets. Il n'y a
+rien dissimuler dans les affections d'une ame si leve et si pure; et
+nous verrons bientt ce grand homme dans un tat dont il est important
+d'observer et de bien assigner toutes les causes.
+
+ [Note 285: _Flaminio de' Nobili_, l'_Angelio_, l'_Antoniano_,
+ etc.]
+
+ [Note 286: _Vita del Tasso_, p. 211.]
+
+Le Tasse revint Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage
+ ces deux villes si clbres dans l'histoire des lettres et des arts,
+surtout la dernire. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles
+liaisons d'amiti, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les
+gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de
+plusieurs chants de son pome. Quelque temps aprs son retour[287], la
+jeune et belle Lonore _Sanvitali_, nouvelle pouse du comte de
+_Scandiano_,[288], vint Ferrare avec la comtesse de _Sala_, sa
+belle-mre[289]. Ces deux dames taient aussi clbres par les qualits
+de l'esprit et l'amour de la posie et des lettres que par leur beaut.
+Elles soutinrent dans cette cour la rputation qui les y avait
+prcdes. Elles parurent avec un grand clat dans les bals et les ftes
+de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accs auprs d'elles par les vers qu'il
+leur adressa. Bientt il devint un des courtisans les plus assidus de la
+comtesse de _Scandiano_, et c'est la seconde des trois Lonores dont on
+prtend qu'il fut amoureux[290].
+
+ [Note 287: Janvier 1576.]
+
+ [Note 288: De _Giulio Tiene conte di Scandiano_.]
+
+ [Note 289: _Barbara Sanseverina_.]
+
+ [Note 290: La troisime n'exista jamais, selon _Serassi_, que
+ dans l'imagination du _Manso_. Il est faux, dit-il, qu'une des
+ suivantes de la princesse Lonore, que le Tasse loua quelquefois
+ dans ses vers, s'appelt elle-mme Lonore; c'tait Laure qu'elle
+ se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la
+ charmante _canzone_, _O con le grazie eletta e con gli amori_,
+ tait, selon le mme _Serassi_, attache la comtesse de
+ _Scandiano_, et non la princesse, et son nom n'tait pas
+ Lonore, mais _Olimpia_. (_Vita del Tasso_, p. 117, note 5.)]
+
+Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son pome. Il se
+prparait l'aller faire imprimer Venise quand la peste se dclara
+dans cette ville, et le fora encore de diffrer. Il recevait par son
+ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les
+plus pressantes de la maison de Mdicis. Il tait combattu d'un ct par
+son attachement pour le duc Alphonse, pour ses soeurs, peut-tre pour la
+jeune comtesse de _Scandiano_, de l'autre par le dsir d'une vie plus
+indpendante et plus tranquille qu'on lui faisait esprer en Toscane.
+Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste _Pigna_, historiographe de la maison
+d'Este, vint mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles
+alternatives, demanda cette place et l'obtint[291]; il se trouva donc
+plus troitement enchan que jamais, et ne tarda pas s'en repentir.
+
+ [Note 291: 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres
+ qu'il aurait voulu tre refus, et prendre de-l un prtexte pour
+ quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de
+ Mdicis.]
+
+Ses ennemis redoublaient d'activit mesure qu'il croissait en
+rputation et qu'il semblait crotre en faveur. Il les avait souponnes
+d'intercepter ses lettres; il eut bientt la preuve d'un trait non moins
+vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit Modne, il avait
+laiss l'un des officiers du duc, qui feignait d'tre de ses amis, la
+clef de toutes les pices de son appartement, l'exception de la
+chambre o il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il
+reconnut son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouill et
+examin tous ses papiers[292]. Ce trait et d'autres semblables, indices
+affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis
+secrets[293], lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforait en vain de
+dissimuler.
+
+ [Note 292: Lettre du Tasse, cite par _Serassi_, p. 230.]
+
+ [Note 293: Voyez _Serassi_, _loc. cit._]
+
+Pour l'en distraire, la princesse Lonore l'emmena avec elle dans une
+belle maison de campagne[294], sur les bords du P, dix-huit milles de
+Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur
+et de calme dissiprent en effet sa mlancolie; et il reprit avec ardeur
+ son retour quelques corrections qui lui restaient encore faire; il
+en fit surtout de trs-importantes au charmant pisode d'Herminie, qui
+reut alors ce haut degr de perfection qu'on y admire.
+
+ [Note 294: _Consandoli_.]
+
+En quittant une Lonore, il recommena ses assiduits auprs de l'autre.
+La comtesse de _Scandiano_, que l'on dit avoir t aussi sage que belle,
+ne put cependant tre insensible aux tendres soins et aux beaux vers que
+lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des prfrences qui irritrent
+de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne
+pouvaient plus se contraindre, tait le clbre Baptiste _Guarini_. Il
+avait t l'un des plus intimes amis du Tasse; mais la rivalit
+potique, dans laquelle, malgr son talent, il n'tait pas heureux, se
+joignit encore la rivalit d'amour, o il ne le fut gure davantage. Il
+ne put supporter la faveur o tait le Tasse, non-seulement auprs des
+deux princesses, mais auprs de cette belle trangre. Des sonnets
+piquants furent lancs de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause,
+comme elle le fut rellement, que le _Guarini_ composa quelque temps
+aprs son _Pastor fido_, c'est toujours un bon effet d'une mchante
+cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arriv ainsi dans la
+carrire des arts.
+
+C'est vers le mme temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant
+d'honneur son courage. Le _Manso_ et _Serassi_ la racontent avec
+quelques diffrences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le
+Tasse avait confi tous ses secrets, mme celui de ses amours, un
+homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou
+l'indiscrtion, ou la malignit de redire une des particularits les
+plus secrtes, et que le Tasse l'ayant appris, courut lui dans une des
+salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'pe
+dans ce lieu mme, l'offens sortit et envoya au Tasse un dfi qu'il
+accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqu, et le duel tait
+commenc quand trois frres de son ennemi fondirent sur lui tous la
+fois.
+
+_Serassi_ traite ce rcit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des
+preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait
+faite sur une matire trs-dlicate (cela ne dit point du tout que ce ne
+fut pas en matire d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et
+voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, rpondit
+avec impertinence, et alla mme jusqu' donner un dmenti. Le Tasse, qui
+connaissait trs-bien les lois de la chevalerie, rpliqua au dmenti
+par un soufflet au travers du visage. Le soufflet, lche comme le sont
+presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais
+quelques jours aprs, tant accompagn de ses deux frres, il vit le
+Tasse passer sur la place publique. Ils s'lancrent tous la fois et
+coururent pour le frapper par derrire. Le Tasse possdait la science
+des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se dtourne, tire son
+pe et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent mme de
+Ferrare, et se rfugirent l'un Florence, les autres en diffrents
+lieux.
+
+Il n'est pas vrai, comme le veut le _Manso_, que deux d'entre eux furent
+blesss; ils n'en donnrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non
+plus que le duc le fit alors arrter, sous prtexte de le mettre
+l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste
+arrestation qui excita dans l'esprit du pote le dsordre qui s'y
+manifesta peu de temps aprs. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne
+furent que trop rels; mais il ne faut ni les accrotre, ni anticiper
+l'poque. Il faut mme ajouter que le redoublement d'attentions et
+d'gards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouv par
+les lettres du Tasse lui-mme[295], et que, par une consquence
+ncessaire, si l'indiscrtion du faux ami tait en effet relative des
+intrts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Lonore, soeur du
+duc, ni personne de sa famille.
+
+ [Note 295: On en trouve surtout une, t. V des OEuvres, dit. de
+ Florence, in-fol., p. 258.]
+
+Cette affaire fit beaucoup de bruit Ferrare, beaucoup d'honneur au
+Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons
+Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, crit
+et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui
+ne sait crire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure
+deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chants par la
+ville:
+
+ _Colla penna e colla spada
+ Nessun val quanto Torquato._
+ Avec la plume et l'pe,
+ Le Tasse n'a point d'gal.
+
+Assurment cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent
+pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de
+constater.
+
+Le Tasse ne parut pas trs-mu de cette affaire; il ne demanda au duc
+que les satisfactions qui lui taient dues, et ne parla de son assassin
+dans ses lettres que comme d'un lche et d'un infme[296]. Un autre
+objet l'affecta beaucoup davantage. Il reut des avis certains que l'on
+imprimait son pome dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les
+craintes et l'garement qui s'emparrent de son esprit cette nouvelle.
+Non-seulement son pome n'tait pas encore au point de perfection qu'il
+et dsir, mais il se voyait par-l menac de perdre tous les avantages
+qu'il s'tait raisonnablement promis de cette publication si long-temps
+attendue: il voyait s'vanouir tout l'espoir de son indpendance. Il
+implora la seule puissance qui pt le sauver d'un tel malheur, et le duc
+crivit avec beaucoup d'intrt au duc de Parme, plusieurs autres
+princes, la rpublique de Gnes, et mme au pape[297], pour les prier
+de dfendre et d'empcher, dans l'tendue de leurs tats, l'impression
+furtive de la _Jrusalem dlivre_.
+
+ [Note 296: Voyez sa lettre du 10 octobre, cite d'aprs un
+ manuscrit, par _Serassi_, p. 236.]
+
+ [Note 297: Dcembre 1576.]
+
+La mlancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentrent
+considrablement: d'autres sujets d'inquitudes, s'y mlrent encore; un
+voyage qu'il fit Modne[298] chez le comte _Ferrante Tassone_, l'un de
+ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements
+pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements.
+Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son
+autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment o ses ennemis
+l'accusaient de vouloir clipser la gloire de l'Arioste, _Orazio
+Ariosto_, neveu de ce pote, crivit en faveur du Tasse des stances qui
+lui parurent lui-mme passer les bornes de la louange, et il craignit
+que ce ne ft un pige tendu son amour-propre pour le perdre plus
+srement[299]. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader
+qu'ils taient corrompus. Enfin, il vint s'imaginer que ses
+perscuteurs non-seulement l'avaient accus d'infidlit auprs de son
+prince, mais avaient mme dnonc sa croyance au tribunal du
+Saint-Office.
+
+ [Note 298: Janvier 1577.]
+
+ [Note 299: J'aurai bientt occasion de parler de la lettre
+ aussi modeste qu'loquente qu'il crivit ce jeune homme, qui
+ l'avait lou de trs-bonne foi.]
+
+Ici je dois traduire littralement _Serassi_, l'historien de sa vie; je
+ne dois altrer aucun des traits qu'il a tracs avec une simplicit qui
+garantit sa bonne foi. Vritablement, dit-il[300], le Tasse, comme il
+l'a lui-mme avou depuis, habitu mditer avec toute la finesse de
+son esprit sur les systmes des anciens philosophes, crut avoir prouv
+quelque doute sur le mystre de l'incarnation du fils de Dieu; il lui
+semblait encore que, dans ces sortes de mditations, il avait t
+incertain de savoir si Dieu avait tir le monde du nant, ou si le
+monde dpendait seulement de lui de toute ternit, et enfin s'il avait
+dou ou non l'homme d'une me immortelle. Il ne s'tait, il est vrai,
+jamais assez livr ces doutes, pour y donner tout--fait son
+consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, ds
+l'origine, dans une telle agitation qu'il tait all Bologne[301] se
+prsenter l'inquisiteur. Il en tait revenu trs-satisfait, et muni de
+plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance.
+Maintenant que sa tte tait ainsi agite, il craignit d'avoir laiss
+chapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et
+cela en parlant des personnes qui lui avaient depuis peu donn des
+preuves d'inimiti.
+
+ [Note 300: p. 245.]
+
+ [Note 301: En 1575.]
+
+Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui
+pour achever sa perte. Il joignit encore toutes ses terreurs, la
+crainte d'tre empoisonn ou assassin. Son imagination s'chauffa au
+point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose,
+qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc,
+madame Lonore, et particulirement la duchesse d'Urbin, firent tout
+leur possible pour le rassurer, pour lui ter de l'imagination ces
+vaines craintes; ils n'y purent parvenir.
+
+Un soir[302], dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son
+couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conu
+des soupons; le duc donna aussitt ordre de l'arrter et de le
+renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais.
+C'tait, dit-on, pour viter de plus grands malheurs, et pour l'engager
+ se laisser soigner, plutt que pour le punir. Cela peut tre; mais il
+y avait srement des moyens plus doux d'obtenir les mmes effets. Cette
+dtention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il crivit, pour en
+sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa flchir
+et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se
+fit traiter par les mdecins les plus habiles. Le traitement parut
+russir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa premire rigueur,
+le conduisit avec lui _Belriguardo_ dans un voyage de plaisir, et
+n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le rjouir. Mais il
+connaissait si bien quelle tait la blessure la plus dangereuse de cet
+esprit malade, qu'il voulut, dit positivement _Serassi_, que le Tasse,
+avant de partir pour _Belriguardo_, se prsentt au Saint-Office
+Ferrare, et y ft attentivement examin sur les points qui pouvaient lui
+causer de l'inquitude. Le pre inquisiteur, qui s'aperut aisment que
+tous ces doutes n'taient que l'effet d'une imagination exalte, le
+traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde,
+qu'il tait trs-bon catholique, et le dclara libre et absous de toute
+accusation quelconque. D'un autre ct, le duc lui donna les plus fermes
+assurances qu'il n'avait aucun sujet d'tre mcontent de lui, aucun
+soupon de sa fidlit, et que s'il avait fait quelques fautes contre
+son service, il les lui pardonnait de tout son coeur.
+
+ [Note 302: Le 17 juin 1577.]
+
+Cependant, malgr toutes ces assurances, et au milieu mme des
+amusements de _Belriguardo_, le Tasse se mit argumenter, et
+sophistiquer de la manire la plus trange sur la dcision de
+l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point tre valide, que par
+consquent il n'tait pas bien absous, parce qu'on n'avait point observ
+les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc
+Alphonse tait plus prvenu contre lui qu'il ne voulait le paratre; et
+sur ces fantaisies, mais principalement sur la premire, il allait
+raisonnant de faon que c'tait une piti de l'entendre. Le duc se
+dtermina donc le renvoyer Ferrare, et le Tasse ayant montr le
+dsir d'tre conduit chez les moines de St.-Franois, Alphonse l'y fit
+transporter et le fit recommander par un de ses secrtaires aux
+attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin,
+en arrivant dans leur maison, fut de rdiger une supplique pour les
+cardinaux composant le tribunal suprme de l'Inquisition Rome, dans
+laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidit de la dcision de
+Ferrare, et demandait la permission de se rendre Rome pour mettre
+enfin en sret son honneur et son repos. Il crivit dans le mme sens
+Scipion de Gonzague. Malgr tous les soins qu'il prit pour faire
+parvenir ces lettres, elles furent interceptes, et cette fois c'est un
+service qu'on lui rendit.
+
+Cependant il commena de se laisser traiter, mais contre coeur,
+imaginant d'un ct qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de
+l'autre qu'on ne mlt du poison dans ses remdes. L'objet principal de
+ses inquitudes tait toujours la crainte de n'tre pas dfinitivement
+acquitt par l'Inquisition; la dcision de Ferrare lui paraissait
+insuffisante; on la lui avait donne, croyait-il, de cette manire pour
+qu'il ne pt jamais connatre ses accusateurs. Il ne cessait d'crire au
+duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui
+devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il
+avait souponn le prince, qu'il avait parl hautement de ses soupons,
+et que c'tait une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le
+reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il tait moins fou que S.
+A. n'tait trompe. Le duc offens de ces expressions, et de quelques
+autres qu'il trouva trop familires, non-seulement cessa de rpondre
+ses demandes, mais lui dfendit rigoureusement d'crire, et lui, et
+la duchesse d'Urbin. Cette dfense redoubla dans l'esprit du Tasse
+l'agitation, les soupons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment o
+on l'avait laiss seul; il sortit du couvent, et bientt aprs de
+Ferrare[303]. Il partit de cette ville o son nom tait en si grand
+honneur, de cette cour o ses talents avaient excit tant d'admiration,
+o il avait mme inspir des sentiments plus tendres, o sa faveur avait
+fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque
+sans vtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite
+copie de son pome, ni de son _Aminta_, ni de ses autres productions;
+content d'avoir sauv sa vie des prils dont il se croyait environn.
+
+ [Note 303: Vers le 20 juillet 1577.]
+
+
+
+SECTION II.
+
+_Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577, jusqu' sa sortie de l'hpital
+Ste-Anne, en 1586._
+
+
+Dans l'tat dplorable o tait le Tasse quand il sortit de Ferrare,
+vitant les villes et mme les grandes routes, de crainte d'tre
+poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez
+juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les tats de Naples en peu de
+jours. Ce n'tait point Naples qu'il voulait aller, mais _Sorrento_
+sa patrie, dans la maison de sa soeur ane _Cornelia_. Aprs la mort de
+leur mre, cette soeur tait demeure Naples entre les mains de ses
+oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer _Bernardo_, malgr les
+instances ritres qu'il leur fit. Marie par eux avec un gentilhomme
+de _Sorrento_, nomm _Sersale_, elle tait reste veuve avec plusieurs
+enfants, mais, ce qu'il parat, avec une honnte aisance. Quoique le
+frre et la soeur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils
+avaient conserv beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse
+n'avait aucun lieu de douter qu'il ne ft bien reu. Cependant la
+dfiance naturelle aux malheureux lui inspira l'ide de mettre cette
+tendresse l'preuve. A quelque distance de _Sorrento_, il s'arrta
+chez un pauvre berger, changea de vtements avec lui, et en arrivant
+chez sa soeur, se prsenta sous cet habit de ptre, comme quelqu'un
+envoy pour lui apporter des nouvelles de son frre. L'motion extrme
+qu'elle prouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse
+aucun doute; il se fit enfin connatre, et trouva dans les embrassements
+de cette soeur chrie les plus douces consolations qu'il et gotes
+depuis long-temps.
+
+L, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur,
+ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et
+la plus imposante en mme temps, devenu l'objet des sollicitudes et des
+soins d'une tendre amiti, il commena bientt prouver un soulagement
+sensible. Cette sombre mlancolie, cette humeur noire qui l'avait si
+cruellement tourment, s'adoucit; et par une vicissitude
+trs-naturelle, il commena aussitt croire qu'il avait quitt trop
+lgrement Ferrare, et regretter d'avoir excit, par ses craintes
+exagres et par sa fuite, le mcontentement du duc Alphonse. Selon le
+propre de cette maladie cruelle, ses ides ayant prouv ce retour
+passrent d'une extrmit l'autre. Il crivit au duc et aux princesses
+ses soeurs, pour obtenir d'tre rtabli dans son premier tat et surtout
+dans leurs bonnes grces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui
+firent de rponse; il n'en eut que de Lonore; mais cette rponse tait
+de nature lui ter toute esprance. Il crut alors prendre un parti
+grand et gnreux, en allant s'offrir lui-mme et remettre sa vie entre
+les mains du duc. Malgr les instances de sa soeur Cornlie, peine
+rtabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'prouver, il
+partit de _Sorrento_ pour excuter ce dessein.
+
+Arriv Rome[304], il voulut donner un tmoignage public de sa
+confiance, en descendant directement chez l'agent[305] du duc de
+Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur[306] du duc le reurent avec
+beaucoup d'amiti; ils crivirent tous deux leur souverain en sa
+faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal _Albano_, qui tait presque
+aussi attach au Tasse que Scipion mme, ne furent point d'avis qu'il
+retournt Ferrare, quand mme ce retour lui serait offert, mais qu'il
+se bornt obtenir du duc Alphonse son pardon, et lui demander ses,
+effets et ses papiers, qu'il avait laisss dans son palais. Le cardinal
+crivit dans ce sens au duc, qui rpondit qu'il avait donn des ordres
+pour que tous les papiers que le Tasse avait laisss, soit entre les
+mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassembls et lui
+fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et trs-brivement
+sur le reste. Les papiers ne furent point renvoys au Tasse, peut-tre
+dit _Serassi_, parce qu'il dplaisait au duc et aux deux princesses,
+aprs avoir perdu la personne du pote, de perdre encore de si prcieux
+ouvrages. Le Tasse ne se dcouragea point, et fit faire de nouvelles
+instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le _Manso_ dit que c'tait
+la princesse Lonore qui l'engageait par ses lettres insister; mais
+_Serassi_ affirme que dans tous les papiers relatifs cette affaire
+qu'il a eus entre les mains, il n'a trouv aucun vestige de cette
+correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc cda enfin aux instances de
+ses ministres, et leur rpondit[307] qu'il consentait reprendre le
+Tasse son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnt dans
+l'humeur mlancolique dont il tait tourment, la source de tous ses
+soupons et de toutes ses craintes; qu'il consentt se faire traiter,
+pour se gurir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser,
+comme par le pass, dans des explications et dans des plaintes
+ternelles, il tait, lui, dtermin ne s'en mettre plus en peine; que
+lorsqu'il serait revenu Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter,
+il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duch et la dfense d'y
+rentrer jamais.
+
+ [Note 304: Novembre 1577.]
+
+ [Note 305: _Giulio Mazetto_, qui fut ensuite vque de
+ _Reggio_.]
+
+ [Note 306: Le chev. _Camillo Gualengo_.]
+
+ [Note 307: 22 mars 1578.]
+
+Malgr la scheresse de cette rponse et le peu d'affection qu'elle
+annonait, le Tasse se soumit tout, promit tout, et se rendit
+Ferrare avec l'ambassadeur mme du duc qui y retournait en ce moment. Le
+premier accueil qu'il reut fut trs-favorable et lui donna de grandes
+esprances; pendant quelque temps il eut auprs du duc et de ses soeurs
+le mme accs qu'auparavant; mais il crut bientt apercevoir qu'on ne
+faisait plus le mme cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne
+voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un pote, qu'on
+s'tudiait le dtourner en quelque sorte de la carrire de la gloire,
+et l'engager dans une vie molle, dlicate et oisive. Il avait beau
+redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils
+restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour[308], ce
+que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut
+rclamer auprs des princesses, et ne put s'en faire couter; auprs du
+duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprs du confesseur, qui sans
+doute se mlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mler de
+la sienne. Quoi de plus juste cependant, et mme dans le meilleur tat
+de raison et de sant, quelle patience pouvait tenir ces refus? Celle
+du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune
+dmonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant
+enfin ses livres et ses manuscrits, aprs treize annes de service qui
+mritaient une autre rcompense, il partit une seconde fois, peu prs
+dans le mme quipage que Bias, pour aller chercher sous la protection
+de quelque autre prince, un plus sr asyle, et un port o il pt rparer
+son naufrage.
+
+ [Note 308: _Serassi_ croit que c'est le marquis _Cornelio
+ Bentivoglio_, lieutenant-gnral du duc.]
+
+Il alla d'abord Mantoue, esprant que le duc, ancien ami de son pre,
+serait dispos le bien recevoir; mais il y trouva les choses peu
+prs les mmes qu' Ferrare. Il tait sans argent, et fut oblig, pour
+aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de prcieux. Il ne se
+dtacha pas sans regret d'une chane d'or et de ce beau rubis qu'il
+tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne
+put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se
+rendit Padoue, puis Venise[309], o il ne reut pas grand accueil.
+Cependant un patricien, homme de mrite[310], crivit en sa faveur au
+grand-duc de Toscane; mais avant qu'il et pu recevoir une rponse, le
+Tasse avait quitt Venise et s'tait rendu la cour d'Urbin. Il y fut
+enfin reu, comme il mritait de l'tre partout, avec les gards dus
+sa renomme, son gnie et ses malheurs.
+
+ [Note 309: Juillet 1578.]
+
+ [Note 310: _Maffeo Veniero._]
+
+Ce qu'il y a de bien tonnant, c'est que ce gnie potique tait
+toujours le mme. Il en donna une preuve frappante en arrivant Urbin.
+Le duc tait la campagne. Le Tasse lui crivit de son palais mme; et
+en attendant la rponse, il commena une grande _canzone_, que l'on
+trouve dans ses OEuvres, et qui commence par ces deux vers:
+
+ _O del grand' Apennino
+ Figlio picciolo s, ma glorioso._
+
+Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve _Metauro_ qui coule dans le
+duch d'Urbin: le pote dit qu'il vient se reposer l'ombre du grand
+chne que ce fleuve arrose, dsignant par-l le duc lui-mme qui portait
+cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalire et sacre, il
+espre chapper enfin aux coups de cette cruelle desse que l'on dit
+aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les
+monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui parat avoir autant
+d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.
+
+Cette premire strophe est toute potique: les deux suivantes sont
+toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et
+cependant toujours si potiquement exprim, que je ne connais rien dans
+toute la posie italienne, peut-tre mme dans Ptrarque, que l'on
+puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli
+ds son enfance. Hlas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai
+l'air et la vie, que j'ouvris les yeux cette lumire qui ne fut jamais
+sereine pour moi, cette desse injuste et cruelle me prit pour son jouet
+et pour le but de ses traits. Je reus d'elle les blessures que la plus
+longue vie pourrait peine gurir. J'en atteste la glorieuse Syrne,
+prs du tombeau de laquelle fut plac mon berceau[311]; et pourquoi, ds
+la premire atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'tais encore
+enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mre. Ah! je
+me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes
+douloureuses, et ses ardentes prires, que les vents fugitifs ont
+emportes. Je ne devais plus me retrouver, mon visage prs de son
+visage, press dans ses bras avec de si troites et de si fortes
+treintes. Hlas! et je suivis d'un pied mal assur, comme Ascagne ou la
+jeune Camille[312], mon pre errant et proscrit...... O mon pre! mon
+bon pre! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleur, tu le
+sais, ta maladie et ta mort; j'ai baign de pleurs en gmissant, et ta
+tombe et ton lit funbre; maintenant lev dans les clestes sphres, tu
+jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que
+doit s'puiser la coupe entire de la douleur.
+
+ [Note 311: On sait que la fable a plac prs de _Sorrento_ le
+ tombeau d'une des Syrnes]
+
+ [Note 312: Camille fut emporte par son pre _Metabus_, et
+ n'tait pas encore en tat de le suivre (Virg., _n._, l. XI);
+ mais on pardonne au pote cette lgre inexactitude.]
+
+On ne sait o se serait arrt cet lan de posie et de sensibilit;
+mais le duc d'Urbin n'eut pas plutt appris l'arrive du Tasse, qu'il
+accourut pour le recevoir. Sa prsence interrompit cette composition
+plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi
+dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrt dans
+son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que
+tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop
+agite de ce grand et malheureux pote. Malgr tous les agrments dont
+on s'tudiait le faire jouir, sa mlancolie reprit le dessus: ses
+craintes et ses dfiances reparurent: ses nouveaux amis et des mdecins
+habiles crurent qu'un cautre pourrait dtourner cette humeur noire dont
+il tait si terriblement domin. Ce petit traitement donna lieu une
+particularit touchante, qui prouve jusqu'o allaient, dans la famille
+ducale, les attentions dont il tait l'objet. La jeune et belle Lavinie
+_della Rovere_, parente du duc, et qui fut peu de temps aprs marquise
+de Pescaire, prpara elle-mme et prsenta de sa main les bandes dont on
+serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pice
+de vers[313].
+
+ [Note 313: C'est un madrigal qui commence ainsi:
+
+ _Se da si nobil mano
+ Debbon venir le fasce alle mie piaghe_, etc.]
+
+Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois
+donne, forait le malheureux Tasse changer de lieu, et se
+prcipiter dans des dangers rels pour en viter d'imaginaires. Ne se
+croyant plus en sret la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les
+souverains d'Italie que le duc de Savoie qui il pt demander un asyle.
+Aussitt il rsolut de se rendre Turin, partit secrtement, et prit la
+route du Pimont. Il alla presque jusqu' Verseil sur un cheval de
+voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec
+qui il lia conversation sans le connatre, et qui, voyant approcher un
+orage, lui offrit l'hospitalit dans sa maison. Le Tasse rendit au
+voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui tait faite, et passa
+dans cette honnte famille de fort agrables moments, dont il a consacr
+le souvenir dans un de ses plus loquents dialogues[314]. Il reprit
+ensuite son chemin, pied, sous la pluie, par des chemins rompus et
+fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa
+mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le
+repoussrent durement. Il tait dans cet embarras, lorsqu'il rencontra
+par hazard _Angelo Ingegneri_, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu
+ Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le
+conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors gnral de la
+cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprs de
+ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu la cour
+de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans
+attendrissement dans l'tat misrable o l'avaient rduit la maladie, la
+misre, et ce pnible voyage. Il le reut avec beaucoup d'amiti, le
+logea convenablement et pourvut abondamment tous ses besoins.
+
+ [Note 314: _Il padre di famiglia._]
+
+Ft dans cette maison, recherch par l'archevque de Turin qui tait un
+_la Rovere_, ancien ami de son pre, et qui enviait au marquis d'Este
+le plaisir de l'avoir chez lui; prsent au prince de Pimont Charles
+Emanuel, qui voulait le prendre son service, et lui offrait les mmes
+conditions dont il avait joui autrefois Ferrare, le Tasse commena
+encore une fois respirer, et prouver par plusieurs compositions en
+prose et en vers que ni ses infirmits, ni ses malheurs ne lui taient
+rien de la force de son gnie. C'est Turin[315] qu'il crivit son beau
+dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante _canzone_[316],
+adresse la marquise d'Este, Marie de Savoie, aprs l'avoir vue danser
+avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernire strophe que si
+toutes ces dames taient belles et aimables, l'une d'elles le lui
+paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit mme pour elle
+quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son coeur s'ouvrait
+si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon
+d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, travers les tnbres
+et les tristes fantmes dont son esprit tait habituellement obsd.
+
+ [Note 315: Dcembre 1578.]
+
+ [Note 316: Elle commence par ce vers:
+
+ _Donne cortesi e belle,_
+
+ et se trouve parmi ses autres posies, t. II de ses OEuvres, dit.
+ de Flor., in-fol.]
+
+Ils reprirent bientt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son
+ancien attachement pour le duc Alphonse, le dsir d'obtenir au moins de
+lui ses manuscrits recommencrent le tourmenter plus vivement que
+jamais. Il semblait qu'une destine invincible voulait qu'il trouvt
+dans cette cour le dernier degr d'infortune, et le poussait y aller
+rclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore son malheur. Il
+employa le cardinal _Albano_ lui mnager ce retour; il reut enfin
+pour rponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu
+qu'il consentt se faire traiter, et qu'il ne se permt rien
+d'offensant contre les personnes attaches son service; le duc allait
+pouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de
+Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance,
+il retournait Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses
+livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en tat
+d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut
+la joie qu'il ressentit cette nouvelle, ni son impatience de se rendre
+aux ftes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le
+dtourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au
+printemps, poque o il comptait aller lui-mme Ferrare, et o il lui
+proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait Turin
+joignirent en vain ces conseils et ces propositions leurs prires:
+il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux
+un coup de la fatalit.
+
+Il arrive Ferrare[317], la veille mme du jour o l'on attendait la
+nouvelle pouse. Tout le monde est occup de cette rception; aucun n'a
+le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux
+princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont
+il s'attendait tre bien reu, le traitent sans politesse et mme sans
+humanit. On juge de quel oeil il dut voir les ftes du lendemain, et
+celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en
+joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce
+vaste palais un lieu o il pt au moins goter quelque repos, et ne le
+trouvant pas, ne pouvant se faire couter, ni presque reconnatre de
+personne. Aprs les ftes, cette cruelle position ne changeait point;
+exclus de la prsence du duc et des princesses, abandonn de ses amis,
+raill par des ennemis puissants, tourn en drision par les
+domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette
+modration qui lui tait naturelle, lcha le frein sa colre, et se
+rpandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la
+maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les annes perdues dans
+ce service, et rtractant tous les loges qu'il avait faits d'eux dans
+ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnatre
+qu'il y avait donn sujet, au lieu de conserver quelques gards pour un
+homme si suprieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour
+soi-mme et quelque gnrosit, donna ordre que le Tasse ft conduit
+l'hpital Sainte-Anne, qui tait une maison de fous, qu'il y ft mis
+sous bonne garde, et surveill comme un frntique et un furieux[318].
+
+ [Note 317: 21 fvrier 1579.]
+
+ [Note 318: Mars 1579.]
+
+Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans
+une sorte d'tourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant
+plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent ceux de l'me; et
+quand la fivre, cause par l'agitation extrme de la bile et des
+humeurs, fut calme, il n'en ressentit que plus douloureusement le
+malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il
+n'avait jamais prouv s'empara de lui. La salet de sa barbe, de ses
+cheveux, de ses habits, du rduit o il tait dtenu, la solitude pour
+laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors
+insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les
+subalternes, avec une duret dont leur chef mme donnait l'exemple, le
+jetrent dans un tat effrayant et attendrissant la fois.
+
+Le prieur de cet hpital tait alors _Agostino Mosti_, que nous avons vu
+rendre des devoirs pieux la mmoire de l'Arioste, dont il avait t
+le disciple, et lui riger un tombeau[319]. Aimant la posie et les
+lettres, lev une telle cole, on croirait qu'il et d traiter avec
+toutes sortes d'gards et mme de faveur un si grand pote tomb dans
+une si horrible disgrce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procd,
+aucune duret perscutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne
+connat bien que quand on les a soi-mme prouves, qu'il ne se plt
+lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je souponne d'une conduite
+qu'il parat impossible d'expliquer? _Agostino Mosti_ aimait la posie,
+mais il aimait surtout passionnment l'Arioste; il lui avait en quelque
+sorte vou un culte et dress un autel. Peut-tre hassait-il et
+perscuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pt craindre celui dont
+il s'tait fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de
+parti, mme dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en
+lui attribuant cette mauvaise action de plus.
+
+ [Note 319: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.]
+
+Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui
+sembla se faire un devoir de ddommager le Tasse de cette odieuse
+svrit. Il avait fait de bonnes tudes, et tait en tat de goter la
+conversation, toujours philosophique ou littraire, de l'auteur de la
+_Jrusalem_. Il passait avec lui des heures entires, l'entendait avec
+un plaisir infini rciter ses vers, en crivait quelquefois sous sa
+dicte, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre
+les rponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins
+qui dpendaient de lui.
+
+ [Note 320: _Giulio Mosti._]
+
+Dans ce temps o l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, o on
+voulait le contraindre subir des traitements plus propres augmenter
+son mal qu' le gurir, sa plus grande folie tait de croire qu'il pt
+enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque piti. Il lui
+adressait des pices de vers, il en adressait aux deux princesses, o
+son infortune et ses souffrances taient peintes des couleurs les plus
+touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre
+pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire
+souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumire, une chatte de
+l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la
+nuit. Cette vue lui inspire un sonnet potique[321]; c'est une
+constellation qui se lve pour le guider dans la tempte. Le hasard
+amne une seconde chatte auprs de la premire; c'est la grande ourse
+auprs de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. Que Dieu
+les garde des coups de bton, que le ciel les nourrisse de chair
+dlicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumire pour
+crire ses vers[322]! Il composait, dans ce mme temps, de grands
+dialogues philosophiques la manire de Platon, et il y traitait des
+questions de haute morale, avec autant de justesse que d'loquence.
+
+ [Note 321:
+
+ _Come ne l'ocean, s'oscura e infesta
+ Procella il rende torbido e sonante_, etc.]
+
+ [Note 322:
+
+ _Se Dio vi guardi da le bastonate,
+ Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,
+ Fate mi luce a scriver questi carmi._]
+
+Quelle tait donc rellement sa maladie? De quel dsordre d'esprit
+tait-il vritablement affect? Une passion d'amour en tait-elle cause,
+comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y
+tait-elle aussi trangre que d'autres l'ont soutenu? Sa rclusion
+fut-elle en effet amene comme nous venons de le voir, ou faut-il
+l'attribuer, comme on l'a dit, des indiscrtions et des transports,
+que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur mme de sa famille lui
+ordonnaient de rprimer? C'est ici le lieu de rpondre ces questions
+qui se prsentent d'elles-mmes; mais je ne puis traiter que
+sommairement ce qui pourrait tre l'objet d'une discussion tendue,
+aprs l'avoir t d'un long examen.
+
+Le _Manso_, qui fut l'un des meilleurs et des plus gnreux amis du
+Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernires annes, a le premier
+accrdit l'opinion que Lonore d'Este, la plus jeune soeur du duc
+Alphonse, avait inspir ce pote une forte passion, qu'elle avait sans
+doute partage, puisque c'tait d'aprs ses invitations ritres et
+presque ses ordres, qu'il tait retourn la premire fois de _Sorrento_
+ Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut
+appeler une enqute parmi les posies du Tasse[324], et y a trouv, 1
+que la personne aime de notre pote s'appelait Lonore; 2 qu'il y eut
+dans cette cour deux Lonores aimes et chantes par lui; qu'il y en eut
+mme trois; mais il parat s'tre entirement tromp sur la
+troisime[325].
+
+ [Note 323: Voyez ci-dessus, p. 215.]
+
+ [Note 324: _Vita del Tasso_, Nos. 34 41.]
+
+ [Note 325: Voyez ci-dessus, p. 199, note.]
+
+Que l'objet des amours du Tasse portt le nom de Lonore, c'est ce que
+prouve ce nom, tantt dguis la manire de Ptrarque, et tantt crit
+tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprims dans
+ses OEuvres[326]. Mais cette Lonore, ou l'une de ces Lonore, fut-elle
+une des deux soeurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le
+_Manso_ le croire, il en voit encore les preuves dans des posies
+faites videmment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une
+passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et
+discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adress Lonore,
+lorsque les mdecins lui eurent dfendu de chanter[327]; et plus
+clairement encore dans une _canzone_[328], dont une strophe tout entire
+est consacre peindre quel fut sur lui, ds le premier instant,
+l'effet des charmes de la princesse[329], effet qui fut balanc par le
+respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui
+taient lancs ne pntrt point jusqu' son coeur[330]. Ces preuves sont
+peut-tre plus que partout ailleurs dans une autre _canzone_[331], qui
+lui fut dicte par la jalousie, quand la main de Lonore fut demande
+par un prince, au duc son frre; cette crainte jalouse lui inspira
+encore un sonnet[332], dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte
+ l'heureux poux[333]; mais Lonore fut constante dans sa rsolution de
+garder le clibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui
+faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'tait
+aprs quinze ans de constance qu'il adressait Lonore un sonnet o il
+l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de
+son amour[334].
+
+ [Note 326: Le nom de Lonore est dguis, par exemple, dans ce
+ sonnet sur une belle bouche:
+
+ _Rose, che l'arte invidiosa ammira,_
+
+ que le pote finit en disant l'Amour:
+
+ _Se ferir brami, scendi al petto, scendi
+ E di s degno cor tuo stra_ LE ONORA;
+
+ et dans ces deux madrigaux placs de suite, o le pote joue sur
+ les mots _ora_ et _aura_,
+
+ _Ore, fermate il volo_, etc.
+ _Ecco mormorar l'onde_, etc.
+
+ et enfin dans le sonnet:
+
+ _Quando l'alba si leva e si rimira_,
+
+ o l'auteur dit lui-mme en l'expliquant (_esposizioni d'alcune
+ sue rime_), que ce vers: _E l'aurora mia cerco_, joue sur le nom
+ de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois dcouvert, comme dans le
+ madrigal,
+
+ _Cantava in riva al fiume
+ Tirsi di Leonora;
+ E rispondean le selve e l'onde: honora_,
+
+ qui finit si clairement par ce vers:
+
+ _Or chi fia che l'honori e che non l'ami?_]
+
+ [Note 327:
+
+ _Ahi ben rio destin ch'invidia e toglie
+ Al mondo il suon de' vostri chiari accenti._
+
+ Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clart:
+
+ _E basta ben che i sereni occhi e'l riso
+ M'infiammin d'un piacer celeste e santo._]
+
+ [Note 328: _Mentre ch' a venerar muovon le genti_, etc.]
+
+ [Note 329: _E certo il primo d che'l bel sereno_, etc.]
+
+ [Note 330:
+
+ _Ma parte degli strali e de l'ardore
+ Sentij pur anco entro il gelato marmo._
+
+ Le nom de Lonore, dguis, mais reconnaissable dans l'quivoque
+ du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur
+ l'objet des sentiments qui y sont exprims:
+
+ _E le mie rime.....
+ Che son vili e neglette, se non quanto
+ Costei LE ONORA co'l bel nome santo._]
+
+ [Note 331: _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_, etc.]
+
+ [Note 332: _Vergine illustre, la belt en' accende_, etc.]
+
+ [Note 333: _O felice lo sposo a cui l'adorni!_]
+
+ [Note 334: _Perch in giovenil volto amor mi mostri_, etc.]
+
+Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, o il
+lui parle si potiquement de son ge. _Serassi_ veut qu'il soit adress
+ la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le
+cachet de Lonore, Dans tes plus tendres annes, tu ressemblais la
+rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tides rayons du jour et se
+cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre;
+ou plutt (car rien de mortel ne peut se comparer toi,) tu ressemblais
+ la cleste _Aurore_ qui, brillant dans un ciel serein et toute frache
+de rose, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant
+l'ge plus mr ne t'enlve rien, et quoique _ngligemment vtue_, la
+jeune beaut, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni
+t'galer. Ainsi la fleur est plus belle quand elle tale ses feuilles
+odorantes, et le soleil son midi brille plus qu'au matin et lance bien
+plus de flammes[335]. Nous avons vu que souvent les noms _Ora_, _Aura_,
+_Aurora_, lui servaient voiler le nom de Lonore; la parure nglige
+la dsigne aussi, et convenait sa sant faible et son got pour la
+retraite. Sa soeur Lucrce se portait fort bien et n'avait point de ces
+ngligences-l.
+
+ [Note 335: Les posies lyriques du Tasse n'tant pas entre les
+ mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet,
+ dont une faible traduction en prose donne une ide trop
+ imparfaite:
+
+ _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa
+ Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora
+ Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora
+ Verginella s'asconde e vergognosa._
+
+ _O piuttosto parei (che mortal cosa
+ Non s'assomiglia a te) celeste Aurora,
+ Che le campagne imperla e i monti indora,
+ Lucida in ciel sereno e rugiadosu._
+
+ _Or la men verde et nulla a te toglie
+ N te, bench negletta, in manto adorno,
+ Giovinetta belt vince o pareggia._
+
+ _Cos pi vago il fior, poich le foglie
+ Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno
+ Vie pi che nel mattin luce e fiammeggia._]
+
+La seconde Lonore tait cette belle _Sanvitali_, comtesse de
+_Scandiano_, dont il s'tait dclar publiquement l'adorateur et pour
+laquelle furent videmment faites plusieurs pices de vers conserves
+parmi les siennes; mais cette passion fut toute potique; elle naquit
+lorsque le Tasse tait depuis dix ans la cour de Ferrare, et put
+s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant,
+qu'elle servait mme couvrir. C'est quoi put servir aussi l'amour
+potique et dclar dont Lucrce _Bendidio_ fut l'objet ds les premiers
+temps du sjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans;
+Lonore d'Este en avait 30; mais elle tait belle, spirituelle, amie des
+arts et des vers, ennemie de l'clat du monde, faible de sant,
+habituellement retire, et mme, dit-on, dvote[336]. L'effet de toutes
+ces qualits runies sur un jeune pote trs-sensible put aisment
+effacer celui de l'ingalit d'ge; et l'accs facile qu'il obtint,
+l'intrt vif qu'il inspira, l'intimit de ses lectures, les tmoignages
+d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec
+beaucoup de charme, purent faire disparatre aussi l'effet de
+l'ingalit du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais son ge,
+pntr, comme tout porte le croire, d'un sentiment aussi pur que son
+objet, et se confiant dans cette puret mme pour en esprer le succs,
+s'il craignit le sort d'Icare et de Phaton, il se rassura par d'autres
+exemples que la fable offrait son imagination et qui faisaient
+illusion son coeur. Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise,
+celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui
+enchane le ciel mme? Il attire du haut des clestes sphres Diane
+prise de la beaut d'un mortel; il enlve dans les cieux le bel enfant
+du mont Ida. C'est la traduction littrale d'un sonnet[337] qui ne peut
+avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.
+
+ [Note 336: Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute
+ opinion de sa pit, qu'ils attriburent en 1570 ses prires le
+ salut de leur ville, menace d'tre submerge par le P dans un
+ tremblement de terre qui se fit sentir plusieurs reprises
+ pendant les deux derniers mois de cette anne-l, et pendant une
+ partie de l'anne suivante.]
+
+ [Note 337: _Se d'Icaro leggesti e di Fetonte_, etc.
+
+ L'auteur d'une lgante Vie du Tasse, dj cite plusieurs fois, a
+ traduit ainsi ce sonnet:
+
+ _Egli gi trahe da le celesti rote
+ Di terrena bell Diana accesa,
+ E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce_:
+
+ Diane brlant pour une beaut humaine, n'enleva-t-elle pas dans
+ le ciel le jeune pasteur du mont Ida? Il est surprenant qu'un
+ homme qui connat aussi bien la fable et qui sait aussi bien
+ l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymde,
+ trs-distinctes dans ce tercet.]
+
+Jusqu' quel point sa tmrit fut-elle heureuse? Il est impossible de
+le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni
+mme eu jamais la moindre esprance de rien obtenir qui ft contraire
+l'opinion que l'on a de Lonore; supposer autre chose, serait
+mconnatre ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualits et de
+vertus qui l'avait touch. Mais que Lonore ait t flatte des hommages
+d'un si grand gnie, des sentiments d'un si noble coeur, qu'elle ait pris
+ lui un intrt affectueux, qui dans une me tendre et mlancolique,
+dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup
+l'amour, il ne parat ni possible, ni ncessaire d'en douter. Le voile
+du plus profond mystre dut couvrir cette innocente intelligence, et il
+est plus ais de concevoir que les conseils donns au Tasse par Lonore,
+au sujet de Lucrce _Bendidio_ et du _Pigna_[338] eussent pour but ce
+voile mystrieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se
+figurer une sage et modeste princesse s'occupant ce point d'un intrt
+d'amour, qui lui tait tranger.
+
+ [Note 338: Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.]
+
+Rappelons-nous les dernires volonts que le Tasse dposa, en partant
+pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait
+sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces dguisements du nom de
+Lonore[339], dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel
+fait la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, _pour
+l'amour de lui_. N'y voyons-nous pas le voeu d'un jeune homme passionn,
+pour que si le sort dispose de lui dans une contre lointaine, ses
+intrts et sa mmoire puissent occuper aprs lui celle dont il emporte
+l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un pote, tait discret comme un
+chevalier. L'ami, dpositaire de ce testament, ignora sans doute
+lui-mme la nature du sentiment qui l'avait dict; nul autre ne fut
+admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrtion
+de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire
+d'clat[340] n'avait aucun rapport Lonore.
+
+ [Note 339: Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet,
+ sans doute fait l'occasion d'un dpart de Lonore pour la
+ campagne, ou d'un trop long sjour qu'elle y fit, est
+ ncessairement antrieur de plusieurs annes l'arrive de
+ Lonore _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_ la cour de Ferrare,
+ puisqu'elle n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en
+ France date de 1571.]
+
+ [Note 340: Ci-dessus, p. 204.]
+
+Ce n'taient pas des indiscrtions que des pices de vers dont la
+plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors mme qu'elles
+portaient un nom sacr, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait
+dans la mme cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les
+esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du _Manso_
+lui-mme[341], sur celle qui en tait l'objet. La galanterie des moeurs
+de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans consquence pour les
+femmes du plus haut rang ces hommages potiques, qui, ne les engageant
+rien, les flattaient sans les compromettre.
+
+ [Note 341: _Vita del Tasso_, Nos. 35 et 41.]
+
+De tous les vers qui furent inspirs au Tasse par la princesse Lonore,
+ce qui dut peut-tre la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il
+fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa
+_Jrusalem_. Tout le monde la reconnat dans cette Vierge d'un ge mr,
+pleine de hautes et royales penses[342], dont la beaut n'a de prix
+ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre sa vertu; dont le
+mrite le plus grand est de cacher tout son mrite dans la retraite, et
+de fuir, seule et nglige, les louanges et les regards. On croit voir
+s'avancer Lonore elle-mme, en voyant marcher Sophronie les yeux
+baisss, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fire, vtue
+d'un air qui fait douter si elle est pare ou nglige, si c'est le
+hasard ou l'art qui a orn son visage; on ne voit qu'elle enfin que le
+Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: Sa ngligence est un
+artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343]. Mais on n'a
+pas fait assez d'attention Olinde, ce jeune amant aussi modeste
+qu'elle est belle, qui dsire beaucoup, espre peu et ne demande
+rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de
+cette noble passion, n'ait voulu se reprsenter lui-mme; que plus d'une
+fois il ne se ft fait une ide cleste du bonheur de mourir avec une
+femme adore et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement
+cette occasion unique d'exprimer des voeux, qui peut-tre en indiquaient
+d'autres qu'il n'aurait os avouer de mme? O mort compltement
+heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et
+fortunes, si mon sein joint ton sein, ma bouche colle la tienne,
+j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant dfaillir en mme temps, tu
+rends en moi tes derniers soupirs[345]! Cet pisode est un dfaut dans
+son pome: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistrent
+pour qu'il le retrancht; il le sentit comme eux, il l'avoua mme, et
+refusa toujours de consentir ce sacrifice; l'intrt de la perfection
+de son ouvrage se tut devant un intrt plus cher.
+
+ [Note 342:
+
+ _Vergine era fra lor di gi matura
+ Verginit, d'alti pensieri e regi_, etc. (C. II, st. 14.)]
+
+ [Note 343:
+
+ _Di natura, d'amor, de' cieli amici
+ Le negligenze sue sono artificj_. (St. 18.)]
+
+ [Note 344:
+
+ _Ei, che modesto s com' essa bella,
+ Brama assai, poco spera, e nulla chiede_. (St. 16.)]
+
+ [Note 345: St. 35.]
+
+Quelque dgag des sens que cet attachement pt tre, ds qu'il tait
+passionn, il fut sujet des ingalits, des orages. On a vu le Tasse
+livr pendant plusieurs mois, la campagne, avec la duchesse d'Urbin,
+des distractions agrables[346] qui supposent entre Lonore et lui
+quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui crivit alors appuie cette
+supposition; je ne crois mme pas me tromper en y voyant les suites d'un
+mouvement jaloux. Il n'avait point crit la princesse depuis
+plusieurs mois[347], _plutt par dfaut de sujet que de volont_; il lui
+envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, _croyant se rappeler_ qu'il
+lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet
+ne ressemblera point _aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est
+maintenant dans l'habitude d'entendre_; il est aussi dpourvu d'art et
+de penses _qu'il l'est lui-mme de bonheur. Dans l'tat o il est, il
+ne pourrait venir de lui rien autre chose_. (Nous avons cependant vu
+qu'il n'tait point alors aussi plaindre.) Il lui envoie pourtant ces
+vers; et bons ou mauvais, _il croit qu'ils feront l'effet qu'il dsire_.
+Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement
+si vide de penses, _il ait pu donner place dans son coeur quelque
+amour_; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui
+soit personnel, mais la prire _d'un pauvre amant, qui, brouill
+quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forc de se rendre
+et de demander grce_[348]. Dans le sonnet, le pote s'adresse au
+Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le
+dfendre contre les armes de l'amour, et qui est dj presque vaincu....
+Tmraire! demande plutt la paix. Je crie merci; je tends une main
+languissante; je ploie le genou; je prsente nu ma poitrine. Si
+l'Amour veut combattre encore, que la Piti s'arme pour moi; qu'elle
+m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse
+tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang vers un
+triomphe.
+
+ [Note 346: Ci-dessus, p. 190.]
+
+ [Note 347: _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 180.]
+
+ [Note 348: _Il quale essendo stato un pezzo in collera con la
+ sua donna, ora non potendo pi, bisogna che si renda e che dimandi
+ merc_. (_Ub. supr._)]
+
+ [Note 349: _Colei_, celle qu'il ne nomme pas.]
+
+Cette lettre et ce sonnet contiennent, mon sens, une rvlation
+importante. _Serassi_ qui les a publis le premier[350], a fort bien
+entendu que ces beaux sonnets que Lonore devait tre en ce moment dans
+l'habitude d'entendre, taient ceux du _Pigna_ et du _Guarini_, tous
+deux admis concurremment lire cette princesse leurs compositions
+potiques[351]. Mais voici ce qu'il est ais d'y voir de plus. Le
+_Guarini_, alors attach cette cour et qui se piqua toujours de
+rivalit avec le Tasse, tait, sans nul doute, celui dont les assiduits
+et peut-tre les vers lui avaient donn de l'ombrage; il avait voulu
+l'carter; ayant trouv de la rsistance, il s'tait piqu; il tait
+parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-l pour _Castel-Durante_
+avec Lucrce. La vie trs douce qu'il y menait l'avait tourdi quelque
+temps. Il avait pass plusieurs mois sans crire mme Lonore; mais la
+colre qu'il avait trop coute s'tait affaiblie; l'amour avait repris
+son empire; il brlait de revenir, et il se faisait prcder par un
+sonnet, qui a de l'intrt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait
+aucun si elles taient autrement. Il composait srement alors de plus
+beaux vers et plus dignes d'tre envoys une princesse qui les aimait;
+et cette fable _d'un pauvre amant_ auquel il prtend servir
+d'interprte, est la mme dont il avait dj voil son secret lorsqu'il
+partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les
+plus claires de la passion du Tasse pour Lonore ce que le bon
+_Serassi_, qui n'en savait pas davantage, a donn pour un tmoignage,
+_qui doit lever tous les doutes_, de son indiffrence pour elle et de sa
+froideur.
+
+ [Note 350: _Loc. cit._]
+
+ [Note 351: _Ibidem_, p. 182.]
+
+Cette passion qui tait dans l'imagination, autant que dans le coeur, dut
+recevoir, une poque malheureuse pour le Tasse, les mmes degrs
+d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons
+cependant vu que sa pit, ou du moins le sentiment de crainte qui
+l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour.
+Depuis la fivre qu'il eut, la suite des ftes donnes au roi de
+France Ferrare[352], et l'accs passager, mais violent de l'anne
+suivante, depuis l'agitation fbrile o il fut jet par les premires
+corrections de son pome, et depuis que le fantme de l'inquisition
+l'eut obsd de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans
+son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie l'autre,
+des rivages de Naples et de _Sorrento_ au pied des Alpes. Quoique
+d'autres intrts le rappelassent toujours Ferrare, croit-on que cet
+amour, ne ft-il devenu aprs tant d'annes qu'une simple habitude du
+coeur, n'tait pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses
+lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de
+ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de
+s'affaiblir par la fermentation des ides; et dans un temps o toutes
+les autres affections portaient son cerveau des impressions si vives
+et si brlantes, celle-l seule restait-elle teinte ou refroidie?
+
+ [Note 352: En 1574.]
+
+Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempr
+l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la sant la plus
+florissante en avait d faire de plus sensibles sur une complexion aussi
+faible que celle de Lonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors
+de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus
+forts accs de son mal, sa raison fut gare, jamais entirement perdue;
+ses sentiments s'exaltrent, mais ne se dnaturrent point;
+habituellement discret, quoique frapp depuis long-temps de vertiges,
+il n'y a nulle apparence qu'il se ft oubli tout coup une telle
+poque, au point de forcer le duc son bienfaiteur svir durement
+contre lui; il n'y en a donc aucune l'un des motifs qu'on a donns de
+sa rclusion dans l'hpital Sainte-Anne et de sa longue dtention.
+Muratori l'a voulu mettre en crdit et n'y a pu russir. Il raconte[353]
+qu'il avait connu, dans sa premire jeunesse, un vieil abb _Carretta_,
+qui avait t, dans la sienne, secrtaire du clbre _Tassoni_, auteur
+de _la Secchia rapita_. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce
+_Carretta_ lui avait dit en avoir appris la cause, soit du _Tassoni_
+mme, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et
+cette cause la voici:
+
+_Torquato_ se trouvant la cour, o tait le duc Alphonse avec les
+princesses ses soeurs, s'approcha de Lonore pour rpondre une question
+qu'elle lui avait adresse, et saisi d'un transport plus que potique,
+lui donna un baiser. Le duc, tmoin de cet acte irrgulier, se tourna
+tranquillement vers les chevaliers qui taient prsents, et leur dit:
+_Voyez quel malheur il est arriv un si grand homme! il est tout d'un
+coup devenu fou_.
+
+ [Note 353: Lettre _Apostolo Zeno_, 28 mars 1735, en lui
+ envoyant des lettres indites du Tasse, pour l'dition de Venise
+ en douze volumes in-4., t. X de cette dition.]
+
+Mais si la prudence du prince pargna au Tasse des punitions plus
+graves, elle exigea ensuite que, suivant cette ide qu'il avait eue de
+le traiter de fou, il le ft conduire l'hpital o les vritables fous
+taient traits Ferrare[354].
+
+ [Note 354: _Loc. cit._, p. 240.]
+
+_Serassi_, avec raison cette fois, rejette ce rcit comme une fable. A
+tous les motifs que nous avons dj de n'y pas croire, ajoutons que le
+fait ainsi racont suppose un tranquille tat de choses, un cercle
+ordinaire la cour, o le Tasse est prsent, et si son aise qu'il se
+laisse aller la distraction la plus trange; tandis qu'au contraire la
+cour tait en ftes, qu'aprs une absence de plusieurs mois, il y
+revenait sans tre attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y
+faire couter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant
+dans sa tte et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calm,
+amena cette ruption de reproches, d'imprcations et d'injures que le
+duc n'eut pas la gnrosit de pardonner. Le premier pas fait dans cette
+voie indigne de lui entrana tous les autres. Il persista dans sa duret
+et dans son injustice par cela seul qu'il avait t dur et injuste. Une
+fausse honte et peut-tre aussi une fausse politique s'y mlrent. Quoi
+qu'il en soit, il rsulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse
+pour la princesse Lonore n'entra pour rien dans les motifs de sa
+disgrce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec
+toutes les autres causes que nous avons observes, et celles que nous
+observerons encore, au dsordre de la raison du Tasse et cette somme
+d'infortunes dont il fut accabl.
+
+Ce dsordre de son esprit ne fut point une vritable folie, mais un
+dlire qui avait ses accs et ses repos, un effet de plusieurs causes
+runies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques
+taient dans une constitution o dominaient deux dispositions
+habituelles et diverses, de quelque manire que la physiologie veuille
+les appeler. L'une portait son cerveau des images du plus grand clat
+et d'une vivacit prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les
+attristait, les teignait de mlancolie. Placez une tte ainsi constitue
+dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la posie, la
+passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie
+platonicienne; assigez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin
+devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le
+joug d'une longue et dure captivit, comment voulez-vous qu'elle rsiste
+ tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale,
+l'quilibre de la raison? Une mlancolie presque habituelle, une
+exaltation subite la prsence de tout objet capable de l'exciter, des
+vertiges, des accs de dlire, et dans cet tat, des illusions
+semblables la folie, des apparitions, des fantmes s'empareront donc
+souvent d'un esprit d'ailleurs rgl, philosophique, et aussi sage
+qu'lev.
+
+Une autre cause (et pourquoi une vaine dlicatesse m'ordonnerait-elle de
+la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau;
+c'tait la fermentation des sens. Le Tasse tait tendre et passionn;
+mais il tait pieux et habituellement chaste. Le _Manso_ qui le vit
+pendant plusieurs annes dans la plus grande intimit, compte parmi ses
+vertus la continence[355]. Mme dans sa premire jeunesse, il n'avait eu
+aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi rserv dans ses moeurs
+que dans ses discours. Peut-tre mme depuis, dans ses plus grands
+succs auprs des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour
+peu qu'elles le voulussent bien, un commerce de sentiment et de
+galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Manso_ tenait de sa
+propre bouche que depuis sa rclusion Sainte-Anne, c'est--dire depuis
+l'ge de trente-cinq ans, il avait t entirement chaste[356]. Il ne
+parat point que la nature l'et constitu pour l'tre; la nature, quoi
+qu'on fasse, rclame imprieusement ses droits, et l'on a vu des hommes
+jets, sans aucune autre cause, dans un tat pareil celui du
+Tasse[357]; mais il n'en est peut-tre aucun sur qui tant d'infortunes
+se soient runies la fois.
+
+ [Note 355: _Vita del Tasso_, N. 148.]
+
+ [Note 356: _Loco cit._]
+
+ [Note 357: Cette cause ne souffre point ici d'autres
+ explications. On dit qu'elle est compte pour l'une des plus
+ fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en gnral
+ M. Black s'est appliqu particulirement traiter cette partie de
+ son sujet. Il annonce mme, dit-on, dans sa Prface le dessein
+ d'entrer cet gard dans des dtails qui puissent clairer les
+ mdecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-tre
+ est-il mdecin lui-mme; sans cela, ces dtails pourraient bien
+ n'tre propres autre chose qu' clairer les gens de l'art.]
+
+Un nouveau malheur, mais qu'il prvoyait et redoutait depuis long-temps,
+vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa _Jrusalem_ furent imprims
+ Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes
+grossires, d'aprs une copie trs-imparfaite que le grand-duc de
+Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laisse la
+disposition de _Celio Malaspina_, l'un de ses gentilshommes, qui en fit
+cet indigne usage. Il ne s'en cacha mme pas, se nomma effrontment au
+titre du livre, ddia cette dition un snateur de Venise, et obtint
+pour la publier le privilge de la rpublique. Le Tasse outr, comme on
+le peut croire, et profondment afflig de ce larcin, se plaignit au
+snat du privilge qu'il avait accord.
+
+ [Note 358: 1580.]
+
+Il se plaignit aussi son ami Scipion de Gonzague de la facilit
+qu'avait eue le grand-duc et du tort irrparable qui en rsultait pour
+lui. Mais le mal tait fait, et aprs cette premire explosion, il se
+remit chercher dans le travail un remde l'ennui de sa solitude, et
+une consolation parmi tant de sujets de tristesse.
+
+Il crivit alors son beau dialogue du _Pre de famille_, dont il tira le
+sujet de la rception qui lui avait t faite et de ce qu'il avait vu,
+dit et entendu dans la maison hospitalire de ce bon gentilhomme, entre
+Novarre et Verceil[359]; il le ddia son ami Scipion de Gonzague[360].
+Il rassembla ensuite toutes les posies qu'il avait composes depuis
+deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui taient toutes
+intressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les
+ddia aux deux princesses, soeurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin
+parut sensible cet hommage du Tasse, et ressentit quelque pit de ses
+malheurs. Lonore tait loin de pouvoir lire, ni ces posies, ni cette
+ddicace; elle tait dj depuis long-temps attaque d'une maladie
+grave, qui tait alors son dernier priode, et dont elle mourut
+quelques mois aprs[362]. On a remarqu que le Tasse, qui ne laissait
+passer presque aucune occasion de cette espce sans payer un tribut
+potique la mmoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne
+fit point de vers sur la mort de cette Lonore qu'il parat avoir tant
+aime; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses
+OEuvres, soit qu'il ft mcontent de la froideur qu'elle lui avait
+tmoigne dans ses infortunes, soit qu'il ft en ce moment trop occup
+de ses infortunes mmes pour tre aussi affect de cette perte qu'il
+l'et t dans un autre temps.
+
+ [Note 359: Voyez ci-dessus, p. 221.]
+
+ [Note 360: Septembre 1580.]
+
+ [Note 361: 20 novembre, _idem._]
+
+ [Note 362: 10 fvrier 1581.]
+
+Cet _Angelo Ingegneri_, dont l'amiti lui avait t si utile Turin,
+lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possdait une copie de
+la _Jrusalem dlivre_, qu'il avait faite sur un manuscrit corrig de
+la main du Tasse. Quand il eut vu paratre l'dition informe et tronque
+de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant
+imprimer son pome d'aprs cette copie authentique et ncessairement
+plus rgulire. Il en fit faire la fois deux ditions, l'une
+_Casalmaggiore_, l'autre Parme[363], et les ddia toutes deux au duc
+de Savoie, Charles Emanuel, qui en tmoigna la plus grande satisfaction
+ l'diteur.
+
+ [Note 363: La premire in-4, la seconde in-12.]
+
+Voil ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de
+service rendu par _Ingegneri_ au Tasse. Mais cet infortun n'existait-il
+donc plus au monde? Dans cet hpital o il tait dtenu, non sa honte,
+mais la honte ternelle de ceux qui l'y avaient jet, ne
+correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec
+lui? Comment un ami prtendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi
+de son bien? C'tait, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il
+pas mieux lui laisser ce soin lui-mme? Et sa fortune, sa proprit
+sacre n'tait-elle donc rien pour l'amiti? Un ami avait-il le droit de
+disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique
+ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il et d'assurer son
+indpendance et d'chapper la pauvret? Il faudrait que les grces et
+les faveurs du duc de Savoie se fussent diriges sur l'auteur en mme
+temps que sur l'diteur de la _Jrusalem_; il faudrait surtout que le
+produit des deux ditions et t religieusement compt au Tasse, pour
+que cette double publication ne ft pas un vol manifeste et la violation
+de tous les droits.
+
+Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait
+seulement que les deux ditions furent enleves en peu de jours[364],
+tant l'impatience du public tait grande; que _Malespina_, diteur de
+celle de Venise, vaincu par _Ingegneri_, le vainquit son tour, en en
+donnant une nouvelle, d'aprs une copie encore plus complte du pome
+entier[365]; cette dition s'tant rapidement puise, il en donna
+presque aussitt une plus correcte et plus complte encore[366], sans
+que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les dlices et excitait la
+curiosit de l'Italie entire, ft mme consult sur rien. Enfin un
+jeune Ferrarais[367], attach la cour et intimement li avec le Tasse,
+entreprit de publier une dition de la _Jrusalem_, suprieure toutes
+celles qui avaient paru. Il eut la facult de consulter l'original
+corrig par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme
+il le fit, le Tasse lui-mme. Cette dition parut donc Ferrare[368],
+ddie au duc Alphonse et prsente expressment ce prince, au nom de
+son malheureux auteur. Mais la prcipitation qu'on y avait mise y ayant
+introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empchrent pas d'tre aussi
+rapidement dbite que les autres, le mme diteur la fit suivre
+immdiatement d'une nouvelle[369], la premire, selon Fontanini[370],
+que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore
+surpasse, trois mois aprs, par une dition de Parme[371], o la
+_Jrusalem dlivre_ parut enfin telle qu'elle est reste, et qui a
+servi de rgle et de modle toutes les ditions suivantes[372]. Il est
+donc vrai que dans cette seule anne, il y en eut sept en Italie, et
+qu'il en avait mme paru six dans le cours des six premiers mois.
+
+ [Note 364: _Serassi_, p. 300.]
+
+ [Note 365: Venetia, 1581, in-4.]
+
+ [Note 366: _Ibid._, 1582, in-4.]
+
+ [Note 367: _Febo Bonn._]
+
+ [Note 368: Juin 1581.]
+
+ [Note 369: Juillet 1581.]
+
+ [Note 370: _Aminta difeso._]
+
+ [Note 371: Toujours 1581.]
+
+ [Note 372: Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite
+ d'aprs des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques
+ avantages, certains gards, sur la seconde de Ferrare, tandis
+ qu' certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'dition de
+ Mantoue.]
+
+Au milieu de cette gloire, au bruit de ces loges, de ces
+applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les
+diteurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le
+pauvre Tasse languissait dans une dure captivit, nglig, mpris,
+malade, et priv des choses les plus ncessaires aux commodits de la
+vie. Les ministres des volonts du duc ajoutaient sans doute la
+svrit de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui
+donnaient, ils semblaient s'tudier le donner hors de temps et
+lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni dsir. Ce qui lui tait le plus
+insupportable dans sa prison, c'tait d'tre sans cesse dtourn de ses
+tudes par les cris dsordonns dont l'hpital retentissait, et par des
+bruits capables, comme il le disait lui-mme[373], d'ter le sens et la
+raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet tat vraiment
+dplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui
+toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en
+passant Ferrare. Il en fut si frapp que, de retour en France, il
+consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reue. On le lui
+avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui
+l'tourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il mconnaissait,
+et ses ouvrages, et lui-mme; et il l'avait cru[374]. Se figure-t-on
+quels devaient tre l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse,
+montr des trangers, dans sa loge, comme un insens?
+
+ [Note 373: Dans une lettre _Maurizio Cataneo_.]
+
+ [Note 374: J'eus, dit-il, plus de despit encore que de
+ compassion de le voir Ferrare en si piteux estat, survivant
+ soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans
+ son sceu, et toutefois sa veue, on a mis en lumire, incorrigez
+ et informes. (_Ess. de Montaigne_, l. II, c. 13.) Il est
+ remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 Ferrare, en se
+ rendant Rome, et qu'il avait publi cette anne-l mme en
+ France les deux premiers livres de ses _Essais_. Il y fit, depuis,
+ un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le
+ chap. 12 du second livre.
+
+ Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit Milan en 1582.... lui
+ donna l'occasion de se lier d'amiti avec _Goselini_ qui, dans une
+ de ses lettres, dit qu'Alde, aprs l'avoir quitt, passa Ferrare
+ o il vit l'infortun _Torquato Tasso_ dans l'tat le plus
+ dplorable, _non per lo senno, del quale gli parve al lungo
+ ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e
+ fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta_, etc.
+
+ (Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)]
+
+L'infortun demandait avec instance qu'on adouct au moins ces rigueurs
+inutiles, et tchait de se persuader lui-mme qu'elles taient
+ignores du duc Alphonse. Peut-tre les ignorait-il en effet. Tant de
+mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent!
+Mais son indiffrence, mme dans ce cas, serait-elle excusable? Et
+comment pouvait-il supporter l'ide de retenir dans les fers celui qui
+faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans
+l'Italie, dans l'Europe entire? Comment n'avait-il pas couru briser ses
+chanes, en relisant, dans l'dition qui lui avait t ddie, cette
+invocation sublime et touchante: Toi magnanime Alphonse[375], toi qui
+me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un
+tranger errant, agit, presque englouti parmi les rochers et les flots,
+accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un voeu tes
+autels?--Et c'tait lui, c'tait ce dur et impitoyable Alphonse qui
+l'avait repouss dans le gouffre, et qui l'y tenait plong!
+
+ [Note 375: C. I, st. 14.]
+
+Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espce de
+cachot o le Tasse tait comme enseveli depuis deux ans, on lui donnt,
+dans le mme hpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pt s'y
+promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans
+ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de
+gnie que des barbares s'obstinaient traiter comme un fou. Il dut cet
+adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague
+et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, tant venus Ferrare,
+l'avaient visit dans sa prison. Cette visite et son heureux rsultat
+ranimrent les esprances du Tasse; il se flatta mme d'tre libre sous
+peu de jours; mais sa patience avait encore de longues preuves subir.
+Cependant il eut, peu de temps aprs, de nouvelles consolations. La
+duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa
+part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas obtenir sa dlivrance.
+La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa
+et Carrara, fut tellement enthousiasme de la lecture de la _Jrusalem_,
+qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de
+Sainte-Anne sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour.
+Plusieurs dames, clbres par leur esprit et par leur beaut, se
+trouvrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu
+de cette socit charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il
+l'tait avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journe des
+esprances et quelques doux souvenirs.
+
+ [Note 376: _Ippolito Bosco_.]
+
+ [Note 377: Le nom de cette _villa_ tait _Madaler_.]
+
+Mais l'anne entire s'coula sans autre changement son sort. Les
+Muses taient son seul recours. Quand sa sant lui permettait le
+travail, ses tudes n'taient interrompues que par des visites, que
+plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie
+s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insens de
+Sainte-Anne les forait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et
+son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de
+plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son
+pome continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui
+renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'loignait
+toujours.
+
+L'anne 1583 se passa encore de mme: mais ensuite les sollicitations du
+cardinal _Albano_, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres
+personnes du plus grand crdit auprs du duc, devinrent si pressantes,
+qu'un jour qu'il tait entour de chevaliers franais et italiens, il
+fit appeler le Tasse, le reut avec bont, mme avec amiti, et lui
+promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna
+ds-lors qu'on ajoutt son logement plusieurs pices; il lui permit de
+sortir de temps en temps, accompagn seulement de quelqu'un qui rpondt
+de lui. Le Tasse put frquenter alors plusieurs maisons des plus
+distingues de Ferrare; il y gotait l'un des plaisirs qu'il avait
+toujours le plus aim, celui d'une conversation anime, sur des sujets
+de littrature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et
+l'on trouve dans plusieurs dialogues composs cette poque[378], des
+traces de ces conversations intressantes. Pendant le carnaval de cette
+anne, deux de ses amis[379] le menrent voir les mascarades, espce
+d'amusement qu'il avait toujours aim. Il vit encore avec plaisir ces
+joutes, ces tournois, o une foule de chevaliers, diversement et
+richement arms, combattaient avec autant de bonne grce que de valeur,
+sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement pares[380].
+
+ [Note 378: Dans _Beltramo, ovvero della Cortesia_; _il
+ Malpiglio, ovvero della Corte_; _il Ghirlinzone, ovvero dell'
+ epitaffio_, et _la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana_.]
+
+ [Note 379: _Ippolito Gianluca_ et _Alberto Parma_.]
+
+ [Note 380: C'est cette occasion qu'il crivit son ingnieux
+ dialogue intitul: _il Gianluca, ovvero delle Maschere_. Il en fit
+ peu de temps aprs deux autres, _il Malpiglio_ et _il Rangone_; il
+ composait en mme temps de nouvelles posies, revoyait et
+ corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en
+ octobre 1584, Scipion de Gonzague, pour qu'il les ft imprimer.]
+
+Mais avant la fin de cette anne mme, ces lgres douceurs lui furent
+toutes retires, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba
+dans le mme isolement, les mmes privations et le mme dsespoir
+qu'auparavant.
+
+Il tait dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit clater contre lui
+l'orage le plus imprvu et le plus terrible. La sensation que son pome
+venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire natre quelques
+crits. Il en avait paru un d'Horace _Lombardelli_, o quelques
+rflexions critiques taient mles beaucoup d'loges[381]. Le Tasse y
+avait rpondu[382], avait remerci _Lombardelli_ de ses loges, et
+rfut, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. _Lombardelli_
+ayant insist, le Tasse tint ferme, dveloppa ses premires raisons, et
+rpondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de _Camillo
+Pellegrino_, sur la posie pique[383]. Cet crit, o le Tasse tait
+lev infiniment au-dessus de l'Arioste, o on lui donnait tout
+l'avantage du ct du plan, des moeurs et du style, mit toute l'Italie en
+rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste
+jetrent les hauts cris; ceux qui crirent le plus fort furent les
+acadmiciens de _la Crusca_[384]. Ils rpondirent au dialogue du
+_Pellegrino_. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en
+littrature, qu'en toute autre matire, parurent avoir prsid la
+rdaction de cet crit. L'acadmie, ou plutt en son nom le chevalier
+_Lionardo Salviati_, sous le titre de l'_Infarinato_ et _Sebastiano de'
+Rossi_, sous celui de l'_Inferigno_, prirent avec une sorte de fureur la
+dfense du _Roland furieux_, et saisirent avidement ce prtexte pour
+dchirer la _Jrusalem dlivre_ et son auteur.
+
+ [Note 381: Lettre _Maurizio Cataneo_, septembre 1581.]
+
+ [Note 382: Juillet 1582.]
+
+ [Note 383: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, _Firenze_,
+ _Sermartelli_, 1584, in-8.]
+
+ [Note 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire
+ encore de cette clbre acadmie, rtablie depuis peu et
+ laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-aprs,
+ page 320.]
+
+Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que
+l'instrument, avait t trs-bien avec le Tasse. Ds le temps o
+celui-ci commenait consulter ses amis sur son pome, _Salviati_ en
+ayant vu quelques chants lui crivit pour l'en fliciter, et lui promit
+d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Potique d'Aristote
+qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui
+dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reut
+de lui de nouvelles flicitations et de nouveaux loges. Il n'y aurait
+rien de moins honorable pour _Salviati_ que les motifs que l'on donne
+ce changement de conduite. Il tait pauvre, charg de dettes, et
+rcemment priv d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite.
+Il avait dessein de s'attacher la cour de Ferrare. Il est
+trs-probable, dit _Serassi_[386], qu'il saisit cette occasion
+d'acqurir les bonnes grces du duc et la faveur des nobles ferrarais en
+se mettant dfendre, exalter l'Arioste leur compatriote, et
+censurer et dprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien
+avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient
+le plus d'influence sur l'esprit du matre. Je ne sais si cela est en
+effet aussi probable, mais cela serait souverainement lche; il faut
+savoir tre pauvre et se passer de la faveur plutt que de descendre
+jamais une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont
+l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans
+avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement
+sans en donner aucune preuve.
+
+ [Note 385: _Jacopo Boncompagno._]
+
+ [Note 386: _Vita del Tasso_, p. 334.]
+
+_Salviati_ n'attaqua point visage dcouvert un malheureux, un ami, un
+homme de gnie qu'il avait hautement combl de louanges; il se couvrit
+du nom de l'acadmie de _la Crusca_. Cette acadmie, devenue depuis si
+justement clbre, tait alors ses premiers commencements. Ce n'tait
+qu'une runion de quelques beaux esprits et de potes joyeux qui
+s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantt chez l'un d'entre
+eux, tantt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprs
+pour leurs sances et des morceaux de prose ou de posie burlesque[388].
+Ils n'avaient encore publi que deux crits, dont les titres plaisants
+n'annoncent point un corps littraire destin faire autorit[389].
+Lorsque _Salviati_ voulut les faire agir, il commena par faire nommer
+secrtaire de l'acadmie _Bastiano de' Rossi_, sa crature, et avec un
+certain nombre d'acadmiciens, car ils n'entrrent pas tous dans ce
+complot, il se mit examiner le dialogue du _Pellegrino_, rdiger
+avec le secrtaire et publier, au nom de l'acadmie, la critique la
+plus injurieuse et la plus mordante[390].
+
+ [Note 387: Leurs premires runions datent de 1582.]
+
+ [Note 388: _Anton. Franc. Grazzini_, dit le _Lasca_, tait le
+ plus clbre; c'tait lui qui avait form cette runion; elle
+ n'tait d'abord que de cinq; _Salviati_ fut le sixime, et fit de
+ cette runion une acadmie. Le titre qu'elle prit, les noms que
+ ses membres se donnrent, et plusieurs des mots dont elle se
+ servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces
+ signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa
+ ds-lors de passer l'examen, et les crivains et mme la langue.
+ La _crusca_ est le son qu'elle voulait sparer de la farine; le
+ _frullone_ qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa
+ devise: _Il pi bel fior ne coglie_, sous l'emblme de ce que fait
+ cet instrument, dsigne ses oprations sur les ouvrages d'esprit.
+ Elle appela crible et tamis, _vaglio_ et _staccio_, l'examen
+ qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le rsultat de cet
+ examen, elle y mit les titres de _vagliata_, _stacciata_,
+ _cruscata_, etc. Enfin, ses membres se nommrent _l'infarinato_,
+ l'enfarin; _l'inferigno_, le pain bis; _lo smaccato_, l'cras,
+ _lo stritolato_, le broy, etc., toujours pour rappeler les
+ oprations de la mouture. Cela nous paratrait ridicule en France,
+ et ne l'tait point en Italie, o toutes les acadmies prenaient
+ des titres diffrents et donnaient leurs membres et leurs
+ travaux des noms analogues ces titres. On peut seulement
+ observer que cette nouvelle acadmie aurait d s'appeler _del
+ Frullone_, ou _della Staccio_, et non pas _della Crusca_, en un
+ mot prendre son nom de l'instrument qui spare, et non de la chose
+ spare.]
+
+ [Note 389: Le premier de ces deux crits avait pour objet un
+ sonnet du _Berni_, et tait intitul: _Lezione avvero Cicalamento
+ di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia
+ della Crusca sopra 'l sonetto_: Passere e Beccafichi magri
+ arrosto. _Firenze_, 1583, in-8. Le second, dont _Salviati_ tait
+ l'auteur, avait pour titre: _Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver
+ paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico
+ Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca_, etc.
+ Firenze, 1584, in-8.]
+
+ [Note 390: Elle tait intitule: _Degli accademici della
+ Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l
+ dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima,
+ Firenze_, 1584, in-8. Il parut, peu de temps aprs, un autre
+ crit intitul: _Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato
+ l'inferigno_ _accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella
+ quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia
+ di Camillo Pellegrino_, etc. _Firenze, a istanza degli accademici
+ della Crusca_, 1585, in-12. Le ton y est le mme que dans le
+ premier.]
+
+Le Tasse, attaqu sans mnagement, rpondit avec une modration, une
+modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses
+adversaires[391]. Le sentiment qui rgne dans sa rponse, sa pit pour
+son pre[392], son admiration pour les anciens, ses gards pour
+l'Arioste, la singularit mme de quelques-unes de ses dfenses, les
+formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir,
+font de cette rponse un morceau des plus prcieux pour l'histoire de la
+littrature moderne. L'acadmicien avait trop videmment tort pour qu'il
+lui ft possible de rpliquer par des raisons: il prit le parti du
+sarcasme, et presque des injures[393]. _Pellegrino_ soutint[394] ce
+qu'il avait avanc; d'autres crivains[395] se jetrent dans la mle et
+rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet
+ordinaire; il fit oublier les critiques et les rponses: le pome seul
+est rest.
+
+ [Note 391: Il rpondit d'abord la lettre de _Bastiano de'
+ Rossi_, mais sans lui adresser sa rponse, et mme sans l'y
+ nommer. _Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca_,
+ etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu' l'acadmie, et c'est
+ avec tant d'gards, de bon sens et de gravit, que cette rponse
+ resta sans rplique.]
+
+ [Note 392: L'acadmie, ou plutt _Salviati_, avant d'attaquer
+ la _Jrusalem_ du Tasse, avait commenc par dire beaucoup de mal
+ de l'_Amadigi_ de son pre. Il le traitait avec le dernier mpris,
+ et le mettait au-dessous, non-seulement du _Roland_ de l'Arioste,
+ mais du _Morgante_ du _Pulci_. Le Tasse parut avoir principalement
+ pris la plume pour dfendre la mmoire et le pome de son pre. Sa
+ rponse est intitule: _Apologia in difesa della Gerusalemme
+ liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici
+ della Crusca_, etc., Mantova, 1585, in-12.]
+
+ [Note 393: _Della infarinata, accademico della Crusca,
+ risposta all' apologia di Torquato Tasso_, etc. Firenze, 1585,
+ in-8.]
+
+ [Note 394: _Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli
+ accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica
+ poesia_, etc., _in vico equense_; 1585, in-8.]
+
+ [Note 395: _Niccol degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio
+ Guastavini_, etc.]
+
+Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, o l'on
+montrait tant d'animosit contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est
+qu'un neveu de ce grand pote, pote lui-mme, Horace Arioste, champion
+n de son oncle, mais en mme temps admirateur et ami du Tasse, sut
+dfendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet
+esprit de justice et de modration, si rare dans les querelles
+littraires; et sans vouloir rien dcider entre ces deux clbres
+rivaux, avana le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question
+si souvent dbattue, c'est que le genre de leurs pomes, et le systme
+de leurs styles sont si diffrents, qu'il n'y a point entre eux de
+comparaison faire.
+
+Si la modration est un mrite dans ces luttes de l'amour-propre, il
+tait bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps,
+une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivit
+devaient aigrir et exasprer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa libert
+l'occupaient encore plus que la dfense de son pome. Il avait, pour
+ainsi dire, puis les recommandations et les protections les plus
+puissantes. Le pape Grgoire XIII, le cardinal _Albano_, la grande
+duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de
+Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le
+sensible et fidle Scipion, avaient inutilement sollicit le duc
+Alphonse. La cit de Bergame, patrie primitive du Tasse, tait
+intervenue, avait adress au duc une supplique prsente par un de ses
+premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire
+intressante pour la maison d'Este, et que ses souverains dsiraient
+depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de
+Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y
+languir. Quelle pouvait tre la cause de ces rigueurs prolonges outre
+mesure, et de cet endurcissement? _Serassi_ nous le dit avec sa navet
+ordinaire. Vritablement le duc aurait volontiers cd tant de
+prires et mis le Tasse en libert, mais rflchissant que les potes
+sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, ds
+qu'il se trouverait libre, ne voult se servir d'une arme aussi
+formidable que sa plume, pour se venger de sa longue dtention et de
+tous les mauvais traitements qu'il avait reus; il ne pouvait donc se
+rsoudre le laisser sortir de ses tats, sans s'tre assur auparavant
+qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus lui et sa
+maison[397].
+
+ [Note 396: _Genus irritabile vatum_.]
+
+ [Note 397: _Serassi_ est plus naf encore dans ces dernires
+ expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de
+ Ferrare trop ridicule. Le texte dit: _Ch' ei non tenterebbe cosa
+ alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe,
+ com' egli era_. (_Vita del Tasso_, p. 369.)]
+
+Les forces physiques et morales de l'objet de ces lches apprhensions
+se dtruisaient cependant de plus en plus. Cette tte ardente, que la
+solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait mesure que le
+corps s'affaiblissait[398]. Aux accs de mlancolie sombre, ou de dlire
+passager, qu'il avait souvent prouvs, ces attaques de folie qu'il
+reconnat lui-mme pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais
+cette dmence absolue dans laquelle on le prtendait tomb, se
+joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit
+follet qui se plaisait, croyait-il, brouiller, drober ses papiers,
+et lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions
+nocturnes, des flammches qu'il voyait briller, des tincelles qu'il
+sentait sortir de ses yeux; tantt des bruits pouvantables qu'il
+imaginait entendre, tantt des sifflements, des tintements de cloches,
+des coups d'horloge qui se rptaient pendant une heure. Dans son
+sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'veillant,
+il se trouvait tout bris. J'ai craint, crivait-il[400], le mal caduc,
+la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tte,
+d'intestins, de ct, de cuisses, de jambes; j'ai t affaibli par des
+vomissements, par un flux de sang, par la fivre. Au milieu de tant de
+terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est
+apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle
+brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point dsesprer de sa
+grce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait tre une pure
+imagination; car je suis frntique, presque toujours troubl par des
+fantmes, et plein d'une excessive mlancolie; cependant, par la grce
+de Dieu, je puis refuser ces illusions mon assentiment, ce qui, selon
+la remarque de Cicron, est l'opration d'un esprit sage; je dois donc
+plutt croire que c'est vritablement un miracle. Quelqu'ide que l'on
+ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espce, on ne peut
+voir, sans tre profondment mu, tant de souffrances, et dans un si
+grand gnie, tant de bonne foi et de simplicit.
+
+ [Note 398: Ses infirmits physiques sont dcrites avec le plus
+ grand dtail dans sa lettre au mdecin _Mercuriale_, publie par
+ _Serassi_, p. 324.]
+
+ [Note 399: Lettre son ami _Maurizio Cataneo_. Je pourrais
+ tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimes dans ses
+ OEuvres, beaucoup de dtails sur l'esprit follet et sur les autres
+ visions qui obsdaient cet esprit malade; mais elles affligent le
+ mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y
+ appesantir.]
+
+ [Note 400: A _Maurizio Cataneo_.]
+
+Il fut encore plus fermement persuad peu de temps aprs. Attaqu d'une
+fivre ardente, ds le quatrime jour il donna des craintes pour sa vie;
+les mdecins en dsesprrent au septime; rduit un tel tat de
+faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun mdicament, ni se
+soulever mme dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec
+tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit
+_Serassi_, le gurit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant.
+Un voeu de plerinage Mantoue et Lorette, fut l'expression de sa
+reconnaissance, et pour ne la pas tmoigner seulement en homme dvot,
+mais en pote, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par
+un madrigal[402] qui sont imprims dans ses OEuvres.
+
+ [Note 401: _Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta_, etc.]
+
+ [Note 402: _Non potea la natura e l'arte omai_, etc.]
+
+Un autre miracle plus difficile et t que le duc Alphonse, instruit du
+dplorable tat o il avait fait tomber ce grand homme, se laisst enfin
+flchir; mais ce ne fut point la piti qui le toucha, c'est qu'il trouva
+les garanties qu'il attendait pour tre juste, ou plutt pour cesser
+d'tre barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait
+pous la soeur, se rsolut lui demander la personne du Tasse, en lui
+promettant sur son honneur de le retenir Mantoue auprs de lui, et de
+le garder de manire qu'il n'y et jamais rien en craindre. La libert
+fut enfin accorde, et le Tasse sortit de Sainte-Anne[403], aprs sept
+ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle
+captivit. Il partit de Ferrare avec le prince, son librateur, sans
+avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de cong qu'il lui fit
+demander, et qu'il dsirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le
+coeur humain, on conoit galement ce dsir et ce refus.
+
+ [Note 403: Le 5 ou le 6 juillet 1586.]
+
+
+
+SECTION III.
+
+_Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne jusqu' sa
+mort._
+
+
+L'accueil que le Tasse reut Mantoue tait propre lui faire oublier
+ses disgrces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un
+logement commode, et ordonna qu'on lui fournt toutes les ncessits et
+toutes les commodits de la vie. Le prince qui l'avait amen le fit
+habiller dcemment; enfin, les ministres et toute la cour, l'exemple
+du duc et de son fils, le comblrent de prvenances et de marques
+d'gards. Cela n'empcha point qu'il ne continut ressentir de temps
+en temps les mmes dsordres de tte, les mmes accs de mlancolie et
+de frnsie; que son affaiblissement ne ft peu prs le mme, et qu'il
+ne se plaignt surtout d'avoir presque entirement perdu la mmoire.
+Malgr cela, il reprit ses travaux littraires, retoucha plusieurs de
+ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux[404]. Inspir
+par un sentiment de pit filiale, il retoucha ce que son pre avait
+laiss du _Floridante_, pome tir d'un pisode d'_Amadis_[405], suppla
+ce qui y manquait, le fit imprimer Bologne et le ddia au duc de
+Mantoue[406]. Enfin, il acheva, ou plutt il refondit entirement une
+tragdie qu'il avait commence autrefois[407], et lui donna pour titre
+_Torrismond_, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet
+ouvrage, et l'on a conserv un trait qui prouve combien les bons livres
+anciens taient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide
+lorsqu'il tait occup de cette tragdie, et malgr tous les soins que
+se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgr
+toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans
+la bibliothque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passt de
+ce secours[408].
+
+ [Note 404: Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutt
+ un trait politique, en rponse cette question, qui lui fut
+ adresse de la part du duc d'Urbin, Franois-Marie II, par le
+ secrtaire de ce prince: Quel est le meilleur gouvernement, soit
+ rpublicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non
+ durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?
+ Cette rponse, o l'on reconnat la manire de philosopher que le
+ Tasse avait apprise l'cole de Platon, plut tellement au duc
+ d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaa dans sa
+ Bibliothque parmi ses manuscrits les plus prcieux. Elle est
+ imprime sous ce titre: _Lettera politica al sig. Giulio Giordani_
+ (c'tait le nom du secrtaire), N. 696 des Lettres du Tasse, t. V
+ des OEuvres, dit. de Florence, p. 293.]
+
+ [Note 405: Voyez ci-dessus, p. 58.]
+
+ [Note 406: Pour tre plus exact, il faut dire que ce fut son
+ ami _Costantini_, secrtaire de l'ambassadeur de Toscane la cour
+ de Ferrare, qui fit imprimer ce pome ses frais, et qui y ajouta
+ des arguments de sa faon. Il est intitul: _Il Floridante del
+ sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca
+ di Mantova_, etc. Bologna, 1587, in-4. Il fut rimprim la mme
+ anne Mantoue, in-4 et Bologne, in-8.]
+
+ [Note 407: En 1573, quelque temps aprs son retour de
+ _Castel-Durante_. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux
+ scnes du second, il abandonna ce travail. On le trouve aprs le
+ _Torrismondo_, sous le titre de _Tragedia non finita_, t. II de
+ ses OEuvres, dit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment
+ diffre beaucoup du premier acte du _Torrismondo_ et des deux
+ scnes suivantes.]
+
+ [Note 408: Ds que sa tragdie fut acheve, il l'envoya
+ Ferrare son excellent ami _Costantini_, qui en fit une copie
+ magnifique et richement orne. Il la renvoya au Tasse ds les
+ premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchant de la beaut de
+ cette copie, et en fit hommage la princesse.]
+
+C'est ainsi qu' peine chapp aux durs traitements et l'ennui d'une
+longue et injuste captivit, souvent mme en proie des maux physiques
+qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facults morales, il
+oubliait, et les perscutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les
+lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son
+ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans
+ses lettres. Pendant tout le reste de cette anne, il crivit
+assiduement de Mautoue Ferrare, son cher _Costantini_; nous avons
+cette correspondance; ses travaux et surtout le _Floridante_ de son
+pre, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidle ami, ses
+tmoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de
+l'amiti, voil tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilge
+des ames leves, amies des muses et suprieures la fortune; tandis
+que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chanes
+retentissent long-temps, continuent le supplice et perptuent la
+souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout crire d'autre
+chose; que le pass est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en
+projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exasprs, ils ne
+trouvent dans le prsent, ni consolation, ni douceur!
+
+A ses infirmits prs, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il tait
+avant ses malheurs. Deux accs de passions trs-diffrentes en
+apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il
+avait toujours t presque galement sujet, se trouvent placs assez
+prs l'un de l'autre dans cette poque de sa vie. Au milieu des plaisirs
+du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies
+femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu
+un got particulier, il se sentit pour une belle dame quelque vellit
+d'amour. Si je ne craignais, crivait-il l'un de ses amis, de
+paratre, ou trop lger en aimant encore, ou inconstant en faisant un
+nouveau choix, je saurais bien o arrter mes penses. Il crivait cela
+dans les jours du carnaval, et dans le carme il se livra entirement
+aux exercices de pit, l'tude de la thologie, la lecture des
+Pres, et particulirement de S. Augustin.
+
+Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit la cour de l'empereur, il
+obtint la permission d'en faire un Bergame[409], dsirant revoir la
+patrie de son pre, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus
+depuis long-temps. Le chevalier _Enea Tasso_, an de la famille,
+l'envoya prendre Mantoue dans sa voiture. L'arrive du Tasse fut un
+vnement public pour cette ville, o son nom tait en grand honneur,
+son gnie apprci, ses malheurs connus; et il eut, en un instant,
+autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les
+premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des _Tassi_;
+quelques jours aprs, il fut conduit la terre de Zanga, peu distante
+de la ville, o sa famille possdait et possde encore une belle maison
+de campagne, orne d'avenues, de pices d'eau et de jardins dlicieux.
+On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne
+l'empchrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du
+_Torrismondo_, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le
+faire imprimer Bergame[410]. De retour la ville, il eut le spectacle
+d'une foire magnifique, o l'abondance et la richesse des marchandises,
+la foule des marchands et des trangers, le mouvement, la varit des
+objets, et plus que tout le reste, les runions brillantes de femmes
+aimables et jolies qui terminaient chaque soire, parurent lui faire
+oublier ses infirmits et ses chagrins.
+
+ [Note 409: Juillet 1587.]
+
+ [Note 410: L'impression se fit la mme anne, aprs son dpart
+ de Bergame, par les soins de _Gio. Batt. Licino_, et parut sous ce
+ titre: _Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso_,
+ etc., Bergamo, 1587, in-4.]
+
+Un de ses meilleurs amis s'efforait alors de l'attirer et de le fixer
+Gnes: c'tait le P. _Angelo Grillo_, moine du mont Cassin, connu par
+ses talents potiques, mais plus clbre encore par son amiti. Il
+s'tait gnreusement attach au Tasse dans le temps de ses plus grands
+malheurs, lorsqu'en 1583, il tait si tristement dtenu dans les prisons
+de Ste.-Anne. Il s'annona d'abord lui par une lettre et par deux fort
+beaux sonnets. Le Tasse y rpondit avec effusion de coeur, et de ce ton
+grave et sentencieux qui domine dans les posies qu'il crivit cette
+triste poque. Le bon pre, mu jusqu'aux larmes en recevant cette
+rponse se rendit aussitt de Brescia, o il tait alors, Ferrare, et
+courut se jeter dans les bras de celui qui tait dj son ami, quoiqu'il
+le vt pour la premire fois. Sa conversation fut pour le Tasse une
+consolation des plus douces; ils ne se sparrent qu' la nuit, et
+_Grillo_ en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des
+journes entires dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il
+crivait son frre[411]: Mon plus grand bonheur dans cette noble cit
+est de m'emprisonner souvent avec notre _signor_ _Tasso_, ce qui m'est
+plus doux que toute libert et que tout autre plaisir. Il crivait sa
+soeur[412]: Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivit
+m'attirent souvent Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.
+Depuis lors, cette amiti fut aussi active que constante et ne se
+refroidit jamais un seul instant. S'tant fix Gnes sa patrie[413],
+il dsirait ardemment que le Tasse vnt s'y runir lui; il le fit
+nommer professeur l'acadmie de cette ville, avec de bons
+appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la potique
+d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui
+prsidaient cette acadmie, l'invitait instamment s'y rendre; son
+ami joignait de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent
+pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint mourir; le
+prince Vincent son fils lui succda, et le Tasse, appel par de tristes
+devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprs de lui[415].
+
+ [Note 411: _Paolo Grillo._]
+
+ [Note 412: _Girolama Spinola._]
+
+ [Note 413: Il tait praticien gnois, et sa famille y tenait
+ un rang.]
+
+ [Note 414: Quatre cents cus d'or de traitement fixe, avec
+ l'esprance d'une somme gale en traitement extraordinaire.]
+
+ [Note 415: 29 aot 1587.]
+
+Le nouveau duc, occup d'affaires d'tat, ne pouvait plus tre pour le
+Tasse ce qu'avait t le prince Vincent de Gonzague; peine son ancien
+ami put-il lui tre prsent. Si la bienveillance tait toujours la
+mme, l'amiti, la familiarit ne l'taient plus. La sant du Tasse ne
+lui permettait pas encore d'aller Gnes remplir les fonctions qu'il
+avait acceptes; Mantoue lui devint moins agrable de jour en jour et
+lui fit dsirer de revoir Rome. S'il ne s'y rtablissait pas, il irait
+chercher Naples et _Sorrento_ la sant qu'il avait perdue. Ce projet
+s'empara bientt entirement de lui; le duc et les deux princesses
+voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras
+d'argent; sa volont tenace vainquit toutes les difficults; il partit
+enfin pour Rome[416], n'ayant d'autre bagage que ses vtements dans une
+valise, et dans une espce de tambour, ses livres les plus ncessaires
+et ses manuscrits.
+
+ [Note 416: 19 octobre.]
+
+Il ne manqua point de se dtourner de sa route pour aller Lorette
+acquitter son voeu. Il y arriva trs-las du voyage et manquant d'argent
+pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en mme temps un des
+princes de Gonzague[417] qui lui tait fort attach, et qui pourvut
+tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dvotion la
+plus fervente tous les devoirs de son plerinage, et composa pour la
+patronne du lieu une grande et magnifique _canzone_[418], le plus beau
+cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de
+Lorette.
+
+ [Note 417: D. _Ferrante_, seigneur de Guastalla, et prince de
+ Molfetta.]
+
+ [Note 418: _Ecco fra le tempeste, e i fieri venti_, etc.]
+
+Il se rendit ensuite Rome[419] et fut reu avec tant d'amiti et de
+bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux,
+princes et prlats de la cour romaine, que son coeur se rouvrit, comme
+son ordinaire, aux plus flatteuses esprances. Un mois aprs, il eut le
+plaisir de voir son cher Scipion dcor de la pourpre. Il composa pour
+le pape Sixte-Quint un pome de cinquante octaves[420], et d'autres
+morceaux de la plus belle et de la plus haute posie. On lui donna de
+magnifiques promesses, mais il n'en vit raliser aucune. Se trouvant
+enfin hors d'tat de subsister plus long-temps Rome, il se dcida
+faire un voyage Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mre,
+et s'il tait possible, quelque portion des biens de son pre,
+anciennement confisqus au profit du roi. Il s'y rendit en effet au
+printemps[421], et quoique les personnes les plus distingues de la cour
+et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, dtermin par
+la beaut du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments
+religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la
+prfrence aux moines du mont Olivet.
+
+ [Note 419: Dans les premiers jours de novembre.]
+
+ [Note 420:
+
+ _Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,
+ Non Musa o Febo alle mie nuove rime_, etc.]
+
+ [Note 421: Vers la fin de mars 1588.]
+
+C'est l qu'il commena se livrer srieusement et de suite une
+entreprise dont il avait conu l'ide Mantoue; c'tait de refaire
+presqu'entirement sa _Jrusalem dlivre_, d'y corriger les dfauts
+qu'il y reconnaissait lui-mme, et ce qui peut-tre lui tenait plus
+coeur, d'en faire disparatre les loges donns cette maison d'Este,
+qui l'en avait si cruellement pay. Il avanait dj dans ce travail
+quand les religieux ses htes lui tmoignrent un grand dsir de le voir
+clbrer, dans un pome, l'origine de leur maison. Il tait trop
+sensible leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commena donc
+sur-le-champ ce pome; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans
+ses OEuvres que le premier chant, compos de cent octaves[422].
+
+ [Note 422: Il fut imprim pour la premire fois vers le
+ commencement du sicle suivant, sous ce titre: _Il Mont-Oliveto
+ del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta
+ l'istoria dell' istesso poema_, Ferrara, 1605, in-4.]
+
+Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus
+d'empressement le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout
+J.-B. _Manso_, marquis de _Villa_, qui conut ds-lors pour lui une vive
+et tendre amiti. Pour le distraire de sa mlancolie, il l'allait
+souvent prendre en voiture et l'emmenait une campagne dlicieuse,
+situe au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de
+ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant
+comme lui la posie et les lettres. C'taient entre autres un duc de
+_Nocera_, un _Pignatello_, deux _Caraccioli_, et le comte de Palne,
+fils du prince de _Conca_. Ce jeune prince tait le plus passionn de
+tous; il avait form le projet de dterminer le Tasse prendre un
+logement chez lui, dans le palais de son pre; mais le prince, vieux
+courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et
+il s'levait souvent de vives discussions entre le pre et le fils. Le
+Tasse, pour y mettre fin, cda aux instances du marquis de _Villa_ qui
+allait faire quelque sjour _Bisaccio_, petite ville dont il tait
+seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passrent le mois d'octobre
+et les premiers jours de novembre chasser et se rjouir. Le _Manso_
+n'pargna rien pour gayer et divertir son hte. Il fait lui-mme ainsi,
+dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: Le _signor
+Torquato_, dit-il, est devenu un trs-grand chasseur; il triomphe de
+l'pret de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les
+longues soires de tous les jours, nous les passons entendre jouer
+des instruments et chanter, pendant des heures entires; car il se plat
+infiniment couter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette
+promptitude faire des vers, dont il dit que la nature a t avare pour
+lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait
+aussi trs-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons causer
+auprs du feu. C'tait l sans doute le traitement le plus convenable
+la maladie du Tasse; et si on l'et d'abord employ Ferrare, au lieu
+de la contrainte et des rigueurs, peut-tre l'et-on entirement guri.
+
+ [Note 423: Cette lettre est cite tout entire dans la Vie du
+ Tasse, crite par le _Manso_ lui-mme, N. 80.]
+
+ [Note 424: Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la
+ Pouille, et comme le _Manso_ y tait fort aim, ils accouraient
+ chez lui en trs-grand nombre, ds qu'il arrivait _Bisaccio_.
+ (_Ibid._, N. 98.)]
+
+Revenu de ce voyage agrable chez ses bons olivtains de Naples, il vit
+recommencer entre le comte de Palne et son pre les discussions dont il
+avait t l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de
+division, il prit pour prtexte d'aller Rome la ncessit d'y faire
+venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait
+laisss aprs lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis
+un an; il chargea des avocats de suivre le procs qu'il avait entam
+pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu ses bons
+moines, il reprit la route de Rome.
+
+Il s'y logea chez des religieux du mme ordre[425], dont le prieur ou
+l'abb[426] tait un de ses anciens amis. Ses infirmits augmentaient;
+il s'y joignit une fivre lente qui le tourmenta pendant trois mois;
+mais son esprit tait toujours le mme, et il ne cessait point de
+produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son
+meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues
+philosophiques, dont le sujet est _la Clmence_[427]. Bientt craignant
+d'tre charge cette abbaye, et sans doute press par les instances
+de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal.
+Il y tait peine, que Scipion fut oblig de partir pour aller prendre
+les eaux; la fivre dont le Tasse tait attaque, devenue plus forte, ne
+lui permit pas de l'y suivre. Il resta livr aux officiers de la maison
+qui, au lieu de compatir ses infirmits, lui donnrent mille
+dsagrments, blessrent avec grossiret tous les gards, et osrent
+enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l't[428],
+dans l'tat le plus misrable de souffrance, de dnment et de pauvret.
+Aprs avoir pass quelques tristes jours l'auberge, et prs de deux
+mois chez les bons olivtains, qui l'taient all prendre pour le
+ramener dans leur couvent, on le vit, la honte des hommes puissants
+qui l'avaient plong ou qui le laissaient dans une position si peu digne
+du plus grand gnie que l'Italie et alors, on le vit chercher un asyle
+dans un hpital fond Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de
+son pre (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait
+t l'un des principaux fondateurs[429].
+
+ [Note 425: A _S. Maria Nuova_, dcembre 1588.]
+
+ [Note 426: _Nivol degli Oddi._]
+
+ [Note 427: _Il Costantino, ovvero della Clemenza._]
+
+ [Note 428: Aot 1589.]
+
+ [Note 429: C'tait le chanoine _Gio. Jacopo Tasso_.
+ (_Serassi_, p. 433.)]
+
+Des secours envoys par ses riches amis de Naples, et un prsent de cent
+cinquante cus d'or qu'il reut du grand-duc de Toscane[430], le mirent
+trois mois aprs en tat de retourner de l'hpital l'abbaye, o il ne
+craignait plus d'tre charge[431]. Malheureusement, il se laissa
+ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague revenir dans la
+maison de ce cardinal[432]. Il n'y retrouva plus, ni la mme tendresse,
+ni les gards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit
+ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de
+vritable amiti, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de
+l'infortune.
+
+ [Note 430: Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli
+ Rome lorsqu'il tait cardinal, lui fit offrir ce prsent par son
+ ambassadeur Rome, pour le remercier d'un discours de
+ flicitation et d'une belle _canzone_, commenant par ce vers:
+
+ _Onde sonar d'Italia intorno i monti_, etc.
+
+ que le Tasse lui avait adresss sur son mariage.]
+
+ [Note 431: 4 dcembre 1589.]
+
+ [Note 432: Fvrier 1590.]
+
+Dans cette cruelle position, le Tasse reut, de la part du grand-duc,
+l'invitation la plus pressante d'accepter auprs de lui des conditions
+honorables, et d'aller s'tablir Florence; et cet appel fut ritr
+avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Aprs avoir
+fait quelque sjour Sienne, il arriva dans le mme mois cette belle
+Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'aprs les liaisons qu'il
+avait formes avec les moines olivtains, ce fut encore dans leur maison
+qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'tre
+prsent au grand-duc qui le reut avec les plus grandes dmonstrations
+de joie, et avec des expressions de considration et d'estime qui durent
+lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.
+
+Ds que l'on sut Florence que le Tasse y tait arriv, des gens de
+tout rang et de toute profession se portrent en foule chez lui pour
+jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'tait un vritable
+enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement
+et par leurs hommages contre les critiques amres et les indcentes
+satires qui taient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du
+Tasse qui existaient encore[433], ne purent voir sans humiliation les
+honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille,
+mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et
+de toute la littrature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais
+t de se fixer Florence, mais seulement de faire un voyage agrable
+et de rpondre aux bonts que lui tmoignait le grand-duc. Il se sentait
+dsormais hors d'tat de remplir aucune place, et pensait toujours
+retourner Naples, o la bont de l'air et les bains d'_Ischia_ ou de
+_Pozzuolo_ lui paraissaient seuls capables de lui rendre la sant, si
+rien pouvait encore la lui rendre. Aprs avoir pass l't dans la
+capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrment du
+grand-duc, et combl par ce prince magnifique de nouveaux tmoignages
+d'estime et de riches prsents.
+
+En arrivant Rome[434], il se trouva si affaibli, qu'il fut oblig de
+se mettre au lit, o il resta malade prs de quinze jours. Les cardinaux
+taient alors en conclave pour lire un successeur Sixte-Quint.
+
+ [Note 433: L'_Infarinato_ (_Leonardo Salviati_) tait mort
+ environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'_Inferigno_
+ (_Bastiano de' Rossi_) vivait et se trouvait Florence.]
+
+ [Note 434: 10 septembre; il tait parti de Florence le 5.]
+
+Leur choix se fixa sur le cardinal de Crmone[435] qui prit le nom
+d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amiti qui lui
+firent concevoir de nouvelles esprances. Dans le mouvement de joie que
+lui donna cette lection, il composa une des plus grandes et des plus
+belles odes ou _canzoni_ qu'il et jamais faites, dans ce genre hroque
+o, de l'aveu des meilleurs juges[436], il surpassait tous les autres
+potes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue dure. Urbain VII ne
+rgna et ne vcut que douze jours. Aprs de longs dbats dans le nouveau
+conclave, il eut Grgoire XIV pour successeur[437]. Le duc de Mantoue
+envoya en ambassade auprs du nouveau pontife, son parent Charles de
+Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrtaire _Costantini_, l'un
+des plus chers et des plus fidles amis du Tasse. L'ambassadeur et le
+secrtaire renouvelrent auprs du pote les instances qui lui avaient
+dj t faites de la part du duc. _Costantini_ surtout y mit toute la
+chaleur de l'amiti. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et
+partit avec lui pour Mantoue[438]. C'tait pendant l'hiver; ils firent
+cette route cheval, et le Tasse tait si faible qu'ils furent prs
+d'un mois la faire.
+
+ [Note 435: _Giamb. Castagna_.]
+
+ [Note 436: _Crescimbeni_, _Muratori_, _Ant. Maria Salvini_,
+ etc. Cette belle _canzone_, compose de huit stances de vingt
+ vers, commence par celui-ci:
+
+ _Da gran lode immortal del re superno_.]
+
+ [Note 437: 5 dcembre. C'tait le cardinal _Niccol
+ Sfondrato_.]
+
+ [Note 438: 20 fvrier 1591.]
+
+La rception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous
+de ce qu'on lui avait promis. Il commena presque aussitt s'occuper
+du projet d'une dition gnrale de ses ouvrages, dont son fidle
+_Costantini_ traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise
+et de Bergame; et il composa plusieurs pices de vers, tantt la
+louange du duc et de la duchesse, tantt sur d'autres sujets. Il fit
+surtout un petit pome de prs de mille vers en octaves sur la
+gnalogie de la maison de Gonzague[439]. Malgr la scheresse apparente
+du sujet, il trouva le moyen d'y rpandre tous les ornements de la
+posie. On y remarque surtout un pisode de plus de trente strophes, o
+il dcrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles
+VIII en Italie, et la bataille de Fornoue[440]. Cependant, l'influence
+de ce climat humide et marcageux s'tant jointe la mauvaise
+disposition o il tait dj, il prouva une maladie grave et dangereuse
+qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l't. Cette preuve
+le dgota du sjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec
+regret et avec le plus vif dsir, ses penses vers l'heureux climat de
+Naples.
+
+ [Note 439: _La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga_, etc.,
+ imprime pour la premire fois dans le t. III des _Opere postume
+ del Tasso_, publies Rome par _Marcantonio Foppa_, 1666, 3 vol.
+ in-4. Ce pome est sans titre dans le t. II des OEuvres, dit. de
+ Florence, et commence par ce vers:
+
+ _Sante Muse immortali e sacre menti_.]
+
+ [Note 440: Cet pisode commence la cinquante-cinquime
+ octave:
+
+ _Gi Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta_, etc.]
+
+Le duc Vincent s'tant alors dtermin faire le voyage de Rome, pour
+aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y
+accompagner en qualit de gentilhomme[441]. Il y tait depuis peu de
+temps, lorsque le vieux prince de _Conca_ mourut Naples. Son fils,
+hritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le
+Tasse tait revenu Rome, s'empressa de l'inviter se rendre enfin
+auprs de lui, et venir, c'taient ses termes, partager ses
+jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les
+voeux du Tasse pour qu'il refust de l'accepter; aussi tait-il au mois
+de janvier 1592, arriv Naples et tabli chez le prince de _Conca_. Il
+y reprit la composition dj fort avance de sa _Jrusalem conquise_,
+interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il
+l'avait presque acheve, lorsqu'il aperut dans le prince son hte une
+attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pt tre retir
+de chez lui, qui le mirent en dfiance et effarouchrent son
+imagination. Il confia ses inquitudes au marquis de _Villa_ son ami, et
+ami du prince de _Conca_. Le _Manso_ profita de cette circonstance pour
+attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du
+prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les gards,
+la reconnaissance et l'amiti.
+
+ [Note 441: Novembre 1591.]
+
+Cette maison tait situe dans la position la plus agrable, sur le bord
+de la mer, et entoure de beaux jardins o le printemps dployait alors
+le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait tre
+qu'heureux sur la mlancolie invtre et sur la sant du Tasse. C'est
+l qu'il termina, ou peu prs, sa seconde _Jrusalem_. Mais avant d'y
+mettre la dernire main, il cda aux instances de la mre du marquis de
+_Villa_, qui l'engageait faire un pome sur quelque sujet sacr. Il
+commena donc pour lui plaire son grand pome des _Sept Journes_, ou de
+_la Cration du monde_, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il
+mettait toutes ses entreprises.
+
+Cependant les papes se succdaient Rome avec une grande rapidit.
+Clment VIII avait remplac Innocent IX[442]. C'tait le cardinal
+Hippolyte _Aldobrandini_, qui avait tmoign au Tasse dans tous les
+temps beaucoup d'intrt et d'amiti. Le Tasse avait clbr son
+avnement par une _canzone_[443], peut-tre encore plus belle que celle
+qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excit non-seulement
+Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape
+en avait t charm; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom
+revenir Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procs qu'il
+soutenait Naples contre les hritiers de son oncle et contre le fisc,
+pour la restitution de ses biens, et la crainte de dsobliger son ami
+_Manso_ et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur
+de nouvelles lettres qu'il reut du secrtaire intime du pape, il obtint
+le cong de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur
+recommandant de surveiller les gens d'affaires chargs de suivre son
+procs. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de
+brigands, nomm _Sciarra_, qui, ayant entendu son nom, lui tmoigna les
+plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses
+compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa
+troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut
+l'Arioste[445] avec le brigand _Pacchione_, et prouve que la rputation
+du Tasse tait alors aussi grande, et aussi universellement rpandue en
+Italie, que l'avait t celle de l'Homre ferrerais.
+
+ [Note 442: Le 30 janvier 1592.]
+
+ [Note 443: _Questa fatica estrema al tardo ingegno_, etc.]
+
+ [Note 444: 26 avril 1592.]
+
+ [Note 445: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.]
+
+Deux neveux de Clment VIII reurent le Tasse, son arrive, avec un
+empressement qui lui garantissait les bonts du pape leur oncle. L'an
+surtout, nomm _Cinthio_[446] _Aldobrandini_, conut ds lors pour lui
+la plus tendre amiti; et ce fut dans ses appartements au Vatican que
+fut log le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre
+la dernire main sa _Jrusalem conquise_. Il rpondit l'affection
+que lui tmoignait son nouvel ami en le lui ddiant. _Cinthio_,
+reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse
+tous les moyens de faire imprimer promptement son pome. Celui-ci
+n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de _Cinthio_ au
+cardinalat. La _Jrusalem conquise_ parut enfin peu de mois aprs[447].
+Le succs en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosit qu'il
+avait excite fut satisfaite, on revint gnralement de la seconde
+_Jrusalem_ la premire, et l'on s'y est toujours tenu depuis[448].
+Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut
+toujours entirement en sa faveur. Il a laiss dans un de ses
+crits[449] une preuve irrcusable de la constance de cette opinion; et
+c'est sans aucune preuve, sans mme le plus lger fondement, que le
+_Manso_ a dit dans sa Vie, et qu'on a rpt aprs lui que le Tasse, peu
+satisfait encore de sa seconde _Jrusalem_, avait form le projet d'une
+troisime.
+
+ [Note 446: L'autre se nommait _Pietro_.]
+
+ [Note 447: En dcembre. Elle tait intitule: _Di Gerusalemme
+ conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV_, Roma, 1593,
+ in-4. Abel l'Angelier ne tarda pas en donner une jolie dition
+ in-12, Paris, 1595. Voyez ci-aprs, chap. XVII.]
+
+ [Note 448: Je n'en dirai pas davantage ici de ce pome, qui
+ n'est gure connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.]
+
+Aussitt qu'il fut dlivr de ce pome, il se remit celui des _Sept
+Journes_. Il l'avait commenc en vers libres (_sciolti_), et le
+continua de mme. Bientt il en eut achev les deux premiers
+livres[450], et considrablement avanc l'bauche des suivants. Mais
+malgr la vie agrable et douce qu'il menait Rome, et la libert dont
+il y jouissait, le retour de ses infirmits qui se firent sentir avec
+une nouvelle force, lui fit dsirer d'aller passer l't Naples. Il en
+obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant[451], il
+choisit pour sa demeure le monastre de _Sanseverino_ de l'ordre du
+Mont-Cassin, o ses amis, et le premier de tous, le marquis de _Villa_,
+vinrent l'embrasser et le fliciter de son retour. Ayant repris sa vie
+accoutume, il partageait ses journes entre le travail, les visites
+qu'il recevait, et celles qu'il rendait au _Manso_, au prince de
+_Conca_, ou d'autres illustres amis, quand sa sant lui permettait de
+sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, tait
+_Carlo Gesualdo_, prince de _Venosa_, clbre amateur et compositeur de
+musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnment aim ce bel art, se
+plaisait singulirement entendre ses savantes compositions. Les
+_madrigali_ plusieurs voix taient alors fort la mode; _Gesualdo_ y
+excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus
+de trente de ces petites pices, dont neuf sont imprimes avec la
+musique dans le recueil en six livres, des _madrigali_ du prince de
+_Venosa_[452].
+
+ [Note 449: _Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato
+ Tasso da lui medesimo riformata_, etc., t. IV des OEuvres, dit. de
+ Florence, in-fol.]
+
+ [Note 450: Ds le commencement de 1594.]
+
+ [Note 451: 3 juin.]
+
+ [Note 452: _Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque
+ voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo
+ Gesualdo_, etc., Genova, 1613, in-fol.]
+
+Le Tasse tait Naples depuis quatre mois; le cardinal _Cinthio_,
+impatient de le voir revenir Rome, et l'y ayant inutilement invit
+plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui
+la crmonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis
+Ptrarque, et laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicit
+par son neveu, en porta le dcret; le Tasse, qui _Cinthio_ se hta de
+l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui tait dcern par
+l'amiti. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touch; il fit mme
+entendre au _Manso_, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui
+destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver temps
+pour la recevoir.
+
+A Rome[453], il fut reu en dehors mme de la ville par un nombreux
+cortge qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une ide
+anticipe de son triomphe. Ds le lendemain matin, les deux jeunes
+cardinaux le prsentrent au pape qui lui fit l'accueil le plus
+honorable, et lui dit, aprs avoir donn de grands loges ses talents
+et ses vertus: Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle
+reoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait ceux qui l'ont
+reue avant vous. On aurait fait sur-le-champ les prparatifs de la
+crmonie, si la saison dj froide et pluvieuse n'et forc de les
+diffrer. Le cardinal _Cinthio_ voulant qu'elle et la plus grande
+pompe, qu'elle surpasst mme toutes celles dont on avait gard le
+souvenir, et que le peuple entier pt jouir de ce spectacle, en fit
+rejeter l'poque au printemps. Pendant l'hiver, la sant du Tasse alla
+toujours en dclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir,
+il s'occupait sans relche de son pome des _Sept Journes_. Un homme
+dont il avait eu d'abord se plaindre, puisqu'il avait, sans le
+consulter, fait imprimer autrefois sa _Jrusalem dlivre_,
+l'_Ingegneri_, tait depuis rentr en grce avec lui, ce qui tait
+toujours facile; c'tait mme lui qui avait dirig et surveill
+l'dition de la _Jrusalem conquise_. Il tait en ce moment plus assidu
+que jamais auprs de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que
+d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou rcitant
+de vive voix, ou crivant en abrg sur de petits papiers; prcaution
+heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce pome, imparfait
+encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus prcieux des
+derniers temps de son auteur, aurait infailliblement pri.
+
+ [Note 453: Novembre 1594.]
+
+Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et mme
+sans esprance. La nature semblait s'affaiblir en lui, mesure que sa
+fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension
+annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents cus: son procs
+avec les hritiers de son oncle s'tait avantageusement arrang
+Naples; le principal hritier[454] consentait lui faire une rente de
+deux cents ducats, et lui payer comptant une assez forte somme; enfin
+un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir
+manquer, ni sa renomme, ni sa fortune; mais sa cruelle destine ne
+se dmentit point, et c'tait au moment mme o il semblait que sa vie
+allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqu la fin. Au mois
+d'avril, poque fixe pour son couronnement, il se sentit
+extraordinairement affaibli. Ne voulant plus tre occup que de sa fin
+prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le
+couvent de St. Onuphre. _Cinthio_ l'y fit conduire, et donna les ordres
+les plus attentifs pour que rien ne lui manqut dans cette maison.
+
+ [Note 454: Le prince d'_Avellino_.]
+
+Peu de jours aprs, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il
+tait temps de faire ses adieux l'ami qu'il avait prouv le plus
+fidle[455]; il crivit _Costantini_ cette lettre, sur laquelle je ne
+crois pas avoir besoin de prvenir la sensibilit des lecteurs. Que
+dira mon cher _Costantini_ quand il apprendra la mort de son cher
+_Tasso_? Je crois qu'il ne tardera pas en recevoir la nouvelle, car je
+me sens la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remde cette
+fcheuse indisposition qui s'est jointe toutes mes infirmits
+habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entrane comme un torrent
+rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps
+de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de
+l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me
+conduire indigent au tombeau, au moment o j'esprais que cette gloire,
+qu'en dpit de ceux qui ne le voudraient pas, notre sicle retirera de
+mes crits, ne serait pas entirement pour moi sans rcompense. Je me
+suis fait conduire ce monastre de St. Onuphre, non seulement parce
+que les mdecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres
+quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu
+lev, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations
+dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sr que, comme je vous ai
+toujours aim et honor en cette vie, je ferai aussi pour vous dans
+l'autre, qui est la vritable, ce qui convient une charit vraie et
+sincre. Je vous recommande la grce divine, et je m'y recommande
+moi-mme. Rome, St. Onuphre.
+
+ [Note 455: Voyez ci-dessus, _passim_, et surtout p. 273.]
+
+Le 10 avril, une fivre ardente le saisit, et aprs avoir, pendant
+quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il
+professait avec tant de zle et de sincrit, il expira le 25, g de
+cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps min
+par des infirmits habituelles, et soumis la loi presque gnrale qui
+condamne les tres prcoces vieillir avant le temps.
+
+Rome entire pleura sa mort. Le cardinal _Cinthio_ ne pouvait se
+consoler d'avoir retard cette pompe triomphale qu'il lui avait
+prpare; mais il voulut du moins que dans sa pompe funbre on rendt
+aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore
+recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite la promesse que le
+Tasse avait exige de lui en mourant; c'tait de rassembler, autant
+qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux
+flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa _Jrusalem
+dlivre_, ce serait une opration trs-difficile, mais enfin il ne la
+croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de
+chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans
+intention d'tre fidle sa parole, ou plutt avec la ferme rsolution
+d'y manquer.
+
+Dans le premier moment de sa douleur, _Cinthio_ ne fut occup que de la
+gloire du grand homme qu'il avait aim. Par son ordre le corps du Tasse
+revtu d'une toge romaine, et couronn de lauriers, fut expos
+publiquement, et ensuite port dans les principales rues de Rome,
+entour d'un nombreux cortge, de toute la cour Palatine, et des maisons
+des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une
+fois celui dont le gnie avait honor son sicle et qui avait achet si
+cher ce triste et tardif hommage. Rapport Saint-Onuphre dans le mme
+ordre o il en tait parti, il fut enterr dans la petite glise de ce
+couvent. Le cardinal _Cinthio_, annona le projet de lui lever un
+tombeau magnifique. Deux orateurs prparrent des oraisons funbres,
+l'une latine, l'autre italienne; de jeunes potes composrent des vers
+et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal
+apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparrent de lui, et le
+tombeau ne fut point rig.
+
+Le marquis de _Villa_ tant all Rome quelques annes aprs, se rendit
+ St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Bless de ne voir mme
+aucun signe qui en indiqut la place, il voulut lui faire lever ses
+frais une spulture honorable; mais le cardinal _Cinthio_, qui il en
+demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et
+rpondit toujours que ce devoir sacr, c'tait lui le remplir. Le
+marquis se borna donc prier les religieux de cette maison de faire, en
+attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient
+graver quelques mots, pour avertir que le Tasse tait enterr en cet
+endroit, ce qu'ils firent aussitt avec beaucoup de simplicit[456].
+Enfin, au bout de huit ans, le cardinal _Bevilacqua_, qui tait de
+Ferrare, et dont la famille avait t lie d'amiti avec le Tasse,
+voyant que le cardinal _Cinthio_ diffrait toujours de remplir ce
+devoir, fit lever au Tasse le beau tombeau surmont de son buste en
+marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une
+inscription lgante, mais trop longue pour tre rapporte ici. Ce
+tombeau fait de la trs-petite glise de Saint-Onuphre l'un des
+monuments de cette magnifique Rome, que l'tranger sensible et ami des
+lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.
+
+ [Note 456:
+
+ _Torquati Tassi
+ Ossa
+ Hic jacent_.
+
+ _Hoc ne nescius
+ Esses hospes
+ Fratres hujus eccl.
+ P. P.
+ M. D C. I._
+
+ C'est une imitation des deux derniers vers de l'pitaphe de
+ l'ancien pote Pacuvius, faite par lui-mme:
+
+ _Hic sunt poet Pacuvii Marci sita
+ Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale._
+
+ (Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)]
+
+Un buste intressant du Tasse orne aussi la bibliothque de ce couvent;
+c'est celui qui fut moul sur son visage l'instant mme de sa mort.
+D'autres monuments publics lui ont t levs. Il a une statue colossale
+ Bergame, sjour de sa famille et patrie de son pre; et une autre
+presque aussi grande Padoue, ville o il fit la partie de ses tudes
+qui lui profita le moins, celle du droit. La premire fut l'effet d'une
+gnrosit particulire[457]; la seconde lui fut rige dans le dernier
+sicle, aux frais des jeunes gens de l'universit, fiers, comme le porte
+l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir tudi au mme lieu que
+lui[458]. On cite trois mdailles frappes en son honneur[459], et une
+tte de lui suprieurement grave en _intaglio_ ou en creux, sur une
+trs-belle cornaline, par le clbre artiste anglais Marchant[460].
+
+ [Note 457: C'est un legs de Marc-Antoine _Foppa_, diteur du
+ recueil des OEuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4.),
+ et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dpenses pour
+ la gloire de ce pote, son compatriote, qui il avait vou une
+ espce de culte. Cette statue le reprsente en robe longue,
+ couronn de lauriers et un livre la main. Elle est sur la grande
+ place de la ville. Le pidestal porte pour toute inscription ces
+ deux mots: _Torquato Tasso_.]
+
+ [Note 458: Cette inscription, en bon style lapidaire, est
+ ainsi conue:
+
+ TORQUATO TASSO
+ QUEM PATAVINA SCHOLA
+ ITALORUM EPICORUM
+ PRINCIPEM DESIGNATUM DIMISIT
+ GYMNASII PATAVINI ALUMNI
+ TANTO SODALITIO SUPERBI
+ PP. CICICCCLXXVIII.]
+
+ [Note 459: _Serassi_ en donne la description, page 518. L'une
+ des trois, dont le revers reprsente un sujet pastoral, et fait
+ sans doute allusion l'_Aminta_, est grave au frontispice de sa
+ Vie du Tasse.]
+
+ [Note 460: Celle-ci tait, en 1785, Rome, dans le cabinet du
+ duc de _Ceri_; son empreinte en relief fait partie de ces jolies
+ collections en pltre et en soufre, qui se sont tant multiplies
+ dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux,
+ en pte noire transparente, et une pareille de la tte du Dante,
+ d'aprs le mme graveur Marchant, la galanterie de M. Francis
+ Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande
+ fortune, mais encore plus distingu par son savoir, et par son
+ got clair pour les lettres et pour les arts.]
+
+_Serassi_ parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus prcieux est
+celui que le cardinal _Cinthio_ fit faire dans les dernires annes du
+Tasse, par l'habile peintre Frdric _Zucchero_. Il doit tre Bergame,
+dans l'ancien palais des _Tassi_, o il restait encore en 1785 des
+hritiers, ou des hritires de ce beau nom[461]. La mme ville en
+possde deux autres, l'un dans une collection particulire, appartenant
+ un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes
+illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un
+Rome, peint d'aprs nature, et ce qu'il parat, dans les meilleures
+annes du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'aprs celui-l, et
+en partie d'aprs le buste de la bibliothque de Saint-Onuphre[464].
+
+ [Note 461: Ce portrait tait pass d'abord entre les mains de
+ ce mme Marc-Antoine _Foppa_, qui Bergame doit la statue
+ colossale du Tasse. Il le lgua, par son testament, l'abb
+ Franois _Tasso_, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au
+ comte _Jacopo Tasso_, gnreux protecteur des lettres, et auteur
+ d'un arbre gnalogique de la famille des _Tassi_, magnifiquement
+ imprim Bergame en 1718; enfin, il appartint aprs sa mort aux
+ deux comtesses _Tassi_, ses petites-nices. (_Serassi_, p. 520.)]
+
+ [Note 462: Le comte _Jacopo Carrara_.]
+
+ [Note 463: Il tait peint par Scipion _Gaetano_, et
+ appartenait (toujours en 1785) un peintre nomm Franois
+ _Romero_.]
+
+ [Note 464: Ce dernier appartenait l'abb _Serassi_, et lui
+ avait t donn par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit
+ l'historien du Tasse, par une de ces touches agrables qui lui
+ taient familires, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit
+ de ce grand pote. Ce portrait doit avoir pass, aprs la mort de
+ _Serassi_, arrive en 1791, dans les mmes mains que ses livres.]
+
+Le plus intressant pour nous est celui qui orne Paris le cabinet de
+M. le snateur Abrial, et qui est trs-fidlement grav, en tte de la
+traduction de la _Jrusalem dlivre_, dans l'dition de 1803[465]. Ce
+portrait, tait _Sorrento_, dans la maison o naquit le Tasse, encore
+habite aujourd'hui par les descendants de sa soeur _Cornelia_[466]. En
+1799[467], quand l'arme franaise, sous les ordres du gnral
+Macdonald, occupait le royaume de Naples, _Sorrento_ s'tant rvolt,
+fut pris d'assaut, aprs trois jours de sige. Le gnral, averti de
+l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le
+gouvernement franais Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle
+ft respecte. La famille, pntre de reconnaissance, lui offrit,
+quelques jours aprs, ce qu'elle avait de plus prcieux, le portrait du
+Tasse, et le gnral en fit prsent M. Abrial, premier auteur de la
+bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est reprsent l'ge o
+l'on dit que le cardinal _Cinthio_ le fit peindre Rome, et c'est
+peut-tre une copie, ou plutt un double du portrait de Frdric
+_Zucchero_, accord par le cardinal la famille du Tasse aprs sa mort.
+Ce qui porte croire qu'il ne fut pas fait Naples, c'est que le
+_Manso_ n'en parle pas, lui qui a trac, dans la Vie de son ami, un
+portrait si dtaill, si minutieusement circonstanci de toute sa
+personne[468].
+
+ [Note 465: Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.]
+
+ [Note 466: _Cornelia_ ayant perdu son premier mari _Sersale_,
+ pousa en secondes noces _Giovan. Leonardo Spasiano_, dont le
+ descendant direct, M. _Gaetano Spasiano_, propritaire actuel de
+ cette maison, avec deux demoiselles _Spasiano_ ses soeurs ou ses
+ parentes, y possdait ce beau portrait de famille.]
+
+ [Note 467: Floral an VII.]
+
+ [Note 468: Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il
+ le donna ou du moins le prta au Tasse, qui le laissa au cardinal
+ _Cinthio_, lgataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le
+ priant de faire rendre ce petit portrait au _Manso_. C'est ce que
+ nous apprend cette clause de son testament, rapport en entier par
+ le _Manso_ lui-mme, dans sa Vie du Tasse: _E fo de' beni di
+ fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al
+ sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove
+ egli mi fece dipingere, e che dar non_ _m'ha voluto, se non in
+ prestanza_. (_Vita del Tasso_, N. 115.) On ignore ce que ce
+ prcieux petit tableau est devenu.]
+
+Le Tasse tait d'une taille si haute que, selon l'expression du _Manso_,
+il pouvait tre compt pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux
+qui l'taient le plus. Son teint tait blanc; les veilles, les chagrins
+et les souffrances l'avaient rendu ple. Il avait la tte assez grosse
+et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque
+entirement chauve. Ses cheveux et sa barbe taient entre le brun et le
+blond; ses sourcils noirs, bien arqus et peu pais; ses yeux grands,
+d'un bleu trs-vif et trs-doux[469]; les mouvements et les regards en
+taient pleins de gravit; et souvent, dit encore le _Manso_, il les
+tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les lans de son ame,
+habituellement leve vers les choses clestes. Ses joues taient
+maigres, son nez long et un peu inclin; sa bouche grande, releve aux
+extrmits dans cette forme qu'on appelle lonine; ses lvres fines et
+souvent ples, ses dents bien ranges, larges et blanches. Il riait
+rarement, et n'clatait jamais. Sa voix tait claire, sonore, mais sa
+langue tait peu dlie, et mme il bgayait[470]. Sa taille, quoique
+trs-grande, tait bien proportionne; il russissait tous les
+exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques[471];
+naturellement brave, il y montrait autant d'habilet que de courage,
+mais plus d'adresse que de grce. Il y avait enfin dans toute sa
+personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et
+d'attrayant, qui, lors mme qu'on n'tait pas prvenu de son mrite
+extraordinaire, inspirait l'intrt et commandait le respect.
+
+ [Note 469: Le _Capaccio_, dans ses _Elogia illustrium litteris
+ virorum_, p. 281, dit que ses yeux taient louches: _Quem cernis
+ procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo_, etc. Mais
+ il est le seul qui le dise; le _Manso_ n'en parle pas.]
+
+ [Note 470: Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de
+ son _impedimento di lingua_, ainsi que de sa vue faible et
+ courte.]
+
+ [Note 471: A faire des armes, monter cheval, rompre des
+ lances, etc.]
+
+Mais les qualits de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages
+corporels. Tous ses historiens s'accordent louer sa candeur, sa
+vracit, son inviolable fidlit sa parole, son loignement de toute
+passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignit, son
+attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa
+sobrit, sa pit sincre, la puret de sa vie et de ses moeurs. Sa
+fiert, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait la
+bassesse, pouvait ressembler elle-mme de l'orgueil; il ne pouvait
+souffrir l'apparence de l'avilissement et du mpris; mais s'il exigeait
+des gards, en homme qui savait s'apprcier et se mettre sa place, il
+n'en manquait jamais avec personne, et il tait toujours prt
+s'humilier, ds qu'on lui en laissais le soin. N gentilhomme, dans un
+temps o ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le coeur
+autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce
+qu'il leur devait, mais il se croyait l'gal de tous les autres, et la
+faveur o ils taient ne le rendait que plus exigeant avec eux.
+
+Cette disposition est dplace, souvent blmable et presque toujours
+ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamn par sa
+destine, sa fortune, et les usages de son sicle vivre avec les
+grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame,
+dt-il tre accus d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en tait
+bless. Il eut plus de raison encore d'tre ainsi, quand il fut tomb
+dans l'excs de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste
+captivit, toute la dignit du malheur. On le voit avec plaisir
+n'accorder qu' peine du fond de sa prison, et la sollicitation de son
+cher Scipion de Gonzague, une espce de satisfaction par crit l'un
+des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles
+qui lui taient chappes dans un moment de dsespoir; et mettre encore
+expressment dans sa lettre qu'il tait prt lui donner toutes les
+satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme rsolu mourir plutt
+que de rien faire qui ft indigne de lui[473].
+
+ [Note 472: Le comte _Fulvio Rangone_.]
+
+ [Note 473: _Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni
+ che ella possa ricever da un uomo ch' cos risoluto al morire,
+ come pertinace a non voler fare indignit._ Cette lettre est du 3
+ avril 1581, la fin de la seconde anne de sa captivit.]
+
+Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et
+de la magnificence, il tait habituellement vtu de noir[474], ne
+portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup,
+pour en pouvoir changer volont. Sa contenance tait rserve, modeste
+et silencieuse; c'tait celle d'un philosophe plutt que d'un pote. Il
+prfrait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans
+des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes
+aimables, sa conversation s'animait, et dposant la gravit
+philosophique, il badinait, plaisantait mme avec autant de gaiet que
+de finesse et d'agrment. Le _Manso_ a rassembl le nombre juste de cent
+bons mots, rparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont
+_Serassi_ a fort bien observ que la plus grande partie avait dj pass
+sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il
+regarde comme appartenant vritablement au Tasse, marquent autant de
+justesse que de vivacit d'esprit.
+
+ [Note 474: On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit,
+ qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.]
+
+Quant son gnie potique, il y en eut peu de plus tendu, de plus
+riche, et peut-tre aucun de plus lev. Sa mmoire tait d'une
+promptitude extrme et d'une incroyable tenacit. Il n'crivait ses vers
+qu'aprs en avoir, pour ainsi dire, amass dans sa tte un nombre
+presque infini. C'tait celle de ses facults que ses malheurs avaient
+le plus altre, et il se plaignait souvent, dans ses dernires annes,
+de l'avoir presque entirement perdue. Nourri de bonne heure de l'tude
+des anciens auteurs grecs et latins, il s'tait surtout appliqu la
+lecture des potes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours
+sur le pome hroque combien il avait mdit sur la Potique
+d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle tude
+approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en
+lui le grand pote pique; le pote dramatique et lyrique aura son tour;
+nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans
+tous les genres o se porta son gnie fcond et vari, nous en
+admirerons l'lvation et la richesse; ses dfauts mmes, que nous ne
+chercherons point dissimuler, nous instruiront; et si nous les
+examinons peut-tre avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de
+quelques autres grands potes, c'est que, dans un genre plus important
+et plus noble, il pourrait tre plus dangereux de les mconnatre, et
+qu'il n'y a rien craindre pour sa gloire les avouer.
+
+ [Note 475: Il avait aussi cultiv les sciences exactes; il y
+ tait mme assez fort pour en pouvoir donner des leons. Dans les
+ premiers temps de son sjour Ferrare, la chaire de gomtrie et
+ d'astronomie dans cette universit vint vaquer; le duc y nomma
+ le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit _Serassi_,
+ quoique les appointements fussent trs-modiques, parce qu'il
+ n'tait oblig de professer que les jours de ftes: ce qui fait
+ voir que dans cette universit les sciences exactes n'taient
+ regardes que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de
+ l'instruction.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+_Examen de la_ GERUSALEMME LIBERATA _du Tasse; Critiques qui en ont t
+faites en Italie et en France; Dfauts rels de ce pome._
+
+
+Tandis que nous avons err dans le pays enchant, mais vague, dans les
+rgions immenses, ingales et souvent entrecoupes, de la posie
+romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-mme plus srement, et pour ne
+pas garer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours
+avec le fil de l'analyse. C'taient le plus souvent pour eux des routes
+nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style
+mtaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors mme qu'il nous a
+fallu entrer dans le labyrinthe dlicieux et mille fois parcouru, o le
+gnie de l'Arioste a sem tant de merveilles, mais dont il a tant
+multipli les dtours, j'ai cru plus ncessaire que jamais d'employer ce
+fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines
+vastes encore, et agrablement varies, mais circonscrites, o s'lve
+un difice rgulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des
+grands avantages du pome hroque, soumis aux rgles de l'unit, c'est
+que l'esprit en parcourt l'tendue sans embarras, et qu'il s'en retrace
+facilement et nettement le souvenir.
+
+De tous les pomes hroques crits dans d'autres langues que la ntre,
+(et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de
+comparaison), le plus connu en France est la _Jrusalem dlivre_. Ceux
+qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est crit
+le prennent ordinairement pour le dernier terme et le _nec plus ultr_
+de leurs tudes. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels
+s'tend communment notre rudition italienne. Trois diffrentes
+traductions, dont l'une est peut-tre aussi bonne qu'une traduction en
+prose puisse l'tre[476], ont tellement popularis parmi nous l'action,
+la marche, les riches dtails et les belles proportions de ce pome,
+qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mmes
+qui la langue dont il est un des chefs-d'oeuvre est trangre. Je me
+dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai
+sera fondue dans des discussions que je crois plus intressantes pour
+nous. On sait assez gnralement ce que ce pome contient; mais on a
+long-temps disput, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer
+ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les
+esprits, serait, ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit;
+chercher, de bonne foi, tirer de tant d'opinions diverses l'opinion
+que l'on doit avoir, me parat plus important et plus utile.
+
+ [Note 476: Je ne parle point de trois essais presque galement
+ malheureux, qui ont t faits assez rcemment, d'une traduction en
+ vers. La _Jrusalem dlivre_ serait peu connue en France, si elle
+ ne l'et t que par ce moyen.]
+
+J'ai parl, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la _Jrusalem
+dlivre_ fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles
+lui furent suscites, l'emportement que l'on y mit, et le calme
+philosophique que le Tasse garda dans ses rponses; je reviendrai
+maintenant avec quelque dtail sur ce point d'histoire littraire. Sans
+vouloir soutenir les jugements svres qui ont t ports de lui dans
+notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mmes la manire
+dont il fut trait dans le sien.
+
+Quand son pome parut, celui de l'Arioste jouissait de la rputation la
+plus haute et la plus unanime. Tous les potes le prenaient pour modle,
+et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune _Torquato_
+sentit bien que s'il pouvait galer ce pote, ce ne serait pas en
+suivant la mme route que lui; il sentit que toute la perfection dont le
+roman pique est susceptible, tait dans le _Roland furieux_, mais que
+l'pope hroque, l'pope d'Homre et de Virgile restait encore
+tenter aux muses toscanes, aprs l'infructueux essai du _Trissino_; et
+il espra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait
+sincrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le dsir de le
+dpossder de sa place, mais il tait poursuivi nuit et jour par celui
+de s'en faire une gale, dans un genre qu'il regardait comme suprieur.
+
+C'est ce qu'il avoua lui-mme dans une lettre Horace Arioste. Ce jeune
+neveu du grand pote avait publi des stances o il louait excessivement
+le Tasse; il le nommait le premier des potes; il bannissait mme du
+Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul pote digne
+de ce nom. Cette couronne que vous voulez me donner, lui crivit le
+Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien
+mme, l'ont dj place sur les cheveux de ce pote qui le sang vous
+lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ter
+Hercule sa massue. Oserez-vous tendre la main sur cette chevelure
+vnrable? Voudrez-vous tre, non-seulement un juge tmraire, mais un
+neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable
+et souille d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa
+vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir
+moi-mme: je ne porte pas si haut mes dsirs.
+
+ [Note 477: _Lettere poetiche_, N. 47, Modne, 16 janvier
+ 1577.]
+
+Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercs, disait qu'il tait souvent
+rveill par le souvenir des trophes de Miltiade. Ce n'tait pas qu'il
+et le projet de les dtruire; mais il dsirait en lever pour sa
+gloire, qui fussent gaux ou semblables ceux de ce gnral. Je ne
+nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homre (je parle
+de votre Homre ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans
+sommeil, non que j'aye jamais eu le dsir de les dpouiller de leurs
+fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-tre par l'extrme envie d'en
+acqurir d'autres qui fussent, sinon gales, sinon semblables, du moins
+faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces
+de la mort. Tel a t le but de mes longues veilles. Si je puis
+l'atteindre, je regarderai comme bien employe toute la peine que j'ai
+prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux,
+qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes
+entreprises.....
+
+ [Note 478: Thmistocle.]
+
+Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix,
+non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisimes. On donne
+un taureau Entelle qui a remport la victoire; mais Dars reoit une
+pe et un casque superbe pour se consoler de sa dfaite[479]. Pourquoi
+dans les combats de l'esprit, o s'il est glorieux de vaincre, il n'y a
+pourtant aucune bont tre vaincu, ne proposerait-on pas de mme
+plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrire
+comme ce Dars qui, la tte haute et se prparant au combat, montre ses
+larges paules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi
+cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle
+reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun dfi, le
+forcer se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je
+l'appelle hautement mon pre, mon matre, mon seigneur: je lui donne
+tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection
+et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne,
+ou si lui-mme veut combattre encore pour tre encore vainqueur, je me
+mle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthe dans la course des
+vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espre pas
+vaincre; et cependant plt aux Dieux! mais que Neptune accorde son gr
+la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au
+port[481]!
+
+ [Note 479: _Ensem, atque insignem galeam, solatia victo._.
+
+ (_neid._, l. V.)]
+
+ [Note 480:
+
+ _Caput altum in prlia tollit;
+ Ostendit humeros latos, alternaque jactat
+ Bracchia protendens._ (_Ibid._)]
+
+ [Note 481:
+
+ _Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,
+ Quanquam ! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:
+ Extremos pudeat rediisse._ (_neid._, l. V.)]
+
+Qui peut taxer d'orgueil ce dsir modeste? Qui pourra me refuser le
+prix qui fut accord Mnesthe? Je veux dire une cuirasse, prix bien
+convenable mes besoins, et capable de me dfendre contre les armes de
+la mchancet et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tte de
+votre Clanthe, et que la voix du hrault le proclame vainqueur. Ce
+triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renomme en fait
+l'office; mais s'il en tait besoin, je m'offrirais moi-mme. Quoique je
+n'aie pas la voix de Stentor, j'esprerais pourtant parler assez haut
+pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et
+qu'environnent la mer et les Alpes, etc.
+
+Malgr cette protestation qui ne resta point secrte, malgr le soin que
+le Tasse avait pris de suivre une route entirement oppose celle de
+l'Arioste, ses ennemis l'accusrent d'avoir eu la prsomption de lutter
+contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de _Camillo Pellegrino_,
+sur la posie pique eut paru, et qu'il eut ouvertement plac le Tasse
+au-dessus de l'Arioste. L'acadmie de _la Crusca_ venait de s'tablir
+Florence[482]; elle devait tre un jour en Italie l'arbitre suprme du
+got et du langage; mais elle ne l'tait pas encore. Du reste, le nom
+qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses acadmiciens
+s'taient donns n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la
+plupart des autres acadmies italiennes, qui naissaient alors de toutes
+parts. Il y en avait plusieurs Florence mme, celles des _Lucides_,
+des _Obscurs_, des _Transforms_, des _Enflamms_, des _Humides_, des
+_Immobiles_, des _Altrs_, etc. Chacun des acadmiciens prenait un nom
+analogue celui de l'acadmie dont il tait membre. Les acadmiciens de
+_la Crusca_, tirrent donc leurs noms acadmiques de tout ce qui sert
+l'exploitation du bl, de la farine, la prparation du pain[483]; les
+actes de cette socit littraire furent crits en style de boulangerie
+et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire mme du Tasse.
+L'acadmie avait examin le dialogue de _Camillo Pellegrino_, avait
+charg son secrtaire d'y rpondre pour elle, et dans cette rponse, de
+prendre vivement la dfense de l'Arioste et de critiquer non moins
+vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait os lui prfrer.
+C'tait l le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrtaire le
+rapporte, dans le prambule de cette rponse faite au nom de l'acadmie.
+Ce secrtaire[484] s'exprime littralement en ces termes, dans son
+curieux procs-verbal[485].
+
+ [Note 482: Fonde en 1582, c'est au commencement de 1583 que
+ parut son premier crit contre le Tasse.]
+
+ [Note 483: Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.]
+
+ [Note 484: _Bastiano de' Rossi_, nomm dans l'acadmie
+ l'_Inferigno_, ou le pain bis.]
+
+ [Note 485: Je n'ai cru devoir rien changer, ni ceci, ni ce
+ qui prcde, ni ce qui va suivre sur l'acadmie de _la Crusca_,
+ quoiqu'elle vienne d'tre rtablie par un dcret de l'Empereur et
+ Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrme indulgence de m'y nommer
+ associ correspondant, et que j'aie reu, ce sujet, de
+ l'acadmie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette
+ distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle tait inattendue, et
+ que je suis le seul Franais qui S. M. ait daign l'accorder, ne
+ change rien mes devoirs d'historien. La nouvelle acadmie n'est
+ nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche
+ l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens
+ grand honneur d'tre le confrre, en rappelant, comme ces devoirs
+ m'y obligent, une faute de leurs premiers prdcesseurs, reconnue
+ par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingu dans cette
+ illustre compagnie, et expie par de longs regrets.]
+
+Notre acadmie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de _la Crusca_
+que parce qu'elle _blutte_[486] _la farine_ qu'on lui prsente de temps
+en temps pour en sparer _le son_[487], se trouvant l'autre jour en
+grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa rsidence, et ayant
+appris de son _concierge_[488] qu'on avait laiss quelques jours
+auparavant, un petit _sac de farine_ pour qu'il ft pass par _le
+bluttoir_[489], elle le fit aussitt apporter devant elle par _les
+garons de son fermier_[490]. Ayant lu dans le _Laissez passer_[491],
+qui tait cousu dessus, le nom de _Camillo Pellegrino_, elle fit _dlier
+l'ouverture du sac_[492], et les censeurs y ayant ensuite donn un
+coup-d'oeil, elle ordonna ses agents d'en prendre sur-le-champ _la
+mesure et le poids_, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le _Laissez
+passer_, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par
+ordre de l'archiconsul (c'tait le titre du prsident de l'acadmie);
+_la farine_ fut en peu de temps _sasse par le bluttoir_[493], et _le
+son_ en fut suffisamment spar. D'aprs nos privilges, lorsqu'il sort
+de cette opration la moiti plus _de son_ que de _farine_, celle-ci
+reste l'acadmie; l'autre, c'est--dire _le son_ demeure au
+propritaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce
+_bluttage_[494] la quantit _du son_ qui est sorti tant suprieure de
+trois quarts, _la farine_ fut, en consquence, confisque au profit de
+notre _cellier_[495]. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que
+moins d'_amertume_[496], cause des _lupins_, ou de quelque autre chose
+qu'on avait mle avec _le grain_, les acadmiciens ne voulurent pas
+qu'on la confondt avec la ntre, ni mme qu'on la gardt part dans
+_le cellier_: ils ordonnrent qu'elle ft _mise sur la place_[497], et
+pour que personne ne pt se plaindre de ladite _amertume_, j'eus ordre
+d'_attacher cette paperasse sur le sac_[498]; j'obis sans dlai et je
+la publie dans une forme authentique. Je prviens en mme temps les gens
+sages que cette _marchandise_, quelle qu'elle soit, n'a point t
+_recueillie sur nos terres_, et que _le got_ qui vient du _grain_ mme,
+ne peut tre chang, ni par _la meule_, ni par _le tamis_[499].
+
+ [Note 486: _Per l'abburattare ch'ella fa_, etc.]
+
+ [Note 487: _La crusca._]
+
+ [Note 488: _Dal sua Massajo._]
+
+ [Note 489: _Un sacchetto di farina perch si passasse per lo
+ frullone._]
+
+ [Note 490: _Per li sergenti del suo Castaldo._]
+
+ [Note 491: _Nella bulletta che vi era cucita sopra._]
+
+ [Note 492: _Fatto scioglier la bocca al sacco._]
+
+ [Note 493: _Stacciata dallo frullone._]
+
+ [Note 494: _In questo abburatamento._]
+
+ [Note 495: _Nostra canova._]
+
+ [Note 496: _Dell'amarognolo_, mot qui ne se trouve point dans
+ le vocabulaire de _la Crusca_.]
+
+ [Note 497: _Che si mettesse in piazza._]
+
+ [Note 498: _Le dovessi appiccar sopra questo presente
+ scartabello._]
+
+ [Note 499: _E che il sapore che vien del grano, n dalla
+ macine n dallo staccio non pu esser mutato._]
+
+Voil certainement un singulier style acadmique. C'tait une
+plaisanterie; mais elle n'tait pas de bon got, et ce prambule
+suffisait pour ter tout crdit la critique. Il est vrai que ce n'est
+pas ainsi que cette critique mme est crite. _L'Inferigno_ n'en fut pas
+le rdacteur; ce fut _l'Infarinato_, ou le chevalier _Lionardo
+Salviati_. Il y rpond chaque assertion, chaque phrase du dialogue
+de _Pellegrino_, par des dcisions contradictoires, souvent tranchantes
+et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures,
+injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hrisses de
+figures et d'expressions recherches, qui ne valent pas beaucoup mieux
+que les mtaphores de la farine et du moulin.
+
+La _Jrusalem_, y est-il dit[500], loin d'tre un pome, n'est qu'une
+compilation sche et froide; l'unit qui y rgne est mince et pauvre,
+comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unit du _Roland
+furieux_ ressemble celle d'un immense palais, dont la longueur, la
+largeur et la hauteur sont proportionnes. (Notez que le critique ne
+manque pas de donner ici une ample numration de toutes les beauts de
+ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entoure de galeries, ensuite
+plusieurs tages, partags en salles, cuisine et appartements, et dans
+chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des
+terrasses, des caves, des curies et un jardin avec toutes ses
+dpendances. Il conclut que tout cela est plus difficile btir qu'un
+dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite
+maisonnette troite et disproportionne, beaucoup trop basse pour sa
+longueur, btie sur de vieux murs, ou plutt rapetasse comme ces
+greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les dbris des superbes
+thermes de Diocltien. L'auteur n'a fait que rdiger en vers italiens
+des histoires crites en diverses langues; il n'est donc pas pote, mais
+simple rdacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette
+histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a donnes,
+qu'aurait la mtaphysique en chanson danser. Le pome de l'Arioste est
+une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un
+ruban, ou ce qu'on appelle Naples une Zagarelle; et, s'il se fche de
+la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si troite,
+qu'elle est moins un ruban qu'un fil[501].
+
+ [Note 500: Tout ce qui suit est fidlement extrait des
+ rponses faites, article par article, au dialogue de _Pellegrino_,
+ dans l'crit publi par l'_Infarinato_, au nom de l'acadmie.]
+
+ [Note 501: Ce dernier trait est dans la rplique l'apologie
+ du Tasse, mais non dans la premire critique.]
+
+Dans ce pome, s'il mrite qu'on lui en donne le nom, les expressions
+sont tellement contournes, pres, forces, dsagrables, qu'on a peine
+ les comprendre. L'Arioste runit ensemble la brivet et la clart;
+quand la brivet du Tasse, c'est plutt resserrement, ou constipation
+qu'il faut l'appeler. S'il voulait tre bref, il ne devait donc pas
+faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos,
+et si propres tourmenter ceux qui l'coutent, qu'ils aimeraient
+presque autant avoir la question. Ce pome raboteux, escarp,
+non-seulement dpourvu de clart, mais enseveli dans une obscurit
+profonde, n'est dans aucun endroit crit avec nergie, dans aucun
+endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions,
+dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dgot; rempli de mots
+pdantesques, trangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas
+des mots, mais des barbarismes, etc.
+
+On se persuade peine aujourd'hui qu'on ait os parler ainsi du Tasse
+et de son pome, au nom de toute une acadmie, la face de l'Italie
+entire. Aussi, avant mme que le Tasse et rpondu cette attaque
+indcente, le public s'tait dj prononc pour lui. Son _Apologie_ qui
+parut peu de temps aprs, et qu'il crivit dans les souffrances et dans
+la captivit, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les
+suffrages. Les acadmiciens avaient ml son pre dans leurs critiques,
+et avaient aussi durement trait l'_Amadis_ que la _Jrusalem_. C'est
+de-l que le Tasse, qui avait t un fils si tendre et si respectueux,
+prend son texte pour leur rpondre. J'opposerai ici le dbut de cette
+belle et loquente rponse[502] ce que j'ai extrait de la critique. On
+en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les
+affections morales donnent dans ces sortes de combats.
+
+ [Note 502: Ce n'est pas exactement le dbut; mais il n'y a
+ auparavant qu'une espce de prologue ou de prambule.]
+
+Dans tout ce que mes adversaires ont crit, dit le Tasse, rien ne m'a
+tant choqu que ce qui regarde mon pre; je lui cde volontiers dans
+tous les genres de posie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces
+genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'tre permis
+de prendre sa dfense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonne par les
+lois d'Athnes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature,
+qui sont ternelles, que nulle volont ne peut changer, et qui ne
+perdent rien de leur autorit par les rvolutions des royaumes et des
+empires. Si les lois naturelles qui appartiennent la spulture des
+morts doivent tre au-dessus des commandements des rois et des princes,
+ plus forte raison celles qui ont pour but l'ternelle dure de
+l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne
+sont plus. On peut dire que mon pre, mort dans le tombeau, est vivant
+dans son pome. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tcher de lui donner la
+mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de
+qui que ce soit dans le mme genre, et particulirement, comme on l'a
+os faire, au-dessous du _Pulci_ et du _Bojardo_. Il leur est tellement
+suprieur, quant l'locution et aux beauts potiques, qu'il tait
+impossible au censeur de prononcer d'une manire plus hardie un plus
+faux jugement.
+
+Aprs cet exorde, il entre dans de longs dtails relativement son pre
+et au pome d'Amadis. Il le dfend avec chaleur par des faits, des
+raisonnements et des comparaisons. Il prtend mme dmontrer que
+plusieurs parties de ce pome sont prfrables plusieurs du _Roland
+furieux_. Si l'on peut l'accuser ici d'une prvention trop forte, qui
+sera-t-elle pardonnable, si ce n'est un fils? Il vient ensuite ce
+qui le regarde lui-mme. Il parat irrsolu sur le parti qu'il doit
+prendre. D'un ct, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis
+d'esprit et de sagesse que le sont les acadmiciens de Florence doivent
+tre prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il
+me parat que je n'aurai dfendu qu'imparfaitement mon pre, si je ne
+prends la dfense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages,
+et d'un pome qui lui tait galement cher; car je suis certain que s'il
+consentait tre surpass par quelqu'un, il ne voulait du moins l'tre
+que par moi. Ici, selon l'usage des potes, j'invoque la mmoire et
+celui qui me l'a donne avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps
+prissable et pour ainsi dire tranger, et j'atteste que dans les
+dernires annes de la vie de mon pre, tant l'un et l'autre dans
+l'appartement que lui avait donn le duc de Mantoue, il me dit que
+l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il
+avait autrefois pour son pome, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune
+ternit de renomme ne pouvait lui tre aussi chre que ma vie, et que
+rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma rputation. Je ne dois
+donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon pre, en attaquant
+mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.
+
+Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui
+tait trs-familire, qu'il se dfend contre les censeurs du dialogue de
+_Pellegrino_ et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de
+rpondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et
+l'tendue de son esprit. Dans cet ge fort loign de l'enfance, je ne
+dois pas, reprend-il, rechercher la rputation d'homme d'esprit, mais
+plutt celle d'un homme qui connat ses dfauts, et qui juge les autres
+et soi-mme sans passion. Comment oserais-je enlever mon censeur ce
+rle de juge qu'il prend la fin de son ouvrage, avec tant de douceur
+et d'humanit, pour m'en revtir moi-mme injustement? Soyez donc plutt
+mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens
+matres de la posie et des plus grands potes, pour la vrit mme,
+dont l'autorit est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non
+comme juge, mais comme simple dfenseur, etc.
+
+Tel est, en gnral, le ton de modration et de sagesse qui rgne dans
+cette apologie. La rplique violente de l'_Infarinato_[503] en fit
+encore mieux ressortir le mrite. D'ailleurs le pome qui tait ainsi
+attaqu et dfendu parlait assez pour sa propre dfense. Mis au premier
+rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientt dans
+presque toutes, et ne fut plac dans aucune au-dessous du second. Les
+plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le
+Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur gnie et leur style sont
+si diffrents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de
+comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus rgulier; l'un plus
+fcond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus vari, le
+second plus sublime et plus gal. On remplirait deux pages de ces
+oppositions, dont le rsultat serait le mme qu'on peut tirer avant de
+les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les
+premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et
+d'crire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intress par son nom
+et par les liens du sang prendre un autre parti. C'est que Mtastase,
+dont le nom rappelle un pote clbre et un excellent esprit, a vu et
+crit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de
+prononcer entre ces deux grands hommes, la prvention naturelle et
+peut-tre excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude
+et la mthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. Si Apollon,
+ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en
+fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand
+pote, et m'ordonnait de lui dclarer librement auquel de ces deux
+fameux pomes je voudrais que ressemblt celui qu'il promettrait de me
+dicter, j'hsiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens
+qu' la fin ce got pour l'ordre, l'exactitude et la mthode, me
+dciderait pour le _Godefroy_[504].
+
+ [Note 503: Voy. ci-dessus, p. 265.]
+
+ [Note 504: _Lettera a Domenico Diodati giureconsulto
+ napoletano_.]
+
+Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de mme de prononcer en
+gnral, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les
+raisons, tires de la nature oppose de leurs ouvrages, qui rendent
+toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Aprs avoir cit
+la modeste et ingnieuse conclusion de Mtastase, il donne aussi la
+sienne, qui est toute contraire, mais o il n'a mis ni moins de
+modestie, ni moins d'esprit. Moi, dit-il, qui suis si infrieur ce
+grand homme (il est remarquer que cela fut crit du vivant de
+Mtastase), je rpondrais peut-tre Apollon avec plus de courage, et
+ma rponse serait un peu diffrente. S'il m'invitait crire un pome
+pique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait
+ en entreprendre un pome romanesque, je le prierais de faire de moi
+un autre Arioste; s'il me demandait, en gnral, duquel de ces deux
+potes je dsirerais tre l'gal par un talent naturel pour la posie,
+je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent
+de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder[505].
+
+ [Note 505: _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. III, p.
+ 120.]
+
+Ce ton est un peu diffrent de celui des premiers critiques. Ni de leur
+temps, ni depuis, personne n'a os s'exprimer sur le Tasse comme ils le
+firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis trs-clbre
+dans les sciences, qui tait alors fort jeune, et ne prvoyait sans
+doute encore ni sa future clbrit, ni ses malheurs: c'est le grand
+Galile. Professeur de mathmatiques vingt-six ans dans l'universit
+de Pise, il ne ngligeait point les tudes littraires qui avaient eu
+ses premires amours; la philologie, ou la science du langage, faisait
+ses dlices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-mme; entre
+les potes italiens, il tait surtout passionn pour l'Arioste, et l'on
+assure qu'il le savait par coeur tout entier. En 1590, temps o la
+captivit du Tasse tait finie, mais o les querelles, dont la
+_Jrusalem dlivre_ tait l'objet, duraient encore, Galile crivit
+pour son amusement une critique extrmement vive de ce pome. Il n'y mit
+sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son
+manuscrit, qu'on ne l'a retrouv que depuis peu d'annes. Cet opuscule
+intressant par son objet, par son auteur et par sa piquante
+originalit, fut imprim pour la premire fois en 1793[506]. Quand on
+aime le Tasse, on ne lit point sans tre souvent choqu du ton que prend
+avec lui le jeune professeur; mais le fond en est trs-bon, quoique les
+critiques soient souvent excessives. Elles tombent galement sur le
+style, sur les inventions, la conduite et les caractres. La plus grande
+partie des jugements est saine et conforme aux lois du got; il est
+croire seulement que si l'auteur les avoit publis lui-mme il en et
+adouci la forme, et qu'il se ft born des critiques particulires,
+sans en tirer contre le gnie et le talent d'un grand pote, des
+consquences fausses et injustes.
+
+ [Note 506: _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_, etc.,
+ Venise, 1793, in-12.]
+
+Ds la premire stance du pome, il prononce que l'un des dfauts les
+plus ordinaires du Tasse, est qu'il parat souvent manquer de matire,
+qu'il est oblig de coudre ensemble des penses qui n'ont entr'elles
+aucune liaison, aucun rapport, et que cela nat en lui d'une grande
+scheresse de veine potique et d'une grande pauvret d'ides. Je reste
+quelquefois, dit-il ailleurs, tout tourdi en voyant les sottes choses
+que ce pote se met dcrire. Et ailleurs encore[507]: Il m'a
+toujours paru que ce pote tait mesquin, pauvre, misrable au-del de
+toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et
+admirable. Il fait ici une comparaison figure, dans le genre de celles
+des acadmiciens de Florence: En considrant, dit il, les actions et
+les fables de ce pome, je crois pntrer dans le petit cabinet d'un
+petit curieux qui a pris plaisir l'orner de choses qui ont quelque
+prix par leur antiquit ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond
+que de petites choses (_coselline_), comme un crabe ptrifi, un
+camlon dessch, une mouche ou une araigne dans un morceau d'ambre,
+quelqu'une de ces poupes, de ces _fantoccini_ de terre que l'on dit
+trouves dans les tombeaux de l'gypte, ou, s'il s'agit de peinture,
+quelque petite bauche du _Baccio Bandinelli_, ou du _Parmesan_, ou
+autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le
+_Roland furieux_, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune
+immense, une galerie royale orne de cent statues antiques des plus
+clbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec
+un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et
+d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, prcieux,
+merveilleux et de la plus haute excellence, etc.
+
+ [Note 507: P. 33.]
+
+Du reste, le ton gnral de cette critique est non-seulement libre, mais
+drisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent
+ou parlent dans le pome, pour tourner en ridicule leurs actions et
+leurs discours. Il ne fait surtout aucune grce _madonna Armida_,
+qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une
+coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le pote, et
+ne lui pargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont mme
+quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: Eh!
+_signor Tasso_, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de
+papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats[508]. Son style,
+trs-pur et trs-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de
+ces jeux de mots, de ces quolibets, ou _riboboli_ florentins, dont il
+faut avoir fait une tude particulire pour les bien entendre. Il y en a
+mme de gaillards, et d'un genre d'quivoque qui paratrait fort trange
+en France dans un professeur de mathmatiques, et qu'on ne pardonnerait
+mme pas un autre professeur de rpter. En un mot, c'est l'ouvrage
+d'un jeune homme, mais toutes ces bizarreries prs, moins choquantes
+dans son pays, dans sa langue et dans son sicle, c'est l'ouvrage d'un
+jeune homme plein d'esprit, de got et de saine littrature, qui joue
+avec sa plume, se parle pour ainsi dire lui-mme, et ne se croit pas
+soumis aux strictes lois de la dcence, de la politesse et des gards.
+S'il avait toujours crit sur ces matires, il n'aurait pas eu tant de
+gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troubl et menac sa vie,
+pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et
+la terre n'en tournerait pas moins.
+
+ [Note 508: En italien, _una paniccia da cani_ (p. 29); mais
+ chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.]
+
+Le sort de _la Jrusalem_ fut d'abord en quelque sorte plus heureux en
+France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y ft connue encore que par de
+mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit
+bientt de pair avec l'_Iliade_ et l'_nide_; et vers le milieu du
+grand sicle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus.
+Boileau, qui veillait alors aux intrts du got, avec la vigilance d'un
+magistrat et les lumires d'un lgislateur, s'leva fortement contre ce
+qu'il regardait comme une hrsie, et la foudroya d'un seul vers, que
+bien des gens ne lui ont point pardonn:
+
+ Tous les jours la cour un sot de qualit
+ Peut juger de travers avec impunit,
+ A Malherbe, Racan prfrer Thophile,
+ Et le clinquant du Tasse tout l'or de Virgile[509].
+
+ [Note 509: Satire IX.]
+
+Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce
+qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il tait devenu un mot de
+ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, o, la honte de
+la littrature franaise, on se faisait gloire de l'tre. Plusieurs
+d'entre eux, qui peut-tre entendaient assez mdiocrement le Tasse,
+accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prvalaient contre
+lui de cet adage de Quintilien: _Il ne faut juger les grands hommes
+qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend
+pas._ Ce prcepte est assurment de la plus grande sagesse; mais voici
+quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de got,
+Boileau est lui-mme un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de
+juger lgrement, sans courir le mme risque dont Quintilien a voulu
+nous garantir. Tchons, pour y chapper, de bien saisir le sens de cette
+expression, et dans la crainte de nous laisser conduire des guides
+prvenus ou infidles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre
+interprte que lui-mme.
+
+Plusieurs annes aprs, dans son _Art potique_, tant revenu parler
+du Tasse, il en parla plus modrment. Cela est amen dans le troisime
+chant (car Despraux se donnait la peine d'enchaner ses ides et de
+conduire d'un sujet l'autre par des transitions naturelles), cela est
+amen par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'pope, aux
+fictions de la mythologie, _les mystres terribles_ du christianisme.
+Je sais que cette opinion peut tre examine sous le double point de vue
+de la posie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes
+imagination, qui ne sont pas potes, et de nouveaux docteurs en religion
+que les hommes religieux rcusent, on pourrait soutenir par d'assez
+bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despraux; mais ce
+n'est point de cela qu'il est question: revenons cette opinion mme.
+Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables
+dans un pome:
+
+ Et quel objet enfin prsenter aux yeux
+ Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,
+ Qui de votre hros veut rabaisser la gloire,
+ Et souvent avec Dieu balance la victoire?
+ Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succs.
+ Je ne veux point ici lui faire son procs;
+ Mais quoi que notre sicle sa gloire publie,
+ Il n'et point de son livre ILLUSTR l'Italie,
+ Si son sage hros, toujours en oraison,
+ N'et fait que mettre enfin Satan la raison,
+ Et si Renaud, Argant, Tancrde et sa matresse
+ N'eussent de son sujet gay la tristesse.
+
+Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut _illustrer_ sa
+patrie, que cette expression est dcisive dans un auteur qui ne dit
+jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point
+donn prcdemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et
+aussi tendu qu'on s'est obstin le croire, et qu'on doit entendre ce
+mot, non comme ceux qui persistent lui en faire un crime, mais dans le
+sens o en Italie mme, de trs-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a
+point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le
+Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit
+ailleurs que le Tasse a _illustr sa patrie_ par son pome; enfin il ne
+l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois,
+matre comme il l'tait de sa langue et de toutes les difficults de son
+art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il
+pouvait mme le dire facilement, et de manire ter toute quivoque:
+
+ A Malherbe, Racan prfrer Thophile,
+ Le clinquant l'or pur, et le Tasse Virgile.
+
+Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le
+clinquant d'un ct, l'or de l'autre: l, le Tasse tout entier, et ici
+tout Virgile; mais il a dit:
+
+ A Malherbe, Racan prfrer Thophile,
+ Et le clinquant du Tasse tout l'or de Virgile;
+
+c'est--dire videmment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce
+qu'il y a de clinquant dans le Tasse tout l'or qui est dans Virgile.
+
+C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort
+au long sur ce vers de Boileau[510], et qui est loin de lui en faire un
+crime. Le marquis _Orsi_, dans son ingnieuse dfense des potes
+italiens contre le P. Bouhours[511], aime mieux croire que le mot de
+notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si
+le mot est plaisant, c'est trs-srieusement que Despraux l'a dit. Il
+remarque avec plus de raison que les Franais ne doivent pas s'attribuer
+l'invention de ce mot, et que le _cavalier Salviati_ l'avait employ
+avant eux[512]. _Carlo_ _Gozzi_, qui traduisit dans le dernier sicle,
+en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce
+vers, que le pote franais n'a point prtendu mpriser le Tasse, mais
+se ranger l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite ce
+propos le trait mordant de _Salviati_[513]. En un mot, il y a de l'or
+dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien prcieux, mais
+cet or n'est pas sans mlange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est
+tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.
+
+ [Note 510: _Perfetta poesia_, t. I, p. 484 et suiv. Il termine
+ ainsi tout ce qu'il dit ce sujet: _Altro per appunto non suonano
+ le sue parole_ (_di_ Boileau) _se non che stolti son coloro che
+ antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune
+ parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso._ (P. 486.)]
+
+ [Note 511: _Considerazioni sopra un famoso libro francese
+ intitolato:_ La manire de bien penser dans les ouvrages d'esprit,
+ _divise in sette dialoghi_, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le
+ Dialogue VI est consacr tout entier la dfense du Tasse.]
+
+ [Note 512: Il se trouve dans l'_Infarinato secondo_, qui est
+ une rplique la rponse de _Camillo Pellegrino_, pour la dfense
+ de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que
+ ce n'est point avec l'or de Virgile que l'_Infarinato_ compare le
+ clinquant du Tasse, mais avec le prtendu or de l'_Avarchide_,
+ triste pome de l'_Alamanni_, dont nous avons vu, ch. XI, ce que
+ l'on doit penser. _La Crusca_ avait dit: _Verr agguagliare
+ all'Avarchide il poema del Tasso_; et _Pellegrino_ avait rpondu:
+ _Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia
+ non fu di far paragone_, quoi l'_Infarinato_ rplique: _S,
+ secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro_. (_Op. del
+ Tasso_, dit. de Florence, t. VI.)]
+
+ [Note 513: _Opere del conte Carlo Gozzi_, Venezia, 1772, t.
+ VI, p. 274.]
+
+Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osrent crire en Italie sur
+son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et
+qu'en pensait-il lui-mme? Cela tient encore l'histoire de ce pome,
+si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il
+ne peut tre indiffrent de le savoir.
+
+On se rappelle quelle fcheuse position il tait rduit lorsque, sans
+sa participation et son insu, son pome fut imprim, pour la premire
+fois, d'aprs une copie imparfaite, et se rpandit dans toute l'Italie.
+Malade, priv de sa libert, souvent mme de sa raison, hors d'tat d'en
+donner lui-mme une dition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus,
+c'est qu'il sentait mieux que personne la ncessit de cette
+correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. Ce pome,
+crivait Horace _Lombardelli_[514], honore la religion, la posie et
+notre sicle autant que l'auteur mme; je ne doute pas que la fleur des
+esprits d'Italie ne se plaise le commenter, et en faire sentir
+toutes les beauts, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernire
+main. Plaise Dieu qu'il le puisse, et que son pome n'aye pas le mme
+sort que l'nide! _Camillo Pellegrino_, dans ce dialogue qu'il
+consacre la gloire du Tasse[515], reconnat dans son pome la mme
+incorrection. Esprons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable,
+ainsi qu' notre sicle, pour lui rendre la sant, il mettra la dernire
+main sa _Jrusalem_, qu'il tendra ou claircira quelques endroits qui
+paraissent maintenant obscurs et tronqus, et qu'il portera ce pome
+son entire perfection. Avant que cette disgrce lui ft arrive, il
+avait souvent dit qu'il n'tait pas entirement content de son ouvrage,
+et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc
+pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce pome aurait
+beaucoup moins de dfauts qu'il n'en a maintenant, etc.
+
+ [Note 514: Lettre _Maurizio Cataneo_, 28 septembre 1581.]
+
+ [Note 515: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, etc.]
+
+Le Tasse, dans sa rponse l'acadmie, parle ainsi de ce passage:
+L'auteur du dialogue dit ici pour ma dfense ce que je pourrais dire
+moi-mme. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrig, ni
+publi ce pome, non plus que mes autres ouvrages. Plaise Dieu qu'il
+me soit permis de le faire! etc. Il rpte dans plusieurs endroits ce
+mme voeu, et l'on aperoit souvent dans ses rponses la connaissance
+qu'il avait de ses dfauts. Parmi les expressions critiques, dit-il
+ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du
+critique ne me forcent pas corriger mes vers lorsqu'elles sont sans
+raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forassent ne les pas
+corriger quand je juge propos de le faire, surtout n'ayant pas encore
+prsid moi-mme l'impression de mon pome. Et ailleurs encore; En
+citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les dfigure
+de manire que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher
+dans un pome que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais
+chang, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y
+avais mis la dernire main.
+
+Si l'acadmie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le
+style, de la recherche dans les penses, et des jeux de mots: Quand on
+se sert, rpond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je
+l'ai prononc devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait
+qui vient me frapper, il faut que je me rfute moi-mme. Que dois-je
+donc faire, mes amis? Attendre le coup et prsenter la gorge au glaive,
+comme firent les snateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois?
+Ou bien toute dfense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre
+mes adversaires? Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes
+des Grecs, comme fit ne dans l'incendie de Troie, et de se mler parmi
+ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas
+son compte vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homre,
+non plus que Virgile, ne fait que trs-rarement jouer les mots entre
+eux. Je devrais plutt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de
+m'accorder les armes dont se servait son pote (c'est--dire Ovide n
+Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-mme les
+dfauts que l'en reproche ce pote). Le parrain d'armes de mon
+adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il
+l'a arm de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutt
+Aristophane (c'est--dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et
+qui convenaient ici beaucoup moins. Il continue de jouer sur cette ide
+des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut dcocher les traits, et
+qui du moins, dit-il est prfrable aux instruments de cuisine que
+Terence met la main de ceux qui assigent la maison de Thas; allusion
+un peu force, comme on voit, une scne de l'_Eunuque_ de
+Terence[516]. Il quitte enfin ce style mtaphorique, pour se jeter dans
+des sophismes, sur lesquels le prambule qu'il vient de faire montre
+assez qu'il ne se faisait pas illusion.
+
+ [Note 516: Act. IV, sc. 7.]
+
+Si l'on dsire un aveu plus positif, le voici dans cette rponse nave
+et touchante qu'il fait des reproches assaisonns de toute la hauteur
+et de toute la duret acadmique. Moi qui souffre volontiers, mais non
+sans quelque douleur, qu'on veuille me gurir de mon ignorance[517], je
+dirai au mdecin: je suis malade, pour avoir trop got dans mon jeune
+ge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris
+l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remdes sont trop
+dsagrables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je
+veuille les prendre. C'est un nouvel art de gurir, et une nouvelle
+espce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel,
+pour qu'il ne soit pas rejet du malade[518].
+
+ [Note 517: Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce
+ beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. _Ma io
+ che volentieri, n per senza mio dolore, sostengo d'esser
+ medicato dell'ignoranza, dir al medico: son infermo per la
+ dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di
+ soverchio nell'et giovenile, prendendo il condimento per
+ nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti:
+ e temo che non m'inganninno, perch io li prenda, bench questa
+ nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele
+ il vaso, in cambio di mele, perch dall'infermo non sia ricusato._
+ (_Apologia di Torquato Tasso_, etc.)]
+
+ [Note 518: Allusion la belle comparaison de Lucrce, et
+ l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-mme dans le dbut de son
+ pome: _Cos a l'egro fanciul_, etc.]
+
+Sans prendre trop la rigueur ces aveux modestes, il en rsulte
+toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des dfauts
+dans un ouvrage ou l'auteur lui-mme voyait tant d'imperfections, et que
+dans un ge plus avanc, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces
+dfauts, dans un si grand et si beau gnie, venaient tous de ce qu'il ne
+joignait pas, au mme degr, ses qualits minentes, une autre qualit
+plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe
+et la source de l'art d'crire; je veux dire cette sagesse[520], ce
+jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excs, de
+toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de
+justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus fconde;
+cette qualit prcieuse enfin, dont il parat que la nature avait fait
+l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient mme
+touffer qu' force de soins et d'tudes. Le bon sens brille d'un doux
+clat dans tous les bons auteurs de l'antiquit, parce que les anciens
+vivaient plus prs de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils
+n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur
+fournissait elle-mme; il se trouve plus rarement chez les modernes,
+parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutt le got
+national que la voix de la nature, et que ce got y est comme les moeurs,
+un compos bizarre de corruption, de prjugs et de restes de barbarie.
+
+ [Note 519: _Gli scherzi dell'et pi giovanile_. Au
+ commencement de son discours intitul: _del Giudizio_.]
+
+ [Note 520: _Scribendi rect sapere est principium et fons._
+ (_De Arte potic._)]
+
+Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur
+sicle. Dans le sicle o le Tasse crivait, sicle cependant que l'on
+appelle juste titre le sicle d'or de la littrature italienne,
+l'Italie tait dj livre des abus d'esprit, qui ne firent
+qu'augmenter dans la suite. Ptrarque, ce beau gnie, ce crateur de la
+posie rotique moderne, avait aussi cr un spiritualisme, une
+mysticit d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de
+renchrir. Les _Petrarquistes_, dont le nombre fut grand dans le
+seizime sicle, et qui n'avaient pas le gnie de leur modle, outrrent
+ses dfauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mmes. Ptrarque
+et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions
+prcieuses et recherches, qui peut-tre alors taient trop frquentes
+pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-mme est
+dsabuse aujourd'hui. Les posies lyriques du Tasse, posies trop peu
+connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable
+aux recueils de ce genre les plus estims, prouvent assez que, malgr la
+supriorit de son esprit, il fut loin de se garantir des dfauts
+brillants de son sicle.
+
+En commenant sa _Jrusalem_, il se proposa sans doute de changer sa
+manire, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses
+inventions et dans le tissu rgulier de sa fable, Homre et Virgile
+qu'il tudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de
+l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les
+premires habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgr tous les
+efforts qu'il fit peut-tre, est-il tonnant que l'on aperoive souvent
+dans son pome, au milieu des plus grandes beauts de style, de
+malheureux vestiges de son vice originel?
+
+Les pomes romanesques ou romans piques qui avaient inond l'Italie,
+avaient sem dans la langue et dans les imaginations italiennes, un
+grand nombre d'expressions et d'ides ennemies du bon got, et mme du
+bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand
+il en fait la premire rgle de l'art d'crire. Nourri dans sa jeunesse
+de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-mme, ds l'ge de dix-sept
+ans, figur parmi les potes romanciers; malgr les notions saines
+qu'il acquit ensuite sur la vritable pope, il lui fut impossible de
+ne pas conserver, dans un pome hroque, quelques-uns des dfauts qu'il
+s'tait habitu excuser et mme imiter dans les romans.
+
+La philosophie du Tasse tait celle d'Aristote, runie la philosophie
+de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les
+finesses, et mme toutes les subtilits de la dialectique. L'arme du
+sophisme lui tait familire. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert
+quelquefois d'une manire que l'cole approuve peut-tre, mais que le
+bon sens rprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau
+gnie descende des purilits telles que celles-ci. Pour lever le
+_Roland furieux_ au rang des pomes hroques, l'acadmie de _la Crusca_
+avait pris le parti de dire: pome hroque et roman, c'est tout un. Ce
+qui n'est ni _tout_ ni _un_, rpond le Tasse, ne peut tre _tout un_:
+or, le pome de l'Arioste n'est ni _tout_ ni _un_; donc il ne peut tre
+_tout un_, avec un pome hroque. Il est vrai que l'_Infarinato_, dans
+sa rplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus
+bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que
+_Tasso_, en italien, signifie aussi un blaireau. Vous tes _il Tasso_,
+dit l'acadmicien; cependant vous n'tes ni _il_, ni _Tasso_; car si
+vous tiez _il_, vous seriez un article, et si vous tiez _Tasso_, vous
+seriez une bte. Cela est assurment dtestable, mais le Tasse avait
+le malheur d'y avoir donn lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion,
+et dans la maturit de l'ge (car il avait alors quarante-un ans), un
+auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas tonnant que, dans un
+ge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se
+soustraire quelquefois aux svres lois du bon sens, qui sont aussi
+celles du bon got?
+
+Il avait appris de Platon se livrer aux mditations contemplatives, et
+son ame naturellement leve, avait facilement reu l'empreinte du beau
+moral, tel que l'avait si bien conu le plus sublime des anciens
+philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut son
+exemple qu'il composa des dialogues o l'on trouve souvent des beauts
+dignes de son matre, mais qui souvent aussi sont dfigures par des
+pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont
+les dialogues de Platon mme ne sont pas toujours exempts. Son pome est
+rempli des traces du platonisme: on les reconnat la noblesse, la
+beaut idale de ses penses et de ses maximes, mais on les reconnat
+aussi cette mtaphysique amoureuse que Ptrarque avait mise la mode,
+et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les
+amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.
+
+C'est encore de Platon qu'il avait pris un got excessif pour
+l'allgorie. Il le poussa jusqu' ne plus voir dans les pomes d'Homre
+et de Virgile que des allgories continuelles, et voulut, cet exemple,
+allgoriser toute sa _Jrusalem_. Quelques parties de ces anciens pomes
+taient peut-tre en effet allgoriques. Le chantre d'Achille et celui
+d'ne, l'exemple des premiers potes, y couvraient peut-tre de ce
+voile ingnieux les vrits les plus sublimes de la physique et de
+l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une
+pure allgorie; que leurs hros ne sont que des emblmes; penser et
+crire que l'_Iliade_ est l'image de la vie civile, l'_Odysse_ celle de
+la vie contemplative, et l'_nide_ un mlange de l'une et de l'autre;
+soutenir gravement que l'homme contemplatif tant solitaire, et l'homme
+actif vivant dans la socit civile, c'est pour cela qu'Ulysse, son
+dpart de chez Calypso, est seul, et non pas accompagn d'une arme ou
+d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont
+reprsents, l'un comme gnral de l'arme des Grecs, l'autre comme chef
+des Myrmidons; qu'ne enfin est accompagn lorsqu'il combat ou qu'il
+fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux
+Champs-lyses, il laisse tous ses compagnons, mme son fidle Achate;
+et que ce n'est pas au hasard que le pote le fait ainsi aller seul,
+parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des
+rcompenses qui sont rserves dans l'autre vie aux ames des bons et
+des mchants; qu'en outre l'opration de l'intelligence spculative qui
+est l'opration d'une seule puissance est trs-bien figure par l'action
+d'un seul; mais que l'opration politique qui procde de l'intelligence
+et en mme temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour
+ainsi dire, des citoyens runis dans une rpublique, ne peut tre aussi
+bien reprsente par une action o plusieurs ne concourent pas ensemble
+ une seule fin; tablir en principe toutes ces rveries et les prendre,
+ou feindre de les prendre pour rgles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce
+pas prouver assez qu'avec une imagination trs-riche et plusieurs autres
+qualits potiques, portes mme au plus haut degr, on n'a pas toujours
+ce _bon sens_, dont la vritable et saine posie ne doit s'carter
+jamais?
+
+ [Note 521: Dans l'_Allegoria del poema_, jointe presque
+ toutes les ditions de la _Jrusalem dlivre_.]
+
+Voyez son discours intitul _Allgorie du pome_; vous y apprendrez que
+l'arme des croiss tant compose de diffrents princes et d'autres
+soldats chrtiens, reprsente l'homme qui est un compos d'ame et de
+corps, et d'une ame non pas simple, mais partage en diffrentes
+puissances; que Jrusalem, ville forte et place dans un terrain pre et
+montueux, vers laquelle sont diriges toutes les entreprises de l'arme
+fidle, dsigne la flicit civile, convenable au bon chrtien, flicit
+difficile acqurir, place sur la cime escarpe o habite la Vertu,
+mais o doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y
+apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que
+Renaud, Tancrde et les autres princes, figurent les autres qualits de
+l'ame, et que le corps humain est reprsent par les soldats; que
+l'amour qui fait draisonner Tancrde, Renaud et d'autres guerriers, et
+qui les loigne de Godefroy, dsigne les combats que livrent la
+puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.
+
+Je sais bien que cette _Allgorie_, qu'il crivit en un jour[522], ne
+fut qu'une espce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les
+autres fussent pris; que son premier dessein tait de mettre ainsi
+couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop
+peu grave dans son pome, en faisant croire qu'il avait cach sous ces
+dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses
+lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il
+eut termin ce travail, il en fut si merveill lui-mme, il en trouva
+toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord
+avec le sens littral de sa _Jrusalem_, qu'il finit par douter si, mme
+en la commenant, il n'avait pas eu cette pense[524]. Ne mettons pas
+cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que
+ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par
+prouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homre ni Virgile
+n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni prouv eux-mmes
+de pareilles.
+
+ [Note 522: A Ferrare, au mois de juin 1576.]
+
+ [Note 523: Cite dans sa Vie, par _Serassi_, p. 223, d'aprs
+ un manuscrit, et jusqu'alors indite.]
+
+ [Note 524: _Ond'io dubito, che non sia vero che quando
+ cominciai il mia poema avessi questo pensiero._ (_Ibid._, p.
+ 124.)]
+
+De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les
+autres. Ce n'est pas assez d'en reconnatre les suites dans quelques
+vers trop brillants, dans quelques images trop fleuries, dans des
+expressions et des tours affects, que le critique franais avait sans
+doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait
+tant de bruit, et qu'un critique italien avait employ avant lui, sans
+qu'on lui en ait fait les mmes reproches; il y faut voir aussi la
+source de dfauts peut-tre plus graves, dans les narrations, dans les
+descriptions, et surtout dans les situations pathtiques et les discours
+passionns. Expliquons ceci par des exemples.
+
+Dans les narrations, on peut regarder comme un dfaut oppos ce
+jugement, cette sagesse, ce bon sens que recommande Horace, et que
+les deux anciens matres de l'pope ne blessent jamais, toute
+circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout dtail
+minutieux, tout effet exagr, toute particularit purement et
+inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrtiens, instruit les
+deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manire dont ce jeune
+guerrier avait t surpris et enlev par Armide[525]. Arriv au bord du
+fleuve Oronte, il tait pass dans une le o Armide cache l'attendait
+pour le poignarder. La beaut ravissante de ce lieu est dcrite avec
+autant de got que de charme. Dans cette premire partie de la
+narration, l'agrable n'est que joint au ncessaire; dans le reste, il
+prend trop videmment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et
+rendre de nouveaux sons. Il regarde; il voit au milieu de son cours une
+onde qui tourne et retourne sur elle-mme; et de l sort une blonde
+chevelure, et de l s'lve la figure d'une femme, _e quinci il petto e
+le mammelle_, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache
+la pudeur[526].--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une
+description faite par le pote, mais une narration faite par un
+vieillard. Il se plat fort dans la peinture de ce joli fantme. Il le
+compare aux nymphes et aux desses qu'on voit dans un spectacle nocturne
+s'lever lentement du milieu du thtre. Ce n'est pas, dit-il ensuite,
+une syrne vritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une
+mer dangereuse auprs du rivage de Tirrhne. Elle se met chanter une
+chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a
+retenue merveille, la rpte tout entire aux chevaliers[527].
+
+ [Note 525: C. XIV, st. 51 et suiv.]
+
+ [Note 526: St. 60.]
+
+ [Note 527: St. 62, 63 et 64.]
+
+Renaud s'endort ces doux chants, continue le vieil ermite: la
+magicienne sort de son embuscade, et court lui ne respirant que la
+vengeance; mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit
+respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient
+ferms, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les
+mouvoir?) d'abord elle s'arrte en suspens; ensuite elle s'assied prs
+de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colre: elle reste
+dsormais tellement penche sur ce front plein de charmes, _qu'elle
+ressemble Narcisse auprs de sa fontaine_. De son voile, elle essuie
+la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter
+doucement l'air, et pour temprer les ardeurs du soleil[528]. Ainsi,
+qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs
+assoupies de ses yeux cachs fondirent cette glace qui s'endurcissait
+plus que le diamant dans son coeur[529].
+
+ [Note 528: Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau
+ est charmant, et aussi vrai qu'il est agrable: quel dommage qu'il
+ soit gt par ce qui suit!]
+
+ [Note 529: St. 67.]
+
+Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais
+peut-tre citer aucun o la convenance fut plus compltement blesse, je
+ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond mme du
+rcit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui te la plupart de ces
+dtails toute vraisemblance.
+
+Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des
+personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus clbres, je
+choisirais pour exemples des mmes dfauts dans les unes et dans les
+autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide
+elle-mme; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le
+chapitre suivant, une citation plus importante et un parallle dj
+promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont
+l, comme dans tout le pome, rachets par des beauts exquises, et les
+rsultats d'une rivalit dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.
+
+A l'gard des situations touchantes et des peintures de passions fortes
+o des fautes du mme genre et des traits d'esprit dplacs dtruisent
+le pathtique, c'est, de tous les dfauts reprochs au Tasse, celui
+qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches
+qu'il parat le plus mriter.
+
+Quelle peinture devait tre plus pathtique et plus terrible que celle
+du dsespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connatre une
+matresse adore? Voyez Tancrde prt baptiser Clorinde qu'il a
+blesse mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment
+toutes ses forces, qu'il les met en garde auprs de son coeur, et que,
+rprimant sa douleur, il s'occupe _ donner la vie avec l'eau celle
+qu'il a tue avec le fer_[530]. Des Franais qui arrivent le trouvent
+mourant, et l'emportent avec Clorinde, _ peine vivant en soi, et mort
+en elle qui est morte_[531]. Lorsqu'il revient lui et qu'il se
+retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se rpand en plaintes
+qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas
+sches par cette froide apostrophe sa main[532]? Ah! main timide et
+lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infme
+ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette
+vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare dchire
+cruellement mon coeur! Mais peut-tre habitue des actions atroces et
+impies, regardes-tu comme un acte de piti _de donner la mort ma
+douleur_. Aprs quelques mouvements plus passionns, mais o l'on ne
+voit pas encore l'expression d'un vritable dsespoir, il demande o est
+le corps de Clorinde. Peut-tre est-il la proie des btes froces[533].
+Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chre, et trop prcieuse
+pture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forts ont
+irrit, moi d'abord, et ensuite les btes sauvages! J'irai o vous tes,
+et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, dpouilles chries!
+Mais s'il arrive que ces membres si dlicats aient assouvi des apptits
+froces, je veux que la mme gueule m'engloutisse: je veux tre renferm
+dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi,
+quelque part qu'elle puisse tre, s'il m'est permis d'y tre avec eux!
+
+ [Note 530:
+
+ _A dar si volse
+ Vita con l'acqua a chi col ferro uccise_.
+ (C. XII, st. 68.)]
+
+ [Note 531: _In se mal vivo e morto in lei ch' morta_. (St.
+ 71.)]
+
+ [Note 532: St. 75. Je connais les rponses que le marquis
+ _Orsi_, dans son sixime Dialogue, cit ci-dessus, p. 339, note 2,
+ fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits
+ suivants. Ces rponses ont, du moins mon avis, le trs-grand
+ tort de ne rpondre rien, et de laisser les choses au mme point
+ o elles taient auparavant.]
+
+ [Note 533: St. 78.]
+
+Comment, lorsqu'on est habitu aux beauts vraies d'Homre et de
+Virgile, pourrait-on se sentir mu par de pareilles plaintes, ou par
+celles-ci qui viennent bientt aprs[534]? O mes yeux, aussi
+impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez!
+vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes
+pleurs refusent de couler! ou enfin par cette apostrophe au tombeau de
+Clorinde? O marbre si cher et si honor, qui as au-dedans de toi ma
+flamme et au-dehors mes pleurs[535], non, tu n'es point la demeure de la
+mort, mais de cendres vivantes o repose l'amour; et je sens que tu
+rallumes dans mon coeur ses feux accoutums, moins doux, mais non moins
+brlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne
+d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-mme, donne-les du
+moins ces restes chris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si
+jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dpouilles, elle
+ne s'irritera ni de ta piti, ni de ma hardiesse, etc.
+
+ [Note 534: St. 82 et 83.]
+
+ [Note 535:
+
+ _O sasso amato ed honorato tanto,
+ Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto_, etc.
+ (St. 96.)]
+
+Quel moment encore pour l'expression et pour le pathtique que celui o
+Armide est quitte par Renaud! Elle qui nagure avait ses ordres tout
+l'empire d'amour, qui voulait tre aime et qui hassait les amants, qui
+n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de
+ses yeux[536]; maintenant mprise, trahie, abandonne, elle suit celui
+qui la fuit et la mprise; elle tche _d'orner par ses larmes le don de
+sa beaut refus pour lui-mme... Elle envoie devant elle ses cris pour
+messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage_[537].
+Forcene, elle s'crie: O toi qui emportes avec toi une partie de
+moi-mme, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend
+l'autre, ou donne en mme temps la mort toutes les deux..... Elle
+arrive auprs de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: Comme un
+musicien habile qui, avant de chanter, prlude voix basse pour
+prparer l'attention de ses auditeurs[538]. Comparaison prcieuse et un
+peu froide peut-tre, mais dlicieusement exprime, et ce qui vaut
+encore mieux, conforme ce trait bien saisi du caractre d'Armide, _qui
+mme dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses
+ruses_[539].
+
+ [Note 536: C. XVI, st. 38 et suiv.]
+
+ [Note 537:
+
+ _E invia per messaggieri inanzi i gridi;
+ N giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi_. (St. 39.)]
+
+ [Note 538:
+
+ _Qual musico gentil, prima che chiara
+ Altamente la lingua al canto snodi_, etc. (St. 43.)]
+
+ [Note 539:
+
+ _Che ne la doglia amara
+ Gi tutte non oblia l'arti e le frodi_. (Ibid.)]
+
+Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vrit. Si
+Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a
+mrit sa haine. Elle a aussi ha les chrtiens; ne paenne, elle a
+voulu ruiner leur empire. Elle l'a ha lui-mme: elle l'a poursuivi,
+fait prisonnier, emmen loin des armes, dans des lieux lointains et
+dserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux.
+Mais aprs quelques expressions, peut-tre un peu trop naturelles, elle
+se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathtique
+et de la nature. Joins cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme
+plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai tromp, je t'ai sduit
+par les dlices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et
+sduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer un
+tyran tous ses charmes! aprs les avoir refuss pour rcompense mille
+_anciens_ amants, les offrir en don un _nouveau_! Eh bien! que ce soit
+encore l un de mes crimes. Quitte ce sjour qui fut si agrable pour
+toi, passe les mers, combats, dtruis notre foi.... Que dis-je? Notre
+foi! Ah! elle n'est plus la mienne; _ ma cruelle idole_[541], je ne
+suis fidle qu' toi!
+
+ [Note 540: St. 46.]
+
+ [Note 541:
+
+ _Fedele
+ Sono a te solo, idolo mio crudele._ (St. 47.)
+
+ _Idolo mio_ est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de
+ correspondant en franais, et doit ordinairement se rendre par
+ quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot
+ propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide;
+ cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidle qu' cet
+ _idolo_, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en
+ franais, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne
+ traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer
+ et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre
+ forcerait prendre un autre tour.]
+
+Permets moi seulement de te suivre, grce qui peut encore se demander
+entre ennemis. _Le dprdateur_ ne laisse par derrire lui _sa
+proie_[542]; quand le vainqueur _part_ le captif _ne reste pas_; que ton
+camp me voie parmi les autres trophes, qu'il ajoute tes autres loges
+_celui de t'tre jou de celle qui s'tait joue de toi_[543].... Je te
+suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton
+cuyer ou ton cu, _scudiero o scudo_[544].
+
+ [Note 542: _Non lascia in dietro il predator la preda_, etc.
+ (St. 48.)]
+
+ [Note 543:
+
+ _Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa
+ Che la tua scheruitrice habbia schernito._ (_Ibid._)]
+
+ [Note 544: St. 50. Les rponses du marquis _Orsi, ub. supr._,
+ relatives ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parl
+ dans une note prcdente; elles renforcent l'objection, et rendent
+ la faute plus sensible.]
+
+Renaud s'arrte, mais il rsiste et remporte la victoire. L'_amour
+trouve en lui l'entre ferme et les larmes la sortie_[545]. L'amour
+n'entre pas _pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la
+raison a glac_. Il rpond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide
+lui dit-elle: coutez comme il me conseille! coutez _ce chaste
+Xnocrate_, comme il parle d'amour[546]! Le nom de ce philosophe grec
+ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais
+qu'une partie de cette longue scne, compose de trois discours, est
+crite diffremment, et qu'on en peut citer des tirades entires o la
+passion parle son vritable langage; mais la plupart des traits en sont
+imits ou plutt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au
+Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler
+Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mmoire.
+
+ [Note 545:
+
+ _Resiste e vince; e in lui trova impedita
+ Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita._ (St. 51.)]
+
+ [Note 546:
+
+ _Odi come consiglia, odi il pudico
+ Senocrate, d'amor come ragiona._ (St. 58.)]
+
+Herminie, au dix-neuvime chant, trouve son cher Tancrde vainqueur
+d'Argant, mais lui-mme tendu mourant, peu de distance du corps de
+son ennemi. Aprs un si long temps, dit-elle[547], je te revois
+peine, Tancrde, je te _revois_, et je ne suis pas _vue_; je ne suis
+pas vue de toi, quoique prsente, et en te _trouvant_ je te _perds_ pour
+toujours. Elle voudrait tre aveugle pour ne le pas voir en cet tat;
+elle dplore la flamme des yeux, leurs rayons cachs, la couleur
+vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin l'ame, et la
+prie de pardonner un larcin tmraire. Ce larcin est un baiser, et il ne
+faut pas moins de douze vers la chaste Herminie pour traiter fond
+cette matire. Je veux ravir ces lvres ples de froids baisers _que
+j'esprai plus chauds_[548], (qu'on me pardonne cette traduction
+littrale). J'enlverai la mort une partie de ses droits, en baisant
+ses lvres livides et fltries. Bouche compatissante qui, pendant ta
+vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant
+mon dpart, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et
+peut-tre alors si j'avais t assez hardie pour le demander,
+m'aurais-tu donn ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit
+permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lvres!
+O est la dcence? o est la nature? o est le pathtique?
+
+ [Note 547: St. 105 et suiv.]
+
+ [Note 548:
+
+ _Da le pallide labra i freddi baci,
+ Che pi caldi sperai, vu pur rapire._ (St. 107.)]
+
+Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle
+parle ainsi devant Vafrin, cuyer de Tancrde, qui est arriv avec elle,
+qui vient d'ter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est cri: c'est
+Tancrde! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle
+s'en tient ce long projet de baisers, et ne fait point ce que
+l'extrme douleur rendait excusable, qui tait d'imprimer en effet un
+baiser sur les lvres du hros qu'elle croit mort. Elle parle ainsi en
+gmissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux,
+et parat change en fontaine[549]. Ce baiser aurait pu ranimer
+Tancrde, mais cela et t trop naturel. Il faut que ce soit ce dluge
+de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche
+s'entr'ouvre, et les yeux encore ferms, il pousse un faible soupir qui
+se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'crie: Ouvre les
+yeux, Tancrde, ces derniers devoirs que je te rends par mes
+pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route,
+et qui veut mourir tes cts. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite;
+c'est l le dernier don que je te demande. Tancrde ouvre les yeux et
+les referme aussitt. Elle continue se plaindre. Vafrin prend enfin la
+parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait d dire il y a long-temps:
+Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le
+pleurerons ensuite. Alors il dsarme son matre. Herminie, savante dans
+l'art de gurir, regarde et touche les blessures: elle espre qu'elles
+ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son
+voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les
+cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni
+dictame, ni autres herbes mdicales, mais elle possde des paroles
+magiques trs-puissantes, et elle en fait usage. Tancrde ouvre enfin
+les yeux. Il reconnat son cuyer. Il demande quelle est cette beaut
+compatissante qui fait auprs de lui l'office de mdecin. Elle rougit.
+Tout sauras tout, lui rpond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton
+mdecin, le silence et le repos. Tu guriras: prpare ma rcompense; et
+en parlant ainsi, elle lui pose la tte sur son sein[552].
+
+ [Note 549: Le texte dit _en ruisseau_:
+
+ _Cos parla gemendo, e si disface
+ Quasi per gli occhi, e par conversa in rio._ (St. 109.)]
+
+ [Note 550:
+
+ _A queste estreme
+ Essequie.......... ch'io ti f col pianto._ (St. 110.)]
+
+ [Note 551: _Questi non passa._ (St. 111.)]
+
+ [Note 552: St. 114.]
+
+Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers un
+artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui
+tait d'abord trop emphatique et trop orn pour la douleur, devient ici
+trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scne qui, tout
+entire devait tre si touchante, fait encore mieux sentir,
+non-seulement le dfaut de pathtique, mais l'invraisemblance du
+commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui
+d'Herminie si habile dans l'art de gurir, l'une au lieu de faire de si
+longs et si froids discours, et l'autre de rester les entendre,
+n'a-t-il pas t de dsarmer Tancrde, pour voir si quelque chaleur, si
+quelque battement de coeur ne lui restait pas encore?
+
+Quant aux images trop fleuries et aux penses frivoles, aux tours
+affects, aux pointes et aux jeux de mots, assez gnralement regards
+comme les seuls dfauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont,
+j'ose le dire, en plus grand nombre dans son pome qu'on ne le croit
+communment. L'numration en serait longue, si l'on voulait parcourir
+la _Jrusalem dlivre_ d'un bout l'autre, et citer tout ce qui peut
+tre rang dans l'une de ces trois classes, celle des images et des
+penses, celles des tours, et celle des expressions ou des mots;
+contentons-nous de quelques exemples.
+
+Armide, qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des
+larmes, telles qu'en produit la colre mle la douleur. Ses larmes
+naissantes ressemblaient un crystal et des perles frappes des
+rayons du soleil[553]. Ses joues humides taient comme des fleurs
+vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rose,
+lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zphir, et
+que l'aube qui les regarde avec plaisir, dsire d'en parer son sein.
+Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernire,
+la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le pote n'emploie-t-il pas encore
+une image trop fleurie, ou plutt une figure trop recherche, trop peu
+naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, fait briller, comme
+un double soleil, son regard serein et son souris cleste sur les nuages
+pais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amasss autour de
+leur sein[554]? Tancrde, ds l'instant qu'il voit Clorinde, en devient
+amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour,
+s'amuse cette image trop fleurie et cette pense frivole de l'Amour
+enfant. O merveilles! l'Amour qui vient peine de natre, vole dj
+grand, et dj triomphe arm[555].
+
+ [Note 553: C. IV, st. 74 et suiv.]
+
+ [Note 554: St. 91.]
+
+ [Note 555: C. I, st. 47.]
+
+Tancrde, qui se trouve tout coup enferm dans les obscures prisons
+d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir
+Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. Ce serait,
+dit-il, une perte lgre que de perdre le soleil; malheureux! je perds
+la vue bien plus douce d'un beau soleil[556]. Renaud, revenu de ses
+erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne o il doit prier,
+admire les toiles et la lune argente. On s'attend qu'un si grand
+spectacle lui dictera quelque pense profonde; or voici celle qu'il lui
+inspire. Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous
+admirons la lumire trouble et obscure, qu'un coup d'oeil ou l'clair
+d'un sourire nous dcouvre sur les confins borns d'un fragile
+visage[557]. Le fond de la pense est aussi frivole que le tour est
+prcieux et affect.
+
+ [Note 556:
+
+ _E tal' hor dice in tacite parole:_
+ _Lieve perdita fia perdere il sole.
+ Ma di pi vago sol pi dolce vista
+ Misero i' perdo._ (C. VII, st. 48 et 49.)]
+
+ [Note 557:
+
+ _E miriam noi torbida luce e bruna,
+ Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso
+ Scopre in breve confin di fragil viso._
+ (C. XVII, st. 13.)]
+
+Dans la dernire bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout
+ce qu'ils rencontrent. Les infidles n'osent mme se dfendre. Ce n'est
+point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un ct le fer et
+de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolit de la pense va jusqu'au
+ridicule. Il est vrai que cela est imit de Lucain, qui dit dans son
+neuvime livre positivement la mme chose[559]; mais n'en dplaise
+Lucain et ses admirateurs outrs, _frivolit_ et _ridicule_, n'en sont
+pas moins ici les mots propres.
+
+ [Note 558: _Che quinci oprano il ferro, indi la gola._]
+
+ [Note 559:
+
+ _Perdidit ind modum cdes, ac nulla secuta est
+ Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur._]
+
+J'entends par _tours affects_ les rptitions, les accumulations, les
+oppositions qui s'cartent du naturel, qui ne forment qu'un vain
+cliquetis de mots et de penses, et qui tent au style pique sa noble
+et dcente simplicit.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble:
+tous les coups qu'ils reoivent les blessent galement. Souvent l'un est
+bless, l'autre languit, _et celui-l verse son ame, quand celle-ci
+verse son sang_[560]. Soliman, dans un combat nocturne, fait des
+prodiges de valeur. Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne
+touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].
+Aprs un _tour_ si _affect_, et une accumulation si exagre, sied-il
+bien d'ajouter: J'en dirais plus encore, mais la vrit l'air du
+mensonge? Clorinde et Tancrde qui se combattent sans se connatre,
+ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte
+excite le courroux la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle
+l'insulte[562]. Au haut de la montagne o Armide a plac ses jardins,
+o le ciel est toujours serein, et conserve ternellement _aux prs les
+herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les
+ombrages_[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine;
+elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire _tait plus beau
+dans la rougeur et la rougeur dans le sourire_[564]. Elle disait aux
+chevaliers: vous pouvez dposer ici les armes; vous n'y serez plus
+guerriers que de l'amour, _et le lit et l'herbe tendre des prs_ seront
+_vos doux champs de bataille_.
+
+ [Note 560: C. I, st. 57.]
+
+ [Note 561: C. IX, st. 23.]
+
+ [Note 562: C. XII, st. 55 et 56.]
+
+ [Note 563: C. XV, st. 54.]
+
+ [Note 564: _Ibid._, st. 62 et suiv.]
+
+Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par _pointes_ ou _jeux de
+mots_; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-mme
+dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son
+tyran la quitta avec un visage _sombre_ o paraissait _clairement_ la
+cruaut de son coeur[565], ni qu'elle dise: _Je craignais_ mme de lui
+dcouvrir _ma crainte_[566], il faut encore que l'_eau_ qui coule de ses
+yeux produise l'effet _du feu_, et que le pote s'crie: O miracle
+d'amour, qui tire des tincelles de ses larmes, et qui _enflamme_ les
+coeurs _dans l'eau_[567]! Ses ruses mettent le trouble dans le camp des
+chrtiens; elle trempe les traits d'amour dans le feu de la
+piti[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et
+enflammant leurs dsirs amoureux, enlve la glace qu'avait amasse la
+crainte[569]. Enfin les faisant chaque instant changer d'tat, elle
+les tient toujours _dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans
+les pleurs_, entre la crainte et l'esprance[570].
+
+ [Note 565:
+
+ _Partissi alfin con un sembiante_ oscuro
+ _Onde l'empio suo cor_ chiaro _trasparve._
+ (C. IV, st. 48.)]
+
+ [Note 566: _E scoprir la mia_ tema _anco_ temea. (St. 51.)]
+
+ [Note 567:
+
+ _O miracol d'amor che le faville
+ Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende._ (St. 76.)]
+
+ [Note 568: St. 90.]
+
+ [Note 569: _Ibid._, st. 88.]
+
+ [Note 570:
+
+ _Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco,
+ In riso, in pianto, e fra paura e spene
+ Inforsa ogni suo stato._ (St. 93.)]
+
+Senape, roi d'thiopie, tait perdment amoureux de sa femme, et dans
+lui _les glaces_ de la jalousie galaient _les feux_ de l'amour[571].
+Mais voici bien autre chose. La reine tait noire, elle accouche d'une
+fille blanche; cette fille est Clorinde, qui le vieil Arste raconte
+cette histoire. Votre mre, lui dit-il, rsolut de vous cacher au roi
+son poux qui _la blancheur_ de votre teint et pu paratre une
+preuve contre _la candeur_ de sa foi. Je suis mme oblig de mettre ici
+l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu
+entendre, car c'est la _candeur_ du teint de l'enfant qui est oppose
+la foi _non bianca_ de la mre[572].
+
+ [Note 571: C. XII, st. 22.]
+
+ [Note 572:
+
+ _Ch'egli havria dal_ candor _che in te si vede
+ Argomentato in lei_ non bianca _fede._ (St. 24.)]
+
+On retrouve ce got pour les pointes dans les rcits, dans les discours,
+dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le
+caractre d'Armide que le pote parat avoir pris tche de les semer
+avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou
+agir, les jeux de mots les plus recherchs viennent d'eux-mmes se
+placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet tre fantastique, il
+n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutt
+il semble que cette magicienne l'a lui-mme touch de sa baguette, et
+qu'elle a jet sur ses penses et sur son style un charme malfaisant
+qu'il ne peut rompre. Nous en avons dj plusieurs fois remarqu
+l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut
+jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prter l'oreille ses
+galanteries amoureuses.
+
+Un miroir du crystal le plus brillant pendait au ct de Renaud. Elle se
+lve, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux,
+elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflamms, un seul objet
+en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux
+miroirs des yeux sereins de sa matresse. L'un se glorifie de son
+esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-mme, et lui en
+elle[573]. Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux o
+je lis ton bonheur et qui font le mien[574]; car si tu ne le sais pas,
+mes feux sont le vrai portrait de tes beauts. Mon sein retrace mieux
+que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hlas! puisque tu me
+ddaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa
+beaut! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire,
+jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-mme. Un miroir ne
+peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renferm dans
+une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les
+toiles que tu peux voir tous tes charmas[575].
+
+ [Note 573:
+
+ _Con luci ella ridenti, ei con accese
+ Mirano in varj oggetti un sol'oggetto;
+ Ella del vetro a se fa specchio, ed egli
+ Gli occhi di lei sereni a se fa spegli.
+ L'un di servit, l'altra d'impero
+ Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei._
+ (C. XVI, st. 20 et 21.)]
+
+ [Note 574: _Onde beata bei._ Jeu de mots impossible rendre
+ en franais, et qui disparat dans cette paraphrase. Le marquis
+ _Orsi, loc. cit._, dfend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il
+ dfend tout le reste; il cite Ptrarque pour autoriser le Tasse.
+ Je sais combien le Tasse a imit Ptrarque; mais je sais aussi
+ qu'il doit cette imitation une partie de ses dfauts; que ce qui
+ est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le
+ style pique, et qu'enfin si un tour affect ou un jeu de mots
+ cessaient de l'tre quand on en trouve des exemples dans
+ Ptrarque, cela nous mnerait loin.]
+
+ [Note 575:
+
+ _Non pu specchio ritrar si dolce imago,
+ N in picciol vetro un paradiso accolto.
+ Specchio t' degno il cielo, e ne le stelle
+ Puoi riguardar le tue sembianze belle._ (St. 22.)]
+
+Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les
+plaintes que le Tasse n'a pas su donner l'amour un langage naturel et
+passionn. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y
+est devenu ralit, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne
+foi; Armide, prise dans ses propres piges, aime de mme; et nous avons
+appris par les reproches qu'elle fait Renaud quand elle est
+abandonne, que ce n'est point se regarder dans un miroir, et se
+dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les
+dlicieux jardins d'Armide. J'aurais bien du plaisir, dit un critique
+au sujet de ce passage, voir paratre sur la scne un amoureux, avec
+un miroir pendu sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand
+il marcherait sur le thtre. Je n'aurais pas os me permettre cette
+plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galile qui
+l'a faite[576].
+
+ [Note 576: _Considerazioni_, etc., p. 211.]
+
+Nos deux amants se retrouvent la fin du pome dans une position fort
+diffrente; mais ils n'ont point chang de style; et le dsespoir
+d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'tait l'amour de
+Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de
+visage; _elle devient de glace et ensuite de feu_[577]. Elle lance
+plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; _et tandis
+qu'elle les darde, l'Amour la blesse_[578]. Elle craint que le corps de
+son perfide ne soit invulnrable comme son coeur. Peut-tre, dit-elle,
+ses membres sont-ils revtus du mme marbre dont il a si bien endurci
+son ame. _Les coups d'oeil_ ni _les coups de main_ ne peuvent rien sur
+lui. Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le
+courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachs
+ses flancs[579]; expressions passionnes, quoique trop figures
+peut-tre. Elle veut se tuer elle-mme. Elle s'adresse _ ses flches_
+et les invite percer un coeur o _celle de l'amour_ ne tirent jamais en
+vain. Puisque aucun autre remde n'est bon pour moi, dit-elle en
+finissant, et qu'il ne faut que _des blessures mes blessures_, qu'une
+_plaie_ de mes flches gurisse la _plaie_ d'amour, et que la mort soit
+un remde pour mon coeur[580].
+
+ [Note 577: C. XX, st. 61 et suiv.]
+
+ [Note 578:
+
+ _Scocca l'arco pi volta, e non fa piaga;
+ E mentre ella saetta, amor lei piaga._. (St. 65.)]
+
+ [Note 579: St. 117.]
+
+ [Note 580:
+
+ _Poi ch'ogn'altro rimedio in me non buono,
+ Se non sol_ di ferute a le ferute,
+ _Sani_ piaga di stral piaga d'amore;
+ _E fia la morte medicina al core._ (St. 125.)]
+
+Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant,
+je paratrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis
+assurment bien loign de ce dessein. Quel intrt aurais-je
+rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux
+crivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise Boileau, je
+ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littrature, foi
+et hommage aux lois ternelles de la vrit, de la nature et du got.
+
+J'espre qu'on ne me dira pas que j'ai pouss trop loin les droits de la
+critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matire de got,
+d'une nation l'autre, que chaque peuple a son got particulier, sa
+manire propre de sentir et de voir, etc., cela peut tre object ceux
+qui prfrent leur got national au got des autres, et qui veulent tout
+rduire leur mesure, mais non celui qui rapporte tout, et dans les
+arts de son pays, et dans les arts trangers, en commun _criterium_,
+la nature, et ses premiers et fidles imitateurs, les anciens;
+autrement, il faudrait qu'il trouvt bon tout ce qu'il voit approuv
+dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement
+sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le
+sien; il ne pourrait mme apprcier la littrature ancienne; il ne
+pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi
+les Latins, entre Cicron et Snque ou mme Apule, entre Virgile,
+Ovide et Lucain. Si, d'une nation l'autre on interdit la censure, on
+dfend donc aussi l'approbation et l'loge. Que devient alors l'tude
+des langues et des littratures trangres? Que devient la critique, cet
+art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il
+doit tre, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de
+l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait
+ailleurs mon opinion comme un arrt, ni mon sentiment pour rgle; je dis
+ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le
+fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de
+bonne foi.
+
+Mais revenons au Tasse et son pome, suprieur sans doute aux
+critiques qu'on en peut faire, puisque, en dpit de tout ce qu'on y a
+repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra
+ternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont
+quelques-unes ne lui ont point encore t faites, ne pourraient mme
+nuire sa dure. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de
+plus prs, je ne dirai pas d'avoir trop nglig les souvenirs religieux
+attachs aux lieux o se passe son action; il les a suffisamment
+rappels, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa
+_Jrusalem_ en un de ces pomes sacrs qui n'ont jamais qu'une classe de
+lecteurs; mais de n'avoir pas tir des historiens qu'il dut connatre,
+des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout
+l'intrt des fictions de l'pope; de n'avoir point assez fidlement
+dcrit les moeurs du onzime sicle et surtout celles des compagnons de
+Godefroy; d'avoir en quelque sorte altr en eux la superstition qui les
+animait, en leur prtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges
+oprs par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine
+tre frapps d'un grand phnomne de la nature et se figurer des
+apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent
+la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils taient rellement, des
+chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que
+dans le _Bojardo_ et dans l'Arioste; d'avoir aussi ml de fausses
+couleurs aux peintures des moeurs de l'Asie, et d'avoir surtout imagin
+des hrones, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans[581];
+mais il en serait de ces dfauts comme des autres, ils ne nuiraient pas
+plus au succs dsormais immortel de l'ouvrage, qu' la gloire
+imprissable de l'auteur.
+
+ [Note 581: Tous ces reproches pourraient en effet tre faits
+ au Tasse, dans un nouvel examen critique de son pome, considr
+ sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire
+ en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'an, occup de
+ la publication de son _Histoire des Croisades_, en mme temps que
+ je le suis de l'impression de cet examen du pome clbre dont les
+ croisades sont le sujet. Je n'avais point craindre de le
+ dtourner de ses ides habituelles en consultant son esprit juste
+ et son excellent got sur la fidlit historique que l'on attribue
+ assez gnralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en
+ substance ce qui est plus dvelopp dans sa rponse. J'ajouterai
+ seulement en son entier la restriction pleine de got qu'il met
+ ce dernier reproche, tir des moeurs asiatiques. Si le pome du
+ Tasse, dit-il, tait connu des musulmans, ils pourraient bien lui
+ faire d'autres observations. Ils s'tonneraient, par exemple, de
+ voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est
+ gure en harmonie avec le Koran et avec les moeurs de l'Asie.
+ Herminie et Clorinde sont plus imites d'Homre et de Virgile que
+ de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'lve contre
+ ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le pote a tir
+ un si heureux parti!]
+
+Ce qu'il y a vritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un pome
+conu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit
+qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances
+particulires o il l'crivit, offre de tels dfauts, c'est qu'en les
+reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer toute ide
+d'alliance entre la posie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime
+pas moins l'ouvrage o ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit
+pas moins regard comme le premier des temps modernes, dans le genre de
+posie le plus grand et le plus noble, et que loin d'tre tent de lui
+contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou
+d'insensibilit aux beauts potiques ceux qui ne la lui accordent pas.
+L'existence incontestable de ces beauts, leur clat et leur nombre
+expliquent ce qui semblait d'abord si difficile concevoir.
+
+Quand le choix du sujet, le plan, les caractres, l'intrt soutenu et
+gradu, les pisodes, les descriptions, les combats, les enchantements,
+l'lvation des penses, l'loquence des discours, le style toujours
+potique et anim (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais
+plutt par excs que par faiblesse; affect, prcieux, exagr si l'on
+veut, jamais prosaque ni languissant, habituellement noble et pompeux,
+tel que l'exige l'pope, dont la Muse est peinte avec une trompette,
+pour indiquer l'clat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces
+qualits se trouvent runies dans un pome, quelques dfauts qu'on y
+puisse reprendre, son rang est assign, sa place est faite, et rien ne
+peut la lui ter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_Fin de l'examen de la_ JRUSALEM DLIVRE _du Tasse; beauts de ce
+pome suprieures ses dfauts; rang qu'il occupe dans l'pope
+moderne._
+
+
+S'il est hors de doute que la posie est le premier de tous les arts de
+l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de
+posie l'pope tient le premier rang. La tragdie, qui pourrait seule
+le lui disputer par l'nergie des passions, le dveloppement des
+caractres et l'illusion de la scne, lui cde videmment sur d'autres
+points, et n'est souvent mme qu'une partie de l'pope mise en action.
+Mais c'est surtout, il en faut convenir, l'pope rgulire, au pome
+hroque fond sur l'histoire que cette supriorit appartient. Quelque
+art et quelque gnie qu'un grand pote puisse mettre dans l'pope
+romanesque, la vrit, que nous aimons toujours, malgr notre got pour
+le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement ce
+genre. Des actions sans ralit, des hros imaginaires, des moyens non
+seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une
+narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-mme de ce
+qu'il raconte, peuvent bien blouir et charmer l'esprit; mais la part de
+la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde
+la folie, la raison rclame toujours la sienne.
+
+Il est agrable, sans doute, d'tre transport par un pote dans toutes
+les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action
+multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre
+de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et
+qui mritent presque galement de l'obtenir; des faits et des vnements
+incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prtention de faire croire;
+des aventures aussi indpendantes entre elles qu'elles le sont toutes de
+celles qu'on nous donne pour la principale; des tres et des objets
+fantastiques, tellement entremls avec ceux qu'on voudrait faire passer
+pour rels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de ralit que
+les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un
+plaisir d'enfant, et il faut l'homme des plaisirs d'homme. Lors mme
+qu'il consent redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des
+fables, il ne peut pas l'tre long-temps de suite. Pour que son illusion
+se prolonge, il faut que de temps en temps la vrit se montre lui,
+qu'il puisse se rveiller au milieu du songe le plus agrable, et
+sentant autour du soi des objets rels, se replonger dans ses rves avec
+une sorte de scurit.
+
+Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais exist, que tous les prestiges
+dont le pote l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un
+magicien mahomtan n'a point enchant une fort, qu'un magicien presque
+chrtien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour
+leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres
+adroits et empresss, et pour leur faire des rcits que l'on peut bien
+appeler de l'autre monde; mais ma mmoire me rappelle que dans un sicle
+de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expditions
+lointaines que l'on a nommes croisades, que des guerriers inspirs et
+pousss par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est
+le dnoment de l'une de ces expditions, c'est la conqute de la ville
+clbre o fut le tombeau du Christ, qu'un pote chrtien me raconte. Il
+mle son rcit les inventions de son art; mais la vrit est au fond
+du vase qu'il me prsente. D'un autre ct, cette vrit en elle-mme
+aurait peut-tre pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paratrait
+amre, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais
+dvastatrices et sanglantes; mais le gnie a enduit les bords du vase
+d'une si douce liqueur[582], qu'il y retient mes lvres attaches, et
+que je ne le quitte qu'aprs l'avoir puis tout entier.
+
+ [Note 582: Le Tasse, c. I, st. 3.]
+
+Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit,
+les croisades dans un jour entirement favorable. C'est une arme de
+hros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient dlivrer du joug
+des infidles une terre consacre par la naissance et la mort d'un Dieu.
+Le sujet de la _Jrusalem_, le considrer dans ce sens, est le plus
+grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a trait dignement; il y a mis
+autant d'intrt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque
+tout y est li avec art: il amne adroitement les aventures: il
+distribue sagement les lumires et les ombres. Il fait passer le lecteur
+des alarmes de la guerre aux dlices de l'amour, et de la peinture des
+volupts il le ramne aux combats; il excite la sensibilit par degrs,
+il s'lve au-dessus de lui-mme de livre en livre, etc. Un pareil
+loge, donn par un matre de l'art, contrebalance bien des critiques,
+et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outr.
+
+ [Note 583: _Essai sur la Posie pique_, ch. VII.]
+
+En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la
+fiction n'est pas seulement un des ornements du pome pique, mais
+qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualit intrinsque et
+distinctive qui le diffrencie de l'histoire. Il cra une machine
+potique ou du merveilleux tir de la religion qui avait fait
+entreprendre la conqute qu'il voulait clbrer, et d'une autre source
+o tant de potes avaient puis avant lui, qu'elle tait devenue en
+quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi gnralement
+accrdite dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion
+mme, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au
+temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises
+rgnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prtendissent
+magiciens, ni peuples tromps qui y crussent; mais les premiers potes
+piques, ayant adopt ces inventions du Nord[585], les avaient si
+communment employes, y avaient si bien familiaris les esprits, que
+l'anachronisme tait effac en quelque manire par l'habitude et par la
+popularit. Dieu et les intelligences clestes, ministres de ses ordres,
+furent donc dans le pome du Tasse les agents surnaturels, protecteurs
+de la sainte entreprise; les anges de tnbres dont elle contrariait les
+desseins, furent chargs d'y mettre obstacle: la baguette des
+enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le dsordre des
+lments et les orages des passions; en un mot, l'ternel et ses anges
+d'un ct, les dmons et les magiciens de l'autre, formrent ce
+merveilleux qui dans l'pope dirige le cours des vnements, tandis que
+dans l'histoire, ils sont l'effet immdiat, quelquefois de la prudence,
+et trop souvent de la folie, ou de la perversit humaine.
+
+ [Note 584: A la fin du onzime sicle.]
+
+ [Note 585: Voyez ci-dessus, ch. III.]
+
+Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce pome sur ceux des deux
+anciens modles du pome pique. Dans l'_Iliade_, le malheureux roi
+Priam dfend sa ville; c'est un trs-bon roi, un respectable pre de
+famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les
+malheurs qu'il prouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de
+sa vieillesse. Dans l'_nide_, le jeune et brave Turnus dfend sa
+matresse qu'un tranger veut lui enlever, et son pays que cet tranger
+veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne
+d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond
+d'intrt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux
+vainqueurs. Dans la _Jrusalem dlivre_, au contraire, l'arme
+chrtienne marche une conqute que sa foi lui commande; elle va
+dlivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est
+un vieux tyran souponneux et cruel, ha de ses sujets, et que l'on voit
+par consquent avec plaisir tomber du trne. Tout l'intrt est donc du
+ct des chrtiens et de Godefroy qui les conduit.
+
+L'action est peine commence, que le conseil infernal s'assemble. Le
+grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa
+chute. Ils partent pour les excuter et se rpandent dans des rgions
+diverses, o ils se mettent fabriquer des piges et des obstacles
+nouveaux, dployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant
+de ces mauvais gnies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou
+tyran de Damas. Hidraot a dans sa nice Armide une habile et dangereuse
+lve, la beaut la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des
+secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des
+chrtiens, aprs lui avoir donn ses instructions. Ds qu'elle parat,
+le camp est en feu. Elle en sort conduisant sa suite l'lite des chefs
+de l'arme qu'elle fait ses captifs, et qui sont jets dans les enfers.
+Renaud seul lui a rsist. Il a fait plus, il a dlivr ses prisonniers
+envoys par elle en gypte sous une escorte qu'elle croyait sre. Cette
+insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle
+dresse Renaud des embches, o elle russit l'attirer. Ce ne sont
+point des chanes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort.
+Mais au moment de frapper, la beaut de Renaud la touche, la dsarme,
+l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrmits du
+monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour
+l'enchaner dans ses bras, pour le retenir auprs d'elle par les noeuds
+de l'amour et du plaisir.
+
+Dans le reste de cette fable ingnieuse, Armide intresse parce qu'elle
+aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonne et
+malheureuse; bien suprieure en cela au modle que le Tasse s'tait
+visiblement propos, l'Alcine de l'Arioste, cette vieille fe
+dcrpite et lascive, qui ne livrait ses amants qu'une enveloppe
+trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus
+horribles du libertinage et du temps.
+
+D'autres dmons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est
+l'enchantement de la fort d'o les chrtiens tiraient du bois pour
+leurs machines de guerre, moyen adroitement li l'action du pome,
+comme nous le verrons bientt: un effroyable orage, qui arrache la
+victoire des mains de l'arme chrtienne, et la force de rentrer dans
+son camp; la discorde qui s'y lve au faux bruit de la mort de Renaud,
+et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cit sainte,
+sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour
+obir leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce pome, on
+s'en serait moqu avec quelque raison; mais l'enchantement de la fort
+est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore
+plus, et demandent eux seuls grce pour toutes les oeuvres infernales
+qui se trouvent dans la _Jrusalem_.
+
+Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu quelques objections,
+la manire dont toute la fable est conduite ne demande point grce; elle
+commande l'admiration et l'loge. L'vnement qui fait le sujet du pome
+tait alors d'un intrt gnral. La pacification du reste de l'Europe,
+comme le remarque fort bien M. Denina[586], n'y avait gure laiss aux
+chrtiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confdration s'tait
+forme contre eux; ils furent battus Lpante, l'poque mme[587] o
+le Tasse, peine g de vingt-deux ans, commenait s'occuper
+srieusement de son pome. Cette guerre, en ramenant toutes les
+conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes
+croisades. Il y avait peine un sicle qu'on avait t sur le point
+d'en former une nouvelle[588], et bien des gens espraient encore voir
+renatre quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances.
+Entran par l'esprit de son sicle, et par des sentiments religieux
+qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le
+dsirait lui-mme; on le voit dans une de ses lettres; Horace
+_Lombardelli_ en avait crit une un de leurs amis communs[589], au
+sujet de la _Jrusalem dlivre_. Il y dsapprouvait ce titre, et l'un
+de ses motifs, bon ou mauvais, tait que les Turcs en pourraient faire
+un sujet de raillerie contre les chrtiens qui avaient reperdu
+Jrusalem. Le Tasse, en lui crivant ce sujet, dit qu'il ne croit
+point ces plaisanteries turques, mais qu'au reste _des railleries
+capables d'irriter le gnreux courroux des chrtiens ne seraient pas
+inutiles_[590]; et mme au commencement de son pome, il promet au duc
+Alphonse que si le peuple chrtien jouit enfin de la paix, et se
+rassemble pour enlever aux infidles leur grande et injuste proie, il
+sera choisi pour chef de l'entreprise[591].
+
+ [Note 586: Premier Mmoire sur la posie pique; Recueil de
+ l'Acadmie de Berlin, 1789.]
+
+ [Note 587: En 1566.]
+
+ [Note 588: Le pape Pie II en tait le promoteur, et voulait en
+ tre le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.]
+
+ [Note 589: _Maurizio Cataneo._]
+
+ [Note 590: _Mi par che niuno scherno che possa irritare il
+ generoso sdegno de' christiani sia inutile._ Ces deux lettres sont
+ parmi les _Lettres potiques_ du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de
+ l'dition de ses OEuvres, Florence, 1724, in-fol.]
+
+ [Note 591: C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.]
+
+A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit cet intrt gnral
+un intrt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine
+fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son pome il
+en ramena souvent l'loge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le
+sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour
+le hros le plus brillant de sa _Jrusalem_ une des tiges de cette mme
+famille, et clbra les aeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus
+mal ses loges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de
+l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homre se ft propos un pareil but. Il eut
+celui de plaire toute la Grce, en chantant ses hros les plus
+clbres, mais non de flatter particulirement aucun prince grec,
+moins que ce ne ft quelque descendant d'Achille. Homre est un pote
+vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des potes
+courtisans. Homre est tout entier son action, et quoique toujours
+inspir, satisfait de rappeler et de peindre le pass, il ne se donne
+point pour prophte de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation
+les inventions du gnie. Il fit descendre ne aux enfers, pour y
+entendre son pre Anchise faire l'loge de Jules-Csar et d'Auguste. Il
+fit descendre du ciel pour ne un bouclier sur lequel taient gravs
+les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la libert de
+Rome. Ces ides taient trop ingnieuses pour n'avoir pas d'imitateurs.
+C'est d'aprs le premier de ces exemples, que l'Arioste prcipite
+Bradamante dans la caverne de Merlin, o Mlisse lui fait passer devant
+les jeux tous les hros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte:
+c'est d'aprs le second, que le Tasse donne Renaud un bouclier o
+sont graves les images de tous ses anctres, et qu'il lui fait prdire
+par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se
+termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou
+moins de bonheur et d'adresse, presque tous les potes piques. Il en
+faut excepter Milton, qui est peut-tre le plus homrique des potes
+modernes.
+
+Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste
+et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le mme intrt
+et la mme grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste Hippolyte et au
+duc Alphonse, et du matre de l'Univers aux petits souverains de
+Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette diffrence; concentr en
+quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A
+travers les exploits de ses hros, c'est tout moment la maison d'Este
+qu'il a en vue; c'est elle que tout se rapporte; et si cet encens
+devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer
+l'art que le pote a mis en ramener si souvent et si diversement
+l'offrande. Le Tasse, quoique attach la mme cour, tendit plus loin
+ses vues. Comme il n'crivait pas un roman, mais un vritable pome
+pique, il donna moins l'intrt particulier et plus l'intrt
+gnral. Content d'avoir plac dans son pome un prince de la maison
+d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle _Iliade_, il ne
+parle qu'une seule fois avec quelque tendue des hros de sa race, et ne
+leur consacre qu'une vingtaine de stances, la fin de son dix-septime
+chant.
+
+De mme que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le noeud de
+l'_Iliade_, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de
+Renaud, c'est son loignement du camp des chrtiens qui prolonge le
+sige de Jrusalem et donne lieu aux incidents du pome. Tout ce qui
+prcde cet loignement ne fait que prparer ce qui doit le suivre. Ce
+qui suit son exil tend faire dsirer son retour; il revient, et les
+obstacles cessent; les chrtiens n'ont plus rien qui les arrtent;
+nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jrusalem est prise et le pome
+est fini.
+
+L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen
+d'loigner Renaud de l'arme chrtienne; la magie qui forme la machine
+et le merveilleux du pome, est ce qui le retient loin du camp, et ce
+qui l'y ramne. Il tue le prince de Norwge, Gernand qui l'a insult:
+Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars,
+pour repousser cet affront. Tancrde parvient le flchir et le
+dtermine s'exiler lui-mme. Il part seul, avec deux cuyers, le coeur
+rempli de hauts desseins, rsolu s'aventurer au milieu des nations
+ennemies, parcourir l'gypte et pntrer, les armes la main,
+jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux
+projets, il tombe dans les piges d'Armide. Transport dans une des les
+Fortunes, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'gypte,
+Jrusalem, les chrtiens et la gloire. L'adresse du pote a sauv ce que
+cet oubli pouvait avoir de dshonorant. C'est l'effet d'un charme
+magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut,
+pour le dtruire, y opposer un charme contraire. Ds que Renaud jette
+les yeux sur le bouclier port par Ubalde, qu'il se voit dsarm,
+parfum, entrelac de guirlandes de fleurs, il s'arrache la volupt,
+reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.
+
+Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher
+au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une
+fort enchante. Des critiques ont trouv cela petit et indigne de la
+majest de l'pope. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses
+vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri
+l'arme troyenne, renversant tout ce qui s'oppose son passage, ne
+cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin
+la vengeance de l'amiti sur ce redoutable ennemi, a bien une autre
+nergie, une autre noblesse, une autre grandeur.
+
+Il ne faut pas cependant tout--fait condamner le Tasse. Il a craint en
+levant trop Renaud, de rabaisser les autres hros chrtiens, et
+d'avilir le caractre de Godefroy. La valeur seule ne peut venir bout
+de prendre Jrusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines
+qui branlent et qui abattent les murs. Une seule fort peut fournir le
+bois ncessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante
+cette fort, o les chrtiens ne peuvent plus pntrer. Ceux qui s'y
+prsentent sont effrays par des apparitions et des prodiges
+extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de
+terre, des rugissements et des hurlements de btes froces; puis des
+feux dvorants, des murs enflamms, des monstres affreux qui les
+gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoys par
+Godefroy sont repousss, et rpandent leur effroi dans toute l'arme.
+Alcaste, chef des Helvtiens, homme d'une tmrit stupide, dit le
+Tasse, qui mprisait galement les mortels et la mort[592], et que rien
+jusque-l n'avait pouvant, se prsente et ne peut soutenir l'aspect de
+ces horribles fantmes. Tancrde enfin, l'intrpide Tancrde, n'est
+effray ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit
+avoir franchi toutes les barrires, prt couper l'arbre fatal, il en
+entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la
+piti font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cde; et
+Godefroy, frapp de son rcit, veut aller tenter lui-mme l'aventure de
+la fort; mais Pierre le Vnrable l'arrte, lui parle d'un ton
+prophtique, et lui fait entendre que c'est Renaud que cet exploit est
+rserv. Dudon lui apparat en songe, lui annonce que tel est l'ordre du
+ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-mme le retour du fils
+de Bertholde, mais de l'accorder aux prires de son oncle Guelfe, qui
+Dieu inspire en mme temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des
+guerriers chrtiens, ni l'autorit du gnral ne sont compromises.
+Renaud revient, et, suprieur la crainte, vainqueur de la piti mme,
+il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.
+
+ [Note 592: _Sprezzator de' mortali e della morte._ (C. XIII,
+ st. 24.)
+
+ Ce vers est rpt mot pour mot, en parlant de Rimdon, c. XVII,
+ st. 30.]
+
+Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action.
+Le pome est presque tout entier intrigu avec la mme adresse. Les
+vnements naissent les uns des autres et concourent ensemble former
+un tout qui se dveloppe avec beaucoup d'ordre et de clart. Le pote
+marche rapidement vers son but; et, s'il arrte quelquefois sur la
+route, on aime s'arrter avec lui; l'intrt qu'il inspire est soutenu
+et semble crotre jusqu' la fin; en un mot, l'gard du plan ou de la
+fable, un seul pote lui est comparable; aucun peut-tre ne lui est
+suprieur.
+
+La diversit des nations, des religions, des usages, lui offrait une
+grande varit de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractres. Pour
+viter la confusion, il a fait dans les deux armes un choix de
+personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant
+de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans.
+Chez les chrtiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et
+imptueux Renaud, l'intrpide et gnreux Tancrde attirrent d'abord
+les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frres du
+gnral, Odoard et Gildippe, ces deux tendres poux, assez unis pour ne
+se jamais quitter, mme dans les combats, assez heureux pour y mourir
+ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres
+brillent au second rang, et paraissent, tantt spars, tantt runis,
+sans se nuire ni se confondre.
+
+Du ct des paens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait
+pu soutenir le sige, s'il n'avait eu pour sa dfense que les troupes
+renfermes avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne
+sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrtiens
+et placer dans la principale mosque une image de la Vierge, laquelle
+il prtend qu'est attach le destin de Jrusalem et de l'empire
+d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas rsist long-temps. Pas
+un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde
+arrive d'un ct, Argant de l'autre, Soliman d'un troisime; mais
+lorsqu'ils sont runis, ces trois caractres diversement hroques ont
+un clat prodigieux, qu'on pourrait mme accuser quelquefois d'clipser
+celui des hros chrtiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces
+douleurs fortes une nuance douce qui repose agrablement les yeux.
+L'enchanteresse Armide vient son tour et fixe tous les regards. C'est
+une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un pote pour
+s'imprimer dans la mmoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.
+
+L'arme d'gypte, qui parat la fin du pome pour donner un dernier
+relief la valeur des chrtiens, fournit encore de nouveaux caractres,
+parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne.
+Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau
+dnombrement potique, des peintures nouvelles de moeurs et de costumes
+trangers. C'est avec tous ces moyens tirs du fond du sujet mme, c'est
+avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite sa fin une
+action vraiment hroque et potiquement vraisemblable, bien
+proportionne dans son ensemble et dans ses dtails; o la surprise,
+l'admiration, la piti, la terreur sont excites tour tour; o
+l'hrosme parat dans toute sa grandeur, la beaut avec tous ses
+charmes, la religion avec ses crmonies les plus augustes, et ses
+sentiments les plus exalts; o l'unit se trouve jointe la varit,
+l'unit, cette loi gnrale des arts, dont la violation porte avec elle
+sa peine, dans l'extinction de l'intrt et la perte de l'illusion.
+
+Si du mrite de l'ensemble nous passons celui des dtails, nous n'y
+trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques
+les plus rigides ont reconnu l'loquence de ses discours. Celui qu'il
+met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les
+chefs de l'arme rentrer en campagne; celui que prononce Alte,
+ambassadeur du soudan d'gypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux
+qu' diffrentes reprises, le gnral des chrtiens et mme les chefs
+des infidles adressent leurs soldats avant de combattre, passent avec
+raison pour des modles de cette partie essentielle de l'art. Les
+critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse,
+qu'ils regardent comme suprieur l'Arioste dans les discours, lui est
+infrieur dans les comparaisons[593]; et cependant il en a, et en grand
+nombre, qui peuvent paratre difficiles surpasser.
+
+ [Note 593: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.]
+
+Il est en gnral, mais en ce genre surtout, grand imitateur des
+anciens. On dirait qu'il ait vu les objets la lumire qu'ils lui
+prtaient, et que souvent mme il les ait vus, moins dans la nature que
+dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est
+ainsi qu'il compare, en imitant Lucrce, le soin de mitiger la vrit
+par la fable, quand on veut la faire goter, avec celui que prend le
+mdecin habile qui enduit de miel les bords du vase o l'enfant boit
+l'absinthe qui doit le gurir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et
+Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrde, au
+taureau qu'irrite l'amour jaloux, se prparant combattre un rival par
+les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler
+avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce mme
+Argant une comte funeste, qui brille dans l'air enflamm, il
+emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un
+autre encore d'Horace[596].
+
+ [Note 594:
+
+ _Cos a l'egro fanciul porgiamo aspersi
+ Di soave licor gli orli del vaso_, etc. (C. I, st. 3.)
+
+ _Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes
+ Cum dare conantur, pris oras pocula circum
+ Contingunt dulci mellis flavoque liquore_, etc.
+
+ (Lucr., _de Rer. nat._, l. I, v. 935.)]
+
+ [Note 595:
+
+ _Non altrimente il tauro ove l'irriti
+ Geloso amor_, etc. (C. VII, st. 55.)
+ _Mugitus veluti cm prima in proelia taurus_, etc.
+
+ (Virg., _neid._, l. XII.)
+
+ _Pulsus ut armentis primo certamine taurus_, etc.
+
+ (Lucan., _Pharsal._, l. II.)]
+
+ [Note 596:
+
+ _Qual con le chiome sanguinose orrende
+ Splender cometa suol per l'aria adusta,_
+
+ _Che i regni muta e i fieri morbi adduce,
+ A purpurei tiranni infausta luce._ (C. VII, st. 52.)
+
+ _Non secs ac liquid si quand nocte comet
+ Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;
+ Ille, sitim morbosque ferens mortalibus gris,
+ Nascitur et lvo contristat lumine clum._
+
+ (Virg., _neid._, l. X.)
+
+ _Mutantem regna cometem._ (Lucan.)
+ _Purpurei metuuat tyranni._ (Horat.)]
+
+Veut-il exprimer le nombre des dmons chasss par l'archange Michel dans
+les gouffres infernaux, Virgile, d'aprs Homre, lui fournit la double
+comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats
+plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne
+jonchent la terre; veut-il peindre le froce Argillan s'chappant de sa
+prison et courant au combat, Homre et Virgile lui prsentent pour objet
+de comparaison ce coursier fougueux, chapp de l'table, qui s'lance,
+en secouant sa crinire, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers
+le fleuve accoutum[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-tre que
+cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans
+l'_Iliade_, au beau Pris s'arrachant du sein des volupts pour courir
+aux combats; dans l'_nide_, au jeune et brave Turnus, rompant une
+odieuse trve et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien un
+sditieux obscur qui ne sort de la prison, o une mort honteuse le
+menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de
+bataille. Tancrde pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et
+qu'il a tue sans la connatre, est pour lui, comme Orphe pleurant son
+Eurydice l'a t pour Virgile[599], le rossignol qui on a enlev ses
+petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gmissements:
+et pour ne pas tendre plus loin, comme on le ferait aisment, cette
+numration, Armide sur son char, dans l'arme du soudan d'gypte,
+passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est ses yeux
+le phnix renaissant dans toute sa beaut, environn d'oiseaux
+innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont t
+aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mre, les deux objets
+les plus sacrs pour les chrtiens.
+
+ [Note 597:
+
+ _Non passa il mar d'augei si grande stuolo
+ Quando a soli pi tepidi s'accoglie,
+ N tante vede mai l'autunno al suolo
+ Cader co' primi freddi aride foglie._ (C. IX, st. 66.)
+
+ Voyez Homre, _Iliade_, l. III.
+
+ _Qum multa in sylvis autumni frigore primo
+ Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto
+ Qum mult glomerantur aves, ubi frigidus annus
+ Trans pontum fugat, et terris immittit apricis._
+ (Virg., _neid._, l. VI et X.)]
+
+ [Note 598:
+
+ _Come destrier che dalle regie stalle_, etc.
+ (C. IX, st. 75.)
+
+ Voyez Homre, _Iliade_, t. VI.
+
+ _Qualis ubi abruptis fugit proesepia vinclis
+ Tandem liber equus_, etc. (Virg., _neid._, l. XI.)]
+
+ [Note 599:
+
+ _Lei nel partir, lei nel tornar del sole
+ Chiama con voce stanca, e prega, e plora.
+ Come usignuol, cui'l villan duro invole
+ Dal nido i figli non pennuti ancora_, etc.
+ (C. XII, st. 90.)
+
+ _Te, veniente die, decedente canebat.
+ Qualis popule moerens Philomela sub umbr_
+ _Amissos queritur foetus, quos durus arator
+ Observans nido implumes detraxit_, etc.
+ (Virg., _Georg._, l. IV.)
+
+ J'ai observ ailleurs (_Coup-d'oeil rapide sur le Gnie du
+ Christianisme_) que ce n'est que dans les potes imitateurs de
+ Virgile, que la plaintive Philomle chante encore quand elle a
+ perdu ses petits; ds qu'ils sont clos, le rossignol de la nature
+ ne chante plus.]
+
+ [Note 600:
+
+ _Come allor che'l rinato unico augello_, etc.
+
+ (C. XVII, st. 35.)
+
+ _Qualis, nostrum cum tendit in orbem,
+ Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phoenix_, etc.
+ (Sannazar, _de partu Virg._, l, II, v. 415.)
+
+ Claudien, _Louanges de Stilicon_, l. II, et idylle du Phnix,
+ fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette
+ comparaison; mais Sannazar les a runis le premier.]
+
+Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois
+il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les
+objets ne sont pas moins ingnieux, ni sa manire de les rendre moins
+heureuse et moins potique. Herminie, couverte des armes de Clorinde,
+approche du camp des chrtiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre
+intrt l'y attire[601]; le chef d'une garde avance l'aperoit, la
+prend pour Clorinde qui avait tu son pre sous ses yeux; il lui lance
+un trait, en criant: tu es morte! et se met sa poursuite. C'est une
+biche altre qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux o
+elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve
+entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, l'instant o
+elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafrachir son corps
+fatigu, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier
+la lassitude et la chaleur[602].
+
+ [Note 601: Tancrde qu'elle aime a t grivement bless dans
+ son combat avec Argant; elle veut se rendre auprs de lui, et
+ employer le gurir cette science de la vertu des plantes qui,
+ dans l'Orient, faisait partie de l'ducation des filles de rois.]
+
+ [Note 602: C. VI, st. 109.]
+
+Une sdition a clat dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et
+svre au milieu du tumulte, et fait arrter cet Argillan qui l'avait
+excit; sa fermet impose aux plus sditieux; le soldat menaant dpose
+ses armes et rentre dans le devoir. C'est un lion qui, secouant sa
+crinire, poussait de froces et superbes rugissements; s'il aperoit le
+matre qui dompta sa frocit naturelle, il souffre le poids honteux des
+chanes, craint les menaces, obit ce dur empire; et ni sa longue
+crinire ni ses normes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et
+si fortes, ne lui rendent sa fiert[603].
+
+Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrtiens, il
+russit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche sa
+rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accrot sans cesse, sa
+troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu o le fier Soliman exerce
+tant de ravages, il est en tat de l'attaquer. Tel descendant du mont
+o il prend naissance, humble d'abord, le P ne remplit pas l'troit
+espace de son lit, mais mesure qu'il s'loigne de sa source, il
+s'accrot de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il
+lve enfin, comme un taureau superbe, sa tte au-dessus des digues
+qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer
+l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut la
+mer[604].
+
+ [Note 603: C. VIII, st. 83.]
+
+ [Note 604: C. IX, st. 46.]
+
+Lorsque Tancrde ose tenter l'aventure de la fort enchante, suprieur
+ tous les dangers, toutes les craintes, il est arrt par la voix de
+Clorinde qui parat sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper;
+cette voix plaintive implore sa piti. Tel qu'un malade qui voit en
+songe un dragon ou une norme chimre environne de flammes, souponne
+et s'aperoit mme en partie que c'est un fantme, et non un objet rel;
+il s'efforce pourtant de fuir, tant il est pouvant de cette horrible
+apparence; tel le timide amant ne croit pas entirement cette illusion
+trangre; et cependant il la redoute, et se voit contraint de
+cder[605]. Un pote qui cre, dans des genres diffrents, de si belles
+comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-mme un excellent
+modle.
+
+ [Note 605: C. XIII, st. 44.]
+
+Le penchant du Tasse l'imitation venait de l'tendue de ses lectures,
+de l'tude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la
+capacit de sa mmoire. Dans le tissu gnral de ses rcits et de son
+style, vous trouvez chaque instant des passages qui prouvent combien
+elle tait prompte et fidle. Ses crations mme les plus originales
+sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les
+exemples, je choisirai les plus frappants.
+
+Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrime
+chant, il imite Vida[606] et le surpasse; quand les premiers traits sont
+fournis un gnie tel que le sien, il faudrait, pour n'en tre pas
+effac, avoir eu un gnie gal; et quoique Vida ft un trs-bon pote,
+ce degr de gnie, il ne l'avait pas. Une belle octave dj existante
+dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui
+porte nos oreilles le sourd retentissement de la trompette
+infernale[607]; et Claudien mme dans son enlvement de Proserpine,
+avait dessin quelques traits du chef de cet horrible conseil[608].
+
+
+ [Note 606: _Christiados_, l. 1, v. 135 et seq.]
+
+ [Note 607: J'ai dj fait observer, t. III, p. 524, cet
+ emprunt des rimes _tartarea tromba_, _piomba_, _rimbomba_, fait
+ par le Tasse Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de
+ Julien de Mdicis; Politien lui-mme parat s'tre souvenu dans
+ cette stance du beau sonnet de Ptrarque:
+
+ _Giunto Alessandro a la famosa tomba_, etc.
+
+ Mais les mmes rimes _tromba_ et _rimbomba_, qui viennent ensuite,
+ n'ont pas la mme intention imitative; elles l'ont dans ces deux
+ vers du _Morgante maggiore_, quoique ce soit en parlant de
+ Saint-Paul:
+
+ _E fatto or della fede una tromba,
+ Laqual per tutto risuona e rimbomba_. (C. I, st. 58.)
+
+ On trouve dans le mme pome:
+
+ _Non senti tu, Orlando, in quella tomba
+ Quelle parole che colui rimbomba_. (C. II, st. 30.)
+
+ Et dans la seconde satire d'_Ercole Bentivoglio_, compose en
+ 1530, mais publie pour la premire fois en 1560:
+
+ _Saggio chi stassi dove non rimbomba
+ D'archibuggio lo strepito nojoso,
+ N suon orribil d'importuna trompa_,
+ _N, di tamburo il sonno caccia a lui,
+ N teme ador ador l'oscura tomba_.]
+
+ [Note 608:
+
+ _Siede Pluton nel mezzo e con la destra
+ Sostien lo scettro ruvido e pesante_. (St. 6.)
+
+ _Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus
+ Majestate sedet, squallent immania foedo
+ Sceptra situ_. (Claudien, _de Rapt. Pros._, l. I. )
+
+ _Orrida maest nel fiero aspetto
+ Terrore accresce_. (St. 7.)
+
+ _Et diroe riget inclementia formoe.
+ Terrorem dolor augebat_. (_Ub. supr._)]
+
+Le grand caractre d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il
+agit et lorsqu'il parle, on y reconnat de ces emprunts qui ne semblent
+pas conseills par le besoin, mais par un noble esprit de rivalit. Ds
+le dbut, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien
+qui plie le pan de sa robe, donne choisir la paix ou la guerre, et sur
+le cri de guerre qui s'lve parmi les chrtiens, droule ce pli, secoue
+sa robe et dclare une guerre mort[609], a srement t fourni au
+Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius dclarant, par un geste
+pareil, la guerre au snat de Carthage, comme s'il et, dit le pote,
+tenu renferms dans son sein des soldats et des armes[610].
+
+ [Note 609: C. II, st. 89, 90 et 91.]
+
+ [Note 610:
+
+ _Non ultra patiens Fabius texisse dolorem,
+ Concilium exposcit proper, patribusque vocatis,
+ Bellum se gestare sinu pacemque profatus,
+ Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis
+ Imperat; ac svo neutrum renuente senatu,
+ Ceu clausas acies gremioque effunderet arma,
+ Accipite infaustum Liby, eventuque priori
+ Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus_.
+ (_Punicorum_, l. II, v. 382.)]
+
+Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit
+dcider entre eux du prix de la valeur. Les chrtiens livrent un assaut
+terrible; mais Godefroy est bless, la victoire leur chappe; il s'agit
+d'achever leur dfaite et de les repousser dans leur camp. Argant
+provoque son rival[611]; ils sortent ensemble des murs, se prcipitent
+sur les rangs ennemis, et en font l'envi un grand carnage. Ce n'est
+plus la posie, c'est l'histoire qui s'est prsente ici la mmoire du
+Tasse: les Commentaires de Csar lui ont offert deux centurions
+romains[612], galement mules de courage, sortant aussi de leur camp
+assig par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes
+semblables[613], et voulant dcider leurs querelles par les ravages
+qu'ils vont faire et les prils qu'ils vont braver.
+
+ [Note 611:
+
+ Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora
+ Che del nostro valor giudice fia.
+ Che cessi? di che temi? or cost fuora
+ Cerchi il pregio sovran chi pi'l desia.
+ (C. XI, st. 63.)]
+
+ [Note 612: Pulfion et Varenus.]
+
+ [Note 613: _Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum
+ proband virtutis tu expectas? Hic dies de controversiis nostris
+ judicabit._ (_De Bello Gallico_, l. V.)]
+
+La nuit suivante, Clorinde est jalouse son tour des exploits de ces
+deux guerriers[614]; elle veut galer leur gloire. Dans la retraite
+prcipite des chrtiens, une de leur machines de sige, trop
+endommage, n'a pu les suivre; elle s'est arrte dans la campagne; des
+troupes restent sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut
+sortir, le fer et la flamme la main, disperser les gardes et brler la
+machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si
+elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui
+sont attaches, et du vieil eunuque Arste qui lui a servi de pre.
+Argant s'enflamme ce discours et veut partager avec Clorinde ce
+nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette
+expdition nocturne. Aladin lve les mains au ciel, le bnit et se
+promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophte a
+encore de tels dfenseurs. Rien ne parat ressembler moins que Clorinde
+et Argant Nisus et Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble
+la clbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la
+dmarche auprs du roi, et le transport de joie et d'esprance dont le
+vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mmes, et les
+vers sont traduits par les vers[616].
+
+ [Note 614: C. XII, st. 3 et suiv.]
+
+ [Note 615: _neid._, l. IX.]
+
+ [Note 616: Comparez les stances 5 11 de ce chant du Tasse,
+ avec les vers 184 254 du neuvime livre de Virgile.]
+
+La suite de cette belle scne offre une imitation d'un autre genre.
+Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur
+Arste. Il veut la dtourner de son dessein; il lui raconte des choses
+tranges d'elle-mme, de sa naissance et de sa mre[617]. Femme du roi
+d'thiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage,
+elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur
+de sa chambre, tait peinte une Vierge au visage blanc et vermeil
+dlivre d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui
+tait chrtienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que
+la couleur de son enfant ne fit souponner sa vertu[618], elle en avait
+fait prsenter un autre au roi, et avait confi sa fille Arste qui
+l'emporta loin du palais, et ne l'a point quitte depuis. Cette fois
+c'est dans un roman grec, dans les _thiopiques_ d'Hliodore, ou _les
+Amours de Thagne et de Charicle_ que le Tasse a puis; il y a pris
+tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine
+d'thiopie au teint noir, accouche de la blanche Charicle, pour avoir
+regard trop fixement, non pas en faisant sa prire, mais dans un autre
+moment[619], un grand tableau de Perse et d'Andromde, dont sa chambre
+tait orne; et elle fait, par la mme crainte, exposer aussi son
+enfant.
+
+ [Note 617: C. XII, st. 21 et suiv.]
+
+ [Note 618: Cela n'est pas exprim aussi simplement dans le
+ texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.]
+
+ [Note 619: Mais vous ayant enfante blanche (dit cette reine
+ elle-mme dans un crit adress sa fille), qui est couleur
+ estrange aux thiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit
+ pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre pre
+ m'embrassoit, la pourtraiture d'Andromda toute nue... qui fut la
+ cause que vous fustes sur-le-champ conceue et forme, la
+ malheure, toute semblable elle, etc. (_Ethiop._, l. IV,
+ traduction d'Amiot.)]
+
+Enfin il est peu de rcits et de descriptions du Tasse, o l'on ne
+trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses
+plus riches descriptions peut tre examine sous d'autres rapports;
+c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa
+personne, ou son portrait. On y trouve la fois, et les preuves les
+plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples
+d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut
+aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du
+naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin
+un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus vident et
+plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs pomes.
+Quelque dangereuse que cette lutte dt lui paratre, le gnie du Tasse
+n'en fut point effray, mais, sans compter le tour habituel de son
+esprit, qui le portait, malgr sa grandeur, la subtilit et l'excs,
+le dsir d'viter des ressemblances avec un tableau peint largement et
+de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans
+doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est oblig d'y
+reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions
+clbres[620]. Ce parallle, que deux rivaux si souvent compars peuvent
+soutenir galement, en nous faisant mieux sentir les perfections de
+chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les prfrer l'un
+l'autre, les admirer tous les deux.
+
+La description de l'le d'Alcine dans le _Roland furieux_[621] est
+imprvue; rien ne l'annonce, rien n'y prpare. C'est par la route des
+airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette le; il s'abat doucement
+et l'y dpose, aprs un long trajet fait sous un ciel brlant. Des
+plaines cultives, de douces collines, de claires eaux, des rives
+ombrages, de molles prairies, d'agrables bosquets de lauriers, de
+palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargs
+de fruits et de fleurs, entrelacs en mille formes qui disputent de
+beaut, offrent sous leurs pais ombrages un asyle contre les brlantes
+chaleurs des jours d't. Voltigeant en sret sur les rameaux, les
+rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses
+pourpres, et les lis d'une blancheur clatante, dont un tide zphyr
+entretient toujours la fracheur, on voit les livres et les lapins
+errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe,
+sans craindre que personne vienne leur ter la vie ou la libert, tandis
+qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter
+lgrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans
+ces beaux lieux.
+
+ [Note 620: J'ai prvenu, t. IV, p. 497, que je rservais pour
+ ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.]
+
+ [Note 621: C. VI, st. 20 et suiv.]
+
+Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il
+s'approche d'une fontaine environne de cdres et de palmiers, dpose
+son bouclier, te son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait
+de chaleur. Il tourne son visage tantt vers la mer, et tantt vers la
+montagne, au souffle doux et frais de zphirs qui font trembler avec un
+agrable murmure les hautes cimes des htres et des sapins. Tantt il
+baigne dans cette onde frache et claire ses lvres dessches, tantt
+il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le
+poids de sa cuirasse y avait allum[622].
+
+ [Note 622: St. 25.]
+
+Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se
+trouve enferm dans le myrte o l'Hippogryphe est attach. Il raconte
+Roger comment il tait tomb dans les piges d'Alcine, comment il
+l'avait aime et avait t aim d'elle, comment enfin elle l'avait
+mtamorphos, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en
+rochers ou en btes les amants qu'elle a tenus dans ses filets[623]. Du
+sein de son arbre, d'o il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens
+d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les tats de sa
+mchante soeur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se
+prsentent, des embches sont dresses; attaqu par des monstres hideux,
+Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montes sur des licornes
+d'une clatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or,
+recouverte de perles et des pierres les plus prcieuses de l'Orient. De
+jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-tre davantage si
+elles taient plus rserves, invitent Roger par leurs caresses se
+laisser conduire dans ce paradis[624]. On peut bien nommer ainsi, dit
+le pote, un lieu o je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais
+occup que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en ftes.
+Les penses graves n'y peuvent avoir accs; on n'y connat ni
+incommodit ni disette, et l'Abondance y rgne toujours avec sa corne
+toute remplie.
+
+ [Note 623: Ci-dessus, t. IV, p. 396.]
+
+ [Note 624: St. 72.]
+
+Dans ce lieu, o il semble que le gracieux Avril, au front serein et
+joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont runis;
+l'un, prs d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et
+de volupt; l'autre, l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse,
+ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe,
+dcouvre un ami fidle ses tourments amoureux. Les jeunes amours
+volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des htres
+sourcilleux et des sapins l'corce hrisse; les uns se rjouissent de
+leurs victoires, les autres s'exercent percer les coeurs de leurs
+flches ou tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un
+ruisseau qui coule ses pieds, celui-l les aiguise sur une pierre qui
+tourne avec agilit[625].
+
+ [Note 625: St. 75.]
+
+Nouvelle interruption, pour mettre en scne la cruelle riphile, espce
+de gante ou de monstre allgorique qu'il faut vaincre et terrasser
+avant d'entrer dans le palais[626]. Cette victoire remporte, Roger ne
+trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui,
+entoure d'une nombreuse cour; il reoit d'elle et de son cortge
+l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir un dieu. Cette cour
+est toute brillante de jeunesse et de beaut; mais Alcine l'emporte sur
+tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste
+qui a t sobre, quoique riche, dans la description du sjour de cette
+fe, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six
+octaves. Il n'a rien oubli de toutes les parties de sa personne, mieux
+faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de
+mieux[627].
+
+ [Note 626: C. VII.]
+
+ [Note 627: St. 11 et suiv.]
+
+Sa chevelure blonde est longue et boucle, et il n'y a point d'or qui
+ait plus de brillant et plus d'clat. La couleur de ses joues dlicates
+est un mlange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure
+parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et dlis,
+sont deux yeux noirs, ou plutt deux brillants soleils; leurs regards
+sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que
+l'Amour joue et voltige tout autour, que de-l il lance toutes les
+flches de son carquois, et qu'il enlve les coeurs. Le nez qui partage
+galement ce beau visage n'a pas un dfaut que l'envie puisse lui
+reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites valles, la bouche est
+colore d'un cinabre naturel; l, sont deux rangs de perles les plus
+prcieuses, que des lvres charmantes renferment et dcouvrent
+doucement; de-l, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le
+coeur le plus sauvage et le plus dur; l, se forme un doux souris qui
+ouvre son gr le paradis sur la terre.
+
+Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou
+est rond, le sein large et relev. Deux pommes peine mres (_acerbe_)
+et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage,
+quand un zphyr agrable agite la mer. Argus mme ne pourrait voir les
+autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est cach, rpond
+ce qu'on voit paratre. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on
+aperoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais troite, o l'on
+ne voit se former aucun noeud ni s'lever aucune veine. Le peintre
+n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne,
+quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de trs-auguste, un pied court,
+sec et rondelet; et l'on ne sait trop propos de quoi il termine tout
+ce portrait d'un objet qui n'est point du tout anglique, par deux vers
+qui sembleraient avoir t transports d'ailleurs, tant ils ont peu de
+rapport ce qui prcde. Des traits angliques et ns dans le ciel ne
+se peuvent cacher sous aucun voile[628].
+
+ [Note 628:
+
+ _Gli angelici sembianti nati in cielo
+ Non si ponno celar sotto alcun velo._ (St. 15.)]
+
+Alcine enfin a un pige tendu dans toutes les parties d'elle-mme, soit
+qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques
+pas. Il n'est pas tonnant que Roger qui en est si bien reu, s'y laisse
+prendre. Pour achever de le sduire, les plaisirs de la table ne sont
+point oublis. A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et
+d'autres dlicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une
+douce harmonie et de mlodieux accords; il n'y manquait ni des voix,
+habiles chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des
+potes, qui reprsentaient dans leurs inventions les plus agrables
+fantaisies. De petits jeux succdent la bonne chre; enfin Roger est
+conduit dans les appartements secrets, o Alcine vient l'enivrer de
+toutes les dlices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun dtail de
+leurs plaisirs[629]. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants
+faisaient de leurs journes. Souvent table, toujours en ftes, les
+joutes, la lutte, le thtre, le bain, la danse les amusent tour--tour.
+Tantt prs des fontaines, l'ombre des coteaux, ils lisent les propos
+amoureux des anciens; tantt dans les valles couvertes d'ombre, et sur
+les riantes collines, ils poursuivent les livres timides; tantt suivis
+de chiens russ, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et
+des buissons; tantt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de
+souples gluaux, sur des genvriers odorants; et tantt enfin, avec des
+hameons arms d'un appt, ou avec des filets, ils troublent les
+poissons dans leur doux et secret asyle.
+
+ [Note 629: St. 27, 28 et 29.]
+
+C'est dans ce dlicieux sjour que la sage Mlisse, cache sous la
+figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et
+le rendre Bradamante et la gloire[630]. Elle le trouve seul, au
+moment o Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il
+gotait la fracheur et la srnit du matin, le long d'un clair
+ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un
+agrable aspect. Ses vtements pleins de mollesse et de dlices,
+respiraient la nonchalance et la volupt. Alcine, d'une main adroite, en
+avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres
+les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un
+cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient t ceux d'un
+hros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient perc les deux
+oreilles, d'o pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni
+les Indiens n'en possdrent jamais. Ses cheveux boucls taient
+humects des parfums les plus rares et les plus prcieux; tous ses
+gestes exprimaient l'amour, comme s'il et t habitu servir des
+femmes dans la dlicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que
+le nom; tout le reste tait corrompu et plus que fltri[631].
+
+ [Note 630: St. 51 et suiv.]
+
+ [Note 631:
+
+ _Non era in lui di sano altro che'l nome;
+ Corrotto tutto il resto, e pi che mezzo._ (St. 55.)]
+
+Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien
+gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et
+svre qu'il entend, lui rend dj tout son courage; l'anneau qu'Atlant,
+ou plutt que Mlisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait
+le reste et achve le dsenchantement; il reprend ses armes, il suit son
+guide et s'loigne grands pas. Alcine redevenue ses yeux telle
+qu'elle est, vieille, dcrpite, objet de dgot et d'horreur, ne peut
+employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses
+troupes, et monte elle-mme sur sa flotte, mais inutilement[632]. La
+fuite de Roger, son arrive chez Logistille et tout le reste de cette
+allgorie ingnieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui
+m'a fait revenir sur le pome de l'Arioste; retournons maintenant
+celui du Tasse.
+
+ [Note 632: C. VIII.]
+
+La description des jardins d'Armide est prpare par d'autres
+descriptions; les deux chevaliers, chargs par Godefroy d'aller chercher
+Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrtiens, comment ce hros
+est tomb au pouvoir d'Armide. Ce rcit, malgr ses dfauts[633], est un
+morceau charmant de posie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve
+Oronte[634], l'endroit o un bras de ce fleuve forme une le et se
+rejoint ensuite son lit. Une inscription qui lui promet dans cette le
+des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage
+ y passer dans une petite barque, seul et sans ses cuyers. Il arrive;
+ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit
+rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il
+est prt croire qu'on s'est jou de lui; mais ce lieu est si agrable,
+il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrte. Il dsarme son front et le
+rafrachit la douce haleine d'un vent paisible[635]. Il s'endort aux
+chants d'une syrne qui s'lve du sein des eaux[636]; Armide vient; son
+bras, arm par la vengeance, est bientt dsarm par l'amour; elle
+enlve Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les
+airs.
+
+ [Note 633: Le dfaut principal de cette narration est qu'elle
+ est mise dans la bouche d'un personnage qui te une grande
+ partie des dtails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et
+ suiv.]
+
+ [Note 634: C. XIV, st. 57.]
+
+ [Note 635: Comme Roger, en arrivant dans l'le d'Alcine.]
+
+ [Note 636: Voyez ci-dessus, p. 354.]
+
+Quand les deux chevaliers chrtiens ont reu des instructions sur la
+route qu'ils doivent suivre pour trouver l'le o elle le retient dans
+les dlices[637], et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre
+le charme et dlivrer le hros; lorsqu'aprs une navigation qui donne
+lieu des descriptions gographiques et d'autres ornements riches et
+varis, ils sont parvenus l'une des les fortunes o Armide a tabli
+son sjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses
+jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en
+disputaient l'accs, et les obstacles plus doux que leur ont opposs des
+nymphes charmantes, ils pntrent enfin dans cet immense et magnifique
+palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable[638].
+
+ [Note 637: C. XV.]
+
+ [Note 638: C. XVI.]
+
+Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pntrer qu'
+travers un labyrinthe embarrass de mille dtours. Ce labyrinthe
+rappelle l'imagination du Tasse celui de Crte, et une comparaison
+d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. Tel que
+le Mandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son
+double cours, tantt descend et tantt remonte, il tourne une partie de
+ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui
+retourne[639]: tels, et plus inextricables encore, sont les dtours de
+ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les
+franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingnieux dans cette comparaison,
+le Tasse y a pris de mme ce qu'il y a de prcieux et d'affect[640]; il
+n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre gnie de quoi se
+garantir des sductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y
+laisser trop facilement entraner.
+
+ [Note 639: St. 8. C'est la traduction presque littrale, mais
+ bien infrieure pour le style, de ces quatre vers des
+ _Mtamorphoses_:
+
+ _Non secus ac liquidus Phrygiis Mandrus in arvis
+ Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:
+ Occurrensque sibi venturas adspicit undas:
+ Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum
+ Incertas exercet aquas._ (Lib. VIII, v. 162.)]
+
+ [Note 640: Surtout ce vers:
+
+ _E mentre ei vien, se che ritorna, affronta._]
+
+Sortis enfin des sinuosits du labyrinthe, les chevaliers voient se
+dvelopper devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. Il leur
+offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs
+ruisseaux, des fleurs et des plantes varies, des gazons maills, des
+coteaux clairs du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des
+grottes et des forts; et ce qui ajoute encore au prix et la beaut de
+ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout cach. Vous
+croiriez, tant la ngligence et la culture sont agrablement mlanges,
+qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que
+c'est un art de la nature qui prend plaisir imiter, en se jouant, son
+imitateur[642]. L'air est lui-mme un effet de cet art magique, air doux
+qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs ternelles, le
+fruit dure ternellement, et tandis que l'une clot, l'autre mrit. Sur
+le mme tronc et entre les mmes feuilles, la figue vieillit sur la
+figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent la mme branche,
+couverts de leurs corces, l'une verte et l'autre dore. Dans la partie
+du jardin la plus expose au soleil, la vigne tortueuse lve en rampant
+le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des
+grappes encore en fleurs, et l des grappes charges d'or, de rubis, et
+dj mme de nectar.
+
+ [Note 641: St. 9.]
+
+ [Note 642:
+
+ _Arte laboratum null, simulaverat artem
+ Ingenio natura suo_. (Ovide, _Mtam._, l. III, v. 158.)
+
+ Et ailleurs: _Naturoe ludentis opus_.]
+
+On trouve ici un coin du jardin d'Alcinos[643] transplant dans celui
+d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homre, plus
+naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le
+Tasse est inspir dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise
+pas; il va mme plus loin que lui. De jolis oiseaux, sous les
+feuillages verts, accordent l'envi leurs chants foltres. Le Zphyr
+murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant
+diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zphyr rpond haute
+voix, quand les oiseaux chantent, il meut plus doucement le feuillage.
+Soit hazard, soit artifice, le Zphyr harmonieux, tantt accompagne
+leurs airs et tantt se fait entendre leur place[644]. Parmi tous ces
+oiseaux, le pote en choisit un plus extraordinaire que les autres; il
+le dcrit avec une complaisance particulire, et lui fait chanter, en
+deux stances ou octaves, une trs-jolie morale d'amour. Voltaire,
+admirateur du Tasse, s'est content de ranger parmi les excs
+d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renonc au bon
+sens et au bon got, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre
+composition[645]. Galile a t plus svre; c'est mme un des endroits
+de sa critique o il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous
+bornerons mettre, et ce duo dialogu entre le Zphyr et les oiseaux,
+et surtout cet oiseau pote et improvisateur, au nombre des ornements
+superflus dont le Tasse a trop souvent charg ses descriptions.
+
+ [Note 643: _Odyss._, l. VII, v. 114 et suiv.]
+
+ [Note 644: Galile appelle nettement, dans ses
+ _Considrations_, cette musique deux voix, une sotte gamme (_una
+ zolfa sciocca_), p. 208.]
+
+ [Note 645: _Essai sur la posie pique_, ch. VII.]
+
+ [Note 646: Il traite cette description de pdantesque, et
+ apostrophant le Tasse: Vous ne savez pas peindre, lui dit-il;
+ vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne
+ savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce mtier l.
+ (P. 209.)]
+
+On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle
+et plus franche; elle est mme plus riche; il a fait de l'le d'Alcine
+un vritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les socits les plus
+enjoues, la table, les doux concerts, les amusements de toute espce y
+sduisent la fois tous les sens. La peinture physique de l'le, ou si
+l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, parat tre
+d'aprs nature. Ce que le pote a vu ou pu voir, et l'empreinte que son
+imagination en a garde, composent tout son tableau. Celui du Tasse,
+tout ingnieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source,
+et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres
+peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend son
+tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgr les dfauts qu'il est
+ais d'y remarquer.
+
+L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allgorie morale. Sa
+jeune Alcine est une espce de fantme de beaut, qui cache ce que le
+vice et la vieillesse runis ont de plus dgotant et de plus hideux.
+Elle est l, dans son le, attendant chaque nouvelle proie que son art y
+attire ou que le hasard y conduit. Roger vient aprs une longue suite
+d'amants, qui n'ont, comme lui, embrass qu'une ombre; il a une autre
+passion dans le coeur, et ne doit tomber que dans une erreur passagre.
+Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye
+une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint
+et de fracheur, l'effroyable ralit, pour que le charme cesse et ne
+puisse plus revenir. Le lecteur reoit la mme impression; tout le soin
+que l'Arioste a pris de dcrire si exactement et si bien la personne
+extrieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais t pris
+comme Roger; mais il n'prouve rellement et ne doit prouver aucune
+illusion, ni surtout aucun intrt; le but serait manqu et l'art du
+pote en dfaut, si l'on s'intressait le moins du monde cette Alcine.
+
+Armide, au contraire, faite pour inspirer un jeune hros la premire
+passion d'amour qu'il ait sentie, doit runir tout ce qu'il y a de plus
+sduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier clat de la
+beaut. C'est une ennemie qui a troubl et affaibli l'arme chrtienne,
+qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie;
+mais comment? En prouvant elle-mme une passion que son coeur ignorait
+encore; il faut qu'aprs avoir enchan dans ses bras celui qu'elle
+hassait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en chapper; il faut
+aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, arme de
+tous ses charmes, de tous ses artifices, et en mme temps de toutes les
+sductions d'un vritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin
+qu'il ait plus de mrite revenir la sagesse et la gloire. Tout ce
+qu'il fallait que ft un tel personnage, Armide l'est rellement; c'est
+une des crations les plus originales, les plus fortes et les plus
+heureuses de la Muse pique.
+
+Ce n'est pas au moment o elle tient Renaud dans son le, et o sa
+beaut ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la dcrire,
+c'est lorsqu'elle a paru pour la premire fois, et que sa vue seule a
+port le trouble dans l'arme chrtienne tout entire[647]. Elle arrive
+au camp avec le projet de sduire, s'il est possible, Godefroy lui-mme,
+et de le dtourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des
+principaux chefs, de les attirer loin de l'arme et de les charger de
+fers. Elle entre dans l'enceinte o les Francs ont dress leurs
+tentes[648]. A l'aspect de cette beaut nouvelle nat un murmure confus;
+tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comte ou une
+toile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent
+pour savoir quelle est et d'o vient cette belle trangre.
+
+ [Note 647: C. IV.]
+
+ [Note 648: St. 28 et suiv.]
+
+Argos, ni Chypre, ni Dlos ne virent jamais de formes si lgantes,
+tant d'clat et tant de beaut. Sa chevelure dore, tantt parat au
+travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantt se montre dcouvert.
+Ainsi, quand le ciel reprend sa srnit, tantt le soleil se laisse
+voir dans un nuage transparent, tantt, sortant de la nue et rpandant
+alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'clat du jour. Le
+vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature
+elle-mme partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renferm en
+lui-mme, cache les trsors de l'amour et les siens. La douce couleur
+des roses rpandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la
+rose brille seule sur sa bouche, d'o s'exhale un souffle amoureux.
+
+Le reste de cette jolie peinture est plus difficile copier. Nos
+meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais
+qui ai pour but de faire connatre, je dois m'exprimer plus fidlement.
+Son beau sein montre nu cette neige o le feu d'amour se nourrit et
+s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649];
+l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le
+passage aux yeux, elle ne peut arrter l'amoureux penser qui, non
+content des beauts extrieures, s'insinue encore dans les secrets
+cachs. Comme un rayon passe travers l'eau ou le crystal, sans les
+diviser ou les partager, ainsi le penser ose pntrer sous le vtement
+le mieux ferm, jusqu' la partie dfendue. L, il s'tend, l, il
+contemple en dtail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les
+raconte au dsir, il les lui dcrit et rend ses flammes plus vives. En
+citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le
+Tasse[650], en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractre dont
+il tait, choqu des _ornements_ plus que _superflus_ de cette
+description, et jet l le livre et n'et jamais voulu le reprendre,
+devrait-on lui en faire un crime? Un plus long commerce avec les potes
+italiens m'a peut-tre un peu corrompu; je vois bien toujours les mmes
+vices dans cette description qui blesse la dignit de l'pope, et mme
+la dcence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despraux
+jetait le livre, je serais prompt le ramasser, et l'engagerais le
+reprendre.
+
+ [Note 649: _Parte appar de le mamme acerbe e crude._ (St. 31.)
+
+ L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:
+
+ _Due pome acerbe e d'avorio fatte._
+
+ Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette
+ mtaphore tire des fruits qui ne sont pas mrs, qui sont encore
+ pres et crus; elle serait insupportable en franais, et le nom
+ mme de l'objet le serait dans la posie noble.]
+
+ [Note 650: Une partie de cette analyse de la _Jrusalem
+ dlivre_ est faite il y a prs de vingt-cinq ans; elle fut mme
+ insre dans le _Mercure de France_ en 1789, sous le titre
+ d'_Essai sur le Tasse_. Je m'occupais beaucoup ds lors de l'tude
+ des potes italiens; mais, moins familiaris que je le suis avec
+ le caractre de leur langue et de leur posie, j'avais adopt dans
+ toute sa rigueur un jugement susceptible de modification.
+ D'ailleurs, c'tait le temps o il tait de mode en France de
+ rabaisser le lgislateur de notre Parnasse. Je n'tais pas alors
+ plus dispos me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai
+ t depuis; et ce fut pour dfendre Boileau, plus que pour
+ critiquer le Tasse, que j'crivis cet Essai. Aujourd'hui toutes
+ choses sont leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la
+ sienne, et les vritables amis de l'art des vers peuvent, sans que
+ l'un nuise l'autre, jouir galement de tous les deux.]
+
+ [Note 651: Il est visible, dit Paul _Beni_, dans son
+ Commentaire sur la _Jrusalem dlivre_ (p. 537 et 538), que le
+ Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on
+ voit qu'il a mis plus de soin dsigner les beauts caches. L'un
+ et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon la vue de Daphn
+ (_Mtam._, l. I.), et surtout ce trait: _Si qua latent meliora
+ putat._ Mais l'Arioste est all au-del d'Ovide, et le Tasse bien
+ au-del de l'Arioste: _Poich se ben usa parole quasi metaforiche
+ e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto_ _impudico_.
+ Scipion _Gentili_, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait
+ pas vit l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch.
+ 3): _Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcoen
+ intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:_
+
+ _Quque latent meliora putat;_
+
+ (on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cit de
+ mmoire, a mis _quque latent_, au lieu de _si qua latent_ qui est
+ dans Ovide) _ac ex verbis qu longe ab obcoenitate absunt,
+ occasionem turpitudinis rapere._]
+
+Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action;
+depuis ce moment jusqu' la fin, Armide agit avec ce caractre
+artificieux que le pote lui a donn; mais bientt il s'y joint une
+passion relle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et
+la rend digne de piti. Aprs les succs qu'elle a obtenus dans le camp
+des chrtiens, et l'affront qu'elle a reu de Renaud, et la vengeance
+qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans
+l'acte mme de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune hros
+qu'elle aime, elle se croit sre de le possder long-temps, quand les
+deux chevaliers chrtiens pntrent dans le sjour dlicieux o elle
+l'enivre et s'enivre elle-mme de volupt[652]. L'Arioste n'a mis dans
+son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a
+voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux
+amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe
+tendre, et lui, renvers sur ses genoux, dans l'attitude o Lucrce nous
+peint le dieu Mars sur ceux de Vnus[653]. Son voile partag laisse
+voir les trsors de son sein; ses cheveux flottent en dsordre au gr du
+vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide
+rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire ptillant et lascif
+tincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se
+penche sur lui, et il pose mollement la tte sur son sein, le visage
+lev vers son visage. Il repat avidement ses regards affams et fixs
+sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et
+tantt prend de doux baisers sur ses yeux, tantt les aspire sur ses
+lvres. On l'entend alors soupirer si profondment que l'on croit son
+ame prte lui chapper et passer en elle. Les deux guerriers cachs
+contemplent cette scne d'amour. Il faudrait tre insensible comme eux
+pour lire, sans en tre mu, cette description si brlante et si vraie.
+
+ [Note 652: C. XVI, st. 17.]
+
+ [Note 653:
+
+ _In gremium qui spe tuum se
+ Rejicit, terno devinctus volnere amoris;
+ Atque ita suspiciens tereti cervice repost
+ Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:
+ E que tuo pendet resupini spiritus ore._
+ (Lucret., _de Rer. nat._, l. I.)]
+
+J'ai d compter parmi ces abus d'esprit qui se mlent trop souvent aux
+beauts du Tasse, les galanteries que Renaud dit sa matresse pendant
+qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette,
+digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les
+plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, o
+la toilette d'Armide entrait ncessairement. Cet embellissement, loin
+d'tre dplac dans l'pope, est autoris par l'exemple d'Homre qui
+dcrit, avec plus de dtail encore, au quatorzime livre de l'_Iliade_,
+la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste desse, Armide
+est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le
+plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se
+ressembler.
+
+ [Note 654: Ci-dessus, p. 373.]
+
+Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec
+complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commenc. Quand
+elle eut tress sa chevelure, et qu'elle en eut corrig avec grce le
+dsordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et
+les parsema de fleurs comme on sme sur l'or des ornements d'mail; elle
+joignit sur son beau sein des roses trangres ses lis naturels, et
+remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe dploie avec moins
+d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne parat point si belle
+lorsqu'elle tale au soleil l'or et la pourpre de son sein courb en arc
+et humide de rose[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa
+ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors mme qu'elle est nue. Elle y donna
+un corps ce qui n'en eut jamais, et mla, en la formant, des
+substances que nulle autre n'et pu mler. Tendres ddains, paisibles et
+tranquilles refus, douces caresses, raccommodements dlicieux, sourires,
+petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoups, baisers voluptueux,
+elle fondit ensemble tous les lments, les unit, les faonna au feu
+lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille
+lgante est orne.
+
+ [Note 655:
+
+ _Non talesvolucer pandit Junonius alas,
+ Nec sic innumeros arcu mutante colores
+ Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo
+ Semita discretis interviret humida nimbis._
+ (Claudian., _de Rapta Proserp._, l. II.)]
+
+Un critique judicieux[656] a justement reproch au Tasse d'avoir, en
+empruntant d'Homre la ceinture de Vnus, fait de cette ceinture un
+ouvrage d'artisan o l'on voit les diffrentes matires se liqufier au
+feu d'un flambeau, se mler et former enfin cette magique ceinture[657].
+Il est sr qu'en ralisant ainsi cette fusion idale d'objets qui n'ont
+rien de matriel, le pote moderne a, comme en beaucoup d'autres
+endroits, manqu de jugement. Mais le mme critique se trompe quand il
+blme la diffrence qui existe entre ces deux ceintures. L'une, dit-il,
+peint l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnte, et
+l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardes de la coquetterie et
+de la lubricit. C'est prcisment ce qu'il fallait; et le got
+lui-mme semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir
+encore ici la mme diffrence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre
+Armide et Vnus.
+
+ [Note 656: M. de Rochefort, de l'ancienne acadmie des
+ inscriptions et belles-lettres.]
+
+ [Note 657: Traduction en vers de l'_Iliade_, seconde dition,
+ l'Imprimerie royale, 1771, in-4., p. 404, note. Ce traducteur
+ estimable, trop faible sans doute pour atteindre l'lvation,
+ l'nergie, la grandeur d'Homre, a mieux russi dans tout ce qui
+ n'exigeait qu'une lgante simplicit; la toilette de Junon est de
+ ce genre, ainsi que la ceinture de Vnus.
+
+ La desse, ces mots, dtache sa ceinture;
+ O, tissus avec art, sont les enchantements,
+ Les dsirs de l'amour, les soupirs des amants,
+ L'art de persuader, ce langage si tendre
+ Dont les plus sages mme ont peine se dfendre.]
+
+Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mmes
+suites. Ds que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent lui,
+couverts d'armes clatantes. Tel qu'un coursier fougueux, enlev aprs
+la victoire au prilleux honneur des armes, et chang en lascif poux,
+erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pturages;
+mais s'il est rveill par le son de la trompette ou par l'clat de
+l'acier, il y court en hennissant; dj il brle de voir ouvrir la
+carrire, et, portant sur son dos un cavalier, d'tre heurt dans sa
+course et de heurter son tour[658]. Tel devient le jeune hros
+l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde dcouvre alors devant lui un
+bouclier de diamant qu'il a reu pour cet usage, talisman plus ingnieux
+et plus moral que l'anneau employ par Mlisse pour dsenchanter Roger.
+Renaud y jette les yeux; il se voit par des mains de la Mollesse, ses
+cheveux boucls et parfums; son ct ce fer, seule arme qui lui
+reste, tellement couvert d'un luxe effmin, qu'au lieu d'un instrument
+militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Rveill comme d'un
+sommeil lthargique, il reste les yeux baisss et fixs sur la terre.
+Aprs le discours ferme et concis d'Ubalde[659], il est encore quelque
+temps immobile et muet. Puis tout coup il arrache et dchire ces vains
+ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son
+esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappel au
+devoir[660].
+
+ [Note 658: St. 28.]
+
+ [Note 659: St. 32 et 33.]
+
+ [Note 660: St. 34 et 35.]
+
+Mais lorsqu'il est prs du rivage, une dernire preuve lui est offerte,
+preuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine;
+c'est la belle et jeune Armide, forcene de dsespoir et d'amour, qui le
+poursuit, comme Didon poursuit ne; ce sont ses plaintes, ses fureurs,
+ses soumissions, ses menaces. Il rsiste et persiste comme ne, et il
+faut en convenir, sinon de meilleure grce (un homme n'en a jamais en
+position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes
+raisons que lui[661].
+
+ [Note 661: St. 35 et suiv.]
+
+J'ai peut-tre fait comme Renaud, je me suis trop arrt dans les
+jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-tre
+encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser
+tout--fait blouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature,
+les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres
+beauts rpandues dans toutes les parties du pome n'exigent point cet
+effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand
+nombre et qui attestent si videmment cette tendance habituelle du gnie
+du Tasse vers les hautes rgions du Beau idal. On la voit, ds
+l'invocation du pome adresse cette Muse qui n'a point sur
+l'Hlicon le front ceint d'un laurier prissable[662], mais qui l-haut,
+parmi les choeurs clestes, porte une couronne d'or et d'toiles
+immortelles; on la voit dans la manire neuve et vraiment sublime dont
+se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et
+sur l'arme chrtienne[663], regard qui pntre au fond des coeurs de
+tous les chefs, qui nous y fait pntrer nous-mmes et nous fait
+connatre ainsi, ds le dbut, non-seulement les personnages, mais les
+caractres; enfin, sans parler des morceaux et des pisodes entiers qui
+semblent dicts par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau
+et l'honnte, on la voit dans un nombre infini de penses et de
+sentiments, quelquefois indiqus par l'attitude seule ou par
+l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrde que
+Godefroy veut le faire arrter, sourit avant de rpondre[664], et qu'un
+courroux ddaigneux clate travers ce sourire; quelquefois noncs
+dans le style le plus noble et le plus potique, comme sont ceux de ce
+vieillard qui montre au mme hros, peine chapp des bras d'Armide,
+notre vrai bien, non dans les plaines agrables, parmi les fontaines et
+les fleurs, au milieu des nymphes et des syrnes, mais sur la cime du
+mont escarp o habite la Vertu[665].
+
+ [Note 662: C. I, st. 2.]
+
+ [Note 663: St. 8, 9 et 10.]
+
+ [Note 664: C. V, st. 42.]
+
+ [Note 665: C. XVII, st. 61.]
+
+Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe
+des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignit. Ce songe
+s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon
+semble avoir dict Cicron ce que celui-ci met dans la bouche de
+Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutt de son gnie, le
+pote regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace troit de
+nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fume dans notre
+gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur
+navigation rapide, les ctes d'Afrique et passent la vue des ruines de
+Carthage. Celles d'Egine, de Mgare et de Corinthe avaient jadis inspir
+ un ami de Cicron[667] de grandes et hautes penses; Sannazar les
+avait, depuis, tendues dans de beaux vers et appliques Carthage; le
+Tasse s'est empar des vers de Sannazar et les a surpasss de bien loin,
+dans cette belle octave, o nous voyons mourir les cits, mourir les
+royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes
+vaines; o, frapps de cette grande leon, nous nous voyons nous-mmes
+avec piti et avec mpris, nous indigner d'tre mortels[668]! Il ne
+parat jamais plus l'aise que quand son sujet l'appelle penser et
+s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son lment et
+qu'il parle son langage.
+
+ [Note 666: C. XIV, st. 10 et 11. CICER. _de Somnio
+ Scipionis_.]
+
+ [Note 667: _Servius Sulpicius._]
+
+ [Note 668: Il n'y a peut-tre dans aucun pote six plus beaux
+ vers que les suivants:
+
+ _Giace l'alta Cartago; appena i segni
+ Dell'alte sue rovine il lido serba.
+ Mujono le citt, muojono i regni;
+ Copre i fasti e le pompe arena ed erba;
+ E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;
+ O nostra mente cupida e superba!_
+ (C. XV, st. 20.)
+
+ Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force,
+ ni cette grandeur.
+
+ _Qu devict Carthaginis arces
+ Procubuere, jacentque infausto in littore turres
+ Everse . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans
+ Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.
+ Et querimur genus infelix humana labere
+ Membra vo, cum regna palam moriantur et urbes._
+ (_De Partu Virg._, l. II.)
+
+ Sannazar avait imit ce passage d'une lettre de Sulpicius
+ Cicron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqu. Sulpicius crit
+ son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs
+ de consolation, il lui en offre un qui lui a t utile lui-mme.
+ A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine Mgare; les
+ ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pire
+ et de Corinthe taient droite et gauche sous ses yeux. Alors
+ il se parle ainsi: _Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum
+ interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno
+ loco tot oppidum cadavera jaceant?_ (_Ad Familiar._, l. IV, pist.
+ 5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicron
+ lui-mme. Le Tasse ne parat pas l'avoir connu; il et
+ certainement transport dans sa langue cette expression si grande
+ et si hardie, _tot oppidum cadavera_, les cadavres de tant de
+ villes.]
+
+Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son pome y ramne
+souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnat
+tout moment cette lvation et cette noblesse naturelle, que relevaient
+encore en lui les sentiments exalts de la chevalerie. Le combat de
+Tancrde et d'Argant sous les murs de Jrusalem, la vue des deux
+armes[669], serait le plus terrible de tous, si le dernier qu'ils se
+livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse peine
+un reste de vie son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Le
+courage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont
+ingales. Tancrde supple ce qui lui manque par sa lgret et par
+son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilit; comme dans un
+combat naval entre deux vaisseaux d'ingale grandeur, l'un l'emporte par
+sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilit; le plus lger
+attaque sans cesse de la proue la poupe, l'autre demeure immobile et
+semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts
+de blessures, leurs armes sont brises, leur sang coule de toutes parts;
+Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'chappe gros
+bouillons; il peut peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une
+main sur la terre. Tancrde lui crie de se rendre et lui fait des
+propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse
+tratreusement d'un coup d'pe, et le force de lui donner la mort.
+Cependant lorsqu'Herminie a trouv Tancrde expirant, et que Vafrin, qui
+accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrtiens[671], il
+s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a
+vaincu. Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc expos aux
+oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit priv ni de spulture, ni des
+loges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets
+et inanims; il est mort en brave; il a donc droit ces honneurs qui
+sont, aprs la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672].
+
+ [Note 669: C. VI, st. 40 et suiv.]
+
+ [Note 670: C. XIX, st. 11 28.]
+
+ [Note 671: St. 115.]
+
+ [Note 672: St. 116 et 117.]
+
+En gnral, le Tasse prend soin de donner ses guerriers chrtiens
+toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage
+des infidles a toujours quelque chose de froce. Ainsi, malgr les
+exploits qu'il fait faire Argant et Soliman, par exemple, ils
+n'excitent jamais un intrt qui puisse nuire celui que le pote a
+voulu runir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le
+caractre de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu
+militaire sans mlange de barbarie; mais aussi Clorinde tait ne de
+pre et de mre chrtiens; les aventures extraordinaires de sa vie
+l'avaient seules empche de l'tre, et l'avaient attache au parti des
+sectateurs de Mahomet: enfin elle tait destine recevoir de la main
+de Tancrde le baptme, en mme temps que la mort. Pour Argant, sa mort
+est comme sa vie; son indomptable caractre est le mme jusqu' la fin.
+Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers
+sons de sa voix sont encore superbes, formidables et froces[673].
+
+ [Note 673: S. 26.]
+
+Soliman a plus de gnrosit qu'Argant et plus de vritable grandeur.
+Son caractre jette un si grand clat que l'on doit regarder comme l'un
+des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui parat auprs de lui,
+musulman ou chrtien, n'en soit pas effac. Quand il se montre pour la
+premire fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes
+au camp de Godefroy[674], il parat comme un mtore funeste qui brille
+au milieu des tnbres. Il porte pour cimier sur son casque, un norme
+et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, tend ses
+ailes, et replie en arc sa queue arme d'un double dard. Il semble qu'il
+fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une
+cume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat
+il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse la fois de la fume
+et des flammes[675].
+
+ [Note 674: C. IX.]
+
+ [Note 675: St. 25.]
+
+Veut-on voir comment le pote sait faire agir un personnage qu'il sait
+ainsi annoncer? Dans ce mme combat, Latin, n sur les bords du Tibre,
+marchait accompagn de ses cinq fils, qu'il avait dresss ds l'ge le
+plus tendre au mtier des armes[676]. Tous peu prs du mme ge, ils
+combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux qui leur mre
+apprend s'lancer contre les chasseurs[677]. Latin veut s'opposer aux
+fureurs de Soliman; il exhorte ses fils l'attaquer et marche lui-mme
+avec eux. Les lances de ces six frres atteignent Soliman toutes la
+fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des
+vents et de la foudre[678]. De sa terrible pe, il fend la tte
+l'an: Amarant veut soutenir son frre, le glaive du sultan lui coupe
+le bras; ils tombent ensemble baigns dans leur sang. Le jeune Sabin
+essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse
+contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre
+fleur, qui s'ouvrait peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent
+restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance tait si
+parfaite, qu'elle avait souvent caus leurs parents une agrable
+erreur; Soliman spare l'un la tte du corps, et plonge l'autre son
+pe dans la poitrine.
+
+ [Note 676: St. 27 et suiv.]
+
+ [Note 677:
+
+ _Cos fera leonessa i figli
+ Cui dal collo la coma anco non pende_, etc. (St. 29.)]
+
+ [Note 678: _Ma come alle procelle esposto monte_, etc. (St.
+ 31.)]
+
+Le pre (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive la fois de
+tous ses enfants); l'infortun, qui voit sa race entire teinte, veut
+la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et
+provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de
+maille et fait dans le flanc une blessure, d'o sortent des flots de
+sang. A ce cri, ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son
+pe, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses
+entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de
+ses enfants[680].
+
+ [Note 679:
+
+ _Il padre, ah non pi padre._ (St. 35.)
+ _At pater infelix, non jam pater._
+ (Ovid., _Mtam._, l. VIII.)]
+
+ [Note 680: St. 38.]
+
+Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connat enfin la piti, et
+verse pour la premire fois des larmes. Un jeune page, dont un lger
+duvet ornait peine les joues fleuries[681], richement arm, vtu
+magnifiquement, et mont sur un cheval plus blanc que la neige, se
+livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait
+natre dans un jeune coeur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans
+la mle, court lui, tue son cheval, et le tue lui-mme, sans se
+laisser mouvoir par son air suppliant, ni par sa beaut. Soliman tait
+aux mains, non-loin de l, avec Godefroy lui-mme; il voit le danger que
+court son page chri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse
+tout ce qui s'oppose son passage, mais n'arrive que pour le venger et
+non pour le dfendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre
+fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pleur de la mort se
+rpandre sur son visage, et tous ses traits dfaillir avec une
+expression si douce, que son coeur, de marbre jusqu' ce moment,
+s'amollit, et que des larmes s'chappent de ses yeux. Tu pleures,
+Soliman, s'crie le pote, toi qui as vu d'un oeil sec la destruction de
+ton empire[683]! Voil de ces beauts de tous les temps, qui effacent
+mille dfauts, et qui restent profondment graves dans le coeur, plus
+fidle gardien que la mmoire. Mais la vue du fer qui fume encore
+dans la main du meurtrier, la piti cde, la fureur s'allume, bouillonne
+dans son sein, et y sche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe,
+fend son bouclier, son casque, et sa tte jusqu' la gorge. Non
+satisfait encore, il descend de cheval, et se prcipite sur ce corps
+sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frapp.
+O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre
+insensible[684]!
+
+ [Note 681: St. 81 et suiv.]
+
+ [Note 682: Voyez ci-dessus, p. 402.]
+
+ [Note 683: St. 86.]
+
+ [Note 684: St. 87.]
+
+Malgr tous les efforts de Soliman, malgr le secours qu'il reoit
+d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assige et
+resserrent l'arme chrtienne entre deux attaques, la dfense est si
+vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repousss de
+toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cdent,
+quoique regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes
+entirement rompus se dispersent. Le sultan a fait tout ce que peut
+une force humaine[685]. Il est puis. Tout couvert de sang et de sueur,
+il respire peine; une oppression pnible agite sa poitrine et ses
+flancs; son bras plie sous son bouclier; son pe se lve peine, et le
+tranchant mouss ne blesse plus. Quand il se voit dans cet tat, il
+s'arrte, il hsite, il dlibre en lui-mme s'il doit mourir et si sa
+main doit enlever l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant la
+perte de son arme, il doit mettre sa vie en sret. Que le destin
+l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophe de sa
+victoire; que l'ennemi insulte encore une fois ma honte et mon
+indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir
+troubler sa paix et sa conqute mal assure. Non, je ne cde point; ma
+haine est ternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relverais,
+ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre
+teinte et une ombre vaine[686].
+
+ [Note 685: St. 97.]
+
+ [Note 686: St. 99 et dernire.]
+
+C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage
+principal, et de semer des dtails touchants travers ces scnes
+terribles, qu'ont excell les grands potes piques; et l'on peut dire
+qu'aucun d'eux n'y a surpass le Tasse. Voyez dans la dernire bataille,
+Armide en habit militaire[687], monte sur un char dor, entoure de
+ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains
+magnifiquement arms comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui
+ont jur de la venger. Renaud se prsente, elle veut lui lancer un
+trait; mais chappe d'une main faible et incertaine, la flche
+s'mousse sur les armes du chevalier. Armide se croit mprise;
+enflamme de colre, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses
+traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont
+vaincus sous ses yeux; elle se croit dj prisonnire, emmene en
+esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le dsespoir dans
+le coeur.
+
+ [Note 687: C. XX, st. 61 et suiv.]
+
+Voyez un tableau bien diffrent dans ces deux insparables poux, Odoard
+et Gildippe, couple intrpide dont l'union double le courage. Ds le
+commencement du combat[688], on les voit ct l'un de l'autre porter
+des coups terribles, et mettre presque seuls en droute le corps des
+Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de
+rallier les Sarrazins et de rtablir le combat, Odoard et Gildippe
+s'offrent lui[689]. Gildippe le frappe la premire; furieux, il
+l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui
+brise ses armes, et qui ose, dit le pote, percer ce sein qu'Amour seul
+aurait d blesser. Elle abandonne aussitt les rnes, et chancle sur
+son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son pouse mourante,
+de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi
+partages contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras
+dont il appuyait sa chre Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-mme,
+et l'accable sous son poids.
+
+ [Note 688: _Ibid._, st. 32.]
+
+ [Note 689: St. 94, etc.]
+
+Le Tasse, la manire des grands potes, adoucit l'impression d'un si
+horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets
+champtres, et qui lui appartient: Comme un ormeau[690], qui la
+plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe,
+ou si l'ouragan le brise, entrane terre avec lui la vigne sa
+compagne; lui-mme il la dpouille de ce vert feuillage qui la couvrait,
+il crase ces grappes qui l'embellissaient; il parat en gmir, et peu
+touch de son propre sort, n'tre sensible qu' la destine de celle qui
+meurt auprs de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gmit que sur celle que
+le ciel lui avait donne pour insparable compagne. Ils voudraient se
+parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se
+regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le
+peuvent encore; ils perdent tous deux au mme instant la lumire du
+jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble[691], Que cette
+peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image
+sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage
+et toutes ces scnes d'horreur!
+
+ [Note 690: St. 99.]
+
+ [Note 691: _E congiunte sen van l'amine pie._ (St. 100.)]
+
+Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands pisodes dont il a
+sem l'action principale de son pome que dans ces scnes pisodiques
+qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parl, dans la
+notice sur sa vie[692], de cette aventure touchante d'Olinde et de
+Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en
+elle-mme d'une grande perfection, et qu'elle serve mettre en scne le
+caractre farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractre de Clorinde,
+tous les bons critiques l'ont regarde comme un dfaut dans le pome,
+parce qu'elle est trangre au reste de l'action, et que les deux
+personnages qui, ds l'entre, attirent ainsi tous les regards, n'y
+reparaissent plus. J'ai indiqu une source particulire d'intrt qui ne
+remdie point ce dfaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en
+sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obir.
+
+ [Note 692: Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.]
+
+Ils n'eurent pas le mme reproche faire l'pisode du combat et de la
+mort du jeune Sunon, l'un des plus beaux morceaux du pome. Il est
+intimement li l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant
+secours l'arme de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de
+l'existence et de l'approche d'une arme d'Arabes, conduite par Soliman;
+c'est de la main de Soliman que Sunon a reu la mort; c'est l'pe mme
+de Sunon qui doit le venger; elle sera remise, ce dessein, entre les
+mains de Renaud; un saint anachorte l'a prdit. Le seul Danois, chapp
+au glaive des Arabes, apporte cette pe; et Renaud est en exil. Ce
+rcit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'arme; de
+fausses apparences rpandent et accrditent le bruit de sa mort;
+l'esprit de discorde et de tnbres agite les esprits; une sdition
+clate, et elle est peine apaise que le redoutable Soliman, si
+dramatiquement annonc, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des
+chrtiens.
+
+Considr en lui-mme, ce morceau entier, conforme aux rcits de
+l'histoire, est un modle de narration hroque et pathtique. Sunon et
+ses braves, attaqus pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus
+nombreux, vendent chrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un
+monceau de morts. Le jour parat, et montre ceux qui vivent encore
+toutes leurs pertes et tous leurs dangers. Nous tions deux mille, dit
+le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent[693]. Quand Sunon
+voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, ce dplorable
+spectacle, son intrpide coeur se trouble, mais il n'en fait rien
+paratre: au contraire, levant la voix: suivons, dit-il, nos braves
+compagnons, qui nous ont trac avec leur sang le chemin du ciel: il dit,
+et joyeux de sa mort prochaine, il oppose ce dluge de barbares, un
+coeur ferme et inbranlable. Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier
+ la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer
+seul. Il meurt accabl plutt que vaincu. L'attitude o on le trouve sur
+le champ de bataille, le front tourn vers le ciel, tenant et serrant
+d'une main son pe, l'autre pose sur sa poitrine, attestent plus
+loquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen
+extraordinaire par lequel son corps est retrouv, et reoit les derniers
+honneurs, n'a rien qui ne soit potiquement vraisemblable. Tout peut
+tre miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base,
+je ne dis pas seulement la croyance, mais la crdulit superstitieuse,
+admet ncessairement ces sortes de prestiges.
+
+ [Note 693: C. VIII, st. 21.]
+
+Cet pisode est au huitime chant, et c'est dans le septime que se
+trouve l'pisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer
+un ouvrage, soumis cependant des rgles, et dont l'auteur tait loin
+de marcher sans entraves o l'on rencontre ainsi, presque de suite, des
+accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des
+oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous
+les traducteurs ont tch d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout--fait
+dans la vritable nature, ils sont du moins dans cette nature potique
+ou fantastique, si l'on veut, laquelle il faut bien se prter si l'on
+ne veut pas rejeter presque toute la posie moderne. Elle fuit toute la
+nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant,
+ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais l'heure
+o le soleil dtache ses coursiers de son char brillant, et va se
+plonger dans la mer, elle arrive auprs des claires eaux du Jourdain;
+elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose[694]. Elle ne prend
+point de nourriture; elle ne se repat que de ses maux, et n'est altre
+que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et
+le repos des malheureux mortels, assoupit la fois ses douleurs et ses
+sens. Il tend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis mme qu'elle
+dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de
+son coeur.
+
+ [Note 694:
+
+ _Giunse del bel_ GIORDANO _a le chiare acque,
+ E scese in riva al fiume, e qui si giacque._
+ (C. VII, st. 3.)
+
+ _Il est probable_, dit M. de Chateaubriand (_Itinraire de Paris
+ Jrusalem_, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scne
+ charmante au bord du Jourdain. _Il est inconcevable_, j'en
+ conviens, _qu'il n'ait pas nomm ce fleuve_; mais _il est certain_
+ que ce grand pote ne s'est pas assez attach aux souvenirs de
+ l'criture, etc. D'aprs les deux vers cits au commencement de
+ cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de
+ vritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de
+ l'_Itinraire_ fait avec tant de certitude l'auteur de la
+ _Jrusalem dlivre_, j'y ai rpondu ci-dessus, p. 379.]
+
+Il faudrait traduire tout l'pisode, mais il l'a t mille fois; il est
+prsent tous les esprits, et surtout tous les coeurs sensibles; et
+cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux o l'on
+est forc de reconnatre, dans l'lgante perfection du style, et dans
+une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais
+indpendamment de l'expression et du style, cette charmante description
+du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mle au
+murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau
+champtre qui tout coup se fait entendre, ce bon vieillard occup de
+ses travaux rustiques, entour de sa jeune famille, qui s'tonne et
+s'effraie l'aspect imprvu des armes dont Herminie est couverte, et
+qu'elle est oblige de rassurer quand elle vient leur demander un asyle;
+l'tonnement qu'elle prouve son tour de rencontrer tant de calme et
+de scurit dans un pays environn du tumulte des armes, et l'admirable
+rponse du vieux berger, qui, aprs avoir habit les cours, met un si
+haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et
+obscure.... tout cela meut profondment et porte un calme dlicieux
+l'imagination et au coeur. On croit chapper au vain bruit du monde,
+comme Herminie au fracas des armes, et se rfugier avec elle dans cet
+asyle, o l'on sent que l'on serait si bien.
+
+Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne
+voudrait rien retrancher, cette admirable description de la scheresse,
+qui frappe le camp des chrtiens[695]. Peut-tre n'y avait-il qu'un
+pote n sous le ciel le plus brlant, qui pt tracer avec tant de
+vrit les effets de ce flau terrible. On reconnat dans toute cette
+description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans
+le pays de Naples, l'influence touffante du _scirocco_; on le reconnat
+surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle:
+Le ciel prsente l'aspect d'une fournaise ardente[696]; rien ne parat
+qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zphir se tait dans ses
+grottes; le vague des airs est entirement immobile; ou si quelque vent
+y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et
+dplaisant, frappe de son haleine paisse les joues et le sein des
+soldats. Enfin il n'y a qu'une imagination o s'est conserve
+l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou
+des Alpes, qui ait pu revtir cette autre partie de couleurs si
+frappantes et si vraies. Si quelqu'un d'eux a jamais vu[697], entre des
+rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou
+des eaux vives se prcipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur
+une plaine fleurie, son dsir ardent lui en retrace l'image, et fournit
+une matire nouvelle son tourment. Cette image frache et humide le
+dessche, le brle, et bouillonne dans sa pense. Ici, comme on le
+croit bien, aucun de nos traducteurs n'a os tre fidle: ils ont tous
+cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effac la peinture.
+
+ [Note 695: C. XIII, st. 52 et suiv.]
+
+ [Note 696: St. 56.]
+
+ [Note 697: St. 60.]
+
+Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre ceux-l si l'on
+ne voulait oublier aucun de ceux o sont runies toutes les qualits
+d'un grand matre! Mais il est temps de nous arrter. Aprs avoir
+reconnu franchement les dfauts, j'ai d et voulu donner une ide de
+tous les genres de beauts qui existent dans le pome du Tasse, et non
+pas en relever toutes les beauts. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce
+que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper
+parmi les pomes piques celui o il s'en trouve d'un tel ordre et en si
+grand nombre. Il n'y a sans doute que la prvention la plus aveugle qui
+puisse le placer au-dessus, et mme au niveau d'Homre et de Virgile;
+mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui prfrer Lucain, Stace
+ou Silius; parmi les modernes, le Camons, malgr plusieurs morceaux
+sublimes, est loin de pouvoir lui tre compar; Milton, plus sublime
+encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur
+de son sujet; l'Arioste s'est trop gay dans le sien, et s'est trop
+souvent cart dessein de la dignit de l'pope; la France enfin, ni
+les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer la
+_Jrusalem dlivre_ le prix du pome pique: elle est donc
+immdiatement place aprs ceux d'Homre et de Virgile, et par
+consquent le premier de tous les pomes hroques modernes.
+
+Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et
+quelqu'importance que l'on donne aux dfauts de la _Jrusalem_, cette
+place ne peut lui tre te que s'il parat un autre pome, crit dans
+une langue aussi potique, conu avec autant de force, conduit avec
+autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en gnral autant de
+chaleur, de posie et de grces; o les caractres soient aussi bien
+tracs, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi
+mutuellement valoir; o le merveilleux et l'historique soient aussi
+habilement fondus et mlangs, o l'imagination du pote agisse aussi
+puissamment sur l'imagination du lecteur; un pome enfin qui, avec tous
+ces avantages, ait celui de natre chez une nation et dans un sicle
+trangers au faux clat du bel esprit, et revenus, ne ft-ce que par
+lassitude et par ennui, aux simples et durables beauts de la nature;
+d'tre en mme temps l'ouvrage du got et celui du gnie, de sortir du
+cerveau d'un pote qui n'ait point trop got dans son jeune ge _la
+douceur des aliments de l'esprit_, qui n'ait point pris
+_l'assaisonnement pour la nourriture_, et d'tre ainsi purg de ce
+clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le pome du Tasse,
+ternir et altrer quelquefois l'or le plus prcieux et le plus rare.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+_Coup d'oeil rapide sur trois pomes du Tasse_, IL RINALDO, LA
+GERUSALEMME CONQUISTATA _et_ LE SETTE GIORINATE; _ide du_ FIDO AMANTE,
+_du prince Curzio Gonzagua; fin du pome hroque._
+
+
+La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces tres rares auxquels
+la nature donne, leur naissance, une impulsion tellement dtermine,
+qu'elle dirige si nergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en
+proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne
+s'en dtournent jamais. Heureux les hommes ainsi dous, quand ce but o
+les pousse une organisation imprieuse, est la perfection dans les arts,
+et la gloire innocente que cette perfection procure!
+
+Le Tasse tout form, pour ainsi dire, d'lments potiques, fut pote
+ds le berceau. Quand son pre voulut comprimer en lui par l'tude des
+lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la
+force, et au lieu des faibles essais qui avaient t les jeux d'enfance
+de son fils dans des gymnases littraires, il le vit produire
+dix-huit ans un pome pique dans le gymnase de droit, o il l'avait
+plac. Ce pome, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse,
+est peu lu et mriterait peu de l'tre, s'il tait de tout autre auteur;
+mais on doit aimer connatre, au moins superficiellement, ce dbut
+pique d'un pote qui devait, son second pas, s'lancer si loin dans
+la carrire de l'pope. Il est remarquer que ds ce premier pas il
+voulut avoir une marche lui, s'carter de la route qu'il voyait la
+plus frquente, revenir enfin, de l'excessive libert du pome
+romanesque, la rgularit du pome hroque. Le hros de ce pome en
+douze chants, qui fut compos en dix mois, est _Renaud_, fils d'Aymon,
+et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits
+d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les sparent, et
+enfin leur union en sont le sujet, le noeud et le dnoment. Le jeune
+pote s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur,
+d'observer, entre autres rgles, celle de l'unit, non pas stricte, mais
+considre avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni
+la rgularit. Il voudrait que son ouvrage ne ft svrement jug, ni
+par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant
+les yeux l'exemple parfait d'Homre et de Virgile, sans vouloir
+considrer la diffrence des temps, des gots et des moeurs; ni par les
+partisans trop exclusifs de l'Arioste et du got moderne.
+
+Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas
+employ, au commencement des chants, ces moralits, ces prologues
+agrables que l'Arioste y place toujours, et que son pre lui-mme, cet
+homme, dit-il, dont tout le monde connat l'autorit et le mrite, avait
+quelquefois adopts[698]. Ni Virgile cependant, ni Homre, ni les autres
+anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Potique,
+qu'un pote est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite
+d'autant plus qu'il parle moins comme pote, et qu'il fait plus souvent
+parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent
+toutes les sentences et toutes les moralits dans la bouche du pote
+lui-mme, et toujours au commencement des chants. Alors, ajoute-t-il,
+non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement
+privs d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes
+ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux[699] qui disent que
+l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait
+pens que, comme il parlait de diffrents chevaliers et de diffrentes
+actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une
+autre, il tait quelquefois ncessaire qu'il s'adresst aux auditeurs
+pour les rendre dociles; qu'il leur annont dans ces prambules ce
+qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignt ainsi
+les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'tait l
+aussi le motif qui avait dtermin son pre; mais lui qui ne veut
+chanter qu'un seul hros, qui veut runir ses exploits en une seule
+action, autant du moins que le got du temps le permet, et qui se
+propose d'ourdir son pome d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne
+voit pas pourquoi il aurait d suivre leur exemple[700]. On ne hait pas
+ voir cette indpendance raisonne dans un jeune homme de dix-huit ans;
+mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a
+produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des
+choses si agrables, mais qui n'en est pas moins un abus, tait devenu
+presque une rgle, ou du moins un usage si gnral, que le Tasse, pour
+s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.
+
+ [Note 698: _Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non
+ usi ne' principj de' canti quelle moralit e quei proemj che usa
+ sempre l'Ariosto, e tanto pi che mio padre, huomo di
+ quell'autorit e di quel valore che 'l mondo s, anch'ei tal volta
+ da questa usanza s' lasciato trasportare._ (_Torq. Tasso ai
+ Lettori._)]
+
+ [Note 699: Il cite _il dottissimo sig. Pigna_. C'est celui
+ dont nous avons parl dans la Vie du Tasse.]
+
+ [Note 700: _Ub. supr._]
+
+L'action du pome commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans
+plusieurs combats, des Sarrazins qui taient descendus en Italie,
+poursuit les restes de leur arme, et les tient comme assigs au bord
+de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il
+a tu de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renomme
+remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son
+cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques annes, mais pour qui
+l'ge est venu de sortir du repos o sa mre le retient, et de prendre
+les armes. Renaud tout occup du dessein d'aller aussi chercher la
+gloire, errait prs de Paris dans la campagne; il trouve attach au pied
+d'un arbre un cheval superbe tout quip, et charg d'une armure
+complte. Il monte sur le cheval, aprs s'tre revtu des armes,
+l'exception de l'pe. Le jour o il avait t, avec ses frres, reu
+chevalier par l'empereur, il avait jur de ne ceindre jamais d'autre
+pe que celle qu'il aurait enleve dans un combat quelque fameux
+guerrier. Il prend le chemin de la fort des Ardennes, clbre par tant
+d'aventures et de combats. A peine y est-il entr qu'il rencontre un
+vieillard courb sous le poids de l'ge, et apprend de lui qu'il est
+arriv depuis peu dans cette fort un cheval indomptable, qui brise et
+renverse tout ce qui s'oppose son passage. Oser l'attaquer ou mme
+l'attendre, c'est s'exposer une mort certaine. Renaud, loin de
+s'effrayer, montre le plus vif dsir de le voir et de le combattre.
+C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand
+Amadis des Gaules. Aprs la mort de ce hros, il tait rest enchant
+par un magicien, qui avait prdit que lorsque le temps serait venu o il
+recommencerait se mouvoir, il ne pourrait tre dompt que par un
+guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce
+cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du
+moment o il sera tendu sur la terre, il deviendra docile et facile
+conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de
+la fort; mais moins d'une force et d'une valeur surnaturelles,
+malheur qui ose en approcher!
+
+Cela dit, le vieillard s'loigne. Ce n'tait point un vieillard; c'tait
+l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets
+du jeune chevalier, lui avait procur cette armure et l'instruisait
+acqurir le plus beau cheval qu'il y et au monde. Renaud s'enfonce dans
+la fort, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans mme en
+apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une
+biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui parat
+quelques moments aprs, passe rapidement, atteint d'un trait la biche
+fugitive, et la tue. Renaud frapp de sa beaut, de son courage et de
+son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et
+lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on
+devine dj sans doute; c'est Clarisse, soeur d'Yvon, roi de Gascogne,
+qui habite avec sa mre un chteau voisin, o elle n'a d'autre plaisir
+que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nomm son tour, elle
+connat, lui dit-elle, les hros de sa race; mais elle est surprise de
+n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de
+Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier
+rougit; il rend justice la bravoure de Roland; mais il ne craindrait
+pas de le combattre lui-mme, si la belle Clarice daignait l'y
+encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la
+cherchait avec inquitude, et toute compose de dames et de chevaliers.
+Clarice dit en souriant Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage
+pour dfier mme Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves
+en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il
+renverse et blesse mort le premier qui se prsente. Il se jette
+ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance
+jusqu' ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronon; et
+quand ce tronon mme est rduit en pices, il se sert de ses poings
+contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlve un de la
+selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui
+restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cdent le
+champ de bataille.
+
+Clarice, tmoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud;
+elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son coeur
+l'amour[701]. Elle fait emporter les morts et les blesss; les dames et
+ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement,
+accompagne du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques
+propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reoit avec
+une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le pote qui n'aime point les
+moralits au commencement des chants, en fait une la fin de celui-ci
+sur l'inutilit de la rsistance quand on se sent bless par l'amour,
+sur les progrs qu'il fait dans un coeur mesure que l'on s'efforce de
+le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort
+pour un jeune colier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux
+endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un coeur faible et
+tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est tre peu habile
+que de prendre ce qui parat au dehors pour l'indice certain des
+volonts caches. C'est un art employ pour vaincre et conqurir l'homme
+qui suit d'un pas rapide celle qui fuit[702]. Clarice arrive la porte
+du chteau, toute svre qu'elle a voulu paratre, invite Renaud y
+entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre fin des aventures qui
+puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller
+chercher.
+
+ [Note 701:
+
+ _Dal valor nasce in lei la meraviglia,
+ E da la meraviglia indi il diletto.
+ Poscia il diletto che in mirarlo piglia,
+ Le accende il cor di dolce ardente affetto,
+ E mentre ammira e loda 'l cavaliero,
+ Pian piano novo amore apre 'l sentiero._
+ (C. I, st. 81.)]
+
+ [Note 702:
+
+ _Deh, quante donne son ch'aspro rigore
+ Mostran nel volta ed indurato sdegno,
+ C'hanno poi molle e delicato il core,
+ Degli strali d'amor continuo segno_, etc. (St. 91.)]
+
+Celle de la conqute du cheval Bayard est la premire. Avant Bayard, il
+rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance,
+comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes la main, et qui
+devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait
+aussi conqurir Bayard; ce n'est donc pas pour une matresse qu'ils se
+battent, c'est pour un cheval. Isolier reoit un si furieux coup sur la
+tte, qu'il tombe vanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il
+revient lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui
+l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu
+leur donner plus tt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable
+cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces runies, et
+celui qui aura le plus contribu le vaincre en restera possesseur. Le
+pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin
+Bayard[703] et l'attaquent. La description de ce singulier combat est
+aussi dtaille que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus
+terrible[704]. Renaud parvient enfin le saisir par les deux pieds de
+derrire; malgr tous ses efforts pour se dgager, il le renverse; au
+moment o l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relve, souffre que
+Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein
+qu'il tait froce et indomptable auparavant.
+
+Les deux amis se remettent en qute d'aventures. Ils apprennent d'un
+chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est
+question d'une paix dfinitive entre les Sarrazins et Charlemagne.
+Francard, roi d'Armnie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait
+qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beaut; il l'a fait
+demander en mariage Charlemagne aux conditions de paix les plus
+avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a
+voulu rien dcider sans le consentement du roi de Gascogne, frre de
+Clarice. Yvon, consult, renvoie la dcision sa soeur, et le chevalier
+qui fait ce rcit est charg, par le roi Francard son matre, de cette
+ngociation auprs d'elle. Renaud qui l'a cout avec colre, lui dit
+que son roi est un insens, que s'il ne veut pas courir sa perte
+certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant
+le Sarrazin aller sa destination; mais il reste, aprs son dpart,
+plong dans une sombre rverie. Il en est tir par l'aspect imprvu de
+deux statues de bronze, reprsentant deux chevaliers arms de toutes
+pices, qui semblent s'avancer la lance en arrt l'un contre l'autre. Le
+nom de Tristan est crit sur l'un des pidestaux, et celui de Lancelot
+sur l'autre. Une inscription grave sur le marbre apprend que les deux
+lances qui ont rellement appartenu ces deux clbres chevaliers de la
+Table ronde, sont destines deux autres chevaliers qui les
+surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut
+se saisir de la lance de Tristan; il est repouss durement et jet par
+terre. Renaud fait la mme tentative: elle lui russit parfaitement. La
+statue baisse la tte, ouvre la main, et lui cde la lance qu'elle avait
+refuse cent autres, comme elle venait de le faire Isolier[705].
+
+ [Note 703: Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il tait bai et
+ chtain:
+
+ _Baio e castagno, onde Baiardo e detto._
+ (C. II, st. 31.)]
+
+ [Note 704: St. 30 44.]
+
+ [Note 705: C. III.]
+
+Renaud, fier de cette conqute, marchait avec son ami le long de la
+Seine. Ils aperoivent sur un char magnifique, tran par dix cerfs,
+blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles
+s'levait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice tait auprs
+d'elle; sa beaut brillait d'un si grand clat que Renaud transport
+d'amour ne peut supporter l'ide qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer
+ sa main. Le char tait environn de cent chevaliers, couverts de leurs
+armes et la lance haute. Il les dfie au combat, en tue, blesse ou
+renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur rsiste.
+Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la
+campagne. Renaud s'avance vers le char, parle trs-poliment Galerane,
+mais enlve Clarice, la place sur un cheval et l'emmne[706]. Elle est
+d'abord trs-effraye, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il
+a t son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les
+discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se
+rsigne son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu o cette
+rsignation puisse tre mise profit. Tout coup un guerrier menaant
+parat, et ordonne Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat,
+mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier,
+renverse Bayard, qui s'abat sur son matre et ne peut se relever.
+L'inconnu frappe la terre, d'o sort un char tir par quatre chevaux
+noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers
+et disparat[707].
+
+ [Note 706: C. IV.]
+
+ [Note 707: C. IV.]
+
+Ds que Bayard peut se relever, Renaud se met la poursuite du char,
+mais il en perd bientt les traces. Spar de son cher Isolier qui n'a
+pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livr la plus noire
+mlancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de
+berger, qui parat aussi afflig que lui. Ce berger, nomm _Florindo_,
+lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont
+ensemble une espce d'antre sacr, o une petite statue de l'Amour,
+ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles[708].
+Elle apprend Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlev
+Clarice et l'a rendue sa famille; _Florindo_, qu'il est issu d'un
+sang royal, et qu'il cessera bientt d'tre perscut par la fortune.
+Elle engage le premier suivre son dessein de s'illustrer par les armes
+pour mriter celle qu'il aime; le second, prendre le mme parti, pour
+obtenir la mme rcompense.
+
+ [Note 708: C. V.]
+
+Renaud et _Florindo_ passent les Alpes, descendent en Italie, et se
+rendent au camp de Charlemagne[709]. _Florindo_ obtient de l'empereur
+l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'pe. Le nouveau
+chevalier annonce aussitt Charlemagne, que lui et un autre guerrier
+qui l'attend auprs du camp, se prsentent pour soutenir contre tous
+qu'un homme ne peut atteindre au vritable honneur, s'il n'est conduit
+et inspir par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait
+publier le sujet de la joute dans son arme et dans celle des Sarrazins.
+Il se prsente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne
+peut rsister aux deux jeunes chevaliers. Un gant africain, nomm
+Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, aprs l'avoir tu,
+s'arme de son pe Fusbert, et se trouve ainsi relev du premier serment
+qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui
+coupe la tte. Charlemagne, dsespr de voir mal mener ainsi ses
+chevaliers, engage Roland, qui est prsent la fte, entrer en lice
+et venger l'honneur des paladins franais. Roland obit; les deux
+cousins sont aux prises; Renaud connat Roland qui ne le connat pas;
+mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il
+ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement gal;
+il est si long-temps et si vigoureusement disput, que l'empereur
+lui-mme descend de son trne et vient sparer les combattants. Ils
+s'arrtent, s'embrassent, se font des prsents mutuels, et se quittent
+pntrs d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. _Florindo_ ne s'est
+pas moins distingu que Renaud; il a dsaronn un grand nombre de
+chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire.
+Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur
+nom: ils partent sans vouloir se faire connatre.
+
+ [Note 709: C. VI.]
+
+Aprs quelques rencontres pisodiques, ils arrivent aux environs de
+Naples, au palais de Courtoisie[710]; ils subissent l'preuve de la
+barque enchante, et se montrent dignes d'tre mis au nombre des
+chevaliers loyaux et courtois[711]. Ils trouvent ensuite au bord de la
+mer, une troupe nombreuse qui prparait dans une vaste et superbe tente
+un sacrifice, la manire des peuples d'Asie, devant une statue qui
+reprsente une jeune dame d'une beaut parfaite. Renaud reconnat
+bientt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette
+troupe est Francard, roi d'Armnie, qui rend un culte d'adoration au
+portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux
+chevaliers s'arrter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de
+cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que
+lui seul est digne d'en possder l'original. Renaud peu dispos un
+pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet
+insolent roi. Un dfi est sa rponse. Francard est tu par _Florindo_;
+_Chiarello_, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagn et
+dfendu par un lion, est tu par Renaud; tout le reste de la troupe est
+vaincu, terrass, bless, dispers. Renaud s'empare de la belle statue,
+la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de
+l'Asie[712].
+
+ [Note 710: C. VII.]
+
+ [Note 711: Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce
+ palais, par qui il a t bti, et voient dans une suite de
+ portraits prophtiques, des hros et des hrones qui auront un
+ jour au plus haut degr le don de courtoisie. C'est l que le
+ jeune pote brla son premier grain d'encens pour la maison
+ d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrce sa soeur, etc. (C.
+ VIII, st. 7 et 14.)]
+
+ [Note 712: C. VIII, st. 7 et 14.]
+
+Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beauts
+rassembles autour d'une dame plus belle encore, et qui semble tre leur
+reine, escortes par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette
+dame leur envoie demander s'ils veulent s'prouver contre ses
+chevaliers; ils acceptent, aprs avoir appris qu'elle est reine de
+Mdie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le
+joug de l'hymen. Les guerriers mdes ont le sort de tous les autres, et
+ne peuvent rsister, ni Renaud, ni _Florindo_.
+
+Floriane tmoin de leur dfaite, loin de sentir ou de la colre, ou de
+l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne
+grce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle dsire vivement de
+savoir si sa beaut rpond sa force et sa valeur. Le dernier
+chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui
+attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud parat
+dans tout l'clat et toute la fracheur de la jeunesse. La pauvre reine
+ne rsiste plus; et le pote, sans doute pour la justifier, fait dans
+trois octaves un portrait de la beaut mle de son hros, qui prouve que
+si Floriane tait un peu prompte s'enflammer, elle tait du moins
+connaisseuse[713]. Elle emmne dans son palais Renaud et son ami, leur
+donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprs d'elle. L, le
+jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette
+reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore
+enfant, pour venger l'honneur de sa mre, et ses premiers exploits
+contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le rcit touche
+de plus en plus Floriane, comme ceux d'Ene touchaient la reine de
+Carthage. Les progrs sont les mmes, les profonds soucis, le feu cach,
+et le reste[714]. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la
+soeur Anne, et qui, ayant reu ses confidences, lui conseille de mme de
+cder ce coup du sort. Didon cda; comment Floriane aurait-elle
+rsist? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la
+grotte o Ene et Didon se retirent ensemble, la scne se passe dans un
+jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant Renaud,
+et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je teindre dans tes
+baisers le feu de mes dsirs[715]? Renaud survient dans ce moment: il
+apporte, comme on peut croire, la rponse cette question; mais le
+disciple de Virgile a du moins profit de l'exemple de son matre. Il
+laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, d'autres gards
+dplacs, d'une desse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait
+intervenir, c'est Vnus; et si on lui permet cette licence mythologique,
+en un pareil sujet, on trouvera de la grce dans l'image et dans
+l'expression. Vnus rit dans les cieux[716]; elle verse libralement
+sur eux ses dlices; et peut-tre le plaisir de ces jeunes gens
+veilla-t-il dans son coeur une subite et douce envie; peut-tre et-elle
+chang, ce jour-l, son tat, tout divin qu'il est, pour celui de
+Floriane.
+
+ [Note 713: C. IX, st. 15, 16 et 17.]
+
+ [Note 714:
+
+ _Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza
+ Tal che' ella a morte corre e si disface_, etc. (St. 64.)]
+
+ [Note 715: St. 78.]
+
+ [Note 716:
+
+ _Rise Venere in cielo, e i suoi diletti
+ Vers piovendo in lor larga e cortese;
+ E forse del piacer de' giovinetti
+ Subita e dolce invidia il cor le prese,
+ Tal che quel giorno il suo divino stato
+ In quel di Floriana havria cangiato._ (St. 80.)]
+
+C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme
+Ene dans cette vie agrable, a des visions qui l'en font sortir; mais
+ce n'est point son pre qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre
+Clarice elle-mme, dont il sacrifiait l'amour des plaisirs passagers.
+Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un
+instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique regret, la
+trop sensible Floriane. Ds qu'elle s'en aperoit, elle envoie des
+guerriers sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les
+fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au dsespoir; elle
+veut se poignarder; une magicienne puissante vient son secours et
+l'arrte. C'est Mde, non pas celle de Colchos, mais une Mde, soeur du
+pre de Floriane. Elle enlve officieusement sa nice sur un char
+volant, rpand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et
+l'oubli, la transporte dans l'une des les Fortunes, son sjour
+accoutum, o elle la retient auprs d'elle[717].
+
+ [Note 717: C. X.]
+
+Cependant Renaud et _Florindo_ sont parvenus au bord de la mer: ils
+s'embarquent pour l'Italie. Une tempte affreuse brise et submerge leur
+vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prtent mutuellement
+secours; mais _Florindo_ est enfin englouti, et Renaud jet presque sans
+vie sur la cte, quelque distance de Rome. Revenu lui, il reoit
+dans un chteau voisin l'hospitalit la plus gnreuse. Le seigneur de
+ce chteau lui donne des armes, un cheval et un cuyer. Renaud part pour
+retourner en France. Le troisime jour, il trouve auprs d'une fontaine
+un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attach un arbre
+son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnat aussitt pour celui de
+Clarice; il a mme au ct son pe Fusberte. Renaud demande poliment au
+chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reue;
+il faut se battre. Le chevalier inconnu est renvers, et reste tendu
+sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son pe;
+s'apercevant que son bouclier a t fendu dans le combat, il prend aussi
+celui du chevalier, non pas cause du portrait d'une trs-belle dame
+qui y est artistement grav, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe
+parfaite[718].
+
+ [Note 718: C. X.]
+
+Il continue gament sa route, arrive bientt en France, la traverse, et
+trouve auprs de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de
+chevaux et d'cuyers dans le plus brillant quipage. Tout le monde, sans
+le connatre, est frapp de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est
+jaloux. Il avait depuis peu offert ses voeux Clarice. Je veux, dit-il
+au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beaut qui ne
+cde la dame de mes penses. Renaud, qui ne sait point quelle est
+cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la
+sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux;
+l'insolent Griffon est dsaronn d'un coup de lance. Le jeune
+vainqueur, entour et applaudi par les chevaliers et par les dames, te
+son casque, se fait connatre, embrasse ses parents, ses amis, est
+accueilli et ft de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses
+peines. Clarice, tmoin de sa victoire, voit en mme temps sur son
+bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle,
+la tourmente, lui fait faire un trs-mauvais accueil celui qui n'aime
+et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif
+deux malheureux la fois[719].
+
+ [Note 719: C. XI.]
+
+Renaud tait li, depuis l'enfance, d'une tendre amiti avec Alde la
+Belle, qui tait aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne
+la cour, il veut l'engager le racommoder avec sa matresse. Il la prie
+ danser; mais dans ce mme instant Anselme de Mayence la prie de son
+ct. Alde embarrasse baisse les yeux, se tait, et reste immobile.
+Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler btard, ce qui n'tait
+ni poli, ni vrai. Renaud le prend la gorge de la main gauche, le
+poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau[720]. Le bal est
+troubl; tous les Mayanais furieux sont prts se jeter sur Renaud;
+tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent
+ le dfendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et
+tranquille, et parvient jusqu' son logement, sans que personne ose
+l'attaquer. Charlemagne irrit le condamne un exil perptuel; il part,
+sans avoir pu obtenir de Clarice rponse une lettre suppliante qu'il
+lui a crite. Il s'arrte quelque distance de Paris, aux bords de la
+Seine; ayant dtach de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu
+tard, d'avoir caus ses malheurs, et le jette dans la rivire. Aprs
+huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, troite et humide
+valle; c'est la valle du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de l
+sur une colline riante o il ne voit que d'agrables objets, o il
+s'endort et fait les plus jolis rves du monde, o tout enfin le ramne
+du dsespoir l'esprance.
+
+ [Note 720: L'auteur, plus avanc en ge, et mieux instruit des
+ lois de l'honneur, n'et pas prt cette manire de sa venger un
+ chevalier, et surtout un chevalier franais.]
+
+Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque
+ce bruit lui fait esprer une occasion d'exercer son courage; il en
+tait priv depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui
+se dfend avec intrpidit contre une troupe d'assaillants. Il fond sur
+eux, en tue plusieurs, aide le guerrier se dlivrer des autres, et
+reconnat en lui son cher _Florindo_, dont il avait pleur la mort.
+_Florindo_ lui raconte comment il a t sauv du naufrage, et les
+aventures qui l'ont conduit o il l'a trouv. Ce qu'il ne sait pas,
+c'est pour quel motif tous ces gens arms l'ont attaqu avec tant de
+fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il rpond qu'il
+tait au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu
+perdment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par
+mer en France pour l'enlever[721]. S'tant avanc jusqu'auprs de Paris
+avec une troupe d'lite, il a trouv cette beaut charmante qui jouait
+dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enleve, et a repris
+aussitt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En
+passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a
+frapp: il leur a ordonn de lui faire mettre bas les armes et de le
+faire prisonnier. Mais la valeur de ce hros, et de celui qui est venu
+son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obissance.
+
+ [Note 721: C. XII.]
+
+Renaud avait peine entendu ce rcit, qu'il s'tait dj lanc, vers
+le port voisin, de toute la rapidit de son coursier. _Florindo_ le
+suit. Un troisime se joint eux, qui fournit Renaud une nouvelle
+armure, _Florindo_ un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas
+de vue son cousin, et qui lui prte en cette occasion le double secours
+de son art et de son bras. Bientt ils rencontrent en effet Mambrin, sa
+troupe et sa belle prisonnire. Ils les attaquent avec une fureur qui ne
+leur donne pas le temps de se reconnatre. Les Sarrazins les plus braves
+tombent sous leurs coups; Mambrin lui-mme est tu par Renaud, aprs un
+combat long et sanglant. Clarice est dlivre; son amant peut enfin
+s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un
+dernier service. Sa baguette fait natre tout coup un palais enchant,
+o ils sont reus avec toutes les recherches du got et de la
+magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un dsir gal
+les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre
+davantage. Ce conseil leur parat fort bon, et le pote met
+contribution l'astre des nuits, Vnus et le Dieu d'hymen pour dire
+potiquement comment ils le suivirent.
+
+Il termine par un pilogue qui n'est pas sans intrt. On y trouve
+d'abord l'poque et presque la date de son pome. Ainsi, dit-il, je
+clbrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances,
+lorsque encore dans le quatrime lustre de mes jeunes annes je pouvais
+drober un jour d'autres tudes, o j'tais soutenu par l'esprance
+de rparer les maux que m'a faits la fortune; tudes ingrates dont le
+poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres
+et charge moi-mme[722]: Il s'adresse ensuite au cardinal Louis
+d'Este, qui son pome est ddi; puis son ouvrage mme, et lui
+souhaite une destine heureuse. La dernire strophe contient
+l'expression touchante de sa docilit pour un grand pote et de sa
+tendresse pour un bon pre. Va, dit-il son livre, trouver celui qui
+fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je
+parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de
+bon, c'est lui que je le dois[723]. De ce regard perant dont il
+pntre, travers l'corce des choses, jusqu' leur centre, il verra
+tes dfauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachs. Il te
+corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute
+maintenant de la prose vridique aux fictions de la posie; il te
+donnera enfin la beaut qui manque tes vers.
+
+ [Note 722: St. 90.]
+
+ [Note 723:
+
+ _Io per lui parlo e spiro e per lui sono,
+ E se nulla h di bel, tutto suo dono_, etc.
+
+ Imitation heureuse de ce vers d'Horace:
+
+ _Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est._
+
+ Horace le dit sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le
+ Tasse le dire son pre.]
+
+Tel est en abrg le plan de cette premire production pique du Tasse.
+On voit que l'auteur s'y tait propos d'observer la rgle de l'unit;
+mais on voit en mme temps que cette rgle est peu applicable aux sujets
+romanesques, et qu'il y a eu autant de got que de gnie crer pour
+ces sortes de sujets un genre particulier d'pope. Pour qu'un pome
+hroque o l'unit et les autres rgles de l'art sont observes,
+intresse, il faut que l'intrt soit d'abord dans le sujet mme. Le
+succs de la guerre de Troie, l'tablissement d'Ene en Italie, la
+conqute du tombeau du Christ faite par des chrtiens, sont des sujets
+qui portent leur intrt en eux-mmes, et qu'il ne s'agit que de
+dvelopper et d'embellir. Mais Renaud pousera-t-il ou non Clarice?
+Voil tout le sujet du pome qui porte son nom, et l'unit importe peu
+quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.
+
+Quant au style, il est peu form, plus simple, moins affect, mais aussi
+bien moins potique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a
+cependant dj de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne
+construction de l'octave, de l'loquence dans les discours, de
+l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images.
+C'tait beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous
+les insipides imitateurs de l'Arioste; c'tait le lever dj brillant
+d'un astre potique, dont la _Jrusalem dlivre_ marque le brlant
+midi, et la _Jrusalem conquise_ le dclin. Il ne tint cependant pas au
+Tasse que le premier de ces deux pomes ne descendt du rang o la juste
+admiration des hommes l'a plac, et que le second n'y montt; mais ce ne
+fut jamais que dans son propre jugement que cette rvolution fut faite;
+le jugement de la postrit, qui fait seul les rvolutions durables, n'a
+point ratifi le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le
+projet et la composition de sa _Jrusalem conquise_; il reste faire
+connatre brivement les principales diffrences qui existent entre ce
+pome et le premier.
+
+Le changement qu'on aperoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle
+n'est plus adresse cette Muse qui n'a point sur l'Hlicon le front
+ceint d'un laurier prissable, etc., mais aux Intelligences clestes et
+ celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides,
+porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. Venez, leur
+dit-il, m'inspirer des penses et des chants qui me rendent digne du
+laurier toscan, et que le son clatant de la trompette anglique fasse
+taire celle qui retentit aujourd'hui[724]. Par-l, il entend sa
+_Jrusalem dlivre_, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain,
+de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imite de
+Lucrce: _Cos a l'egro fanciul_, etc. On l'avait beaucoup critique, et
+peut-tre avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez
+bonne rponse ces critiques, c'est que tout le monde la sait par coeur.
+
+ [Note 724:
+
+ _E d'angelico suon canora tromba
+ Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba._ (C. I, st. 3.)]
+
+Ce n'est plus au duc Alphonse que la ddicace est offerte. Eh! comment
+la main du Tasse, aprs avoir t pendant sept ans injustement captive
+par ordre de ce duc, aurait-elle trac de nouveau cette belle et
+touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers[725]? C'est au
+cardinal Cinthio que celle du nouveau pome est adresse, ce neveu du
+pape Clment VIII, qui fut plus constant dans son amiti qu'Alphonse, et
+qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait
+rendu.
+
+ [Note 725: _Tu magnanimo Alfonso_, etc. Voy. ci-dessus, p.
+ 255.]
+
+Dans la revue que Godefroy fait de l'arme, plusieurs troupes et
+plusieurs chefs sont ajouts ou substitus d'autres; Renaud surtout a
+disparu; la place de ce hros, l'une des tiges de la maison d'Este, on
+voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui
+avaient rgn Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes
+insparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis
+de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de
+Salerne, de Conca, de Gate et de Sorrento, villes des tats de Naples,
+pays natal du pote, o il avait trouv un asyle, et dont il voulait
+honorer les familles les plus illustres. Un expos rapide des conqutes
+faites par les mahomtans en Asie et en Afrique, et des diffrents
+empires qui s'y taient forms, termine le premier chant, et fait mieux
+connatre l'tat o se trouvait Jrusalem quand l'arme chrtienne vient
+l'assiger.
+
+Dans le second chant, l'pisode d'Olinde et de Sophronie est entirement
+supprim. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient
+faites contre ce morceau intressant, mais dplac, subsistaient dans
+toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la dfense dans le
+coeur, plus que dans l'esprit du Tasse[726], n'y tait plus. Le tyran de
+Jrusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occup de la
+dfense de ses tats, envoie ses fils en visiter toutes les places.
+Irrit des marques de joie que laissent chapper les chrtiens habitants
+de la ville, aux approches de l'arme fidle, il les en fait tous
+sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se rfugier dans
+le camp de Godefroy. L'action se dveloppe ensuite peu prs comme dans
+la premire _Jrusalem_.
+
+ [Note 726: Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.]
+
+L'ambassade d'Altes et d'Argant[727], l'arrive de l'arme chrtienne
+devant la ville qu'elle vient assiger, le premier combat sous les murs
+de Jrusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funbre[728], le
+conseil infernal[729], le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa
+nice dans le camp des chrtiens, le portrait et les ruses de cette
+enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de
+la place de chef des aventuriers[730], la mort de Gernand, l'exil de
+Richard, le dpart d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmne; le
+combat de Tancrde avec Argant[731], tout se ressemble, quelques
+dtails prs qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans
+ces corrections, le style ne gagne pas toujours.
+
+ [Note 727: C. III.]
+
+ [Note 728: C. IV.]
+
+ [Note 729: C. V.]
+
+ [Note 730: C. VI.]
+
+ [Note 731: C. VII.]
+
+Dans ce second pome comme dans le premier, Tancrde est amoureux de
+Clorinde, et aim d'une princesse qui a t sa prisonnire; cette
+princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nice. Nice, comme Herminie,
+sachant Tancrde bless, veut aller panser ses blessures, prend les
+armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit
+travers les bois[732]. Elle s'arrte aussi sur les bords du Jourdain,
+mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait
+ce sacrifice la dignit de l'pope, rclame par des censeurs trop
+difficiles, par des partisans trop svres de la noblesse pique, trop
+ennemis de la nature et de la simplicit champtre.
+
+ [Note 732: C. VII.]
+
+Tancrde croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a
+paru l'entre du camp, et qu'on a force s'en carter; il se met de
+mme la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons
+d'Armide; mais auparavant il fait dans la fort une rencontre
+singulire[733]. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'chappent du
+mme rocher; la premire se spare en deux ruisseaux, dont l'un se cache
+et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va
+mourir dans la mer Morte[734]. La seconde source est d'une couleur
+ardente comme la chevelure d'une comte; la troisime brille comme l'or,
+ou comme l'arc cleste aux rayons du soleil; la quatrime est agite
+comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles,
+et obit comme l'Ocan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquime
+enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de
+pierres prcieuses, d'or, de tous les mtaux que renferme le sein de la
+terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de
+toute espce, qui prtent leur ombre aux btes sauvages et aux
+troupeaux.
+
+ [Note 733: C. VIII.]
+
+ [Note 734:
+
+ _L'altro queto scendea con l'acque chiare,
+ Sin ch'egli si moria nel Morto mare._ (St. 12.)]
+
+Tancrde voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route.
+Le lecteur ne le comprend pas plus que lui, moins qu'il n'ait lu saint
+Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que clbre, dans un de ses
+opuscules[735], o il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de
+cinq fontaines ou sources mystrieuses, qui signifient les cinq genres
+de la substance sensible, dans lesquels elle est divise, comme en cinq
+ruisseaux diffrents. La premire source indique le cinquime corps ou
+la quintessence qui sort des parties suprieures pour aller jusqu'aux
+infrieures; au-dessous est l'lment du feu, ensuite celui de l'air,
+puis l'lment de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La
+premire source est donc toute substance mtaphysique ou surnaturelle,
+d'o drivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le
+Tasse, malheureusement trop livr dans ses dernires annes aux tudes
+thologiques, triomphait d'avoir plac dans son pome ces fontaines
+allgoriques, qu'il croyait dignes d'autant de clbrit que les
+fontaines de Merlin[736]. Il voulut peut-tre remplir, par ces belles
+inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scne
+pastorale qu'il en avait retranche: mais saint Thomas est encore plus
+contraire l'pope que ne le peuvent tre des bergers.
+
+ [Note 735: C'est le soixante-unime: _de Dilectione Dei et
+ proximi_.]
+
+ [Note 736: _Del Giudizio_, l. I.]
+
+Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de
+Tancrde[737]; l'horrible tempte suscite par les dmons, au moment o
+Argant allait tre vaincu, les nouvelles de la dfaite et de la mort du
+jeune Sunon[738]; la rvolte excite dans le camp, par les bruits
+rpandus sur la prtendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman
+et de ses Arabes[739], leur dfaite, la retraite de Soliman dans
+Jrusalem[740], sont encore peu prs les mmes. Le rappel de Richard
+est moins tardif que celui de Renaud; il prcde l'assaut gnral donn
+ la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller
+chercher avec le chevalier Danois[741]. Du reste, ils rencontrent de
+mme un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus
+tonnantes, et leur fait peu prs les mmes rcits que dans la
+_Jrusalem dlivre_. C'est un descendant des anciens mages, que
+l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrass le
+christianisme. Il est comme plac entre son ancienne foi et la nouvelle;
+ce qui rpond en partie un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne
+le dtruit pas tout--fait. Il est certain qu'un magicien qui professe
+la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour,
+est une distraction un peu forte, chez un pote aussi religieux et aussi
+savant dans sa religion que le Tasse.
+
+ [Note 737: C. VIII, st. 84 et suiv.]
+
+ [Note 738: C. IX.]
+
+ [Note 739: C. X.]
+
+ [Note 740: C. XI.]
+
+ [Note 741: C. XII.]
+
+Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont
+plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les
+conduise dans sa barque aux les Fortunes. Les jardins d'Armide sont au
+sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite,
+et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la
+gravissent de mme, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les
+bras d'Armide[742], le rappellent la gloire et l'emmnent. Les
+descriptions et les discours sont les mmes; il n'y a de chang que la
+fin. Tandis que l'un des chevaliers entrane Richard, l'autre, suivant
+les instructions que leur a donnes le bon ermite, surprend Armide, lui
+attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants,
+et la menace de la laisser en cet tat, si elle ne dtruit elle-mme son
+palais, ses jardins et toute cette reprsentation fantastique. Elle est
+force d'obir, et de faire obir ses dmons. Le charme est dtruit; il
+ne reste que les rocs dserts et les bois de cyprs sauvages frapps de
+la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de
+remarquable, c'est que, malgr la docilit d'Armide, ils la laissent
+enchane dans ce sjour horrible[743]. Le pote s'est ainsi dbarrass
+d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne
+reparat plus.
+
+ [Note 742: C. XIII.]
+
+ [Note 743: Tout cela est allgorique; la dernire stance de ce
+ chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchan les pieds
+ d'Armide, lui dit en la laissant dans cet tat:
+
+ _Hor securi andremo, e tu rimanti,
+ Perch senno e valor cos t'avvinse;
+ E vinta infernal fraude, honore havranno
+ Perfida lealtate e fido inganno._]
+
+Alors l'action du second pome se renoue comme dans le premier. L'assaut
+se donne et dure jusqu' la nuit[744]. Les machines sont brles par
+Argant et par Clorinde[745]. Cette guerrire est tue et baptise par
+Tancrde. Ismen enchante la fort pour empcher les chrtiens de
+renouveler leurs machines[746]; et tout s'y passe comme auparavant.
+L'arme d'gypte s'avance[747]. En mme temps que Godefroy en est
+instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des
+munitions l'arme, est en si mauvais tat dans le port de Jopp, que
+cette place elle-mme est tellement endommage, qu'il y aurait tout
+craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce ct. Godefroy y
+envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant, la tte d'un
+nombreux dtachement, marche de son ct vers Jopp, o il se donne un
+combat opinitre et meurtrier. La place est emporte; le mur qui gardait
+les vaisseaux est renvers. La flotte est menace de l'incendie: elle
+n'est dlivre que par l'arrive imprvue de Richard et de Rupert, qui
+ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidle, ne peuvent opposer de
+rsistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer,
+o ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe
+prs de deux chants[748], est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre
+digne de lui-mme. Cette addition corrige un dfaut reproch la
+_Jrusalem dlivre_, o il est trop peu question de la flotte, partie
+si importante des forces de l'arme chrtienne, que sa perte l'aurait
+rduite aux plus fcheuses extrmits. On voudrait pouvoir transporter
+ce combat d'une _Jrusalem_ dans l'autre; il est presque perdu dans la
+seconde; ce serait dans la premire une grande beaut de plus.
+
+ [Note 744: C. XIV.]
+
+ [Note 745: C. XV.]
+
+ [Note 746: C. XVI.]
+
+ [Note 747: C. XVII.]
+
+ [Note 748: C. XVII et XVIII.]
+
+On voudrait aussi conserver presque entire la vision de Godefroy, au
+vingtime chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jrusalem
+nouvelle; Dieu sur son trne et dans sa gloire, les anges et les saints,
+les chants et les louanges; la prdiction faite Godefroy par son pre,
+des vnements futurs, des rvolutions des petits tats et des grands
+empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui dplut beaucoup en France,
+et qui doit toujours y dplaire[749], il n'y ait dans quelques endroits
+plus de mysticit que de posie; mais dans beaucoup d'autres, le grand
+pote se montre encore; et, si son style a perdu de sa fracheur et de
+ses grces, peut-tre n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.
+
+ [Note 749: Le passage que j'indique ici est doublement
+ remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par
+ l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la
+ France tait livre aux horreurs de la guerre civile; Henri III
+ tait tomb, en 1589, sous _un poignard catholique_;
+ Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la
+ ligue, soutenues et fomentes par les excommunications de deux
+ papes, Sixte V et Grgoire XIV. Le Tasse, trop immdiatement plac
+ sous l'influence pontificale lorsqu'il nergique et belle
+ expression de Boileau, dans sa satire sur l'_quivoque_, ouvrage
+ de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais o il y a
+ encore de grandes beauts. La tirade entire o cette expression
+ se trouve, et qui commence par ce vers:
+
+ Au signal tout coup donn pour le carnage, etc.,
+
+ est admirable.
+
+ Il termina son pome, parlant, dans cette vision, des papes de son
+ temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier
+ excommuni Henri, dit que ce grand pape se flicite moins dans le
+ ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire
+ d'achever (l'glise de Saint-Pierre), que d'avoir laiss aprs lui
+ un pontife destin temprer la rigueur et la terreur de ses
+ lois, un pre et un pasteur des rois, soutien du monde, et
+ ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:
+
+ _Che d'aver dato a le severe leggi
+ Chi suo rigor contempre e suo spavento;
+ Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo,
+ Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo._ (St. 75.)
+
+ Cette manire de caractriser Clment VIII, alors rgnant,
+ prouverait qu'il tait ds ce temps-l (1593), dispos lever
+ l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au
+ mois de septembre, quatre mois aprs la mort du Tasse. Le pote
+ ajoute ensuite cette stance entire sur l'tat o se trouvait la
+ France, le meurtre rcent d'un de ses rois, et la foudre romaine
+ dont l'autre tait frapp:
+
+ _La Francia, adorna or da natura ed arte,
+ Squallida allor vedrassi in manto negro.
+ N d'empio oltraggio inviolata parte,
+ N loco dal furor rimaso integro;
+ Vedova la corona, afflitte e sparte
+ Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro,
+ E di stirpe real percosso e tronco
+ Il pi bel ramo, e fulminato il tronco._
+
+ A une poque rcente, on a trouv que cet octave contenait une
+ prdiction singulirement exacte de la rvolution franaise au
+ temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave
+ suivante; il soutint le droit que les papes s'taient
+ audacieusement arrog de disposer des couronnes, de donner, comme
+ il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:
+
+ .... _Ei solo il re pu dare al regno,
+ E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri,
+ E placarli del cielo i grave sdegno._ (St. 76.)
+
+ Ces vers taient faits pour exciter en France une juste
+ indignation ds qu'ils y seraient connus. En effet, Abel
+ l'Angelier ayant donn Paris, en 1595, une dition in-12 de la
+ _Jrusalem conquise_ (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut
+ condamne et supprime par un arrt du parlement de Paris.
+ _Apostolo Zeno_ nous l'apprend dans une lettre son frre
+ _Catarino Zeno_. Il avait reu de Hollande cette dition avec
+ d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la raret
+ cet arrt de suppression, dont il donne la date et les motifs.
+ Les motifs sont les dix-huit vers cits ci-dessus, condamns,
+ selon l'expression de l'arrt, comme _contenant des ides
+ contraires l'autorit du roi et au bien du royaume, et comme
+ attentoires l'honneur du feu roi Henri III et du roi rgnant
+ Henri IV_, qui n'tait pas encore, ajoute l'auteur de la lettre,
+ admis cette anne-l au giron de l'glise romaine, ni absous de
+ ses censures. Il le fut peu de temps aprs, car l'arrt est du
+ 1er septembre, et l'absolution du pape fut donne Rome le 17 du
+ mme mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques o
+ nous avons vu qu'tait dj Clment VIII, l'acte de fermet du
+ premier parlement du royaume n'acclra point l'absolution? Quoi
+ qu'il en soit, _Apostolo Zeno_ cite pour autorits Dupin, qui
+ parle de cet arrt dans son _Trait de la puissance ecclsiastique
+ et temporelle_, imprim en 1717, in-8., et plus particulirement
+ le livre intitul: _Preuves des liberts de l'glise gallicane_,
+ o cet arrt est rapport dans son entier, p. 154 et 155, t. I,
+ seconde dition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'_Apostolo
+ Zeno_, t. II, p. 161.) _Serassi_ a cit tout ce passage
+ l'article de cette dition de la _Jrusalem conquise_, dans le
+ Catalogue gnral des OEuvres du Tasse, la fin de sa Vie, p.
+ 572.]
+
+Dans le reste du pome, les additions sont encore assez considrables,
+mais elles consistent en plus petits dtails, o il serait trop long et
+trop minutieux d'entrer. Les moyens dploys par l'ennemi sont cependant
+plus redoutables et le danger des chrtiens plus grand. Mais, la fin,
+Argant et sa troupe sont forcs de quitter Jopp, et se retirent avec
+peine dans la ville; Richard, revenu au camp, dtruit l'enchantement de
+la fort. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines;
+Jrusalem est prise. L'arme d'gypte survient, commande par le soudan
+mme. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complte,
+dtruit tout ce qui restait d'ennemis craindre, et Godefroy revient
+triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.
+
+On ne doit pas s'tonner si ce pome, o de grandes beauts de l'ancien
+sont conserves, o il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les
+prfrences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui
+d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'tonner encore moins qu'on
+lui prfre la premire _Jrusalem_, avec toutes ses imperfections et
+ses aimables dfauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le pre
+_Angelo Grillo_, auteur lui-mme de posies trs-estimes, fit entre ces
+deux ouvrages un parallle, et pronona un jugement auquel le got ne
+peut refuser de souscrire. Il me parat, dit-il[751], que le Tasse
+gagne autant du ct de l'art et de la conduite dans la _Jrusalem
+conquise_, qu'il excelle dans la _Jrusalem dlivre_ en grces et en
+ornements. Quant aux choses qui appartiennent l'unit et l'essence
+mme de la posie, il a voulu, dans ce second pome, s'attacher de plus
+prs l'exemple d'Homre et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne
+se ft pas loign des prceptes d'Aristote. Il a mieux li entre eux
+les matriaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et
+pour ainsi dire par l'instant mme, lien trs-faible et qui appartient
+plus au roman qu'au pome hroque. Il a conduit plus fidlement la
+posie sur les pas de l'histoire. Il a corrig quelques endroits o
+l'action principale tait trop suspendue.... Il a supprim l'pisode
+d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu li, et trop tt
+introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homre
+qui ne tiennent pas beaucoup la fable. Il a retranch avec soin ce
+qu'il y avait de trop passionn, particulirement dans les artifices
+d'Armide, et dans les erreurs de Tancrde et d'Herminie[752], qu'il
+appelle Nice: il s'est ainsi moins loign du sujet, et il a mieux
+servi la religion et la pit chrtienne, but qu'il s'est principalement
+propos dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et
+d'autres semblables que j'ai cru observer dans la _Jrusalem conquise_,
+me font regarder ce pome comme meilleur, de mme que je regarde l'autre
+comme plus beau. Mais, malgr tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger
+meilleurs les pomes qui plaisent le plus, qui sont gnralement lus de
+tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces,
+mais d'ges en ges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la
+_Jrusalem dlivre_ est plus belle que la _Jrusalem conquise_, elle
+est aussi la meilleure.
+
+ [Note 751: Lettres, p. 537.]
+
+ [Note 752: Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier,
+ mais il est certain que la seconde _Jrusalem_ passe pour austre
+ auprs de la premire, et que cependant les endroits passionns et
+ voluptueux sont absolument les mmes. Dans le personnage et les
+ artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrde pour Clorinde, et de
+ Nice, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrde, rien n'est
+ chang. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrig un seul vers,
+ ni mme un seul de ces dfauts brillants qui lui sont justement
+ reprochs.]
+
+Tenons-nous-en cette dcision d'un homme d'esprit et de got, qui aima
+beaucoup le Tasse, plutt qu'au sentiment du Tasse lui-mme, sur cette
+production que l'on peut gnralement nommer malheureuse, mais o l'on
+reconnat encore par moments le gnie sublime de son auteur.
+
+Si la _Jrusalem conquise_ en avait marqu le dclin, il jeta encore
+quelques rayons son coucher, dans le pome des _Sept Journes_, dont
+il nous reste parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par
+beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement
+du gnie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet mme et de la
+manire dont il l'avait envisag. Les Sept Journes de la cration ne
+pouvaient fournir matire un pome de plus de huit mille vers, que par
+des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des
+explications morales et thologiques, trs-propres ternir l'clat de
+la posie. C'est cependant pour la beaut du style que ce pome est
+principalement vant. L'_Ingegneri_, qui en fut le premier diteur, ne
+craignit pas de dire dans sa prface, que depuis que l'art potique
+tait n pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait exist
+aucun pome ni plus sublime, ni plus agrable en mme temps; que l'on y
+trouvait expliques avec une grce incomparable les matires les plus
+profondes de la philosophie naturelle, de la thologie sacre, et de
+l'histoire divine.
+
+Le _Crescimbeni_ dit positivement dans son _Histoire de la posie
+vulgaire_, qu'il le regarde comme le pome hroque le plus beau et le
+plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, aprs
+l'_Italie dlivre_ du Trissin, qui doit cependant encore lui cder
+l'gard du style[753]. Le style a en effet de la force, et souvent mme
+de la sublimit; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce
+n'est par instants, de l'agrment et de la grce? Je ne conois pas non
+plus pourquoi le _Crescimbeni_ range les _Sept Journes_ parmi les
+pomes hroques. C'est un pome thologique et philosophique, mais qui
+n'appartient certainement point l'pope; et je n'en parle ici que
+pour n'avoir plus revenir sur aucun des grands pomes du Tasse.
+
+ [Note 753: Vol. II, l. III, p. 446.]
+
+On se rappelle quelle occasion il l'entreprit. Il tait Naples chez
+le marquis _Manso_, son ami[754]. La mre du marquis tait trs-dvote;
+le Tasse trs-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en
+sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte potique. Ses
+entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de pit: la
+science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle
+l'engagea enfin traiter en vers quelque grand sujet de cette espce,
+et il choisit la Cration du monde. Il en fit les deux premiers livres
+dans cette retraite dlicieuse, dans un tat de sant supportable, et un
+entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou
+plutt seulement bauchs Rome, vers les derniers temps de sa vie,
+lorsque le travail n'tait plus qu'une distraction ses souffrances.
+C'est la cause trs-naturelle de la diffrence qu'on aperoit entre le
+style de ces deux premiers chants et celui des autres.
+
+ [Note 754: Voyez ci-dessus, p. 289.]
+
+On sent que le plan d'un pareil pome tait tout fait, ou plutt qu'
+proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait
+tre qu'une paraphrase du premier chapitre de la _Gense_, pour les six
+jours de la cration, et de la premire partie du second chapitre, pour
+le septime jour, qui est le jour du repos. C'est le mme qu'a suivi
+notre Du Bartas dans sa premire _Semaine_, pome si clbre dans son
+temps, et maintenant plong dans un si profond oubli. Puisque j'ai nomm
+ce pome, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il et fourni au
+Tasse l'ide du sien. La _Semaine_ parut pour la premire fois en
+France, vers 1580. Les ditions se succdrent ensuite rapidement. Le
+Tasse savait trs-bien le franais, et ce ne fut qu'environ douze ans
+aprs qu'il commena ses _Sept Journes_. Bien plus, la _Semaine_ de Du
+Bartas fut traduite en vers italiens[755], et cette traduction, qui eut
+du succs, et qui est aussi en _versi sciolti_, fut publie en 1592,
+l'anne mme o le Tasse conut l'ide de son pome, et en composa les
+deux premiers livres.
+
+ [Note 755: Par _Ferrante Guisone_.]
+
+Quoi qu'il en soit de cette ide, sur laquelle je n'insiste pas, dans
+le pome du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'aprs le rcit de
+Mose, le premier livre contient la cration du ciel et de la terre, de
+la terre dserte et vide, tandis que les tnbres taient sur la face de
+l'abme et que l'esprit de Dieu tait port sur les eaux. Il contient
+encore la cration de la lumire, sa sparation d'avec les tnbres, qui
+reoivent le nom de Nuit, et la lumire celui de Jour. Dans le second,
+le firmament est cr au milieu des eaux; il les partage en eaux
+infrieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux suprieures qui
+sont au-dessus; et ce firmament reoit le nom de Ciel. Dans le
+troisime, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux infrieures; ce qui
+reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassembles se nomment la Mer.
+L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui
+portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en
+elle le germe de sa reproduction. Au quatrime jour, deux grands
+luminaires sont placs dans le firmament pour distinguer le jour d'avec
+la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les annes,
+pour luire au ciel, et pour clairer la terre. Le plus grand de ces
+luminaires prside au jour, et le moindre la nuit. Les toiles sont
+aussi places dans le firmament pour luire sur la terre, prsider au
+jour et la nuit, et sparer la lumire des tnbres. Le cinquime
+livre offre la cration des poissons et des reptiles qui vivent dans
+les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du
+firmament. Dans le sixime, la terre produit les animaux, les bestiaux,
+les reptiles, chacun selon son espce. Dieu cre enfin l'homme son
+image et sa ressemblance: il cre les deux sexes, l'homme et la femme;
+il les bnit, et leur ordonne de crotre, de multiplier, de remplir la
+terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux
+volatiles du ciel et tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin,
+dans le septime livre, Dieu n'a plus qu' complter son ouvrage, et
+se reposer. Il bnit le septime jour et il le sanctifie, parce que dans
+ce jour il avait termin l'ouvrage de la cration.
+
+Il est ais d'apercevoir les avantages et les cueils de ce sujet et de
+ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espce qui se
+prsentent chaque instant; les cueils sont aussi dans ces
+descriptions mmes, qui sont ncessairement trop nombreuses, trop
+continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relche au pote et au
+lecteur que des digressions et des discussions thologiques,
+philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre
+descriptif. Il s'est form en posie une cole, et je dirais presque une
+secte descriptive; mais, malgr tous ses efforts, malgr les talents de
+ses chefs, malgr le zle de leurs proslytes, qui n'est pas toujours
+selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe
+terrible et contraire celui de la reproduction, c'est l'ennui.
+
+Il est cependant regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce pome
+entier au point o il avait port les deux premiers livres. Il s'y
+trouve des morceaux d'une grande beaut et d'une certaine majest de
+style, singulirement adapte son sujet. On admire surtout avec
+raison, dans la seconde Journe, la riche description du firmament, des
+signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'toiles qui ont
+reu des anciens et ont conserv chez les modernes tant de figures et de
+noms divers. De l, le pote est conduit s'lever contre les folies
+des astrologues, et ensuite clbrer les usages rels que la science
+humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a
+pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute
+posie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres diffrents,
+n'ont peut-tre pas moins de mrite; et, mme dans les derniers livres,
+o les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on
+sent encore de temps en temps la vie potique qui semble rsister
+presque seule aux progrs de la destruction.
+
+Mais c'est trop long-temps nous carter de la posie pique, laquelle,
+quoi qu'en ait dit le _Crescimbeni_, le pome des _Sept Journes_ ne
+saurait appartenir. Quittons enfin ce pome si attachant, mme par ses
+dfauts, et revenons au pome hroque, dans lequel il eut des
+imitateurs, mais o l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le
+Tasse, favorablement prvenu pour tout ce qui portait le nom de
+Gonzague, loua beaucoup le _Fido Amante_, pome dont _Curzio Gonzaga_
+tait l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres rptassent les
+loges qu'il lui avait donns, et ce fut lui-mme qui en fut la
+cause[756]. Le _Fido Amante_ prouva le mme sort que le _Costante_ du
+_Bolognetti_ et quelques autres pomes qui parurent peu prs dans le
+mme temps que le sien; la _Jrusalem dlivre_ les clipsa tous.
+
+ [Note 756: Tiraboschi, t. VII, part. III.]
+
+On ne sait pas positivement quelle branche de la famille Gonzague
+appartenait ce _Curzio Gonzaga_[757]; tout ce que l'on connat de lui,
+c'est qu'il se distingua dans la carrire des armes, qu'il aima et
+cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laiss, outre son
+pome, des posies lyriques et une comdie assez bonne, intitule: _gli
+Inganni_ (les Fourberies).
+
+ [Note 757: Le titre du pome nous apprend seulement qu'il
+ tait fils du prince Louis; voici ce titre: _Il Fido Amante, poema
+ eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima
+ casa de' principi di Mantova_, Mantova, 1582, in-4. L'auteur le
+ ddie une dame qu'il nomme _Orsa_, et qui tait sans doute de
+ l'illustre famille _Orsini_, que nous appelons en France _des
+ Ursins_. C'tait sa muse inspiratrice, et probablement la dame de
+ ses penses. Au frontispice du pome est grave sur un cusson la
+ constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui
+ s'lve en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le
+ soleil. Le sonnet ddicatoire commence ainsi:
+
+ _Vattene a' pie' de la grand'_ORSA, _humile
+ Parto mio_ (_sua merc_) _condotto a fine._
+
+ La premire octave du pome est une seconde ddicace; il n'y a
+ point d'autre invocation.
+
+ ORSA, _che fuor de la commune gente
+ Alzasti lo mio tardo ingegno humile;
+ Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;
+ Dimmi la f d'un_ CAVALIER _gentile
+ In amar_ DONNA _di virtute ardente_, etc.]
+
+Ce pome, qu'il ne fut que six ou sept ans composer, est en trente-six
+chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y
+clbrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la
+relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours
+l'orgueil, lors mme qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut
+croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de
+plus romanesque, ce n'est point un roman pique qu'il a voulu faire,
+mais un pome hroque, ou une pope rgulire. Cette fable n'est
+d'aucun intrt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui
+en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de
+la connatre tout entire, on peut tre curieux de savoir sur quels
+fondements il l'a tablie, quelle machine potique il a employe, quels
+principaux ressorts il a fait agir.
+
+Le _Fidle amant_ dont il fait son hros, tait fils d'un puissant roi,
+descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebtir la
+ville o avaient rgn ses aeux, et en avait fait la capitale d'un
+nouvel empire[758]. Ce roi, nomm Garamant le Magnanime, avait beaucoup
+voyag dans sa jeunesse. Dou d'une valeur brillante et de tous les dons
+de la nature, il avait, dans diffrents pays, inspir de l'amour un
+grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-tre tait une
+princesse qu'il avait aime en Hesprie, dans la ville que le Mincio
+arrose, c'est--dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils,
+mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'tait aussi l'opinion
+commune en Hesprie, que cet enfant avait pri avec sa mre. Garamant,
+revenu en Asie, avait bti sa ville, tendu au loin ses tats et sa
+renomme. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire,
+il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages
+taient d'or et de soie, et qui paraissait elle-mme toute de perles.
+Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame prsente au
+roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidle amant
+du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui
+n'est occup que de son amour pour une beaut ingrate et insensible.
+Attir par la renomme d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras
+et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui
+l'appellent dans des climats lointains. Garamant reoit trs-bien ce
+couple extraordinaire; il conduit ses htes dans sa nouvelle Troie et
+les loge dans son palais.
+
+ [Note 758: Dans cette analyse rapide, je ne cite point de
+ vers, parce qu'ils sont en gnral trop mdiocres, et je me
+ dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le
+ pome tant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que
+ le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.]
+
+Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui
+vient annoncer l'arrive d'une ambassade solennelle. Il la reoit avec
+beaucoup de pompe et de dignit. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan
+de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir
+ lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a
+os attaquer le roi d'gypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend
+les armes pour chtier, non-seulement le tmraire Sicilien, mais
+l'Europe entire qui s'est tant de fois arme contre l'Asie. Le roi de
+Troie a les injures de ses anctres venger; Orcan lui promet de le
+rendre matre de la Grce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut
+s'allier avec lui.
+
+Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau,
+et tmoignait la plus grande impatience d'tre admis. Il l'est aussitt
+que les ambassadeurs se sont retirs. C'est un envoy du roi de Sicile.
+Ce roi avait une fille charmante, nomme Clitie, qu'il avait donne en
+mariage un fils du roi de Crte. Le roi d'gypte, qui feignait d'tre
+l'ami de ce jeune prince, invit aux ftes de son mariage, l'avait
+surpris et gorg dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile
+et de Crte se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le
+terrible Orcan, pre du meurtrier, rassemble une arme innombrable pour
+dfendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et
+des secours. Garamant coute ce rcit avec attendrissement et avec
+horreur; il donne l'envoy des esprances; mais il diffre prudemment,
+et ne dcide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement
+discute. Les avis diffrent d'abord; ils se runissent enfin en faveur
+du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se dclarer ouvertement contre
+un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de
+riches prsents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une rponse secrte,
+mais elle lui assure tout ce qu'il tait venu demander.
+
+Cependant Garamant avait charg un de ses plus srs confidents de
+prendre des informations sur la dame trangre et sur le chevalier qui
+taient arrivs dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et
+lui dit que la dame est ne dans la ville de Manto, et qu'elle est
+matresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire
+connatre, mais il parat possder toutes les vertus. Ces noms
+renouvellent de tendres souvenirs dans l'me de Garamant. Il soupire, et
+raconte enfin son confident ce qui lui est arriv autrefois dans cette
+mme ville o est ne la dame trangre. Il s'y tait uni avec la fille
+du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une
+magicienne tait venue dtruire ce bonheur, l'avait enlev, conduit dans
+son palais, et retenu dans des dlices o son coeur n'avait point de
+part. Quelque temps aprs, il avait appris que Sulpicie tait morte de
+dsespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait pri avec elle.
+Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'motion la plus
+douloureuse et la plus vive.
+
+Ses deux htes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un
+grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant
+le repas qui suit cette fte, il prie le chevalier tranger de lui
+apprendre quelle est donc cette beaut dont il est pris, beaut bien
+svre sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et la
+persvrance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent le
+satisfaire. Cette belle tait fille du roi de la grande Hesprie. Ds
+son enfance elle fut consacre Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs
+que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides:
+bientt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les btes les plus
+froces. Son pre eut une guerre soutenir contre des peuples
+d'Afrique; ses armes furent battues, plusieurs de ses gnraux tus. La
+jeune Hippolyte, instruite de ces dsastres, s'chappa pour les rparer,
+passa la mer, rallia les troupes, se mit leur tte, remporta des
+victoires dcisives, subjugua sept royaumes de la cte d'Afrique, et en
+emmena les rois enchans pour servir son triomphe. Son pre lui en
+dcerna un, et le plus pompeux qu'on et jamais vu, et lui fit quitter
+son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mrit.
+Le chevalier qui fut tmoin de ce triomphe, et qui le dcrit dans tous
+ses dtails, avoue que jamais la beaut d'Hippolyte n'avait fait sur lui
+l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit
+et vainquit un gant africain qu'elle avait fait captif dans une
+bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des
+tournois, des choses qui l'tonnaient lui-mme. Mais elle avait effac
+dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les
+plus clbres. En finissant ce rcit, le chevalier prend cong de
+Garamant. Il laisse sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il
+rejoindra bientt, quand il aura termin une expdition entreprise pour
+la servir et pour lui plaire.
+
+Brnice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquite ds qu'il
+est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi
+les piges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan.
+Elle voudrait enfin tre instruite de sa naissance et de son origine,
+qu'elle ne connat qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait t ds ses
+premiers ans nourri par le dieu Prote, dans les eaux de la mer, qu'il y
+avait eu son berceau, qu'il avait t enlev ce dieu, qui connat seul
+le reste de sa destine. L'antre de Prote n'est pas loin; elle sort la
+nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchante, et ne tarde
+pas trouver le dieu dans son antre. Prote, moins difficile qu'il
+n'tait du temps d'Homre et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait.
+C'est une histoire bizarre et assez longue; la mre du jeune hros
+s'tait prcipite dans le Mincio, croyant tre oublie du guerrier
+qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prvenues par Prote, avaient
+retir cet enfant du soin de sa malheureuse mre, et le lui avaient
+apport dans une corbeille; il l'avait lev avec le plus grand soin, et
+l'avait dress ds l'enfance aux exercices qui font les hros.
+
+Le voyant parvenu l'adolescence, son art lui avait manqu lorsqu'il
+avait voulu connatre la destine future de son lve. Il s'en tait
+plaint Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces
+trois soeurs lui avaient prdit que ce enfant obtiendrait un jour la
+femme la plus belle et la plus fire qu'il y et au monde; que de leur
+sang natrait une race immortelle qui se sparerait en deux branches,
+dont l'une porterait le nom d'_Austria_ (l'Autriche), l'autre celui de
+_Gonzaga_; qu'elles se runiraient et produiraient, sous le double nom
+d'_Austria_ et de _Gonzaga_, des milliers de hros. Prote les nomme et
+les fait connatre Brnice, enchante de les entendre. Ce n'est point
+encore assez de cette machine potique: Thtis vient rendre visite
+Prote, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophtie,
+c'est elle qui raconte tout ce qui est en rcit. On voit se drouler
+avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette
+intrigue fabuleuse; on voit que le _Fidle amant_, ou le _Gonzague_,
+tige lointaine de tous les Gonzagues venir, est ce fils mme de
+Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il
+croyait avoir perdu.
+
+Si nous voulons connatre plus particulirement ce qui avait acquis ce
+jeune hros ce grand renom de fidlit en amour, et quelle est cette
+Brnice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amiti, mais qui
+parat en avoir une si active et si tendre, le pote profite, pour nous
+en instruire, de l'loignement de son hros. Brnice, aprs sa course
+maritime, revient la nouvelle Troie. Le roi, profondment occup
+d'elle et de ce qu'il entrevoit dj de la singulire destine du jeune
+guerrier, l'interroge, lui demande comment le _Fidle amant_ tant
+uniquement pris de la belle Victoire, elle parat cependant si
+troitement lie avec lui. Voici l'abrg de sa trs-prolixe rponse.
+Elle tait ne dans l'trurie; sa famille, issue du devin Tirsias,
+avait rgn sur ce pays, et, aprs la mort de deux de ses frres,
+elle-mme y avait rgn. Elle avait reu de ses anctres l'art magique,
+dont une partie consiste prvoir l'avenir. La rputation de sa science
+s'tait rpandue jusque chez les nations les plus loignes. On venait
+la consulter de toutes parts. Le _Fidle amant_, ayant perdu les traces
+de sa belle guerrire, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher,
+fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle prouva
+un sentiment que mille amants s'taient vainement efforcs de lui
+inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le dtourner de son premier
+amour. Elle avoue mme qu'elle ne ngligea aucun moyen, et qu'elle lui
+offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profit.
+
+Voyant enfin que tout tait inutile, au lieu de s'en dsesprer, elle
+sentit se changer en admiration et en tendre amiti la passion qu'elle
+avait d'abord prouve. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui
+n'avait pu le rendre infidle. Cette barque enchante, sur laquelle ils
+parcouraient les mers, les avait si bien dirigs, qu'ils avaient enfin
+trouv sa belle et insensible Victoire en Italie, auprs du lieu o le
+_Metauro_ se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait une
+expdition prilleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle,
+aussi aimable, doue autant que jamais de toutes les perfections, mais
+toujours aussi fire, aussi svre pour son amant, exigeant toujours
+qu'il ne repart devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire
+dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous
+les monstres, purg la mer de tous les pirates, rompu tous les
+enchantements, dlivr toutes les dames injustement et indignement
+opprimes, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les
+dangers, et remport les dpouilles de tous les guerriers les plus
+fameux. Ces conditions si dures n'avaient point dcourag son jeune ami.
+Aprs avoir pris cong de sa dame, il s'tait mis excuter ses
+volonts. Depuis ce moment, Brnice ne l'a pas quitt. Elle raconte les
+exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les preuves incroyables
+dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aid vaincre, les
+dangers de toute espce qu'il a bravs. Elle excite une grande
+admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le
+sentiment pur et dsintress qui attache son sort une si gnreuse et
+si utile amie.
+
+Cette exposition longue et complique tant finie, et le noeud de
+l'intrigue ainsi tabli, il ne s'agit plus que de la conduire au
+dnoment, de faire que le _Fidle amant_ revienne de son expdition,
+qu'il soit mis la tte de celle qu'on va faire contre Orcan pour
+soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus clatantes
+victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son ct pour
+dfendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui,
+jointes la connaissance que donnera l'officieuse Brnice de ce qu'il
+a dj fait, flchissent enfin ce coeur indomptable, et l'amnent
+couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de
+Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hymne fasse le bonheur
+de sa vieillesse; que Victoire et son poux reviennent en Hesprie
+prendre possession des tats qui leur appartenaient par la naissance, et
+que Brnice, par les moyens de son art, puisse prvoir et annoncer que
+de l viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout
+les ducs de Mantoue.
+
+Telle est en effet la srie d'vnements qui remplit le reste du pome,
+et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnatre qu'avec un grand appareil
+de science potique, d'observation des rgles, et d'habilet conduire
+une action pique, n'y ayant ni intrt dans le but de cette action, ni
+charme dans le style, ce long pome au fond se rduit rien. On se
+demande, aprs l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver
+pendant sept ans chafauder, pour sa propre famille et pour des
+princes de son nom, une telle gnalogie, et se donner la peine de la
+mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve
+point de rponse.
+
+La fin de ce sicle vit encore paratre quelques faibles essais de
+pomes hroques, tels que _le Nouveau Monde_, de _Giorgini_[759], en
+vingt-quatre chants; _la Maltide_, de _Giovanni Fratta_[760], dont le
+Tasse avait port un jugement aussi favorable que du _Fido Amante_, et
+qui vaut encore moins; la _Jrusalem dtruite_, de _Francesco
+Potenzano_[761], copie trop infrieure au modle dont elle rappelle le
+titre; l'_Univers_ ou le _Polemidoro_, de Raphal _Gualterotti_, espce
+d'bauche, en quinze chants[762], d'un plan beaucoup plus vaste, qui
+devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce
+qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres,
+plus faibles encore,
+
+ Et qui ne valent pas l'honneur d'tre nomms[763].
+
+ [Note 759: _Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da
+ Jesi_, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4.]
+
+ [Note 760: Venezia, 1596, in-4. L'auteur tait Vronais.]
+
+ [Note 761: Napoli, 1600, in-4.]
+
+ [Note 762: Firenze, 1600, in-4.]
+
+ [Note 763:
+
+ Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm.
+ (CORNEILLE, _Cinna_.)]
+
+Le pome hroque, auquel le Tasse avait donn tant d'clat, se releva
+dans le sicle suivant, non jusqu'au point o l'avait port ce grand
+pote, mais bien au-dessus de celui o de tels imitateurs taient
+rests. Dans le sicle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement
+le premier pote hroque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au
+contraire, est bien le premier des potes romanciers, et le premier
+une grande distance de tous les autres, mais aprs son _Roland furieux_,
+on peut lire le _Roland amoureux_, du Berni, l'_Amadis_ et peut-tre
+quelques autres encore.
+
+Il reste un troisime genre d'pope qui doit nous arrter peu, mais
+dont il faut cependant parler: c'est le pome hro-comique ou
+burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas
+tonn que ce ne ft trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+_Du pome hro-comique ou burlesque en Italie au seizime sicle;_
+L'ORLANDINO; _Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;_ LA
+GIGANTEA, LA NANEA, LA GUERRA DE' MOSTRI, _de Grazzini, dit le Lasca;
+Notice sur sa vie; Ide de ces trois pomes; Fin de la posie pique._
+
+
+Cette troisime espce d'pope qui semble, par sa futilit, par
+l'infraction presque continuelle des lois du got et de la dcence,
+mriter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrte, ne
+laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu des recherches assez
+tendues sur l'antiquit grecque, et pourrait fournir, comme tant
+d'autres sujets assez lgers, matire une dissertation lourde et
+savante. Le genre burlesque, en gnral mpris en France, malgr la
+gat et la lgret que l'on reproche aux Franais et qu'on leur envie,
+est au contraire presque gnralement got des Italiens, quoiqu'il y
+ait dans leur caractre du penchant la mlancolie et de la gravit.
+Mais pour qu'on ne se hte pas de chercher, cette diffrence
+trs-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et
+analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une
+fois trouves, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les
+Italiens modernes ressemblent par leur got dans les arts, et les
+Franais par leur caractre, se passionnrent comme les premiers pour ce
+genre si peu estim des seconds.
+
+Quoique cette multitude immense de pomes de toute espce dont la Grce
+fut comme inonde, ait t dvore par le temps, et quoique les auteurs
+grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de
+les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumires sur cet
+objet pour ignorer quel fut en Grce le got pour les pomes
+hro-comiques[764]. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien rest, est
+le _Margits_, que Platon et Aristote attribuent trop positivement
+Homre, pour que l'on puisse douter qu'il ne ft de lui. Margits tait
+un homme simple jusqu'au ridicule[765], qui n'avait jamais pu, dit-on,
+apprendre compter au-del du nombre cinq; qui, s'tant mari, n'osait
+toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allt plaindre sa mre; qui,
+tant homme fait, ne savait pas encore lequel de son pre ou de sa mre
+tait accouch de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si
+loin, que je suis oblig de m'arrter celui-l. Le chantre du divin
+Achille prit ce lourdaud pour hros d'un de ses pomes. Dans quelque
+style qu'il l'et crit, ce ne put jamais tre qu'un pome burlesque;
+et, si l'on veut partager mthodiquement en diverses classes cette sorte
+d'pope, on peut dire que, dans le _Margits_, et dans les pomes de la
+mme espce, le ridicule nat des actions mmes et du sujet qui on les
+prte, plus que la manire d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste
+ savoir reprsenter ces sortes d'actions et les charger de
+circonstances qui, sans s'carter de la vraisemblance potique, soient
+propres exciter le rire[766].
+
+ [Note 764: Le _Quadrio_, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un
+ ouvrage tel que celui-ci, je dois prfrablement puiser aux
+ sources italiennes.]
+
+ [Note 765: _Raggionamento dello academico Aldeano sopra la
+ poesia giocosa_, etc., Venetia, 1634, p. 6.]
+
+ [Note 766: Le _Quadrio_, _ub. supr._]
+
+La seconde espce d'pope burlesque, que l'on trouve chez les Grecs,
+est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et
+non des hommes. Il s'en est conserv un exemple trs-clbre dans le
+combat des rats et des grenouilles, ou la _Batracomyomachie_ d'Homre.
+Son grand succs produisit des imitations sans nombre. On vit paratre
+la guerre des chats et des rats[767], la guerre des grues[768], la
+guerre des tourneaux[769], la guerre des araignes[770], etc. Le
+ridicule nat, dans ces sortes de pomes, de ce qu'on prte des
+animaux les actions et les moeurs des hommes. C'est la fable d'sope
+agrandie et dveloppe, ou l'apologue prolong. Les _Animaux parlants_,
+de _Casti_, sont le plus long pome de ce genre, et incontestablement le
+meilleur.
+
+ [Note 767: _Galcomyomachia._]
+
+ [Note 768: _Geranomachia._]
+
+ [Note 769: _Sparomachia._]
+
+ [Note 770: _Arachnomachia._]
+
+En mlant, dans la mme fable, des hommes avec des animaux, vous aurez
+une troisime espce de pome burlesque, tel que les vers _Arimaspiens_
+d'Ariste de Proconnse. Cet Ariste, qui florissait, selon les
+uns[771], avant Homre, selon d'autres[772], soixante ans aprs, et qui
+tait non-seulement pote, mais une espce de magicien[773], prit pour
+sujet d'un pome pique burlesque la guerre des Arimaspes avec les
+griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingnieux,
+mais qui ont trop souvent fait voir quelque diffrence entre l'esprit et
+la raison, croyaient qu'il existait par-del Bore, ou dans les plus
+lointaines rgions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperborens.
+Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs sicles,
+d'un bonheur et d'un printemps ternels. Quelques-uns taient sans tte,
+singulier moyen de bonheur, et se nommaient _Acphales_; d'autres
+avaient une tte et des oreilles de chien: c'taient les _Cynocphales_;
+d'autres enfin n'avaient qu'un oeil au milieu du front, et il les
+appelaient _Arimaspes_. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les
+entrailles taient remplies de veines d'or, et des griffons qui
+veillaient sans cesse empcher qu'on ne vnt ouvrir les veines de ces
+montagnes. Ariste imagina donc une guerre entre les griffons qui
+dfendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un ct
+des guerriers qui n'ont qu'un oeil, de l'autre des monstres ails et
+avides d'or, ne pouvaient produire qu'un pome burlesque; mais celui-ci
+devait tre en mme temps satirique, et c'est mme un caractre que ces
+pomes ont presque tous.
+
+ [Note 771: Tatien, _Orat. ad Grcos_. Strabon cite quelques
+ auteurs qui voulaient qu'il et mme t le matre d'Homre.]
+
+ [Note 772: Hrodote, Vie d'Homre.]
+
+ [Note 773: Hrodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origne,
+ Hsichius, etc., vous diront que l'ame de cet Ariste sortait de
+ son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnat en lui
+ un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais
+ dans le monde.]
+
+Enfin, les Grecs eurent une quatrime espce d'pope burlesque, o ils
+firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux;
+les uns contre les autres; et tantt d'une manire comique, tantt
+srieusement. C'est proprement le pome hro-comique. Il parat que la
+_Gigantomachie_ d'Hgmon tait de ce genre. La preuve que le ridicule
+y dominait est dans une anecdote connue. Hgmon rcitait son pome aux
+Grecs assembls, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient
+aux clats en l'coutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste
+nouvelle que leur arme navale avait t battue et entirement dtruite.
+Ils continurent de rire, et ne voulaient point abandonner cette
+lecture. Le pote, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les fora de
+s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une _Titanomachie_, sans doute
+du mme genre, qu'Athne attribue _Arctinus_, et d'autres _Eumle_
+de Corinthe. C'est sans doute le titre conserv de cette _Gigantomachie_
+d'Hgmon, qui donna notre Scarron, le seul pote burlesque qui ait
+russi en France, l'ide de composer la sienne.
+
+En voil plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une
+dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres
+o il est parl de ces quatre diffrentes classes de pomes burlesques
+grecs et de leurs auteurs; je n'ai touch en passant ces origines d'un
+genre de posie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les
+Grecs, nos matres dans tous les arts, taient cet gard moins
+ddaigneux que nous, et que les Italiens qui nous reprochons de trop
+aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur
+exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpass les Grecs, et
+personne ne peut leur disputer cet avantage[774]. Ils l'auraient d'une
+manire trop dcide et trop au-del de toute comparaison, si l'on
+comptait chez eux, parmi les pomes hro-comiques ou burlesques, tous
+ceux o le plaisant se joint au srieux; il faudrait alors faire entrer
+dans cette classe, et le _Roland_ du _Berni_, et celui mme de
+l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les pomes romanesques ou
+romans piques dont on peut faire quelque cas se trouveraient rduits au
+_Roland amoureux_, tel que l'avait fait le _Bojardo_, et l'_Amadis_,
+presque tous les autres passant trs-souvent, et dans les expressions,
+et dans les choses, du srieux au comique, et mme au burlesque et au
+bouffon.
+
+ [Note 774: Le _Quadrio_, _ub. supr._, c. III.]
+
+On ne doit donc pas entendre par pomes burlesques, badins, ou plaisants
+(_giocosi_, comme les Italiens les appellent), tous ceux o le comique
+et l'hroque, le grave et le plaisant sont entremls, mais ceux dans
+lesquels le principal but de l'auteur a t de faire rire, soit par des
+aventures gaies ou ridicules en elles-mmes, soit par la manire de les
+raconter, ou par ces deux moyens la fois. Si l'on se rappelle ce que
+j'ai dit du _Morgante maggiore_ du _Pulci_, et l'analyse que j'ai donne
+de ce pome bizarre[775], on y reconnatra la premire pope o
+l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par consquent,
+l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le
+premier modle du pome burlesque moderne. La vie presque entire du
+paladin Roland et ses incroyables exploits y sont conts du ton d'un
+homme qui n'prouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais
+qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et
+par rire lui-mme. En un mot, l'auteur se joue, il fait un pome
+_giocoso_ (plaisant); il raille, il se moque (_burla_); il fait un pome
+_burlesco_ (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce
+pome, son application la plus exacte.
+
+ [Note 775: Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.]
+
+Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de
+matire un pome romanesque, mais trs-srieux, du _Dolce_. Ils en ont
+aussi servi un pome burlesque dans tous les sens et dans toute son
+tendue, connu sous le titre de l'_Orlandino_, production originale de
+l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avis d'crire.
+Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.
+
+_Teofilo Folengo_, plus connu sous le nom de _Merlino Coccajo_, naquit
+en 1491[776], d'une famille ancienne et mme illustre, dans une terre
+voisine du lac de Mantoue. Ayant donn, ds ses premires annes, des
+preuves d'une singulire vivacit d'esprit et d'une grande aptitude aux
+lettres, il entra l'ge de seize ans dans l'ordre de St. Benot; alors
+il quitta le nom de Jrme qu'il avait reu en naissant, et prit celui
+de Thophile. Il n'avait pas tout--fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses
+voeux; c'est l'ge o il commence devenir difficile de les remplir.
+Thophile, aprs avoir lutt quelques annes contre cette difficult, ou
+n'y avoir cd qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le clotre et
+sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nomme _Girolama
+Dieda_, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour
+sortir de la misre o il s'tait jet, qu'il publia, quatre ans aprs
+sa fuite, ces posies composes de latin et d'italien, et qui ne sont ni
+l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de _Macaroniques_. On
+prtend qu'ayant entrepris un pome latin o il esprait galer, ou mme
+surpasser Virgile, et voyant que des personnes qui il en lisait des
+morceaux ne partageaient pas son esprance, il jeta son bauche au feu,
+et se mit crire dans ce style capricieux, o deux langues se
+confondent et se corrompent mutuellement.
+
+ [Note 776: 8 novembre.]
+
+Ce que dit le _Gravina_ est plus vraisemblable. Selon lui, le _Folengo_,
+qui tait capable par son gnie de faire un pome noble et sublime, au
+lieu de se mettre par l au niveau de plusieurs potes, voulut s'lever
+au-dessus de tous dans un autre genre de posie. En effet, l'abondance
+des images, la varit des rcits, la vivacit des descriptions, et
+quelques traits de posie lgante et srieuse qu'on trouve parmi ses
+Macaroniques, font voir qu'il tait n avec les dispositions potiques
+les plus heureuses. Les obscnits grossires et les licences de tout
+genre qu'il y rpandit, et qu'il voulut effacer dans les ditions
+postrieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'tait abandonn.
+On en peut dire autant de son _Orlandino_, pome italien en octaves et
+en huit chants, qu'il crivit dans l'espace de trois mois. Il le fit
+paratre en 1526, sous le nom de _Limerno Pitocco da Mantova_. _Limerno_
+est l'anagramme de son autre nom de guerre _Merlino_, et par le nom de
+_Pitocco_, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut
+dsigner l'tat misrable o il tait tomb. Il rentra dans son ordre
+cette anne mme; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son
+originalit, il publia un an aprs, sous le titre de _Chaos del tri per
+uno_, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers
+et partie en prose, tantt en italien, tantt en latin, et quelquefois
+dans son style macaronique, il raconte les vnements de sa vie, ses
+erreurs et sa conversion.
+
+Alors il se retira dans un monastre de son ordre, sur le promontoire de
+Minerve au royaume de Naples, et pour rparer le mal que pouvait faire
+la lecture des posies de sa jeunesse, il composa, _in ottava rima_, un
+pome de la vie de J. C. ou de l'humanit du fils de Dieu, pome aussi
+orthodoxe que les autres l'taient peu, mais qui, de l'aveu de
+Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de
+Naples, _Folengo_ passa en Sicile[777]: il y dirigea d'abord un petit
+monastre, aujourd'hui abandonn[778], et se fixa ensuite
+Palerme[779]. Don _Ferrante_ de Gonzague y tait alors vice-roi;
+Thophile composa pour lui une espce d'action dramatique en tercets, ou
+_terza rima_, intitule la _Pinta_ ou la _Palermita_, titres qui, selon
+son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce
+sujet n'tait rien moins que la cration du monde, la chute d'Adam, la
+rdemption, etc. Cette pice s'est conserve manuscrite, mais n'a jamais
+t imprime; quelques autres tragdies chrtiennes qu'il fit alors ont
+entirement pri, et il ne parat pas que ce soit une grande perte.
+L'auteur avait t un pote bizarre et mme tout--fait baroque, mais
+enfin un pote; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en
+Italie, se retira dans un couvent prs de Padoue[780], y passa les
+dernires annes de sa vie, et y mourut la fin de 1554[781] g de
+cinquante-trois ans.
+
+ [Note 777: Vers l'an 1533.]
+
+ [Note 778: Sainte-Marie-de-la-Chambre.]
+
+ [Note 779: Dans l'abbaye de Saint-Martin.]
+
+ [Note 780: _Santa Croce di Campese._]
+
+De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus clbre, et le
+nom de _Merlin Coccajo_ qu'il se donna dans ce qu'il appela ses
+_Macaroniques_, est plus connu que celui de _Teofilo Folengo_. Ce genre
+de posie est, comme nous l'avons dit, un mlange de mots latins et de
+mots italiens qui ont une terminaison latine. On prtend que ce mlange
+lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble un plat de
+_macaroni_, qui sont un mlange de farine, de beurre et de fromage. Un
+auteur grave, _Tomasini_, assure que la _Macarone_ est une pice de
+fort bon got, remplie d'agrments, qui cache des penses et des maximes
+fort srieuses sous des termes factieux et sous des railleries
+apparentes; qu'en un mot elle contient un mlange du plaisant et de
+l'utile fait avec beaucoup d'art[782]. Nous verrons ailleurs[783] ce
+qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici cette production
+htroclite le temps et la place que rclame l'_Orlandino_.
+
+ [Note 782: _Mmoires de Nicron_, t. VIII.]
+
+ [Note 783: Lorsque nous traiterons de la posie latine.]
+
+Le _Roland furieux_ avait paru depuis plus de dix ans pour la premire
+fois; depuis prs de cinq, l'Arioste l'avait publi tel qu'il devait
+rester dsormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa
+folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance
+irrgulire, des amours de son pre Milon et de sa mre Berthe, de la
+misre qui assaillit son enfance, et des premires preuves qu'il donna,
+dans ce honteux tat, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut
+notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse.
+Assez d'autres avaient pris pour leur hros _Orlando_; il prit
+_Orlandino_ pour le sien. Son plan fut, ce qu'il parat, de ne s'en
+faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en
+burlesque un sujet jusqu' ce moment hroque, et surtout de saisir
+toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de
+la vie clricale et monacale, qu'il avait vus de prs.
+
+Pour premire singularit, tandis que tous les autres potes divisaient
+leurs pomes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en
+chapitres (_capitoli_), titre rserv jusqu'alors la posie en tercets
+ou _terza rima_. Il ne fit que huit chapitres; et son pome a du moins
+l'avantage d'tre le plus court que l'on et encore fait. Il le ddie
+Frdric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frre de don _Ferrante_
+qui fut quelques annes aprs son Mcne en Sicile. Il le prie tout
+simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut
+qu'il fasse de beaux vers[784]. Aprs un prambule d'une dizaine
+d'octaves o il dplore, dans son style grotesque, le peu
+d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tir
+le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans
+cette source qu'il prtend avoir puis. Il a consult des sorcires pour
+savoir ce que cette Chronique tait devenue; la plus vieille lui a
+command de la suivre; aussitt il s'est vu enlev avec elle jusqu'au
+ciel sur un mouton: elle a tourn vers le nord et est descendue en
+Gothie sur le bord de la mer. L, elle a lev de sa main une grosse
+pierre et a dcouvert un grand trou o elle est entre et l'a fait
+entrer aprs elle. Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens
+pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis
+grossiers et bruyants, tirrent autrefois, travers tant de montagnes,
+de valles et de fleuves, hors de l'Italie, qui parat destine
+succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la
+cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur[785]. L,
+continue-t-il, sont toutes les Dcades de Tite-Live, et celles de
+Salluste qui sont beaucoup meilleures; l sont aussi, en vieux franais,
+les quarante Dcades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient t
+traduites dans notre langue par quatre diffrents traducteurs. J'ai pris
+le commencement de la premire qui ne l'a pas encore t; je n'ai pas
+voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.
+
+ [Note 784:
+
+ _Magnanimo Signor, se in te le stelle
+ Spiran cotante grazie largamente,
+ Piovan piuttosto in me calde fritelle
+ Che seco i' possa ragionar col dente;
+ Dammi bere e mangiar, se voi pi belle
+ Le rime mie_, etc. (Cap. I, st. 1.)]
+
+ [Note 785:
+
+ _Laqual_ (Italia) _par che succomba
+ A simile canaglia sempre mai;
+ La causa ben direi, ma temo guai._ (St. 14.)]
+
+Ces quatre prtendues traductions de trois Dcades de Turpin sont le
+_Morgante_, qu'il attribue sans aucun fondement Politien, et non pas
+Louis _Pulci_, son vritable auteur; le _Mambriano_ de l'Aveugle de
+Ferrare; l'_Orlando innamorato_ du _Bojardo_, et l'_Orlando furioso_ de
+l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'_Ancroja_,
+l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les
+condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces
+misrables romans piques, souscriront volontiers cet arrt. Il
+commence enfin son rcit, mais non encore l'action de son pome. Il faut
+d'abord qu'il donne un tat de la cour de Charlemagne, et des douze
+paladins, ou pairs de France qui taient toujours prts combattre
+pour Charles et pour la foi. Cette manire de la servir vaut mieux,
+selon le pote, que de prcher un peuple dj croyant[786]. Il voudrait
+bien voir nos thologiens et tous nos autres braves, se prsenter devant
+le Grand-Turc et imiter les anciens pres, qui, s'ils sont aujourd'hui
+dans le ciel, ne l'ont pas gagn prix d'argent, mais les uns par la
+prdication, les autres par l'pe, comme ont fait Paul et le comte
+Roland[787].
+
+ [Note 786:
+
+ _Che oprasser meglio il brando per la fede
+ Che 'l predicar a un popol che gia crede._ (St. 30.)]
+
+ [Note 787:
+
+ _Li quali, se oggi in cielo sono tanti
+ Non l'han gi racquistato con denari,
+ Ma chi col predicare, e chi col brando,
+ Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando._ (St. 31.)]
+
+Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement dclar
+empereur, passer son temps en ftes, en bals et en tournois[788].
+Berthe, sa soeur, est prise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave
+et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi
+secrtement; mais il ose peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent
+ni se parler, ni mme se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur
+son frre, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, o elle espre
+du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le
+vritable tournoi, l'empereur s'amuse en voir un tout--fait
+ridicule. Une vieille, monte sur un ne clop, ouvre la fte en
+sonnant du cor[789]. Ogier le Danois se prsente grotesquement arm, sur
+un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, arm de mme, monte une
+pauvre cavale estropie des quatre jambes: Rampal vient sur un petit
+non tout jeune, et qui n'a travaill que vingt ans dans un couvent de
+moines. Aimon et Otton, frres de Milon, sont chacun sur une vache; ils
+ont la tte arme de hautes cornes, et sont tout barbouills de noir.
+Beuves et Regnier montent cr deux talons efflanqus et galeux; Huon
+de Bordeaux est sur une charrette trane par un seul boeuf malade; le
+duc Naimes lui sert d'cuyer et conduit le char. Les armes sont
+l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille
+vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un
+chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat rpond tout cet
+appareil. Il est chaudement dcrit, et plein de dtails vraiment
+risibles. Il s'y mle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers
+et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'non de
+Rampal flaire de trop prs la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et
+dont le pote ne dissimule aucune circonstance, fait clater de rire les
+dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder[790].
+Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choque de
+cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scne
+indcente de l'ne, elle quitte la place, se retire dans son appartement
+et se met au lit.
+
+ [Note 788: St. 40.]
+
+ [Note 789: Cap. II, st. 10.]
+
+ [Note 790:
+
+ _Le risa non vi narro delle donne,
+ Che ci, fingendo non guarda, vedeano._ (St. 42.)
+
+ Ce trait malin est digne du _Berni_; le reste de la stance n'est
+ digne que de l'Artin.]
+
+Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi srieux
+s'ouvre[791] et succde au tournoi bouffon, ou plutt c'est une
+bouffonnerie d'une autre espce qui succde la premire, car il est
+impossible l'auteur de rien conter srieusement. Les trangers,
+Espagnols et Sarrazins, sont admis ce tournoi, comme les Franais. Ils
+remportent les premiers avantages[792]. Falsiron et Balugant ont
+renvers tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colre, et
+n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend lui, et il envoie
+deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hte rparer
+l'honneur de ses paladins. Milon tait rest chez lui, tout occup de
+son amour, essayant d'y rsister, et ne voulant point paratre cette
+fte, de peur que la vue de Berthe n'affaiblt ses rsolutions. L'ordre
+ritr de l'empereur l'appelle dans la carrire; il y vole; il est
+vainqueur, et proclam au son des cors, des fifres et des trompettes.
+
+ [Note 791: Cap. III, st. 10.]
+
+ [Note 792: St. 37 et suiv.]
+
+Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le
+pote, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les
+pdales[793], ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds
+se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis--vis l'un de l'autre: ils
+n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne
+sont pas moins loquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixs l'un
+sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais
+bizarre, nergique et de bien mauvais got: leurs yeux, dit-il, sont une
+ponge de sang qui suce leurs veines[794]. Aprs le repas, vient un
+concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-mme. Les deux amants
+s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est
+temps de venir leur aide; aprs avoir dans avec Milon, elle lui dit
+de la suivre; le conduit tout droit la chambre de sa matresse et l'y
+enferme. Berthe s'y retire la fin du bal. On devine assez le reste;
+mais srement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois
+passionnes, et plus souvent licencieuses dont le pote a peint cette
+scne d'amour. Le jour parat; Milon se retire son appartement, se
+couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voil parvenus la
+fin du quatrime chapitre, c'est--dire la moiti du pome; et nous
+n'en sommes encore de la vie de Roland qu' ce premier acte qui prcde
+de neuf mois la naissance.
+
+ [Note 793: _E suonan gli organetti co' pedali._ (Cap. IV, st.
+ 15.)]
+
+ [Note 794:
+
+ _Spugna di sangue, che lor vene sugge,
+ Son gli occhi loro._ (St. 16.)]
+
+La maison de Mayence joue ici le mme rle que dans tous les romans
+piques dont Charlemagne et Roland sont les hros. C'est toujours une
+haine cache, et souvent mme une guerre ouverte, entre elle et la
+maison de Clairmont. Aprs plusieurs traits particuliers de cette haine,
+l'auteur fait natre une rixe pouvantable, o Milon seul tient tte
+tous les Mayenais[795]. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce
+inutilement de mettre le hol. Milon poursuit les restes de la bande
+jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne
+ l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forc d'obir, refuse
+tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison
+pendant la nuit, passe auprs du palais imprial, voit un endroit
+trs-lev par o il peut pntrer dans l'intrieur, y monte au pril de
+sa vie, parcourt ce palais dont il connat tous les dtours, arrive
+jusqu' l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la dtermine le
+suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps dchirs un
+cble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'chappent ensemble
+du palais, puis de la ville; et les voil, dit notre pote, qui a
+cependant rendu avec chaleur et vrit cette fuite nocturne et
+prilleuse, les voil devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en
+cage[796].
+
+ [Note 795: Cap. V, st. 23 et suiv.]
+
+ [Note 796: _Di bosco uccelli gi, non pi di gabbia._ (St.
+ 52.)]
+
+Aprs quelques rencontres, les unes fcheuses, les autres agrables, que
+Thophile raconte avec une originalit soutenue, et qu'il entremle de
+digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacit piquante,
+Berthe et Milon arrivent un port de mer o ils s'embarquent pour
+l'Italie[797]. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le mme
+vaisseau, tait un seigneur calabrois, nomm Raimond, qui trouve Berthe
+fort son gr, ne la perd pas de vue, et parat toujours occup d'elle.
+Il s'y trouvait aussi un magicien trs-savant, par qui Milon se fit dire
+sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connatre, lui prdit la
+naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce
+fils se rendra clbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et
+d'Espagne dclareront la France, et le besoin que l'empereur aura de
+tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la
+naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes
+familles italiennes qui natront de chacun d'eux...... En ce moment le
+Calabrois Raimond, l'oeil toujours fix sur sa proie, voit Berthe qui
+s'est endormie, se lve, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un
+esquif, coupe le cble, et tandis que Milon, laissant l son prophte,
+s'est arm pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes tout ce
+qui veut s'opposer son passage, le vaisseau cingle d'un ct, l'esquif
+de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer la merci du
+ravisseur[798]. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint
+mme de cder, et au moment o il s'y attend le moins, elle lui plonge
+un couteau dans le coeur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette
+la mer. Reste seule dans cette barque, elle adresse Dieu une prire
+fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre obtenir un
+miracle. Je sais, dit-elle[799], que ma vie coupable et charge de
+crimes ne mrite point de piti, mais je t'implore pour cette innocente
+crature que je porte dans mon sein. C'est toi que j'ai recours, et
+non Pierre, ni Andr[800]; je n'ai pas besoin d'intermdiaire auprs
+de toi. Je sais bien que la Cananenne ne supplia ni Jacques ni Pierre;
+c'est en toi seule, souveraine bont, qu'elle mit sa confiance. J'espre
+en toi comme elle, et je n'espre qu'en toi..... Je ne veux point tomber
+dans la mme erreur que cet imbcille vulgaire, rempli de superstition
+et de folie[801], qui fait des voeux un Gothard, un Roch, qui fait
+plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de
+Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts ta
+mre, reine des cieux. Sous une corce de pit, ils font d'abondantes
+moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent
+l'impie avidit des prlats avares. C'est d'eux encore que vient la loi
+qui me force de dposer chaque anne dans l'oreille d'autrui l'aveu de
+mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frre qui
+m'coute se tourmente, etc., etc. Je suis forc de mettre en _et
+ctera_ ce que le pote dit trs-clairement[802]. Mon Dieu, dit en
+finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrits
+qui m'environnent, je fais voeu de ne jamais ajouter foi ceux qui
+accordent les indulgences pour de l'argent[803].
+
+ [Note 797: Cap. VI.]
+
+ [Note 798: St. 35.]
+
+ [Note 799: St. 40.]
+
+ [Note 800:
+
+ _A te ricorro, non a Piero, o Andrea,
+ Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;
+ Ben tengo a mente che la Cananea
+ Non supplic n a Giacoma n a Piero_, etc. (St. 41.)]
+
+ [Note 801:
+
+ _N insieme voglio errar col volgo sciocco
+ Di superstizia calmo e di mattezza;
+ Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.
+ E pi di te non so qual Bovo apprezza_, etc.
+ (St. 42 et suiv.)]
+
+ [Note 802: La stance finit par ces deux vers:
+
+ _E qui trovo ben spesso un confessore
+ Essere pi ruffiano che dottore._]
+
+ [Note 803:
+
+ _Ti faccio voto non prestar mai fede
+ A chi indulgenze per denar concede_. (St. 45.)]
+
+Berthe, reprend _Folengo_, faisait ces prires pleines d'hrsies, parce
+qu'elle tait ne en Allemagne, et qu'en ce temps-l la thologie tait
+devenue romaine et flamande[804]. Je crois qu' la fin elle se trouvera
+en Turquie, puisqu'elle vit la musulmane[805]. Dieu ne voulut point
+prendre garde ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la
+nacelle arrivt avec elle au rivage. Berthe en sortit demi-morte,
+chemina par les montagnes et les valles, passa de Lombardie en Toscane,
+et s'arrta enfin prs du Sutri, dans une espce de caverne. Elle y
+arrive accable de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger
+qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossire. C'est l que
+peu de temps aprs elle met au monde Roland. L'accouchement fut
+horriblement long et douloureux. Il tait juste, selon le pote, que
+dans la naissance d'un tel enfant tout ft extraordinaire[806]. Il
+n'pargne, pour la clbrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni
+les apostrophes aux futurs ennemis du hros, qui doivent dj trembler.
+Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donn l'enfant ce nom
+clbre d'_Orlando_; lui, il prtend que ce fut parce qu'une troupe de
+loups, sortis de la fort, courait autour de la caverne en hurlant,
+_Urlando_[807].
+
+ [Note 804: C'est--dire moiti l'une et moiti l'autre.]
+
+ [Note 805:
+
+ _Ma dubito ch' al fin nella Turchia
+ Si trover, vivendo alla moresca_. (St. 46.)]
+
+ [Note 806: Cap. VII, st. 7.]
+
+ [Note 807: St. 10.]
+
+Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs la
+mre et l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus
+dtermin polisson de son ge; il fait coups de poing, de pierres ou
+de bton, l'apprentissage de la gloire. Les scnes grotesques que
+fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie
+courageuse mendier pour nourrir sa mre, et prendre de force ce
+qu'on lui refuse, les rprimandes naves de Berthe quand elle le voit
+revenir meurtri de coups, mais triomphant; les rponses du petit hros
+qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle,
+comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas mme
+son pre; tous ces petits dtails, mls de burlesque, de naf, et
+quelquefois mme d'hroque, remplissent ce chapitre, qui est le
+septime, le seul o soit rellement trait le sujet annonc par le
+titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-tre plus que dans tous
+les autres vritablement pote.
+
+La dernire querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur
+gourmand, ou plutt goinfre et ivrogne, qui il avait drob un norme
+esturgeon, que le prieur venait d'acheter au march[808]. On les mne
+devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par
+faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses
+semblables; le prieur, dans sa rponse, veut faire le savant, et parle
+dans ce latin macaronique o excellait l'auteur[809]. C'est une scne
+digne de Rabelais ou de Molire. Le gouverneur, pour se moquer du moine,
+le renvoie, en lui donnant quatre questions rsoudre, et le menace,
+s'il n'y rpond pas, de lui ter son bnfice[810]. Le gros prieur est
+bien embarrass. Il se retire dans sa bibliothque, qui tait telle que
+ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Mdicis n'en firent jamais de
+pareille[811]. C'tait-l que l'esprit divin gardait tous ses livres de
+thologie. A droite et gauche sont des vins, des liqueurs, des pts,
+des jambons, des _salami_ de toute espce. Il va se jeter genoux
+devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et
+vermeil en tait le saint principal; et il n'avait point sur cet autel
+d'autre objet de pit, d'autre crucifix, pour y faire ses
+dvotions[812]. Le cuisinier vient demander monseigneur s'il veut
+souper[813]. Il voit son trouble; il lui prsente un verre de bon vin,
+que le prieur avale aprs avoir fait sa prire Bacchus. Il s'assied,
+et conte son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe
+trouve les questions faciles, et se charge d'y rpondre pour lui. Il
+ressemblait si parfaitement son matre, qu'aux habits prs, on les
+aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au
+palais, et donne la solution des quatre questions proposes. Le sujet de
+la dernire tait de savoir ce que le gouverneur avait dans la pense.
+Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne
+suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner
+pour sentence que dsormais Marcolfe aurait le prieur et que le prieur
+fera la cuisine[814].
+
+ [Note 808: Cap. VIII, st. 13.]
+
+ [Note 809: St. 33 et suiv.]
+
+ [Note 810:
+
+ _Oltra di cio, se non la indovinate,
+ Voi non sarete pi messer lo abate_. (St. 41.)]
+
+ [Note 811:
+
+ _Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino
+ De' Medici mai fece libreria
+ Simile a questa_, etc. (St. 46.)]
+
+ [Note 812:
+
+ _N altra pietade n altro crucifisso
+ Tien sull'altare a far divozione._ (St. 49.)]
+
+ [Note 813: St. 52 et suiv.]
+
+ [Note 814: St. 69.]
+
+Tout cela, racont d'une manire originale, forme un conte assez
+plaisant, qui l'est surtout pour les pays o l'on a encore sous les yeux
+les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais
+la fin du huitime chant approche, et que devient l'action du pome?
+L'action! le pote nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise,
+il ne s'en inquiterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis
+qu'un brigand calabrois lui a enlev Berthe et l'a laiss en pleine mer,
+se livrant une fureur inutile et se dsesprant sur son vaisseau? Il
+nous l'a dit dans plusieurs endroits de son pome, mais brivement, et
+pour ainsi dire la drobe, comme choses que raconte Turpin et qu'il
+n'a pas le temps de rpter aprs lui.
+
+Le vaisseau sur lequel tait Milon avait pri dans un naufrage. Milon
+seul s'tait sauv tout nu. Jet sur les ctes d'Italie, une fe l'a
+trouv dans cet tat; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les
+fes, elle l'a retenu assez long-temps auprs d'elle. Cependant les
+Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est
+joint eux pour dtruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre
+arrache Milon aux volupts et au repos. Il trouve au pied des Apennins
+un grand nombre de familles italiennes runies par le dessein de
+s'opposer Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple
+ne se plus mler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef;
+Milon se met leur tte, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie,
+o ils btissent une ville qu'ils appellent de son nom _Milon_, mais
+qui, par corruption, s'est appele depuis _Milan_. C'est avec la mme
+rapidit que notre factieux _Merlin_, ayant fini son conte du prieur
+cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrive de Milon prs de
+Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il prouve
+en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degr
+l'hrosme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'aprs Turpin
+le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frre
+Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le
+petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et
+les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs
+pres, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles
+ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin d'autres; il en
+a dit assez, peut-tre trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit
+par ces deux vers dignes du reste:
+
+ _Donde ne prego Dio che mi sovegna;
+ Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna._
+
+Que voulez-vous dire un pote qui vous parle toujours sur ce ton-l?
+Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les rgles encore
+moins. Il a donn un libre essor son caprice; il a su exprimer en
+style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a
+satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui
+demandez rien de plus.
+
+Un autre pote dont le gnie fut aussi original peut-tre, mais le got
+moins extravagant et la vie mieux rgle, c'est _Grazzini_, surnomm le
+_Lasca_; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit pome
+burlesque, qui, ayant rapport des circonstances de sa vie, m'oblige
+d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pt tre mieux avec celles des
+potes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.
+
+_Anton Francesco Grazzini_, naquit Florence en 1503[815], d'une
+famille noble, originaire du village de _Staggia_, dans le _Val d'Elsa_,
+ vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses anctres y
+taient connus depuis le treizime sicle. On ignore sous quel matre
+_Anton Francesco_ fit ses premires tudes. On croit qu'il fut, dans sa
+jeunesse, plac chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie
+trs-bien avec l'tude de quelques sciences, et mme qui l'exige. Le
+jeune _Grazzini_ joignit des tudes littraires et philosophiques
+celles de sa profession. Il parat qu'il ne la suivit pas long-temps, et
+rien ne prouve qu'il l'exert encore lorsque sa rputation dans les
+lettres commena. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle tait assez
+bien tablie l'ge de trente-sept ans pour qu'il pt tre un des
+fondateurs de l'acadmie de Florence[816]. Cette socit prit d'abord le
+nom d'acadmie _des Humides_, et chacun de ses fondateurs s'en donna un,
+selon l'usage, qui avait rapport l'humidit ou l'eau. _Grazzini_
+choisit celui de _Lasca_, ou du petit poisson qu'on nomme en franais le
+dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une _Lasca_,
+un dard s'levant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il
+voulut dsigner par l le caractre capricieux et bizarre de son esprit.
+Ce poisson, en effet, s'lance souvent hors de l'eau comme pour prendre
+des papillons, qui sont l'emblme des caprices et des lubies de la
+fantaisie humaine. Ds la naissance de l'acadmie, le _Lasca_ en fut
+nomm chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise sa cration
+et la considration dont il y jouissait. Quand cette acadmie reut,
+quelques mois aprs, du grand-duc, le titre de _Florentine_[817], il en
+fut choisi provditeur, et cette dignit lui fut confre dans la suite
+jusqu' trois fois.
+
+ [Note 815: Le 22 mars.]
+
+ [Note 816: 1er novembre 1540.]
+
+ [Note 817: Fvrier 1541.]
+
+Cependant le nombre des acadmiciens s'tant accru considrablement, les
+nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les gards qui leur
+taient dus, firent, sans les consulter, rglements sur rglements,
+multiplirent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures,
+pour la censure des ouvrages destins l'impression, et pour d'autres
+objets qui devinrent charge aux anciens. Le _Lasca_, plus indpendant
+qu'un autre, eut plus de peine s'y conformer, ou plutt il le refusa
+nettement, et ayant persist dans son refus comme les acadmiciens dans
+leur exigence, il fut exclus[818] enfin de l'acadmie qu'il avait
+fonde. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif
+ cette poque; des comdies plaisantes, des posies satiriques o
+l'acadmie, comme on peut croire, n'tait pas oublie, et le petit pome
+de _la Guerra de' Mostri_, se succdrent rapidement. Il recueillit
+aussi et publia les posies burlesques du _Berni_ et d'autres potes de
+ce genre. Il en fit autant des sonnets du _Burchiello_, et des chansons
+si connues sous le titre de _Canti Carnascialeschi_, ou chants du
+carnaval[819]. La publication de ces chants lui attira, de la part des
+acadmiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il
+serait long et tout fait inutile d'entrer.
+
+ [Note 818: Vers le commencement de 1547.]
+
+ [Note 819: Voyez ce que nous en avons dit dans cette _Histoire
+ littraire_, t. III, p. 504 et 505.]
+
+Il aurait d tre dgot de fonder des acadmies. Ce fut cependant lui
+qui eut la premire ide de celle qui prit, quelque temps aprs sa
+cration, le titre de _la Crusca_[820]; l'objet du _Lasca_ et des autres
+fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane.
+Tous les autres membres de cette socit nouvelle ayant pris, comme nous
+l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs la farine et la
+boulangerie, _Grazzini_ seul ne voulut point changer son premier nom
+acadmique. Il continua de s'appeler le _Lasca_ dans cette acadmie
+comme dans l'autre, prtendant au surplus tre en rgle, puisque l'on
+enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.
+
+ [Note 820: Vers l'an 1550.]
+
+L'un des membres de l'acadmie de Florence qui entretenait avec le
+_Lasca_ les liaisons les plus intimes tait le chevalier _Lionardo
+Salviati_, le mme qui fit quelque temps aprs, sous le nom de
+l'_Infarinato_, des critiques si violentes de la _Jrusalem_ du Tasse.
+_Salviati_, ayant t nomm consul de l'acadmie florentine, mnagea
+entre son ami et cette acadmie un raccommodement. Le _Lasca_ consentit
+ se soumettre en apparence aux formalits de la censure. Il livra au
+censeur quelques-unes de ses glogues, et cet officier les ayant
+approuves, le _Lasca_ reprit sa place dans l'acadmie, prs de vingt
+ans aprs qu'il en tait sorti[821].
+
+ [Note 821: Le 6 mai 1566.]
+
+En avanant en ge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et
+conservait surtout le mme zle pour tout ce qui pouvait perfectionner
+la langue. Dans les frquentes confrences qu'il tenait avec ses amis et
+ses confrres les _Cruscanti_ ou _Crusconi_, il russit faire admettre
+parmi eux le chevalier _Salviati_, et reconnut ainsi le bon office qu'il
+avait prcdemment reu de lui; ou plutt il rendit l'acadmie
+naissante de _la Crusca_, en y faisant entrer un homme de lettres qui
+pouvait contribuer ses travaux et sa gloire, le mme service que
+_Salviati_ avait rendu l'acadmie de Florence, en l'y faisant
+rtablir.
+
+Le _Lasca_ mourut Florence, en fvrier 1583, g de prs de
+quatre-vingts ans[822], et fut enterr Saint-Pierre-le-Majeur dans la
+spulture de ses anctres. C'tait un homme d'une complexion forte, bien
+fait de sa personne, d'une figure un peu svre, ce qui venait peut-tre
+de sa tte chauve et de sa barbe paisse. Son esprit tait d'une
+vivacit, d'une gat, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin
+qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'tude et par la conversation
+des premiers littrateurs de son temps, lui donna cette perfection et
+cette lgance qui brille dans ses crits. Malgr les traits libres qui
+n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes moeurs, et mme
+trs-religieux. Il vcut clibataire, et l'on ne nomme point de femme
+qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de rgularit qu'on
+n'en exige ordinairement d'un pote, et qu'on n'en attend surtout d'un
+pote licencieux.
+
+ [Note 822: Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.]
+
+Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf
+Nouvelles en prose, des glogues en vers et quelques autres posies. On
+a de lui vingt-une _Nouvelles_, six comdies, un grand nombre de
+_capitoli_, ou chapitres satiriques[823], de sonnets et de posies
+diverses qui ont t recueillies en deux volumes; enfin le petit pome
+satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.
+
+ [Note 823: Je parlerai bientt de tous ces diffrents
+ ouvrages.]
+
+Un Florentin nomm _Betto_ ou _Benedetto Arrighi_ avait imagin de
+faire, sous le titre de _la Gigantea_, un pome burlesque en cent
+vingt-huit octaves, sur la guerre des gants contre les dieux. _Girolamo
+Amelunghi_, qui tait Pisan, et qu'une difformit naturelle faisait
+nommer _il Gobbo da Pisa_, le Bossu de Pise, droba ce pome son
+auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous
+celui de _Forabosco_: c'est du moins ce dont il fut publiquement
+accuse. Quoi qu'il en soit, ce petit pome est une pure extravagance.
+Les gants jadis vaincus et foudroys par Jupiter, s'avisent enfin de
+vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur
+armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns
+portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre
+tient sur son paule l'pouvantable faux de la Mort. Osiris, arm de
+becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacs, pour teindre
+l'lment du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes
+de porphyre creuses; celles d'Hercule qu'il a arraches de leur base
+lui servent de bottes: il a vid le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est
+fait un casque. Grastre a creus de mme la grande pyramide, l'une des
+sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait
+une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de
+balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacire de fer,
+pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un lphant la tour de
+Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de dbris de grottes,
+qu'il doit jeter la tte des dieux. Lestringon fait un grand trou dans
+une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la
+coupole de Florence.
+
+Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai
+plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crisprion s'tait
+endormi dans la fort des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui
+tait venu sur la tte un bois dans lequel on voyait courir des
+chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se
+rveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le gant
+tourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tte, le bois tomba
+par terre, et tout ce qui tait dedans en mourut. Les armes de ce gant
+ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laiss
+crotre, qu'ils lui avaient suffi pour draciner Ossa et Plion; il
+compte s'en servir pour gratigner les dieux, etc. Le combat est racont
+comme les armes sont dcrites. Les gants sont d'abord vaincus, mais ils
+ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite
+et plus loin que les autres. Les desses sont rserves pour les
+plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui
+qui prside aux jardins, et qui s'tait sauv au milieu d'elles.
+
+Le _Lasca_ fut un de ceux qui accusrent le plus hautement de plagiat
+l'auteur de ce beau pome; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre
+qui parut peu de temps aprs, sous le titre de la _Nanea_, ou la _Guerre
+des Nains_, parodie ou espce de contre-partie de celle des _Gants_.
+L'auteur se dguisa sous le nom de l'_Aminta_, comme _Amelonghi_ sous
+celui de _Forabosco_, et s'excusa dans sa ddicace de traiter un sujet
+aussi frivole, par l'exemple de ce _Forabosco_, qui aurait d pourtant
+tre plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son ge. L'action de
+ce pome commence o celle de l'autre finit. Les Nains venaient de
+remporter, sous les ordres de leur roi Pigme, une grande victoire sur
+les Grues, au moment o les Gants venaient de vaincre les Dieux.
+Jupiter, abandonn de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur
+la terre, et voit le roi Pigme qui revient en triomphe avec ses
+soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir son
+secours. Le petit roi assemble son conseil. On y dlibre sur cette
+proposition inattendue. Elle est enfin accepte, et aussitt les Nains
+se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que
+celle des Gants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert
+d'cailles de poisson colles avec de la cire, fait d'une cosse ou
+gousse de pois le heaume de son casque: il est cheval sur une grue,
+son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des
+guerriers de sa troupe s'est battu avec une gupe, il lui a arrach son
+aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux
+de grenouilles, portent pour boucliers des oeufs de grue, vids et
+taills exprs, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux
+encore au nid. L'un de ces hros a tu un gros bourdon; et son corps,
+son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.
+
+Cette arme bouffonne ose attaquer les Gants. Les Dieux reprennent
+courage. Il se fait entre les Dieux, les Gants et les Nains une mle
+effroyable. Le roi Pigme fait des merveilles. C'est un second Jupiter.
+Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigme et
+Jupiter sont reconduits en triomphe. Les gants sont prcipits dans la
+mer, o ils restent dsormais noys, sans pouvoir se relever de leur
+chute. L'intention de se moquer de la _Gigantea_ est bien sensible dans
+la _Nanea_; le chanoine _Biscioni_, dans sa vie du _Lasca_[824], y voit
+aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de
+l'acadmie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui
+attribuer, comme il le fait positivement. Ce pome, dit-il, contient
+des allusions aux circonstances du _Lasca_. Il y fait voir que les
+jeunes et modernes acadmiciens, en le chassant de l'acadmie dont il
+tait un des principaux fondateurs, taient comme les nains qui avaient
+vaincu les gants. Il est possible que plusieurs dtails contiennent en
+effet des allusions faciles saisir du temps de l'auteur, et qui nous
+chappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas t sensibles
+pour moi, et que d'aprs plusieurs raisons, qu'il serait trop long de
+dduire, je doute, malgr l'autorit de _Magliabecchi_, cit par
+_Biscioni_; et celle de _Biscioni_ lui-mme[825], que le pome de la
+_Nanea_ ait eu le _Lasca_ pour auteur[826].
+
+ [Note 824: Imprime en tte des _Rime_ de ce pote, Florence,
+ 1741, 2 vol. in-8., dition donne par _Biscioni_ lui-mme, et
+ accompagne de ses notes.]
+
+ [Note 825: _Ub. supr._]
+
+ [Note 826: Pourquoi lui, qui s'est nomm dans la _Guerra de'
+ Mostri_, o il attaque ouvertement la _Gigantea_ et l'acadmie,
+ aurait-il dissimul son nom dans la _Nanea_? Le titre de ce
+ dernier pome porte les quatre lettres initiales: _di M. S. A. F._
+ On n'a jamais pu les expliquer, _Biscioni_ l'avoue. Il est
+ probable que les deux dernires lettres signifient _Academico
+ Fiorentino_. Peut-tre, si l'on avait sous les yeux la liste de
+ ces premiers acadmiciens, devinerait-on facilement le reste de
+ l'nigme. Quoi qu'il en soit, le _Lasca_ n'avait aucun intrt
+ dguiser son nom dans ce pome; il en aurait eu davantage dans
+ celui qu'il fit aprs, et il ne l'y dguise pas.]
+
+Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-pome
+burlesque intitul la _Guerra de' Mostri_, qui fait suite aux deux
+prcdents[827]: il commence par attaquer encore l'auteur de la
+_Gigantea_. Les gants qui osrent dclarer la guerre aux dieux avaient
+t vaincus et foudroys; c'est un fait connu de toute la terre; mais
+un certain Bossu de Pise est all chercher une race d'normes et
+ridicules gants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils
+auraient t rduits au dsespoir si le peuple nain n'tait venu l'autre
+jour les dfendre et les dlivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur
+a bien ou mal cont la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le
+leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait natre une autre race, altire,
+mchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a
+jamais chant ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle
+le veut, il faut la satisfaire.
+
+ [Note 827: Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547,
+ l'autre en mai 1548; le troisime parut en 1584, in-4. Tous trois
+ ont t rimprims: _La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra
+ de' Mostri_, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi
+ que les trois pomes imprims sparment.]
+
+S'il y a des bizarreries et des monstruosits dans la description des
+gants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle
+des Monstres. Ils marchent leur tour contre les dieux. Quoique les
+nains victorieux soient l pour les dfendre, le vieux Saturne qui est
+un dieu d'exprience, conseille Jupiter de ressusciter les gants, de
+faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres.
+Ce conseil plat tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le
+pote, comment Jupiter rendit les gants la vie, comment ils unirent
+leurs bannires avec celle des nains, comment ces maudits Monstres
+vainquirent les uns et les autres, s'emparrent du ciel et en chassrent
+les dieux, qui furent alors rduits errer sur la terre sous des
+figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivrent
+dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi
+depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont empars du
+monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de dcembre, tout
+enfin parat aller rebours. Or, on pourrait l-dessus dire de
+trs-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines
+personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent
+mes vers et ma prose d'une manire plus trange que Circ ou Mduse ne
+transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en
+dirai pas davantage. Ici l'allusion est vidente; et si l'auteur et
+fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire
+encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.
+
+Ces trois petits pomes et l'_Orlandino_ furent donc les seuls que l'on
+puisse citer dans le genre burlesque au seizime sicle. Dans le suivant
+il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de
+meilleurs; mais je ne sais si, malgr l'exemple des Grecs, il ne serait
+pas dsirer qu'il y en et moins, et si jamais il peut y avoir
+beaucoup de gloire exceller dans un genre essentiellement mauvais.
+
+
+
+
+NOTES AJOUTES.
+
+
+Page 190, note[275].--J'ai cit dans cette note le premier vers
+seulement de deux sonnets du Tasse, l'un sur le sein, l'autre sur la
+main de la duchesse d'Urbin. Les sonnets et les _canzoni_ de ce pote
+tant assez rares en France, je placerai ici ces deux sonnets, et j'en
+ferai autant de plusieurs autres pices qui peuvent claircir ce que
+j'ai dit des amours du Tasse.
+
+I.
+
+ _La man ch'avvolta in odorate spoglie
+ Spira pi dolce odor che non riceve,
+ Faria nuda arrossir l'algente neve
+ Mentre a lei di bianchezza il pregio toglie._
+
+ _Ma star sempre ascosa? e le mie voglie
+ Lunghe non fia ch'appaghi un guardo breve?
+ S'avara sempre, a me sue grazie or deve,
+ Il mio nodo vital perch non scioglie?_
+
+ _Bella e rigida man, se cos parca
+ Sei di vera piet, ch'el nome sdegni
+ Di mia liberatrice a s gran torto,_
+
+ _Prendi l'ufficio almen d'avara Parca;
+ Ma questo carme un bel sepolcro or segni:
+ Viva la fede, ove il mio corpo morto._
+
+II.
+
+ _Non son s vaghi i fiori, onde natura,
+ Nel dolce april de' begli anni sereno
+ Sparge un bel volto, come in casto seno
+ bel quel che di luglio ella matura._
+
+ _Maraviglioso grembo, orto e coltura
+ D'amor, e paradiso mio terreno.
+ L'ardito mio pensier chi tiene a freno
+ Se quello, onde si pasce, a te sol fura?_
+
+ _Quei, ch'i passi veloci d'Atalanta
+ Fermaro, o che guard l'orribil drago,
+ Son vili al mio pensier, ch'ivi si pasce._
+
+ _N coglie amor da peregrina pianta
+ Di belt pregio s gradito e vago.
+ Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce._
+
+Page 199, addition la note[290].--Le _Manso_ cite comme une des pices
+de vers que le Tasse fit pour cette troisime Lonore, qui tait, selon
+lui, une des femmes de la premire, le sonnet suivant, adress une
+_Filli_, qui parat n'avoir eu rien de commun avec aucune des Lonore,
+et qui n'avait sans doute t que l'objet de quelque fantaisie de
+jeunesse. Ce sonnet est mme d'un ton de philosophie qui ne fut jamais
+celui du Tasse, et qui peut faire douter qu'il soit de lui.
+
+ _Odi, Filli, che tuona: odi, che 'n gelo
+ Il vapor di lass converso piove
+ Ma che curar dobbiam, che faccia Giove?
+ Godiam noi qui, s'egli turbato in cielo._
+
+ _Godiam amando, e un dolce ardente zelo
+ Queste gioje nottorne in noi rinnove;
+ Tema il volgo i suoi tuoni, e porti altrove
+ Fortuna, o caso il suo fulmineo telo._
+
+ _Ben folle, ed a se stesso empio colui,
+ Che spera, e teme; e in aspettando il male,
+ Gli si fa incontro, e sua miseria affretta._
+
+ _Pera il mondo e rovini: a me non cale,
+ Se non di quel, che pi piace e diletta,
+ Che se terra sar, terra ancor fui._
+
+Page 291, note[443a].--Sonnet sur une belle bouche, la fin duquel le
+nom de Lonore est dguis, la manire de Ptrarque:
+
+ _Rose, che l'arte invidiosa ammira
+ Cui di natura i pregj, onor le spine,
+ Rose, di primavera infra le brine,
+ E il caldo sol che in due begli occhi gira;_
+
+ _Purpurea conca, in cui si nutre e mira
+ Candor di perle elette e pellegrine,
+ Ove stillan rugiade alme e divine,
+ Ov' chi dolce parla e dulce spira;_
+
+ _Amor, ape novella, ah quanto fora
+ Soave il mel che dal fiorito volto
+ Suggi e poi sulle labbra il formi e stendi!_
+
+ _Ma con troppo acut'ago il guardi, ah stolta:
+ Se ferir brami, scendi al petto, scendi,
+ E di s degno cor tuo stra_ LE ONORA.
+
+Sonnet o il avoue lui-mme, dans les _Esposizioni d'alcune sue rime_,
+qu'il joue sur le nom de sa dame, en disant _l'Aurora mia cerco_:
+
+ _Quando l'alba si leva, e si rimira
+ Nello speechio dell'onde, allora i' sento
+ Le verdi fronde mormorare il vento,
+ E cos nel mio petto il cor sospira._
+
+ L'AURORA _mia cerco; e s'ella gira
+ Ver me le luci, mi pu far contento;
+ E veggio i nodi, che fuggir son lento.
+ Da cui l'auro ora perde, e men si mira._
+
+ _N innanzi nuovo sol, tra fresche brine,
+ Dimostra in ciel seren chioma si vaga
+ La bella amica di Titon geloso._
+
+ _Come in candida fronte il biondo crine;
+ Ma non pare ella mai schifa, n vaga,
+ Per giovinetto amante, e vecchio sposo._
+
+Page 230, note[328].--Dans la grande _canzone_ adresse Lonore, et
+dont le premier vers est cit note[328].
+
+ _Mentre ch'a venerar muovon le genti
+ Il tuo bel nome in mille carte accolto_, etc.,
+
+la quatrime strophe surtout exprime, de manire ne laisser aucun
+doute, le sentiment dont il fut pntr pour elle ds le premier
+instant.
+
+ _E certo il primo d che 'l bel sereno
+ Della tua fronte agli occhi miei s'offerse,
+ E vidi armato spaziar vi Amore,
+ Se non che riverenza allor converse_
+
+ _E maraviglia in fredda selce il seno,
+ Ivi pera con doppia morte il core.
+ Ma parte degli strali e dell'ardore
+ Sentii pur anco entro 'l gelato marmo;_
+
+ _E s'alcun mai per troppo ardire ignudo
+ Vien di quel forte scudo
+ Ond'io dinanzi a te mi copro ed armo,_
+
+ _Sentir 'l colpo crudo
+ Di tue saette, ed arso al fatal lume
+ Giacer con fetonte entro 'l tuo fiume_[A].
+
+ [Note A: Allusion Phaton prcipit dans l'Eridan ou le P,
+ que le pote appelle _ton fleuve_ en parlant Elonore d'Este,
+ parce que Ferrare, o rgnait son frre Alphonse, est situ sur le
+ P.]
+
+Page 231, note[331].--Dans cette autre grande _canzone_:
+
+ _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_,
+
+qu'il parat avoir adresse Lonore au moment o elle tait demande
+en mariage par un prince; cette dernire strophe parat aussi de la plus
+grande clart:
+
+ _N la mia donna, perch scaldi il petto
+ Di nuova amore, il nodo antico sprezzi,
+ Che di vedermi al cor gi non l'increbbe:
+ Od essa, che l'avvinse, essa lo spezzi;_
+
+ _Perocch omai disciorlo (in guisa stretto)
+ N la man stessa, che l'ordo, potrebbe.
+ E se pur, come volle, occulto crebbe
+ Il suo bel nome entro i miei versi accolto,_
+
+ _Quasi in fertil terreno, arbor gentile,
+ Or seguir mio stile,
+ Se non disdegna esser cantato, e colto,_
+
+ _Dalla mia penna umile:
+ E d'Apollo ogni dono a me fia sparso,
+ S'amor delle sue grazie in me fu scarso._
+
+_Ibid._, note[332].--Sonnet la mme, sur le mme sujet.
+
+ _Vergine illustre, la belt, che accende
+ I giovinetti amanti, e i sensi invoglia,
+ Colora la terrena, e frale spoglia,
+ E negli occhi sereni arde, e risplende._
+
+ _Ma folle chi da lei gran pregio attende,
+ Qual face all'Euro, al verno arida foglia,
+ Ed anzi tempo avvien, che la ritoglia
+ Natura, e rade volte altrui la rende._
+
+ _Da lei tu no, ma da immortal bellezza,
+ L'aspetti, e 'n vista alteramente umile
+ Ti chiudi ne' tuoi cari alti soggiorni._
+
+ _E s'interno valor d'alma gentile
+ Per leggiadr'arte ancor viepi s'apprezza:
+ Oh felice lo sposo a cui t'adorni!_
+
+Page 232, note[334].--A la mme, aprs quinze ans de constance.
+
+ _Perch in giovenil volto amor mi mostri
+ Talor, donna real, rose, e ligustri,
+ Obblio non pone in me de' miei trilustri,
+ Affanni, o de' miei spesi indarno inchiostri._
+
+ _E 'l cor, che s'invagh degli onor vostri
+ Da prima, e vostro fa poscia pi lustri,
+ Riserba ancora in se forme pi illustri,
+ Che perle, e gemme, e bei coralli, ed ostri._
+
+ _Queste egli in suono di sospir s chiaro
+ Farebbe udir, che d'amorosa face
+ Accenderebbe i pi gelati cori._
+
+ _Ma oltre suo costume fatto avaro
+ De' vostri pregj, suoi dolci tesori,
+ Che in se medesmo gli vagheggia, e tace._
+
+Page 235, note[337].--Sonnet fait dans les premiers temps de sa passion
+pour Lonore. Il pourrait craindre le sort d'Icare et de Phaton; mais
+il se rassure en songeant la puissance de l'Amour.
+
+ _Se d'Icaro leggesti, e di Fetonte,
+ Ben sai, come l'un cadde in questo fiume,
+ Quando portar dall'Oriente il lume
+ Volle, e di rai del sol cinger la fronte;_
+
+ _E l'altro in mar, che troppo ardite, e pronte
+ A volo alz le sue cerate piume;
+ E cos va, chi di tentar presume
+ Strade nel ciel, per fama appena conte._
+
+ _Ma chi dee paventare in alta impresa,
+ S'avvien, ch'amor l'affide? e che non puote
+ Amor, che con catena il cielo unisce?_
+
+ _Egli gi trae dalle celesti rote
+ Di terrena belt Diana accesa,
+ E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce._
+
+Page 332, note 506. _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_,
+etc.--La prface de cette premire dition (des _Considrations de
+Galile sur le Tasse_) contient l'historique assez curieux de cet
+crit. C'est une chose singulire, que la meilleure critique qui ait t
+faite de la _Jrusalem dlivre_ nous ait t conserve par l'admirateur
+le plus enthousiaste du Tasse, l'auteur mme de sa Vie, le bon abb
+_Serassi_. L'dition se fit aprs sa mort, sur une copie qu'il avait
+tire de l'original mme. Il avait crit sur sa copie la note suivante:
+J'ai eu le bonheur de la trouver (cette critique) dans une des
+bibliothques publiques de Rome, en parcourant un volume de Mlanges.
+Voyant que c'tait l'ouvrage de Galile, que j'avais tant dsir
+d'avoir, je le copiai secrtement, sans rien dire qui que ce ft de ma
+dcouverte, parce que cet opuscule n'tant point marqu dans la table,
+personne, jusqu' prsent, except moi, ne sait s'il y est, ni o il
+est, et qu'ainsi il ne pourra tre publi, si ce n'est par moi, quand
+j'aurai eu le loisir de rpondre, comme je le dois, aux accusations
+sophistiques et fausses d'un censeur, qui, dans d'autres matires, s'est
+acquis tant de clbrit. Mais, dit l'auteur de la prface, il ne
+s'occupa point de ce travail, qui aurait pu donner beaucoup d'exercice
+son esprit; et je crois qu'il changea d'avis, ayant peut-tre dcouvert
+que la plupart des accusations n'taient ni aussi sophistiques, ni aussi
+fausses qu'il le dit, et s'tant la fin aperu que le censeur qu'il
+lui fallait combattre n'tait pas moins profond dans ces matires que
+dans les autres. Il aurait assurment eu tout le temps de rpondre
+Galile, car il y avait dj plusieurs annes qu'il avait trouv le
+manuscrit, et il avait plus de loisir qu'il ne lui en et fallu.
+
+_Viviani_, dans sa lettre crite au grand-duc de Toscane Lopold, en
+1654, insre par _Salvini_, dans sa Vie de Galile, _Fasti consolari_,
+p. 395, nous dit que ce grand homme, dou de la mmoire la plus heureuse
+et passionn pour la posie, savait par coeur, entre autres auteurs
+latins, une grande partie de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Snque,
+et entre autres auteurs italiens, presque tout Ptrarque, toutes les
+_Rime_ du _Berni_, et peu de chose prs, tout le pome de l'Arioste,
+qui fut toujours son auteur favori, et celui de tous les potes qu'il
+louait le plus. Il avait fait, continue _Viviani_, des observations
+particulires et des parallles entre ce pote et le Tasse, sur un grand
+nombre d'endroits. Un de ses amis lui demanda plusieurs fois ce travail
+avec beaucoup d'instances, pendant qu'il tait Pise; je crois que
+c'tait Jacques _Mazzoni_. Il le lui donna enfin, et ne put jamais le
+ravoir. Il se plaignait quelquefois, avec chagrin, de cette perte, et
+avouait lui-mme qu'il avait fait ce travail avec complaisance et avec
+plaisir. On ne savait plus, depuis ce temps-l, ce qu'tait devenu cet
+crit, lorsqu'il fut dcouvert par hasard dans un recueil de Mlanges.
+Mais, par une suite de la fatalit qui y semblait attache, il fallut
+que celui qui l'y trouva n'approuvt point les opinions de Galile,
+qu'il et dessein de dfendre le Tasse, et que n'excutant pas ce
+dessein, il privt le public de ce morceau prcieux. Aprs la mort de
+celui qui l'avait copi, il fut encore long-temps sans tomber dans des
+mains qui pussent en faire un bon usage. Enfin, les manuscrits de l'abb
+_Serassi_ parvinrent dans celle du duc de _Ceri_; et c'est ce seigneur
+trs-zl pour le bien des lettres qu'on en doit la publication.
+
+Mais au moment o l'homme de lettres qui il en avait confi le soin,
+tirait, pour l'impression, une nouvelle copie du manuscrit, il s'aperut
+qu'il y manquait quatre feuillets, qu'il souponne avoir t arrachs
+par quelque zl _Tassiste_. Ce sont prcisment ceux o Galile, aprs
+avoir dmontr combien l'amour de Tancrde pour Clorinde est mal invent
+et maladroitement li l'action, continuait faire voir le peu de
+jugement que le Tasse avait mis ourdir les autres aventures de son
+pome. On trouve en effet cette fcheuse lacune, p. 36 de l'dition
+in-12. Pour suppler en partie ce dfaut, l'diteur s'tant rappel
+une lettre sur le mme sujet, crite par Galile _Francesco
+Rinuccini_, et qui tait dj imprime ailleurs, l'a mise la fin des
+_Considrations_, pour que l'on pt avoir, au moins en abrg, une ide
+de ce que l'auteur avait dit avec plus d'tendue dans les quatre
+feuillets dchirs. Cependant cette lettre, p. 229 du volume, ne traite
+point du tout le mme sujet. Galile se borne faire, entre l'Arioste
+et le Tasse, un parallle dans lequel il donne tout l'avantage au
+premier. Mais ce que cette lettre, qui n'est pas longue, a de
+remarquable, c'est qu'elle est date du 19 mai 1640. L'auteur n'avait
+que vingt-six ans quand il fit ses _Considrations_, mais il en avait
+soixante-dix quand il crivit cette lettre; et l'on y voit qu'il n'avait
+point chang de sentiment. Le grand Galile tait absolument du mme
+avis dont avait t le jeune professeur de Pise.
+
+Page 502, addition la note sur l'arrt du parlement de Paris, relatif
+ la _Jrusalem conquise_ du Tasse.--Mon confrre, M. Bernardi, a lu
+depuis peu notre classe un Mmoire contenant des _claircissements_
+sur cet arrt et sur le pome du Tasse qui en fut l'objet. Il m'a permis
+de mettre ici, d'aprs son Mmoire, le texte de l'arrt, qui ne se
+trouve que dans des recueils que je n'avais pas sous la main.
+
+_Extrait des registres du parlement de Paris_, du 1er septembre 1595.
+
+Sur ce que le procureur-gnral du roi a remontr que depuis peu de
+jours, en la prsente anne, a t imprim en cette ville de Paris, un
+livre en vers italiens, intitul _la Gierusalemme del[828] Torquato
+Tasso_, sur une copie nouvellement venue de Rome, et envoye par
+l'auteur[829], auquel ont t ajouts au vingtime livre, fol. 270,
+premire page, quelques vers, au nombre de dix-neuf, depuis le 14e.[830]
+vers, pour la premire stance, commenant par ces mots, _Sisto_,
+jusqu'au cinquime de la troisime stance, commenant par ces mots,
+_Chiama onde_, qui ne sont aux premires ditions de 1582[831],
+contenant propos contraires l'autorit du roi et bien du royaume, mais
+ l'avantage des ennemis de cette couronne, et particulirement des
+paroles diffamatoires contre le dfunt roi Henri III et contre le roi
+rgnant, pour la proposition des fulminations faites Rome pendant les
+derniers troubles, et pour persuader qu'il est en la puissance du pape
+de donner le royaume au roi et le roi au royaume, qui sont termes
+prjudiciables l'tat; desquels vers il a fait lecture; requrant
+iceux tre rays et biffs dudit livre, pour tre ladite page corrige
+suivant les exemplaires des premires ditions, avec dfense au libraire
+qui les a fait imprimer de les vendre et dbiter; et que, cet effet,
+les exemplaires de ladite nouvelle dition fussent saisis; et enjoint
+tous ceux qui se trouveront en avoir achet, de les rapporter pour tre
+pareillement rforms ladite page, et dfenses eux faites de les
+retenir, et ce sur les peines qui y appartiennent, suivant les arrts
+ci-devant donns.
+
+La matire mise en dlibration, arrt dudit jour du
+parlement conforme au rquisitoire.
+
+ [Note 828: Lisez: _di_.]
+
+ [Note 829: L'imprimeur ne dit pas tout fait cela; il dit
+ dans son _Avis aux lecteurs_, qu'il imprime ce pome _sur une
+ nouvelle copie, du tout change et revue par l'autheur, envoye de
+ Rome_. C'tait sans doute un exemplaire de la _Jrusalem
+ conquise_, qu'il ne regardait que comme une dition corrige de la
+ premire _Jrusalem_.]
+
+ [Note 830: Cela est ainsi dans la copie que je transcris; mais
+ c'est le 4e vers qu'il doit y avoir.]
+
+ [Note 831: Erreur du procureur-gnral, qui confond la
+ _Jrusalem conquise_ avec la _Jrusalem dlivre_, comme le
+ libraire l'avait probablement fait lui-mme.]
+
+FIN DU CINQUIME VOLUME.
+
+
+
+
+MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIRE, N 27.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
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+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), par Pierre-Louis Ginguené</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire littéraire d'Italie (5/9)
+
+Author: Pierre-Louis Ginguené
+
+Editor: Pierre-Claude-François Daunou
+
+Release Date: March 31, 2011 [EBook #35732]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
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+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE,</h1>
+
+<h3>par P. L. GINGUENÉ,</h3>
+
+<h5>DE L'INSTITUT DE FRANCE.</h5>
+
+<h4>SECONDE ÉDITION,</h4>
+
+<h5><span class="sc">revue et corrigée sur les manuscrits de l'auteur, ornée de son portrait,<br>
+et augmentée d'une notice historique par</span> M. DAUNOU.</h5>
+
+<h3>TOME CINQUIÈME.</h3><br><br>
+
+<p class="mid">A PARIS,<br>
+
+CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br>
+
+PLACE DES VICTOIRES, Nº 3.</p>
+
+<h5>M. DCCC. XXIV.</h5><br><br><br>
+
+<h2>HISTOIRE LITTÉRAIRE</h2>
+
+<h1>D'ITALIE.</h1>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<p><i>Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que
+Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets
+purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le
+Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme.</i></p>
+
+<br>
+
+<p>Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde
+des poëmes romanesques italiens<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, nous aurions lieu d'être effrayés,
+si les deux autres que nous avons précédemment indiquées<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, les romans
+de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux
+qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure
+imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même
+abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne
+et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et
+peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour
+procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par
+les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant
+moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Le chapitre précédent contient lui seul, ou les
+ extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Chap. III de cette seconde partie.</blockquote>
+
+<p>Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de <i>la
+Destruction de Troie</i>, en vingt chants, imprimée dès le quinzième
+siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain
+Jacques, fils de Charles, prêtre florentin<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Les choses y sont prises
+de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le
+poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend
+non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César
+et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au <i>Quadrio</i> de dire que ce sujet
+n'y est pas mal traité<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; il l'est à peu près du même style que
+l'<i>Ancroja</i> et les autres poëmes de cette nature dont nous avons
+ci-devant parlé<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le
+passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il
+commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a
+aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes
+qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les
+événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se
+succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et
+dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et
+l'histoire sans ce qui instruit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> <i>Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino.</i> Ce nom et
+ cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait
+ pas davantage. Le titre du poëme est: <i>Il Trojano dove si tratta
+ tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani</i>, Vinegia,
+ 1491, in-4º.; <i>ibidem</i>; 1509, in-4º., <i>con figure</i>; et après
+ plusieurs autres éditions, <i>ibidem</i>, 1569, in-8º., sous le titre
+ de <i>Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li
+ Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e
+ Verona</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> <i>In versi italiani non malamente questo soggetto fa
+ trattato nel seguente romanzo; il Trojano</i>, etc., t. VI, p. 475.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Chap. IV de cette seconde partie.</blockquote>
+
+<p>Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis
+<i>Dolce</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le
+même sujet, qu'il tira de l'<i>Iliade</i> et de l'<i>Énéide</i> tout entières,
+sous le titre de l'<i>Achille e l'Enea</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Il divisa cette immense
+matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques
+maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et
+finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas
+toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans
+doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et
+facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> <i>L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli
+ tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di</i>
+ <i>Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima</i>,
+ Vinegia, 1572, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule
+ <i>Énéide</i>, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme
+ de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue
+ jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre
+ (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au
+ temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation
+ à la manière des romans. Ce n'est point, dit le <i>Quadrio</i>, t. VI,
+ p. 476, une traduction de l'<i>Énéide</i>, mais l'<i>Énéide</i> transformée
+ en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme:
+ <i>Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio
+ Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li
+ gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare
+ imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di
+ gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come
+ leggendo chiaramente patrai intendere.</i> La date de l'édition
+ placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.</blockquote>
+
+<p>L'<i>Ulisse</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le
+sujet de l'<i>Odyssée</i>, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le
+roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le
+récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier
+chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs
+étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,
+tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des
+Troyens n'avait pas moissonnés<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.» Mais à la fin de tous les chants,
+l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant
+lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant.
+«Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser
+là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>; le soleil
+vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je
+suspendrai aussi mon chant<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.» Tantôt c'est: mais pour que la longueur
+de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre
+fois<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si
+vous voulez l'entendre<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron
+invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans
+l'autre chant, pour votre plaisir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>; ainsi du reste. Ces formes peu
+homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le
+cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> <i>L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea
+ d'Homero e ridotto in ottava rima</i>, Vinegia, 1573, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a>
+ <i>Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie
+ contrade,</i> etc.
+ (C. I, st. 1.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Fin du c. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a>--du c. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a>--du c. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Fin du c. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a>--du c. VI.</blockquote>
+
+<p>Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du
+moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les
+aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et
+Primaléon son fils<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman
+épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les
+publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Cette
+facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on
+voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu
+travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu
+d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de
+deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi
+abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de
+temps, une si longue carrière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> <i>Palmerino di Oliva</i>, Venezia, 1561, in-4º.;
+ <i>Primaleone figliuolo del Re Palmerino</i>, Venezia, 1562, in-4º.</blockquote>
+
+<p>Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez
+vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de
+Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un
+fils nommé <i>Florendo</i>, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un
+empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des
+suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive
+l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il
+fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer
+ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du
+palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,
+lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la
+montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise,
+roi usurpateur de Hongrie; mais <i>Florendo</i> attaqua ce roi, le tua, et
+reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.</p>
+
+<p>Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à
+toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait
+recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures.
+Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par <i>Florendo</i>, son père,
+qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions
+périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse;
+Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,
+princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas
+un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire
+que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir.
+Une de ses expéditions fut de délivrer <i>Florendo</i> et Agriane d'une
+prison où ils avaient été jetés après que <i>Florendo</i> eût détrôné et tué
+son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils
+reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople
+ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec <i>Florendo</i>,
+l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au
+brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits,
+par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et
+sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus
+glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la
+moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.</p>
+
+<p>Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa
+maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant
+de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout
+ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son
+époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son
+père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il
+parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le
+fut aussi de sa gloire.</p>
+
+<p>Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les
+embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des
+tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils
+méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même,
+soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et
+on les lit peut-être encore moins.</p>
+
+<p>Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires,
+il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom,
+parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur
+des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie
+commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de
+Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième
+siècle<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, que l'on joint ordinairement à l'<i>Unico</i>, au <i>Notturno</i>, à
+l'<i>Altissimo</i>, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de
+décadence. Il raconta en huit livres, et en <i>ottava rima</i>, les amours de
+Paul Visconti, son parent, avec une belle <i>Daria</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, qui n'est connue
+que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit
+peu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Il était de Milan, et en faveur auprès du duc
+ Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont
+ intitulées; <i>Rime del magnifico messer Gasparo Visconti</i>,
+ Mediolani, 1493, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> <i>De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti</i>, Milano,
+ 1492, in-4º.; 1495, <i>idem.</i></blockquote>
+
+<p>On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du
+même genre, dont le titre est <i>Philogine</i>; le sujet, les amours d'Adrien
+et de Narcise<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; l'auteur, <i>Andrea Bajardo</i> ou <i>Bajardi</i>. C'était un
+gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse
+et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices
+chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes
+sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et
+fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> Voici le titre entier: <i>Libro d'arme e d'amore
+ nomato</i> <span class="sc">Philogine</span>, <i>nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,
+ delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose
+ e degne: composto per il magnifico cavaliero messer</i> <span class="sc">Andrea
+ Bajardo</span> <i>da Parma</i>, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia,
+ 1530,--<i>Ibid.</i>, 1547.</blockquote>
+
+<p>Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait
+aussi composé en prose un traité de l'œil, un autre de l'esprit, et un
+roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de
+ses sonnets qui courait manuscrit<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, ayant été lu par une dame à qui
+sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il
+composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les
+sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir,
+qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula <i>Philogine</i>, c'est-à-dire ami des
+femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières
+amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église,
+par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable
+veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce
+premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à
+vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens
+qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa
+maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître
+dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des
+deux amants, forment toute la matière du poëme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. <i>Fogliazzi</i>,
+avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du <i>Roland amoureux</i>,
+chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient
+sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le
+premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce,
+mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de
+<i>Bajardi</i>. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,
+comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave
+entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la
+reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais
+dépourvu de grâce, de force et de coloris.</p>
+
+<p>C'est encore un roman tout imaginaire que <i>les Amours de Pâris et de
+Vienna</i>, mis en dix chans et en octaves par <i>Mario Teluccini</i>, surnommé
+<i>il Bernia</i>, à qui l'on doit un plus long poëme sur <i>les Folies du neveu
+de Rodomont</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux
+roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction
+en prose<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des
+Nouvelles en vers l<i>'Histoire de Gentil et Fidèle</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, quoiqu'elle soit
+d'un littérateur célèbre, <i>Lilio Giraldi Cintio</i>; et celle d<i>'Octinel et
+de Julie</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> dont l'auteur est inconnu; et l<i>'Histoire lamentable,
+amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>; et à plus
+forte raison <i>la Brune et la Blanche</i> <a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a> et <i>la Nouvelle de madame
+Isotte de Pise</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>; et celle de <i>la prudente Flaminie</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; et
+l'<i>Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les
+excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans
+cette infortune</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre
+ de ce roman-ci est: <i>Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris
+ e Vienna</i>, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,
+ in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Sous le simple titre de <i>Paris e Vienna</i>, Venezia,
+ 1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en <i>ottava
+ rima</i>, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain
+ <i>Angelo Albani</i> d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> <i>La leggiadra istoria di Zentile e Fedele</i>, sans nom
+ de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à
+ Venise, vers la fin du quinzième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> <i>Incomincia la historia di Octinello et Julia, in
+ ottava rima</i>, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du
+ commencement du seizième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> <i>Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y
+ antichissima, et esemplare</i>, Milano, sans date, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> <i>La Bruna e la Bianca</i>, in-8º., sans date et sans
+ nom de ville, mais imprimé à Sienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> <i>Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si
+ comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba
+ moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole</i>,
+ Treviso, in-4º., sans date.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> <i>Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo
+ Caggio, Palermitano</i>, Venezia, 1551, in-8º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> <i>Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi
+ affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli
+ infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti</i>,
+ etc., <i>Firenze Pistoja</i>, in-4º., sans date.</blockquote>
+
+<p>Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur
+deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la
+réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à
+peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans
+qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en
+France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.</p>
+
+<p>Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et
+Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des
+traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables
+intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises
+qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et
+de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit
+dans son admirable épisode de <i>Francesca da Rimini</i>, ne reçurent les
+honneurs du roman épique <i>in ottava rima</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, que d'un <i>Niccolò
+Agostini</i>, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du
+<i>Bojardo</i>, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais
+petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la
+belle Iseult<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette
+chevalerie de la Table ronde, quand l'<i>Alamanni</i>, réfugié en France,
+composa son <i>Girone il Cortese</i> d'après un vieux roman, célèbre dans
+notre ancienne littérature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> <i>Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel
+ quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di
+ tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due</i>,
+ Venezia, 1531, in-4º., <i>libro terzo ed ultimo</i>, etc., Venezia,
+ 1526, in-4º., <i>configure</i>. <i>Agostini</i> ne put pas terminer ce
+ troisième livre, et ce fut <i>Marco Guazzo</i> qui l'acheva. Un
+ meilleur poëte, <i>Erasmo di Valvasone</i>, dont nous verrons un fort
+ bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce
+ roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il
+ s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait.
+ Il est intitulé: <i>I quattro primi canti del Lancilotto</i>, Venezia,
+ 1580, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> <i>Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta</i>,
+ in-4º., sans nom de lieu et sans date.</blockquote>
+
+<p><i>Luigi Alamanni</i> était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne
+famille noble<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et
+eut pour maître le savant <i>Cattani da Diacetto</i>. Ses progrès furent
+au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de
+savantes réunions qui se formaient dans les jardins de <i>Bernardo
+Ruccellaj</i>, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait
+fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de
+la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin
+qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un
+ans<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal
+Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de
+<i>Luigi</i> était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était
+lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva
+changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence
+était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une
+assez forte amende. L'<i>Alamanni</i> fut pris en contravention pendant la
+nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût
+faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents,
+et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer
+le joug des Médicis<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>, il y entra des premiers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Son père, <i>Pietro di Francesco Alamanni</i>, et sa
+ mère, <i>Ginevra Paganelli</i>, eurent cinq autres fils.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> En 1516.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> Voyez <i>Varchi</i>, <i>Segni</i>, <i>Nerli</i>, et tous les
+ historiens de Florence.</blockquote>
+
+<p>Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir
+précipitamment de Florence<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Il se retira d'abord chez le duc
+d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la
+maison de <i>Carlo Capello</i>, sénateur, ami des lettres et qui les
+cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins
+d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules
+devenu pape sous le nom de Clément VII<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a> et ne se trouvant pas en
+sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec <i>Zanobi
+Buondelmonte</i> son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent
+arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais <i>Capello</i>
+l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait
+sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Mai 1522.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> En 1523.</blockquote>
+
+<p>Alors l'<i>Alamanni</i> commença une vie errante. Accueilli en France avec
+distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux
+libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa
+patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une
+maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au
+commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, où il
+demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.
+L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> la pape était assiégé
+dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et
+rappela ses citoyens exilés. L'<i>Alamanni</i> rentré dans ses foyers, ne
+songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les
+orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de
+paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on
+examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre
+l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler
+avec l'empereur les anciens traités, l'<i>Alamanni</i> fut appelé, malgré sa
+jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que
+courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires
+n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint
+l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le <i>Varchi</i>
+rapporte au cinquième livre de son histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a>: En 1526.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> En 1527.</blockquote>
+
+<p>Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce
+grave historien. «Louis <i>Alamanni</i>, dit-il, outre la noblesse de sa
+maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus,
+et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans
+les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de
+douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on
+eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité
+des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur
+cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la
+république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, et
+tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés
+sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait
+aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de
+grâce.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> Le texte dit: <i>E il cappuccio di testa
+ reverentemente cavatosi</i>; ce qui prouve que les Florentins
+ portaient encore le capuce au seizième siècle.</blockquote>
+
+<p>Ce discours, très-long dans <i>Varchi</i>, paraît, comme ceux de Tite-Live,
+appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les
+paroles ne sont pas de l'<i>Alamanni</i>, le fond en est sans doute. On a vu
+quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le
+bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi
+de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il
+séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y
+était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant
+approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement
+et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il
+remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé
+tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans,
+l'<i>Alamanni</i> prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour
+engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par
+le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour
+lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus
+nombreux et le plus fort dans le conseil, l'<i>Alamanni</i> se rendit
+inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence.
+Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit
+l'<i>Alamanni</i>, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait
+entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia
+aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;
+mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce
+service.</p>
+
+<p>Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria,
+les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre
+ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'<i>Alamanni</i>
+d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces
+ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence
+était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le
+siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin
+obligés de se rendre<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, et de recevoir pour maître Alexandre de
+Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à
+la mort, les autres au bannissement. L'<i>Alamanni</i> fut exilé en Provence;
+mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui
+fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans
+sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François
+Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est
+d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte
+florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel,
+lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs
+ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le
+recueil de ses poésies toscanes<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, qu'il dédia au roi. Il lui dédia de
+même son beau poëme didactique de <i>la Coltivazione</i>, qu'il fit imprimer
+environ quatorze ans après<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> Août 1530.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> Lyon 1532.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> Paris, 1546.</blockquote>
+
+<p>Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir
+l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape
+Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil.
+Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant
+sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du
+territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau
+sonnet<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>, cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit
+profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps.
+De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait.
+Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne,
+après la paix de Crespi<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>, ce fut de l'<i>Alamanni</i> qu'il fit choix. Une
+circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une
+scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps
+auparavant, l'<i>Alamanni</i> avait adressé à François Ier un dialogue
+allégorique entre le coq et l'aigle, <i>Il Gallo e l'Aquila</i>, dans lequel
+le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait
+l'empereur,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> Aquila grifagna</i></p>
+<p class="i14"><i> Che per più divorar due becchi porta,</i></p>
+</div></div>
+
+<p>oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles
+connaissait ces vers. Dans l'audience où l'<i>Alamanni</i> lui fut présenté,
+au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur,
+en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot <i>Aquila</i> plusieurs
+de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec
+beaucoup d'attention et l'œil continuellement fixé sur lui, se contenta
+de répondre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> Aquila grifagna</i></p>
+<p class="i14"><i> Che per più divorar due becchi porta.</i></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a>: Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de
+ l'<i>Alamanni</i>, mais dans un recueil intitulé: <i>Rime diverse di</i>
+ <i>molti eccellentissimi autori</i>, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p.
+ 49. Il commence par ces deux vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,</i></p>
+<p class="i14"><i> Donna gentil, sovra le tosche rive.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> Et finit par ce tercet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Quinci dico fra me: pur giunto io sono</i></p>
+<p class="i14"><i> Dopo due lustri almen tra miei vicini</i></p>
+<p class="i14"><i> A toccar il terren che troppo omai.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> En 1544.</blockquote>
+
+<p>Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'<i>Alamanni</i> reprit
+sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V.
+M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction
+appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge
+n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je
+suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi
+sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je
+parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par
+le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute
+passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette
+réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se
+leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous
+n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un
+protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout
+pays est une patrie: c'est le duc de Florence<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> qu'il faut plaindre
+d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que
+vous.» Dès ce moment l'<i>Alamanni</i> fut traité avec la plus grande
+distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au
+nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait
+ succédé au duc Alexandre, assassiné par <i>Lorenzino</i>.</blockquote>
+
+<p>François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de
+bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son
+poëme de <i>Girone il Cortese</i>, dont François Ier lui avait donné le
+sujet. L'<i>Alamanni</i> publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au
+nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans
+plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, pour engager cette
+république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse
+du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne
+devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise
+avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut,
+âgé de soixante ans et demi<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> En 1551.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> 18 avril 1556.</blockquote>
+
+<p>Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait
+eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut
+abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second,
+nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des
+gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes
+branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore,
+en France et jusqu'en Pologne<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a>4: Voyez l'Histoire généalogique des familles de
+ Toscane, par le P. <i>Gamurrini</i>.</blockquote>
+
+<p>Quoique marié et père de famille, l'<i>Alamanni</i> aima, ou parut aimer
+plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses
+vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination
+une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On
+voit dans ses <i>rime</i>, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout
+à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté
+capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui
+ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des
+Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et
+lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de
+lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les
+fers de quelques beautés italiennes.</p>
+
+<p>Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous
+le nom de Plante Ligurienne, <i>Ligure Planta</i>. On croit que son vrai nom
+était <i>Larcara Spinola</i>: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose
+dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers
+dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une
+certaine <i>Béatrice</i>, de la noble maison des <i>Pii</i>, peut-être pour avoir
+un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec
+Pétrarque, en chantant sa <i>Plante Ligurienne</i>, auprès de la Sorgue et
+de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient
+rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus
+pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui
+coûtèrent à lui-même que des vers.</p>
+
+<p>L'<i>Alamanni</i> est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et
+auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un
+asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de
+l'<i>Agriculture</i>, que nous trouverons au premier rang, quand nous en
+serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des
+élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves
+ou petits poëmes, une imitation en vers de l'<i>Antigone</i> de Sophocle,
+etc. Ce recueil<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, imprimé à Florence presque en même temps qu'il le
+fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII,
+sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais
+surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant
+avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une
+amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre
+exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits
+satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de
+quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins
+ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> <i>Opere toscane, tomo primo, Lugduni</i>, 1532, in 8º.;
+ <i>tomo secondo, ibid.</i> 1533. Le premier volume fut réimprimé à
+ Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,
+ à Venise 1533, et <i>ibid.</i> 1542, in-8º.</blockquote>
+
+<p>L'<i>Alamanni</i> laissa de plus une comédie intitulée <i>Flora</i>, des sonnets
+et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des
+épigrammes, et le poëme héroïque de l'<i>Avarchide</i>, qu'il fit dans les
+dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On
+voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance,
+et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de
+force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur
+toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui
+aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à
+composer <i>Giron le Courtois</i>, qui est en vingt-quatre chants, chacun de
+mille à douze cents vers et quelquefois davantage<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> <i>Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al
+ christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in
+ Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo</i>, 1548, in-4.,
+ Venezia, 1549, in-4º., etc.</blockquote>
+
+<p>Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que
+celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle
+point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt
+des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>; point
+d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des
+événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les
+aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même
+de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.</p>
+
+<p>Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus
+longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>,
+l'<i>Alamanni</i>, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les
+beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus,
+roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en
+fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son
+héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le
+code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus
+courtois de tous les chevaliers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Dans les éditions postérieures, on lit à chaque
+ division du poëme, <i>canto</i> 1º, <i>canto</i> 2º, etc.; mais dans celle
+ de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur,
+ <i>libro</i> 1º, <i>libro</i> 2º, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de
+ Paris.</blockquote>
+
+<p>La fable de <i>Giron</i>, surnommé <i>le Courtois</i>, n'est pas une des moins
+intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un
+autre <i>Giron</i>, nommé <i>le Vieux</i>, qui avait eu des droits à la couronne
+de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune
+chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui
+lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn
+le Roux, seigneur du château de Maloanc<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>, il inspira des sentiments
+très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne
+de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises
+les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler
+aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut
+un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le
+prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur
+le cœur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce
+tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles
+de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus
+fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond
+sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.
+Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle
+occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le
+terrasse, et délivre la belle dame<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Alors ils se trouvent tous deux
+seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un
+silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le
+cœur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le
+feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier,
+suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui,
+et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> Ce nom est ainsi dans le roman. L'<i>Alamanni</i> a mis
+ dans presque tout son poëme <i>Maloalto</i>, qu'il faudrait traduire
+ <i>Malehauly</i>; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois
+ <i>Maloanco</i>. On a cru devoir mettre partout Maloanc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Lib. V.</blockquote>
+
+<p>Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector
+le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui
+avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: <i>Loyauté
+passe tout; trahison honnit tout</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. En retirant de l'eau son épée,
+Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité
+de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir;
+il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à
+travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à
+défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui
+fondant en larmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> Cette devise est ainsi dans le roman français.
+ L'<i>Alamanni</i> a mis en deux vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Lealtà reca honor, vittoria e fama,</i></p>
+<p class="i14"><i> Falsitade honta e duol dona a ciascuno.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux
+ style:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> De loyauté naît les, victoire, honneur;</i></p>
+<p class="i14"><i> De fausseté rien que honte et douleur.</i></p>
+</div></div>
+
+Mais l'ancienne devise vaut mieux.</blockquote>
+
+<p> Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été
+ successivement instruit de tout ce qui s'est passé; mais un
+ méchant et malveillant témoin de la dernière scène l'a dénaturée
+ en la lui racontant. Il croit donc que son infidèle ami et son
+ infidèle épouse lui ont fait le dernier outrage, qu'ensuite un
+ chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron et l'a blessé à
+ mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord avec ce
+ qu'on lui a dit.</p>
+
+<p> Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son
+ esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est.
+ Chacun des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais
+ tous deux protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime
+ n'a point été commis. La sincérité, la tendresse même de leurs
+ déclarations commence à persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui
+ l'avait été par jalousie et par vengeance, vient pour jouir du
+ fruit de ses calomnies. Danaïn l'aperçoit, court à lui, le menace,
+ et tire de lui l'aveu de sa lâcheté. Alors il ne lui reste plus de
+ doute; il ne peut en vouloir à son ami d'un sentiment involontaire
+ qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur; il fait transporter
+ Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de l'art et lui
+ rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison est tout
+ à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas devenu
+ moins sage qu'elle;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i> Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,</i></p>
+<p><i> Toujours elle garda Giron pour serviteur.</i><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>E con più honesta voglia e miglior core Hebbe</i></p>
+<p><i> Giron per sempre servitore.</i></p>
+ (Fin du liv. VI.)
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait
+fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre;
+il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami
+Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en
+charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si
+belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et
+s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux
+plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant
+tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de
+Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son
+perfide ami<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre
+d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de
+valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se
+met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de
+reproches et le défie au combat<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. Ce combat est long et terrible,
+plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis
+hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu
+par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère
+voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> L. IX, st. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> L. XVII.</blockquote>
+
+<p>Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un
+horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses
+blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le
+monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce
+couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle,
+que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu
+rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à
+qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine
+à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec
+de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de
+faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite,
+délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. Les
+deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus
+séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui
+prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa
+belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.
+Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn
+demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure
+périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le
+Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des
+Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et
+d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il
+retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami,
+fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui
+va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> L. XX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> L. XXI.</blockquote>
+
+<p>Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse
+qu'il met à fin<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent
+peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait
+Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont
+l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte.
+Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et,
+après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des
+nouvelles de son ami<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Danaïn était arrivé au château de Nabon le
+Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse.
+Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement,
+avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier.
+Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que
+c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron
+effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;
+mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui
+piquent son amour-propre et lui promettent la victoire<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Ou lui donne
+pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer
+la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir
+contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à
+la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en
+renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres,
+les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler
+à haute voix et de défier leur maître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> <i>Ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> L. XXII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ma come spesso avviene a i gran signori</i></p>
+<p class="i14"><i> Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,</i></p>
+<p class="i14"><i> Molti havea intorno degli adulatori,</i></p>
+<p class="i30"> etc. (st. 98.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais
+très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses
+charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche
+doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et
+la renvoie toute honteuse dans le château<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Une ruse d'un genre tout
+différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves
+profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les
+couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs
+bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail
+ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon
+sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la
+lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec
+son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de
+lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes.
+C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère.
+Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait
+rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers.
+«Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon
+sort pour celui de ton Nabon<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.... Si mon corps est enchaîné, ma
+pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi,
+il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable
+ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par
+espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne
+fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par
+une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.»
+Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait
+ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> L. XXIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Risponde, O donna ria, morto ò prigione</i></p>
+<p class="i14"><i> Non cangerei mia sorte al tuo Nabone.</i></p>
+<p class="i14"><i> . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></p>
+<p class="i14"><i> E s'el corpo è legato, il mio pensiero</i></p>
+<p class="i14"><i> Resta ancor più che mai libero e' ntero.</i></p>
+<p class="i14"><i> Sia di me quel che vuol, che pur mi basta</i></p>
+<p class="i14"><i> Di restar quel Giron che sempre fui,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ne per speme o timor s'arrende a lui;</i> etc.</p>
+<p class="i20"> (L. XXIII, st. 32 et suiv.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point
+que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie
+détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se
+reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de
+démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,
+dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier.
+Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,
+Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec
+Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la
+sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles
+arrivent au château de Nabon<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. Cette ambassade solennelle lui fait
+perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui
+pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent
+que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts,
+et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer
+plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus
+avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> L. XXIV.</blockquote>
+
+<p>Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la
+Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées.
+Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude
+et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts,
+et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses
+courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne
+résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les
+prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent,
+s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus
+satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Lieti assai più che se del mondo intero</i></p>
+<p class="i14"><i> Portassero i tesori in grembo accolti,</i></p>
+<p class="i14"><i> Poi ch' han salvato e tratto di prigione</i></p>
+<p class="i14"><i> Il cortese invitissimo Girone.</i></p>
+</div></div>
+
+Ce sont les derniers vers du poëme.</blockquote>
+
+<p>Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français,
+l'<i>Alamanni</i> avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
+Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en
+prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec
+sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en
+accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle
+n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'<i>Alamanni</i> a donné
+avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a
+point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un
+chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le
+fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu
+paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon
+une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui
+passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans
+intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
+des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
+enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se
+monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
+ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de
+courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble
+respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à
+tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la
+chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans
+son cœur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la
+lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
+par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes
+qu'on admire. En un mot, <i>Giron le Courtois</i> est un poëme fort noble,
+fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par
+conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis
+trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes
+romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la
+raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
+extravaguer avec sagesse<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> . . . . . . . . . Incerta hæc si postules</i></p>
+<p class="i14"><i> Ratione certâ facere, nihilo plus agas</i></p>
+<p class="i14"><i> Quam si des operam ut cum ratione insanias.</i></p>
+<p class="i30"> (<span class="sc">Ter.</span>, <i>Eunuch.</i>, act. I, sc. 1.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<p><i>Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
+Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de
+poésie.</i></p>
+<br>
+
+<p>Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit
+qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important
+dans la littérature italienne; c'est l'<i>Amadis</i> de <i>Bernardo Tasso</i>,
+père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
+d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la <i>Jérusalem
+délivrée</i>; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a
+éclipsé celle du père, et si <i>Bernardo</i> n'eût pas eu de fils, c'est lui
+qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le
+plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque,
+quoiqu'il désigne communément l'auteur de la <i>Jérusalem</i>, et non pas
+celui d'<i>Amadis</i>.</p>
+
+<p><i>Bernardo Tasso</i><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
+<i>Tasso</i> et de Catherine <i>de' Tassi</i> tous les deux issus de deux branches
+de cette noble et ancienne famille<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Les dispositions qu'il annonça
+dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son
+instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste <i>Pio</i>, de Bologne,
+grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les
+lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la
+mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des
+affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes sœurs à
+pourvoir. Heureusement le chevalier <i>Domenico Tasso</i>, leur oncle<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, se
+chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça
+l'autre dans un couvent où elle fit ses vœux; l'évêque de Recanati<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>,
+frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune <i>Tasso</i>, et l'entretint
+à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands
+progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver
+avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des
+pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette
+fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation
+naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
+non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
+princes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> Cette Notice est tirée principalement de la Vie de
+ <i>Bernardo Tasso</i>, que l'abbé <i>Serassi</i> a mise au-devant de ses
+ <i>Rime</i>, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
+ premier livre de la Vie de <i>Torquato Tasso</i>, par le même auteur,
+ où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
+ la première.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a>: On a débité des fables sur la famille des <i>Tassi</i>.
+ On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
+ <i>Torriani</i>, anciens seigneurs de Milan; le marquis <i>Manso</i>
+ lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. <i>Serassi</i>,
+ mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la
+ vérité. <i>Omodeo Tasso</i>, première tige de cet arbre dressé dans le
+ dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire
+ et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
+ renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées,
+ abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui,
+ dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance
+ générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
+ place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous
+ Charles-Quint; et c'est d'un <i>Lionardo Tasso</i> de Bergame,
+ petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des
+ postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
+ <i>Taxis</i>. <i>Lionardo</i> avait deux frères; ils formèrent trois
+ branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les
+ ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités
+ ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la
+ première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur.
+ <i>Agostino Tasso</i>, chef de cette branche, fut général des postes
+ pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
+ petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
+ père de <i>Bernardo</i>, laissa deux fils, dont l'aîné, <i>Gian Jacopo
+ Tasso</i>, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit
+ bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
+ <i>Villa</i> de <i>Zanga</i>, à quelques lieues de cette ville. Gabriel,
+ père de <i>Bernardo</i>, était fils d'un frère d'<i>Agostino</i>, général
+ des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche;
+ elle s'appauvrit encore, et <i>Bernardo</i> se trouva dans sa jeunesse
+ entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un
+ état voisin de la pauvreté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a>: Fils d'<i>Agostino Tasso</i>, dont il est parlé dans la
+ note précédente.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> Monsignor <i>Luigi Tasso</i>.</blockquote>
+
+<p>Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne
+délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un
+nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques
+jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
+nuit<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets
+précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse
+dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
+dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
+espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son
+mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et
+surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants
+qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses
+travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à
+cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
+gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé
+honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
+ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
+dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement
+Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à
+sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous
+le nom allégorique du genièvre, <i>Ginebro</i>. Lorsqu'elle épousa le
+chevalier <i>degli Obizzi</i>, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il
+se plaignit de ce malheur dans un sonnet<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> si tendre, et qui eut un si
+grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le
+savoir par cœur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> Septembre 1520.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> <i>Poichè la parte men perfetta e bella</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte.
+Enfin, le comte <i>Guido Rangone</i>, général de l'Église, ami et protecteur
+des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
+d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
+importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du
+pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du
+consentement du comte <i>Rangone</i>, et même pour ses intérêts, fut ensuite
+attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
+pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se
+rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de
+ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
+poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
+une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la
+connaissance de <i>Ferrante Sanseverino</i>, prince de Salerne, qui conçut
+dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui
+fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
+refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit
+aussitôt pour l'aller trouver à Salerne<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Il y reçut l'accueil le
+plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension
+que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle
+condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
+se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de
+<i>Sanseverino</i> par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires,
+par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin
+par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui
+plaire et d'amuser la princesse Isabelle <i>Villamarina</i>, son épouse, par
+des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture
+était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> Vers la fin de 1531.</blockquote>
+
+<p>Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le
+mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant
+le siège de Tunis, où <i>Sanseverino</i> fut employé par Charles-Quint, et où
+il emmena le Tasse. <i>Bernardo</i>, aussi habile au métier des armes qu'à la
+conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
+le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et
+surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des
+parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
+vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
+prince<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires
+importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
+temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
+amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent
+pendant près d'une année<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. C'est là ce que disent tous les historiens
+de sa vie<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
+célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses mœurs<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>,
+était alors à Venise, que <i>Bernardo</i> en devint amoureux, qu'il s'en fit
+aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le
+plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
+l'appelait ailleurs. M. <i>Corniani</i>, en rétablissant ce fait<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>, cite,
+pour le prouver, un dialogue de <i>Speron Speroni</i>, ami du Tasse, que ses
+autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
+c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est
+d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font
+le sujet du dialogue<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
+ l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> 1537.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour) </a> <i>I secoli della Letteratura italiana</i>, t. V, p. 158
+ et 159.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour) </a> C'est le premier de la première partie, t. I des
+ Œuvres de <i>Speron Speroni</i>, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à
+ <i>Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
+ leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate.</i> Et pour
+ qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, <i>Bernardo</i> dit
+ dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer
+ Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses
+ grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent
+ quand il jouit de sa beauté. <i>Ed ella</i> (<i>la ragione</i>) <i>altrettanto
+ di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i
+ sensi in godermi della vostra bellezza.</i> (<i>Ub. supr.</i>, p. 6.) Si
+ le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui
+ en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. <i>Niccolò
+ Grazia</i>, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
+ <i>Brocardo</i> à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait
+ prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été
+ particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute
+ l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce,
+ qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. <i>Grazia</i>
+ répond que <i>Brocardo</i> n'a point considéré la courtisane comme un
+ être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
+ et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas.
+ <i>Tale Saffo</i>, ajoute-t-il, <i>tale Corinna, tal fu colei onde
+ Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
+ cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
+ la quarta in tal numero e fra cotanto valore</i>, etc. Tullie ne dit
+ pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement
+ sur l'amour. (<i>Ibid.</i>, p. 27.)</blockquote>
+
+<p>Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir,
+elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et
+solide. Après son retour à Salerne, <i>Sanseverino</i> et Isabelle,
+satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
+marièrent avantageusement. Il épousa <i>Porzia de' Rossi</i> qui joignait à
+la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la
+fortune<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. Il eut la permission de se retirer avec elle à <i>Sorrento</i>,
+petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en
+gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son
+mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le
+Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir
+honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'<i>Amadis</i>, que le
+prince de Salerne, D. <i>Francesco</i> de Tolède, D. Louis d'Avila, et
+quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
+engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique
+alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
+enfants; le troisième fut ce <i>Torquato Tasso</i> que la nature doua d'un si
+grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. Son
+père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre
+<i>Sanseverino</i> en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de
+François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
+ne revint à <i>Sorrento</i> que lorsque son fils était âgé de dix mois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour) </a> 1539.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour) </a> Il naquit le 11 mars 1544.</blockquote>
+
+<p>Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique
+et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que
+tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi
+don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal
+de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques
+de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>,
+de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
+pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
+dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce
+moyen, procéder ouvertement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour) </a> <i>Annali d'Italia</i>, 1547.</blockquote>
+
+<p>L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse
+se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le
+vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint
+que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles
+de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de
+l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
+n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
+différents sur cette proposition. <i>Vincenzo Martelli</i>, son majordome,
+homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et <i>Bernardo
+Tasso</i> d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable,
+et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
+l'humanité<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour) </a> Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.</blockquote>
+
+<p>Ces considérations l'emportèrent. <i>Sanseverino</i> partit avec le Tasse et
+une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
+voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi
+eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du
+départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises
+depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. <i>Sanseverino</i>
+fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément
+ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de
+l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement.
+Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de
+fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que
+ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de
+l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors <i>Sanseverino</i>
+fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
+l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement.
+Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le
+proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.</p>
+
+<p>Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il
+attendait patiemment le parti définitif que prendrait <i>Sanseverino</i>. Du
+moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la
+reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait
+une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où
+ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de
+suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des
+états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux
+entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un
+état pénible. <i>Porzia</i>, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de
+tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
+son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; <i>Sanseverino</i> crut
+nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri
+II à une entreprise sur Naples. <i>Bernardo</i> vint à Paris<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>; il tâcha,
+par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette
+expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi,
+d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête
+facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à
+Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
+cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
+était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une
+nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à
+Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le
+commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant
+dans ses rimes Marguerite de Valois, sœur du roi, dont la beauté,
+l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les
+poëtes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour) </a> Septembre 1552.</blockquote>
+
+<p>Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à
+solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
+courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
+au mois de février à Rome<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, où il s'occupa sans délai des moyens de
+faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de <i>Porzia de'
+Rossi</i> mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un
+proscrit. <i>Bernardo</i> ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au
+moins avoir auprès de lui son fils <i>Torquato</i>. L'arrivée de cet enfant
+chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse <i>Porzia</i>
+sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un
+couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui
+retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de
+voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
+long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si
+violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.
+On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
+imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
+se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
+Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire
+la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux
+et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
+trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
+autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
+riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à
+ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa
+patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
+avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de
+tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme
+d'<i>Amadis</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour) </a> 1554.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour) </a> Février 1556.</blockquote>
+
+<p>Le duc d'Urbin<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a> ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux
+protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un
+état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec
+beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une
+habitation charmante<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, où il serait libre de se livrer à ses travaux
+poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
+cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux
+témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à
+respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la
+dernière main à son <i>Amadis</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Ce poëme était attendu de toute
+l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant
+obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
+il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se
+rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux
+citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour
+l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs
+savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son
+<i>Amadis</i>, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour) </a> <i>Guidobaldo II</i> de la Rovère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour) </a> <i>Il Barchetto</i>, maison de délices bâtie par le duc
+ son père.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour) </a> 1557.</blockquote>
+
+<p>Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe
+II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par
+son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
+ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur
+mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à
+la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
+envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire
+de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut
+obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à
+l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.</p>
+
+<p>C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils <i>Torquato</i>, qu'il
+avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait
+depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de
+dix-huit ans, d'y composer son poëme de <i>Rinaldo</i>, et se disposait à le
+faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût
+regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé
+d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
+s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances
+de ses amis les plus distingués dans les lettres<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, la destinée de son
+fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à
+la fin<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour) </a> <i>Molino</i>, <i>Domenico Veniero</i>, <i>Danese Cattaneo</i>,
+ etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour) </a> En 1562.</blockquote>
+
+<p>L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela <i>Bernardo Tasso</i> à
+sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, lui prodigua
+les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
+Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
+importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se
+livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son <i>Amadis</i>
+l'épisode de <i>Floridante</i>, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put
+avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue
+gouverneur d'<i>Ostia</i> ou d'<i>Ostiglia</i>, petite place sur le Pô, il y était
+à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>, entre
+les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
+de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
+vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes
+d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de
+<i>Sant' Egidio</i>, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau
+marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: <span class="sc">Ossa Bernardi
+Tassi</span>. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire
+dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou
+incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son
+fils <i>Torquato</i> fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare,
+dans l'église de Saint-Paul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour) </a> <i>Segretario maggiore.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour) </a> 4 septembre 1569.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
+encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un
+front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu
+d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une
+physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère,
+naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans
+orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute
+épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa
+fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement
+meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un
+prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier <i>Tasso</i>
+son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
+soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
+même temps les plus connus dans les lettres, furent <i>Sperone Speroni</i>,
+<i>Bernardo Capello</i>, <i>Annibal Caro</i>, le <i>Muzio</i>, le <i>Varchi</i>, le
+<i>Ruscelli</i> et le <i>Dolce</i>. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
+excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment
+exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce
+qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux
+lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre
+les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
+existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et
+auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de
+ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
+bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de
+l'être.</p>
+
+<p>On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans
+l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour
+l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle,
+en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa
+vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies
+lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
+qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité,
+analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il
+se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on
+les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
+répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
+jamais d'aussi doux.</p>
+
+<p>Après avoir fait beaucoup de grandes <i>canzoni</i> à la manière de Pétrarque
+et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
+dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
+cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses
+élégies, ses églogues, ses petits poëmes de <i>Pirame et Thisbé</i>, de
+<i>Léandre et Hèro</i>, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais
+une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance,
+genre que le <i>Tolomei</i> imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne
+pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver
+l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
+de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.</p>
+
+<p>Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres poésies; je
+dois maintenant faire connaître le poëme auquel il doit la plus grande
+partie de sa gloire.</p>
+
+<p>Le roman d'<i>Amadis de Gaule</i> est d'une antiquité qui paraît plus ou
+moins reculée, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
+avancées sur son premier auteur. Les uns ont prétendu qu'il avait été
+originairement écrit en vieux langage espagnol par un Mahométan de
+Mauritanie, qui se disait magicien et chrétien<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>; les autres le font
+naître en Angleterre, d'où il était passé en Espagne, et <i>Bernardo
+Tasso</i> lui-même était de cette opinion. D'autres l'attribuent à un
+Portugais qui écrivait au commencement du quatorzième siècle<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.
+Quelques-uns ont voulu qu'il fût d'abord composé en flamand, puis
+traduit en vieux espagnol<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>, avec beaucoup d'additions, ensuite
+retraduit, avec ces mêmes additions, en vieux français<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Mais si
+l'on veut en regarder comme le véritable auteur, celui qui le premier le
+mit en état d'être lu, par les corrections qu'il fit à l'ancien texte,
+par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est à l'Espagnol
+<i>Garcias Ordognez de Montalvo</i> qu'appartient cet honneur. Il le fit
+paraître à Salamanque en 1525<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. Nicolas d'Herberay, sieur des
+Essarts, le traduisit en français, en 1543<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>; il en parut aussi une
+traduction italienne à Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
+Tasse qu'il composa son poëme vers 1540, dans sa belle retraite de
+<i>Sorento</i>. Toute la cour de Naples était alors espagnole, et ce fut
+d'après le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
+connue, que le Tasse composa le sien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour) </a> Le <i>Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes.</i>, t. VI,
+ p. 520 et 521.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour) </a>: <i>Vasco de Lobera</i>, ou <i>Lobeira</i>. On le fait vivre
+ sous Denis, qui régna jusqu'à 1325. (<i>Id. ibid.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour) </a> Par <i>Acuerdo de Oliva</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour) </a> Par un certain Gorrée de Picardie. C'est cet
+ écrivain picard que notre savant Huet (<i>Essai sur les romans</i>) a
+ prétendu être l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prélimin. de
+ son <i>Extrait d'Amadis</i>) adopte cette opinion, ou plutôt il croit
+ que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
+ étaient, comme le croit d'Herberay lui-même, ceux dont les
+ Espagnols s'étaient emparés pour les traduire dans leur langue et
+ les continuer selon le goût de leur nation. Or, l'ancienne langue
+ picarde, la même que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
+ selon M. de Tressan, la même que la langue romane, ou la langue
+ française du douzième siècle. Rien de moins certain que cette
+ identité absolue, mais en la supposant même, on voit que cet
+ Amadis picard doit n'avoir été que celui de Gorrée, traduit de
+ l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
+ il n'est pas, au fond, très-important d'en sortir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour) </a> M. de Tressan. (<i>loc. cit.</i>) dit que ce fut en
+ 1547; d'où il lire la conséquence que d'Herberay, qui publia la
+ première partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
+ d'après le travail de <i>Montalvo</i>; mais il se trompe: le <i>Quadrio</i>
+ ne cite pas seulement cette édition espagnole de 1525, mais une
+ autre à Séville, 1526, et une troisième à Venise, 1533. On ne doit
+ pas consulter à ce sujet la <i>Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
+ Nicol. Antonio</i>, qui ne cite point de plus ancienne édition que
+ celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
+ erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
+ 2?)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour) </a> Le premier livre, dédié à François Ier, parut en
+ 1540, et les autres livres les années suivantes.</blockquote>
+
+<p>Il voulait d'abord l'écrire en vers libres ou non rimes; son ami
+<i>Sperone Speroni</i> l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
+d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littérateur,
+voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
+appropriée aux fictions brillantes de la féerie, et <i>Bernardo</i> se
+félicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps après, le
+peu de succès qu'eut l'<i>Italia liberata</i> du <i>Trissino</i>. Il voulait aussi
+se conformer aux règles d'Aristote, et faire un poëme épique régulier;
+sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien à lui
+dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achevé dix
+chants avec cette régularité antique, il en essaya l'effet dans un
+cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il était le plus
+satisfait. Il s'aperçut bientôt que l'auditoire allait toujours en
+décroissant et qu'aux dernières lectures la salle était presque déserte.
+Cette expérience lui prouva que l'unité d'action et d'intérêt, fort
+bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette variété
+qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont le poëme de l'Arioste
+avait fait un besoin au public et une loi aux poëtes. Il revint donc sur
+ses pas, et se soumit, quoique malgré lui, à cette multiplicité
+d'action, à ce désordre convenu qui était passé en précepte, et pour
+lequel son ouvrage devint une nouvelle autorité.</p>
+
+<p>Il s'y soumit si bien, son imagination féconde entoura de tant
+d'accessoires l'action principale, ses épisodes sont si nombreux et
+tellement diversifiés, enfin son poëme est si long, qu'il serait
+extrêmement difficile d'en donner une analyse complète. Quelque serrée
+qu'il fût, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine à la fin du
+centième chant. Mais le sujet d'<i>Amadis de Gaule</i> est très-connu en
+France. Il l'était même autrefois par l'ancienne traduction du roman
+espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé qu'en a
+fait M. de Tressan<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>. Il suffira donc d'en rappeler les principales
+circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
+chants, une idée de la manière dont le poëte l'a traité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour) </a> Paris, 1779, 2 vol. in-12, réimprimé dans le
+ Recueil des Œuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8º.
+ Cet extrait est en effet écrit avec beaucoup de prétention à
+ l'élégance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
+ détruit l'intérêt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gâte
+ souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu'à établir à
+ la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
+ discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et à faire
+ décider dans ces assemblées du cinquième siècle, transformées en
+ cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
+ de femmes, celle qu'on nommait <i>à la grecque</i> était la plus
+ élégante et la plus noble, et que la couleur <i>puce</i> était la reine
+ des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le <i>caca-dauphin</i>,
+ qui fut aussi une couleur à la mode, au temps où l'auteur
+ écrivait.</blockquote>
+
+<p>Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frère du roi de la
+Grande-Bretagne, était à la cour du roi de Danemarck, dont il avait
+épousé la fille, quand le roi son frère mourut<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. Appelé à lui
+succéder, il s'embarque avec Brisène sa femme, et avant d'aborder dans
+ses nouveaux états, il va visiter le bon Languines, roi d'Écosse. Ils se
+promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
+vaisseau superbement orné, et d'où sortaient des sons harmonieux<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>.
+Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
+beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
+La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner à
+ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
+reçoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prêter son
+serment. Aussitôt un nain sort du vaisseau, conduisant à la main un
+cheval superbe. A l'arçon de la selle est attaché un écu garni et
+entouré de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
+jeune fille de la plus grande beauté, couvert d'un diamant transparent,
+destiné à le garantir des coups de lance et d'épée dans les combats. La
+sage fée Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
+en lui annonçant que la Beauté qu'elle y a fait peindre est celle qui
+doit se rendre maîtresse de son cœur. Elle l'embrasse, il saute sur le
+beau cheval, salue les deux rois, s'éloigne, et la fée disparaît à
+l'instant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour) </a> Ce roi, que le poëte ne nomme pas, est appelé dans
+ le roman, Falangris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour) </a> <i>Canto</i> I, st. 12 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart
+apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
+pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
+les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son
+enfant<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent
+dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane,
+princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté.
+La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du
+roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune
+adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge
+d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
+que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
+amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
+lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui
+s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son
+amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente;
+ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour) </a> Cette partie de l'exposition du poëme est vive et
+ brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
+ principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou
+ secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique,
+ c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.</blockquote>
+
+<p>Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des
+géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur
+retour la reine, Oriane et leur suite<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>; c'est encore pour le
+Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
+seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le
+géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
+seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux;
+car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était
+maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
+emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent
+beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses
+plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la
+ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à
+coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle
+honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter
+jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les
+attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
+braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des
+Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon
+d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se
+disputent les ornements<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité
+les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le
+Damoisel ne font que se regarder<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Il ose enfin parler à la
+princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive
+chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
+son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour) </a> C. II, st. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour) </a> Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le
+ roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille
+ d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait
+ sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français
+ l'appelle souvent Urgande <i>la Déconnue</i>, et l'italien
+ <i>Sconosciuta</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour) </a> <i>Ub. supr.</i>, st. 59.</blockquote>
+
+<p>Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse,
+averti par un message, arrive de son côté<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>; les deux rois et la fée,
+instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
+d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en
+tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde
+volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui
+promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui
+n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre
+le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec
+une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte
+de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui
+remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une
+épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois
+avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois
+de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une
+boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
+lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de
+Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point
+s'en séparer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour) </a> C. III.</blockquote>
+
+<p>En suivant les traces du roi Périon<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>, il rencontre une dame et une
+demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant
+qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
+encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une
+Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
+auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
+quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette
+lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une
+troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les
+brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le
+roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté
+la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
+prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet
+exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
+à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>; d'autres
+messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
+cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le cœur
+d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son
+père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
+elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
+confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée,
+elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la
+prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
+mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la
+constance de son amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour) </a> C. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour) </a> C. V.</blockquote>
+
+<p>Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne étant venu, la fée
+Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, où sont employées
+toutes les richesses de la féerie<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. Pendant le trajet, elle instruit
+Oriane, et en même temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
+dont elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour de ce même roi
+Périon, qui l'a fait chevalier sans le connaître et à qui il a sauvé la
+vie. Épris dans sa jeunesse d'Elisène, fille du roi de la
+Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Périon l'épousa sans autre témoin que
+sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour) </a> C. VI.</blockquote>
+
+<p>Le soin de son honneur la força de faire exposer cet enfant sur les
+flots, dans un berceau de bois de cèdre, où elle fit placer l'épée que
+Périon avait laissée en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
+une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel étaient
+écrits son nom et la qualité de son père. Elle a depuis épousé
+solennellement Périon; elle règne maintenant avec lui sur les Gaules, et
+tous deux regrettent également la perte de ce fils de leur amour. Le
+jour où il fut exposé, un seigneur écossais, nommé Gandales, vit le
+berceau près du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna à l'enfant
+le nom de <i>Damoisel de la Mer</i>. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
+est à peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
+dépose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le Damoisel, après des rencontres et des aventures,
+ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'était joint au
+prince d'Écosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
+Languines envoyait au secours de Périon<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>. Ils passent le détroit,
+abordent en Normandie, et sont bientôt rendus à Paris. Périon s'y était
+renfermé, après avoir perdu plusieurs batailles<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>. Il les reçoit
+avec beaucoup de joie. Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se
+présente devant la place<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>. Périon, le prince d'Écosse et le Damoisel
+de la Mer, sortis à sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mêlée
+devient effroyable. Le Damoisel parvint à joindre Abyès, et le défie
+seul à seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après un
+combat des plus terribles. Au moment où le vainqueur est conduit en
+triomphe, où le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
+doivent leur salut et celui de leurs états, la confidente d'Oriane
+arrive et remplit auprès de lui la mission dont elle est chargée. Il
+apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste à savoir
+que de quel roi il est né.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">(retour) </a> C. VIII. Le roman français nomme le prince d'Écosse
+ Agrayes, et le poëme italien <i>Agriante</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">(retour) </a> Dans le roman, la ville où Périon s'enferme et est
+ assiégé n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
+ crois, ni dans la géographie des Gaules, ni dans celle de la
+ France.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">(retour) </a> C. IX et X.</blockquote>
+
+<p>Ce jour-là même, un incident particulier fait remarquer au roi et à la
+reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
+commencent à soupçonner la vérité; ils vont ensemble la nuit à la
+chambre du jeune héros, qu'ils trouvent profondément endormi. Son épée
+était au chevet du lit. Périon la tire du fourreau, et reconnaît celle
+qu'il avait autrefois laissée à Elisène. Ces deux signes réunis ne leur
+laissent presque plus de doute. Ils réveillent le Damoisel par les
+expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
+ce Gandales qui l'a élevé, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
+bon Écossais avait trouvé dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
+tout est éclairci; Elisène et Périon reconnaissent leur fils, qui quitte
+le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">(retour) </a> 117: C. X.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se
+termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la
+connaissance que l'on acquiert, et qu'<i>Amadis</i> acquiert lui-même du
+secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le
+commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils
+le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le
+sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte
+romancier, le roman est l'histoire.</p>
+
+<p>Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue
+au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père,
+malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur
+dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et
+beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
+mais d'un général d'armée<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>. Lorsqu'Amadis est repassé dans la
+Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un
+combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui
+le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il
+allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
+le recevoir que de lui<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande
+paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc
+chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
+qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont
+frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient
+eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais
+c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
+qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire
+donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Elle l'a
+conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât
+chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les
+réunir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">(retour) </a> Ces instructions remplissent, à douze octaves près,
+ tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">(retour) </a> C. XIII, st. 27.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">(retour) </a> Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur
+ est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et
+ de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la
+ cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son
+ frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment
+ appris. (C. XIX, st. 36-55.)</blockquote>
+
+<p>On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et
+que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La
+nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
+principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin.
+L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes
+épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands
+dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor
+l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour,
+mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
+cœur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
+il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
+sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des
+prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des
+chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
+devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à
+elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
+se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
+de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
+piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
+retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une
+parfaite amitié.</p>
+
+<p>La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille
+dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
+seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
+tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>; mais un jour que
+des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de
+sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
+atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore
+une fois celle qu'il aime<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
+de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
+forêt, se firent entendre au cœur d'Oriane, et vainquirent la timidité
+d'Amadis:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Comme elle oublia sa pudeur,</i></p>
+<p class="i14"><i> Il oublia sa retenu</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer
+que la durée de leur bonheur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">(retour) </a> C. XVIII, st. 16 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">(retour) </a> C. XXX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Comme elle oubliait sa pudeur,</p>
+<p class="i14"> J'oubliai lors ma retenue. (<span class="sc">Chaulieu.</span>)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Ce bonheur est troublé de mille manières; il l'est même par la jalousie.
+La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
+venger la mort du roi son père, qu'un usurpateur a lâchement assassiné.
+Les lois de la chevalerie et la générosité d'Amadis lui font un devoir
+de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
+croire à la tendre Oriane que Briolanie lui a enlevé le cœur d'Amadis.
+En proie à tous les tourments de la jalousie<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>, elle écrit à celui
+qu'elle croit infidèle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
+Amadis la reçoit-il? Lorsque, après avoir replacé Briolanie sur le
+trône, il a subi, dans une île enchantée, que l'on appelle l'<i>Ile
+ferme</i>, les épreuves les plus fortes de la bravoure et de la
+fidélité<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
+pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
+décerné la couronne<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. A la lecture de cette lettre, après avoir
+exhalé son désespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
+reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
+passe sur le Continent, et ne s'arrête que dans l'ermitage de la <i>Roche
+pauvre</i>, où il reste caché sous le nom du <i>beau Ténébreux</i>, que le bon
+ermite lui a donné<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">(retour) </a> C. XXXII, st. 38, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">(retour) </a> Cette île avait été jadis enchantée par le magicien
+ Apollidon, qui, selon notre vieux roman, était le fils aîné d'un
+ roi de Grèce. A la mort de son père, il laissa la couronne à son
+ frère et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
+ brillante valeur. Il devint amoureux de la sœur de l'empereur de
+ Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui était alors
+ tyrannisée par un géant. Il tua le géant; les habitants le
+ reconnurent pour roi. Il passa plusieurs années dans cette île, et
+ y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grèce, qui était
+ son oncle maternel, étant mort sans enfants, il fut appelé à lui
+ succéder. Sa femme, qui regrettait cette île, voulut du moins
+ qu'il n'y pût régner aucun roi s'il n'était reconnu plus brave
+ guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
+ la surpassait elle-même en fidélité et en beauté. Apollidon était
+ très-savant magicien; il éleva dans l'île, à l'entrée d'un jardin,
+ un arc merveilleux, qu'il appela l'<i>Arc des loyaux amants</i>; et cet
+ arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
+ subir à tous ceux qui s'y présentaient des épreuves terribles,
+ dont personne, avant Amadis, n'était encore sorti vainqueur.
+
+<p> On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'était que cette
+ île merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
+ dans le poëme d'Amadis. C'était la même que Mona, l'île des
+ Druïdes, où le poëte anglais Mason a mis la scène de sa tragédie
+ de <i>Caractacus</i>, située entre l'Angleterre et l'Irlande,
+ aujourd'hui l'île de Man. On lui avait donné le nom d'Ile ferme,
+ parce qu'elle avait autrefois tenu à la grande île, et ce fut
+ lorsqu'un tremblement de terre l'en eut détachée qu'elle fut
+ appelée <i>Mona</i>. Cette explication nous est donnée par le Tasse
+ lui-même, dans son XCIIe chant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> L'Isola ferma prima era chiamata;</i></p>
+<p class="i14"><i> Quando con la Britannia era congiunta;</i></p>
+<p class="i14"><i> E da tre parti dal mar circondata,</i></p>
+<p class="i14"><i> E sol dall'altra con la terra aggiunta.</i></p>
+<p class="i14"><i> Dagli scrittori Mona nominata</i></p>
+<p class="i14"><i> Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta</i></p>
+<p class="i14"><i> Un terremoto, di città e castella</i></p>
+<p class="i14"><i> Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella.</i> (St. 14.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Il avait même dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Questa l'Isola ferma è nominata,</i></p>
+<p class="i14"><i> Perchè da un canto non l'inonda il mare,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ove si angusta e forte ave l'entrata</i></p>
+<p class="i14"><i> Che per mezz'un castel forz'è passare.</i></p>
+</div></div>
+
+ L'auteur, dans une lettre à son ami <i>Sperone Speroni</i>, lui dit
+ qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
+ position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
+ s'est vu obligé de réparer cet oubli. <i>V. S. ha da sapere</i>,
+ continue-t-il, <i>che Mona è una isola lontana di Bertagna cinque
+ miglia, fecondissima, benchè non molto abitata; la quale scrivano
+ alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
+ tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
+ disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
+ tempo si chiamasse Isola ferma</i>, etc. (<i>Opere di M. Sperone
+ Speroni</i>, Venezia, 1740, in-4º., t. V, p. 350.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">(retour) </a> C. XXXVII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">(retour) </a> 127: C. XXXIX.</blockquote>
+
+<p>Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le répare. Oriane
+détrompée rappelle son cher Amadis; il rentre à la cour de Lisvart par
+le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rétablissant
+dans son palais et affermissant sur son trône ce roi, qui soutenait un
+combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
+géants<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Le poëme et le roman pourraient finir ici; l'action paraît
+terminée; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
+vu n'en forme que la première moitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">(retour) </a> C. XLIX et L.</blockquote>
+
+<p>Dans la seconde, après de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, trompé
+par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui,
+qu'il le force à quitter sa cour<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>. Amadis est encore une fois séparé
+d'Oriane; mais malgré tous les maux que cette injustice lui fait
+souffrir, c'est encore lui, quelque temps après, qui, réuni au roi
+Périon son père et à son frère Florestan<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>, sauve d'une ruine totale
+l'ingrat Lisvart, attaqué par Arcalaüs, à la tête d'une armée de géants
+et d'une ligue de six rois<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>. Périon et ses deux fils, cachés sous
+des armes brillantes que leur a envoyées la fée Urgande, restent
+inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
+les remercîments de Lisvart. Il n'apprend qu'après bien des recherches
+que c'est encore cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône et la
+vie<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">(retour) </a> C. LVI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">(retour) </a> Fils de Périon comme Amadis et Galaor, mais qu'il
+ avait eu d'une autre maîtresse, avant de connaître Elisène.
+ Florestan a paru pour la première fois au c. XXXV, avec la belle
+ Corisande sa maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
+ forment un des épisodes les plus intéressants du poëme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">(retour) </a> C. LXV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">(retour) </a> C. LXVI, st. 30 suiv.</blockquote>
+
+<p>Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
+voulait s'engager ici dans les détails, il faudrait le conduire à la
+cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et très-belle
+princesse, nommée Grassinde, qui l'a fort bien reçu à Mycènes, mais qui
+s'est mis dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï dire que la
+cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
+cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
+maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beauté toutes les
+demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord très-embarrassé, vient
+ensuite à penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
+qu'il sait en effet très-bien), ne l'est plus; il promet donc à
+Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitôt elle se dispose à
+partir<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, où il
+parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
+Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
+la supériorité de Grassinde. Elle reçoit enfin de lui, aux yeux de tous,
+la couronne de la beauté<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">(retour) </a> C. LXXII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">(retour) </a> C. LXIX.</blockquote>
+
+<p>Oriane était si peu compromise par cette victoire remportée sur les
+demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
+fut célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>. Cependant
+l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demandée en
+mariage<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmène à Rome;
+mais Amadis, qui s'est retiré dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
+demeuré roi, y fait équiper à la hâte une flottille, rassemble des
+matelots, des soldats, met en mer; et au moment où la flotte romaine
+passe à la vue de l'île, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute à
+bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlève Oriane et
+l'emmène avec lui dans son île<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">(retour) </a> C. LXII, st. 44 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">(retour) </a> C. LXXIV, st. 55.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">(retour) </a> C. LXXXII.</blockquote>
+
+<p>Alors la guerre est ouvertement déclarée entre le roi Lisvart et lui.
+Tous deux ont des alliés et rassemblent de fortes armées; dix chants
+entiers sont remplis des préparatifs de cette guerre. La bataille se
+donne enfin<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
+roi Lisvart, en qui il voit toujours le père d'Oriane. Les hostilités
+sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite, qui a élevé le jeune
+Esplandian, parvient à faire entendre raison à Lisvart, en lui dévoilant
+le secret de sa fille, qu'il ignorait complètement<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>. D'autres
+événements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
+encore, accélèrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
+mariage d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se fait dans
+l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages épisodiques est formée le
+même jour avec la plus grande solennité<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. Les enchantements de l'île
+sont détruits; elle n'est plus que le séjour fortuné d'Amadis et
+d'Oriane. La fée Urgande, qui a dirigé le fil des événements, arrive sur
+un vaisseau, orné de toutes les merveilles de son art<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. Elle vient
+embellir la fête et jouir du fruit de ses soins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">(retour) </a> C. XCIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">(retour) </a> C. XCVI, st. 24 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">(retour) </a> C. XCIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">(retour) </a> C. C.</blockquote>
+
+<p>Dans ce roman, l'intérêt est, comme on voit, fondé sur une passion
+réelle, sur un amour mutuel, traversé par des obstacles, troublé par des
+orages et couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée aux faits
+d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la féerie, était
+peut-être plus propre qu'aucune autre à fournir le sujet d'un poëme
+romanesque. <i>Bernardo Tasso</i>, qui avait de l'imagination et un vrai
+talent, joignit à ce fond déjà très-riche des ornements qui ne le sont
+pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
+propre à recevoir tout le brillant du coloris poétique. Il créa de
+nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
+si bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il semble que ce sujet
+même et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du <i>Bojardo</i>
+et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fixé la nature vague et
+mobile du roman épique, il ourdit la trame du sien de trois fils
+principaux, qui s'étendent depuis le commencement jusqu'à la fin, et
+d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les croisent et s'y
+entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scènes et
+les acteurs.</p>
+
+<p>Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Alidor, beau comme elle, et
+au tendre Amadis une sœur nommée Mirinde, guerrière et brave comme lui.
+C'est Alidor qui ouvre la scène au premier chant du poëme, et c'est le
+portrait de Mirinde que la fée Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
+sur son bouclier<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
+prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
+et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
+est nécessairement compliquée, mais si artistement conduite qu'on la
+suit sans trop de peine, à travers les épisodes secondaires qui
+l'interrompent souvent. Ces épisodes sont de différents genres et
+très-variés entre eux; les uns purement héroïques, les autres d'une
+teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles
+chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
+a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
+son poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
+décente, qui était celui de l'ancienne chevalerie. Le rôle brillant et
+léger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jeté des
+galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, à la
+morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
+et lui faisant éprouver pour Briolanie une véritable passion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.</blockquote>
+
+<p>Ces trois actions principales, et cette foule d'épisodes qui les
+entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
+l'Arioste, que <i>Bernardo</i> se proposa d'imiter en tout; mais quelque
+intéressantes que soient les premières, elles ont le défaut d'être
+toutes trois à peu près du même genre; ce sont trois intrigues d'amour,
+tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
+dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa guérison
+merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
+forment d'admirables contrastes et une riche variété. Les aventures
+épisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une exécution
+soignée; mais peut-être sont-elles, ainsi que les trois principales
+actions, coupées à trop petites parties, trop symétriquement
+distribuées, interrompues et reprises. Le plan du <i>Roland furieux</i>,
+paraît tracé par la liberté même, celui d'<i>Amadis</i> l'est par une main
+qui veut paraître libre; et l'on peut dire qu'il est trop régulièrement
+irrégulier.</p>
+
+<p>Son auteur pensa qu'une matière aussi vaste et aussi complexe devait
+avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
+cent chants, chacun en général de cinq à six cents vers. Sa première
+idée fut de supposer ou de feindre qu'il récitait chaque jour un de ces
+chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réunis pour
+l'entendre, que ces récits étaient interrompus par l'arrivée de la nuit,
+et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; idée peut-être assez
+heureuse, plus poétique et plus vraisemblable que les moralités et les
+autres digressions de ce genre essayées par quelques poëtes et
+perfectionnées par l'Arioste. Il avait donc commencé tous ses chants, à
+l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
+terminés par celle de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire;
+au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littérateur
+de ses amis, nommé <i>Vincenzio Laureo</i>, qui fut dans la suite
+cardinal<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>, craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
+toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satiété et de
+l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
+<i>Sperone Speroni</i> fut du même avis; le Tasse céda, mais avec répugnance,
+et moins par persuasion que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il
+ait cédé; il en devait résulter sans doute de la redondance et de
+l'uniformité; mais cela donnait aussi au poëme entier une teinte
+particulière. Quelque varié que soit le spectacle du lever du soleil et
+de la chute du jour, c'était un objet de curiosité, que de voir que le
+poëte avait réussi à les peindre de cent différentes manières. Il a
+laissé subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
+ressources et la fécondité de son talent. Mais peut-être y en a-t-il
+trop, par cela même qu'il en a retranché un grand nombre. On ne sait
+plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
+puisqu'il ne la chante pas toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">(retour) </a> Sous le pontificat de Grégoire XIII.</blockquote>
+
+<p>Il fit un changement plus considérable et qui lui coûta plus de travail.
+Il commença son poëme avec le dessein de le dédier à Philippe, alors
+infant d'Espagne; mais <i>Ferrante Sanseverino</i> ayant passé du service de
+l'empereur à celui du roi de France, le Tasse lui-même ayant été envoyé
+par ce prince en France, où il continua de travailler à son poëme, il
+changea de dessein, le dédia au roi Henri II, y sema différents traits
+et plusieurs épisodes à la louange de la maison royale de France, et
+surtout de Marguerite de Valois, sœur du roi, à laquelle il était
+particulièrement dévoué. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
+eut trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achevé son
+poëme, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier
+à Philippe II, et il y consentit dans l'espérance d'obtenir
+non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
+récompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
+la fable même d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
+France, que dans les digressions et dans les épisodes qu'il avait
+consacrés à la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
+retourner à l'honneur de Philippe II et de la sienne.</p>
+
+<p>On peut croire que toutes ces mutations durent altérer un peu l'ensemble
+du poëme et faire disparaître quelque chose de la beauté, et surtout de
+la facilité de son premier jet. Une défiance peut-être excessive de
+lui-même, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
+empêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu'il avait fait. Il
+voulut soumettre son ouvrage, non pas à deux ou trois bons juges, qui
+sans doute auraient suffi, mais à un très-grand nombre de censeurs, qui
+se trouvèrent, comme il arrive, presque tous d'avis différents. L'un
+lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
+consumait à suivre leurs conseils, et malgré le mérite reconnu de la
+plupart d'entre eux, il n'est pas sûr que le poëme y ait toujours gagné.
+<i>Giraldi</i>, <i>Varchi</i>, <i>Bartolomeo Cavalcanti</i>, <i>Ruscelli</i>, et plusieurs
+autres furent consultés par lettres. <i>Bernardo Capello</i>, <i>Antonio
+Gallo</i>, <i>Muzio</i> et <i>Atanagi</i>, se rassemblèrent à Pésaro, sur
+l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le poëme entier;
+enfin, le Tasse prit encore à Venise les avis de <i>Molino</i>, de <i>Veniero</i>,
+de <i>Mocenigo</i>: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
+montrer plus de docilité à écouter les conseils, plus de patience
+d'esprit et de souplesse de talent à les suivre.</p>
+
+<p>Ajoutons encore qu'il avait composé la plus grande partie de son poëme
+au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
+parmi les ennuyeux détails des affaires du prince, à Salerne, à Rome et
+à Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agitées, et loin de
+ce repos et de cette tranquillité d'ame, dont tout homme qui écrit a
+besoin, et dont les poëtes ont plus grand besoin que les autres. Malgré
+tout cela, le poëme d'<i>Amadis</i> parut si beau, si bien proportionné dans
+son tout et dans ses parties, si brillant dans ses détails, et si riche
+en ornements de toute espèce, qu'il fut et qu'il est encore regardé
+comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
+Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands éloges, et le
+<i>Speroni</i> même osa le préférer, pour l'accord et la proportion des
+parties, à l'<i>Orlando furioso</i>.</p>
+
+<p>En réduisant, comme on le doit, cette exagération de l'amitié, on peut
+placer l'<i>Amadigi</i> au second rang parmi les romans épiques. On peut
+enfin penser à ce sujet comme Louis <i>Dolce</i>, qui à la vérité était aussi
+un ami du Tasse, mais homme d'un goût assez pur, et qui, ayant lui-même
+composé des poëmes romanesques, devait voir dans l'auteur d'<i>Amadis</i> un
+rival à craindre, en même temps qu'il y voyait un ami. Il dit
+très-positivement<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> que dans ce poëme le style du Tasse lui paraît
+très-choisi et très-soigné quant au langage; que sa versification est
+pure, noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais d'une certaine gravité
+qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
+que par un mélange très-rare il réunit presque toujours la facilité et
+la majesté; qu'il a de l'abondance dans les pensées, du merveilleux et
+de la propriété dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
+admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son poëme
+qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
+douce et agréable attente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">(retour) </a> Dans la Préface qui précède la belle édition
+ d'<i>Amadis</i> donnée par <i>Giolito</i>, Venise, 1560, in-4º.</blockquote>
+
+<p>«Il met, continue le <i>Dolce</i>, tous les objets avec tant de vérité devant
+nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
+loin tous les autres poëtes dans la peinture des douceurs et des
+souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
+combats de chevaliers, de géants et de monstres, on peut le comparer à
+tous. Il a même dans cette partie une vérité qui n'appartient qu'à ceux
+qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
+batailles. Dans les détails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
+lecteur comme par la main de contrée en contrée, et d'une ville à une
+autre ville. Il excelle à émouvoir le cœur: il le tyrannise en quelque
+sorte; enfin, si l'Arioste lui est supérieur en quelques parties, il y
+en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-être de ne pas voir
+dans le poëme de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien.» A l'égard
+de ce dernier article, il peut paraître exagéré, mais il ne le serait
+pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le <i>Roland furieux</i> des
+choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
+pareilles dans <i>Amadis</i>.</p>
+
+<p>Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce poëme, quelques
+citations sont d'autant plus nécessaires, que c'est principalement par
+le mérite des détails que l'ouvrage appartient à son auteur.
+L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.</p>
+
+<p>Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme on ne trouve, et j'en ai
+dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
+<i>Amadis</i>. Elles sont courtes, et s'étendent rarement au-delà d'une
+strophe. C'est à la fin d'un chant: la nuit arrive, séparons-nous; et au
+commencement: le jour renaît, revenez m'entendre; c'était le bonjour et
+le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conservé cette
+première forme. Voici la fin du onzième chant: «Mais déjà la Nuit,
+paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
+avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les pensées des eaux du
+doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
+chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
+retour des premiers rayons du Soleil.» Et voici le début du douzième:
+«Déjà les étoiles, fuyant l'une après l'autre, font place à la lueur de
+la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette splendeur nouvelle qu'elle
+voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
+le Jour découvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
+lyre, pour chanter Amadis et Alidor.»</p>
+
+<p>«Seigneur, dit-il, au début du vingt-septième, le Jour, avec son front
+teint de pourpre, brillant d'une douce lumière, et tout rayonnant de
+splendeur, orne déjà le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
+le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
+bergerie; l'agriculteur se lève et retourne à ses travaux; l'un reprend
+la bêche et l'autre la charrue; retournons aussi à nos chants. Voilà ma
+lyre, qu'un enfant remet, comme à l'ordinaire, entre mes mains; voilà
+Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une poétique fureur;
+Apollon sourit à mes chants et se plaît à leur harmonie; chantons donc,
+ne tardons plus, et ne laissons pas s'écouler inutilement le cours des
+heures.»</p>
+
+<p>Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le même objet. Amadis est-il
+dans un de ces moments de désespoir où le plongent les injustes soupçons
+d'Oriane, le poëte est si profondément touché de sa peine, qu'il n'a
+plus ni haleine ni voix<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. «Il est forcé de se taire et de donner
+lui-même des larmes à de si grands malheurs, jusqu'à ce qu'il sente se
+rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son génie,
+desséchée par la pitié que ce brave guerrier lui inspire.» Au chant
+suivant: «L'Aurore se lève, mais, triste et baignée de larmes, elle met
+un joug moins brillant à ses coursiers; point de fleurs, point de
+couronne sur sa tête; elle est même enveloppée de vêtements noirs et
+lugubres; sans doute, elle n'a été réveillée que par les plaintes
+d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé dans ses cruelles pensées,
+toucherait de pitié les monstres mêmes des forêts.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">(retour) </a> Fin du dix-septième chant.</blockquote>
+
+<p>Mais, le plus souvent, la nature se présente à lui sous un riant aspect.
+C'est le fils d'Hypérion, couronné de rayons ardents et lumineux, qui
+redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>; c'est
+l'Aurore qui paraît avec ses tresses blondes et son front de roses;
+l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paraître au
+dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
+peignent des plus vives couleurs<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>; tantôt le Soleil élève peu à peu
+sur les eaux ses rayons et sa tête blonde, et redonne à tous les objets,
+par sa lumière renaissante, leurs vêtements blancs, verts et pourprés;
+Philomèle, pour donner quelque trêve à sa douleur, rappelle par ses
+chants les hommes à leurs travaux, et sa sœur paraît encore, sous les
+rameaux épais, accuser en pleurant l'impie Térée<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>; tantôt c'est un
+autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumière
+du jour; il ne se cache plus, comme il faisait naguère, sous des rameaux
+couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
+arbrisseaux, égayé par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
+monde de beautés plus admirables et plus rares<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">(retour) </a> C. XXXIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">(retour) </a> C. XLIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">(retour) </a> C. XLVIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">(retour) </a> C. LXXIII.</blockquote>
+
+<p>Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
+poétiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
+quelquefois celui d'un badinage agréable, et quelquefois celui de
+l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, à l'exemple de l'Arioste;
+mais sa tâche est plus forte à remplir, et l'Arioste lui-même n'eût sans
+doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à cent fois.</p>
+
+<p>Les descriptions de combats sont presque innombrables dans <i>Amadis</i>;
+mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
+grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
+présentent aussi de plus grands moyens de variété. Une de ces actions
+réunit pourtant les avantages poétiques d'une bataille avec ceux d'un
+combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
+Lisvart et cent chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent vingt
+énormes géants<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Le poëte ne manque pas de passer en revue cette
+horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
+personnes, et cette belle comparaison ajoute encore à l'idée qu'on ne
+peut concevoir, en même temps qu'elle récrée, par des images champêtres,
+l'imagination du lecteur. «Ils ressemblaient à autant de chênes immenses
+et noueux, épais et antiques abris des villageois, plantés le long des
+rives herbeuses que le Pô inonde de ses flots toujours troublés, ou sur
+les riants et agréables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
+et qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des monts les plus
+sauvages et les plus escarpés<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.» Amadis caché sous le nom du <i>beau
+Ténébreux</i>, et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du combat, y
+vont décider la victoire. L'auteur en décrit les préparatifs; il invoque
+les Muses qui chantèrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
+Discorde, la Colère, les Furies mêmes soufflant leurs poisons au cœur
+des géants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
+les tambours animent encore la férocité des coursiers belliqueux, dont
+les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
+frein, frappent la terre, et semblent défier les coursiers ennemis au
+combat. Le choc est terrible, la mêlée affreuse et décrite avec feu et
+avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur défaite,
+un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlève dans ses bras et
+l'emporte<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>; le <i>beau Ténébreux</i> est averti, accourt, lui arrache sa
+proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
+ennemie, en criant: <i>France! France</i><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> <i>!</i> <i>C'est Amadis qui est ici;
+victoire!</i> A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
+est complète, et Lisvart blessé, mais triomphant, est ramené dans son
+palais par Amadis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">(retour) </a> C. XLIX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">(retour) </a> St. 27.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">(retour) </a> C. L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">(retour) </a> Ce cri devait être <i>Gaule! Gaule!</i> Mais ici, comme
+ dans tout son poëme, le Tasse a préféré le nom de France; et ce
+ n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait à un
+ Français de le corriger.</blockquote>
+
+<p>Si j'avais à choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
+presque dans tous les chants, je préférerais pour l'étendue, la force et
+l'originalité, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
+effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
+n'est pas un géant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
+petit au colosse<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
+ses épaules larges de sept à huit palmes, ses mains carrées, sa poitrine
+osseuse, ses jambes en colonnes, sa tête énorme et aplatie, sa bouche
+aiguë, ses dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme, ses yeux
+hagards qui auraient fait fuir les sorcières et les ensorcelés<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>,
+n'ont pas seulement pour but de montrer quels périls menacent Amadis;
+mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour époux à une belle
+princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
+combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
+tremblante Oriane.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">(retour) </a> <i>Tal che pareva il piccoto colosso.</i> (C. LIV, st.
+ 59.) <i>Colosso</i> n'est point là pour un colosse en général; ce mot,
+ pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
+ c'est-à-dire, celui de Rhodes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">(retour) </a> St. 60.</blockquote>
+
+<p>La trompette donne le signal<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>; au premier choc, les deux coursiers
+sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre.
+Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
+endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre
+pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
+infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser.
+Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
+épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et
+presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
+frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit
+un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
+armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée;
+mais son cœur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et
+presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
+lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
+son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne
+cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu
+frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les
+chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la
+place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique
+dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
+péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus
+promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment
+le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en
+sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>.» Amadis achève de
+vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de
+sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
+qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus
+belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">(retour) </a> C. LV, st. 38.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">(retour) </a> St. 66.</blockquote>
+
+<p>Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au
+dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres
+et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en
+choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
+déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le
+plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
+désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la
+pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>. Long-temps il
+pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
+par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
+sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu
+ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
+mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de
+beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
+sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
+airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans
+sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée;
+touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
+Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins,
+entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre
+dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la
+plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin
+cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
+barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux
+des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
+c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à
+cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait
+la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des
+premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut
+fournir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">(retour) </a> C. XXXIX, st. 13 à 22.</blockquote>
+
+<p>Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'<i>Amadis</i> fait
+parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont
+cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les
+tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences,
+la jalousie s'est emparée de son cœur, où les plaintes et le désespoir
+du fidèle Amadis retiré sur <i>la Roche pauvre</i>, ou les regrets de
+Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète
+pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont
+très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de
+goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
+pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre
+quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de
+poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine
+nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
+l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images
+passionnées, de pensées et de sentiments.</p>
+
+<p>Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique,
+il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
+vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses
+qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des
+rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
+qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
+le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop
+souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les
+chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
+sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes
+acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les
+flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues
+et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et
+les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce
+qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à
+défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et
+de les présenter qui les relève.</p>
+
+<p>Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents
+de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
+de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le
+danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
+que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents
+le chien céleste brûle la terre<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>, et enlève aux campagnes riantes
+les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle
+d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
+fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
+et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté,
+que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur
+le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire
+ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
+Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès
+d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
+nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une
+tendre mère<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>, dont le fils est, depuis longues années, séparé
+d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec
+lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à
+sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
+reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
+court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
+joie.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">(retour) </a> C. I, st. 73.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">(retour) </a> C. XXX, st. 7.</blockquote>
+
+<p>Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent
+les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
+les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des
+sommets de l'Apennin qui partage l'Italie<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>, la neige que l'aquilon
+emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi
+épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse,
+tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
+à peindre, dans le cœur de l'homme, le combat et les alternatives de la
+raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude
+et bouillante une liqueur glacée<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>, le bouillonnement s'arrête tout à
+coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même
+si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et
+réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec
+plus de force aux impressions du plaisir.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">(retour) </a> C. XXXI, st. 19.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> C. XXXIV, st. 7.</blockquote>
+
+<p>De doux objets de la nature champêtre dictent à l'ame sensible du Tasse
+une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps éloignée de la
+cour de son père et secrètement unie avec Amadis; il y reparaît, mais
+caché sous ce nom de <i>beau Ténébreux</i>, déjà devenu célèbre, Oriane
+l'accompagne déguisée, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
+méconnaissable. Amadis reçoit les plus grands honneurs, et sa compagne
+les partage. La reine sa mère la félicite d'être la dame d'un chevalier
+si accompli. «Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le poëte<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>, ou
+l'herbe fraîche et vive ne tremblent point à la douce haleine d'un vent
+léger, qui souffle pendant les heures brûlantes d'un jour d'été, ni le
+chevreuil qui côtoye un clair ruisseau, à la vue d'un chien agile dont
+il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
+père, et à l'aspect de sa tendre mère.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">(retour) </a> C. XLVIII, st. 40.</blockquote>
+
+<p>Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
+tous les autres genres de talent poétique que ce poëme réunit; la
+manière dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
+met en scène; l'art avec lequel il ménage sans cesse des surprises; la
+nature variée de ses épisodes, et son adresse à les entremêler avec
+l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse égale à
+celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
+et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grâce
+et la fidélité de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trésors
+de la poésie antique, l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux
+merveilles de la féerie; la richesse et même le luxe de ses descriptions
+qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
+dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
+partie de l'Italie qu'il habita long-temps.</p>
+
+<p>Mais avec tant de qualités qui manquent à des poëmes plus heureux,
+comment arrive-t-il donc que l'<i>Amadis</i> soit si peu connu en France,
+qu'il ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
+d'uniformité dans le tissu de la fable, malgré tous les ressorts qui y
+sont employés, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
+assez élégant, et surtout extrêmement doux; une longueur démesurée, car,
+sans en avoir compté les vers, ce que la division par octaves rendrait
+pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante à soixante mille,
+tout cela peut y avoir contribué; mais la corruption des mœurs, déjà
+grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminué depuis, n'y
+serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'élévation,
+la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
+poëme au même degré, ni si généralement répandues que dans <i>Amadis</i>, ne
+seraient-elles pas en partie la cause de son discrédit?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce poëme à tous ceux qui
+ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps à des lectures
+purement agréables; à ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
+délicats, et trop généralement décriés sous le titre de <i>romanesques</i>, a
+encore de l'attrait; à ceux enfin qui veulent connaître véritablement
+tout ce que la poésie italienne a produit de précieux, qui ne se
+contentent pas d'ouï-dire et de simples aperçus, qui veulent ne
+prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'après eux. On
+ne doit pas, à beaucoup près, donner le même conseil pour tous les
+romans épiques publiés dans le cours de ce siècle, où la passion pour la
+poésie romanesque fut une espèce de fureur. J'en ai indiqué plus de
+soixante, et peut-être en est-il échappé à mes recherches ou à ma
+mémoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrêter
+quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces poëmes ne comportaient que
+de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
+avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
+grand nombre n'a pu être que nommé ou même désigné dans des énumérations
+rapides.</p>
+
+<p>Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
+que j'ai dit de la passion du siècle pour l'épopée romanesque: elle
+prouve aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de l'imagination, en
+craignant trop de gêner leur essor, et en les affranchissant des règles,
+on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'œuvre.
+Les imaginations extravagantes et désordonnées fourmillent alors, les
+imaginations riches et vraiment fécondes sont toujours rares. Depuis la
+fin de l'autre siècle, ou le <i>Morgante</i> du <i>Pulci</i> éveilla en Italie ce
+goût pour le roman épique, qui devint bientôt après une passion, puis
+une mode, parmi ce grand nombre de poëmes, dont la plupart encore sont
+d'une énorme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou même que
+l'on puisse lire, à moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
+je me suis proposé dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
+Charlemagne et de Roland, ce <i>Morgante maggiore</i>, monument curieux sous
+plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosité que le
+goût; l'<i>Orlando innamorato</i>, non tel que le laissa le <i>Bojardo</i>, son
+ingénieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le <i>Berni</i>;
+surtout, et par-dessus tout l'<i>Orlando furioso</i> du grand Arioste, le
+chef-d'œuvre du genre, et qui, fût-il seul, suffirait pour que ce genre
+fût consacré. La Table ronde n'a produit que <i>Giron le Courtois</i> de
+l'<i>Alamanni</i>, encore, quel que soit le mérite de son auteur, ce poëme
+a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
+scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
+d'<i>Amadis</i> est plus heureuse; le poëme de <i>Bernardo Tasso</i> lui suffit;
+il mériterait de sortir de l'oubli où on le laisse, et de reprendre le
+rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus éclairés et des
+meilleurs juges de son siècle.</p>
+
+<p>C'est donc à quatre ou cinq romans épiques que se borne réellement cette
+richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
+nation et dans un seul siècle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
+chez cette nation, l'épopée se partage en trois branches, et que ce n'en
+est ici que la première? Elle appartient en propre à l'Italie. Nous y
+avons vu l'épopée romanesque naître, se développer, s'égarer, se
+perfectionner. Chez un peuple éminemment doué d'imagination et de
+sensibilité, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
+ouvrit d'abord un champ trop vaste au génie; en procurant de grandes
+jouissances, elle fit peut-être un grand mal; long-temps elle accoutuma
+les esprits à se repaître, non-seulement de fictions, mais de chimères,
+et à se passionner pour des extravagances et des fantômes. Mais le
+génie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
+inventions désordonnées et vides d'intérêt, par les réduire dans de plus
+justes limites, par se faire à soi-même des règles, qui devinrent
+dès-lors celles de cette partie de l'art, et par créer, au milieu de
+tant d'invraisemblances réelles, une sorte de vraisemblance hypothétique
+qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement les
+vertus et les vices, donna aux sentiments du cœur de l'intérêt et du
+charme, et porta au plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et
+l'enthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa nation, ou du moins
+quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
+donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
+sanctionnaient pour ainsi dire les prétentions de l'orgueil.</p>
+
+<p>C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son ouvrage fut consommé
+quand il eut rehaussé ces inventions ainsi réduites par tous les
+ornements d'une imagination brillante, par l'expression poétique la plus
+abondante et la plus riche, par tous les trésors d'une langue née
+poétique, et, déjà depuis deux siècles, rivale des idiomes anciens les
+plus parfaits.</p>
+
+<p>Mais enfin il manquait toujours à ces créations ingénieuses ce fond
+d'intérêt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
+suppléer. Si des esprits trop graves avaient autrefois traité de contes
+d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce donc que les fictions du
+<i>Bojardo</i> et de l'Arioste? Il était temps de traiter au moins comme des
+enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
+spirituel que l'avaient été ceux de la Grèce; il était temps que le
+poëme héroïque, ou la véritable épopée, naquît, et qu'elle se joignît du
+moins au roman épique, devenu une partie trop importante et trop riche
+de la littérature nationale, pour qu'il fût désormais ni désirable, ni
+possible de l'effacer.</p>
+
+<p>Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais,
+arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne
+convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux
+on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils
+avaient essayé de faire parler la Muse épique<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Ce n'était point
+l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion,
+ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à
+Sannazar son poëme <i>de Partu Virginis</i>; la vie et la mort du Christ
+avaient dicté à Vida sa <i>Christiade</i>. L'histoire profane et même
+contemporaine avait eu son tour; et <i>Ricciardo Bartolini</i> avait célébré
+dans l'<i>Austriade</i> la gloire de la maison d'Autriche<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">(retour) </a> On trouve dans une lettre d'Annibal <i>Caro</i> une
+ preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à
+ l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers
+ libres de l'<i>Enèide</i> de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
+ et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
+ sans conséquence. <i>Cosa cominciata</i>, dit-il, <i>per ischerzo, e solo
+ per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
+ che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto
+ oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra
+ l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
+ far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
+ trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
+ libro.</i> Puis il ajoute: <i>So che fo cosa de poca lode, traducendo
+ di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
+ ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la
+ capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
+ asseriscono che non può aver poema eroico,</i> <i>nè arte, nè voci da
+ esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono.</i>
+ Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565,
+ c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
+ Œuvres d'Annibal <i>Caro</i>, Venise, 1557, p. 272.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">(retour) </a> M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique,
+ Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485.
+ Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le
+ <i>Trissino</i> formât le projet du sien; les deux premiers sont assez
+ connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (<i>de Bello Narico,
+ Austriados libri XII</i>) avait été publié dès 1515. L'illustre
+ auteur des <i>Révolutions d'Italie</i>, dans le mémoire cité ci-dessus,
+ ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
+ intitulé: <i>Joseph</i>, et à l'<i>Austriade de Bartolini</i>, le poëme de
+ Jérôme <i>Falletti</i>, Piémontais, <i>de Bello Sicambrico</i>, et celui de
+ <i>Lorenzo Gambara</i>, dont le sujet est la découverte du
+ Nouveau-Monde, sous le titre de <i>Colombiados</i>; mais je ne pouvais
+ les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de
+ soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de <i>Joseph</i> que dans
+ ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre
+ célébrée par <i>Falletti</i> dans son poëme <i>de Bello Sicambrico</i>, est
+ celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
+ Charles-Quint et François Ier.; <i>Falletti</i>, qui étudiait alors à
+ Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette
+ guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º.
+ enfin, <i>Lorenzo Gambara</i>, auteur de la <i>Colombiade</i>, ne mourut
+ qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à
+ composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
+ d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la
+ sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
+ derniers poëmes n'avait donc précédé celui du <i>Trissino</i>, et même
+ le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.</blockquote>
+
+<p>Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à
+reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle
+était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi
+forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du
+genre le plus élevé. Ce fut le <i>Trissino</i> qui le reconnut le premier.
+Après avoir essayé dans sa <i>Sophonisbe</i>, comme nous le verrons bientôt,
+de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'<i>Italia
+liberata</i> de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les
+accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il
+fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit
+de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il
+est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
+le chemin qui y conduit.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<p><i>Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du
+Trissino; idée de son</i> <span class="sc">Italia liberata</span> <i>et de quelques autres poëmes
+héroïques, qui précédèrent celui du Tasse.</i></p>
+<br>
+
+<p>Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son
+origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme
+appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses
+convenances particulières; que personne encore en France ne s'était
+donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas
+été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez
+les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on
+a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des
+romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une
+épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
+n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout
+de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui
+forma cette louable et difficile entreprise.</p>
+
+<p>Jean-Georges <i>Trissino</i> naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
+<i>Trissino</i>, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
+ville, et de Cécile <i>Bevilacqua</i>, fille d'un gentilhomme de Vérone. On
+dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par
+une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si
+vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la
+tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait
+l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
+famille<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>.» Le jeune <i>Trissino</i>, qui avait perdu son père dès l'âge
+de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre
+cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides,
+d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé <i>Francesco di Granuola</i>,
+et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna
+dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
+maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, <i>Trissino</i> lui fit élever
+un tombeau dans l'église de Ste-Marie<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, et fit graver sur le marbre
+une inscription honorable qu'on y lit encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">(retour) </a> Lettre de <i>Giano Parasio</i>, dans son recueil
+ intitulé <i>De rebus per Epistolam quæsitis</i>, édit. de H. Étienne,
+ 1567, p. 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">(retour) </a> Selon d'autres, de <i>San Salvador</i>.</blockquote>
+
+<p>De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des
+mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
+peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en
+1503<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>, et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de
+cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses
+terres. Il y fit bâtir une maison magnifique<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>, dont il donna
+lui-même le dessin, et dont André <i>Palladio</i>, son élève en architecture,
+et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. <i>Trissino</i>
+vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
+surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
+lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné
+deux fils<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
+voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette
+douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa <i>Sophonisbe</i>, la
+première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles
+de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et
+qui avait conçu beaucoup d'amitié pour <i>Trissino</i>, voulut faire
+représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes
+ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt
+il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">(retour) </a> Avec <i>Giovanna Tiene</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">(retour) </a> A <i>Criccoli</i> sur l'<i>Astego</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">(retour) </a> <i>Francesco</i> et <i>Guilio</i></blockquote>
+
+<p>Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de
+l'empereur Maximilien et de la république de Venise<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>. <i>Trissino</i> y
+acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
+honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants
+et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
+Léon X.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">(retour) </a> En 1516.</blockquote>
+
+<p>Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
+avec Blanche <i>Trissina</i>, sa parente, dont il eut un troisième fils<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.
+Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner
+la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en
+différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il
+alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, <i>Trissino</i> fut un
+des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette
+cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
+de la robe du pape<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. C'était à faire le premier une tragédie telle
+que la <i>Sophonisbe</i> qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du
+tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé
+chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
+un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
+qui paraît le plus au gré de <i>Tiraboschi</i>, est qu'il eut la permission
+d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de
+chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
+n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">(retour) </a> <i>Ciro.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">(retour) </a> Nicéron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
+ que <i>gli sostenne lo strascico</i>.</blockquote>
+
+<p>Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
+en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'<i>Essai sur
+les Mœurs et l'Esprit des Nations</i><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>, que le <i>Trissino</i> était
+<i>archevêque de Bénévent</i> quand il fit sa tragédie, et que le <i>Ruccellaï</i>
+suivit bientôt <i>l'archevêque Trissino</i>. Il ne fut jamais archevêque ni
+de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique.
+Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>, et
+c'est ce qui m'engage à en avertir<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">(retour) </a> C. CXXI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">(retour) </a> Entre autres dans un éloquent discours de M.
+ Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">(retour) </a> C'est sans doute pour réparer cette erreur que
+ Voltaire a mis dans sa dédicace de <i>la Sophonisbe de Mairet
+ réparée à neuf</i>, que <i>le prélat Giorgio Trissino, par le conseil
+ de l'archevêque de Bénévent......</i>, choisit le sujet de
+ Sophonisbe, etc. Mais le <i>Trissino</i> n'était pas plus prélat
+ qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent
+ qui lui donna ce conseil.</blockquote>
+
+<p><i>Trissino</i> revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
+et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait
+déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il
+trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment,
+n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du
+premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa
+belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le
+fils qu'il avait eu d'elle. <i>Trissino</i>, mécontent de ces brouilleries,
+prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son
+bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour
+avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche <i>Trissina</i>
+mourut<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome
+pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura
+quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'<i>Italia
+liberata da' Gothi</i>, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son
+fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous
+les parents de sa mère. Le <i>Trissino</i> fut obligé de se rendre aussi dans
+cette ville<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>, et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce
+long voyage en litière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">(retour) </a> En 1540.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">(retour) </a> En 1548.</blockquote>
+
+<p>De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir
+provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit
+son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut
+que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant
+gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la
+plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge
+du <i>Trissino</i> dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel
+adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons
+des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
+on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette
+fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un
+fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
+possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison
+charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère
+d'aller chercher des dieux inconnus<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Quæramus terras alio sub cardine mundi,</i></p>
+<p class="i14"><i> Quando mihi eripitur fraude paterna domus;</i></p>
+<p class="i14"><i> Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,</i></p>
+<p class="i14"><i> Quæ nati in patrem comprobat insidias;</i></p>
+<p class="i14"><i> Quæ natum voluit confectum ætate parentem</i></p>
+<p class="i14"><i> Atque ægrum antiquis pellere limitibus.</i></p>
+<p class="i14"><i> Cara domus valeas, dulcesque valete penates;</i></p>
+<p class="i14"><i> Nam miser ignotos cogor adire lares.</i></p>
+
+<p class="i14"> (<i>Opere del Trissino</i>, Verona, 1729, in-4º.,<br>
+ t. I, p. 398, <i>ed ultima</i>.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome
+vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
+qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie
+intitulée <i>i Simillimi</i>, tirée des <i>Ménechmes</i> de Plaute, des poésies
+lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
+tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
+nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût
+des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient
+nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet
+avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres,
+d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des
+affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à
+l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.</p>
+
+<p>Le génie du <i>Trissino</i> était naturellement grave; ce n'était pas celui
+de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des
+comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
+voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion
+universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand
+nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre
+choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes
+sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action
+véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de
+fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes
+les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par
+l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée,
+comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou
+<i>sciolto</i>, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>.
+Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'<i>ottava
+rima</i> est restée en possession du poëme épique<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. Il n'est pourtant
+démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est
+d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres
+défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne
+le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'<i>Énéide</i>
+d'Annibal <i>Caro</i>, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">(retour) </a> <i>E comune opinione</i>, dit le <i>Quadrio</i>, <i>che il
+ verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
+ Giorgio Trissino</i>. (<i>Stor. e Rag. d'ogni Poesia</i>, t. III, p. 420.)
+ Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à
+ <i>Jacopo Nardi</i>, dans sa comédie de l'<i>Amicizia</i>, d'autres au
+ <i>Ruccellaï</i>, dans son poëme des Abeilles, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">(retour) </a> On a gardé le <i>verso sciolto</i> pour la tragédie, la
+ comédie, la pastorale, le poëme didactique, les épîtres, églogues,
+ et autres petits poëmes, et presque généralement aussi pour les
+ traductions des poëmes épiques grecs et latins.</blockquote>
+
+<p>Le sujet que choisit <i>Trissino</i> devait intéresser l'Italie dans tous les
+temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos.
+«C'était, dit M. Denina<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>, dans le temps où l'Italie retentissait
+encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la
+ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
+barbares de l'Italie. L'<i>Histoire de la Guerre des Goths</i> par Procope
+venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne
+imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'<i>Italia liberata</i>, qui
+se fit à Rome en 1547.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182 </b></a><a href="#footnotetag182">(retour) </a> Premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de
+ l'Académie de Berlin, année 1789.</blockquote>
+
+<p>L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit
+besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire,
+général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique,
+parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par
+ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient
+depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel
+substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des
+apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
+merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on
+peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du
+<i>Trissino</i>. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns
+des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même
+l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le
+<i>Trissino</i> se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
+Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits
+détails, les expressions de l'<i>Iliade</i>, quelquefois même des épisodes
+entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Il
+s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
+cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les
+mains de l'imitateur.»</p>
+
+<p>Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous
+faire juger de la manière dont il emploie et les personnages
+historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes
+imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon
+et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a> comment ce
+juste, qui mit en ordre le Code des Lois<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a> délivra l'Italie du joug
+des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur
+esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse
+entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">(retour) </a> <i>Essai sur la Poésie épique</i>, ch. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">(retour) </a> <i>Per la mia lingua.</i> (C. I, v. 4.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">(retour) </a> Justinien.</blockquote>
+
+<p>Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux,
+regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
+l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O
+mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre,
+ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie
+soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que
+cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel
+répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé,
+que ce qu'il a dit une fois <i>et affirmé d'un signe de sa tête</i>, ne peut
+manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin
+le parti d'envoyer vers Justinien l'ange <i>Onerio</i> (c'est-à-dire l'ange
+des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
+sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la
+figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était
+Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant
+près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son
+armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement
+les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.</p>
+
+<p>L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
+demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de
+l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du
+lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
+chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
+apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un
+grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
+s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer
+fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le
+bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
+tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi,
+richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement
+est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
+magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois
+palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus
+grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une
+province ne pourrait la payer.</p>
+
+<p>Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux
+ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux
+et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord
+le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour
+qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait
+un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
+général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers
+de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
+répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
+qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne,
+qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
+guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
+palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se
+rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.</p>
+
+<p>Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
+pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre
+et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes,
+l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis
+ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands
+officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
+lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à
+Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il
+parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur
+expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués
+à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.</p>
+
+<p>Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme
+orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à
+l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du
+même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
+d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
+allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage
+Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un
+discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été
+faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève
+ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée
+annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux
+chefs.</p>
+
+<p>Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant
+de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute
+l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du
+corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
+paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut,
+contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous
+demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme
+général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours
+ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et
+ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien
+fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son
+autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas,
+lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement.
+Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès
+d'assembler l'armée.</p>
+
+<p>L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
+portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
+milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien
+annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
+Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et
+jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
+lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp
+était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
+arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
+Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer
+les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du
+secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
+moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les
+petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
+monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope,
+excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
+peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire.
+Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le
+vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait
+rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire
+l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.</p>
+
+<p>Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses
+préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs
+de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les
+faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui
+les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une
+description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de
+ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
+d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de
+leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant
+embarquer l'armée.</p>
+
+<p>La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
+l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se
+rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec
+elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
+d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment
+pour blesser le cœur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion
+aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
+part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
+naissante. Elle se confie à sa sœur qui la console et lui donne quelques
+espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu
+dévotement la grand'messe<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>, monte sur son vaisseau, se met encore à
+genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu
+l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa
+tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
+tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à
+travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine
+mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
+<i>Nettunio</i> se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que
+monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent
+rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> <i>Avendo udita</i></p>
+<p class="i14"> <i>Divotamente una solenne messa.</i> (C. III.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa
+sœur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à
+unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de
+l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
+une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout
+le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'<i>Iliade</i><a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>,
+veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter
+accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
+trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus
+tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a
+recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un
+appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
+baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
+essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
+chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un
+tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein
+avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
+la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte,
+ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les
+charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables
+entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en
+secret le cœur du plus sage<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">(retour) </a> L. XIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">(retour) </a> Trad. de M. Bitaubé.</blockquote>
+
+<p>Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous
+son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter
+dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus
+qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle
+craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle
+n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
+retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y
+rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
+promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra
+pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne
+répond rien.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> La terre complaisante et sensible à leurs feux,</p>
+<p class="i14"> D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;</p>
+<p class="i14"> Le tapis émaillé s'élève et se colore</p>
+<p class="i14"> Des plus riches présents sortis du sein de Flore;</p>
+<p class="i14"> Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux</p>
+<p class="i14"> Forment aux deux époux un lit délicieux,</p>
+<p class="i14"> Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière</p>
+<p class="i14"> Dérobe à l'œil perçant du dieu de la lumière,</p>
+<p class="i14"> Tandis que la rosée, en larmes de crystal,</p>
+<p class="i14"> Tombait, en humectant le trône nuptial.</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
+belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle
+des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
+d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de
+nouveaux traducteurs.</p>
+
+<p>Le <i>Trissino</i> a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora
+n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
+Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa
+toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne,
+parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas
+couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i> Onde le coscie bianche</i></p>
+<p class="i14"><i> Pareano avorio tra vermiglie rose.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle
+peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
+elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui
+n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas
+blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en
+carrés, rejoints avec de grosses perles et des nœuds d'or, au milieu de
+chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle
+robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui
+n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
+son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette
+parodie d'Homère.</p>
+
+<p>L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son
+expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la
+façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint
+d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
+les portes,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i> E sopra il vostro letto</i></p>
+<p class="i14"><i> Poniamci, e fate poi quel che vi piace.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il
+n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
+chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous
+aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais
+ouverte.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E detto questo subito abbracciolla;</i></p>
+<p class="i14"><i> Poi si colcar nella minuta erbetta.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
+mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir
+de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés,
+mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
+sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque
+bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de
+l'admiration de trente siècles.</p>
+
+<p>Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
+veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès
+à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les
+approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau
+est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange <i>Nettunio</i> le sauve, le
+pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à
+mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
+s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
+lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les
+deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.</p>
+
+<p>Un autre ornement dont le <i>Trissino</i> a voulu enrichir son poëme, et
+qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
+enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>. Le
+commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit
+guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur
+armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour
+exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une
+belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
+fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre
+qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est <i>Faulo</i>, qui
+signifie en grec<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a> méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal.
+Sa sœur <i>Acratie</i><a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a> (c'est-à-dire l'Intempérance) qui commande dans
+ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux
+de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés
+prisonniers par deux géants qui accompagnent <i>Faulo</i>. Le huitième refuse
+le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses
+compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire
+la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux
+autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter
+de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits
+du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
+était née des larmes d'Arété<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> (la Vertu), qui était autrefois
+honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a> (la
+Sagesse). On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son
+palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par
+son frère <i>Faulo</i>. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent
+changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous
+les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
+prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce
+temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées
+et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse
+toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
+de vaincre <i>Faulo</i>, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons
+d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. <i>Faulo</i> est
+renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la
+coupable Acratie sa sœur. Elle a inutilement recours à tous ses
+enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers,
+et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine
+Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
+les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions
+alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
+vers pour les rendre supportables, et ceux du <i>Trissino</i> auraient pu
+gâter les fictions les plus heureuses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">(retour) </a> L. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">(retour) </a> Φαΰλος.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">(retour) </a> D'Αχρατής, εος.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">(retour) </a> Αρετή.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">(retour) </a> Σύνεσις.</blockquote>
+
+<p>Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
+opinions et les mœurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans
+ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite
+quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
+<i>Trissino</i> fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par
+eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
+après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du
+Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.</p>
+
+<p>Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
+dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
+enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet
+avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un
+autre pape<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat,
+roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les
+souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret;
+il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
+l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le
+siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son
+opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en
+faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent
+les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
+monde entier pour de l'argent<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>,» fait faire à ce pape des promesses,
+et lui envoie des présents qui le corrompent. Il s'engage à livrer une
+des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consommé.
+Il envoie l'ange <i>Nemisio</i> (celui de la vengeance divine) avertir
+Bélisaire de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à l'instant même
+où il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvère, convaincu de son
+crime, est mené devant le général, qui lui déclare qu'il a cessé d'être
+pape, qu'il ne l'a même jamais été, et qu'il va rassembler le peuple
+pour décider de son sort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">(retour) </a> D'Hormisdas.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ancor sapea che spesse volte i preti</i></p>
+<p class="i14"><i> Han così volto l'animo alla robba,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che per denari venderiano il mondo.</i></p>
+<p class="i30"> (<i>Ital. lib.</i>, l. XVI.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Alors l'ange <i>Palladio</i> (celui qui joue le rôle de Minerve, déesse de la
+prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille à
+Bélisaire de ne point faire paraître le pape au milieu de cette
+assemblée du peuple, qui pourrait se porter à des excès contre le
+coupable, de le déposer tout simplement et de lui faire donner un
+successeur. «Je veux vous dire<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, ajoute-t-il (et il ne faut pas
+oublier que c'est un ange qui parle), je veux vous dire ce qu'un ami de
+Dieu, qui était prophète, m'a dit de certains papes qui existeront dans
+le monde. Voici ses paroles: Le siège où Pierre fut assis sera usurpé
+par des pasteurs qui seront éternellement la honte du christianisme. Ils
+porteront au dernier degré l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne
+penseront qu'à agrandir leurs bâtards, à leur donner des duchés, des
+seigneuries, des terres, des pays entiers; à conférer même, sans
+pudeur, des prélatures et des chapeaux à leurs mignons et aux parents de
+leurs maîtresses<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a> (le terme italien est moins honnête); à vendre les
+évêchés, les bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; à n'y
+élever que des infâmes; à violer toutes les lois, à dispenser pour de
+l'argent des meilleures et des plus divines; à ne garder jamais leur
+foi; à passer leur vie entière parmi des empoisonnements, des trahisons
+et d'autres crimes; à semer entre les princes chrétiens tant de
+scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs
+et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur
+vie scélérate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde,
+revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples
+du Christ.» Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un
+Dante, gibelin effréné et par conséquent ennemi des papes, ni un poëte
+satirique habitué à frapper indifféremment tout ce qui se trouve à
+portée de ses traits; c'est un poëte grave et un ambassadeur de deux
+papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">(retour) </a> <i>Ibid.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">(retour) </a> <i>Delle lor bagascie.</i></blockquote>
+
+<p>Au reste, à en juger par le peu d'éditions qu'eut ce poëme, il ne fit
+pas dans le monde un grand bruit, ni par conséquent un grand scandale.
+Les neufs premiers chants furent imprimés à Rome, en 1547, les dix-huit
+autres à Venise l'année suivante<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>, et, depuis ce temps jusqu'en
+1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparaître l'<i>Italia
+liberata</i>, ouvrage cependant de vingt années, couvert d'éloges si l'on
+veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot,
+illisible.</p>
+
+<p>Une autre preuve que ce genre austère de poëmes et ces vers non rimes ne
+présentèrent aucun attrait aux esprits, séduits par les inventions
+libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il
+s'écoula vingt ans entre la publication du poëme du <i>Trissino</i> et celle
+d'un autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé <i>Oliviero</i>, né à Vicence
+comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas même son nom dans le
+Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Ce poëme
+intitulé l'<i>Alamanna</i> est en vingt-quatre chants. L'auteur crut
+intéresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la
+ligue protestante de Smalcalde terrassée par l'empereur Charles-Quint.
+Le <i>Trissino</i> avait mal imité Homère: l'<i>Oliviero</i> imite mal Homère et
+le <i>Trissino</i>. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa
+versification est encore plus prosaïque et plus faible que celle de son
+modèle. Son merveilleux est à peu près le même, excepté que dans
+l'époque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">(retour) </a> Le papier des trois volumes est tout-à-fait
+ semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique daté de
+ Rome, fut imprimé à Venise comme le second et le troisième. Ils le
+ sont avec les caractères particuliers inventés par <i>Trissino</i>, ce
+ qui fut peut-être une raison de plus de leur peu de succès. Le
+ poëme reparut pour la première fois dans les Œuvres complètes de
+ l'auteur, Vérone, 1729, 2 vol. in-4º. L'abbé Antonini donna la
+ même année une édition du poëme seul, à Paris, 3 vol in-8º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">(retour) </a> Comme <i>Fontanini</i>, dans sa <i>Bibliothèque
+ italienne</i>, <i>Apostolo Zeno</i> dans ses notes sur cette
+ <i>Bibliothèque</i>, où il a cependant réparé bien d'autres omissions de
+ <i>Fontanini</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Le père éternel médite sur les destinées des mortels. Saint Pierre,
+alarmé pour l'Église qu'il a fondée, des progrès de la secte de Luther
+et des préparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la
+bonté du Très-Haut. Dieu promet la victoire à Charles-Quint, chef de
+l'armée catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa
+tête. Il charge deux déesses, dont les noms grecs signifient la
+Providence et la Destinée<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>, d'aller trouver la Négligence et la
+Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui
+commande l'armée de la ligue, et de rendre vains tous ses préparatifs et
+tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude,
+de leur ordonner en son nom de presser la réunion des alliés
+catholiques, et de tout hâter pour que leur armée puisse agir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">(retour) </a> <i>Pronia</i> ou <i>Pronoia</i> et <i>Peprômena</i>.</blockquote>
+
+<p>Ces commissions sont fort bien faites. En conséquence, tout se ralentit
+d'un côté, tout s'accélère de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher,
+s'amuse à faire la revue de ses troupes. Charles-Quint réunit les
+siennes, et l'attaque avec impétuosité. Cependant les succès de la
+guerre se balancent; et même l'armée de la ligue réduit celle de
+l'Empire à de fâcheuses extrémités. Mais enfin l'empereur, et l'Éternel
+qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies,
+qui étaient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replongées;
+l'Hérésie est terrassée et la ligue dissoute.</p>
+
+<p>Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme pût plaire: c'était
+Philippe II. L'auteur le lui a dédié. La puissance de ce successeur de
+Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-être ne dit-il pas assez, n'était
+pas plus agréable à une grande partie de l'Europe que la ligue des
+protestants, qui voulait balancer cette puissance<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Ce poëme avait
+donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvreté des
+inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort
+belle édition, qui est unique et qui est devenue rare et chère<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.
+C'est un mérite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la
+poésie et des lettres. L'<i>Alamanna</i> de l'<i>Oliviero</i> est un poëme
+mort-né.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">(retour) </a> Mémoire cité ci-dessus, p. 114, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">(retour) </a> Venezia, Valgrisi, 1567, in-4º</blockquote>
+
+<p>On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger
+parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que
+l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est
+l'<i>Ercole</i> de J.-B. Giraldi<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>. Ce laborieux écrivain, qui fit des
+tragédies en vers<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>, des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un
+traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique.
+Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut
+demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les
+sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui
+d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut
+probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire
+des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas
+en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son
+treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il
+ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide;
+tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il
+voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau
+jusqu'au bûcher<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>. Il avait, pour cela, distribué sa matière en
+cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du
+vingt-sixième.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">(retour) </a> Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme; la
+ première intitulée: <i>Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi
+ Cinthio nobile Ferrarese</i>, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur,
+ et sans date, in-4º.; la seconde à Modène, chez <i>Galdini</i>, 1557,
+ in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">(retour) </a> C'est en parlant de ses tragédies, dans le volume
+ VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E ciò comincierò sin da le fasce,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,</i></p>
+<p class="i14"><i> Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,</i></p>
+<p class="i14"><i> Indicio dà de la natura altiera.</i></p>
+<p class="i14"><i> . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></p>
+<p class="i14"><i> Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una</i></p>
+<p class="i14"><i> Sola attion di questa nobil alma,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che tra le ilustri non ne trovò alcuna</i></p>
+<p class="i14"><i> Che di lauro non sia degna e di palma.</i></p>
+<p class="i30"> (C. I, st. 2 et 3.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie
+de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les
+actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à
+l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de
+tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement
+adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le
+reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui
+donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette
+forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un
+moyen de se varier et de plaire, et si <i>Giraldi</i> eut en l'adoptant la
+même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent
+qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté,
+dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le
+suivre.</p>
+
+<p>On en pourrait encore dire presque autant de l'<i>Avarchide</i> du célèbre
+<i>Alamanni</i>. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa
+vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les
+détails seulement, comme le <i>Trissino</i>, qu'il s'efforce d'imiter
+l'<i>Iliade</i>, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son
+poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres
+chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme
+Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est
+amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules.
+Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la
+ville d'<i>Avarcum</i> ou plutôt d'<i>Avaricum</i>, ancien nom de la ville de
+Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du
+siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent
+et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme
+Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le
+console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec
+Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp
+séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi
+Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille
+comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs
+de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des
+avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons
+sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a
+essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a
+la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du
+plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes,
+venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à
+capituler la ville d'<i>Avarcum</i>.</p>
+
+<p>Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués
+sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères,
+discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce
+n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire
+vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis
+d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie
+dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce
+d'intérêt.</p>
+
+<p>L'auteur prit le titre d'<i>Avarchide</i> de l'ancien nom de la ville
+assiégée, comme le nom de l'<i>Iliade</i> est formé de celui d'<i>Ilium</i>. Peu
+de Français, en voyant ce titre d'<i>Avarchide</i>, devinent que le sujet
+qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'<i>Alamanni</i> eût
+prouvé par son poëme didactique de la <i>Coltivazione</i> qu'il excellait
+dans le vers libre, il ne crut pas, comme le <i>Trissino</i>, devoir adapter
+cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'<i>Avarchide</i> en
+octaves, comme il y avait mis le <i>Giron cortese</i>. Ce qui l'y détermina
+sans doute, ce fut de voir combien l'<i>Italia liberata</i> était peu lue;
+mais l'<i>Avarchide</i>, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas
+l'être davantage.</p>
+
+<p>Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que
+l'<i>Alamanna</i><a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. Deux ans auparavant <i>Francesco Bolognetti</i>, sénateur
+bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un
+poëme héroïque intitulé: <i>Il Costante</i>, auquel il travaillait depuis
+quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y
+avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur
+au <i>Trissino</i> et à l'<i>Alamanni</i>. Quelqu'un<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a> alla même jusqu'à le
+comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien
+dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni
+plus d'art. La fortune très-différente de l'<i>Orlando</i> et du <i>Costante</i>
+prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont
+peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">(retour) </a> 1567.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">(retour) </a> <i>Gianandrea dell'Anguillara</i>, dans une lettre citée
+ par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.</blockquote>
+
+<p>Le héros de <i>Bolognetti</i> est un Romain nomme <i>Ceionius Albinus</i>, qui
+avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre
+les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea
+dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son
+empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y
+opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom
+d'<i>Albinus</i> pour celui de <i>Constant</i>, dont l'auteur a fait le titre de
+son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est
+Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien
+redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome,
+préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa
+place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.</p>
+
+<p>Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour
+Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à
+Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son
+antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les cœurs de tous les
+courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au
+secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont
+tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la
+délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais
+soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.</p>
+
+<p>Après ces huit chants, le <i>Bolognetti</i> en publia huit autres l'année
+suivante<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de
+régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et
+Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait
+pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre
+derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été
+achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de
+Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la
+grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas.
+Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la
+force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'<i>Orlando</i>. Le plan
+était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien
+conservée et la conduite excellente; mais la <i>Jérusalem</i> qui parut
+bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le <i>Costante</i> n'avait
+pas; et le <i>Bolognetti</i>, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le
+Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui
+presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui
+semblent ne pas mériter de l'être.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">(retour) </a> En 1566.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIV.</h3><br>
+
+<h3><span class="sc">Le Tasse</span>.</h3>
+
+<h4><i>Notice sur sa vie.</i></h4>
+
+<h4><span class="sc">Section</span> Ire.</h4>
+
+<h5><i>Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrare, en</i> 1577.</h5>
+
+<p>Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et
+dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et
+diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être
+encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes.
+On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le
+Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le
+plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un
+poëte, dès l'âge de sept ans il savait par cœur les plus beaux morceaux
+d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des
+vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze
+chants<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, et il conçut presque aussitôt le plan de sa <i>Jérusalem
+délivrée</i>. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et
+d'autres poésies lyriques, déjà le nom de <i>Tasso</i> était célèbre pour la
+seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans
+ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire
+des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus
+impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">(retour) </a> Le <i>Rinaldo</i>.</blockquote>
+
+<p>A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec
+l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand
+caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce
+de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre
+la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut
+qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.</p>
+
+<p>La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont
+chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le <i>Manso</i>,
+marquis de <i>Villa</i>, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant
+ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des
+faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette
+histoire cinq ans seulement après la mort de son ami<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>. Mais il
+paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa
+mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans
+examen. L'autre est l'abbé <i>Serassi</i>, savant philologue et biographe du
+dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures
+bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de
+Bergame, dans les Œuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse,
+sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les
+traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son
+prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait
+plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir
+été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le <i>Manso</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">(retour) </a> En 1600. Voyez notes d'<i>Apostolo Zeno</i> sur la
+ Bibliothèque ital. de <i>Fontanini</i>, t. II, p. 130.</blockquote>
+
+<p>Ces deux ouvrages, le dernier surtout<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, sont d'une étendue
+considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes
+éditions et traductions de la <i>Jérusalem</i> sont des abrégés du premier:
+pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le
+second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein
+d'esprit et de goût<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>, a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée,
+d'abord en tête de la meilleure traduction que la <i>Jérusalem délivrée</i>
+eût dans notre langue<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>, et ensuite dans des <i>Mélanges</i> intéressants;
+mais il a aussi suivi le <i>Manso</i> surtout dans les commencements; et je
+serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte
+que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité
+m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou
+dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme
+entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me
+paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les
+plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa
+gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est
+de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent
+une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui
+nous ne devons que justice et impartialité<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">(retour) </a> C'est un in-4º de 600 pages, édition de Rome,
+ 1785. Il en existe une deuxième édition de Bergame, 1790, 2 vol.
+ in-4º., mais je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant
+ cette Notice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">(retour) </a> M. Suard.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">(retour) </a> Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince
+ archi-trésorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., édit. de
+ 1803, Paris, 2 vol. in-8º.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">(retour) </a> Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle
+ Vie du Tasse: <i>Life of Torquato Tasso, with an historical and
+ critical account of his writings</i>, by John Black, 2 vol. in-4º.,
+ 1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier
+ cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent
+ aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des
+ renseignements utiles. Au reste, les principales sources où
+ l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du <i>Manso</i> et de
+ <i>Serassi</i>, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou <i>Rime</i>, etc., sont
+ les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice;
+ mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a
+ pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent
+ qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.</blockquote>
+
+<p>Les premières circonstances de la vie de <i>Torquato Tasso</i>, sa famille,
+sa naissance<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>, dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses
+premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous
+y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant
+irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec
+plus de détail quelques-unes de ces circonstances.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">(retour) </a> Le 11 mars 1544.</blockquote>
+
+<p>Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit
+d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le <i>Manso</i>,
+que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer
+comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant
+plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une
+sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient
+faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de
+sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on
+ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le <i>Manso</i> tenait
+ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse,
+c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.</p>
+
+<p>Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à
+Naples des leçons de D. <i>Giovanni d'Angeluzzo</i>, que son père lui donna
+pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque
+<i>Bernardo</i> revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des
+progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à
+sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>,
+le jeune <i>Torquato</i> y était à peine resté trois ans qu'il entendait et
+expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il
+composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers
+latins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">(retour) </a> Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en
+ 1551. <i>Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV</i>, cité par Tiraboschi et
+ par Serassi.</blockquote>
+
+<p>Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux
+commencements. L'attachement de <i>Bernardo</i> pour le prince de Salerne
+l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un
+séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune
+<i>Torquato</i>, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus
+revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le <i>Manso</i> dit avoir lu, et
+que notre dernier biographe a confondu avec une belle <i>canzone</i>
+composée plus de vingt ans après<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">(retour) </a> En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour
+ d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de
+ cette <i>canzone</i>, et le contenu seul de ce fragment aurait pu
+ suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand
+ dommage: ce qui en existe dans le recueil des Œuvres du Tasse
+ commence par ces vers: <i>O del grand'Apennino</i>, etc. J'en parlerai
+ dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont
+ il est ici question, ni les discours que le jeune <i>Torquato</i> avait
+ prononcés au collège.</blockquote>
+
+<p>Une erreur plus considérable où le <i>Manso</i> l'a entraîné, c'est que
+<i>Torquato</i>, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans
+la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait
+sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse;
+mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après
+cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>. A Rome, il reprit
+ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les
+yeux de son père<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. On a vu dans la Vie de <i>Bernardo</i> ce qui
+l'engagea ensuite<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a> à envoyer son fils à Bergame, sa patrie.
+<i>Torquato</i> avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite
+d'<i>Angeluzzo</i>, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande
+tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car
+c'est sous ce nom collectif de <i>la Cavalleria de' Tassi</i>, que sont
+toujours désignés, dans les lettres de <i>Bernardo</i>, les parents qu'il
+avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son
+père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y
+continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il
+partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme
+auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les
+mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les
+autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune
+noblesse<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">(retour) </a> La sentence est du mois d'avril 1552, et <i>Torquato</i>
+ ne partit de Naples, par ordre de son père, qu'en octobre 1554.
+ (<i>Serassi</i>, p. 74.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">(retour) </a> On ignore le nom du maître dont il suivit alors les
+ leçons. Ce n'est point, comme l'a voulu le <i>Manso</i>, Maurice
+ <i>Cattaneo</i>, compatriote et ami de <i>Bernardo Tasso</i>, qui n'enseigna
+ jamais à Rome. Voyez <i>Serassi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">(retour) </a> En 1556.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">(retour) </a> <i>Le arti cavalleresche.</i></blockquote>
+
+<p><i>Bernardo</i> s'étant rendu à Venise pour faire imprimer l'<i>Amadigi</i>, y fit
+venir son fils<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Alors, <i>Torquato</i>, qui fut souvent occupé à copier
+des chants entiers du poëme de son père, fit une étude plus approfondie
+de la langue et des grands maîtres de la littérature italienne, surtout
+de Dante, Pétrarque et Boccace, et spécialement du premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">(retour) </a> Mai 1559.</blockquote>
+
+<p>On conserve à Pesaro dans une bibliothèque particulière les notes et les
+observations qu'il fit sur ce grand poëte<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>; et en lisant la
+<i>Jérusalem délivrée</i>, il est aisé d'en apercevoir de fréquentes
+imitations. Il eut à Venise pour amis tous les littérateurs distingués
+qui l'étaient de son père<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>; mais après un an de séjour, il fut
+obligé de quitter cette ville et les études poétiques auxquelles il
+était livré, pour aller suivre à Padoue les écoles de droit. <i>Bernardo</i>,
+effrayé pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il
+aurait dû voir que la poésie avait plutôt apporté des consolations
+qu'elle n'en avait été la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop
+involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir le fruit. En effet,
+<i>Torquato</i> commença dans sa seizième année l'étude du droit à
+l'université de Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept ans, il
+avait fait.... un poëme épique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">(retour) </a> <i>Lettere inedite di Uomini illustri</i>, Firenze,
+ 1773, p. 254. (<i>Serassi</i>, p. 91.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">(retour) </a> <i>Molino</i>, <i>Veniero</i>, <i>Ruscelli</i>, <i>Atanagi</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>J'ai dit ailleurs<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a> la résistance que son père opposa d'abord à la
+publication du <i>Rinaldo</i>, et le consentement presque forcé qu'il y donna
+enfin. L'édition s'en fit à Venise<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>. Le jeune auteur le dédia au
+cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulière.
+Un poëme héroïque en douze chants, où les règles de l'unité étaient
+observées, où l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de
+l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut
+merveilleux dans un jeune homme de cet âge, et fut reçu en Italie avec
+des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait
+plus étudié les poëtes anciens et modernes que les livres de droit, et
+cependant il n'avait point négligé les derniers. Le <i>Manso</i> même assure
+qu'il fut, dès la première année, en état de soutenir, non-seulement le
+droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la théologie,
+des thèses qui étonnèrent les professeurs de cette université, et de
+prendre publiquement ses degrés dans toutes ces sciences. Mais cette
+assertion est dépourvue de tout fondement<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Le Tasse n'étudia les
+lois que pendant un an<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>; il ne put même terminer sa philosophie, ni
+par conséquent prendre aucun degré dans ces deux facultés; et, quant à
+la théologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans
+après<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">(retour) </a> Ci-dessus, p. 58.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">(retour) </a> En 1562.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">(retour) </a> C'est encore une des occasions où M. Suard a été
+ trompé par sa confiance dans le <i>Manso</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228 </b></a><a href="#footnotetag228">(retour) </a> Jusqu'aux vacances de 1561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">(retour) </a> En 1587.</blockquote>
+
+<p>Dès que son père eut enfin consenti qu'il abandonnât les lois, il se
+livra plus ardemment que jamais à ses études philosophiques et
+littéraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leçons d'un
+maître<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a> qui expliquait la Poétique d'Aristote; il assistait aux
+conférences particulières qu'un autre<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a> tenait chez lui, sur des
+matières de philosophie et de littérature. Ses maîtres en éloquence et
+en philosophie étaient les plus célèbres professeurs de ce
+temps-là<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>. Il passa quelque temps après, avec eux, à Bologne, ou
+plutôt il fut invité à s'y rendre, de la part même du sénat, par les
+restaurateurs de cette université qui venait de se rouvrir, et à
+laquelle on désirait redonner son ancien éclat. <i>Torquato</i> se rendit à
+cette invitation; et soit dans les exercices de l'université, soit dans
+les académies et des réunions particulières, il fit voir une facilité
+prodigieuse pour la discussion des matières les plus élevées et les plus
+abstraites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">(retour) </a> Le <i>Sigonio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">(retour) </a> <i>Sperone Speroni.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">(retour) </a> François <i>Piccolomini</i> et Frédéric <i>Pendasio</i>.</blockquote>
+
+<p>Dès le temps de son séjour à Padoue, il avait conçu l'idée d'un poëme
+épique, dont la conquête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous le
+commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait déjà
+fixé le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait
+introduire, imaginé différents épisodes et déterminé les endroits où
+ils devaient être placés. A Bologne, il commença l'exécution de quelques
+parties. On a conservé trois chants de cette première ébauche<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> elle
+était dédiée au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait à
+Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui étonne, c'est que
+dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaça
+depuis dans son poëme, et qui s'y font remarquer par cette pompe du
+style héroïque qui semblait être naturelle en lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">(retour) </a> Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothèque
+ vaticane. Ils ont été publiés en 1722, mais très-incorrectement,
+ dans l'édition générale des Œuvres du Tasse, faite à Venise.</blockquote>
+
+<p>Un désagrément imprévu le força de sortir de Bologne. Une satire
+piquante, où beaucoup de gens étaient maltraités, courait la ville. Le
+Tasse était lui-même un des plus maltraités de tous. Il s'en offensa si
+peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les récitait en riant avec ses
+amis. Quelques personnes considérables de Bologne ne prirent pas la
+chose aussi gaîment, et accusèrent le jeune poëte d'être l'auteur de
+cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses
+livres et ses papiers furent portés chez le juge criminel et
+rigoureusement examinés; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui
+furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupçon et
+pour une cause si légère, à un jeune homme innocent et plein d'honneur,
+qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin
+et le dégoûta de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver
+son père à la cour de Mantoue<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">(retour) </a> Février 1564.</blockquote>
+
+<p>En arrivant à Modène, il apprit que <i>Bernardo</i> venait de partir pour
+Rome. Il s'arrêta donc chez les comtes <i>Rangoni</i>, princes amis des
+lettres, amis particuliers de son père, et dont les bons traitements lui
+firent bientôt oublier l'injuste mortification qu'il avait éprouvée à
+Bologne. Parmi les compagnons de ses premières études qu'il avait
+laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite
+cardinal, lui était surtout resté attaché par une amitié solide, qui fut
+pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle
+le fut en ce moment même. Scipion, ayant appris ce qui s'était passé à
+Bologne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer auprès de lui à
+Padoue. Il avait établi dans son propre palais une académie, sous le
+titre des <i>Eterei</i>; il engageait son jeune ami à venir en faire
+l'ornement. Le Tasse se rendit à ce vœu de l'amitié; il fut accueilli
+comme il devait s'y attendre, et reçu dans l'académie, où il prit,
+suivant l'usage des académies italiennes, le nom de <i>Pentito</i>
+(repentant), pour témoigner, dit le <i>Manso</i>, son regret du temps qu'il
+avait perdu à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit <i>Serassi</i>, pour
+montrer son repentir d'avoir quitté cette ville, où il retrouvait de si
+bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants
+l'avaient traité avec tant de dureté et d'injustice.</p>
+
+<p>A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses études philosophiques,
+sous un de ses anciens maîtres<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. La morale et la politique
+d'Aristote l'occupèrent autant que sa poétique; mais surtout il
+s'enfonça dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon,
+philosophie analogue à l'élévation de son caractère et de son génie, et
+dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers soit en prose, porte la noble
+empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa <i>Jérusalem délivrée</i>,
+ou plutôt son <i>Godefroy</i>, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au
+contraire, vers ce but toutes ses études, ses méditations, ses
+recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des poëtes, des orateurs
+et des philosophes anciens, pour en enrichir son poëme. Encore incertain
+de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait
+définitivement s'attacher, il fit de cette incertitude même le sujet de
+ses réflexions habituelles; et de ces réflexions naquirent les trois
+discours ou traités qu'il composa cette année<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>, sur la poésie en
+général, et particulièrement sur le poëme héroïque. Il les adressa tous
+trois à Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publiés que plus de
+vingt ans après<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>. Ce qui les rend précieux, c'est cet âge même de
+l'auteur et le motif qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par
+des poëtes sont trop souvent des théories faites pour justifier après
+coup leur pratique. Ici ce sont les délibérations d'un jeune homme prêt
+à s'élancer dans la carrière (et ce jeune homme est le Tasse), qui
+examine toutes les routes frayées avant lui, et qui cherche de bonne foi
+celle qu'il doit tenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">(retour) </a> Fr. <i>Piccolomini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">(retour) </a> 1564.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">(retour) </a> En 1587.</blockquote>
+
+<p>Les vacances de l'université lui permirent d'aller enfin voir son père
+qui était de retour à Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva ce
+bon vieillard à revoir son fils chéri, après une si longue absence, à
+s'assurer de ses progrès, à lire ses savants discours sur l'art
+poétique, à voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. L'auteur
+d'<i>Amadis</i> n'aurait peut-être pas vu sans peine un autre poëte épique
+s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir
+n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons qui l'avaient empêché
+de faire de son <i>Amadis</i> un poëme régulier, au lieu d'un roman épique,
+n'avaient pu détourner son cher <i>Torquato</i> du chemin tracé par Homère
+et par Virgile, et que déjà il y marchait avec tant de succès, que la
+palme du poëme héroïque moderne lui était désormais assurée!</p>
+
+<p>De retour à Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait
+nommé l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir à Ferrare
+avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait épouser le duc Alphonse
+II, son frère, fût arrivée à la cour. Il s'y rendit avec
+empressement<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>; mais il trouva tout le monde si occupé des
+préparatifs de fêtes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine à
+obtenir une audience du cardinal. Louis le reçut enfin, lui fit un
+très-bon accueil; donna des ordres pour qu'il fût nourri et logé
+convenablement; surtout il déclara qu'il lui laissait une liberté
+entière, qu'il ne voulait pas que son service le détournât de ses
+travaux, et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en aurait le loisir.
+Les fêtes que donna, pendant près d'un mois, cette cour galante et
+magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement
+l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie,
+et qui voyait réaliser, dans les joutes et dans les tournois, les scènes
+romanesques les plus brillantes<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">(retour) </a> Octobre 1565.</blockquote>
+
+<a id="na328" name="na328"></a><a href="#nx328">Voir note ajoutée 328 (annexe)</a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">(retour) </a> Voyez Muratori, <i>Annal. d'Ital.</i>, an. 1561 et
+ 1565.</blockquote>
+
+<p>Les fêtes finies, la cour réduite à la famille ducale, le cardinal se
+rendit à Rome pour l'élection d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare.
+Deux sœurs du duc et du cardinal, Lucrèce et Léonore d'Este faisaient
+l'ornement de cette cour. Leur mère, Renée de France, leur avait donné
+l'éducation la plus soignée, et leur avait inspiré dès l'enfance le goût
+des lettres, de la poésie, de la musique, en un mot, de tous les
+arts<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Toutes deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni
+l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lucrèce avait trente-un
+ans, et Léonore trente. L'aînée avait brillé dans les fêtes: une
+indisposition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, comme elle
+aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prétexte pour s'en
+dispenser. Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce, et se trouva
+bientôt assez dans ses bonnes grâces pour qu'elle le présentât elle-même
+chez sa sœur. Il ne tarda pas à être également bien venu chez les deux
+princesses. Il les avait déjà célébrées dans son <i>Rinaldo</i>,
+principalement Lucrèce<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>, et cette circonstance contribua sans doute
+à le mettre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après, Lucrèce
+l'introduisit aussi chez le duc son frère. Alphonse qui connaissait ses
+talents, sachant qu'il avait commencé un poëme sur la conquête de
+Jérusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement à mettre à
+fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail
+interrompu depuis près de deux ans. Il résolut de dédier son poëme au
+duc Alphonse et de le consacrer à la gloire de cette maison, dont il
+recevait alors tant de faveurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Lucretia Estense è l' altra i cui crin d'oro</i></p>
+<p class="i14"><i> Lacci e retisaran del casto amore</i>, etc. (C. VIII, st. 14.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les
+composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements
+enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne
+l'empêchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces
+poésies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur
+mérite disparaît avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes de
+celles que le Tasse fit alors intéressent non-seulement par leur beauté,
+mais parce qu'en les lisant on espère pouvoir fixer son opinion sur la
+nature des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux sœurs. C'est,
+comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup
+plus futile que la plupart de celles qui ont divisé les savants. Est-ce
+donc une chose de si peu d'intérêt pour les amis des lettres que ce qui
+paraît avoir influé sur la destinée d'un grand homme, aussi attachant
+par ses malheurs qu'admirable par son génie? Je reviendrai là-dessus
+dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des événements.</p>
+
+<p>Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal d'Este à Rome devait se
+prolonger encore, fit un voyage à Padoue<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>. Ses amis, et surtout
+Scipion de Gonzague furent enchantés de le revoir. Il les consulta sur
+ce qu'il avait fait du <i>Godefroy</i>, et fut encouragé de plus en plus par
+leurs suffrages. De Padoue, il se rendit à Milan, puis à Pavie, où il
+passa près d'un mois; et ensuite à Mantoue, pour voir et embrasser
+encore une fois son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare, où son
+crédit augmentait en proportion de sa renommée. Il s'offrit une nouvelle
+occasion d'y briller, qui peut servir à faire connaître l'esprit de son
+siècle. L'amour n'était pas alors seulement un sentiment ou une passion:
+il était encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller,
+prétention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans.
+D'ailleurs ce philosophe était un poëte dont l'amour s'était emparé
+presque dès son enfance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Padoue,
+avaient été des vers d'amour<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>. A Ferrare, ses hommages et ses vers
+s'adressèrent à Lucrèce <i>Bendidio</i>, jeune dame, non moins célèbre par
+les grâces et la vivacité de son esprit que par sa beauté; mais il
+avait un rival redoutable dans J. B. <i>Pigna</i>, secrétaire du duc
+Alphonse; le <i>Pigna</i> soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont
+les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de
+ménagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui
+pouvait lui nuire auprès du duc. Léonore, sa protectrice, s'aperçut de
+son embarras, et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer
+à faire des vers pour la belle Lucrèce, il prit trois grandes <i>canzoni</i>,
+que le <i>Pigna</i> venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu
+modestement <i>les trois Sœurs</i><a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>; le Tasse fit sur ces trois odes, en
+les prenant strophe par strophe, des considérations savantes et
+profondes de philosophie amoureuse, et les dédia à la princesse qui lui
+avait donné ce conseil<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>. L'amour-propre de l'auteur, flatté des
+éloges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir
+un certain ton d'ironie qui règne surtout dans la comparaison que le
+Tasse fait, en finissant, entre les poésies du secrétaire ducal et
+celles de Pétrarque; il vécut avec lui en bonne intelligence; et grâce
+aux conseils de Léonore, Lucrèce <i>Bendidio</i> put continuer à recevoir les
+hommages de tous les deux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">(retour) </a> Au printemps de 1566.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">(retour) </a> Treize sonnets de lui, que l'<i>Atanagi</i> publia en
+ 1565; t. I de ses <i>Rime di diversi nobili poeti Toscani</i>, sont
+ presque tous de cette espèce; ceux qui se trouvent parmi les
+ poésies des académiciens <i>Eterei</i>, sont de même; et dans son
+ dialogue philosophique intitulé <i>il Costantino</i>, ou <i>de la
+ Clémence</i>, il avoue lui-même que <i>la sua Giovanezza fu tutta
+ sottoposta all'amorose leggi.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">(retour) </a> C'était les comparer avec les trois fameuses
+ <i>canzoni</i> de Pétrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de
+ cette <i>Hist. littér.</i>, p. 523 et suiv.) Ces trois <i>canzoni</i> du
+ <i>Pigna</i> faisaient partie d'un <i>canzoniere</i> tout entier qui est
+ resté inédit.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">(retour) </a> Ces <i>Considerazioni</i> ont été publiées pour la
+ première fois, t. III des Œuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol.,
+ Florence, 1724. <i>Serassi</i> a inséré la dédicace adressée à Léonore
+ d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.</blockquote>
+
+<p>Peu de tems après, le Tasse voulut donner à Lucrèce, à Léonore
+elle-même, à toutes les belles dames et à tous les chevaliers de cette
+cour galante une plus haute idée de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu
+faire dans ses considérations sur <i>les trois Sœurs</i>. Il soutint
+publiquement dans l'académie de Ferrare une thèse d'amour composée de
+cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce
+fut, dit le grave <i>Serassi</i>, une chose vraiment merveilleuse de voir
+l'esprit, la subtilité, le savoir, que le Tasse employa dans un âge si
+tendre à soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles.
+Aucun des argumentants ne put l'embarrasser, à l'exception cependant
+d'un gentilhomme de Lucques<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, et d'une dame très-exercée dans ce
+genre de philosophie. <i>La signora Orsina Cavalletti</i><a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a> argumenta fort
+disertement contre la vingt-unième proposition que voici: «L'homme de sa
+nature aime plus fortement et plus constamment que la femme.» Je ne
+sais si c'est là une de ces propositions ardues dont <i>Serassi</i> admire
+que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette
+discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la
+chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant
+le jeune docteur défendit bravement le sien<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">(retour) </a> <i>Paolo Samminiato</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247 </b></a><a href="#footnotetag247">(retour) </a> La même pour qui le Tasse composa dans la suite son
+ dialogue sur la poésie toscane, intitulé <i>la Cavalletta</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248 </b></a><a href="#footnotetag248">(retour) </a> Ces cinquante <i>Conclusioni amorose</i> sont imprimées,
+ Œuvres du Tasse, t. III de l'édit. de Florence, en tête du
+ dialogue intitulé <i>il Cataneo ovvero delle conclusioni</i>, dans
+ lequel il revint, plus de vingt ans après, sur cette thèse d'amour
+ soutenue avec tant d'éclat dans sa jeunesse.</blockquote>
+
+<p>La mort imprévue de son père interrompit ces jeux de l'esprit et ces
+amusements du cœur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint à
+Ferrare, où il resta quelque temps entièrement livré à sa douleur. Il en
+fut distrait par les fêtes du mariage de Lucrèce d'Este avec le jeune
+fils du duc d'Urbin<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>; mais ni les vers qu'il composa dans cette
+circonstance<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>, ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne
+l'empêchaient de travailler presque tous les jours à son poëme; il avait
+ajouté deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France à
+la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune
+mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des
+auteurs de la vie du Tasse<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, pour les intérêts de la religion. Outre
+l'archevêché d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait
+résigné, il y possédait quelques riches bénéfices: c'étaient là ses
+affaires, et comme on voit, de très-bonnes affaires, et qui expliquent
+assez quel intérêt il devait prendre aux querelles de religion qui
+troublaient alors la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">(retour) </a> Janvier 1570. C'était <i>Francesco Maria della
+ Rovere</i>, fils du duc <i>Guidubaldo</i>, alors régnant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">(retour) </a> Entre autres la belle <i>canzone</i>: <i>Lascia, Imeneo,
+ Parnaso, e qui discendi</i>. (<i>Opere</i> t. II, p. 507, édit. de
+ Florence.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">(retour) </a> <i>Serassi</i>, p. 151.</blockquote>
+
+<p>En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, à tout événement,
+laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>. Le
+premier article de cette espèce de testament regarde ses <i>poésies
+amoureuses</i>; il veut qu'elles soient recueillies et publiées. Quant aux
+autres qu'il a faites <i>pour servir quelques amis</i>, il désire qu'elles
+soient ensevelies avec lui, à l'exception d'un seul sonnet<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. Une
+autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait déjà faits de
+son <i>Godefroy</i>; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il
+était peu généreusement traité par la cour, ont rapport à des effets
+qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, à des pièces
+de tapisserie<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a> qu'il laisse, pour treize écus, chez un autre juif,
+et à d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose
+de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais
+d'une pierre sépulcrale pour le tombeau de son père, où l'on fera graver
+l'épitaphe latine qu'il a composée en son honneur. Si l'exécution de
+quelqu'une de ces volontés rencontre des obstacles, il prescrit à son
+ami de recourir à la faveur de l'excellente madame Léonore, «laquelle,
+ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espère, pour l'amour de moi<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.»
+Les trois derniers objets, peut-être également sacrés pour lui, dont on
+le voit s'occuper à son départ, sont donc sa gloire poétique, la mémoire
+de son père, la bienveillante protection de Léonore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">(retour) </a> <i>Ercole Rondinelli</i>, gentilhomme de Ferrare. Ce
+ mémoire, inséré dans les Œuvres du Tasse, édit. de Florence, t. V,
+ est daté de Ferrare, 1573; mais <i>Serassi</i> prouve très-bien que
+ c'est une faute de copiste, et qu'il faut écrire 1570.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">(retour) </a> C'est celui qui commence par ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Or che l'Aura mia dolce altrove spira</i></p>
+</div></div>
+
+ <i>ibidem</i>, t. II, p. 276. Il était en effet digne d'être conservé;
+ mais était-il bien vrai que le Tasse l'eût fait pour servir un de
+ ses amis? N'est-ce pas un de ceux où, sous le nom d'<i>Aura</i> ou de
+ <i>Laura</i>, il paraît avoir chanté quelquefois celle qu'il n'osait
+ nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver
+ et d'empêcher que son ami lui-même n'en devinât l'objet?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">(retour) </a> Son père les avait autrefois achetées en Flandre;
+ et c'était ce qui les lui rendait précieuses.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255 </b></a><a href="#footnotetag255">(retour) </a> <i>Ricorra il signor Ercole al favor dell'
+ eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio,
+ gliene sarà liberale.</i> Ub. sup.</blockquote>
+
+<p>Dès la première visite<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a> que le cardinal fit au roi de France, qui
+était son cousin, il se hâta de lui faire connaître le Tasse, et dit en
+le lui présentant: Voilà le chantre de Godefroy et des autres héros
+français, qui se sont tant signalés à la conquête de Jérusalem. Charles
+IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans
+horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et à la poésie qu'il
+aimait; il ne s'était pas dévoué, comme il le fit l'année suivante, à
+l'exécration de tous les siècles); Charles IX reçut le Tasse de la
+manière la plus distinguée, le revit souvent, et lui fit toujours le
+même accueil. Il accorda un jour à sa demande la grâce d'un malheureux
+poëte que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais
+qu'elles sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses
+largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son poëme à l'héroïsme
+français, il l'aurait comblé de présents, disent les écrivains de France
+et d'Italie, «si la philosophie du Tasse ne se fût opposée aux grâces
+qu'il voulait lui faire, et n'eût arrêté sa libéralité par une espèce de
+refus<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. «On conçoit qu'un poëte philosophe oppose <i>une espèce de
+refus</i> aux présents même d'un roi; mais quand la munificence royale se
+laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien être
+vaincue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">(retour) </a> Janvier 1571.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">(retour) </a> L'abbé de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; <i>Serassi</i>,
+ <i>Vita del Tasso</i>, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162,
+ le <i>cavalier Guido Casoni</i>, qui avait, je crois, écrit avant de
+ Charnes.</blockquote>
+
+<p>On doit penser qu'à l'exemple du maître, les grands, les nobles et tout
+ce qu'il y avait à la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant
+paraître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de fêter le jeune
+poëte. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une réputation
+gigantesque. Le génie vraiment poétique de Ronsard, nourri de l'étude
+des anciens et des Italiens modernes, étonnait par la verve,
+l'enthousiasme, l'élévation des pensées, la vivacité des images et la
+pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son
+amitié. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des
+morceaux qu'il n'avait cessé de composer, soit pendant son voyage, soit
+depuis son séjour en France<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. Il ne se sentit pas médiocrement
+flatté d'obtenir l'approbation de Ronsard et à son tour il admira ses
+poésies<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>, qui paraissaient alors françaises à toute la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">(retour) </a> Il ajouta, pendant ce séjour, plusieurs morceaux à
+ sa <i>Jérusalem</i>, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le
+ cardinal d'Este était abbé. Ce fait est rapporté par Ménage, dans
+ ses observ. sur l'<i>Aminte</i> du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il
+ dit l'avoir lu dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui
+ avaient été communiqués par M. Dupuis.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">(retour) </a> Il compare dans un de ses dialogues (<i>il Cataneo
+ ovvero</i> <i>degli idoli</i>, t. III de ses Œuvres, édit. de Florence)
+ des vers de Ronsard à la louange de la maison royale de Valois,
+ avec la célèbre <i>canzone</i> d'Annibal <i>Caro</i>: <i>Venite all'ombra de'
+ gran gigli d'oro</i>; il en fait de grands éloges, et paraît même, du
+ moins quant au fond des choses et à la sublimité des pensées,
+ donner la préférence au poëte français.</blockquote>
+
+<p>Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie, et lui fit
+trop de violence. Elle changea peu de temps après; et ce poëte resta
+plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les étrangers
+eux-mêmes. La langue y a gagné sans doute; mais ils ne peuvent juger
+comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent être frappés de ce qu'elle
+a perdu. Nous ne devons donc pas être surpris que des Italiens célèbres,
+tels que le <i>Redi</i><a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, <i>Apostolo Zéno</i><a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, <i>Serassi</i><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, et
+plusieurs autres aient été du même avis que le Tasse; qu'ils aient même
+placé Ronsard au-dessus de nos meilleurs poëtes modernes. Leurs faux
+jugements n'ont aucun inconvénient pour nous, et peuvent même nous être
+utiles, en nous engageant à examiner nous-mêmes en quoi ils se trompent,
+et à prendre quelque connaissance de notre ancienne poésie et de notre
+ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que
+nous ne croyons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">(retour) </a> <i>Note al Ditirambo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">(retour) </a> <i>Annot. al Fontanini</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">(retour) </a> <i>Vita del Tasso</i>.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas seulement notre langue qui a changé depuis le temps du
+Tasse, ce sont nos mœurs, nos usages, nos arts, les productions mêmes de
+notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre la France et l'Italie,
+pour répondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>,
+manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on
+reconnaît dans cette longue lettre, ou dans ce petit traité, la finesse
+d'observation et de pénétration d'esprit qui brillent dans tous les
+écrits du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il avait puisée dans
+l'étude des anciens<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>. Il divise et subdivise avec ordre toutes les
+manières dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous
+ces différents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui
+pardonner un peu de partialité pour sa patrie, ne pas oublier ce
+qu'était l'Italie au seizième siècle, et ce qu'était la France, et lui
+savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre avantage. Il ne faut
+point juger ce tableau d'après ce que l'original est de nos jours, mais
+conclure du tableau même ce que l'original était alors.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">(retour) </a> Le comte <i>Ercole de' Contrarj.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264 </b></a><a href="#footnotetag264">(retour) </a> Voyez t. V, p. 281, des Œuvres, édit. de Florence,
+ in-folio.</blockquote>
+
+<p>Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'état de détresse et de pauvreté où
+se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de
+toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy
+Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut réduit à emprunter un
+écu pour vivre. <i>Serassi</i> croit le fait impossible. Un gentilhomme
+attaché à un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer à ce
+point du nécessaire; et celui qui avait refusé les présents d'un roi
+s'abaisser à recevoir d'un ami ou d'une amie<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> un si petit service?
+Mais cet historien rapporte lui-même un autre fait qui peut expliquer le
+premier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès du cardinal, et les
+honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent
+exciter l'envie de ces courtisans sans mérite, tels qu'il s'en trouve
+toujours auprès des princes; le Tasse s'expliquait peut-être avec trop
+de liberté sur les matières qui échauffaient alors tous les esprits; ils
+saisirent ce prétexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y
+réussirent que trop: le cardinal se refroidit entièrement à son égard,
+et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna
+même des dégoûts personnels, et parut ne le plus voir qu'avec
+répugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup
+de noblesse et de dignité d'âme sentît ce qu'il avait à faire. Le Tasse
+demanda un congé pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut
+reconduit et défrayé par <i>Manzuoli</i>, secrétaire du cardinal, que
+celui-ci envoyait à Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de
+pareilles circonstances, il eût éprouvé avant son départ des besoins
+pressants, et que sa fierté eût consenti plutôt à devoir un écu à
+l'amitié, qu'à rien demander à un prince qui le disgraciait injustement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">(retour) </a> Balzac dit à une dame de ses amies, et Patin à un
+ ami.</blockquote>
+
+<p>Leur séparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait
+craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un
+ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse
+en quittant son frère; le départ de <i>Manzuoli</i> sauva toutes les
+apparences; le cardinal envoyant à Rome son secrétaire le plus intime, y
+pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingué de sa suite. Ils
+partirent à la fin de décembre, après un an de séjour en France. Le
+Tasse fut reçu à Rome avec joie par les anciens amis de son père, et
+recherché par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait
+agir à Ferrare auprès du duc Alphonse; il employait à cette négociation
+la princesse d'Urbin et sa sœur Léonore, qui n'eurent pas beaucoup de
+peine à réussir. Alphonse était dans de si bonnes dispositions que le
+Tasse fut presqu'aussitôt agréé que proposé. Il se rendit sur-le-champ à
+Ferrare. Le duc lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et
+joignit à des conditions satisfaisantes et honorables<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> toutes les
+commodités du logement et de la vie. La plus agréable pour le Tasse fut
+d'être dispensé de tout service, et de pouvoir par conséquent se livrer
+tout entier à la composition de ce poëme promis depuis tant d'années, et
+que le monde littéraire attendait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">(retour) </a> Ses honoraires coururent du commencement de cette
+ année(1572), quoique l'on fût alors au mois de mai; ils étaient de
+ 50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui équivalait
+ alors à 15 écus d'or. (<i>Serassi</i>, page 163, note 3.)</blockquote>
+
+<p>A peine s'était-il remis au travail, qu'un triste événement vint l'en
+distraire. La duchesse de Ferrare, dont on célébrait le mariage quand il
+entra pour la première fois dans ce palais, mourut peu de temps après
+qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et
+toute sa famille. Le cœur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque
+temps occupés que de cet objet. Il adressa au duc un discours
+consolatoire, à la manière des philosophes anciens<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>. Il composa de
+plus une oraison funèbre très-éloquente<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, et joignit à ces ouvrages
+en prose plusieurs belles pièces de vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">(retour) </a> On le trouve sous le titre de <i>Orazione in morte di
+ Barbara d'Austria</i>, etc. (<i>Opere</i>, t. XI, édition de Venise,
+ in-4º.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">(retour) </a> Elle est insérée dans le dialogue intitulé: <i>il
+ Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio</i>. <i>Ibidem</i>, t. VII.</blockquote>
+
+<p>Quelque temps après, le duc Alphonse fit un voyage à Rome. Le Tasse
+ayant plus de loisir à Ferrare, avant de se remettre à son grand
+ouvrage, en fit un dont l'heureux succès fait époque dans l'histoire des
+lettres. Six ans auparavant<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>, il avait vu jouer dans l'université
+même de Ferrare, une espèce d'églogue dialoguée ou fable pastorale,
+partagée en scènes et en actes, intitulée <i>lo Sfortunato</i>,
+(l'Infortuné). Elle était d'un nommé <i>Agostino degli Arienti</i> ou
+<i>Argenti</i>. Cette pièce, qui fut imprimée un an après, avait attiré une
+grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait
+applaudi lui-même à ce nouveau genre de représentation dramatique. Dès
+ce moment sans doute il avait aperçu ce qui y manquait et tout le parti
+que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse invention était même plus
+ancienne. Quand nous traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons
+les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais à
+l'<i>Aminta</i>, que des premiers romans épiques à l'<i>Orlando furioso</i>. Il en
+résulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait
+le <i>Manso</i> et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du
+drame pastoral, qu'il ne l'est de prétendre que l'Arioste le fut du
+poëme romanesque; mais ils ont tous deux perfectionné ce qui n'avait
+été qu'essayé avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des
+modèles parfaits, qui n'ont point été surpassés, ni même égalés depuis;
+c'est là ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur
+gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">(retour) </a> Mai 1567.</blockquote>
+
+<p>Le sujet, les caractères, le plan et la conduite de l'<i>Aminta</i> étaient
+donc depuis long-temps dans la tête du Tasse. Il n'attendait pour
+l'exécuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui
+laissait le départ du duc Alphonse. Entièrement livré à cette
+composition délicieuse, il l'eut achevée dans deux mois. Le duc à son
+retour en fut si charmé, qu'il ordonna de tout préparer pour qu'elle fût
+représentée à l'arrivée du cardinal son frère. Elle le fut en effet<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>
+avec un éclat et un succès qui augmenta considérablement le crédit de
+l'auteur auprès d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre
+lui des envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis lors à le
+perdre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">(retour) </a> Au printemps de 1573.</blockquote>
+
+<p>Je ne développerai point ici les beautés de ce chef-d'œuvre, l'un des
+diamants les plus précieux de la poésie moderne; j'y reviendrai dans un
+autre moment. Ces beautés ont été généralement senties. Elles diffèrent
+totalement de celles du grand poëme que le Tasse n'avait interrompu que
+pour le reprendre aussitôt. Il semble presque inconcevable que l'auteur
+de la <i>Jérusalem</i> le soit aussi de l'<i>Aminta</i>, qui ait travaillé pour
+ainsi dire en même temps à l'une et à l'autre, tant le genre, les
+formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.</p>
+
+<p>Bien éloigné de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et
+content du succès de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer.
+Quelques traits même où il faisait allusion à la cour de Ferrare, à des
+circonstances de sa vie, et à des sentiments de son cœur, d'autres qu'il
+avait lancés contre un de ses ennemis cachés<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a> qu'il n'aurait pas
+voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette réserve. Mais
+on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pièce; il en tomba une entre
+les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la première fois à
+Venise, huit ans après qu'elle eut été représentée<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. Ce fut
+seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu à Ferrare devint
+universel en Italie. Les éditions se multiplièrent; les imitations
+furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales
+dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le <i>Guarini</i> dans son
+<i>Pastor Fido</i>, et au commencement de l'autre siècle, <i>Bonarelli</i> dans sa
+<i>Filli di Sciro</i>, approchèrent seuls, quoique à une grande distance, de
+leur inimitable modèle. Bientôt l'<i>Aminta</i> fut traduit en français, en
+espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, même en illyrien,
+en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le même succès. On
+peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que son
+grand poëme à la célébrité du Tasse, et que quand même l'auteur de
+l'<i>Aminta</i> ne l'eût pas été de la <i>Jérusalem délivrée</i>, son nom n'en
+serait pas moins immortel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">(retour) </a> On a cru presque généralement qu'il avait désigné
+ <i>Speron Speroni</i> sous le nom de l'envieux Mopsus; Ménage croit
+ plutôt que c'est <i>Francesco Patrici</i>, et en donne de fort bonnes
+ raisons, <i>Osservazioni sopra l'Aminta</i>, Venezia, 1736, p. 202.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">(retour) </a> Vinegia, 1581, in-8º.</blockquote>
+
+<p>La princesse d'Urbin, Lucrèce d'Este, n'avait pu assister aux
+représentations de cette pièce qui faisait tant de bruit. Elle voulut la
+connaître, et pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à Pesaro.
+Le Tasse fut charmé de revoir cette ville où il avait passé quelque
+temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agréable à une
+princesse à qui il devait en grande partie sa position à la cour de
+Ferrare. Il se rendit à Pesaro, et reçut l'accueil le plus flatteur du
+vieux duc <i>Guidubaldo</i>, ancien protecteur de son père, des princes ses
+fils, et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles
+composés de ce qu'il y avait de plus distingué dans cette cour, et son
+<i>Aminta</i> et plusieurs chants de son <i>Goffredo</i>, qui excitèrent le plus
+grand enthousiasme. L'été avançait: Lucrèce s'en alla passer le reste
+avec son mari dans une campagne délicieuse<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>; le jeune prince s'y
+livrait à deux exercices qu'il aimait passionnément, à nager dans de
+belles pièces d'eau et à chasser dans de grandes forêts: sa femme qui
+n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse fût du
+voyage. Il passa plusieurs mois auprès d'elle dans cette agréable
+solitude, composant tous les jours des vers, tantôt pour ajouter à son
+poëme, tantôt à la louange de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les
+entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en était dix de plus
+que le Tasse; mais peut-être que cette disproportion de l'âge fut une
+compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et
+le jeune poëte ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient
+l'amour du Tasse pour Léonore, prétendent qu'au moins jusqu'à ce jour il
+paraît avoir eu plus de penchant pour Lucrèce: <i>Serassi</i> le dit
+positivement<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le
+prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le
+sein de la princesse<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>, qui sont en effet d'une galanterie que le
+Tasse ne se serait pas permise avec Léonore. Il y en a un autre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>,
+l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de poésie
+que d'adresse à vanter la maturité de l'âge où celle à qui il parle
+était parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces
+fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise
+<i>Serassi</i>, c'est, nous le verrons bientôt, à Léonore et non à Lucrèce
+que ce sonnet est adressé. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut
+très-heureux dans cette <i>villegiatura</i>, partagé entre la poésie et
+l'intime société d'une femme aimable. C'est là peut-être qu'il composa
+les descriptions les plus charmantes de son poëme; c'est peut-être dans
+les jardins de <i>Castel Durante</i> qu'il décrivit les jardins enchantés
+d'Armide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">(retour) </a> A <i>Castel Durante</i>, 1573.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">(retour) </a> <i>Vita del Tasso</i>, p. 180.</blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275 </b></a><a href="#footnotetag275">(retour) </a> <i>La man ch'avvolta in odorate spoglie</i>, etc.; et:
+ <i>Non son si vaghi i fiori onde natura</i>, etc.; t. II des Œuvres,
+ édit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.</blockquote>
+
+<a id="na275" name="na275"></a><a href="#nx275">Voir note ajoutée 275 (annexe)</a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">(retour) </a> 276: <i>Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa</i>, p. 291.</blockquote>
+
+<p>Il revint à Ferrare chargé de présents, de bijoux, de chaînes d'or,
+qu'il avait reçus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de
+Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui
+sourire; mais il touchait au moment d'éprouver ses premières rigueurs.
+Peu de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris la composition
+de son poëme, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les
+états de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trône de Pologne
+à celui de France. Il espérait attirer ce roi jusqu'à Ferrare; il y
+réussit et le reçut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât son
+talent de poëte pour son métier de gentilhomme, et qu'il accompagnât le
+duc à Venise, d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt en même
+temps que lui, confondu dans le brillant cortège qui suivait le
+souverain de Ferrare et le monarque français. L'agitation de ce voyage
+et le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison des plus fortes
+chaleurs<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, furent suivies d'une fièvre quarte qui le tint pendant
+l'automne et pendant tout l'hiver dans un état continuel de souffrance
+et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps.
+Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, qu'il
+termina enfin ce poëme, fruit de tant de travaux et source de tant
+d'infortunes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">(retour) </a> Juillet 1574.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">(retour) </a> Avril 1575.</blockquote>
+
+<p>Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les
+plus éclairés et les plus intimes. Il en fit passer une copie à Scipion
+de Gonzague, qui était alors à Rome, en le priant de le revoir lui-même
+avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il
+pourrait réunir d'hommes d'un goût sûr et exercé. Scipion suivit les
+intentions du Tasse avec le zèle de l'amitié. Il fut secondé par de
+savants littérateurs qui mirent à cet examen toute leur application et
+tous leurs soins<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. Mais qu'en résulta-t-il? Presque tous furent
+d'avis différents sur le sujet, le plan, les épisodes, le style. Ce qui
+paraissait défaut aux uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec
+une patience et une docilité infatigables, recevait tous les conseils,
+les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnées, ses motifs pour ne
+les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait
+encore à ses amis de Ferrare: il en alla même demander à Padoue<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>, et
+revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de
+travaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">(retour) </a> Les principaux furent, 1º. <i>Pier Angelio Bargeo</i> ou
+ <i>da Barga</i>, élégant poëte latin, auteur d'un bon poëme sur la
+ chasse (<i>Cynegeticon</i>, lib. VI), et d'un autre poëme sur le même
+ sujet que celui du Tasse, intitulé <i>Syrias</i>, qu'il avait commencé
+ plusieurs années auparavant, et que la <i>Jérusalem délivrée</i> aurait
+ dû lui ôter le courage d'achever; 2º. <i>Flaminio de' Nobili</i>,
+ théologien, philosophe, grand helléniste et savant littérateur;
+ 3º. <i>Silvio Antoniano</i>, professeur d'éloquence dans le collège
+ romain, et bon écrivain en vers et en prose; et enfin <i>Sperone
+ Speroni</i>, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son
+ nom. Voyez les <i>Lettere poetiche</i> du Tasse, <i>Opere</i>, t. V, édit.
+ de Florence, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280 </b></a><a href="#footnotetag280">(retour) </a> Il y eut pour hôte et pour conseil <i>Gio. Vincenzo
+ Pinelli</i>, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothèque; il
+ consulta aussi <i>Piccolomini</i>, qui avait été son maître, <i>Domenico
+ Veniero</i>, <i>Celio Magno</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Le mouvement que cette sorte d'occupation donne à l'esprit est tout
+différent de celui qu'il éprouve dans le feu de la composition. En
+composant, la préoccupation est profonde, constante, et s'exerce
+long-temps sur le même objet: en corrigeant, elle se porte rapidement
+sur de petits détails, sur des objets indépendants les uns des autres
+qui ébranlent presque à la fois l'imagination, et appellent souvent
+l'attention en sens contraire. Il résulte du premier travail un état
+contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier
+aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le poëte est
+étranger et presque inaccessible à tout ce qui est extérieur; il résulte
+du second une espèce d'émotion fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à
+ce que l'on voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou entendre, à
+toutes les impressions fâcheuses, aux inquiétudes, aux soupçons; surtout
+lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires,
+forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus incertain dans son choix
+que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est
+précisément la position où se trouva le Tasse. Il avait à la cour des
+ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commença qu'en ce moment
+à les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il écrivait à Rome et des
+réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des retards, elles avaient
+toutes pour objet les corrections de son poëme; il imagina que ses
+ennemis les interceptaient pour découvrir les objections qui lui étaient
+faites et en profiter contre lui, quand il aurait publié son ouvrage.
+Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ardente avec des
+étourdissements et des vertiges; il fut guéri dans peu de jours<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, et
+se remit au travail avec la même ardeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">(retour) </a> Juillet 1575.</blockquote>
+
+<p>Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui
+tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'égards,
+voulait sans cesse l'entendre réciter ses vers, et le conduisait avec
+lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à <i>Belriguardo</i>, lieu de
+délices, où il se retirait souvent pendant les chaleurs de l'été.
+Lucrèce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-père,
+se sépara de son mari, trop jeune pour elle, à qui elle n'avait point
+donné, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint à Ferrare, avec un
+traitement ou une pension convenable, retrouver son frère Alphonse, dont
+elle était tendrement aimée. Son arrivée ajoutait encore aux agréments
+dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir
+en crédit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une
+indisposition, pendant laquelle il eut seul accès auprès d'elle, et il
+l'eut à toute heure et tous les jours. Alphonse était obligé de faire
+sans lui ses voyages de <i>Belriguardo</i>. Lucrèce prenait les eaux et avait
+besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son poëme
+et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrètement<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>.
+Cependant son esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il voulait
+qu'on y recommençât en entier l'examen de son poëme: il voulut enfin y
+aller lui-même, et malgré ce que fit encore la duchesse pour le
+détourner de ce voyage, malgré le conseil qu'elle lui donna de ne
+quitter Ferrare que pour l'accompagner à Pesaro<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>, il n'eut de repos
+que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour
+Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">(retour) </a> C'est ce qu'il dit lui-même dans une de ses lettres
+ à Scipion de Gonzague: <i>Leggole il mio libro e sono ogni giorno
+ con lei molte ore</i> <span class="sc">in secretis</span> (<i>Lettere poetiche XXIII</i>, Opere,
+ t. V, édit. de Florence, in-fol.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">(retour) </a> <i>Ibidem</i>.</blockquote>
+
+<p>Il y fut reçu par son cher Scipion de Gonzague<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>, qui avait beaucoup
+contribué à lui inspirer le désir de ce voyage. Scipion le présenta
+aussitôt au cardinal Ferdinand de Médicis, frère du grand-duc de
+Toscane, et qui lui succéda peu de temps après. Ferdinand, instruit des
+sujets du mécontentement que le Tasse commençait à avoir à Ferrare, lui
+fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait
+avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisément entrer
+chez le grand-duc, son frère. Le Tasse avait déjà eu la pensée de se
+retirer du service du duc Alphonse et de se fixer à Rome, soit, s'il le
+pouvait, dans une entière indépendance, soit en entrant dans quelque
+maison puissante où il ne fût pas aussi exposé à la malveillance et aux
+intrigues qu'il l'était à Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti
+qu'après s'être acquitté de ce qu'il devait à la maison d'Este, par la
+publication du monument qu'il élevait à sa gloire, et il ne donna pour
+lors aucune suite à ces offres du cardinal de Médicis. Il fut aussi
+introduit chez les deux cardinaux et chez le général de l'Église
+<i>Boncompagno</i>, neveux du pape Grégoire XIII, et reçut d'eux le meilleur
+accueil. Mais après un mois de séjour à Rome auprès de son ami, après
+avoir conféré tous les jours avec lui et l'espèce de conseil que Scipion
+avait établi pour l'examen définitif de son poëme, il ne songea plus
+qu'à retourner à Ferrare.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">(retour) </a> Novembre 1575.</blockquote>
+
+<p>Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrède, d'Armide et de
+Renaud, il n'avait pas oublié que le jubilé, alors ouvert à Rome, était
+un des motifs dont il s'était servi pour obtenir du duc Alphonse un
+congé. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de piété
+prescrits pour en gagner les indulgences. «Pendant le jour, dit
+naïvement <i>Serassi</i>, il visitait avec la plus grande dévotion les
+églises; le soir il allait chez le <i>Sperone</i> ou chez d'autres amis<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>,
+les consulter sur quelques particularités de son poëme<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>.» Le Tasse
+avait reçu chez les jésuites de Naples une éducation très-religieuse.
+Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminué de sa piété. Elle
+reçut à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, un nouveau degré de
+ferveur: nous ne tarderons pas à en reconnaître les effets. Il n'y a
+rien à dissimuler dans les affections d'une ame si élevée et si pure; et
+nous verrons bientôt ce grand homme dans un état dont il est important
+d'observer et de bien assigner toutes les causes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">(retour) </a> <i>Flaminio de' Nobili</i>, l'<i>Angelio</i>, l'<i>Antoniano</i>,
+ etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">(retour) </a> <i>Vita del Tasso</i>, p. 211.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse revint à Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage
+à ces deux villes si célèbres dans l'histoire des lettres et des arts,
+surtout à la dernière. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles
+liaisons d'amitié, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les
+gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de
+plusieurs chants de son poëme. Quelque temps après son retour<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, la
+jeune et belle Léonore <i>Sanvitali</i>, nouvelle épouse du comte de
+<i>Scandiano</i>,<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>, vint à Ferrare avec la comtesse de <i>Sala</i>, sa
+belle-mère<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Ces deux dames étaient aussi célèbres par les qualités
+de l'esprit et l'amour de la poésie et des lettres que par leur beauté.
+Elles soutinrent dans cette cour la réputation qui les y avait
+précédées. Elles parurent avec un grand éclat dans les bals et les fêtes
+de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accès auprès d'elles par les vers qu'il
+leur adressa. Bientôt il devint un des courtisans les plus assidus de la
+comtesse de <i>Scandiano</i>, et c'est la seconde des trois Léonores dont on
+prétend qu'il fut amoureux<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">(retour) </a> Janvier 1576.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">(retour) </a> De <i>Giulio Tiene conte di Scandiano</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">(retour) </a> <i>Barbara Sanseverina</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">(retour) </a> La troisième n'exista jamais, selon <i>Serassi</i>, que
+ dans l'imagination du <i>Manso</i>. Il est faux, dit-il, qu'une des
+ suivantes de la princesse Léonore, que le Tasse loua quelquefois
+ dans ses vers, s'appelât elle-même Léonore; c'était Laure qu'elle
+ se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la
+ charmante <i>canzone</i>, <i>O con le grazie eletta e con gli amori</i>,
+ était, selon le même <i>Serassi</i>, attachée à la comtesse de
+ <i>Scandiano</i>, et non à la princesse, et son nom n'était pas
+ Léonore, mais <i>Olimpia</i>. (<i>Vita del Tasso</i>, p. 117, note 5.)</blockquote>
+
+<a id="na290" name="na290"></a><a href="#nx290">Voir note ajoutée 290 (annexe)</a>
+
+<p>Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son poëme. Il se
+préparait à l'aller faire imprimer à Venise quand la peste se déclara
+dans cette ville, et le força encore de différer. Il recevait par son
+ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les
+plus pressantes de la maison de Médicis. Il était combattu d'un côté par
+son attachement pour le duc Alphonse, pour ses sœurs, peut-être pour la
+jeune comtesse de <i>Scandiano</i>, de l'autre par le désir d'une vie plus
+indépendante et plus tranquille qu'on lui faisait espérer en Toscane.
+Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste <i>Pigna</i>, historiographe de la maison
+d'Este, vint à mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles
+alternatives, demanda cette place et l'obtint<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>; il se trouva donc
+plus étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas à s'en repentir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">(retour) </a> 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres
+ qu'il aurait voulu être refusé, et prendre de-là un prétexte pour
+ quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de
+ Médicis.</blockquote>
+
+<p>Ses ennemis redoublaient d'activité à mesure qu'il croissait en
+réputation et qu'il semblait croître en faveur. Il les avait soupçonnes
+d'intercepter ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non moins
+vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit à Modène, il avait
+laissé à l'un des officiers du duc, qui feignait d'être de ses amis, la
+clef de toutes les pièces de son appartement, à l'exception de la
+chambre où il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il
+reconnut à son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouillé et
+examiné tous ses papiers<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>. Ce trait et d'autres semblables, indices
+affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis
+secrets<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain de
+dissimuler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">(retour) </a> Lettre du Tasse, citée par <i>Serassi</i>, p. 230.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">(retour) </a> Voyez <i>Serassi</i>, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Pour l'en distraire, la princesse Léonore l'emmena avec elle dans une
+belle maison de campagne<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, sur les bords du Pô, à dix-huit milles de
+Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur
+et de calme dissipèrent en effet sa mélancolie; et il reprit avec ardeur
+à son retour quelques corrections qui lui restaient encore à faire; il
+en fit surtout de très-importantes au charmant épisode d'Herminie, qui
+reçut alors ce haut degré de perfection qu'on y admire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">(retour) </a> <i>Consandoli</i>.</blockquote>
+
+<p>En quittant une Léonore, il recommença ses assiduités auprès de l'autre.
+La comtesse de <i>Scandiano</i>, que l'on dit avoir été aussi sage que belle,
+ne put cependant être insensible aux tendres soins et aux beaux vers que
+lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des préférences qui irritèrent
+de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne
+pouvaient plus se contraindre, était le célèbre Baptiste <i>Guarini</i>. Il
+avait été l'un des plus intimes amis du Tasse; mais à la rivalité
+poétique, dans laquelle, malgré son talent, il n'était pas heureux, se
+joignit encore la rivalité d'amour, où il ne le fut guère davantage. Il
+ne put supporter la faveur où était le Tasse, non-seulement auprès des
+deux princesses, mais auprès de cette belle étrangère. Des sonnets
+piquants furent lancés de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause,
+comme elle le fut réellement, que le <i>Guarini</i> composa quelque temps
+après son <i>Pastor fido</i>, c'est toujours un bon effet d'une méchante
+cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arrivé ainsi dans la
+carrière des arts.</p>
+
+<p>C'est vers le même temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant
+d'honneur à son courage. Le <i>Manso</i> et <i>Serassi</i> la racontent avec
+quelques différences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le
+Tasse avait confié tous ses secrets, même celui de ses amours, à un
+homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou
+l'indiscrétion, ou la malignité de redire une des particularités les
+plus secrètes, et que le Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des
+salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'épée
+dans ce lieu même, l'offensé sortit et envoya au Tasse un défi qu'il
+accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel était
+commencé quand trois frères de son ennemi fondirent sur lui tous à la
+fois.</p>
+
+<p><i>Serassi</i> traite ce récit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des
+preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait
+faite sur une matière très-délicate (cela ne dit point du tout que ce ne
+fut pas en matière d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et
+voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, répondit
+avec impertinence, et alla même jusqu'à donner un démenti. Le Tasse, qui
+connaissait très-bien les lois de la chevalerie, répliqua au démenti
+par un soufflet au travers du visage. Le souffleté, lâche comme le sont
+presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais
+quelques jours après, étant accompagné de ses deux frères, il vit le
+Tasse passer sur la place publique. Ils s'élancèrent tous à la fois et
+coururent pour le frapper par derrière. Le Tasse possédait la science
+des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se détourne, tire son
+épée et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent même de
+Ferrare, et se réfugièrent l'un à Florence, les autres en différents
+lieux.</p>
+
+<p>Il n'est pas vrai, comme le veut le <i>Manso</i>, que deux d'entre eux furent
+blessés; ils n'en donnèrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non
+plus que le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de le mettre à
+l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste
+arrestation qui excita dans l'esprit du poëte le désordre qui s'y
+manifesta peu de temps après. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne
+furent que trop réels; mais il ne faut ni les accroître, ni anticiper
+l'époque. Il faut même ajouter que le redoublement d'attentions et
+d'égards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouvé par
+les lettres du Tasse lui-même<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>, et que, par une conséquence
+nécessaire, si l'indiscrétion du faux ami était en effet relative à des
+intérêts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Léonore, sœur du
+duc, ni personne de sa famille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">(retour) </a> On en trouve surtout une, t. V des Œuvres, édit. de
+ Florence, in-fol., p. 258.</blockquote>
+
+<p>Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, beaucoup d'honneur au
+Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons
+Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, écrit
+et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui
+ne sait écrire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure
+deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chantés par la
+ville:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Colla penna e colla spada</i></p>
+<p class="i14"><i> Nessun val quanto Torquato.</i></p><br>
+<p class="i14"> Avec la plume et l'épée,</p>
+<p class="i14"> Le Tasse n'a point d'égal.</p>
+</div></div>
+
+<p>Assurément cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent
+pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de
+constater.</p>
+
+<p>Le Tasse ne parut pas très-ému de cette affaire; il ne demanda au duc
+que les satisfactions qui lui étaient dues, et ne parla de son assassin
+dans ses lettres que comme d'un lâche et d'un infâme<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Un autre
+objet l'affecta beaucoup davantage. Il reçut des avis certains que l'on
+imprimait son poëme dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les
+craintes et l'égarement qui s'emparèrent de son esprit à cette nouvelle.
+Non-seulement son poëme n'était pas encore au point de perfection qu'il
+eût désiré, mais il se voyait par-là menacé de perdre tous les avantages
+qu'il s'était raisonnablement promis de cette publication si long-temps
+attendue: il voyait s'évanouir tout l'espoir de son indépendance. Il
+implora la seule puissance qui pût le sauver d'un tel malheur, et le duc
+écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de Parme, à plusieurs autres
+princes, à la république de Gênes, et même au pape<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>, pour les prier
+de défendre et d'empêcher, dans l'étendue de leurs états, l'impression
+furtive de la <i>Jérusalem délivrée</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296 </b></a><a href="#footnotetag296">(retour) </a> Voyez sa lettre du 10 octobre, citée d'après un
+ manuscrit, par <i>Serassi</i>, p. 236.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">(retour) </a> Décembre 1576.</blockquote>
+
+<p>La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentèrent
+considérablement: d'autres sujets d'inquiétudes, s'y mêlèrent encore; un
+voyage qu'il fit à Modène<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> chez le comte <i>Ferrante Tassone</i>, l'un de
+ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements
+pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements.
+Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son
+autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment où ses ennemis
+l'accusaient de vouloir éclipser la gloire de l'Arioste, <i>Orazio
+Ariosto</i>, neveu de ce poëte, écrivit en faveur du Tasse des stances qui
+lui parurent à lui-même passer les bornes de la louange, et il craignit
+que ce ne fût un piège tendu à son amour-propre pour le perdre plus
+sûrement<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader
+qu'ils étaient corrompus. Enfin, il vint à s'imaginer que ses
+persécuteurs non-seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès de son
+prince, mais avaient même dénoncé sa croyance au tribunal du
+Saint-Office.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">(retour) </a> Janvier 1577.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">(retour) </a> J'aurai bientôt occasion de parler de la lettre
+ aussi modeste qu'éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui
+ l'avait loué de très-bonne foi.</blockquote>
+
+<p>Ici je dois traduire littéralement <i>Serassi</i>, l'historien de sa vie; je
+ne dois altérer aucun des traits qu'il a tracés avec une simplicité qui
+garantit sa bonne foi. «Véritablement, dit-il<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>, le Tasse, comme il
+l'a lui-même avoué depuis, habitué à méditer avec toute la finesse de
+son esprit sur les systèmes des anciens philosophes, crut avoir éprouvé
+quelque doute sur le mystère de l'incarnation du fils de Dieu; il lui
+semblait encore que, dans ces sortes de méditations, il avait été
+incertain de savoir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le
+monde dépendait seulement de lui de toute éternité, et enfin s'il avait
+doué ou non l'homme d'une âme immortelle. Il ne s'était, il est vrai,
+jamais assez livré à ces doutes, pour y donner tout-à-fait son
+consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, dès
+l'origine, dans une telle agitation qu'il était allé à Bologne<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a> se
+présenter à l'inquisiteur. Il en était revenu très-satisfait, et muni de
+plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance.
+Maintenant que sa tête était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé
+échapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et
+cela en parlant à des personnes qui lui avaient depuis peu donné des
+preuves d'inimitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">(retour) </a> p. 245.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">(retour) </a> En 1575.</blockquote>
+
+<p>Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui
+pour achever sa perte. Il joignit encore à toutes ses terreurs, la
+crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son imagination s'échauffa au
+point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose,
+qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc,
+madame Léonore, et particulièrement la duchesse d'Urbin, firent tout
+leur possible pour le rassurer, pour lui ôter de l'imagination ces
+vaines craintes; ils n'y purent parvenir.»</p>
+
+<p>Un soir<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>, dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son
+couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conçu
+des soupçons; le duc donna aussitôt ordre de l'arrêter et de le
+renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais.
+C'était, dit-on, pour éviter de plus grands malheurs, et pour l'engager
+à se laisser soigner, plutôt que pour le punir. Cela peut être; mais il
+y avait sûrement des moyens plus doux d'obtenir les mêmes effets. Cette
+détention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il écrivit, pour en
+sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa fléchir
+et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se
+fit traiter par les médecins les plus habiles. Le traitement parut
+réussir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa première rigueur,
+le conduisit avec lui à <i>Belriguardo</i> dans un voyage de plaisir, et
+n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le réjouir. Mais il
+connaissait si bien quelle était la blessure la plus dangereuse de cet
+esprit malade, qu'il voulut, dit positivement <i>Serassi</i>, «que le Tasse,
+avant de partir pour <i>Belriguardo</i>, se présentât au Saint-Office à
+Ferrare, et y fût attentivement examiné sur les points qui pouvaient lui
+causer de l'inquiétude. Le père inquisiteur, qui s'aperçut aisément que
+tous ces doutes n'étaient que l'effet d'une imagination exaltée, le
+traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde,
+qu'il était très-bon catholique, et le déclara libre et absous de toute
+accusation quelconque. D'un autre côté, le duc lui donna les plus fermes
+assurances qu'il n'avait aucun sujet d'être mécontent de lui, aucun
+soupçon de sa fidélité, et que s'il avait fait quelques fautes contre
+son service, il les lui pardonnait de tout son cœur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">(retour) </a> Le 17 juin 1577.</blockquote>
+
+<p>Cependant, malgré toutes ces assurances, et au milieu même des
+amusements de <i>Belriguardo</i>, le Tasse se mit à argumenter, et à
+sophistiquer de la manière la plus étrange sur la décision de
+l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point être valide, que par
+conséquent il n'était pas bien absous, parce qu'on n'avait point observé
+les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc
+Alphonse était plus prévenu contre lui qu'il ne voulait le paraître; et
+sur ces fantaisies, mais principalement sur la première, il allait
+raisonnant de façon que c'était une pitié de l'entendre. Le duc se
+détermina donc à le renvoyer à Ferrare, et le Tasse ayant montré le
+désir d'être conduit chez les moines de St.-François, Alphonse l'y fit
+transporter et le fit recommander par un de ses secrétaires aux
+attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin,
+en arrivant dans leur maison, fut de rédiger une supplique pour les
+cardinaux composant le tribunal suprême de l'Inquisition à Rome, dans
+laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidité de la décision de
+Ferrare, et demandait la permission de se rendre à Rome pour mettre
+enfin en sûreté son honneur et son repos. Il écrivit dans le même sens à
+Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu'il prit pour faire
+parvenir ces lettres, elles furent interceptées, et cette fois c'est un
+service qu'on lui rendit.</p>
+
+<p>Cependant il commença de se laisser traiter, mais à contre cœur,
+imaginant d'un côté qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de
+l'autre qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'objet principal de
+ses inquiétudes était toujours la crainte de n'être pas définitivement
+acquitté par l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait
+insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de cette manière pour
+qu'il ne pût jamais connaître ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au
+duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui
+devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il
+avait soupçonné le prince, qu'il avait parlé hautement de ses soupçons,
+et que c'était une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le
+reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il était moins fou que S.
+A. n'était trompée. Le duc offensé de ces expressions, et de quelques
+autres qu'il trouva trop familières, non-seulement cessa de répondre à
+ses demandes, mais lui défendit rigoureusement d'écrire, et à lui, et à
+la duchesse d'Urbin. Cette défense redoubla dans l'esprit du Tasse
+l'agitation, les soupçons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment où
+on l'avait laissé seul; il sortit du couvent, et bientôt après de
+Ferrare<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Il partit de cette ville où son nom était en si grand
+honneur, de cette cour où ses talents avaient excité tant d'admiration,
+où il avait même inspiré des sentiments plus tendres, où sa faveur avait
+fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque
+sans vêtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite
+copie de son poëme, ni de son <i>Aminta</i>, ni de ses autres productions;
+content d'avoir sauvé sa vie des périls dont il se croyait environné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">(retour) </a> Vers le 20 juillet 1577.</blockquote>
+<br>
+
+<h4><span class="sc">Section</span> II.</h4>
+
+<h5><i>Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577,<br>jusqu'à sa sortie de l'hôpital
+Ste-Anne, en 1586.</i></h5>
+
+<p>Dans l'état déplorable où était le Tasse quand il sortit de Ferrare,
+évitant les villes et même les grandes routes, de crainte d'être
+poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez
+juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les états de Naples en peu de
+jours. Ce n'était point à Naples qu'il voulait aller, mais à <i>Sorrento</i>
+sa patrie, dans la maison de sa sœur aînée <i>Cornelia</i>. Après la mort de
+leur mère, cette sœur était demeurée à Naples entre les mains de ses
+oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer à <i>Bernardo</i>, malgré les
+instances réitérées qu'il leur fit. Mariée par eux avec un gentilhomme
+de <i>Sorrento</i>, nommé <i>Sersale</i>, elle était restée veuve avec plusieurs
+enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une honnête aisance. Quoique le
+frère et la sœur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils
+avaient conservé beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse
+n'avait aucun lieu de douter qu'il ne fût bien reçu. Cependant la
+défiance naturelle aux malheureux lui inspira l'idée de mettre cette
+tendresse à l'épreuve. A quelque distance de <i>Sorrento</i>, il s'arrêta
+chez un pauvre berger, changea de vêtements avec lui, et en arrivant
+chez sa sœur, se présenta sous cet habit de pâtre, comme quelqu'un
+envoyé pour lui apporter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême
+qu'elle éprouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse
+aucun doute; il se fit enfin connaître, et trouva dans les embrassements
+de cette sœur chérie les plus douces consolations qu'il eût goûtées
+depuis long-temps.</p>
+
+<p>Là, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur,
+ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et
+la plus imposante en même temps, devenu l'objet des sollicitudes et des
+soins d'une tendre amitié, il commença bientôt à éprouver un soulagement
+sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur noire qui l'avait si
+cruellement tourmenté, s'adoucit; et par une vicissitude
+très-naturelle, il commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop
+légèrement Ferrare, et à regretter d'avoir excité, par ses craintes
+exagérées et par sa fuite, le mécontentement du duc Alphonse. Selon le
+propre de cette maladie cruelle, ses idées ayant éprouvé ce retour
+passèrent d'une extrémité à l'autre. Il écrivit au duc et aux princesses
+ses sœurs, pour obtenir d'être rétabli dans son premier état et surtout
+dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui
+firent de réponse; il n'en eut que de Léonore; mais cette réponse était
+de nature à lui ôter toute espérance. Il crut alors prendre un parti
+grand et généreux, en allant s'offrir lui-même et remettre sa vie entre
+les mains du duc. Malgré les instances de sa sœur Cornélie, à peine
+rétabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'éprouver, il
+partit de <i>Sorrento</i> pour exécuter ce dessein.</p>
+
+<p>Arrivé à Rome<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, il voulut donner un témoignage public de sa
+confiance, en descendant directement chez l'agent<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a> du duc de
+Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a> du duc le reçurent avec
+beaucoup d'amitié; ils écrivirent tous deux à leur souverain en sa
+faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal <i>Albano</i>, qui était presque
+aussi attaché au Tasse que Scipion même, ne furent point d'avis qu'il
+retournât à Ferrare, quand même ce retour lui serait offert, mais qu'il
+se bornât à obtenir du duc Alphonse son pardon, et à lui demander ses,
+effets et ses papiers, qu'il avait laissés dans son palais. Le cardinal
+écrivit dans ce sens au duc, qui répondit qu'il avait donné des ordres
+pour que tous les papiers que le Tasse avait laissés, soit entre les
+mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassemblés et lui
+fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et très-brièvement
+sur le reste. Les papiers ne furent point renvoyés au Tasse, peut-être
+dit <i>Serassi</i>, parce qu'il déplaisait au duc et aux deux princesses,
+après avoir perdu la personne du poëte, de perdre encore de si précieux
+ouvrages. Le Tasse ne se découragea point, et fit faire de nouvelles
+instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le <i>Manso</i> dit que c'était
+la princesse Léonore qui l'engageait par ses lettres à insister; mais
+<i>Serassi</i> affirme que dans tous les papiers relatifs à cette affaire
+qu'il a eus entre les mains, il n'a trouvé aucun vestige de cette
+correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc céda enfin aux instances de
+ses ministres, et leur répondit<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a> qu'il consentait à reprendre le
+Tasse à son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnût dans
+l'humeur mélancolique dont il était tourmenté, la source de tous ses
+soupçons et de toutes ses craintes; qu'il consentît à se faire traiter,
+pour se guérir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser,
+comme par le passé, dans des explications et dans des plaintes
+éternelles, il était, lui, déterminé à ne s'en mettre plus en peine; que
+lorsqu'il serait revenu à Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter,
+il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duché et la défense d'y
+rentrer jamais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">(retour) </a> Novembre 1577.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305 </b></a><a href="#footnotetag305">(retour) </a> <i>Giulio Mazetto</i>, qui fut ensuite évêque de
+ <i>Reggio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">(retour) </a> Le chev. <i>Camillo Gualengo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">(retour) </a> 22 mars 1578.</blockquote>
+
+<p>Malgré la sécheresse de cette réponse et le peu d'affection qu'elle
+annonçait, le Tasse se soumit à tout, promit tout, et se rendit à
+Ferrare avec l'ambassadeur même du duc qui y retournait en ce moment. Le
+premier accueil qu'il reçut fut très-favorable et lui donna de grandes
+espérances; pendant quelque temps il eut auprès du duc et de ses sœurs
+le même accès qu'auparavant; mais il crut bientôt apercevoir qu'on ne
+faisait plus le même cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne
+voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un poëte, qu'on
+s'étudiait à le détourner en quelque sorte de la carrière de la gloire,
+et à l'engager dans une vie molle, délicate et oisive. Il avait beau
+redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils
+restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, ce
+que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut
+réclamer auprès des princesses, et ne put s'en faire écouter; auprès du
+duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprès du confesseur, qui sans
+doute se mêlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mêler de
+la sienne. Quoi de plus juste cependant, et même dans le meilleur état
+de raison et de santé, quelle patience pouvait tenir à ces refus? Celle
+du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune
+démonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant
+enfin ses livres et ses manuscrits, après treize années de service qui
+méritaient une autre récompense, il partit une seconde fois, à peu près
+dans le même équipage que Bias, pour aller chercher sous la protection
+de quelque autre prince, un plus sûr asyle, et un port où il pût réparer
+son naufrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">(retour) </a> <i>Serassi</i> croit que c'est le marquis <i>Cornelio
+ Bentivoglio</i>, lieutenant-général du duc.</blockquote>
+
+<p>Il alla d'abord à Mantoue, espérant que le duc, ancien ami de son père,
+serait disposé à le bien recevoir; mais il y trouva les choses à peu
+près les mêmes qu'à Ferrare. Il était sans argent, et fut obligé, pour
+aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de précieux. Il ne se
+détacha pas sans regret d'une chaîne d'or et de ce beau rubis qu'il
+tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne
+put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se
+rendit à Padoue, puis à Venise<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, où il ne reçut pas grand accueil.
+Cependant un patricien, homme de mérite<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>, écrivit en sa faveur au
+grand-duc de Toscane; mais avant qu'il eût pu recevoir une réponse, le
+Tasse avait quitté Venise et s'était rendu à la cour d'Urbin. Il y fut
+enfin reçu, comme il méritait de l'être partout, avec les égards dus à
+sa renommée, à son génie et à ses malheurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">(retour) </a> : Juillet 1578.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">(retour) </a> <i>Maffeo Veniero.</i></blockquote>
+
+<p>Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce génie poétique était
+toujours le même. Il en donna une preuve frappante en arrivant à Urbin.
+Le duc était à la campagne. Le Tasse lui écrivit de son palais même; et
+en attendant la réponse, il commença une grande <i>canzone</i>, que l'on
+trouve dans ses Œuvres, et qui commence par ces deux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i> O del grand' Apennino</i></p>
+<p class="i14"><i> Figlio picciolo sì, ma glorioso.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve <i>Metauro</i> qui coule dans le
+duché d'Urbin: le poëte dit qu'il vient se reposer à l'ombre du grand
+chêne que ce fleuve arrose, désignant par-là le duc lui-même qui portait
+cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalière et sacrée, il
+espère échapper enfin aux coups de cette cruelle déesse que l'on dit
+aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les
+monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui paraît avoir autant
+d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.</p>
+
+<p>Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont
+toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et
+cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans
+toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on
+puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli
+dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai
+l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais
+sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet
+et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus
+longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène,
+près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>; et pourquoi, dès
+la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore
+enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je
+me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes
+douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont
+emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son
+visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes
+étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la
+jeune Camille<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon
+bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le
+sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta
+tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu
+jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que
+doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">(retour) </a> On sait que la fable a placé près de <i>Sorrento</i> le
+ tombeau d'une des Syrènes</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">(retour) </a> Camille fut emportée par son père <i>Metabus</i>, et
+ n'était pas encore en état de le suivre (Virg., <i>Æn.</i>, l. XI);
+ mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.</blockquote>
+
+<p>On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité;
+mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il
+accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition
+plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi
+dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans
+son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que
+tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop
+agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont
+on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses
+craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins
+habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont
+il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une
+particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille
+ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie
+<i>della Rovere</i>, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise
+de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on
+serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce
+de vers<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">(retour) </a> C'est un madrigal qui commence ainsi:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> Se da si nobil mano</i></p>
+<p class="i14"><i> Debbon venir le fasce alle mie piaghe</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois
+donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se
+précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se
+croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les
+souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle.
+Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la
+route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de
+voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec
+qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un
+orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au
+voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa
+dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré
+le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>. Il reprit
+ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et
+fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa
+mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le
+repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra
+par hazard <i>Angelo Ingegneri</i>, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu
+à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le
+conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la
+cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de
+ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour
+de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans
+attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la
+misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le
+logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">(retour) </a> <i>Il padre di famiglia.</i></blockquote>
+
+<p>Fêté dans cette maison, recherché par l'archevêque de Turin qui était un
+<i>la Rovere</i>, ancien ami de son père, et qui enviait au marquis d'Este
+le plaisir de l'avoir chez lui; présenté au prince de Piémont Charles
+Emanuel, qui voulait le prendre à son service, et lui offrait les mêmes
+conditions dont il avait joui autrefois à Ferrare, le Tasse commença
+encore une fois à respirer, et à prouver par plusieurs compositions en
+prose et en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne lui ôtaient
+rien de la force de son génie. C'est à Turin<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a> qu'il écrivit son beau
+dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante <i>canzone</i><a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>,
+adressée à la marquise d'Este, Marie de Savoie, après l'avoir vue danser
+avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernière strophe que si
+toutes ces dames étaient belles et aimables, l'une d'elles le lui
+paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit même pour elle
+quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son cœur s'ouvrait
+si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon
+d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, à travers les ténèbres
+et les tristes fantômes dont son esprit était habituellement obsédé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">(retour) </a> Décembre 1578.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">(retour) </a> Elle commence par ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Donne cortesi e belle,</i></p>
+</div></div>
+
+ et se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses Œuvres, édit.
+ de Flor., in-fol.</blockquote>
+
+<p>Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son
+ancien attachement pour le duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de
+lui ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter plus vivement que
+jamais. Il semblait qu'une destinée invincible voulait qu'il trouvât
+dans cette cour le dernier degré d'infortune, et le poussait à y aller
+réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore à son malheur. Il
+employa le cardinal <i>Albano</i> à lui ménager ce retour; il reçut enfin
+pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu
+qu'il consentît à se faire traiter, et qu'il ne se permît rien
+d'offensant contre les personnes attachées à son service; le duc allait
+épouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de
+Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance,
+il retournait à Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses
+livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en état
+d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut
+la joie qu'il ressentit à cette nouvelle, ni son impatience de se rendre
+aux fêtes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le
+détourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au
+printemps, époque où il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui
+proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait à Turin
+joignirent en vain à ces conseils et à ces propositions leurs prières:
+il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux à
+un coup de la fatalité.</p>
+
+<p>Il arrive à Ferrare<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>, la veille même du jour où l'on attendait la
+nouvelle épouse. Tout le monde est occupé de cette réception; aucun n'a
+le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux
+princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont
+il s'attendait à être bien reçu, le traitent sans politesse et même sans
+humanité. On juge de quel œil il dut voir les fêtes du lendemain, et
+celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en
+joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce
+vaste palais un lieu où il pût au moins goûter quelque repos, et ne le
+trouvant pas, ne pouvant se faire écouter, ni presque reconnaître de
+personne. Après les fêtes, cette cruelle position ne changeait point;
+exclus de la présence du duc et des princesses, abandonné de ses amis,
+raillé par des ennemis puissants, tourné en dérision par les
+domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette
+modération qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et se
+répandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la
+maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les années perdues dans
+ce service, et rétractant tous les éloges qu'il avait faits d'eux dans
+ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnaître
+qu'il y avait donné sujet, au lieu de conserver quelques égards pour un
+homme si supérieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour
+soi-même et quelque générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit à
+l'hôpital Sainte-Anne, qui était une maison de fous, qu'il y fût mis
+sous bonne garde, et surveillé comme un frénétique et un furieux<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">(retour) </a> 21 février 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">(retour) </a> Mars 1579.</blockquote>
+
+<p>Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans
+une sorte d'étourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant
+plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent à ceux de l'âme; et
+quand la fièvre, causée par l'agitation extrême de la bile et des
+humeurs, fut calmée, il n'en ressentit que plus douloureusement le
+malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il
+n'avait jamais éprouvé s'empara de lui. La saleté de sa barbe, de ses
+cheveux, de ses habits, du réduit où il était détenu, la solitude pour
+laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors
+insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les
+subalternes, avec une dureté dont leur chef même donnait l'exemple, le
+jetèrent dans un état effrayant et attendrissant à la fois.</p>
+
+<p>Le prieur de cet hôpital était alors <i>Agostino Mosti</i>, que nous avons vu
+rendre des devoirs pieux à la mémoire de l'Arioste, dont il avait été
+le disciple, et lui ériger un tombeau<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. Aimant la poésie et les
+lettres, élevé à une telle école, on croirait qu'il eût dû traiter avec
+toutes sortes d'égards et même de faveur un si grand poëte tombé dans
+une si horrible disgrâce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procédé,
+aucune dureté persécutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne
+connaît bien que quand on les a soi-même éprouvées, qu'il ne se plût à
+lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une conduite
+qu'il paraît impossible d'expliquer? <i>Agostino Mosti</i> aimait la poésie,
+mais il aimait surtout passionnément l'Arioste; il lui avait en quelque
+sorte voué un culte et dressé un autel. Peut-être haïssait-il et
+persécuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pût craindre celui dont
+il s'était fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de
+parti, même dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en
+lui attribuant cette mauvaise action de plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.</blockquote>
+
+<p>Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>, qui
+sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse
+sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la
+conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la
+<i>Jérusalem</i>. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec
+un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa
+dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre
+les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins
+qui dépendaient de lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">(retour) </a> <i>Giulio Mosti.</i></blockquote>
+
+<p>Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on
+voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter
+son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût
+enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui
+adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où
+son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus
+touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre
+pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire
+souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de
+l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la
+nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>; c'est une
+constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard
+amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse
+auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu
+les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair
+délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour
+écrire ses vers<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>!» Il composait, dans ce même temps, de grands
+dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des
+questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Come ne l'ocean, s'oscura e infesta</i></p>
+<p class="i14"><i> Procella il rende torbido e sonante</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Se Dio vi guardi da le bastonate,</i></p>
+<p class="i14"><i> Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,</i></p>
+<p class="i14"><i> Fate mi luce a scriver questi carmi.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit
+était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause,
+comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y
+était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion
+fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il
+l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports,
+que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui
+ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions
+qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que
+sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue,
+après l'avoir été d'un long examen.</p>
+
+<p>Le <i>Manso</i>, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du
+Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier
+accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune sœur du duc
+Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans
+doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et
+presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de <i>Sorrento</i>
+à Ferrare<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut
+appeler une enquête parmi les poésies du Tasse<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>, et y a trouvé, 1º
+que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut
+dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut
+même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la
+troisième<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 215.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">(retour) </a> <i>Vita del Tasso</i>, Nos. 34 à 41.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 199, note.</blockquote>
+
+<p>Que l'objet des amours du Tasse portât le nom de Léonore, c'est ce que
+prouve ce nom, tantôt déguisé à la manière de Pétrarque, et tantôt écrit
+tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprimés dans
+ses Œuvres<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>. Mais cette Léonore, ou l'une de ces Léonore, fut-elle
+une des deux sœurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le
+<i>Manso</i> à le croire, il en voit encore les preuves dans des poésies
+faites évidemment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une
+passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et
+discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adressé à Léonore,
+lorsque les médecins lui eurent défendu de chanter<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>; et plus
+clairement encore dans une <i>canzone</i><a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>, dont une strophe tout entière
+est consacrée à peindre quel fut sur lui, dès le premier instant,
+l'effet des charmes de la princesse<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>, effet qui fut balancé par le
+respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui
+étaient lancés ne pénétrât point jusqu'à son cœur<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>. Ces preuves sont
+peut-être plus que partout ailleurs dans une autre <i>canzone</i><a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, qui
+lui fut dictée par la jalousie, quand la main de Léonore fut demandée
+par un prince, au duc son frère; cette crainte jalouse lui inspira
+encore un sonnet<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte
+à l'heureux époux<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>; mais Léonore fut constante dans sa résolution de
+garder le célibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui
+faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'était
+après quinze ans de constance qu'il adressait à Léonore un sonnet où il
+l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de
+son amour<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">(retour) </a> Le nom de Léonore est déguisé, par exemple, dans ce
+ sonnet sur une belle bouche:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Rose, che l'arte invidiosa ammira,</i></p>
+</div></div>
+
+<p> que le poëte finit en disant à l'Amour:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Se ferir brami, scendi al petto, scendi</i></p>
+<p class="i14"><i> E di sì degno cor tuo stra</i> <span class="sc">LE ONORA</span>;</p>
+</div></div>
+
+<p> et dans ces deux madrigaux placés de suite, où le poëte joue sur
+ les mots <i>ora</i> et <i>aura</i>,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Ore, fermate il volo</i>, etc.</p>
+<p class="i14"> <i>Ecco mormorar l'onde</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p> et enfin dans le sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Quando l'alba si leva e si rimira</i>,</p>
+</div></div>
+
+<p> où l'auteur dit lui-même en l'expliquant (<i>esposizioni d'alcune
+ sue rime</i>), que ce vers: <i>E l'aurora mia cerco</i>, joue sur le nom
+ de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découvert, comme dans le
+ madrigal,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Cantava in riva al fiume</i></p>
+<p class="i14"><i> Tirsi di Leonora;</i></p>
+<p class="i14"><i> E rispondean le selve e l'onde: honora,</i></p>
+</div></div>
+
+<p> qui finit si clairement par ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Or chi fia che l'honori e che non l'ami?</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ahi ben è rio destin ch'invidia e toglie</i></p>
+<p class="i14"><i> Al mondo il suon de' vostri chiari accenti.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E basta ben che i sereni occhi e'l riso</i></p>
+<p class="i14"><i> M'infiammin d'un piacer celeste e santo.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">(retour) </a> <i>Mentre ch' a venerar muovon le genti</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">(retour) </a> <i>E certo il primo dì che'l bel sereno</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ma parte degli strali e de l'ardore</i></p>
+<p class="i14"><i> Sentij pur anco entro il gelato marmo.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> Le nom de Léonore, déguisé, mais reconnaissable dans l'équivoque
+ du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur
+ l'objet des sentiments qui y sont exprimés:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> E le mie rime.....</i></p>
+<p class="i14"><i> Che son vili e neglette, se non quanto</i></p>
+<p class="i14"><i> Costei <span class="sc">Le onora</span> co'l bel nome santo.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">(retour) </a> <i>Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno</i>, etc.</blockquote>
+
+<a id="na331" name="na331"></a><a href="#nx331">Voir note ajoutée 331 (annexe)</a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">(retour) </a> <i>Vergine illustre, la beltà en' accende</i>, etc.</blockquote>
+
+<a id="na332" name="na332"></a><a href="#nx332">Voir note ajoutée 332 (annexe)</a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">(retour) </a> <i>O felice lo sposo a cui l'adorni!</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">(retour) </a> <i>Perchè in giovenil volto amor mi mostri</i>, etc.</blockquote>
+
+<a id="na334" name="na334"></a><a href="#nx334">Voir note ajoutée 334 (annexe)</a>
+
+<p>Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, où il
+lui parle si poétiquement de son âge. <i>Serassi</i> veut qu'il soit adressé
+à la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le
+cachet de Léonore, «Dans tes plus tendres années, tu ressemblais à la
+rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tièdes rayons du jour et se
+cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre;
+ou plutôt (car rien de mortel ne peut se comparer à toi,) tu ressemblais
+à la céleste <i>Aurore</i> qui, brillant dans un ciel serein et toute fraîche
+de rosée, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant
+l'âge plus mûr ne t'enlève rien, et quoique <i>négligemment vêtue</i>, la
+jeune beauté, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni
+t'égaler. Ainsi la fleur est plus belle quand elle étale ses feuilles
+odorantes, et le soleil à son midi brille plus qu'au matin et lance bien
+plus de flammes<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>.» Nous avons vu que souvent les noms <i>Ora</i>, <i>Aura</i>,
+<i>Aurora</i>, lui servaient à voiler le nom de Léonore; la parure négligée
+la désigne aussi, et convenait à sa santé faible et à son goût pour la
+retraite. Sa sœur Lucrèce se portait fort bien et n'avait point de ces
+négligences-là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">(retour) </a> Les poésies lyriques du Tasse n'étant pas entre les
+ mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet,
+ dont une faible traduction en prose donne une idée trop
+ imparfaite:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa</i></p>
+<p class="i14"><i> Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora</i></p>
+<p class="i14"><i> Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora</i></p>
+<p class="i14"><i> Verginella s'asconde e vergognosa.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> O piuttosto parei (che mortal cosa</i></p>
+<p class="i14"><i> Non s'assomiglia a te) celeste Aurora,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che le campagne imperla e i monti indora,</i></p>
+<p class="i14"><i> Lucida in ciel sereno e rugiadosu.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Or la men verde età nulla a te toglie</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè te, benchè negletta, in manto adorno,</i></p>
+<p class="i14"><i> Giovinetta beltà vince o pareggia.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Così è più vago il fior, poichè le foglie</i></p>
+<p class="i14"><i> Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno</i></p>
+<p class="i14"><i> Vie più che nel mattin luce e fiammeggia.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>La seconde Léonore était cette belle <i>Sanvitali</i>, comtesse de
+<i>Scandiano</i>, dont il s'était déclaré publiquement l'adorateur et pour
+laquelle furent évidemment faites plusieurs pièces de vers conservées
+parmi les siennes; mais cette passion fut toute poétique; elle naquit
+lorsque le Tasse était depuis dix ans à la cour de Ferrare, et put
+s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant,
+qu'elle servait même à couvrir. C'est à quoi put servir aussi l'amour
+poétique et déclaré dont Lucrèce <i>Bendidio</i> fut l'objet dès les premiers
+temps du séjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans;
+Léonore d'Este en avait 30; mais elle était belle, spirituelle, amie des
+arts et des vers, ennemie de l'éclat du monde, faible de santé,
+habituellement retirée, et même, dit-on, dévote<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>. L'effet de toutes
+ces qualités réunies sur un jeune poëte très-sensible put aisément
+effacer celui de l'inégalité d'âge; et l'accès facile qu'il obtint,
+l'intérêt vif qu'il inspira, l'intimité de ses lectures, les témoignages
+d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec
+beaucoup de charme, purent faire disparaître aussi l'effet de
+l'inégalité du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais à son âge,
+pénétré, comme tout porte à le croire, d'un sentiment aussi pur que son
+objet, et se confiant dans cette pureté même pour en espérer le succès,
+s'il craignit le sort d'Icare et de Phaëton, il se rassura par d'autres
+exemples que la fable offrait à son imagination et qui faisaient
+illusion à son cœur. «Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise,
+celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui
+enchaîne le ciel même? Il attire du haut des célestes sphères Diane
+éprise de la beauté d'un mortel; il enlève dans les cieux le bel enfant
+du mont Ida.» C'est la traduction littérale d'un sonnet<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a> qui ne peut
+avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">(retour) </a> Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute
+ opinion de sa piété, qu'ils attribuèrent en 1570 à ses prières le
+ salut de leur ville, menacée d'être submergée par le Pô dans un
+ tremblement de terre qui se fit sentir à plusieurs reprises
+ pendant les deux derniers mois de cette année-là, et pendant une
+ partie de l'année suivante.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">(retour) </a> <i>Se d'Icaro leggesti e di Fetonte</i>, etc.
+
+<p> L'auteur d'une élégante Vie du Tasse, déjà citée plusieurs fois, a
+ traduit ainsi ce sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Egli giù trahe da le celesti rote</i></p>
+<p class="i14"><i> Di terrena bellà Diana accesa,</i></p>
+<p class="i14"><i> E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce:</i></p>
+</div></div>
+
+ «Diane brûlant pour une beauté humaine, n'enleva-t-elle pas dans
+ le ciel le jeune pasteur du mont Ida?» Il est surprenant qu'un
+ homme qui connaît aussi bien la fable et qui sait aussi bien
+ l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymède,
+ très-distinctes dans ce tercet.</blockquote>
+
+<a id="na337" name="na337"></a><a href="#nx337">Voir note ajoutée 337 (annexe)</a>
+
+<p>Jusqu'à quel point sa témérité fut-elle heureuse? Il est impossible de
+le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni
+même eu jamais la moindre espérance de rien obtenir qui fût contraire à
+l'opinion que l'on a de Léonore; supposer autre chose, serait
+méconnaître ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualités et de
+vertus qui l'avait touché. Mais que Léonore ait été flattée des hommages
+d'un si grand génie, des sentiments d'un si noble cœur, qu'elle ait pris
+à lui un intérêt affectueux, qui dans une âme tendre et mélancolique,
+dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup à
+l'amour, il ne paraît ni possible, ni nécessaire d'en douter. Le voile
+du plus profond mystère dut couvrir cette innocente intelligence, et il
+est plus aisé de concevoir que les conseils donnés au Tasse par Léonore,
+au sujet de Lucrèce <i>Bendidio</i> et du <i>Pigna</i><a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a> eussent pour but ce
+voile mystérieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se
+figurer une sage et modeste princesse s'occupant à ce point d'un intérêt
+d'amour, qui lui était étranger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.</blockquote>
+
+<p>Rappelons-nous les dernières volontés que le Tasse déposa, en partant
+pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait
+sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces déguisements du nom de
+Léonore<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>, dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel
+fait à la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, <i>pour
+l'amour de lui</i>. N'y voyons-nous pas le vœu d'un jeune homme passionné,
+pour que si le sort dispose de lui dans une contrée lointaine, ses
+intérêts et sa mémoire puissent occuper après lui celle dont il emporte
+l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un poëte, était discret comme un
+chevalier. L'ami, dépositaire de ce testament, ignora sans doute
+lui-même la nature du sentiment qui l'avait dicté; nul autre ne fut
+admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrétion
+de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire
+d'éclat<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a> n'avait aucun rapport à Léonore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet, sans
+doute fait à l'occasion d'un départ de Léonore pour la campagne,
+ou d'un trop long séjour qu'elle y fit, est nécessairement
+antérieur de plusieurs années à l'arrivée de Léonore
+<i>Sanvitali</i>, comtesse de <i>Scandiano</i> à la cour de Ferrare, puisqu'elle
+n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en
+France date de 1571.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">(retour) </a> Ci-dessus, p. 204.</blockquote>
+
+<p>Ce n'étaient pas des indiscrétions que des pièces de vers dont la
+plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors même qu'elles
+portaient un nom sacré, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait
+dans la même cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les
+esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du <i>Manso</i>
+lui-même<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, sur celle qui en était l'objet. La galanterie des mœurs
+de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans conséquence pour les
+femmes du plus haut rang ces hommages poétiques, qui, ne les engageant à
+rien, les flattaient sans les compromettre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">(retour) </a> 341: <i>Vita del Tasso</i>, Nos. 35 et 41.</blockquote>
+
+<p>De tous les vers qui furent inspirés au Tasse par la princesse Léonore,
+ce qui dut peut-être la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il
+fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa
+<i>Jérusalem</i>. Tout le monde la reconnaît dans cette Vierge d'un âge mûr,
+pleine de hautes et royales pensées<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, dont la beauté n'a de prix à
+ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre à sa vertu; dont le
+mérite le plus grand est de cacher tout son mérite dans la retraite, et
+de fuir, seule et négligée, les louanges et les regards. On croit voir
+s'avancer Léonore elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux
+baissés, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fière, vêtue
+d'un air qui fait douter si elle est parée ou négligée, si c'est le
+hasard ou l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin que le
+Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: «Sa négligence est un
+artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.» Mais on n'a
+pas fait assez d'attention à Olinde, à ce jeune amant aussi modeste
+qu'elle est belle, qui désire beaucoup, espère peu et ne demande
+rien<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de
+cette noble passion, n'ait voulu se représenter lui-même; que plus d'une
+fois il ne se fût fait une idée céleste du bonheur de mourir avec une
+femme adorée et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement
+cette occasion unique d'exprimer des vœux, qui peut-être en indiquaient
+d'autres qu'il n'aurait osé avouer de même? «O mort complètement
+heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et
+fortunées, si mon sein joint à ton sein, ma bouche collée à la tienne,
+j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant à défaillir en même temps, tu
+rends en moi tes derniers soupirs<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>!» Cet épisode est un défaut dans
+son poëme: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent
+pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, il l'avoua même, et
+refusa toujours de consentir à ce sacrifice; l'intérêt de la perfection
+de son ouvrage se tut devant un intérêt plus cher.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Vergine era fra lor di già matura</i></p>
+<p class="i14"><i> Verginità, d'alti pensieri e regi</i>, etc. (C. II, st. 14.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Di natura, d'amor, de' cieli amici</i></p>
+ <p class="i14"><i> Le negligenze sue sono artificj</i>. (St. 18.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Ei, che modesto è sì com' essa è bella,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Brama assai, poco spera, e nulla chiede</i>. (St. 16.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">(retour) </a> St. 35.</blockquote>
+
+<p>Quelque dégagé des sens que cet attachement pût être, dès qu'il était
+passionné, il fut sujet à des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse
+livré pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la duchesse d'Urbin, à
+des distractions agréables<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a> qui supposent entre Léonore et lui
+quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors appuie cette
+supposition; je ne crois même pas me tromper en y voyant les suites d'un
+mouvement jaloux. «Il n'avait point écrit à la princesse depuis
+plusieurs mois<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, <i>plutôt par défaut de sujet que de volonté</i>; il lui
+envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, <i>croyant se rappeler</i> qu'il
+lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet
+ne ressemblera point <i>aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est
+maintenant dans l'habitude d'entendre</i>; il est aussi dépourvu d'art et
+de pensées <i>qu'il l'est lui-même de bonheur. Dans l'état où il est, il
+ne pourrait venir de lui rien autre chose</i>. (Nous avons cependant vu
+qu'il n'était point alors aussi à plaindre.) Il lui envoie pourtant ces
+vers; et bons ou mauvais, <i>il croit qu'ils feront l'effet qu'il désire</i>.
+Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement
+si vide de pensées, <i>il ait pu donner place dans son cœur à quelque
+amour</i>; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui
+soit personnel, mais à la prière <i>d'un pauvre amant, qui, brouillé
+quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forcé de se rendre
+et de demander grâce</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>.» Dans le sonnet, le poëte s'adresse au
+Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le
+défendre contre les armes de l'amour, et qui est déjà presque vaincu....
+«Téméraire! demande plutôt la paix. Je crie merci; je tends une main
+languissante; je ploie le genou; je présente à nu ma poitrine. Si
+l'Amour veut combattre encore, que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle
+m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a> laisse
+tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang versé un
+triomphe.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">(retour) </a> Ci-dessus, p. 190.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">(retour) </a> <i>Serassi</i>, <i>Vita del Tasso</i>, p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">(retour) </a> <i>Il quale essendo stato un pezzo in collera con la
+ sua donna, ora non potendo più, bisogna che si renda e che dimandi
+ mercè</i>. (<i>Ub. supr.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">(retour) </a> <i>Colei</i>, celle qu'il ne nomme pas.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon sens, une révélation
+importante. <i>Serassi</i> qui les a publiés le premier<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>, a fort bien
+entendu que ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce moment dans
+l'habitude d'entendre, étaient ceux du <i>Pigna</i> et du <i>Guarini</i>, tous
+deux admis concurremment à lire à cette princesse leurs compositions
+poétiques<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Mais voici ce qu'il est aisé d'y voir de plus. Le
+<i>Guarini</i>, alors attaché à cette cour et qui se piqua toujours de
+rivalité avec le Tasse, était, sans nul doute, celui dont les assiduités
+et peut-être les vers lui avaient donné de l'ombrage; il avait voulu
+l'écarter; ayant trouvé de la résistance, il s'était piqué; il était
+parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-là pour <i>Castel-Durante</i>
+avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y menait l'avait étourdi quelque
+temps. Il avait passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore; mais la
+colère qu'il avait trop écoutée s'était affaiblie; l'amour avait repris
+son empire; il brûlait de revenir, et il se faisait précéder par un
+sonnet, qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait
+aucun si elles étaient autrement. Il composait sûrement alors de plus
+beaux vers et plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les aimait;
+et cette fable <i>d'un pauvre amant</i> auquel il prétend servir
+d'interprète, est la même dont il avait déjà voilé son secret lorsqu'il
+partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les
+plus claires de la passion du Tasse pour Léonore ce que le bon
+<i>Serassi</i>, qui n'en savait pas davantage, a donné pour un témoignage,
+<i>qui doit lever tous les doutes</i>, de son indifférence pour elle et de sa
+froideur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">(retour) </a> <i>Loc. cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">(retour) </a> <i>Ibidem</i>, p. 182.</blockquote>
+
+<p>Cette passion qui était dans l'imagination, autant que dans le cœur, dut
+recevoir, à une époque malheureuse pour le Tasse, les mêmes degrés
+d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons
+cependant vu que sa piété, ou du moins le sentiment de crainte qui
+l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour.
+Depuis la fièvre qu'il eut, à la suite des fêtes données au roi de
+France à Ferrare<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>, et l'accès passager, mais violent de l'année
+suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut jeté par les premières
+corrections de son poëme, et depuis que le fantôme de l'inquisition
+l'eut obsédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans
+son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie à l'autre,
+des rivages de Naples et de <i>Sorrento</i> au pied des Alpes. Quoique
+d'autres intérêts le rappelassent toujours à Ferrare, croit-on que cet
+amour, ne fût-il devenu après tant d'années qu'une simple habitude du
+cœur, n'était pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses
+lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de
+ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de
+s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans un temps où toutes
+les autres affections portaient à son cerveau des impressions si vives
+et si brûlantes, celle-là seule restait-elle éteinte ou refroidie?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">(retour) </a> En 1574.</blockquote>
+
+<p>Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempéré
+l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la santé la plus
+florissante en avait dû faire de plus sensibles sur une complexion aussi
+faible que celle de Léonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors
+de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus
+forts accès de son mal, sa raison fut égarée, jamais entièrement perdue;
+ses sentiments s'exaltèrent, mais ne se dénaturèrent point;
+habituellement discret, quoique frappé depuis long-temps de vertiges,
+il n'y a nulle apparence qu'il se fût oublié tout à coup à une telle
+époque, au point de forcer le duc son bienfaiteur à sévir durement
+contre lui; il n'y en a donc aucune à l'un des motifs qu'on a donnés de
+sa réclusion dans l'hôpital Sainte-Anne et de sa longue détention.
+Muratori l'a voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il raconte<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>
+qu'il avait connu, dans sa première jeunesse, un vieil abbé <i>Carretta</i>,
+qui avait été, dans la sienne, secrétaire du célèbre <i>Tassoni</i>, auteur
+de <i>la Secchia rapita</i>. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce
+<i>Carretta</i> lui avait dit en avoir appris la cause, soit du <i>Tassoni</i>
+même, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et
+cette cause la voici:</p>
+
+<p>«<i>Torquato</i> se trouvant à la cour, où était le duc Alphonse avec les
+princesses ses sœurs, s'approcha de Léonore pour répondre à une question
+qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique,
+lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna
+tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents, et leur dit:
+<i>Voyez quel malheur il est arrivé à un si grand homme! il est tout d'un
+coup devenu fou</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">(retour) </a> Lettre à <i>Apostolo Zeno</i>, 28 mars 1735, en lui
+ envoyant des lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise
+ en douze volumes in-4º., t. X de cette édition.</blockquote>
+
+<p>Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus
+graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de
+le traiter de fou, il le fît conduire à l'hôpital où les véritables fous
+étaient traités à Ferrare<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, p. 240.</blockquote>
+
+<p><i>Serassi</i>, avec raison cette fois, rejette ce récit comme une fable. A
+tous les motifs que nous avons déjà de n'y pas croire, ajoutons que le
+fait ainsi raconté suppose un tranquille état de choses, un cercle
+ordinaire à la cour, où le Tasse est présent, et si à son aise qu'il se
+laisse aller à la distraction la plus étrange; tandis qu'au contraire la
+cour était en fêtes, qu'après une absence de plusieurs mois, il y
+revenait sans être attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y
+faire écouter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant
+dans sa tête et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calmé,
+amena cette éruption de reproches, d'imprécations et d'injures que le
+duc n'eut pas la générosité de pardonner. Le premier pas fait dans cette
+voie indigne de lui entraîna tous les autres. Il persista dans sa dureté
+et dans son injustice par cela seul qu'il avait été dur et injuste. Une
+fausse honte et peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. Quoi
+qu'il en soit, il résulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse
+pour la princesse Léonore n'entra pour rien dans les motifs de sa
+disgrâce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec
+toutes les autres causes que nous avons observées, et celles que nous
+observerons encore, au désordre de la raison du Tasse et à cette somme
+d'infortunes dont il fut accablé.</p>
+
+<p>Ce désordre de son esprit ne fut point une véritable folie, mais un
+délire qui avait ses accès et ses repos, un effet de plusieurs causes
+réunies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques
+étaient dans une constitution où dominaient deux dispositions
+habituelles et diverses, de quelque manière que la physiologie veuille
+les appeler. L'une portait à son cerveau des images du plus grand éclat
+et d'une vivacité prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les
+attristait, les teignait de mélancolie. Placez une tête ainsi constituée
+dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la poésie, la
+passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie
+platonicienne; assiégez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin
+devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le
+joug d'une longue et dure captivité, comment voulez-vous qu'elle résiste
+à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale,
+l'équilibre de la raison? Une mélancolie presque habituelle, une
+exaltation subite à la présence de tout objet capable de l'exciter, des
+vertiges, des accès de délire, et dans cet état, des illusions
+semblables à la folie, des apparitions, des fantômes s'empareront donc
+souvent d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et aussi sage
+qu'élevé.</p>
+
+<p>Une autre cause (et pourquoi une vaine délicatesse m'ordonnerait-elle de
+la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau;
+c'était la fermentation des sens. Le Tasse était tendre et passionné;
+mais il était pieux et habituellement chaste. Le <i>Manso</i> qui le vit
+pendant plusieurs années dans la plus grande intimité, compte parmi ses
+vertus la continence<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>. Même dans sa première jeunesse, il n'avait eu
+aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi réservé dans ses mœurs
+que dans ses discours. Peut-être même depuis, dans ses plus grands
+succès auprès des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour
+peu qu'elles le voulussent bien, à un commerce de sentiment et de
+galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le <i>Manso</i> tenait de sa
+propre bouche que depuis sa réclusion à Sainte-Anne, c'est-à-dire depuis
+l'âge de trente-cinq ans, il avait été entièrement chaste<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>. Il ne
+paraît point que la nature l'eût constitué pour l'être; la nature, quoi
+qu'on fasse, réclame impérieusement ses droits, et l'on a vu des hommes
+jetés, sans aucune autre cause, dans un état pareil à celui du
+Tasse<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>; mais il n'en est peut-être aucun sur qui tant d'infortunes
+se soient réunies à la fois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">(retour) </a> <i>Vita del Tasso</i>, Nº. 148.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">(retour) </a> <i>Loco cit.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">(retour) </a> Cette cause ne souffre point ici d'autres
+ explications. On dit qu'elle est comptée pour l'une des plus
+ fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en général
+ M. Black s'est appliqué particulièrement à traiter cette partie de
+ son sujet. Il annonce même, dit-on, dans sa Préface le dessein
+ d'entrer à cet égard dans des détails qui puissent éclairer les
+ médecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-être
+ est-il médecin lui-même; sans cela, ces détails pourraient bien
+ n'être propres à autre chose qu'à éclairer les gens de l'art.</blockquote>
+
+<p>Un nouveau malheur, mais qu'il prévoyait et redoutait depuis long-temps,
+vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa <i>Jérusalem</i> furent imprimés
+à Venise<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>, pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes
+grossières, d'après une copie très-imparfaite que le grand-duc de
+Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laissée à la
+disposition de <i>Celio Malaspina</i>, l'un de ses gentilshommes, qui en fit
+cet indigne usage. Il ne s'en cacha même pas, se nomma effrontément au
+titre du livre, dédia cette édition à un sénateur de Venise, et obtint
+pour la publier le privilége de la république. Le Tasse outré, comme on
+le peut croire, et profondément affligé de ce larcin, se plaignit au
+sénat du privilége qu'il avait accordé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">(retour) </a> 1580.</blockquote>
+
+<p>Il se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague de la facilité
+qu'avait eue le grand-duc et du tort irréparable qui en résultait pour
+lui. Mais le mal était fait, et après cette première explosion, il se
+remit à chercher dans le travail un remède à l'ennui de sa solitude, et
+une consolation parmi tant de sujets de tristesse.</p>
+
+<p>Il écrivit alors son beau dialogue du <i>Père de famille</i>, dont il tira le
+sujet de la réception qui lui avait été faite et de ce qu'il avait vu,
+dit et entendu dans la maison hospitalière de ce bon gentilhomme, entre
+Novarre et Verceil<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>; il le dédia à son ami Scipion de Gonzague<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.
+Il rassembla ensuite toutes les poésies qu'il avait composées depuis
+deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui étaient toutes
+intéressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les
+dédia aux deux princesses, sœurs d'Alphonse<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>. La duchesse d'Urbin
+parut sensible à cet hommage du Tasse, et ressentit quelque piété de ses
+malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire, ni ces poésies, ni cette
+dédicace; elle était déjà depuis long-temps attaquée d'une maladie
+grave, qui était alors à son dernier période, et dont elle mourut
+quelques mois après<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>. On a remarqué que le Tasse, qui ne laissait
+passer presque aucune occasion de cette espèce sans payer un tribut
+poétique à la mémoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne
+fit point de vers sur la mort de cette Léonore qu'il paraît avoir tant
+aimée; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses
+Œuvres, soit qu'il fût mécontent de la froideur qu'elle lui avait
+témoignée dans ses infortunes, soit qu'il fût en ce moment trop occupé
+de ses infortunes mêmes pour être aussi affecté de cette perte qu'il
+l'eût été dans un autre temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 221.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">(retour) </a> Septembre 1580.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">(retour) </a> 20 novembre, <i>idem.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">(retour) </a> 10 février 1581.</blockquote>
+
+<p>Cet <i>Angelo Ingegneri</i>, dont l'amitié lui avait été si utile à Turin,
+lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possédait une copie de
+la <i>Jérusalem délivrée</i>, qu'il avait faite sur un manuscrit corrigé de
+la main du Tasse. Quand il eut vu paraître l'édition informe et tronquée
+de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant
+imprimer son poëme d'après cette copie authentique et nécessairement
+plus régulière. Il en fit faire à la fois deux éditions, l'une à
+<i>Casalmaggiore</i>, l'autre à Parme<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>, et les dédia toutes deux au duc
+de Savoie, Charles Emanuel, qui en témoigna la plus grande satisfaction
+à l'éditeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">(retour) </a> La première in-4º, la seconde in-12.</blockquote>
+
+<p>Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de
+service rendu par <i>Ingegneri</i> au Tasse. Mais cet infortuné n'existait-il
+donc plus au monde? Dans cet hôpital où il était détenu, non à sa honte,
+mais à la honte éternelle de ceux qui l'y avaient jeté, ne
+correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec
+lui? Comment un ami prétendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi
+de son bien? C'était, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il
+pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? Et sa fortune, sa propriété
+sacrée n'était-elle donc rien pour l'amitié? Un ami avait-il le droit de
+disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique
+ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il eût d'assurer son
+indépendance et d'échapper à la pauvreté? Il faudrait que les grâces et
+les faveurs du duc de Savoie se fussent dirigées sur l'auteur en même
+temps que sur l'éditeur de la <i>Jérusalem</i>; il faudrait surtout que le
+produit des deux éditions eût été religieusement compté au Tasse, pour
+que cette double publication ne fût pas un vol manifeste et la violation
+de tous les droits.</p>
+
+<p>Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait
+seulement que les deux éditions furent enlevées en peu de jours<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>,
+tant l'impatience du public était grande; que <i>Malespina</i>, éditeur de
+celle de Venise, vaincu par <i>Ingegneri</i>, le vainquit à son tour, en en
+donnant une nouvelle, d'après une copie encore plus complète du poëme
+entier<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>; cette édition s'étant rapidement épuisée, il en donna
+presque aussitôt une plus correcte et plus complète encore<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>, sans
+que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les délices et excitait la
+curiosité de l'Italie entière, fût même consulté sur rien. Enfin un
+jeune Ferrarais<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>, attaché à la cour et intimement lié avec le Tasse,
+entreprit de publier une édition de la <i>Jérusalem</i>, supérieure à toutes
+celles qui avaient paru. Il eut la faculté de consulter l'original
+corrigé par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme
+il le fit, le Tasse lui-même. Cette édition parut donc à Ferrare<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>,
+dédiée au duc Alphonse et présentée expressément à ce prince, au nom de
+son malheureux auteur. Mais la précipitation qu'on y avait mise y ayant
+introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empêchèrent pas d'être aussi
+rapidement débitée que les autres, le même éditeur la fit suivre
+immédiatement d'une nouvelle<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>, la première, selon Fontanini<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>,
+que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore
+surpassée, trois mois après, par une édition de Parme<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>, où la
+<i>Jérusalem délivrée</i> parut enfin telle qu'elle est restée, et qui a
+servi de règle et de modèle à toutes les éditions suivantes<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il est
+donc vrai que dans cette seule année, il y en eut sept en Italie, et
+qu'il en avait même paru six dans le cours des six premiers mois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">(retour) </a> <i>Serassi</i>, p. 300.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">(retour) </a> Venetia, 1581, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, 1582, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">(retour) </a> <i>Febo Bonnà.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">(retour) </a> Juin 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">(retour) </a> : Juillet 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">(retour) </a> <i>Aminta difeso.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">(retour) </a> Toujours 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">(retour) </a> : Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite
+ d'après des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques
+ avantages, à certains égards, sur la seconde de Ferrare, tandis
+ qu'à certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'édition de
+ Mantoue.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de cette gloire, au bruit de ces éloges, de ces
+applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les
+éditeurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le
+pauvre Tasse languissait dans une dure captivité, négligé, méprisé,
+malade, et privé des choses les plus nécessaires aux commodités de la
+vie. Les ministres des volontés du duc ajoutaient sans doute à la
+sévérité de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui
+donnaient, ils semblaient s'étudier à le donner hors de temps et
+lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni désir. Ce qui lui était le plus
+insupportable dans sa prison, c'était d'être sans cesse détourné de ses
+études par les cris désordonnés dont l'hôpital retentissait, et par des
+bruits capables, comme il le disait lui-même<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>, d'ôter le sens et la
+raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet état vraiment
+déplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui
+toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en
+passant à Ferrare. Il en fut si frappé que, de retour en France, il
+consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reçue. On le lui
+avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui
+l'étourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il méconnaissait,
+et ses ouvrages, et lui-même; et il l'avait cru<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>. Se figure-t-on
+quels devaient être l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse,
+montré à des étrangers, dans sa loge, comme un insensé?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">(retour) </a> Dans une lettre à <i>Maurizio Cataneo</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">(retour) </a> «J'eus, dit-il, plus de despit encore que de
+ compassion de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à
+ soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans
+ son sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez
+ et informes.» (<i>Ess. de Montaigne</i>, l. II, c. 13.) Il est à
+ remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 à Ferrare, en se
+ rendant à Rome, et qu'il avait publié cette année-là même en
+ France les deux premiers livres de ses <i>Essais</i>. Il y fit, depuis,
+ un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le
+ chap. 12 du second livre.
+
+<p> «Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit à Milan en 1582.... lui
+ donna l'occasion de se lier d'amitié avec <i>Goselini</i> qui, dans une
+ de ses lettres, dit qu'Alde, après l'avoir quitté, passa à Ferrare
+ où il vit l'infortuné <i>Torquato Tasso</i> dans l'état le plus
+ déplorable, <i>non per lo senno, del quale gli parve al lungo
+ ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e
+ fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta</i>, etc.</p>
+
+ (Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)</blockquote>
+
+<p>L'infortuné demandait avec instance qu'on adoucît au moins ces rigueurs
+inutiles, et tâchait de se persuader à lui-même qu'elles étaient
+ignorées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en effet. Tant de
+mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent!
+Mais son indifférence, même dans ce cas, serait-elle excusable? Et
+comment pouvait-il supporter l'idée de retenir dans les fers celui qui
+faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans
+l'Italie, dans l'Europe entière? Comment n'avait-il pas couru briser ses
+chaînes, en relisant, dans l'édition qui lui avait été dédiée, cette
+invocation sublime et touchante: «Toi magnanime Alphonse<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>, toi qui
+me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un
+étranger errant, agité, presque englouti parmi les rochers et les flots,
+accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un vœu à tes
+autels?--Et c'était lui, c'était ce dur et impitoyable Alphonse qui
+l'avait repoussé dans le gouffre, et qui l'y tenait plongé!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">(retour) </a> C. I, st. 14.</blockquote>
+
+<p>Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espèce de
+cachot où le Tasse était comme enseveli depuis deux ans, on lui donnât,
+dans le même hôpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pût s'y
+promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans
+ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de
+génie que des barbares s'obstinaient à traiter comme un fou. Il dut cet
+adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague
+et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à Ferrare,
+l'avaient visité dans sa prison. Cette visite et son heureux résultat
+ranimèrent les espérances du Tasse; il se flatta même d'être libre sous
+peu de jours; mais sa patience avait encore de longues épreuves à subir.
+Cependant il eut, peu de temps après, de nouvelles consolations. La
+duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a> le saluer de sa
+part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance.
+La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa
+et Carrara, fut tellement enthousiasmée de la lecture de la <i>Jérusalem</i>,
+qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de
+Sainte-Anne à sa maison de campagne<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>, et de l'y garder tout un jour.
+Plusieurs dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, se
+trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu
+de cette société charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il
+l'était avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journée des
+espérances et quelques doux souvenirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">(retour) </a> <i>Ippolito Bosco</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">(retour) </a> Le nom de cette <i>villa</i> était <i>Madaler</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais l'année entière s'écoula sans autre changement à son sort. Les
+Muses étaient son seul recours. Quand sa santé lui permettait le
+travail, ses études n'étaient interrompues que par des visites, que
+plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie
+s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de
+Sainte-Anne les forçait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et
+son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de
+plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son
+poëme continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui
+renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'éloignait
+toujours.</p>
+
+<p>L'année 1583 se passa encore de même: mais ensuite les sollicitations du
+cardinal <i>Albano</i>, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres
+personnes du plus grand crédit auprès du duc, devinrent si pressantes,
+qu'un jour qu'il était entouré de chevaliers français et italiens, il
+fit appeler le Tasse, le reçut avec bonté, même avec amitié, et lui
+promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna
+dès-lors qu'on ajoutât à son logement plusieurs pièces; il lui permit de
+sortir de temps en temps, accompagné seulement de quelqu'un qui répondît
+de lui. Le Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des plus
+distinguées de Ferrare; il y goûtait l'un des plaisirs qu'il avait
+toujours le plus aimé, celui d'une conversation animée, sur des sujets
+de littérature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et
+l'on trouve dans plusieurs dialogues composés à cette époque<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>, des
+traces de ces conversations intéressantes. Pendant le carnaval de cette
+année, deux de ses amis<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> le menèrent voir les mascarades, espèce
+d'amusement qu'il avait toujours aimé. Il vit encore avec plaisir ces
+joutes, ces tournois, où une foule de chevaliers, diversement et
+richement armés, combattaient avec autant de bonne grâce que de valeur,
+sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement parées<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">(retour) </a> Dans <i>Beltramo, ovvero della Cortesia</i>; <i>il
+ Malpiglio, ovvero della Corte</i>; <i>il Ghirlinzone, ovvero dell'
+ epitaffio</i>, et <i>la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">(retour) </a> <i>Ippolito Gianluca</i> et <i>Alberto Parma</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">(retour) </a> C'est à cette occasion qu'il écrivit son ingénieux
+ dialogue intitulé: <i>il Gianluca, ovvero delle Maschere</i>. Il en fit
+ peu de temps après deux autres, <i>il Malpiglio</i> et <i>il Rangone</i>; il
+ composait en même temps de nouvelles poésies, revoyait et
+ corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en
+ octobre 1584, à Scipion de Gonzague, pour qu'il les fît imprimer.</blockquote>
+
+<p>Mais avant la fin de cette année même, ces légères douceurs lui furent
+toutes retirées, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba
+dans le même isolement, les mêmes privations et le même désespoir
+qu'auparavant.</p>
+
+<p>Il était dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit éclater contre lui
+l'orage le plus imprévu et le plus terrible. La sensation que son poëme
+venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire naître quelques
+écrits. Il en avait paru un d'Horace <i>Lombardelli</i>, où quelques
+réflexions critiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>. Le Tasse y
+avait répondu<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>, avait remercié <i>Lombardelli</i> de ses éloges, et
+réfuté, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. <i>Lombardelli</i>
+ayant insisté, le Tasse tint ferme, développa ses premières raisons, et
+répondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de <i>Camillo
+Pellegrino</i>, sur la poésie épique<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. Cet écrit, où le Tasse était
+élevé infiniment au-dessus de l'Arioste, où on lui donnait tout
+l'avantage du côté du plan, des mœurs et du style, mit toute l'Italie en
+rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste
+jetèrent les hauts cris; ceux qui crièrent le plus fort furent les
+académiciens de <i>la Crusca</i><a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>. Ils répondirent au dialogue du
+<i>Pellegrino</i>. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en
+littérature, qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé à la
+rédaction de cet écrit. L'académie, ou plutôt en son nom le chevalier
+<i>Lionardo Salviati</i>, sous le titre de l'<i>Infarinato</i> et <i>Sebastiano de'
+Rossi</i>, sous celui de l'<i>Inferigno</i>, prirent avec une sorte de fureur la
+défense du <i>Roland furieux</i>, et saisirent avidement ce prétexte pour
+déchirer la <i>Jérusalem délivrée</i> et son auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">(retour) </a> Lettre à <i>Maurizio Cataneo</i>, septembre 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">(retour) </a> Juillet 1582.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">(retour) </a> <i>Il Carrafa, ovvero della poesia epica</i>, <i>Firenze</i>,
+ <i>Sermartelli</i>, 1584, in-8º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">(retour) </a> 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire
+ encore de cette célèbre académie, rétablie depuis peu et à
+ laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-après,
+ page 320.</blockquote>
+
+<p>Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que
+l'instrument, avait été très-bien avec le Tasse. Dès le temps où
+celui-ci commençait à consulter ses amis sur son poëme, <i>Salviati</i> en
+ayant vu quelques chants lui écrivit pour l'en féliciter, et lui promit
+d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote
+qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui
+dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reçut
+de lui de nouvelles félicitations et de nouveaux éloges. Il n'y aurait
+rien de moins honorable pour <i>Salviati</i> que les motifs que l'on donne à
+ce changement de conduite. Il était pauvre, chargé de dettes, et
+récemment privé d'une pension que le duc de Sora<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a> lui avait faite.
+Il avait dessein de s'attacher à la cour de Ferrare. «Il est
+très-probable, dit <i>Serassi</i><a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>, qu'il saisit cette occasion
+d'acquérir les bonnes grâces du duc et la faveur des nobles ferrarais en
+se mettant à défendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à
+censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien
+avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient
+le plus d'influence sur l'esprit du maître.» Je ne sais si cela est en
+effet aussi probable, mais cela serait souverainement lâche; il faut
+savoir être pauvre et se passer de la faveur plutôt que de descendre
+jamais à une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont
+l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans
+avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement
+sans en donner aucune preuve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">(retour) </a> <i>Jacopo Boncompagno.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">(retour) </a> <i>Vita del Tasso</i>, p. 334.</blockquote>
+
+<p><i>Salviati</i> n'attaqua point à visage découvert un malheureux, un ami, un
+homme de génie qu'il avait hautement comblé de louanges; il se couvrit
+du nom de l'académie de <i>la Crusca</i>. Cette académie, devenue depuis si
+justement célèbre, était alors à ses premiers commencements. Ce n'était
+qu'une réunion de quelques beaux esprits et de poëtes joyeux qui
+s'assemblaient depuis environ deux ans<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>, tantôt chez l'un d'entre
+eux, tantôt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprès
+pour leurs séances et des morceaux de prose ou de poésie burlesque<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>.
+Ils n'avaient encore publié que deux écrits, dont les titres plaisants
+n'annoncent point un corps littéraire destiné à faire autorité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>.
+Lorsque <i>Salviati</i> voulut les faire agir, il commença par faire nommer
+secrétaire de l'académie <i>Bastiano de' Rossi</i>, sa créature, et avec un
+certain nombre d'académiciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce
+complot, il se mit à examiner le dialogue du <i>Pellegrino</i>, à rédiger
+avec le secrétaire et à publier, au nom de l'académie, la critique la
+plus injurieuse et la plus mordante<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">(retour) </a> Leurs premières réunions datent de 1582.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">(retour) </a> <i>Anton. Franc. Grazzini</i>, dit le <i>Lasca</i>, était le
+ plus célèbre; c'était lui qui avait formé cette réunion; elle
+ n'était d'abord que de cinq; <i>Salviati</i> fut le sixième, et fit de
+ cette réunion une académie. Le titre qu'elle prit, les noms que
+ ses membres se donnèrent, et plusieurs des mots dont elle se
+ servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces
+ signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa
+ dès-lors de passer à l'examen, et les écrivains et même la langue.
+ La <i>crusca</i> est le son qu'elle voulait séparer de la farine; le
+ <i>frullone</i> qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa
+ devise: <i>Il più bel fior ne coglie</i>, sous l'emblème de ce que fait
+ cet instrument, désigne ses opérations sur les ouvrages d'esprit.
+ Elle appela crible et tamis, <i>vaglio</i> et <i>staccio</i>, l'examen
+ qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le résultat de cet
+ examen, elle y mit les titres de <i>vagliata</i>, <i>stacciata</i>,
+ <i>cruscata</i>, etc. Enfin, ses membres se nommèrent <i>l'infarinato</i>,
+ l'enfariné; <i>l'inferigno</i>, le pain bis; <i>lo smaccato</i>, l'écrasé,
+ <i>lo stritolato</i>, le broyé, etc., toujours pour rappeler les
+ opérations de la mouture. Cela nous paraîtrait ridicule en France,
+ et ne l'était point en Italie, où toutes les académies prenaient
+ des titres différents et donnaient à leurs membres et à leurs
+ travaux des noms analogues à ces titres. On peut seulement
+ observer que cette nouvelle académie aurait dû s'appeler <i>del
+ Frullone</i>, ou <i>della Staccio</i>, et non pas <i>della Crusca</i>, en un
+ mot prendre son nom de l'instrument qui sépare, et non de la chose
+ séparée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">(retour) </a> Le premier de ces deux écrits avait pour objet un
+ sonnet du <i>Berni</i>, et était intitulé: <i>Lezione avvero Cicalamento
+ di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia
+ della Crusca sopra 'l sonetto</i>: Passere e Beccafichi magri
+ arrosto. <i>Firenze</i>, 1583, in-8°. Le second, dont <i>Salviati</i> était
+ l'auteur, avait pour titre: <i>Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver
+ paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico
+ Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca</i>, etc.
+ Firenze, 1584, in-8°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">(retour) </a> Elle était intitulée: <i>Degli accademici della
+ Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l
+ dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima,
+ Firenze</i>, 1584, in-8°. Il parut, peu de temps après, un autre
+ écrit intitulé: <i>Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato
+ l'inferigno</i> <i>accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella
+ quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia
+ di Camillo Pellegrino</i>, etc. <i>Firenze, a istanza degli accademici
+ della Crusca</i>, 1585, in-12. Le ton y est le même que dans le
+ premier.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse, attaqué sans ménagement, répondit avec une modération, une
+modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses
+adversaires<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. Le sentiment qui règne dans sa réponse, sa piété pour
+son père<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>, son admiration pour les anciens, ses égards pour
+l'Arioste, la singularité même de quelques-unes de ses défenses, les
+formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir,
+font de cette réponse un morceau des plus précieux pour l'histoire de la
+littérature moderne. L'académicien avait trop évidemment tort pour qu'il
+lui fût possible de répliquer par des raisons: il prit le parti du
+sarcasme, et presque des injures<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>. <i>Pellegrino</i> soutint<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a> ce
+qu'il avait avancé; d'autres écrivains<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a> se jetèrent dans la mêlée et
+rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet
+ordinaire; il fit oublier les critiques et les réponses: le poëme seul
+est resté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">(retour) </a> Il répondit d'abord à la lettre de <i>Bastiano de'
+ Rossi</i>, mais sans lui adresser sa réponse, et même sans l'y
+ nommer. <i>Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca</i>,
+ etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu'à l'académie, et c'est
+ avec tant d'égards, de bon sens et de gravité, que cette réponse
+ resta sans réplique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">(retour) </a> L'académie, ou plutôt <i>Salviati</i>, avant d'attaquer
+ la <i>Jérusalem</i> du Tasse, avait commencé par dire beaucoup de mal
+ de l'<i>Amadigi</i> de son père. Il le traitait avec le dernier mépris,
+ et le mettait au-dessous, non-seulement du <i>Roland</i> de l'Arioste,
+ mais du <i>Morgante</i> du <i>Pulci</i>. Le Tasse parut avoir principalement
+ pris la plume pour défendre la mémoire et le poëme de son père. Sa
+ réponse est intitulée: <i>Apologia in difesa della Gerusalemme
+ liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici
+ della Crusca</i>, etc., Mantova, 1585, in-12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">(retour) </a> <i>Della infarinata, accademico della Crusca,
+ risposta all' apologia di Torquato Tasso</i>, etc. Firenze, 1585,
+ in-8°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">(retour) </a> <i>Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli
+ accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica
+ poesia</i>, etc., <i>in vico equense</i>; 1585, in-8°.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">(retour) </a> <i>Niccolò degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio
+ Guastavini</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, où l'on
+montrait tant d'animosité contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est
+qu'un neveu de ce grand poëte, poëte lui-même, Horace Arioste, champion
+né de son oncle, mais en même temps admirateur et ami du Tasse, sut
+défendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet
+esprit de justice et de modération, si rare dans les querelles
+littéraires; et sans vouloir rien décider entre ces deux célèbres
+rivaux, avança le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question
+si souvent débattue, c'est que le genre de leurs poëmes, et le système
+de leurs styles sont si différents, qu'il n'y a point entre eux de
+comparaison à faire.</p>
+
+<p>Si la modération est un mérite dans ces luttes de l'amour-propre, il
+était bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps,
+une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivité
+devaient aigrir et exaspérer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa liberté
+l'occupaient encore plus que la défense de son poëme. Il avait, pour
+ainsi dire, épuisé les recommandations et les protections les plus
+puissantes. Le pape Grégoire XIII, le cardinal <i>Albano</i>, la grande
+duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de
+Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le
+sensible et fidèle Scipion, avaient inutilement sollicité le duc
+Alphonse. La cité de Bergame, patrie primitive du Tasse, était
+intervenue, avait adressé au duc une supplique présentée par un de ses
+premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire
+intéressante pour la maison d'Este, et que ses souverains désiraient
+depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de
+Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y
+languir. Quelle pouvait être la cause de ces rigueurs prolongées outre
+mesure, et de cet endurcissement? <i>Serassi</i> nous le dit avec sa naïveté
+ordinaire. «Véritablement le duc aurait volontiers cédé à tant de
+prières et mis le Tasse en liberté, mais réfléchissant que les poëtes
+sont irritables de leur nature<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>, il craignait que le Tasse, dès
+qu'il se trouverait libre, ne voulût se servir d'une arme aussi
+formidable que sa plume, pour se venger de sa longue détention et de
+tous les mauvais traitements qu'il avait reçus; il ne pouvait donc se
+résoudre à le laisser sortir de ses états, sans s'être assuré auparavant
+qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus à lui et à sa
+maison<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">(retour) </a> <i>Genus irritabile vatum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">(retour) </a> <i>Serassi</i> est plus naïf encore dans ces dernières
+ expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de
+ Ferrare trop ridicule. Le texte dit: <i>Ch' ei non tenterebbe cosa
+ alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe,
+ com' egli era</i>. (<i>Vita del Tasso</i>, p. 369.)</blockquote>
+
+<p>Les forces physiques et morales de l'objet de ces lâches appréhensions
+se détruisaient cependant de plus en plus. Cette tête ardente, que la
+solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait à mesure que le
+corps s'affaiblissait<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>. Aux accès de mélancolie sombre, ou de délire
+passager, qu'il avait souvent éprouvés, à ces attaques de folie qu'il
+reconnaît lui-même pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais
+cette démence absolue dans laquelle on le prétendait tombé, se
+joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit
+follet qui se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses papiers,
+et à lui voler son argent<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, des frayeurs et des apparitions
+nocturnes, des flammèches qu'il voyait briller, des étincelles qu'il
+sentait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épouvantables qu'il
+imaginait entendre, tantôt des sifflements, des tintements de cloches,
+des coups d'horloge qui se répétaient pendant une heure. Dans son
+sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'éveillant,
+il se trouvait tout brisé. «J'ai craint, écrivait-il<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>, le mal caduc,
+la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tête,
+d'intestins, de côté, de cuisses, de jambes; j'ai été affaibli par des
+vomissements, par un flux de sang, par la fièvre. Au milieu de tant de
+terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est
+apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle
+brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point désespérer de sa
+grâce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait être une pure
+imagination; car je suis frénétique, presque toujours troublé par des
+fantômes, et plein d'une excessive mélancolie; cependant, par la grâce
+de Dieu, je puis refuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, selon
+la remarque de Cicéron, est l'opération d'un esprit sage; je dois donc
+plutôt croire que c'est véritablement un miracle.» Quelqu'idée que l'on
+ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espèce, on ne peut
+voir, sans être profondément ému, tant de souffrances, et dans un si
+grand génie, tant de bonne foi et de simplicité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">(retour) </a> Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus
+ grand détail dans sa lettre au médecin <i>Mercuriale</i>, publiée par
+ <i>Serassi</i>, p. 324.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">(retour) </a> Lettre à son ami <i>Maurizio Cataneo</i>. Je pourrais
+ tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimées dans ses
+ Œuvres, beaucoup de détails sur l'esprit follet et sur les autres
+ visions qui obsédaient cet esprit malade; mais elles affligent le
+ mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y
+ appesantir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">(retour) </a> A <i>Maurizio Cataneo</i>.</blockquote>
+
+<p>Il fut encore plus fermement persuadé peu de temps après. Attaqué d'une
+fièvre ardente, dès le quatrième jour il donna des craintes pour sa vie;
+les médecins en désespérèrent au septième; réduit à un tel état de
+faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun médicament, ni se
+soulever même dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec
+tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit
+<i>Serassi</i>, le guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant.
+Un vœu de pélerinage à Mantoue et à Lorette, fut l'expression de sa
+reconnaissance, et pour ne la pas témoigner seulement en homme dévot,
+mais en poëte, il remercia aussi sa patronne par un sonnet<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a> et par
+un madrigal<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a> qui sont imprimés dans ses Œuvres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">(retour) </a> <i>Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">(retour) </a> <i>Non potea la natura e l'arte omai</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Un autre miracle plus difficile eût été que le duc Alphonse, instruit du
+déplorable état où il avait fait tomber ce grand homme, se laissât enfin
+fléchir; mais ce ne fut point la pitié qui le toucha, c'est qu'il trouva
+les garanties qu'il attendait pour être juste, ou plutôt pour cesser
+d'être barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait
+épousé la sœur, se résolut à lui demander la personne du Tasse, en lui
+promettant sur son honneur de le retenir à Mantoue auprès de lui, et de
+le garder de manière qu'il n'y eût jamais rien à en craindre. La liberté
+fut enfin accordée, et le Tasse sortit de Sainte-Anne<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>, après sept
+ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle
+captivité. Il partit de Ferrare avec le prince, son libérateur, sans
+avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de congé qu'il lui fit
+demander, et qu'il désirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le
+cœur humain, on conçoit également ce désir et ce refus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">(retour) </a> Le 5 ou le 6 juillet 1586.</blockquote>
+<br>
+
+<h4><span class="sc">Section III.</span></h4>
+
+<h5><i>Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne<br> jusqu'à sa
+mort.</i></h5>
+
+<p>L'accueil que le Tasse reçut à Mantoue était propre à lui faire oublier
+ses disgrâces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un
+logement commode, et ordonna qu'on lui fournît toutes les nécessités et
+toutes les commodités de la vie. Le prince qui l'avait amené le fit
+habiller décemment; enfin, les ministres et toute la cour, à l'exemple
+du duc et de son fils, le comblèrent de prévenances et de marques
+d'égards. Cela n'empêcha point qu'il ne continuât à ressentir de temps
+en temps les mêmes désordres de tête, les mêmes accès de mélancolie et
+de frénésie; que son affaiblissement ne fût à peu près le même, et qu'il
+ne se plaignît surtout d'avoir presque entièrement perdu la mémoire.
+Malgré cela, il reprit ses travaux littéraires, retoucha plusieurs de
+ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>. Inspiré
+par un sentiment de piété filiale, il retoucha ce que son père avait
+laissé du <i>Floridante</i>, poëme tiré d'un épisode d'<i>Amadis</i><a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, suppléa
+ce qui y manquait, le fit imprimer à Bologne et le dédia au duc de
+Mantoue<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>. Enfin, il acheva, ou plutôt il refondit entièrement une
+tragédie qu'il avait commencée autrefois<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>, et lui donna pour titre
+<i>Torrismond</i>, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet
+ouvrage, et l'on a conservé un trait qui prouve combien les bons livres
+anciens étaient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide
+lorsqu'il était occupé de cette tragédie, et malgré tous les soins que
+se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgré
+toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans
+la bibliothèque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passât de
+ce secours<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">(retour) </a> Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutôt
+ un traité politique, en réponse à cette question, qui lui fut
+ adressée de la part du duc d'Urbin, François-Marie II, par le
+ secrétaire de ce prince: «Quel est le meilleur gouvernement, soit
+ républicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non
+ durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?»
+ Cette réponse, où l'on reconnaît la manière de philosopher que le
+ Tasse avait apprise à l'école de Platon, plut tellement au duc
+ d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaça dans sa
+ Bibliothèque parmi ses manuscrits les plus précieux. Elle est
+ imprimée sous ce titre: <i>Lettera politica al sig. Giulio Giordani</i>
+ (c'était le nom du secrétaire), Nº. 696 des Lettres du Tasse, t. V
+ des Œuvres, édit. de Florence, p. 293.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 58.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">(retour) </a> Pour être plus exact, il faut dire que ce fut son
+ ami <i>Costantini</i>, secrétaire de l'ambassadeur de Toscane à la cour
+ de Ferrare, qui fit imprimer ce poëme à ses frais, et qui y ajouta
+ des arguments de sa façon. Il est intitulé: <i>Il Floridante del
+ sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca
+ di Mantova</i>, etc. Bologna, 1587, in-4º. Il fut réimprimé la même
+ année à Mantoue, in-4º et à Bologne, in-8º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">(retour) </a> En 1573, quelque temps après son retour de
+ <i>Castel-Durante</i>. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux
+ scènes du second, il abandonna ce travail. On le trouve après le
+ <i>Torrismondo</i>, sous le titre de <i>Tragedia non finita</i>, t. II de
+ ses Œuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment
+ diffère beaucoup du premier acte du <i>Torrismondo</i> et des deux
+ scènes suivantes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">(retour) </a> Dès que sa tragédie fut achevée, il l'envoya à
+ Ferrare à son excellent ami <i>Costantini</i>, qui en fit une copie
+ magnifique et richement ornée. Il la renvoya au Tasse dès les
+ premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté de
+ cette copie, et en fit hommage à la princesse.</blockquote>
+
+<p>C'est ainsi qu'à peine échappé aux durs traitements et à l'ennui d'une
+longue et injuste captivité, souvent même en proie à des maux physiques
+qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facultés morales, il
+oubliait, et les persécutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les
+lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son
+ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans
+ses lettres. Pendant tout le reste de cette année, il écrivit
+assiduement de Mautoue à Ferrare, à son cher <i>Costantini</i>; nous avons
+cette correspondance; ses travaux et surtout le <i>Floridante</i> de son
+père, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle ami, ses
+témoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de
+l'amitié, voilà tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilége
+des ames élevées, amies des muses et supérieures à la fortune; tandis
+que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chaînes
+retentissent long-temps, continuent le supplice et perpétuent la
+souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout écrire d'autre
+chose; que le passé est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en
+projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exaspérés, ils ne
+trouvent dans le présent, ni consolation, ni douceur!</p>
+
+<p>A ses infirmités près, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il était
+avant ses malheurs. Deux accès de passions très-différentes en
+apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il
+avait toujours été presque également sujet, se trouvent placés assez
+près l'un de l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu des plaisirs
+du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies
+femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu
+un goût particulier, il se sentit pour une belle dame quelque velléité
+d'amour. «Si je ne craignais, écrivait-il à l'un de ses amis, de
+paraître, ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en faisant un
+nouveau choix, je saurais bien où arrêter mes pensées.» Il écrivait cela
+dans les jours du carnaval, et dans le carême il se livra entièrement
+aux exercices de piété, à l'étude de la théologie, à la lecture des
+Pères, et particulièrement de S. Augustin.</p>
+
+<p>Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit à la cour de l'empereur, il
+obtint la permission d'en faire un à Bergame<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>, désirant revoir la
+patrie de son père, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus
+depuis long-temps. Le chevalier <i>Enea Tasso</i>, aîné de la famille,
+l'envoya prendre à Mantoue dans sa voiture. L'arrivée du Tasse fut un
+événement public pour cette ville, où son nom était en grand honneur,
+son génie apprécié, ses malheurs connus; et il eut, en un instant,
+autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les
+premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des <i>Tassi</i>;
+quelques jours après, il fut conduit à la terre de Zanga, peu distante
+de la ville, où sa famille possédait et possède encore une belle maison
+de campagne, ornée d'avenues, de pièces d'eau et de jardins délicieux.
+On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne
+l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du
+<i>Torrismondo</i>, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le
+faire imprimer à Bergame<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>. De retour à la ville, il eut le spectacle
+d'une foire magnifique, où l'abondance et la richesse des marchandises,
+la foule des marchands et des étrangers, le mouvement, la variété des
+objets, et plus que tout le reste, les réunions brillantes de femmes
+aimables et jolies qui terminaient chaque soirée, parurent lui faire
+oublier ses infirmités et ses chagrins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">(retour) </a> Juillet 1587.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">(retour) </a> L'impression se fit la même année, après son départ
+ de Bergame, par les soins de <i>Gio. Batt. Licino</i>, et parut sous ce
+ titre: <i>Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso</i>,
+ etc., Bergamo, 1587, in-4º.</blockquote>
+
+<p>Un de ses meilleurs amis s'efforçait alors de l'attirer et de le fixer à
+Gênes: c'était le P. <i>Angelo Grillo</i>, moine du mont Cassin, connu par
+ses talents poétiques, mais plus célèbre encore par son amitié. Il
+s'était généreusement attaché au Tasse dans le temps de ses plus grands
+malheurs, lorsqu'en 1583, il était si tristement détenu dans les prisons
+de Ste.-Anne. Il s'annonça d'abord à lui par une lettre et par deux fort
+beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion de cœur, et de ce ton
+grave et sentencieux qui domine dans les poésies qu'il écrivit à cette
+triste époque. Le bon père, ému jusqu'aux larmes en recevant cette
+réponse se rendit aussitôt de Brescia, où il était alors, à Ferrare, et
+courut se jeter dans les bras de celui qui était déjà son ami, quoiqu'il
+le vît pour la première fois. Sa conversation fut pour le Tasse une
+consolation des plus douces; ils ne se séparèrent qu'à la nuit, et
+<i>Grillo</i> en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des
+journées entières dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il
+écrivait à son frère<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>: «Mon plus grand bonheur dans cette noble cité
+est de m'emprisonner souvent avec notre <i>signor</i> <i>Tasso</i>, ce qui m'est
+plus doux que toute liberté et que tout autre plaisir.» Il écrivait à sa
+sœur<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>: «Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivité
+m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.»
+Depuis lors, cette amitié fut aussi active que constante et ne se
+refroidit jamais un seul instant. S'étant fixé à Gênes sa patrie<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>,
+il désirait ardemment que le Tasse vînt s'y réunir à lui; il le fit
+nommer professeur à l'académie de cette ville, avec de bons
+appointements<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>, pour lire et expliquer les Morales et la poétique
+d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui
+présidaient à cette académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son
+ami joignait à de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent
+pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint à mourir; le
+prince Vincent son fils lui succéda, et le Tasse, appelé par de tristes
+devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprès de lui<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">(retour) </a> <i>Paolo Grillo.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">(retour) </a> <i>Girolama Spinola.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">(retour) </a> Il était praticien génois, et sa famille y tenait
+ un rang.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">(retour) </a> Quatre cents écus d'or de traitement fixe, avec
+ l'espérance d'une somme égale en traitement extraordinaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">(retour) </a> 415: 29 août 1587.</blockquote>
+
+<p>Le nouveau duc, occupé d'affaires d'état, ne pouvait plus être pour le
+Tasse ce qu'avait été le prince Vincent de Gonzague; à peine son ancien
+ami put-il lui être présenté. Si la bienveillance était toujours la
+même, l'amitié, la familiarité ne l'étaient plus. La santé du Tasse ne
+lui permettait pas encore d'aller à Gênes remplir les fonctions qu'il
+avait acceptées; Mantoue lui devint moins agréable de jour en jour et
+lui fit désirer de revoir Rome. S'il ne s'y rétablissait pas, il irait
+chercher à Naples et à <i>Sorrento</i> la santé qu'il avait perdue. Ce projet
+s'empara bientôt entièrement de lui; le duc et les deux princesses
+voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras
+d'argent; sa volonté tenace vainquit toutes les difficultés; il partit
+enfin pour Rome<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>, n'ayant d'autre bagage que ses vêtements dans une
+valise, et dans une espèce de tambour, ses livres les plus nécessaires
+et ses manuscrits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">(retour) </a> 19 octobre.</blockquote>
+
+<p>Il ne manqua point de se détourner de sa route pour aller à Lorette
+acquitter son vœu. Il y arriva très-las du voyage et manquant d'argent
+pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en même temps un des
+princes de Gonzague<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a> qui lui était fort attaché, et qui pourvut à
+tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dévotion la
+plus fervente tous les devoirs de son pélerinage, et composa pour la
+patronne du lieu une grande et magnifique <i>canzone</i><a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>, le plus beau
+cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de
+Lorette.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">(retour) </a> D. <i>Ferrante</i>, seigneur de Guastalla, et prince de
+ Molfetta.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">(retour) </a> : <i>Ecco fra le tempeste, e i fieri venti</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Il se rendit ensuite à Rome<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a> et fut reçu avec tant d'amitié et de
+bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux,
+princes et prélats de la cour romaine, que son cœur se rouvrit, comme à
+son ordinaire, aux plus flatteuses espérances. Un mois après, il eut le
+plaisir de voir son cher Scipion décoré de la pourpre. Il composa pour
+le pape Sixte-Quint un poëme de cinquante octaves<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>, et d'autres
+morceaux de la plus belle et de la plus haute poésie. On lui donna de
+magnifiques promesses, mais il n'en vit réaliser aucune. Se trouvant
+enfin hors d'état de subsister plus long-temps à Rome, il se décida à
+faire un voyage à Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mère,
+et s'il était possible, quelque portion des biens de son père,
+anciennement confisqués au profit du roi. Il s'y rendit en effet au
+printemps<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>, et quoique les personnes les plus distinguées de la cour
+et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, déterminé par
+la beauté du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments
+religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la
+préférence aux moines du mont Olivet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">(retour) </a> Dans les premiers jours de novembre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Non Musa o Febo alle mie nuove rime</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">(retour) </a> Vers la fin de mars 1588.</blockquote>
+
+<p>C'est là qu'il commença à se livrer sérieusement et de suite à une
+entreprise dont il avait conçu l'idée à Mantoue; c'était de refaire
+presqu'entièrement sa <i>Jérusalem délivrée</i>, d'y corriger les défauts
+qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui peut-être lui tenait plus à
+cœur, d'en faire disparaître les éloges donnés à cette maison d'Este,
+qui l'en avait si cruellement payé. Il avançait déjà dans ce travail
+quand les religieux ses hôtes lui témoignèrent un grand désir de le voir
+célébrer, dans un poëme, l'origine de leur maison. Il était trop
+sensible à leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commença donc
+sur-le-champ ce poëme; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans
+ses Œuvres que le premier chant, composé de cent octaves<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">(retour) </a> Il fut imprimé pour la première fois vers le
+ commencement du siècle suivant, sous ce titre: <i>Il Mont-Oliveto
+ del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta
+ l'istoria dell' istesso poema</i>, Ferrara, 1605, in-4º.</blockquote>
+
+<p>Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus
+d'empressement à le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout
+J.-B. <i>Manso</i>, marquis de <i>Villa</i>, qui conçut dès-lors pour lui une vive
+et tendre amitié. Pour le distraire de sa mélancolie, il l'allait
+souvent prendre en voiture et l'emmenait à une campagne délicieuse,
+située au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de
+ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant
+comme lui la poésie et les lettres. C'étaient entre autres un duc de
+<i>Nocera</i>, un <i>Pignatello</i>, deux <i>Caraccioli</i>, et le comte de Palène,
+fils du prince de <i>Conca</i>. Ce jeune prince était le plus passionné de
+tous; il avait formé le projet de déterminer le Tasse à prendre un
+logement chez lui, dans le palais de son père; mais le prince, vieux
+courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et
+il s'élevait souvent de vives discussions entre le père et le fils. Le
+Tasse, pour y mettre fin, céda aux instances du marquis de <i>Villa</i> qui
+allait faire quelque séjour à <i>Bisaccio</i>, petite ville dont il était
+seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre
+et les premiers jours de novembre à chasser et à se réjouir. Le <i>Manso</i>
+n'épargna rien pour égayer et divertir son hôte. Il fait lui-même ainsi,
+dans une lettre, le tableau de leurs amusements<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>: «Le <i>signor
+Torquato</i>, dit-il, est devenu un très-grand chasseur; il triomphe de
+l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les
+longues soirées de tous les jours, nous les passons à entendre jouer
+des instruments et chanter, pendant des heures entières; car il se plaît
+infiniment à écouter nos improvisateurs<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>, et il leur envie cette
+promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour
+lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait
+aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer
+auprès du feu.» C'était là sans doute le traitement le plus convenable à
+la maladie du Tasse; et si on l'eût d'abord employé à Ferrare, au lieu
+de la contrainte et des rigueurs, peut-être l'eût-on entièrement guéri.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">(retour) </a> Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du
+ Tasse, écrite par le <i>Manso</i> lui-même, Nº. 80.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">(retour) </a> Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la
+ Pouille, et comme le <i>Manso</i> y était fort aimé, ils accouraient
+ chez lui en très-grand nombre, dès qu'il arrivait à <i>Bisaccio</i>.
+ (<i>Ibid.</i>, Nº. 98.)</blockquote>
+
+<p>Revenu de ce voyage agréable chez ses bons olivétains de Naples, il vit
+recommencer entre le comte de Palène et son père les discussions dont il
+avait été l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de
+division, il prit pour prétexte d'aller à Rome la nécessité d'y faire
+venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait
+laissés après lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis
+un an; il chargea des avocats de suivre le procès qu'il avait entamé
+pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu à ses bons
+moines, il reprit la route de Rome.</p>
+
+<p>Il s'y logea chez des religieux du même ordre<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, dont le prieur ou
+l'abbé<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a> était un de ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient;
+il s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pendant trois mois;
+mais son esprit était toujours le même, et il ne cessait point de
+produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son
+meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues
+philosophiques, dont le sujet est <i>la Clémence</i><a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>. Bientôt craignant
+d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pressé par les instances
+de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal.
+Il y était à peine, que Scipion fut obligé de partir pour aller prendre
+les eaux; la fièvre dont le Tasse était attaque, devenue plus forte, ne
+lui permit pas de l'y suivre. Il resta livré aux officiers de la maison
+qui, au lieu de compatir à ses infirmités, lui donnèrent mille
+désagréments, blessèrent avec grossièreté tous les égards, et osèrent
+enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l'été<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>,
+dans l'état le plus misérable de souffrance, de dénûment et de pauvreté.
+Après avoir passé quelques tristes jours à l'auberge, et près de deux
+mois chez les bons olivétains, qui l'étaient allé prendre pour le
+ramener dans leur couvent, on le vit, à la honte des hommes puissants
+qui l'avaient plongé ou qui le laissaient dans une position si peu digne
+du plus grand génie que l'Italie eût alors, on le vit chercher un asyle
+dans un hôpital fondé à Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de
+son père (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait
+été l'un des principaux fondateurs<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">(retour) </a> A <i>S. Maria Nuova</i>, décembre 1588.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">(retour) </a> <i>Nivolò degli Oddi.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">(retour) </a> <i>Il Costantino, ovvero della Clemenza.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">(retour) </a> Août 1589.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">(retour) </a> : C'était le chanoine <i>Gio. Jacopo Tasso</i>.
+ (<i>Serassi</i>, p. 433.)</blockquote>
+
+<p>Des secours envoyés par ses riches amis de Naples, et un présent de cent
+cinquante écus d'or qu'il reçut du grand-duc de Toscane<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>, le mirent
+trois mois après en état de retourner de l'hôpital à l'abbaye, où il ne
+craignait plus d'être à charge<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>. Malheureusement, il se laissa
+ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague à revenir dans la
+maison de ce cardinal<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>. Il n'y retrouva plus, ni la même tendresse,
+ni les égards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit
+ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de
+véritable amitié, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de
+l'infortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">(retour) </a> Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli
+ à Rome lorsqu'il était cardinal, lui fit offrir ce présent par son
+ ambassadeur à Rome, pour le remercier d'un discours de
+ félicitation et d'une belle <i>canzone</i>, commençant par ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> <i>Onde sonar d'Italia intorno i monti</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+que le Tasse lui avait adressés sur son mariage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">(retour) </a> 4 décembre 1589.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">(retour) </a> Février 1590.</blockquote>
+
+<p>Dans cette cruelle position, le Tasse reçut, de la part du grand-duc,
+l'invitation la plus pressante d'accepter auprès de lui des conditions
+honorables, et d'aller s'établir à Florence; et cet appel fut réitéré
+avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Après avoir
+fait quelque séjour à Sienne, il arriva dans le même mois à cette belle
+Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'après les liaisons qu'il
+avait formées avec les moines olivétains, ce fut encore dans leur maison
+qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'être
+présenté au grand-duc qui le reçut avec les plus grandes démonstrations
+de joie, et avec des expressions de considération et d'estime qui durent
+lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.</p>
+
+<p>Dès que l'on sut à Florence que le Tasse y était arrivé, des gens de
+tout rang et de toute profession se portèrent en foule chez lui pour
+jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'était un véritable
+enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement
+et par leurs hommages contre les critiques amères et les indécentes
+satires qui étaient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du
+Tasse qui existaient encore<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>, ne purent voir sans humiliation les
+honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille,
+mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et
+de toute la littérature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais
+été de se fixer à Florence, mais seulement de faire un voyage agréable
+et de répondre aux bontés que lui témoignait le grand-duc. Il se sentait
+désormais hors d'état de remplir aucune place, et pensait toujours à
+retourner à Naples, où la bonté de l'air et les bains d'<i>Ischia</i> ou de
+<i>Pozzuolo</i> lui paraissaient seuls capables de lui rendre la santé, si
+rien pouvait encore la lui rendre. Après avoir passé l'été dans la
+capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrément du
+grand-duc, et comblé par ce prince magnifique de nouveaux témoignages
+d'estime et de riches présents.</p>
+
+<p>En arrivant à Rome<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>, il se trouva si affaibli, qu'il fut obligé de
+se mettre au lit, où il resta malade près de quinze jours. Les cardinaux
+étaient alors en conclave pour élire un successeur à Sixte-Quint.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">(retour) </a> : L'<i>Infarinato</i> (<i>Leonardo Salviati</i>) était mort
+ environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'<i>Inferigno</i>
+ (<i>Bastiano de' Rossi</i>) vivait et se trouvait à Florence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">(retour) </a> 10 septembre; il était parti de Florence le 5.</blockquote>
+
+<p>Leur choix se fixa sur le cardinal de Crémone<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a> qui prit le nom
+d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amitié qui lui
+firent concevoir de nouvelles espérances. Dans le mouvement de joie que
+lui donna cette élection, il composa une des plus grandes et des plus
+belles odes ou <i>canzoni</i> qu'il eût jamais faites, dans ce genre héroïque
+où, de l'aveu des meilleurs juges<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>, il surpassait tous les autres
+poëtes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Urbain VII ne
+régna et ne vécut que douze jours. Après de longs débats dans le nouveau
+conclave, il eut Grégoire XIV pour successeur<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>. Le duc de Mantoue
+envoya en ambassade auprès du nouveau pontife, son parent Charles de
+Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrétaire <i>Costantini</i>, l'un
+des plus chers et des plus fidèles amis du Tasse. L'ambassadeur et le
+secrétaire renouvelèrent auprès du poëte les instances qui lui avaient
+déjà été faites de la part du duc. <i>Costantini</i> surtout y mit toute la
+chaleur de l'amitié. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et
+partit avec lui pour Mantoue<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>. C'était pendant l'hiver; ils firent
+cette route à cheval, et le Tasse était si faible qu'ils furent près
+d'un mois à la faire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">(retour) </a> <i>Giamb. Castagna</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">(retour) </a> <i>Crescimbeni</i>, <i>Muratori</i>, <i>Ant. Maria Salvini</i>,
+ etc. Cette belle <i>canzone</i>, composée de huit stances de vingt
+ vers, commence par celui-ci:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> <i>Da gran lode immortal del re superno</i>.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">(retour) </a> 5 décembre. C'était le cardinal <i>Niccolò
+ Sfondrato</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">(retour) </a> 20 février 1591.</blockquote>
+
+<p>La réception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous
+de ce qu'on lui avait promis. Il commença presque aussitôt à s'occuper
+du projet d'une édition générale de ses ouvrages, dont son fidèle
+<i>Costantini</i> traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise
+et de Bergame; et il composa plusieurs pièces de vers, tantôt à la
+louange du duc et de la duchesse, tantôt sur d'autres sujets. Il fit
+surtout un petit poëme de près de mille vers en octaves sur la
+généalogie de la maison de Gonzague<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>. Malgré la sécheresse apparente
+du sujet, il trouva le moyen d'y répandre tous les ornements de la
+poésie. On y remarque surtout un épisode de plus de trente strophes, où
+il décrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles
+VIII en Italie, et la bataille de Fornoue<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Cependant, l'influence
+de ce climat humide et marécageux s'étant jointe à la mauvaise
+disposition où il était déjà, il éprouva une maladie grave et dangereuse
+qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l'été. Cette épreuve
+le dégoûta du séjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec
+regret et avec le plus vif désir, ses pensées vers l'heureux climat de
+Naples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">(retour) </a> <i>La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga</i>, etc.,
+ imprimée pour la première fois dans le t. III des <i>Opere postume
+ del Tasso</i>, publiées à Rome par <i>Marcantonio Foppa</i>, 1666, 3 vol.
+ in-4°. Ce poëme est sans titre dans le t. II des Œuvres, édit. de
+ Florence, et commence par ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> <i>Sante Muse immortali e sacre menti</i>.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">(retour) </a> Cet épisode commence à la cinquante-cinquième
+ octave:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> <i>Già Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le duc Vincent s'étant alors déterminé à faire le voyage de Rome, pour
+aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y
+accompagner en qualité de gentilhomme<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>. Il y était depuis peu de
+temps, lorsque le vieux prince de <i>Conca</i> mourut à Naples. Son fils,
+héritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le
+Tasse était revenu à Rome, s'empressa de l'inviter à se rendre enfin
+auprès de lui, et à venir, c'étaient ses termes, partager ses
+jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les
+vœux du Tasse pour qu'il refusât de l'accepter; aussi était-il au mois
+de janvier 1592, arrivé à Naples et établi chez le prince de <i>Conca</i>. Il
+y reprit la composition déjà fort avancée de sa <i>Jérusalem conquise</i>,
+interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il
+l'avait presque achevée, lorsqu'il aperçut dans le prince son hôte une
+attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pût être retiré
+de chez lui, qui le mirent en défiance et effarouchèrent son
+imagination. Il confia ses inquiétudes au marquis de <i>Villa</i> son ami, et
+ami du prince de <i>Conca</i>. Le <i>Manso</i> profita de cette circonstance pour
+attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du
+prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les égards,
+la reconnaissance et l'amitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">(retour) </a> Novembre 1591.</blockquote>
+
+<p>Cette maison était située dans la position la plus agréable, sur le bord
+de la mer, et entourée de beaux jardins où le printemps déployait alors
+le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait être
+qu'heureux sur la mélancolie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est
+là qu'il termina, ou à peu près, sa seconde <i>Jérusalem</i>. Mais avant d'y
+mettre la dernière main, il céda aux instances de la mère du marquis de
+<i>Villa</i>, qui l'engageait à faire un poëme sur quelque sujet sacré. Il
+commença donc pour lui plaire son grand poëme des <i>Sept Journées</i>, ou de
+<i>la Création du monde</i>, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il
+mettait à toutes ses entreprises.</p>
+
+<p>Cependant les papes se succédaient à Rome avec une grande rapidité.
+Clément VIII avait remplacé Innocent IX<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>. C'était le cardinal
+Hippolyte <i>Aldobrandini</i>, qui avait témoigné au Tasse dans tous les
+temps beaucoup d'intérêt et d'amitié. Le Tasse avait célébré son
+avénement par une <i>canzone</i><a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>, peut-être encore plus belle que celle
+qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excité non-seulement à
+Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape
+en avait été charmé; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom à
+revenir à Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il
+soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle et contre le fisc,
+pour la restitution de ses biens, et la crainte de désobliger son ami
+<i>Manso</i> et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur
+de nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime du pape, il obtint
+le congé de ses amis, et partit encore une fois pour Rome<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>, en leur
+recommandant de surveiller les gens d'affaires chargés de suivre son
+procès. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de
+brigands, nommé <i>Sciarra</i>, qui, ayant entendu son nom, lui témoigna les
+plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses
+compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa
+troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut
+l'Arioste<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a> avec le brigand <i>Pacchione</i>, et prouve que la réputation
+du Tasse était alors aussi grande, et aussi universellement répandue en
+Italie, que l'avait été celle de l'Homère ferrerais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">(retour) </a> Le 30 janvier 1592.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">(retour) </a> <i>Questa fatica estrema al tardo ingegno</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">(retour) </a> 26 avril 1592.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.</blockquote>
+
+<a id="na443" name="na443"></a><a href="#nx443">Voir note ajoutée 443 (annexe)</a>
+
+<p>Deux neveux de Clément VIII reçurent le Tasse, à son arrivée, avec un
+empressement qui lui garantissait les bontés du pape leur oncle. L'aîné
+surtout, nommé <i>Cinthio</i><a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a> <i>Aldobrandini</i>, conçut dès lors pour lui
+la plus tendre amitié; et ce fut dans ses appartements au Vatican que
+fut logé le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre
+la dernière main à sa <i>Jérusalem conquise</i>. Il répondit à l'affection
+que lui témoignait son nouvel ami en le lui dédiant. <i>Cinthio</i>,
+reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse
+tous les moyens de faire imprimer promptement son poëme. Celui-ci
+n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de <i>Cinthio</i> au
+cardinalat. La <i>Jérusalem conquise</i> parut enfin peu de mois après<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.
+Le succès en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosité qu'il
+avait excitée fut satisfaite, on revint généralement de la seconde
+<i>Jérusalem</i> à la première, et l'on s'y est toujours tenu depuis<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>.
+Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut
+toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé dans un de ses
+écrits<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a> une preuve irrécusable de la constance de cette opinion; et
+c'est sans aucune preuve, sans même le plus léger fondement, que le
+<i>Manso</i> a dit dans sa Vie, et qu'on a répété après lui que le Tasse, peu
+satisfait encore de sa seconde <i>Jérusalem</i>, avait formé le projet d'une
+troisième.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">(retour) </a> L'autre se nommait <i>Pietro</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">(retour) </a> En décembre. Elle était intitulée: <i>Di Gerusalemme
+ conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV</i>, Roma, 1593,
+ in-4°. Abel l'Angelier ne tarda pas à en donner une jolie édition
+ in-12, à Paris, 1595. Voyez ci-après, chap. XVII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">(retour) </a> Je n'en dirai pas davantage ici de ce poëme, qui
+ n'est guère connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">(retour) </a> <i>Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato
+ Tasso da lui medesimo riformata</i>, etc., t. IV des Œuvres, édit. de
+ Florence, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut délivré de ce poëme, il se remit à celui des <i>Sept
+Journées</i>. Il l'avait commencé en vers libres (<i>sciolti</i>), et le
+continua de même. Bientôt il en eut achevé les deux premiers
+livres<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>, et considérablement avancé l'ébauche des suivants. Mais
+malgré la vie agréable et douce qu'il menait à Rome, et la liberté dont
+il y jouissait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir avec
+une nouvelle force, lui fit désirer d'aller passer l'été à Naples. Il en
+obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>, il
+choisit pour sa demeure le monastère de <i>Sanseverino</i> de l'ordre du
+Mont-Cassin, où ses amis, et le premier de tous, le marquis de <i>Villa</i>,
+vinrent l'embrasser et le féliciter de son retour. Ayant repris sa vie
+accoutumée, il partageait ses journées entre le travail, les visites
+qu'il recevait, et celles qu'il rendait au <i>Manso</i>, au prince de
+<i>Conca</i>, ou à d'autres illustres amis, quand sa santé lui permettait de
+sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, était
+<i>Carlo Gesualdo</i>, prince de <i>Venosa</i>, célèbre amateur et compositeur de
+musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnément aimé ce bel art, se
+plaisait singulièrement à entendre ses savantes compositions. Les
+<i>madrigali</i> à plusieurs voix étaient alors fort à la mode; <i>Gesualdo</i> y
+excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus
+de trente de ces petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la
+musique dans le recueil en six livres, des <i>madrigali</i> du prince de
+<i>Venosa</i><a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">(retour) </a> 450: Dès le commencement de 1594.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">(retour) </a> 3 juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">(retour) </a> <i>Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque
+ voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo
+ Gesualdo</i>, etc., Genova, 1613, in-fol.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal <i>Cinthio</i>,
+impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité
+plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui
+la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis
+Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité
+par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui <i>Cinthio</i> se hâta de
+l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par
+l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même
+entendre au <i>Manso</i>, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui
+destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps
+pour la recevoir.</p>
+
+<p>A Rome<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>, il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux
+cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée
+anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes
+cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus
+honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents
+et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle
+reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont
+reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la
+cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les
+différer. Le cardinal <i>Cinthio</i> voulant qu'elle eût la plus grande
+pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le
+souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit
+rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla
+toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir,
+il s'occupait sans relâche de son poëme des <i>Sept Journées</i>. Un homme
+dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le
+consulter, fait imprimer autrefois sa <i>Jérusalem délivrée</i>,
+l'<i>Ingegneri</i>, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était
+toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé
+l'édition de la <i>Jérusalem conquise</i>. Il était en ce moment plus assidu
+que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que
+d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant
+de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution
+heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait
+encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des
+derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">(retour) </a> Novembre 1594.</blockquote>
+
+<p>Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même
+sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa
+fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension
+annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès
+avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à
+Naples; le principal héritier<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a> consentait à lui faire une rente de
+deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin
+un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir
+manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne
+se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie
+allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois
+d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit
+extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin
+prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le
+couvent de St. Onuphre. <i>Cinthio</i> l'y fit conduire, et donna les ordres
+les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">(retour) </a> Le prince d'<i>Avellino</i>.</blockquote>
+
+<p>Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il
+était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus
+fidèle<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>; il écrivit à <i>Costantini</i> cette lettre, sur laquelle je ne
+crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que
+dira mon cher <i>Costantini</i> quand il apprendra la mort de son cher
+<i>Tasso</i>? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je
+me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette
+fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités
+habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent
+rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps
+de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de
+l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me
+conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire,
+qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de
+mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me
+suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce
+que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres
+quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu
+élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations
+dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai
+toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans
+l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et
+sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande
+moi-même. Rome, St. Onuphre.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">(retour) </a> Voyez ci-dessus, <i>passim</i>, et surtout p. 273.</blockquote>
+
+<p>Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant
+quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il
+professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de
+cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné
+par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui
+condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.</p>
+
+<p>Rome entière pleura sa mort. Le cardinal <i>Cinthio</i> ne pouvait se
+consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait
+préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît
+aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore
+recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le
+Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant
+qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux
+flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa <i>Jérusalem
+délivrée</i>, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la
+croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de
+chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans
+intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution
+d'y manquer.</p>
+
+<p>Dans le premier moment de sa douleur, <i>Cinthio</i> ne fut occupé que de la
+gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse
+revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé
+publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome,
+entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons
+des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une
+fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si
+cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même
+ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce
+couvent. Le cardinal <i>Cinthio</i>, annonça le projet de lui élever un
+tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres,
+l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers
+et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal
+apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le
+tombeau ne fut point érigé.</p>
+
+<p>Le marquis de <i>Villa</i> étant allé à Rome quelques années après, se rendit
+à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même
+aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses
+frais une sépulture honorable; mais le cardinal <i>Cinthio</i>, à qui il en
+demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et
+répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le
+marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en
+attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient
+graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet
+endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>.
+Enfin, au bout de huit ans, le cardinal <i>Bevilacqua</i>, qui était de
+Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse,
+voyant que le cardinal <i>Cinthio</i> différait toujours de remplir ce
+devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en
+marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une
+inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce
+tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des
+monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des
+lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"><i> Torquati Tassi</i></p>
+<p class="mid"><i> Ossa</i></p>
+<p class="mid"><i> Hic jacent.</i></p>
+<p class="mid"><i> Hoc ne nescius</i></p>
+<p class="mid"><i> Esses hospes</i></p>
+<p class="mid"><i> Fratres hujus eccl.</i></p>
+<p class="mid"><i> P. P.</i></p>
+<p class="mid"><i> M. D C. I.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de
+ l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita</i></p>
+ <p class="i14"><i> Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale.</i></p>
+<p class="i20"> (Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent;
+c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort.
+D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale
+à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre
+presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études
+qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une
+générosité particulière<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>; la seconde lui fut érigée dans le dernier
+siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte
+l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que
+lui<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>. On cite trois médailles frappées en son honneur<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>, et une
+tête de lui supérieurement gravée en <i>intaglio</i> ou en creux, sur une
+très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">(retour) </a> C'est un legs de Marc-Antoine <i>Foppa</i>, éditeur du
+ recueil des Œuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.),
+ et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour
+ la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une
+ espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue,
+ couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande
+ place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces
+ deux mots: <i>Torquato Tasso</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">(retour) </a> Cette inscription, en bon style lapidaire, est
+ ainsi conçue:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+<p class="mid"><span class="sc"> Torquato Tasso</span></p>
+<p class="mid"><span class="sc"> Quem patavina schola</span></p>
+<p class="mid"><span class="sc"> Italorum epicorum</span></p>
+<p class="mid"><span class="sc"> Principem designatum dimisit</span></p>
+<p class="mid"><span class="sc"> Gymnasii Patavini alumni</span></p>
+<p class="mid"><span class="sc"> Tanto sodalitio superbi</span></p>
+<p class="mid"><span class="sc"> PP. ciciccclxxviii.</span></p>
+
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">(retour) </a> <i>Serassi</i> en donne la description, page 518. L'une
+ des trois, dont le revers représente un sujet pastoral, et fait
+ sans doute allusion à l'<i>Aminta</i>, est gravée au frontispice de sa
+ Vie du Tasse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">(retour) </a> Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du
+ duc de <i>Ceri</i>; son empreinte en relief fait partie de ces jolies
+ collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées
+ dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux,
+ en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante,
+ d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis
+ Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande
+ fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son
+ goût éclairé pour les lettres et pour les arts.</blockquote>
+
+<p><i>Serassi</i> parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est
+celui que le cardinal <i>Cinthio</i> fit faire dans les dernières années du
+Tasse, par l'habile peintre Frédéric <i>Zucchero</i>. Il doit être à Bergame,
+dans l'ancien palais des <i>Tassi</i>, où il restait encore en 1785 des
+héritiers, ou des héritières de ce beau nom<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>. La même ville en
+possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant
+à un riche amateur<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>, et l'autre parmi les portraits des hommes
+illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à
+Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures
+années du Tasse<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et
+en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">(retour) </a> Ce portrait était passé d'abord entre les mains de
+ ce même Marc-Antoine <i>Foppa</i>, à qui Bergame doit la statue
+ colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé
+ François <i>Tasso</i>, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au
+ comte <i>Jacopo Tasso</i>, généreux protecteur des lettres, et auteur
+ d'un arbre généalogique de la famille des <i>Tassi</i>, magnifiquement
+ imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux
+ deux comtesses <i>Tassi</i>, ses petites-nièces. (<i>Serassi</i>, p. 520.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">(retour) </a> Le comte <i>Jacopo Carrara</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">(retour) </a> Il était peint par Scipion <i>Gaetano</i>, et
+ appartenait (toujours en 1785) à un peintre nommé François
+ <i>Romero</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">(retour) </a> Ce dernier appartenait à l'abbé <i>Serassi</i>, et lui
+ avait été donné par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit
+ l'historien du Tasse, par une de ces touches agréables qui lui
+ étaient familières, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit
+ de ce grand poëte. Ce portrait doit avoir passé, après la mort de
+ <i>Serassi</i>, arrivée en 1791, dans les mêmes mains que ses livres.</blockquote>
+
+<p>Le plus intéressant pour nous est celui qui orne à Paris le cabinet de
+M. le sénateur Abrial, et qui est très-fidèlement gravé, en tête de la
+traduction de la <i>Jérusalem délivrée</i>, dans l'édition de 1803<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>. Ce
+portrait, était à <i>Sorrento</i>, dans la maison où naquit le Tasse, encore
+habitée aujourd'hui par les descendants de sa sœur <i>Cornelia</i><a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. En
+1799<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>, quand l'armée française, sous les ordres du général
+Macdonald, occupait le royaume de Naples, <i>Sorrento</i> s'étant révolté,
+fut pris d'assaut, après trois jours de siége. Le général, averti de
+l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le
+gouvernement français à Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle
+fût respectée. La famille, pénétrée de reconnaissance, lui offrit,
+quelques jours après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait du
+Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial, premier auteur de la
+bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est représenté à l'âge où
+l'on dit que le cardinal <i>Cinthio</i> le fit peindre à Rome, et c'est
+peut-être une copie, ou plutôt un double du portrait de Frédéric
+<i>Zucchero</i>, accordé par le cardinal à la famille du Tasse après sa mort.
+Ce qui porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples, c'est que le
+<i>Manso</i> n'en parle pas, lui qui a tracé, dans la Vie de son ami, un
+portrait si détaillé, si minutieusement circonstancié de toute sa
+personne<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">(retour) </a> <i>Cornelia</i> ayant perdu son premier mari <i>Sersale</i>,
+ épousa en secondes noces <i>Giovan. Leonardo Spasiano</i>, dont le
+ descendant direct, M. <i>Gaetano Spasiano</i>, propriétaire actuel de
+ cette maison, avec deux demoiselles <i>Spasiano</i> ses sœurs ou ses
+ parentes, y possédait ce beau portrait de famille.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">(retour) </a> Floréal an VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">(retour) </a> Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il
+ le donna ou du moins le prêta au Tasse, qui le laissa au cardinal
+ <i>Cinthio</i>, légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le
+ priant de faire rendre ce petit portrait au <i>Manso</i>. C'est ce que
+ nous apprend cette clause de son testament, rapporté en entier par
+ le <i>Manso</i> lui-même, dans sa Vie du Tasse: <i>E fo de' beni di
+ fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al
+ sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove
+ egli mi fece dipingere, e che dar non</i> <i>m'ha voluto, se non in
+ prestanza</i>. (<i>Vita del Tasso</i>, Nº. 115.) On ignore ce que ce
+ précieux petit tableau est devenu.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse était d'une taille si haute que, selon l'expression du <i>Manso</i>,
+il pouvait être compté pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux
+qui l'étaient le plus. Son teint était blanc; les veilles, les chagrins
+et les souffrances l'avaient rendu pâle. Il avait la tête assez grosse
+et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque
+entièrement chauve. Ses cheveux et sa barbe étaient entre le brun et le
+blond; ses sourcils noirs, bien arqués et peu épais; ses yeux grands,
+d'un bleu très-vif et très-doux<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>; les mouvements et les regards en
+étaient pleins de gravité; et souvent, dit encore le <i>Manso</i>, il les
+tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les élans de son ame,
+habituellement élevée vers les choses célestes. Ses joues étaient
+maigres, son nez long et un peu incliné; sa bouche grande, relevée aux
+extrémités dans cette forme qu'on appelle léonine; ses lèvres fines et
+souvent pâles, ses dents bien rangées, larges et blanches. Il riait
+rarement, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, sonore, mais sa
+langue était peu déliée, et même il bégayait<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>. Sa taille, quoique
+très-grande, était bien proportionnée; il réussissait à tous les
+exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>;
+naturellement brave, il y montrait autant d'habileté que de courage,
+mais plus d'adresse que de grâce. Il y avait enfin dans toute sa
+personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et
+d'attrayant, qui, lors même qu'on n'était pas prévenu de son mérite
+extraordinaire, inspirait l'intérêt et commandait le respect.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">(retour) </a> Le <i>Capaccio</i>, dans ses <i>Elogia illustrium litteris
+ virorum</i>, p. 281, dit que ses yeux étaient louches: <i>Quem cernis
+ procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo</i>, etc. Mais
+ il est le seul qui le dise; le <i>Manso</i> n'en parle pas.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">(retour) </a> Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de
+ son <i>impedimento di lingua</i>, ainsi que de sa vue faible et
+ courte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">(retour) </a> A faire des armes, monter à cheval, rompre des
+ lances, etc.</blockquote>
+
+<p>Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages
+corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa
+véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute
+passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son
+attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa
+sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses mœurs. Sa
+fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la
+bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait
+souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait
+des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il
+n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à
+s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un
+temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le cœur
+autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce
+qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la
+faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.</p>
+
+<p>Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours
+ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa
+destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les
+grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame,
+dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était
+blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé
+dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste
+captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir
+n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son
+cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un
+des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>, pour des paroles
+qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore
+expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les
+satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt
+que de rien faire qui fût indigne de lui<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">(retour) </a> Le comte <i>Fulvio Rangone</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">(retour) </a> <i>Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni
+ che ella possa ricever da un uomo ch'è così risoluto al morire,
+ come pertinace a non voler fare indignità.</i> Cette lettre est du 3
+ avril 1581, à la fin de la seconde année de sa captivité.</blockquote>
+
+<p>Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et
+de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>, ne
+portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup,
+pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste
+et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il
+préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans
+des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes
+aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité
+philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que
+de finesse et d'agrément. Le <i>Manso</i> a rassemblé le nombre juste de cent
+bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont
+<i>Serassi</i> a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé
+sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il
+regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de
+justesse que de vivacité d'esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">(retour) </a> On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit,
+ qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.</blockquote>
+
+<p>Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus
+riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une
+promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers
+qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre
+presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient
+le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années,
+de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude
+des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la
+lecture des poëtes et des philosophes<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>. On voit dans ses Discours
+sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique
+d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude
+approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en
+lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour;
+nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans
+tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en
+admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne
+chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les
+examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de
+quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important
+et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et
+qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">(retour) </a> Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y
+ était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les
+ premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et
+ d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma
+ le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit <i>Serassi</i>,
+ quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il
+ n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait
+ voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient
+ regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de
+ l'instruction.</blockquote>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p><i>Examen de la</i> <span class="sc">Gerusalemme liberata</span> <i>du Tasse; Critiques qui en ont été
+faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme.</i></p>
+<br>
+
+<p>Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les
+régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie
+romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne
+pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours
+avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes
+nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style
+métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a
+fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le
+génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant
+multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce
+fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines
+vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève
+un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des
+grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est
+que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace
+facilement et nettement le souvenir.</p>
+
+<p>De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre,
+(et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de
+comparaison), le plus connu en France est la <i>Jérusalem délivrée</i>. Ceux
+qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit
+le prennent ordinairement pour le dernier terme et le <i>nec plus ultrà</i>
+de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels
+s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes
+traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en
+prose puisse l'être<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>, ont tellement popularisé parmi nous l'action,
+la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme,
+qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à
+qui la langue dont il est un des chefs-d'œuvre est étrangère. Je me
+dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai
+sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour
+nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a
+long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer
+ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les
+esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit;
+chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion
+que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">(retour) </a> Je ne parle point de trois essais presque également
+ malheureux, qui ont été faits assez récemment, d'une traduction en
+ vers. La <i>Jérusalem délivrée</i> serait peu connue en France, si elle
+ ne l'eût été que par ce moyen.</blockquote>
+
+<p>J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la <i>Jérusalem
+délivrée</i> fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles
+lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme
+philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai
+maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans
+vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans
+notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière
+dont il fut traité dans le sien.</p>
+
+<p>Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la
+plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle,
+et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune <i>Torquato</i>
+sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en
+suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le
+roman épique est susceptible, était dans le <i>Roland furieux</i>, mais que
+l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à
+tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du <i>Trissino</i>; et
+il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait
+sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le
+déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui
+de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune
+neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement
+le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du
+Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne
+de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le
+Tasse<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>, le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien
+même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous
+lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à
+Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure
+vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un
+neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable
+et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa
+vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir
+moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">(retour) </a> <i>Lettere poetiche</i>, Nº. 47, Modène, 16 janvier
+ 1577.</blockquote>
+
+<p>«Ce fameux Grec<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>, vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent
+réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il
+eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa
+gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne
+nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle
+de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans
+sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs
+fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en
+acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins
+faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces
+de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis
+l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai
+prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux,
+qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes
+entreprises.....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">(retour) </a> Thémistocle.</blockquote>
+
+<p>«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix,
+non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne
+un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une
+épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>. Pourquoi
+dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a
+pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même
+plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière
+comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses
+larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>. Loin de moi
+cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle
+reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le
+forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je
+l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne
+tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection
+et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne,
+ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me
+mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des
+vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas
+vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré
+la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au
+port<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Ensem, atque insignem galeam, solatia victo.</i>.</p>
+<p class="i30"> (<i>Æneid.</i>, l. V.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i> Caput altum in prælia tollit;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ostendit humeros latos, alternaque jactat</i></p>
+<p class="i14"><i> Bracchia protendens.</i> (<i>Ibid.</i>)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,</i></p>
+<p class="i14"><i> Quanquam ô! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:</i></p>
+<p class="i14"><i> Extremos pudeat rediisse.</i> (<i>Æneid.</i>, l. V.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le
+prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien
+convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de
+la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de
+votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce
+triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait
+l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je
+n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut
+pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et
+qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»</p>
+
+<p>Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que
+le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de
+l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter
+contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de <i>Camillo Pellegrino</i>,
+sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse
+au-dessus de l'Arioste. L'académie de <i>la Crusca</i> venait de s'établir à
+Florence<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du
+goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom
+qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens
+s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la
+plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes
+parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des <i>Lucides</i>,
+des <i>Obscurs</i>, des <i>Transformés</i>, des <i>Enflammés</i>, des <i>Humides</i>, des
+<i>Immobiles</i>, des <i>Altérés</i>, etc. Chacun des académiciens prenait un nom
+analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de
+<i>la Crusca</i>, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à
+l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>; les
+actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie
+et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse.
+L'académie avait examiné le dialogue de <i>Camillo Pellegrino</i>, avait
+chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de
+prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins
+vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer.
+C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le
+rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie.
+Ce secrétaire<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a> s'exprime littéralement en ces termes, dans son
+curieux procès-verbal<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">(retour) </a> Fondée en 1582, c'est au commencement de 1583 que
+ parut son premier écrit contre le Tasse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">(retour) </a> <i>Bastiano de' Rossi</i>, nommé dans l'académie
+ l'<i>Inferigno</i>, ou le pain bis.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">(retour) </a> Je n'ai cru devoir rien changer, ni à ceci, ni à ce
+ qui précède, ni à ce qui va suivre sur l'académie de <i>la Crusca</i>,
+ quoiqu'elle vienne d'être rétablie par un décret de l'Empereur et
+ Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrême indulgence de m'y nommer
+ associé correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet, de
+ l'académie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette
+ distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était inattendue, et
+ que je suis le seul Français à qui S. M. ait daigné l'accorder, ne
+ change rien à mes devoirs d'historien. La nouvelle académie n'est
+ nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche à
+ l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens à
+ grand honneur d'être le confrère, en rappelant, comme ces devoirs
+ m'y obligent, une faute de leurs premiers prédécesseurs, reconnue
+ par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingué dans cette
+ illustre compagnie, et expiée par de longs regrets.</blockquote>
+
+<p>«Notre académie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de <i>la Crusca</i>
+que parce qu'elle <i>blutte</i><a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a> <i>la farine</i> qu'on lui présente de temps
+en temps pour en séparer <i>le son</i><a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>, se trouvant l'autre jour en
+grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa résidence, et ayant
+appris de son <i>concierge</i><a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a> qu'on avait laissé quelques jours
+auparavant, un petit <i>sac de farine</i> pour qu'il fût passé par <i>le
+bluttoir</i><a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>, elle le fit aussitôt apporter devant elle par <i>les
+garçons de son fermier</i><a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>. Ayant lu dans le <i>Laissez passer</i><a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>,
+qui était cousu dessus, le nom de <i>Camillo Pellegrino</i>, elle fit <i>délier
+l'ouverture du sac</i><a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>, et les censeurs y ayant ensuite donné un
+coup-d'œil, elle ordonna à ses agents d'en prendre sur-le-champ <i>la
+mesure et le poids</i>, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le <i>Laissez
+passer</i>, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par
+ordre de l'archiconsul (c'était le titre du président de l'académie);
+<i>la farine</i> fut en peu de temps <i>sassée par le bluttoir</i><a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>, et <i>le
+son</i> en fut suffisamment séparé. D'après nos priviléges, lorsqu'il sort
+de cette opération la moitié plus <i>de son</i> que de <i>farine</i>, celle-ci
+reste à l'académie; l'autre, c'est-à-dire <i>le son</i> demeure au
+propriétaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce
+<i>bluttage</i><a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a> la quantité <i>du son</i> qui est sorti étant supérieure de
+trois quarts, <i>la farine</i> fut, en conséquence, confisquée au profit de
+notre <i>cellier</i><a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que
+moins d'<i>amertume</i><a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>, à cause des <i>lupins</i>, ou de quelque autre chose
+qu'on avait mêlée avec <i>le grain</i>, les académiciens ne voulurent pas
+qu'on la confondît avec la nôtre, ni même qu'on la gardât à part dans
+<i>le cellier</i>: ils ordonnèrent qu'elle fût <i>mise sur la place</i><a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>, et
+pour que personne ne pût se plaindre de ladite <i>amertume</i>, j'eus ordre
+d'<i>attacher cette paperasse sur le sac</i><a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>; j'obéis sans délai et je
+la publie dans une forme authentique. Je préviens en même temps les gens
+sages que cette <i>marchandise</i>, quelle qu'elle soit, n'a point été
+<i>recueillie sur nos terres</i>, et que <i>le goût</i> qui vient du <i>grain</i> même,
+ne peut être changé, ni par <i>la meule</i>, ni par <i>le tamis</i><a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">(retour) </a> <i>Per l'abburattare ch'ella fa</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">(retour) </a> <i>La crusca.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">(retour) </a> <i>Dal sua Massajo.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">(retour) </a> <i>Un sacchetto di farina perchè si passasse per lo
+ frullone.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">(retour) </a> <i>Per li sergenti del suo Castaldo.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">(retour) </a> : <i>Nella bulletta che vi era cucita sopra.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">(retour) </a> <i>Fatto scioglier la bocca al sacco.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">(retour) </a> <i>Stacciata dallo frullone.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">(retour) </a> <i>In questo abburatamento.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">(retour) </a> <i>Nostra canova.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">(retour) </a> <i>Dell'amarognolo</i>, mot qui ne se trouve point dans
+ le vocabulaire de <i>la Crusca</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">(retour) </a> <i>Che si mettesse in piazza.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"><b>Note 498 </b></a><a href="#footnotetag498">(retour) </a> 498 <i>Le dovessi appiccar sopra questo presente
+ scartabello.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">(retour) </a> <i>E che il sapore che vien del grano, nè dalla
+ macine nè dallo staccio non può esser mutato.</i></blockquote>
+
+<p>Voilà certainement un singulier style académique.
+C'était une plaisanterie; mais elle n'était pas
+de bon goût, et ce préambule suffisait pour ôter
+tout crédit à la critique. Il est vrai que ce n'est pas
+ainsi que cette critique même est écrite. <i>L'Inferigno</i>
+n'en fut pas le rédacteur; ce fut <i>l'Infarinato</i>,
+ou le chevalier <i>Lionardo Salviati</i>. Il y répond à
+chaque assertion, à chaque phrase du dialogue de
+<i>Pellegrino</i>, par des décisions contradictoires, souvent
+tranchantes et absolues, quelquefois spirituelles,
+mais, souvent aussi, dures, injustes, pleines
+d'amertume et de fiel contre le Tasse, hérissées
+de figures et d'expressions recherchées, qui ne valent
+pas beaucoup mieux que les métaphores de la
+farine et du moulin.</p>
+
+<p>«La <i>Jérusalem</i>, y est-il dit<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>, loin d'être un poëme, n'est qu'une
+compilation sèche et froide; l'unité qui y règne est mince et pauvre,
+comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du <i>Roland
+furieux</i> ressemble à celle d'un immense palais, dont la longueur, la
+largeur et la hauteur sont proportionnées. (Notez que le critique ne
+manque pas de donner ici une ample énumération de toutes les beautés de
+ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entourée de galeries, ensuite
+plusieurs étages, partagés en salles, cuisine et appartements, et dans
+chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des
+terrasses, des caves, des écuries et un jardin avec toutes ses
+dépendances. Il conclut que tout cela est plus difficile à bâtir qu'un
+dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite
+maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa
+longueur, bâtie sur de vieux murs, ou plutôt rapetassée comme ces
+greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les débris des superbes
+thermes de Dioclétien. L'auteur n'a fait que rédiger en vers italiens
+des histoires écrites en diverses langues; il n'est donc pas poëte, mais
+simple rédacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette
+histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a données,
+qu'aurait la métaphysique en chanson à danser. Le poëme de l'Arioste est
+une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un
+ruban, ou ce qu'on appelle à Naples une Zagarelle; et, s'il se fâche de
+la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si étroite,
+qu'elle est moins un ruban qu'un fil<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">(retour) </a> Tout ce qui suit est fidèlement extrait des
+ réponses faites, article par article, au dialogue de <i>Pellegrino</i>,
+ dans l'écrit publié par l'<i>Infarinato</i>, au nom de l'académie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">(retour) </a> Ce dernier trait est dans la réplique à l'apologie
+ du Tasse, mais non dans la première critique.</blockquote>
+
+<p>«Dans ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, les expressions
+sont tellement contournées, âpres, forcées, désagréables, qu'on a peine
+à les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la brièveté et la clarté;
+quand à la brièveté du Tasse, c'est plutôt resserrement, ou constipation
+qu'il faut l'appeler. S'il voulait être bref, il ne devait donc pas
+faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos,
+et si propres à tourmenter ceux qui l'écoutent, qu'ils aimeraient
+presque autant avoir la question. Ce poëme raboteux, escarpé,
+non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité
+profonde, n'est dans aucun endroit écrit avec énergie, dans aucun
+endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions,
+dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dégoût; rempli de mots
+pédantesques, étrangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas
+des mots, mais des barbarismes, etc.»</p>
+
+<p>On se persuade à peine aujourd'hui qu'on ait osé parler ainsi du Tasse
+et de son poëme, au nom de toute une académie, à la face de l'Italie
+entière. Aussi, avant même que le Tasse eût répondu à cette attaque
+indécente, le public s'était déjà prononcé pour lui. Son <i>Apologie</i> qui
+parut peu de temps après, et qu'il écrivit dans les souffrances et dans
+la captivité, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les
+suffrages. Les académiciens avaient mêlé son père dans leurs critiques,
+et avaient aussi durement traité l'<i>Amadis</i> que la <i>Jérusalem</i>. C'est
+de-là que le Tasse, qui avait été un fils si tendre et si respectueux,
+prend son texte pour leur répondre. J'opposerai ici le début de cette
+belle et éloquente réponse<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a> à ce que j'ai extrait de la critique. On
+en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les
+affections morales donnent dans ces sortes de combats.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">(retour) </a> Ce n'est pas exactement le début; mais il n'y a
+ auparavant qu'une espèce de prologue ou de préambule.</blockquote>
+
+<p>«Dans tout ce que mes adversaires ont écrit, dit le Tasse, rien ne m'a
+tant choqué que ce qui regarde mon père; je lui cède volontiers dans
+tous les genres de poésie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces
+genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'être permis
+de prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonnée par les
+lois d'Athènes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature,
+qui sont éternelles, que nulle volonté ne peut changer, et qui ne
+perdent rien de leur autorité par les révolutions des royaumes et des
+empires. Si les lois naturelles qui appartiennent à la sépulture des
+morts doivent être au-dessus des commandements des rois et des princes,
+à plus forte raison celles qui ont pour but l'éternelle durée de
+l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne
+sont plus. On peut dire que mon père, mort dans le tombeau, est vivant
+dans son poëme. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher de lui donner la
+mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de
+qui que ce soit dans le même genre, et particulièrement, comme on l'a
+osé faire, au-dessous du <i>Pulci</i> et du <i>Bojardo</i>. Il leur est tellement
+supérieur, quant à l'élocution et aux beautés poétiques, qu'il était
+impossible au censeur de prononcer d'une manière plus hardie un plus
+faux jugement.»</p>
+
+<p>Après cet exorde, il entre dans de longs détails relativement à son père
+et au poëme d'Amadis. Il le défend avec chaleur par des faits, des
+raisonnements et des comparaisons. Il prétend même démontrer que
+plusieurs parties de ce poëme sont préférables à plusieurs du <i>Roland
+furieux</i>. Si l'on peut l'accuser ici d'une prévention trop forte, à qui
+sera-t-elle pardonnable, si ce n'est à un fils? Il vient ensuite à ce
+qui le regarde lui-même. Il paraît irrésolu sur le parti qu'il doit
+prendre. «D'un côté, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis
+d'esprit et de sagesse que le sont les académiciens de Florence doivent
+être prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il
+me paraît que je n'aurai défendu qu'imparfaitement mon père, si je ne
+prends la défense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages,
+et d'un poëme qui lui était également cher; car je suis certain que s'il
+consentait à être surpassé par quelqu'un, il ne voulait du moins l'être
+que par moi. Ici, selon l'usage des poëtes, j'invoque la mémoire et
+celui qui me l'a donnée avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps
+périssable et pour ainsi dire étranger, et j'atteste que dans les
+dernières années de la vie de mon père, étant l'un et l'autre dans
+l'appartement que lui avait donné le duc de Mantoue, il me dit que
+l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il
+avait autrefois pour son poëme, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune
+éternité de renommée ne pouvait lui être aussi chère que ma vie, et que
+rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne dois
+donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon père, en attaquant
+mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.»</p>
+
+<p>Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui
+était très-familière, qu'il se défend contre les censeurs du dialogue de
+<i>Pellegrino</i> et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de
+répondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et
+l'étendue de son esprit. «Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je ne
+dois pas, reprend-il, rechercher la réputation d'homme d'esprit, mais
+plutôt celle d'un homme qui connaît ses défauts, et qui juge les autres
+et soi-même sans passion. Comment oserais-je enlever à mon censeur ce
+rôle de juge qu'il prend à la fin de son ouvrage, avec tant de douceur
+et d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injustement? Soyez donc plutôt
+mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens
+maîtres de la poésie et des plus grands poëtes, pour la vérité même,
+dont l'autorité est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non
+comme juge, mais comme simple défenseur, etc.»</p>
+
+<p>Tel est, en général, le ton de modération et de sagesse qui règne dans
+cette apologie. La réplique violente de l'<i>Infarinato</i><a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a> en fit
+encore mieux ressortir le mérite. D'ailleurs le poëme qui était ainsi
+attaqué et défendu parlait assez pour sa propre défense. Mis au premier
+rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientôt dans
+presque toutes, et ne fut placé dans aucune au-dessous du second. Les
+plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le
+Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur génie et leur style sont
+si différents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de
+comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus régulier; l'un plus
+fécond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus varié, le
+second plus sublime et plus égal. On remplirait deux pages de ces
+oppositions, dont le résultat serait le même qu'on peut tirer avant de
+les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les
+premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et
+d'écrire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intéressé par son nom
+et par les liens du sang à prendre un autre parti. C'est que Métastase,
+dont le nom rappelle un poëte célèbre et un excellent esprit, a vu et
+écrit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de
+prononcer entre ces deux grands hommes, la prévention naturelle et
+peut-être excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude
+et la méthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. «Si Apollon,
+ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en
+fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand
+poëte, et m'ordonnait de lui déclarer librement auquel de ces deux
+fameux poëmes je voudrais que ressemblât celui qu'il promettrait de me
+dicter, j'hésiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens
+qu'à la fin ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, me
+déciderait pour le <i>Godefroy</i><a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">(retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 265.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">(retour) </a> <i>Lettera a Domenico Diodati giureconsulto
+ napoletano</i>.</blockquote>
+
+<p>Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de même de prononcer en
+général, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les
+raisons, tirées de la nature opposée de leurs ouvrages, qui rendent
+toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Après avoir cité
+la modeste et ingénieuse conclusion de Métastase, il donne aussi la
+sienne, qui est toute contraire, mais où il n'a mis ni moins de
+modestie, ni moins d'esprit. «Moi, dit-il, qui suis si inférieur à ce
+grand homme (il est à remarquer que cela fut écrit du vivant de
+Métastase), je répondrais peut-être à Apollon avec plus de courage, et
+ma réponse serait un peu différente. S'il m'invitait à écrire un poëme
+épique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait
+à en entreprendre un poëme romanesque, je le prierais de faire de moi
+un autre Arioste; s'il me demandait, en général, duquel de ces deux
+poëtes je désirerais être l'égal par un talent naturel pour la poésie,
+je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent
+de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">(retour) </a> <i>Stor. della Letter. ital.</i>, t. VII, part. III, p.
+ 120.</blockquote>
+
+<p>Ce ton est un peu différent de celui des premiers critiques. Ni de leur
+temps, ni depuis, personne n'a osé s'exprimer sur le Tasse comme ils le
+firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis très-célèbre
+dans les sciences, qui était alors fort jeune, et ne prévoyait sans
+doute encore ni sa future célébrité, ni ses malheurs: c'est le grand
+Galilée. Professeur de mathématiques à vingt-six ans dans l'université
+de Pise, il ne négligeait point les études littéraires qui avaient eu
+ses premières amours; la philologie, ou la science du langage, faisait
+ses délices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-même; entre
+les poëtes italiens, il était surtout passionné pour l'Arioste, et l'on
+assure qu'il le savait par cœur tout entier. En 1590, temps où la
+captivité du Tasse était finie, mais où les querelles, dont la
+<i>Jérusalem délivrée</i> était l'objet, duraient encore, Galilée écrivit
+pour son amusement une critique extrêmement vive de ce poëme. Il n'y mit
+sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son
+manuscrit, qu'on ne l'a retrouvé que depuis peu d'années. Cet opuscule
+intéressant par son objet, par son auteur et par sa piquante
+originalité, fut imprimé pour la première fois en 1793<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>. Quand on
+aime le Tasse, on ne lit point sans être souvent choqué du ton que prend
+avec lui le jeune professeur; mais le fond en est très-bon, quoique les
+critiques soient souvent excessives. Elles tombent également sur le
+style, sur les inventions, la conduite et les caractères. La plus grande
+partie des jugements est saine et conforme aux lois du goût; il est à
+croire seulement que si l'auteur les avoit publiés lui-même il en eût
+adouci la forme, et qu'il se fût borné à des critiques particulières,
+sans en tirer contre le génie et le talent d'un grand poëte, des
+conséquences fausses et injustes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">(retour) </a> <i>Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei</i>, etc.,
+ Venise, 1793, in-12.</blockquote>
+
+<a id="na506" name="na506"></a><a href="#nx506">Voir note ajoutée 506 (annexe)</a>
+
+<p>Dès la première stance du poëme, il prononce que l'un des défauts les
+plus ordinaires du Tasse, est qu'il paraît souvent manquer de matière,
+qu'il est obligé de coudre ensemble des pensées qui n'ont entr'elles
+aucune liaison, aucun rapport, et que cela naît en lui d'une grande
+sécheresse de veine poétique et d'une grande pauvreté d'idées. «Je reste
+quelquefois, dit-il ailleurs, tout étourdi en voyant les sottes choses
+que ce poëte se met à décrire.» Et ailleurs encore<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>: «Il m'a
+toujours paru que ce poëte était mesquin, pauvre, misérable au-delà de
+toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et
+admirable.» Il fait ici une comparaison figurée, dans le genre de celles
+des académiciens de Florence: «En considérant, dit il, les actions et
+les fables de ce poëme, je crois pénétrer dans le petit cabinet d'un
+petit curieux qui a pris plaisir à l'orner de choses qui ont quelque
+prix par leur antiquité ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond
+que de petites choses (<i>coselline</i>), comme un crabe pétrifié, un
+caméléon desséché, une mouche ou une araignée dans un morceau d'ambre,
+quelqu'une de ces poupées, de ces <i>fantoccini</i> de terre que l'on dit
+trouvées dans les tombeaux de l'Égypte, ou, s'il s'agit de peinture,
+quelque petite ébauche du <i>Baccio Bandinelli</i>, ou du <i>Parmesan</i>, ou
+autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le
+<i>Roland furieux</i>, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune
+immense, une galerie royale ornée de cent statues antiques des plus
+célèbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec
+un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et
+d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, précieux,
+merveilleux et de la plus haute excellence, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">(retour) </a> P. 33.</blockquote>
+
+<p>Du reste, le ton général de cette critique est non-seulement libre, mais
+dérisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent
+ou parlent dans le poëme, pour tourner en ridicule leurs actions et
+leurs discours. Il ne fait surtout aucune grâce à <i>madonna Armida</i>,
+qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une
+coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le poëte, et
+ne lui épargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont même
+quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: «Eh!
+<i>signor Tasso</i>, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de
+papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>.» Son style,
+très-pur et très-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de
+ces jeux de mots, de ces quolibets, ou <i>riboboli</i> florentins, dont il
+faut avoir fait une étude particulière pour les bien entendre. Il y en a
+même de gaillards, et d'un genre d'équivoque qui paraîtrait fort étrange
+en France dans un professeur de mathématiques, et qu'on ne pardonnerait
+même pas à un autre professeur de répéter. En un mot, c'est l'ouvrage
+d'un jeune homme, mais à toutes ces bizarreries près, moins choquantes
+dans son pays, dans sa langue et dans son siècle, c'est l'ouvrage d'un
+jeune homme plein d'esprit, de goût et de saine littérature, qui joue
+avec sa plume, se parle pour ainsi dire à lui-même, et ne se croit pas
+soumis aux strictes lois de la décence, de la politesse et des égards.
+S'il avait toujours écrit sur ces matières, il n'aurait pas eu tant de
+gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troublé et menacé sa vie,
+pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et
+la terre n'en tournerait pas moins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">(retour) </a> En italien, <i>una paniccia da cani</i> (p. 29); mais
+ chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.</blockquote>
+
+<p>Le sort de <i>la Jérusalem</i> fut d'abord en quelque sorte plus heureux en
+France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y fût connue encore que par de
+mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit
+bientôt de pair avec l'<i>Iliade</i> et l'<i>Énéide</i>; et vers le milieu du
+grand siècle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus.
+Boileau, qui veillait alors aux intérêts du goût, avec la vigilance d'un
+magistrat et les lumières d'un législateur, s'éleva fortement contre ce
+qu'il regardait comme une hérésie, et la foudroya d'un seul vers, que
+bien des gens ne lui ont point pardonné:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Tous les jours à la cour un sot de qualité</p>
+<p class="i14"> Peut juger de travers avec impunité,</p>
+<p class="i14"> A Malherbe, à Racan préférer Théophile,</p>
+<p class="i14"> Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">(retour) </a> Satire IX.</blockquote>
+
+<p>Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce
+qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il était devenu un mot de
+ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, où, à la honte de
+la littérature française, on se faisait gloire de l'être. Plusieurs
+d'entre eux, qui peut-être entendaient assez médiocrement le Tasse,
+accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prévalaient contre
+lui de cet adage de Quintilien: <i>Il ne faut juger les grands hommes
+qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend
+pas.</i> Ce précepte est assurément de la plus grande sagesse; mais voici
+quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de goût,
+Boileau est lui-même un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de
+juger légèrement, sans courir le même risque dont Quintilien a voulu
+nous garantir. Tâchons, pour y échapper, de bien saisir le sens de cette
+expression, et dans la crainte de nous laisser conduire à des guides
+prévenus ou infidèles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre
+interprète que lui-même.</p>
+
+<p>Plusieurs années après, dans son <i>Art poétique</i>, étant revenu à parler
+du Tasse, il en parla plus modérément. Cela est amené dans le troisième
+chant (car Despréaux se donnait la peine d'enchaîner ses idées et de
+conduire d'un sujet à l'autre par des transitions naturelles), cela est
+amené par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'épopée, aux
+fictions de la mythologie, <i>les mystères terribles</i> du christianisme.
+Je sais que cette opinion peut être examinée sous le double point de vue
+de la poésie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes à
+imagination, qui ne sont pas poëtes, et de nouveaux docteurs en religion
+que les hommes religieux récusent, on pourrait soutenir par d'assez
+bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux; mais ce
+n'est point de cela qu'il est question: revenons à cette opinion même.
+Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables
+dans un poëme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et quel objet enfin à présenter aux yeux</p>
+<p class="i14"> Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,</p>
+<p class="i14"> Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,</p>
+<p class="i14"> Et souvent avec Dieu balance la victoire?</p>
+<p class="i14"> Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès.</p>
+<p class="i14"> Je ne veux point ici lui faire son procès;</p>
+<p class="i14"> Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie,</p>
+<p class="i14"> Il n'eût point de son livre <span class="sc">ILLUSTRÉ</span> l'Italie,</p>
+<p class="i14"> Si son sage héros, toujours en oraison,</p>
+<p class="i14"> N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison,</p>
+<p class="i14"> Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse</p>
+<p class="i14"> N'eussent de son sujet égayé la tristesse.</p>
+</div></div>
+
+<p>Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut <i>illustrer</i> sa
+patrie, que cette expression est décisive dans un auteur qui ne dit
+jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point
+donné précédemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et
+aussi étendu qu'on s'est obstiné à le croire, et qu'on doit entendre ce
+mot, non comme ceux qui persistent à lui en faire un crime, mais dans le
+sens où en Italie même, de très-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a
+point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le
+Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit
+ailleurs que le Tasse a <i>illustré sa patrie</i> par son poëme; enfin il ne
+l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois,
+maître comme il l'était de sa langue et de toutes les difficultés de son
+art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il
+pouvait même le dire facilement, et de manière à ôter toute équivoque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> A Malherbe, à Racan préférer Théophile,</p>
+<p class="i14"> Le clinquant à l'or pur, et le Tasse à Virgile.</p>
+</div></div>
+
+<p>Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le
+clinquant d'un côté, l'or de l'autre: là, le Tasse tout entier, et ici
+tout Virgile; mais il a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> A Malherbe, à Racan préférer Théophile,</p>
+<p class="i14"> Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile;</p>
+</div></div>
+
+<p>c'est-à-dire évidemment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce
+qu'il y a de clinquant dans le Tasse à tout l'or qui est dans Virgile.</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort
+au long sur ce vers de Boileau<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>, et qui est loin de lui en faire un
+crime. Le marquis <i>Orsi</i>, dans son ingénieuse défense des poëtes
+italiens contre le P. Bouhours<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>, aime mieux croire que le mot de
+notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si
+le mot est plaisant, c'est très-sérieusement que Despréaux l'a dit. Il
+remarque avec plus de raison que les Français ne doivent pas s'attribuer
+l'invention de ce mot, et que le <i>cavalier Salviati</i> l'avait employé
+avant eux<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>. <i>Carlo</i> <i>Gozzi</i>, qui traduisit dans le dernier siècle,
+en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce
+vers, que le poëte français n'a point prétendu mépriser le Tasse, mais
+se ranger à l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite à ce
+propos le trait mordant de <i>Salviati</i><a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>. En un mot, il y a de l'or
+dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien précieux, mais
+cet or n'est pas sans mélange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est
+tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">(retour) </a> <i>Perfetta poesia</i>, t. I, p. 484 et suiv. Il termine
+ ainsi tout ce qu'il dit à ce sujet: <i>Altro per appunto non suonano
+ le sue parole</i> (<i>di</i> Boileau) <i>se non che stolti son coloro che
+ antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune
+ parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso.</i> (P. 486.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">(retour) </a> <i>Considerazioni sopra un famoso libro francese
+ intitolato:</i> La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit,
+ <i>divise in sette dialoghi</i>, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le
+ Dialogue VI est consacré tout entier à la défense du Tasse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">(retour) </a> Il se trouve dans l'<i>Infarinato secondo</i>, qui est
+ une réplique à la réponse de <i>Camillo Pellegrino</i>, pour la défense
+ de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que
+ ce n'est point avec l'or de Virgile que l'<i>Infarinato</i> compare le
+ clinquant du Tasse, mais avec le prétendu or de l'<i>Avarchide</i>,
+ triste poëme de l'<i>Alamanni</i>, dont nous avons vu, ch. XI, ce que
+ l'on doit penser. <i>La Crusca</i> avait dit: <i>Verrà agguagliare
+ all'Avarchide il poema del Tasso</i>; et <i>Pellegrino</i> avait répondu:
+ <i>Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia
+ non fu di far paragone</i>, à quoi l'<i>Infarinato</i> réplique: <i>Sì,
+ secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro</i>. (<i>Op. del
+ Tasso</i>, édit. de Florence, t. VI.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">(retour) </a> <i>Opere del conte Carlo Gozzi</i>, Venezia, 1772, t.
+ VI, p. 274.</blockquote>
+
+<p>Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osèrent écrire en Italie sur
+son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et
+qu'en pensait-il lui-même? Cela tient encore à l'histoire de ce poëme,
+si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il
+ne peut être indifférent de le savoir.</p>
+
+<p>On se rappelle à quelle fâcheuse position il était réduit lorsque, sans
+sa participation et à son insu, son poëme fut imprimé, pour la première
+fois, d'après une copie imparfaite, et se répandit dans toute l'Italie.
+Malade, privé de sa liberté, souvent même de sa raison, hors d'état d'en
+donner lui-même une édition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus,
+c'est qu'il sentait mieux que personne la nécessité de cette
+correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. «Ce poëme,
+écrivait Horace <i>Lombardelli</i><a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>, honore la religion, la poésie et
+notre siècle autant que l'auteur même; je ne doute pas que la fleur des
+esprits d'Italie ne se plaise à le commenter, et à en faire sentir
+toutes les beautés, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernière
+main. Plaise à Dieu qu'il le puisse, et que son poëme n'aye pas le même
+sort que l'Énéide!» <i>Camillo Pellegrino</i>, dans ce dialogue qu'il
+consacre à la gloire du Tasse<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>, reconnaît dans son poëme la même
+incorrection. «Espérons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable,
+ainsi qu'à notre siècle, pour lui rendre la santé, il mettra la dernière
+main à sa <i>Jérusalem</i>, qu'il étendra ou éclaircira quelques endroits qui
+paraissent maintenant obscurs et tronqués, et qu'il portera ce poëme à
+son entière perfection. Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il
+avait souvent dit qu'il n'était pas entièrement content de son ouvrage,
+et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc
+pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce poëme aurait
+beaucoup moins de défauts qu'il n'en a maintenant, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">(retour) </a> Lettre à <i>Maurizio Cataneo</i>, 28 septembre 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">(retour) </a> <i>Il Carrafa, ovvero della poesia epica</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse, dans sa réponse à l'académie, parle ainsi de ce passage:
+«L'auteur du dialogue dit ici pour ma défense ce que je pourrais dire
+moi-même. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrigé, ni
+publié ce poëme, non plus que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il
+me soit permis de le faire! etc.» Il répète dans plusieurs endroits ce
+même vœu, et l'on aperçoit souvent dans ses réponses la connaissance
+qu'il avait de ses défauts. «Parmi les expressions critiquées, dit-il
+ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du
+critique ne me forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont sans
+raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forçassent à ne les pas
+corriger quand je juge à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore
+présidé moi-même à l'impression de mon poëme.» Et ailleurs encore; «En
+citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les défigure
+de manière que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher
+dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais
+changé, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y
+avais mis la dernière main.»</p>
+
+<p>Si l'académie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le
+style, de la recherche dans les pensées, et des jeux de mots: «Quand on
+se sert, répond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je
+l'ai prononcé devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait
+qui vient me frapper, il faut que je me réfute moi-même. Que dois-je
+donc faire, mes amis? Attendre le coup et présenter la gorge au glaive,
+comme firent les sénateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois?
+Ou bien toute défense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre
+mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes
+des Grecs, comme fit Énée dans l'incendie de Troie, et de se mêler parmi
+ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas
+son compte à vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homère,
+non plus que Virgile, ne fait que très-rarement jouer les mots entre
+eux. «Je devrais plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de
+m'accorder les armes dont se servait son poëte (c'est-à-dire Ovide né à
+Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-même les
+défauts que l'en reproche à ce poëte). Le parrain d'armes de mon
+adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il
+l'a armé de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutôt
+Aristophane (c'est-à-dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et
+qui convenaient ici beaucoup moins.» Il continue de jouer sur cette idée
+des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut décocher les traits, et
+qui du moins, dit-il est préférable aux instruments de cuisine que
+Terence met à la main de ceux qui assiégent la maison de Thaïs; allusion
+un peu forcée, comme on voit, à une scène de l'<i>Eunuque</i> de
+Terence<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>. Il quitte enfin ce style métaphorique, pour se jeter dans
+des sophismes, sur lesquels le préambule qu'il vient de faire montre
+assez qu'il ne se faisait pas illusion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">(retour) </a> Act. IV, sc. 7.</blockquote>
+
+<p>Si l'on désire un aveu plus positif, le voici dans cette réponse naïve
+et touchante qu'il fait à des reproches assaisonnés de toute la hauteur
+et de toute la dureté académique. «Moi qui souffre volontiers, mais non
+sans quelque douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>, je
+dirai au médecin: je suis malade, pour avoir trop goûté dans mon jeune
+âge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris
+l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remèdes sont trop
+désagréables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je
+veuille les prendre. C'est un nouvel art de guérir, et une nouvelle
+espèce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel,
+pour qu'il ne soit pas rejeté du malade<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">(retour) </a> Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce
+ beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. <i>Ma io
+ che volentieri, nè però senza mio dolore, sostengo d'esser
+ medicato dell'ignoranza, dirò al medico: son infermo per la
+ dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di
+ soverchio nell'età giovenile, prendendo il condimento per
+ nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti:
+ e temo che non m'inganninno, perchè io li prenda, benchè questa è
+ nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele
+ il vaso, in cambio di mele, perchè dall'infermo non sia ricusato.</i>
+ (<i>Apologia di Torquato Tasso</i>, etc.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">(retour) </a> Allusion à la belle comparaison de Lucrèce, et à
+ l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-même dans le début de son
+ poëme: <i>Così a l'egro fanciul</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Sans prendre trop à la rigueur ces aveux modestes, il en résulte
+toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des défauts
+dans un ouvrage ou l'auteur lui-même voyait tant d'imperfections, et que
+dans un âge plus avancé, il nommait les jeux de sa jeunesse<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>. Ces
+défauts, dans un si grand et si beau génie, venaient tous de ce qu'il ne
+joignait pas, au même degré, à ses qualités éminentes, une autre qualité
+plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe
+et la source de l'art d'écrire; je veux dire cette sagesse<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>, ce
+jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excès, de
+toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de
+justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde;
+cette qualité précieuse enfin, dont il paraît que la nature avait fait
+l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient même à
+étouffer qu'à force de soins et d'études. Le bon sens brille d'un doux
+éclat dans tous les bons auteurs de l'antiquité, parce que les anciens
+vivaient plus près de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils
+n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur
+fournissait elle-même; il se trouve plus rarement chez les modernes,
+parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutôt le goût
+national que la voix de la nature, et que ce goût y est comme les mœurs,
+un composé bizarre de corruption, de préjugés et de restes de barbarie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">(retour) </a> <i>Gli scherzi dell'età più giovanile</i>. Au
+ commencement de son discours intitulé: <i>del Giudizio</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">(retour) </a> <i>Scribendi rectè sapere est principium et fons.</i>
+ (<i>De Arte poëticâ.</i>)</blockquote>
+
+<p>Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur
+siècle. Dans le siècle où le Tasse écrivait, siècle cependant que l'on
+appelle à juste titre le siècle d'or de la littérature italienne,
+l'Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne firent
+qu'augmenter dans la suite. Pétrarque, ce beau génie, ce créateur de la
+poésie érotique moderne, avait aussi créé un spiritualisme, une
+mysticité d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de
+renchérir. Les <i>Petrarquistes</i>, dont le nombre fut grand dans le
+seizième siècle, et qui n'avaient pas le génie de leur modèle, outrèrent
+ses défauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mêmes. Pétrarque
+et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions
+précieuses et recherchées, qui peut-être alors étaient trop fréquentes
+pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-même est
+désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques du Tasse, poésies trop peu
+connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable
+aux recueils de ce genre les plus estimés, prouvent assez que, malgré la
+supériorité de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts
+brillants de son siècle.</p>
+
+<p>En commençant sa <i>Jérusalem</i>, il se proposa sans doute de changer sa
+manière, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses
+inventions et dans le tissu régulier de sa fable, Homère et Virgile
+qu'il étudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de
+l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les
+premières habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgré tous les
+efforts qu'il fit peut-être, est-il étonnant que l'on aperçoive souvent
+dans son poëme, au milieu des plus grandes beautés de style, de
+malheureux vestiges de son vice originel?</p>
+
+<p>Les poëmes romanesques ou romans épiques qui avaient inondé l'Italie,
+avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes, un
+grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du
+bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand
+il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans sa jeunesse
+de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même, dès l'âge de dix-sept
+ans, figuré parmi les poëtes romanciers; malgré les notions saines
+qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de
+ne pas conserver, dans un poëme héroïque, quelques-uns des défauts qu'il
+s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans.</p>
+
+<p>La philosophie du Tasse était celle d'Aristote, réunie à la philosophie
+de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les
+finesses, et même toutes les subtilités de la dialectique. L'arme du
+sophisme lui était familière. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert
+quelquefois d'une manière que l'école approuve peut-être, mais que le
+bon sens réprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau
+génie descende à des puérilités telles que celles-ci. Pour élever le
+<i>Roland furieux</i> au rang des poëmes héroïques, l'académie de <i>la Crusca</i>
+avait pris le parti de dire: poëme héroïque et roman, c'est tout un. «Ce
+qui n'est ni <i>tout</i> ni <i>un</i>, répond le Tasse, ne peut être <i>tout un</i>:
+or, le poëme de l'Arioste n'est ni <i>tout</i> ni <i>un</i>; donc il ne peut être
+<i>tout un</i>, avec un poëme héroïque.» Il est vrai que l'<i>Infarinato</i>, dans
+sa réplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus
+bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que
+<i>Tasso</i>, en italien, signifie aussi un blaireau. «Vous êtes <i>il Tasso</i>,
+dit l'académicien; cependant vous n'êtes ni <i>il</i>, ni <i>Tasso</i>; car si
+vous étiez <i>il</i>, vous seriez un article, et si vous étiez <i>Tasso</i>, vous
+seriez une bête.» Cela est assurément détestable, mais le Tasse avait
+le malheur d'y avoir donné lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion,
+et dans la maturité de l'âge (car il avait alors quarante-un ans), un
+auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas étonnant que, dans un
+âge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se
+soustraire quelquefois aux sévères lois du bon sens, qui sont aussi
+celles du bon goût?</p>
+
+<p>Il avait appris de Platon à se livrer aux méditations contemplatives, et
+son ame naturellement élevée, avait facilement reçu l'empreinte du beau
+moral, tel que l'avait si bien conçu le plus sublime des anciens
+philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut à son
+exemple qu'il composa des dialogues où l'on trouve souvent des beautés
+dignes de son maître, mais qui souvent aussi sont défigurées par des
+pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont
+les dialogues de Platon même ne sont pas toujours exempts. Son poëme est
+rempli des traces du platonisme: on les reconnaît à la noblesse, à la
+beauté idéale de ses pensées et de ses maximes, mais on les reconnaît
+aussi à cette métaphysique amoureuse que Pétrarque avait mise à la mode,
+et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les
+amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.</p>
+
+<p>C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût excessif pour
+l'allégorie. Il le poussa jusqu'à ne plus voir dans les poëmes d'Homère
+et de Virgile que des allégories continuelles, et voulut, à cet exemple,
+allégoriser toute sa <i>Jérusalem</i>. Quelques parties de ces anciens poëmes
+étaient peut-être en effet allégoriques. Le chantre d'Achille et celui
+d'Énée, à l'exemple des premiers poëtes, y couvraient peut-être de ce
+voile ingénieux les vérités les plus sublimes de la physique et de
+l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une
+pure allégorie; que leurs héros ne sont que des emblèmes; penser et
+écrire que l'<i>Iliade</i> est l'image de la vie civile, l'<i>Odyssée</i> celle de
+la vie contemplative, et l'<i>Énéide</i> un mélange de l'une et de l'autre;
+soutenir gravement que l'homme contemplatif étant solitaire, et l'homme
+actif vivant dans la société civile, c'est pour cela qu'Ulysse, à son
+départ de chez Calypso, est seul, et non pas accompagné d'une armée ou
+d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont
+représentés, l'un comme général de l'armée des Grecs, l'autre comme chef
+des Myrmidons; qu'Énée enfin est accompagné lorsqu'il combat ou qu'il
+fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux
+Champs-Élysées, il laisse tous ses compagnons, même son fidèle Achate;
+et que ce n'est pas au hasard que le poëte le fait ainsi aller seul,
+parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des
+récompenses qui sont réservées dans l'autre vie aux ames des bons et
+des méchants; qu'en outre l'opération de l'intelligence spéculative qui
+est l'opération d'une seule puissance est très-bien figurée par l'action
+d'un seul; mais que l'opération politique qui procède de l'intelligence
+et en même temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour
+ainsi dire, des citoyens réunis dans une république, ne peut être aussi
+bien représentée par une action où plusieurs ne concourent pas ensemble
+à une seule fin; établir en principe toutes ces rêveries et les prendre,
+ou feindre de les prendre pour règles, comme fit le Tasse<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>, n'est-ce
+pas prouver assez qu'avec une imagination très-riche et plusieurs autres
+qualités poétiques, portées même au plus haut degré, on n'a pas toujours
+ce <i>bon sens</i>, dont la véritable et saine poésie ne doit s'écarter
+jamais?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">(retour) </a> Dans l'<i>Allegoria del poema</i>, jointe à presque
+ toutes les éditions de la <i>Jérusalem délivrée</i>.</blockquote>
+
+<p>Voyez son discours intitulé <i>Allégorie du poëme</i>; vous y apprendrez que
+l'armée des croisés étant composée de différents princes et d'autres
+soldats chrétiens, représente l'homme qui est un composé d'ame et de
+corps, et d'une ame non pas simple, mais partagée en différentes
+puissances; que Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et
+montueux, vers laquelle sont dirigées toutes les entreprises de l'armée
+fidèle, désigne la félicité civile, convenable au bon chrétien, félicité
+difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée où habite la Vertu,
+mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y
+apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que
+Renaud, Tancrède et les autres princes, figurent les autres qualités de
+l'ame, et que le corps humain est représenté par les soldats; que
+l'amour qui fait déraisonner Tancrède, Renaud et d'autres guerriers, et
+qui les éloigne de Godefroy, désigne les combats que livrent à la
+puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.»</p>
+
+<p>Je sais bien que cette <i>Allégorie</i>, qu'il écrivit en un jour<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, ne
+fut qu'une espèce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les
+autres fussent pris; que son premier dessein était de mettre ainsi à
+couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop
+peu grave dans son poëme, en faisant croire qu'il avait caché sous ces
+dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses
+lettres nous l'apprend<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>; mais elle nous apprend aussi que quand il
+eut terminé ce travail, il en fut si émerveillé lui-même, il en trouva
+toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord
+avec le sens littéral de sa <i>Jérusalem</i>, qu'il finit par douter si, même
+en la commençant, il n'avait pas eu cette pensée<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>. Ne mettons pas à
+cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que
+ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par
+éprouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homère ni Virgile
+n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni éprouvé eux-mêmes
+de pareilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">(retour) </a> A Ferrare, au mois de juin 1576.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">(retour) </a> Citée dans sa Vie, par <i>Serassi</i>, p. 223, d'après
+ un manuscrit, et jusqu'alors inédite.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">(retour) </a> <i>Ond'io dubito, che non sia vero che quando
+ cominciai il mia poema avessi questo pensiero.</i> (<i>Ibid.</i>, p.
+ 124.)</blockquote>
+
+<p>De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les
+autres. Ce n'est pas assez d'en reconnaître les suites dans quelques
+vers trop brillantés, dans quelques images trop fleuries, dans des
+expressions et des tours affectés, que le critique français avait sans
+doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait
+tant de bruit, et qu'un critique italien avait employé avant lui, sans
+qu'on lui en ait fait les mêmes reproches; il y faut voir aussi la
+source de défauts peut-être plus graves, dans les narrations, dans les
+descriptions, et surtout dans les situations pathétiques et les discours
+passionnés. Expliquons ceci par des exemples.</p>
+
+<p>Dans les narrations, on peut regarder comme un défaut opposé à ce
+jugement, à cette sagesse, à ce bon sens que recommande Horace, et que
+les deux anciens maîtres de l'épopée ne blessent jamais, toute
+circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout détail
+minutieux, tout effet exagéré, toute particularité purement et
+inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrétiens, instruit les
+deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manière dont ce jeune
+guerrier avait été surpris et enlevé par Armide<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>. Arrivé au bord du
+fleuve Oronte, il était passé dans une île où Armide cachée l'attendait
+pour le poignarder. La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec
+autant de goût que de charme. Dans cette première partie de la
+narration, l'agréable n'est que joint au nécessaire; dans le reste, il
+prend trop évidemment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et
+rendre de nouveaux sons. Il regarde; «il voit au milieu de son cours une
+onde qui tourne et retourne sur elle-même; et de là sort une blonde
+chevelure, et de là s'élève la figure d'une femme, <i>e quinci il petto e
+le mammelle</i>, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache
+la pudeur<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>.»--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une
+description faite par le poëte, mais une narration faite par un
+vieillard. Il se plaît fort dans la peinture de ce joli fantôme. Il le
+compare aux nymphes et aux déesses qu'on voit dans un spectacle nocturne
+s'élever lentement du milieu du théâtre. «Ce n'est pas, dit-il ensuite,
+une syrène véritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une
+mer dangereuse auprès du rivage de Tirrhène.» Elle se met à chanter une
+chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a
+retenue à merveille, la répète tout entière aux chevaliers<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">(retour) </a> C. XIV, st. 51 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">(retour) </a> St. 60.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">(retour) </a> St. 62, 63 et 64.</blockquote>
+
+<p>Renaud s'endort à ces doux chants, continue le vieil ermite: la
+magicienne sort de son embuscade, et court à lui ne respirant que la
+vengeance; «mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit
+respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient
+fermés, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les
+mouvoir?) d'abord elle s'arrête en suspens; ensuite elle s'assied près
+de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colère: elle reste
+désormais tellement penchée sur ce front plein de charmes, <i>qu'elle
+ressemble à Narcisse auprès de sa fontaine</i>. De son voile, elle essuie
+la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter
+doucement l'air, et pour tempérer les ardeurs du soleil<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>. «Ainsi,
+qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs
+assoupies de ses yeux cachés fondirent cette glace qui s'endurcissait
+plus que le diamant dans son cœur<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">(retour) </a> Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau
+ est charmant, et aussi vrai qu'il est agréable: quel dommage qu'il
+ soit gâté par ce qui suit!</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">(retour) </a> St. 67.</blockquote>
+
+<p>Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais
+peut-être citer aucun où la convenance fut plus complètement blessée, je
+ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond même du
+récit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui ôte à la plupart de ces
+détails toute vraisemblance.</p>
+
+<p>Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des
+personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus célèbres, je
+choisirais pour exemples des mêmes défauts dans les unes et dans les
+autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide
+elle-même; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le
+chapitre suivant, une citation plus importante et un parallèle déjà
+promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont
+là, comme dans tout le poëme, rachetés par des beautés exquises, et les
+résultats d'une rivalité dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.</p>
+
+<p>A l'égard des situations touchantes et des peintures de passions fortes
+où des fautes du même genre et des traits d'esprit déplacés détruisent
+le pathétique, c'est, de tous les défauts reprochés au Tasse, celui
+qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches
+qu'il paraît le plus mériter.</p>
+
+<p>Quelle peinture devait être plus pathétique et plus terrible que celle
+du désespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connaître une
+maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à baptiser Clorinde qu'il a
+blessée à mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment
+toutes ses forces, qu'il les met en garde auprès de son cœur, et que,
+réprimant sa douleur, il s'occupe <i>à donner la vie avec l'eau à celle
+qu'il a tuée avec le fer</i><a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. Des Français qui arrivent le trouvent
+mourant, et l'emportent avec Clorinde, <i>à peine vivant en soi, et mort
+en elle qui est morte</i><a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>. Lorsqu'il revient à lui et qu'il se
+retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se répand en plaintes
+qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas
+séchées par cette froide apostrophe à sa main<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>? «Ah! main timide et
+lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infâme
+ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette
+vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare déchire
+cruellement mon cœur! Mais peut-être habituée à des actions atroces et
+impies, regardes-tu comme un acte de pitié <i>de donner la mort à ma
+douleur</i>.» Après quelques mouvements plus passionnés, mais où l'on ne
+voit pas encore l'expression d'un véritable désespoir, il demande où est
+le corps de Clorinde. Peut-être est-il la proie des bêtes féroces<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>.
+«Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chère, et trop précieuse
+pâture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forêts ont
+irrité, moi d'abord, et ensuite les bêtes sauvages! J'irai où vous êtes,
+et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, ô dépouilles chéries!
+Mais s'il arrive que ces membres si délicats aient assouvi des appétits
+féroces, je veux que la même gueule m'engloutisse: je veux être renfermé
+dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi,
+quelque part qu'elle puisse être, s'il m'est permis d'y être avec eux!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> A dar si volse</i></p>
+<p class="i14"><i> Vita con l'acqua a chi col ferro uccise</i>.</p>
+<p class="i30"> (C. XII, st. 68.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">(retour) </a> <i>In se mal vivo e morto in lei ch' è morta</i>. (St.
+ 71.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">(retour) </a> St. 75. Je connais les réponses que le marquis
+ <i>Orsi</i>, dans son sixième Dialogue, cité ci-dessus, p. 339, note 2,
+ fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits
+ suivants. Ces réponses ont, du moins à mon avis, le très-grand
+ tort de ne répondre à rien, et de laisser les choses au même point
+ où elles étaient auparavant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">(retour) </a> St. 78.</blockquote>
+
+<p>Comment, lorsqu'on est habitué aux beautés vraies d'Homère et de
+Virgile, pourrait-on se sentir ému par de pareilles plaintes, ou par
+celles-ci qui viennent bientôt après<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>? «O mes yeux, aussi
+impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez!
+vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes
+pleurs refusent de couler!» ou enfin par cette apostrophe au tombeau de
+Clorinde? «O marbre si cher et si honoré, qui as au-dedans de toi ma
+flamme et au-dehors mes pleurs<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>, non, tu n'es point la demeure de la
+mort, mais de cendres vivantes où repose l'amour; et je sens que tu
+rallumes dans mon cœur ses feux accoutumés, moins doux, mais non moins
+brûlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne
+d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-même, donne-les du
+moins à ces restes chéris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si
+jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dépouilles, elle
+ne s'irritera ni de ta pitié, ni de ma hardiesse, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">(retour) </a> St. 82 et 83.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> O sasso amato ed honorato tanto,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (St. 96.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Quel moment encore pour l'expression et pour le pathétique que celui où
+Armide est quittée par Renaud! Elle qui naguère avait à ses ordres tout
+l'empire d'amour, qui voulait être aimée et qui haïssait les amants, qui
+n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de
+ses yeux<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>; maintenant méprisée, trahie, abandonnée, elle suit celui
+qui la fuit et la méprise; elle tâche <i>d'orner par ses larmes le don de
+sa beauté refusé pour lui-même... Elle envoie devant elle ses cris pour
+messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage</i><a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>.
+Forcenée, elle s'écrie: «O toi qui emportes avec toi une partie de
+moi-même, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend
+l'autre, ou donne en même temps la mort à toutes les deux»..... Elle
+arrive auprès de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: «Comme un
+musicien habile qui, avant de chanter, prélude à voix basse pour
+préparer l'attention de ses auditeurs<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>.» Comparaison précieuse et un
+peu froide peut-être, mais délicieusement exprimée, et ce qui vaut
+encore mieux, conforme à ce trait bien saisi du caractère d'Armide, <i>qui
+même dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses
+ruses</i><a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">(retour) </a> C. XVI, st. 38 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E invia per messaggieri inanzi i gridi;</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi</i>. (St. 39.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Qual musico gentil, prima che chiara</i></p>
+<p class="i14"><i> Altamente la lingua al canto snodi</i>, etc. (St. 43.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> Che ne la doglia amara</i></p>
+<p class="i14"><i> Già tutte non oblia l'arti e le frodi</i>. (Ibid.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vérité. Si
+Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a
+mérité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née païenne, elle a
+voulu ruiner leur empire. Elle l'a haï lui-même: elle l'a poursuivi,
+fait prisonnier, emmené loin des armes, dans des lieux lointains et
+déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux.
+Mais après quelques expressions, peut-être un peu trop naturelles, elle
+se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathétique
+et de la nature. «Joins à cela, dit-elle<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>, ce que tu regardes comme
+plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai trompé, je t'ai séduit
+par les délices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et
+séduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer à un
+tyran tous ses charmes! après les avoir refusés pour récompense à mille
+<i>anciens</i> amants, les offrir en don à un <i>nouveau</i>! Eh bien! que ce soit
+encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour qui fut si agréable pour
+toi, passe les mers, combats, détruis notre foi.... Que dis-je? Notre
+foi! Ah! elle n'est plus la mienne; <i>ô ma cruelle idole</i><a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, je ne
+suis fidèle qu'à toi!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">(retour) </a> St. 46.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> <i>Fedele</i></p>
+<p class="i14"><i> Sono a te solo, idolo mio crudele.</i> (St. 47.)</p>
+</div></div>
+
+ <i>Idolo mio</i> est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de
+ correspondant en français, et doit ordinairement se rendre par
+ quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot
+ propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide;
+ cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet
+ <i>idolo</i>, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en
+ français, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne
+ traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer
+ et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre
+ forcerait à prendre un autre tour.</blockquote>
+
+<p>Permets moi seulement de te suivre, grâce qui peut encore se demander
+entre ennemis. <i>Le déprédateur</i> ne laisse par derrière lui <i>sa
+proie</i><a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>; quand le vainqueur <i>part</i> le captif <i>ne reste pas</i>; que ton
+camp me voie parmi les autres trophées, qu'il ajoute à tes autres éloges
+<i>celui de t'être joué de celle qui s'était jouée de toi</i><a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>.... Je te
+suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton
+écuyer ou ton écu, <i>scudiero o scudo</i><a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">(retour) </a> <i>Non lascia in dietro il predator la preda</i>, etc.
+ (St. 48.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa</i></p>
+<p class="i14"><i> Che la tua scheruitrice habbia schernito.</i> (<i>Ibid.</i>)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">(retour) </a> St. 50. Les réponses du marquis <i>Orsi, ub. supr.</i>,
+ relatives à ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parlé
+ dans une note précédente; elles renforcent l'objection, et rendent
+ la faute plus sensible.</blockquote>
+
+<p>Renaud s'arrête, mais il résiste et remporte la victoire. L'<i>amour
+trouve en lui l'entrée fermée et les larmes la sortie</i><a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>. L'amour
+n'entre pas <i>pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la
+raison a glacé</i>. Il répond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide
+lui dit-elle: «Écoutez comme il me conseille! écoutez <i>ce chaste
+Xénocrate</i>, comme il parle d'amour<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>!» Le nom de ce philosophe grec
+ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais
+qu'une partie de cette longue scène, composée de trois discours, est
+écrite différemment, et qu'on en peut citer des tirades entières où la
+passion parle son véritable langage; mais la plupart des traits en sont
+imités ou plutôt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au
+Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler
+Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mémoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Resiste e vince; e in lui trova impedita</i></p>
+<p class="i14"><i> Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita.</i> (St. 51.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote546" name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Odi come consiglia, odi il pudico</i></p>
+<p class="i14"><i> Senocrate, d'amor come ragiona.</i> (St. 58.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Herminie, au dix-neuvième chant, trouve son cher Tancrède vainqueur
+d'Argant, mais lui-même étendu mourant, à peu de distance du corps de
+son ennemi. «Après un si long temps, dit-elle<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>, je te revois à
+peine, ô Tancrède, je te <i>revois</i>, et je ne suis pas <i>vue</i>; je ne suis
+pas vue de toi, quoique présente, et en te <i>trouvant</i> je te <i>perds</i> pour
+toujours.» Elle voudrait être aveugle pour ne le pas voir en cet état;
+elle déplore la flamme des yeux, leurs rayons cachés, la couleur
+vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin à l'ame, et la
+prie de pardonner un larcin téméraire. Ce larcin est un baiser, et il ne
+faut pas moins de douze vers à la chaste Herminie pour traiter à fond
+cette matière. «Je veux ravir à ces lèvres pâles de froids baisers <i>que
+j'espérai plus chauds</i><a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>, (qu'on me pardonne cette traduction
+littérale). J'enlèverai à la mort une partie de ses droits, en baisant
+ses lèvres livides et flétries. Bouche compatissante qui, pendant ta
+vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant
+mon départ, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et
+peut-être alors si j'avais été assez hardie pour le demander,
+m'aurais-tu donné ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit
+permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lèvres!»
+Où est la décence? où est la nature? où est le pathétique?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote547" name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">(retour) </a> St. 105 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote548" name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Da le pallide labra i freddi baci,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che più caldi sperai, vuò pur rapire.</i> (St. 107.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle
+parle ainsi devant Vafrin, écuyer de Tancrède, qui est arrivé avec elle,
+qui vient d'ôter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est écrié: c'est
+Tancrède! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle
+s'en tient à ce long projet de baisers, et ne fait point ce que
+l'extrême douleur rendait excusable, qui était d'imprimer en effet un
+baiser sur les lèvres du héros qu'elle croit mort. «Elle parle ainsi en
+gémissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux,
+et paraît changée en fontaine<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>.» Ce baiser aurait pu ranimer
+Tancrède, mais cela eût été trop naturel. Il faut que ce soit ce déluge
+de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche
+s'entr'ouvre, et les yeux encore fermés, il pousse un faible soupir qui
+se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'écrie: «Ouvre les
+yeux, Tancrède, à ces derniers devoirs que je te rends par mes
+pleurs<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route,
+et qui veut mourir à tes côtés. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite;
+c'est là le dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre les yeux et
+les referme aussitôt. Elle continue à se plaindre. Vafrin prend enfin la
+parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait dû dire il y a long-temps:
+«Il ne meurt point<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>; il faut donc d'abord le panser, nous le
+pleurerons ensuite.» Alors il désarme son maître. Herminie, savante dans
+l'art de guérir, regarde et touche les blessures: elle espère qu'elles
+ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son
+voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les
+cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni
+dictame, ni autres herbes médicales, mais elle possède des paroles
+magiques très-puissantes, et elle en fait usage. Tancrède ouvre enfin
+les yeux. Il reconnaît son écuyer. Il demande quelle est cette beauté
+compatissante qui fait auprès de lui l'office de médecin. Elle rougit.
+Tout sauras tout, lui répond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton
+médecin, le silence et le repos. Tu guériras: prépare ma récompense; et
+en parlant ainsi, elle lui pose la tête sur son sein<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote549" name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">(retour) </a> Le texte dit <i>en ruisseau</i>:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Così parla gemendo, e si disface</i></p>
+<p class="i14"><i> Quasi per gli occhi, e par conversa in rio.</i> (St. 109.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote550" name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> A queste estreme</i></p>
+<p class="i8"><i> Essequie.......... ch'io ti fò col pianto.</i> (St. 110.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote551" name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">(retour) </a> <i>Questi non passa.</i> (St. 111.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote552" name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">(retour) </a> St. 114.</blockquote>
+
+<p>Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers à un
+artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui
+était d'abord trop emphatique et trop orné pour la douleur, devient ici
+trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scène qui, tout
+entière devait être si touchante, fait encore mieux sentir,
+non-seulement le défaut de pathétique, mais l'invraisemblance du
+commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui
+d'Herminie si habile dans l'art de guérir, l'une au lieu de faire de si
+longs et si froids discours, et l'autre de rester à les entendre,
+n'a-t-il pas été de désarmer Tancrède, pour voir si quelque chaleur, si
+quelque battement de cœur ne lui restait pas encore?</p>
+
+<p>Quant aux images trop fleuries et aux pensées frivoles, aux tours
+affectés, aux pointes et aux jeux de mots, assez généralement regardés
+comme les seuls défauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont,
+j'ose le dire, en plus grand nombre dans son poëme qu'on ne le croit
+communément. L'énumération en serait longue, si l'on voulait parcourir
+la <i>Jérusalem délivrée</i> d'un bout à l'autre, et citer tout ce qui peut
+être rangé dans l'une de ces trois classes, celle des images et des
+pensées, celles des tours, et celle des expressions ou des mots;
+contentons-nous de quelques exemples.</p>
+
+<p>Armide, à qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des
+larmes, telles qu'en produit la colère mêlée à la douleur. «Ses larmes
+naissantes ressemblaient à un crystal et à des perles frappées des
+rayons du soleil<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>. Ses joues humides étaient comme des fleurs
+vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rosée,
+lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zéphir, et
+que l'aube qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son sein.»
+Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernière,
+la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le poëte n'emploie-t-il pas encore
+une image trop fleurie, ou plutôt une figure trop recherchée, trop peu
+naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, «fait briller, comme
+un double soleil, son regard serein et son souris céleste sur les nuages
+épais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amassés autour de
+leur sein<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>?» Tancrède, dès l'instant qu'il voit Clorinde, en devient
+amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour,
+s'amuse à cette image trop fleurie et à cette pensée frivole de l'Amour
+enfant. «O merveilles! l'Amour qui vient à peine de naître, vole déjà
+grand, et déjà triomphe armé<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote553" name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">(retour) </a> C. IV, st. 74 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote554" name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">(retour) </a> St. 91.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote555" name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">(retour) </a> C. I, st. 47.</blockquote>
+
+<p>Tancrède, qui se trouve tout à coup enfermé dans les obscures prisons
+d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir
+Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. «Ce serait,
+dit-il, une perte légère que de perdre le soleil; malheureux! je perds
+la vue bien plus douce d'un beau soleil<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>.» Renaud, revenu de ses
+erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne où il doit prier,
+admire les étoiles et la lune argentée. On s'attend qu'un si grand
+spectacle lui dictera quelque pensée profonde; or voici celle qu'il lui
+inspire. «Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous
+admirons la lumière trouble et obscure, qu'un coup d'œil ou l'éclair
+d'un sourire nous découvre sur les confins bornés d'un fragile
+visage<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a><a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>.» Le fond de la pensée est aussi frivole que le tour est
+précieux et affecté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote556" name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>E tal' hor dice in tacite parole:</i></p>
+<p class="i14"> <i>Lieve perdita fia perdere il sole.</i></p>
+<p class="i14"> <i>Ma di più vago sol più dolce vista</i></p>
+<p class="i14"> <i>Misero i' perdo.</i> (C. VII, st. 48 et 49.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote557" name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E miriam noi torbida luce e bruna,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso</i></p>
+<p class="i14"><i> Scopre in breve confin di fragil viso.</i></p>
+<p class="i30"> (C. XVII, st. 13.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Dans la dernière bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout
+ce qu'ils rencontrent. Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est
+point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un côté le fer et
+de l'autre la gorge<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>. Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au
+ridicule. Il est vrai que cela est imité de Lucain, qui dit dans son
+neuvième livre positivement la même chose<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a><a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>; mais n'en déplaise à
+Lucain et à ses admirateurs outrés, <i>frivolité</i> et <i>ridicule</i>, n'en sont
+pas moins ici les mots propres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote558" name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">(retour) </a> <i>Che quinci oprano il ferro, indi la gola.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote559" name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Perdidit indè modum cædes, ac nulla secuta est</i></p>
+<p class="i14"><i> Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>J'entends par <i>tours affectés</i> les répétitions, les accumulations, les
+oppositions qui s'écartent du naturel, qui ne forment qu'un vain
+cliquetis de mots et de pensées, et qui ôtent au style épique sa noble
+et décente simplicité.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble:
+tous les coups qu'ils reçoivent les blessent également. Souvent l'un est
+blessé, l'autre languit, <i>et celui-là verse son ame, quand celle-ci
+verse son sang</i><a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.» Soliman, dans un combat nocturne, fait des
+prodiges de valeur. «Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne
+touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>.»
+Après un <i>tour</i> si <i>affecté</i>, et une accumulation si exagérée, sied-il
+bien d'ajouter: «J'en dirais plus encore, mais la vérité à l'air du
+mensonge?» Clorinde et Tancrède qui se combattent sans se connaître,
+«ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte
+excite le courroux à la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle
+l'insulte<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>.» Au haut de la montagne où Armide a placé ses jardins,
+où le ciel est toujours serein, et conserve éternellement <i>aux près les
+herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les
+ombrages</i><a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>, une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine;
+«elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire <i>était plus beau
+dans la rougeur et la rougeur dans le sourire</i><a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>.» Elle disait aux
+chevaliers: vous pouvez déposer ici les armes; vous n'y serez plus
+guerriers que de l'amour, <i>et le lit et l'herbe tendre des prés</i> seront
+<i>vos doux champs de bataille</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote560" name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">(retour) </a> C. I, st. 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote561" name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">(retour) </a> C. IX, st. 23.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote562" name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">(retour) </a> C. XII, st. 55 et 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote563" name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">(retour) </a> 563: C. XV, st. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote564" name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, st. 62 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par <i>pointes</i> ou <i>jeux de
+mots</i>; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-même
+dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son
+tyran la quitta avec un visage <i>sombre</i> où paraissait <i>clairement</i> la
+cruauté de son cœur<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a><a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>, ni qu'elle dise: <i>Je craignais</i> même de lui
+découvrir <i>ma crainte</i><a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>, il faut encore que l'<i>eau</i> qui coule de ses
+yeux produise l'effet <i>du feu</i>, et que le poëte s'écrie: «O miracle
+d'amour, qui tire des étincelles de ses larmes, et qui <i>enflamme</i> les
+cœurs <i>dans l'eau</i><a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>!» Ses ruses mettent le trouble dans le camp des
+chrétiens; «elle trempe les traits d'amour dans le feu de la
+pitié<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et
+enflammant leurs désirs amoureux, enlève la glace qu'avait amassée la
+crainte<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>.» Enfin les faisant à chaque instant changer d'état, «elle
+les tient toujours <i>dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans
+les pleurs</i>, entre la crainte et l'espérance<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote565" name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Partissi alfin con un sembiante</i> oscuro</p>
+<p class="i14"> <i>Onde l'empio suo cor</i> chiaro <i>trasparve.</i></p>
+<p class="i30"> (C. IV, st. 48.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote566" name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">(retour) </a> <i>E scoprir la mia</i> tema <i>anco</i> temea. (St. 51.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote567" name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> O miracol d'amor che le faville</i></p>
+ <p class="i14"><i> Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende.</i> (St. 76.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote568" name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">(retour) </a> St. 90.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote569" name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, st. 88.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote570" name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco,</i></p>
+<p class="i14"><i> In riso, in pianto, e fra paura e spene</i></p>
+<p class="i14"><i> Inforsa ogni suo stato.</i> (St. 93.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Senape, roi d'Éthiopie, était éperdûment amoureux de sa femme, et dans
+lui <i>les glaces</i> de la jalousie égalaient <i>les feux</i> de l'amour<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>.
+Mais voici bien autre chose. La reine était noire, elle accouche d'une
+fille blanche; cette fille est Clorinde, à qui le vieil Arsète raconte
+cette histoire. Votre mère, lui dit-il, résolut de vous cacher au roi
+son époux «à qui <i>la blancheur</i> de votre teint eût pu paraître une
+preuve contre <i>la candeur</i> de sa foi.» Je suis même obligé de mettre ici
+l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu
+entendre, car c'est la <i>candeur</i> du teint de l'enfant qui est opposée à
+la foi <i>non bianca</i> de la mère<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote571" name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">(retour) </a> C. XII, st. 22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote572" name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ch'egli havria dal</i> candor <i>che in te si vede</i></p>
+<p class="i14"><i> Argomentato in lei</i> non bianca <i>fede.</i> (St. 24.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>On retrouve ce goût pour les pointes dans les récits, dans les discours,
+dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le
+caractère d'Armide que le poëte paraît avoir pris à tâche de les semer
+avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou
+agir, les jeux de mots les plus recherchés viennent d'eux-mêmes se
+placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet être fantastique, il
+n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutôt
+il semble que cette magicienne l'a lui-même touché de sa baguette, et
+qu'elle a jeté sur ses pensées et sur son style un charme malfaisant
+qu'il ne peut rompre. Nous en avons déjà plusieurs fois remarqué
+l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut
+jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prêter l'oreille à ses
+galanteries amoureuses.</p>
+
+<p>Un miroir du crystal le plus brillant pendait au côté de Renaud. Elle se
+lève, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux,
+elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflammés, un seul objet
+en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux
+miroirs des yeux sereins de sa maîtresse. L'un se glorifie de son
+esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-même, et lui en
+elle<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>. «Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux où
+je lis ton bonheur et qui font le mien<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>; car si tu ne le sais pas,
+mes feux sont le vrai portrait de tes beautés. Mon sein retrace mieux
+que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hélas! puisque tu me
+dédaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa
+beauté! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire,
+jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-même. Un miroir ne
+peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renfermé dans
+une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les
+étoiles que tu peux voir tous tes charmas<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote573" name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Con luci ella ridenti, ei con accese</i></p>
+<p class="i14"><i> Mirano in varj oggetti un sol'oggetto;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ella del vetro a se fa specchio, ed egli</i></p>
+<p class="i14"><i> Gli occhi di lei sereni a se fa spegli.</i></p>
+<p class="i14"><i> L'un di servitù, l'altra d'impero</i></p>
+<p class="i14"><i> Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei.</i></p>
+<p class="i30"> (C. XVI, st. 20 et 21.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote574" name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">(retour) </a> 574: <i>Onde beata bei.</i> Jeu de mots impossible à rendre
+ en français, et qui disparaît dans cette paraphrase. Le marquis
+ <i>Orsi, loc. cit.</i>, défend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il
+ défend tout le reste; il cite Pétrarque pour autoriser le Tasse.
+ Je sais combien le Tasse a imité Pétrarque; mais je sais aussi
+ qu'il doit à cette imitation une partie de ses défauts; que ce qui
+ est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le
+ style épique, et qu'enfin si un tour affecté ou un jeu de mots
+ cessaient de l'être quand on en trouve des exemples dans
+ Pétrarque, cela nous mènerait loin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote575" name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non può specchio ritrar si dolce imago,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè in picciol vetro è un paradiso accolto.</i></p>
+<p class="i14"><i> Specchio t'è degno il cielo, e ne le stelle</i></p>
+<p class="i14"><i> Puoi riguardar le tue sembianze belle.</i> (St. 22.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les
+plaintes que le Tasse n'a pas su donner à l'amour un langage naturel et
+passionné. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y
+est devenu réalité, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne
+foi; Armide, prise dans ses propres piéges, aime de même; et nous avons
+appris par les reproches qu'elle fait à Renaud quand elle est
+abandonnée, que ce n'est point à se regarder dans un miroir, et à se
+dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les
+délicieux jardins d'Armide. «J'aurais bien du plaisir, dit un critique
+au sujet de ce passage, à voir paraître sur la scène un amoureux, avec
+un miroir pendu à sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand
+il marcherait sur le théâtre.» Je n'aurais pas osé me permettre cette
+plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galilée qui
+l'a faite<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote576" name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">(retour) </a> <i>Considerazioni</i>, etc., p. 211.</blockquote>
+
+<p>Nos deux amants se retrouvent à la fin du poëme dans une position fort
+différente; mais ils n'ont point changé de style; et le désespoir
+d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'était l'amour de
+Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de
+visage; <i>elle devient de glace et ensuite de feu</i><a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>. Elle lance
+plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; <i>et tandis
+qu'elle les darde, l'Amour la blesse</i><a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>. Elle craint que le corps de
+son perfide ne soit invulnérable comme son cœur. «Peut-être, dit-elle,
+ses membres sont-ils revêtus du même marbre dont il a si bien endurci
+son ame. <i>Les coups d'œil</i> ni <i>les coups de main</i> ne peuvent rien sur
+lui.» Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le
+courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachés à
+ses flancs<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>; expressions passionnées, quoique trop figurées
+peut-être. Elle veut se tuer elle-même. Elle s'adresse <i>à ses flèches</i>
+et les invite à percer un cœur où <i>celle de l'amour</i> ne tirent jamais en
+vain. «Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi, dit-elle en
+finissant, et qu'il ne faut que <i>des blessures à mes blessures</i>, qu'une
+<i>plaie</i> de mes flèches guérisse la <i>plaie</i> d'amour, et que la mort soit
+un remède pour mon cœur<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote577" name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">(retour) </a> C. XX, st. 61 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote578" name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Scocca l'arco più volta, e non fa piaga;</i></p>
+<p class="i14"><i> E mentre ella saetta, amor lei piaga.</i>. (St. 65.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote579" name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">(retour) </a> St. 117.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote580" name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Poi ch'ogn'altro rimedio è in me non buono,</i></p>
+<p class="i14"><i> Se non sol</i> di ferute a le ferute,</p>
+<p class="i14"> <i>Sani</i> piaga di stral piaga d'amore;</p>
+<p class="i14"> <i>E fia la morte medicina al core.</i> (St. 125.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant,
+je paraîtrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis
+assurément bien éloigné de ce dessein. Quel intérêt aurais-je à
+rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux
+écrivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise à Boileau, je
+ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littérature, foi
+et hommage aux lois éternelles de la vérité, de la nature et du goût.</p>
+
+<p>J'espère qu'on ne me dira pas que j'ai poussé trop loin les droits de la
+critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matière de goût,
+d'une nation à l'autre, que chaque peuple a son goût particulier, sa
+manière propre de sentir et de voir, etc., cela peut être objecté à ceux
+qui préfèrent leur goût national au goût des autres, et qui veulent tout
+réduire à leur mesure, mais non à celui qui rapporte tout, et dans les
+arts de son pays, et dans les arts étrangers, à en commun <i>criterium</i>, à
+la nature, et à ses premiers et fidèles imitateurs, les anciens;
+autrement, il faudrait qu'il trouvât bon tout ce qu'il voit approuvé
+dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement
+sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le
+sien; il ne pourrait même apprécier la littérature ancienne; il ne
+pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi
+les Latins, entre Cicéron et Sénèque ou même Apulée, entre Virgile,
+Ovide et Lucain. Si, d'une nation à l'autre on interdit la censure, on
+défend donc aussi l'approbation et l'éloge. Que devient alors l'étude
+des langues et des littératures étrangères? Que devient la critique, cet
+art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il
+doit être, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de
+l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait
+ailleurs mon opinion comme un arrêt, ni mon sentiment pour règle; je dis
+ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le
+fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de
+bonne foi.</p>
+
+<p>Mais revenons au Tasse et à son poëme, supérieur sans doute aux
+critiques qu'on en peut faire, puisque, en dépit de tout ce qu'on y a
+repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra
+éternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont
+quelques-unes ne lui ont point encore été faites, ne pourraient même
+nuire à sa durée. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de
+plus près, je ne dirai pas d'avoir trop négligé les souvenirs religieux
+attachés aux lieux où se passe son action; il les a suffisamment
+rappelés, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa
+<i>Jérusalem</i> en un de ces poëmes sacrés qui n'ont jamais qu'une classe de
+lecteurs; mais de n'avoir pas tiré des historiens qu'il dut connaître,
+des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout
+l'intérêt des fictions de l'épopée; de n'avoir point assez fidèlement
+décrit les mœurs du onzième siècle et surtout celles des compagnons de
+Godefroy; d'avoir en quelque sorte altéré en eux la superstition qui les
+animait, en leur prêtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges
+opérés par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine à
+être frappés d'un grand phénomène de la nature et à se figurer des
+apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent à
+la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils étaient réellement, des
+chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que
+dans le <i>Bojardo</i> et dans l'Arioste; d'avoir aussi mêlé de fausses
+couleurs aux peintures des mœurs de l'Asie, et d'avoir surtout imaginé
+des héroïnes, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>;
+mais il en serait de ces défauts comme des autres, ils ne nuiraient pas
+plus au succès désormais immortel de l'ouvrage, qu'à la gloire
+impérissable de l'auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote581" name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">(retour) </a> Tous ces reproches pourraient en effet être faits
+ au Tasse, dans un nouvel examen critique de son poëme, considéré
+ sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire
+ en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'aîné, occupé de
+ la publication de son <i>Histoire des Croisades</i>, en même temps que
+ je le suis de l'impression de cet examen du poëme célèbre dont les
+ croisades sont le sujet. Je n'avais point à craindre de le
+ détourner de ses idées habituelles en consultant son esprit juste
+ et son excellent goût sur la fidélité historique que l'on attribue
+ assez généralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en
+ substance ce qui est plus développé dans sa réponse. J'ajouterai
+ seulement en son entier la restriction pleine de goût qu'il met à
+ ce dernier reproche, tiré des mœurs asiatiques. «Si le poëme du
+ Tasse, dit-il, était connu des musulmans, ils pourraient bien lui
+ faire d'autres observations. Ils s'étonneraient, par exemple, de
+ voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est
+ guère en harmonie avec le Koran et avec les mœurs de l'Asie.
+ Herminie et Clorinde sont plus imitées d'Homère et de Virgile que
+ de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'élève contre
+ ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le poëte a tiré
+ un si heureux parti!»</blockquote>
+
+<p>Ce qu'il y a véritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un poëme
+conçu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit
+qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances
+particulières où il l'écrivit, offre de tels défauts, c'est qu'en les
+reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer à toute idée
+d'alliance entre la poésie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime
+pas moins l'ouvrage où ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit
+pas moins regardé comme le premier des temps modernes, dans le genre de
+poésie le plus grand et le plus noble, et que loin d'être tenté de lui
+contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou
+d'insensibilité aux beautés poétiques ceux qui ne la lui accordent pas.
+L'existence incontestable de ces beautés, leur éclat et leur nombre
+expliquent ce qui semblait d'abord si difficile à concevoir.</p>
+
+<p>Quand le choix du sujet, le plan, les caractères, l'intérêt soutenu et
+gradué, les épisodes, les descriptions, les combats, les enchantements,
+l'élévation des pensées, l'éloquence des discours, le style toujours
+poétique et animé (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais
+plutôt par excès que par faiblesse; affecté, précieux, exagéré si l'on
+veut, jamais prosaïque ni languissant, habituellement noble et pompeux,
+tel que l'exige l'épopée, dont la Muse est peinte avec une trompette,
+pour indiquer l'éclat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces
+qualités se trouvent réunies dans un poëme, quelques défauts qu'on y
+puisse reprendre, son rang est assigné, sa place est faite, et rien ne
+peut la lui ôter.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<p><i>Fin de l'examen de la</i> <span class="sc">Jérusalem délivrée</span> <i>du Tasse; beautés de ce
+poëme supérieures à ses défauts; rang qu'il occupe dans l'épopée
+moderne.</i></p>
+<br>
+
+<p>S'il est hors de doute que la poésie est le premier de tous les arts de
+l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de
+poésie l'épopée tient le premier rang. La tragédie, qui pourrait seule
+le lui disputer par l'énergie des passions, le développement des
+caractères et l'illusion de la scène, lui cède évidemment sur d'autres
+points, et n'est souvent même qu'une partie de l'épopée mise en action.
+Mais c'est surtout, il en faut convenir, à l'épopée régulière, au poëme
+héroïque fondé sur l'histoire que cette supériorité appartient. Quelque
+art et quelque génie qu'un grand poëte puisse mettre dans l'épopée
+romanesque, la vérité, que nous aimons toujours, malgré notre goût pour
+le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement à ce
+genre. Des actions sans réalité, des héros imaginaires, des moyens non
+seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une
+narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-même de ce
+qu'il raconte, peuvent bien éblouir et charmer l'esprit; mais la part de
+la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde à
+la folie, la raison réclame toujours la sienne.</p>
+
+<p>Il est agréable, sans doute, d'être transporté par un poëte dans toutes
+les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action
+multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre
+de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et
+qui méritent presque également de l'obtenir; des faits et des événements
+incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prétention de faire croire;
+des aventures aussi indépendantes entre elles qu'elles le sont toutes de
+celles qu'on nous donne pour la principale; des êtres et des objets
+fantastiques, tellement entremêlés avec ceux qu'on voudrait faire passer
+pour réels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de réalité que
+les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un
+plaisir d'enfant, et il faut à l'homme des plaisirs d'homme. Lors même
+qu'il consent à redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des
+fables, il ne peut pas l'être long-temps de suite. Pour que son illusion
+se prolonge, il faut que de temps en temps la vérité se montre à lui,
+qu'il puisse se réveiller au milieu du songe le plus agréable, et
+sentant autour du soi des objets réels, se replonger dans ses rêves avec
+une sorte de sécurité.</p>
+
+<p>Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais existé, que tous les prestiges
+dont le poëte l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un
+magicien mahométan n'a point enchanté une forêt, qu'un magicien presque
+chrétien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour
+leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres
+adroits et empressés, et pour leur faire des récits que l'on peut bien
+appeler de l'autre monde; mais ma mémoire me rappelle que dans un siècle
+de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expéditions
+lointaines que l'on a nommées croisades, que des guerriers inspirés et
+poussés par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est
+le dénoûment de l'une de ces expéditions, c'est la conquête de la ville
+célèbre où fut le tombeau du Christ, qu'un poëte chrétien me raconte. Il
+mêle à son récit les inventions de son art; mais la vérité est au fond
+du vase qu'il me présente. D'un autre côté, cette vérité en elle-même
+aurait peut-être pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paraîtrait
+amère, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais
+dévastatrices et sanglantes; mais le génie a enduit les bords du vase
+d'une si douce liqueur<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>, qu'il y retient mes lèvres attachées, et
+que je ne le quitte qu'après l'avoir épuisé tout entier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote582" name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">(retour) </a> Le Tasse, c. I, st. 3.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse, dit avec raison Voltaire<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a><a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, fait voir, comme il le doit,
+les croisades dans un jour entièrement favorable. «C'est une armée de
+héros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient délivrer du joug
+des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu.
+Le sujet de la <i>Jérusalem</i>, à le considérer dans ce sens, est le plus
+grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis
+autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque
+tout y est lié avec art: il amène adroitement les aventures: il
+distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur
+des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des
+voluptés il le ramène aux combats; il excite la sensibilité par degrés,
+il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc.» Un pareil
+éloge, donné par un maître de l'art, contrebalance bien des critiques,
+et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote583" name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">(retour) </a> <i>Essai sur la Poésie épique</i>, ch. VII.</blockquote>
+
+<p>En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la
+fiction n'est pas seulement un des ornements du poëme épique, mais
+qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualité intrinsèque et
+distinctive qui le différencie de l'histoire. Il créa une machine
+poétique ou du merveilleux tiré de la religion qui avait fait
+entreprendre la conquête qu'il voulait célébrer, et d'une autre source
+où tant de poëtes avaient puisé avant lui, qu'elle était devenue en
+quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi généralement
+accréditée dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion
+même, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au
+temps de cette croisade<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>; d'autres folies, ou d'autres sottises
+régnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prétendissent
+magiciens, ni peuples trompés qui y crussent; mais les premiers poëtes
+épiques, ayant adopté ces inventions du Nord<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>, les avaient si
+communément employées, y avaient si bien familiarisé les esprits, que
+l'anachronisme était effacé en quelque manière par l'habitude et par la
+popularité. Dieu et les intelligences célestes, ministres de ses ordres,
+furent donc dans le poëme du Tasse les agents surnaturels, protecteurs
+de la sainte entreprise; les anges de ténèbres dont elle contrariait les
+desseins, furent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des
+enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le désordre des
+éléments et les orages des passions; en un mot, l'Éternel et ses anges
+d'un côté, les démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce
+merveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des événements, tandis que
+dans l'histoire, ils sont l'effet immédiat, quelquefois de la prudence,
+et trop souvent de la folie, ou de la perversité humaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote584" name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">(retour) </a> A la fin du onzième siècle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote585" name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">(retour) </a> Voyez ci-dessus, ch. III.</blockquote>
+
+<p>Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce poëme sur ceux des deux
+anciens modèles du poëme épique. Dans l'<i>Iliade</i>, le malheureux roi
+Priam défend sa ville; c'est un très-bon roi, un respectable père de
+famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les
+malheurs qu'il éprouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de
+sa vieillesse. Dans l'<i>Énéide</i>, le jeune et brave Turnus défend sa
+maîtresse qu'un étranger veut lui enlever, et son pays que cet étranger
+veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne
+d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond
+d'intérêt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux
+vainqueurs. Dans la <i>Jérusalem délivrée</i>, au contraire, l'armée
+chrétienne marche à une conquête que sa foi lui commande; elle va
+délivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est
+un vieux tyran soupçonneux et cruel, haï de ses sujets, et que l'on voit
+par conséquent avec plaisir tomber du trône. Tout l'intérêt est donc du
+côté des chrétiens et de Godefroy qui les conduit.</p>
+
+<p>L'action est à peine commencée, que le conseil infernal s'assemble. Le
+grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa
+chute. Ils partent pour les exécuter et se répandent dans des régions
+diverses, où ils se mettent à fabriquer des piéges et des obstacles
+nouveaux, à déployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant
+de ces mauvais génies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou
+tyran de Damas. Hidraot a dans sa nièce Armide une habile et dangereuse
+élève, la beauté la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des
+secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des
+chrétiens, après lui avoir donné ses instructions. Dès qu'elle paraît,
+le camp est en feu. Elle en sort conduisant à sa suite l'élite des chefs
+de l'armée qu'elle fait ses captifs, et qui sont jetés dans les enfers.
+Renaud seul lui a résisté. Il a fait plus, il a délivré ses prisonniers
+envoyés par elle en Égypte sous une escorte qu'elle croyait sûre. Cette
+insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle
+dresse à Renaud des embûches, où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont
+point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort.
+Mais au moment de frapper, la beauté de Renaud la touche, la désarme,
+l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrémités du
+monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour
+l'enchaîner dans ses bras, pour le retenir auprès d'elle par les nœuds
+de l'amour et du plaisir.</p>
+
+<p>Dans le reste de cette fable ingénieuse, Armide intéresse parce qu'elle
+aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonnée et
+malheureuse; bien supérieure en cela au modèle que le Tasse s'était
+visiblement proposé, à l'Alcine de l'Arioste, à cette vieille fée
+décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants qu'une enveloppe
+trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus
+horribles du libertinage et du temps.</p>
+
+<p>D'autres démons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est
+l'enchantement de la forêt d'où les chrétiens tiraient du bois pour
+leurs machines de guerre, moyen adroitement lié à l'action du poëme,
+comme nous le verrons bientôt: un effroyable orage, qui arrache la
+victoire des mains de l'armée chrétienne, et la force de rentrer dans
+son camp; la discorde qui s'y élève au faux bruit de la mort de Renaud,
+et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cité sainte,
+sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour
+obéir à leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce poëme, on
+s'en serait moqué avec quelque raison; mais l'enchantement de la forêt
+est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore
+plus, et demandent eux seuls grâce pour toutes les œuvres infernales
+qui se trouvent dans la <i>Jérusalem</i>.</p>
+
+<p>Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu à quelques objections,
+la manière dont toute la fable est conduite ne demande point grâce; elle
+commande l'admiration et l'éloge. L'événement qui fait le sujet du poëme
+était alors d'un intérêt général. La pacification du reste de l'Europe,
+comme le remarque fort bien M. Denina<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>, n'y avait guère laissé aux
+chrétiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confédération s'était
+formée contre eux; ils furent battus à Lépante, à l'époque même<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a> où
+le Tasse, à peine âgé de vingt-deux ans, commençait à s'occuper
+sérieusement de son poëme. Cette guerre, en ramenant toutes les
+conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes
+croisades. Il y avait à peine un siècle qu'on avait été sur le point
+d'en former une nouvelle<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, et bien des gens espéraient encore voir
+renaître quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances.
+Entraîné par l'esprit de son siècle, et par des sentiments religieux
+qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le
+désirait lui-même; on le voit dans une de ses lettres; Horace
+<i>Lombardelli</i> en avait écrit une à un de leurs amis communs<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>, au
+sujet de la <i>Jérusalem délivrée</i>. Il y désapprouvait ce titre, et l'un
+de ses motifs, bon ou mauvais, était que les Turcs en pourraient faire
+un sujet de raillerie contre les chrétiens qui avaient reperdu
+Jérusalem. Le Tasse, en lui écrivant à ce sujet, dit qu'il ne croit
+point à ces plaisanteries turques, mais qu'au reste <i>des railleries
+capables d'irriter le généreux courroux des chrétiens ne seraient pas
+inutiles</i><a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>; et même au commencement de son poëme, il promet au duc
+Alphonse que si le peuple chrétien jouit enfin de la paix, et se
+rassemble pour enlever aux infidèles leur grande et injuste proie, il
+sera choisi pour chef de l'entreprise<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote586" name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">(retour) </a> Premier Mémoire sur la poésie épique; Recueil de
+ l'Académie de Berlin, 1789.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote587" name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">(retour) </a> En 1566.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote588" name="footnote588"><b>Note 588 </b></a><a href="#footnotetag588">(retour) </a> Le pape Pie II en était le promoteur, et voulait en
+ être le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote589" name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">(retour) </a> <i>Maurizio Cataneo.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote590" name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">(retour) </a> <i>Mi par che niuno scherno che possa irritare il
+ generoso sdegno de' christiani sia inutile.</i> Ces deux lettres sont
+ parmi les <i>Lettres poétiques</i> du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de
+ l'édition de ses Œuvres, Florence, 1724, in-fol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote591" name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">(retour) </a> : C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.</blockquote>
+
+<p>A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit à cet intérêt général
+un intérêt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine
+fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son poëme il
+en ramena souvent l'éloge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le
+sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour
+le héros le plus brillant de sa <i>Jérusalem</i> une des tiges de cette même
+famille, et célébra les aïeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus
+mal ses éloges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de
+l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homère se fût proposé un pareil but. Il eut
+celui de plaire à toute la Grèce, en chantant ses héros les plus
+célèbres, mais non de flatter particulièrement aucun prince grec, à
+moins que ce ne fût quelque descendant d'Achille. Homère est un poëte
+vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des poëtes
+courtisans. Homère est tout entier à son action, et quoique toujours
+inspiré, satisfait de rappeler et de peindre le passé, il ne se donne
+point pour prophète de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation
+les inventions du génie. Il fit descendre Énée aux enfers, pour y
+entendre son père Anchise faire l'éloge de Jules-César et d'Auguste. Il
+fit descendre du ciel pour Énée un bouclier sur lequel étaient gravés
+les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la liberté de
+Rome. Ces idées étaient trop ingénieuses pour n'avoir pas d'imitateurs.
+C'est d'après le premier de ces exemples, que l'Arioste précipite
+Bradamante dans la caverne de Merlin, où Mélisse lui fait passer devant
+les jeux tous les héros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte:
+c'est d'après le second, que le Tasse donne à Renaud un bouclier où
+sont gravées les images de tous ses ancêtres, et qu'il lui fait prédire
+par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se
+termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou
+moins de bonheur et d'adresse, presque tous les poëtes épiques. Il en
+faut excepter Milton, qui est peut-être le plus homérique des poëtes
+modernes.</p>
+
+<p>Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste
+et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le même intérêt
+et la même grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste à Hippolyte et au
+duc Alphonse, et du maître de l'Univers aux petits souverains de
+Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette différence; concentré en
+quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A
+travers les exploits de ses héros, c'est à tout moment la maison d'Este
+qu'il a en vue; c'est à elle que tout se rapporte; et si cet encens
+devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer
+l'art que le poëte a mis à en ramener si souvent et si diversement
+l'offrande. Le Tasse, quoique attaché à la même cour, étendit plus loin
+ses vues. Comme il n'écrivait pas un roman, mais un véritable poëme
+épique, il donna moins à l'intérêt particulier et plus à l'intérêt
+général. Content d'avoir placé dans son poëme un prince de la maison
+d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle <i>Iliade</i>, il ne
+parle qu'une seule fois avec quelque étendue des héros de sa race, et ne
+leur consacre qu'une vingtaine de stances, à la fin de son dix-septième
+chant.</p>
+
+<p>De même que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le nœud de
+l'<i>Iliade</i>, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de
+Renaud, c'est son éloignement du camp des chrétiens qui prolonge le
+siége de Jérusalem et donne lieu aux incidents du poëme. Tout ce qui
+précède cet éloignement ne fait que préparer ce qui doit le suivre. Ce
+qui suit son exil tend à faire désirer son retour; il revient, et les
+obstacles cessent; les chrétiens n'ont plus rien qui les arrêtent;
+nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jérusalem est prise et le poëme
+est fini.</p>
+
+<p>L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen
+d'éloigner Renaud de l'armée chrétienne; la magie qui forme la machine
+et le merveilleux du poëme, est ce qui le retient loin du camp, et ce
+qui l'y ramène. Il tue le prince de Norwège, Gernand qui l'a insulté:
+Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars,
+pour repousser cet affront. Tancrède parvient à le fléchir et le
+détermine à s'exiler lui-même. Il part seul, avec deux écuyers, le cœur
+rempli de hauts desseins, résolu à s'aventurer au milieu des nations
+ennemies, à parcourir l'Égypte et à pénétrer, les armes à la main,
+jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux
+projets, il tombe dans les piéges d'Armide. Transporté dans une des îles
+Fortunées, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'Égypte,
+Jérusalem, les chrétiens et la gloire. L'adresse du poëte a sauvé ce que
+cet oubli pouvait avoir de déshonorant. C'est l'effet d'un charme
+magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut,
+pour le détruire, y opposer un charme contraire. Dès que Renaud jette
+les yeux sur le bouclier porté par Ubalde, qu'il se voit désarmé,
+parfumé, entrelacé de guirlandes de fleurs, il s'arrache à la volupté,
+reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.</p>
+
+<p>Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher
+au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une
+forêt enchantée. Des critiques ont trouvé cela petit et indigne de la
+majesté de l'épopée. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses
+vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri
+l'armée troyenne, renversant tout ce qui s'oppose à son passage, ne
+cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin
+la vengeance de l'amitié sur ce redoutable ennemi, a bien une autre
+énergie, une autre noblesse, une autre grandeur.</p>
+
+<p>Il ne faut pas cependant tout-à-fait condamner le Tasse. Il a craint en
+élevant trop Renaud, de rabaisser les autres héros chrétiens, et
+d'avilir le caractère de Godefroy. La valeur seule ne peut venir à bout
+de prendre Jérusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines
+qui ébranlent et qui abattent les murs. Une seule forêt peut fournir le
+bois nécessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante
+cette forêt, où les chrétiens ne peuvent plus pénétrer. Ceux qui s'y
+présentent sont effrayés par des apparitions et des prodiges
+extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de
+terre, des rugissements et des hurlements de bêtes féroces; puis des
+feux dévorants, des murs enflammés, des monstres affreux qui les
+gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoyés par
+Godefroy sont repoussés, et répandent leur effroi dans toute l'armée.
+Alcaste, chef des Helvétiens, homme d'une témérité stupide, dit le
+Tasse, qui méprisait également les mortels et la mort<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>, et que rien
+jusque-là n'avait épouvanté, se présente et ne peut soutenir l'aspect de
+ces horribles fantômes. Tancrède enfin, l'intrépide Tancrède, n'est
+effrayé ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit
+avoir franchi toutes les barrières, prêt à couper l'arbre fatal, il en
+entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la
+pitié font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cède; et
+Godefroy, frappé de son récit, veut aller tenter lui-même l'aventure de
+la forêt; mais Pierre le Vénérable l'arrête, lui parle d'un ton
+prophétique, et lui fait entendre que c'est à Renaud que cet exploit est
+réservé. Dudon lui apparaît en songe, lui annonce que tel est l'ordre du
+ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-même le retour du fils
+de Bertholde, mais de l'accorder aux prières de son oncle Guelfe, à qui
+Dieu inspire en même temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des
+guerriers chrétiens, ni l'autorité du général ne sont compromises.
+Renaud revient, et, supérieur à la crainte, vainqueur de la pitié même,
+il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote592" name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">(retour) </a> <i>Sprezzator de' mortali e della morte.</i> (C. XIII,
+ st. 24.)
+
+<p> Ce vers est répété mot pour mot, en parlant de Rimédon, c. XVII,
+ st. 30.</p></blockquote>
+
+<p>Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action.
+Le poëme est presque tout entier intrigué avec la même adresse. Les
+événements naissent les uns des autres et concourent ensemble à former
+un tout qui se développe avec beaucoup d'ordre et de clarté. Le poëte
+marche rapidement vers son but; et, s'il arrête quelquefois sur la
+route, on aime à s'arrêter avec lui; l'intérêt qu'il inspire est soutenu
+et semble croître jusqu'à la fin; en un mot, à l'égard du plan ou de la
+fable, un seul poëte lui est comparable; aucun peut-être ne lui est
+supérieur.</p>
+
+<p>La diversité des nations, des religions, des usages, lui offrait une
+grande variété de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractères. Pour
+éviter la confusion, il a fait dans les deux armées un choix de
+personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant
+de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans.
+Chez les chrétiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et
+impétueux Renaud, l'intrépide et généreux Tancrède attirèrent d'abord
+les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frères du
+général, Odoard et Gildippe, ces deux tendres époux, assez unis pour ne
+se jamais quitter, même dans les combats, assez heureux pour y mourir
+ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres
+brillent au second rang, et paraissent, tantôt séparés, tantôt réunis,
+sans se nuire ni se confondre.</p>
+
+<p>Du côté des païens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait
+pu soutenir le siége, s'il n'avait eu pour sa défense que les troupes
+renfermées avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne
+sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrétiens
+et placer dans la principale mosquée une image de la Vierge, à laquelle
+il prétend qu'est attaché le destin de Jérusalem et de l'empire
+d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas résisté long-temps. Pas
+un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde
+arrive d'un côté, Argant de l'autre, Soliman d'un troisième; mais
+lorsqu'ils sont réunis, ces trois caractères diversement héroïques ont
+un éclat prodigieux, qu'on pourrait même accuser quelquefois d'éclipser
+celui des héros chrétiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces
+douleurs fortes une nuance douce qui repose agréablement les yeux.
+L'enchanteresse Armide vient à son tour et fixe tous les regards. C'est
+une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un poëte pour
+s'imprimer dans la mémoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.</p>
+
+<p>L'armée d'Égypte, qui paraît à la fin du poëme pour donner un dernier
+relief à la valeur des chrétiens, fournit encore de nouveaux caractères,
+parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne.
+Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau
+dénombrement poétique, des peintures nouvelles de mœurs et de costumes
+étrangers. C'est avec tous ces moyens tirés du fond du sujet même, c'est
+avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite à sa fin une
+action vraiment héroïque et poétiquement vraisemblable, bien
+proportionnée dans son ensemble et dans ses détails; où la surprise,
+l'admiration, la pitié, la terreur sont excitées tour à tour; où
+l'héroïsme paraît dans toute sa grandeur, la beauté avec tous ses
+charmes, la religion avec ses cérémonies les plus augustes, et ses
+sentiments les plus exaltés; où l'unité se trouve jointe à la variété,
+l'unité, cette loi générale des arts, dont la violation porte avec elle
+sa peine, dans l'extinction de l'intérêt et la perte de l'illusion.</p>
+
+<p>Si du mérite de l'ensemble nous passons à celui des détails, nous n'y
+trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques
+les plus rigides ont reconnu l'éloquence de ses discours. Celui qu'il
+met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les
+chefs de l'armée à rentrer en campagne; celui que prononce Alète,
+ambassadeur du soudan d'Égypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux
+qu'à différentes reprises, le général des chrétiens et même les chefs
+des infidèles adressent à leurs soldats avant de combattre, passent avec
+raison pour des modèles de cette partie essentielle de l'art. Les
+critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse,
+qu'ils regardent comme supérieur à l'Arioste dans les discours, lui est
+inférieur dans les comparaisons<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>; et cependant il en a, et en grand
+nombre, qui peuvent paraître difficiles à surpasser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote593" name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">(retour) </a> Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.</blockquote>
+
+<p>Il est en général, mais en ce genre surtout, grand imitateur des
+anciens. On dirait qu'il ait vu les objets à la lumière qu'ils lui
+prêtaient, et que souvent même il les ait vus, moins dans la nature que
+dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est
+ainsi qu'il compare, en imitant Lucrèce, le soin de mitiger la vérité
+par la fable, quand on veut la faire goûter, avec celui que prend le
+médecin habile qui enduit de miel les bords du vase où l'enfant boit
+l'absinthe qui doit le guérir<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a><a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>; qu'il compare, en imitant Virgile et
+Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrède, au
+taureau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à combattre un rival par
+les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler
+avec ses pieds<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>; et que, deux stances plus haut, comparant ce même
+Argant à une comète funeste, qui brille dans l'air enflammé, il
+emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un
+autre encore d'Horace<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a><a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote594" name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Così a l'egro fanciul porgiamo aspersi</i></p>
+<p class="i14"><i> Di soave licor gli orli del vaso</i>, etc. (C. I, st. 3.)</p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes</i></p>
+<p class="i14"><i> Cum dare conantur, priùs oras pocula circum</i></p>
+<p class="i14"><i> Contingunt dulci mellis flavoque liquore</i>, etc.</p>
+<p class="i14"> (Lucr., <i>de Rer. nat.</i>, l. I, v. 935.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote595" name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non altrimente il tauro ove l'irriti</i></p>
+<p class="i14"><i> Geloso amor</i>, etc. (C. VII, st. 55.)</p>
+<p class="i14"><i> Mugitus veluti cùm prima in prœlia taurus</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (Virg., <i>Æneid.</i>, l. XII.)</p>
+<br>
+<p class="i14"> <i>Pulsus ut armentis primo certamine taurus</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (Lucan., <i>Pharsal.</i>, l. II.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote596" name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Qual con le chiome sanguinose orrende</i></p>
+<p class="i14"><i> Splender cometa suol per l'aria adusta,</i></p>
+<p class="i14"> <i>Che i regni muta e i fieri morbi adduce,</i></p>
+<p class="i14"><i> A purpurei tiranni infausta luce.</i> (C. VII, st. 52.)</p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Non secùs ac liquidâ si quandò nocte cometæ</i></p>
+<p class="i14"><i> Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ille, sitim morbosque ferens mortalibus ægris,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nascitur et lævo contristat lumine cælum.</i></p>
+<p class="i30"> (Virg., <i>Æneid.</i>, l. X.)</p>
+<br>
+<p class="i14"> <i>Mutantem regna cometem.</i> (Lucan.)</p>
+<p class="i14"> <i>Purpurei metuuat tyranni.</i> (Horat.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Veut-il exprimer le nombre des démons chassés par l'archange Michel dans
+les gouffres infernaux, Virgile, d'après Homère, lui fournit la double
+comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats
+plus chauds, et des feuilles<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a><a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a> dont les premiers froids de l'automne
+jonchent la terre; veut-il peindre le féroce Argillan s'échappant de sa
+prison et courant au combat, Homère et Virgile lui présentent pour objet
+de comparaison ce coursier fougueux, échappé de l'étable, qui s'élance,
+en secouant sa crinière, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers
+le fleuve accoutumé<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>; il s'en saisit, sans apercevoir peut-être que
+cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans
+l'<i>Iliade</i>, au beau Pâris s'arrachant du sein des voluptés pour courir
+aux combats; dans l'<i>Énéide</i>, au jeune et brave Turnus, rompant une
+odieuse trève et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien à un
+séditieux obscur qui ne sort de la prison, où une mort honteuse le
+menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de
+bataille. Tancrède pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et
+qu'il a tuée sans la connaître, est pour lui, comme Orphée pleurant son
+Eurydice l'a été pour Virgile<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>, le rossignol à qui on a enlevé ses
+petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gémissements:
+et pour ne pas étendre plus loin, comme on le ferait aisément, cette
+énumération, Armide sur son char, dans l'armée du soudan d'Égypte,
+passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est à ses yeux
+le phénix renaissant dans toute sa beauté, environné d'oiseaux
+innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont été
+aux yeux de Sannazar<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>, un saint Enfant et sa Mère, les deux objets
+les plus sacrés pour les chrétiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote597" name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non passa il mar d'augei si grande stuolo</i></p>
+<p class="i14"><i> Quando a soli più tepidi s'accoglie,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè tante vede mai l'autunno al suolo</i></p>
+<p class="i14"><i> Cader co' primi freddi aride foglie.</i> (C. IX, st. 66.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Voyez Homère, <i>Iliade</i>, l. III.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Quàm multa in sylvis autumni frigore primo</i></p>
+<p class="i14"><i> Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto</i></p>
+<p class="i14"><i> Quàm multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus</i></p>
+<p class="i14"><i> Trans pontum fugat, et terris immittit apricis.</i></p>
+<p class="i30"> (Virg., <i>Æneid.</i>, l. VI et X.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote598" name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> <i>Come destrier che dalle regie stalle</i>, etc.</p>
+ <p class="i30"> (C. IX, st. 75.)</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"> Voyez Homère, <i>Iliade</i>, t. VI.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Qualis ubi abruptis fugit prœsepia vinclis</i></p>
+<p class="i14"><i> Tandem liber equus</i>, etc. (Virg., <i>Æneid.</i>, l. XI.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote599" name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Lei nel partir, lei nel tornar del sole</i></p>
+<p class="i14"><i> Chiama con voce stanca, e prega, e plora.</i></p>
+<p class="i14"><i> Come usignuol, cui'l villan duro invole</i></p>
+<p class="i14"><i> Dal nido i figli non pennuti ancora</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (C. XII, st. 90.)</p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Te, veniente die, decedente canebat.</i></p>
+<p class="i14"><i> Qualis populeâ mœrens Philomela sub umbrâ</i></p>
+<p class="i14"><i> Amissos queritur fœtus, quos durus arator</i></p>
+<p class="i14"><i> Observans nido implumes detraxit</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (Virg., <i>Georg.</i>, l. IV.)</p>
+</div></div>
+
+ J'ai observé ailleurs (<i>Coup-d'œil rapide sur le Génie du
+ Christianisme</i>) que ce n'est que dans les poëtes imitateurs de
+ Virgile, que la plaintive Philomèle chante encore quand elle a
+ perdu ses petits; dès qu'ils sont éclos, le rossignol de la nature
+ ne chante plus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote600" name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Come allor che'l rinato unico augello</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (C. XVII, st. 35.)</p>
+<br>
+<p class="i18"><i> Qualis, nostrum cum tendit in orbem,</i></p>
+<p class="i14"><i> Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phœnix</i>, etc.</p>
+<p class="i20"> (Sannazar, <i>de partu Virg.</i>, l, II, v. 415.)</p>
+</div></div>
+
+ Claudien, <i>Louanges de Stilicon</i>, l. II, et idylle du Phénix,
+ fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette
+ comparaison; mais Sannazar les a réunis le premier.</blockquote>
+
+
+<p>Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois
+il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les
+objets ne sont pas moins ingénieux, ni sa manière de les rendre moins
+heureuse et moins poétique. Herminie, couverte des armes de Clorinde,
+approche du camp des chrétiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre
+intérêt l'y attire<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>; le chef d'une garde avancée l'aperçoit, la
+prend pour Clorinde qui avait tué son père sous ses yeux; il lui lance
+un trait, en criant: tu es morte! et se met à sa poursuite. C'est «une
+biche altérée qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux où
+elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve
+entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant où
+elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafraîchir son corps
+fatigué, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier
+la lassitude et la chaleur<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote601" name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601">(retour) </a> Tancrède qu'elle aime a été grièvement blessé dans
+ son combat avec Argant; elle veut se rendre auprès de lui, et
+ employer à le guérir cette science de la vertu des plantes qui,
+ dans l'Orient, faisait partie de l'éducation des filles de rois.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote602" name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">(retour) </a> C. VI, st. 109.</blockquote>
+
+<p>Une sédition a éclaté dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et
+sévère au milieu du tumulte, et fait arrêter cet Argillan qui l'avait
+excité; sa fermeté impose aux plus séditieux; le soldat menaçant dépose
+ses armes et rentre dans le devoir. C'est «un lion qui, secouant sa
+crinière, poussait de féroces et superbes rugissements; s'il aperçoit le
+maître qui dompta sa férocité naturelle, il souffre le poids honteux des
+chaînes, craint les menaces, obéit à ce dur empire; et ni sa longue
+crinière ni ses énormes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et
+si fortes, ne lui rendent sa fierté<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>.»</p>
+
+<p>Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrétiens, il
+réussit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche à sa
+rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accroît sans cesse, sa
+troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu où le fier Soliman exerce
+tant de ravages, il est en état de l'attaquer. «Tel descendant du mont
+où il prend naissance, humble d'abord, le Pô ne remplit pas l'étroit
+espace de son lit, mais à mesure qu'il s'éloigne de sa source, il
+s'accroît de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il
+élève enfin, comme un taureau superbe, sa tête au-dessus des digues
+qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer
+l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut à la
+mer<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote603" name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">(retour) </a> C. VIII, st. 83.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote604" name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">(retour) </a> C. IX, st. 46.</blockquote>
+
+<p>Lorsque Tancrède ose tenter l'aventure de la forêt enchantée, supérieur
+à tous les dangers, à toutes les craintes, il est arrêté par la voix de
+Clorinde qui paraît sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper;
+cette voix plaintive implore sa pitié. «Tel qu'un malade qui voit en
+songe un dragon ou une énorme chimère environnée de flammes, soupçonne
+et s'aperçoit même en partie que c'est un fantôme, et non un objet réel;
+il s'efforce pourtant de fuir, tant il est épouvanté de cette horrible
+apparence; tel le timide amant ne croit pas entièrement cette illusion
+étrangère; et cependant il la redoute, et se voit contraint de
+céder<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.» Un poëte qui crée, dans des genres différents, de si belles
+comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-même un excellent
+modèle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote605" name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">(retour) </a> C. XIII, st. 44.</blockquote>
+
+<p>Le penchant du Tasse à l'imitation venait de l'étendue de ses lectures,
+de l'étude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la
+capacité de sa mémoire. Dans le tissu général de ses récits et de son
+style, vous trouvez à chaque instant des passages qui prouvent combien
+elle était prompte et fidèle. Ses créations même les plus originales
+sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les
+exemples, je choisirai les plus frappants.</p>
+
+<p>Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrième
+chant, il imite Vida<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a><a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a> et le surpasse; quand les premiers traits sont
+fournis à un génie tel que le sien, il faudrait, pour n'en être pas
+effacé, avoir eu un génie égal; et quoique Vida fût un très-bon poëte,
+ce degré de génie, il ne l'avait pas. Une belle octave déjà existante
+dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui
+porte à nos oreilles le sourd retentissement de la trompette
+infernale<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a><a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>; et Claudien même dans son enlèvement de Proserpine,
+avait dessiné quelques traits du chef de cet horrible conseil<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote606" name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">(retour) </a> <i>Christiados</i>, l. 1, v. 135 et seq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote607" name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">(retour) </a> J'ai déjà fait observer, t. III, p. 524, cet
+ emprunt des rimes <i>tartarea tromba</i>, <i>piomba</i>, <i>rimbomba</i>, fait
+ par le Tasse à Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de
+ Julien de Médicis; Politien lui-même paraît s'être souvenu dans
+ cette stance du beau sonnet de Pétrarque:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Giunto Alessandro a la famosa tomba</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p> Mais les mêmes rimes <i>tromba</i> et <i>rimbomba</i>, qui viennent ensuite,
+ n'ont pas la même intention imitative; elles l'ont dans ces deux
+ vers du <i>Morgante maggiore</i>, quoique ce soit en parlant de
+ Saint-Paul:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E fatto è or della fede una tromba,</i></p>
+<p class="i14"><i> Laqual per tutto risuona e rimbomba</i>. (C. I, st. 58.)</p>
+</div></div>
+
+<p> On trouve dans le même poëme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non senti tu, Orlando, in quella tomba</i></p>
+<p class="i14"><i> Quelle parole che colui rimbomba</i>. (C. II, st. 30.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Et dans la seconde satire d'<i>Ercole Bentivoglio</i>, composée en
+ 1530, mais publiée pour la première fois en 1560:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Saggio chi stassi dove non rimbomba</i></p>
+<p class="i14"><i> D'archibuggio lo strepito nojoso,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè suon orribil d'importuna trompa</i>,</p>
+<p class="i14"><i> Nè, di tamburo il sonno caccia a lui,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè teme ador ador l'oscura tomba</i>.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote608" name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Siede Pluton nel mezzo e con la destra</i></p>
+<p class="i14"><i> Sostien lo scettro ruvido e pesante</i>. (St. 6.)</p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus</i></p>
+<p class="i14"><i> Majestate sedet, squallent immania fœdo</i></p>
+<p class="i14"><i> Sceptra situ</i>. (Claudien, <i>de Rapt. Pros.</i>, l. I. )</p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Orrida maestà nel fiero aspetto</i></p>
+<p class="i14"><i> Terrore accresce</i>. (St. 7.)</p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Et dirœ riget inclementia formœ.</i></p>
+<p class="i14"><i> Terrorem dolor augebat</i>. (<i>Ub. supr.</i>)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le grand caractère d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il
+agit et lorsqu'il parle, on y reconnaît de ces emprunts qui ne semblent
+pas conseillés par le besoin, mais par un noble esprit de rivalité. Dès
+le début, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien
+qui plie le pan de sa robe, donne à choisir la paix ou la guerre, et sur
+le cri de guerre qui s'élève parmi les chrétiens, déroule ce pli, secoue
+sa robe et déclare une guerre à mort<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>, a sûrement été fourni au
+Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius déclarant, par un geste
+pareil, la guerre au sénat de Carthage, comme s'il eût, dit le poëte,
+tenu renfermés dans son sein des soldats et des armes<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote609" name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">(retour) </a> C. II, st. 89, 90 et 91.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote610" name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non ultra patiens Fabius texisse dolorem,</i></p>
+<p class="i14"><i> Concilium exposcit properè, patribusque vocatis,</i></p>
+<p class="i14"><i> Bellum se gestare sinu pacemque profatus,</i></p>
+<p class="i14"><i> Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis</i></p>
+<p class="i14"><i> Imperat; ac sævo neutrum renuente senatu,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ceu clausas acies gremioque effunderet arma,</i></p>
+<p class="i14"><i> Accipite infaustum Libyæ, eventuque priori</i></p>
+<p class="i14"><i> Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus</i>.<br></p>
+<p class="i30"> (<i>Punicorum</i>, l. II, v. 382.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit
+décider entre eux du prix de la valeur. Les chrétiens livrent un assaut
+terrible; mais Godefroy est blessé, la victoire leur échappe; il s'agit
+d'achever leur défaite et de les repousser dans leur camp. Argant
+provoque son rival<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>; ils sortent ensemble des murs, se précipitent
+sur les rangs ennemis, et en font à l'envi un grand carnage. Ce n'est
+plus la poésie, c'est l'histoire qui s'est présentée ici à la mémoire du
+Tasse: les Commentaires de César lui ont offert deux centurions
+romains<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>, également émules de courage, sortant aussi de leur camp
+assiégé par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes
+semblables<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>, et voulant décider leurs querelles par les ravages
+qu'ils vont faire et les périls qu'ils vont braver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote611" name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora</p>
+<p class="i14"> Che del nostro valor giudice fia.</p>
+<p class="i14"> Che cessi? ò di che temi? or costà fuora</p>
+<p class="i14"> Cerchi il pregio sovran chi più'l desia.</p>
+<p class="i30"> (C. XI, st. 63.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote612" name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">(retour) </a> Pulfion et Varenus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote613" name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">(retour) </a> <i>Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum
+ probandæ virtutis tuæ expectas? Hic dies de controversiis nostris
+ judicabit.</i> (<i>De Bello Gallico</i>, l. V.)</blockquote>
+
+<p>La nuit suivante, Clorinde est jalouse à son tour des exploits de ces
+deux guerriers<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>; elle veut égaler leur gloire. Dans la retraite
+précipitée des chrétiens, une de leur machines de siége, trop
+endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est arrêtée dans la campagne; des
+troupes restent à sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut
+sortir, le fer et la flamme à la main, disperser les gardes et brûler la
+machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si
+elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui
+sont attachées, et du vieil eunuque Arsète qui lui a servi de père.
+Argant s'enflamme à ce discours et veut partager avec Clorinde ce
+nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette
+expédition nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le bénit et se
+promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophète a
+encore de tels défenseurs. Rien ne paraît ressembler moins que Clorinde
+et Argant à Nisus et à Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble à
+la célèbre aventure de ces deux amis<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>, le projet, les discours, la
+démarche auprès du roi, et le transport de joie et d'espérance dont le
+vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mêmes, et les
+vers sont traduits par les vers<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote614" name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">(retour) </a> C. XII, st. 3 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote615" name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">(retour) </a> <i>Æneid.</i>, l. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote616" name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">(retour) </a> Comparez les stances 5 à 11 de ce chant du Tasse,
+ avec les vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile.</blockquote>
+
+<p>La suite de cette belle scène offre une imitation d'un autre genre.
+Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur
+Arsète. Il veut la détourner de son dessein; il lui raconte des choses
+étranges d'elle-même, de sa naissance et de sa mère<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>. Femme du roi
+d'Éthiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage,
+elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur
+de sa chambre, était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil
+délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui
+était chrétienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que
+la couleur de son enfant ne fit soupçonner sa vertu<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>, elle en avait
+fait présenter un autre au roi, et avait confié sa fille à Arsète qui
+l'emporta loin du palais, et ne l'a point quittée depuis. Cette fois
+c'est dans un roman grec, dans les <i>Éthiopiques</i> d'Héliodore, ou <i>les
+Amours de Théagêne et de Chariclée</i> que le Tasse a puisé; il y a pris
+tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine
+d'Éthiopie au teint noir, accouche de la blanche Chariclée, pour avoir
+regardé trop fixement, non pas en faisant sa prière, mais dans un autre
+moment<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>, un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre
+était ornée; et elle fait, par la même crainte, exposer aussi son
+enfant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote617" name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">(retour) </a> C. XII, st. 21 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote618" name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">(retour) </a> Cela n'est pas exprimé aussi simplement dans le
+ texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote619" name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">(retour) </a> «Mais vous ayant enfantée blanche (dit cette reine
+ elle-même dans un écrit adressé à sa fille), qui est couleur
+ estrange aux Éthiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit
+ pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre père
+ m'embrassoit, la pourtraiture d'Androméda toute nue... qui fut la
+ cause que vous fustes sur-le-champ conceue et formée, à la
+ malheure, toute semblable à elle, etc. (<i>Ethiop.</i>, l. IV,
+ traduction d'Amiot.)</blockquote>
+
+<p>Enfin il est peu de récits et de descriptions du Tasse, où l'on ne
+trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses
+plus riches descriptions peut être examinée sous d'autres rapports;
+c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa
+personne, ou son portrait. On y trouve à la fois, et les preuves les
+plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples
+d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut
+aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du
+naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin
+un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et
+plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs poëmes.
+Quelque dangereuse que cette lutte dût lui paraître, le génie du Tasse
+n'en fut point effrayé, mais, sans compter le tour habituel de son
+esprit, qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité et à l'excès,
+le désir d'éviter des ressemblances avec un tableau peint largement et
+de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans
+doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est obligé d'y
+reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions
+célèbres<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>. Ce parallèle, que deux rivaux si souvent comparés peuvent
+soutenir également, en nous faisant mieux sentir les perfections de
+chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les préférer l'un à
+l'autre, à les admirer tous les deux.</p>
+
+<p>La description de l'île d'Alcine dans le <i>Roland furieux</i><a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a> est
+imprévue; rien ne l'annonce, rien n'y prépare. C'est par la route des
+airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette île; il s'abat doucement
+et l'y dépose, après un long trajet fait sous un ciel brûlant. «Des
+plaines cultivées, de douces collines, de claires eaux, des rives
+ombragées, de molles prairies, d'agréables bosquets de lauriers, de
+palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargés
+de fruits et de fleurs, entrelacés en mille formes qui disputent de
+beauté, offrent sous leurs épais ombrages un asyle contre les brûlantes
+chaleurs des jours d'été. Voltigeant en sûreté sur les rameaux, les
+rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses
+pourprées, et les lis d'une blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr
+entretient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et les lapins
+errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe,
+sans craindre que personne vienne leur ôter la vie ou la liberté, tandis
+qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter
+légèrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans
+ces beaux lieux.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote620" name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">(retour) </a> J'ai prévenu, t. IV, p. 497, que je réservais pour
+ ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote621" name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">(retour) </a> C. VI, st. 20 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il
+s'approche d'une fontaine environnée de cèdres et de palmiers, dépose
+son bouclier, ôte son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait
+de chaleur. «Il tourne son visage tantôt vers la mer, et tantôt vers la
+montagne, au souffle doux et frais de zéphirs qui font trembler avec un
+agréable murmure les hautes cimes des hêtres et des sapins. Tantôt il
+baigne dans cette onde fraîche et claire ses lèvres desséchées, tantôt
+il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le
+poids de sa cuirasse y avait allumé<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote622" name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622">(retour) </a> St. 25.</blockquote>
+
+<p>Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se
+trouve enfermé dans le myrte où l'Hippogryphe est attaché. Il raconte à
+Roger comment il était tombé dans les piéges d'Alcine, comment il
+l'avait aimée et avait été aimé d'elle, comment enfin elle l'avait
+métamorphosé, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en
+rochers ou en bêtes les amants qu'elle a tenus dans ses filets<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a><a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>. Du
+sein de son arbre, d'où il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens
+d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les états de sa
+méchante sœur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se
+présentent, des embûches sont dressées; attaqué par des monstres hideux,
+Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montées sur des licornes
+d'une éclatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or,
+recouverte de perles et des pierres les plus précieuses de l'Orient. De
+jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-être davantage si
+elles étaient plus réservées, invitent Roger par leurs caresses à se
+laisser conduire dans ce paradis<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a><a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>. «On peut bien nommer ainsi, dit
+le poëte, un lieu où je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais
+occupé que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en fêtes.
+Les pensées graves n'y peuvent avoir accès; on n'y connaît ni
+incommodité ni disette, et l'Abondance y règne toujours avec sa corne
+toute remplie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote623" name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623">(retour) </a> Ci-dessus, t. IV, p. 396.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote624" name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624">(retour) </a> St. 72.</blockquote>
+
+<p>«Dans ce lieu, où il semble que le gracieux Avril, au front serein et
+joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont réunis;
+l'un, près d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et
+de volupté; l'autre, à l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse,
+ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe,
+découvre à un ami fidèle ses tourments amoureux. Les jeunes amours
+volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des hêtres
+sourcilleux et des sapins à l'écorce hérissée; les uns se réjouissent de
+leurs victoires, les autres s'exercent à percer les cœurs de leurs
+flèches ou à tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un
+ruisseau qui coule à ses pieds, celui-là les aiguise sur une pierre qui
+tourne avec agilité<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a><a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote625" name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625">(retour) </a> St. 75.</blockquote>
+
+<p>Nouvelle interruption, pour mettre en scène la cruelle Ériphile, espèce
+de géante ou de monstre allégorique qu'il faut vaincre et terrasser
+avant d'entrer dans le palais<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>. Cette victoire remportée, Roger ne
+trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui,
+entourée d'une nombreuse cour; il reçoit d'elle et de son cortége
+l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir à un dieu. Cette cour
+est toute brillante de jeunesse et de beauté; mais Alcine l'emporte sur
+tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste
+qui a été sobre, quoique riche, dans la description du séjour de cette
+fée, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six
+octaves. Il n'a rien oublié de toutes les parties de sa personne, mieux
+faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de
+mieux<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote626" name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626">(retour) </a> C. VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote627" name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627">(retour) </a> St. 11 et suiv.</blockquote>
+
+<p>«Sa chevelure blonde est longue et bouclée, et il n'y a point d'or qui
+ait plus de brillant et plus d'éclat. La couleur de ses joues délicates
+est un mélange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure
+parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et déliés,
+sont deux yeux noirs, ou plutôt deux brillants soleils; leurs regards
+sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que
+l'Amour joue et voltige tout autour, que de-là il lance toutes les
+flèches de son carquois, et qu'il enlève les cœurs. Le nez qui partage
+également ce beau visage n'a pas un défaut que l'envie puisse lui
+reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites vallées, la bouche est
+colorée d'un cinabre naturel; là, sont deux rangs de perles les plus
+précieuses, que des lèvres charmantes renferment et découvrent
+doucement; de-là, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le
+cœur le plus sauvage et le plus dur; là, se forme un doux souris qui
+ouvre à son gré le paradis sur la terre.</p>
+
+<p>«Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou
+est rond, le sein large et relevé. Deux pommes à peine mûres (<i>acerbe</i>)
+et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage,
+quand un zéphyr agréable agite la mer. Argus même ne pourrait voir les
+autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est caché, répond à
+ce qu'on voit paraître. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on
+aperçoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais étroite, où l'on
+ne voit se former aucun nœud ni s'élever aucune veine.» Le peintre
+n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne,
+quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de très-auguste, un pied court,
+sec et rondelet; et l'on ne sait trop à propos de quoi il termine tout
+ce portrait d'un objet qui n'est point du tout angélique, par deux vers
+qui sembleraient avoir été transportés d'ailleurs, tant ils ont peu de
+rapport à ce qui précède. «Des traits angéliques et nés dans le ciel ne
+se peuvent cacher sous aucun voile<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a><a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote628" name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Gli angelici sembianti nati in cielo</i></p>
+<p class="i14"><i> Non si ponno celar sotto alcun velo.</i> (St. 15.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Alcine enfin a un piége tendu dans toutes les parties d'elle-même, soit
+qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques
+pas. Il n'est pas étonnant que Roger qui en est si bien reçu, s'y laisse
+prendre. Pour achever de le séduire, les plaisirs de la table ne sont
+point oubliés. «A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et
+d'autres délicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une
+douce harmonie et de mélodieux accords; il n'y manquait ni des voix,
+habiles à chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des
+poëtes, qui représentaient dans leurs inventions les plus agréables
+fantaisies.» De petits jeux succèdent à la bonne chère; enfin Roger est
+conduit dans les appartements secrets, où Alcine vient l'enivrer de
+toutes les délices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun détail de
+leurs plaisirs<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants
+faisaient de leurs journées. «Souvent à table, toujours en fêtes, les
+joutes, la lutte, le théâtre, le bain, la danse les amusent tour-à-tour.
+Tantôt près des fontaines, à l'ombre des coteaux, ils lisent les propos
+amoureux des anciens; tantôt dans les vallées couvertes d'ombre, et sur
+les riantes collines, ils poursuivent les lièvres timides; tantôt suivis
+de chiens rusés, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et
+des buissons; tantôt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de
+souples gluaux, sur des genévriers odorants; et tantôt enfin, avec des
+hameçons armés d'un appât, ou avec des filets, ils troublent les
+poissons dans leur doux et secret asyle.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote629" name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629">(retour) </a> St. 27, 28 et 29.</blockquote>
+
+<p>C'est dans ce délicieux séjour que la sage Mélisse, cachée sous la
+figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et
+le rendre à Bradamante et à la gloire<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>. Elle le trouve seul, au
+moment où Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il
+goûtait la fraîcheur et la sérénité du matin, le long d'un clair
+ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un
+agréable aspect. Ses vêtements pleins de mollesse et de délices,
+respiraient la nonchalance et la volupté. Alcine, d'une main adroite, en
+avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres
+les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un
+cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient été ceux d'un
+héros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient percé les deux
+oreilles, d'où pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni
+les Indiens n'en possédèrent jamais. Ses cheveux bouclés étaient
+humectés des parfums les plus rares et les plus précieux; tous ses
+gestes exprimaient l'amour, comme s'il eût été habitué à servir des
+femmes dans la délicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que
+le nom; tout le reste était corrompu et plus que flétri<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote630" name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630">(retour) </a> St. 51 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote631" name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non era in lui di sano altro che'l nome;</i></p>
+<p class="i14"><i> Corrotto tutto il resto, e più che mezzo.</i> (St. 55.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien
+gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et
+sévère qu'il entend, lui rend déjà tout son courage; l'anneau qu'Atlant,
+ou plutôt que Mélisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait
+le reste et achève le désenchantement; il reprend ses armes, il suit son
+guide et s'éloigne à grands pas. Alcine redevenue à ses yeux telle
+qu'elle est, vieille, décrépite, objet de dégoût et d'horreur, ne peut
+employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses
+troupes, et monte elle-même sur sa flotte, mais inutilement<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>. La
+fuite de Roger, son arrivée chez Logistille et tout le reste de cette
+allégorie ingénieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui
+m'a fait revenir sur le poëme de l'Arioste; retournons maintenant à
+celui du Tasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote632" name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632">(retour) </a> C. VIII.</blockquote>
+
+<p>La description des jardins d'Armide est préparée par d'autres
+descriptions; les deux chevaliers, chargés par Godefroy d'aller chercher
+Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrétiens, comment ce héros
+est tombé au pouvoir d'Armide. Ce récit, malgré ses défauts<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>, est un
+morceau charmant de poésie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve
+Oronte<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>, à l'endroit où un bras de ce fleuve forme une île et se
+rejoint ensuite à son lit. Une inscription qui lui promet dans cette île
+des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage
+à y passer dans une petite barque, seul et sans ses écuyers. «Il arrive;
+ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit
+rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il
+est prêt à croire qu'on s'est joué de lui; mais ce lieu est si agréable,
+il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrête. Il désarme son front et le
+rafraîchit à la douce haleine d'un vent paisible<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>.» Il s'endort aux
+chants d'une syrène qui s'élève du sein des eaux<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>; Armide vient; son
+bras, armé par la vengeance, est bientôt désarmé par l'amour; elle
+enlève Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les
+airs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote633" name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633">(retour) </a> Le défaut principal de cette narration est qu'elle
+ est mise dans la bouche d'un personnage qui ôte à une grande
+ partie des détails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et
+ suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote634" name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634">(retour) </a> C. XIV, st. 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote635" name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635">(retour) </a> Comme Roger, en arrivant dans l'île d'Alcine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote636" name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 354.</blockquote>
+
+<p>Quand les deux chevaliers chrétiens ont reçu des instructions sur la
+route qu'ils doivent suivre pour trouver l'île où elle le retient dans
+les délices<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>, et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre
+le charme et délivrer le héros; lorsqu'après une navigation qui donne
+lieu à des descriptions géographiques et à d'autres ornements riches et
+variés, ils sont parvenus à l'une des îles fortunées où Armide a établi
+son séjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses
+jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en
+disputaient l'accès, et les obstacles plus doux que leur ont opposés des
+nymphes charmantes, ils pénètrent enfin dans cet immense et magnifique
+palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote637" name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637">(retour) </a> C. XV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote638" name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638">(retour) </a> C. XVI.</blockquote>
+
+<p>Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pénétrer qu'à
+travers un labyrinthe embarrassé de mille détours. Ce labyrinthe
+rappelle à l'imagination du Tasse celui de Crète, et une comparaison
+d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. «Tel que
+le Méandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son
+double cours, tantôt descend et tantôt remonte, il tourne une partie de
+ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui
+retourne<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>:» tels, et plus inextricables encore, sont les détours de
+ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les
+franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette comparaison,
+le Tasse y a pris de même ce qu'il y a de précieux et d'affecté<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>; il
+n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre génie de quoi se
+garantir des séductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y
+laisser trop facilement entraîner.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote639" name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639">(retour) </a> St. 8. C'est la traduction presque littérale, mais
+ bien inférieure pour le style, de ces quatre vers des
+ <i>Métamorphoses</i>:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandrus in arvis</i></p>
+<p class="i14"><i> Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:</i></p>
+<p class="i14"><i> Occurrensque sibi venturas adspicit undas:</i></p>
+<p class="i14"><i> Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum</i></p>
+<p class="i14"><i> Incertas exercet aquas.</i> (Lib. VIII, v. 162.)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote640" name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640">(retour) </a> Surtout ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>E mentre ei vien, se che ritorna, affronta.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Sortis enfin des sinuosités du labyrinthe, les chevaliers voient se
+développer devant eux l'aspect riant de ce beau jardin<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>. «Il leur
+offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs
+ruisseaux, des fleurs et des plantes variées, des gazons émaillés, des
+coteaux éclairés du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des
+grottes et des forêts; et ce qui ajoute encore au prix et à la beauté de
+ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout caché. Vous
+croiriez, tant la négligence et la culture sont agréablement mélangées,
+qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que
+c'est un art de la nature qui prend plaisir à imiter, en se jouant, son
+imitateur<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a><a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>. L'air est lui-même un effet de cet art magique, air doux
+qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles, le
+fruit dure éternellement, et tandis que l'une éclot, l'autre mûrit. Sur
+le même tronc et entre les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la
+figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche,
+couverts de leurs écorces, l'une verte et l'autre dorée. Dans la partie
+du jardin la plus exposée au soleil, la vigne tortueuse élève en rampant
+le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des
+grappes encore en fleurs, et là des grappes chargées d'or, de rubis, et
+déjà même de nectar.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote641" name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641">(retour) </a> St. 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote642" name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Arte laboratum nullâ, simulaverat artem</i></p>
+<p class="i14"><i> Ingenio natura suo</i>. (Ovide, <i>Métam.</i>, l. III, v. 158.)</p>
+</div></div>
+
+Et ailleurs: <i>Naturœ ludentis opus</i>.</blockquote>
+
+<p>On trouve ici un coin du jardin d'Alcinoüs<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a> transplanté dans celui
+d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homère, plus
+naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le
+Tasse est inspiré dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise
+pas; il va même plus loin que lui. «De jolis oiseaux, sous les
+feuillages verts, accordent à l'envi leurs chants folâtres. Le Zéphyr
+murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant
+diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond à haute
+voix, quand les oiseaux chantent, il émeut plus doucement le feuillage.
+Soit hazard, soit artifice, le Zéphyr harmonieux, tantôt accompagne
+leurs airs et tantôt se fait entendre à leur place<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>.» Parmi tous ces
+oiseaux, le poëte en choisit un plus extraordinaire que les autres; il
+le décrit avec une complaisance particulière, et lui fait chanter, en
+deux stances ou octaves, une très-jolie morale d'amour. Voltaire,
+admirateur du Tasse, s'est contenté de ranger parmi les excès
+d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renoncé au bon
+sens et au bon goût, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre
+composition<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>. Galilée a été plus sévère; c'est même un des endroits
+de sa critique où il est le moins poli et le plus dur<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>. Nous nous
+bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre le Zéphyr et les oiseaux,
+et surtout cet oiseau poëte et improvisateur, au nombre des ornements
+superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses descriptions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote643" name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643">(retour) </a> <i>Odyss.</i>, l. VII, v. 114 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote644" name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644">(retour) </a> Galilée appelle nettement, dans ses
+ <i>Considérations</i>, cette musique à deux voix, une sotte gamme (<i>una
+ zolfa sciocca</i>), p. 208.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote645" name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645">(retour) </a> <i>Essai sur la poésie épique</i>, ch. VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote646" name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646">(retour) </a> Il traite cette description de pédantesque, et
+ apostrophant le Tasse: «Vous ne savez pas peindre, lui dit-il;
+ vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne
+ savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce métier là.»
+ (P. 209.)</blockquote>
+
+<p>On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle
+et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine
+un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus
+enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce y
+séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou si
+l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être
+d'après nature. Ce que le poëte a vu ou pu voir, et l'empreinte que son
+imagination en a gardée, composent tout son tableau. Celui du Tasse,
+tout ingénieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source,
+et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres
+peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend à son
+tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est
+aisé d'y remarquer.</p>
+
+<p>L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa
+jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté, qui cache ce que le
+vice et la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de plus hideux.
+Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y
+attire ou que le hasard y conduit. Roger vient après une longue suite
+d'amants, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre; il a une autre
+passion dans le cœur, et ne doit tomber que dans une erreur passagère.
+Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye
+une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint
+et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour que le charme cesse et ne
+puisse plus revenir. Le lecteur reçoit la même impression; tout le soin
+que l'Arioste a pris de décrire si exactement et si bien la personne
+extérieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais été pris
+comme Roger; mais il n'éprouve réellement et ne doit éprouver aucune
+illusion, ni surtout aucun intérêt; le but serait manqué et l'art du
+poëte en défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde à cette Alcine.</p>
+
+<p>Armide, au contraire, faite pour inspirer à un jeune héros la première
+passion d'amour qu'il ait sentie, doit réunir tout ce qu'il y a de plus
+séduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier éclat de la
+beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne,
+qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie;
+mais comment? En éprouvant elle-même une passion que son cœur ignorait
+encore; il faut qu'après avoir enchaîné dans ses bras celui qu'elle
+haïssait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en échapper; il faut
+aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, armée de
+tous ses charmes, de tous ses artifices, et en même temps de toutes les
+séductions d'un véritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin
+qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce
+qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est
+une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus
+heureuses de la Muse épique.</p>
+
+<p>Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud dans son île, et où sa
+beauté ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la décrire,
+c'est lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que sa vue seule a
+porté le trouble dans l'armée chrétienne tout entière<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>. Elle arrive
+au camp avec le projet de séduire, s'il est possible, Godefroy lui-même,
+et de le détourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des
+principaux chefs, de les attirer loin de l'armée et de les charger de
+fers. Elle entre dans l'enceinte où les Francs ont dressé leurs
+tentes<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. A l'aspect de cette beauté nouvelle naît un murmure confus;
+tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comète ou une
+étoile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent
+pour savoir quelle est et d'où vient cette belle étrangère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote647" name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647">(retour) </a> C. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote648" name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648">(retour) </a> St. 28 et suiv.</blockquote>
+
+<p>«Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais de formes si élégantes,
+tant d'éclat et tant de beauté. Sa chevelure dorée, tantôt paraît au
+travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantôt se montre à découvert.
+Ainsi, quand le ciel reprend sa sérénité, tantôt le soleil se laisse
+voir dans un nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et répandant
+alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'éclat du jour. Le
+vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature
+elle-même partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renfermé en
+lui-même, cache les trésors de l'amour et les siens. La douce couleur
+des roses répandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la
+rose brille seule sur sa bouche, d'où s'exhale un souffle amoureux.»</p>
+
+<p>Le reste de cette jolie peinture est plus difficile à copier. Nos
+meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais
+qui ai pour but de faire connaître, je dois m'exprimer plus fidèlement.
+«Son beau sein montre à nu cette neige où le feu d'amour se nourrit et
+s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>;
+l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le
+passage aux yeux, elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, non
+content des beautés extérieures, s'insinue encore dans les secrets
+cachés. Comme un rayon passe à travers l'eau ou le crystal, sans les
+diviser ou les partager, ainsi le penser ose pénétrer sous le vêtement
+le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. Là, il s'étend, là, il
+contemple en détail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les
+raconte au désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus vives.» En
+citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le
+Tasse<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>, «en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractère dont
+il était, choqué des <i>ornements</i> plus que <i>superflus</i> de cette
+description, eût jeté là le livre et n'eût jamais voulu le reprendre,
+devrait-on lui en faire un crime?» Un plus long commerce avec les poëtes
+italiens m'a peut-être un peu corrompu; je vois bien toujours les mêmes
+vices dans cette description qui blesse la dignité de l'épopée, et même
+la décence<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despréaux
+jetait le livre, je serais prompt à le ramasser, et l'engagerais à le
+reprendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote649" name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649">(retour) </a> <i>Parte appar de le mamme acerbe e crude.</i> (St. 31.)
+
+<p> L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:</p>
+
+<p> <i>Due pome acerbe e d'avorio fatte.</i></p>
+
+ Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette
+ métaphore tirée des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore
+ âpres et crus; elle serait insupportable en français, et le nom
+ même de l'objet le serait dans la poésie noble.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote650" name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650">(retour) </a> Une partie de cette analyse de la <i>Jérusalem
+ délivrée</i> est faite il y a près de vingt-cinq ans; elle fut même
+ insérée dans le <i>Mercure de France</i> en 1789, sous le titre
+ d'<i>Essai sur le Tasse</i>. Je m'occupais beaucoup dès lors de l'étude
+ des poëtes italiens; mais, moins familiarisé que je le suis avec
+ le caractère de leur langue et de leur poésie, j'avais adopté dans
+ toute sa rigueur un jugement susceptible de modification.
+ D'ailleurs, c'était le temps où il était de mode en France de
+ rabaisser le législateur de notre Parnasse. Je n'étais pas alors
+ plus disposé à me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai
+ été depuis; et ce fut pour défendre Boileau, plus que pour
+ critiquer le Tasse, que j'écrivis cet Essai. Aujourd'hui toutes
+ choses sont à leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la
+ sienne, et les véritables amis de l'art des vers peuvent, sans que
+ l'un nuise à l'autre, jouir également de tous les deux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote651" name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651">(retour) </a> Il est visible, dit Paul <i>Beni</i>, dans son
+ Commentaire sur la <i>Jérusalem délivrée</i> (p. 537 et 538), que le
+ Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on
+ voit qu'il a mis plus de soin à désigner les beautés cachées. L'un
+ et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon à la vue de Daphné
+ (<i>Métam.</i>, l. I.), et surtout ce trait: <i>Si qua latent meliora
+ putat.</i> Mais l'Arioste est allé au-delà d'Ovide, et le Tasse bien
+ au-delà de l'Arioste: «<i>Poichè se ben usa parole quasi metaforiche
+ e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto</i> <i>impudico</i>.»
+ Scipion <i>Gentili</i>, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait
+ pas évité l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch.
+ 3): <i>Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcœnè
+ intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:</i>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"> <i>Quæque latent meliora putat;</i></p>
+</div></div>
+
+ (on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cité de
+ mémoire, a mis <i>quæque latent</i>, au lieu de <i>si qua latent</i> qui est
+ dans Ovide) <i>ac ex verbis quæ longe ab obcœnitate absunt,
+ occasionem turpitudinis rapere.</i></blockquote>
+
+<p>Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action;
+depuis ce moment jusqu'à la fin, Armide agit avec ce caractère
+artificieux que le poëte lui a donné; mais bientôt il s'y joint une
+passion réelle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et
+la rend digne de pitié. Après les succès qu'elle a obtenus dans le camp
+des chrétiens, et l'affront qu'elle a reçu de Renaud, et la vengeance
+qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans
+l'acte même de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune héros
+qu'elle aime, elle se croit sûre de le posséder long-temps, quand les
+deux chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour délicieux où elle
+l'enivre et s'enivre elle-même de volupté<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>. L'Arioste n'a mis dans
+son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a
+voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux
+amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe
+tendre, et lui, renversé sur ses genoux, dans l'attitude où Lucrèce nous
+peint le dieu Mars sur ceux de Vénus<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>. «Son voile partagé laisse
+voir les trésors de son sein; ses cheveux flottent en désordre au gré du
+vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide
+rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire pétillant et lascif
+étincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se
+penche sur lui, et il pose mollement la tête sur son sein, le visage
+levé vers son visage. Il repaît avidement ses regards affamés et fixés
+sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et
+tantôt prend de doux baisers sur ses yeux, tantôt les aspire sur ses
+lèvres. On l'entend alors soupirer si profondément que l'on croit son
+ame prête à lui échapper et à passer en elle. Les deux guerriers cachés
+contemplent cette scène d'amour.» Il faudrait être insensible comme eux
+pour lire, sans en être ému, cette description si brûlante et si vraie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote652" name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652">(retour) </a> C. XVI, st. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote653" name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i> In gremium qui sæpe tuum se</i></p>
+<p class="i14"><i> Rejicit, æterno devinctus volnere amoris;</i></p>
+<p class="i14"><i> Atque ita suspiciens tereti cervice repostâ</i></p>
+<p class="i14"><i> Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:</i></p>
+<p class="i14"><i> E que tuo pendet resupini spiritus ore.</i></p>
+<p class="i20"> (Lucret., <i>de Rer. nat.</i>, l. I.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>J'ai dû compter parmi ces abus d'esprit qui se mêlent trop souvent aux
+beautés du Tasse, les galanteries que Renaud dit à sa maîtresse pendant
+qu'elle se regarde dans un miroir<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>; mais le reste de cette toilette,
+digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les
+plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, où
+la toilette d'Armide entrait nécessairement. Cet embellissement, loin
+d'être déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple d'Homère qui
+décrit, avec plus de détail encore, au quatorzième livre de l'<i>Iliade</i>,
+la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, Armide
+est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le
+plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se
+ressembler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote654" name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654">(retour) </a> Ci-dessus, p. 373.</blockquote>
+
+<p>«Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec
+complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commencé. Quand
+elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en eut corrigé avec grâce le
+désordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et
+les parsema de fleurs comme on sème sur l'or des ornements d'émail; elle
+joignit sur son beau sein des roses étrangères à ses lis naturels, et
+remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe déploie avec moins
+d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne paraît point si belle
+lorsqu'elle étale au soleil l'or et la pourpre de son sein courbé en arc
+et humide de rosée<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>. Mais le plus beau de ses ornements est sa
+ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors même qu'elle est nue. Elle y donna
+un corps à ce qui n'en eut jamais, et mêla, en la formant, des
+substances que nulle autre n'eût pu mêler. Tendres dédains, paisibles et
+tranquilles refus, douces caresses, raccommodements délicieux, sourires,
+petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, baisers voluptueux,
+elle fondit ensemble tous les éléments, les unit, les façonna au feu
+lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille
+élégante est ornée.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote655" name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non talesvolucer pandit Junonius alas,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nec sic innumeros arcu mutante colores</i></p>
+<p class="i14"><i> Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo</i></p>
+<p class="i14"><i> Semita discretis interviret humida nimbis.</i></p>
+<p class="i20"> (Claudian., <i>de Rapta Proserp.</i>, l. II.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Un critique judicieux<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a> a justement reproché au Tasse d'avoir, en
+empruntant d'Homère la ceinture de Vénus, fait de cette ceinture un
+ouvrage d'artisan où l'on voit les différentes matières se liquéfier au
+feu d'un flambeau, se mêler et former enfin cette magique ceinture<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>.
+Il est sûr qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale d'objets qui n'ont
+rien de matériel, le poëte moderne a, comme en beaucoup d'autres
+endroits, manqué de jugement. Mais le même critique se trompe quand il
+blâme la différence qui existe entre ces deux ceintures. «L'une, dit-il,
+peint à l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnête, et
+l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardées de la coquetterie et
+de la lubricité.» C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût
+lui-même semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir
+encore ici la même différence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre
+Armide et Vénus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote656" name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656">(retour) </a> M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
+ inscriptions et belles-lettres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote657" name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657">(retour) </a> Traduction en vers de l'<i>Iliade</i>, seconde édition,
+ à l'Imprimerie royale, 1771, in-4º., p. 404, note. Ce traducteur
+ estimable, trop faible sans doute pour atteindre à l'élévation, à
+ l'énergie, à la grandeur d'Homère, a mieux réussi dans tout ce qui
+ n'exigeait qu'une élégante simplicité; la toilette de Junon est de
+ ce genre, ainsi que la ceinture de Vénus.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> La déesse, à ces mots, détache sa ceinture;</i></p>
+<p class="i14"><i> Où, tissus avec art, sont les enchantements,</i></p>
+<p class="i14"><i> Les désirs de l'amour, les soupirs des amants,</i></p>
+<p class="i14"><i> L'art de persuader, ce langage si tendre</i></p>
+<p class="i14"><i> Dont les plus sages même ont peine à se défendre.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mêmes
+suites. Dès que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent à lui,
+couverts d'armes éclatantes. «Tel qu'un coursier fougueux, enlevé après
+la victoire au périlleux honneur des armes, et changé en lascif époux,
+erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pâturages;
+mais s'il est réveillé par le son de la trompette ou par l'éclat de
+l'acier, il y court en hennissant; déjà il brûle de voir ouvrir la
+carrière, et, portant sur son dos un cavalier, d'être heurté dans sa
+course et de heurter à son tour<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>.» Tel devient le jeune héros à
+l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde découvre alors devant lui un
+bouclier de diamant qu'il a reçu pour cet usage, talisman plus ingénieux
+et plus moral que l'anneau employé par Mélisse pour désenchanter Roger.
+Renaud y jette les yeux; il se voit paré des mains de la Mollesse, ses
+cheveux bouclés et parfumés; à son côté ce fer, seule arme qui lui
+reste, tellement couvert d'un luxe efféminé, qu'au lieu d'un instrument
+militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Réveillé comme d'un
+sommeil léthargique, il reste les yeux baissés et fixés sur la terre.
+Après le discours ferme et concis d'Ubalde<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>, il est encore quelque
+temps immobile et muet. Puis tout à coup il arrache et déchire ces vains
+ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son
+esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappelé au
+devoir<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a><a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote658" name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658">(retour) </a> St. 28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote659" name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659">(retour) </a> St. 32 et 33.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote660" name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660">(retour) </a> St. 34 et 35.</blockquote>
+
+<p>Mais lorsqu'il est près du rivage, une dernière épreuve lui est offerte,
+épreuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine;
+c'est la belle et jeune Armide, forcenée de désespoir et d'amour, qui le
+poursuit, comme Didon poursuit Énée; ce sont ses plaintes, ses fureurs,
+ses soumissions, ses menaces. Il résiste et persiste comme Énée, et il
+faut en convenir, sinon de meilleure grâce (un homme n'en a jamais en
+position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes
+raisons que lui<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a><a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote661" name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661">(retour) </a> St. 35 et suiv.</blockquote>
+
+<p>J'ai peut-être fait comme Renaud, je me suis trop arrêté dans les
+jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-être
+encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser
+tout-à-fait éblouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature,
+les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres
+beautés répandues dans toutes les parties du poëme n'exigent point cet
+effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand
+nombre et qui attestent si évidemment cette tendance habituelle du génie
+du Tasse vers les hautes régions du Beau idéal. On la voit, dès
+l'invocation du poëme adressée à cette Muse «qui n'a point sur
+l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a><a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>, mais qui là-haut,
+parmi les chœurs célestes, porte une couronne d'or et d'étoiles
+immortelles;» on la voit dans la manière neuve et vraiment sublime dont
+se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et
+sur l'armée chrétienne<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a><a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>, regard qui pénètre au fond des cœurs de
+tous les chefs, qui nous y fait pénétrer nous-mêmes et nous fait
+connaître ainsi, dès le début, non-seulement les personnages, mais les
+caractères; enfin, sans parler des morceaux et des épisodes entiers qui
+semblent dictés par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau
+et l'honnête, on la voit dans un nombre infini de pensées et de
+sentiments, quelquefois indiqués par l'attitude seule ou par
+l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrède que
+Godefroy veut le faire arrêter, sourit avant de répondre<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a><a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>, et qu'un
+courroux dédaigneux éclate à travers ce sourire; quelquefois énoncés
+dans le style le plus noble et le plus poétique, comme sont ceux de ce
+vieillard qui montre au même héros, à peine échappé des bras d'Armide,
+notre vrai bien, non dans les plaines agréables, parmi les fontaines et
+les fleurs, au milieu des nymphes et des syrènes, mais sur la cime du
+mont escarpé où habite la Vertu<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a><a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote662" name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662">(retour) </a> C. I, st. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote663" name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663">(retour) </a> St. 8, 9 et 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote664" name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664">(retour) </a> C. V, st. 42.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote665" name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665">(retour) </a> C. XVII, st. 61.</blockquote>
+
+<p>Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe
+des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce songe
+s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon
+semble avoir dicté à Cicéron ce que celui-ci met dans la bouche de
+Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutôt de son génie, le
+poëte regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace étroit de
+nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans notre
+gloire<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a><a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur
+navigation rapide, les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines de
+Carthage. Celles d'Egine, de Mégare et de Corinthe avaient jadis inspiré
+à un ami de Cicéron<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a><a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a> de grandes et hautes pensées; Sannazar les
+avait, depuis, étendues dans de beaux vers et appliquées à Carthage; le
+Tasse s'est emparé des vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin,
+dans cette belle octave, où nous voyons mourir les cités, mourir les
+royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes
+vaines; où, frappés de cette grande leçon, nous nous voyons nous-mêmes
+avec pitié et avec mépris, nous indigner d'être mortels<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a><a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>! Il ne
+paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à
+s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son élément et
+qu'il parle son langage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote666" name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666">(retour) </a> C. XIV, st. 10 et 11. <span class="sc">Cicer.</span> <i>de Somnio
+ Scipionis</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote667" name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667">(retour) </a> <i>Servius Sulpicius.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote668" name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668">(retour) </a> Il n'y a peut-être dans aucun poëte six plus beaux
+ vers que les suivants:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Giace l'alta Cartago; appena i segni</i></p>
+<p class="i14"><i> Dell'alte sue rovine il lido serba.</i></p>
+<p class="i14"><i> Mujono le città, muojono i regni;</i></p>
+<p class="i14"><i> Copre i fasti e le pompe arena ed erba;</i></p>
+<p class="i14"><i> E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;</i></p>
+<p class="i14"><i> O nostra mente cupida e superba!</i></p>
+<p class="i30"> (C. XV, st. 20.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force,
+ ni cette grandeur.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i> Quâ devictæ Carthaginis arces</i></p>
+<p class="i14"><i> Procubuere, jacentque infausto in littore turres</i></p>
+<p class="i14"><i> Everse . . . . . . . . . . . . . . . .</i></p>
+<p class="i14"><i> Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans</i></p>
+<p class="i14"><i> Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.</i></p>
+<p class="i14"><i> Et querimur genus infelix humana labere</i></p>
+<p class="i14"><i> Membra ævo, cum regna palam moriantur et urbes.</i></p>
+<p class="i30"> (<i>De Partu Virg.</i>, l. II.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Sannazar avait imité ce passage d'une lettre de Sulpicius à
+ Cicéron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqué. Sulpicius écrit à
+ son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs
+ de consolation, il lui en offre un qui lui a été utile à lui-même.
+ A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine à Mégare; les
+ ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pirée
+ et de Corinthe étaient à droite et à gauche sous ses yeux. Alors
+ il se parle ainsi: <i>Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum
+ interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno
+ loco tot oppidum cadavera jaceant?</i> (<i>Ad Familiar.</i>, l. IV, épist.
+ 5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicéron
+ lui-même. Le Tasse ne paraît pas l'avoir connu; il eût
+ certainement transporté dans sa langue cette expression si grande
+ et si hardie, <i>tot oppidum cadavera</i>, les cadavres de tant de
+ villes.</p></blockquote>
+
+<p>Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son poëme y ramène
+souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnaît à
+tout moment cette élévation et cette noblesse naturelle, que relevaient
+encore en lui les sentiments exaltés de la chevalerie. Le combat de
+Tancrède et d'Argant sous les murs de Jérusalem, à la vue des deux
+armées<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a><a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>, serait le plus terrible de tous, si ledernier qu'ils se
+livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine
+un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait encore<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a><a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>. Lecourage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont
+inégales. Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légèreté et par
+son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilité; comme dans un
+combat naval entre deux vaisseaux d'inégale grandeur, l'un l'emporte par
+sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilité; le plus léger
+attaque sans cesse de la proue à la poupe, l'autre demeure immobile et
+semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts
+de blessures, leurs armes sont brisées, leur sang coule de toutes parts;
+Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'échappe à gros
+bouillons; il peut à peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une
+main sur la terre. Tancrède lui crie de se rendre et lui fait des
+propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse
+traîtreusement d'un coup d'épée, et le force de lui donner la mort.
+Cependant lorsqu'Herminie a trouvé Tancrède expirant, et que Vafrin, qui
+accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrétiens<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a><a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>, il
+s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a
+vaincu. «Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc exposé aux
+oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit privé ni de sépulture, ni des
+éloges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets
+et inanimés; il est mort en brave; il a donc droit à ces honneurs qui
+sont, après la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a><a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote669" name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669">(retour) </a> C. VI, st. 40 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote670" name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670">(retour) </a> C. XIX, st. 11 à 28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote671" name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671">(retour) </a> St. 115.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote672" name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672">(retour) </a> St. 116 et 117.</blockquote>
+
+<p>En général, le Tasse prend soin de donner à ses guerriers chrétiens
+toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage
+des infidèles a toujours quelque chose de féroce. Ainsi, malgré les
+exploits qu'il fait faire à Argant et à Soliman, par exemple, ils
+n'excitent jamais un intérêt qui puisse nuire à celui que le poëte a
+voulu réunir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le
+caractère de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu
+militaire sans mélange de barbarie; mais aussi Clorinde était née de
+père et de mère chrétiens; les aventures extraordinaires de sa vie
+l'avaient seules empêchée de l'être, et l'avaient attachée au parti des
+sectateurs de Mahomet: enfin elle était destinée à recevoir de la main
+de Tancrède le baptême, en même temps que la mort. Pour Argant, sa mort
+est comme sa vie; son indomptable caractère est le même jusqu'à la fin.
+«Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers
+sons de sa voix sont encore superbes, formidables et féroces<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a><a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote673" name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673">(retour) </a> S. 26.</blockquote>
+
+<p>Soliman a plus de générosité qu'Argant et plus de véritable grandeur.
+Son caractère jette un si grand éclat que l'on doit regarder comme l'un
+des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui paraît auprès de lui,
+musulman ou chrétien, n'en soit pas effacé. Quand il se montre pour la
+première fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes
+au camp de Godefroy<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a><a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>, il paraît comme un météore funeste qui brille
+au milieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son casque, un énorme
+et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, étend ses
+ailes, et replie en arc sa queue armée d'un double dard. Il semble qu'il
+fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une
+écume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat
+il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse à la fois de la fumée
+et des flammes<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a><a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote674" name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674">(retour) </a> : C. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote675" name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675">(retour) </a> St. 25.</blockquote>
+
+<p>Veut-on voir comment le poëte sait faire agir un personnage qu'il sait
+ainsi annoncer? Dans ce même combat, Latin, né sur les bords du Tibre,
+marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait dressés dès l'âge le
+plus tendre au métier des armes<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a><a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>. Tous à peu près du même âge, ils
+combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux à qui leur mère
+apprend à s'élancer contre les chasseurs<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a><a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>. Latin veut s'opposer aux
+fureurs de Soliman; il exhorte ses fils à l'attaquer et marche lui-même
+avec eux. Les lances de ces six frères atteignent Soliman toutes à la
+fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des
+vents et de la foudre<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a><a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>. De sa terrible épée, il fend la tête à
+l'aîné: Amarant veut soutenir son frère, le glaive du sultan lui coupe
+le bras; ils tombent ensemble baignés dans leur sang. Le jeune Sabin
+essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse
+contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre
+fleur, qui s'ouvrait à peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent
+restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance était si
+parfaite, qu'elle avait souvent causé à leurs parents une agréable
+erreur; Soliman sépare à l'un la tête du corps, et plonge à l'autre son
+épée dans la poitrine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote676" name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676">(retour) </a> St. 27 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote677" name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"><i> Così fera leonessa i figli</i></p>
+<p class="i14"><i> Cui dal collo la coma anco non pende</i>, etc. (St. 29.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote678" name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678">(retour) </a> <i>Ma come alle procelle esposto monte</i>, etc. (St.
+ 31.)</blockquote>
+
+<p>Le père (ah! il ne l'est plus<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a><a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>; le sort cruel le prive à la fois de
+tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut
+la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et
+provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de
+maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de
+sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son
+épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses
+entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de
+ses enfants<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a><a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote679" name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> <i>Il padre, ah non più padre.</i> (St. 35.)</p>
+ <p class="i14"> <i>At pater infelix, non jam pater.</i></p>
+ <p class="i30"> (Ovid., <i>Métam.</i>, l. VIII.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote680" name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680">(retour) </a> St. 38.</blockquote>
+
+<p>Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et
+verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger
+duvet ornait à peine les joues fleuries<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a><a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>, richement armé, vêtu
+magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se
+livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait
+naître dans un jeune cœur. Le fougueux Argillan<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a><a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a> le rencontre dans
+la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se
+laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était
+aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que
+court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse
+tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et
+non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre
+fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se
+répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une
+expression si douce, que son cœur, de marbre jusqu'à ce moment,
+s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures,
+Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un œil sec la destruction de
+ton empire<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a><a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent
+mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le cœur, plus
+fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore
+dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne
+dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe,
+fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non
+satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps
+sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé.
+O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre
+insensible<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a><a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote681" name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681">(retour) </a> St. 81 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote682" name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 402.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote683" name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683">(retour) </a> St. 86.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote684" name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684">(retour) </a> St. 87.</blockquote>
+
+<p>Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit
+d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et
+resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si
+vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de
+toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent,
+quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes
+entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut
+une force humaine<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a><a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur,
+il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses
+flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le
+tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il
+s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa
+main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la
+perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin
+l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa
+victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon
+indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir
+troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma
+haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais,
+ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre
+éteinte et une ombre vaine<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a><a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote685" name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685">(retour) </a> St. 97.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote686" name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686">(retour) </a> St. 99 et dernière.</blockquote>
+
+<p>C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage
+principal, et de semer des détails touchants à travers ces scènes
+terribles, qu'ont excellé les grands poëtes épiques; et l'on peut dire
+qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. Voyez dans la dernière bataille,
+Armide en habit militaire<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a><a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>, montée sur un char doré, entourée de
+ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains
+magnifiquement armés comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui
+ont juré de la venger. Renaud se présente, elle veut lui lancer un
+trait; mais échappée d'une main faible et incertaine, la flèche
+s'émousse sur les armes du chevalier. Armide se croit méprisée;
+enflammée de colère, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses
+traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont
+vaincus sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière, emmenée en
+esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le désespoir dans
+le cœur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote687" name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687">(retour) </a> C. XX, st. 61 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Voyez un tableau bien différent dans ces deux inséparables époux, Odoard
+et Gildippe, couple intrépide dont l'union double le courage. Dès le
+commencement du combat<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a><a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, on les voit à côté l'un de l'autre porter
+des coups terribles, et mettre presque seuls en déroute le corps des
+Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de
+rallier les Sarrazins et de rétablir le combat, Odoard et Gildippe
+s'offrent à lui<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a><a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>. Gildippe le frappe la première; furieux, il
+l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui
+brise ses armes, et qui ose, dit le poëte, percer ce sein qu'Amour seul
+aurait dû blesser. Elle abandonne aussitôt les rênes, et chancèle sur
+son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son épouse mourante,
+de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi
+partagées contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras
+dont il appuyait sa chère Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-même,
+et l'accable sous son poids.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote688" name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, st. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote689" name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689">(retour) </a> St. 94, etc.</blockquote>
+
+<p>Le Tasse, à la manière des grands poëtes, adoucit l'impression d'un si
+horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets
+champêtres, et qui lui appartient: «Comme un ormeau<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a><a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>, à qui la
+plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe,
+ou si l'ouragan le brise, entraîne à terre avec lui la vigne sa
+compagne; lui-même il la dépouille de ce vert feuillage qui la couvrait,
+il écrase ces grappes qui l'embellissaient; il paraît en gémir, et peu
+touché de son propre sort, n'être sensible qu'à la destinée de celle qui
+meurt auprès de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gémit que sur celle que
+le ciel lui avait donnée pour inséparable compagne. Ils voudraient se
+parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se
+regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le
+peuvent encore; ils perdent tous deux au même instant la lumière du
+jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a><a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>,» Que cette
+peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image
+sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage
+et toutes ces scènes d'horreur!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote690" name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690">(retour) </a> St. 99.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote691" name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691">(retour) </a> <i>E congiunte sen van l'amine pie.</i> (St. 100.)</blockquote>
+
+<p>Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands épisodes dont il a
+semé l'action principale de son poëme que dans ces scènes épisodiques
+qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parlé, dans la
+notice sur sa vie<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a><a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>, de cette aventure touchante d'Olinde et de
+Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en
+elle-même d'une grande perfection, et qu'elle serve à mettre en scène le
+caractère farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractère de Clorinde,
+tous les bons critiques l'ont regardée comme un défaut dans le poëme,
+parce qu'elle est étrangère au reste de l'action, et que les deux
+personnages qui, dès l'entrée, attirent ainsi tous les regards, n'y
+reparaissent plus. J'ai indiqué une source particulière d'intérêt qui ne
+remédie point à ce défaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en
+sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obéir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote692" name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ils n'eurent pas le même reproche à faire à l'épisode du combat et de la
+mort du jeune Suénon, l'un des plus beaux morceaux du poëme. Il est
+intimement lié à l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant
+secours l'armée de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de
+l'existence et de l'approche d'une armée d'Arabes, conduite par Soliman;
+c'est de la main de Soliman que Suénon a reçu la mort; c'est l'épée même
+de Suénon qui doit le venger; elle sera remise, à ce dessein, entre les
+mains de Renaud; un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois, échappé
+au glaive des Arabes, apporte cette épée; et Renaud est en exil. Ce
+récit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; de
+fausses apparences répandent et accréditent le bruit de sa mort;
+l'esprit de discorde et de ténèbres agite les esprits; une sédition
+éclate, et elle est à peine apaisée que le redoutable Soliman, si
+dramatiquement annoncé, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des
+chrétiens.</p>
+
+<p>Considéré en lui-même, ce morceau entier, conforme aux récits de
+l'histoire, est un modèle de narration héroïque et pathétique. Suénon et
+ses braves, attaqués pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus
+nombreux, vendent chèrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un
+monceau de morts. Le jour paraît, et montre à ceux qui vivent encore
+toutes leurs pertes et tous leurs dangers. «Nous étions deux mille, dit
+le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a><a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a>. Quand Suénon
+voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, à ce déplorable
+spectacle, son intrépide cœur se trouble, mais il n'en fait rien
+paraître: au contraire, élevant la voix: suivons, dit-il, nos braves
+compagnons, qui nous ont tracé avec leur sang le chemin du ciel: il dit,
+et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce déluge de barbares, un
+cœur ferme et inébranlable.» Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier
+à la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer
+seul. Il meurt accablé plutôt que vaincu. L'attitude où on le trouve sur
+le champ de bataille, le front tourné vers le ciel, tenant et serrant
+d'une main son épée, l'autre posée sur sa poitrine, attestent plus
+éloquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen
+extraordinaire par lequel son corps est retrouvé, et reçoit les derniers
+honneurs, n'a rien qui ne soit poétiquement vraisemblable. Tout peut
+être miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base,
+je ne dis pas seulement la croyance, mais la crédulité superstitieuse,
+admet nécessairement ces sortes de prestiges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote693" name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693">(retour) </a> C. VIII, st. 21.</blockquote>
+
+<p>Cet épisode est au huitième chant, et c'est dans le septième que se
+trouve l'épisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer
+un ouvrage, soumis cependant à des règles, et dont l'auteur était loin
+de marcher sans entraves où l'on rencontre ainsi, presque de suite, des
+accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des
+oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous
+les traducteurs ont tâché d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout-à-fait
+dans la véritable nature, ils sont du moins dans cette nature poétique
+ou fantastique, si l'on veut, à laquelle il faut bien se prêter si l'on
+ne veut pas rejeter presque toute la poésie moderne. «Elle fuit toute la
+nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant,
+ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais à l'heure
+où le soleil détache ses coursiers de son char brillant, et va se
+plonger dans la mer, elle arrive auprès des claires eaux du Jourdain;
+elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a><a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a>. Elle ne prend
+point de nourriture; elle ne se repaît que de ses maux, et n'est altérée
+que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et
+le repos des malheureux mortels, assoupit à la fois ses douleurs et ses
+sens. Il étend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis même qu'elle
+dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de
+son cœur.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote694" name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Giunse del bel</i> <span class="sc">Giordano</span> <i>a le chiare acque,</i></p>
+ <p class="i14"><i> E scese in riva al fiume, e qui si giacque.</i></p>
+ <p class="i30"> (C. VII, st. 3.)</p>
+</div></div>
+
+<p> «<i>Il est probable</i>, dit M. de Chateaubriand (<i>Itinéraire de Paris
+ à Jérusalem</i>, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scène
+ charmante au bord du Jourdain. <i>Il est inconcevable</i>, j'en
+ conviens, <i>qu'il n'ait pas nommé ce fleuve</i>; mais <i>il est certain</i>
+ que ce grand poëte ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de
+ l'Écriture, etc.» D'après les deux vers cités au commencement de
+ cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de
+ véritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de
+ l'<i>Itinéraire</i> fait avec tant de certitude à l'auteur de la
+ <i>Jérusalem délivrée</i>, j'y ai répondu ci-dessus, p. 379.</p></blockquote>
+
+<p>Il faudrait traduire tout l'épisode, mais il l'a été mille fois; il est
+présent à tous les esprits, et surtout à tous les cœurs sensibles; et
+cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux où l'on
+est forcé de reconnaître, dans l'élégante perfection du style, et dans
+une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais
+indépendamment de l'expression et du style, cette charmante description
+du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mêle au
+murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau
+champêtre qui tout à coup se fait entendre, ce bon vieillard occupé de
+ses travaux rustiques, entouré de sa jeune famille, qui s'étonne et
+s'effraie à l'aspect imprévu des armes dont Herminie est couverte, et
+qu'elle est obligée de rassurer quand elle vient leur demander un asyle;
+l'étonnement qu'elle éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et
+de sécurité dans un pays environné du tumulte des armes, et l'admirable
+réponse du vieux berger, qui, après avoir habité les cours, met à un si
+haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et
+obscure.... tout cela émeut profondément et porte un calme délicieux à
+l'imagination et au cœur. On croit échapper au vain bruit du monde,
+comme Herminie au fracas des armes, et se réfugier avec elle dans cet
+asyle, où l'on sent que l'on serait si bien.</p>
+
+<p>Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne
+voudrait rien retrancher, cette admirable description de la sécheresse,
+qui frappe le camp des chrétiens<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a><a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>. Peut-être n'y avait-il qu'un
+poëte né sous le ciel le plus brûlant, qui pût tracer avec tant de
+vérité les effets de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute cette
+description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans
+le pays de Naples, l'influence étouffante du <i>scirocco</i>; on le reconnaît
+surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle:
+«Le ciel présente l'aspect d'une fournaise ardente<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a><a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>; rien ne paraît
+qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zéphir se tait dans ses
+grottes; le vague des airs est entièrement immobile; ou si quelque vent
+y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et
+déplaisant, frappe de son haleine épaisse les joues et le sein des
+soldats.» Enfin il n'y a qu'une imagination où s'est conservée
+l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou
+des Alpes, qui ait pu revêtir cette autre partie de couleurs si
+frappantes et si vraies. «Si quelqu'un d'eux a jamais vu<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a><a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>, entre des
+rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou
+des eaux vives se précipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur
+une plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace l'image, et fournit
+une matière nouvelle à son tourment. Cette image fraîche et humide le
+dessèche, le brûle, et bouillonne dans sa pensée.» Ici, comme on le
+croit bien, aucun de nos traducteurs n'a osé être fidèle: ils ont tous
+cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effacé la peinture.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote695" name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695">(retour) </a> C. XIII, st. 52 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote696" name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696">(retour) </a> St. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote697" name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697">(retour) </a> St. 60.</blockquote>
+
+<p>Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre à ceux-là si l'on
+ne voulait oublier aucun de ceux où sont réunies toutes les qualités
+d'un grand maître! Mais il est temps de nous arrêter. Après avoir
+reconnu franchement les défauts, j'ai dû et voulu donner une idée de
+tous les genres de beautés qui existent dans le poëme du Tasse, et non
+pas en relever toutes les beautés. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce
+que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper
+parmi les poëmes épiques celui où il s'en trouve d'un tel ordre et en si
+grand nombre. Il n'y a sans doute que la prévention la plus aveugle qui
+puisse le placer au-dessus, et même au niveau d'Homère et de Virgile;
+mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui préférer Lucain, Stace
+ou Silius; parmi les modernes, le Camoëns, malgré plusieurs morceaux
+sublimes, est loin de pouvoir lui être comparé; Milton, plus sublime
+encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur
+de son sujet; l'Arioste s'est trop égayé dans le sien, et s'est trop
+souvent écarté à dessein de la dignité de l'épopée; la France enfin, ni
+les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer à la
+<i>Jérusalem délivrée</i> le prix du poëme épique: elle est donc
+immédiatement placée après ceux d'Homère et de Virgile, et par
+conséquent le premier de tous les poëmes héroïques modernes.</p>
+
+<p>Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et
+quelqu'importance que l'on donne aux défauts de la <i>Jérusalem</i>, cette
+place ne peut lui être ôtée que s'il paraît un autre poëme, écrit dans
+une langue aussi poétique, conçu avec autant de force, conduit avec
+autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en général autant de
+chaleur, de poésie et de grâces; où les caractères soient aussi bien
+tracés, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi
+mutuellement valoir; où le merveilleux et l'historique soient aussi
+habilement fondus et mélangés, où l'imagination du poëte agisse aussi
+puissamment sur l'imagination du lecteur; un poëme enfin qui, avec tous
+ces avantages, ait celui de naître chez une nation et dans un siècle
+étrangers au faux éclat du bel esprit, et revenus, ne fût-ce que par
+lassitude et par ennui, aux simples et durables beautés de la nature;
+d'être en même temps l'ouvrage du goût et celui du génie, de sortir du
+cerveau d'un poëte qui n'ait point trop goûté dans son jeune âge <i>la
+douceur des aliments de l'esprit</i>, qui n'ait point pris
+<i>l'assaisonnement pour la nourriture</i>, et d'être ainsi purgé de ce
+clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le poëme du Tasse,
+ternir et altérer quelquefois l'or le plus précieux et le plus rare.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<p><i>Coup d'œil rapide sur trois poëmes du Tasse</i>, <span class="sc">il Rinaldo, la
+Gerusalemme conquistata</span> <i>et</i> <span class="sc">le sette Giorinate</span>; <i>idée du</i> <span class="sc">Fido Amante</span>,
+<i>du prince Curzio Gonzagua; fin du poëme héroïque.</i></p>
+<br>
+
+<p>La vie du Tasse nous l'a fait voir comme un de ces êtres rares auxquels
+la nature donne, à leur naissance, une impulsion tellement déterminée,
+qu'elle dirige si énergiquement vers un but, qu'ils ne peuvent s'en
+proposer aucun autre: ils l'atteignent ou ils succombent; mais ils ne
+s'en détournent jamais. Heureux les hommes ainsi doués, quand ce but où
+les pousse une organisation impérieuse, est la perfection dans les arts,
+et la gloire innocente que cette perfection procure!</p>
+
+<p>Le Tasse tout formé, pour ainsi dire, d'éléments poétiques, fut poëte
+dès le berceau. Quand son père voulut comprimer en lui par l'étude des
+lois l'essor de la nature, cette compression ne fit qu'en augmenter la
+force, et au lieu des faibles essais qui avaient été les jeux d'enfance
+de son fils dans des gymnases littéraires, il le vit produire à
+dix-huit ans un poëme épique dans le gymnase de droit, où il l'avait
+placé. Ce poëme, dont on parle toujours lorsqu'il est question du Tasse,
+est peu lu et mériterait peu de l'être, s'il était de tout autre auteur;
+mais on doit aimer à connaître, au moins superficiellement, ce début
+épique d'un poëte qui devait, à son second pas, s'élancer si loin dans
+la carrière de l'épopée. Il est à remarquer que dès ce premier pas il
+voulut avoir une marche à lui, s'écarter de la route qu'il voyait la
+plus fréquentée, revenir enfin, de l'excessive liberté du poëme
+romanesque, à la régularité du poëme héroïque. Le héros de ce poëme en
+douze chants, qui fut composé en dix mois, est <i>Renaud</i>, fils d'Aymon,
+et cousin de Roland. Son amour pour la belle Clarice, ses premiers faits
+d'armes entrepris pour l'obtenir, les obstacles qui les séparent, et
+enfin leur union en sont le sujet, le nœud et le dénoûment. Le jeune
+poëte s'y propose, comme il l'avoue dans son avis au lecteur,
+d'observer, entre autres règles, celle de l'unité, non pas stricte, mais
+considérée avec une certaine extension qui ne nuise, ni au plaisir, ni à
+la régularité. Il voudrait que son ouvrage ne fût sévèrement jugé, ni
+par les sectateurs trop rigoureux d'Aristote, qui ont toujours devant
+les yeux l'exemple parfait d'Homère et de Virgile, sans vouloir
+considérer la différence des temps, des goûts et des mœurs; ni par les
+partisans trop exclusifs de l'Arioste et du goût moderne.</p>
+
+<p>Il craint que ceux-ci ne lui fassent un reproche grave de n'avoir pas
+employé, au commencement des chants, ces moralités, ces prologues
+agréables que l'Arioste y place toujours, et que son père lui-même, cet
+homme, dit-il, dont tout le monde connaît l'autorité et le mérite, avait
+quelquefois adoptés<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a><a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>. Ni Virgile cependant, ni Homère, ni les autres
+anciens ne s'en sont servis; et Arioste dit clairement dans sa Poétique,
+qu'un poëte est d'autant meilleur qu'il imite davantage, et qu'il imite
+d'autant plus qu'il parle moins comme poëte, et qu'il fait plus souvent
+parler ses personnages. C'est ce que n'ont pas fait ceux qui mettent
+toutes les sentences et toutes les moralités dans la bouche du poëte
+lui-même, et toujours au commencement des chants. «Alors, ajoute-t-il,
+non-seulement ils n'imitent pas, mais il semble qu'ils sont tellement
+privés d'invention, qu'ils ne sauraient comment placer ailleurs toutes
+ces choses. En un mot, il est de l'avis de ceux<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a><a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a> qui disent que
+l'Arioste n'aurait point fait ces sortes de prologues, s'il n'avait
+pensé que, comme il parlait de différents chevaliers et de différentes
+actions, comme il laissait souvent une chose pour en reprendre une
+autre, il était quelquefois nécessaire qu'il s'adressât aux auditeurs
+pour les rendre dociles; qu'il leur annonçât dans ces préambules ce
+qu'il voulait raconter dans le cours du chant, et qu'il joignît ainsi
+les choses qu'il allait dire avec celles qu'il avait dites. C'était là
+aussi le motif qui avait déterminé son père; mais lui qui ne veut
+chanter qu'un seul héros, qui veut réunir ses exploits en une seule
+action, autant du moins que le goût du temps le permet, et qui se
+propose d'ourdir son poëme d'un fil qui ne soit jamais interrompu, il ne
+voit pas pourquoi il aurait dû suivre leur exemple<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a><a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>.» On ne hait pas
+à voir cette indépendance raisonnée dans un jeune homme de dix-huit ans;
+mais ce qu'il faut surtout observer ici, c'est que cet abus, qui a
+produit dans l'Arioste, dans le Berni, et dans quelques autres des
+choses si agréables, mais qui n'en est pas moins un abus, était devenu
+presque une règle, ou du moins un usage si général, que le Tasse, pour
+s'en dispenser, crut avoir besoin de raisonnements et presque d'excuses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote698" name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698">(retour) </a> <i>Quest'altri gravemente mi riprinderanno che non
+ usi ne' principj de' canti quelle moralità e quei proemj che usa
+ sempre l'Ariosto, e tanto più che mio padre, huomo di
+ quell'autorità e di quel valore che 'l mondo sà, anch'ei tal volta
+ da questa usanza s'è lasciato trasportare.</i> (<i>Torq. Tasso ai
+ Lettori.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote699" name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699">(retour) </a> Il cite <i>il dottissimo sig. Pigna</i>. C'est celui
+ dont nous avons parlé dans la Vie du Tasse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote700" name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700">(retour) </a> <i>Ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>L'action du poëme commence lorsque Charlemagne, vainqueur, dans
+plusieurs combats, des Sarrazins qui étaient descendus en Italie,
+poursuit les restes de leur armée, et les tient comme assiégés au bord
+de la mer. Le jeune Roland s'est couvert de gloire dans cette guerre; il
+a tué de sa main les deux rois africains Almon et Trojan. Sa renommée
+remplit l'Italie et la France. Elle excite une noble jalousie dans son
+cousin Renaud, plus jeune que lui de quelques années, mais pour qui
+l'âge est venu de sortir du repos où sa mère le retient, et de prendre
+les armes. Renaud tout occupé du dessein d'aller aussi chercher la
+gloire, errait près de Paris dans la campagne; il trouve attaché au pied
+d'un arbre un cheval superbe tout équipé, et chargé d'une armure
+complète. Il monte sur le cheval, après s'être revêtu des armes, à
+l'exception de l'épée. Le jour où il avait été, avec ses frères, reçu
+chevalier par l'empereur, il avait juré de ne ceindre jamais d'autre
+épée que celle qu'il aurait enlevée dans un combat à quelque fameux
+guerrier. Il prend le chemin de la forêt des Ardennes, célèbre par tant
+d'aventures et de combats. A peine y est-il entré qu'il rencontre un
+vieillard courbé sous le poids de l'âge, et apprend de lui qu'il est
+arrivé depuis peu dans cette forêt un cheval indomptable, qui brise et
+renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Oser l'attaquer ou même
+l'attendre, c'est s'exposer à une mort certaine. Renaud, loin de
+s'effrayer, montre le plus vif désir de le voir et de le combattre.
+C'est le fameux cheval Bayard. Il avait autrefois appartenu au grand
+Amadis des Gaules. Après la mort de ce héros, il était resté enchanté
+par un magicien, qui avait prédit que lorsque le temps serait venu où il
+recommencerait à se mouvoir, il ne pourrait être dompté que par un
+guerrier du sang d'Amadis, et aussi brave que lui. Pour s'emparer de ce
+cheval merveilleux, il faut l'abattre par force ou par adresse; du
+moment où il sera étendu sur la terre, il deviendra docile et facile à
+conduire. Sa retraite habituelle est dans un antre, sur les limites de
+la forêt; mais à moins d'une force et d'une valeur surnaturelles,
+malheur à qui ose en approcher!</p>
+
+<p>Cela dit, le vieillard s'éloigne. Ce n'était point un vieillard; c'était
+l'enchanteur Maugis, cousin de Renaud, qui, voulant seconder les projets
+du jeune chevalier, lui avait procuré cette armure et l'instruisait à
+acquérir le plus beau cheval qu'il y eût au monde. Renaud s'enfonce dans
+la forêt, et pendant plusieurs jours il y cherche Bayard, sans même en
+apercevoir les traces. Il voit enfin courir, non un cheval, mais une
+biche blanche, poursuivie par une jeune et belle chasseresse qui paraît
+quelques moments après, passe rapidement, atteint d'un trait la biche
+fugitive, et la tue. Renaud frappé de sa beauté, de son courage et de
+son adresse, l'aborde, lui parle avec une galanterie respectueuse, et
+lui fait offre de ses services. Elle lui apprend son nom, que l'on
+devine déjà sans doute; c'est Clarisse, sœur d'Yvon, roi de Gascogne,
+qui habite avec sa mère un château voisin, où elle n'a d'autre plaisir
+que celui de la chasse. Quand Renaud s'est nommé à son tour, elle
+connaît, lui dit-elle, les héros de sa race; mais elle est surprise de
+n'avoir point encore entendu parler de ses exploits, tandis que ceux de
+Roland son cousin retentissent dans tout l'univers. Le jeune guerrier
+rougit; il rend justice à la bravoure de Roland; mais il ne craindrait
+pas de le combattre lui-même, si la belle Clarice daignait l'y
+encourager. Sur ces entrefaites, arrive la suite de Clarice qui la
+cherchait avec inquiétude, et toute composée de dames et de chevaliers.
+Clarice dit en souriant à Renaud: Vous qui vous sentez assez de courage
+pour défier même Roland, voyez si vous voulez en donner ici des preuves
+en joutant contre mes chevaliers. Renaud y consent avec joie; il
+renverse et blesse à mort le premier qui se présente. Il se jette
+ensuite au milieu des autres, blesse tous ceux qu'il atteint de sa lance
+jusqu'à ce qu'elle soit rompue. Il combat encore avec le tronçon; et
+quand ce tronçon même est réduit en pièces, il se sert de ses poings
+contre les uns, heurte les autres de son cheval, en enlève un de la
+selle, et le lance avec une force si extraordinaire contre ce qui lui
+restait d'ennemis, qu'ils n'osent plus l'approcher, et lui cèdent le
+champ de bataille.</p>
+
+<p>Clarice, témoin de ce combat ne peut plus douter de la valeur de Renaud;
+elle le trouve charmant; elle l'admire, et l'admiration ouvre son cœur à
+l'amour<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a><a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>. Elle fait emporter les morts et les blessés; les dames et
+ce qui reste de chevaliers suivent en silence; elle marche lentement,
+accompagnée du jeune vainqueur. Il lui tient chemin faisant quelques
+propos d'amour, qu'elle feint de ne pas entendre, ou qu'elle reçoit avec
+une fausse rigueur. Il s'en afflige, et le poëte qui n'aime point les
+moralités au commencement des chants, en fait une à la fin de celui-ci
+sur l'inutilité de la résistance quand on se sent blessé par l'amour,
+sur les progrès qu'il fait dans un cœur à mesure que l'on s'efforce de
+le vaincre ou de le cacher. Combien de femmes, dit-il, et cela est fort
+pour un jeune écolier en droit, qui montrent sur leur visage un courroux
+endurci et une invincible rigueur, et qui ont ensuite un cœur faible et
+tendre, toujours en butte aux traits de l'amour! C'est être peu habile
+que de prendre ce qui paraît au dehors pour l'indice certain des
+volontés cachées. C'est un art employé pour vaincre et conquérir l'homme
+qui suit d'un pas rapide celle qui fuit<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a><a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>. Clarice arrivée à la porte
+du château, toute sévère qu'elle a voulu paraître, invite Renaud à y
+entrer. Mais il veut auparavant courir et mettre à fin des aventures qui
+puissent le rendre digne d'elle; et il la quitte pour les aller
+chercher.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote701" name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Dal valor nasce in lei la meraviglia,</i></p>
+ <p class="i14"><i> E da la meraviglia indi il diletto.</i></p>
+ <p class="i14"><i> Poscia il diletto che in mirarlo piglia,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Le accende il cor di dolce ardente affetto,</i></p>
+ <p class="i14"><i> E mentre ammira e loda 'l cavaliero,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Pian piano à novo amore apre 'l sentiero.</i></p>
+ <p class="i30"> (C. I, st. 81.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote702" name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Deh, quante donne son ch'aspro rigore</i></p>
+<p class="i14"><i> Mostran nel volta ed indurato sdegno,</i></p>
+<p class="i14"><i> C'hanno poi molle e delicato il core,</i></p>
+<p class="i14"><i> Degli strali d'amor continuo segno</i>, etc. (St. 91.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Celle de la conquête du cheval Bayard est la première. Avant Bayard, il
+rencontre cependant un Sarrazin espagnol, avec qui il fait connaissance,
+comme il arrivait souvent entre chevaliers, les armes à la main, et qui
+devient son intime ami. Isolier, c'est le nom de ce Sarrazin, voulait
+aussi conquérir Bayard; ce n'est donc pas pour une maîtresse qu'ils se
+battent, c'est pour un cheval. Isolier reçoit un si furieux coup sur la
+tête, qu'il tombe évanoui, et reste comme mort pendant une heure. Il
+revient à lui et veut recommencer de plus belle; un Anglais qui
+l'accompagne donne alors aux deux champions un conseil qu'il aurait pu
+leur donner plus tôt, c'est d'aller affronter ensemble ce redoutable
+cheval; ils n'auront pas trop contre lui de leurs forces réunies, et
+celui qui aura le plus contribué à le vaincre en restera possesseur. Le
+pacte ainsi fait, Renaud et Isolier marchent ensemble, trouvent enfin
+Bayard<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a><a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a> et l'attaquent. La description de ce singulier combat est
+aussi détaillée que celle du fait d'armes le plus chaud et le plus
+terrible<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a><a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>. Renaud parvient enfin à le saisir par les deux pieds de
+derrière; malgré tous ses efforts pour se dégager, il le renverse; au
+moment où l'animal touche la terre, il s'adoucit, se relève, souffre que
+Renaud le palpe, le caresse, le monte, et devient aussi docile au frein
+qu'il était féroce et indomptable auparavant.</p>
+
+<p>Les deux amis se remettent en quête d'aventures. Ils apprennent d'un
+chevalier, avec lequel Renaud commence encore par se battre, qu'il est
+question d'une paix définitive entre les Sarrazins et Charlemagne.
+Francard, roi d'Arménie, est devenu amoureux de Clarice, sur le portrait
+qu'il a vu d'elle en Asie dans le temple de la Beauté; il l'a fait
+demander en mariage à Charlemagne aux conditions de paix les plus
+avantageuses. L'empereur a fort bien accueilli la demande, mais n'a
+voulu rien décider sans le consentement du roi de Gascogne, frère de
+Clarice. Yvon, consulté, renvoie la décision à sa sœur, et le chevalier
+qui fait ce récit est chargé, par le roi Francard son maître, de cette
+négociation auprès d'elle. Renaud qui l'a écouté avec colère, lui dit
+que son roi est un insensé, que s'il ne veut pas courir à sa perte
+certaine, il cherche une femme ailleurs qu'en France. Il laisse pourtant
+le Sarrazin aller à sa destination; mais il reste, après son départ,
+plongé dans une sombre rêverie. Il en est tiré par l'aspect imprévu de
+deux statues de bronze, représentant deux chevaliers armés de toutes
+pièces, qui semblent s'avancer la lance en arrêt l'un contre l'autre. Le
+nom de Tristan est écrit sur l'un des piédestaux, et celui de Lancelot
+sur l'autre. Une inscription gravée sur le marbre apprend que les deux
+lances qui ont réellement appartenu à ces deux célèbres chevaliers de la
+Table ronde, sont destinées à deux autres chevaliers qui les
+surpasseront en force et en valeur. Isolier, qui ne doute de rien, veut
+se saisir de la lance de Tristan; il est repoussé durement et jeté par
+terre. Renaud fait la même tentative: elle lui réussit parfaitement. La
+statue baisse la tête, ouvre la main, et lui cède la lance qu'elle avait
+refusée à cent autres, comme elle venait de le faire à Isolier<a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a><a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote703" name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703">(retour) </a> Ce cheval s'appelait ainsi parce qu'il était bai et
+ châtain:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Baio e castagno, onde Baiardo e detto.</i><br></p>
+<p class="i30"> (C. II, st. 31.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote704" name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704">(retour) </a> St. 30 à 44.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote705" name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705">(retour) </a> C. III.</blockquote>
+
+<p>Renaud, fier de cette conquête, marchait avec son ami le long de la
+Seine. Ils aperçoivent sur un char magnifique, traîné par dix cerfs,
+blancs comme la neige, une troupe de belles dames, au milieu desquelles
+s'élevait la reine Galerane, femme de Charlemagne. Clarice était auprès
+d'elle; sa beauté brillait d'un si grand éclat que Renaud transporté
+d'amour ne peut supporter l'idée qu'un Sarrazin, un barbare, ose aspirer
+à sa main. Le char était environné de cent chevaliers, couverts de leurs
+armes et la lance haute. Il les défie au combat, en tue, blesse ou
+renverse une partie: Isolier le seconde bravement: rien ne leur résiste.
+Ce qui reste de chevaliers prend la fuite et se disperse dans la
+campagne. Renaud s'avance vers le char, parle très-poliment à Galerane,
+mais enlève Clarice, la place sur un cheval et l'emmène<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a><a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>. Elle est
+d'abord très-effrayée, ne sachant quel est son ravisseur; mais lorsqu'il
+a ôté son casque, qu'elle a reconnu Renaud, et qu'il lui a tenu les
+discours les plus tendres et les plus soumis, elle se rassure et se
+résigne à son sort. Il regarde autour de lui, cherchant un lieu où cette
+résignation puisse être mise à profit. Tout à coup un guerrier menaçant
+paraît, et ordonne à Renaud de se dessaisir de sa proie. Nouveau combat,
+mais moins heureux que le premier. Le guerrier inconnu terrasse Isolier,
+renverse Bayard, qui s'abat sur son maître et ne peut se relever.
+L'inconnu frappe la terre, d'où sort un char tiré par quatre chevaux
+noirs. Il force Clarice d'y monter avec lui, part, presse les coursiers
+et disparaît<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a><a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote706" name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706">(retour) </a> C. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote707" name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707">(retour) </a> C. IV.</blockquote>
+
+<p>Dès que Bayard peut se relever, Renaud se met à la poursuite du char,
+mais il en perd bientôt les traces. Séparé de son cher Isolier qui n'a
+pu le suivre et qu'il ne doit plus revoir, seul, livré à la plus noire
+mélancolie, il trouve pour consolateur un jeune homme en habit de
+berger, qui paraît aussi affligé que lui. Ce berger, nommé <i>Florindo</i>,
+lui raconte ses tristes aventures; Renaud lui dit les siennes: ils vont
+ensemble à une espèce d'antre sacré, où une petite statue de l'Amour,
+ancien ouvrage de l'enchanteur Merlin, rendait encore des oracles<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a><a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>.
+Elle apprend à Renaud que c'est Maugis qui, pour son bien, lui a enlevé
+Clarice et l'a rendue à sa famille; à <i>Florindo</i>, qu'il est issu d'un
+sang royal, et qu'il cessera bientôt d'être persécuté par la fortune.
+Elle engage le premier à suivre son dessein de s'illustrer par les armes
+pour mériter celle qu'il aime; le second, à prendre le même parti, pour
+obtenir la même récompense.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote708" name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708">(retour) </a> C. V.</blockquote>
+
+<p>Renaud et <i>Florindo</i> passent les Alpes, descendent en Italie, et se
+rendent au camp de Charlemagne<a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a><a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a>. <i>Florindo</i> obtient de l'empereur
+l'ordre de chevalerie. C'est Roland qui lui ceint l'épée. Le nouveau
+chevalier annonce aussitôt à Charlemagne, que lui et un autre guerrier
+qui l'attend auprès du camp, se présentent pour soutenir contre tous
+qu'un homme ne peut atteindre au véritable honneur, s'il n'est conduit
+et inspiré par l'Amour. L'empereur leur accorde le champ, et fait
+publier le sujet de la joute dans son armée et dans celle des Sarrazins.
+Il se présente un assez grand nombre de tenants contre l'amour; aucun ne
+peut résister aux deux jeunes chevaliers. Un géant africain, nommé
+Atlant, succombe sous les coups de Renaud, qui, après l'avoir tué,
+s'arme de son épée Fusbert, et se trouve ainsi relevé du premier serment
+qu'il avait fait. Il renverse ensuite Otton, tue le brave Hugues et lui
+coupe la tête. Charlemagne, désespéré de voir mal mener ainsi ses
+chevaliers, engage Roland, qui est présent à la fête, à entrer en lice
+et à venger l'honneur des paladins français. Roland obéit; les deux
+cousins sont aux prises; Renaud connaît Roland qui ne le connaît pas;
+mais il croirait faire quelque chose d'indigne d'un tel adversaire s'il
+ne l'attaquait pas de toutes ses forces. Le combat est tellement égal;
+il est si long-temps et si vigoureusement disputé, que l'empereur
+lui-même descend de son trône et vient séparer les combattants. Ils
+s'arrêtent, s'embrassent, se font des présents mutuels, et se quittent
+pénétrés d'estime et d'admiration l'un pour l'autre. <i>Florindo</i> ne s'est
+pas moins distingué que Renaud; il a désarçonné un grand nombre de
+chevaliers. Les deux tenants d'amour se retirent couverts de gloire.
+Charlemagne veut en vain les retenir; il leur demande inutilement leur
+nom: ils partent sans vouloir se faire connaître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote709" name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709">(retour) </a> 709: C. VI.</blockquote>
+
+<p>Après quelques rencontres épisodiques, ils arrivent aux environs de
+Naples, au palais de Courtoisie<a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a><a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>; ils subissent l'épreuve de la
+barque enchantée, et se montrent dignes d'être mis au nombre des
+chevaliers loyaux et courtois<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a><a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>. Ils trouvent ensuite au bord de la
+mer, une troupe nombreuse qui préparait dans une vaste et superbe tente
+un sacrifice, à la manière des peuples d'Asie, devant une statue qui
+représente une jeune dame d'une beauté parfaite. Renaud reconnaît
+bientôt cette figure charmante; c'est celle de Clarice, le chef de cette
+troupe est Francard, roi d'Arménie, qui rend un culte d'adoration au
+portrait de celle dont il a fait demander la main. Il voit les deux
+chevaliers s'arrêter devant sa tente; il veut qu'ils descendent de
+cheval, qu'ils adorent avec lui cette image, et qu'ils confessent que
+lui seul est digne d'en posséder l'original. Renaud peu disposé à un
+pareil aveu, l'est bien moins encore quand il a su le nom de cet
+insolent roi. Un défi est sa réponse. Francard est tué par <i>Florindo</i>;
+<i>Chiarello</i>, autre roi sarrazin qui combattait toujours accompagné et
+défendu par un lion, est tué par Renaud; tout le reste de la troupe est
+vaincu, terrassé, blessé, dispersé. Renaud s'empare de la belle statue,
+la place sur un cheval, et parcourt avec elle et son ami, une partie de
+l'Asie<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a><a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote710" name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710">(retour) </a> C. VII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote711" name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711">(retour) </a> Ils apprennent auparavant ce que c'est que ce
+ palais, par qui il a été bâti, et voient dans une suite de
+ portraits prophétiques, des héros et des héroïnes qui auront un
+ jour au plus haut degré le don de courtoisie. C'est là que le
+ jeune poëte brûla son premier grain d'encens pour la maison
+ d'Este, pour le duc Alphonse II, pour Lucrèce sa sœur, etc. (C.
+ VIII, st. 7 et 14.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote712" name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712">(retour) </a> C. VIII, st. 7 et 14.</blockquote>
+
+<p>Ils trouvent au milieu d'une plaine riante et fleurie, de jeunes beautés
+rassemblées autour d'une dame plus belle encore, et qui semble être leur
+reine, escortées par une troupe de guerriers de haute apparence. Cette
+dame leur envoie demander s'ils veulent s'éprouver contre ses
+chevaliers; ils acceptent, après avoir appris qu'elle est reine de
+Médie, qu'elle se nomme Floriane, et qu'elle n'a point encore subi le
+joug de l'hymen. Les guerriers mèdes ont le sort de tous les autres, et
+ne peuvent résister, ni à Renaud, ni à <i>Florindo</i>.</p>
+
+<p>Floriane témoin de leur défaite, loin de sentir ou de la colère, ou de
+l'effroi, trouve que Renaud surtout les renverse et les tue de si bonne
+grâce, qu'elle y prend beaucoup de plaisir. Elle désire vivement de
+savoir si sa beauté répond à sa force et à sa valeur. Le dernier
+chevalier qu'il abat rompt de la pointe de sa lance les liens qui
+attachent le casque du jeune paladin; le casque tombe, et Renaud paraît
+dans tout l'éclat et toute la fraîcheur de la jeunesse. La pauvre reine
+ne résiste plus; et le poëte, sans doute pour la justifier, fait dans
+trois octaves un portrait de la beauté mâle de son héros, qui prouve que
+si Floriane était un peu prompte à s'enflammer, elle était du moins
+connaisseuse<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a><a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a>. Elle emmène dans son palais Renaud et son ami, leur
+donne un magnifique repas, et fait asseoir Renaud auprès d'elle. Là, le
+jeune Tasse, tout rempli de son Virgile, ne manque pas de faire de cette
+reine une seconde Didon; Renaud lui raconte ce qu'il avait fait, encore
+enfant, pour venger l'honneur de sa mère, et ses premiers exploits
+contre la maison de Mayence, et d'autres aventures dont le récit touche
+de plus en plus Floriane, comme ceux d'Enée touchaient la reine de
+Carthage. Les progrès sont les mêmes, les profonds soucis, le feu caché,
+et le reste<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a><a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. Elle a une vieille nourrice qui lui tient lieu de la
+sœur Anne, et qui, ayant reçu ses confidences, lui conseille de même de
+céder à ce coup du sort. Didon céda; comment Floriane aurait-elle
+résisté? Mais au lieu de la partie de chasse, de l'orage, et de la
+grotte où Enée et Didon se retirent ensemble, la scène se passe dans un
+jardin charmant; Floriane y cueillait des fleurs, en pensant à Renaud,
+et disait en soupirant: Cher Renaud, quand pourrai-je éteindre dans tes
+baisers le feu de mes désirs<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a><a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>? Renaud survient dans ce moment: il
+apporte, comme on peut croire, la réponse à cette question; mais le
+disciple de Virgile a du moins profité de l'exemple de son maître. Il
+laisse tout deviner, ou sauve tout par l'intervention, à d'autres égards
+déplacés, d'une déesse. Ce n'est pourtant pas Junon qu'il fait
+intervenir, c'est Vénus; et si on lui permet cette licence mythologique,
+en un pareil sujet, on trouvera de la grâce dans l'image et dans
+l'expression. «Vénus rit dans les cieux<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a><a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a>; elle verse libéralement
+sur eux ses délices; et peut-être le plaisir de ces jeunes gens
+éveilla-t-il dans son cœur une subite et douce envie; peut-être eût-elle
+changé, ce jour-là, son état, tout divin qu'il est, pour celui de
+Floriane».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote713" name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713">(retour) </a> C. IX, st. 15, 16 et 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote714" name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ma il cieco mal nutrito ogn'hor s'avanza</i></p>
+<p class="i14"><i> Tal che' ella a morte corre e si disface</i>, etc. (St. 64.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote715" name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715">(retour) </a> St. 78.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote716" name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Rise Venere in cielo, e i suoi diletti</i></p>
+ <p class="i14"><i> Versò piovendo in lor larga e cortese;</i></p>
+ <p class="i14"><i> E forse del piacer de' giovinetti</i></p>
+ <p class="i14"><i> Subita e dolce invidia il cor le prese,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Tal che quel giorno il suo divino stato</i></p>
+ <p class="i14"><i> In quel di Floriana havria cangiato.</i> (St. 80.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>C'est aussi pendant son sommeil que le paladin, qui s'oubliait comme
+Enée dans cette vie agréable, a des visions qui l'en font sortir; mais
+ce n'est point son père qu'il voit en songe, c'est la belle et tendre
+Clarice elle-même, dont il sacrifiait l'amour à des plaisirs passagers.
+Il croit la voir, l'entendre qui l'appelle; il ne balance pas un
+instant, sort en cachette du palais, et abandonne, quoique à regret, la
+trop sensible Floriane. Dès qu'elle s'en aperçoit, elle envoie des
+guerriers à sa poursuite. Ils atteignent Renaud, mais il les bat, les
+fait prisonniers et les lui renvoie. La reine est au désespoir; elle
+veut se poignarder; une magicienne puissante vient à son secours et
+l'arrête. C'est Médée, non pas celle de Colchos, mais une Médée, sœur du
+père de Floriane. Elle enlève officieusement sa nièce sur un char
+volant, répand sur ses jeux, avec une liqueur magique, le sommeil et
+l'oubli, la transporte dans l'une des îles Fortunées, son séjour
+accoutumé, où elle la retient auprès d'elle<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a><a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote717" name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717">(retour) </a> C. X.</blockquote>
+
+<p>Cependant Renaud et <i>Florindo</i> sont parvenus au bord de la mer: ils
+s'embarquent pour l'Italie. Une tempête affreuse brise et submerge leur
+vaisseau. Ils nagent long-temps ensemble, et se prêtent mutuellement
+secours; mais <i>Florindo</i> est enfin englouti, et Renaud jeté presque sans
+vie sur la côte, à quelque distance de Rome. Revenu à lui, il reçoit
+dans un château voisin l'hospitalité la plus généreuse. Le seigneur de
+ce château lui donne des armes, un cheval et un écuyer. Renaud part pour
+retourner en France. Le troisième jour, il trouve auprès d'une fontaine
+un chevalier couvert d'armes brillantes, qui tient attaché à un arbre
+son cheval Bayard, et un portrait qu'il reconnaît aussitôt pour celui de
+Clarice; il a même au côté son épée Fusberte. Renaud demande poliment au
+chevalier ces objets qui lui appartiennent; cette demande est mal reçue;
+il faut se battre. Le chevalier inconnu est renversé, et reste étendu
+sans mouvement. Renaud reprend le portrait, son coursier, son épée;
+s'apercevant que son bouclier a été fendu dans le combat, il prend aussi
+celui du chevalier, non pas à cause du portrait d'une très-belle dame
+qui y est artistement gravé, mais parce qu'il lui a paru d'une trempe
+parfaite<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a><a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote718" name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718">(retour) </a> C. X.</blockquote>
+
+<p>Il continue gaîment sa route, arrive bientôt en France, la traverse, et
+trouve auprès de Paris la campagne couverte de chevaliers, de dames, de
+chevaux et d'écuyers dans le plus brillant équipage. Tout le monde, sans
+le connaître, est frappé de sa bonne mine. Griffon de Mayence en est
+jaloux. Il avait depuis peu offert ses vœux à Clarice. «Je veux, dit-il
+au guerrier inconnu, que tu jures qu'il n'y a point de beauté qui ne
+cède à la dame de mes pensées.» Renaud, qui ne sait point quelle est
+cette dame, avoue qu'elle est belle sans doute, mais affirme que la
+sienne l'est cent fois plus. Le combat n'est ni long, ni douteux;
+l'insolent Griffon est désarçonné d'un coup de lance. Le jeune
+vainqueur, entouré et applaudi par les chevaliers et par les dames, ôte
+son casque, se fait connaître, embrasse ses parents, ses amis, est
+accueilli et fêté de tout le monde. Mais il n'est pas au bout de ses
+peines. Clarice, témoin de sa victoire, voit en même temps sur son
+bouclier le portrait d'une dame inconnue. La jalousie s'empare d'elle,
+la tourmente, lui fait faire un très-mauvais accueil à celui qui n'aime
+et ne cherche qu'elle, et comme il arrive souvent, fait sans aucun motif
+deux malheureux à la fois<a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a><a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote719" name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719">(retour) </a> C. XI.</blockquote>
+
+<p>Renaud était lié, depuis l'enfance, d'une tendre amitié avec Alde la
+Belle, qui était aussi amie de Clarice: dans un grand bal qui se donne à
+la cour, il veut l'engager à le racommoder avec sa maîtresse. Il la prie
+à danser; mais dans ce même instant Anselme de Mayence la prie de son
+côté. Alde embarrassée baisse les yeux, se tait, et reste immobile.
+Anselme insulte Renaud, et finit par l'appeler bâtard, ce qui n'était
+ni poli, ni vrai. Renaud le prend à la gorge de la main gauche, le
+poignarde de la droite, et le jette mort sur le carreau<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a><a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>. Le bal est
+troublé; tous les Mayançais furieux sont prêts à se jeter sur Renaud;
+tous les guerriers de la maison de Clairmont et leurs amis se disposent
+à le défendre. Renaud passe entre les deux troupes d'un air fier et
+tranquille, et parvient jusqu'à son logement, sans que personne ose
+l'attaquer. Charlemagne irrité le condamne à un exil perpétuel; il part,
+sans avoir pu obtenir de Clarice réponse à une lettre suppliante qu'il
+lui a écrite. Il s'arrête à quelque distance de Paris, aux bords de la
+Seine; ayant détaché de son cou son bouclier, il lui reproche, un peu
+tard, d'avoir causé ses malheurs, et le jette dans la rivière. Après
+huit ou neuf jours de route, il traverse une sombre, étroite et humide
+vallée; c'est la vallée du Deuil ou des Douleurs; il est conduit de là
+sur une colline riante où il ne voit que d'agréables objets, où il
+s'endort et fait les plus jolis rêves du monde, où tout enfin le ramène
+du désespoir à l'espérance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote720" name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720">(retour) </a> L'auteur, plus avancé en âge, et mieux instruit des
+ lois de l'honneur, n'eût pas prêté cette manière de sa venger à un
+ chevalier, et surtout à un chevalier français.</blockquote>
+
+<p>Un cliquetis d'armes se fait entendre; c'est un bonheur de plus, puisque
+ce bruit lui fait espérer une occasion d'exercer son courage; il en
+était privé depuis long-temps; il accourt: il voit un seul guerrier qui
+se défend avec intrépidité contre une troupe d'assaillants. Il fond sur
+eux, en tue plusieurs, aide le guerrier à se délivrer des autres, et
+reconnaît en lui son cher <i>Florindo</i>, dont il avait pleuré la mort.
+<i>Florindo</i> lui raconte comment il a été sauvé du naufrage, et les
+aventures qui l'ont conduit où il l'a trouvé. Ce qu'il ne sait pas,
+c'est pour quel motif tous ces gens armés l'ont attaqué avec tant de
+fureur. L'un d'eux respirait encore: on l'interroge; il répond qu'il
+était au service du puissant roi Mambrin; que ce roi sarrazin est devenu
+éperdûment amoureux de Clarice sans l'avoir vue, et qu'il est venu par
+mer en France pour l'enlever<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a><a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>. S'étant avancé jusqu'auprès de Paris
+avec une troupe d'élite, il a trouvé cette beauté charmante qui jouait
+dans une prairie avec ses compagnes; il l'a enlevée, et a repris
+aussitôt sa course vers ses vaisseaux qui sont dans un port voisin. En
+passant dans cet endroit, il a vu ce guerrier dont l'apparence l'a
+frappé: il leur a ordonné de lui faire mettre bas les armes et de le
+faire prisonnier. Mais la valeur de ce héros, et de celui qui est venu à
+son secours, leur a fait trouver la mort dans cet acte d'obéissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote721" name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721">(retour) </a> C. XII.</blockquote>
+
+<p>Renaud avait à peine entendu ce récit, qu'il s'était déjà élancé, vers
+le port voisin, de toute la rapidité de son coursier. <i>Florindo</i> le
+suit. Un troisième se joint à eux, qui fournit à Renaud une nouvelle
+armure, à <i>Florindo</i> un cheval de bataille. C'est Maugis qui ne perd pas
+de vue son cousin, et qui lui prête en cette occasion le double secours
+de son art et de son bras. Bientôt ils rencontrent en effet Mambrin, sa
+troupe et sa belle prisonnière. Ils les attaquent avec une fureur qui ne
+leur donne pas le temps de se reconnaître. Les Sarrazins les plus braves
+tombent sous leurs coups; Mambrin lui-même est tué par Renaud, après un
+combat long et sanglant. Clarice est délivrée; son amant peut enfin
+s'expliquer avec elle, et la convaincre de sa foi. Maugis leur rend un
+dernier service. Sa baguette fait naître tout à coup un palais enchanté,
+où ils sont reçus avec toutes les recherches du goût et de la
+magnificence. Maintenant qu'ils s'entendent bien, et qu'un désir égal
+les attire l'un vers l'autre, il leur conseille de ne pas attendre
+davantage. Ce conseil leur paraît fort bon, et le poëte met à
+contribution l'astre des nuits, Vénus et le Dieu d'hymen pour dire
+poétiquement comment ils le suivirent.</p>
+
+<p>Il termine par un épilogue qui n'est pas sans intérêt. On y trouve
+d'abord l'époque et presque la date de son poëme. «Ainsi, dit-il, je
+célébrais en me jouant les ardeurs de Renaud et ses douces souffrances,
+lorsque encore dans le quatrième lustre de mes jeunes années je pouvais
+dérober un jour à d'autres études, où j'étais soutenu par l'espérance
+de réparer les maux que m'a faits la fortune; études ingrates dont le
+poids m'accablait, et dans lesquelles je languissais, inconnu aux autres
+et à charge à moi-même<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a><a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>:» Il s'adresse ensuite au cardinal Louis
+d'Este, à qui son poëme est dédié; puis à son ouvrage même, et lui
+souhaite une destinée heureuse. La dernière strophe contient
+l'expression touchante de sa docilité pour un grand poëte et de sa
+tendresse pour un bon père. «Va, dit-il à son livre, trouver celui qui
+fut choisi par le ciel pour me transmettre la vie; c'est par lui que je
+parle, que je respire, que j'existe: s'il y a en moi quelque chose de
+bon, c'est à lui que je le dois<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a><a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>. De ce regard perçant dont il
+pénètre, à travers l'écorce des choses, jusqu'à leur centre, il verra
+tes défauts que mes yeux faibles et peu clairvoyants m'ont cachés. Il te
+corrigera, autant que cela est possible, de cette main qui ajoute
+maintenant de la prose véridique aux fictions de la poésie; il te
+donnera enfin la beauté qui manque à tes vers.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote722" name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722">(retour) </a> St. 90.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote723" name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Io per lui parlo e spiro e per lui sono,</i></p>
+<p class="i14"><i> E se nulla hò di bel, tutto è suo dono</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p> Imitation heureuse de ce vers d'Horace:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est.</i></p>
+</div></div>
+
+ Horace le dit à sa muse; il est bien plus touchant d'entendre le
+ Tasse le dire à son père.</blockquote>
+
+<p>Tel est en abrégé le plan de cette première production épique du Tasse.
+On voit que l'auteur s'y était proposé d'observer la règle de l'unité;
+mais on voit en même temps que cette règle est peu applicable aux sujets
+romanesques, et qu'il y a eu autant de goût que de génie à créer pour
+ces sortes de sujets un genre particulier d'épopée. Pour qu'un poëme
+héroïque où l'unité et les autres règles de l'art sont observées,
+intéresse, il faut que l'intérêt soit d'abord dans le sujet même. Le
+succès de la guerre de Troie, l'établissement d'Enée en Italie, la
+conquête du tombeau du Christ faite par des chrétiens, sont des sujets
+qui portent leur intérêt en eux-mêmes, et qu'il ne s'agit que de
+développer et d'embellir. Mais Renaud épousera-t-il ou non Clarice?
+Voilà tout le sujet du poëme qui porte son nom, et l'unité importe peu
+quand le fait auquel elle conduit a si peu d'importance.</p>
+
+<p>Quant au style, il est peu formé, plus simple, moins affecté, mais aussi
+bien moins poétique, que ne le devint ensuite celui du Tasse. Il y a
+cependant déjà de l'harmonie, un heureux tour de phrase, une bonne
+construction de l'octave, de l'éloquence dans les discours, de
+l'abondance dans les descriptions, les comparaisons et les images.
+C'était beaucoup moins bien que le Tasse, mais beaucoup mieux que tous
+les insipides imitateurs de l'Arioste; c'était le lever déjà brillant
+d'un astre poétique, dont la <i>Jérusalem délivrée</i> marque le brûlant
+midi, et la <i>Jérusalem conquise</i> le déclin. Il ne tint cependant pas au
+Tasse que le premier de ces deux poëmes ne descendît du rang où la juste
+admiration des hommes l'a placé, et que le second n'y montât; mais ce ne
+fut jamais que dans son propre jugement que cette révolution fut faite;
+le jugement de la postérité, qui fait seul les révolutions durables, n'a
+point ratifié le sien. Nous avons vu dans sa Vie tout ce qui regarde le
+projet et la composition de sa <i>Jérusalem conquise</i>; il reste à faire
+connaître brièvement les principales différences qui existent entre ce
+poëme et le premier.</p>
+
+<p>Le changement qu'on aperçoit d'abord, est celui de l'Invocation; elle
+n'est plus adressée à cette Muse qui n'a point sur l'Hélicon le front
+ceint d'un laurier périssable, etc., mais aux Intelligences célestes et
+à celui qui est leur chef; qui dans leurs courses, lentes ou rapides,
+porte devant elles un flambeau lumineux et brillant d'or. «Venez, leur
+dit-il, m'inspirer des pensées et des chants qui me rendent digne du
+laurier toscan, et que le son éclatant de la trompette angélique fasse
+taire celle qui retentit aujourd'hui<a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a><a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>.» Par-là, il entend sa
+<i>Jérusalem délivrée</i>, qu'il avait entrepris, mais heureusement en vain,
+de faire oublier. On ne voit plus ici cette belle comparaison imitée de
+Lucrèce: <i>Così a l'egro fanciul</i>, etc. On l'avait beaucoup critiquée, et
+peut-être avec raison sous certains rapports; mais il y a une assez
+bonne réponse à ces critiques, c'est que tout le monde la sait par cœur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote724" name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E d'angelico suon canora tromba</i></p>
+<p class="i14"><i> Faccia quella tacer c'hoggi rimbomba.</i> (C. I, st. 3.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Ce n'est plus au duc Alphonse que la dédicace est offerte. Eh! comment
+la main du Tasse, après avoir été pendant sept ans injustement captive
+par ordre de ce duc, aurait-elle tracé de nouveau cette belle et
+touchante invocation, qui n'avait pu briser ses fers<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a><a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>? C'est au
+cardinal Cinthio que celle du nouveau poëme est adressée, à ce neveu du
+pape Clément VIII, qui fut plus constant dans son amitié qu'Alphonse, et
+qui ne donna jamais lieu au Tasse de regretter l'hommage qu'il lui avait
+rendu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote725" name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725">(retour) </a> <i>Tu magnanimo Alfonso</i>, etc. Voy. ci-dessus, p.
+ 255.</blockquote>
+
+<p>Dans la revue que Godefroy fait de l'armée, plusieurs troupes et
+plusieurs chefs sont ajoutés ou substitués à d'autres; Renaud surtout a
+disparu; à la place de ce héros, l'une des tiges de la maison d'Este, on
+voit le jeune Richard, fils de l'un de ces Guiscards de Normandie qui
+avaient régné à Naples. Il a pour ami, pour compagnon d'armes
+inséparable, le jeune Rupert, fils du marquis d'Ansa. Ils sont suivis
+de plusieurs chevaliers de Venouse, de Consa, de Pouzzole, de Nole, de
+Salerne, de Conca, de Gaëte et de Sorrento, villes des états de Naples,
+pays natal du poëte, où il avait trouvé un asyle, et dont il voulait
+honorer les familles les plus illustres. Un exposé rapide des conquêtes
+faites par les mahométans en Asie et en Afrique, et des différents
+empires qui s'y étaient formés, termine le premier chant, et fait mieux
+connaître l'état où se trouvait Jérusalem quand l'armée chrétienne vient
+l'assiéger.</p>
+
+<p>Dans le second chant, l'épisode d'Olinde et de Sophronie est entièrement
+supprimé. Les objections que les amis et les ennemis du Tasse avaient
+faites contre ce morceau intéressant, mais déplacé, subsistaient dans
+toute leur force; et le sentiment qui en avait pris la défense dans le
+cœur, plus que dans l'esprit du Tasse<a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a><a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>, n'y était plus. Le tyran de
+Jérusalem, qui ne s'appelle plus Aladin, mais Ducalte, occupé de la
+défense de ses états, envoie ses fils en visiter toutes les places.
+Irrité des marques de joie que laissent échapper les chrétiens habitants
+de la ville, aux approches de l'armée fidèle, il les en fait tous
+sortir. Ils vont, sous la conduite de leur patriarche, se réfugier dans
+le camp de Godefroy. L'action se développe ensuite à peu près comme dans
+la première <i>Jérusalem</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote726" name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 238 et 239.</blockquote>
+
+<p>L'ambassade d'Alètes et d'Argant<a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a><a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>, l'arrivée de l'armée chrétienne
+devant la ville qu'elle vient assiéger, le premier combat sous les murs
+de Jérusalem, la mort du chef des aventuriers, sa pompe funèbre<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a><a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>, le
+conseil infernal<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a><a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>, le parti que prend Hidraot d'envoyer Armide sa
+nièce dans le camp des chrétiens, le portrait et les ruses de cette
+enchanteresse, la querelle de Gernand avec le jeune Richard, au sujet de
+la place de chef des aventuriers<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a><a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a>, la mort de Gernand, l'exil de
+Richard, le départ d'Armide avec tous les chevaliers qu'elle emmène; le
+combat de Tancrède avec Argant<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a><a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>, tout se ressemble, à quelques
+détails près qui sont plus dans le style que dans les choses; et dans
+ces corrections, le style ne gagne pas toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote727" name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727">(retour) </a> C. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote728" name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728">(retour) </a> C. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote729" name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729">(retour) </a> C. V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote730" name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730">(retour) </a> C. VI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote731" name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731">(retour) </a> C. VII.</blockquote>
+
+<p>Dans ce second poëme comme dans le premier, Tancrède est amoureux de
+Clorinde, et aimé d'une princesse qui a été sa prisonnière; cette
+princesse ne s'appelle plus Herminie, mais Nicée. Nicée, comme Herminie,
+sachant Tancrède blessé, veut aller panser ses blessures, prend les
+armes de Clorinde, s'approche du camp, est poursuivie, et s'enfuit à
+travers les bois<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a><a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a>. Elle s'arrête aussi sur les bords du Jourdain,
+mais elle n'y trouve plus le vieux berger et sa famille. Le Tasse a fait
+ce sacrifice à la dignité de l'épopée, réclamée par des censeurs trop
+difficiles, par des partisans trop sévères de la noblesse épique, trop
+ennemis de la nature et de la simplicité champêtre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote732" name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732">(retour) </a> C. VII.</blockquote>
+
+<p>Tancrède croit, comme il le faisait auparavant, que c'est Clorinde qui a
+paru à l'entrée du camp, et qu'on a forcée à s'en écarter; il se met de
+même à la poursuite des poursuivants, et va tomber dans les prisons
+d'Armide; mais auparavant il fait dans la forêt une rencontre
+singulière<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a><a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>. Il y trouve cinq sources d'eau vive qui s'échappent du
+même rocher; la première se sépare en deux ruisseaux, dont l'un se cache
+et semble retourner sur ses pas; l'autre descend tranquillement, et va
+mourir dans la mer Morte<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a><a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. La seconde source est d'une couleur
+ardente comme la chevelure d'une comète; la troisième brille comme l'or,
+ou comme l'arc céleste aux rayons du soleil; la quatrième est agitée
+comme la vaste mer; elle est remplie de poissons, de coraux, de perles,
+et obéit comme l'Océan aux mouvements de l'astre des nuits; la cinquième
+enfin est de la couleur de l'herbe, mais elle est toute brillante de
+pierres précieuses, d'or, de tous les métaux que renferme le sein de la
+terre; et ses bords sont couverts de palmiers, de lauriers, d'arbres de
+toute espèce, qui prêtent leur ombre aux bêtes sauvages et aux
+troupeaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote733" name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733">(retour) </a> C. VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote734" name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> L'altro queto scendea con l'acque chiare,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Sin ch'egli si moria nel Morto mare.</i> (St. 12.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Tancrède voit tout cela sans y rien comprendre et il poursuit sa route.
+Le lecteur ne le comprend pas plus que lui, à moins qu'il n'ait lu saint
+Thomas. Ce docteur aussi inintelligible que célèbre, dans un de ses
+opuscules<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a><a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>, où il traite de l'amour de Dieu et du prochain, parle de
+cinq fontaines ou sources mystérieuses, qui signifient les cinq genres
+de la substance sensible, dans lesquels elle est divisée, comme en cinq
+ruisseaux différents. La première source indique le cinquième corps ou
+la quintessence qui sort des parties supérieures pour aller jusqu'aux
+inférieures; au-dessous est l'élément du feu, ensuite celui de l'air,
+puis l'élément de l'eau, et enfin le plus bas de tous, la terre. La
+première source est donc toute substance métaphysique ou surnaturelle,
+d'où dérivent les accidents, comme causes de leurs effets, etc. Le
+Tasse, malheureusement trop livré dans ses dernières années aux études
+théologiques, triomphait d'avoir placé dans son poëme ces fontaines
+allégoriques, qu'il croyait dignes d'autant de célébrité que les
+fontaines de Merlin<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a><a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>. Il voulut peut-être remplir, par ces belles
+inventions thomistes, le vide que laissait dans ce chant la scène
+pastorale qu'il en avait retranchée: mais saint Thomas est encore plus
+contraire à l'épopée que ne le peuvent être des bergers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote735" name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735">(retour) </a> C'est le soixante-unième: <i>de Dilectione Dei et
+ proximi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote736" name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736">(retour) </a> <i>Del Giudizio</i>, l. I.</blockquote>
+
+<p>Le second combat d'Argant avec le comte de Toulouse dans l'absence de
+Tancrède<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a><a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>; l'horrible tempête suscitée par les démons, au moment où
+Argant allait être vaincu, les nouvelles de la défaite et de la mort du
+jeune Suénon<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a><a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>; la révolte excitée dans le camp, par les bruits
+répandus sur la prétendue mort de Richard; l'attaque nocturne de Soliman
+et de ses Arabes<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a><a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>, leur défaite, la retraite de Soliman dans
+Jérusalem<a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a><a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>, sont encore à peu près les mêmes. Le rappel de Richard
+est moins tardif que celui de Renaud; il précède l'assaut général donné
+à la place. C'est Rupert, ami de Richard, qui se charge de l'aller
+chercher avec le chevalier Danois<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a><a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a>. Du reste, ils rencontrent de
+même un bon solitaire qui leur fait voir des merveilles encore plus
+étonnantes, et leur fait à peu près les mêmes récits que dans la
+<i>Jérusalem délivrée</i>. C'est un descendant des anciens mages, que
+l'ermite Pierre a converti, mais qui n'a pas encore embrassé le
+christianisme. Il est comme placé entre son ancienne foi et la nouvelle;
+ce qui répond en partie à un reproche qu'on avait fait au Tasse, mais ne
+le détruit pas tout-à-fait. Il est certain qu'un magicien qui professe
+la foi du Christ, ou qui en est instruit et compte la professer un jour,
+est une distraction un peu forte, chez un poëte aussi religieux et aussi
+savant dans sa religion que le Tasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote737" name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737">(retour) </a> C. VIII, st. 84 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote738" name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738">(retour) </a> C. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote739" name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739">(retour) </a> C. X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote740" name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740">(retour) </a> C. XI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote741" name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741">(retour) </a> C. XII.</blockquote>
+
+<p>Un autre changement important, c'est que les deux chevaliers ne vont
+plus, par le conseil de ce bon enchanteur, chercher une femme qui les
+conduise dans sa barque aux îles Fortunées. Les jardins d'Armide sont au
+sommet d'une montagne voisine du lieu que le disciple de Pierre habite,
+et ils arrivent au pied de cette montagne, en le quittant. Ils la
+gravissent de même, entrent dans les jardins, trouvent Richard dans les
+bras d'Armide<a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a><a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>, le rappellent à la gloire et l'emmènent. Les
+descriptions et les discours sont les mêmes; il n'y a de changé que la
+fin. Tandis que l'un des chevaliers entraîne Richard, l'autre, suivant
+les instructions que leur a données le bon ermite, surprend Armide, lui
+attache les bras et les pieds avec des liens de topazes et de diamants,
+et la menace de la laisser en cet état, si elle ne détruit elle-même son
+palais, ses jardins et toute cette représentation fantastique. Elle est
+forcée d'obéir, et de faire obéir ses démons. Le charme est détruit; il
+ne reste que les rocs déserts et les bois de cyprès sauvages frappés de
+la foudre. Les chevaliers suivent leur route, et, ce qu'il y a de
+remarquable, c'est que, malgré la docilité d'Armide, ils la laissent
+enchaînée dans ce séjour horrible<a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a><a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>. Le poëte s'est ainsi débarrassé
+d'elle et de sa magie; car dans tout le reste de l'ouvrage elle ne
+reparaît plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote742" name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742">(retour) </a> C. XIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote743" name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743">(retour) </a> Tout cela est allégorique; la dernière stance de ce
+ chant le prouve. Le chevalier, qui avait enchaîné les pieds
+ d'Armide, lui dit en la laissant dans cet état:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Hor securi andremo, e tu rimanti,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Perchè senno e valor così t'avvinse;</i></p>
+ <p class="i14"><i> E vinta infernal fraude, honore havranno</i></p>
+ <p class="i14"><i> Perfida lealtate e fido inganno.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Alors l'action du second poëme se renoue comme dans le premier. L'assaut
+se donne et dure jusqu'à la nuit<a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a><a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. Les machines sont brûlées par
+Argant et par Clorinde<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a><a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>. Cette guerrière est tuée et baptisée par
+Tancrède. Ismen enchante la forêt pour empêcher les chrétiens de
+renouveler leurs machines<a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a><a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>; et tout s'y passe comme auparavant.
+L'armée d'Égypte s'avance<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a><a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a>. En même temps que Godefroy en est
+instruit, il apprend aussi que la flotte qui fournit des vivres et des
+munitions à l'armée, est en si mauvais état dans le port de Joppé, que
+cette place elle-même est tellement endommagée, qu'il y aurait tout à
+craindre si les efforts de l'ennemi se portaient de ce côté. Godefroy y
+envoie les deux Robert avec une troupe choisie. Argant, à la tête d'un
+nombreux détachement, marche de son côté vers Joppé, où il se donne un
+combat opiniâtre et meurtrier. La place est emportée; le mur qui gardait
+les vaisseaux est renversé. La flotte est menacée de l'incendie: elle
+n'est délivrée que par l'arrivée imprévue de Richard et de Rupert, à qui
+ni le terrible Argant, ni aucun guerrier infidèle, ne peuvent opposer de
+résistance. Ils se retirent en bon ordre, et campent au bord de la mer,
+où ils allument des feux pendant la nuit. Toute cette action qui occupe
+près de deux chants<a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a><a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a>, est absolument nouvelle. Le Tasse s'y montre
+digne de lui-même. Cette addition corrige un défaut reproché à la
+<i>Jérusalem délivrée</i>, où il est trop peu question de la flotte, partie
+si importante des forces de l'armée chrétienne, que sa perte l'aurait
+réduite aux plus fâcheuses extrémités. On voudrait pouvoir transporter
+ce combat d'une <i>Jérusalem</i> dans l'autre; il est presque perdu dans la
+seconde; ce serait dans la première une grande beauté de plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote744" name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744">(retour) </a> C. XIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote745" name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745">(retour) </a> C. XV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote746" name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746">(retour) </a> C. XVI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote747" name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747">(retour) </a> C. XVII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote748" name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748">(retour) </a> C. XVII et XVIII.</blockquote>
+
+<p>On voudrait aussi conserver presque entière la vision de Godefroy, au
+vingtième chant, la peinture de l'antique Sion et de la Jérusalem
+nouvelle; Dieu sur son trône et dans sa gloire, les anges et les saints,
+les chants et les louanges; la prédiction faite à Godefroy par son père,
+des événements futurs, des révolutions des petits états et des grands
+empires. Ce n'est pas qu'outre un passage qui déplut beaucoup en France,
+et qui doit toujours y déplaire<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a><a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>, il n'y ait dans quelques endroits
+plus de mysticité que de poésie; mais dans beaucoup d'autres, le grand
+poëte se montre encore; et, si son style a perdu de sa fraîcheur et de
+ses grâces, peut-être n'a-t-il rien perdu de sa force et de sa grandeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote749" name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749">(retour) </a> Le passage que j'indique ici est doublement
+ remarquable, et par le sens direct qu'il avait alors, et par
+ l'allusion frappante qu'on y a saisie depuis. Alors, en 1593, la
+ France était livrée aux horreurs de la guerre civile; Henri III
+ était tombé, en 1589, sous <i>un poignard catholique</i><a id="footnotetag749a" name="footnotetag749a"></a><a href="#footnote749a"><sup class="sml">749a</sup></a>;
+ Henri-le-Grand son successeur combattait encore les fureurs de la
+ ligue, soutenues et fomentées par les excommunications de deux
+ papes, Sixte V et Grégoire XIV. Le Tasse, trop immédiatement placé
+ sous l'influence pontificale lorsqu'il
+ termina son poëme, parlant, dans cette vision, des papes de son
+ temps, et principalement de Sixte V, qui avait le premier
+ excommunié Henri, dit que ce grand pape se félicite moins dans le
+ ciel du monument rival de l'Olympe qu'il avait eu la gloire
+ d'achever (l'église de Saint-Pierre), que d'avoir laissé après lui
+ un pontife destiné à tempérer la rigueur et la terreur de ses
+ lois, un père et un pasteur des rois, soutien du monde, et
+ ministre du Dieu qui en fait reposer sur lui tout le poids:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"><i> Che d'aver dato a le severe leggi</i></p>
+ <p class="i14"><i> Chi suo rigor contempre e suo spavento;</i></p>
+ <p class="i14"><i> Padre a' regi e pastor, sostegno al mondo,</i></p>
+ <p class="i14"><i> Ministro a Dio, ch'in lui n'appoggia il pondo.</i> (St. 75.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Cette manière de caractériser Clément VIII, alors régnant,
+ prouverait qu'il était dès ce temps-là (1593), disposé à lever
+ l'excommunication, qu'il leva en effet en 1595, mais seulement au
+ mois de septembre, quatre mois après la mort du Tasse. Le poëte
+ ajoute ensuite cette stance entière sur l'état où se trouvait la
+ France, le meurtre récent d'un de ses rois, et la foudre romaine
+ dont l'autre était frappé:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> La Francia, adorna or da natura ed arte,</i></p>
+<p class="i14"><i> Squallida allor vedrassi in manto negro.</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè d'empio oltraggio inviolata parte,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè loco dal furor rimaso integro;</i></p>
+<p class="i14"><i> Vedova la corona, afflitte e sparte</i></p>
+<p class="i14"><i> Le sue fortune, e 'l regno percosso ed egro,</i></p>
+<p class="i14"><i> E di stirpe real percosso e tronco</i></p>
+<p class="i14"><i> Il più bel ramo, e fulminato il tronco.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> A une époque récente, on a trouvé que cet octave contenait une
+ prédiction singulièrement exacte de la révolution française au
+ temps de la terreur. Mais le Tasse alla plus loin dans l'octave
+ suivante; il soutint le droit que les papes s'étaient
+ audacieusement arrogé de disposer des couronnes, de donner, comme
+ il le dit, le roi au royaume, et le royaume au roi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> .... Ei solo il re può dare al regno,</i></p>
+<p class="i14"><i> E 'l regno al re, domi i tiranni e i mostri,</i></p>
+<p class="i14"><i> E placarli del cielo i grave sdegno.</i> (St. 76.)</p>
+</div></div>
+
+<p> Ces vers étaient faits pour exciter en France une juste
+ indignation dès qu'ils y seraient connus. En effet, Abel
+ l'Angelier ayant donné à Paris, en 1595, une édition in-12 de la
+ <i>Jérusalem conquise</i> (voyez ci-dessus, p. 292, note 2), elle fut
+ condamnée et supprimée par un arrêt du parlement de Paris.
+ <i>Apostolo Zeno</i> nous l'apprend dans une lettre à son frère
+ <i>Catarino Zeno</i>. Il avait reçu de Hollande cette édition avec
+ d'autres livres rares, et il en attribue avec raison la rareté à
+ cet arrêt de suppression, dont il donne la date et les motifs.
+ Les motifs sont les dix-huit vers cités ci-dessus, condamnés,
+ selon l'expression de l'arrêt, comme <i>contenant des idées
+ contraires à l'autorité du roi et au bien du royaume, et comme
+ attentoires à l'honneur du feu roi Henri III et du roi régnant
+ Henri IV</i>, «qui n'était pas encore, ajoute l'auteur de la lettre,
+ admis cette année-là au giron de l'église romaine, ni absous de
+ ses censures.» Il le fut peu de temps après, car l'arrêt est du
+ 1er septembre, et l'absolution du pape fut donnée à Rome le 17 du
+ même mois. Et qui sait si, dans les dispositions pacifiques où
+ nous avons vu qu'était déjà Clément VIII, l'acte de fermeté du
+ premier parlement du royaume n'accéléra point l'absolution? Quoi
+ qu'il en soit, <i>Apostolo Zeno</i> cite pour autorités Dupin, qui
+ parle de cet arrêt dans son <i>Traité de la puissance ecclésiastique
+ et temporelle</i>, imprimé en 1717, in-8º., et plus particulièrement
+ le livre intitulé: <i>Preuves des libertés de l'église gallicane</i>,
+ où cet arrêt est rapporté dans son entier, p. 154 et 155, t. I,
+ seconde édition, Paris, 1651, in-fol. (Voyez Lettres d'<i>Apostolo
+ Zeno</i>, t. II, p. 161.) <i>Serassi</i> a cité tout ce passage à
+ l'article de cette édition de la <i>Jérusalem conquise</i>, dans le
+ Catalogue général des Œuvres du Tasse, à la fin de sa Vie, p.
+ 572.</p></blockquote>
+
+<a id="na749" name="na749"></a><a href="#nx749">Voir note ajoutée 749 (annexe)</a>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote749a" name="footnote749a"><b>Note 749a: </b></a><a href="#footnotetag749a">(retour) </a> Énergique et belle
+ expression de Boileau, dans sa satire sur l'<i>Équivoque</i>, ouvrage
+ de sa vieillesse, et dont le sujet est ingrat, mais où il y a
+ encore de grandes beautés. La tirade entière où cette expression
+ se trouve, et qui commence par ce vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> Au signal tout à coup donné pour le carnage, etc.,</p>
+</div></div>
+
+est admirable.</blockquote>
+
+
+<p>Dans le reste du poëme, les additions sont encore assez considérables,
+mais elles consistent en plus petits détails, où il serait trop long et
+trop minutieux d'entrer. Les moyens déployés par l'ennemi sont cependant
+plus redoutables et le danger des chrétiens plus grand. Mais, à la fin,
+Argant et sa troupe sont forcés de quitter Joppé, et se retirent avec
+peine dans la ville; Richard, revenu au camp, détruit l'enchantement de
+la forêt. Le grand assaut se donne avec les nouvelles machines;
+Jérusalem est prise. L'armée d'Égypte survient, commandée par le soudan
+même. La bataille se donne; une victoire sanglante, mais complète,
+détruit tout ce qui restait d'ennemis à craindre, et Godefroy revient
+triomphant dans la ville sainte qu'il a conquise.</p>
+
+<p>On ne doit pas s'étonner si ce poëme, où de grandes beautés de l'ancien
+sont conservées, où il y en a beaucoup de nouvelles, obtint toutes les
+préférences de son auteur, et si, lorsqu'il parut, il eut pour lui
+d'assez nombreux suffrages. Mais il faut s'étonner encore moins qu'on
+lui préfère la première <i>Jérusalem</i>, avec toutes ses imperfections et
+ses aimables défauts. L'un des plus intimes amis du Tasse, le père
+<i>Angelo Grillo</i>, auteur lui-même de poésies très-estimées, fit entre ces
+deux ouvrages un parallèle, et prononça un jugement auquel le goût ne
+peut refuser de souscrire. «Il me paraît, dit-il<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a><a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>, que le Tasse
+gagne autant du côté de l'art et de la conduite dans la <i>Jérusalem
+conquise</i>, qu'il excelle dans la <i>Jérusalem délivrée</i> en grâces et en
+ornements. Quant aux choses qui appartiennent à l'unité et à l'essence
+même de la poésie, il a voulu, dans ce second poëme, s'attacher de plus
+près à l'exemple d'Homère et de Virgile, quoique, dans le premier, il ne
+se fût pas éloigné des préceptes d'Aristote. Il a mieux lié entre eux
+les matériaux dont quelques-uns ne paraissaient unis que par le temps et
+pour ainsi dire par l'instant même, lien très-faible et qui appartient
+plus au roman qu'au poëme héroïque. Il a conduit plus fidèlement la
+poésie sur les pas de l'histoire. Il a corrigé quelques endroits où
+l'action principale était trop suspendue.... Il a supprimé l'épisode
+d'Olinde et de Sophronie comme trop lyrique, trop peu lié, et trop tôt
+introduit, quoiqu'il y en ait de semblables dans Virgile et dans Homère
+qui ne tiennent pas beaucoup à la fable. Il a retranché avec soin ce
+qu'il y avait de trop passionné, particulièrement dans les artifices
+d'Armide, et dans les erreurs de Tancrède et d'Herminie<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a><a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>, qu'il
+appelle Nicée: il s'est ainsi moins éloigné du sujet, et il a mieux
+servi la religion et la piété chrétienne, but qu'il s'est principalement
+proposé dans tout ce nouveau travail. Ces perfections de l'art et
+d'autres semblables que j'ai cru observer dans la <i>Jérusalem conquise</i>,
+me font regarder ce poëme comme meilleur, de même que je regarde l'autre
+comme plus beau. Mais, malgré tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger
+meilleurs les poëmes qui plaisent le plus, qui sont généralement lus de
+tout le monde, et qui passent non-seulement de provinces en provinces,
+mais d'âges en âges, d'idiomes en idiomes, je dirai que comme la
+<i>Jérusalem délivrée</i> est plus belle que la <i>Jérusalem conquise</i>, elle
+est aussi la meilleure.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote751" name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751">(retour) </a> Lettres, p. 537.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote752" name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752">(retour) </a> Ici, le bon religieux se trompe. Il est singulier,
+ mais il est certain que la seconde <i>Jérusalem</i> passe pour austère
+ auprès de la première, et que cependant les endroits passionnés et
+ voluptueux sont absolument les mêmes. Dans le personnage et les
+ artifices d'Armide, dans l'amour de Tancrède pour Clorinde, et de
+ Nicée, qui tient la place d'Herminie, pour Tancrède, rien n'est
+ changé. Le Tasse n'a, pour ainsi dire, pas corrigé un seul vers,
+ ni même un seul de ces défauts brillants qui lui sont justement
+ reprochés.</blockquote>
+
+<p>Tenons-nous-en à cette décision d'un homme d'esprit et de goût, qui aima
+beaucoup le Tasse, plutôt qu'au sentiment du Tasse lui-même, sur cette
+production que l'on peut généralement nommer malheureuse, mais où l'on
+reconnaît encore par moments le génie sublime de son auteur.</p>
+
+<p>Si la <i>Jérusalem conquise</i> en avait marqué le déclin, il jeta encore
+quelques rayons à son coucher, dans le poëme des <i>Sept Journées</i>, dont
+il nous reste à parler: ces rayons, il est vrai, sont obscurcis par
+beaucoup de nuages, mais qui ne naissent pas tous de l'affaiblissement
+du génie de l'auteur. La plus grande partie vient du sujet même et de la
+manière dont il l'avait envisagé. Les Sept Journées de la création ne
+pouvaient fournir matière à un poëme de plus de huit mille vers, que par
+des digressions continuelles, des discussions philosophiques, des
+explications morales et théologiques, très-propres à ternir l'éclat de
+la poésie. C'est cependant pour la beauté du style que ce poëme est
+principalement vanté. L'<i>Ingegneri</i>, qui en fut le premier éditeur, ne
+craignit pas de dire dans sa préface, «que depuis que l'art poétique
+était né pour plaire aux hommes en les instruisant, il n'avait existé
+aucun poëme ni plus sublime, ni plus agréable en même temps; que l'on y
+trouvait expliquées avec une grâce incomparable les matières les plus
+profondes de la philosophie naturelle, de la théologie sacrée, et de
+l'histoire divine.»</p>
+
+<p>Le <i>Crescimbeni</i> dit positivement dans son <i>Histoire de la poésie
+vulgaire</i>, qu'il le regarde comme le poëme héroïque le plus beau et le
+plus noble qu'il y ait en vers libres dans la langue italienne, après
+l'<i>Italie délivrée</i> du Trissin, qui doit cependant encore lui céder à
+l'égard du style<a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a><a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>. Le style a en effet de la force, et souvent même
+de la sublimité; mais comment dans un sujet pareil aurait-il, si ce
+n'est par instants, de l'agrément et de la grâce? Je ne conçois pas non
+plus pourquoi le <i>Crescimbeni</i> range les <i>Sept Journées</i> parmi les
+poëmes héroïques. C'est un poëme théologique et philosophique, mais qui
+n'appartient certainement point à l'épopée; et je n'en parle ici que
+pour n'avoir plus à revenir sur aucun des grands poëmes du Tasse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote753" name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753">(retour) </a> Vol. II, l. III, p. 446.</blockquote>
+
+<p>On se rappelle à quelle occasion il l'entreprit. Il était à Naples chez
+le marquis <i>Manso</i>, son ami<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a><a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>. La mère du marquis était très-dévote;
+le Tasse très-religieux; chez lui toutes les opinions se tournaient en
+sentiment, et le sentiment prenait toujours une teinte poétique. Ses
+entretiens avec cette dame roulaient sur des sujets de piété: la
+science, la chaleur et l'onction qu'il y mettait, la charmaient. Elle
+l'engagea enfin à traiter en vers quelque grand sujet de cette espèce,
+et il choisit la Création du monde. Il en fit les deux premiers livres
+dans cette retraite délicieuse, dans un état de santé supportable, et un
+entier repos d'esprit. Les cinq derniers au contraire furent faits, ou
+plutôt seulement ébauchés à Rome, vers les derniers temps de sa vie,
+lorsque le travail n'était plus qu'une distraction à ses souffrances.
+C'est la cause très-naturelle de la différence qu'on aperçoit entre le
+style de ces deux premiers chants et celui des autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote754" name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754">(retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 289.</blockquote>
+
+<p>On sent que le plan d'un pareil poëme était tout fait, ou plutôt qu'à
+proprement parler il n'y a point de plan. Ce n'est, et ce ne pouvait
+être qu'une paraphrase du premier chapitre de la <i>Genèse</i>, pour les six
+jours de la création, et de la première partie du second chapitre, pour
+le septième jour, qui est le jour du repos. C'est le même qu'a suivi
+notre Du Bartas dans sa première <i>Semaine</i>, poëme si célèbre dans son
+temps, et maintenant plongé dans un si profond oubli. Puisque j'ai nommé
+ce poëme, je dirai qu'il ne serait pas impossible qu'il eût fourni au
+Tasse l'idée du sien. La <i>Semaine</i> parut pour la première fois en
+France, vers 1580. Les éditions se succédèrent ensuite rapidement. Le
+Tasse savait très-bien le français, et ce ne fut qu'environ douze ans
+après qu'il commença ses <i>Sept Journées</i>. Bien plus, la <i>Semaine</i> de Du
+Bartas fut traduite en vers italiens<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a><a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>, et cette traduction, qui eut
+du succès, et qui est aussi en <i>versi sciolti</i>, fut publiée en 1592,
+l'année même où le Tasse conçut l'idée de son poëme, et en composa les
+deux premiers livres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote755" name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755">(retour) </a> Par <i>Ferrante Guisone</i>.</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de cette idée, sur laquelle je n'insiste pas, dans
+le poëme du Tasse comme dans celui de Du Bartas, et d'après le récit de
+Moïse, le premier livre contient la création du ciel et de la terre, de
+la terre déserte et vide, tandis que les ténèbres étaient sur la face de
+l'abîme et que l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. Il contient
+encore la création de la lumière, sa séparation d'avec les ténèbres, qui
+reçoivent le nom de Nuit, et la lumière celui de Jour. Dans le second,
+le firmament est créé au milieu des eaux; il les partage en eaux
+inférieures qui sont au-dessous du firmament, et en eaux supérieures qui
+sont au-dessus; et ce firmament reçoit le nom de Ciel. Dans le
+troisième, Dieu rassemble en un seul lieu les eaux inférieures; ce qui
+reste sec s'appelle la Terre, et les eaux rassemblées se nomment la Mer.
+L'herbe verdoyante et qui porte avec elle sa semence, les arbres qui
+portent leurs fruits naissent sur la terre, et chaque plante renferme en
+elle le germe de sa reproduction. Au quatrième jour, deux grands
+luminaires sont placés dans le firmament pour distinguer le jour d'avec
+la nuit, pour marquer les signes, les temps, les jours et les années,
+pour luire au ciel, et pour éclairer la terre. Le plus grand de ces
+luminaires préside au jour, et le moindre à la nuit. Les étoiles sont
+aussi placées dans le firmament pour luire sur la terre, présider au
+jour et à la nuit, et séparer la lumière des ténèbres. Le cinquième
+livre offre la création des poissons et des reptiles qui vivent dans
+les eaux, et des oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du
+firmament. Dans le sixième, la terre produit les animaux, les bestiaux,
+les reptiles, chacun selon son espèce. Dieu crée enfin l'homme à son
+image et à sa ressemblance: il crée les deux sexes, l'homme et la femme;
+il les bénit, et leur ordonne de croître, de multiplier, de remplir la
+terre, de la soumettre, de commander aux poissons de la mer, aux
+volatiles du ciel et à tous les animaux qui vivent sur la terre. Enfin,
+dans le septième livre, Dieu n'a plus qu'à compléter son ouvrage, et à
+se reposer. Il bénit le septième jour et il le sanctifie, parce que dans
+ce jour il avait terminé l'ouvrage de la création.</p>
+
+<p>Il est aisé d'apercevoir les avantages et les écueils de ce sujet et de
+ce plan. Les avantages naissent des descriptions de toute espèce qui se
+présentent à chaque instant; les écueils sont aussi dans ces
+descriptions mêmes, qui sont nécessairement trop nombreuses, trop
+continues, et qui ne peuvent laisser d'autre relâche au poëte et au
+lecteur que des digressions et des discussions théologiques,
+philosophiques ou morales. On vante beaucoup aujourd'hui le genre
+descriptif. Il s'est formé en poésie une école, et je dirais presque une
+secte descriptive; mais, malgré tous ses efforts, malgré les talents de
+ses chefs, malgré le zèle de leurs prosélytes, qui n'est pas toujours
+selon la science, ce genre porte invinciblement avec lui un germe
+terrible et contraire à celui de la reproduction, c'est l'ennui.</p>
+
+<p>Il est cependant à regretter que le Tasse n'ait pu conduire ce poëme
+entier au point où il avait porté les deux premiers livres. Il s'y
+trouve des morceaux d'une grande beauté et d'une certaine majesté de
+style, singulièrement adaptée à son sujet. On admire surtout avec
+raison, dans la seconde Journée, la riche description du firmament, des
+signes du zodiaque et des constellations, ou groupes d'étoiles qui ont
+reçu des anciens et ont conservé chez les modernes tant de figures et de
+noms divers. De là, le poëte est conduit à s'élever contre les folies
+des astrologues, et ensuite à célébrer les usages réels que la science
+humaine a su tirer de l'observation des astres. Tout ce morceau qui n'a
+pas moins de trois cents vers, est de la plus belle et de la plus haute
+poésie. Il y en a plusieurs autres qui, dans des genres différents,
+n'ont peut-être pas moins de mérite; et, même dans les derniers livres,
+où les traces de l'affaiblissement ne se font que trop apercevoir, on
+sent encore de temps en temps la vie poétique qui semble résister
+presque seule aux progrès de la destruction.</p>
+
+<p>Mais c'est trop long-temps nous écarter de la poésie épique, à laquelle,
+quoi qu'en ait dit le <i>Crescimbeni</i>, le poëme des <i>Sept Journées</i> ne
+saurait appartenir. Quittons enfin ce poëme si attachant, même par ses
+défauts, et revenons au poëme héroïque, dans lequel il eut des
+imitateurs, mais où l'on ne saurait dire qu'il ait eu de rivaux. Le
+Tasse, favorablement prévenu pour tout ce qui portait le nom de
+Gonzague, loua beaucoup le <i>Fido Amante</i>, poëme dont <i>Curzio Gonzaga</i>
+était l'auteur; mais il ne put obtenir que d'autres répétassent les
+éloges qu'il lui avait donnés, et ce fut lui-même qui en fut la
+cause<a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a><a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>. Le <i>Fido Amante</i> éprouva le même sort que le <i>Costante</i> du
+<i>Bolognetti</i> et quelques autres poëmes qui parurent à peu près dans le
+même temps que le sien; la <i>Jérusalem délivrée</i> les éclipsa tous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote756" name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756">(retour) </a> Tiraboschi, t. VII, part. III.</blockquote>
+
+<p>On ne sait pas positivement à quelle branche de la famille Gonzague
+appartenait ce <i>Curzio Gonzaga</i><a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a><a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>; tout ce que l'on connaît de lui,
+c'est qu'il se distingua dans la carrière des armes, qu'il aima et
+cultiva les lettres avec beaucoup d'ardeur, et qu'il a laissé, outre son
+poëme, des poésies lyriques et une comédie assez bonne, intitulée: <i>gli
+Inganni</i> (les Fourberies).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote757" name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757">(retour) </a> Le titre du poëme nous apprend seulement qu'il
+ était fils du prince Louis; voici ce titre: <i>Il Fido Amante, poema
+ eroico, di Curzio Gonzaga figliuolo di Luigi dell'antichissima
+ casa de' principi di Mantova</i>, Mantova, 1582, in-4º. L'auteur le
+ dédie à une dame qu'il nomme <i>Orsa</i>, et qui était sans doute de
+ l'illustre famille <i>Orsini</i>, que nous appelons en France <i>des
+ Ursins</i>. C'était sa muse inspiratrice, et probablement la dame de
+ ses pensées. Au frontispice du poëme est gravée sur un écusson la
+ constellation de la grande Ourse, et au-dessous un aigle qui
+ s'élève en la regardant, comme les aigles regardent, dit-on, le
+ soleil. Le sonnet dédicatoire commence ainsi:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Vattene a' pie' de la grand'</i><span class="sc">Orsa</span>,
+ <i>humile</i></p>
+<p class="i14"><i> Parto mio</i> (<i>sua mercè</i>) <i>condotto a fine.</i></p>
+</div></div>
+
+<p> La première octave du poëme est une seconde dédicace; il n'y a
+ point d'autre invocation.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <span class="sc">Orsa</span>, <i>che fuor de la commune gente</i></p>
+<p class="i14"><i> Alzasti lo mio tardo ingegno humile;</i></p>
+<p class="i14"><i> Tu mio Apollo e mia Musa alta e possente;</i></p>
+<p class="i14"><i> Dimmi la fè d'un</i> <span class="sc">cavalier</span> <i>gentile</i></p>
+<p class="i14"><i> In amar</i> <span class="sc">donna</span> <i>di virtute ardente</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Ce poëme, qu'il ne fut que six ou sept ans à composer, est en trente-six
+chants, et contient plus de trente mille vers. Il se proposa d'y
+célébrer la gloire des Gonzague, alors souverains de Mantoue, et de la
+relever par une de ces origines fabuleuses, qui flattent toujours
+l'orgueil, lors même qu'il n'y croit pas et que personne n'y peut
+croire. Sa fable est prise de fort haut, et, quoiqu'il n'y ait rien de
+plus romanesque, ce n'est point un roman épique qu'il a voulu faire,
+mais un poëme héroïque, ou une épopée régulière. Cette fable n'est
+d'aucun intérêt pour nous; le style de l'auteur est trop faible pour lui
+en donner; mais elle est tissue avec assez d'art; et, sans se soucier de
+la connaître tout entière, on peut être curieux de savoir sur quels
+fondements il l'a établie, quelle machine poétique il a employée, quels
+principaux ressorts il a fait agir.</p>
+
+<p>Le <i>Fidèle amant</i> dont il fait son héros, était fils d'un puissant roi,
+descendant des anciens rois de Troie, qui avait entrepris de rebâtir la
+ville où avaient régné ses aïeux, et en avait fait la capitale d'un
+nouvel empire<a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a><a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>. Ce roi, nommé Garamant le Magnanime, avait beaucoup
+voyagé dans sa jeunesse. Doué d'une valeur brillante et de tous les dons
+de la nature, il avait, dans différents pays, inspiré de l'amour à un
+grand nombre de femmes. La plus belle de toutes peut-être était une
+princesse qu'il avait aimée en Hespérie, dans la ville que le Mincio
+arrose, c'est-à-dire dans l'antique Mantoue. Il en avait eu un fils,
+mais il croyait l'avoir perdu; il croyait, et c'était aussi l'opinion
+commune en Hespérie, que cet enfant avait péri avec sa mère. Garamant,
+revenu en Asie, avait bâti sa ville, étendu au loin ses états et sa
+renommée. Un jour, en visitant un port de mer qu'il faisait construire,
+il vit aborder une barque dont les rames, les voiles et les cordages
+étaient d'or et de soie, et qui paraissait elle-même toute de perles.
+Une dame et un chevalier sortent de cette barque. La dame présente au
+roi le chevalier comme le guerrier le plus brave et le plus fidèle amant
+du monde, qui aurait pu obtenir des sceptres et des couronnes, mais qui
+n'est occupé que de son amour pour une beauté ingrate et insensible.
+Attiré par la renommée d'un si grand roi, il vient lui offrir son bras
+et ses services, avant d'aller terminer de glorieuses entreprises qui
+l'appellent dans des climats lointains. Garamant reçoit très-bien ce
+couple extraordinaire; il conduit ses hôtes dans sa nouvelle Troie et
+les loge dans son palais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote758" name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758">(retour) </a> Dans cette analyse rapide, je ne cite point de
+ vers, parce qu'ils sont en général trop médiocres, et je me
+ dispense de marquer les chants, comme je le fais d'ordinaire, le
+ poëme étant trop peu connu, et les exemplaires trop rares pour que
+ le lecteur puisse y suivre la marche de l'action.</blockquote>
+
+<p>Il leur en faisait admirer la structure et les ornements, lorsqu'on lui
+vient annoncer l'arrivée d'une ambassade solennelle. Il la reçoit avec
+beaucoup de pompe et de dignité. Ce sont des ambassadeurs du grand Kan
+de l'Inde et de la Perse, du redoutable Orcan, qui lui propose de s'unir
+à lui dans une guerre qu'il veut entreprendre. Un roitelet de Sicile a
+osé attaquer le roi d'Égypte, fils d'Orcan. Ce puissant empereur prend
+les armes pour châtier, non-seulement le téméraire Sicilien, mais
+l'Europe entière qui s'est tant de fois armée contre l'Asie. Le roi de
+Troie a les injures de ses ancêtres à venger; Orcan lui promet de le
+rendre maître de la Grèce, de la Thrace et de l'Illyrie, s'il veut
+s'allier avec lui.</p>
+
+<p>Pendant cette audience, un chevalier venait d'arriver sur un vaisseau,
+et témoignait la plus grande impatience d'être admis. Il l'est aussitôt
+que les ambassadeurs se sont retirés. C'est un envoyé du roi de Sicile.
+Ce roi avait une fille charmante, nommée Clitie, qu'il avait donnée en
+mariage à un fils du roi de Crète. Le roi d'Égypte, qui feignait d'être
+l'ami de ce jeune prince, invité aux fêtes de son mariage, l'avait
+surpris et égorgé dans l'espoir d'enlever sa femme. Les rois de Sicile
+et de Crète se sont unis pour punir ce crime; mais sachant que le
+terrible Orcan, père du meurtrier, rassemble une armée innombrable pour
+défendre son fils, ils envoient demander au roi de Troie son alliance et
+des secours. Garamant écoute ce récit avec attendrissement et avec
+horreur; il donne à l'envoyé des espérances; mais il diffère prudemment,
+et ne décide rien. Il assemble son conseil. L'affaire y est librement
+discutée. Les avis diffèrent d'abord; ils se réunissent enfin en faveur
+du roi de Sicile; on ne veut pourtant pas se déclarer ouvertement contre
+un ennemi tel que le Kan de Perse; on renvoie ses ambassadeurs avec de
+riches présents. Le chevalier sicilien n'obtient qu'une réponse secrète,
+mais elle lui assure tout ce qu'il était venu demander.</p>
+
+<p>Cependant Garamant avait chargé un de ses plus sûrs confidents de
+prendre des informations sur la dame étrangère et sur le chevalier qui
+étaient arrivés dans la barque merveilleuse. Le confident revient, et
+lui dit que la dame est née dans la ville de Manto, et qu'elle est
+maîtresse de toute l'Etrurie; quant au chevalier, il refuse de se faire
+connaître, mais il paraît posséder toutes les vertus. Ces noms
+renouvellent de tendres souvenirs dans l'âme de Garamant. Il soupire, et
+raconte enfin à son confident ce qui lui est arrivé autrefois dans cette
+même ville où est née la dame étrangère. Il s'y était uni avec la fille
+du roi, la belle Sulpicie; il vivait heureux avec elle, quand une
+magicienne était venue détruire ce bonheur, l'avait enlevé, conduit dans
+son palais, et retenu dans des délices où son cœur n'avait point de
+part. Quelque temps après, il avait appris que Sulpicie était morte de
+désespoir, et que le triste fruit de leurs amours avait péri avec elle.
+Depuis lors, il n'entend jamais parler de ce pays sans l'émotion la plus
+douloureuse et la plus vive.</p>
+
+<p>Ses deux hôtes lui sont devenus plus chers. Il ordonne le lendemain un
+grand sacrifice au soleil, pour que ce dieu leur soit propice. Pendant
+le repas qui suit cette fête, il prie le chevalier étranger de lui
+apprendre quelle est donc cette beauté dont il est épris, beauté bien
+sévère sans doute, puisqu'elle est insensible aux soins et à la
+persévérance d'un amant aussi accompli. Le guerrier consent à le
+satisfaire. Cette belle était fille du roi de la grande Hespérie. Dès
+son enfance elle fut consacrée à Diane. Elle n'eut d'autres plaisirs
+que la chasse; elle suivit d'abord les animaux fugitifs et timides:
+bientôt elle attaqua les lions, les tigres, les ours, les bêtes les plus
+féroces. Son père eut une guerre à soutenir contre des peuples
+d'Afrique; ses armées furent battues, plusieurs de ses généraux tués. La
+jeune Hippolyte, instruite de ces désastres, s'échappa pour les réparer,
+passa la mer, rallia les troupes, se mit à leur tête, remporta des
+victoires décisives, subjugua sept royaumes de la côte d'Afrique, et en
+emmena les rois enchaînés pour servir à son triomphe. Son père lui en
+décerna un, et le plus pompeux qu'on eût jamais vu, et lui fit quitter
+son nom d'Hippolyte pour celui de Victoire qu'elle avait si bien mérité.
+Le chevalier qui fut témoin de ce triomphe, et qui le décrit dans tous
+ses détails, avoue que jamais la beauté d'Hippolyte n'avait fait sur lui
+l'impression qu'y fit celle de Victoire. Pour lui plaire, il combattit
+et vainquit un géant africain qu'elle avait fait captif dans une
+bataille; pour lui plaire, il avait fait, dans des chasses et dans des
+tournois, des choses qui l'étonnaient lui-même. Mais elle avait effacé
+dans un autre tournoi tous ses exploits et tous ceux des guerriers les
+plus célèbres. En finissant ce récit, le chevalier prend congé de
+Garamant. Il laisse à sa cour la dame qu'il accompagne, et qu'il
+rejoindra bientôt, quand il aura terminé une expédition entreprise pour
+la servir et pour lui plaire.</p>
+
+<p>Bérénice, c'est le nom de son aimable compagne, est inquiète dès qu'il
+est parti. Elle craint les dangers qu'il va courir; elle craint aussi
+les piéges que peut lui tendre la magicienne Argentine, fille d'Orcan.
+Elle voudrait enfin être instruite de sa naissance et de son origine,
+qu'elle ne connaît qu'imparfaitement. Elle sait qu'il avait été dès ses
+premiers ans nourri par le dieu Protée, dans les eaux de la mer, qu'il y
+avait eu son berceau, qu'il avait été enlevé à ce dieu, qui connaît seul
+le reste de sa destinée. L'antre de Protée n'est pas loin; elle sort la
+nuit du palais de Garamant, monte sur sa barque enchantée, et ne tarde
+pas à trouver le dieu dans son antre. Protée, moins difficile qu'il
+n'était du temps d'Homère et de Virgile, lui raconte tout ce qu'il sait.
+C'est une histoire bizarre et assez longue; la mère du jeune héros
+s'était précipitée dans le Mincio, croyant être oubliée du guerrier
+qu'elle aimait; les nymphes de ce fleuve, prévenues par Protée, avaient
+retiré cet enfant du soin de sa malheureuse mère, et le lui avaient
+apporté dans une corbeille; il l'avait élevé avec le plus grand soin, et
+l'avait dressé dès l'enfance aux exercices qui font les héros.</p>
+
+<p>Le voyant parvenu à l'adolescence, son art lui avait manqué lorsqu'il
+avait voulu connaître la destinée future de son élève. Il s'en était
+plaint à Jupiter qui lui avait permis de consulter les Parques. Ces
+trois sœurs lui avaient prédit que ce enfant obtiendrait un jour la
+femme la plus belle et la plus fière qu'il y eût au monde; que de leur
+sang naîtrait une race immortelle qui se séparerait en deux branches,
+dont l'une porterait le nom d'<i>Austria</i> (l'Autriche), l'autre celui de
+<i>Gonzaga</i>; qu'elles se réuniraient et produiraient, sous le double nom
+d'<i>Austria</i> et de <i>Gonzaga</i>, des milliers de héros. Protée les nomme et
+les fait connaître à Bérénice, enchantée de les entendre. Ce n'est point
+encore assez de cette machine poétique: Thétis vient rendre visite à
+Protée, et, si c'est lui qui prononce tout ce qui est ici en prophétie,
+c'est elle qui raconte tout ce qui est en récit. On voit se dérouler
+avec assez d'artifice, mais non pas certes sans efforts, le fil de cette
+intrigue fabuleuse; on voit que le <i>Fidèle amant</i>, ou le <i>Gonzague</i>,
+tige lointaine de tous les Gonzagues à venir, est ce fils même de
+Garamant, roi de la nouvelle Troie, qu'il avait eu de Sulpicie, et qu'il
+croyait avoir perdu.</p>
+
+<p>Si nous voulons connaître plus particulièrement ce qui avait acquis à ce
+jeune héros ce grand renom de fidélité en amour, et quelle est cette
+Bérénice qui l'accompagne, qui n'a pour lui que de l'amitié, mais qui
+paraît en avoir une si active et si tendre, le poëte profite, pour nous
+en instruire, de l'éloignement de son héros. Bérénice, après sa course
+maritime, revient à la nouvelle Troie. Le roi, profondément occupé
+d'elle et de ce qu'il entrevoit déjà de la singulière destinée du jeune
+guerrier, l'interroge, lui demande comment le <i>Fidèle amant</i> étant
+uniquement épris de la belle Victoire, elle paraît cependant si
+étroitement liée avec lui. Voici l'abrégé de sa très-prolixe réponse.
+Elle était née dans l'Étrurie; sa famille, issue du devin Tirésias,
+avait régné sur ce pays, et, après la mort de deux de ses frères,
+elle-même y avait régné. Elle avait reçu de ses ancêtres l'art magique,
+dont une partie consiste à prévoir l'avenir. La réputation de sa science
+s'était répandue jusque chez les nations les plus éloignées. On venait
+la consulter de toutes parts. Le <i>Fidèle amant</i>, ayant perdu les traces
+de sa belle guerrière, et ne sachant dans quel pays l'aller chercher,
+fut un de ceux qui vinrent implorer son art. A son aspect, elle éprouva
+un sentiment que mille amants s'étaient vainement efforcés de lui
+inspirer. Elle essaya de lui plaire et de le détourner de son premier
+amour. Elle avoue même qu'elle ne négligea aucun moyen, et qu'elle lui
+offrit avec adresse des occasions dont tout autre homme aurait profité.</p>
+
+<p>Voyant enfin que tout était inutile, au lieu de s'en désespérer, elle
+sentit se changer en admiration et en tendre amitié la passion qu'elle
+avait d'abord éprouvée. Elle employa, pour servir son ami, l'art qui
+n'avait pu le rendre infidèle. Cette barque enchantée, sur laquelle ils
+parcouraient les mers, les avait si bien dirigés, qu'ils avaient enfin
+trouvé sa belle et insensible Victoire en Italie, auprès du lieu où le
+<i>Metauro</i> se jette dans la mer Adriatique. Elle se disposait à une
+expédition périlleuse et lointaine; du reste, toujours aussi belle,
+aussi aimable, douée autant que jamais de toutes les perfections, mais
+toujours aussi fière, aussi sévère pour son amant, exigeant toujours
+qu'il ne reparût devant elle, que lorsqu'il se serait couvert de gloire
+dans les entreprises les plus difficiles, lorsqu'il aurait vaincu tous
+les monstres, purgé la mer de tous les pirates, rompu tous les
+enchantements, délivré toutes les dames injustement et indignement
+opprimées, soutenu le bon droit au prix de tous les travaux, de tous les
+dangers, et remporté les dépouilles de tous les guerriers les plus
+fameux. Ces conditions si dures n'avaient point découragé son jeune ami.
+Après avoir pris congé de sa dame, il s'était mis à exécuter ses
+volontés. Depuis ce moment, Bérénice ne l'a pas quitté. Elle raconte les
+exploits merveilleux qu'elle lui a vu faire, les épreuves incroyables
+dont il est sorti, les enchantements qu'elle l'a aidé à vaincre, les
+dangers de toute espèce qu'il a bravés. Elle excite une grande
+admiration pour lui dans toute cette cour, et l'on n'admire pas moins le
+sentiment pur et désintéressé qui attache à son sort une si généreuse et
+si utile amie.</p>
+
+<p>Cette exposition longue et compliquée étant finie, et le nœud de
+l'intrigue ainsi établi, il ne s'agit plus que de la conduire au
+dénoûment, de faire que le <i>Fidèle amant</i> revienne de son expédition,
+qu'il soit mis à la tête de celle qu'on va faire contre Orcan pour
+soutenir le roi de Sicile, qu'il y remporte les plus éclatantes
+victoires, qu'il y rencontre sa belle inhumaine, venue de son côté pour
+défendre une bonne cause; qu'il fasse sous ses yeux des choses qui,
+jointes à la connaissance que donnera l'officieuse Bérénice de ce qu'il
+a déjà fait, fléchissent enfin ce cœur indomptable, et l'amènent à
+couronner une passion si noble et si constante; qu'enfin le bon roi de
+Troie reconnaisse en lui son fils; que ce grand hyménée fasse le bonheur
+de sa vieillesse; que Victoire et son époux reviennent en Hespérie
+prendre possession des états qui leur appartenaient par la naissance, et
+que Bérénice, par les moyens de son art, puisse prévoir et annoncer que
+de là viendront en directe ligne tous les Gonzagues futurs, et surtout
+les ducs de Mantoue.</p>
+
+<p>Telle est en effet la série d'événements qui remplit le reste du poëme,
+et qu'il suffit d'entrevoir pour reconnaître qu'avec un grand appareil
+de science poétique, d'observation des règles, et d'habileté à conduire
+une action épique, n'y ayant ni intérêt dans le but de cette action, ni
+charme dans le style, ce long poëme au fond se réduit à rien. On se
+demande, après l'avoir lu, quel plaisir un homme d'esprit peut trouver
+pendant sept ans à échafauder, pour sa propre famille et pour des
+princes de son nom, une telle généalogie, et à se donner la peine de la
+mettre en vers; et, toute simple qu'est cette demande, on n'y trouve
+point de réponse.</p>
+
+<p>La fin de ce siècle vit encore paraître quelques faibles essais de
+poëmes héroïques, tels que <i>le Nouveau Monde</i>, de <i>Giorgini</i><a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a><a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>, en
+vingt-quatre chants; <i>la Maltéide</i>, de <i>Giovanni Fratta</i><a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a><a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a>, dont le
+Tasse avait porté un jugement aussi favorable que du <i>Fido Amante</i>, et
+qui vaut encore moins; la <i>Jérusalem détruite</i>, de <i>Francesco
+Potenzano</i><a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a><a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>, copie trop inférieure au modèle dont elle rappelle le
+titre; l'<i>Univers</i> ou le <i>Polemidoro</i>, de Raphaël <i>Gualterotti</i>, espèce
+d'ébauche, en quinze chants<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a><a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>, d'un plan beaucoup plus vaste, qui
+devait en effet embrasser la description de tout l'univers, mais dont ce
+qui existe ne donne aucun regret sur ce qui manque; quelques autres,
+plus faibles encore,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Et qui ne valent pas l'honneur d'être nommés<a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a><a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote759" name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759">(retour) </a> <i>Il Mondo nuovo del sig. Giovanni Giorgini da
+ Jesi</i>, etc., canti XXIV, Jesi, 1596, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote760" name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760">(retour) </a> Venezia, 1596, in-4º. L'auteur était Véronais.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote761" name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761">(retour) </a> Napoli, 1600, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote762" name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762">(retour) </a> Firenze, 1600, in-4º.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote763" name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.</p>
+<p class="i30"> (<span class="sc">Corneille</span>, <i>Cinna</i>.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le poëme héroïque, auquel le Tasse avait donné tant d'éclat, se releva
+dans le siècle suivant, non jusqu'au point où l'avait porté ce grand
+poëte, mais bien au-dessus de celui où de tels imitateurs étaient
+restés. Dans le siècle que nous parcourons, le Tasse est non-seulement
+le premier poëte héroïque, mais il n'a point de second; l'Arioste, au
+contraire, est bien le premier des poëtes romanciers, et le premier à
+une grande distance de tous les autres, mais après son <i>Roland furieux</i>,
+on peut lire le <i>Roland amoureux</i>, du Berni, l'<i>Amadis</i> et peut-être
+quelques autres encore.</p>
+
+<p>Il reste un troisième genre d'épopée qui doit nous arrêter peu, mais
+dont il faut cependant parler: c'est le poëme héroï-comique ou
+burlesque. Je n'y consacrerai qu'un seul chapitre, et ne serais pas
+étonné que ce ne fût trop encore aux yeux d'une partie de mes lecteurs.</p>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<p><i>Du poëme héroï-comique ou burlesque en Italie au seizième siècle;</i>
+<span class="sc">l'Orlandino</span>; <i>Notice sur la vie de Teofilo Folengo, son auteur;</i> <span class="sc">la
+Gigantea</span>, <span class="sc">la Nanea</span>, <span class="sc">la Guerra de' Mostri</span>, <i>de Grazzini, dit le Lasca;
+Notice sur sa vie; Idée de ces trois poëmes; Fin de la poésie épique.</i></p>
+<br>
+
+<p>Cette troisième espèce d'épopée qui semble, par sa futilité, par
+l'infraction presque continuelle des lois du goût et de la décence,
+mériter peu qu'on s'en occupe, ou du moins que l'on s'y arrête, ne
+laisserait pas, si on le voulait, de donner lieu à des recherches assez
+étendues sur l'antiquité grecque, et pourrait fournir, comme tant
+d'autres sujets assez légers, matière à une dissertation lourde et
+savante. Le genre burlesque, en général méprisé en France, malgré la
+gaîté et la légèreté que l'on reproche aux Français et qu'on leur envie,
+est au contraire presque généralement goûté des Italiens, quoiqu'il y
+ait dans leur caractère du penchant à la mélancolie et de la gravité.
+Mais pour qu'on ne se hâte pas de chercher, à cette différence
+très-remarquable, quelqu'une de ces explications physiologiques et
+analytiques auxquelles on renonce si difficilement quand elles sont une
+fois trouvées, il est bon de savoir que les anciens Grecs, auxquels les
+Italiens modernes ressemblent par leur goût dans les arts, et les
+Français par leur caractère, se passionnèrent comme les premiers pour ce
+genre si peu estimé des seconds.</p>
+
+<p>Quoique cette multitude immense de poëmes de toute espèce dont la Grèce
+fut comme inondée, ait été dévorée par le temps, et quoique les auteurs
+grecs qui en parlent n'aient le plus souvent pris d'autre peine que de
+les nommer, nous ne manquons cependant pas assez de lumières sur cet
+objet pour ignorer quel fut en Grèce le goût pour les poëmes
+héroï-comiques<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a><a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a>. Le plus connu, quoiqu'il n'en soit rien resté, est
+le <i>Margitès</i>, que Platon et Aristote attribuent trop positivement à
+Homère, pour que l'on puisse douter qu'il ne fût de lui. Margitès était
+un homme simple jusqu'au ridicule<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a><a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>, qui n'avait jamais pu, dit-on,
+apprendre à compter au-delà du nombre cinq; qui, s'étant marié, n'osait
+toucher sa femme de peur qu'elle ne s'allât plaindre à sa mère; qui,
+étant homme fait, ne savait pas encore lequel de son père ou de sa mère
+était accouché de lui, et dont les traits d'esprit dans ce genre vont si
+loin, que je suis obligé de m'arrêter à celui-là. Le chantre du divin
+Achille prit ce lourdaud pour héros d'un de ses poëmes. Dans quelque
+style qu'il l'eût écrit, ce ne put jamais être qu'un poëme burlesque;
+et, si l'on veut partager méthodiquement en diverses classes cette sorte
+d'épopée, on peut dire que, dans le <i>Margitès</i>, et dans les poëmes de la
+même espèce, le ridicule naît des actions mêmes et du sujet à qui on les
+prête, plus que la manière d'imiter, ou du style. Tout l'art y consiste
+à savoir représenter ces sortes d'actions et les charger de
+circonstances qui, sans s'écarter de la vraisemblance poétique, soient
+propres à exciter le rire<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a><a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote764" name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764">(retour) </a> Le <i>Quadrio</i>, t. VI, l. II, dist. 3, c. I. Dans un
+ ouvrage tel que celui-ci, je dois préférablement puiser aux
+ sources italiennes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote765" name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765">(retour) </a> <i>Raggionamento dello academico Aldeano sopra la
+ poesia giocosa</i>, etc., Venetia, 1634, p. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote766" name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766">(retour) </a> Le <i>Quadrio</i>, <i>ub. supr.</i></blockquote>
+
+<p>La seconde espèce d'épopée burlesque, que l'on trouve chez les Grecs,
+est celle dont l'action est une, mais qui a pour acteurs des animaux et
+non des hommes. Il s'en est conservé un exemple très-célèbre dans le
+combat des rats et des grenouilles, ou la <i>Batracomyomachie</i> d'Homère.
+Son grand succès produisit des imitations sans nombre. On vit paraître
+la guerre des chats et des rats<a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a><a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>, la guerre des grues<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a><a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>, la
+guerre des étourneaux<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a><a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>, la guerre des araignées<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a><a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>, etc. Le
+ridicule naît, dans ces sortes de poëmes, de ce qu'on prête à des
+animaux les actions et les mœurs des hommes. C'est la fable d'Ésope
+agrandie et développée, ou l'apologue prolongé. Les <i>Animaux parlants</i>,
+de <i>Casti</i>, sont le plus long poëme de ce genre, et incontestablement le
+meilleur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote767" name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767">(retour) </a> <i>Galcomyomachia.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote768" name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768">(retour) </a> <i>Geranomachia.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote769" name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769">(retour) </a> <i>Sparomachia.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote770" name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770">(retour) </a> <i>Arachnomachia.</i></blockquote>
+
+<p>En mêlant, dans la même fable, des hommes avec des animaux, vous aurez
+une troisième espèce de poëme burlesque, tel que les vers <i>Arimaspiens</i>
+d'Aristée de Proconnèse. Cet Aristée, qui florissait, selon les
+uns<a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a><a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>, avant Homère, selon d'autres<a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a><a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>, soixante ans après, et qui
+était non-seulement poëte, mais une espèce de magicien<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a><a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>773], prit pour
+sujet d'un poëme épique burlesque la guerre des Arimaspes avec les
+griffons qui gardaient les mines d'or. On sait que les Grecs ingénieux,
+mais qui ont trop souvent fait voir quelque différence entre l'esprit et
+la raison, croyaient qu'il existait par-delà Borée, ou dans les plus
+lointaines régions du Nord, des peuples qu'ils nommaient Hyperboréens.
+Ces peuples jouissaient, pendant une vie qui durait plusieurs siècles,
+d'un bonheur et d'un printemps éternels. Quelques-uns étaient sans tête,
+singulier moyen de bonheur, et se nommaient <i>Acéphales</i>; d'autres
+avaient une tête et des oreilles de chien: c'étaient les <i>Cynocéphales</i>;
+d'autres enfin n'avaient qu'un œil au milieu du front, et il les
+appelaient <i>Arimaspes</i>. Il y avait dans ce pays des montagnes dont les
+entrailles étaient remplies de veines d'or, et des griffons qui
+veillaient sans cesse à empêcher qu'on ne vînt ouvrir les veines de ces
+montagnes. Aristée imagina donc une guerre entre les griffons qui
+défendaient l'or et les Arimaspes qui voulaient le prendre. D'un côté
+des guerriers qui n'ont qu'un œil, de l'autre des monstres ailés et
+avides d'or, ne pouvaient produire qu'un poëme burlesque; mais celui-ci
+devait être en même temps satirique, et c'est même un caractère que ces
+poëmes ont presque tous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote771" name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771">(retour) </a> Tatien, <i>Orat. ad Græcos</i>. Strabon cite quelques
+ auteurs qui voulaient qu'il eût même été le maître d'Homère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote772" name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772">(retour) </a> Hérodote, Vie d'Homère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote773" name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773">(retour) </a> Hérodote, Apollonius, Maxime de Tyr, Origène,
+ Hésichius, etc., vous diront que l'ame de cet Aristée sortait de
+ son corps et y rentrait quand il voulait. Strabon reconnaît en lui
+ un magicien ou auteur de prestiges, tel qu'il n'y en eut jamais
+ dans le monde.</blockquote>
+
+<p>Enfin, les Grecs eurent une quatrième espèce d'épopée burlesque, où ils
+firent agir, soit les hommes seulement, soit les hommes et les dieux;
+les uns contre les autres; et tantôt d'une manière comique, tantôt
+sérieusement. C'est proprement le poëme héroï-comique. Il paraît que la
+<i>Gigantomachie</i> d'Hégémon était de ce genre. La preuve que le ridicule
+y dominait est dans une anecdote connue. Hégémon récitait son poëme aux
+Grecs assemblés, usage commun chez cette nation sensible. Ils riaient
+aux éclats en l'écoutant, lorsqu'on vint leur annoncer la triste
+nouvelle que leur armée navale avait été battue et entièrement détruite.
+Ils continuèrent de rire, et ne voulaient point abandonner cette
+lecture. Le poëte, plus sage qu'eux, cessa de lire, et les força de
+s'occuper de leur flotte. Il y eut aussi une <i>Titanomachie</i>, sans doute
+du même genre, qu'Athénée attribue à <i>Arctinus</i>, et d'autres à <i>Eumèle</i>
+de Corinthe. C'est sans doute le titre conservé de cette <i>Gigantomachie</i>
+d'Hégémon, qui donna à notre Scarron, le seul poëte burlesque qui ait
+réussi en France, l'idée de composer la sienne.</p>
+
+<p>En voilà plus qu'il n'en faudrait pour faire non-seulement une
+dissertation, mais un volume, si l'on voulait compulser tous les livres
+où il est parlé de ces quatre différentes classes de poëmes burlesques
+grecs et de leurs auteurs; je n'ai touché en passant ces origines d'un
+genre de poésie dont nous ne faisons aucun cas, que pour montrer que les
+Grecs, nos maîtres dans tous les arts, étaient à cet égard moins
+dédaigneux que nous, et que les Italiens à qui nous reprochons de trop
+aimer les bouffonneries et le burlesque, peuvent s'autoriser de leur
+exemple. Ils se vantent, il est vrai, d'y avoir surpassé les Grecs, et
+personne ne peut leur disputer cet avantage<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a><a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a>. Ils l'auraient d'une
+manière trop décidée et trop au-delà de toute comparaison, si l'on
+comptait chez eux, parmi les poëmes héroï-comiques ou burlesques, tous
+ceux où le plaisant se joint au sérieux; il faudrait alors faire entrer
+dans cette classe, et le <i>Roland</i> du <i>Berni</i>, et celui même de
+l'Arioste, et plusieurs autres; alors aussi les poëmes romanesques ou
+romans épiques dont on peut faire quelque cas se trouveraient réduits au
+<i>Roland amoureux</i>, tel que l'avait fait le <i>Bojardo</i>, et à l'<i>Amadis</i>,
+presque tous les autres passant très-souvent, et dans les expressions,
+et dans les choses, du sérieux au comique, et même au burlesque et au
+bouffon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote774" name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774">(retour) </a> Le <i>Quadrio</i>, <i>ub. supr.</i>, c. III.</blockquote>
+
+<p>On ne doit donc pas entendre par poëmes burlesques, badins, ou plaisants
+(<i>giocosi</i>, comme les Italiens les appellent), tous ceux où le comique
+et l'héroïque, le grave et le plaisant sont entremêlés, mais ceux dans
+lesquels le principal but de l'auteur a été de faire rire, soit par des
+aventures gaies ou ridicules en elles-mêmes, soit par la manière de les
+raconter, ou par ces deux moyens à la fois. Si l'on se rappelle ce que
+j'ai dit du <i>Morgante maggiore</i> du <i>Pulci</i>, et l'analyse que j'ai donnée
+de ce poëme bizarre<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a><a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>, on y reconnaîtra la première épopée où
+l'auteur ait eu presque toujours cette intention, et par conséquent, à
+l'exception de quelques endroits, surtout dans les derniers chants, le
+premier modèle du poëme burlesque moderne. La vie presque entière du
+paladin Roland et ses incroyables exploits y sont contés du ton d'un
+homme qui n'éprouve point d'illusion et qui n'en veut point faire, mais
+qui veut amuser et faire rire son lecteur, et commence par s'amuser et
+par rire lui-même. En un mot, l'auteur se joue, il fait un poëme
+<i>giocoso</i> (plaisant); il raille, il se moque (<i>burla</i>); il fait un poëme
+<i>burlesco</i> (burlesque). Le sens propre de ce mot a, dans presque tout ce
+poëme, son application la plus exacte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote775" name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775">(retour) </a> Ci-dessus, t. IV, p. 215 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Nous avons vu la naissance et les premiers exploits de Roland servir de
+matière à un poëme romanesque, mais très-sérieux, du <i>Dolce</i>. Ils en ont
+aussi servi à un poëme burlesque dans tous les sens et dans toute son
+étendue, connu sous le titre de l'<i>Orlandino</i>, production originale de
+l'un des esprits les plus fantasques qui se soit jamais avisé d'écrire.
+Disons quelques mots de lui avant de parler de son ouvrage.</p>
+
+<p><i>Teofilo Folengo</i>, plus connu sous le nom de <i>Merlino Coccajo</i>, naquit
+en 1491<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a><a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>, d'une famille ancienne et même illustre, dans une terre
+voisine du lac de Mantoue. Ayant donné, dès ses premières années, des
+preuves d'une singulière vivacité d'esprit et d'une grande aptitude aux
+lettres, il entra à l'âge de seize ans dans l'ordre de St. Benoît; alors
+il quitta le nom de Jérôme qu'il avait reçu en naissant, et prit celui
+de Théophile. Il n'avait pas tout-à-fait dix-huit ans lorsqu'il fit ses
+vœux; c'est l'âge où il commence à devenir difficile de les remplir.
+Théophile, après avoir lutté quelques années contre cette difficulté, ou
+n'y avoir cédé qu'en secret, abjura toute retenue, quitta le cloître et
+sans doute l'habit monastique, s'enfuit avec une femme nommée <i>Girolama
+Dieda</i>, et mena pendant plus de dix ans une vie errante. Ce fut pour
+sortir de la misère où il s'était jeté, qu'il publia, quatre ans après
+sa fuite, ces poésies composées de latin et d'italien, et qui ne sont ni
+l'un ni l'autre, auxquelles il donna le nom de <i>Macaroniques</i>. On
+prétend qu'ayant entrepris un poëme latin où il espérait égaler, ou même
+surpasser Virgile, et voyant que des personnes à qui il en lisait des
+morceaux ne partageaient pas son espérance, il jeta son ébauche au feu,
+et se mit à écrire dans ce style capricieux, où deux langues se
+confondent et se corrompent mutuellement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote776" name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776">(retour) </a> 8 novembre.</blockquote>
+
+<p>Ce que dit le <i>Gravina</i> est plus vraisemblable. Selon lui, le <i>Folengo</i>,
+qui était capable par son génie de faire un poëme noble et sublime, au
+lieu de se mettre par là au niveau de plusieurs poëtes, voulut s'élever
+au-dessus de tous dans un autre genre de poésie. En effet, l'abondance
+des images, la variété des récits, la vivacité des descriptions, et
+quelques traits de poésie élégante et sérieuse qu'on trouve parmi ses
+Macaroniques, font voir qu'il était né avec les dispositions poétiques
+les plus heureuses. Les obscénités grossières et les licences de tout
+genre qu'il y répandit, et qu'il voulut effacer dans les éditions
+postérieures, furent l'effet du libertinage auquel il s'était abandonné.
+On en peut dire autant de son <i>Orlandino</i>, poëme italien en octaves et
+en huit chants, qu'il écrivit dans l'espace de trois mois. Il le fit
+paraître en 1526, sous le nom de <i>Limerno Pitocco da Mantova</i>. <i>Limerno</i>
+est l'anagramme de son autre nom de guerre <i>Merlino</i>, et par le nom de
+<i>Pitocco</i>, qui signifie un gueux, un pauvre, un mendiant, il voulut
+désigner l'état misérable où il était tombé. Il rentra dans son ordre
+cette année même; et, devenu plus sage, sans rien perdre de son
+originalité, il publia un an après, sous le titre de <i>Chaos del tri per
+uno</i>, un ouvrage aussi obscur que singulier, dans lequel, partie en vers
+et partie en prose, tantôt en italien, tantôt en latin, et quelquefois
+dans son style macaronique, il raconte les événements de sa vie, ses
+erreurs et sa conversion.</p>
+
+<p>Alors il se retira dans un monastère de son ordre, sur le promontoire de
+Minerve au royaume de Naples, et pour réparer le mal que pouvait faire
+la lecture des poésies de sa jeunesse, il composa, <i>in ottava rima</i>, un
+poëme de la vie de J. C. ou de l'humanité du fils de Dieu, poëme aussi
+orthodoxe que les autres l'étaient peu, mais qui, de l'aveu de
+Tiraboschi, n'eut pas un aussi grand nombre de lecteurs. Du royaume de
+Naples, <i>Folengo</i> passa en Sicile<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a><a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>: il y dirigea d'abord un petit
+monastère, aujourd'hui abandonné<a id="footnotetag778" name="footnotetag778"></a><a href="#footnote778"><sup class="sml">778</sup></a>, et se fixa ensuite à
+Palerme<a id="footnotetag779" name="footnotetag779"></a><a href="#footnote779"><sup class="sml">779</sup></a>. Don <i>Ferrante</i> de Gonzague y était alors vice-roi;
+Théophile composa pour lui une espèce d'action dramatique en tercets, ou
+<i>terza rima</i>, intitulée la <i>Pinta</i> ou la <i>Palermita</i>, titres qui, selon
+son tour d'esprit ordinaire, n'annoncent point du tout le sujet, car ce
+sujet n'était rien moins que la création du monde, la chute d'Adam, la
+rédemption, etc. Cette pièce s'est conservée manuscrite, mais n'a jamais
+été imprimée; quelques autres tragédies chrétiennes qu'il fit alors ont
+entièrement péri, et il ne paraît pas que ce soit une grande perte.
+L'auteur avait été un poëte bizarre et même tout-à-fait baroque, mais
+enfin un poëte; et ce n'est plus qu'un moine. Il revint de Sicile en
+Italie, se retira dans un couvent près de Padoue<a id="footnotetag780" name="footnotetag780"></a><a href="#footnote780"><sup class="sml">780</sup></a>, y passa les
+dernières années de sa vie, et y mourut à la fin de 1554<a id="footnotetag781" name="footnotetag781"></a><a href="#footnote781"><sup class="sml">781</sup></a> âgé de
+cinquante-trois ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote777" name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777">(retour) </a> Vers l'an 1533.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote778" name="footnote778"><b>Note 778: </b></a><a href="#footnotetag778">(retour) </a> Sainte-Marie-de-la-Chambre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote779" name="footnote779"><b>Note 779: </b></a><a href="#footnotetag779">(retour) </a> Dans l'abbaye de Saint-Martin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote780" name="footnote780"><b>Note 780: </b></a><a href="#footnotetag780">(retour) </a> <i>Santa Croce di Campese.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote781" name="footnote781"><b>Note 781: </b></a><a href="#footnotetag781">(retour) </a> 9 décembre.</blockquote>
+
+<p>De ces trois principaux ouvrages le premier est le plus célèbre, et le
+nom de <i>Merlin Coccajo</i> qu'il se donna dans ce qu'il appela ses
+<i>Macaroniques</i>, est plus connu que celui de <i>Teofilo Folengo</i>. Ce genre
+de poésie est, comme nous l'avons dit, un mélange de mots latins et de
+mots italiens qui ont une terminaison latine. On prétend que ce mélange
+lui a fait donner le nom qu'il porte, parce qu'il ressemble à un plat de
+<i>macaroni</i>, qui sont un mélange de farine, de beurre et de fromage. Un
+auteur grave, <i>Tomasini</i>, assure que la <i>Macaronée</i> est une pièce de
+fort bon goût, remplie d'agréments, qui cache des pensées et des maximes
+fort sérieuses sous des termes facétieux et sous des railleries
+apparentes; qu'en un mot elle contient un mélange du plaisant et de
+l'utile fait avec beaucoup d'art<a id="footnotetag782" name="footnotetag782"></a><a href="#footnote782"><sup class="sml">782</sup></a>. Nous verrons ailleurs<a id="footnotetag783" name="footnotetag783"></a><a href="#footnote783"><sup class="sml">783</sup></a> ce
+qu'il en faut croire. Nous ne devons pas donner ici à cette production
+hétéroclite le temps et la place que réclame l'<i>Orlandino</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote782" name="footnote782"><b>Note 782: </b></a><a href="#footnotetag782">(retour) </a> <i>Mémoires de Nicéron</i>, t. VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote783" name="footnote783"><b>Note 783: </b></a><a href="#footnotetag783">(retour) </a> Lorsque nous traiterons de la poésie latine.</blockquote>
+
+<p>Le <i>Roland furieux</i> avait paru depuis plus de dix ans pour la première
+fois; depuis près de cinq, l'Arioste l'avait publié tel qu'il devait
+rester désormais; le paladin Roland, ses haut faits, son amour et sa
+folie occupaient l'attention publique. On parlait peu de sa naissance
+irrégulière, des amours de son père Milon et de sa mère Berthe, de la
+misère qui assaillit son enfance, et des premières preuves qu'il donna,
+dans ce honteux état, de sa force et de sa valeur; ce sujet parut à
+notre moine fugitif digne de caprices et du libertinage de sa muse.
+Assez d'autres avaient pris pour leur héros <i>Orlando</i>; il prit
+<i>Orlandino</i> pour le sien. Son plan fut, à ce qu'il paraît, de ne s'en
+faire aucun, de ne contraindre en rien sa verve, de traduire en
+burlesque un sujet jusqu'à ce moment héroïque, et surtout de saisir
+toutes les occasions de lancer des traits satiriques contre les abus de
+la vie cléricale et monacale, qu'il avait vus de près.</p>
+
+<p>Pour première singularité, tandis que tous les autres poëtes divisaient
+leurs poëmes en livres ou en chants, il partagea les octaves du sien en
+chapitres (<i>capitoli</i>), titre réservé jusqu'alors à la poésie en tercets
+ou <i>terza rima</i>. Il ne fit que huit chapitres; et son poëme a du moins
+l'avantage d'être le plus court que l'on eût encore fait. Il le dédie à
+Frédéric de Gonzague, premier duc de Mantoue, frère de don <i>Ferrante</i>
+qui fut quelques années après son Mécène en Sicile. Il le prie tout
+simplement de lui donner de quoi manger et de quoi boire, s'il veut
+qu'il fasse de beaux vers<a id="footnotetag784" name="footnotetag784"></a><a href="#footnote784"><sup class="sml">784</sup></a>. Après un préambule d'une dizaine
+d'octaves où il déplore, dans son style grotesque, le peu
+d'encouragement que l'on donne aux muses, il raconte comment il a tiré
+le sujet de son livre de la Chronique de Turpin; car c'est aussi dans
+cette source qu'il prétend avoir puisé. Il a consulté des sorcières pour
+savoir ce que cette Chronique était devenue; la plus vieille lui a
+commandé de la suivre; aussitôt il s'est vu enlevé avec elle jusqu'au
+ciel sur un mouton: elle a tourné vers le nord et est descendue en
+Gothie sur le bord de la mer. Là, elle a levé de sa main une grosse
+pierre et a découvert un grand trou où elle est entrée et l'a fait
+entrer après elle. «Je vis, dit-il, dans ce tombeau (et je ne vous mens
+pas), plus de cent cinquante mille volumes que les Goths, ces ennemis
+grossiers et bruyants, tirèrent autrefois, à travers tant de montagnes,
+de vallées et de fleuves, hors de l'Italie, qui paraît destinée à
+succomber toujours sous de semblables canailles. J'en dirais bien la
+cause, mais je crains qu'il ne m'arrive malheur<a id="footnotetag785" name="footnotetag785"></a><a href="#footnote785"><sup class="sml">785</sup></a>. Là,
+continue-t-il, sont toutes les Décades de Tite-Live, et celles de
+Salluste qui sont beaucoup meilleures; là sont aussi, en vieux français,
+les quarante Décades de Turpin. Je n'en trouve que trois qui aient été
+traduites dans notre langue par quatre différents traducteurs. J'ai pris
+le commencement de la première qui ne l'a pas encore été; je n'ai pas
+voulu laisser plus long-temps dans l'oubli l'enfance de Roland.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote784" name="footnote784"><b>Note 784: </b></a><a href="#footnotetag784">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Magnanimo Signor, se in te le stelle</i></p>
+<p class="i14"><i> Spiran cotante grazie largamente,</i></p>
+<p class="i14"><i> Piovan piuttosto in me calde fritelle</i></p>
+<p class="i14"><i> Che seco i' possa ragionar col dente;</i></p>
+<p class="i14"><i> Dammi bere e mangiar, se voi più belle</i></p>
+<p class="i14"><i> Le rime mie</i>, etc. (Cap. I, st. 1.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote785" name="footnote785"><b>Note 785: </b></a><a href="#footnotetag785">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Laqual</i> (Italia) <i>par che succomba</i></p>
+<p class="i14"><i> A simile canaglia sempre mai;</i></p>
+<p class="i14"><i> La causa ben direi, ma temo guai.</i> (St. 14.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Ces quatre prétendues traductions de trois Décades de Turpin sont le
+<i>Morgante</i>, qu'il attribue sans aucun fondement à Politien, et non pas à
+Louis <i>Pulci</i>, son véritable auteur; le <i>Mambriano</i> de l'Aveugle de
+Ferrare; l'<i>Orlando innamorato</i> du <i>Bojardo</i>, et l'<i>Orlando furioso</i> de
+l'Arioste: quant aux autres, telles que Trebisonde, l'<i>Ancroja</i>,
+l'Espagne et Beuves d'Antone, il les rejette comme apocryphes, et les
+condamne au feu. Ceux qui se rappelleront ce que nous avons dit de ces
+misérables romans épiques, souscriront volontiers à cet arrêt. Il
+commence enfin son récit, mais non encore l'action de son poëme. Il faut
+d'abord qu'il donne un état de la cour de Charlemagne, et des douze
+paladins, ou pairs de France qui étaient toujours prêts à combattre
+pour Charles et pour la foi. Cette manière de la servir vaut mieux,
+selon le poëte, que de prêcher un peuple déjà croyant<a id="footnotetag786" name="footnotetag786"></a><a href="#footnote786"><sup class="sml">786</sup></a>. Il voudrait
+bien voir nos théologiens et tous nos autres braves, se présenter devant
+le Grand-Turc et imiter les anciens pères, qui, s'ils sont aujourd'hui
+dans le ciel, ne l'ont pas gagné à prix d'argent, mais les uns par la
+prédication, les autres par l'épée, comme ont fait Paul et le comte
+Roland<a id="footnotetag787" name="footnotetag787"></a><a href="#footnote787"><sup class="sml">787</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote786" name="footnote786"><b>Note 786: </b></a><a href="#footnotetag786">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Che oprasser meglio il brando per la fede</i></p>
+<p class="i14"><i> Che 'l predicar a un popol che gia crede.</i> (St. 30.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote787" name="footnote787"><b>Note 787: </b></a><a href="#footnotetag787">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Li quali, se oggi in cielo sono tanti</i></p>
+<p class="i14"><i> Non l'han già racquistato con denari,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ma chi col predicare, e chi col brando,</i></p>
+<p class="i14"><i> Siccome fece Paolo, e 'l conte Orlando.</i> (St. 31.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Lorsque l'action commence, on voit Charlemagne, nouvellement déclaré
+empereur, passer son temps en fêtes, en bals et en tournois<a id="footnotetag788" name="footnotetag788"></a><a href="#footnote788"><sup class="sml">788</sup></a>.
+Berthe, sa sœur, est éprise du chevalier Milon d'Anglante, le plus brave
+et le plus aimable des douze premiers preux; il l'aime aussi
+secrètement; mais il ose à peine s'avouer sa hardiesse; ils ne peuvent
+ni se parler, ni même se voir. Berthe, qui a tout pouvoir sur l'empereur
+son frère, obtient de lui qu'il donne un grand tournoi, où elle espère
+du moins voir briller la valeur du chevalier qu'elle aime. Avant le
+véritable tournoi, l'empereur s'amuse à en voir un tout-à-fait
+ridicule. Une vieille, montée sur un âne éclopé, ouvre la fête en
+sonnant du cor<a id="footnotetag789" name="footnotetag789"></a><a href="#footnote789"><sup class="sml">789</sup></a>. Ogier le Danois se présente grotesquement armé, sur
+un vieux mulet maigre; Morand, autre chevalier, armé de même, monte une
+pauvre cavale estropiée des quatre jambes: Rampal vient sur un petit
+ânon tout jeune, et qui n'a travaillé que vingt ans dans un couvent de
+moines. Aimon et Otton, frères de Milon, sont chacun sur une vache; ils
+ont la tête armée de hautes cornes, et sont tout barbouillés de noir.
+Beuves et Regnier montent à crû deux étalons efflanqués et galeux; Huon
+de Bordeaux est sur une charrette traînée par un seul bœuf malade; le
+duc Naimes lui sert d'écuyer et conduit le char. Les armes sont à
+l'avenant des montures. C'est une citrouille pour casque, une corneille
+vivante pour cimier, des fourches et des broches pour lances, un
+chaudron ou une casserole pour bouclier. Le combat répond à tout cet
+appareil. Il est chaudement décrit, et plein de détails vraiment
+risibles. Il s'y mêle une aventure d'amour, non pas entre des chevaliers
+et des dames, mais entre les montures de deux combattants. L'ânon de
+Rampal flaire de trop près la cavale de Morand. Ce qui s'en suit, et
+dont le poëte ne dissimule aucune circonstance, fait éclater de rire les
+dames de la cour qui voient tout en feignant de ne rien regarder<a id="footnotetag790" name="footnotetag790"></a><a href="#footnote790"><sup class="sml">790</sup></a>.
+Berthe seule ne rit point. Chagrine de n'avoir pas vu Milon, choquée de
+cette farce avilissante pour la chevalerie, et surtout de cette scène
+indécente de l'âne, elle quitte la place, se retire dans son appartement
+et se met au lit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote788" name="footnote788"><b>Note 788: </b></a><a href="#footnotetag788">(retour) </a> St. 40.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote789" name="footnote789"><b>Note 789: </b></a><a href="#footnotetag789">(retour) </a> Cap. II, st. 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote790" name="footnote790"><b>Note 790: </b></a><a href="#footnotetag790">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Le risa non vi narro delle donne,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che ciò, fingendo non guarda, vedeano.</i> (St. 42.)</p>
+</div></div>
+
+Ce trait malin est digne du <i>Berni</i>; le reste de la stance n'est
+ digne que de l'Arétin.</blockquote>
+
+<p>Pendant qu'elle s'y tourmente au lieu de dormir, le tournoi sérieux
+s'ouvre<a id="footnotetag791" name="footnotetag791"></a><a href="#footnote791"><sup class="sml">791</sup></a> et succède au tournoi bouffon, ou plutôt c'est une
+bouffonnerie d'une autre espèce qui succède à la première, car il est
+impossible à l'auteur de rien conter sérieusement. Les étrangers,
+Espagnols et Sarrazins, sont admis à ce tournoi, comme les Français. Ils
+remportent les premiers avantages<a id="footnotetag792" name="footnotetag792"></a><a href="#footnote792"><sup class="sml">792</sup></a>. Falsiron et Balugant ont
+renversé tous les tenants de Charlemagne. Il est fort en colère, et
+n'ayant point vu Milon dans la lice, il s'en prend à lui, et il envoie
+deux messages, avec ordre de s'armer et de venir en hâte réparer
+l'honneur de ses paladins. Milon était resté chez lui, tout occupé de
+son amour, essayant d'y résister, et ne voulant point paraître à cette
+fête, de peur que la vue de Berthe n'affaiblît ses résolutions. L'ordre
+réitéré de l'empereur l'appelle dans la carrière; il y vole; il est
+vainqueur, et proclamé au son des cors, des fifres et des trompettes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote791" name="footnote791"><b>Note 791: </b></a><a href="#footnotetag791">(retour) </a> Cap. III, st. 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote792" name="footnote792"><b>Note 792: </b></a><a href="#footnotetag792">(retour) </a> St. 37 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Le tournoi est suivi d'un festin magnifique. Les dames y sont, dit le
+poëte, en face de leurs chevaliers, et jouent de l'orgue avec les
+pédales<a id="footnotetag793" name="footnotetag793"></a><a href="#footnote793"><sup class="sml">793</sup></a>, ce qui signifie dans son style fantasque que leurs pieds
+se touchent souvent. Berthe et Milon sont vis-à-vis l'un de l'autre: ils
+n'en sont pas au point d'oser employer ce langage; mais les regards ne
+sont pas moins éloquents, et ils tiennent sans cesse les yeux fixés l'un
+sur l'autre. L'auteur se sert ici d'une expression originale, mais
+bizarre, énergique et de bien mauvais goût: leurs yeux, dit-il, sont une
+éponge de sang qui suce leurs veines<a id="footnotetag794" name="footnotetag794"></a><a href="#footnote794"><sup class="sml">794</sup></a>. Après le repas, vient un
+concert; ensuite un bal, ouvert par l'empereur lui-même. Les deux amants
+s'entendent de mieux en mieux. La confidente Frosine voit qu'il est
+temps de venir à leur aide; après avoir dansé avec Milon, elle lui dit
+de la suivre; le conduit tout droit à la chambre de sa maîtresse et l'y
+enferme. Berthe s'y retire à la fin du bal. On devine assez le reste;
+mais sûrement on ne devine pas les tournures originales, quelquefois
+passionnées, et plus souvent licencieuses dont le poëte a peint cette
+scène d'amour. Le jour paraît; Milon se retire à son appartement, se
+couche et s'endort. Il est bon de savoir que nous voilà parvenus à la
+fin du quatrième chapitre, c'est-à-dire à la moitié du poëme; et nous
+n'en sommes encore de la vie de Roland qu'à ce premier acte qui précède
+de neuf mois la naissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote793" name="footnote793"><b>Note 793: </b></a><a href="#footnotetag793">(retour) </a> <i>E suonan gli organetti co' pedali.</i> (Cap. IV, st.
+ 15.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote794" name="footnote794"><b>Note 794: </b></a><a href="#footnotetag794">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Spugna di sangue, che lor vene sugge,</i></p>
+<p class="i14"><i> Son gli occhi loro.</i> (St. 16.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>La maison de Mayence joue ici le même rôle que dans tous les romans
+épiques dont Charlemagne et Roland sont les héros. C'est toujours une
+haine cachée, et souvent même une guerre ouverte, entre elle et la
+maison de Clairmont. Après plusieurs traits particuliers de cette haine,
+l'auteur fait naître une rixe épouvantable, où Milon seul tient tête à
+tous les Mayençais<a id="footnotetag795" name="footnotetag795"></a><a href="#footnote795"><sup class="sml">795</sup></a>. Il en tue un grand nombre. L'empereur s'efforce
+inutilement de mettre le holà. Milon poursuit les restes de la bande
+jusque sur la place publique, en les tuant toujours. Charles le condamne
+à l'exil et veut qu'il parte sur-le-champ. Milon, forcé d'obéir, refuse
+tous ses amis dont plusieurs veulent le suivre, sort de sa maison
+pendant la nuit, passe auprès du palais impérial, voit un endroit
+très-élevé par où il peut pénétrer dans l'intérieur, y monte au péril de
+sa vie, parcourt ce palais dont il connaît tous les détours, arrive
+jusqu'à l'appartement de Berthe, la trouve en larmes, la détermine à le
+suivre, se charge de ce doux fardeau, fait avec des draps déchirés un
+câble, au moyen duquel sa courageuse amante et lui s'échappent ensemble
+du palais, puis de la ville; et les voilà, dit notre poëte, qui a
+cependant rendu avec chaleur et vérité cette fuite nocturne et
+périlleuse, les voilà devenus oiseaux des bois, et non plus oiseaux en
+cage<a id="footnotetag796" name="footnotetag796"></a><a href="#footnote796"><sup class="sml">796</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote795" name="footnote795"><b>Note 795: </b></a><a href="#footnotetag795">(retour) </a> Cap. V, st. 23 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote796" name="footnote796"><b>Note 796: </b></a><a href="#footnotetag796">(retour) </a> <i>Di bosco uccelli già, non più di gabbia.</i> (St.
+ 52.)</blockquote>
+
+<p>Après quelques rencontres, les unes fâcheuses, les autres agréables, que
+Théophile raconte avec une originalité soutenue, et qu'il entremêle de
+digressions et de traits satiriques pleins d'une vivacité piquante,
+Berthe et Milon arrivent à un port de mer où ils s'embarquent pour
+l'Italie<a id="footnotetag797" name="footnotetag797"></a><a href="#footnote797"><sup class="sml">797</sup></a>. Parmi les passagers qui se trouvaient sur le même
+vaisseau, était un seigneur calabrois, nommé Raimond, qui trouve Berthe
+fort à son gré, ne la perd pas de vue, et paraît toujours occupé d'elle.
+Il s'y trouvait aussi un magicien très-savant, par qui Milon se fit dire
+sa bonne aventure. Ce magicien, sans le connaître, lui prédit la
+naissance de son fils Roland, et les grands exploits par lesquels ce
+fils se rendra célèbre, et la guerre que les Sarrazins d'Afrique et
+d'Espagne déclareront à la France, et le besoin que l'empereur aura de
+tous ses braves, et le rappel de Milon, et la faveur de son fils, et la
+naissance, les exploits, la faveur des fils d'Aimon, et les grandes
+familles italiennes qui naîtront de chacun d'eux...... En ce moment le
+Calabrois Raimond, l'œil toujours fixé sur sa proie, voit Berthe qui
+s'est endormie, se lève, la prend dans ses bras, saute avec elle dans un
+esquif, coupe le câble, et tandis que Milon, laissant là son prophète,
+s'est armé pour courir au secours, qu'il casse bras et jambes à tout ce
+qui veut s'opposer à son passage, le vaisseau cingle d'un côté, l'esquif
+de l'autre, et la malheureuse Berthe reste en pleine mer à la merci du
+ravisseur<a id="footnotetag798" name="footnotetag798"></a><a href="#footnote798"><sup class="sml">798</sup></a>. Il veut user de sa victoire, elle le laisse venir, feint
+même de céder, et au moment où il s'y attend le moins, elle lui plonge
+un couteau dans le cœur; elle redouble; il tombe mort; elle le jette à
+la mer. Restée seule dans cette barque, elle adresse à Dieu une prière
+fervente, mais que tout le monde ne croirait pas propre à obtenir un
+miracle. «Je sais, dit-elle<a id="footnotetag799" name="footnotetag799"></a><a href="#footnote799"><sup class="sml">799</sup></a>799, que ma vie coupable et chargée de
+crimes ne mérite point de pitié, mais je t'implore pour cette innocente
+créature que je porte dans mon sein. C'est à toi que j'ai recours, et
+non à Pierre, ni à André<a id="footnotetag800" name="footnotetag800"></a><a href="#footnote800"><sup class="sml">800</sup></a>; je n'ai pas besoin d'intermédiaire auprès
+de toi. Je sais bien que la Cananéenne ne supplia ni Jacques ni Pierre;
+c'est en toi seule, souveraine bonté, qu'elle mit sa confiance. J'espère
+en toi comme elle, et je n'espère qu'en toi..... Je ne veux point tomber
+dans la même erreur que cet imbécille vulgaire, rempli de superstition
+et de folie<a id="footnotetag801" name="footnotetag801"></a><a href="#footnote801"><sup class="sml">801</sup></a>, qui fait des vœux à un Gothard, à un Roch, qui fait
+plus de cas d'eux que de toi, parce qu'un moine, souvent adorateur de
+Moloch, a l'adresse de tirer de gros profits des sacrifices offerts à ta
+mère, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font d'abondantes
+moissons d'argent, et ce sont les autels de Marie qui assouvissent
+l'impie avidité des prélats avares. C'est d'eux encore que vient la loi
+qui me force de déposer chaque année dans l'oreille d'autrui l'aveu de
+mes fautes, qui fait que si je suis jeune et belle, le frère qui
+m'écoute se tourmente, etc., etc.» Je suis forcé de mettre en <i>et
+cætera</i> ce que le poëte dit très-clairement<a id="footnotetag802" name="footnotetag802"></a><a href="#footnote802"><sup class="sml">802</sup></a>. «Mon Dieu, dit en
+finissant la pauvre Berthe, si tu daignes me sauver des flots irrités
+qui m'environnent, je fais vœu de ne jamais ajouter foi à ceux qui
+accordent les indulgences pour de l'argent<a id="footnotetag803" name="footnotetag803"></a><a href="#footnote803"><sup class="sml">803</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote797" name="footnote797"><b>Note 797: </b></a><a href="#footnotetag797">(retour) </a> Cap. VI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote798" name="footnote798"><b>Note 798: </b></a><a href="#footnotetag798">(retour) </a> St. 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote799" name="footnote799"><b>Note 799: </b></a><a href="#footnotetag799">(retour) </a> St. 40.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote800" name="footnote800"><b>Note 800: </b></a><a href="#footnotetag800">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> A te ricorro, non a Piero, o Andrea,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che l'altrui mezzo non mi fa mestiero;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ben tengo a mente che la Cananea</i></p>
+<p class="i14"><i> Non supplicò nè a Giacoma nè a Piero</i>, etc. (St. 41.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote801" name="footnote801"><b>Note 801: </b></a><a href="#footnotetag801">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Nè insieme voglio errar col volgo sciocco</i></p>
+<p class="i14"><i> Di superstizia calmo e di mattezza;</i></p>
+<p class="i14"><i> Che fa suo' voti ad un Gottardo e Rocco.</i></p>
+<p class="i14"><i> E più di te non so qual Bovo apprezza</i>, etc.</p>
+<p class="i30"> (St. 42 et suiv.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote802" name="footnote802"><b>Note 802: </b></a><a href="#footnotetag802">(retour) </a> La stance finit par ces deux vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E qui trovo ben spesso un confessore</i></p>
+<p class="i14"><i> Essere più ruffiano che dottore.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote803" name="footnote803"><b>Note 803: </b></a><a href="#footnotetag803">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ti faccio voto non prestar mai fede</i></p>
+<p class="i14"><i> A chi indulgenze per denar concede</i>. (St. 45.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>Berthe, reprend <i>Folengo</i>, faisait ces prières pleines d'hérésies, parce
+qu'elle était née en Allemagne, et qu'en ce temps-là la théologie était
+devenue romaine et flamande<a id="footnotetag804" name="footnotetag804"></a><a href="#footnote804"><sup class="sml">804</sup></a>. Je crois qu'à la fin elle se trouvera
+en Turquie, puisqu'elle vit à la musulmane<a id="footnotetag805" name="footnotetag805"></a><a href="#footnote805"><sup class="sml">805</sup></a>. Dieu ne voulut point
+prendre garde à ces erreurs d'une femme allemande, et permit que la
+nacelle arrivât avec elle au rivage. Berthe en sortit à demi-morte,
+chemina par les montagnes et les vallées, passa de Lombardie en Toscane,
+et s'arrêta enfin près du Sutri, dans une espèce de caverne. Elle y
+arrive accablée de douleurs, de lassitude et de faim; un pauvre berger
+qu'elle y trouve partage avec elle sa nourriture grossière. C'est là que
+peu de temps après elle met au monde Roland. L'accouchement fut
+horriblement long et douloureux. Il était juste, selon le poëte, que
+dans la naissance d'un tel enfant tout fût extraordinaire<a id="footnotetag806" name="footnotetag806"></a><a href="#footnote806"><sup class="sml">806</sup></a>. Il
+n'épargne, pour la célébrer, ni les exclamations, ni les prodiges, ni
+les apostrophes aux futurs ennemis du héros, qui doivent déjà trembler.
+Chacun a voulu expliquer pourquoi l'on avait donné à l'enfant ce nom
+célèbre d'<i>Orlando</i>; lui, il prétend que ce fut parce qu'une troupe de
+loups, sortis de la forêt, courait autour de la caverne en hurlant,
+<i>Urlando</i><a id="footnotetag807" name="footnotetag807"></a><a href="#footnote807"><sup class="sml">807</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote804" name="footnote804"><b>Note 804: </b></a><a href="#footnotetag804">(retour) </a> C'est-à-dire moitié l'une et moitié l'autre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote805" name="footnote805"><b>Note 805: </b></a><a href="#footnotetag805">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ma dubito ch' al fin nella Turchia</i></p>
+<p class="i14"><i> Si troverà, vivendo alla moresca</i>. (St. 46.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote806" name="footnote806"><b>Note 806: </b></a><a href="#footnotetag806">(retour) </a> Cap. VII, st. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote807" name="footnote807"><b>Note 807: </b></a><a href="#footnotetag807">(retour) </a> St. 10.</blockquote>
+
+<p>Le bon berger continue de prodiguer les soins les plus attentifs à la
+mère et à l'enfant. Le petit Roland grandit; il devient le plus
+déterminé polisson de son âge; il fait à coups de poing, de pierres ou
+de bâton, l'apprentissage de la gloire. Les scènes grotesques que
+fournissent ses querelles avec les enfants du lieu, son effronterie
+courageuse à mendier pour nourrir sa mère, et à prendre de force ce
+qu'on lui refuse, les réprimandes naïves de Berthe quand elle le voit
+revenir meurtri de coups, mais triomphant; les réponses du petit héros
+qui ne veut surtout pas souffrir et ne souffrira jamais qu'on l'appelle,
+comme ils le font tous, fils de.... et qui ne le pardonnerait pas même à
+son père; tous ces petits détails, mêlés de burlesque, de naïf, et
+quelquefois même d'héroïque, remplissent ce chapitre, qui est le
+septième, le seul où soit réellement traité le sujet annoncé par le
+titre, et dans lequel l'auteur se montre peut-être plus que dans tous
+les autres véritablement poëte.</p>
+
+<p>La dernière querelle que se fait Roland est avec un gros moine ou prieur
+gourmand, ou plutôt goinfre et ivrogne, à qui il avait dérobé un énorme
+esturgeon, que le prieur venait d'acheter au marché<a id="footnotetag808" name="footnotetag808"></a><a href="#footnote808"><sup class="sml">808</sup></a>. On les mène
+devant le gouverneur. Celui-ci, avant de juger la cause, commence par
+faire au moine un sermon sur sa gourmandise et sur les vices de ses
+semblables; le prieur, dans sa réponse, veut faire le savant, et parle
+dans ce latin macaronique où excellait l'auteur<a id="footnotetag809" name="footnotetag809"></a><a href="#footnote809"><sup class="sml">809</sup></a>. C'est une scène
+digne de Rabelais ou de Molière. Le gouverneur, pour se moquer du moine,
+le renvoie, en lui donnant quatre questions à résoudre, et le menace,
+s'il n'y répond pas, de lui ôter son bénéfice<a id="footnotetag810" name="footnotetag810"></a><a href="#footnote810"><sup class="sml">810</sup></a>. Le gros prieur est
+bien embarrassé. Il se retire dans sa bibliothèque, qui était telle que
+ni Cosme, ni le Florentin Laurent de Médicis n'en firent jamais de
+pareille<a id="footnotetag811" name="footnotetag811"></a><a href="#footnote811"><sup class="sml">811</sup></a>. C'était-là que l'esprit divin gardait tous ses livres de
+théologie. A droite et à gauche sont des vins, des liqueurs, des pâtés,
+des jambons, des <i>salami</i> de toute espèce. Il va se jeter à genoux
+devant un autel secret au fond de son oratoire; un Bacchus gras et
+vermeil en était le saint principal; et il n'avait point sur cet autel
+d'autre objet de piété, d'autre crucifix, pour y faire ses
+dévotions<a id="footnotetag812" name="footnotetag812"></a><a href="#footnote812"><sup class="sml">812</sup></a>. Le cuisinier vient demander à monseigneur s'il veut
+souper<a id="footnotetag813" name="footnotetag813"></a><a href="#footnote813"><sup class="sml">813</sup></a>. Il voit son trouble; il lui présente un verre de bon vin,
+que le prieur avale après avoir fait sa prière à Bacchus. Il s'assied,
+et conte à son cuisinier Marcolfe ce qui cause son embarras. Marcolfe
+trouve les questions faciles, et se charge d'y répondre pour lui. Il
+ressemblait si parfaitement à son maître, qu'aux habits près, on les
+aurait pris l'un pour l'autre. Il prend un habit du prieur, se rend au
+palais, et donne la solution des quatre questions proposées. Le sujet de
+la dernière était de savoir ce que le gouverneur avait dans la pensée.
+Vous y avez, dit Marcolfe, la persuasion que je suis le prieur, et je ne
+suis que son cuisinier. Le gouverneur, d'abord confus, finit par donner
+pour sentence que désormais Marcolfe aurait le prieuré et que le prieur
+fera la cuisine<a id="footnotetag814" name="footnotetag814"></a><a href="#footnote814"><sup class="sml">814</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote808" name="footnote808"><b>Note 808: </b></a><a href="#footnotetag808">(retour) </a> Cap. VIII, st. 13.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote809" name="footnote809"><b>Note 809: </b></a><a href="#footnotetag809">(retour) </a> St. 33 et suiv.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote810" name="footnote810"><b>Note 810: </b></a><a href="#footnotetag810">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Oltra di cio, se non la indovinate,</i></p>
+<p class="i14"><i> Voi non sarete più messer lo abate</i>. (St. 41.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote811" name="footnote811"><b>Note 811: </b></a><a href="#footnotetag811">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Ne Cosmo, ne Lorenzo Fiorentino</i></p>
+<p class="i14"><i> De' Medici mai fece libreria</i></p>
+<p class="i14"><i> Simile a questa</i>, etc. (St. 46.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote812" name="footnote812"><b>Note 812: </b></a><a href="#footnotetag812">(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Nè altra pietade nè altro crucifisso</i></p>
+<p class="i14"><i> Tien sull'altare a far divozione.</i> (St. 49.)</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote813" name="footnote813"><b>Note 813: </b></a><a href="#footnotetag813">(retour) </a> St. 52 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote814" name="footnote814"><b>Note 814: </b></a><a href="#footnotetag814">(retour) </a> St. 69.</blockquote>
+
+<p>Tout cela, raconté d'une manière originale, forme un conte assez
+plaisant, qui l'est surtout pour les pays où l'on a encore sous les yeux
+les originaux, toujours ressemblants, de ces caricatures monacales. Mais
+la fin du huitième chant approche, et que devient l'action du poëme?
+L'action! le poëte nous en a-t-il promis une? Quand il l'aurait promise,
+il ne s'en inquiéterait pas davantage. Qu'a-t-il fait de Milon, depuis
+qu'un brigand calabrois lui a enlevé Berthe et l'a laissé en pleine mer,
+se livrant à une fureur inutile et se désespérant sur son vaisseau? Il
+nous l'a dit dans plusieurs endroits de son poëme, mais brièvement, et
+pour ainsi dire à la dérobée, comme choses que raconte Turpin et qu'il
+n'a pas le temps de répéter après lui.</p>
+
+<p>Le vaisseau sur lequel était Milon avait péri dans un naufrage. Milon
+seul s'était sauvé tout nu. Jeté sur les côtes d'Italie, une fée l'a
+trouvé dans cet état; il lui a plu; et suivant l'usage de mesdames les
+fées, elle l'a retenu assez long-temps auprès d'elle. Cependant les
+Sarrazins sont descendus en Italie; Didier, roi des Lombards, s'est
+joint à eux pour détruire l'empire de Charlemagne. Ce bruit de guerre
+arrache Milon aux voluptés et au repos. Il trouve au pied des Apennins
+un grand nombre de familles italiennes réunies par le dessein de
+s'opposer à Didier, et d'apprendre aux ultramontains par son exemple à
+ne se plus mêler de leurs affaires. Il ne leur manquait qu'un chef;
+Milon se met à leur tête, et les conduit dans les plaines de l'Insubrie,
+où ils bâtissent une ville qu'ils appellent de son nom <i>Milon</i>, mais
+qui, par corruption, s'est appelée depuis <i>Milan</i>. C'est avec la même
+rapidité que notre facétieux <i>Merlin</i>, ayant fini son conte du prieur
+cuisinier, ou du cuisinier prieur, indique l'arrivée de Milon près de
+Sutri, la rencontre qu'il y fait de sa femme, le bonheur qu'il éprouve
+en la retrouvant avec un fils en qui tout annonce au plus haut degré
+l'héroïsme chevaleresque. Il pourrait bien aussi raconter d'après Turpin
+le grand voyage de Milon au Pont-Euxin; et comment il y trouva son frère
+Aimon, avec le petit Renaud son fils; et comment le petit Renaud et le
+petit Roland firent connaissance en se battant l'un contre l'autre, et
+les exploits que firent ensemble les deux cousins, et ceux de leurs
+pères, et toutes les aventures, et toutes les guerres dans lesquelles
+ils eurent une si grande part. Mais il laisse ce soin à d'autres; il en
+a dit assez, peut-être trop. Il fait ses adieux aux lecteurs, et finit
+par ces deux vers dignes du reste:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Donde ne prego Dio che mi sovegna;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ed a chi mal mi vuol, cancar gli vegna.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Que voulez-vous dire à un poëte qui vous parle toujours sur ce ton-là?
+Ce n'est pas pour lui que sont les convenances, et les règles encore
+moins. Il a donné un libre essor à son caprice; il a su exprimer en
+style vif et pittoresque toutes les folies de son cerveau; il a
+satisfait son humeur satirique: il a ri et vous a fait rire; ne lui
+demandez rien de plus.</p>
+
+<p>Un autre poëte dont le génie fut aussi original peut-être, mais le goût
+moins extravagant et la vie mieux réglée, c'est <i>Grazzini</i>, surnommé le
+<i>Lasca</i>; entre ses nombreux ouvrages, on trouve un petit poëme
+burlesque, qui, ayant rapport à des circonstances de sa vie, m'oblige
+d'en placer ici la notice, quoiqu'elle pût être mieux avec celles des
+poëtes comiques, ou des satiriques, comme la notice du Berni.</p>
+
+<p><i>Anton Francesco Grazzini</i>, naquit à Florence en 1503<a id="footnotetag815" name="footnotetag815"></a><a href="#footnote815"><sup class="sml">815</sup></a>, d'une
+famille noble, originaire du village de <i>Staggia</i>, dans le <i>Val d'Elsa</i>,
+à vingt-cinq milles de Florence, sur le chemin de Rome. Ses ancêtres y
+étaient connus depuis le treizième siècle. On ignore sous quel maître
+<i>Anton Francesco</i> fit ses premières études. On croit qu'il fut, dans sa
+jeunesse, placé chez un apothicaire, profession, au reste, qui s'allie
+très-bien avec l'étude de quelques sciences, et même qui l'exige. Le
+jeune <i>Grazzini</i> joignit des études littéraires et philosophiques à
+celles de sa profession. Il paraît qu'il ne la suivit pas long-temps, et
+rien ne prouve qu'il l'exerçât encore lorsque sa réputation dans les
+lettres commença. Ce fut sans doute de bonne heure, car elle était assez
+bien établie à l'âge de trente-sept ans pour qu'il pût être un des
+fondateurs de l'académie de Florence<a id="footnotetag816" name="footnotetag816"></a><a href="#footnote816"><sup class="sml">816</sup></a>. Cette société prit d'abord le
+nom d'académie <i>des Humides</i>, et chacun de ses fondateurs s'en donna un,
+selon l'usage, qui avait rapport à l'humidité ou à l'eau. <i>Grazzini</i>
+choisit celui de <i>Lasca</i>, ou du petit poisson qu'on nomme en français le
+dard, et dans quelques provinces la vaudoise. Sa devise fut une <i>Lasca</i>,
+un dard s'élevant hors de l'eau, et un papillon volant au-dessus. Il
+voulut désigner par là le caractère capricieux et bizarre de son esprit.
+Ce poisson, en effet, s'élance souvent hors de l'eau comme pour prendre
+des papillons, qui sont l'emblème des caprices et des lubies de la
+fantaisie humaine. Dès la naissance de l'académie, le <i>Lasca</i> en fut
+nommé chancelier, ce qui prouve la part qu'il avait prise à sa création
+et la considération dont il y jouissait. Quand cette académie reçut,
+quelques mois après, du grand-duc, le titre de <i>Florentine</i><a id="footnotetag817" name="footnotetag817"></a><a href="#footnote817"><sup class="sml">817</sup></a>, il en
+fut choisi provéditeur, et cette dignité lui fut conférée dans la suite
+jusqu'à trois fois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote815" name="footnote815"><b>Note 815: </b></a><a href="#footnotetag815">(retour) </a> Le 22 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote816" name="footnote816"><b>Note 816: </b></a><a href="#footnotetag816">(retour) </a> 1er novembre 1540.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote817" name="footnote817"><b>Note 817: </b></a><a href="#footnotetag817">(retour) </a> Février 1541.</blockquote>
+
+<p>Cependant le nombre des académiciens s'étant accru considérablement, les
+nouveaux, au lieu de conserver pour les fondateurs les égards qui leur
+étaient dus, firent, sans les consulter, règlements sur règlements,
+multiplièrent les formes et les entraves, pour l'ordre des lectures,
+pour la censure des ouvrages destinés à l'impression, et pour d'autres
+objets qui devinrent à charge aux anciens. Le <i>Lasca</i>, plus indépendant
+qu'un autre, eut plus de peine à s'y conformer, ou plutôt il le refusa
+nettement, et ayant persisté dans son refus comme les académiciens dans
+leur exigence, il fut exclus<a id="footnotetag818" name="footnotetag818"></a><a href="#footnote818"><sup class="sml">818</sup></a> enfin de l'académie qu'il avait
+fondée. Son talent lui restait tout entier; il ne le laissa point oisif
+à cette époque; des comédies plaisantes, des poésies satiriques où
+l'académie, comme on peut croire, n'était pas oubliée, et le petit poëme
+de <i>la Guerra de' Mostri</i>, se succédèrent rapidement. Il recueillit
+aussi et publia les poésies burlesques du <i>Berni</i> et d'autres poëtes de
+ce genre. Il en fit autant des sonnets du <i>Burchiello</i>, et des chansons
+si connues sous le titre de <i>Canti Carnascialeschi</i>, ou chants du
+carnaval<a id="footnotetag819" name="footnotetag819"></a><a href="#footnote819"><sup class="sml">819</sup></a>. La publication de ces chants lui attira, de la part des
+académiciens de Florence, de nouvelles chicanes, dans lesquelles il
+serait long et tout à fait inutile d'entrer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote818" name="footnote818"><b>Note 818: </b></a><a href="#footnotetag818">(retour) </a> Vers le commencement de 1547.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote819" name="footnote819"><b>Note 819: </b></a><a href="#footnotetag819">(retour) </a> Voyez ce que nous en avons dit dans cette <i>Histoire
+ littéraire</i>, t. III, p. 504 et 505.</blockquote>
+
+<p>Il aurait dû être dégoûté de fonder des académies. Ce fut cependant lui
+qui eut la première idée de celle qui prit, quelque temps après sa
+création, le titre de <i>la Crusca</i><a id="footnotetag820" name="footnotetag820"></a><a href="#footnote820"><sup class="sml">820</sup></a>; l'objet du <i>Lasca</i> et des autres
+fondateurs fut le perfectionnement et la fixation de la langue toscane.
+Tous les autres membres de cette société nouvelle ayant pris, comme nous
+l'avons vu ailleurs, des surnoms relatifs à la farine et à la
+boulangerie, <i>Grazzini</i> seul ne voulut point changer son premier nom
+académique. Il continua de s'appeler le <i>Lasca</i> dans cette académie
+comme dans l'autre, prétendant au surplus être en règle, puisque l'on
+enfarine les dards ou les vaudoises pour les cuire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote820" name="footnote820"><b>Note 820: </b></a><a href="#footnotetag820">(retour) </a> Vers l'an 1550.</blockquote>
+
+<p>L'un des membres de l'académie de Florence qui entretenait avec le
+<i>Lasca</i> les liaisons les plus intimes était le chevalier <i>Lionardo
+Salviati</i>, le même qui fit quelque temps après, sous le nom de
+l'<i>Infarinato</i>, des critiques si violentes de la <i>Jérusalem</i> du Tasse.
+<i>Salviati</i>, ayant été nommé consul de l'académie florentine, ménagea
+entre son ami et cette académie un raccommodement. Le <i>Lasca</i> consentit
+à se soumettre en apparence aux formalités de la censure. Il livra au
+censeur quelques-unes de ses églogues, et cet officier les ayant
+approuvées, le <i>Lasca</i> reprit sa place dans l'académie, près de vingt
+ans après qu'il en était sorti<a id="footnotetag821" name="footnotetag821"></a><a href="#footnote821"><sup class="sml">821</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote821" name="footnote821"><b>Note 821: </b></a><a href="#footnotetag821">(retour) </a> Le 6 mai 1566.</blockquote>
+
+<p>En avançant en âge, il ne se refroidissait point sur ses travaux, et
+conservait surtout le même zèle pour tout ce qui pouvait perfectionner
+la langue. Dans les fréquentes conférences qu'il tenait avec ses amis et
+ses confrères les <i>Cruscanti</i> ou <i>Crusconi</i>, il réussit à faire admettre
+parmi eux le chevalier <i>Salviati</i>, et reconnut ainsi le bon office qu'il
+avait précédemment reçu de lui; ou plutôt il rendit à l'académie
+naissante de <i>la Crusca</i>, en y faisant entrer un homme de lettres qui
+pouvait contribuer à ses travaux et à sa gloire, le même service que
+<i>Salviati</i> avait rendu à l'académie de Florence, en l'y faisant
+rétablir.</p>
+
+<p>Le <i>Lasca</i> mourut à Florence, en février 1583, âgé de près de
+quatre-vingts ans<a id="footnotetag822" name="footnotetag822"></a><a href="#footnote822"><sup class="sml">822</sup></a>, et fut enterré à Saint-Pierre-le-Majeur dans la
+sépulture de ses ancêtres. C'était un homme d'une complexion forte, bien
+fait de sa personne, d'une figure un peu sévère, ce qui venait peut-être
+de sa tête chauve et de sa barbe épaisse. Son esprit était d'une
+vivacité, d'une gaîté, d'une bizarrerie extraordinaires; et le soin
+qu'il prit de le cultiver sans cesse par l'étude et par la conversation
+des premiers littérateurs de son temps, lui donna cette perfection et
+cette élégance qui brille dans ses écrits. Malgré les traits libres qui
+n'y sont pas rares, il fut homme de bonnes mœurs, et même
+très-religieux. Il vécut célibataire, et l'on ne nomme point de femme à
+qui il ait rendu des soins particuliers. C'est plus de régularité qu'on
+n'en exige ordinairement d'un poëte, et qu'on n'en attend surtout d'un
+poëte licencieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote822" name="footnote822"><b>Note 822: </b></a><a href="#footnotetag822">(retour) </a> Soixante-dix-neuf ans dix mois vingt-sept jours.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs de ses ouvrages se sont perdus, entre autres dix-neuf
+Nouvelles en prose, des églogues en vers et quelques autres poésies. On
+a de lui vingt-une <i>Nouvelles</i>, six comédies, un grand nombre de
+<i>capitoli</i>, ou chapitres satiriques<a id="footnotetag823" name="footnotetag823"></a><a href="#footnote823"><sup class="sml">823</sup></a>, de sonnets et de poésies
+diverses qui ont été recueillies en deux volumes; enfin le petit poëme
+satirique et burlesque dont voici en peu de mots l'occasion et le sujet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote823" name="footnote823"><b>Note 823: </b></a><a href="#footnotetag823">(retour) </a> Je parlerai bientôt de tous ces différents
+ ouvrages.</blockquote>
+
+<p>Un Florentin nommé <i>Betto</i> ou <i>Benedetto Arrighi</i> avait imaginé de
+faire, sous le titre de <i>la Gigantea</i>, un poëme burlesque en cent
+vingt-huit octaves, sur la guerre des géants contre les dieux. <i>Girolamo
+Amelunghi</i>, qui était Pisan, et qu'une difformité naturelle faisait
+nommer <i>il Gobbo da Pisa</i>, le Bossu de Pise, déroba ce poëme à son
+auteur, le retoucha et le publia, non sous son propre nom, mais sous
+celui de <i>Forabosco</i>: c'est du moins ce dont il fut publiquement
+accuseé. Quoi qu'il en soit, ce petit poëme est une pure extravagance.
+Les géants jadis vaincus et foudroyés par Jupiter, s'avisent enfin de
+vouloir prendre leur revanche. Ils s'arment, et la description de leur
+armure fait une partie capitale des plaisanteries de l'auteur. Les uns
+portent une ancre de vaisseau, les autres un os de baleine; un autre
+tient sur son épaule l'épouvantable faux de la Mort. Osiris, armé de
+becs de griffons, porte le Nil et l'Adige glacés, pour éteindre
+l'élément du feu. Cronagraffe met, au lieu de brassards, deux colonnes
+de porphyre creusées; celles d'Hercule qu'il a arrachées de leur base
+lui servent de bottes: il a vidé le mont Gibel ou l'Etna, et s'en est
+fait un casque. Gérastre a creusé de même la grande pyramide, l'une des
+sept merveilles du monde; il l'ajuste et l'arrange si bien qu'il en fait
+une sarbacane, avec laquelle il lance au ciel des montagnes, au lieu de
+balles; et il porte pour provisions de guerre une carnacière de fer,
+pleine de montagnes. Galigastre a mis sur un éléphant la tour de
+Nembrod; il l'a remplie de masses de rochers, et de débris de grottes,
+qu'il doit jeter à la tête des dieux. Lestringon fait un grand trou dans
+une montagne d'aimant; il se la passe sur le corps, et se coiffe avec la
+coupole de Florence.</p>
+
+<p>Je laisse beaucoup d'autres folies aussi gigantesques, et n'en citerai
+plus qu'une qui l'est plus que toutes les autres. Crispérion s'était
+endormi dans la forêt des Ardennes; il y resta soixante ans. Il lui
+était venu sur la tête un bois dans lequel on voyait courir des
+chevreuils, des cerfs, des sangliers, des ours et des lions. Il se
+réveilla enfin lorsqu'un roi y chassait avec tous ses barons. Le géant
+étourdi du bruit et des corps, se leva, secoua la tête, le bois tomba
+par terre, et tout ce qui était dedans en mourut. Les armes de ce géant
+ne sont autres que des ongles si forts, et qu'il avait tant laissé
+croître, qu'ils lui avaient suffi pour déraciner Ossa et Pélion; il
+compte s'en servir pour égratigner les dieux, etc. Le combat est raconté
+comme les armes sont décrites. Les géants sont d'abord vaincus, mais ils
+ont leur tour. Les dieux fuient de toutes parts; Jupiter fuit plus vite
+et plus loin que les autres. Les déesses sont réservées pour les
+plaisirs des vainqueurs; il ne reste enfin de tous les dieux que celui
+qui préside aux jardins, et qui s'était sauvé au milieu d'elles.</p>
+
+<p>Le <i>Lasca</i> fut un de ceux qui accusèrent le plus hautement de plagiat
+l'auteur de ce beau poëme; c'est ce qui lui en fit attribuer un autre
+qui parut peu de temps après, sous le titre de la <i>Nanea</i>, ou la <i>Guerre
+des Nains</i>, parodie ou espèce de contre-partie de celle des <i>Géants</i>.
+L'auteur se déguisa sous le nom de l'<i>Aminta</i>, comme <i>Amelonghi</i> sous
+celui de <i>Forabosco</i>, et s'excusa dans sa dédicace de traiter un sujet
+aussi frivole, par l'exemple de ce <i>Forabosco</i>, qui aurait dû pourtant
+être plus sage que lui, puisqu'il avait deux fois son âge. L'action de
+ce poëme commence où celle de l'autre finit. Les Nains venaient de
+remporter, sous les ordres de leur roi Pigmée, une grande victoire sur
+les Grues, au moment où les Géants venaient de vaincre les Dieux.
+Jupiter, abandonné de tous les habitants de l'Olympe, jette les yeux sur
+la terre, et voit le roi Pigmée qui revient en triomphe avec ses
+soldats. Il lui envoie une ambassade, pour le conjurer de venir à son
+secours. Le petit roi assemble son conseil. On y délibère sur cette
+proposition inattendue. Elle est enfin acceptée, et aussitôt les Nains
+se mettent en marche. Leurs armes sont aussi ridiculement petites, que
+celle des Géants sont ridiculement grandes. Le capitaine, couvert
+d'écailles de poisson collées avec de la cire, fait d'une cosse ou
+gousse de pois le heaume de son casque: il est à cheval sur une grue,
+son bouclier est une coquille, et sa lance un jonc marin. L'un des
+guerriers de sa troupe s'est battu avec une guêpe, il lui a arraché son
+aiguillon et s'en est fait un poignard; d'autres sont couverts de peaux
+de grenouilles, portent pour boucliers des œufs de grue, vidés et
+taillés exprès, et se font des sarbacanes avec des plumes d'oiseaux
+encore au nid. L'un de ces héros a tué un gros bourdon; et son corps,
+son aiguillon et ses ailes l'arment de pied en cap; ainsi du reste.</p>
+
+<p>Cette armée bouffonne ose attaquer les Géants. Les Dieux reprennent
+courage. Il se fait entre les Dieux, les Géants et les Nains une mêlée
+effroyable. Le roi Pigmée fait des merveilles. C'est un second Jupiter.
+Enfin le champ de bataille reste aux Nains et aux Dieux. Pigmée et
+Jupiter sont reconduits en triomphe. Les géants sont précipités dans la
+mer, où ils restent désormais noyés, sans pouvoir se relever de leur
+chute. L'intention de se moquer de la <i>Gigantea</i> est bien sensible dans
+la <i>Nanea</i>; le chanoine <i>Biscioni</i>, dans sa vie du <i>Lasca</i><a id="footnotetag824" name="footnotetag824"></a><a href="#footnote824"><sup class="sml">824</sup></a>, y voit
+aussi celle de se venger des ennemis qui l'avaient fait exclure de
+l'académie florentine; et c'est une de ses raisons pour le lui
+attribuer, comme il le fait positivement. «Ce poëme, dit-il, contient
+des allusions aux circonstances du <i>Lasca</i>. Il y fait voir que les
+jeunes et modernes académiciens, en le chassant de l'académie dont il
+était un des principaux fondateurs, étaient comme les nains qui avaient
+vaincu les géants.» Il est possible que plusieurs détails contiennent en
+effet des allusions faciles à saisir du temps de l'auteur, et qui nous
+échappent aujourd'hui; mais j'avoue qu'elles n'ont pas été sensibles
+pour moi, et que d'après plusieurs raisons, qu'il serait trop long de
+déduire, je doute, malgré l'autorité de <i>Magliabecchi</i>, cité par
+<i>Biscioni</i>; et celle de <i>Biscioni</i> lui-même<a id="footnotetag825" name="footnotetag825"></a><a href="#footnote825"><sup class="sml">825</sup></a>, que le poëme de la
+<i>Nanea</i> ait eu le <i>Lasca</i> pour auteur<a id="footnotetag826" name="footnotetag826"></a><a href="#footnote826"><sup class="sml">826</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote824" name="footnote824"><b>Note 824: </b></a><a href="#footnotetag824">(retour) </a> : Imprimée en tête des <i>Rime</i> de ce poëte, Florence,
+ 1741, 2 vol. in-8º., édition donnée par <i>Biscioni</i> lui-même, et
+ accompagnée de ses notes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote825" name="footnote825"><b>Note 825: </b></a><a href="#footnotetag825">(retour) </a> <i>Ub. supr.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote826" name="footnote826"><b>Note 826: </b></a><a href="#footnotetag826">(retour) </a> Pourquoi lui, qui s'est nommé dans la <i>Guerra de'
+ Mostri</i>, où il attaque ouvertement la <i>Gigantea</i> et l'académie,
+ aurait-il dissimulé son nom dans la <i>Nanea</i>? Le titre de ce
+ dernier poëme porte les quatre lettres initiales: <i>di M. S. A. F.</i>
+ On n'a jamais pu les expliquer, <i>Biscioni</i> l'avoue. Il est
+ probable que les deux dernières lettres signifient <i>Academico
+ Fiorentino</i>. Peut-être, si l'on avait sous les yeux la liste de
+ ces premiers académiciens, devinerait-on facilement le reste de
+ l'énigme. Quoi qu'il en soit, le <i>Lasca</i> n'avait aucun intérêt à
+ déguiser son nom dans ce poëme; il en aurait eu davantage dans
+ celui qu'il fit après, et il ne l'y déguise pas.</blockquote>
+
+<p>Il se donna au contraire franchement pour tel, dans le demi-poëme
+burlesque intitulé la <i>Guerra de' Mostri</i>, qui fait suite aux deux
+précédents<a id="footnotetag827" name="footnotetag827"></a><a href="#footnote827"><sup class="sml">827</sup></a>: il commence par attaquer encore l'auteur de la
+<i>Gigantea</i>. Les géants qui osèrent déclarer la guerre aux dieux avaient
+été vaincus et foudroyés; c'est un fait connu de toute la terre; «mais
+un certain Bossu de Pise est allé chercher une race d'énormes et
+ridicules géants, par laquelle il a fait enlever le ciel aux dieux. Ils
+auraient été réduits au désespoir si le peuple nain n'était venu l'autre
+jour les défendre et les délivrer par sa valeur. Je ne sais si l'auteur
+a bien ou mal conté la chose; mais ceux qui le croiront, que Dieu le
+leur pardonne! Ce mauvais exemple a fait naître une autre race, altière,
+méchante et hargneuse, qui veut aussi que l'on parle d'elle. On n'a
+jamais chanté ni en vers ni en prose une telle canaille; mais enfin elle
+le veut, il faut la satisfaire.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote827" name="footnote827"><b>Note 827: </b></a><a href="#footnotetag827">(retour) </a> Les deux premiers avaient paru, l'un en avril 1547,
+ l'autre en mai 1548; le troisième parut en 1584, in-4º. Tous trois
+ ont été réimprimés: <i>La Gigantea e la Nanea insieme con la Guerra
+ de' Mostri</i>, Firenze, 1612, petit volume in-18 fort rare, ainsi
+ que les trois poëmes imprimés séparément.</blockquote>
+
+<p>S'il y a des bizarreries et des monstruosités dans la description des
+géants et des nains, on peut croire qu'il y en a encore plus dans celle
+des Monstres. Ils marchent à leur tour contre les dieux. Quoique les
+nains victorieux soient là pour les défendre, le vieux Saturne qui est
+un dieu d'expérience, conseille à Jupiter de ressusciter les géants, de
+faire la paix avec eux et de marcher tous ensemble contre les Monstres.
+Ce conseil plaît à tous les dieux. Vous entendrez maintenant, dit le
+poëte, comment Jupiter rendit les géants à la vie, comment ils unirent
+leurs bannières avec celle des nains, comment ces maudits Monstres
+vainquirent les uns et les autres, s'emparèrent du ciel et en chassèrent
+les dieux, qui furent alors réduits à errer sur la terre sous des
+figures d'animaux; vous saurez par quelle route les Monstres arrivèrent
+dans les cieux, comment ils en prirent le gouvernement, et pourquoi
+depuis ce moment les vents, les eaux, la disette se sont emparés du
+monde; on ne distingue plus le mois de mai de celui de décembre, tout
+enfin paraît aller à rebours. «Or, on pourrait là-dessus dire de
+très-belles choses, mais la prudence me ferme la bouche. Certaines
+personnes, pleines de malice et de haine, me guettent, et travestissent
+mes vers et ma prose d'une manière plus étrange que Circé ou Méduse ne
+transformaient les gens dans l'ancien temps. Je me tais donc et n'en
+dirai pas davantage.» Ici l'allusion est évidente; et si l'auteur eût
+fait ce second chant qu'il annonce, elle serait devenue plus claire
+encore; mais c'est pour cela sans doute qu'il ne le fit pas.</p>
+
+<p>Ces trois petits poëmes et l'<i>Orlandino</i> furent donc les seuls que l'on
+puisse citer dans le genre burlesque au seizième siècle. Dans le suivant
+il y en eut un plus grand nombre, et dans ce nombre il y en eut de
+meilleurs; mais je ne sais si, malgré l'exemple des Grecs, il ne serait
+pas à désirer qu'il y en eût moins, et si jamais il peut y avoir
+beaucoup de gloire à exceller dans un genre essentiellement mauvais.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>NOTES AJOUTÉES.</h2>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Page 190, <a id="nx275" name="nx275"></a><a href="#na275">note 275</a>.--J'ai cité dans cette note le premier vers
+seulement de deux sonnets du Tasse, l'un sur le sein, l'autre sur la
+main de la duchesse d'Urbin. Les sonnets et les <i>canzoni</i> de ce poëte
+étant assez rares en France, je placerai ici ces deux sonnets, et j'en
+ferai autant de plusieurs autres pièces qui peuvent éclaircir ce que
+j'ai dit des amours du Tasse.</p>
+
+<p class="mid">I.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> La man ch'avvolta in odorate spoglie</i></p>
+<p class="i14"><i> Spira più dolce odor che non riceve,</i></p>
+<p class="i14"><i> Faria nuda arrossir l'algente neve</i></p>
+<p class="i14"><i> Mentre a lei di bianchezza il pregio toglie.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ma starà sempre ascosa? e le mie voglie</i></p>
+<p class="i14"><i> Lunghe non fia ch'appaghi un guardo breve?</i></p>
+<p class="i14"><i> S'avara sempre, a me sue grazie or deve,</i></p>
+<p class="i14"><i> Il mio nodo vital perchè non scioglie?</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Bella e rigida man, se così parca</i></p>
+<p class="i14"><i> Sei di vera pietà, ch'el nome sdegni</i></p>
+<p class="i14"><i> Di mia liberatrice a sì gran torto,</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Prendi l'ufficio almen d'avara Parca;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ma questo carme un bel sepolcro or segni:</i></p>
+<p class="i14"><i> Viva la fede, ove il mio corpo è morto.</i></p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">II.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Non son sì vaghi i fiori, onde natura,</i></p>
+<p class="i14"><i> Nel dolce april de' begli anni sereno</i></p>
+<p class="i14"><i> Sparge un bel volto, come in casto seno</i></p>
+<p class="i14"><i> È bel quel che di luglio ella matura.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Maraviglioso grembo, orto e coltura</i></p>
+<p class="i14"><i> D'amor, e paradiso mio terreno.</i></p>
+<p class="i14"><i> L'ardito mio pensier chi tiene a freno</i></p>
+<p class="i14"><i> Se quello, onde si pasce, a te sol fura?</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Quei, ch'i passi veloci d'Atalanta</i></p>
+<p class="i14"><i> Fermaro, o che guardò l'orribil drago,</i></p>
+<p class="i14"><i> Son vili al mio pensier, ch'ivi si pasce.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Nè coglie amor da peregrina pianta</i></p>
+<p class="i14"><i> Di beltà pregio sì gradito e vago.</i></p>
+<p class="i14"><i> Sol nel tuo grembo di te degno ei nasce.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Page 199, addition à la note<a id="nx290" name="nx290"></a><a href="#na290"> 290</a>.--Le <i>Manso</i> cite comme une des pièces
+de vers que le Tasse fit pour cette troisième Léonore, qui était, selon
+lui, une des femmes de la première, le sonnet suivant, adressé à une
+<i>Filli</i>, qui paraît n'avoir eu rien de commun avec aucune des Léonore,
+et qui n'avait sans doute été que l'objet de quelque fantaisie de
+jeunesse. Ce sonnet est même d'un ton de philosophie qui ne fut jamais
+celui du Tasse, et qui peut faire douter qu'il soit de lui.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Odi, Filli, che tuona: odi, che 'n gelo</i></p>
+<p class="i14"><i> Il vapor di lassù converso piove</i></p>
+<p class="i14"><i> Ma che curar dobbiam, che faccia Giove?</i></p>
+<p class="i14"><i> Godiam noi qui, s'egli è turbato in cielo.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Godiam amando, e un dolce ardente zelo</i></p>
+<p class="i14"><i> Queste gioje nottorne in noi rinnove;</i></p>
+<p class="i14"><i> Tema il volgo i suoi tuoni, e porti altrove</i></p>
+<p class="i14"><i> Fortuna, o caso il suo fulmineo telo.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ben folle, ed a se stesso empio è colui,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che spera, e teme; e in aspettando il male,</i></p>
+<p class="i14"><i> Gli si fa incontro, e sua miseria affretta.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Pera il mondo e rovini: a me non cale,</i></p>
+<p class="i14"><i> Se non di quel, che più piace e diletta,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che se terra sarò, terra ancor fui.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Page 291, <a id="nx443" name="nx443"></a><a href="#na443">note 443</a>.--Sonnet sur une belle bouche, à la fin duquel le
+nom de Léonore est déguisé, à la manière de Pétrarque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Rose, che l'arte invidiosa ammira</i></p>
+<p class="i14"><i> Cui diè natura i pregj, onor le spine,</i></p>
+<p class="i14"><i> Rose, di primavera infra le brine,</i></p>
+<p class="i14"><i> E il caldo sol che in due begli occhi gira;</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Purpurea conca, in cui si nutre e mira</i></p>
+<p class="i14"><i> Candor di perle elette e pellegrine,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ove stillan rugiade alme e divine,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ov'è chi dolce parla e dulce spira;</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Amor, ape novella, ah quanto fora</i></p>
+<p class="i14"><i> Soave il mel che dal fiorito volto</i></p>
+<p class="i14"><i> Suggi e poi sulle labbra il formi e stendi!</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ma con troppo acut'ago il guardi, ah stolta:</i></p>
+<p class="i14"><i> Se ferir brami, scendi al petto, scendi,</i></p>
+<p class="i14"><i> E di sì degno cor tuo stra</i> <span class="sc">LE ONORA</span>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Sonnet où il avoue lui-même, dans les <i>Esposizioni d'alcune sue rime</i>,
+qu'il joue sur le nom de sa dame, en disant <i>l'Aurora mia cerco</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Quando l'alba si leva, e si rimira</i></p>
+<p class="i14"><i> Nello speechio dell'onde, allora i' sento</i></p>
+<p class="i14"><i> Le verdi fronde mormorare il vento,</i></p>
+<p class="i14"><i> E così nel mio petto il cor sospira.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"> <span class="sc">L'Aurora</span> <i>mia cerco; e s'ella gira</i></p>
+<p class="i14"><i> Ver me le luci, mi può far contento;</i></p>
+<p class="i14"><i> E veggio i nodi, che fuggir son lento.</i></p>
+<p class="i14"><i> Da cui l'auro ora perde, e men si mira.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Nè innanzi nuovo sol, tra fresche brine,</i></p>
+<p class="i14"><i> Dimostra in ciel seren chioma si vaga</i></p>
+<p class="i14"><i> La bella amica di Titon geloso.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Come in candida fronte è il biondo crine;</i></p>
+<p class="i14"><i> Ma non pare ella mai schifa, nè vaga,</i></p>
+<p class="i14"><i> Per giovinetto amante, e vecchio sposo.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Page 230, <a id="nx328" name="nx328"></a><a href="#na328">note 328</a>.--Dans la grande <i>canzone</i> adressée à Léonore, et
+dont le premier vers est cité note 328.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i>Mentre ch'a venerar muovon le genti</i></p>
+<p class="i14"><i>Il tuo bel nome in mille carte accolto</i>, etc.,</p>
+</div></div>
+
+<p>la quatrième strophe surtout exprime, de manière à ne laisser aucun
+doute, le sentiment dont il fut pénétré pour elle dès le premier
+instant.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> E certo il primo dì che 'l bel sereno</i></p>
+<p class="i14"><i> Della tua fronte agli occhi miei s'offerse,</i></p>
+<p class="i14"><i> E vidi armato spaziar vi Amore,</i></p>
+<p class="i14"><i> Se non che riverenza allor converse</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> E maraviglia in fredda selce il seno,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ivi perìa con doppia morte il core.</i></p>
+<p class="i14"><i> Ma parte degli strali e dell'ardore</i></p>
+<p class="i14"><i> Sentii pur anco entro 'l gelato marmo;</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> E s'alcun mai per troppo ardire ignudo</i></p>
+<p class="i14"><i> Vien di quel forte scudo</i></p>
+<p class="i14"><i> Ond'io dinanzi a te mi copro ed armo,</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Sentirà 'l colpo crudo</i></p>
+<p class="i14"><i> Di tue saette, ed arso al fatal lume</i></p>
+<p class="i14"><i> Giacerà con fetonte entro 'l tuo fiume</i><a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a><a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a><a href="#footnotetagA">(retour) </a> Allusion à Phaéton précipité dans l'Eridan ou le Pô,
+ que le poëte appelle <i>ton fleuve</i> en parlant à Eléonore d'Este,
+ parce que Ferrare, où régnait son frère Alphonse, est situé sur le
+ Pô.</blockquote>
+
+<p>Page 231, note<a id="nx331" name="nx331"></a><a href="#na331"> 331</a>.--Dans cette autre grande <i>canzone</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno</i>,</p>
+</div></div>
+
+<p>qu'il paraît avoir adressée à Léonore au moment où elle était demandée
+en mariage par un prince; cette dernière strophe paraît aussi de la plus
+grande clarté:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Nè la mia donna, perchè scaldi il petto</i></p>
+<p class="i14"><i> Di nuova amore, il nodo antico sprezzi,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che di vedermi al cor già non l'increbbe:</i></p>
+<p class="i14"><i> Od essa, che l'avvinse, essa lo spezzi;</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Perocchè omai disciorlo (in guisa è stretto)</i></p>
+<p class="i14"><i> Nè la man stessa, che l'ordìo, potrebbe.</i></p>
+<p class="i14"><i> E se pur, come volle, occulto crebbe</i></p>
+<p class="i14"><i> Il suo bel nome entro i miei versi accolto,</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Quasi in fertil terreno, arbor gentile,</i></p>
+<p class="i14"><i> Or seguirò mio stile,</i></p>
+<p class="i14"><i> Se non disdegna esser cantato, e colto,</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Dalla mia penna umile:</i></p>
+<p class="i14"><i> E d'Apollo ogni dono a me fia sparso,</i></p>
+<p class="i14"><i> S'amor delle sue grazie in me fu scarso.</i></p>
+</div></div>
+
+<p><i>Ibid.</i>, <a id="nx332" name="nx332"></a><a href="#na332">note 332</a>.--Sonnet à la même, sur le même sujet.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Vergine illustre, la beltà, che accende</i></p>
+<p class="i14"><i> I giovinetti amanti, e i sensi invoglia,</i></p>
+<p class="i14"><i> Colora la terrena, e frale spoglia,</i></p>
+ <p class="i14"><i> E negli occhi sereni arde, e risplende.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ma folle è chi da lei gran pregio attende,</i></p>
+<p class="i14"><i> Qual face all'Euro, al verno arida foglia,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ed anzi tempo avvien, che la ritoglia</i></p>
+<p class="i14"><i> Natura, e rade volte altrui la rende.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Da lei tu no, ma da immortal bellezza,</i></p>
+<p class="i14"><i> L'aspetti, e 'n vista alteramente umile</i></p>
+<p class="i14"><i> Ti chiudi ne' tuoi cari alti soggiorni.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> E s'interno valor d'alma gentile</i></p>
+<p class="i14"><i> Per leggiadr'arte ancor viepiù s'apprezza:</i></p>
+<p class="i14"><i> Oh felice lo sposo a cui t'adorni!</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Page 232, <a id="nx334" name="nx334"></a><a href="#na334">note 334</a>.--A la même, après quinze ans de constance.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Perchè in giovenil volto amor mi mostri</i></p>
+<p class="i14"><i> Talor, donna real, rose, e ligustri,</i></p>
+<p class="i14"><i> Obblio non pone in me de' miei trilustri,</i></p>
+<p class="i14"><i> Affanni, o de' miei spesi indarno inchiostri.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> E 'l cor, che s'invaghì degli onor vostri</i></p>
+<p class="i14"><i> Da prima, e vostro fa poscia più lustri,</i></p>
+<p class="i14"><i> Riserba ancora in se forme più illustri,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che perle, e gemme, e bei coralli, ed ostri.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Queste egli in suono di sospir sì chiaro</i></p>
+<p class="i14"><i> Farebbe udir, che d'amorosa face</i></p>
+<p class="i14"><i> Accenderebbe i più gelati cori.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ma oltre suo costume è fatto avaro</i></p>
+<p class="i14"><i> De' vostri pregj, suoi dolci tesori,</i></p>
+<p class="i14"><i> Che in se medesmo gli vagheggia, e tace.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Page 235, <a id="nx337" name="nx337"></a><a href="#na337">note 337</a>.--Sonnet fait dans les premiers temps de sa passion
+pour Léonore. Il pourrait craindre le sort d'Icare et de Phaéton; mais
+il se rassure en songeant à la puissance de l'Amour.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i> Se d'Icaro leggesti, e di Fetonte,</i></p>
+<p class="i14"><i> Ben sai, come l'un cadde in questo fiume,</i></p>
+<p class="i14"><i> Quando portar dall'Oriente il lume</i></p>
+<p class="i14"><i> Volle, e di rai del sol cinger la fronte;</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> E l'altro in mar, che troppo ardite, e pronte</i></p>
+<p class="i14"><i> A volo alzò le sue cerate piume;</i></p>
+<p class="i14"><i> E così va, chi di tentar presume</i></p>
+<p class="i14"><i> Strade nel ciel, per fama appena conte.</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Ma chi dee paventare in alta impresa,</i></p>
+<p class="i14"><i> S'avvien, ch'amor l'affide? e che non puote</i></p>
+<p class="i14"><i> Amor, che con catena il cielo unisce?</i></p>
+<br>
+<p class="i14"><i> Egli giù trae dalle celesti rote</i></p>
+<p class="i14"><i> Di terrena beltà Diana accesa,</i></p>
+<p class="i14"><i> E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Page 332, <a id="nx506" name="nx506"></a><a href="#na506">note 506</a>. <i>Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei</i>,
+etc.--La préface de cette première édition (des <i>Considérations de
+Galilée sur le Tasse</i>) contient l'historique assez curieux de cet
+écrit. C'est une chose singulière, que la meilleure critique qui ait été
+faite de la <i>Jérusalem délivrée</i> nous ait été conservée par l'admirateur
+le plus enthousiaste du Tasse, l'auteur même de sa Vie, le bon abbé
+<i>Serassi</i>. L'édition se fit après sa mort, sur une copie qu'il avait
+tirée de l'original même. Il avait écrit sur sa copie la note suivante:
+«J'ai eu le bonheur de la trouver (cette critique) dans une des
+bibliothèques publiques de Rome, en parcourant un volume de Mélanges.
+Voyant que c'était l'ouvrage de Galilée, que j'avais tant désiré
+d'avoir, je le copiai secrètement, sans rien dire à qui que ce fût de ma
+découverte, parce que cet opuscule n'étant point marqué dans la table,
+personne, jusqu'à présent, excepté moi, ne sait s'il y est, ni où il
+est, et qu'ainsi il ne pourra être publié, si ce n'est par moi, quand
+j'aurai eu le loisir de répondre, comme je le dois, aux accusations
+sophistiques et fausses d'un censeur, qui, dans d'autres matières, s'est
+acquis tant de célébrité.» Mais, dit l'auteur de la préface, il ne
+s'occupa point de ce travail, qui aurait pu donner beaucoup d'exercice à
+son esprit; et je crois qu'il changea d'avis, ayant peut-être découvert
+que la plupart des accusations n'étaient ni aussi sophistiques, ni aussi
+fausses qu'il le dit, et s'étant à la fin aperçu que le censeur qu'il
+lui fallait combattre n'était pas moins profond dans ces matières que
+dans les autres. Il aurait assurément eu tout le temps de répondre à
+Galilée, car il y avait déjà plusieurs années qu'il avait trouvé le
+manuscrit, et il avait plus de loisir qu'il ne lui en eût fallu.</p>
+
+<p><i>Viviani</i>, dans sa lettre écrite au grand-duc de Toscane Léopold, en
+1654, insérée par <i>Salvini</i>, dans sa Vie de Galilée, <i>Fasti consolari</i>,
+p. 395, nous dit que ce grand homme, doué de la mémoire la plus heureuse
+et passionné pour la poésie, savait par cœur, entre autres auteurs
+latins, une grande partie de Virgile, d'Ovide, d'Horace et de Sénèque,
+et entre autres auteurs italiens, presque tout Pétrarque, toutes les
+<i>Rime</i> du <i>Berni</i>, et à peu de chose près, tout le poëme de l'Arioste,
+qui fut toujours son auteur favori, et celui de tous les poëtes qu'il
+louait le plus. «Il avait fait, continue <i>Viviani</i>, des observations
+particulières et des parallèles entre ce poëte et le Tasse, sur un grand
+nombre d'endroits. Un de ses amis lui demanda plusieurs fois ce travail
+avec beaucoup d'instances, pendant qu'il était à Pise; je crois que
+c'était Jacques <i>Mazzoni</i>. Il le lui donna enfin, et ne put jamais le
+ravoir. Il se plaignait quelquefois, avec chagrin, de cette perte, et
+avouait lui-même qu'il avait fait ce travail avec complaisance et avec
+plaisir.» On ne savait plus, depuis ce temps-là, ce qu'était devenu cet
+écrit, lorsqu'il fut découvert par hasard dans un recueil de Mélanges.
+Mais, par une suite de la fatalité qui y semblait attachée, il fallut
+que celui qui l'y trouva n'approuvât point les opinions de Galilée,
+qu'il eût dessein de défendre le Tasse, et que n'exécutant pas ce
+dessein, il privât le public de ce morceau précieux. Après la mort de
+celui qui l'avait copié, il fut encore long-temps sans tomber dans des
+mains qui pussent en faire un bon usage. Enfin, les manuscrits de l'abbé
+<i>Serassi</i> parvinrent dans celle du duc de <i>Ceri</i>; et c'est à ce seigneur
+très-zélé pour le bien des lettres qu'on en doit la publication.</p>
+
+<p>Mais au moment où l'homme de lettres à qui il en avait confié le soin,
+tirait, pour l'impression, une nouvelle copie du manuscrit, il s'aperçut
+qu'il y manquait quatre feuillets, qu'il soupçonne avoir été arrachés
+par quelque zélé <i>Tassiste</i>. Ce sont précisément ceux où Galilée, après
+avoir démontré combien l'amour de Tancrède pour Clorinde est mal inventé
+et maladroitement lié à l'action, continuait à faire voir le peu de
+jugement que le Tasse avait mis à ourdir les autres aventures de son
+poëme. On trouve en effet cette fâcheuse lacune, p. 36 de l'édition
+in-12. Pour suppléer en partie à ce défaut, l'éditeur s'étant rappelé
+une lettre sur le même sujet, écrite par Galilée à <i>Francesco
+Rinuccini</i>, et qui était déjà imprimée ailleurs, l'a mise à la fin des
+<i>Considérations</i>, pour que l'on pût avoir, au moins en abrégé, une idée
+de ce que l'auteur avait dit avec plus d'étendue dans les quatre
+feuillets déchirés. Cependant cette lettre, p. 229 du volume, ne traite
+point du tout le même sujet. Galilée se borne à faire, entre l'Arioste
+et le Tasse, un parallèle dans lequel il donne tout l'avantage au
+premier. Mais ce que cette lettre, qui n'est pas longue, a de
+remarquable, c'est qu'elle est datée du 19 mai 1640. L'auteur n'avait
+que vingt-six ans quand il fit ses <i>Considérations</i>, mais il en avait
+soixante-dix quand il écrivit cette lettre; et l'on y voit qu'il n'avait
+point changé de sentiment. Le grand Galilée était absolument du même
+avis dont avait été le jeune professeur de Pise.</p>
+
+<p>Page 502, <a id="nx749" name="nx749"></a><a href="#na749">note 749</a> addition à la note sur l'arrêt du parlement de Paris, relatif
+à la <i>Jérusalem conquise</i> du Tasse.--Mon confrère, M. Bernardi, a lu
+depuis peu à notre classe un Mémoire contenant des <i>éclaircissements</i>
+sur cet arrêt et sur le poëme du Tasse qui en fut l'objet. Il m'a permis
+de mettre ici, d'après son Mémoire, le texte de l'arrêt, qui ne se
+trouve que dans des recueils que je n'avais pas sous la main.</p>
+
+<p><i>Extrait des registres du parlement de Paris</i>, du 1er septembre 1595.</p>
+
+<p>«Sur ce que le procureur-général du roi a remontré que depuis peu de
+jours, en la présente année, a été imprimé en cette ville de Paris, un
+livre en vers italiens, intitulé <i>la Gierusalemme del<a id="footnotetag828" name="footnotetag828"></a><a href="#footnote828"><sup class="sml">828</sup></a> Torquato
+Tasso</i>, sur une copie nouvellement venue de Rome, et envoyée par
+l'auteur<a id="footnotetag829" name="footnotetag829"></a><a href="#footnote829"><sup class="sml">829</sup></a>, auquel ont été ajoutés au vingtième livre, fol. 270,
+première page, quelques vers, au nombre de dix-neuf, depuis le 14e.<a id="footnotetag830" name="footnotetag830"></a><a href="#footnote830"><sup class="sml">830</sup></a>
+vers, pour la première stance, commençant par ces mots, <i>Sisto</i>,
+jusqu'au cinquième de la troisième stance, commençant par ces mots,
+<i>Chiama onde</i>, qui ne sont aux premières éditions de 1582<a id="footnotetag831" name="footnotetag831"></a><a href="#footnote831"><sup class="sml">831</sup></a>,
+contenant propos contraires à l'autorité du roi et bien du royaume, mais
+à l'avantage des ennemis de cette couronne, et particulièrement des
+paroles diffamatoires contre le défunt roi Henri III et contre le roi
+régnant, pour la proposition des fulminations faites à Rome pendant les
+derniers troubles, et pour persuader qu'il est en la puissance du pape
+de donner le royaume au roi et le roi au royaume, qui sont termes
+préjudiciables à l'état; desquels vers il a fait lecture; requérant
+iceux être rayés et biffés dudit livre, pour être ladite page corrigée
+suivant les exemplaires des premières éditions, avec défense au libraire
+qui les a fait imprimer de les vendre et débiter; et que, à cet effet,
+les exemplaires de ladite nouvelle édition fussent saisis; et enjoint à
+tous ceux qui se trouveront en avoir acheté, de les rapporter pour être
+pareillement réformés à ladite page, et défenses à eux faites de les
+retenir, et ce sur les peines qui y appartiennent, suivant les arrêts
+ci-devant donnés.</p>
+
+<p>«La matière mise en délibération, arrêt dudit jour du
+parlement conforme au réquisitoire.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote828" name="footnote828"><b>Note 828: </b></a><a href="#footnotetag828">(retour) </a> Lisez: <i>di</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote829" name="footnote829"><b>Note 829: </b></a><a href="#footnotetag829">(retour) </a> L'imprimeur ne dit pas tout à fait cela; il dit
+ dans son <i>Avis aux lecteurs</i>, qu'il imprime ce poëme <i>sur une
+ nouvelle copie, du tout changée et revue par l'autheur, envoyée de
+ Rome</i>. C'était sans doute un exemplaire de la <i>Jérusalem
+ conquise</i>, qu'il ne regardait que comme une édition corrigée de la
+ première <i>Jérusalem</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote830" name="footnote830"><b>Note 830: </b></a><a href="#footnotetag830">(retour) </a> Cela est ainsi dans la copie que je transcris; mais
+ c'est le 4e vers qu'il doit y avoir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote831" name="footnote831"><b>Note 831: </b></a><a href="#footnotetag831">(retour) </a> Erreur du procureur-général, qui confond la
+ <i>Jérusalem conquise</i> avec la <i>Jérusalem délivrée</i>, comme le
+ libraire l'avait probablement fait lui-même.</blockquote>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME VOLUME.</p>
+
+<p>MOREAU, IMPRIMEUR, RUE COQUILLIÈRE, Nº 27.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9), by
+Pierre-Louis Ginguené
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #35732 (https://www.gutenberg.org/ebooks/35732)