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+The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en
+France, Tome Premier, by Albert Du Casse
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier
+ Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien,
+ Vaudeville, Théâtres forains, etc...
+
+Author: Albert Du Casse
+
+Release Date: March 18, 2011 [EBook #35609]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
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+
+
+
+ HISTOIRE ANECDOTIQUE
+
+ DE
+
+ L'ANCIEN THÉATRE
+
+ EN FRANCE
+
+ THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN
+ VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.
+
+ PAR
+
+ A. DU CASSE
+
+ AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.
+
+ TOME PREMIER
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ E. DENTU, ÉDITEUR
+
+ LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE
+
+ PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+ 1864
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ HISTOIRE ANECDOTIQUE
+
+ DE
+
+ L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º.
+
+HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE
+ LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi Joseph_, 3
+ vol. in-8º.
+
+ALBUM DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.
+
+PRÉCIS HISTORIQUE DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE LYON EN 1814, 1 vol.
+ in-8º.
+
+MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol. in
+8º.
+
+OPÉRATIONS DU NEUVIÈME CORPS DE LA GRANDE-ARMÉE EN 1806 ET EN 1807, 2
+ vol. in-8º avec atlas.
+
+PRÉCIS DES OPÉRATION DE L'ARMÉE D'ORIENT DE MARS 1854 À OCTOBRE 1855,
+ 1 vol. in-8º.
+
+LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in-8º.
+
+LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8º.
+
+MÉMOIRES DU PRINCE EUGÈNE, 10 vol. in-8º.
+
+LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.
+
+SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.
+
+
+ROMANS
+
+QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.
+
+RAMBURES, 1 vol. in-8º.
+
+DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8º.
+
+LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8º.
+
+LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18. { En collaboration
+ { avec
+LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.{ M. VALVIS.
+
+Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai composé ce livre en
+_bouquinant_. C'est du neuf fait avec du vieux. S'il vous intéresse
+autant à lire qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un et
+l'autre.
+
+
+
+
+HISTOIRE ANECDOTIQUE
+
+DE
+
+L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE
+
+
+
+
+I
+
+ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.
+
+DE 1402 A 1588.
+
+ Origine du théâtre en France.--Théâtre à
+ Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la
+ Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les
+ mystères_.--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au
+ mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les
+ moralités_.--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une
+ moralité.--Personnages habituels des mystères et des
+ moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à
+ quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des
+ mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la
+ moitié du seizième.--Mystères joués dans les églises au
+ treizième siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données
+ à Isabeau de Bavière, en 1385.--Modifications apportées aux
+ représentations par les pièces connues sous le nom de
+ _farces_.--_Les sottises_.--Révolution dans le théâtre en
+ 1548.--Édit du Parlement.--Les Confrères de la Passion à
+ l'Hôtel de Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le
+ genre profane, un peu avant 1548.--Modification du goût en
+ France.--LAZARE BAÏF et JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs
+ et principales compositions dramatiques, de 1548 à
+ 1588.--JODELLE.--La tragédie des anciens remise sur la scène
+ française.--_Cléopâtre, Didon._--Les comédies de Jodelle (de
+ 1552 à 1558).--JEAN DE LA RIVEY.--Ses comédies.--Ses
+ innovations.--Comédie des _Esprits_, représentée en 1576.--Les
+ farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de celle de l'_Avocat
+ Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de la Passion, de
+ Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au commencement du
+ seizième siècle.
+
+
+L'origine du théâtre en France ne remonte pas au delà du commencement
+du quinzième siècle. Toute tradition de l'art dramatique qui, chez les
+anciens, avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait
+entièrement perdue, lorsque, poussés par une pensée pieuse, quelque
+bourgeois de Paris eurent l'idée de former une société, d'élever un
+théâtre, et d'y représenter les _Mystères de la Passion_.
+
+C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes, qu'ils choisirent pour y
+dresser leurs tréteaux. Le choix de Saint-Maur fut déterminé par deux
+raisons. La première, c'est que la société dramatique craignait, et
+elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir d'exercer dans
+l'intérieur de la ville; la seconde, c'est que les quartiers
+avoisinant la place Royale étaient alors la partie la mieux habitée de
+Paris, et que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu éloigné
+des grands hôtels.
+
+Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles aux représentations;
+mais, en 1402, la troupe de Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer
+devant Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet infortuné
+monarque, et les acteurs obtinrent des lettres-patentes pour leur
+établissement dans la capitale.
+
+C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter la création du
+premier théâtre à Paris. La troupe prit le nom de _Confrères de la
+Passion_, nom qui rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de
+l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des Saints. La salle de
+spectacle fut tout simplement une salle de l'hôpital de la Trinité,
+rue Saint-Denis.
+
+Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères de la Passion
+subsista sans rival et sans grande amélioration, il était fort couru
+cependant, puisqu'en 1541, un arrêt du Parlement obligea la société à
+payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, _pour les
+indemniser_ de la diminution que l'on remarquait dans les aumônes qui
+leur étaient faites depuis les représentations théâtrales. C'est à cet
+édit qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe pour les
+hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à nous et qui subsiste
+encore.
+
+L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait _Mystère_, était un
+_factum_ presque toujours long, grossier et absurde, tiré de
+l'Écriture sainte et de la Legende des saints, et où Dieu et le diable
+étaient souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand succès
+furent: _le Mystère des Actes des Apôtres_, par Arnoul et Simon Gréban
+(représenté en 1450); _le Mystère de la Passion_, par Jean Michel (en
+1490); _le Mystère du_ VIEIL _Testament_, par Jean Petit (en 1506);
+_le Mystère de la Conception et Nativité de la glorieuse Marie vierge
+avec le mariage d'icelle_, etc., par Joseph de Marnef (en 1507); _le
+Mystère et beau miracle de Saint-Nicolas_, avec quatre-vingt-quatre
+personnages, par Pierre Sergent (en 1544).
+
+On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de pièces, par l'analyse
+de l'une d'elles, _le Mystère du_ VIEIL _Testament_. Dieu, irrité des
+crimes qui se commettent à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer le
+feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage ayant nom
+_Miséricorde_, veut intercéder pour les habitants des cités
+condamnées; Dieu répond naïvement:
+
+ Leur péché si fort me déplaît,
+ Vu qu'il n'y a ni raison ni rime,
+ Qu'ils descendront tous en abîme.
+
+_Le Mystère de la Passion_, qui fut représenté en Suède, sous le règne
+de Jean II, devint la cause d'une véritable et épouvantable tragédie.
+L'acteur ayant le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit
+tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement le fer de son
+arme dans le côté de celui qui était sur la croix. Ce dernier tomba
+mort et écrasa dans sa chute l'actrice qui représentait Marie. Jean
+II, indigné de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de lance,
+se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre fait voler sa tête.
+Le public, à son tour, exaspéré de la mort d'un homme qui lui plaît,
+envahit le théâtre et décapite le roi.
+
+Les représentations des Mystères servaient aussi souvent pour les
+fêtes et les solennités, telles que les mariages des princes, leurs
+entrées dans la capitale.
+
+Les idées les plus absurdes trouvaient place dans ces sortes de poëmes
+dramatiques. Ainsi, dans l'un d'eux, Jésus-Christ en perruque et le
+diable en bonnet à deux cornes, se disputent, se battent à coups de
+poing et finissent par danser ensemble.
+
+Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à ceux qui
+l'entouraient en regardant _un paradis_ qu'il venait de terminer pour
+la représentation d'un Mystère.
+
+--«Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ni que vous
+verrez.»
+
+Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau genre de pièces
+théâtrales, auxquelles on donna le singulier nom de _Moralités_,
+partagea d'abord avec les Mystères les faveurs de la scène, puis leur
+succéda.
+
+Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième siècle, que les
+_Moralités_ eurent les honneurs du théâtre. Dans le principe, une
+Moralité n'était qu'une petite pièce qu'on jouait après le Mystère,
+pour faire rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer les
+représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas encore longtemps,
+_la petite pièce_, et par ce qu'on appelle aujourd'hui _une fin de
+rideau_.
+
+JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, est un des premiers qui ait
+introduit les Moralités au théâtre. Au commencement du règne de Louis
+XII, il en fit représenter une intitulée le _Nouveau-Monde_, qui eut
+un grand succès. Cette pièce contenait un trait de satire très-vif
+contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui avait autorisé les poëtes à
+critiquer les défauts de toutes les personnes de son royaume, sans
+exception, fut le premier à en rire.
+
+Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités les plus admirées du
+théâtre de cette époque.
+
+La pièce est intitulée _le Mirouer et l'exemple des enfants ingrats_.
+Un père et une mère marient leur fils unique et lui abandonnent tous
+leurs biens. Ils tombent dans la misère et ont recours à leur enfant.
+Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse. A son repas,
+il se fait servir un pâté de venaison. Du pâté s'élance un crapaud qui
+s'attache à son nez et que rien ne peut en arracher. Pensant que ce
+doit être une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le
+renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est qu'au moment où il
+obtient l'absolution du Saint-Père que le crapaud tombe de son nez.
+
+Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement les frais des
+Mystères, Satan avait d'ordinaire la plus large part dans les
+Moralités. On voyait souvent plusieurs diables sur la scène. Les
+représentations prenaient le nom de _Petite Vie ou Grande Diablerie_,
+suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre diables sur le théâtre;
+d'où est venu le proverbe de _faire le diable à quatre_.
+
+Il est juste de dire que malgré les défauts de toute nature dont ces
+sortes de pièces fourmillaient, on y trouvait cependant parfois des
+idées morales et des mots spirituels.
+
+Une Moralité jouée dès le commencement du seizième siècle, nous offre
+une nouveauté dont les auteurs modernes du boulevart abusent bien
+souvent: le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici
+question, fait connaître de la manière suivante, à son public, le but
+de sa pièce:--Un jour, dit-il, j'étais couché seul dans ma chambre, je
+me sentis tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis
+Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les moyens qu'il
+employait pour tenter les chrétiens. Quant aux hérétiques,
+ajoutait-il, et aux infidèles, comme ils me sont acquis, je ne m'en
+inquiète guère. Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant
+n'être entendu de personne, découvrait à son maître toutes ses ruses,
+sans réticence, sans déguisement; aussi, lorsque je fus de retour chez
+moi, je m'empressai de prendre la plume et d'écrire tout ce que
+j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu retenir, afin de
+faire connaître aux chrétiens les principaux tours de Satan. Ils
+pourront ainsi les prévenir et les éviter.»
+
+Aux auteurs des Mystères et des Moralités que nous avons cités plus
+haut, nous pouvons encore en ajouter quelques-uns. BARTHÉLEMY ANNEAU,
+principal au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque, fit
+représenter _les Mystères de la Nativité par personnages_. Anneau eut
+une fin tragique. Le 21 juin 1565, au moment où la procession passait
+devant le collége, une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres sur
+le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait. Le peuple,
+furieux, se précipita dans l'établissement et massacra sans pitié le
+principal, qui avait du reste une fort mauvaise réputation.
+
+JEAN ABUNDANCE, notaire au Pont-Saint-Esprit, qui composa plusieurs
+Mystères et les fit jouer vers 1544. _Moralité et figure sur la
+Passion_; _le joyeux Mystère des Trois Rois_; _le Couvert
+d'humanité_; _le Monde qui tourne le dos à chacun_; _Plusieurs qui
+n'ont pas de conscience_.
+
+JEAN ALLAIS[1], maître et chef des joueurs de Moralités et de Farces,
+et qui mourut vers la fin du seizième siècle après avoir fait
+représenter quelques pièces.
+
+ [1] _Jean_ Allais, ou plutôt _Pont_-Allais, contemporain et
+ camarade de Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: _Le Jeu
+ du Prince des sots_, était bossu et avait de l'esprit. On le
+ recevait chez les grands personnages de l'époque, ce qui lui
+ donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal contrefait,
+ il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant:
+ «Monseigneur, que l'on dise maintenant que deux montagnes ne
+ peuvent se rencontrer?» L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez
+ mauvais goût.
+
+ Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était
+ dans l'usage de les annoncer par les rues et les carrefours, au
+ son du tambourin. Un dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de
+ faire battre le tambourin près l'église Saint Eustache. Le curé
+ était en chaire. Ses paroissiens sortant de l'église pour entendre
+ l'annonce du spectacle, le curé se précipite vers l'entrepreneur
+ de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui vous a fait
+ si hardi de tambouriner pendant que je prêche?--Et vous, reprend
+ aussitôt _Pont-Allais_, qui vous a fait si hardi de prêcher quand
+ je tambourine?»
+
+ Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais.
+
+BONFONS, le plus ancien des auteurs dramatiques français connus. Il
+fit jouer une pièce sous le titre de _Griselidis_ ou _la marquise de
+Salus_, histoire mise par personnages et rimes, l'an 1395.
+
+JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, auteur d'une pièce à huit
+personnages, intitulée _Sottie_, et d'une moralité qui fait allusion à
+la pragmatique qui, sous Louis XII, divisait la France.
+
+SIMON BOURGOIN, valet de chambre de Louis XII, auteur d'une Moralité
+ayant pour titre: l'_Homme juste et l'Homme mondain_.
+
+JEAN PARMENTIER, marchand de Dieppe, qui fit jouer en 1527 dans sa
+ville natale: la _Moralité très-excellente_, en l'honneur de la
+glorieuse assomption de Notre-Dame.
+
+Cette circonstance prouve que vers le seizième siècle, Paris n'était
+plus seul en possession d'un théâtre, et que le goût des
+représentations dramatiques avait gagné la province.
+
+Au treizième siècle, près de deux cents ans avant la fondation du
+théâtre des Confrères de la Passion, à Saint-Maur, on jouait déjà des
+espèces de tragédies rimées ou plutôt _rimaillées_, et, chose plus
+singulière, en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention
+d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient pour personnages
+Dieu, le diable et les saints, étaient représentées _dans les
+églises_. Elles différaient des Mystères qu'on introduisit plus tard
+au théâtre, en ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est
+là certainement la plus ancienne origine des pièces chantées, et la
+première et grossière image des opéras. Avant la révolution de 1789,
+beaucoup d'abbayes possédaient encore dans leurs archives, des
+manuscrits contenant des sortes de drames de cette espèce, joués dans
+les églises avec chant, déclamation et gestes.
+
+Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères de la Passion,
+d'autres sociétés théâtrales tentèrent de se fonder en France, dans le
+but de _bénéficier_ plutôt que dans celui de _moraliser_; car
+Philippe-Auguste chassa les comédiens de son royaume, en disant: Que
+le théâtre du monde fournissait assez de comédiens en original, sans
+s'amuser à les copier et sans s'arrêter à leurs fictions; intention
+morale, sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps suivie.
+
+En 1385, quelques années avant la fondation du théâtre de Saint-Maur,
+lors de l'entrée à Paris de la belle Isabeau de Bavière, femme de
+Charles VI, on établit sur les places publiques des théâtres en plein
+vent, où se trouvaient des choeurs de musique, des orgues, et sur
+plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent _diverses histoires
+de l'Ancien-Testament_.
+
+Au moyen de machines ingénieuses, probablement dans le genre de ce
+qu'on appelle aujourd'hui au théâtre _des trucs_, on fit descendre des
+édifices plusieurs enfants vêtus comme on a coutume de représenter les
+anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête de la reine. Un homme,
+se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de
+Notre-Dame jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint
+également déposer une couronne sur le front d'Isabeau. Comme la nuit
+était close quand l'audacieux équilibriste exécuta ce tour périlleux,
+il prit à la main un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien
+apercevoir.
+
+Dans cette grande représentation ou mise en scène de l'entrée de la
+reine Isabeau à Paris, on peut donc retrouver la trace, peut-être même
+l'origine, du drame proprement dit, du drame avec musique ou opéra, du
+drame avec mise en scène, machines, trucs ou pièce féerique. C'est à
+cette époque qu'il est permis de reporter les premiers essais de
+l'art de l'équilibriste.
+
+Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de Louis XII, le goût
+du public pour le genre des représentations théâtrales se modifia. Aux
+Mystères et aux Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un
+acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma _Farces_.
+
+Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des Moralités, ne
+manquaient pas d'originalité et d'esprit, et bien des auteurs y
+puisèrent, par la suite, une partie de leurs idées et de leurs bons
+mots. Sans vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut dire
+que plusieurs approchaient du comique de bon aloi. Il serait
+impossible de donner l'énumération, même approximative, de ces pièces.
+Beaucoup n'étaient jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois
+troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et auxquelles le
+public donnait les noms: d'_Enfants Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs
+de la Bazoche_. Les théâtres portatifs sur lesquels on représentaient
+d'habitude les Farces, finirent par inquiéter les acteurs qui avaient
+remplacé les Confrères de la Passion, et l'on verra les réclamations
+qui furent portées par eux, sous Louis XIII[2]. Disons aussi, en
+passant, qu'une de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant
+le règne de François Ier. Elle fait pour ainsi dire école, c'est
+celle de _l'avocat Pathelin_, du poëte VILLON, remise à la scène deux
+siècles après, par Brueys. Nous en parlerons avec quelques détails, un
+peu plus loin.
+
+ [2] Dans les _Confrères de la Passion_, on doit voir l'origine
+ première de la troupe du Théâtre-Français; dans les _Enfants
+ Sans-Souci, Clercs de la Bazoche_, est l'origine première des
+ troupes des théâtres forains, théâtres qui engendrèrent plus tard
+ l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le drame.
+
+Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore d'autres d'un genre
+analogue qu'on nomma les _Sottises_, et qui, moitié sérieuses, moitié
+bouffonnes, finirent par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries
+telles que le public en fut scandalisé.
+
+Telle fut la filière par laquelle les représentations théâtrales et le
+genre dramatique passèrent en France, depuis leur origine jusqu'à
+l'année 1548.
+
+Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre. On ôta aux
+Confrères de la Passion la maison de la Trinité, qui rentra dans sa
+destination première et redevint un hôpital. Puis, comme le goût
+s'était un peu épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du diable
+avait fini par paraître quelque chose d'assez inconvenant, on permit
+aux Confrères de construire une salle de spectacle et d'y donner des
+représentations, mais sous la condition expresse, _par arrêt du
+Parlement_, que l'on ne jouerait que des pièces à _sujets profanes,
+licites et honnêtes_.
+
+Les Confrères de la Passion avaient fait des gains considérables
+pendant les cent quarante-six ans qu'ils avaient exercé de père en
+fils, leur profession lucrative. La société étant fort riche, acheta
+l'ancien hôtel des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle éleva
+des constructions fort belles, et pendant quarante ans encore
+(jusqu'en 1588), elle continua à donner des représentations. Elle
+était assez désappointée, du reste, d'être obligée de renoncer aux
+Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont les membres
+faisaient profession de piété.
+
+Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été abandonnées
+qu'après l'édit de 1548, on doit signaler cependant trois drames ou
+tragédies qui, représentés par les Confrères de la Passion sur leur
+ancien théâtre avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la
+transition du genre sacré au genre profane. Deux de ces pièces sont de
+LAZARE BAÏF: 1º _Electre, tragédie contenant la vengeance de
+l'inhumaine et très-piteuse mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande,
+faite par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus, traduit du
+grec de Sophocle, ligne pour ligne, vers pour vers, en rimes
+françaises_. 2º HECUBA. Toutes deux furent représentées en 1537. La
+troisième pièce, _la Destruction de Troie_, jouée en 1544, est de
+CHOPINEL.
+
+Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des Mystères, qui font
+leur apparition sur le théâtre avant l'édit de 1548.
+
+Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la littérature
+dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, le goût s'était étendu et
+épuré; l'imprimerie avait été inventée; les lettres avaient eu leur
+renaissance sous François Ier; les livres, devenus moins rares,
+ramenaient les idées vers le théâtre des anciens. On pensa donc
+d'abord à traduire les auteurs grecs et romains, puis à les imiter,
+puis enfin, on s'enhardit jusqu'à créer des pièces à sujets non encore
+traités.
+
+Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un des premiers qui
+aient songé à faire revivre, sur la scène française, les tragédies des
+anciens, fut abbé, conseiller au Parlement, maître des requêtes, et
+enfin ambassadeur à Venise en 1538. C'était pour cette époque, un
+littérateur des plus distingués. Si Lazare Baïf fut en quelque sorte
+le régénérateur de la tragédie, JEAN DE LA TAILLE DE BONDAROY fut le
+régénérateur de la comédie. Né près de Pithiviers, gentilhomme de la
+Bauce, Jean de la Taille donna au théâtre, outre plusieurs tragédies
+(dont une avec choeur, la _Famine_), trois comédies en prose: les
+_Corrivaux_ en 1562[3]; _Négromant_ en 1568 et le _Combat de Fortune
+et de Pauvreté_ en 1578. La première de ces comédies, tirée de
+l'Arioste, a un prologue très-significatif; il commence ainsi: «Il
+semble, Messieurs, à vous voir assemblés en ce lieu, que vous y soyez
+venus pour ouïr une comédie. Vraiment, vous ne serez point déçus de
+votre intention. Une comédie, pour certain, vous y verrez, non point
+une farce, ni une moralité. Nous ne nous amusons point en chose, ni si
+basse, ni si sotte, et qui ne montre qu'une pure ignorance de nos
+vieux Français. Vous y verrez jouer une comédie faite au patron, à la
+mode et au portrait des anciens Grecs et Latins; une comédie, dis-je,
+qui vous agréera plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les
+moralités qui furent onc jouées en France. Aussi, avons-nous grand
+désir de bannir de ce royaume telles badineries et sottises qui, comme
+amères épiceries, ne font que corrompre le goût de notre langue.»
+
+ [3] C'est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en
+ prose, si nous en exceptons celle de _Plutus_, traduite
+ d'Aristophane, par Ronsard, le père de la poésie française, et
+ représentée en 1539, à Paris, au collége de Coquerel.
+
+Comme on le voit, le prologue est tout un programme. C'est l'acte de
+rupture de l'ancien théâtre avec le nouveau. C'est le goût cherchant à
+supplanter le ridicule.
+
+Les principaux écrivains qui travaillèrent en France pour le théâtre,
+de 1548 à 1588, époque de transition, sont:
+
+FONTENY, ancien confrère de la Passion, qui fit paraître, en 1587, _le
+Beau Pasteur_, _la Chaste Bergère_ et _Galathée_, assez ennuyeuses
+pastorales.
+
+GUERSENS, avocat au Parlement de Bretagne, puis sénéchal de Rennes,
+lequel composa, vers 1583, quelques pastorales.
+
+MONTREUX, auteur de plusieurs tragédies, entre autres celle
+d'_Isabelle_, tirée du poëme de _l'Arioste_, où l'on trouve le
+dialogue suivant entre Rodomont et Isabelle, dialogue qui fera juger
+de la convenance des pièces de cette époque:
+
+ RODOMONT.
+
+ Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars
+ Me permet de ravir, seule loi des soudars.
+
+ ISABELLE.
+
+ Un plaisir si léger vous sera peu durable.
+
+ RODOMONT.
+
+ Nul plaisir n'est léger, qui nous est secourable.
+
+ ISABELLE.
+
+ Est-ce bien que forcer une simple femelle?
+
+ RODOMONT.
+
+ Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle.
+
+MATHIEU, principal du collége de Vercel, puis historiographe, et qui
+donna au théâtre, en 1580, la tragédie de _Clytemnestre_, celle de
+_Vasthi répudiée_, en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, _la
+Guisarde ou le triomphe de la Ligue_, à laquelle Racine, dans
+_Athalie_, emprunta plus d'une pensée.
+
+JACQUES DE BOYS, auteur de _Comédie et Réjouissance de Paris_, poëme
+dramatique représenté en 1559, composé à l'occasion du mariage du roi
+d'Espagne et du prince de Piémont avec Élisabeth et Marguerite de
+France, à la fin duquel poëme ces princesses chantent des épithalames.
+
+DESMAZURES, capitaine d'une troupe de cavalerie sous Henri II, qui
+composa, en 1566, les tragédies de _Josias_, de _David combattant_,
+_David fugitif_ et _David triomphant_.
+
+LEBRETON, auteur de plusieurs tragédies, entre autres _Adonis_,
+_Dorothée_, jouées en 1579.
+
+LE DEVIN, qui fit les tragédies d'_Esther_, de _Judith_ et de
+_Suzanne_, de 1570 à 1576.
+
+Trois autres auteurs méritent une étude toute particulière, car tous
+les trois font époque et même école. JODELLE, pour la tragédie; LA
+RIVEY, pour la comédie; VILLON, pour les pièces dénommées farces.
+Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous ne devons pas
+oublier de citer GÉRARD DE VIVRE, qui fit jouer, en 1577, _les Amours
+de Thésée et de Déjanire_. Cette pièce se termine par le mariage de
+Thésée et de Déjanire, ce qui est très-moral; mais ce qui est moins
+convenable, ce sont les dernières paroles de l'acteur au
+public:--«Messieurs, n'attendez pas que les noces se fassent ici, vu
+que le reste se fera là dedans.»
+
+JODELLE passe pour le premier qui essaya de ressusciter l'ancienne
+tragédie. Il ne put suivre que d'un peu loin les grands modèles de
+l'antiquité; mais il eut le courage de les prendre pour guides, ce
+qui, à cette époque, était beaucoup. Il rendit par là un immense
+service à l'art dramatique en France, car il trouva bientôt des
+imitateurs[4]. Ce poëte, qui eut une grande réputation, et qui fut
+honoré de la protection des rois Henri II et Charles IX, était encore
+fort jeune quand il donna au théâtre sa première tragédie,
+_Cléopâtre_, en 1552. Cette pièce eut des partisans et des
+adversaires; mais elle fit tant de plaisir à Henri II que ce prince
+fit compter à Jodelle cinq cents écus d'or; chose fort rare. Le succès
+du poëte faillit lui coûter bien cher. Les applaudissements dont on
+l'accabla échauffèrent la tête de quelques-uns de ses amis. Dans une
+partie de carnaval faite à Auteuil près Paris, Ronsard et les autres
+poëtes formant ce qu'on appelait la _pléiade_ française, eurent
+l'idée bouffonne de sacrifier un bouc à Jodelle, en imitation d'une
+des anciennes fêtes à Bacchus. Des couplets furent chantés, il
+s'ensuivit une espèce de baccanale qui, de nos jours, paraîtrait fort
+innocente, et qui parut alors un attentat à la religion. Ce fut à
+grand'peine que les auteurs de cette scène _renouvelée des Grecs_
+purent échapper aux châtiments des impies et des athées.
+
+ [4] Il est juste de dire, comme nous l'avons prouvé précédemment,
+ qu'il eut un prédécesseur, Lazare Baïf.
+
+Jodelle fit représenter également, en 1552, sa tragédie de _Didon se
+sacrifiant_. Comme dans sa _Cléopâtre_, il y eut des choeurs, ainsi que
+c'était l'usage chez les anciens. Outre plusieurs autres pièces moins
+importantes, le poëte de Henri II et de Charles IX composa des comédies
+qui sont plus remarquables par les licences de pensées et de style, par
+les obscénités même, que par un mérite littéraire. La première de ces
+comédies, jouée en 1552, est _Eugène ou la Rencontre_, pièce en cinq
+actes en vers de huit syllabes avec prologue. Puis vint _la Mascarade_,
+_Momerie ou Muette_, _pantomime ou pièce dramatique_, qui fut exécutée à
+l'Hôtel-de-Ville, en 1558, en présence de Henri II.
+
+Jodelle eut le grand mérite de comprendre ce que valaient les anciens,
+assez de force de volonté pour suivre leurs traces, assez de talent pour
+faire quelques pas dans la même carrière. Il y avait une sorte
+d'élévation dans sa pensée; et si la langue lui eût prêté plus de
+charmes peut-être eût-il été un grand poëte dramatique? Nul, avant lui,
+à son époque, et longtemps encore après lui, ne comprit aussi bien la
+vraie marche du poëme destiné au théâtre. Il est permis de dire: que
+c'était un habile architecte réduit à construire avec de mauvais
+matériaux.
+
+JEAN DE LA RIVEY, qui a laissé plusieurs comédies au théâtre, vivait
+vers le milieu du seizième siècle. Il est le premier qui ait osé
+composer des pièces de pure invention et des comédies en prose[5].
+
+ [5] Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant
+ l'apparition des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait
+ remarquer.
+
+A ce double point de vue, il mérite d'être cité; car si Jodelle fit
+faire un pas immense à la tragédie, il fit faire également un grand pas
+à la comédie qu'il dégagea des premières entraves. On a de lui, _le
+Jaloux_, comédie en un acte et en prose avec prologue, tirée de
+_l'Eunuque_ et de _l'Andrienne_; _le Laquais_, comédie en cinq actes et
+en prose, représenté en 1578 comme la précédente; _le Morfondu_, _les
+Écoliers_, _la Veuve_, comédies en cinq actes et en prose, jouées en
+1579 toutes les trois. La première des comédies de La Rivey, _les
+Esprits_ (en cinq actes et en prose), fut représentée en 1576. Elle
+offre une particularité qui mérite d'être signalée. Dans une scène fort
+jolie, on fait croire à un vieillard que les esprits malins se sont
+emparés de sa maison. Cette idée fut reproduite dans le _Retour imprévu_
+de Regnard, joué aux Français en 1700. Puis, dans une autre scène, on
+trouve un monologue d'un avare à qui l'on a pris son argent, monologue
+dont Molière a fait grandement son profit dans le quatrième acte de sa
+pièce de _l'Avare_, ainsi qu'il est facile de le prouver. Voici ce que
+dit le personnage de la comédie de La Rivey:
+
+ SEVERIN, _regardant sa bourse_:
+
+ «Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a mis
+ dedans? hélas! je suis perdu, je suis détruit, je suis ruiné. Au
+ voleur! au larron! prenez-le. Arrêtez tous ceux qui passent.
+ Fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable que je suis!
+ où cours-je? à qui le dis-je? Je ne sais où je suis, que je fais
+ ni où je vais. (_Aux spectateurs._) Hélas! mes amis, je me
+ recommande à vous tous; secourez-moi, je vous prie; je suis mort,
+ je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a dérobé mon âme, ma vie, mon
+ coeur et toute mon espérance? Que n'ai-je un licol pour me
+ pendre? car j'aime mieux mourir que de vivre ainsi. Hélas! elle
+ est toute vuide, vrai Dieu! Quel est ce cruel qui tout à coup m'a
+ ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis:
+ que ce jour m'a été malencontreux! A quoi veux-je plus vivre,
+ puisque j'ai perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés,
+ et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes
+ écus que j'avais épargnés, retirant le pain de ma bouche, n'osant
+ manger mon saoûl, et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et
+ de mon dommage!»
+
+Les petites pièces qu'on appela du nom de _Farces_, firent leur
+apparition au théâtre un peu avant l'époque où les Mystères cédèrent
+le pas aux Moralités. Les Farces sont assez dans le goût du peuple
+français, ce sont elles qui, selon toute probabilité, peuvent être
+considérées comme ayant donné naissance au vaudeville. Bien peu ont eu
+les honneurs de l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès
+véritable et un retentissement qui la maintint plus d'un siècle au
+théâtre: c'est celle de _l'Avocat Pathelin_ du poëte Villon. Bien
+plus, après avoir été jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite
+au goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve encore, de nos
+jours, au répertoire du Théâtre-Français.
+
+FRANÇOIS CORBEUIL, dit _Villon_, poëte qui vivait au commencement du
+seizième siècle et qui passe pour l'auteur de l'_Avocat Pathelin_, se
+retira, dit-on, sur ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis,
+abbé à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que pour s'égayer
+dans sa retraite, et aussi dans le but de divertir les habitants du
+lieu, il entreprit de faire jouer en langue poitevine la Passion de
+Notre-Seigneur, puis la farce de _Maître Pierre Pathelin_. La première
+de ces deux pièces fut la cause d'un petit scandale qui amusa le pays
+plus peut-être que le mystère représenté. Tout étant prêt pour jouer
+la Passion, on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez beaux
+pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel. Villon s'adressa au
+sacristain d'un couvent de Cordeliers dans l'établissement desquels
+existait une chape magnifique. Le sacristain refusa de la prêter,
+faisant fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, furent
+l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés en diables, armés
+d'instruments de toute espèce, ils donnèrent au pauvre sacristain un
+charivari des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain! hé! le
+vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chape.» Les
+déguisements effrayèrent le malheureux, le bruit effraya sa mule, la
+mule se débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ de
+bataille et les charivaristes se retirèrent en riant aux éclats.
+
+Mais revenons à l'_Avocat Pathelin_. Cette farce fut reçue du public
+avec des applaudissements frénétiques. Le fait est, que comme _farce_,
+elle l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce
+genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce vieux proverbe:
+_A trompeur, trompeur et demi_[6].
+
+ [6] Nous devons dire que si l'on attribue généralement la _farce_
+ de l'_Avocat Pathelin_ à Villon, il est quelques auteurs qui
+ prétendent qu'elle fut faite par Pierre Blanchet, né à Poitiers,
+ en 1459, et mort dans cette ville, en 1519.
+
+
+
+
+II
+
+TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.
+
+DE 1588 A 1630.
+
+ Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à
+ 1630.--Les Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de
+ l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux
+ parties en 1600.--La seconde troupe s'établit au
+ Marais.--ROBERT GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à
+ 1588.--Anecdotes relatives aux représentations de _Bradamante_
+ et de _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa
+ fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La
+ Force du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places
+ aux théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs.
+ --Orchestre.--Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les
+ trente premières années du dix-septième siècle.--NICOLAS
+ CHRÉTIEN, ses pastorales et ses tragédies.--Celle
+ d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du Tasse_.--Les _Amours
+ d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la _Calomnie_ et de
+ _l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans ces deux
+ tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624, de
+ SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de BARO.--Pastorale
+ de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle de _Cloreste_.
+ --PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux vers qui
+ s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences des
+ poëtes de cette époque.
+
+
+La première période de l'art théâtral en France peut être considérée
+comme embrassant l'espace qui s'écoule de la fin du quatorzième
+siècle au milieu du seizième; la seconde période, les quarante années
+de 1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans l'enfance, se traîne
+péniblement sans faire de progrès; pendant la seconde époque, quelques
+hommes de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir de ses
+langes; secouant les vieilles coutumes reçues, admises sur la scène
+par un public ignorant, ils arrivent à un commencement de pièces
+dramatiques et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles de
+Corneille, de Racine et de Molière.
+
+Nous avons dit que les Confrères de la Passion voyaient avec peine les
+Mystères et les Moralités remplacés peu à peu, sur leur théâtre, par
+des drames profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne
+pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son Fils, de la Sainte
+Vierge et du diable, cédant le pas à Priam, à Cléopâtre, à Didon, à
+Marc-Antoine et autres personnages des histoires grecque ou romaine.
+Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité, avec d'assez
+bons profits toutefois, leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, pendant
+quarante années, ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de
+comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation du roi. Cette
+troupe peut être considérée, en quelque sorte, comme formant la souche
+de celle de la Comédie-Française, bien que la fondation du
+Théâtre-Français tel qu'il est encore de nos jours, date du 21 octobre
+1680, seulement sept ans après la mort de Molière.
+
+La troisième période théâtrale s'étend de 1588 à 1630, époque où
+Corneille commença à se produire. Sans avoir encore une grande valeur
+littéraire et dramatique, sans briller surtout par un goût bien pur,
+les pièces données à la scène pendant ces quarante-deux années sont
+supérieures, en tout point, à ce qui avait été écrit jusqu'alors.
+
+En 1600, l'affluence du public était devenue telle aux
+représentations, qu'un seul théâtre parut insuffisant. La troupe de
+l'hôtel de Bourgogne se scinda. Une partie forma une nouvelle société,
+qui fut s'établir au Marais et l'autre conserva son ancien
+emplacement: il y eut donc alors deux scènes françaises à Paris.
+Cinquante ans après, ainsi que nous l'expliquerons plus loin, Molière
+forma une troisième troupe.
+
+L'auteur qui occupe en première ligne la période théâtrale de 1588 à
+1630 est ALEXANDRE HARDY. Il mérite d'être étudié; mais avant de
+parler de lui, disons un mot de ROBERT GARNIER, qui parut après
+Jodelle et fut comme le trait d'union entre ces deux poëtes
+dramatiques.
+
+Né à la Ferté-Bernard en 1534, et mort en 1590, Robert Garnier occupa
+des charges importantes, mais son goût le portant vers l'étude des
+anciens, il travailla pour le théâtre, s'efforçant surtout d'imiter
+Sénèque.
+
+Il ne faut pas chercher, dans les tragédies, en assez grand nombre,
+qu'il fit représenter, un style facile, des pensées bien élevées, ni
+des situations bien naturelles; cependant, son rang est marqué parmi
+les bons poëtes tragiques de la seconde période. Ses pièces sont comme
+une source de poésies de toute nature. Ainsi, il n'est pas rare de
+trouver dans ses choeurs, des stances dignes de l'ode; dans les scènes
+familières, des traits propres à l'épître. Son style est ampoulé, cela
+est vrai; mais ainsi le voulait le goût de l'époque. Si la langue fut
+un obstacle pour Jodelle, Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant
+au besoin des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont outrées,
+ses conceptions bizarres, mais sa muse est ardente et désintéressée.
+Vivant sous l'empire des idées poussées au fanatisme religieux le plus
+déplorable, il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous les sujets
+de ses tragédies sont choisis de façon à inspirer à son public une
+juste horreur des dissensions intestines. Il montre à la France ses
+malheurs dans ceux de Rome succombant sous les blessures que lui font
+ses propres enfants. Il combat avec force, avec talent: l'orgueil,
+l'envie, la cruauté. Défenseur des droits de la société, Garnier est
+non-seulement un poëte patriote, mais encore un moraliste éclairé. Si
+dans son _Hippolyte_, on voit une _Phèdre_ sans pudeur bien différente
+de la Phèdre de Racine, on doit ne pas oublier que Garnier vivait sous
+Henri II et sous Charles IX, Racine sous Louis XIV.
+
+Les principales productions dramatiques de Robert Garnier sont:
+_Cornely_, _Hippolyte_, _Marc-Antoine_, _Porcie_, _la Troade_,
+_Antigone_, _Bradamante_ et _Sédécias_, tragédies en choeurs,
+représentées de 1568 à 1588.
+
+Lors de la première représentation de _Bradamante_, en 1582, l'acteur
+jouant le rôle de Laroque avait à dire ces deux vers:
+
+ Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez,
+ Vous n'êtes pas trop bien assuré _sur vos piés_.
+
+Jamais il ne put terminer le second vers qu'en remplaçant le mot
+_piés_ par _jambes_, ce qui amusa beaucoup le public. Ceci rappelle
+cet autre acteur qui ayant à prononcer ces mots:
+
+--_C'en est fait, il est mort,_ disait habituellement: _C'en est mort,
+il est fait_.
+
+Dans l'_Hippolyte_ de Garnier, représenté en 1568, on ne peut
+s'empêcher de remarquer la naïveté de Thésée interrompant, tout en
+larmes, le pathétique récit de la mort de son fils pour demander à
+celui qui la lui raconte, _quelle figure avait le monstre_.
+
+HARDY, le plus fécond des poëtes dramatiques, puisque, dit-on, le
+nombre de ses pièces dépasse _sept cents_, naquit à Paris et commença
+à travailler pour le théâtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi, dans
+l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scène de ses productions. Il
+fournissait aux comédiens la pièce qu'ils demandaient, et cela au bout
+de cinq à six jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prédécesseurs,
+à observer l'unité de lieu, de temps, etc. Son drame embrassait
+souvent la vie d'un homme. Trente à quarante des compositions de cet
+auteur sont parvenues jusqu'à nous, les autres, ou n'ont pas été
+imprimées, ou sont tombées dans un tel oubli que personne n'a pris le
+soin de les recueillir. Il n'est pas une seule de celles connues qui
+supporte aujourd'hui la lecture, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais
+il n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits agréables, des
+vers heureux. Les caractères des personnages sont, en général, bien
+soutenus; les situations presque toujours intéressantes. Hardy a tous
+les défauts de son temps; la plupart de ses pièces sont grossières,
+indécentes même, pourtant elles affectent la morale. Le dialogue est
+rapide, pressé, il y a des scènes bien conduites, où l'intérêt va sans
+cesse en croissant; mais son style est dur, ampoulé, son dialogue
+froid, malgré sa brièveté.
+
+Nous ne nous astreindrons pas à citer toutes les pièces connues
+d'Alexandre Hardy, la liste en est trop longue; nous dirons un mot
+seulement de deux d'entre elles, parce que cela donnera l'idée des
+licences (dans le genre appelé de nos jours _romantique_) auxquelles
+cet auteur n'hésitait pas à se livrer.
+
+En 1612, il fit représenter une tragi-comédie intitulée _la Force du
+sang_, tirée d'une nouvelle de Cervantes; or, voici la contexture de
+cette production curieuse. Au premier acte, Léocadie, qui en est
+l'héroïne, est enlevée par Don Alphonse, qui la viole. Au commencement
+du deuxième acte, elle est renvoyée, et, deux scènes plus loin, elle
+sent les symptômes certains de grossesse. Le troisième acte débute par
+son accouchement. Elle met au jour un enfant qui, à la fin de ce même
+troisième acte, est déjà un garçon de huit à dix ans. Au quatrième
+acte, Don Alphonse, le ravisseur, reconnaît son fils; au cinquième, il
+épouse Léocadie.
+
+On voit, d'après cela, qu'unité de temps, de lieu et autres règles
+auxquelles les anciens, et, après les anciens, les grands maîtres de
+l'art dramatique, depuis Louis XIII, s'astreignirent jusqu'à la venue
+de l'école romantique, étaient loin d'être observées par Alexandre
+Hardy. Ce poëte fit mieux encore. La première pièce qu'il donna au
+théâtre, en 1601, sa tragédie de _Théagène et Chariclée_, est
+distribuée en _huit journées de cinq actes chacune_.
+
+La longueur de ses compositions fit dire qu'avec lui le public en
+avait pour son argent. On pouvait l'affirmer d'autant mieux, qu'à
+cette époque on ne payait, pour l'entrée au théâtre, que cinq sous au
+parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque, pour des
+pièces nouvelles, il y avait lieu de faire des frais extraordinaires,
+le lieutenant civil du Châtelet fixait le prix des entrées; mais ce
+n'était jamais que quelques sous au delà du tarif habituel. Combien
+les temps sont changés et les tarifs modifiés pour les théâtres! Que
+diraient nos pères s'ils voyaient payer habituellement quarante
+francs, dans les petits théâtres de Paris, une loge de cinq places où
+quatre chiens de chasse un peu forts ne tiendraient pas à l'aise, et
+offrir quelquefois dix louis de la même _niche_ pour un jour de
+première représentation?...
+
+A la fin du dix-septième siècle, en 1699, on augmenta le prix des
+places d'_un sou_ pour le parterre, de _deux sous_ pour les loges.
+Dix-sept ans après, en 1716, le tarif fut porté à un neuvième en sus
+au profit de l'Hôtel-Dieu de Paris.
+
+Aux premiers temps des théâtres, les salles, qui étaient plus vastes
+et plus commodes peut-être, mais bien moins ornées que celles
+actuelles, étaient fermées le soir. Les représentations avaient lieu
+le jour. En 1609, époque de la plus grande vogue d'Alexandre Hardy,
+une ordonnance de police enjoignit aux comédiens de l'hôtel de
+Bourgogne et à ceux du Marais d'ouvrir leurs portes à une heure après
+midi, et de commencer à deux heures précises leurs représentations,
+pour que leur jeu fût fini avant quatre heures et demie. Ce règlement
+avait lieu depuis la Saint-Martin jusqu'au 15 février. C'était chose
+prudente. On dînait alors à midi; il n'y avait point de lanternes dans
+Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et encore plus de voleurs.
+
+On comprend combien les représentations devaient être pressées et
+combien les entr'actes étaient courts, ce qui ne laissait pas que
+d'avoir un certain charme; car de nos jours l'ennui que l'on éprouve
+dans l'intervalle qui s'écoule entre les différentes pièces ou entre
+les actes d'une même pièce, ôte bien souvent une grande partie de
+l'agrément qu'on éprouve. Il est juste de dire que dans les premiers
+temps de l'art dramatique et même pendant des siècles encore, il n'y
+avait ni changement de décors au théâtre, ni changement de costume
+pour les acteurs. Comme cependant on voulait laisser à ces derniers le
+temps de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin que le
+public ne prît point trop d'ennui, des choeurs, à l'imitation des
+anciens, chantaient pendant cet intervalle. Introduits au théâtre par
+Jodelle, ils furent scrupuleusement conservés par les auteurs
+dramatiques qui vinrent après lui, jusqu'à l'année 1630. Ces choeurs
+récitaient habituellement des strophes morales ayant rapport à la
+pièce qu'on représentait. Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu
+que la musique instrumentale n'était pas encore en usage à la comédie.
+Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu une modification dans cette
+partie des représentations théâtrales. Les choeurs causant trop
+d'embarras et de dépenses, on les remplaça par des joueurs
+d'instruments que l'on plaça d'abord sur les côtés de la salle. Avant
+que la pièce ne commençât et ainsi que cela a lieu encore de nos
+jours, l'orchestre exécutait quelques morceaux. Il en était de même
+pendant les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages actuels, et
+c'est peut-être un tort. Les musiciens, installés sur les ailes du
+théâtre, furent relégués ensuite tout au fond, derrière les troisièmes
+loges, puis derrière les secondes, et enfin on leur ménagea un certain
+espace entre la scène et le parterre. C'est celui qu'ils occupent
+encore aujourd'hui.
+
+A l'époque des Jodelle, des Garnier, des Hardy, les droits d'auteur
+n'étaient pas fort élevés et ne pouvaient, comme actuellement, faire
+la fortune des poëtes dramatiques. Dans le principe, les pièces de
+théâtre appartenaient à ceux qui les voulaient jouer; plus tard, les
+comédiens achetèrent les pièces en débattant le prix avec les auteurs;
+puis enfin, à la suite d'une circonstance assez singulière, (dont nous
+parlerons en temps et lieu) vers la fin du dix-septième siècle, on
+fixa les droits:
+
+1º Au neuvième du _produit_ de la recette pour une tragédie et pour
+une comédie en cinq actes, _le quart des pauvres ainsi que la dépense
+journalière de la comédie prélevés;_
+
+2º Au dix-huitième pour les pièces d'un acte à trois, toujours après
+les mêmes _prélèvements_ effectués.
+
+D'après ce que nous avons dit plus haut du prix des places au théâtre,
+et en raison des prélèvements, on peut juger de ce qui restait acquis
+aux auteurs n'ayant droit qu'aux neuvième et dix-huitième non pas de
+la _recette_, mais des _produits_.
+
+Les trente premières années du dix-septième siècle, années de
+transition entre la fin de la vieille école théâtrale et la nouvelle
+inaugurée par Pierre Corneille, produisit des auteurs dont les oeuvres
+dramatiques se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins des pièces
+de la troisième période. Dans les uns on trouvait encore le goût des
+premières époques, tandis que les autres s'élevaient à une certaine
+hauteur qui permettait d'entrevoir une nouvelle façon d'écrire pour le
+théâtre. Le public transformait peu à peu son goût, soit qu'il
+dirigeât les auteurs, soit qu'il se laissât diriger par eux. De temps
+à autre, pendant ces trente années, quelques tragédies, quelques
+comédies se produisirent sur la scène, comme des éclaircies de beau
+temps à travers un ciel encore nuageux.
+
+Les auteurs qui remplissent cette période transitoire, aussi bien que
+leurs oeuvres, sont curieux à observer.
+
+NICOLAS CHRÉTIEN, poëte normand, l'un de ceux qui se rapprochent de la
+façon primitive, donna plusieurs pastorales fort longues et deux
+tragédies d'un ridicule achevé. Ses personnages chrétiens parlent en
+païens, la fable et le christianisme sont confondus avec un
+sans-façon incroyable. Ainsi, dans _Alboin ou la Vengeance trahie_,
+représentée en 1608, la veuve d'Alboin, forcée d'épouser le meurtrier
+de son mari, empoisonne la coupe nuptiale et la présente au tyran qui,
+après avoir pris le breuvage, fait tout haut cette réflexion:
+
+--Ce vin-là n'est pas bon.--C'est donc que votre goût volontiers est
+changé, reprend la reine.--Eh! comme cela bout dans mon faible
+estomac, continue le roi.--Cela n'est pas étrange, ajoute la tendre
+veuve, c'est le mal qui sitôt pour votre bien se change.--Hélas! c'est
+du poison!--Que dites-vous, grands dieux!--Je suis empoisonné!--Vous
+êtes furieux, voyez-vous bien cela?--Si tu ne bois le reste, je le
+crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement: Je
+n'ai soif.--O dangereuse _peste_ (il faut bien pardonner un langage
+peu élevé à un roi empoisonné), tu le boiras soudain.--J'ai bu vous
+l'apportant, et ma soif est éteinte.--Il faut boire pourtant, çà, çà,
+méchante louve, ouvre ta bouche infâme.
+
+ Malheureux est celui qui se fie à sa femme.
+
+Ce dernier vers semble la morale de la pièce.
+
+Un peu plus tard, et presque au moment où Corneille fit jouer sa
+première tragédie, RAISSIGNER, avocat languedocien, protégé du duc de
+Montmorency et amant malheureux, lança sur la scène plusieurs
+pastorales de mauvais goût et qui peignaient la douleur de son âme
+méconnue. Le style de ses oeuvres est assez pur, mais hérissé de
+pointes et d'antithèses. Dans l'une de ses pièces, l'_Aminte du
+Tasse_, se trouvent les vers suivants qui soulevèrent contre l'auteur
+la colère de toutes les femmes...
+
+ Le respect près des dames,
+ Ne soulage jamais les amoureuses flammes;
+ Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer,
+ Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser.
+
+Dans une autre pastorale de Raissigner, les _Amours d'Astrée et de
+Céladon_, Céladon, dédaigné par Astrée, se jette de désespoir dans le
+Lignon;
+
+ Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable,
+ Contre sa volonté le jette sur le sable,
+ De peur que la grandeur du _feu de son amour_
+ Ne changeât en guérets son humide séjour.
+
+Voilà certes une pensée d'une audace peu commune; on en retrouve
+d'autres du même genre dans les pastorales de cet auteur dramatique.
+Comme on lui faisait observer que cette pièce des _Amours d'Astrée_
+était un peu longue, il expliqua dans la préface qu'on devait lui
+savoir gré d'avoir restreint en deux mille vers une histoire pour
+laquelle il avait fallu cinq gros volumes.
+
+BRINON (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie, auteur vivant à
+la même époque que les deux précédents, montra plus de goût.
+
+Il donna au théâtre deux pièces seulement; mais dans l'une et dans
+l'autre on trouve de beaux vers, des pensées justes et élevées, comme
+celle-ci de _Baptiste ou la Calomnie_, tragédie traduite du latin et
+représentée en 1613:
+
+ Par moi le peuple obéirait aux rois,
+ Les rois à Dieu, si je faisais les lois.
+
+Dans l'autre de ses pièces, _l'Éphésienne_, tragi-comédie avec
+choeurs, jouée l'année suivante, on lit ces vers, dignes de l'école
+qui tendait à se fonder:
+
+ Voilà de mes labeurs la belle récompense!
+ Et puis, suivez la cour, faites service aux grands,
+ Donnez à leur plaisir votre force et vos ans,
+ Embrassez leurs desseins avec un zèle extrême,
+ Méprisez vos amis, méprisez-vous vous-même;
+ Courez mille hasards pour leur ambition,
+ A la première humeur, la moindre impression
+ Qu'ils prendront contre vous, vous voilà hors de grâce,
+ Et cela seulement tous vos bienfaits efface.
+ Bienheureux celui-là qui, loin du bruit des gens,
+ Sans connaître au besoin, ni palais, ni sergents,
+ Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie,
+ Le bien de ses parents ménage sans envie.
+
+De loin en loin on faisait encore représenter, et surtout par les
+écoliers, des espèces de tragi-comédies avec choeurs dans le goût des
+anciennes _Moralités_. Ainsi en 1606 et même en 1624, NICOLAS SORET
+fit jouer en province, à Reims, _le Martyre sanglant de sainte Cécile,
+et l'élection divine de saint Nicolas à l'archevêché de Myre_. C'était
+une réminiscence de l'art primitif, comme le dernier et pâle reflet
+d'un feu qui s'éteint pour faire place à une lumière plus vive.
+
+Quelque temps aussi, les pièces qui n'étaient pas des tragédies
+portèrent le nom de pastorales, et jusqu'au milieu du dix-septième
+siècle, beaucoup de vieux habitués du théâtre ne purent se faire à les
+appeler autrement; cependant ces pastorales étaient souvent de
+véritables comédies, et en reçurent enfin le titre. Pendant plus d'un
+siècle, on les tira presque toutes de _l'Astrée_, roman célèbre et
+fort long de DURFÉ[7] et de BARO. Durfé en fit les quatre premières
+parties et mourut, Baro son secrétaire le termina.
+
+ [7] Durfé, né à Marseille eu 1567, mourut en 1625.
+
+Un des auteurs du dix-septième siècle qui composa le plus de
+_pastorales_ d'après le roman de Durfé, est sans contredit ce
+Balthasar Baro, qui avait du reste le droit d'en agir ainsi, puisqu'il
+avait contribué à l'achèvement de cette oeuvre volumineuse, oeuvre qui
+trouva, à cette époque, tant d'admirateurs[8]. Parmi les nombreuses
+pastorales, toutes assez médiocres, de Baro, mort en 1650,
+académicien et trésorier de France à Montpellier, s'en trouve une,
+_Cloreste ou les Comédiens rivaux_, qui ne vaut certainement pas mieux
+que les autres, mais à laquelle se rattache une plaisante anecdote:
+
+A l'époque de la plus grande vogue de cette pièce, vivait un cadet de
+famille, _Cyrano_, né à Bergerac, auteur à qui son esprit et son
+bouillant caractère, plus encore que ses compositions dramatiques,
+acquirent bientôt une certaine célébrité. Entré au régiment des gardes
+étant encore fort jeune, il ne tarda pas à devenir la terreur des
+duellistes de son temps. Il n'y avait pas de jour qu'il ne se battît
+plus souvent pour les autres que pour son propre compte. Voyant un
+beau soir une centaine d'individus attroupés près de la porte de Nesle
+et insultant une personne de sa connaissance, il mit l'épée à la main,
+en blessa sept, en tua deux et délivra son protégé. Ayant reçu deux
+blessures au siège de Mouzon et à celui d'Arras, il quitta le service
+et se fit auteur. Il voyait habituellement l'acteur Montfleury, et
+s'étant pris un matin de querelle avec lui, il lui défendit
+très-sérieusement, de son autorité privée, de paraître au théâtre.--Je
+t'interdis pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard, Cyrano
+étant à la comédie, voit paraître Montfleury en scène dans la pièce de
+_Cloreste_. Il se lève du milieu du parterre et lui crie de se retirer
+ou qu'il va lui couper les oreilles. Montfleury obéit et se
+retire.--Ce coquin-là est si gros, disait plaisamment Cyrano, qu'il
+abuse de ce qu'on ne peut le bâtonner tout entier en un jour.
+
+ [8] Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas
+ confondre avec sa _Cloreste_, il met en scène le berger Philidor
+ et la bergère Éliante.
+
+Philidor ôte le mouchoir d'Éliante en lui disant:
+
+ Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue,
+ Cherche la vérité, la voilà toute nue.
+
+Éliante répond:
+
+ --Que fais-tu, Philidor?
+ --C'est que je veux au moins
+ Te convaincre d'erreur avec deux beaux témoins.
+ --Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices
+ Je saurai châtier l'auteur et les complices.
+ --Pourquoi les caches-tu?
+ --Parce que j'ai raison,
+ Puisqu'ils sont faux témoins, de les mettre en prison.
+ --..... Ta pensée est aimable et gentille,
+ Il me semble les voir à travers une grille.
+
+PIERRE DU RYER, d'une famille noble, reçu à l'Académie en 1646, se fit,
+pendant la première partie du dix-septième siècle, un nom assez célèbre
+au théâtre. Il produisit beaucoup, et ses oeuvres dramatiques, bien
+qu'entachées de grands défauts, ne manquent pas de valeur. On a de lui
+plus de vingt tragédies, dans quelques-unes desquelles on a trouvé de
+jolis vers et de belles pensées.
+
+Par exemple, à la première scène du premier acte de _Cléomédon_,
+ceux-ci:
+
+ Et comme un jeune coeur est bientôt enflammé,
+ Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai.
+
+Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour:
+
+ Pour obtenir un bien si grand, si précieux,
+ J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.
+
+On prétend que le prince de Condé, interrogé par un de ses amis sur ce
+qui l'avait porté à combattre Louis XIV pendant la minorité de ce
+prince, répondit par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion à Mme de
+Châtillon dont il avait été amoureux fou, et qui avait exigé de lui de
+se jeter dans le parti contraire à celui de la cour.
+
+Dans l'_Esther_ de ce même Du Ryer, il y a encore ces beaux vers:
+
+ Car enfin quelle flamme et quels malheurs éclatent
+ Quand deux religions dans un État combattent!
+ Quel sang épargne-t-on, ignoble ou glorieux,
+ Quand on croit le verser pour la gloire des dieux?
+ Alors tout est permis, tout semble légitime;
+ Du nom de piété l'on couronne le crime;
+ Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux,
+ Qui verse plus de sang paraît le plus pieux.
+
+A côté de ces preuves de bon goût, on trouve chez Du Ryer de fâcheuses
+tendances à sacrifier aux exigences de l'époque; ainsi il donna au
+théâtre _une Lucrèce_, tragédie dans laquelle on voit un Sextus, le
+poignard à la main, demandant à la jeune Romaine de lui sacrifier son
+honneur. Lucrèce se défend, gagne la coulisse, on entend ses cris, elle
+reparaît en désordre et apprend elle-même aux spectateurs qu'elle vient
+_d'être violée_. Cette scène est un reste de la crudité, de la barbarie
+des premiers temps du théâtre.
+
+On jouait vers la même époque (en 1613) une pièce intitulée: _Dialogue
+en_ RYTHME _française et savoisienne_, en quatre actes, en vers de huit
+syllabes, etc., qui contient bien d'autres licences de pensées et
+d'expression! Voici le dialogue entre une servante et un valet, son
+amant. Ils sont brouillés, la servante dit au valet: «Va-t-en un po
+grater le cu. Le valet répond avec galanterie! Madame pour gratter le
+vôtre, je quitterais bientôt le nôtre. La belle, loin d'être désarmée,
+répond par une expression encore plus décolletée et que nous n'osons
+reproduire.
+
+Un peu plus tard, en 1628, on représentait à Béziers une pièce à six
+personnages, _Les Aventures de Gazette_, en vers gascons, dans laquelle
+une vieille femme, pour prouver combien sa fille aime le travail,
+s'écrie: Que per non perdre tems, ben souven on s'aviso qu'elle pissa en
+marchan san leva le camiso.
+
+Du Ryer était un fort honnête homme, qui devint, vers la fin de sa vie,
+historiographe de France. Sa fortune ayant été dérangée par un mariage
+peu avantageux, il s'était mis à faire d'abord des traductions, puis
+bientôt après des pièces dramatiques, pour aider sa famille. On prétend
+que son libraire lui donnait un petit écu par feuille de traduction,
+quatre livres par cent _grands_ vers et quarante sous par cent _petits_
+vers. On comprend qu'à ce taux, il fallait que le pauvre poëte abattît
+beaucoup de lignes et de vers, aussi ses oeuvres sont-elles plus
+volumineuses que soignées.
+
+
+
+
+III
+
+FARCES ET TURLUPINADES.
+
+DE 1583 A 1634.
+
+ Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand
+ Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc
+ d'Ossonne et Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de
+ Mairet.--Les _Bergeries_, de RACAN, en 1616. Les tragédies
+ sacrées de NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa
+ tragi-comédie de _Ligdamon et Lidias_.--Singulière
+ préface.--TROTEREL.--CLAUDE BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri
+ IV._--MAINFRAY.--Sa tragédie d'_Aman._--_Borée._--_La
+ Guisade_, de Pierre _Mathieu_,--BOISSIN DE GATTERDON.--DESPANNEY
+ et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et _Les Amours de la
+ Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par les
+ _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
+ et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire
+ de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
+ l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
+ venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
+ les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort
+ de Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur
+ mort.--Fin des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_
+ sous Charles IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558.
+
+
+Jusqu'à ce que le grand Corneille fût venu apporter un changement
+total, opérer une véritable révolution dans l'art dramatique et poser
+les bases du goût et de la convenance, les auteurs donnaient accès
+dans leurs pièces à des vers d'une crudité d'expression, d'un cynisme
+de situation que le spectateur admettait sans y trouver rien à redire.
+
+Nous avons déjà parlé de la scène où Lucrèce, les vêtements en
+désordre, vient faire part de son déshonneur, des vers savoisiens et
+gascons de deux autres pièces.
+
+Dans la _Sylvie_ de Mairet, représentée en 1627, la bergère Sylvie
+saute au cou de son amant, en s'écriant: Cher prince, vous voyez mon
+âme toute nue; et le prince lui répond avec la plus exquise galanterie
+en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le _corps tout nu_. On
+n'est pas plus naïf et plus sans façon. Cela vaut les deux vers de
+Lucelle à son amant Ascagne dans la tragi-comédie de ce nom de
+Duhamel:
+
+ Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps,
+ Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise.
+
+Dans le _Duc d'Ossone_ de Mairet, joué en 1627, le duc couche avec sa
+maîtresse en plein théâtre; et cependant cela ne fit nullement
+scandale, les plus honnêtes femmes allaient voir cette comédie.
+
+Le même auteur dans sa _Silvanire_, jouée en 1625, nous offre un
+exemple frappant du jargon sentimental que le spectateur non-seulement
+souffrait mais préférait à tout autre, depuis l'apparition des longs
+et sots romans d'amour.
+
+Silvanire exposant la lutte de son amour et de son devoir, s'écrie:
+
+ Ah! si comme le front, ce coeur était visible,
+ Ce coeur qu'injustement tu nommes insensible,
+ Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents,
+ La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans,
+ Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont placée
+ Sous la zone torride et la zone glacée.
+
+Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement n'était pas le seul
+qui usât aussi largement et d'une façon aussi ridicule du galimatias
+sentimental, mais encore c'était un poëte d'un certain mérite.
+
+Le théâtre de cette époque lui doit une douzaine de tragédies ou de
+tragi-comédies dont plusieurs ont de la valeur. Bien qu'il se soit cru
+obligé de sacrifier à quelques usages de son siècle, il sut aussi en
+réformer plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui sont dans
+toute la rigueur des règles. De belles pensées, des vers quelquefois
+heureux, en recommandent d'autres à la bienveillance. Mairet, s'il eût
+vécu à une autre époque, eût pu atteindre à une sorte d'élévation.
+Toutefois il eût mieux peint les passions terribles, telles que la
+vengeance, la fureur, que la tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette
+dans le sentiment, il tombe dans le lascif ou dans le pédantesque[9].
+L'amant appellera sa maîtresse son _soleil_, et elle, soutiendra
+qu'elle est sa _lune_ parce qu'elle tire de lui tout son éclat; puis
+tous les deux, sur la scène, se livreront aux ébats de leur mutuelle
+affection. Mais il est un point pour lequel Mairet fait école, c'est
+l'habileté de la mise en scène, et l'effet calculé de situations
+neuves et pleines d'intérêt. Son esprit était inventif, et quoique ses
+pièces ne soient pas restées longtemps au théâtre et ne lui aient
+guère survécu, son nom ne saurait être passé sous silence.
+
+ [9] Voici un exemple frappant de ce que nous avançons: dans sa
+ pastorale de _Silvie_, le berger dit à la bergère:
+
+ O Dieu! soyez témoin que je souffre un martyre
+ Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci?
+
+ Silvie lui répond:
+
+ Il faut croire plutôt qu'il s'éclate de rire,
+ Oyant les sots discours que tu me fais ici.
+
+Avant lui, bien qu'il n'ait composé qu'une longue pastorale avec
+prologue, _les Bergères_, RACAN acquit une véritable célébrité, tant
+cette pastorale eut de succès et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on
+donna cette pièce pour la première fois; elle conquit la plus
+prodigieuse admiration du public, et cependant le style et les pensées
+brillent par leur naïveté plutôt que par tout autre mérite: qu'on en
+juge. Sa bergère, racontant les premières impressions de l'amour,
+s'écrie:
+
+ Je n'avais pas douze ans, quand la première flamme
+ Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon âme;
+ Mais ignorant le feu qui depuis me brûla,
+ Je ne pouvais juger d'où me venait cela.
+ Soit que, dans la prairie, il vît ses brebis paître;
+ Soit que sa bonne grâce au bal le fit paraître,
+ Je le suivais partout de l'esprit et des yeux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Il m'appelait ma soeur, je l'appelais mon frère,
+ Nous mangions même pain au logis de mon père.
+ Cependant qu'il y fût, nous vécûmes ainsi.
+ Tout ce que je voulais, il le voulait aussi.
+ Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son âme;
+ De baisers innocents il nourrissait ma flamme;
+ Mais dans ces privautés dont l'Amour nous masquait,
+ Je me doutais toujours de celle qui manquait.
+
+En 1606 PIERRE NANCEL avait fait jouer dans la même année trois
+tragédies, _Débora_, _Dina_ et _Josué_, tirées toutes les trois de
+l'Histoire sainte. Cette réminiscence des anciens mystères a ceci de
+remarquable que ce sont les premières pièces où l'on voit, en France,
+des combats, des batailles livrées sur la scène. Après la révolution de
+1789, sous le premier Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que
+l'on appelle à _grand spectacle_ a pris un accroissement considérable;
+mais alors c'était une innovation, que du reste aucun auteur ne voulut
+imiter.
+
+Un auteur dramatique dont la grande fécondité n'était pas le seul
+mérite, quoi qu'en dise le satirique Boileau, commença vers l'année 1625
+à donner des ouvrages au théâtre. Nous voulons parler de SCUDÉRY, qui
+composa et fit jouer plus de trente pièces presque toutes assez longues.
+Né en 1601 au Havre, dont son père était gouverneur, Scudéry, d'une
+famille noble originaire de Naples, voyagea longtemps, puis entra au
+régiment des gardes, obtint le gouvernement de Notre-Dame à Marseille et
+mourut académicien. Ayant une imagination vive, ardente, élevée mais
+trop féconde, il se livrait aveuglément à sa facilité d'écrire. Aussi
+ses oeuvres sont-elles entachées de nombreux défauts que rachètent
+quelques qualités, telles que de l'esprit, des tours pleins de
+hardiesse, des situations heureuses, variées à l'infini, intéressantes.
+Son style est décent et ses personnages sont toujours convenables, ce
+qui était bien rare à cette époque, comme nous l'avons fait remarquer
+déjà. Scudéry ayant beaucoup voyagé, avait la mémoire ornée d'une foule
+d'aventures romanesques, d'histoires singulières, de traits bizarres,
+d'idées amusantes, de telles sortes que les intrigues étaient pour lui
+tout ce qu'il y avait de plus facile à nouer et à dénouer. Au
+commencement du dix-septième siècle, ce n'était pas là un défaut, au
+contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de nombreux
+admirateurs.
+
+La première pièce donnée par Scudéry, _Ligdamon et Lidias_ (1629),
+tragi-comédie tirée, comme bien d'autres, de l'éternel roman _d'Astrée_,
+a une préface trop singulière pour que nous n'en parlions pas. L'auteur
+se donne pour un homme _au poil et à la plume_ et dit: «J'ai passé plus
+d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup plus
+usé de mèches en arquebuse qu'en chandelle, de sorte que je sais mieux
+ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que
+les périodes.»
+
+Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le renvoyât à ses
+mèches d'arquebuse et à ses bataillons, surtout lorsque Sylvie la
+bergère, refusant le don du coeur qu'on lui offre, répond, en vraie
+gourgandine:
+
+ Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie:
+ Je ne veux point passer pour un oiseau de proie.
+ Qui se nourrit de coeurs, et ce n'est mon dessein
+ De ressembler un monstre ayant deux _coeurs au sein_.
+
+On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage de soldat aux gardes.
+Il est vrai de dire que l'amoureux Ligdamon s'y prend d'une façon
+singulière pour se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère:
+
+ Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent,
+ Changera ton poil d'or en des filons d'argent,
+ Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine,
+ Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine;
+ Que ton front plus ridé que Neptune en courroux,
+ Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux,
+ Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate,
+ Elle prendra son être en leur bord d'écarlate;
+ Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon,
+ N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon;
+ Que ta taille si droite et si bien ajustée,
+ Se verra comme un temple en arcade voûtée;
+ Que tes jambes seront grêles comme roseau;
+ Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux;
+ Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette,
+ Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette;
+ Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon,
+ Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.
+
+Parmi les auteurs dramatiques de la même époque, nous citerons:
+TROTEREL, qui fit quelques pastorales et deux tragédies dont le succès
+dura peu de temps; CLAUDE BILLARD, sieur de Courgenay, d'abord page de
+la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre et laissa les
+médiocres tragédies de _Gaston de Foix_, de _Méroué_, de _Polixène_, de
+_Panthée_, de _Saül d'Alban_, de _Genèvre_ et de _Henri IV_. Dans cette
+dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs de la cour, se
+révolte de ce qu'on le trouve trop jeune pour accompagner le roi son
+père. Ses amis l'approuvent et le choeur des courtisans reprend:
+
+ Je ne puis mettre dans ma tête,
+ Ce malheureux latin étranger
+ Qui met mes _fesses_ en danger.
+
+MAINFRAY, auteur d'_Hercule_, d'_Astiage_, de _Cyrus triomphant_, de la
+_Rhodienne_, tragédie, et de la _Chasse royale_, comédie en quatre actes
+et en vers, jouée en 1625 et contenant, dit le titre, _la subtilité dont
+usa une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait d'amour_.
+
+Dans une de ses tragédies, intitulée _la Perfidie d'Aman mignon et
+favori d'Assuérus_, on trouve le singulier dialogue suivant.
+
+Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de lui rendre hommage:
+
+ Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce.
+ Il se moque de moi et bien loin me repousse
+ Comme homme de néant Je lui ferai sentir,
+ En dedans peu de jours, un triste repentir.
+ Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure,
+ Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.
+
+Mardochée arrive, et Aman lui dit:
+
+ Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi
+ D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi?
+
+ MARDOCHÉE.
+
+ Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable?
+ Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable?
+ As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux!
+ Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux?
+
+ AMAN.
+
+ Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande,
+ Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende?
+ Et encore oses-tu te montrer devant moi?
+ Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi.
+
+ MARDOCHÉE.
+
+ O le grand personnage! Adorer un tel homme!
+ J'adorerais plutôt la plus petite pomme,
+ Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur,
+ Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur?
+ Tu devrais te cacher, etc.
+
+BORÉE composa _Clorise_, _Achille_, _Bevalde_, _la Justice d'amour_,
+_Rhodes subjuguée_, _Tomyris_, tragédies aussi ennuyeuses que longues,
+se rapprochant des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles on
+trouve cependant quelques scènes bien dialoguées.
+
+PIERRE MATHIEU, historiographe de France, donna _la Guisarde, ou le
+triomphe de la Ligue_, tragédie dans laquelle on lit ces vers:
+
+ Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains;
+ On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père.
+ Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux,
+ Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc.
+
+Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit dans un langage plus
+élevé et plus noble au commencement d'_Athalie_.
+
+Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques des premières
+années du dix-septième siècle, par un mot sur BOISSIN DE GATTARDON, qui
+composa d'abord des pièces saintes, telles que le _Martyre de sainte
+Catherine_, _de saint Eustache et de saint Vincent_, et fit ensuite les
+pièces profanes de _Andromède_, _Méléagre_ et les _Urnes vivantes_, _ou
+les Amours de Pholimor et de Polibelle_.
+
+Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais existé. On ne comprend
+pas même aujourd'hui qu'il se soit trouvé dans aucun temps, un public
+pour accepter et laisser représenter des monstruosités semblables. Les
+héros de la fable, dans ses tragédies ou ce qu'il décore de ce nom,
+_citent_ Démosthène, Cicéron, Pline. Les martyres des saints sont des
+rapsodies dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce.
+
+Nous n'avons cité que les principaux auteurs du commencement du
+dix-septième siècle. Le nombre en est beaucoup plus considérable.
+Quelques-unes des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé le nom,
+méritent encore par leur bizarrerie, d'être mentionnées dans cette étude
+anecdotique.
+
+En 1600, DESPANNEY fit jouer une tragi-comédie intitulée _Adamantine, ou
+le Désespoir_, dans laquelle se trouve la scène suivante qui parut aux
+spectateurs de cette époque, la chose du monde la plus simple et la plus
+morale.
+
+Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère, se jette à ses
+pieds et parvient à l'émouvoir. Elle lui dit:
+
+ --Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance?
+ --Je n'en puis espérer que par la jouissance.
+ --Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser?
+ --Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser.
+
+Alors la confidente de la princesse intervient et les fait s'embrasser,
+puis elle leur dit:
+
+ C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage,
+ Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage.
+ Vous êtes mariés; ne reste que la nuit
+ Pour éteindre vos feux.
+
+Voilà certes une façon commode et des plus lestes de s'unir par les
+liens du mariage, c'est encore plus expéditif que d'avoir recours au
+fameux forgeron anglais. Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, la
+confidente tranche toute difficulté.
+
+THULIN, en 1629, fit représenter une pièce en un acte sous ce singulier
+titre: _les Amours de la Guimbarde, toute en chanson et en vers
+gascons_. C'est à Béziers que se donna cette oeuvre bizarre, l'une des
+treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui et
+intitulé: _l'Antiquité du Triomphe de Béziers un jour de l'Ascension_.
+Voici, du reste, quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces. La
+ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs siècles, avait été délivrée
+le jour de l'Ascension. En souvenir de cet heureux événement et pour en
+conserver la mémoire, on avait institué une fête anniversaire. Ce
+jour-là, les habitants des environs se rendaient à la procession, et des
+drames étaient représentés en l'honneur d'un certain capitaine Pépesuc,
+dont la statue de pierre existait alors dans la ville, et auquel on
+attribuait en partie la délivrance de Béziers.
+
+Dans _Bisatic_, tragédie de MAGARIT PAGEAU, jouée eu 1600, la fille du
+roi des Massiliens, éprise de Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi
+à Rome, s'écrie:
+
+ Je te pouvais aider de petite servante,
+ Sous ton commandement volontiers fléchissante,
+ Ou bien pour tes rabats blanchement affiner,
+ Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.
+
+Les autres comédies ou pastorales dont nous pourrions parler, sont en
+général tellement ennuyeuses ou tellement décolletées par le fond et par
+la forme, que nous croyons devoir borner là nos citations, d'autant que
+nous en avons dit assez pour faire comprendre quel était le goût des
+premières époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. Nous
+allons voir bientôt le théâtre et le public modifier complétement leur
+façon d'être, sous la salutaire influence de quelques grands auteurs;
+mais avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux vieilles _Farces_ qui
+réjouissaient tant nos pères.
+
+Nous avons salué, dans une de nos études précédentes, l'avènement sur la
+scène des petites pièces qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de
+la première période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens,
+GAUTHIER-GARGUILLE, GROS-GUILLAUME et TURLUPIN, acquirent, vers la fin
+du seizième siècle et dans les trente premières années du dix-septième,
+une réputation telle, dans la parodie et la _farce_, que leurs pièces
+prirent insensiblement le nom de l'un d'eux et furent appelées
+_Turlupinades_. Les trois quarts du temps ces turlupinades n'étaient
+que de mauvais jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées
+au gros sel; mais elles avaient le don de faire courir tout Paris. Du
+reste, cela n'est pas bien étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il
+n'y a pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les paillasses et
+les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, dans les foires, un
+nombreux public.
+
+La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait pas de la
+cuisse de Jupiter, ils étaient tout simplement garçons boulangers au
+faubourg Saint-Laurent, à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque l'idée
+leur vint qu'ils avaient des talents transcendants comme acteurs. Une
+irrésistible passion les poussant vers les planches, ils abandonnèrent
+le pétrin pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des pièces ou
+fragments de pièces d'un comique à eux. Le public (peuple et bourgeois
+de Paris) accueillit par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt,
+leur réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la ville, se
+précipiterait aux _turlupinades_ des trois amis. Ils prirent des
+costumes en rapport avec leur caractère et leur physique.
+
+Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, représentait soit le
+maître d'école, soit un savant, débitant d'un air bien bête les chansons
+composées par lui.
+
+Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était toujours garotté par
+deux ceintures, ce qui le faisait ressembler à un tonneau cerclé;
+Gros-Guillaume, disons-nous, avait adopté les rôles de l'homme
+sentencieux. Il ne portait point de masque, comme c'était encore
+l'usage à cette époque, mais il se couvrait la figure de farine si
+adroitement ménagée, qu'en remuant un peu les lèvres il blanchissait
+tout à coup ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière, ce
+malheureux était affecté d'une cruelle infirmité, et cette infirmité
+contribuait souvent à son succès. Il avait la pierre; il entrait
+quelquefois en scène, souffrant le martyre et son visage accusant la
+douleur; sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes contrastant
+avec ses rôles plaisants et ses lazzis, réjouissaient outre mesure les
+nombreux spectateurs dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut
+jusqu'à quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et sa mort,
+dont nous parlerons plus loin, eut une cause à peu près accidentelle.
+
+Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou, jouait avec feu comme
+on eût dit de nos jours; en argot de théâtre, il brûlait la planche. Il
+lançait à tout instant des pointes et des bons mots; bref, c'était le
+paillasse de la troupe, et l'on sait que pour être un amusant paillasse,
+il faut avoir non-seulement de l'entrain, mais de l'esprit.
+
+Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume à la porte
+Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était alors le fossé de l'Estrapade.
+Ils se firent un théâtre portatif dans le genre, mais sur une plus
+grande échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, ils y
+adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise de décorations; puis,
+deux fois dans les vingt-quatre heures, dans l'après-midi et le soir,
+ils jouaient, moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.
+
+La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs de l'hôtel de
+Bourgogne en conçurent de la jalousie, puis finirent par se plaindre au
+cardinal de Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme ils les
+appelaient, allaient sur leurs brisées et leur causaient un véritable
+préjudice.
+
+Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que dévorait la manie
+d'être lui-même auteur dramatique, fut bien aise d'avoir un prétexte
+pour assister à une _turlupinade_. Il déclara qu'il voulait juger du
+différend en connaissance de cause, et fit venir les trois amis au
+Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur donna l'ordre de jouer dans
+une alcôve. Ils imaginèrent une scène comique dans laquelle
+Gros-Guillaume, en femme, cherche à apaiser la colère de Turlupin, son
+mari. Ce dernier, le sabre à la main, va couper la tête à sa malheureuse
+moitié, lorsqu'elle s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle
+lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre tombe des mains du
+mari offensé, qui s'écrie: «Ah! la carogne, elle m'a pris par mon
+faible, la graisse m'en fige encore sur le coeur.» Cette scène, qui dura
+une heure, et dans laquelle les deux pauvres diables se surpassèrent,
+amusa tellement Richelieu, le fit rire à tel point, qu'il prit leur
+parti contre les acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à ces
+derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on sortait toujours
+triste de leur théâtre et qu'avec le secours de ces braves gens il n'en
+serait plus de même.
+
+Voici une autre des principales _turlupinades_ de cette époque.
+Gauthier-Garguille déblatère contre les servantes; il est obligé,
+dit-il, d'en changer tous les huit jours. Il termine la nomenclature de
+leurs défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend qu'il a
+trouvé les siennes se peignant au-dessus de la marmite. Turlupin répond
+qu'il n'est pas étonnant alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa
+soupe, puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un vrai
+phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la cave.
+
+Ces deux citations peuvent faire comprendre que les _Turlupinades_
+avaient bien de l'analogie avec les scènes de paillasse dont les masses
+populaires sont encore avides pendant les fêtes et dans les foires.
+
+Le facétieux trio de boulangers devenus artistes, entra donc, par ordre
+de Son Éminence le Grand Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne;
+mais ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut la hardiesse
+de contrefaire un magistrat affligé d'un tic très-désagréable. Il eut
+l'adresse, ou si l'on veut, la maladresse de le si bien contrefaire,
+qu'il était impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit, en
+effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats ne trouvèrent pas la
+chose plaisante, et le pauvre artiste fut décrété de prise de corps
+ainsi que ses deux compagnons en _Turlupinades_. Cette arrestation
+tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent; mais
+Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot. Il eut un tel saisissement
+qu'il en mourut. La douleur que ressentirent les deux autres membres de
+l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la mort de leur
+ami, que, dans la même semaine, l'un et l'autre descendirent au tombeau.
+Ils n'avaient pas fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les
+_Turlupinades_ du vrai Turlupin; mais le nom subsista et les farces ne
+sont pas prêtes à disparaître en France. Pour un Gros-Guillaume, un
+Garguille, un Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième,
+des milliers de paillasses qui n'ont cessé de continuer leur genre sur
+tous les théâtres ambulants du monde.
+
+Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la _Farce_ dans les premières
+périodes théâtrales, par le récit suivant de l'une d'elles, récit
+emprunté à un auteur qui vivait au temps de Charles IX:
+
+«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba en telle mélancolie et
+aliénation d'entendement, qu'il disait et croyait être mort. A cause de
+quoi il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même cheminer, mais
+se tenait couché. Enfin il devint si débile, qu'on attendait d'heure à
+heure qu'il dût expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme du
+malade, qui, après avoir tâché de persuader son oncle de manger, ne
+l'ayant pu faire, se délibéra d'y apporter quelque artifice pour sa
+guérison. Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, d'un
+linceul à la façon qu'on agence ceux qui sont décédés, pour les inhumer,
+sauf qu'il avait le visage découvert, et se fit porter sur la table de
+la chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre cierges allumés
+autour de lui. Somme, la chose fut si bien exécutée, qu'il n'y eut
+personne qui eût pu se contenir de rire: même la femme du malade,
+combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir, ni le jeune homme
+inventeur de cette affaire; apercevant aucuns de ceux qui étaient autour
+de lui, faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient, pour qui tout
+cela se faisait, demanda à sa femme qui c'était qui était sur la table,
+laquelle répondit que c'était le corps de son neveu décédé; mais,
+répliqua le malade, comment serait-il mort, vu qu'il vient de rire à
+gorge déployée? La femme répond que les morts riaient. Le malade en veut
+faire l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un miroir, puis
+s'efforça de rire, et connaissant qu'il riait, se persuada que les morts
+avaient cette faculté, qui fut le commencement de sa guérison. Cependant
+le jeune homme, après avoir demeuré environ trois heures sur cette table
+étendu, demanda à manger quelque chose de bon. On lui présenta un chapon
+qu'il dévora avec une pinte de bon vin; ce qui fut remarqué du malade,
+qui demanda si les morts mangeaient. On l'assura que oui; alors il
+demanda de la viande qu'on lui apporta, dont il mangea de bon appétit.
+Et somme, il continua à faire toutes actions d'homme de bon jugement, et
+peu à peu cette cogitation mélancolique lui passa. Cette histoire fut
+réduite en _Farce_ imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le roi
+Charles IX, moi y étant.»
+
+Voici le singulier titre d'une farce représentée en 1558: les _Femmes
+Salées_, en un acte, en vers, à cinq personnages, par un anonyme, jouée
+par les Enfants Sans Souci, imprimée en caractères gothiques, ou
+_discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause
+qu'elles sont trop douces_.
+
+
+
+
+IV
+
+COMÉDIE-FRANÇAISE.
+
+DE 1600 A 1789.
+
+ Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en
+ 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de
+ paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première
+ comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à
+ 1650.--Caractère de son talent.--Ses compositions
+ dramatiques.--_Les Occasions perdues_ (1631).--_Venceslas_
+ (1648).--Anecdote relative à cette tragédie.--L'acteur
+ Baron.--_Cosroës_ retouché par M. d'Ussé.--Emprunt fait à
+ Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.--Transformations
+ diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de Bourgogne et du
+ Marais, depuis 1600.--Deux troupes françaises à Paris jusqu'en
+ 1641.--L'_illustre_ théâtre de Molière.--Troisième troupe,
+ celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, sous le
+ nom de troupe de _Monsieur_. Elle devient troupe du _Roi_ en
+ 1665.--Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois
+ troupes françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion
+ de la troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de
+ Bourgogne, partie dans celle du Marais.--La troupe du
+ Marais dans la rue Guénégaud.--Réunion des deux troupes
+ françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de
+ la Comédie-Française ou troupe _du Roi_.--Elle est installée
+ d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue
+ Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril
+ 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres
+ forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait
+ valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers
+ décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18
+ juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux
+ Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la
+ salle de Richelieu.--Modifications dans le costume
+ théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la
+ scène, 1760.--Réflexions.
+
+
+Plus les compositions dramatiques s'épuraient et plus le goût du
+théâtre s'étendait. Le public se pressait en foule aux représentations
+théâtrales, et le nombre des auteurs augmentait dans une proportion
+notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien, et nous
+pourrions dire des habitants de la France entière, que bientôt, malgré
+les bateleurs ambulants et les _turlupins_, malgré la Comédie
+italienne, dont nous parlerons plus loin, on reconnut que la seule
+troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas suffisante à Paris.
+
+En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea. Une partie des
+comédiens conserva son premier théâtre, l'autre en éleva un second au
+Marais; il y eut donc, dès le commencement du dix-septième siècle,
+deux salles de spectacle à Paris, sans compter, comme nous l'avons
+dit, les tréteaux et le théâtre nomade de la troupe italienne, qui
+jouait assez habituellement à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577.
+Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre que nous
+raconterons.
+
+A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur des représentations
+théâtrales, fit construire dans son propre palais, deux salles: une
+petite, pouvant contenir six cents personnes et où l'on jouait les
+pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat, pouvant
+recevoir deux mille spectateurs et qui plus tard fut donnée à la
+troupe de Molière. Mais ces deux salles n'étaient pas ouvertes au
+public.
+
+En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, faillit doter Paris
+d'un troisième théâtre permanent, et dota la scène française du plus
+grand génie qui se fût encore révélé au point de vue de l'art
+dramatique. Un jeune homme de Rouen avait un ami, il le mène chez une
+jeune personne dont il est fort épris. La jeune personne trouve l'ami
+à son goût et repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait Pierre
+Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable, et si plaisante, qu'il
+en fait une charmante comédie. Il la met au théâtre sous le nom de
+_Mélite_ (nom qui fut donné plus tard à la jeune personne, cause
+première de la première étincelle du génie du grand Corneille). La
+comédie a un succès fou, si bel et bien que la salle ne pouvant
+suffire au public, une nouvelle troupe de comédiens s'organise,
+demande et obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre
+avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine, rue
+Michel-le-Comte, pour louer son établissement et y organiser une salle
+de spectacle. La permission était accordée pour deux ans; mais à peine
+la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une affluence telle
+se porta aux représentations de la _Mélite_ de Corneille, que la rue
+Michel-le-Comte, alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et
+étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la majeure partie du
+jour. De là les réclamations des habitants affirmant que souvent ils
+ne pouvaient rentrer que de nuit chez eux, se plaignant de rester en
+butte aux sots propos des laquais et aux entreprises plus dangereuses
+des filous. Bref, l'affaire fut déférée au Parlement qui, par arrêt du
+22 mars 1633, fit défendre aux comédiens du Jeu de paume de la
+Fontaine, de représenter aucune pièce, _jusqu'à ce qu'autrement en fût
+ordonné_; or il n'en fut pas autrement ordonné, et le troisième
+théâtre de Paris mourut en naissant.
+
+Avant de parler du grand Corneille, un mot de celui qu'il appelait son
+père en art dramatique, de Rotrou, dont les leçons lui furent fort
+utiles et qui, presque seul des poëtes du temps de Richelieu, eut la
+loyauté et le courage de refuser de condamner _le Cid_ (ce
+chef-d'oeuvre de la tragédie à cette époque), malgré les ordres
+injustes du cardinal-ministre. C'est de Rotrou que Corneille disait
+plus tard: «Lui et moi, nous ferions subsister des saltimbanques,»
+voulant exprimer que, jouées par de mauvais acteurs, leurs pièces
+auraient encore du succès, et il avait raison.
+
+Rotrou mérite une étude spéciale, car il est le trait d'union entre la
+tragédie primitive dégrossie à la fin du seizième siècle, et la
+tragédie digne de ce nom, inaugurée par Corneille et continuée par
+Racine et par Voltaire.
+
+Né à Dreux en 1609, Rotrou, doué d'une facilité prodigieuse, se
+distingua très-vite, par ses oeuvres dramatiques, des poëtes qui
+l'avaient précédé. Le cardinal de Richelieu, en quête de littérateurs
+de talent pour les confisquer au profit de sa gloire (ce à quoi il n'a
+guère réussi), le choisit, bien qu'il fût encore fort jeune, pour se
+l'attacher, et s'il ne le fit pas admettre à l'Académie française,
+c'est que l'on n'y recevait que les hommes ayant leur résidence fixe à
+Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux, où il mourut à
+l'âge de quarante et un ans.
+
+Rotrou fit représenter plus de trente-cinq pièces au théâtre, en
+vingt-deux années, puisque sa première, la _Bague de l'oubli_, est de
+1628, et sa dernière _don Lopez de Cardone_, est de 1650. Corneille
+avait en grande estime les oeuvres de ce poëte dramatique, et, en
+effet, le premier, il a rendu la tragédie à sa véritable
+signification; le premier, il a introduit dans sa composition la
+régularité. Surpassé et bien distancé par Corneille, il a prouvé par
+plusieurs productions pleines de goût et d'intérêt, qu'il eût pu
+approcher beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa trop grande
+facilité ne l'eût pas rendu trop coulant dans le choix de ses sujets.
+Une autre cause de la faiblesse d'un grand nombre de ses oeuvres, fut
+la passion du jeu, qui le mettait souvent dans l'embarras. Pour se
+tirer des fausses positions où il se trouvait tout à coup, il fallait
+une comédie nouvelle. Eu quelques jours, la comédie faisait son entrée
+au théâtre et réparait les pertes du jeu; mais le travail se
+ressentait forcément de la rapidité du poëte et de la préoccupation du
+joueur. Rotrou, comme les maîtres qui vinrent après lui, Corneille,
+Racine, Molière, puisa aux sources pures des Grecs et des Romains. Les
+théâtres italiens et espagnols lui fournirent aussi des comédies
+agréables. Si ses tragi-comédies se ressentent du goût de l'époque et
+ne sont guère, comme toutes les pièces de ce genre, que des romans
+dialogués, mal construits et surchargés de personnages épisodiques
+inutiles au sujet, il y a du moins plusieurs de ses comédies qui sont
+bien conduites. Ses tragédies de _Venceslas_, d'_Antigone_, d'_Hercule
+mourant_, de _Bélisaire_, d'_Iphigénie_ et de _Cosroës_ ont du mérite,
+même à côté de celles de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses
+compositions des vers secs, durs, allant quelquefois jusqu'au barbare
+et au burlesque (ce qui ne déplaisait pas encore au public d'alors),
+on y rencontre aussi des vers aisés, naturels, coulants, exprimant de
+belles pensées.
+
+Dans les _Occasions perdues_, représentée en 1631, il y a une scène de
+bonne comédie qui ne serait pas déplacée de nos jours.
+
+La reine de Naples éprise de _Cloriman_, mais ne voulant voir ce
+dernier que par l'entremise d'_Isabelle_ sa confidente, la charge de
+le séduire pour elle, et lui dit:
+
+ --Feins de brûler pour lui d'une ardeur sans seconde
+ --Mais en feignant, Madame, un feu si véhément,
+ Il faut donc me résoudre à perdre mon amant?
+ --Simple, qui ne sait pas qu'à la fille avisée,
+ Abuser tous les coeurs est une chose aisée.
+ Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux;
+ Et tu n'espères pas d'en pouvoir tromper deux?
+
+Isabelle s'empresse d'expliquer à la reine comment elle s'y prendra
+pour toucher le coeur de Cloriman:
+
+ Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace,
+ Avec quels mouvements ils auront plus de grace.
+ Par quels ris je pourrai m'acquérir plus de voeux,
+ Et par quelle frisure embellir mes cheveux.
+ Pour rendre à mes désirs son âme résignée,
+ S'il vous plaît, j'emploierai le fard et la saignée.
+ Mes mains emprunteront la blancheur des onguents:
+ Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants.
+ Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle,
+ Pour me rendre le port et la taille plus belle
+ N'épargne en mes habits ni baleine, ni fer,
+ Et me serre le corps jusques à m'étouffer.
+ Je parlerai toujours de soupirs et de flamme
+ A ce jeune étranger qui vous a ravi l'âme.
+ Je n'épargnerai point les pas de cent valets,
+ Et mille coeurs navrés empliront mes poulets.
+ Je m'y qualifierai du nom de prisonnière;
+ Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumière.
+ Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que voeux;
+ Je les cachetterai de mes propres cheveux.
+ Je verserai des pleurs; il me verra malade,
+ Si quelqu'autre en obtient seulement une oeillade.
+ --Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obéir.
+ En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir.
+
+Le chef-d'oeuvre de Rotrou est sa tragédie de _Venceslas_, jouée en
+1648, deux ans avant sa mort, retouchée en 1759, plus d'un siècle
+après lui, par M. Marmontel, et donnée la seconde fois à la scène avec
+beaucoup moins de succès que la première. Rotrou venait à peine de
+terminer le dernier acte de son _Venceslas_, dont il était, avec
+raison, fort satisfait, qu'il fut se livrer à sa passion du jeu. La
+chance lui étant défavorable, il perdit une somme assez peu élevée,
+mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrêta, on le conduisit
+en prison. Le malheureux poëte ne savait où donner de la tête,
+lorsqu'il songea à son _Venceslas_.
+
+Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa tragédie pour
+_vingt pistoles_. Ce n'était pas cher; on s'empressa d'accepter, il
+sortit de prison, et la pièce eut un succès tel que les acteurs lui
+firent un beau présent. C'est par le rôle de Venceslas que Baron, le
+célèbre comédien, fit sa seconde rentrée au théâtre, trente ans après
+l'avoir abandonné, et c'est par ce même rôle qu'il quitta la scène
+pour n'y plus paraître. Il était temps, car il ne put achever son
+rôle. Il avait à peine déclamé ce vers:
+
+ Si proche du cercueil où je me vois descendre.
+
+que son asthme l'empêcha de continuer.
+
+Plus d'un poëte venu longtemps après Rotrou, lui emprunta des pensées,
+des vers et même des scènes et des pièces. Ainsi, outre son
+_Venceslas_ repris par Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses
+_Ménechmes_, joués en 1632; Racine utilisa, dans sa _Thébaïde_,
+l'_Antigone_ représentée en 1638; Tristan retoucha son _Amarillis_; M.
+d'Ussé fit de même en 1704, pour _Cosroës_ donné au théâtre en 1648.
+Il est vrai de dire que dans cette dernière tragédie, les plus beaux
+vers sont du second auteur, comme, par exemple, ceux-ci dans une scène
+du quatrième acte:
+
+ Fatale illusion, fantôme de grandeur,
+ Éblouissant éclat dont brille une couronne!
+ Pourquoi, malgré moi-même, embrasez-vous mon coeur?
+ Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne.
+ Cessez, honneur, de me donner des lois;
+ Votre grandeur n'est qu'un passage
+ Que le Destin, toujours volage,
+ Abat et relève à son choix;
+ Et la pompe qui suit les rois
+ N'est rien qu'un brillant esclavage.
+
+Enfin, l'_Amphitryon_ de Molière, joué en 1668, a, on n'en saurait
+disconvenir, un grand air de famille avec les _Sosies_ de Rotrou,
+représentés trente ans plus tôt.
+
+Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui appréciait le génie de ce
+grand homme, imagina une singulière façon de faire l'éloge de l'auteur
+de _Cinna_. Dans sa tragédie de _Saint-Genest_, Dioclétien, après
+avoir loué sur ses talents, le plus grand comédien de son époque, lui
+demande quelles? sont les pièces qui ont le plus de succès. L'acteur
+répond:
+
+ Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,
+ Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
+ A qui les rares fruits que la Muse produit,
+ Ont acquis sur la scène un légitime bruit,
+ _Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,_
+ Portent les noms fameux de _Pompée et d'Auguste_.
+ Les poëmes sans prix, où son illustre main,
+ D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain
+ Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,
+ Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.
+
+Nous avons expliqué, dans un de nos chapitres précédents, comment la
+foule qui se pressait aux représentations dramatiques, avait amené les
+comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, en 1600, à se séparer en deux
+troupes, ce qui avait donné naissance à une seconde scène élevée au
+Marais. Nous avons dit également qu'au commencement du dix-septième
+siècle, le cardinal de Richelieu, emporté par sa passion pour le
+théâtre, avait fait construire dans son propre palais deux salles de
+spectacle, une grande et une petite.
+
+En 1641, Molière, ou plutôt Poquelin (car c'était son véritable nom),
+entra dans une des nombreuses sociétés particulières qui, à cette
+époque, se faisaient un divertissement domestique de jouer la comédie.
+Cette société acquit bientôt une certaine célébrité sous le nom de
+_l'Illustre Théâtre_. Beaucoup de princes et de grands personnages la
+faisaient venir dans leurs hôtels. Après avoir parcouru quelque temps
+la province avec cette _Société_, ou si l'on veut avec cette _troupe_,
+Molière revint à Paris, fut assez heureux pour avoir accès auprès de
+Monsieur, qui le présenta au Roi et à la Reine-Mère, et pour être
+appelé à jouer en présence de Leurs Majestés dans la salle des gardes
+du vieux Louvre. Bientôt Louis XIV, fort satisfait des talents de la
+troupe de Molière et des comédies composées par son chef, accorda à
+ces acteurs la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une troisième
+troupe dramatique sous le nom de troupe de _Monsieur_. En 1665, les
+comédiens de _Monsieur_ devinrent comédiens _du Roi_, avec 7,000
+livres de pension, et ils s'établirent à la salle du Palais-Royal.
+
+Les trois théâtres, c'est-à-dire: celui de l'Hôtel de Bourgogne, le
+plus ancien de tous; celui du Marais, _fondé_, ou si l'on veut
+_détaché_ du premier en 1600; et enfin celui du Palais-Royal de
+création récente, subsistèrent et jouèrent séparément jusqu'à la mort
+de Molière en février 1673. Les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne et du
+Marais interprétaient de préférence la tragédie, ceux du Palais-Royal
+la comédie.
+
+Lorsque la troupe de Molière eut perdu son chef, c'est-à-dire l'âme de
+la société, elle ne put se soutenir et se divisa. Une partie du
+personnel s'unit à l'Hôtel de Bourgogne, l'autre se joignit au théâtre
+du Marais. Il n'y eut donc plus à Paris que deux théâtres où étaient
+représentées les tragédies et les comédies françaises.
+
+La troupe du Marais quitta bientôt son établissement pour en fonder un
+autre rue Guénégaud. Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les
+décorations et tout le matériel encore dans la salle du Palais-Royal
+et ayant servi à la troupe de Molière.
+
+La troupe de l'Hôtel de Bourgogne et celle du théâtre Guénégaud
+restèrent distinctes et séparées jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-là,
+elles furent réunies par ordre de Louis XIV, en sorte qu'à dater de ce
+moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle de la Comédie-Française,
+dite _troupe du Roi_, qui fut seule chargée de représenter les
+comédies et les tragédies. Le nombre des acteurs fut déterminé, les
+bénéfices distribués au _prorata_ des talents. Les artistes obtinrent
+certains priviléges. Les uns furent dispensés du service, les autres
+eurent des pensions. Une ordonnance royale affecta 12,000 livres à
+cette nouvelle société, dont toute l'administration fut réglée par
+ordonnance royale.
+
+C'est donc du 21 octobre 1680 que date réellement la
+Comédie-Française; cependant elle fut organisée sur de nouvelles
+bases, près d'un siècle plus tard, après avoir passé par diverses
+phases.
+
+La Comédie-Française fut d'abord installée au théâtre de la rue
+Guénégaud; mais la proximité du collége Mazarin étant chose gênante et
+pour le collége et pour le théâtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs
+d'abandonner cette salle et de chercher un autre emplacement pour
+leurs représentations. La société fit l'acquisition du jeu de paume de
+la rue Saint-Germain-des-Prés et de deux maisons voisines. Sur les
+dessins de François d'Orbay, architecte, jouissant d'une réputation
+méritée, on bâtit l'hôtel dit des Comédiens du roi. Ces derniers en
+firent l'ouverture le 18 avril 1689, lundi de pâques, par la tragédie
+de _Phèdre_ de Racine. La dernière représentation donnée sur ce
+théâtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soirée _Béverley_ et
+_le Sicilien_. L'acteur d'Allainval annonça au public le changement
+qui allait s'opérer par la petite allocution suivante:
+
+ «Le Théâtre-Français touche enfin à l'époque la plus flatteuse
+ qu'il pouvait espérer. Le gouvernement daigne fixer un moment son
+ attention sur lui, et s'occupe des moyens de faire élever un
+ monument digne des chefs-d'oeuvre des hommes de génie qui vous
+ ont fait l'hommage de leurs veilles. La scène lyrique vient
+ d'offrir à vos yeux les ressources de l'architecture; vous avez
+ rendu justice au travail de l'artiste célèbre qui a eu le courage
+ de s'écarter des routes d'une imitation servile, et qui a été
+ assez heureux de vous plaire, en osant innover. Il est temps que
+ les mânes de Corneille, de Racine et de Molière viennent
+ contempler les changements dont le théâtre est susceptible, et
+ nous dire: «Voilà le temple où nous aurons à être honorés. Il est
+ temps enfin de faire cesser les reproches très-fondés des autres
+ nations jalouses de la gloire de la nôtre.» Accoutumés depuis
+ longtemps à votre bienveillance, nous ne cesserons jamais de vous
+ donner des preuves de notre empressement à vous offrir des
+ productions dignes de vos suffrages. C'est dans ces sentiments
+ que nous quittons un théâtre où vous avez tant de fois secondé
+ nos efforts. Pénétrés de la plus vive reconnaissance pour les
+ bontés dont vous daignez nous honorer, nous osons vous en
+ demander la continuation sur la nouvelle scène que nous allons
+ occuper.»
+
+Pendant la période de 1689 à 1770, la Comédie-Française eut à
+supporter quelques vicissitudes, malgré la protection dont elle était
+l'objet de la part du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement
+du dix-huitième siècle, le peu d'empressement que les Comédiens
+mettaient à plaire au public, leurs négligences, leurs discussions
+intestines, la pauvreté des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs
+médiocres, après les grandes et belles productions de Corneille, de
+Racine, de Molière, avaient fait tomber leur théâtre dans un discrédit
+dont il ne semblait pas devoir se relever facilement. Leur spectacle
+était entièrement désert et, par contre, le public, même les grands
+seigneurs et la cour, se pressaient aux spectacles forains. La
+Comédie-Italienne avait pris le dessus sur la Comédie-Française.
+Quelques parodies, quelques pièces légères, quelques vaudevilles
+amusants, joués aux Italiens, avaient fait entièrement déserter la
+première scène française. Les choses étaient en cet état en 1710 et la
+scène des Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles
+sur l'état d'abandon dans lequel on laissait la Comédie-Française, ce
+n'étaient que quolibets, que pointes épigrammatiques, que parodies du
+répertoire de la troupe du roi, quand le directeur de la
+Comédie-Française, Dancourt, voulut essayer de ramener les Parisiens
+dans sa salle. Mais au lieu de comprendre que la scène française ne
+doit briller et attirer les gens d'esprit que par des compositions
+dramatiques de bon aloi, par des tragédies ou par des comédies
+d'auteurs de mérite, de poëtes de talent, Dancourt imagina de
+sacrifier au goût du jour. Il résolut de faire représenter un
+divertissement dans lequel on verrait _Arlequin_ et _Scaramouche_. Il
+proposa le rôle d'Arlequin à La Thorillière. Longtemps cet excellent
+acteur refusa de condescendre à ce qui lui semblait être une véritable
+platitude. Pressé par Dancourt, il finit cependant par accepter le
+rôle de Mezzetin[10]. On se détermina à travailler au divertissement.
+Le sujet fut tiré de la situation même dans laquelle se trouvait alors
+la Comédie-Française. On l'intitula la _Comédie des Comédies_.
+Dancourt composa la pièce, fit faire quelques airs par Gilliers, et on
+l'offrit aux Parisiens. Les Parisiens montrèrent plus d'intelligence
+que les Comédiens, en ne faisant pas fête à ce spectacle de mauvais
+goût[11].
+
+ [10] Mezzetin, nom d'un rôle de la Comédie-Italienne dont le
+ caractère est à peu près celui de _Scapin_.
+
+ [11] On en était arrivé à ce point, à la Comédie-Française, que
+ l'on vit la célèbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi
+ lesquels le bilboquet était alors fort à la mode, jouer à ce jeu
+ dans la pièce de l'_Amour vengé_.
+
+Par opposition, le théâtre de la foire Saint-Laurent fit représenter
+une espèce de prologue de Lesage, Fuzelier et d'Orneval, intitulé les
+_Comédiens Corsaires_. Dans cette petite pièce, les comédiens de la
+foire se plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et leurs
+danses. Un des personnages de cette farce était une actrice de la
+Comédie-Italienne arrivant en scène et chantant ce couplet:
+
+ Au mépris de notre gloire,
+ Ces petits esprits follets
+ Ne demandent que couplets,
+ Que musique, vraiment voire!
+ Ils feraient, ces Messieurs-là,
+ Si on voulait les en croire,
+ Ils feraient, ces Messieurs-là,
+ Danser et Phèdre et Cinna.
+
+Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et, pour justifier le
+nouveau genre adopté par la Comédie-Française, il déclamait:
+
+ Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes,
+ Nous voyons le préau s'enrichir de nos pertes;
+ Et là, les spectateurs, de couplets altérés,
+ Gobent les mirlitons qui les ont attirés:
+ Ils y courent en foule entendre des sornettes;
+ Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes.
+ Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près,
+ De nos tables jadis ont soutenu les frais;
+ Mais vous le savez tous, notre noble comique
+ Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique;
+ Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?
+ Trente contemporains de ces fameux auteurs...
+ Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage,
+ Pour rappeler Paris, donner du batelage.
+ Si vous me demandez où nous l'irons chercher;
+ Amis c'est aux forains que nous devons marcher.
+
+Voyant que la Comédie-Française n'avait pas même le privilége, avec de
+mauvaises pièces faites à la mode, de lutter contre les lazzis des
+théâtres forains, Dancourt trouva un autre expédient, celui de faire
+valoir le _privilége exclusif_ de la troupe et d'en demander la
+stricte exécution en justice.
+
+Plusieurs sentences et divers arrêts furent en effet rendus dans ce
+sens, mais sans être exécutés. Enfin le Parlement se mêla du procès et
+fit défense aux théâtres de la foire de faire servir leurs
+établissements à d'_autres usages qu'à ceux de leur profession_,
+permettant, en cas de contravention, de démolir leurs salles de
+spectacles. Les petits théâtres voulurent encore lutter et les
+comédiens du roi firent abattre plusieurs salles. Un nouvel arrêt du
+conseil en date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement.
+
+Le 18 juin 1757, un règlement pour la Comédie-Française fut promulgué,
+lequel annulait tout ce qui avait été décrété jusqu'alors concernant
+ce théâtre, _formé en France_, dit le préambule royal, _par les
+talents des plus grands auteurs_.
+
+Quarante articles réglaient tout ce qui avait rapport: 1º A
+l'administration, aux parts bénéficiaires des acteurs, à leurs
+devoirs, à leurs droits, à leurs pensions de retraite; 2º aux
+retenues pour l'Hôpital général, pour l'Hôtel-Dieu, pour le traitement
+des employés; 3º à la tenue des archives; 4º à la composition du
+conseil de la troupe, et enfin à tout ce qui concernait l'organisation
+complète de cette société.
+
+La Comédie-Française était à la disposition du roi. Elle jouait
+habituellement à la cour depuis la Saint-Martin jusqu'au jeudi d'avant
+la Passion, et lorsque la famille royale allait à Fontainebleau, une
+partie de la troupe s'y rendait également. Chaque sujet avait un
+supplément. Une assemblée générale avait lieu tous les lundis à
+l'hôtel de la Comédie, et c'était alors que les auteurs présentaient
+leurs pièces, qui devaient être examinées par l'assemblée.
+
+En 1770, les comédiens ordinaires du roi s'établirent dans la salle
+des Tuileries où ils jouèrent jusqu'à l'année 1782, pendant que l'on
+construisait pour eux le théâtre de l'Odéon où ils restèrent de 1782 à
+1799.
+
+La salle de l'Odéon, bâtie par ordre de Louis XVI, d'après les plans
+des architectes Peyre, Lainé et Vailly, fut incendiée en 1799 et la
+Comédie-Française s'installa, à la suite de cet événement, au théâtre
+de la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui. Cette salle
+de la rue Richelieu avait été commencée en 1787, aux frais du duc
+d'Orléans. Terminée au bout de trois ans, la troupe des
+_Variétés-Amusantes_ l'avait occupée en 1790, pour la céder, en 1799,
+aux comédiens français. L'Odéon, brûlé en 1799, reconstruit sur ses
+anciennes fondations par décision du Premier Consul, servit à la
+troupe de M. Picard. Le feu détruisit une seconde fois cette belle
+salle le 20 mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebâtir et annexa la
+troupe qui en exploitait le privilége à la Comédie-Française,
+l'autorisant à y représenter les tragédies, les drames et les comédies
+données sur la scène française.
+
+Pendant la période de 1710 à 1799, la Comédie-Française, devenue la
+première scène du monde, introduisit d'importantes et très-utiles
+améliorations dans ses habitudes intérieures. Elle arriva
+successivement, ainsi que nous allons le raconter, à la réforme
+complète des costumes, à leur appropriation à l'époque, de façon à ce
+que les paroles ne fussent plus un anachronisme _chronique_ avec les
+vêtements. Elle obtint (à grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle
+obtint la liberté de l'emplacement sur lequel est représentée la pièce
+jouée par les acteurs.
+
+Jusqu'en l'année 1727, les acteurs et actrices disaient leurs rôles
+vêtus comme ils l'étaient dans la vie habituelle. On comprend combien
+cela nuisait à l'illusion, et quel ridicule en fût même résulté, si
+les yeux n'eussent été depuis longtemps façonnés par l'usage à cette
+bizarre disparate. A l'une des reprises de la tragédie de Campistron,
+_Tiridate_, en 1727, Mlle Lecouvreur, excellente actrice et femme de
+goût, commença une petite réforme dans le costume; mais comme les
+choses, même les plus simples et les plus naturelles, ne se modifient
+pas en un jour, au lieu d'adopter pour elle et pour ses camarades de
+théâtre le vêtement spécial à l'oeuvre dramatique représentée, elle ne
+fit que changer le costume de ville en costume de cour, c'est-à-dire
+qu'elle parut sur la scène en robe à queue traînante et à paniers,
+comme en portaient les grandes dames au commencement du dix-huitième
+siècle. Cette nouveauté fut approuvée du public.
+
+Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de trente années encore,
+on vit à la Comédie-Française les femmes des consuls romains et des
+héros grecs en robes bouffantes, la tête surmontée d'énormes coiffures
+inventées souvent par le mauvais goût de l'actrice. Les artistes de
+l'époque pensaient avoir bien mérité de la patrie et des beaux-arts en
+représentant les reines ou les princesses de la plus haute antiquité
+déguisées en marquises de la cour de Louis XV. Les acteurs étaient
+tout aussi ridicules. Avec la cuirasse antique, avec le cothurne, le
+Romain ou le héros grec de la Comédie-Française se coiffait d'un
+chapeau à plumes surmonté d'un panache. On applaudissait un Ajax, un
+Ulysse, un Agamemnon en perruque de magistrat, ayant au-dessus de
+cette perruque un casque plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi
+Priam traînait sur la scène une casaque de marchand arménien, et
+toutes ces absurdes bigarrures de costume, loin d'être l'objet de
+plaisanteries dans le public, étaient souvent applaudies et admirées.
+
+C'est donc ainsi _attiffés_ que parurent sur la scène française les
+héros de Rotrou, de Corneille, de Racine. Le _Cid_ et _Cinna_ eurent
+pour interprètes des acteurs en fraise plate, en hauts-de-chausses à
+dentelle, en juste-au-corps à petites basques; des actrices en corsage
+court et rond, avec le sein découvert, la jupe à queue, les talons
+élevés, les cheveux crêpés et bouffants. Auguste avait une couronne de
+laurier par dessus sa perruque à la Louis XIV.
+
+Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement adopté
+au théâtre. Il voulut s'y opposer, obtenir des modifications, l'usage
+fut plus fort que sa logique. Baron, le grand Baron lui-même, qui
+avait su réformer la diction ampoulée de ses prédécesseurs, ne comprit
+pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa carrière dramatique, il
+joua le jeune Misaël des _Machabées_, vêtu en bourgeois de Paris, avec
+un toquet d'enfant et des manches pendantes.
+
+Sorel, dans _la Maison des jeux_, raconte que le rôle d'Hercule était
+interprété par un acteur en vêtements ordinaires, mais en manches
+retroussées, qui le faisaient ressembler à un cuisinier en fonction.
+Il portait sur l'épaule, en guise de massue, une petite bûche. Apollon
+avait l'habitude de mettre derrière son oreille une plaque jaune
+destinée à représenter le soleil.
+
+En 1747, une jolie comédie en trois actes, de Lachaussée, _l'Amour
+castillan_, fut donnée aux Italiens avec des costumes espagnols. Cette
+nouveauté étonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation.
+
+En 1753, madame Favart fit un rôle de paysanne, sans robe à paniers,
+sans gants, sans coiffure; mais comme une fille de village, en jupon
+de serge, les cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et
+enfin chaussée de sabots, ce qui déplut aux élégants de l'époque.
+
+En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guidés par le bon goût et par
+l'amour de l'art dramatique, sentirent enfin le ridicule du costume et
+la nécessité d'arriver à une réforme devenue indispensable. Grâce à
+ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux à plumes
+disparurent de la tragédie; les habits furent coupés à la mode
+antique; les représentations théâtrales devinrent plus pompeuses. Les
+décors furent rendus plus semblables à la réalité, le nombre des
+gardes et des soldats qui environnent les rois fut augmenté. Les
+changements à vue eurent une plus grande précision. En un mot, tout
+s'améliora dans ce que l'on appelle la mise en scène.
+
+Toutefois, ni Lekain ni mademoiselle Clairon n'eurent assez de
+puissance encore, pour faire adopter complétement le costume vrai de
+l'époque dans chaque oeuvre dramatique. Les Scythes et les Sarmates
+portèrent la peau de tigre, les Turcs le turban et le sabre recourbé;
+mais pour bien des rôles l'habit français resta toujours de mise. Il
+fallut que Talma vînt donner le coup de grâce aux oripeaux que l'on
+adaptait au vêtement de tous les jours, pour faire disparaître enfin
+ce reste de barbarie. Il introduisit le costume exact. Le premier
+exemple qu'il donna fut dans _Charles IX_. Bientôt _Virginie_, de La
+Harpe, _les Gracques_, d'André Chénier, furent joués avec
+l'habillement de l'époque; puis les acteurs et les actrices, Romains
+ou Grecs, à la scène, se vêtirent en Romains et en Grecs: puis enfin,
+en dernière analyse, à partir du commencement de ce siècle, on devint
+au théâtre d'une rigidité extrême pour l'exactitude du costume.
+
+Aujourd'hui, nous rions en songeant à ces bévues, à ces usages
+extravagants si longtemps maintenus au théâtre. Nous sommes souvent
+tentés d'accuser nos bons ancêtres de folie, et nous ne pouvons
+comprendre qu'ils aient pu supporter d'entendre un vers héroïque
+sortir de la bouche d'un homme habillé en bourgeois de son temps?
+Avons-nous bien raison, et si nous nous donnions la peine de regarder
+un peu autour de nous, ne verrions-nous pas des choses tout aussi
+ridicules? D'abord, chaque jour, à l'Opéra, n'assistons-nous pas à des
+fêtes de village, dont toutes les villageoises en crinoline, sont
+ornées de diamants en plus ou moins grande quantité, selon que le leur
+permettent leurs appointements ou leurs ressources de toute nature?
+N'en est-il pas de même pour les jolies soubrettes de la
+Comédie-Française et des autres théâtres? Quelle est la paysanne qui
+n'entre en scène les bras nus, les épaules (pour ne pas dire plus)
+très-décolletées, chaussée d'un délicieux petit soulier verni, avec un
+bas de soie à jour, bien tiré, dessinant la jambe? Quel est le
+militaire de théâtre, arrivant à franc étrier, d'après son rôle, qui
+ne se présente en culotte irréprochable, en bottes sans une
+moucheture, en gants paille du dernier blanc? Tout ce qui sort de la
+coulisse n'est-il pas à l'état de pastel vivant?
+
+On le voit, il y aurait bien quelques réformes à faire encore au
+costume. Ces réformes cependant ne nous paraissent pas urgentes. De
+même que les dandys de Louis XV, nous ne serions peut-être pas
+charmés à l'aspect d'une soubrette de théâtre malpropre comme une
+fille d'auberge, ou d'une paysanne déguenillée comme elles le sont
+dans nos campagnes. Nous acceptons volontiers le soldat couvert de
+gloire et de laurier, arrivant du combat comme s'il venait à la
+parade. Nous le trouverions peut-être fort désagréable s'il se
+montrait à nous, dans un ballet de l'Opéra, en uniforme poudreux ou
+déchiré.
+
+Soyons donc charitables pour nos pères, ne nous moquons pas trop
+d'eux; car s'ils revenaient en ce monde, ils pourraient bien, à leur
+tour, nous rendre au centuple nos plaisanteries, en voyant les sots
+lazzis qui font la fortune des théâtres depuis quelques années; en
+entendant le jargon de mauvais goût, les scènes obscènes et sans
+esprit, les gestes déplacés, inconvenants, qu'on applaudit à outrance.
+Avec quelle stupéfaction eux, qui avaient l'habitude de n'admettre les
+acteurs à l'honneur de leur parler qu'avec une politesse rigide, avec
+quelle stupéfaction ne verraient-ils pas le sans-gêne, le sans-façon,
+la manière d'être des _artistes_ du dix-neuvième siècle vis-à-vis leur
+public?
+
+Non, non, ne rions pas trop. Le théâtre des siècles de Louis XIV et de
+Louis XV, s'il avait ses défauts, avait aussi de grandes qualités. On
+y sifflait les mauvaises pièces, on y applaudissait les bonnes.
+Aujourd'hui on rit trop souvent de sottises indécentes et platement
+ridicules. Si on mettait en parallèle les qualités de l'ancienne scène
+française et ses défectuosités avec les vertus et les vices de la
+nôtre, il est fort probable que cette dernière n'aurait pas
+l'avantage aux yeux de la morale, de l'esprit et du bon goût.
+
+Après la révolution du costume théâtral, il restait encore à opérer un
+changement plus important peut-être, celui de la liberté de la scène,
+si longtemps désirée, demandée, réclamée par les auteurs et les
+acteurs. On ne put l'obtenir qu'en 1760; jusqu'à cette année, la
+partie du théâtre qui forme la scène sur laquelle agissent les
+acteurs, était encombrée par les bancs où de grands personnages, les
+élégants, les lions de l'époque venaient prendre place, nuisant au jeu
+des machines et des artistes, détruisant toute illusion, et mêlant
+souvent leurs réflexions aux paroles de la pièce. Qu'on se figure les
+conversations des avant-scènes d'aujourd'hui ayant lieu sur le théâtre
+même, à côté ou derrière les acteurs, tandis que ces derniers disent
+leur rôle, et on aura une idée de l'espèce de cacophonie qui devait
+régner sur la scène. Ces places, très-recherchées dans le grand monde
+d'alors, se payaient fort cher, et c'était un revenu important pour la
+troupe; cependant la Comédie-Française renonça volontiers au produit
+considérable qui en résultait pour elle afin de détruire cet abus.
+
+Alors donc, on put voir ouvrir la scène d'une manière imposante.
+L'illusion fut permise. Le jeu des comédiens, si utile au succès des
+pièces, n'étant plus entravé, prit un développement naturel. L'art
+dramatique eut devant lui une porte nouvelle. Les décors purent être
+placés et enlevés avec facilité. On ne vit plus un temple là où il
+fallait un salon; un cabinet à où il fallait un vestibule ou une place
+publique.
+
+C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement radical dans les
+habitudes du théâtre. Il donna, pour indemniser les comédiens, douze
+mille francs de sa bourse.
+
+Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout; à cette époque on
+commença à lui donner des siéges, et il ne fut plus un flot sans cesse
+agité. C'est pour la salle de l'Odéon que cette dernière modification
+fut d'abord admise.
+
+
+
+
+V
+
+QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674.
+
+ PIERRE CORNEILLE.--Considérations générales sur ses oeuvres
+ dramatiques.--Son portrait peint par lui-même.--Sa difficulté
+ d'énonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses différentes
+ productions, dans l'ordre où elles ont été données au
+ théâtre.--_Mélite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_
+ (1630).--_La Veuve et la Galerie du Palais_
+ (1634).--Innovation due à cette dernière comédie.--_La
+ Suivante_ (1634).--_La Place Royale_ (1635).--Lettre de
+ Claveret.--_Médée_ (1635), première tragédie de Pierre
+ Corneille.--Son peu de succès.--_L'Illusion_ (1635).--_Le Cid_
+ (1636).--Réflexions.--Anecdotes.--Le cardinal de
+ Richelieu.--L'Académie.--Boileau.--L'acteur Baron.--_Les
+ Horaces et Cinna_ (1639).--_Polyeucte_ (1640).--Anecdotes.
+ --Épîtres à la Montauron.--Le maréchal de La Feuillade.
+ --Dufresne.--_La Mort de Pompée_ (1641).--Le comte de
+ Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pécourt.--_Le Menteur_
+ et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_
+ (1646).--Réflexions.--Anecdotes.--_Théodore_, tragédie
+ (1645).--Anecdote.--_Héraclius_ (1647).--_Andromède_
+ (1650).--Anecdote du cheval.--Succès de cette pièce.--_Don
+ Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomède_ (1652).--_Pertharite_
+ (1653).--Premier échec grave de Pierre Corneille.--Il veut
+ abandonner le théâtre et mettre l'_Imitation_ en
+ vers.--_Oedipe_ (1659).--Tragi-comédie de _la Toison d'Or_
+ (1660).--_Sertorius_, tragédie (1662).--Mot de
+ Turenne.--_Sophonisbe._--_Othon_ (1664).--Épigramme de
+ Boileau.--_Agésilas_, _Attila_ (1666 et 1667).--_Tite et
+ Bérénice_ (1670).--Galimatias double.--Baron, Molière et
+ Corneille.--Anecdote.--_Pulchérie_ (1672).--_Surena_, tragédie
+ (1674).--_Psyché_, en collaboration avec
+ Molière.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille
+ pendant sa vie et après sa mort.--Son petit-neveu.--Premier
+ exemple de représentation à bénéfice.--Deuxième édition des
+ oeuvres de Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la
+ petite-nièce de l'auteur du _Cid_.--THOMAS
+ CORNEILLE.--Considérations sur cet auteur.--Impromptu à propos
+ de son portrait.--Ses principales productions
+ dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle Duclos.--Anecdote.--_Le Comte
+ d'Essex._--_Le Festin de Pierre_ (1665), en collaboration avec
+ Molière.--Origine de cette pièce.--_L'Inconnu._--Chanson
+ paysanne.--Le _Ballet de Louis XIV_.--_La Devineresse_,
+ comédie dont le succès fut dû à l'actualité.--_Timocrate_
+ (1656).--Anecdote à la quatre-vingtième représentation de
+ cette pièce.--_Commode_ (1658).--_Camma_ (1661).--Succès de
+ ces trois dernières tragédies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au
+ sujet de cette pièce.--_Achille._--Anecdote d'un peintre à
+ propos de cette tragédie.
+
+
+Nous avons dit par suite de quelle circonstance bien simple, Corneille
+avait eu la révélation de son talent poétique et de son aptitude pour
+le théâtre. Il n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comédie de _Mélite_
+fut le premier des anneaux qui devaient lui conquérir une gloire
+littéraire immortelle. Pendant cinquante-trois années, ce grand génie
+dota la scène française des plus belles productions et fixa
+définitivement les règles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on
+à le surpasser, il se produisit sans doute des talents de premier
+ordre qui illustrèrent leur nom, mais aucun n'a encore, dans le genre
+tragique, atteint à sa hauteur. Racine peut être préféré par beaucoup
+d'hommes de mérite pour la pureté de son style; mais ses oeuvres, à
+notre avis, n'ont pas les éclats de mâle vigueur qu'on retrouve dans
+celles de Corneille.
+
+Ce grand poëte donna d'abord dans les travers communs aux auteurs de
+son époque. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il faisait
+fausse route, et il s'empressa d'en changer. Guidé par l'étude des
+anciens, il entra résolument dans la vraie carrière dramatique,
+entraînant sur ses pas, littérateurs, orateurs, philosophes et
+artistes. Sans doute on peut reprocher à ce père du théâtre plus d'un
+défaut. Son style est souvent inégal, il se met quelquefois au-dessus
+des règles grammaticales; sans doute ses chefs-d'oeuvre eux-mêmes, _le
+Cid_, _Cinna_, _Polyeucte_, _Rodogune_, ne sont pas exempts de tout
+reproche; mais ses ouvrages ont des beautés qu'on ne retrouve dans
+ceux d'aucun autre poëte. Ses compositions dramatiques, non-seulement
+ne ressemblent pas à celles qui avaient paru jusqu'alors, mais nulle
+des siennes n'a d'analogie avec celle qui l'a précédée ou qui l'a
+suivie, tant son esprit était inventif, tant son génie avait de
+ressources. Ses plans sont variés, ses caractères sont suivis, bien
+développés, vigoureusement tracés. Si ses vers ne sont pas toujours de
+la plus exacte pureté, que d'élévation dans les idées qu'ils
+expriment! Si un vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme
+la pensée qu'il exprime est forte et noble! On peut dire que nul ne
+sut mieux que Corneille échauffer le spectateur et produire
+l'enthousiasme.
+
+Chose bizarre, cet homme si élevé, si sublime dans ses écrits, avait
+la parole difficile, embarrassée. Il s'énonçait si mal qu'une
+princesse, après l'avoir reçu et causé avec lui, disait: «Il ne faut
+pas entendre M. Corneille ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.» C'était
+malheureusement très-vrai, et lorsqu'il récitait ses beaux vers, il
+fatiguait tout son auditoire. A ce propos, Bois-Robert répondit
+plaisamment un jour à Corneille qui lui reprochait d'avoir mal parlé
+d'une de ses pièces, après l'avoir entendue sur le théâtre:--Comment
+pourrais-je blâmer vos vers sur la scène, moi qui les ai trouvés
+admirables quand vous les _barbouilliez_ vous-même?
+
+Corneille sentait cette infériorité. Il envoya un jour son portrait à
+Pélisson, avec les six vers que voici:
+
+ En matière d'amour je suis fort inégal,
+ J'en écris assez bien et le fais assez mal.
+ J'ai la plume féconde et la bouche stérile,
+ Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville;
+ Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,
+ Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
+
+Sur la fin de sa vie, son talent ne fut plus à la même hauteur; il
+avait eu, comme tout ici-bas, son commencement et son apogée, il
+touchait à son déclin. Le duc de Montpensier, son ami, voulant le lui
+faire sentir, lui dit: «M. Corneille, quand j'étais jeune, je faisais
+de jolis vers; à présent que je suis vieux, mon génie est éteint;
+croyez-moi, laissons faire des vers à la jeunesse.» Corneille ne
+profita pas de cette sage leçon, il travailla jusqu'à un âge fort
+avancé et donna, dans ses dernières années, des comédies que son génie
+eût repoussées dans ses belles années.
+
+Voici, dans l'ordre où elles furent représentées au théâtre, et avec
+quelques anecdotes, les pièces que l'on doit à Pierre Corneille.
+
+Nous avons déjà raconté comment avait été composée _Mélite_, comédie
+en cinq actes et en vers jouée en 1630; mais ce que nous n'avons pas
+dit, c'est qu'il fallut plusieurs représentations pour faire sentir
+la supériorité de cette composition dramatique sur celles du même
+genre qui l'avaient précédée.
+
+Hardy était à cette époque l'auteur le plus en renom au théâtre dont
+il avait depuis longtemps le monopole, étant même associé avec les
+comédiens pour les pièces auxquelles il était complètement étranger.
+Il répondit, lorsqu'on lui apporta sa part du produit des
+représentations de _Mélite: bonne farce_.
+
+_Mélite_ avait paru trop simple au public, Corneille s'en aperçut et
+composa sa tragi-comédie de _Clitandre_, où les incidents, les
+aventures compliquent l'intrigue. On y supprima quelques expressions
+un peu trop décolletées. Cette pièce, donnée en 1630, parut aux
+spectateurs préférable à _Mélite_; mais Corneille ne fut nullement de
+cet avis, il sentit qu'il retombait dans l'ornière dont il avait hâte
+de sortir, il se promit de ne plus sacrifier à des usages de mauvais
+goût et de revenir à la manière simple, naturelle et vraie. La comédie
+de _Clitandre_ fut la première où la fameuse règle des vingt-quatre
+heures, si dédaignée de nos jours, ait été observée. L'unité d'action
+y est fort abandonnée.
+
+Cette pièce fut suivie de _la Veuve_ (1634), en cinq actes et en vers,
+puis quelques mois plus tard de _la Galerie du Palais_, comédie dans
+le genre de la précédente, mais qui donna lieu à une innovation
+heureuse, l'abolition du personnage de la nourrice. On conservait
+avec soin ce rôle dans la plupart des comédies anciennes, parce
+qu'on pouvait le faire remplir par un homme qui prenait le masque,
+et qu'alors le nombre des actrices était assez restreint.
+L'indispensable nourrice devint la non moins indispensable suivante,
+soubrette, Lisette ou confidente qu'on retrouve dans les comédies
+d'avant la révolution, et encore beaucoup aujourd'hui dans tous les
+genres de compositions théâtrales.
+
+Cette suppression de la nourrice et son remplacement par la suivante
+fut probablement la cause première de la cinquième comédie de
+Corneille. Elle porte ce nom de _Suivante_. Elle fut représentée à la
+fin de la même année 1634, et eut, comme les précédentes, un succès
+qui fixa tous les regards sur l'auteur d'oeuvres si différentes de
+tout ce qu'on avait entendu jusqu'à ce moment à la scène.
+
+En 1635, Corneille fit représenter une jolie comédie en cinq actes et
+en vers, _la Place royale_, qui lui valut la lettre suivante de
+Claveret, auteur d'une comédie non imprimée, donnée à Forges devant
+Louis XIII et portant le même titre:
+
+«Vous eussiez aussi bien appelé votre _Place Royale_ la _Place
+Dauphine_ ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me
+choquer; pièce que vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j'y
+travaillais, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour
+contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché
+que je n'aie reçu tout le contentement que j'en pouvais légitimement
+attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses
+représentations, n'aient honoré de quelques louanges l'invention de
+mon esprit, etc.»
+
+Bientôt après, parut la première tragédie de Corneille, _Médée_.
+C'était la troisième fois que ce sujet était donné au théâtre; ce ne
+devait pas être la dernière, puisque cinq autres _Médée_ furent
+représentées sur la scène à différentes époques. La muse tragique ne
+parut pas d'abord vouloir traiter aussi bien le poëte normand que la
+muse de la comédie, et il fut si peu satisfait de l'impression
+produite sur le public par sa tragédie, qu'il revint dès l'année
+suivante à son genre favori, et qu'il fit représenter _l'Illusion_,
+pièce assez médiocre et que lui-même avoua plus tard être une
+_galanterie extravagante_. Heureusement le génie du grand poëte ne
+devait pas être restreint à la comédie, bien qu'il lui eût donné des
+formes autrement sages que n'était la tragi-comédie des siècles
+précédents. L'auteur de _Médée_, cédant au conseil d'un vieux
+serviteur de la reine Marie de Médicis, retiré à Rouen, se mit à
+étudier le sujet du Cid dans le poëte espagnol _Guillin de Castro_. Il
+y puisa l'immortelle tragédie qu'il mit au théâtre en 1636; tragédie
+qui eut dans le public le plus immense succès, tragédie que Richelieu
+combattit par jalousie, et que les quarante immortels dévoués au
+ministre, critiquèrent par ordre, ne croyant pouvoir faire autrement
+que d'obéir à celui auquel ils devaient tout. Des volumes ont été
+écrits sur le _Cid_; mais, malgré les critiques qu'on en fit, malgré
+l'opposition dont la pièce fut l'objet lors de son apparition, par
+suite de la haute cabale qui s'éleva pour la faire tomber, cette
+oeuvre eut un retentissement inconnu jusqu'alors. Elle fut traduite
+dans chacune des langues de l'Europe, et pour tout dire en un mot,
+_elle fit école_. En vain tous les poëtes, à l'exception de Rotrou,
+tous les académiciens se liguèrent contre _le Cid_ et son auteur, la
+pièce a survécu aux critiques, aux siècles, elle est encore de nos
+jours au théâtre. Seule elle suffirait pour conquérir à Corneille le
+premier rang parmi les poëtes dramatiques de tous les pays, de toutes
+les époques, et cependant elle n'est pas exempte de défauts.
+
+Richelieu, qui se montra si injustement acharné contre _le Cid_ et
+contre Corneille, avait souhaité d'abord passer pour l'auteur de cette
+tragédie. Si le grand poëte eût voulu y consentir, sa fortune était
+faite; mais à l'argent il préférait la gloire, et son refus irrita le
+ministre tout-puissant au point de lui faire commettre la plus haute
+iniquité. Par son ordre, l'Académie dut faire l'examen de la pièce, ce
+à quoi Corneille consentit, en disant à Bois-Robert: «Puisque vous
+m'écrivez que Monseigneur serait bien aise de voir le jugement de
+Messieurs de l'Académie sur _le Cid_, et que cela doit divertir son
+Éminence, ils peuvent faire ce qui leur plaira.» Or, on sait que
+d'après les statuts, il fallait ce consentement de l'auteur pour que
+la pièce pût être jugée. Nous ne raconterons pas ici ce singulier
+procès dramatique si connu et qui fit tant de bruit à cette époque.
+
+Le cardinal, chose étrange, était le bienfaiteur de Corneille et
+récompensait, comme ministre, le mérite dont il se montrait jaloux
+comme poëte; aussi, après la mort de Richelieu, Corneille fit-il ces
+quatre vers:
+
+ Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal,
+ Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien;
+ Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;
+ Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.
+
+On connaît les vers de Boileau sur _le Cid_:
+
+ En vain contre le _Cid_ un ministre se ligue,
+ Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
+ L'Académie en corps a beau le censurer
+ Le public révolté s'obstine à l'admirer.
+
+Aux premières représentations de cette tragédie, il y avait encore les
+quatre vers suivants, qui furent supprimés comme contenant une morale
+contraire à la religion et aux lois de l'État:
+
+ Ces satisfactions n'apaisent point mon âme;
+ Qui les reçoit n'a rien; qui les fait, se diffame;
+ Et de tous ses accords, l'effet le plus commun,
+ Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un.
+
+Corneille se montra très-choqué d'une innocente plaisanterie de Racine
+qui, parodiant le vers de Don Diègue, avait mis à peu près le même
+dans la bouche d'un sergent, en lui faisant dire:
+
+ Les rides sur son front gravaient tous ses exploits,
+
+Une foule d'anecdotes se rapportent à la tragédie du _Cid_. En voici
+deux entre mille:
+
+Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur, mais bien loin de
+valoir son fils, mourut assez jeune pour avoir, dans le rôle de Don
+Diègue, poussé du pied l'épée que le comte de Gomas lui fait tomber
+des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette blessure, la
+gangrène s'y mit, et comme il refusa de se faire couper la jambe,
+disant qu'un roi de théâtre se ferait huer avec une jambe de bois, il
+succomba.
+
+Son fils reprit le rôle; mais étant remonté à quatre-vingts ans sur le
+théâtre qu'il avait abandonné pendant trente années, lorsque, dans le
+rôle de Rodrigue, il prononça d'un ton nazillard ces deux fameux vers:
+
+ _Je suis jeune, il est vrai_, mais aux âmes bien nées
+ La valeur n'attend pas le nombre des années,
+
+la salle entière retentit d'un immense éclat de rire. Un Rodrigue de
+quatre-vingts ans était chose si amusante!
+
+Baron recommença sa déclamation, et les rires éclatèrent de plus
+belle; l'acteur s'avança et dit alors aux spectateurs:
+
+«Messieurs, je m'en vais recommencer pour la troisième fois; mais je
+vous avertis que si l'on rit encore, je quitte le théâtre.» Baron
+était tellement aimé qu'on se tut; malheureusement, quand vint la
+scène où Rodrigue se jette aux genoux de Chimène, Rodrigue-Baron tomba
+bien aux pieds de sa belle maîtresse; mais en vain le pressa-t-elle de
+se relever, il ne le put sans le secours de deux valets appelés de la
+coulisse. L'illusion n'était plus possible, Baron abandonna le rôle à
+plus jeune que lui.
+
+Il semble que _le Cid_ ait ouvert à Corneille un filon de mine de
+chefs-d'oeuvre, car on voit le grand poëte abandonner brusquement les
+comédies légères qui avaient commencé sa réputation, pour jeter coup
+sur coup à la scène: _les Horaces_ et _Cinna_ en 1639, _Polyeucte_ en
+1640.
+
+Lorsque la belle tragédie des _Horaces_ parut au théâtre, le bruit se
+répandit que l'Académie ferait encore des observations et prononcerait
+son jugement comme sur _le Cid_, ce qui fit dire: Horace fut condamné
+par les duumvirs et absous par le peuple. L'acteur Baron, le Talma du
+dix-septième siècle, fut à peu près le seul qui sut faire comprendre
+le rôle si difficile d'Horace, et prononcer ce fameux vers:
+
+ Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,
+
+de façon à bien indiquer la pensée de l'auteur. Corneille l'en
+félicita et s'en montra fort satisfait. On raconte, à propos de cette
+tragédie, que dans une représentation, l'actrice chargée du rôle de
+Camille, au lieu de dire:
+
+ Que l'un de vous me tue et que l'autre me venge,
+
+s'étant trompée, s'écria:
+
+ Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange
+
+ce qui mit le public tellement en belle humeur qu'on eut peine à
+continuer la pièce. Dans une autre représentation, une circonstance
+imprévue vint beaucoup embarrasser _Camille_. Les actrices jouaient
+encore la tragédie et la comédie avec le costume, non _de l'époque de
+leurs rôles_, mais dans celui de mode à leur époque à elles. Un jour
+que Camille des _Horaces_, après avoir lancé son imprécation contre
+Rome, fuyait vers la coulisse où elle doit être immolée, ses pieds
+s'embarrassèrent dans la queue traînante de sa robe et elle tomba.
+L'Horace de la scène, faisan aussitôt trêve à sa fureur, met le
+chapeau à la main et avec la plus exquise galanterie, offre l'autre à
+l'actrice pour la relever et la conduire dans la coulisse, puis se
+coiffant brusquement, reprenant sa colère un instant interrompue et
+rentrant dans son rôle, il s'élance le fer levé pour tuer brutalement
+Camille. Jamais meurtre de comédie ne causa une si forte explosion
+d'hilarité. Le grand Baron n'eût pas manqué de tuer Camille tombée à
+ses pieds, dût-il ensuite lui offrir la main une fois la toile
+abaissée.
+
+On raconte qu'un révérend Père, prêchant un nouveau converti et
+l'engageant à abandonner son affection pour une jeune fille de la
+religion réformée, en eut pour réponse ces deux beaux vers des
+_Horaces_:
+
+ Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
+ Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.
+
+Après _les Horaces_, et dans la même année 1639, parut la magnifique
+tragédie de _Cinna_. Deux chefs-d'oeuvre en moins d'un an, c'était de
+la part du poëte s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna
+est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus admirable création de
+Corneille, cependant ce dernier lui préférait _Rodogune_. On prétend
+que Louis XIV dit un jour, en sortant du théâtre où il venait
+d'entendre la fameuse scène de la clémence d'Auguste: «Si, après la
+représentation de _Cinna_, on m'avait demandé la grâce du chevalier de
+Rohan, je l'aurais accordée.» _Cinna_ devait être dédiée au cardinal
+Mazarin; mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur que ce
+ministre, aussi avare que son prédécesseur était généreux, ne lui
+ferait aucun présent, Corneille l'adressa à M. de Montauron qui lui
+envoya mille pistoles, de là vint le nom d'_épîtres à la Montauron_,
+donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de _Cinna_ fit une telle
+impression sur le grand Condé, qu'on vit couler ses larmes. A l'une
+des représentations, le vieux maréchal de La Feuillade fit une
+observation très-fine. Il était sur le théâtre, comme c'était encore
+l'usage, alors, pour beaucoup de grands personnages. _Auguste_ venait
+de dire ces deux vers:
+
+ Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,
+ Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
+
+--Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes le _soyons amis,
+Cinna_.
+
+Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra tout interdit:
+«Mais non, lui dit La Feuillade après la pièce; ce n'est pas vous qui
+m'avez déplu, c'est Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite
+et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en disait
+autant, je le remercierais de cette amitié.»
+
+Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était habitué à des
+déclamations boursoufflées d'acteurs de mauvais goût mugissant les
+beaux vers de Corneille, au lieu de les dire. La démarche noble,
+simple, majestueuse du nouveau comédien ne fut pas goûtée d'abord;
+mais lorsque dans le tableau de la conjuration, on le voit pâlir et
+rougir rapidement, le feu et la vérité de son jeu enlevèrent tous les
+suffrages.
+
+Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon acteur, Dufresne,
+mais dont le talent était loin d'égaler celui de Baron. Ce Dufresne
+imagina un jour un singulier moyen, ou si l'on veut, une _singulière
+ficelle_, pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au moment où
+il prononça ces deux vers:
+
+ Ici le fils baigné dans le sang de son père,
+ Et, sa tête à la main, demandant son salaire,
+
+il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita de sa main droite
+jusqu'alors cachée derrière son dos, son casque surmonté d'une plume
+rouge. Cela produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup.
+Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût aussi bien accueillie
+de nos jours, et que semblable jonglerie produisît autre chose que des
+rires, des huées et des coups de sifflet.
+
+Deux ans après cette avalanche de chefs-d'oeuvre, en 1641, le grand
+Corneille donna la belle tragédie de _la Mort de Pompée_. Une femme de
+beaucoup d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant qu'elle
+ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop grand nombre de héros
+qui s'y trouvaient, ce qui l'empêchait de fixer son choix. La fameuse
+Ninon de Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui l'ennuyait
+de son amour et de ses soupirs, lui répondit un jour plaisamment par
+ce vers de la tragédie de _Pompée_:
+
+ Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr.
+
+On prétend que le futur maréchal avait alors pour rival préféré auprès
+de Ninon, le danseur Pécourt. Ayant un jour trouvé chez Ninon,
+Pécourt, vêtu d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda dans
+quel corps il servait:--«Monsieur, lui répondit Pécourt blessé du
+persiflage, je commande à un corps où vous servez depuis longtemps.»
+
+Ayant donné à la scène française quatre tragédies qui y sont encore
+après plus de deux siècles et qui resteront tant que le goût du beau
+se conservera dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir
+reposer son génie et revenir pour se délasser à son genre primitif. Il
+composa _le Menteur_, belle comédie en cinq actes qu'il tira de
+l'Espagnol _Lopez de Vega_ et qu'il fit jouer en 1642.--Je donnerais,
+disait-il un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur de la
+comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête à ce nouveau produit
+du grand poëte qui donna l'année suivante (1643), une autre comédie
+intitulée _la Suite du Menteur_. Elle eut moins de succès; cependant,
+un peu plus tard, elle réussit assez bien sur le théâtre du Marais.
+
+Après cinq années de repos, la muse tragique inspira à son grand poëte
+_Rodogune_ (1646), composition pour laquelle l'auteur eut toujours un
+faible et qu'il préférait à ses autres chefs-d'oeuvre, peut-être parce
+qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que les
+précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à faire le scenario.
+Corneille avait déjà produit seize grandes compositions dramatiques,
+il avait quarante ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il
+devait encore donner au théâtre de bonnes tragédies, des comédies d'un
+grand mérite; mais le temps des _Horaces_, des _Cinna_ commençait à
+s'éloigner de lui. Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la
+jeunesse. Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre, mais
+elle refroidissait peu à peu son génie. Le poëte, après être monté
+jusqu'au faîte du sublime, redescendit lentement et une à une les
+marches qui l'y avaient conduit.
+
+Voici une anecdote assez plaisante relative à la tragédie de
+_Rodogune_:
+
+A l'une des premières représentations, un soldat en faction sur le
+théâtre écoutait avec l'attention la plus soutenue. A plusieurs
+reprises, il avait essayé par divers signes, de faire comprendre à
+_Antiochus_ que le meurtrier de son frère était _Cléopâtre_. Enfin,
+lorsque le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune:
+
+ . . . . . . . Une main qui nous fut chère...
+ Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?
+ Est-ce vous? etc...
+
+le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut, en désignant
+_Cléopâtre_:
+
+--C'est elle!
+
+Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs en scène
+eurent tant de peine à reprendre leur sérieux, que cet incident
+faillit compromettre le succès de la pièce qu'on acheva
+très-difficilement.
+
+La tragédie de _Théodore_, que Corneille fit jouer quelque temps après
+celle de _Rodogune_ est loin de valoir celle-ci. On raconte à propos
+de celle pièce, que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:
+
+ On la verrait offrir d'une âme résolue,
+ A l'époux sans macule une épouse impolue.
+
+s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire ainsi?» Il fut
+étonné d'apprendre que c'était son cher oncle, le grand Corneille.
+
+La tragédie d'_Héraclius_ suivit en 1647 celle de _Théodore_. Elle ne
+vaut guère mieux quoiqu'elle servît de modèle à beaucoup de copies.
+L'abbé Pellegrin appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs
+tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. Il lui fait
+allusion, lorsqu'il écrit dans son _Art poétique_:
+
+ Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,
+ De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.
+ Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
+ D'un divertissement me fait une fatigue.
+
+Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille assistant à la
+reprise de cet ouvrage, quelques années après qu'il l'eut composé,
+avoua n'y plus rien du tout comprendre.
+
+En 1650, l'auteur du _Cid_ fut sollicité pour faire une tragédie qui
+pût prêter à une mise en scène splendide, avec machines et
+décorations. On voulait amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa
+minorité. La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour avoir un
+spectacle dans le genre des opéras de Venise. La pièce fut faite, elle
+porta le nom d'_Andromède_ et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon,
+dont la salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement à la
+circonstance. L'ouvrage eut un immense succès, si bien que les acteurs
+du Marais s'empressèrent de la reprendre et ils eurent raison, car
+tout Paris y courut. Seulement ce ne fut plus, comme pour _Cinna_,
+comme pour _Rodogune_, à de beaux vers que Corneille dut le
+retentissement de sa pièce, mais à la première apparition sur la scène
+d'un vrai cheval représentant Pégase. Jamais encore on n'avait osé
+commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que si le théâtre du
+Cirque fût inopinément tombé au milieu de Paris au dix-septième
+siècle, avec ses chevaux caparaçonnés et sa brillante mise en scène,
+il eût fait fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour
+_Andromède_ que pour le cheval qui jouait son rôle en acteur consommé.
+Il marquait une ardeur guerrière, il poussait, au moment opportun, des
+hennissements, il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se
+lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est vrai que ce bon
+public français, toujours le même, ne pouvait voir dans la coulisse un
+brave homme vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le pauvre
+animal, objet de son admiration, était à jeun et ne soupait qu'après
+avoir fourni son emploi avec l'instinct que donnent à tout être vivant
+la faim et la soif.
+
+_Don Sanche d'Aragon_, comédie héroïque, parut en 1651, après
+_Andromède_, ou si l'on veut, après le cheval d'_Andromède_. Cette
+pièce eut d'abord un succès; mais le prince de Condé, dont le goût
+faisait autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste, elle tomba
+bien vite et fut reléguée longtemps sur les planches de province. On y
+trouve de beaux vers, cependant, et de belles scènes, et on la reprit
+plusieurs fois sur les théâtres de Paris.
+
+Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent pas de beautés,
+mais qui ne sont plus à la hauteur de ses belles conceptions, parut
+vouloir se relever par la tragédie de _Nicomède_, jouée en 1652, et
+qui eut un très-grand retentissement. Toutefois, disons-le, ce
+retentissement fut en partie dû à cette circonstance, qu'à l'époque où
+on représenta l'ouvrage, les princes sortaient de prison et que
+plusieurs scènes semblaient une allusion à cet événement.
+
+En 1653, parut _Pescharite, roi des Lombards_, tragédie qui n'eut
+aucun succès, c'était le premier échec grave de Corneille sur la
+scène. Il en fut si chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut
+d'abandonner le théâtre, et se mit à traduire en vers français
+l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ce qui surtout avait fait tomber la
+pièce, c'est que le public s'était montré indigné de voir un mari
+racheter sa femme au prix de son royaume. La bouderie de Corneille
+avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait été un serment
+de buveur, l'_Imitation_ resta inachevée sur sa table, et _Oedipe_,
+avec les beaux vers qu'il renferme, parut radieux aux yeux du public
+qui retrouva avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été
+fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à l'art dramatique
+l'homme de génie qui avait tant fait déjà pour la saine littérature.
+
+L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie de _la Toison
+d'or_, pour être représentée au château de Neubourg, chez le marquis
+de Sourdeac, à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix avec
+l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua avec les danses et la
+musique, mais elle ne resta pas longtemps au théâtre. Elle fut reprise
+en 1683, avec un prologue de La Chapelle.
+
+_Sertorius_ succéda à la _Toison d'or_ en 1662. _Sertorius_ a des
+scènes d'une grande beauté, et on prétend que Turenne, après avoir
+entendu cette tragédie, s'écria:--«Où donc Corneille a-t-il appris
+l'art de la guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à
+autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des éclairs qui
+brillaient d'un vif éclat, puis venant à s'éteindre, laissaient les
+admirateurs de son immense talent dans un clair-obscur. C'est ce qui
+arriva lorsqu'il voulut traiter le sujet de _Sophonisme_, déjà mis
+cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais, par Marmet,
+par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin d'une façon assez brillante
+par Mairet. La Grange-Chancel et Voltaire ont également fait leur
+tragédie de _Sophonisme_. Celle de Corneille ne réussit pas, non plus
+que la pièce d'_Othon_, donnée par lui en 1664, et qui manque
+d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il dit dans son _Art
+Poétique_:
+
+ Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir
+ Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;
+ Et qui, des vains efforts de votre rhétorique
+ Justement fatigué, s'endort ou vous critique.
+
+Les deux tragédies d'_Agésilas_ et d'_Attila_, en 1666 et en 1667,
+n'étaient pas faites pour venger Corneille de _Sophonisme_ et
+d'_Othon_. Cependant, elles eurent Chapelain pour grand admirateur. On
+connaît l'épigramme de Boileau:
+
+ Après l'_Agésilas_
+ Hélas!
+ Mais après l'_Attila_
+ Holà!
+
+Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre sur le sens de
+cette épigramme et la traduisit à son avantage. HÉLAS! d'après lui,
+voulait dire que l'_Agésilas_ inspirait la pitié, qu'ainsi elle
+remplissait le but de la tragédie, et le HOLAmis après l'_Attila_,
+indiquait que c'était le _nec plus ultrà_ de l'art.
+
+_Attila_ avait été composé par Corneille pour se venger des comédiens
+de l'Hôtel de Bourgogne, qui commençaient à préférer le talent jeune
+et pur de Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa
+tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le célèbre La
+Thorillière lui prêta l'appui de sa belle diction. Malgré cela, cet
+ouvrage ne resta pas au théâtre.
+
+_Tite et Bérénice_, représenté en 1670, était de plusieurs degrés
+au-dessous des deux précédentes tragédies, Boileau disait d'elle que
+c'était du _galimatias double_, c'est-à-dire du galimatias que
+non-seulement le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il avait
+raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:
+
+Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier avec le soin qu'il
+apportait toujours à se rendre compte des moindres intentions de
+l'auteur; mais il trouva tellement d'obscurité dans les pensées et
+dans les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie.
+Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer qu'il n'y entendait
+rien.--Attendez, dit-il à Baron, Corneille vient souper chez moi ce
+soir, soyez des nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron
+accepte, et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou, l'embrasse
+et le prie de lui expliquer plusieurs vers. Corneille, après les avoir
+examinés quelque temps, dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas
+trop bien non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les
+comprendra pas, les admirera.»
+
+_Pulchérie_, tragi-comédie, et _Surena_, tragédie, furent, en 1672 et
+en 1674, les deux dernières pièces de Corneille, si nous en exceptons
+la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, faite en collaboration avec
+Molière et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.
+
+_Psyché_ fut une dernière galanterie de Corneille à Louis XIV. Déjà
+bien vieux pour un poëte, puisqu'il avait soixante-cinq ans, il
+consentit à plier son mâle génie que l'âge rendait sec et sévère,
+jusqu'à composer un pastiche pour amuser un roi jeune encore et aimant
+le plaisir. Molière fit le premier acte de cette espèce de pastorale,
+et quelques scènes détachées ainsi que le prologue; Corneille
+s'assujettit à broder sur le plan du grand comédien, Quinault composa
+les paroles de la musique et le fameux Lully la partition.
+
+Grâce à cette condescendance, le théâtre et la littérature furent
+dotés d'un morceau qui a passé longtemps pour un des plus tendres et
+des plus naturels qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore,
+excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à l'Amour. Le
+grand roi goûta fort cette jolie pièce. Les deux rôles principaux,
+celui de l'Amour et celui de Psyché, furent remplis par le fils du
+fameux Baron et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut mise à
+la scène.
+
+Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec tant de feu, que le duc
+d'Orléans, dont l'actrice était la maîtresse, en conçut des soupçons
+et de la jalousie. Il eut avec elle une explication orageuse qui se
+termina par l'aveu de sa flamme pour son camarade et par sa rupture
+avec l'altesse royale.
+
+Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; mais il ne fit pas
+fortune ou du moins il n'en laissa guère après lui. Admiré des plus
+grands princes, jalousé par un grand ministre, estimé des plus grands
+hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les plus spontanés et
+les plus délicats de son vivant; sa mort fut un deuil général, et bien
+longtemps après qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi
+que nous allons le dire, fut honorée dans la personne de ses
+descendants.
+
+Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on ne l'avait pas vu
+depuis deux ans; à l'instant même les acteurs s'interrompent, le grand
+Condé, le prince de Conti, tous les personnages alors sur la scène se
+lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre applaudit; des
+acclamations se font entendre de toutes parts, et malgré sa modestie,
+il lui est impossible de se dérober à cette manifestation spontanée, à
+cette véritable ovation.
+
+A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent l'honneur de lui
+faire faire un service funèbre. Un acteur fit ces deux vers:
+
+ Puisque _Corneille_ est mort, qui nous donnait du pain,
+ Faut vivre de _Racine_, ou bien mourir de faim.
+
+En 1750, près de soixante-dix années après la mort de Pierre
+Corneille, il restait encore un de ses petits-neveux, et le descendant
+du grand poëte n'était pas heureux. On le sut, et un des admirateurs
+du _Cid_ eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du
+Théâtre-Français une représentation à son bénéfice. C'est peut-être le
+premier exemple de cet usage depuis si fréquent. La Comédie-Française
+mit à _ce bénéfice_ un empressement qui ne fut égalé que par celui du
+public à répondre à cette pensée généreuse. On choisit pour la
+représentation, _Rodogune_, la tragédie de prédilection de Corneille,
+et _les Bourgeoises de qualité_, comédie dans laquelle presque toute
+la troupe est en scène, et qui fut adoptée par cette raison, chacun
+voulant contribuer à cette bonne oeuvre. La soirée fut des plus
+brillantes, elle produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il
+parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler l'attention de ce
+poëte riche, généreux et courant après la gloire, sur la fille du
+petit-neveu de Corneille. Voltaire maria et dota cette jeune personne.
+La dot fut le prix d'une belle édition des oeuvres de l'auteur des
+_Horaces_, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur et qui se fit
+par souscription.
+
+Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les descendants du grand
+poëte dramatique qui sont la cause première, peut-être, de deux
+innovations heureuses pour les artistes et pour les lettres, les
+représentations à bénéfice et les éditions par souscription.
+
+Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas Corneille, qui voulut
+marcher sur ses traces et, se sentant la verve poétique, s'essaya de
+bonne heure au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique
+Boileau, si _Thomas_ n'avait pas été le frère de _Pierre_, son nom de
+Corneille eût brillé d'un grand éclat. Il ne produisit pas des
+chefs-d'oeuvre comme _Cinna_, _les Horaces_, _Rodogune_; mais il donna
+de belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies, bien conduites,
+bien versifiées, et que le public de cette époque loua et applaudit.
+Plusieurs sont restées à la scène, où elles sont encore de nos jours.
+C'est à tort que l'auteur de _l'Art poétique_ prétend que Thomas
+Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et qu'il semble s'être
+étudié à copier les défauts de son frère. Ce jugement est partial,
+injuste, et la postérité comme les contemporains n'ont pas voulu le
+ratifier. Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le portrait
+de cet auteur dramatique:
+
+ Voyant le portrait de Corneille,
+ Gardez-vous de crier merveille;
+ Et dans vos transports n'allez pas
+ Prendre ici _Pierre_ pour _Thomas_.
+
+Thomas Corneille se montra observateur fidèle des règles de l'art. En
+général, dans ses pièces, la partie théâtrale est bien entendue. Les
+situations sont variées, naturellement amenées et habilement
+conduites. Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait avec plaisir
+la supériorité de son aîné, qu'il appelait toujours le grand
+Corneille, et ce dernier, à son tour, a souvent dit qu'il eût voulu
+être l'auteur de plusieurs des comédies de celui que Boileau désignait
+sous le nom de _cadet de Normandie_.
+
+_Ariane_, jouée en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661),
+_Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragédies qui ont de la
+valeur et qui eurent du succès. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de
+Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, sont des
+comédies qui méritaient mieux que des critiques peu loyales. Était-ce
+la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en même temps que lui,
+les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, étaient
+représentées sous le même nom que le sien?
+
+Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans après son
+frère, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel éloge qu'on
+puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie
+à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent les deux
+soeurs; ils vécurent toujours ensemble, dans la même maison, et, après
+vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le
+partage des biens de leurs femmes.
+
+Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, tragédies,
+tragi-comédies, comédies et même opéras; mais il ne réussit pas dans
+ce dernier genre. Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on
+lui demandait de déclamer une de ses pièces, comme c'était alors
+l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans
+avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frère, il avait une
+diction facile et heureuse.
+
+Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas
+Corneille, à propos de l'actrice chargée du principal rôle, la
+Champmeslé, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle était
+entretenue par son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos
+prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut son triomphe.
+
+Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait deux grands théâtres
+à Paris, celui de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier
+avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français sur
+l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas Corneille étaient jouées sur le
+théâtre du Marais.
+
+Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt
+s'avança timidement sur le devant de la scène, fort embarrassé pour
+expliquer d'une manière convenable qu'on ne pouvait donner cette
+tragédie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui
+_intéressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il était parvenu, à
+l'aide d'un geste assez significatif, à se faire comprendre, lorsque
+l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui
+applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre:
+«Messieurs, dit-elle, à _demain l'Ariane_.» Au commencement du règne
+de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint
+un grand succès.
+
+_Le Comte d'Essex_, tragédie dans laquelle brilla la belle
+mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit:
+«J'ai vu une reine parmi les comédiens.»
+
+_Le Festin de Pierre_, comédie de Molière, fut jouée par sa troupe en
+1665; mais alors cette pièce était en prose. Molière proposa à Thomas
+Corneille de la mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à
+l'auteur de _Tartuffe_ et pour que cette condescendance lui devînt
+profitable à lui-même. Ce fut en 1667 que cette comédie parut sur la
+scène, écrite par Corneille. Le succès qu'eut en tout temps le sujet
+de cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France par les
+comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre espagnol de _Tirso di
+Molina_. Le titre primitif était _el Combibado de Pietra_, ce qui
+signifie _le Convié de Pierre_, c'est-à-dire la statue de Pierre
+_conviée à un repas_, dont on fit _le Repas_, _le Festin de Pierre_,
+parce que la statue invitée était celle d'un commandeur appelé _Don
+Pedro_. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a pas de troupe dramatique qui
+n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, son _Festin de Pierre_.
+Devillers en 1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le donnèrent
+sur diverses scènes, les uns pour les comédiens du Marais, les autres
+pour ceux de l'Hôtel de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille
+pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux auteurs y avait
+hasardé quelques traits un peu forts que le second a retranchés, entre
+autres une scène où Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône:
+«Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de faim! prends
+cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité.»
+
+Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son heureuse facilité et
+son désir de se produire au théâtre, lui ont fait essayer depuis la
+tragédie jusqu'à l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût
+son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra à la scène une
+comédie héroïque en cinq actes et en vers, avec prologue et
+divertissements, le tout mêlé de musique et de danses. Cette pièce,
+appelée _l'Inconnu_, eut un très-grand nombre de représentations, dont
+trente-trois consécutives, ce qui était alors assez rare. Il la fit
+avec _Visé_, qui travailla également à un autre ouvrage, _la
+Devineresse_, donnée en 1679. A la reprise de _l'Inconnu_, Thomas
+Corneille y ajouta, dans le divertissement du cinquième acte, une
+chanson de paysanne qui fit fureur, la voici:
+
+ Ne frippez poan mon bavolet;
+ C'est aujordi dimanche.
+ Je vous le dis tout net:
+ J'ai des épingles sur une manche.
+ Ma main pèse autant qu'all'est blanche,
+ Et vous gagnerez un soufflet:
+ Ne frippez poan mon bavolet;
+ C'est aujordi dimanche.
+ Attendez à demain que je vase à la ville,
+ J'aurai mes vieux habits;
+ Et les lundis,
+ Je ne sis pas si difficile;
+ Mais à présent, tout franc,
+ Si vous faites l'impertinent,
+ Si vous gâtez mon linge blanc,
+ Je vous barrai comme il faut de la hâte;
+ Je vous battrai, pincerai, piquerai;
+ Je vous moudrai, grugerai, pilerai;
+ Menu, menu, menu, comme la chair en pâte.
+ Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte,
+ Que je cachons sous not' bonnet.
+ Ne frippez poan mon bavolet;
+ C'est aujordi dimanche.
+
+Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le roi Louis XV, encore
+fort jeune, fit représenter cette comédie au palais des Tuileries.
+Dans un ballet-intermède, il dansa, ainsi que tous les jeunes
+seigneurs de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia à
+ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et qui nous semblerait
+aujourd'hui une monstruosité.
+
+_La Devineresse_, dont nous venons de parler, est une comédie en
+prose, en cinq actes, et assez médiocre. Elle eut une grande vogue
+d'actualité. On parlait alors beaucoup dans le monde des
+empoisonnements de la fameuse Brinvilliers et de la poudre de
+succession; or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce,
+et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de madame _Jobin_.
+Quoi qu'il en soit, _la Devineresse_ rapporta, dit-on, la somme énorme
+de cinquante mille livres, quatre fois peut-être davantage que la plus
+belle tragédie de Pierre Corneille.
+
+Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace de cinq ans, et
+étant encore assez jeune: ce sont _Timocrate_, en 1656; _Commode_, en
+1658, et _Camma_, en 1661.
+
+_Timocrate_ fut donnée quatre-vingts fois de suite et toujours avec un
+égal succès et un succès tel, que Louis XIV, chose des plus rares,
+vint exprès au théâtre du Marais, où l'on représentait les
+compositions de Thomas Corneille, pour assister à l'une des
+représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer cette tragédie
+que le public la demandait encore. Enfin, un beau jour, ils députèrent
+un des leurs qui, s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre:
+«Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre _Timocrate_; pour nous,
+nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres
+pièces, trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les comédiens
+de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs, par le talent, à ceux
+du Marais, voulurent la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de
+leurs confrères du _second_ théâtre, qu'ils y renoncèrent.
+
+La tragédie de _Commode_ eut également le privilége de faire déplacer
+Louis XIV ainsi que toute la Cour qui vint mêler ses applaudissements
+à ceux du public.
+
+_Camma_ fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence fut si
+considérable, que la scène était littéralement envahie par les grands
+personnages qu'on ne pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine
+à se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis, ce qu'ils ne
+faisaient jamais, car alors, les représentations sur le grand théâtre
+n'avaient lieu que trois fois par semaine, les dimanches, mardis et
+vendredis. Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas
+Corneille pour cette tragédie, est un des principaux motifs du succès
+qu'elle obtint. Quelques jeux de scène heureux, et qu'on appelle
+aujourd'hui des _ficelles_ en langage vulgaire de théâtre,
+contribuèrent également à la faire réussir.
+
+_Laodice_, reine de Cappadoce, tragédie jouée en 1668, fut moins bien
+traitée que les trois précédentes. A l'une des représentations de
+cette pièce, l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur qui
+paraissait peu le comprendre. «La scène, lui disait-il, est en
+Cappadoce, il faut se transporter dans ce pays-là et entrer dans le
+génie de la nation.--Ah! très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je
+crois que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les lieux.»
+
+Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille fit son _Achille_.
+Un des acteurs qui tint le rôle du héros grec avait été menuisier de
+son état. Se trouvant superbe sous son casque, il voulut avoir son
+portrait dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre;
+mais on prévint ce dernier que le comédien était un mauvais payeur. Le
+rapin peignit le bouclier de son Achille en détrempe. Le portrait fut
+trouvé d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de comédie
+refusa de payer le prix convenu. Le peintre feignit d'être
+très-content de ce qu'on lui offrait et engagea l'acteur à passer
+plusieurs fois sur le tableau une éponge imbibée de vinaigre, pour lui
+donner plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image
+d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot à la main.
+
+A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas Corneille essaya de
+composer des opéras pour supplanter Quinault, alors fort en vogue pour
+ce genre de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il
+avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi qu'en 1678,
+parut _Psyché_, composée pour Louis XIV, et fort peu appréciée, comme
+on disait alors, de la Cour et de la ville.
+
+
+
+
+VI
+
+RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.
+
+DE 1636 A 1652.
+
+ RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_
+ (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de ce
+ dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie
+ d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_
+ (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de
+ Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
+ tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir
+ cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première
+ représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie
+ enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à
+ BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de
+ Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
+ critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le
+ Cid_ à _Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des
+ auteurs dramatiques tend à s'accroître au dix-septième
+ siècle.--Les auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux
+ de l'époque actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières
+ représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce
+ faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
+ Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences
+ trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652
+ et 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui
+ donna lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre
+ par ses revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses
+ pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cet
+ te pièce.
+
+
+L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du
+lot que la nature nous a dévolu en partage. Le grand homme de guerre
+veut passer pour grand politique, le politique veut paraître poëte,
+l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. Et chacun est
+plus flatté des éloges non mérités qu'on lui donnera sur la vertu
+qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il méritera par les
+qualités qu'il possède réellement. C'est ainsi que le cardinal de
+Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unité
+et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantât ses
+talents administratifs, sa haute capacité d'homme d'État, le génie
+avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la
+plus légère critique des tragédies médiocres dont il avait ou donné le
+sujet ou barbouillé quelques scènes. Richelieu, le grand Richelieu,
+voulait être avant tout un grand poëte, il ne jalousait pas le
+ministre qui lui tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne
+pouvait souffrir qu'on lui vantât les oeuvres dramatiques de
+Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait à se faire une
+réputation littéraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le
+théâtre, il composait lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et
+qu'il ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des grands sont
+quelquefois bons à quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII
+aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les
+lettres, à la création de l'Académie.
+
+En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il faisait travailler à
+ses productions dramatiques, mit au monde une comédie en cinq actes
+intitulée: _Les Thuileries_. Cette pièce fut représentée dans le
+Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence en
+avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, un des auteurs,
+plus docile à la muse poétique qu'aux volontés du ministre, avait cru
+devoir faire quelques changements au troisième acte qui lui avait été
+confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:--Il faut avoir un esprit
+de suite. Or, par _esprit de suite_, Son Éminence entendait une
+soumission aveugle aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions
+de nos jours, en termes militaires, une obéissance passive.
+
+Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prêt, le
+cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter son nom, ajoutant qu'en
+retour, il lui prêterait sa bourse en quelque autre occasion.
+
+En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge dans le prologue,
+ils eurent un banc spécial dans une des meilleures places de la salle,
+et leurs pièces étaient toujours représentées devant le roi et devant
+toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux
+quelque agrément.
+
+Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, ayant porté à
+Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la
+pièce d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois
+vers:
+
+ La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;
+ D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
+ Animer le canard qui languit auprès d'elle.
+
+Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante pistoles, les mit
+dans la main de Colletet en lui disant que c'était seulement pour ces
+vers qu'il trouvait très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche
+pour payer tout le reste.
+
+Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:
+
+ Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres,
+ Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!
+
+Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, quoiqu'il fût un
+des quarante immortels, tenait quelquefois tête à Richelieu dans des
+discussions littéraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que
+rien ne pouvait lui résister.--Vous vous trompez, reprit le cardinal,
+je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. Colletet,
+qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà
+une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.
+
+La seule production de Colletet est la tragédie-comédie de _Cymiade_,
+jouée en 1642, écrite en prose par l'abbé d'Aubignac et mise en vers
+par lui. On voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup
+pour aller à l'immortalité.
+
+Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à sa dévotion, se
+trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, né en 1595, qui dut à son
+crédit auprès de lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire
+des guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, et l'un des
+premiers des _quarante immortels_.
+
+Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais
+une imagination déréglée qui n'enfantait habituellement que des
+chimères. Il donna plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses
+premières comédies porte ce titre: _les Visionnaires_, on dit de lui
+qu'il était le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus
+visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour
+le métier de poëte, et s'il _enfourcha Pégase_, ce ne fut que pressé,
+que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait
+lui-même ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait
+avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin
+qui fit les jolis vers sur la violette de la _Guirlande de Julie_:
+
+ Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,
+ Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;
+ Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,
+ La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
+
+_Aspasie_, comédie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup
+d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien
+malgré lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup
+d'intelligence, de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer
+quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista longtemps, mais il
+n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable
+pour la scène. Il composa le _scenario d'Aspasie_.
+
+Richelieu trouva ce _scenario_ fort à son goût, lui donna de grands
+éloges et finit par dire que celui qui l'avait imaginé était seul
+capable de le traiter avec succès. Toutes les objections du pauvre
+auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à
+devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc de la meilleure
+grâce possible, et sa pièce, représentée devant le duc de Parme, fut
+beaucoup applaudie _par ordre_ du ministre qui veilla à son succès.
+
+Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, il lui demanda un
+ouvrage du même genre tous les ans. Le malheureux poëte sans le
+vouloir, pris au piége, prétexta le travail incessant que lui donnait
+un grand poëme héroïque, _Clovis_, auquel il consacrait tous ses
+moments, et qui devait faire la gloire du règne de Sa Majesté Louis
+XIII. Cette occupation, disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier
+à la poésie dramatique.
+
+Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait pas assez de
+temps à vivre pour voir la fin de _Clovis_, que le tracas des affaires
+exigeait qu'il prît des distractions, que les représentations
+théâtrales de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces
+distractions, que Desmarets étant né poëte et homme d'esprit,
+Desmarets lui devait son talent et ses veilles. L'argument était sans
+réplique, et lorsque le ministre tout-puissant du dix-septième siècle
+parlait ainsi, tout refus devenait impossible. Desmarets devint donc
+le collaborateur forcé de Son Éminence.
+
+Tous deux se mirent à l'oeuvre, et en 1637 il vint au monde une
+comédie en cinq actes, de leur façon, _les Visionnaires_, que Molière
+et Boileau ont, par la suite, appelée un _détachement des petites
+maisons_, mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès. Il est
+vrai de dire que la protection hautement déclarée du cardinal, alors
+plus souverain que le roi de France, fut pour beaucoup dans les
+éloges du public et dans les applaudissements du parterre. En
+littérature comme en politique, la puissance du jour, tant qu'elle a
+le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle veut, puis vient la
+réaction, puis vient le jugement de la postérité. On comprend que
+Richelieu tenait à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en
+grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé les caractères et
+donné le sujet. Ce sujet était une allusion à l'époque. Ainsi, par une
+des visionnaires, celle qui aime Alexandre, le cardinal avait voulu
+désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même avait échoué, et pour
+se venger de laquelle il voulait donner à la belle insensible le
+ridicule de n'aimer que le héros de Macédoine. La coquette était
+madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît qu'au théâtre,
+était madame de Rambouillet. La quatrième, celle qui se croit adorée
+de tous les hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce dernier
+rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère de _Bélise_ des
+_Femmes savantes_. La comédie des _Visionnaires_ avait donc au moins
+le mérite de l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses
+critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être choqué et mit
+en tête de sa préface ces quatre vers:
+
+ Ce n'est pas pour toi que j'écris,
+ Indocte et stupide vulgaire;
+ J'écris pour les nobles esprits,
+ Je serais marri de te plaire.
+
+Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu travaillait
+avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put donner la moindre pièce sans
+qu'on ne l'attribuât en grande partie au cardinal. Ainsi _Roxane_,
+tragédie qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence. A ce
+compte-là, le grand ministre eût passé son temps à rimer tant bien que
+mal. Quoi qu'il en soit, Voiture, dans le doute où il était sur la
+paternité de _Roxane_, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il en
+fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son épître latine à M. de
+Boutillier de Chavigny, et il dut se féliciter de sa prudence,
+lorsqu'il vit les portes de l'Académie française refusées à l'abbé
+d'Aubignac qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage médiocre.
+Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier personnage; chargé par
+Richelieu de l'éducation du duc de Fronsac, et récompensé de ses soins
+par deux abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour
+grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur et romancier,
+il possédait le caractère le plus hautain, le plus difficile, et
+trouvait le moyen de se brouiller avec tout le monde. Ayant _commis_
+un insipide roman, _Mascarisse_, dont Richelet ne fit pas à son gré un
+assez grand éloge, il ne voulut plus voir son ami. Richelet lui
+écrivit:
+
+ Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi,
+ N'ai-je pas loué ton ouvrage?
+ Pouvais-je plus faire pour toi
+ Que de rendre un faux témoignage?
+
+Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. En 1639 et en 1643,
+il prêta son nom à deux tragi-comédies, _Mirame_ et _Europe_, qui
+firent alors bien du bruit dans le monde des lettres et sur la scène
+française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua si bel et si
+bien, montra un tel amour, fit de telles dépenses, qu'il est difficile
+de ne pas admettre qu'il en est réellement l'auteur. Du reste,
+_Mirame_ et _Europe_ sont des pièces aussi mauvaises l'une que
+l'autre.
+
+_Mirame_ lui coûta cent mille écus; car il voulut, pour la faire
+jouer, une salle de spectacle qu'il fit construire à grands frais dans
+le Palais-Cardinal. Lors de la première représentation, il vint au
+théâtre, et voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au
+désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en faisant dire à
+Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, assez peu désireux
+d'affronter seul l'humeur du ministre, pria un de ses amis, homme de
+ressource, de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal les aperçut,
+il leur cria:--«Eh bien! les Français n'auront jamais de goût; ils
+n'ont point été charmés de _Mirame_.» Desmarets baissait l'oreille,
+son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur, dit-il, ce n'est
+pas la faute de l'ouvrage ni du public, mais bien celle des comédiens.
+Votre Éminence a dû s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et
+même qu'ils étaient ivres?--C'est vrai, reprit le cardinal, ils ont
+tous joué d'une façon pitoyable.» Cette pensée consola Richelieu qui
+devint d'une humeur charmante et les retint à souper pour parler
+encore de _Mirame_. Dès que les deux amis furent libres, ils coururent
+à la comédie prévenir les acteurs de ce qui venait de se passer à
+Rueil, puis ils se mirent en quête de spectateurs de bonne volonté et
+disposés à faire accueil à _Mirame_. A la seconde représentation, la
+pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au comble du bonheur.
+Il applaudissait lui-même, trépignait des pieds et des mains, se
+levait dans sa loge, mettait la moitié du corps en dehors, imposait
+silence pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait sublimes,
+enfin il témoignait la joie d'un enfant! Hélas! le grand homme d'État
+ne put, malgré tous ses efforts, que sauver _Mirame_ d'un éternel
+oubli, eu rendant cette tragi-comédie et celle d'_Europe_, célèbres,
+non par les beaux vers qu'elles renferment, mais par le souvenir qui
+se rattache à leur mise en scène. A l'une des représentations de
+_Mirame_, Richelieu avait défendu de laisser entrer d'autres personnes
+que celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui jouissait
+d'un grand crédit près de Son Éminence, à cause de son esprit toujours
+porté à la gaieté, introduisit dans la salle deux beautés d'une
+réputation passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon, nièce de
+Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie, dont Bois-Robert était
+membre, députa près du ministre pour demander son rappel, cette grâce
+fut refusée. Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. Un jour
+que son illustre malade était dans un de ses accès taciturnes, il lui
+fit cette singulière ordonnance: _Recipe Bois-Robert_.
+
+Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort, lorsque, sous
+prétexte d'un _Clovis_ infinissable, il refusait l'honneur de la
+collaboration du grand ministre. Après les tribulations de _Mirame_,
+vinrent celles d'_Europe_, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse
+que la première et jouée quatre ans plus tard.
+
+Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la trouvant sublime,
+l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs de l'Académie française, en les
+priant de donner leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et la
+plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie obéirent
+ponctuellement et maladroitement. Le jugement fut des plus sévères, si
+sévère même, que quelques vers échappèrent seuls à la critique.
+Bois-Robert rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur, piqué
+au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la cheminée.
+Heureusement, ou malheureusement pour _Europe_, on était au printemps,
+il n'y avait pas de feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est
+mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible sentiment de
+tendresse paternelle pour son oeuvre. Elle se lève, ordonne d'appeler
+son secrétaire Chevest, et l'envoie dans la lingerie demander aux
+femmes de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant de
+leur mieux chacune des pages du manuscrit sacrifié dans un moment
+d'humeur. Le lendemain, _Europe_ était retapée, recopiée à peu près
+telle qu'elle avait été faite, sauf quelques légères corrections, et
+renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé d'observer aux Immortels
+que l'on avait _profité_ de leurs lumières. Cette fois, Messieurs de
+l'Académie comprirent; ils n'eurent garde de toucher à _Europe_, qui
+sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée, louée, acclamée
+comme la plus belle fille qui ait jamais paru au théâtre. Hélas! le
+chef-d'oeuvre, mis à la scène, eut le succès le plus négatif! Le
+public, beaucoup moins dans les secrets du cardinal que Messieurs de
+l'Académie, à l'inverse du savant aréopage, condamna _Europe_ et
+applaudit le _Cid_.
+
+_Europe_, tragi-comédie entièrement politique, était, en effet, peu
+propre au théâtre. C'était un amalgame de scènes dans lesquelles les
+grandes puissances exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs
+intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, cette pièce fut
+donnée à l'Hôtel de Bourgogne en même temps que _le Cid_. Lorsque la
+représentation de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur
+s'avança pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer qu'elle
+serait jouée le surlendemain. Ce n'était pas l'affaire des
+spectateurs. Des huées, des murmures s'élevèrent de toutes les parties
+de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander à la
+place la tragédie de Corneille.
+
+Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce et résolut de se
+venger sur _le Cid_ de la chute de son _Europe_. De là vint la ligue,
+à l'Académie, contre l'un des chefs-d'oeuvre du grand Corneille, et la
+fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et
+une preuve de ce que peut, en France, même sur les beaux-arts, un
+pouvoir despotique.
+
+Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs dramatiques s'était
+considérablement accru et tendait à s'accroître. A cette époque,
+quelques _noms_ n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole
+du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de Bourgogne ou du
+Marais, n'acceptaient pas les yeux fermés une tragédie ou une comédie,
+parce qu'elle était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas
+de propos délibéré une autre, parce que le nom du poëte ne s'était pas
+encore fait connaître. Les grands et bons auteurs n'empêchaient
+nullement leurs jeunes confrères de s'approcher du tabernacle; ils
+encourageaient leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. Un
+homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer à la
+scène, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux
+de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir à ce
+public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le
+parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits
+_qu'à la porte il achète en entrant_, il y avait des juges compétents
+dans la littérature, des juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux
+témoignages, des juges dont le goût épuré n'était mis en doute par
+personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes
+les classes, qui voulaient être intéressés, qui applaudissaient
+lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et désapprouvaient
+impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle
+mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrépides _chevaliers du
+lustre_, ni les réclames à tant la ligne, ni la mise en scène des
+premières représentations, les loges données, les stalles offertes
+pour le succès de la pièce. Le succès était fait par le public, qui
+pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui
+ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, _que les
+temps sont changés_ pour le théâtre! N'a-t-on pas vu des directeurs
+commander des pièces à un auteur utile à ménager dans un but
+quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent
+quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer un acte), se
+mettent à l'oeuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reçus,
+appris, joués, entonnés (qu'on nous passe l'expression), de gré ou de
+force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le
+dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, trente représentations,
+jusqu'à ce que tout Paris soit venu se prendre bêtement à la glu d'une
+réclame bien stupide, commercialement acceptée par les journaux, et le
+tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de rendre compte des
+nouvelles représentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles
+hebdomadaires, charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois
+quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient
+pas, les colonnes du journal leur seraient fermées, s'ils tentaient de
+critiquer le théâtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient
+de louer le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au temps où
+nous vivons, on ne va guère plus d'une fois entendre la même pièce, on
+ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler.
+Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lèvres
+_bravo_ ou en frappant légèrement le parquet du bout de sa canne. Si
+elle est mauvaise, on se contente de murmurer: _Dieu! que c'est bête!_
+puis on sort en levant les épaules, bien décidé à laisser _voler_ les
+autres comme on a été volé soi-même.
+
+ [12] C'est seulement on 1686, lors de la représentation du _Baron
+ de Fondrières_, comédie _attribuée_ à Thomas Corneille, que
+ l'usage des sifflets commença à se généraliser parmi les
+ spectateurs du parterre.
+
+Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne
+craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps
+des Corneille, des Racine, des Molière, l'acteur était fait pour les
+pièces et non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une
+comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A pût écraser tous ses
+camarades en brillant aux dépens du reste de la troupe; pour que le
+nez du comédien B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut
+naturel, mis en évidence, pût amuser le public. A l'exception du poëte
+Scarron, qui fit pour l'acteur _Jodelet_ plusieurs pièces comiques,
+jamais encore on n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un
+acteur. L'auteur composait son oeuvre sans se préoccuper de ceux qui
+devaient l'interpréter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris
+possédait deux ou trois scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a
+deux ou trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute espèce
+de produits plus ou moins frelatés.
+
+Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de Richelieu et de
+Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand poëte,
+obtenaient au théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, des
+succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée du cardinal, l'abbé de
+BOIS-ROBERT, né en 1592, qui dut à son esprit jovial d'être en grande
+faveur auprès du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se
+passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État et un membre
+de l'Académie. Autant pour complaire au maître que pour sa propre
+satisfaction, l'abbé composa et fit jouer une vingtaine de pièces de
+divers genres, assez médiocres en général. Il en est trois cependant:
+_les Apparences trompeuses_, _l'Amant ridicule_ et _les Trois
+Orontes_, qui lui acquirent une sorte de réputation.
+
+Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, ce qui lui attira
+maintes fois des aventures. Le jour où l'on devait donner la première
+représentation de sa comédie des _Apparences trompeuses_ (1655),
+il était aux Minimes de la Place-Royale, à genou, un énorme livre
+de messe devant lui. Quelqu'un demanda à un ecclésiastique quel
+était cet abbé de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit
+l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à l'_Hôtel de
+Bourgogne_, et il prie pour le succès de son _sermon_.» Après la
+représentation de sa pièce, qui fut, en effet, bien accueillie par le
+public, Bois-Robert, s'en revenant à pied, fut rencontré par un
+de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse.
+«Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a enlevé pendant que j'étais
+à la comédie.--Quoi, s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre
+_cathédrale_. Ah! ce n'est pas supportable.»--Un jour que le familier
+de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un
+pauvre diable prêt à mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:--«Mon ami,
+lui dit-il, pensez à Dieu et récitez votre _Benedicite_.»
+
+On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva fut due à une
+aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme
+il cherchait à se disculper en affirmant que la personne au sujet de
+laquelle on l'accusait était affreuse:--«Si elle est laide, reprit
+Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»
+
+Pour compléter le tableau des vertus évangéliques de Bois-Robert, nous
+ajouterons qu'il était joueur enragé. Il perdit un jour dix mille écus
+contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il
+possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille
+autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le
+duc, lui remit la somme réalisée et lui promit une ode à sa louange
+par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le monde que M. le duc a
+fait présent de seize mille francs pour une méchante pièce de vers, on
+s'écriera: Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»
+
+Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet
+d'une de ses comédies, _les Trois Orontes_, représentés en 1652. Une
+demoiselle de Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. Deux
+amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer l'un après
+l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le
+premier faux Racan. Elle déplora avec le second l'impudence du
+premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan qui,
+cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un état de fureur
+tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa à la porte en
+l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard
+on fit sur le même sujet _les Trois Gascons_.
+
+_L'Amant ridicule_, comédie en un acte et en prose de Bois-Robert,
+resta quelque temps au théâtre. On représenta cette pièce avec le
+ballet des _Plaisirs_, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.
+
+Il est un autre abbé de cette époque, BOYER, dont nous ne devons pas
+oublier la figure. C'est à lui qu'on eût pu dire: _Honneur au courage
+malheureux_. Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur pour le
+théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molière,
+il courut de défaite en défaite, de chute en chute, et cependant il ne
+se lassa pas de composer pour celui qu'il eût pu justement appeler
+_son ingrat public_. Évidemment ce malheureux était né sous une
+mauvaise étoile, puisqu'il se rejeta sur le théâtre après avoir échoué
+comme prédicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié sur
+la scène que du haut de la chaire. Pendant cinquante années, il
+laboura péniblement le champ pour lui stérile de la poésie dramatique,
+et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par
+l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque
+absolu de goût et de sens commun. Il fut membre de l'Académie en 1666
+et mourut en 1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité
+et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses
+contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine
+se sont, on peut dire, acharnés après les ouvrages dramatiques de ce
+poëte, qu'ils eussent volontiers salué du titre de _Roi du
+galimatias_.
+
+A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pièces, on
+fit plusieurs épigrammes, l'une suivit la représentation de
+_Clotilde_, la voici:
+
+ Quand les pièces représentées,
+ De Boyer sont peu fréquentées,
+ Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,
+ Voici comment il tourne la chose:
+ Vendredi, la pluie en est cause,
+ Et le dimanche, le beau temps.
+
+Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le
+théâtre et ne vit jamais réussir aucun de ses ouvrages. Pour éprouver
+si leur chute ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du
+parterre à son égard, il fit afficher la tragédie d'_Agamemnon_ sous
+le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arrivé à Paris. La
+pièce fut généralement applaudie. Racine même, le plus grand fléau de
+Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria du milieu du
+parterre: «Elle est pourtant de Boyer, malgré M. de Racine.»
+
+Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et l'on en fit une
+analyse peu favorable dans un sonnet que voici:
+
+ On dit qu'_Agamemnon_ est mort,
+ Il court un bruit de son naufrage,
+ Et Clytemnestre tout d'abord
+ Célèbre un second mariage.
+
+ Le roi revient, et n'a pas tort
+ D'enrager de ce beau ménage;
+ Il aime une nonne bien fort,
+ Et prêche à son fils d'être sage.
+
+ De bons morceaux par-ci, par-là,
+ Adoucissent un peu cela;
+ Bien des gens ont crié merveilles.
+ J'ai fort crié de mon côté;
+ Mais comment faire? En vérité,
+ Les vers m'écorchaient les oreilles.
+
+
+
+
+VII
+
+CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
+
+ Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré.
+ --Réflexions.--Contemporains du grand poëte.--TRISTAN.--Sa
+ tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de Mondory et de l'abbé
+ Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_ (1637).--_Phaéton_
+ (1637).--Singulier portrait des Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le
+ Parasite_.--Qualités et défauts de Tristan.--Son
+ épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de Corneille.--Ses productions
+ dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur gascon.--Anecdote.--Ses
+ tragédies de _Mithridate_ (1638), du _Comte d'Essex_, de _la Mort
+ des Enfants de Brute_ (1647).--Son style.--BENSERADE.--Anecdotes.
+ --Ses tragédies de _Cléopâtre_ (1636), de _Méléagre_ (1640).
+ --Citation.--Petite vanité de Benserade.--Anecdote.--Vers
+ au bas de son portrait.--URBAIN CHEVREAU, poëte poitevin.--Son
+ instruction.--Singulier anachronisme dans sa tragédie de
+ _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE
+ BOUSCAL.--Son esprit.--Ses qualités.--_La Mort de Brute_,
+ tragédie (1637).--_La Mort d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur
+ _Don Quichotte_ et _Sancho Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA
+ SERRE.--Anecdotes sur ces deux auteurs.--Réflexions.
+ --Tragédies en prose de La Serre.--_Pandoste_.--_Thomas Morus_
+ et _le Sac de Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse
+ Réformé_.--LECLERC, de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_
+ (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité
+ présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle_.--Ses
+ principales productions dramatiques (1645).--_Zénobie._--Anecdote.
+ --GOMBAULT, un des fondateurs de la Société savante qui
+ fuy la base de l'Académie.--Sa tragédie des _Danaïdes_
+ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des plus
+ féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_
+ (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de
+ Corneille.--_Sémiramis_ (1646).-- _Les Amours de Diane et
+ d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_
+ (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales
+ de Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_
+ (1668).--Citation.--Qualités et défauts de
+ Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des
+ _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu
+ célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU et MILLOTET.--_Manlius
+ Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et son
+ extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,
+ considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour
+ des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de
+ Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_
+ (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_
+ (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663).
+
+
+Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la
+scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au
+théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à
+Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui
+des pièces pour _trois_ écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui
+les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les
+premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes;
+mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait
+pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»
+
+La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France,
+est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte,
+l'actrice prononçait un jugement très-vrai.
+
+Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa
+irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou
+moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de
+quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les
+anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous
+beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie
+du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables
+efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa
+hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la
+route où lui-même en avait fait si ample moisson.
+
+TRISTAN, l'un d'eux, donna sa première tragédie de _Marianne_ en 1626,
+très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son
+apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit
+eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence
+redoutable, il obtint cependant des succès.
+
+Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé
+l'_Hermite_, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur
+fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore,
+d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en
+Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole
+de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des
+lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières,
+nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses
+loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître
+en 1626 une tragédie de _Marianne_ qui produisit à cette époque une
+véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal
+rôle dans cette oeuvre dramatique, l'interpréta avec talent et
+contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie
+parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et
+manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa;
+l'Éminence, qui n'avait pas un coeur des plus tendres, laissa échapper
+quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il
+s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il
+présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert
+déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette
+aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour
+en revenir à la _Marianne_ de Tristan, nous dirons que non-seulement
+cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau
+s'en occupa pour y introduire quelques corrections.
+
+ [13] Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de
+ _Médée_.
+
+Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années
+sans rien produire. En 1637, il donna _Panthée_, où l'on trouve ces
+deux beaux vers:
+
+ Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,
+ Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.
+
+A peu près vers la même époque, il fit paraître la _Chute de Phaéton_,
+qui n'eut pas le succès de _Marianne_, d'autant que Pierre Corneille
+était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de
+_Phaéton_ que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des
+_Destinées_:
+
+ Ces juges souverains de la terre et de l'onde,
+ Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.
+ C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,
+ L'empêchent de passer au delà de ses bords.
+ C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;
+ C'est eux qui, des _cocus_, _font paraître les cornes_.
+
+On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré,
+puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute
+naturelle. _La Folie du Sage_, tragi-comédie, _la Mort de Crispe_, et
+_la Mort du grand Osman_, les deux premières pièces jouées en 1644 et
+1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec
+les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous
+devons encore y ajouter deux comédies: l'_Amarillis_ de Rotrou,
+retouchée par lui en 1650, et _le Parasite_, représenté au théâtre de
+l'Hôtel de Bourgogne en 1654.
+
+Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui:
+qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort,
+Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie
+d'_Osman_, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que
+ceux-ci:
+
+ . . . . . . Ne t'imagine pas
+ Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.
+
+ Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,
+ Avaient mis sous mes lois les climats du matin,
+ Et si, par des progrès où ta valeur aspire,
+ Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,
+ Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;
+ Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.
+ Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,
+ N'eût-il rien que son coeur, son esprit et sa grâce;
+ Et mon âme serait encore en désespoir,
+ De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.
+
+Dans sa comédie du _Parasite_, on lit ces quatre vers d'une crudité
+par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec
+laquelle il est seul:
+
+ Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?
+ Je serais fort habile à _torcher_ ton museau.
+ Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,
+ Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.
+
+La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop
+de chefs-d'oeuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été
+oubliées, cependant _Marianne_ et _la Mort de Crispe_ ont un mérite
+réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au
+jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas
+osé débarrasser leurs oeuvres. Sous sa plume, la passion prend des
+couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits
+sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et
+régularité, les événements sont naturels, bien amenés et
+vraisemblables.
+
+Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à
+l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et
+misanthropique épitaphe que voici:
+
+ Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,
+ Je me flattai toujours d'une espérance vaine,
+ Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,
+ Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;
+ Je vécus dans la peine attendant le bonheur,
+ Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.
+
+Nous avons déjà eu occasion de parler de CLAVERET, autre poëte de la
+même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de
+Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, _le
+Ravissement de Proserpine_ (1639). Le poëte eut une singulière idée à
+propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité
+de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au
+_ciel_, en _Sicile_ et aux _enfers_, et ces trois endroits se trouvant
+sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la
+règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies
+qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de _l'Écuyer_ ou _les
+Faux Nobles_, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut
+inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des
+individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit.
+On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les
+travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième.
+
+Un troisième contemporain du grand Corneille, LA CALPRENÈde,
+gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux
+précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses
+oeuvres, grâce à ces deux vers de Boileau:
+
+ Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,
+ Calprenède et Juba parlent du même ton.
+
+Homme d'un certain mérite, La Calprenède était bien, en effet, des
+bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette
+phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une
+de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers
+en étaient _lâches_: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de
+lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une
+bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit
+accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de
+_Silvandre_, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit
+faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de
+son pourpoint: _C'est du Silvandre_.
+
+Il fit paraître en 1635, _Mithridate_, tragédie dont la première
+représentation tomba le jour des Rois, en 1638, _le Comte d'Essex_, la
+meilleure pièce de son répertoire, en 1647, _la Mort des enfants de
+Brute_ où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus,
+après avoir condamné ses fils:
+
+ Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;
+ Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?
+ J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;
+ Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.
+
+ JUNIE.
+
+ Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?
+
+ BRUTUS.
+
+ Je l'ai versé.
+ Femme, viens achever ce que j'ai commencé.
+
+ JUNIE.
+
+ Rends-moi mes fils, cruel?
+
+ BRUTUS.
+
+ Ils ont perdu la vie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,
+ Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;
+ Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:
+ Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.
+
+La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus
+ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de _Silvandre_
+et de _Cléopâtre_, genre dans lequel il excellait. Les personnages de
+ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse
+à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré.
+
+BENSERADE, dont le nom eut du retentissement au commencement du
+dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur
+de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné
+d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être
+tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette
+époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit
+avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits,
+en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors
+beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y
+réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette
+littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea
+totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près
+supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la
+valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne
+sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, _Cléopâtre_, donnée
+en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit
+favorablement cette pièce. Il fit ensuite _Iphis_, puis _la mort
+d'Achille_, _Gustave_ (1637), _la Pucelle d'Orléans_ et enfin
+_Méléagre_ (1640).
+
+Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner
+une idée du _faire_ tragique de Benserade. Déjanire s'étonne
+qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:
+
+ DÉJANIRE.
+
+ Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes
+ Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?
+ Nos maux sont différents, de même que nos biens,
+ Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;
+ Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,
+ Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.
+
+ ATALANTE.
+
+ Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:
+ Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.
+
+Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil
+rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite
+maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des
+armes et une couronne de _comte_: «C'est aux poëtes à en faire,» dit
+plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en
+rondeaux les _Métamorphoses d'Ovide_ et ayant composé outre ses
+tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait:
+
+ Ce bel esprit eut trois talents divers,
+ Qui trouveront l'avenir peu crédule:
+ De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,
+ Sans qu'ils le prissent de travers.
+ Il fut vieux et galant, sans être ridicule,
+ Et s'enrichit à composer des vers.
+
+A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte
+donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, URBAIN
+CHEVREAU, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues
+grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue
+hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa
+vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine
+Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de
+ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une
+_Histoire du Monde_, plusieurs romans, des voyages de philosophie et
+enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène
+française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une _histoire
+universelle_, donne à _Tarquin_, dans sa première tragédie de
+_Lucrèce_, représentée en 1637, le titre d'_empereur de Rome_. Après
+_Lucrèce_ vinrent: _La vraie suite du Cid_ en 1638, et la même année
+_Coriolan_. Voici un échantillon de la versification de cette pièce:
+Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit:
+
+ Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,
+ Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;
+ Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?
+ La vie est une mer qui n'a point de reflux.
+ Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;
+ Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;
+ Et depuis que la mort en arrête le cours,
+ Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.
+
+Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné _le Cid_!...
+Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût
+développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine
+littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les
+niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées
+barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et
+élevé que Racine allait bientôt _polir_ encore, en lui faisant
+atteindre un dernier degré de pureté.
+
+GUÉRIN DE BOUSCAIL, poëte contemporain des précédents, fournit
+quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du
+dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de
+l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il
+fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au
+théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète
+du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit
+de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons
+dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première
+tragédie, _la Mort de Brute et de Porcie_, jouée en 1637, au milieu de
+très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:
+
+ Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,
+ Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.
+ Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère
+ Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;
+ Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,
+ Arrêta sa fureur pour recourir aux voeux.
+ L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,
+ Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:
+ Et la Victoire errante, en ce danger mortel,
+ Douta qui resterait pour lui faire un autel.
+
+Dans _la Mort d'Agis_ (1642) au contraire, le poëte a fait une belle
+peinture des moeurs grecques au temps où fleurissaient les lois de
+Lycurgue:
+
+ La morale régnait dedans tous les esprits.
+ Le bienfait de lui-même était l'unique prix.
+ Chacun de la vertu recherchait les caresses.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.
+ Au bonheur du pays consistait son bonheur.
+ Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,
+ Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.
+ Les orateurs parlaient avec sincérité.
+ La Justice régnait avec égalité;
+ Et jamais les présents n'avaient eu la puissance
+ De faire lâchement trébucher la balance.
+ Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus
+ Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.
+
+On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de
+Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers,
+intitulées: _Don Quichotte 1re et 2e partie_, _Sancho Pança_ (1638,
+1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel
+et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au
+Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur.
+
+Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art
+dramatique. LA MESNARDIÈRE, médecin du frère de Louis XIII, écrivit
+ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut
+beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet
+auteur, qui rédigea une _poétique_ fort bien pensée, ne put faire
+réussir ni la tragédie d'_Alinde_ (1642), ni celle de _la Pucelle
+d'Orléans_ de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé
+d'Aubignac.
+
+Un autre poëte, LA SERRE, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était,
+comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis
+XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles
+dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire
+beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent,
+et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant
+entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en
+s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis
+vingt-cinq ans, j'ai bien débité du _galimatias_, mais vous venez d'en
+dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se
+plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les
+autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages
+plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait
+souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude.
+«Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de
+l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère
+d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait
+aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à
+des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de
+l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours,
+et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage.
+Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper.
+
+Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de
+_Pandoste ou la Princesse malheureuse_, en quatre journées, chacune
+de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre
+pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette
+oeuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités
+_extérieures_, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une
+huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom
+propre.»
+
+Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps
+à confectionner, La Serre, _le premier et bien avant Lamotte_, inventa
+la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du _Sac de
+Carthage_ en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et
+la fit paraître sous le titre de _la Mort d'Esdrubal_.
+
+En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, _Thomas
+Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance_.
+
+L'auteur du _Parnasse réformé, ou Apollon à l'École_ (jolie petite
+pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de
+sa tragédie de _Thomas Morus_:
+
+«On sait que mon _Thomas Morus_ s'est acquis une réputation que toutes
+les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de
+Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de
+cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et
+toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le
+Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité
+attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on
+tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut
+jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point
+de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui
+céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un
+seul jour.»
+
+Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de
+Corneille, nous trouvons MICHEL LECLERD de l'Académie Française,
+auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au
+Théâtre des oeuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de
+l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce:
+_Iphigénie_, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il
+n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au
+barreau.--_Iphigénie_, quoique fort passable, n'eut que cinq
+représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la
+collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante
+épigramme:
+
+ Entre Leclerc et son ami Coras,
+ Tous deux auteurs, rimant de compagnie,
+ N'a pas longtemps sourdirent grands débats
+ Sur le propos de leur _Iphigénie_.
+ Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»
+ Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»
+ Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,
+ Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
+
+Deux autres tragédies: _Virginie_ et _Oreste_, sont encore attribuées
+à Leclerc.
+
+JEAN MAGNON, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement
+opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé,
+autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était
+toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait
+l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses
+dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de
+temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues
+et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent
+cinquante vers d'un ouvrage sur l'_Entrée du Roi et de la Reine à
+Paris_; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une
+_Science universelle_ en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait
+déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette
+encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit
+que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il
+abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre
+plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur
+les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les
+actions étaient peu en rapport avec le langage. _La Science
+Universelle_ ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce
+chef-d'oeuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix,
+tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni
+d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. _Artaxerce_ paru en 1645,
+_Josaphat_ et _Séjames_ en 1646, _Jeanne de Naples_ en 1654, sont loin
+de passer pour des oeuvres de mérite.
+
+Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie
+faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée
+_Zénobie_, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur
+l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par
+Aristote.--«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait
+cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles
+d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait
+faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»
+
+Nous ne parlerions pas de GOMBAULT, gentilhomme calviniste de la
+Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des
+_Danaïdes_ en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable
+auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la
+petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut
+le principe de l'Académie Française.
+
+De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille,
+l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et
+par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut
+GILBERT, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en
+France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait
+cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable
+ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de
+comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre
+d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort
+pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans
+la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des
+gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières
+productions dramatiques de Gilbert sont: _Marguerite de France_ et
+_Téléphonte_ (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite
+cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida
+à faire paraître une tragédie d'_Hippolyte_ à laquelle plus tard
+Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la
+pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond:
+
+ Si je suis exilé pour un crime si noir,
+ Hélas! qui des mortels voudra me recevoir!
+ Je serai redoutable à toutes les familles,
+ Aux frères pour leurs soeurs, aux pères pour leurs filles.
+ Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?
+
+ THÉSÉE.
+
+ Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux,
+ Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,
+ Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères;
+ Ceux-là te recevront.
+
+Racine fait dire aux deux mêmes personnages:
+
+ HIPPOLYTE.
+
+ Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,
+ Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?
+
+ THÉSÉE.
+
+ Va chercher des amis dont l'estime funeste
+ Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste;
+ Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,
+ Dignes de protéger des méchants tels que toi.
+
+Voici maintenant les adieux de l'_Hippolyte_ de Gilbert:
+
+ Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis,
+ En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes.
+ Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes,
+ Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.
+ Comme je suis constant, montrez-vous généreux.
+ Que je sorte d'ici, non de votre mémoire.
+ Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,
+ Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé,
+ Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.
+
+Encouragé par le succès d'_Hippolyte_, le poëte donna la même année
+(1646) une tragédie de _Rodogune_; mais il commit une mauvaise action.
+Un ami commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier avait confié
+son projet de composer _Rodogune_, trahit le grand poëte et communiqua
+son plan à Gilbert, qui s'empressa de faire paraître sa tragédie.
+Corneille, dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut
+taire ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le vengea en faisant
+tomber celle de son rival. Que de Gilbert, de nos jours, se font
+plagiaires sans scrupules!...
+
+L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car il donna encore à la
+scène une _Sémiramis_ en cinq actes.
+
+Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de lui. Il se trouvait à
+Rome, en mission de la reine de Suède, lorsque, par ordre de
+Christine, il fit jouer dans la capitale du monde chrétien une
+tragédie _des Amours de Diane et d'Endymion_, laquelle vint ensuite en
+1657 sur la scène française. Cette pièce a du mérite et eut du succès,
+ce qui n'empêcha pas la _Gazette Burlesque_, le _Charivari_ de cette
+époque, d'en rendre compte ainsi qu'il suit:
+
+ L'histoire d'Endymion,
+ Qui, selon mon opinion,
+ Est celle de tout le monde,
+ En plusieurs beaux traits est féconde,
+ Et fait juger Monsieur Gilbert
+ Écrivain tout à fait expert.
+
+_Chrisphonte ou le retour des Héraclides_, joué la même année (1657),
+faillit être un revers pour l'auteur, malgré le mérite de la pièce,
+parce qu'au dénouement, le confident ayant dit à Mérope:
+
+ Madame, c'en est fait, la bataille est donnée,
+ La fortune répond à vos justes souhaits;
+ Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix.
+ C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.
+ C'est...
+
+Mérope l'interrompt brusquement:
+
+ Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.
+
+_Arie et Petus_, en 1659, fut une des dernières tragédies de Gilbert.
+Il ne fit plus, à partir de cette époque, que des comédies ou des
+pastorales, si l'on en exempte _Léandre et Héro_ (1667), qui ne fut
+pas imprimé. _Les Amours d'Ovide_, _les Amours d'Angélique et de
+Médor_, _les Intrigues Amoureuses_, _les Peines et les Plaisirs de
+l'Amour_, sont des pastorales qui furent bien reçues du public, mais
+qui ne peuvent être mises en parallèle avec les compositions sérieuses
+de Gilbert.
+
+Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la tragi-comédie du
+_Courtisan Parfait_ (1668), pièce originale qui en renferme _deux_, la
+seconde commençant au troisième acte. Joconde, un des personnages,
+énumérant les qualités que doit posséder le parfait courtisan,
+s'exprime ainsi:
+
+ Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,
+ D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;
+ Haïssable au dedans, et charmant au dehors;
+ Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,
+ Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences;
+ Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.
+
+Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités et des défauts. Il
+sut choisir avec art ses sujets, mais il les traita quelquefois avec
+assez peu de goût. Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des
+situations heureuses et la versification en est facile. Ses comédies
+et ses pastorales ont des scènes de bon aloi. On ne peut reprocher à
+ses compositions, comme à celles de ses contemporains, de sortir des
+bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et sagement réglé;
+aussi, ne trouve-t-on pas dans ses oeuvres de grands défauts; et même
+à côté des productions de Corneille, son théâtre mérite d'être lu.
+
+MONTAUBAN fit jouer les deux tragédies de _Zénobie_ et de _Seleucus_
+en 1650 et 1652, mais il est plus connu par ses comédies, dont une
+surtout: _les Charmes de Félicie_, représentée pour la première fois
+en 1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers à la
+scène.
+
+On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes et en vers, un
+caractère de bergère coquette traité avec habileté. Ismène trace à son
+amant jaloux la ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:
+
+ Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.
+ Je ne prétends jamais dépendre que de moi.
+ Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?
+ Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?
+ N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?
+ Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,
+ Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,
+ Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,
+ Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,
+ Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,
+ Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?
+ Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,
+ Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?
+ Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:
+ Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.
+ Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,
+ Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?
+ Et si cela se peut, espère quelque jour,
+ Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:
+ Et peut-être le coeur, si mon humeur me change, etc.
+
+Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on
+prétend même avoir travaillé aux _Plaideurs_ de ce dernier, était un
+auteur ayant de l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se
+fit plus de renom au palais qu'au théâtre.
+
+Nous ne citerions pas ici l'abbé DE PURE, si les Satires de Boileau ne
+l'avaient rendu célèbre. L'abbé de Pure était un homme fort agréable,
+mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il
+écrit satiriquement:
+
+ Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,
+ Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.
+
+Une tragédie: _Ostorices_, et une comédie: _Les Précieuses_, pièces
+jouées l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique
+de l'abbé de Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à
+nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. A quelque chose
+malheur est bon!
+
+Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques
+contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine célébrité, à
+parler de Madame de VILLEDIEU et de MILLOTET, auteur de la tragédie de
+_Sainte-Reine_.
+
+Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du régiment de
+Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son
+mariage, elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria de
+nouveau, mais sans quitter le nom de son premier époux. Ses romans
+l'ont fait plus connaître que son _Manlius Torquatus_, joué cependant
+avec succès en 1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé
+d'Aubignac n'était pas étranger au plan de cette pièce; mais l'abbé
+s'en est toujours défendu. _Nitetis_, tragédie représentée en 1663,
+fut également bien accueillie du public. Dans cette pièce, _Nitetis_,
+surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec
+un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de nos jours:
+
+ Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,
+ La loi fait dans mon coeur l'office de l'amour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le même sentiment me force à t'avertir,
+ Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;
+ Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;
+ Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,
+ Il aurait dans mon coeur le même rang que toi.
+
+MILLOTET, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents
+qu'il pouvait avoir à composer de bonnes tragédies, s'appliqua à faire
+un véritable tour de force. Il _fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot
+du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre
+Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre_. Toutes les scènes commencent
+par chacune des lettres de ces cinq mots: _Sainte Reine, priez pour
+nous_. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu
+l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et
+actrices qui représentaient cette tragédie, eussent leur acrostiche
+dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs
+surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite pour vaincre une
+difficulté de cette espèce.
+
+Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs tragiques
+contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir passé en
+revue ceux d'entre eux dont les oeuvres, au point de vue littéraire ou
+anecdotique peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs de l'époque
+actuelle. Quant à ceux qui se sont plus spécialement adonnés à la
+comédie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis
+XIV, nous les avons réservés pour faire escorte au père de la bonne
+comédie, à Molière, autour duquel nous les grouperons à leur tour. Il
+est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence,
+c'est QUINAULT; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même
+personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne
+parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d'un
+certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, le
+Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il
+gratifia la scène de l'Opéra Français.
+
+Occupons-nous donc de l'auteur de: _la Mort de Cyrus_, de
+_Stratonice_, d'_Agrippine_ et de bien d'autres oeuvres dramatiques.
+Nous dirons d'abord que Quinault occupe un rang élevé dans les
+lettres, beaucoup moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces
+légères si bien mises en relief par la musique de Lully. Poëte
+lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, poëte tragique, Quinault
+est sur le second plan.
+
+C'était du reste un homme des plus aimables, plein d'esprit et
+d'aménité que Quinault. Son premier état fut celui de clerc d'un
+avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du
+goût pour la scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné
+pour le théâtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un
+appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier; le marchand
+mourut et son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie
+fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne se trouvant plus assez
+grand seigneur, imagina d'être quelque chose dans l'État. Il acheta à
+beaux deniers une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il n'avait
+pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de la Chambre des comptes,
+qui trouvèrent peu digne d'admettre dans un corps aussi recommandable
+par sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour résultat la
+plaisanterie suivante en quatre vers, d'un anonyme:
+
+ Quinault, le plus grand des auteurs,
+ Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître;
+ Puisqu'il a fait tant d'_auditeurs_,
+ Pourquoi l'empêchez-vous de l'être?
+
+Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger et domestique
+de l'acteur Mondory. Qu'il ait été d'une famille obscure, qu'il ait
+servi les autres, le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien
+des hommes de talent, il est l'enfant de ses oeuvres. Modeste,
+sociable, d'une grande douceur de caractère, il alliait à beaucoup de
+bonnes qualités de véritables talents. En vain le satirique Boileau
+lui a-t-il lancé les traits les plus acérés; ces traits ont fini par
+faire plus de tort à l'auteur de l'_Art poétique_ qu'à Quinault. On
+connaît les vers de l'épître sur la calomnie, de Voltaire:
+
+ O dur Boileau, dont la muse sévère,
+ Au doux Quinault envia l'art de plaire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Chacun maudit ta satire inhumaine.
+ N'entends-tu pas nos applaudissements
+ Venger Quinault quatre fois par semaine.
+
+Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation de cet
+auteur. On ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice.
+Pendant près de cent ans on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la
+fin du dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître quelque
+mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique Despréaux l'avait fait
+admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel.
+On ne les contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si
+Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si les productions
+de son esprit étaient, oui ou non, aussi médiocres que le prétendait
+son détracteur. Ce qu'il y a de plus original dans cette singulière
+condamnation, c'est que les juges allaient chaque soir applaudir leur
+victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain
+de cause contre eux-mêmes.
+
+Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous citerons: _les
+Rivales_ (1653), pièce copiée de Rotrou et à laquelle se rattache une
+anecdote assez curieuse et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à
+cette époque, il était d'usage que les comédiens achetassent des
+auteurs, à prix débattu, leurs compositions dramatiques et restassent
+maîtres de la recette entière. Il en résultait que, souvent, de bonnes
+choses étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de leur
+valeur. On payait enfin le _nom_ de l'auteur, ainsi que cela se
+pratique encore aujourd'hui par les éditeurs[14]. Tristan avait pour
+élève Quinault. Voulant lui être utile, il se chargea de lire _les
+Rivales_ aux comédiens qui firent grand éloge de la pièce,
+l'acceptèrent, fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit que
+cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un jeune homme de
+talent. Aussitôt les comédiens de se récrier et de diminuer de moitié
+les honoraires de l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation
+et il parvient, par une habile transaction, à obtenir que le neuvième
+de la recette sera alloué à Quinault. Ce moyen parut si ingénieux et
+si équitable, qu'à partir de ce moment, il devint une règle toujours
+suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, les droits
+furent fixés au douzième et au dix-huitième de la recette.
+
+ [14] Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous
+ avons été témoin. Un de nos amis porte à un éditeur en renom un
+ fort joli roman, le priant de le lire et de le lui éditer, s'il
+ le trouve digne de l'impression. «Volontiers, lui dit l'éditeur,
+ sans même prendre connaissance du titre de l'ouvrage; si cela
+ forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes, 1,500 francs
+ que cela vous coûtera.» Le jeune homme se récrie. Alors, avec une
+ franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend:
+ «Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il
+ excellent, je ne ferais pas les frais de l'édition; mais
+ apportez-moi le _factum_ le plus stupide signé d'un des grands
+ noms de la littérature moderne, et je vous compte à l'instant
+ 1,500 francs. Votre excellent ouvrage, signé de vous, je ne le
+ vendrai pas; la rapsodie signée d'un grand nom, je l'écoulerai de
+ suite; c'est comme cela.» A qui la faute? A l'éditeur ou au
+ public?--Au public, selon nous, qui ne mord qu'à l'hameçon de la
+ réclame et du charlatanisme, se souciant fort peu du talent.
+
+Quinault donna, en 1656, la tragédie de _Cyrus_, dans laquelle il fait
+dire à la reine Thomiris:
+
+ Que l'on cherche partout _mes tablettes_ perdues,
+ Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.
+
+Le public accueillit favorablement la pièce et ne s'aperçut pas du
+ridicule anachronisme de ces deux vers; mais Boileau n'était pas homme
+à les laisser passer sans critique. _Amalazonte_, _le Feint Alcibiade_
+(1658), _Stratonice_ (1660), se succédèrent rapidement.
+
+En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'_Agrippa ou le Faux
+Tibérius_. Elle réussit, malgré l'absurdité de la donnée sur laquelle
+elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la
+ressemblance de _Tibérius_ et d'_Agrippa_ est telle, au physique et au
+moral, que la maîtresse d'_Agrippa_, après avoir été longtemps avec
+l'un, continue à le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663,
+parut _Astrate_, très-bien reçue du public et très-prônée dans le
+_Journal des Savants_ de cette époque, tandis que Boileau, dans sa
+troisième satire, se plaît à _l'abîmer_, selon l'expression consacrée
+de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du
+mérite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un
+siècle au théâtre.
+
+En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies: _Pausanias_
+et _Bellérophon_; mais, comme nous l'avons dit en commençant à parler
+de cet auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut
+l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable talent[15].
+
+ [15] Nous parlerons des opéras de Quinault à l'article où il sera
+ question du genre lyrique.
+
+
+
+
+VIII
+
+RACINE.
+
+DE 1666 A 1690.
+
+ RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux
+ grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de
+ la _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
+ Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès
+ dans le principe.--On l'ôte à la troupe de Molière pour la
+ donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son
+ succès.--Plaisante anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des
+ Morts_, de Boileau, et l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_
+ (1667).--La Champmeslé et la Desoeillets.--Mot judicieux de
+ Louis XIV.--Boutade d'un spectateur.--Première parodie.--Chagrin
+ de Racine.--_Les Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique
+ de cette jolie comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement,
+ critiqué par Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par
+ quelques vers de cette tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_
+ (1671).--Sujet donné par Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot
+ de Chapelle.--Mlle de Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de
+ la sentinelle et de Mlle Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_
+ (1672).--Racine, poëte satirique, de par Boileau.--_Mithridate_
+ (1673).--Anecdotes relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_
+ (1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la
+ Franche-Comté.--Vers de Boileau à cette occasion.--Anecdote de
+ Lully.--Singulière annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle
+ Gaussin, dans le rôle d'_Iphigénie_.--Vers qu'on lui
+ adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui donna l'idée première de
+ cette tragédie à Racine.--La Champmeslé.--Cabale contre cette
+ pièce.--La _Phèdre_ de Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse
+ de Bouillon et le duc de Nevers.--Les trois sonnets.--Grande
+ querelle.--Frayeur de Racine et de Boileau.--Le fils du
+ Grand Condé les rassure.--Les tribulations essuyées par le
+ tendre Racine, à propos de cette tragédie, le font renoncer au
+ théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.--_Esther_
+ (1689).--Anecdotes relatives à cette pièce.--_Athalie_
+ (1690).--Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et
+ défendue par Boileau.--Mme de Maintenon la fait jouer en
+ présence du roi.--En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV
+ la fait représenter à Versailles.--Les principaux personnages
+ de la cour y prennent des rôles.--En 1716, le Régent donne
+ l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.--Le public
+ commence enfin à admirer ce dernier chef-d'oeuvre de
+ Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité pendant la
+ Régence.
+
+
+Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on était loin de
+penser qu'un auteur dramatique pût égaler le maître; c'est cependant
+ce qui arriva quand parut RACINE.
+
+Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter dans un âge et à un
+moment où sa réputation n'ayant fait que grandir, on pouvait affirmer
+que ce poëte était à l'apogée de sa gloire.--Ces deux hommes ont
+également contribué à élever l'art dramatique en France, l'un en
+faisant justice des pièces absurdes qui, jusqu'à sa venue, occupaient
+despotiquement la scène et en fixant les règles dont il n'était plus
+permis de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui donnant
+une douceur qu'elle a conservée depuis les belles compositions de son
+génie. Le théâtre de Corneille, comme celui de Sophocle, brille par la
+vigueur des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner au sien la
+tendresse des sentiments. On peut dire que la tragédie chez l'un prend
+les formes d'une statue qui frappe par la fierté, la hardiesse de ses
+proportions; que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression
+tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux et touche le
+coeur. Corneille, c'est le torrent qui grossit avec violence et brise
+ses digues pour faire une irruption; Racine, c'est le fleuve
+majestueux qui, dans son paisible cours, répand la fertilité dans les
+lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au coeur par l'esprit, Racine
+trouve le chemin de l'esprit par le coeur. Ils marchent parallèlement
+sur deux lignes à la hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et
+l'autre et dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront
+dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables d'apprécier le
+beau et de comprendre le sublime. Boileau disait: le _pompeux_
+Corneille et le _tendre_ Racine, et il avait raison.
+
+Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse route, Racine
+choisissait avec un tact parfait tous les sujets de ses grandes
+compositions. Il aimait mieux devoir beaucoup à la bonté du sujet que
+de compromettre le succès d'une pièce en cherchant à vaincre une
+situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de noblesse et
+d'élévation, saisissait avec un grand bonheur les nuances du
+sentiment. Il savait, en peignant la nature sous ses plus riants
+aspects, l'embellir encore sans la déguiser. Les grandes passions
+avaient en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord,
+débarrasser la scène des fadaises dont on se croyait obligé de
+surcharger le langage, surtout lorsque l'on voulait exprimer le
+sentiment si naturel de l'amour. Dans ses belles et suaves
+compositions, Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou
+du lecteur par toutes les péripéties du drame intime. Faiblesse,
+inquiétude, emportements, détours cachés, secrets passionnés, on
+comprend tout avec lui, au besoin on excuserait tout. Le style est
+d'une douceur, d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui
+n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est le poëte de
+l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le coeur, en l'écoutant,
+sont satisfaits. Aussi, jamais auteur n'eut un succès plus réel, plus
+soutenu et plus durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il
+fait loi.
+
+Né, en 1639, à la Ferté-Milon, où son père était contrôleur du grenier
+à sel, Racine fut trésorier en la généralité de Moulins, secrétaire du
+roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, membre de l'Académie
+française et désigné par Louis XIV pour être l'historiographe de son
+règne. Il mourut à Paris, en 1699, et, selon son désir, il fut enterré
+à Port-Royal-des-Champs, où il avait été élevé dans sa jeunesse. Ami
+de Corneille, de Molière, avec lequel il fut par la suite en froid, il
+fut surtout très-lié avec Boileau, dont les utiles conseils aidèrent
+au développement de son talent admirable. Aussi disait-il avec la
+franchise d'un beau caractère, qu'il était plus redevable des succès
+de la plupart de ses pièces aux sages avis du judicieux et célèbre
+critique, qu'à l'étude des préceptes d'Horace et d'Aristote.
+
+Racine fit son entrée dans le monde des lettres par la tragédie de _la
+Thébaïde ou les Frères Ennemis_, en 1664. On prétend que le sujet lui
+en fut donné par Molière et que dans la pièce, telle qu'elle fut jouée
+d'abord, des scènes entières étaient puisées presque littéralement
+dans l'_Antigone_ de Rotrou. Quoi qu'il en soit, lorsque cette
+tragédie, qui commença sa réputation, fut imprimée, les plagiats,
+s'ils ont existé, avaient disparu.
+
+Sa seconde composition dramatique fut _Alexandre_, en 1666. Il la lut
+à Corneille avant que de la faire jouer, et Corneille, qui n'était mu
+par aucun sentiment de jalousie, lui dit: «Cette pièce me fait voir en
+vous de grands talents pour la poésie, mais ces talents ne sont point
+pour le tragique.» Corneille préférait Lucain à Virgile. Ce jugement
+parvint aux oreilles de Boileau, qui écrivit plus tard:
+
+ Tel excelle à rimer, qui juge sottement,
+ Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville,
+ Qui jamais, de Lucain, n'a distingué Virgile.
+
+Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; ils
+trouvèrent la pièce d'_Alexandre_ fort belle et fort bonne, et le
+rassurèrent complétement. L'ouvrage fut livré à la troupe de Molière,
+dont les acteurs, excellents pour le genre comique, n'entendaient rien
+à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit du mauvais
+conseil qu'on lui avait donné: «Votre pièce est excellente, lui
+dit-on; mais il faut des gens qui sachent l'interpréter; faites-la
+jouer à l'Hôtel de Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son
+_Alexandre_ eut un succès immense. Cette détermination causa une
+petite révolution intérieure dans la troupe de Molière; mademoiselle
+Duparc, la meilleure actrice du théâtre de _Monsieur_, passa à l'Hôtel
+de Bourgogne. Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et
+lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils se rendissent
+justice l'un à l'autre en toute circonstance.
+
+On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire. Un abbé était
+au sermon, faisant d'épouvantables contorsions et répétant sans cesse
+ces mots: «O Racine! ô Racine!»--Mon Dieu, lui dit un de ses amis,
+l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le nom de Racine?--Eh! mon cher,
+répondit l'autre, vous ne voyez donc pas l'identité de ma position
+avec celle de l'auteur d'_Alexandre_?--Comment cela?--C'est moi qui ai
+fait le sermon que vous venez d'entendre; il est admirable; mais ce
+bourreau le débite comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de
+Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon eût eu le succès
+qu'a eu l'_Alexandre_ à l'Hôtel de Bourgogne.
+
+Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette pièce, qu'il se
+sentait une surprenante facilité pour faire les vers. «Moi, lui dit le
+grand critique, je veux vous apprendre à faire avec peine des vers
+faciles, et vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.»
+
+On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante d'attribuer à
+Boileau la pensée d'avoir eu en vue la tragédie d'_Alexandre,_ dans un
+de ses _Dialogues des Morts_. Pour cela, on avait adroitement
+intercalé quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche du
+conquérant par Racine, au milieu de ce dialogue.
+
+Voici le morceau tel qu'on le publiait:
+
+ PLUTON.
+
+ Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux
+ et moitié badin? Le voilà bien échauffé!
+
+ DIOGÈNE.
+
+ Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le
+ reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est un
+ guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages l'ont un
+ peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais encore.
+
+ PLUTON.
+
+ Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas un fade
+ doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même
+ si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a visité
+ qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles
+ fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières.
+ Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont
+ respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la
+ venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez.
+ Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.
+
+ ALEXANDRE.
+
+ Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi.
+ La Victoire elle-même a dégagé ma foi.
+ Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre.
+ Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre?
+ Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui
+ A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.
+
+ DIOGÈNE.
+
+ Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages?
+ Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.
+
+ PLUTON.
+
+ Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, qui
+ ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse!
+
+ ALEXANDRE.
+
+ Que vous connaissez mal les violents désirs
+ D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs!
+ J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée,
+ Mon coeur ne soupirait que pour la renommée.
+ Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans,
+ Ont produit sur mon coeur des effets différents!
+ Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.
+
+ DIOGÈNE.
+
+ Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus.
+
+ ALEXANDRE.
+
+ Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare,
+ J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
+
+ PLUTON.
+
+ Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée? Il
+ est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison,
+ là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de
+ Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait
+ traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc
+ au plus vite.
+
+Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par Racine dans les vers
+suivants:
+
+ Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire,
+ Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire;
+ Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison;
+ Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison;
+ Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes,
+ Les esclaves en nombre égalent tous les hommes!
+
+«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque, et celui que j'ai
+fait est de la main d'un poëte satirique.»
+
+Voici celui de Boileau:
+
+ L'enragé qu'il était, né roi d'une province
+ Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,
+ S'en alla follement, et pensant être dieu,
+ Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu,
+ Et traînant avec soi les horreurs de la guerre,
+ De sa vaste folie emplit toute la terre.
+
+En 1667 parut _Andromaque_, un des chefs-d'oeuvre de Racine. Cette
+tragédie eut un succès immense, mademoiselle Champmeslé y fit ses
+débuts par le rôle d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut
+bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle actrice. Dans
+le principe, le rôle d'Hermione avait été tenu par mademoiselle
+Desoeillets qui, ayant voulu assister au début de la Champmeslé, ne
+put s'empêcher de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de
+Desoeillets.» Cependant, il paraît que si la débutante avait plus de
+feu dans les trois derniers actes, l'autre était meilleure dans les
+deux premiers, ce qui fit dire très-judicieusement à Louis XIV: «Il
+faudrait que la Desoeillets jouât les deux premiers actes
+d'_Andromaque_ et la Champmeslé les trois derniers.»
+
+Cette tragédie causa la mort de Montfleury, qui tomba malade par suite
+de ses efforts pour représenter les fureurs d'Oreste. Mondory était
+mort de la même façon, après la _Marianne_ de Tristan. Aussi un bel
+esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus désormais un poëte qui
+ne veuille avoir l'honneur de crever un comédien dans sa vie.»
+
+Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents étaient médiocres
+et la figure désagréable, jouait un soir le rôle d'Andromaque, et le
+jouait mal. Un des spectateurs du parterre, grand admirateur de
+Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son poëte favori;
+n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce ce vers d'Andromaque à
+Pyrrhus:
+
+ Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce?
+
+il s'écrie tout haut:
+
+ Que vous êtes, Madame, une laide bougresse!
+
+puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements de mains
+de la salle, laissant la malheureuse actrice toute décontenancée.
+
+_Andromaque_ fut la première tragédie qui donna lieu à une comédie
+critique ou _parodie_. On l'intitula _la Folle querelle_. L'auteur
+était Subligny; mais on l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore
+davantage les cartes entre Racine et lui.
+
+De cette parodie date en France ce genre bâtard qui prête aux lazzis
+et qui va du reste assez bien à l'esprit de la nation. Depuis, il est
+peu de pièces d'une certaine importance qui n'aient eu leur parodie,
+parce qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître un côté
+plaisant et même grotesque, à propos de l'oeuvre dramatique la plus
+belle. La tragédie, l'opéra, la comédie même, sont en effet des
+oeuvres soumises à des règles de convention. De nos jours, il n'est
+pas un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande pièce en
+vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que Racine se montra
+très-affecté de _la Folle querelle_. Au lieu d'en rire, comme font les
+auteurs modernes, dont plusieurs sont les premiers à aider à la
+parodie de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure un
+chagrin véritable.
+
+Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie dont son
+_Andromaque_ avait été l'objet, fut entraîné lui-même, en 1668, à
+composer une comédie qui est restée au théâtre comme type de comique
+de bon aloi, _les Plaideurs_, et qu'on peut considérer comme la
+parodie de tous les talents et de tous les originaux du parquet et du
+barreau de cette époque. L'auteur d'_Alexandre_ avait un oncle, brave
+religieux, dont le plus vif désir était d'arracher son neveu au
+théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de lui laisser un prieuré de
+son ordre, sous la condition expresse qu'il en prendrait l'habit.
+Racine accepta le bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine.
+Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un procès qui fut à
+l'avantage du religieux, et ce n'était que justice. Un jour que
+Racine, en compagnie de Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de
+Furetière, en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants de
+l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à l'enseigne du
+_Mouton_, il raconta son aventure. Les cafés n'existaient pas encore,
+et encore bien moins les clubs; mais, par le fait, cette réunion était
+un petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez ledit traiteur
+un salon réservé spécialement pour leur société. Or donc, l'histoire
+du procès ayant égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance
+tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief tous les
+travers de messieurs de la Cour et de messieurs du barreau. Ainsi fut
+dit, ainsi fut fait. Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce
+future, pour laquelle un conseiller au Parlement, de Brilhac, apprit à
+Racine les termes de la chicane. Cette jolie pièce, si spirituelle et
+si gaie, n'eut aucun succès aux premières représentations. Molière,
+alors en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa point sur la
+valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu un jour, il dit que ceux qui
+s'en moquaient étaient des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux.
+On la joua à la Cour, un mois après son apparition au théâtre. Le roi
+en rit beaucoup, et son entourage s'empressa naturellement de
+l'imiter. C'était un succès inouï. La représentation à peine terminée,
+les comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures, à onze
+heures du soir, et viennent porter cette bonne nouvelle à Racine. Tout
+le quartier est réveillé par le bruit des carrosses et des acteurs; on
+se met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir ce qui produit
+cette rumeur inusitée. On entend répéter le mot _Plaideurs_, il n'en
+faut pas davantage pour que la nouvelle se répande que l'on est venu
+enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a mal parlé des
+juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller des requêtes avait fait
+grand bruit au palais de cette charmante comédie; mais cela n'avait
+abouti qu'à la mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient
+_daigné_ s'en amuser.
+
+La plupart des avocats du temps étaient parodiés dans _les Plaideurs_,
+et les différents tons sur lesquels l'_Intimé_ déclame, sont autant de
+copies de différents tons des avocats de l'époque. L'exorde est un
+ridicule donné à une célébrité du barreau qui avait employé le même
+pour la cause d'un boulanger de ses clients; la scène de Chicaneau et
+de la comtesse eut lieu en original chez le greffier Boileau, frère
+aîné de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la comtesse de
+Crissée, vieille et enragée plaideuse, étaient les deux originaux
+d'après lesquels la scène avait été imaginée. Cette comtesse de
+Crissée avait tellement fatigué la Cour de ses procès, que le
+Parlement de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir, sans
+l'avis par écrit de deux avocats désignés _ad hoc_. Cette interdiction
+mit la plaideuse dans une fureur et un désespoir dont rien ne saurait
+donner l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son procureur,
+et enfin elle alla renouveler ses plaintes au greffier Boileau, chez
+lequel se trouvait alors, par hasard, le neveu de Despréaux, qui crut
+se rendre utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les
+écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un malentendu, croyant
+qu'on voulait l'insulter, elle accabla le président d'injures, Ce vers
+de Dandin à Petit-Jean:
+
+ Et vous, venez au fait, un mot du fait,
+
+est une allusion à une anecdote du palais, du temps de Racine. Un
+avocat, chargé de plaider pour un homme sur le compte duquel on
+voulait mettre un enfant, se jetait à dessein dans des digressions
+étrangères à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au fait, venez
+au fait.» Impatienté, l'avocat termine brusquement son plaidoyer, en
+s'écriant: «Le fait est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait,
+nie le fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel
+d'alors fournit à Racine le caractère de la femme de Perrin-Dandin.
+C'est d'elle qu'il dit:
+
+ Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
+ Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes.
+
+Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du
+palais. _Les Plaideurs_ sont un hors-d'oeuvre dans les compositions
+sérieuses de Racine. En 1669, il continua le cours de ses études
+dramatiques par la tragédie de _Britannicus_. Quoique cette pièce fût
+fort belle, elle tomba à la huitième représentation. L'auteur était
+très-sensible à un revers; il composa contre ses critiques une préface
+un peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques attaques
+contre Corneille. Dans la suite, il la supprima. Boileau lui-même,
+l'ami sincère et l'admirateur de Racine, critiquait le dénouement de
+_Britannicus_. Il trouvait avec raison que Junie entre chez les
+Vestales, après la mort de son amant, un peu comme on entrait, sous
+Louis XIV, au couvent des Ursulines.
+
+Cette tragédie produisit une petite révolution dans les coutumes de la
+Cour. On sait que, dans la pièce, Narcisse dit à Néron:
+
+ Pour toute ambition, pour vertu singulière,
+ Il excelle à conduire un char dans la carrière,
+ A disputer des prix indignes de ses mains,
+ A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
+ A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
+ A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
+
+Louis XIV crut voir une critique de sa conduite dans ce tableau, ou du
+moins cette peinture admirable le fit réfléchir, sans doute; car, à
+partir de ce moment, il cessa de danser dans les ballets où il
+figurait souvent.
+
+Boileau, tout en critiquant quelques détails du _Britannicus_ de son
+ami, trouvait cependant cette tragédie admirable, et le voyant un jour
+tout chagrin du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut à lui,
+l'embrassa avec transport en lui disant que c'était son chef-d'oeuvre.
+
+On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du rôle d'Agrippine:
+
+ Mit _Claude_ dans mon lit et _Rome_ à mes genoux,
+
+se trompa et fit éclater de rire le public, en disant:
+
+ Mit _Rome_ dans mon lit et _Claude_ à mes genoux.
+
+_Bérénice_ parut deux ans après _Britannicus_, en 1671, à l'époque où
+Corneille, arrivé à la fin de sa carrière littéraire, abandonnait,
+trop tard déjà, le théâtre. Le sujet de _Bérénice_ fut donné à Racine
+par Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fit demander
+également à Corneille de traiter les _Adieux de Titus et de Bérénice_.
+Elle espérait voir une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV
+avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, s'engagea, et fit
+une admirable pièce que l'on parodia avec assez d'esprit.
+
+Racine avait une grande susceptibilité de sentiments; il ne pouvait
+pardonner les critiques que l'on faisait de ses oeuvres.
+
+Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se trouvent dans la
+parodie de _Bérénice_:
+
+ COLOMBINE _dit à Arlequin, en le tirant par la manche_.
+
+ Répondez donc.
+
+ ARLEQUIN.
+
+ Hélas! que vous me déchirez!
+
+ COLOMBINE.
+
+ Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez?
+
+ ARLEQUIN.
+
+ Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
+ Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire,
+ Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.
+
+Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. Tous ses amis
+vantaient le talent avec lequel il avait traité le sujet; Chapelle
+gardait le silence. «Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit
+Racine. Que pensez-vous de _Bérénice_?--Ce que je pense, répond
+Chapelle: _Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie_.»
+
+
+Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en partant: «Vous
+m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez et je pars.» Racine s'est souvenu
+de ces mots pour Bérénice:
+
+ Vous m'aimez, vous me soutenez,
+ Et cependant je pars.
+
+mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un
+sentiment bien autrement énergique.
+
+On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin au sortir de la
+représentation de cette tragédie, lui dit avec beaucoup d'esprit et
+d'à-propos: «J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour
+secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.»
+
+Le grand Condé fit un compliment très-délicat à Racine, à propos de
+cette pièce. On lui demandait son avis, il répondit par ces deux vers
+de Titus à Bérénice:
+
+ Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,
+ Et crois toujours la voir pour la première fois.
+
+A l'une des représentations, dont le rôle principal était joué par
+mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa
+tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants:
+
+ Quel spectacle louchant a frappé mes regards,
+ Quand sous le nom de Bérénice,
+ Gaussin de son amant déplorait l'injustice!
+ J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,
+ Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,
+ Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.
+ Quel contraste divers, quand sous le même nom,
+ L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène!
+ Aucun coeur n'a senti la moindre émotion;
+ Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action,
+ Bérénice, ni Melpomène.
+ Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,
+ Le public, trop charmé de sa fuite soudaine,
+ Lui répondait: Partez et ne revenez plus:
+ O Racine, ombre révérée,
+ De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,
+ Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée,
+ La tendre Gaussin embellir
+ Les chefs-d'oeuvre de ton génie.
+ Répandre sur tes vers les grâces et la vie
+ D'un sentiment aimable et délicat;
+ Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène,
+ Et remontrer sur notre scène
+ Bérénice avec plus d'éclat,
+ Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.
+
+Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi dire régulièrement,
+soit chaque année, soit de deux en deux ans, et pas une n'était
+entachée de médiocrité.
+
+En 1672 vint _Bajazet_, dont il est question dans les lettres de
+madame de Sévigné. Cette pièce réussit à merveille. Corneille, qui
+assistait à la première représentation, se penchant à l'oreille de M.
+Segrais, lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, sous des
+habits turcs, des sentiments trop français; je n'avoue cela qu'à vous,
+d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Cette critique
+était fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:
+
+ L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
+ Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance,
+ Indigne également de vivre et de mourir,
+ On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;
+
+concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, plus encore que
+lui, le génie satirique.
+
+La belle tragédie de _Mithridate_, donnée en 1673, marque l'époque où
+Racine est dans toute la splendeur de son immense talent et où le
+talent de Corneille est entièrement à son déclin; car c'est à cette
+époque que le grand nom de l'auteur du _Cid_ ne put préserver
+_Pulchérie_ d'une chute complète.
+
+De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et s'affaiblir celui
+de Corneille. Ce jour-là, ce dernier eût pu se dire à lui-même, comme
+jadis Pompée à Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent
+vers le soleil levant?»
+
+_Mithridate_ eut un grand succès. De toutes les tragédies que Charles
+XII, de Suède, lut pendant les loisirs de sa captivité, c'était celle
+qui l'avait le plus fortement impressionné, et il en avait, dit-on,
+retenu les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La
+Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle de Mithridate,
+et beaucoup d'entre eux ont voulu débuter à la scène par cette pièce.
+
+Beaubourg, dont nous venons de prononcer le nom, était fort laid.
+Mademoiselle Lecouvreur, qui jouait Monime, lui ayant dit ce vers de
+_Mithridate_:
+
+ Ah! Seigneur, vous changez de visage,
+
+on cria du parterre: «_Laissez-le faire_,» ce qui jeta un moment le
+trouble dans la représentation.
+
+Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta en 1729 par
+_Mithridate_. Il joua le rôle avec un emportement qui excita un rire
+universel. A la fin de la pièce, cet acteur, qui était un homme
+d'esprit, comprenant la faute qu'il avait faite, vint plaisamment
+supplier le public de vouloir bien _revenir_ à la représentation
+suivante, pour juger s'il avait profité de sa leçon. En effet, il
+joua, à son second début, avec tant d'intelligence, qu'on l'applaudit
+du parterre et des loges.
+
+Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté aux Français, en 1740,
+passa à l'Opéra-Comique, puis revint quelques années plus tard au
+premier théâtre.
+
+Un jour, qu'il jouait _Mithridate_ et avait été mal accueilli du
+public, il s'avança vers la rampe pour parler; mais un plaisant ne lui
+en laissa pas le temps, et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de
+la scène, il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers du rôle
+qu'il venait de jouer:
+
+ Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire,
+ Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.
+
+Les comédiens annoncèrent un jour _Mithridate_. Dans l'intervalle, les
+premiers sujets reçurent l'ordre de se rendre à Saint-Germain, où
+était la Cour, pour y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les
+_doublures_ au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent si mal le
+premier acte, qu'il y eut un _tolle_ général. La salle était comble,
+les malheureux n'osaient rentrer en scène et opinaient pour rendre
+l'argent. «Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette est bonne,
+ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi faire, je vais
+conjurer l'orage.» Alors, il s'avance sur le devant du théâtre, et
+s'adressant au parterre, il lui dit d'un air fort humble:
+
+«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron
+ont été obligés d'aller remplir leurs devoirs et de jouer à la Cour;
+nous sommes au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne pouvoir
+les remplacer; nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre
+aujourd'hui, vous donner que _Mithridate_. Nous vous avouons qu'il est
+et sera joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez même pas
+encore tous vus; car je ne vous cacherai point que c'est moi qui joue
+le rôle de Mithridate.» Sur cela, grands éclats de rire,
+applaudissements de toute la salle, et la représentation put
+continuer.
+
+Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait beaucoup d'esprit.
+Dînant un jour avec Crébillon et trois P. Jésuites, la conversation
+tourna en une grave dissertation sur le genre masculin ou féminin du
+mot _amour_ d'un vers du _Mithridate_ de Racine. Quinault soutenait
+que le mot est du genre féminin. Les Révérends prouvaient, par nombre
+d'exemples puisés aux meilleures sources, qu'il était du genre
+masculin. Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie
+tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de complaisance, passons
+l'amour masculin en faveur de la société, et qu'il n'en soit plus
+question.»
+
+A son retour de la campagne de la Franche-Comté, Louis XIV voulut
+offrir des divertissements splendides à toute la Cour. Un grand
+théâtre avait été dressé à cette occasion dans le parc de Versailles.
+Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée, d'une
+tragédie nouvelle de Racine, _Iphigénie_, jouée pour la première fois
+en 1674, et qui avait eu un beau et légitime succès. Ce chef-d'oeuvre
+fut applaudi à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire
+laissait couler ses larmes, ce qui inspira à Despréaux ces quatre
+vers:
+
+ Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
+ N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée;
+ Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,
+ En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.
+
+Une anecdote qui prouve bien la puissance du génie musical de Lully,
+se rattache à cette pièce. Dans une soirée, les amis du célèbre
+compositeur lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui avaient
+adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique que des vers faibles
+comme ceux que lui fabriquait Quinault, ajoutant qu'il aurait bien
+autrement de peine si on lui donnait des vers pleins d'énergie. Lully,
+animé par cette plaisanterie, court à un clavecin, et, après avoir
+promené un instant ses mains sur les touches, il chante tout à coup
+ces quatre vers d'_Iphigénie_:
+
+ Un prêtre, environné d'une foule cruelle,
+ Portera sur ma fille une main criminelle,
+ Déchirera son sein, et d'un oeil curieux,
+ Dans son coeur palpitant consultera les dieux!
+
+Un des témoins de cette scène racontait, longtemps encore après, que
+tous ceux qui y assistèrent croyaient voir commencer l'odieux
+sacrifice, et que la musique expressive dont Lully accompagna les vers
+de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la tête.
+
+En 1718, les Comédiens Français, voulant sans doute attirer beaucoup
+de monde et ne sachant comment faire concurrence aux autres théâtres,
+pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à un moyen que
+l'on a bien perfectionné, embelli, augmenté, et dont on a usé et abusé
+depuis cette époque, _l'annonce_ et _la réclame_. Ils affichèrent qu'à
+la représentation du 9 septembre, on verrait dans _Iphigénie_, de M.
+Racine, quelque chose d'extraordinaire. Tout Paris courut au théâtre,
+on excita l'impatience du public jusqu'au quatrième acte; enfin, on
+vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le jeune et beau La
+Thorillière en Agamemnon. Cette singulière et ridicule mascarade fit
+d'abord rire un instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus,
+on trouva cette charge de mauvais goût, et les huées commencèrent. On
+fut obligé de baisser le rideau.
+
+Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie, était ravissante. On
+lui adressa les vers suivants:
+
+ Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même,
+ Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux.
+ Les efforts d'Achille amoureux,
+ Pour se conserver ce qu'il aime,
+ Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux
+ Sur l'attendrissement des dieux.
+ Osez les regarder, aimable Iphigénie;
+ Vers le ciel, levez vos beaux yeux,
+ Leur douceur me répond d'une si belle vie.
+
+Une grande dame de l'époque avait la prétention d'être un fin
+connaisseur en peinture. Elle possédait beaucoup de tableaux de grands
+maîtres, mais il y en avait un dont elle ne pouvait parvenir à
+comprendre le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de
+talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice d'Iphigénie en
+Aulide.--Quelle bonne folie, reprend en riant la maîtresse de la
+maison, voilà plus d'un siècle que ce tableau est dans ma famille, et
+il n'y a pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!»
+
+_Phèdre_, qui parut en 1677, laissa trois années d'intervalle entre
+elle et _Iphigénie_. On assure que l'auteur de ce chef-d'oeuvre fut
+singulièrement conduit à traiter ce sujet, un des plus difficiles
+qu'on puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené, par la
+conversation, à soutenir qu'un bon poëte peut faire excuser les plus
+grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels.
+Racine, en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne fallait,
+pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse, et surtout de la
+justesse d'esprit, prétendant qu'il n'était nullement impossible, par
+exemple, de rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut de son
+avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait dans une entreprise
+pareille. Cela piqua au jeu l'habile poëte tragique, et ne voulant pas
+avoir le démenti de son opinion, il se mit à travailler _Phèdre_. On
+sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de la belle-mère, un
+sentiment de pitié qu'on accorde à peine au vertueux Hippolyte.
+
+La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un rôle dans lequel
+seraient développées toutes les passions. Celui de Phèdre parut
+parfaitement convenable pour cela, et Racine le traça de façon à faire
+valoir les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice.
+
+_Phèdre_ fut la première tragédie contre laquelle on vit s'organiser
+une cabale partie de haut et qui prit des proportions considérables.
+La chose faillit dégénérer en dispute de prince, et elle eut pour la
+scène française et pour la littérature une bien autre et bien triste
+portée; elle causa tant de chagrin à Racine, qu'elle le détermina à
+abandonner le théâtre. En vain Boileau le supplia de n'en rien faire,
+sa résolution fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un sentiment
+de piété qu'il composa, quelques années avant sa mort, les deux
+tragédies d'_Esther_ et d'_Athalie_. Mais revenons à _Phèdre_ et à la
+cabale qu'elle engendra.
+
+Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie et allait la
+faire paraître, la célèbre madame Deshoulières, qui n'aimait ni
+Boileau, ni Racine, noua une intrigue pour faire éprouver une chute
+complète au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit
+la duchesse de Bouillon, son frère le duc de Nevers, et plusieurs
+personnages haut placés. Ce petit aréopage imagina d'opposer à la
+_Phèdre_ de Racine, une autre _Phèdre_. Pradon fut mis du complot et
+chargé de produire une oeuvre ayant le même titre.
+
+Dès que la coterie Deshoulières connut les jours de la représentation
+des deux _Phèdre_, elle fit retenir, à prix d'or, toutes les premières
+loges aux deux théâtres, pour les cinq premières représentations. On
+se rendit en foule à la _Phèdre_ de Pradon, qu'on applaudit, qu'on
+vanta, qu'on porta aux nues, bien qu'elle fût détestable et que le
+public dût en faire bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges
+vides pour la _Phèdre_ de Racine. Il en résulta naturellement une
+certaine froideur, et de la part du public et même dans le jeu des
+acteurs.
+
+Madame Deshoulières, qui avait trop d'esprit pour ne pas sentir la
+supériorité de la pièce de Racine sur celle de Pradon, revint
+cependant de l'Hôtel de Bourgogne rejoindre sa petite société, en
+faisant, avec Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'oeuvre de
+Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut question que de
+cette déplorable, de cette détestable tragédie, qui coulait à tout
+jamais son auteur, le reléguant au second rang; puis, séance tenante,
+la Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que nous allons
+donner:
+
+ Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême,
+ Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.
+ Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien,
+ Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.
+
+ Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime;
+ Rien ne change son coeur ni son chaste maintien.
+ La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.
+ Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
+
+ Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds,
+ N'est là que pour montrer deux énormes tétons,
+ Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.
+
+ Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats.
+ Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats,
+ Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.
+
+Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort méchante, mais
+spirituelle, au duc de Nevers, qui se mêlait quelquefois _d'enfourcher
+Pégase_, comme on disait alors, et qui le montait assez mal.
+Indignés, et ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur
+du sonnet, ils répondirent par un autre, composé sur une forme
+identique et dirigé contre le duc. Le voici:
+
+ Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême,
+ Fait des vers où jamais personne n'entend rien.
+ Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien,
+ Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.
+
+ La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.
+ Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien.
+ Il veut juger de tout et ne juge pas bien.
+ Il a pour le Phoebus une tendresse extrême.
+
+ Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,
+ Va partout l'univers promener deux tétons,
+ Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.
+
+ Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats;
+ L'_Énéide_, à son goût, est de la mort aux rats;
+ Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.
+
+Le second sonnet fit fureur et eut autrement de succès dans le monde
+des lettres et dans le monde de la cour, que celui dont on attribuait
+la paternité au duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et Boileau
+comme en étant les auteurs. Or, comme il était des plus méchants,
+comme il attaquait en quelque sorte les moeurs et l'honneur d'un fort
+grand seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les deux poëtes
+commencèrent à avoir des craintes sérieuses. Le duc de Nevers, pour
+les effrayer encore davantage, cassa les vitres par un troisième
+sonnet:
+
+ Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême,
+ Viennent demander grâce, et ne confessent rien.
+ Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien;
+ Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.
+
+ Damon, pour l'intérêt de cette soeur qu'il aime,
+ Doit de ces scélérats châtier le maintien;
+ Car il serait blâmé de tous les gens de bien,
+ S'il ne punissait pas leur insolence extrême.
+
+ Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds,
+ Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons
+ Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.
+
+ Vous en serez punis, satiriques ingrats,
+ Non pas en trahison, par de la mort aux rats,
+ Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre.
+
+Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait donné ordre de chercher
+partout Racine et Boileau pour les faire assassiner. Or, comme la
+bravoure n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur commença
+à les galoper de la belle manière. Ils désavouèrent hautement le
+deuxième sonnet; heureusement pour eux, ils trouvèrent un protecteur
+puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules, qui leur
+dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où
+M. le prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous
+êtes innocents; et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à
+l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de même sous sa
+protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit.»
+
+Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues dans ses vers, et il
+eut raison de ne pas pousser les choses plus loin; Racine et Boileau
+étaient déjà fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois
+après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour les nommer
+historiographes de son règne. En venir aux voies de fait envers eux,
+c'était risquer toute la colère du monarque, colère qu'on ne bravait
+pas volontiers. D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut connaissance
+du troisième sonnet, fit dire en termes assez durs au duc de Nevers,
+qu'il vengerait, comme faites à lui-même, les injures dont on se
+permettrait de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit qu'il
+aimait et qu'il prenait sous sa protection.
+
+Le public, mieux encore que le grand Condé, vengea Racine. Sa _Phèdre_
+fut comprise. On l'admira, on l'applaudit et on plaignit l'auteur
+d'avoir été mis en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que
+Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant des femmes
+sur les hommes, ne trouva rien de plus fort que ce joli mot:--«Elles
+seraient capables de faire rechercher la _Phèdre_ de Pradon et
+abandonner celle de Racine.»
+
+Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre ne voulut plus
+entendre parler de théâtre. Il s'arrêta court dans sa brillante
+carrière dramatique, abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les
+supplications de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une grande
+perte pour la littérature française, car Racine n'avait alors que
+trente-huit ans; peut-être aussi est-ce une chose heureuse, parce
+qu'il n'eût pu s'élever davantage. _Esther_ et _Athalie_ devaient
+fermer la couronne littéraire dont les premiers fleurons avaient été
+_la Thébaïde_ et _Alexandre_. En treize ans, le poëte du grand siècle
+avait donné à la scène neuf tragédies admirables et une charmante
+comédie.
+
+Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir laissé dormir douze
+années sa muse, Racine, mu par un sentiment religieux et par la
+reconnaissance qu'il devait au roi et à madame de Maintenon, se
+décida, un peu à contre-coeur, à céder aux désirs presque souverains
+de la femme de Louis XIV. On raconte que madame de Maintenon, qui
+voulait développer le goût de la belle poésie chez les jeunes élèves
+de Saint-Cyr, se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que
+mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce grand établissement,
+faisait représenter aux jeunes filles. En outre, elle fut scandalisée
+de la manière trop passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer
+_Andromaque_. Elle pria donc Racine de lui composer un poëme moral ou
+historique, dont l'amour fût entièrement banni. La tâche n'était pas
+facile. Écrire une oeuvre _dramatique_ en enlevant du drame le
+sentiment le plus _dramatique_, parut d'abord à Racine un tour de
+force dont il ne se sentait pas capable. En outre, il craignait de
+réveiller la haine de ses ennemis et de compromettre sa réputation.
+C'étaient bien des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter.
+Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet d'Esther, il se
+mit au travail, encouragé par Boileau qui, d'abord, avait cherché à le
+détourner de répondre aux vues de madame de Maintenon.
+
+_Esther_ fut donc représentée à Saint-Cyr pendant le carnaval de 1689.
+Racine se chargea de former lui-même à la déclamation les jeunes
+personnes chargées des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de
+Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant assisté à une
+répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir un rôle, que, pour la
+satisfaire, l'auteur ajouta un prologue et le lui donna. _Esther_ fut
+jouée devant la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais été
+les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux jours de ses triomphes.
+Courtisans, dévots, prélats, jésuites, c'est à qui put obtenir ses
+entrées au théâtre de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour
+des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il fallait, avant tout,
+amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait plus de beaucoup de choses, et
+il fallait l'amuser _saintement_, ce qui était bien plus difficile
+encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, et sa femme. On
+se disait bien bas à l'oreille que la pièce était allégorique.
+Assuérus était le Roi; l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther,
+madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.
+
+Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans laquelle chacun
+des personnages anciens était désigné sous le nom du personnage de
+l'époque; mais le poëte établissait une différence entre la conduite
+de la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce n'était pas en
+faveur de la favorite du dix-septième siècle. L'une, disait-il, avait
+servi la nation juive, sa nation à elle, tandis que l'autre, loin
+d'empêcher la proscription des huguenots, ses frères, les avait
+poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. Il est vrai,
+ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour ennemis, ni _jésuites_, ni
+_bigots_.
+
+Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte à sa fille la
+représentation d'_Esther_, à laquelle elle a assisté, et sa
+conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des
+envieux) avec le vieux roi.
+
+La tragédie d'_Esther_ ne fut imprimée et donnée au théâtre que bien
+longtemps après son apparition à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas
+le succès immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait
+l'impression de cette pièce _une requête civile contre l'approbation
+publique_.
+
+_Athalie_, un des chefs-d'oeuvre du maître, et sa dernière tragédie,
+ne fut pas représentée à Saint-Cyr, comme on le croit généralement.
+Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la
+jolie troupe qui avait interprété _Esther_, lorsque madame de
+Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reçut, soit
+éclairée par la raison et réfléchissant aux inconvénients qu'il y
+avait réellement à mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et
+jolies pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales et
+les défendit. On a pensé que les ennemis de Racine étaient pour
+quelque chose dans cette défense; la chose n'est point impossible.
+Cependant, comme tout était prêt pour les représentations d'_Athalie_,
+madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir
+exécuter cette pièce avec tous les choeurs. Elle fit venir deux fois à
+Versailles les jeunes actrices qui avaient dû remplir les rôles à
+Saint-Cyr, et se fit déclamer la tragédie en présence du roi, dans une
+chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que
+cette représentation, ou plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut
+des plus vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme
+ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le goût du beau, ne
+partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui répandaient partout que
+cette tragédie était plus que médiocre. On prétend même qu'à cette
+époque il était de bon ton de la décrier. On fit une méchante
+épigramme qui se terminait par ces deux vers:
+
+ Pour avoir fait pis qu'_Esther_,
+ Comment diable a-t-il pu faire?
+
+Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne quand _Athalie_ venait
+d'être imprimée, et on la leur avait envoyée. Le soir, en jouant aux
+petits jeux à gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes de la
+joyeuse société, de lire tout seul le premier acte de la dernière
+tragédie de Racine. Il se récria contre la sévérité de la punition;
+mais, obligé de s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en
+tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, et, le
+lendemain, il déclara qu'_Athalie_ était le chef-d'oeuvre du grand
+poëte; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait
+sérieusement et demanda la permission de lire tout haut la pièce
+entière. L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut trouvé
+admirable.
+
+Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à ses autres pièces;
+il donnait la préférence sur toutes à _Phèdre_. Boileau fut le seul
+qui maintint, envers et contre tous, son opinion. «Je m'y connais
+bien, disait-il, on y reviendra; _Athalie_ est un chef-d'oeuvre.»
+
+Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, que la tragédie
+d'_Athalie_ fut mise à la scène. La Cour avait toujours conservé pour
+elle une prédilection marquée. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV
+voulut la voir représenter à Versailles. La duchesse de Bourgogne se
+chargea du rôle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de
+Zacharie, furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente de
+Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et
+M. de Champeron. Baron père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus
+tard maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame de Maintenon,
+y remplirent également des rôles secondaires. Trois fois cette
+admirable tragédie fut jouée à la Cour par ces grands personnages.
+Comme ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint de
+spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. On continua, dans
+le public, à la croire détestable, et ce ne fut qu'après son
+interprétation par les comédiens de Paris, qui durent affronter
+l'orage d'un public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il
+avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion
+erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de France, qui, sur le compte
+que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de
+l'effet produit à la scène par _Athalie_. Il ordonna aux acteurs du
+Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la clause insérée dans le
+privilége et qui leur défendait de la représenter. Par une suite de
+circonstances politiques, _Athalie_ avait à cette époque une sorte de
+mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. Louis XV avait
+l'âge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive,
+restait seul d'une famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de
+Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec force ces vers:
+
+ Voilà donc votre roi, votre unique espérance?
+ J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Du fidèle David c'est le précieux reste,
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Songez qu'en cet enfant tout Israël réside,
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons groupé autour
+de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pièces furent
+mises au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin du
+dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, époque à laquelle nous
+aurons à parler d'un autre grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous
+aborderons ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.
+
+«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une école,
+comme les grands peintres; mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de
+Jules Romain.»
+
+
+
+
+IX
+
+CONTEMPORAINS DE RACINE.
+
+ Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
+ genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
+ de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_ (1679).--Sonnet-parodie
+ de Racine au sujet de cette pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme
+ de Gacon.--_Germanicus_ (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze
+ de dames.--_Régulus_ (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de
+ Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES.--_Genseric_
+ (1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA
+ CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de _Zaïde_,
+ de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à
+ 1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur
+ fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_
+ (1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_
+ (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
+ (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_
+ (1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_
+ (1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire
+ de la paternité de _Géta_, première tragédie de
+ Péchantré.--_Jugurtha._--_La Mort de Néron_
+ (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_,
+ de _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à
+ 1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme.
+ --LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa
+ prodigieuse facilité.--Sa première pièce faite quand
+ il avait _neuf ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à
+ propos de cette pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_
+ (1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
+ (de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses
+ aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
+ RIUPEROUX autres contemporains de Racine.--Leurs
+ tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses
+ principales productions dramatiques.--Sa tragédie de _Germanicus_
+ (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_
+ (1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers
+ retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à
+ tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
+ première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs
+ rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la
+ mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième
+ siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
+ auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie
+ d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis
+ et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_
+ (1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
+ (1731).--Couplets.
+
+
+Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux, en ce sens qu'on
+n'avait fait l'honneur à personne de le comparer à lui. Racine en eut
+plusieurs. Cela provenait sans doute de ce que Corneille était entré
+tout à coup avec une supériorité telle dans la carrière dramatique,
+que Richelieu seul avait osé lui faire une opposition qui,
+littérairement parlant, n'avait pu être sérieuse, et qui, aujourd'hui,
+ne semble que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la route
+était déblayée, tracée déjà, et l'art débarrassé de ses entraves; la
+carrière étant plus facile à parcourir, plus d'hommes d'esprit
+pouvaient se mettre sur les rangs et aspirer à cueillir les palmes
+poétiques. Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou plutôt la
+coterie, posèrent au dix-septième siècle en rivaux de Racine, ne peut
+soutenir le moindre parallèle avec lui. Aujourd'hui que deux siècles,
+en passant sur les cendres de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_, ont
+enlevé jusqu'aux moindres traces des passions des contemporains,
+aujourd'hui qu'on n'est plus que juste pour les littérateurs du grand
+règne, personne ne songe à lui opposer une bannière rivale. L'histoire
+et la postérité finissent tôt ou tard par juger en dernier ressort, et
+leur jugement est sans appel.
+
+Commençons l'examen anecdotique des contemporains de Racine, par ceux
+que les passions de l'époque lui firent opposer comme rivaux, honneur
+bien grand et qu'ils étaient loin de mériter pour la plupart. En tête,
+nous trouvons celui que la coterie Deshoulières avait choisi pour
+composer une _Phèdre_ dont nous avons raconté l'histoire.
+
+PRADON, né à Rouen, n'était pas un poëte sans valeur, il s'en faut de
+beaucoup. Il avait de l'esprit, de l'imagination, de la facilité, une
+connaissance exacte des règles du théâtre, du goût pour la saine
+littérature, et il est hors de doute que, si au lieu de se laisser
+sottement poser en rival d'un homme qu'il eût dû considérer comme un
+maître, il se fût borné à prendre cet homme pour modèle, il se fût
+épargné beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort
+spirituelles, et eût été mieux apprécié de ses contemporains.
+Longtemps Pradon resta sans pouvoir se relever, courbé sous les
+pointes acérées de Boileau; longtemps son nom fut pour le public le
+nom d'un poëte ridicule, et aujourd'hui même il est plutôt connu par
+les épigrammes et les satires auxquelles il donna lieu, que par ses
+oeuvres dramatiques. Encore une fois cependant, Pradon a fait de beaux
+vers et de bonnes tragédies. Il savait ménager les incidents, placer
+çà et là, dans ses pièces, des traits heureux, des situations
+intéressantes, des mouvements forts et véhéments. Nous le répétons, il
+s'est perdu par la vanité ridicule avec laquelle il a voulu se
+comparer à Racine. Si Pradon eût été un poëte modeste, il eût eu la
+réputation d'un poëte de mérite.
+
+Une des tragédies de Pradon, _Starita_, faillit lui coûter fort cher.
+A la première représentation, il s'en va, le nez dans son manteau,
+avec un ami, se glisser au parterre pour jouir, incognito, des
+applaudissements qu'on ne peut manquer de donner à sa pièce. Mais, dès
+le premier acte, les sifflets se font entendre; Pradon perd
+contenance; son ami lui conseille de faire comme tout le monde et de
+siffler à son tour. Le conseil lui paraît bon; il se met de la partie.
+Un mousquetaire trouve mauvais cette musique, pousse le coude de
+Pradon en lui disant que la tragédie est fort belle, que l'auteur est
+bien en cour et qu'il l'engage à se taire. Pradon, un peu vif,
+repousse le mousquetaire. Ce dernier jette sur le théâtre la perruque
+et le chapeau du poëte; celui-ci allonge un soufflet au militaire,
+qui, mettant l'épée à la main, lui fait deux estafilades sur la joue.
+Le malheureux auteur, sifflé, battu, blessé pour l'amour de lui-même,
+n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser, jurant qu'on ne
+le prendra jamais à défendre un poëte méconnu. _Starita_, donnée en
+1679, était cependant une de ses bonnes pièces.
+
+Sa seconde tragédie, _Tamerlan_, jouée en 1676, eut plus de succès.
+Elle fut fort applaudie; aussi disait-on, plaisamment: «L'heureux
+_Tamerlan_ du malheureux Pradon.» En sortant du théâtre, le prince de
+Conti fit observer à l'auteur qu'il avait transporté en Europe une
+ville qui est en Asie. «Je prie Votre Altesse de m'excuser, dit le
+poëte, je ne sais pas la _chronologie_.»
+
+ * * * * *
+
+_La Troade_, représentée en 1679, fut parodiée de la manière suivante,
+dans un sonnet de Racine:
+
+ D'un crêpe noir, Hécube embéguinée,
+ Lamente, pleure et grimace toujours;
+ Dames en deuil courent à son secours;
+ Oncques ne fut plus lugubre journée.
+
+ Ulysse vient, fait nargue à l'hyménée,
+ Le coeur fera de nouvelles amours.
+ Pyrrhus et lui font de vaillants discours;
+ Mais aux discours leur vaillance est bornée.
+
+ Après cela, plus que confusion;
+ Tant il n'en fut dans la grande Ilion,
+ Lors de la nuit aux Troyens si fatale.
+
+ En vain Baron attend le brouhaha;
+ Point n'oserait en faire la cabale;
+ Un chacun bâille, et s'endort ou s'en va.
+
+En outre, on fit sur le même sujet cette épigramme:
+
+ Quand j'ai vu de Pradon la pièce détestable,
+ Admirant du destin le caprice fatal,
+ Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable,
+ Pallas a toujours un cheval.
+
+En 1697, il fit paraître _Scipion_, et son nouveau héros n'eut pas
+plus de chance que les autres grands hommes qu'il avait patronés.
+_Scipion_ fut horriblement sifflé, et comme cette tragédie avait été
+jouée en carême, le poëte Gacon lança cette épigramme:
+
+ Dans sa pièce de _Scipion_,
+ Pradon fait voir ce capitaine
+ Prêt à se marier avec une Africaine;
+ D'Annibal il fait un poltron;
+ Ses héros sont enfin si différents d'eux-mêmes,
+ Qu'un quidam, les voyant plus masqués qu'en un bal,
+ Dit que Pradon donnait, au milieu du carême,
+ Une pièce de carnaval.
+
+Chaque tragédie nouvelle du _malheureux_ Pradon, comme on affectait de
+l'appeler, semblait destinée à faire éclore les plus amusantes et les
+plus spirituelles épigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur
+de la _Phèdre_, rivale de celle de Racine, s'était donné bien
+maladroitement deux rudes adversaires, contre lesquels il n'était pas
+de force à lutter. C'était à qui, des deux grands poëtes du siècle,
+l'accablerait de traits d'autant plus redoutables qu'ils étaient
+pleins de finesse. _Germanicus_ n'eut pas plus tôt paru, en 1694,
+qu'on vit poindre l'inévitable épigramme. Elle était encore de la
+façon de Racine:
+
+ Que je plains le destin du grand Germanicus!
+ Quel fut le prix de ses rares vertus?
+ Persécuté par le cruel Tibère,
+ Empoisonné par le traître Pison;
+ Il ne lui restait plus, pour dernière misère,
+ Que d'être chanté par Pradon.
+
+Il se produisit un fait assez plaisant à la première représentation de
+cette pièce. Dans les deux premiers actes il ne paraît pas de femmes;
+aussi commençait-on à dire, dans le public, que c'était là, vraiment,
+une tragédie de collége, lorsqu'au troisième acte on voit tout à coup,
+au fond du théâtre, deux reines et deux confidentes. «Quatorze de
+dames _sont-ils bons_?» s'écrie une voix perçante et gasconne. Le mot
+fit fortune, et _Germanicus_ ne put ramener le sérieux sur le visage
+des spectateurs.
+
+_Régulus_, une des bonnes tragédies de Pradon, jouée en 1688, eut
+cependant du succès; et comme _Tamerlan_ en avait eu beaucoup moins,
+un plaisant dit au poëte, qui portait un mauvais habit sous un beau
+manteau: «Voilà le manteau de Régulus sur le juste-au-corps de
+Tamerlan.»
+
+Un jour, l'auteur de tant de tragédies sifflées, le _plastron_ de
+Racine et de Boileau, le but de tant d'épigrammes, l'objet de tant de
+satires, voulut se venger à son tour, et il lança une pièce de vers,
+une satire contre Boileau. Hélas! il avait à peine parlé, qu'un nouvel
+et terrible adversaire entrait en ligne contre lui. Rousseau prenait
+la plume pour lui dire:
+
+ Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux,
+ Qui, contre Despréaux, exhale tant d'injures?
+ Il m'a berné, me direz-vous:
+ Je veux le diffamer chez les races futures.
+ Eh! croyez-moi, restez en paix,
+ En vain tenteriez-vous de ternir sa mémoire.
+ Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire,
+ Et le grand Scipion sera toujours mauvais.
+
+Enfin, la mort ne le débarrassa pas de ses ennemis. On lui fit cette
+épitaphe:
+
+ Ci-gît le poëte Pradon,
+ Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille,
+ Fit, à la barbe d'Apollon,
+ Le même métier que Corneille.
+
+Pradon adressa un jour quatre vers charmants à une jeune personne fort
+spirituelle, dont il était très-épris, et qui entretenait avec lui un
+commerce épistolaire, mais qui n'avait pas une bien grande passion
+pour le poëte. Voici ces vers:
+
+ Vous n'écrivez que pour écrire,
+ C'est pour vous un amusement;
+ Moi qui vous aime tendrement
+ Je n'écris que pour vous le dire.
+
+Nous ne parlerions pas de madame DESHOULIÈRES, qui composa beaucoup de
+bonnes et jolies poésies, mais qui ne donna au théâtre que deux
+mauvaises pièces, si madame Deshoulières ne s'était déclarée assez
+maladroitement contre Racine et n'avait été l'âme de la cabale à la
+suite de laquelle l'auteur de _Phèdre_ renonça à la scène. Elle
+parlait plusieurs langues. C'était un bel esprit dans toute
+l'acception du mot. Un jour, malheureusement, elle eut l'idée fâcheuse
+de faire jouer une tragédie. Elle composa _Genseric_ (1680), qui fut
+fort mal accueilli du public. On lui donna le conseil charitable de
+retourner à ses moutons (allusion à une de ses plus spirituelles
+idylles); cette tragédie fut en outre le sujet de cette analyse
+épigrammatique, attribuée à Racine:
+
+ La jeune Eudoxe est une bonne enfant,
+ La vieille Eudoxe une franche diablesse,
+ Et Genséric un roi fourbe et méchant,
+ Digne héros d'une méchante pièce.
+ Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent:
+ Et Sophronie en vain pour lui s'empresse;
+ Genseric est un homme indifférent,
+ Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.
+ Et sur le tout le sujet est traité
+ Dieu sait comment! Auteur de qualité,
+ Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
+ C'est fort bien fait de se cacher ainsi:
+ Mais pour agir en personne bien sage,
+ Il nous fallait cacher la pièce aussi.
+
+LA CHAPELLE, membre de l'Académie française, né à Bourges, en 1655, ne
+se posa pas en rival de Racine, mais il chercha à l'imiter. _Il fut de
+son école._ Ses pièces, bien qu'elles soient fort au-dessous de leur
+modèle, eurent pourtant quelques succès, car elles n'étaient pas sans
+valeur. Elles sont au nombre de quatre: _Zaïde_, _Cléopâtre_,
+_Téléphonte_ et _Ajax_, de 1681 à 1684.
+
+La pièce de _Cléopâtre_ (1681), faillit devenir une tragédie
+véritable. Voici à quelle occasion La Chapelle aimait beaucoup
+l'acteur Baron et avait toujours soin de lui composer des rôles qui le
+missent en relief. Un comédien, nommé Dauvilliers, jaloux du mérite de
+son camarade, eut l'infamie de présenter à ce dernier, dans
+_Cléopâtre_, une épée véritable, que Baron fut prêt à s'enfoncer dans
+la poitrine. Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite.
+
+Voici maintenant un élève véritable de Racine, car Racine guida ses
+pas dans la carrière des lettres, CAMPISTRON. Ce poëte fut un des
+auteurs les plus féconds de la fin du dix-septième siècle. Il a
+non-seulement donné au théâtre un grand nombre de tragédies, mais
+aussi quelques comédies et divers opéras.
+
+Campistron, marquis de Penango, né à Toulouse, en 1656, montra, dès sa
+jeunesse, d'heureuses dispositions pour les lettres. Il reçut une
+brillante éducation, et son goût pour la poésie ne tarda pas à
+l'amener dans la capitale de la France, alors déjà le centre des
+beaux-arts. Il chercha à imiter Racine, son maître, et s'il est loin
+de lui pour les beautés de détail et la versification, il s'en
+approche du moins pour la conduite des pièces.
+
+Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur de Campistron,
+car il le désigna au duc de Vendôme lorsque ce dernier voulut faire
+composer et représenter, à son château d'Anet, une pastorale héroïque.
+A partir de ce moment, le duc, satisfait des talents et du caractère
+du jeune poëte, le nomma secrétaire de ses commandements, puis
+secrétaire-général des galères.
+
+Campistron écrivait beaucoup, facilement et vite, aussi ses pièces
+ont-elles les qualités et les défauts d'oeuvres faites par un homme
+d'esprit, mais faites trop rapidement. On y trouve des peintures
+brillantes, des traits frappants, des situations intéressantes, des
+incidents heureux, puis à côté de cela, des longueurs, des
+irrégularités, des écarts qui ralentissent la marche de l'action et
+nuisent au développement des caractères. Il y a plus d'esprit que
+d'art, et peu de cette verve, de ce pathétique qui enlève le
+spectateur, le passionne pour les personnages et pour l'action. Le
+talent de Campistron consistait principalement à donner de jolies
+descriptions, des peintures de moeurs attrayantes. Ses monologues, ses
+tirades sont souvent fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des
+morceaux bien écrits plutôt que des tragédies remarquables.
+
+Campistron commença sa carrière dramatique à peu près à l'époque où
+Racine finit la sienne. Sa première pièce, _Virginie_, parut en 1683.
+Elle fut assez bien accueillie du public. Malheureusement pour lui, au
+même moment où l'on représentait cette tragédie, on représentait
+également le _Téléphonte_ de La Chapelle, et madame de Bouillon, alors
+arbitre quasi-souverain pour les succès littéraires, protégeait La
+Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait réussir, il fallait
+s'assurer le suffrage de la puissante duchesse, il lui dédia sa
+seconde pièce, _Arminius_, qui eut du succès et le mit en bonne
+position. En 1685, Campistron eut un véritable triomphe, lorsque parut
+son _Andronic_. Les comédiens furent obligés de doubler le prix des
+places, principalement dans le but de ménager la scène qui était
+toujours encombrée, et sur laquelle les acteurs avaient peine à se
+mouvoir. Trente ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragédie; les
+rôles étaient si mal distribués que le public ne put tenir son sérieux
+pendant tout le temps de la pièce. Lorsqu'elle fut terminée, l'acteur
+Legrand vint, selon l'usage, annoncer la représentation du lendemain
+en ces termes: «Messieurs, nous aurons l'honneur de vous donner
+demain _le Joueur_ et _le Grondeur_. Je souhaite que la petite pièce
+que vous allez voir, vous fasse rire autant que vous avez ri à la
+grande.» Cette saillie fut applaudie de toute la salle;
+malheureusement le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la petite
+pièce, intitulée _la Fausse veuve_, ennuya le public sans le faire
+rire.
+
+_Alcibiade_ parut également en 1685, et _Phraate_ en 1686. Cette
+dernière pièce n'eut que trois représentations. Il s'y trouvait des
+allusions politiques qui faillirent faire mettre Campistron à la
+Bastille, et il ne fallut rien moins que le crédit de Madame la
+Dauphine pour sauver l'auteur et faire cesser les représentations.
+_Phocion_, jouée en 1688, n'eut ni succès politique, ni succès
+dramatique, ni succès littéraire. Campistron, voyant au doigt de
+Péchantré, auteur de plusieurs pièces de théâtre, une bague dont ce
+dernier voulait se défaire, lui dit: «On va jouer ma tragédie
+nouvelle, et je m'en accommoderai.» A quelques jours de là, Péchantré
+trouve l'auteur de _Phocion_ derrière un pilier des troisièmes loges à
+la comédie, on sifflait à outrance. «Veux-tu ma bague, dit-il à
+Campistron, je te l'ai gardée.»
+
+Racine avait fait _Esther_ et _Athalie_, Campistron à son tour, voulut
+composer sa tragédie chrétienne. En 1690, il donna à la scène
+_Adrien_, dans laquelle on trouve de beaux vers, ceux que nous allons
+citer, entre autres, dont Voltaire a pris la pensée pour son _Alzire_:
+
+ A ma religion, vous préférez la vôtre.
+ Une fois seulement, comparez l'une à l'autre:
+ La vôtre n'eut jamais que de barbares lois;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Elle ne se soutient que par la violence;
+ La mienne par la paix et par l'obéissance.
+ La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir,
+ Moi, que des noeuds sacrés à vous doivent unir,
+ Moi qui, dès le berceau, sujet toujours fidèle,
+ Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle;
+ La mienne, quand je suis accablé de vos coups,
+ Me défend de penser à me venger de vous.
+ Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine,
+ De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine,
+ De dissiper la nuit de vos yeux aveuglés:
+ Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez.
+
+_Pompeïa_, qui n'a pas été imprimée et dont on n'a rien conservé,
+_Tiridate_, et enfin _Alcide_ ou _le Triomphe d'Hercule_, en 1693,
+complètent le répertoire tragique de Campistron. Après la
+représentation de cette dernière pièce on fit ce quatrain:
+
+ A force de forger, on devient forgeron;
+ Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron;
+ Au lieu d'avancer, il recule,
+ Voyez _Hercule_
+
+Son Théâtre, un de ceux qui ont été le plus souvent réimprimés, après
+les oeuvres de Corneille, de Racine, de Crébillon, et, plus tard, de
+Voltaire, comprend encore les comédies: du _Jaloux désabusé_, de
+_l'Amante amant_, et les opéras d'_Acis et Galathée_, d'_Achille et
+Polixène_. La comédie de _l'Amante amant_, jouée en 1684, et que
+Campistron a toujours désavouée, bien qu'elle soit de lui, offre
+cette particularité, que c'est la première où une actrice parut sur la
+scène vêtue en homme. On était déjà loin du temps où les rôles de
+femmes avaient des hommes masqués pour interprètes. Quoi qu'il en
+soit, cela eut un grand succès, et la pièce, fort médiocre cependant,
+fut applaudie.
+
+Campistron avait pour protecteur M. de Vendôme. Lors d'une maladie
+grave, qui mit en danger les jours de Louis XIV, le roi, voyant les
+intrigues s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le crût aussi
+mal, pria M. de Vendôme de donner au Dauphin une grande fête. Lully
+fut chargé de composer tout exprès la musique d'une pastorale
+héroïque, et on lui imposa Campistron pour le _libretto_. Lully obéit
+à contre-coeur. L'opéra d'_Acis et Galathée_ fut fait et joué devant
+le Dauphin, au château d'Anet, en 1686. M. de Vendôme dépensa plus de
+100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit bien les choses.
+Il fut tellement satisfait des paroles de l'opéra, qu'il envoya cent
+louis à Campistron, somme énorme pour l'époque. Cependant, d'après les
+conseils de la Champmeslé et de Raisin, Campistron renvoya ces cent
+louis au prince. Vendôme crut que son protégé agissait ainsi par
+désintéressement. Telle n'avait pas été la pensée du poëte, qui avait
+tout simplement espéré recevoir davantage. Touché de ce qu'il croyait
+être la suite d'une grande noblesse de sentiments, Vendôme prit
+Campistron pour secrétaire des commandements. Du reste, le choix était
+bon. On ne reprochait à l'auteur d'_Acis et Galathée_ qu'une
+négligence un peu forte à répondre aux lettres. Un jour, M. de Vendôme
+le voyant brûler des papiers, dit plaisamment à ceux qui
+l'entouraient: «Tenez, voilà Campistron occupé à faire sa
+correspondance.»
+
+Le succès de l'opéra d'_Acis_ engagea son auteur à cultiver ce genre
+de littérature dramatique. En 1687, il fit jouer _Achille et
+Polyxène_, opéra sur lequel on fit plusieurs épigrammes.
+
+En voici deux assez spirituelles:
+
+ Entre Campistron et Colasse[16],
+ Grand débat s'émut au Parnasse,
+ Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux.
+ De son mauvais succès nul ne se croit coupable;
+ L'un dit que la musique est plate et détestable;
+ L'autre, que la conduite et les vers sont affreux.
+ Et le grand Apollon, toujours juge équitable,
+ Trouve qu'ils ont raison tous deux.
+
+ Lully près du trépas, Quinault sur le retour,
+ Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour,
+ Pressés de la frayeur que le remords leur donne
+ D'avoir gâté de jeunes coeurs
+ Avec des vers touchants et des sons enchanteurs;
+ Colasse et Campistron ne gâteront personne.
+
+ [16] Colasse avait fait la musique de l'opéra d'_Achille_.
+
+M. de Saint-Gilles fit sur le même opéra une chanson fort jolie, qu'on
+attribua à madame Deshoulières, et qu'il revendiqua dans une autre
+pièce de vers se terminant ainsi:
+
+ Restituez donc à Saint-Gilles
+ Le faible honneur de ses chansons;
+ Contentez-vous de vos idylles
+ Et retournez à vos moutons.
+
+Comme la plupart des auteurs de mérite Campistron eut des admirateurs
+outrés et des détracteurs de mauvaise foi. Les uns ont prétendu qu'il
+avait seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres ont
+trouvé détestables les vers les plus remarquables de son répertoire.
+Il y a sottise à tomber dans l'un ou l'autre de ces jugements. Ce que
+l'on peut dire, c'est que Campistron, poëte estimable, a une belle
+place parmi les dramatiques de second ordre, et que longtemps il a
+occupé la scène française avec distinction.
+
+PÉCHANTRÉ, dont nous avons prononcé le nom plus haut, à propos d'une
+des tragédies de Campistron, était fils d'un chirurgien de Toulouse.
+Après avoir été couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à
+Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En effet, il donna,
+en 1687, la tragédie de _Géta_, dont la paternité fut disputée par
+beaucoup de poëtes. D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie de
+vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs poëtes ont mis leurs
+pièces sous son nom, s'est figuré être réellement le _père des
+enfants_ qu'il avait pour ainsi dire tenus simplement sur les fonts
+baptismaux, l'acteur Baron voulut faire croire que _Géta_ lui devait
+la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez pauvre diable
+de poëte, ayant montré sa pièce à Baron, ce dernier la trouva bien et
+lui en offrit vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable.
+Le malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta l'offre et
+livra pour ces quelques sous sa première tragédie. Que de Péchantré en
+ce moment à Paris! Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces,
+sous d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune des
+théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement pour Baron,
+Champmeslé ayant eu vent de la conversation et du trafic, lut la
+pièce, la trouva fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour
+la retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier père. Un
+second fut le nommé Dambelot, cousin de Palaprat, et qui, au dire de
+quelques chroniqueurs, aurait ébauché cette tragédie de _Géta_ et
+serait mort avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue de
+la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit encore d'autres versions,
+la pièce aurait été _composée_ par Dambelot, _corrigée_ par Péchantré,
+_achevée_ par Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est
+qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de Péchantré,
+_Jugurtha_, fut moins bien reçue du public. Sa troisième, jouée en
+1703, et intitulée _Mort de Néron_, coûta à son auteur juste autant
+d'années qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde un
+enfant. Il courut alors une histoire ou un conte au sujet de cette
+tragédie. Péchantré avait laissé sur la table d'une auberge un papier
+sur lequel il y avait quelques chiffres, au-dessus desquels étaient
+ces paroles: _Ici le roi sera tué_. L'hôte, qui avait déjà été frappé
+de la physionomie et de la distraction de notre poëte, crut devoir
+porter cet écrit au commissaire du quartier, qui lui dit que si
+l'inconnu revenait manger chez lui, il ne manquât pas de le faire
+avertir. Péchantré revint en effet quelques jours après, et à peine
+avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné d'une troupe
+d'archers. Le commissaire lui montra son papier pour le convaincre de
+son crime. «Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver
+cet écrit! je le cherche depuis plusieurs jours: c'est la scène où
+j'ai dessein de placer la mort de Néron, dans une tragédie à laquelle
+je travaille.» Le commissaire renvoya ses archers, et quelque temps
+après Péchantré fit jouer sa pièce. .
+
+ABEILLE, autre poëte dramatique de la même époque, plus tard abbé du
+prieuré de Notre-Dame de la Mercy et membre de l'Académie française,
+composa quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers noms, en
+sorte que plusieurs de ses poésies ont longtemps passé pour avoir été
+l'oeuvre d'autres auteurs. Cet abbé Abeille eut une assez singulière
+destinée. C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant dans le
+monde. Il vint à Paris assez jeune, fut pris comme secrétaire par le
+maréchal de Luxembourg, et acquit une sorte de célébrité plus encore
+par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par ses écrits.
+
+Il fit les tragédies d'_Argélie_, de _Coriolan_, de _Lyncée_ et de
+_Soliman_, en 1673, 1676, 1678 et 1680. En outre, on lui attribue
+celles de _Hercule_, de _Caton_ et de _Silanus_, parues sous le nom
+d'un acteur nommé La Thuillerie.
+
+La première tragédie que fit représenter l'abbé Abeille, donna lieu à
+une plaisanterie qui, dit-on, le dégoûta longtemps de mettre son nom à
+ses ouvrages. Deux princesses entrent en scène, la première dit à
+l'autre:
+
+ Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre père?
+
+L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de le faire de suite,
+resta muette. Un plaisant du parterre répondit pour elle:
+
+ Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.
+
+Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut impossible de
+continuer la pièce, et ce diable de vers poursuivit Abeille
+jusqu'après sa mort, car on le rappela dans son épitaphe:
+
+ Ci-gît un auteur peu fêté,
+ Qui veut aller tout droit à l'immortalité.
+ Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière;
+ Et lorsqu'Abeille on nommera,
+ Dame postérité dira:
+ _Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère._
+
+On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes sur lui. En
+voici une fort jolie qu'on attribue à Racine:
+
+ Abeille, arrivant à Paris,
+ D'abord, pour vivre, vous chantâtes
+ Quelques messes à juste prix;
+ Puis au théâtre vous lassâtes
+ Les sifflets par vous renchéris.
+ Quelque temps après fatiguâtes
+ De Mars l'un des grands favoris,
+ Chez qui pourtant vous engraissâtes.
+ Enfin, digne aspirant, entrâtes
+ Chez les Quarante beaux-esprits,
+ Et sur eux-mêmes l'emportâtes
+ A forger d'ennuyeux écrits.
+
+Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le dernier élève de Racine,
+LAGRANGE-CHANCEL, est un des hommes de cette époque dont la vie tient
+le plus du roman, par les aventures nombreuses et singulières dont
+elle est semée.
+
+Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac, près de Périgueux, en
+1676. La nature lui avait donné en partage un talent des plus
+extraordinaires pour la poésie. Nul doute que si la science de la
+phrénologie eût été connue de son temps, on n'eût découvert sur son
+crâne _la bosse poétique_ la plus proéminente. Il disait
+spirituellement lui-même, et de lui, qu'il savait rimer avant que
+d'avoir eu le temps d'apprendre à lire. Évidemment il était né poëte,
+comme d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs. A
+peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les oeuvres de Corneille et les
+romans de La Calprenède. A sept ans, on le fit entrer au collége de
+Périgueux, où il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet,
+il rimait déjà fort bien et _corrigeait les vers médiocres de ses
+propres maîtres_. Il passa au collége de Bordeaux et ayant eu occasion
+d'aller au théâtre, il fut pris d'une irrésistible démangeaison de
+fabriquer à son tour une comédie. Il la composa en prenant pour sujet
+une aventure récente et connue. Sa mère, se prêtant aux fantaisies de
+son enfant, fit construire un petit théâtre; les rôles furent
+distribués par Lagrange à six de ses jeunes camarades et la
+représentation eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant de
+neuf ans, jouée par des collégiens de même âge, il y avait là de quoi
+piquer la curiosité. Toute la ville voulut jouir de ce spectacle
+extraordinaire à tant de titres, et l'on applaudit beaucoup
+l'enfant-poëte et sa petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel
+sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par la muse
+poétique, il s'empressa de composer une tragédie. Ce fut celle de
+_Jugurtha_. Voici ce qu'il dit à propos de cette pièce, représentée en
+1694, dans les dernières années de la vie de Racine:
+
+ «Quand je crus avoir mis la dernière main à ma tragédie, dit
+ l'auteur, je me hasardai de la présenter à madame la princesse de
+ Conti. Malgré tous les défauts dont cette pièce était remplie, la
+ princesse y trouva assez de choses dignes de son attention pour
+ envoyer chercher le célèbre Racine et le prier, avec bonté, de
+ lire cet essai d'un gentilhomme qui était son page, pour lui en
+ dire son avis sans aucun déguisement. Racine garda la pièce huit
+ jours, après lesquels il se rendit chez la princesse, et lui dit
+ qu'il avait lu ma tragédie avec étonnement, qu'à la vérité elle
+ était défectueuse en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse
+ «agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses
+ avis, il la mettrait, dans peu de temps, en état d'être jouée
+ avec succès. Je ne manquai pas de m'y rendre tous les jours, et
+ je puis dire que les leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris
+ que tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois un
+ plaisir de m'entretenir des différents sujets qui lui avaient
+ passé dans l'esprit. Il n'y en a presque pas, soit dans la fable,
+ soit dans l'histoire, sur lesquels il n'eût promené ses idées et
+ trouvé des situations intéressantes, dont il avait la bonté de me
+ faire part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai aux
+ comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on la donnerait sous
+ le titre d'_Adherbal_, au lieu de celui de _Jugurtha_, parce
+ qu'il n'y avait pas longtemps que Péchantré en avait donné une
+ sous le même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement du
+ public. Mon _Adherbal_ fut représenté. Le prince de Conti, qui
+ voulut bien assister à la première représentation, voulut aussi
+ que je me misse auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en
+ disant que mon âge fermerait la bouche aux censeurs. Racine, à
+ qui la dévotion ou la politique ne permettait plus de fréquenter
+ les spectacles depuis que le roi s'en était privé, vint à cette
+ première représentation, et parut prendre un plaisir extrême à
+ tous les applaudissements que je reçus.»
+
+Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune âge intéressa le
+public en sa faveur, ainsi que sa position de page à l'hôtel de Conti;
+on applaudit son _Roi de Numidie_. Encouragé par ce succès, il
+composa _Oreste et Pilade_, en 1697, tragédie à laquelle on a prétendu
+que Racine avait travaillé à la prière de la princesse de Conti et
+dont les représentations fructueuses ne furent interrompues que par la
+maladie et la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en 1699, il
+donna _Méléagre_, puis successivement _Athénaïs_, _Amasis_, _Alceste_,
+_Ino_, _Sophonisbe_ de 1700 à 1716. Alors les aventures dont nous
+allons parler sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire
+pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité; mais d'abord quelques
+anecdotes concernant ses premières tragédies:
+
+_Athénaïs_ ayant paru, une allusion fut faite à cette pièce dans une
+lettre que Lagrange-Chancel crut être de Le Noble; aussitôt l'auteur
+courroucé lança les vers suivants qui sont du dernier sanglant:
+
+ Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre,
+ Mauvais plaisant, fade Pasquin,
+ Qui fais d'Ésope un Tabarin:
+ Vraiment, c'est bien à toi de mordre
+ Sur des ouvrages applaudis!
+ Malgré la fureur qui t'anime,
+ Tu feras sur les arts et sur _Athénaïs_,
+ Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.
+
+Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite, par ses aventures
+et par ses ouvrages, à ces injures. Cependant, elles sont un peu trop
+fortes.
+
+_Amasis_, jouée en 1701, fut assez bien analysée par les quelques mots
+suivants de l'abbé Desfontaines:
+
+«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première
+représentation, un tableau dont le dessin est bizarre et les couleurs
+horribles et mal assorties; une maison où il y a quelque architecture
+singulière, mais où toutes les pierres ne sont ni bien taillées ni
+bien posées. C'est un édifice qui n'est passable que de très-loin. Si
+vous le regardez de près, tout y est gothique et sans goût.»
+
+Dans _Sophonisbe_, représentée en 1716, mais non imprimée, il se
+trouvait quatre vers remarquables, les seuls qui aient été sauvés de
+l'oubli. Asdrubal, parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont
+elle est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce, lui dit:
+
+ Songez qu'il est des temps où tout est légitime,
+ Et que, si la patrie avait besoin d'un crime
+ Qui pût seul relever son espoir abattu,
+ Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.
+
+Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740, _Érigone_,
+tragi-comédie en cinq actes et en prose; _Cassius_, tragédie en vers;
+_les Jeux olympiques_, comédie héroïque; _la Fille supposée_, comédie
+en trois actes et en vers; _Pyrame et Thisbé_, opéra; _le Crime puni_,
+opéra, imitation du _Festin de Pierre_. En outre, Louis XIV ayant
+demandé à Racine, à Quinault et à Molière, une pièce dans laquelle on
+pût utiliser une décoration des enfers, décoration fort belle et que
+l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel
+traita dans ce but le sujet d'Orphée, dont il fit une tragédie en cinq
+actes, avec prologue et choeurs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut
+jouée au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à composer
+_Orphée_, parce qu'il avait entendu dire souvent à Racine que c'était
+le sujet le plus apte à un grand spectacle.
+
+Si quelque chose est plus extraordinaire que la facilité et la
+fécondité poétique de Lagrange, c'est sa vie toute barriolée
+d'aventures qui tiennent du roman.
+
+Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de faire paraître les
+_Philippiques_, moins par animosité personnelle que pour être agréable
+à quelques ennemis du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter; il
+fut assez heureux pour échapper aux poursuites et se réfugia chez M.
+de Gonteris, archevêque et vice-légat d'Avignon. Il se trouvait dans
+cette ville, lorsque, trahi par un officier réfugié, et attiré hors
+des limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite et mis en
+prison pendant une année entière. Il ne crut pouvoir mieux faire, pour
+attendrir le Régent, que de lui avouer humblement sa faute, en lui
+adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de la rigueur qu'on
+avait eue à son égard. La promenade lui fut accordée pendant quelques
+heures chaque jour, et il en profita habilement pour reconquérir sa
+liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque, et pendant une
+violente tempête il ne craignit pas de se rendre au port de
+Villefranche. Malgré une rigoureuse quarantaine, Lagrange obtint du
+roi de Sardaigne, par une épître en vers, d'être admis à Nice. Le
+prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon très-délicate,
+une forte somme. De Nice, Lagrange se rendit à Gênes, avec le projet
+de passer en Espagne. L'offre de M. Doria de résider dans son palais
+ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien reçu à la
+cour de Madrid, il refusa un régiment, fut en butte aux tentatives
+plusieurs fois réitérées de spadassins contre lesquels il tira l'épée
+à maintes reprises. Sur les plaintes de l'ambassadeur de France,
+Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui
+dans les États de Sa Majesté Catholique. Il s'embarqua à Bilbao pour
+Amsterdam, où il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville.
+Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la mort du Régent,
+ses liaisons à l'étranger lui fournirent les moyens d'être utile au
+pays; il obtint son rappel. Il revint donc en France, se remit à la
+poésie et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses, et versifia
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
+
+Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds de la fin du
+dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle, est un poëte
+dramatique de mérite, quoiqu'il y ait, dans ses oeuvres, de grands
+défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il composait,
+nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant produire des vers peu
+exacts, obscurs, prosaïques, quoique empreints d'énergie et de pensées
+spirituelles.
+
+FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, BOURSAULT, RIUPEROUX, autres
+contemporains de Racine, ont donné à la scène française quelques
+pièces dont plusieurs ne manquent pas d'un certain mérite.
+
+Ferrier, dont on a les deux tragédies d'_Anne de Bretagne_ jouée en
+1678, et de _Montezume_ de la même époque, débuta mal dans la carrière
+poétique. Ayant _commis_ ce vers, dans _les Préceptes galants_:
+
+ L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.
+
+il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, et eut
+beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas. Il put enfin se tirer
+des griffes du Saint-Office et se retirer à Paris, où il devint
+précepteur des fils du duc de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont
+faibles de versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel et
+de l'esprit. La première, _Anne de Bretagne_, eut du succès, grâce à
+la protection de la Cour, protection que l'auteur sut s'attirer par
+une allusion aux grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous les
+hommes et surtout les souverains, se laissait prendre facilement à la
+glu de la flatterie.
+
+Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en faire le portrait de
+Louis XIV:
+
+ L'exemple du plus sage et du plus grand des rois,
+ Fait autant de héros que l'on voit de François.
+ C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde,
+ A qui le ciel promet la conquête du monde;
+ Dont la gloire et les ans ont le même progrès,
+ Et qui compte par eux le nombre de ses faits.
+ Tout l'univers le craint, toute la France l'aime,
+ Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même;
+ Il charme également et les coeurs et les yeux.
+
+Certes, jamais portrait ne ressembla moins que celui-ci au roi
+Charles VIII, qui n'avait guère de marine, que l'univers était loin de
+redouter, et auquel le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers.
+_Montezume_ réussit également, grâce à un grand luxe de décors et de
+costumes.
+
+Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame la duchesse
+d'Orléans, membre de l'Académie française, dut aussi le succès de ses
+deux principales tragédies, _Pénélope_ et _Joseph_, à la protection de
+quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées d'abord au
+château de Clagny près Versailles, avaient eues pour interprètes: la
+duchesse du Maine, Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de
+Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. _Joseph_ surtout fit
+fureur; mais quand les tragédies de Genest, auxquelles il faut ajouter
+_Zéloïde_ et _Polymnestor_, arrivèrent à la Comédie-Française, elles
+ne furent nullement applaudies. C'était justice; car à part l'amour de
+la vertu qui règne dans les oeuvres de l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y
+trouve que défectuosités dans le plan et dans la versification.
+
+Longepierre, comme les deux auteurs dont nous venons de parler et avec
+eux, peut être relégué au troisième rang des poëtes dramatiques de
+l'époque; mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre, il a
+du moins une excuse, c'est celle assez singulière de l'obéissance
+passive aux volontés paternelles. En effet, en rimant, Longepierre ne
+fit qu'obéir aux ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec
+raison _le Poëte malgré lui_. Il composa et fit jouer: _Médée_ en
+1694, _Sésostris_ en 1695 et _Electre_ un peu plus tard. Ces trois
+tragédies sont dans le genre de Sophocle et Euripide, que l'auteur
+connaissait à fond et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put
+approcher de ses modèles, et quand parut son _Electre_, on dit que
+c'était une statue de Praxitèle défigurée par un moderne.
+
+Rousseau fit sur lui cette épigramme:
+
+ Longepierre le translateur,
+ De l'antiquité zélateur,
+ Ressemble à ces premiers fidèles
+ Qui combattaient jusqu'au trépas,
+ Pour des vérités immortelles
+ Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.
+
+Racine qui, cependant, avait quelques obligations à Longepierre,
+puisque ce dernier, dans un parallèle entre lui et Corneille, lui
+avait donné de grands éloges, Racine lui-même fit, à propos du
+_Sésostris_, l'épigramme suivante:
+
+ Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris,
+ Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées,
+ _Véquit_ de si longues années,
+ N'a vécu qu'un jour à Paris.
+
+RIUPEROUX, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant donné fort jeune de
+grandes espérances par sa tragédie de _Méléagre_, par son poëme de
+_l'Ame des Bêtes_ et par son _Traité des Médailles_, n'occupe pas dans
+la littérature dramatique une place meilleure que les auteurs
+précédents. Ses tragédies d'_Annibal_, de _Valeria_, d'_Agrippa_,
+d'_Hipermestre_ ne sont pas restées au théâtre.
+
+Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de Foucault à Paris, et
+présenté au Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, abjura le
+calvinisme et obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, dans
+un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui donna, à la place,
+un commissariat des guerres avec un bon traitement. Riuperoux se
+laissa faire, ce qui lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous:
+
+ Certain abbé, las de passer sa vie,
+ Et sans verre et sans abbaye,
+ Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté:
+ Et Barbezieux, par cette grâce,
+ Délivre en même temps l'Église et le Parnasse
+ D'une grande incommodité.
+
+On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet à épigramme et que
+cette vengeance littéraire, souvent fort méchante, était pratiquée sur
+une grande échelle par tous les beaux-esprits et même par tous les
+grands poëtes.
+
+BOURSAULT, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas être confondu avec
+les auteurs précédents, bien qu'il soit un poëte comique plus encore
+peut-être qu'un poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup
+plus élevé.
+
+Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais appris le latin,
+Boursault, venu de Bourgogne à Paris en 1651, fut bientôt en état de
+parler et d'écrire très-élégamment, grâce à la lecture de bons
+ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance des langues
+anciennes l'empêcha seule d'être nommé par Louis XIV, sous-précepteur
+du Dauphin. Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage
+intitulé: _De la Véritable Étude des Souverains_, qui avait plu au
+roi. On l'engagea à essayer une gazette en vers. Elle parut tous les
+huit jours et lui fit obtenir une pension de 2,000 livres. Louis XIV
+et la Cour s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner à
+quelques traits satiriques contre les Franciscains et surtout contre
+les Capucins, le confesseur de la reine, cordelier espagnol, obtint la
+suppression de la gazette et de la pension. Boursault faillit expier
+son _crime_ à la Bastille.
+
+Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les tragédies de
+_Germanicus_, en 1679; de _Marie Stuart_, en 1683, et de _Méléagre_,
+en 1694.
+
+_Germanicus_, d'abord représenté sans succès sous le titre de _la
+Princesse de Clèves_, fut ensuite applaudi et devint la cause d'un
+grand froid entre Corneille et Racine, le premier ayant laissé
+échapper ce jugement à l'Académie, sur la pièce de Boursault: _Il ne
+lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée. Marie Stuart_,
+moins applaudie, fut plus profitable à son auteur, ce dernier ayant eu
+la pensée de la dédier au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de
+cent louis.
+
+Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons _Ésope à la
+Cour_, jouée en 1701, après la mort de l'auteur, dont on retrancha
+maladroitement, dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:
+
+ Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne,
+ Qu'on encense la place autant que la personne;
+ Que c'est au diadème un tribut que l'on rend,
+ Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.
+
+_Ésope à la Ville_ avait précédé _Ésope à la Cour_ de onze ans. Cette
+comédie, ainsi que l'autre, en cinq actes et en vers, eut un immense
+succès. Elle fût peut-être tombée à la première représentation, sans
+la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal rôle. Raisin le
+cadet, entendant des murmures dans le parterre, à la troisième fable
+qu'il débitait, s'avance au bord de la scène, et s'adressant au
+public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir faire parler
+Ésope par apologues, que si la répétition des fables fatigue le
+parterre, il est inutile d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui,
+douze fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin fut
+applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée et elle est restée
+longtemps au théâtre.
+
+Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque, attendu qu'elle
+est la mère de toutes celles à scènes épisodiques ou à tiroir dont on
+a depuis usé et abusé d'une manière si fâcheuse.
+
+Le mauvais accueil que reçut d'abord _Ésope à la Ville_ inspira à
+l'auteur la fable du _Dogue et du Boeuf_, dont voici le quatrain
+final:
+
+ A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux,
+ Laissez la liberté d'applaudir ce mélange;
+ Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux,
+ Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.
+
+D'une autre comédie de Boursault, _le Mercure galant, ou la Comédie
+sans titre_, jolie critique du journal de Visé, jouée en 1679, date
+une autre innovation souvent imitée depuis, celle de faire remplir
+plusieurs rôles par le même acteur dans une même pièce. Préville y
+faisait six personnages, avec un talent, un entrain qui ne
+contribuèrent pas peu au succès.
+
+Visé, auteur du _Mercure_, se plaignit à la Cour de la comédie de
+Boursault, disant qu'elle tournait sa feuille en ridicule. La Cour
+renvoya l'affaire au lieutenant-général de police; alors M. de La
+Reynie, homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps du délit
+avant de prononcer. Il trouva _le Mercure galant_ si spirituel, qu'il
+défendit de supprimer la pièce, ordonnant qu'on l'appellerait
+désormais _La Comédie sans titre_.
+
+_Phaéton_, comédie en cinq actes et en vers libres, représentée en
+1691, eut aussi un grand succès. «Au moment où je sortais de la
+comédie, écrit Boursault dans le temps qu'on jouait son _Phaéton_, un
+des gardes me donna un billet cacheté où étaient ces vers:
+
+ Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide.
+ C'est ainsi qu'au temps ancien
+ Écrivait le galant Ovide
+ Et l'ingénieux Lucien.»
+
+Ce quatrain est de Thomas Corneille.
+
+Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures politiques ou
+littéraires, mais surtout _littéraires_, et pour cause, ni plus ni
+moins qu'au milieu du dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le
+_Dentu_ de l'époque, en avait le monopole, absolument comme le
+spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de ces brochures, _Les
+Mots à la mode_, inspira à Boursault une jolie petite comédie en un
+acte et en vers, laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une
+critique des plus amusantes des manières affectées, du langage
+ridicule et des modes outrées. Sous ce dernier rapport, il est fâcheux
+que Boursault ne vive pas de nos jours, il eût pu facilement doubler
+sa pièce.
+
+L'auteur de ces oeuvres dramatiques et comiques ne se borna pas au
+théâtre; il publia plusieurs romans fort bien écrits, et une série de
+lettres pleines d'esprit, sous le nom de _Lettres à Babet_.
+
+Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous les genres,
+obtint des succès dans tous. Ses tragédies décèlent une âme ferme,
+élevée, apte à comprendre et à exprimer noblement les grandes
+passions. Ses comédies sont une critique agréable des ridicules de son
+siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger avec le bon
+goût, passer du sérieux au comique, du comique au moral. Il est bien
+entendu que nous ne parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles
+qu'il fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant passée, il
+eut pu réparer, par l'étude, le vice de son éducation première.
+
+Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à Paris, ne parlant que le
+patois languedocien, sut en peu de temps se poser comme un des
+législateurs de la langue française, qu'il maniait avec une correction
+allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation.
+
+Quoique FONTENELLE ne soit pas précisément un des contemporains de
+Racine, puisqu'il vécut bien longtemps encore après le grand poëte,
+comme il donna plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de
+_Rodogune_, et comme ce dernier fit même quelques épigrammes à leur
+occasion, nous allons dire un mot de ce poëte, homme d'un très-grand
+mérite, qui enrichit la scène ou plutôt les scènes françaises, de
+beaucoup de bonnes productions.
+
+Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie, membre de celle
+des belles-lettres, Fontenelle naquit à Rouen en 1657 et mourut à
+Paris en 1757. Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses
+oeuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et sont écrites avec
+une pureté de style qui les rendent aussi agréables à la lecture qu'à
+la scène. Partout, Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par
+sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître les
+défauts nombreux qui l'empêchent de prendre place au premier rang des
+auteurs de cette époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas exempts.
+Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne trouve chez lui que des
+agréments; la finesse est souvent plus dans l'expression que dans la
+pensée; la délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, que
+cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de s'éloigner du
+langage adopté par les autres grands poëtes.
+
+Fontenelle commença à se produire au théâtre, en 1680, par la tragédie
+d'_Aspar_, qui réussit peu. Racine fit, à propos de cette pièce, la
+charmante épigramme que voici:
+
+ Ces jours passés, chez un vieil histrion,
+ Un chroniqueur émit la question:
+ Quand, à Paris, commença la méthode
+ De ces sifflets qui sont tant à la mode?
+ Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer.
+ Gens, pour Pradon, voulurent parier.
+ --Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire
+ Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller;
+ Boyer apprit au parterre à bâiller;
+ Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire,
+ Pommes sur lui volèrent largement;
+ Mais quand sifflets prirent commencement,
+ C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle),
+ C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.
+
+On attribue encore à Racine quelques couplets sur cette pièce. En
+voici deux. C'est Fontenelle qui parle en quittant Paris pour
+retourner à Rouen, sa patrie:
+
+ Adieu, ville peu courtoise,
+ Où je crus être adoré;
+ Aspar est désespéré.
+ Le poulailler de Pontoise
+ Me doit ramener demain,
+ Voir ma famille bourgeoise;
+ Me doit ramener demain,
+ Un bâton blanc à la main.
+
+ Mon aventure est étrange,
+ On m'adorait à Rouen;
+ Dans le _Mercure galant_
+ J'avais plus d'esprit qu'un ange.
+ Cependant, je pars demain,
+ Sans argent et sans louange;
+ Cependant, je pars demain,
+ Un bâton blanc à la main.
+
+En 1689, Fontenelle donna la comédie du _Comte de Gabalis_, en un
+acte, tirée du livre singulier de l'abbé de Villars, puisé lui-même
+dans un roman italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et
+comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt anecdotique;
+mais nous dirons un mot de quelques-uns de ses opéras, auxquels se
+rattachent des aventures et des épigrammes assez curieuses.
+
+En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de _Thétis et Pelée_, dont la
+musique est de Colasse. Le 29 novembre 1750, c'est-à-dire _soixante et
+un_ ans plus tard, à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à
+l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première représentation.
+Il soupa, comme en 1689, à l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le
+petit-fils de M. de Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper
+plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise, les directeurs
+de l'Opéra prièrent l'auteur de juger une difficulté, à savoir si les
+prêtres qui paraissent dans la pièce devaient danser ou marcher.--«Je
+veux que mes prêtres _marchent_, dit Fontenelle, faites danser les
+autres si vous voulez.» Le mot avait de l'à-propos; car, à cette
+époque, le clergé de France était mal avec la Cour, qui voulait le
+forcer à faire la déclaration de ses biens.
+
+_Énée et Lavinie_, autre opéra en cinq actes, musique de Colasse, joué
+en 1690, fut l'objet de très-jolies critiques en vers. M. de
+Saint-Gilles fit une chanson spirituelle dans laquelle il parodie la
+pièce acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années plus
+tard, on voulut en refaire la musique; on en parla à Fontenelle, qui
+répondit avec esprit et modestie: «On me fait beaucoup d'honneur; mais
+quand cet opéra fut représenté pour la première fois, il tomba, et
+personne ne me dit alors que ce fût la faute du musicien.» Toutefois,
+M. Dauvergne, à qui s'adressaient ces mots, changea la musique d'_Énée
+et Lavinie_, remit la pièce à la scène en 1758, et obtint un beau
+succès.
+
+N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas
+Corneille pour composer la tragédie-opéra de _Bellérophon_, dont Lully
+fit la musique, qui fut représentée en 1679 et eut un immense succès,
+puisqu'on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il paraît
+que Lully, fatigué de l'acharnement de Boileau et de ses amis contre
+Quinault, abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui fournir
+un poëme. Thomas, assez embarrassé et n'aimant pas ce genre de
+travail, le confia à Fontenelle, alors à Rouen et très-jeune.
+Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé,
+expédia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette
+pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une
+lettre adressée aux auteurs du _Journal des Savants_. Quinault était
+protégé par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait
+être pour quelque chose dans le _Bellérophon_ de Lully, l'invita à
+dîner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine.
+A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la
+pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, voyant le ton de
+persiflage de son hôte, ce qui était d'assez mauvais goût de la part
+de M. de Seignelay, lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse
+comprendre de vous, il faut d'abord que je passe au moins trois jours
+à vous instruire.» Cette réponse mit les convives du parti de l'auteur
+de l'_Art poétique_, et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme
+que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux combattu que
+vous.»
+
+A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces faiseurs d'opéra font
+des voeux pour Quinault; Quinault est leur modèle: c'est le plus grand
+parleur d'amour qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le
+choeur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique; vous n'y
+entendez autre chose, sinon:
+
+ Il faut aimer,
+ Il faut s'enflammer;
+ La sagesse
+ De la jeunesse
+ C'est de savoir jouir de ses appas.
+
+«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit permis à des
+chrétiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu'il est
+honteux de ne pas s'abandonner dans le bel âge; ce n'est pas du tout
+le langage de la passion, c'est celui de la débauche.»
+
+Illustre critique du grand siècle littéraire, que n'es-tu de ce monde,
+pour passer une ou deux soirées au théâtre du Palais-Royal ou à l'un
+de ceux du _Boulevard du Crime_!
+
+_Endymion_, pastorale héroïque, musique de Colin de Blamont, joué en
+1731, à l'Opéra, fut le sujet d'une spirituelle chanson de Roy. Voici
+deux des nombreux couplets de cette critique:
+
+ Fontenelle, le vieux bedeau
+ Du temple de Cythère,
+ Fait remonter sur le tréteau
+ Sa muse douairière.
+ Si de ce ballet avorté,
+ Vous daignez faire une critique,
+ Cher Dominique,
+ Je dis qu'en vérité
+ Vous avez bien de la bonté.
+
+ Puisque chaque âge a ses hochets,
+ Comme a dit Fontenelle,
+ Passons tous les colifichets
+ A sa jeune cervelle.
+ Mais que, décrépit et voûté,
+ Sur la scène encore il gigotte,
+ Une calotte,
+ Messieurs, en vérité,
+ Ne l'aurait-il pas mérité?
+
+Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition des _Oeuvres de
+Fontenelle_, on peut remarquer la tragédie en _prose_ et en cinq actes
+d'_Idalie_, véritable drame dans le genre de ceux qui font fureur, de
+nos jours, sur les scènes des boulevards.
+
+
+
+
+X
+
+DE RACINE A VOLTAIRE.
+
+DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.
+
+ Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du
+ dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ,
+ PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre
+ tragédies.--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_
+ (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_
+ (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN. Aventures
+ singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon
+ mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de
+ Voltaire.--Duché de Vancy.--Son aventure avec le ministre
+ Pontchartrain.--Ses trois tragédies sacrées: _Débora_,
+ _Absalon_ et _Jonathas_, 1706, 1712, 1714.--Pellegrin
+ protégé de Mme de Maintenon.--Ses aventures.--Ses
+ belles qualités.--_Pélopée_ (1733).--_Polidor_
+ (1703).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_
+ (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_
+ (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts dans
+ l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_
+ (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_
+ (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_
+ (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_
+ (1717).--Epigramme contre Voltaire, à propos de la
+ tragédie de _Sémiramis_.--_Pyrrhus_ (1726).--_Catilina_
+ (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers
+ supprimés.--Horreur de Crébillon pour les moyens
+ factices d'obtenir un succès.--Crébillon et son
+ médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie de _Mahomet II_ (1714),
+ et des _Troyennes_ (1754).
+
+
+La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes comme Corneille et
+Racine. Après ce dernier poëte dramatique, quelques années se
+passèrent sans qu'aucun auteur d'un mérite transcendant vînt occuper
+la scène tragique.
+
+Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le théâtre; ce ne fut
+qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit paraître deux talents approchant du
+sien, Crébillon d'abord et Voltaire ensuite.
+
+L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est occupé, pour le
+genre dramatique, par Lafosse, Danchet, Duché, Pellegrin et Nadal.
+Entre Crébillon et Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est
+clair que nous ne parlons ici que des auteurs du théâtre français
+ayant marqué dans la littérature dramatique.
+
+LAFOSSE, dont la première tragédie est de 1696, prit pour modèle le
+grand Corneille. Préférant, comme lui, l'expression des sentiments
+forts aux sentiments tendres, il va chercher ses héros sous les murs
+de Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le spectateur
+l'admiration pour une pensée ou pour une action énergique, que les
+larmes pour une situation pathétique. Nourri de la lecture des
+tragiques grecs et des grands historiens de l'antiquité, il sut
+profiter habilement de cet inappréciable avantage. Le plus sérieux
+reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner trop au récit,
+quelquefois au détriment de l'action. Son style est ferme, élevé,
+nourri, pompeux même, propre, en un mot, à exprimer les passions
+violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un peu travaillés,
+cela vient de ce qu'il avait peine à bien rendre toute l'énergie de
+ses pensées. Lafosse n'a malheureusement donné au théâtre que quatre
+tragédies, soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un public
+quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il ait préféré la
+tranquillité à la gloire. Du reste, le poëte parut dans de favorables
+circonstances, Racine avait cessé de travailler, Campistron venait de
+se retirer, et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on de
+Lafosse, après sa tragédie de _Polixène_, qu'il allait consoler le
+public de la retraite de Campistron.
+
+Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la fortune, faisant sa
+principale occupation de la poésie, était d'une distraction
+incroyable. Un trait entre mille. Invité un jour à dîner pour midi
+chez M. du Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre
+heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être venu si tard,
+expliquant que parti à onze heures du matin de la rue de Jouy pour se
+rendre dans l'île Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était
+trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau milieu de la
+plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir à lui d'une façon
+irrésistible. Jusqu'alors il avait voyagé en pensée avec _l'Iliade_,
+dont il voulait faire une belle traduction.
+
+La tragédie de Lafosse, _Polixène_, qu'il fit représenter en 1696, fut
+la première pièce de théâtre à laquelle ait assisté le Dauphin, fils
+de Louis XIV, qui se montra très-généreux pour les acteurs. Le même
+sujet de Polixène avait été traité en 1720 par _Molière_, surnommé le
+tragique.
+
+Lafosse donna en 1798 _Manlius_, qui eut du succès. C'est la meilleure
+pièce de son répertoire. En 1700 et en 1703, il fit représenter
+_Thésée et Corésus_, qui réussirent également.
+
+DANCHET, son contemporain, dont on disait qu'il avait toutes les
+qualités d'un homme de lettres sans en avoir les défauts, composa des
+_drames-lyriques_ plutôt encore que des tragédies. Membre des
+Académies française et des inscriptions, bibliothécaire du roi, il eut
+la sage modération de ne jamais se permettre contre personne une
+épigramme, à l'époque où ce genre de poésie-_caustique_ était à la
+mode. Une seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante, il
+envoya à l'auteur une pièce de vers non moins sanglante et plus
+spirituelle, déclarant en même temps à ce rival que personne ne
+verrait cet écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui
+prouver combien il était facile et honteux de manier l'arme de la
+satire.
+
+Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent, Danchet n'eut
+de supérieur que Quinault, d'égal que Lamotte et peut-être Roy. Il
+savait, dans ses compositions, placer des situations intéressantes, y
+répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte dramatique mérite
+une place distinguée parmi les auteurs du second rang.
+
+En 1700, il donna la tragédie-opéra d'_Hésione_, musique de Campra,
+qui eut un très-grand et très-légitime succès, mais qui faillit coûter
+fort cher à son auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était
+précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant, lui avait laissé
+une pension viagère, sous la condition qu'il terminerait leur
+éducation. Les parents de ses élèves, gens d'une dévotion mal
+entendue, croyant impossible d'instruire chrétiennement la jeunesse
+quand on était assez possédé du diable pour travailler au théâtre,
+voulurent exiger de Danchet qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre.
+Sur son refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent la
+pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait faire une bonne
+pièce de théâtre sans cesser d'être un bon précepteur; en conséquence,
+la pension lui fut rendue sans ses élèves.
+
+_Tancrède_, deuxième tragédie-opéra de Danchet, représenté en 1702,
+eut une vogue immense, non-seulement grâce à la musique de Campra et
+au _libretto_, mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu hardi de la
+Maupin, pour qui avait été créé le rôle de Clorinde. Cette célèbre
+actrice, dont les singulières aventures ont fait le sujet, tout
+récemment, d'une jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure
+exceptionnelle, quelques mots de notre part. Née en 1673, fille du
+sieur d'Aubigny, mariée au nommé Maupin, elle ne tarda pas à oublier
+son tendre époux. Elle avait une voix admirable et un goût prononcé
+pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance avec un prévôt de
+salle qui avait lui-même une belle voix, elle s'en fut avec lui à
+Marseille. Sans ressources l'un et l'autre, ils se firent admettre au
+théâtre de cette ville et y furent appréciés. Malheureusement pour la
+Maupin, elle conçut de l'affection pour une jeune Marseillaise auprès
+de qui elle se faisait passer pour un homme. Les parents de la jeune
+fille la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite et s'y
+fit recevoir. Une religieuse étant venue à mourir, la Maupin la
+déterra, la porta dans le lit de son amie, mit le feu au lit, à la
+chambre, et pendant le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut
+instruit; on la condamna au feu par contumace, car elle s'était
+évadée.
+
+Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien faite, ayant une figure
+accentuée, noble et régulière, la Maupin eut les aventures les plus
+bizarres. Elle maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus
+habile maître d'armes.
+
+Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les habits de son
+sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie et beaucoup admirée. Un
+jour, Dumesnil, un de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle
+l'attend le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et veut
+l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil, assez poltron, refuse,
+elle lui donne une volée de coups de canne, lui prend sa tabatière et
+sa montre, sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil
+raconte son aventure, se vantant d'avoir été attaqué par trois voleurs
+qu'il a mis en fuite, mais qui lui ont dérobé sa montre et sa
+tabatière. La Maupin le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève
+en lui tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant: «Tu as
+menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron; c'est moi seule qui ai fait
+le coup, et la preuve la voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui
+l'avait aussi offensée, fut contraint de se cacher trois semaines au
+Palais-Royal, puis de lui demander pardon.
+
+A un bal de _Monsieur_, frère du roi, où elle était venue en homme et
+sans être connue, elle fit la cour à une femme d'une façon qui parut
+blessante. Trois des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle
+les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le bal, et,
+s'étant fait connaître à _Monsieur_, obtint sa grâce.
+
+Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la Maupin, qu'on pourrait
+nommer la Lola-Montès du dix-septième siècle, devint la maîtresse de
+l'électeur de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse d'Arcos,
+lui envoya une bourse de quarante mille francs, et chargea M. d'Arcos
+lui-même de la lui porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta
+la bourse au nez, en lui disant que cette récompense était bonne pour
+un homme de son espèce; puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se
+raccommoda avec le comte d'Albert, un de ses anciens amants, et vécut
+ainsi quelques années.
+
+En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira du théâtre,
+rappela son mari, et mena une vie aussi régulière qu'elle en avait
+menée une extravagante et licencieuse.
+
+ * * * * *
+
+Revenons à Danchet.
+
+En 1701, il fit jouer _Aréthuse_, ballet avec prologue.--Cet opéra
+réussit peu. On cherchait le moyen de le soutenir.--Je n'en connais
+qu'un, dit un homme d'esprit, allongez les danses du ballet et
+raccourcissez les jupons des danseuses.
+
+Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle Campra, composèrent la
+tragédie-opéra de _Achille et Deidamie_ (1735). L'âge avancé des
+deux auteurs fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des jeux
+d'enfants!»
+
+Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras. A sa mort
+on grava son portrait avec ces vers:
+
+ Si l'honneur de briller au théâtre lyrique,
+ Si des succès heureux sur la scène tragique,
+ Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit,
+ On te verrait jouir encore de la vie
+ Et joindre le bon coeur avec le bel esprit,
+ Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.
+
+DUCHÉ DE VANCY, autre poëte tragique de la même époque, accueilli avec
+distinction par madame de Maintenon qui avait lu quelques vers de lui,
+eut à son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite, ou
+plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché pour composer quelques
+poésies à l'usage des élèves de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le
+recommanda en termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain, alors
+ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner son désir de
+plaire, qu'en allant, en grande pompe, rendre visite à Duché. Duché
+voyant entrer chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce
+qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut avoir à débrouiller
+avec un personnage comme Pontchartrain, croit qu'on va le mettre à la
+Bastille, qu'il est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le
+ministre parvient à le rassurer.
+
+Le protégé de la célèbre marquise composa trois tragédies sacrées
+pour Saint-Cyr, _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_, qui furent
+représentées à Paris en 1706, 1712, 1714, longtemps après la mort de
+leur auteur, arrivée en 1702. Il fit aussi plusieurs opéras qui furent
+bien accueillis du public.
+
+Un autre protégé de madame de Maintenon, l'abbé PELLEGRIN, se fit,
+dans le même temps, un nom distingué dans les lettres. Entré dans
+l'ordre des religieux Servites, puis ennuyé de son genre de vie, il
+s'embarqua à bord d'un vaisseau de guerre en qualité d'aumônier, et
+fit quelques voyages. De retour à Paris, il composa une épître qui fut
+couronnée par l'Académie. En outre, il avait eu l'idée assez plaisante
+d'envoyer en même temps une ode qui balança les suffrages de la docte
+assemblée, en sorte qu'il se trouva le rival de lui-même. Cette
+singularité, quand elle fut dévoilée, le fit encore plus connaître que
+ses deux pièces de vers. On obtint un bref de transaction pour l'ordre
+de Cluny; mais comme il n'avait pas de fortune et qu'il faut d'abord
+vivre, il songea à utiliser ses talents pour la poésie. Il imagina de
+monter une espèce de fabrique d'esprit, une manufacture d'épigrammes,
+de madrigaux, d'épithalames, de compliments à tant le _vers_ ou la
+_pièce_. En outre, il travailla pour divers théâtres, surtout pour
+l'Opéra-Comique. Le cardinal de Noailles, informé de cette singulière
+existence _de bohème_, le mit en demeure d'opter pour _la messe_ ou
+_l'Opéra_. Pellegrin, ne pouvant vivre de la messe, opta pour l'Opéra.
+Le cardinal l'interdit. Il obtint une pension sur _le Mercure_,
+journal de l'époque, dans lequel il eut les articles sur les théâtres.
+On doit dire à sa louange qu'une grande partie de ce qu'il gagnait
+passait à sa famille encore plus pauvre que lui, et pour laquelle il
+se refusait souvent le nécessaire. L'abbé Pellegrin était un excellent
+homme, un poëte de mérite et un noble coeur. Outre ses oeuvres
+dramatiques dont nous allons parler, il traduisit assez mal les
+oeuvres d'Horace, ce qui lui valut cette charmante épigramme de La
+Monnoye:
+
+ On devrait, soi dit entre nous,
+ A deux divinités offrir tes deux Horaces;
+ Le latin à Vénus, la déesse des Grâces,
+ Et le français à son époux.
+
+Il mourut à quatre-vingt-deux ans, en 1745. On lui fit plusieurs
+épitaphes. Voici une des plus spirituelles:
+
+ Poëte, prêtre et Provençal[17],
+ Avec une plume féconde,
+ N'avoir ni dit, ni fait de mal,
+ Tel fut l'auteur du _Nouveau-Monde_.
+
+ [17] Il était de Marseille.
+
+Ses tragédies sont _Polidor_, en 1703, et _Pélopée_, en 1733; ses
+tragédies-opéras: _Hippolyte et Aricie_, _Médée et Jason_; plusieurs
+comédies, un grand nombre d'opéras et d'opéras-comiques complètent son
+bagage littéraire.
+
+Quelques jours après la représentation de sa _Pélopée_, qui avait
+réussi, Pellegrin se promenait avec un de ses amis au Luxembourg.
+L'ami ramassa une feuille de papier sur laquelle était une suite de P.
+«Devinez ce que c'est que cela? dit-il--Mais, répond l'abbé, ce ne
+peut être que la leçon donnée par un maître d'écriture à son élève.
+Vous n'y êtes pas; ce sont des abréviations dont voici le sens:
+_Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poëte, pauvre prêtre
+provençal_.»
+
+Pellegrin rit beaucoup de cette interprétation donnée à la page
+d'écriture.
+
+Sa comédie du _Nouveau-Monde_ (1720), lui fit honneur, ainsi que son
+opéra de _Jephté_. Sa _Princesse d'Élide_, opéra-ballet, représentée
+en 1728, donna lieu à un fort joli mot. Un auteur de beaucoup
+d'esprit, Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opéra, de
+charmants couplets. Un élégant du jour, homme fort nul, se les était
+attribués et en recevait des compliments. Un ami d'Autreau lui dit:
+«Voilà Monsieur qui se prétend l'auteur de tels couplets.--Eh bien!
+répondit Autreau avec le plus grand sang-froid, pourquoi Monsieur ne
+les aurait-il pas faits, je les ai bien faits, moi?» Puis il s'éloigna
+au milieu des rires des témoins de la scène.
+
+NADAL, contemporain et ami de Pellegrin, mort comme lui dans un âge
+fort avancé, vers 1741, composa plusieurs tragédies. L'une d'elles,
+_Saül_, jouée en 1704, avait une scène d'un effet terrible, lorsque
+Saül quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse et que l'on
+croit voir à chaque instant sortir de terre le fantôme évoqué par la
+magicienne. Une autre des pièces de Nadal, son _Hérode_, donna lieu à
+des applications politiques. Lors de la première représentation, en
+1709, à ces deux vers:
+
+ Esclave d'une femme indigne de ta foi,
+ Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,
+
+un spectateur dit tout haut que ces vers étaient bien hardis.
+
+«--Ce n'est pas dans les vers que se trouve la hardiesse, repartit
+aussitôt avec beaucoup d'esprit et d'à-propos le duc d'Aumont,
+protecteur de Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en
+faire.»
+
+Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et Racine, de s'élever
+jusqu'à ces deux grands poëtes, il fallait un travail assidu, une
+volonté de fer capable de briser tous les obstacles, mais surtout, et
+avant tout, une conviction intime et profonde qu'on était né avec le
+génie dramatique. Ces vérités, CRÉBILLON les comprit; il ne se fit
+aucune illusion, et cependant il essaya. Peut-être agit-il moins par
+choix que par impulsion; toujours est-il qu'à vingt-six ans il se
+décida à faire sa carrière de la carrière dramatique. On lui demandait
+un jour pourquoi ses tragédies étaient si terribles. «Corneille,
+répondit-il, a brillé dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais
+que l'horrible à choisir.»
+
+En effet, Crébillon fit revivre sur la scène tout le tragique
+d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses oeuvres une régularité
+qu'Eschyle ne connut jamais. Son style n'a pas l'élévation de celui de
+Corneille, n'a pas l'élégante pureté de celui de Racine, mais il est
+nerveux. Les images, il les sacrifie aux pensées; ses vers ont plus de
+force et d'harmonie, et son pinceau cherche, de préférence à tout, les
+objets terribles. Il se plaît dans le sang et dans le carnage. Dans
+beaucoup de ses pièces, une partie de ses héros meurent en scène. Dans
+_Xerxès_ même, qui n'eut qu'une représentation, presque tous ses
+personnages succombaient. Une fort jolie actrice, qui avait, à tort ou
+à raison, la réputation d'avoir causé certain _préjudice_ à plus d'un
+de ses nombreux amants, voulant se moquer du poëte, lui demanda la
+liste des morts. «Volontiers, Mademoiselle, lui répondit Crébillon;
+mais vous me donnerez la liste de tous ceux que vous avez blessés.» Du
+reste, après la représentation de _Xerxès_, Crébillon demanda aux
+acteurs leurs rôles, les jeta au feu devant tout le monde en disant:
+«Je me suis trompé, le public m'a éclairé.»
+
+Cet auteur tragique avait une mémoire prodigieuse; aussi sa façon de
+composer ses pièces était-elle des plus originales. Jamais il ne les
+écrivait que pour les donner au théâtre. Il les récitait de mémoire,
+et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une correction, ce
+qu'il avait composé d'abord et qui devait disparaître, s'effaçait
+complètement de son cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en
+excepte celui de la tragédie de _Xerxès_, sa plus mauvaise. Il ne
+fallait pas d'entraves à son génie. Toute méthode lui était
+antipathique.
+
+On attribuait, dans le principe, les tragédies de Crébillon à un
+Chartreux. Un jour, on lui demandait quel était son meilleur ouvrage.
+«Je n'en sais rien, dit-il, mais je suis sûr que voilà le plus
+mauvais.» Et il montrait son fils. «C'est qu'il n'est pas du
+Chartreux,» reprit en riant le fils.
+
+_Idoménée_, en 1705, fut la première tragédie _jouée_ de Crébillon.
+Elle réussit; mais le cinquième acte n'ayant pas été approuvé,
+l'auteur en fit un autre qui fut composé et appris en cinq jours. A la
+première représentation, Boileau dit que cette pièce semblait avoir
+été composée par Racine ivre.
+
+Nous avons dit à dessein qu'_Idoménée_ avait été la première tragédie
+_jouée_ de Crébillon, car il en avait fait une autre, _la Mort des
+Enfants de Brutus_, qui fut refusée par la Comédie-Française. A cette
+pièce se rattache le commencement de la carrière dramatique de ce
+poëte célèbre. Son père le destinait à la carrière du barreau et
+l'avait envoyé à Paris, chez un procureur nommé Prieur, homme d'esprit
+et grand partisan du théâtre. Crébillon, dont les passions étaient
+vives et qui déjà sentait son goût pour la scène, se souciait fort peu
+de son procureur, qu'il ne voyait même pas. Un jour, il s'était
+habillé pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un manque
+total de voitures; cela avait lieu au commencement du dix-huitième
+siècle, car on était aux premières années de 1700, absolument comme de
+nos jours. Nous avons oublié de dire que Crébillon, né à Dijon, en
+1674, avait alors de vingt-six à vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait
+pas moyen de se rendre au bal. Prieur, témoin du dépit de son
+pensionnaire, se prit à rire, puis à lui proposer d'ôter sa toilette,
+de se mettre à son aise et de causer avec lui.
+
+Crébillon hésita d'abord, croyant son procureur un fâcheux, incapable
+de parler autre chose que procès et chicane; mais, nécessité fait loi;
+il craignit de s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il
+finit par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme allait
+très-souvent au théâtre, tourna la conversation sur ce sujet. Il fut
+aussi étonné des idées poétiques de son pensionnaire, que ce dernier
+le fut de l'esprit de son procureur. Prieur, frappé de la façon dont
+il entendait analyser les pièces, de la justesse, de la logique, de la
+force des raisonnements de Crébillon, fut intimement convaincu que ce
+jeune homme n'était nullement fait pour le barreau, mais qu'il
+recélait en lui, sans s'en douter encore, le génie d'un grand poëte
+dramatique. Il lui conseilla de composer une tragédie. Crébillon crut
+que Prieur voulait se moquer de lui, bientôt il fut convaincu du
+contraire. Alors il se défendit de pareille entreprise. Le procureur
+insista et finit par le décider. Il lui indiqua même le sujet de _la
+Mort des enfants de Brutus_. La pièce faite, Crébillon la fit porter
+aux comédiens. Les comédiens la rejetèrent sans même donner
+d'encouragement au jeune homme. Crébillon revint au logis, furieux,
+désespéré de l'affront qu'il croyait avoir reçu, se plaignant avec
+amertume au pauvre Prieur de l'école qu'il avait faite par ses
+conseils, jurant de ne plus tenter la muse. Prieur essuya bravement le
+premier feu, le raisonna, le chapitra et finit par le décider à
+entreprendre une autre composition dramatique. Cette pièce fut
+_Idoménée_, bientôt suivie d'_Atrée et Thyeste_ (1707). Lorsqu'on joua
+_Atrée_, le bon procureur, quoique fort malade, se fit porter au
+théâtre. A la fin du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur
+l'embrassa en lui disant:--Je meurs content; je vous ai fait poëte: je
+laisse un homme à la nation.
+
+Cette tragédie d'_Atrée_ était si terrible, sortait tellement de ce
+qu'on avait entendu jusqu'alors à la scène, surtout depuis l'école de
+Racine, que le parterre s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais
+comme frappé de stupeur. Crébillon fut au café Procope, le café
+_divan_ ou Lepelletier de l'époque. Un Anglais se jeta à son cou en
+lui faisant mille compliments sur sa pièce, ajoutant qu'elle n'était
+pas faite pour le théâtre de Paris, mais pour celui de Londres; qu'en
+Angleterre elle eût été acclamée. «La coupe d'Atrée, ajouta-t-il, m'a
+pourtant fait frémir, tout Anglais que je suis.»
+
+L'année suivante, en 1708, Crébillon donna _Électre_, tragédie qui fut
+applaudie; mais à laquelle on reproche les trois descriptions
+pompeuses déclamées par Tydée, ce qui donna lieu à cette épigramme:
+
+ Quel est ce tragique nouveau,
+ Dont l'épique nous assassine?
+ Il me semble voir Racine
+ Avec un transport au cerveau.
+
+_Rhadamiste et Zénobie_ suivit les premières pièces de Crébillon en
+1711. Nous avons dit que cet auteur composait toujours de tête et sans
+écrire. Afin d'être plus isolé, il avait obtenu une clef du
+Jardin-du-Roi, dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait à
+son _Rhadamiste_, par une chaleur tropicale, il avait ôté son habit et
+parcourait le jardin réservé en faisant de grands gestes et en
+poussant de temps à autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui
+l'observait, convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou un fou,
+courut chercher Duvernet, le célèbre anatomiste de qui Crébillon
+tenait la clef du jardin. Duvernet arrivant effrayé, ne put retenir un
+éclat de rire en reconnaissant Crébillon en pleine composition
+dramatique.
+
+_Rhadamiste_ eut un grand succès. Quand on le donna, Boileau était
+malade. On lui lut cette tragédie.--«Qu'on m'ôte ce galimatias!
+s'écria-t-il, les Pradons étaient des aigles, en comparaison de ces
+gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragédie qui a
+augmenté mon mal.»
+
+Boileau jugeait souvent d'une façon partiale. C'est ce qui eut lieu
+pour _Rhadamiste_, tragédie qui, malgré quelques défauts, est restée
+un des chefs-d'oeuvre de l'ancien théâtre et la pièce qui caractérise
+le mieux le génie de Crébillon.
+
+Le succès de _Rhadamiste_ eut sur la vie de son auteur une influence
+fâcheuse. A partir de ce moment, il se jeta dans la dissipation,
+montrant peu de goût pour son art, à tel point que le bruit, propagé
+sans doute par des rivaux,--que ses tragédies n'étaient pas de lui, se
+répandit de toute part. On prétendit qu'elles devaient le jour à un
+Chartreux, son proche parent. Or, Crébillon n'avait ni parents ni amis
+aux Chartreux. Il ne fut pas moins fort affecté de ce bruit ridicule.
+
+A propos de _Rhadamiste_, on raconte que, dans une représentation de
+cette pièce sur un théâtre de province, l'acteur ayant prononcé ce
+vers:
+
+ De quel front osez-vous, soldats de CORBULON,
+
+un des spectateurs cria tout haut: «C'est de _Crébillon_ qu'il faut
+dire. Ces comédiens de province sont d'une ignorance inconcevable.»
+
+_Sémiramis_, donnée à la scène en 1717, quatrième tragédie du même nom
+depuis celle de Desfontaines, en 1637, ne fut pas la dernière sur le
+même sujet. Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous
+parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public des lettres, la
+monomanie du philosophe de Ferney, de puiser toujours ses compositions
+dramatiques dans le répertoire des autres auteurs. Piron se rendit
+l'interprète de ce sentiment public par l'épigramme que voici:
+
+ N'en doutez pas; oui, si le premier homme
+ Eût eu le tic de ce faiseur de vers,
+ Il eût fait pis que de mordre à la pomme;
+ Et c'est ici un bien autre travers.
+ Du grand auteur de la nature humaine,
+ Il eût voulu refaire l'univers,
+ Et le refaire en moins d'une semaine.
+
+Le poëte Roy fut plus violent pour Voltaire:
+
+ Si Quinault vivait encor,
+ Loin d'oser toucher sa lyre,
+ Je ne me ferais pas dire
+ De prendre ailleurs mon essor.
+ Usurpateur de la scène,
+ Petit bâtard d'Apollon,
+ Attendez que Melpomène
+ Soit veuve de Crébillon.
+
+En 1726 parut _Pyrrhus_; en 1748, _Catilina_.
+
+Crébillon mit plus de vingt-cinq ans à composer cette dernière pièce,
+ce qui fit dire: _Quousque tandem abutere patientia nostra, Catilina._
+C'est à soixante-dix ans que l'auteur mit la dernière main à sa
+tragédie, dont il avait récité des passages à l'Académie française. On
+admira beaucoup les trois premiers actes, mais on fut généralement
+peiné d'entendre Cicéron dire de sa fille Tullie:
+
+ Employons sur son coeur[18] le pouvoir de Tullie,
+ Puisqu'il faut que le mien jusque-là s'humilie.
+
+ [18] Celui de Catilina.
+
+A l'Académie surtout, on fut choqué de ce rôle fait à Cicéron.
+Crébillon s'aperçut du mauvais effet produit par cette scène, et,
+s'adressant à l'un des immortels qui secouait la tête:--Je vois bien,
+lui dit-il, que cela vous déplaît.--Point du tout, reprit
+l'académicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai beaucoup de
+plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa fille.
+
+Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour cette pièce la
+dépense de tous les habits des acteurs. Elle obtint en outre, du Roi,
+l'impression, au profit de Crébillon, des oeuvres complètes du poëte
+par l'imprimerie royale.
+
+L'auteur de _Catilina_, en reconnaissance de tant de bienfaits, se
+crut obligé de supprimer quelques passages qui pouvaient être
+considérés comme des allusions, celui-ci entre autres:
+
+ Car vous n'aimez jamais. Votre coeur insolent,
+ Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant.
+ Qu'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste;
+ Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste,
+ S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux,
+ La justice, les lois, sa patrie et ses dieux.
+
+Crébillon n'était ni jaloux ni envieux. Il méprisait les moyens
+détournés pour arriver au succès d'une pièce. Le triomphe moyennant
+coterie lui était odieux. S'il eût vécu de nos jours, il eût rejeté la
+réclame et la claque, dont on fait un usage si large et si déplorable.
+Le matin de la première représentation de _Catilina_, persécuté par
+des amis et des parents pour leur donner des billets, il n'y consentit
+qu'à la condition formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas
+obligés d'épargner sa pièce.
+
+Comme nous l'avons dit, _Catilina_ avait été vingt-cinq ans sur le
+métier. Le fils de Crébillon en plaisantait à table devant Collé.
+Collé, impatienté de ce persiflage, lui dit: «Osez-vous, petit
+griffonneur de prose, petit r'habilleur de vieux contes de fées,
+osez-vous comparer vos frivoles rapsodies aux productions immortelles
+de votre père? Certes, il a fait en votre personne un assez mauvais
+ouvrage; mais n'a-t-il pas fait aussi _Atrée_, _Électre_,
+_Rhadamiste_, _Catilina_, oui, _Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et
+qu'il fera toujours_.» Cette péroraison fit éclater de rire tous les
+convives.
+
+Crébillon avait des créanciers qui voulurent, pour se payer, saisir le
+produit des recettes de _Catilina_. Le Conseil d'État du Roi décida:
+_que les productions de l'esprit ne sont point au nombre des effets
+saisissables._
+
+Quelques années avant que cette tragédie ne fût achevée, Crébillon
+tomba si sérieusement malade, que son médecin, Hermant, désespérant de
+lui, le pria de lui faire présent des deux premiers actes de
+_Catilina_. Crébillon répondit par ce vers de _Rhadamiste_:
+
+ Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?
+
+A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernière pièce, _le Triumvirat_.
+Le public la reçut avec faveur et reconnaissance.
+
+Il fut enterré avec pompe, aux frais de la Comédie-Française, à
+Saint-Gervais, où le roi voulut lui faire élever un monument funèbre.
+Il avait été admis à l'Académie en 1731.
+
+Entre Crébillon et Voltaire, les deux plus grands poëtes tragiques du
+dix-huitième siècle, parut CHATEAU-BRUN, auteur des deux tragédies de
+_Mahomet II_ et des _Troyennes_.
+
+Château-Brun, membre de l'Académie en 1753, était maître-d'hôtel du
+duc d'Orléans. Dans la crainte de déplaire à son prince, il garda
+quarante ans, sans la faire jouer, sa première tragédie. Elle parut en
+1714.
+
+Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second acte des
+_Troyennes_, un homme vient se jeter aux genoux du vainqueur, expose
+la misère du peuple et demande du pain. «J'aurais été bien surpris,
+dit un plaisant du parterre, si on n'eût pas parlé de manger dans une
+pièce faite par un maître-d'hôtel?» Ce mot fit changer le trait.
+
+C'est par cette pièce que la Comédie-Française rouvrit son théâtre, le
+31 mars 1769, rentrée de laquelle date le fameux changement de la
+suppression des banquettes ridicules qui obstruaient le théâtre. On
+avait à dessein choisi _les Troyennes_, où il y a beaucoup d'acteurs
+en scène, pour faire comprendre au public les avantages résultant de
+cette disposition nouvelle.
+
+
+
+
+XI
+
+VOLTAIRE.
+
+DE 1718 A 1773.
+
+ VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son caractère
+ littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot de
+ Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de _Zaïre_.--_Oedipe_
+ (1718).--Son succès.--Anecdotes et bons mots.--_Artémise_
+ (1720).--Transformations successives de cette
+ tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine des différends de
+ Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et Éryphile_ (1730 et
+ 1732).--Anecdote de la _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à
+ Mlle Gaussin et à Dufrêne.--_Adélaïde Duguesclin_ (1734).--Sa
+ transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_ (1736). Le
+ Franc de Pompignan.--Critique d'_Alzire_.--Comédie de
+ _l'Enfant prodigue_ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de
+ Voltaire sur cette tragédie.--_La Mort de César_
+ (1741).--_Mahomet_ (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour
+ Voltaire.--_Le Temple de la Gloire_, opéra (1743). Joli mot de
+ Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_
+ (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
+ Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des
+ Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique sur
+ _Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote sur
+ _Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan
+ Normand._--_Tancrède_.--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les
+ Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.--Mot
+ piquant de Voltaire à une actrice.
+
+
+Le 30 novembre 1694, dix ans après la mort de Corneille, cinq ans
+avant celle de Racine, naquit à Paris AROUET DE VOLTAIRE, l'écrivain,
+l'auteur, le poëte qui devait résumer en lui seul tout le dix-huitième
+siècle littéraire. Cet homme, le plus extraordinaire qui ait jamais
+paru dans la spécialité des lettres, vécut de longues années
+travaillant toujours, produisant sans cesse, s'essayant à tous les
+genres, échouant d'abord dans plusieurs, réussissant ensuite, et
+finissant par mériter de ses contemporains le nom de _Poëte-Roi_, nom
+que la postérité lui a conservé.
+
+Lorsque Voltaire entra dans la carrière dramatique, tous les genres
+semblaient portés à leur apogée: le sublime pour Corneille, le
+touchant pour Racine, le terrible pour Crébillon. Il fallait donc se
+frayer une nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornière déjà
+si profondément creusée.--Il osa le tenter et il réussit, non sans
+éprouver de fréquentes chutes; il réussit en réunissant en un seul les
+trois genres qui avaient chacun, isolément, illustré le nom de trois
+grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris jusqu'alors
+inconnus et une sorte de philosophie encore plus ignorée sur la scène.
+On s'était borné à jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit
+plus, il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames, même les plus
+médiocres, est un plaidoyer en faveur de l'humanité. Ce genre, qui les
+réunit tous en ajoutant à leur perfection, manquait au théâtre. Il
+pouvait seul assurer à son auteur une gloire immortelle.
+
+Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se rattachent aux
+oeuvres dramatiques de Voltaire, nous constaterons chez lui une
+tendance fâcheuse à s'emparer des sujets déjà traités par d'autres
+auteurs. Ainsi: il tenta de refaire _l'Electre_, la _Sémiramis_, le
+_Catilina_, le _Triumvir_, l'_Atrée_ de Crébillon, la _Marianne_ de
+Tristan, l'_Oedipe_ de Corneille. Du moins prit-il les titres de ces
+pièces déjà célèbres au théâtre. Ce procédé lui fut reproché par ses
+contemporains, on le trouva peu digne d'un grand génie.
+
+Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail. Lorsqu'une de
+ses pièces avait échoué sous un titre, il lui en donnait un autre, la
+remaniait et la remettait hardiment à la scène quelques années plus
+tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait pas mieux
+que de faire les corrections que le goût du public lui indiquait après
+les premières représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce
+monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il compose ses
+pièces pendant _leurs représentations_.» Ces corrections, quelquefois
+très-nombreuses, n'étaient pas habituellement du goût des acteurs, qui
+trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs et difficiles,
+d'en _désapprendre_ une partie pour _réapprendre_ de nouveaux vers.
+L'un des artistes de la Comédie-Française qui se montrait le plus
+indocile à ces changements, était Dufrêne. Après le succès de _Zaïre_,
+des corrections ayant été indiquées à Voltaire, corrections sages et
+qui ne pouvaient que donner à ce chef-d'oeuvre une perfection rare, le
+poëte s'empressa de faire les modifications qui lui étaient demandées.
+Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque jour Voltaire était à la
+porte de l'acteur pour le supplier de concourir, par un peu de
+complaisance, à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce
+qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. Quand son
+cauchemar venait, il était toujours sorti. L'auteur ne se rebutait
+pas, il montait et introduisait par la serrure de petits papiers
+couverts des fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors
+Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et fort original pour
+forcer son bourreau jusque dans ses derniers retranchements et pour le
+mettre au pied du mur. Sachant que le comédien doit donner un grand
+dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux, avec
+injonction à celui qui le porte de ne pas dire de quelle part il
+vient.
+
+Le pâté, plus heureux que les vers de _Zaïre_, est fort bien
+accueilli, on lui fait fête et on dîne; on l'ouvre, décidé à boire à
+la santé de l'aimable anonyme. On soulève la croûte de dessus avec
+précaution, et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux volatiles,
+cuits à point et portant au bec un petit papier. Les papiers dépliés,
+on lit sur chacun d'eux les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y
+avait pas moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent mangés par
+les convives, et les corrections apprises par l'acteur. Le public ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en
+montra reconnaissant; mais il ignora longtemps que _Zaïre_ devait une
+partie de son succès à un pâté de perdrix.
+
+Voltaire, qui fournit à la scène française tant de bonnes tragédies,
+débuta d'une façon brillante et qui fixa sur lui tous les regards. En
+1718, il donna _Oedipe_. Tandis qu'on applaudissait sa première
+pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent; il avait
+vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans entendit parler de cette
+belle composition dramatique, il voulut la voir, et il en fut si
+charmé qu'il rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint
+sur-le-champ remercier le prince, qui lui dit:--«Soyez sage, et
+j'aurai soin de vous.»--«Je vous suis infiniment obligé, répondit le
+poëte; mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon
+logement et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup de cette
+spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins d'esprit dans deux
+autres circonstances qui se rattachent aux représentations d'_Oedipe_.
+Le maréchal de Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la
+nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui consacrait ainsi
+ses veilles.--«Elle m'en aurait davantage, Monseigneur, lui répondit
+le jeune Arouet, si je savais écrire comme vous savez parler et agir.»
+
+A la sortie d'une autre représentation, un homme de la Cour donnait le
+bras à une jeune et jolie femme qui semblait encore tout émue de la
+tragédie d'_Oedipe_.--«Voici deux beaux yeux, dit-il à l'auteur,
+auxquels vous avez fait répandre des larmes.»--«Ils s'en vengeront sur
+bien d'autres, répliqua Voltaire.»
+
+_Oedipe_ eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs de la
+Comédie-Française, ce qui prouve que déjà, à cette époque, il fallait
+un nom pour être admis sans peine.
+
+Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire, et dont nous parlerons
+plus loin, La Motte, qui soutenait cette thèse: que la prose pouvait
+s'élever aux idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «_Oedipe_ est le
+plus beau sujet du monde, il faut que je le mette en prose.»--«Faites
+cela, répondit Voltaire, et je mettrai votre _Inès_ en vers.
+
+La seconde tragédie d'Arouet, _Artémise_ (1720), ne répondit pas à ce
+qu'on attendait de l'auteur d'_Oedipe_. Il s'empressa de la retirer et
+la remit à la scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de
+_Marianne_. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux mauvaises
+plaisanteries des spectateurs du parterre avaient contribué à sa
+chute. Lorsque l'actrice qui remplissait le rôle de Marianne porta la
+coupe empoisonnée à sa bouche, un individu s'écria: «_La reine boit._»
+Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable à la pièce, sur le
+mérite de laquelle, cependant, le public flottait incertain, lorsque,
+la toile baissée, on vint annoncer que l'on allait donner la comédie
+intitulée _le Deuil_.--«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?» cria un
+autre quidam. Ce mot décida la chute de _Marianne_. Voltaire ne voulut
+pas en avoir le démenti; sans se rebuter, il travailla de nouveau, et
+l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre d'_Hérode et
+Marianne_. Elle eut alors beaucoup de succès. On comprend que les
+épigrammes et les parodies ne furent pas épargnées à la tragédie de
+Voltaire. Dans une pièce de l'Opéra-Comique, _Momus censeur des
+Théâtres_, Momus dit de Marianne:
+
+ Le public ne doit qu'au latin,
+ Ses beautés, ses délicatesses;
+ Ainsi qu'un habit d'arlequin,
+ Elle est faite de toutes pièces.
+
+Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette tragédie et termine
+ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis de ce chef-d'oeuvre, qui, comme
+vous voyez, ne semble pas moins fait contre la raison que contre la
+rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.» Une copie de cette
+épître tomba entre les mains de Voltaire; ce fut la source de ses
+querelles avec Rousseau.
+
+Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie petite pièce en
+un acte et en vers de _l'Indiscret_; mais il revint bien vite au genre
+tragique, dans lequel son _Oedipe_ lui assurait une supériorité
+marquée. En 1730 et en 1732, il donna _Brutus et Éryphile_. Il eut
+deux chutes. En entendant ces deux vers:
+
+ Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur
+ La liberté gravée et les rois en horreur.
+
+le public, peu habitué à des expressions et à des pensées de ce genre
+pour tout ce qui touchait la royauté, le public du parterre témoigna
+son indignation. Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le
+_Brutus_, et j'ai été bien surpris de voir ce grand homme condamner
+son fils à la mort pour une simple pensée, qui ne passerait pas même
+pour une tentation chez nos casuistes les plus rigides: si celui de
+l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint, dans
+l'histoire, comme un extravagant.»
+
+On raconte une anecdote assez plaisante comme ayant eu lieu à la
+représentation de cette tragédie. C'était du temps des satires
+auxquelles on avait donné le nom de _Calottes_. Un abbé était dans une
+loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre, qui lui cria:
+«_Place aux dames! A bas la calotte!_» il répondit en lançant son
+petit bonnet noir au milieu du public et en disant: «_Tiens, la voilà,
+parterre! tu la mérites bien!_» On prétend que ce trait énergique
+imposa silence. Cela prouve que le public du dix-huitième siècle était
+plus endurant que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est vrai, que
+celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu de savoir si les hommes
+sont ou non devant les femmes au théâtre, ce qu'on appelait la vieille
+galanterie française ayant, depuis longtemps déjà, franchi les
+Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés, on n'en voit plus,
+grâce au ciel, dans nos salles de spectacle. Notre clergé, pieux sans
+affectation et convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux
+_monsignor_ de la dévote Italie.
+
+Le sort d'_Éryphile_ ne fut pas plus heureux que celui de _Brutus_.
+Tous deux restèrent sur le carreau. L'abbé Desfontaines, à qui
+Voltaire avait lu _Éryphile_, lui avait prédit son sort. Voltaire
+traita Desfontaines d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant,
+et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète.
+
+_Artémise_, sous la plume habile de son auteur, s'était changée en
+_Marianne_, puis en _Hérode et Marianne_; _Éryphile_ se métamorphosa
+en _Sémiramis_ seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger,
+cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore à l'aurore de sa
+vie littéraire: _Zaïre_ parut et conquit tous les suffrages. Voltaire,
+très-vain de sa nature, publia qu'il ne lui avait fallu que trois
+semaines pour composer et écrire ce chef-d'oeuvre. Le public lui
+répondit en disant que la pièce n'était pas de lui, qu'il l'avait
+achetée à un abbé Macarti, quittant la France pour aller prendre le
+turban à Constantinople. Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais,
+nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en entendant _Zaïre_,
+qu'il dépensa, en véritable insulaire, sa fortune et sa vie pour cette
+pièce. Voici comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite et
+jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au théâtre une traduction
+qui lui avait coûté fort cher, il la fit jouer chez lui. Il fit pour
+cela des frais énormes, prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et
+tomba mort, et réellement _mort_, d'émotion, au beau milieu de l'une
+des scènes les plus pathétiques.
+
+_Zaïre_ fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle Gaussin.
+Voltaire lui adressa des vers charmants pour la remercier d'avoir, par
+son talent, si puissamment contribué au succès de sa tragédie.
+Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un grand charme sur le
+rôle d'Orosmane; de là ce joli quatrain:
+
+ Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie,
+ Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie,
+ Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir,
+ Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.
+
+Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna rien au théâtre après
+_Zaïre_, son chef-d'oeuvre. Enfin, il fit paraître _Adélaïde du
+Guesclin_, en 1734, qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du _Duc
+de Foix_, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec son premier
+titre. A quoi tient souvent le succès ou la chute d'une oeuvre
+dramatique. Il y avait dans _Adélaïde_ le personnage de Coucy. A la
+fin d'une tirade, un personnage lui dit:
+
+ Es-tu content, Coucy?
+
+Le parterre reprit en choeur: _Couci, couci_, et cette mauvaise
+plaisanterie arrêta quelque temps la représentation.
+
+Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur son _Adélaïde_,
+métamorphosée en _Duc de Foix_, cette sanglante épigramme:
+
+ Par le démon de la dramaturgie,
+ Ce fanatique au théâtre agrégé,
+ Que l'ignorance, avec tant d'énergie,
+ Avait sans honte, en Corneille érigé,
+ De désespoir s'est noyé dans l'histoire.
+ Sa tragédie a pourtant eu la gloire
+ De voir deux yeux de larmes l'honorer,
+ Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire,
+ Son auditoire au moins l'a fait pleurer.
+
+_Alzire_, en 1736, deux ans après _Adélaïde_, vengea Voltaire du peu
+de succès de cette dernière pièce. _Alzire_ réussit et méritait de
+réussir. Comme pour _Zaïre_, on fit courir le bruit que cette pièce
+n'était pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, qui
+s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!--Et pourquoi, lui
+demanda-t-on?--Parce que nous aurions deux bons poëtes au lieu d'un.»
+_Alzire_ donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de
+Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie entièrement faite
+entre les mains du premier. Voltaire écrivit dans le même sens pour se
+plaindre de ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion,
+dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou à l'autre, nous
+rappellerons que le grand Voltaire avait le naturel littéraire assez
+pillard.
+
+Voici la critique d'_Alzire_, faite à l'époque où parut cette
+tragédie, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_:
+
+ Pour Montez,
+ Alvarez
+ Est en peine:
+ Car son fils, fier et brutal,
+ Traite horriblement mal
+ La race américaine.
+ Vers pompeux,
+ Deux à deux,
+ Il débite:
+ D'ailleurs tout manque au sujet:
+ Clarté, vraisemblance et
+ Conduite.
+
+ Tendre Alzire, tu déplores
+ Ton triste hymen, quand Zamore
+ Sort d'un trou;
+ Mais par où?
+ On l'ignore.
+ Mis au cachot, il arma
+ Dans les bois mille ma
+ Tamore.
+
+ En amour,
+ C'est un tour
+ Trop précoce,
+ Qu'aller, loin de son époux,
+ Courir le guille doux
+ La nuit même des noces.
+ Mal en prend
+ A Gusman,
+ Qui, pour preuve
+ De foi chrétienne en sa fin,
+ Lègue à son assassin,
+ Sa veuve.
+
+En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'_Enfant prodigue_, en cinq
+actes et en vers de dix syllabes. Le roi fut tellement satisfait du
+talent des acteurs de la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille
+livres la pension qu'il faisait à trois d'entre eux.
+
+Il semblait écrit que l'auteur de _Zaïre_ ne pourrait avoir deux
+succès coup sur coup. En 1740, il donna _Zulime_, qui tomba à plat,
+malgré la réputation si justement acquise du poëte. Lui-même, du
+reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il écrit:
+
+«_Sic vos non vobis_. Dans le nombre immense de tragédies, comédies,
+opéras-comiques, discours moraux et facéties, au nombre d'environ cinq
+cent mille, qui font l'honneur éternel de la France, on vient
+d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée _Zulime_. La scène est
+en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant été autrefois avec _Alzire_ en
+Amérique, je fis un petit tour en Afrique avec _Zulime_, avant que
+d'aller voir _Idamé_ à la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me
+réussit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la
+ville d'Arsenie, qui était le lieu de la scène; c'est pourtant une
+colonie romaine, nommée _Arsenaria_, et c'est encore par cette raison
+qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom bien sonore; c'est
+un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce ne
+donne nulle envie de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai
+prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pièce
+et l'on fait imprimer; mais, par droit de conquête, ils ont supprimé
+deux ou trois cents vers de ma façon et en ont mis autant de la leur.
+Je crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur voler leur
+gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. J'avoue que le dénouement
+leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'était le mien. Les
+rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, ils
+en auront deux, etc.»
+
+Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en avait appelé une
+mauvaise; une mauvaise en avait appelé une bonne. A _Zulime_ succéda
+_la Mort de César_, en 1741; _Mahomet_, en 1742. _La Mort de César_,
+pièce sans femme et sans amour, faite pour les colléges d'Harcourt et
+de Mazarin, fut représentée pour la première fois à l'hôtel de
+Sassenage. Elle n'était pas faite pour la scène française. _Mahomet_
+eut un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée par
+l'auteur au bout de trois représentations, parce qu'il fut averti que
+le procureur-général dénoncerait la pièce au Parlement, si on la
+jouait encore. A cette époque, Crébillon était censeur de la police.
+Il avait refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, ayant
+obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait
+été donné de la laisser paraître. Cependant la crainte du
+procureur-général arrêta le cours du succès prodigieux de cette
+tragédie. Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition au
+théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois
+encore, on demanda l'approbation de M. de Crébillon, qui la refusa de
+nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette
+tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit même à Crébillon de
+réfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, _Mahomet_
+reparut avec éclat et continua à rester au répertoire du
+Théâtre-Français.
+
+Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son
+_Mahomet_.--«Il est _horriblement beau_,» lui répondit le bel-esprit
+nonagénaire.
+
+L'époque de _Mahomet_ marque, dans la vie littéraire du philosophe de
+Ferney, l'apogée, sinon de la gloire, du moins du succès dramatique;
+car il donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, _Mérope_,
+1743, _Sémiramis_ (ancienne _Eryphile_), 1748, _Oreste_, 1750, une
+comédie, _Nanine_, 1749, et une comédie-ballet, _la Princesse de
+Navarre_, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et établirent la
+réputation de leur auteur de la façon la plus solide. En effet, il y
+avait dans ces cinq pièces, composées en sept années, de quoi
+illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la
+quiétude du poëte. Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra
+dont Rameau fil la musique, _le Temple de la Gloire_, 1743. Voltaire
+voulait être universel et régner en despote dans la république des
+lettres. C'était un de ses travers. Après son opéra, il dit à l'abbé
+de Voisenon:--Avez-vous vu _le Temple de la Gloire_.--J'y suis allé,
+répondit l'abbé, _elle_ n'y était pas; je me suis fait inscrire.
+Voltaire reconnut sa méprise: «J'ai fait une grande sottise,
+écrivait-il à un ami, de composer un opéra; mais l'envie de travailler
+avec un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne songeais qu'à son
+génie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en
+aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.»
+
+A _Mérope_, jouée en 1743, se rattache, comme à _Alzire_, une petite
+histoire de plagiat. Un certain Clément, de Genève, affirma qu'il
+avait fait représenter une tragédie semblable à celle de Voltaire, et
+du nom de _Mérope_; que Voltaire avait usé _de manége_ pour empêcher
+qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet avait déjà été traité plus de
+quatre fois par divers auteurs et à différentes époques.
+
+C'est de _Mérope_, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur!
+Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre le demandait, soit pour
+l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espèce de servitude dura
+jusqu'en 1775. Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent
+également introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de
+suite. Un auteur ayant cru devoir paraître pour faire cesser le
+tumulte qui s'était élevé dans une occasion de ce genre, dit au
+public:--«Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en
+accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez
+bien dû m'épargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus
+qu'il y a quelque différence entre l'ouvrage et l'auteur. La
+destination de l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; mais
+je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de l'autre.»
+
+Une rapsodie grotesque de _Mérope_ passa au théâtre des Marionnettes,
+à la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compère,
+celui-ci lui dit.--Eh bien, vas-tu nous donner quelque pièce
+nouvelle?--Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu
+sais que je suis épuisé.--Bon, tu es inépuisable, donne toujours.--Tu
+le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs
+d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant sa
+culotte et faisant sa révérence _à posteriori_, il lâche une pétarade
+au parterre. Immédiatement on entend crier: _l'auteur, l'auteur!_
+
+Un bel-esprit, après avoir entendu _Mérope_, entra au café Procope en
+disant:--«En vérité, Voltaire est le roi des poëtes.--Et moi, dit en
+se levant d'un air piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?--Vous,
+vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.
+
+Un autre usage prend date de cette pièce; celui que fit admettre
+mademoiselle Dumesnil, que, même dans les tragédies, il est telle
+circonstance où il est permis de marcher sur le théâtre autrement que
+d'un pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu
+reconnaître. On la vit dans _Mérope_ traverser rapidement la scène en
+criant: _Arrête... c'est mon fils_. Ce mouvement si naturel fut
+applaudi.
+
+Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé de Voltaire, obtint
+l'honneur insigne d'avoir un rôle dans _Mérope_. Il s'en acquittait
+médiocrement.--Ah çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un usurpateur
+à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.--C'est, répondit-il, un tyran que
+j'élève à la brochette.
+
+Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les
+anecdotes qui se rattachent à cette belle tragédie. Il est temps que
+nous passions à _Nanine_, comédie en trois actes, tirée du roman de
+_Paméla_. En sortant de la représentation, où de grands
+applaudissements avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à Piron:
+Qu'en pensez-vous?--Je pense, répondit celui-ci, que vous voudriez
+bien que ce fût Piron qui l'eût faite.--Pourquoi, reprit Voltaire, on
+n'a pas sifflé.--Peut-on siffler quand on bâille?
+
+On voit que les grands auteurs de cette époque ne se rendaient pas
+toujours justice entre eux, et qu'alors, comme de nos jours, ils
+sacrifiaient difficilement un bon mot.
+
+La _Sémiramis_ est une des pièces de Voltaire qui, depuis son
+apparition au théâtre, a le plus excité l'admiration. Elle n'eut point
+un très-grand succès aux premières représentations. Le 10 mars 1749,
+l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle enleva tous
+les suffrages. Elle est, en effet, versifiée très-fortement, c'est ce
+qui voile un peu les défauts du plan, de la marche et des caractères.
+Piron fit un couplet, qu'il appelait _l'inventaire_ de tout ce qui se
+trouve dans cette tragédie. Le voici:
+
+ Que n'a-t-on pas mis
+ Dans _Sémiramis_?
+ Que dites-vous, amis,
+ De tout ce salmis?
+ Blasphêmes nouveaux,
+ Vieux dictons dévots,
+ Hapelourdes, pavots,
+ Et brides à veaux:
+ Mauvais rêve,
+ Sacré glaive;
+ Billet, calotte et bandeau;
+ Vieux oracle,
+ Faux miracle,
+ Prêtres et bedeau,
+ Chapelles et tombeau.
+ Que n'a-t-on pas mis, etc.
+
+ Tous les diables en l'air,
+ Une nuit, un éclair;
+ Le fantôme du _Festin de Pierre_,
+ Cris sous terre,
+ Grand tonnerre,
+ Foudres et carreaux,
+ Etats-Généraux.
+
+ Reconnaissance au bout,
+ Amphigouris pour tout,
+ Inceste, mort aux rats, homicide,
+ Parricide,
+ Matricide,
+ Beaux imbroglios,
+ Charmants quiproquos.
+ Que n'a-t-on pas mis, etc.
+
+Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre dans une
+scène où mademoiselle Dumesnil jouait le grand rôle, et un autre au
+cinquième acte, pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène.
+A la répétition générale, le machiniste qui avait le département de la
+foudre, étant prêt à lancer le tonnerre dans la scène de mademoiselle
+Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou
+faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à l'actrice:
+«Voulez-vous le coup long?--Comme celui de mademoiselle Dumesnil,
+répondit-elle.»
+
+Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à Fontainebleau, une
+parodie de _Sémiramis_. Voltaire l'apprit, en témoigna le chagrin le
+plus vif, et écrivit à la reine une longue et suppliante lettre, pour
+demander la suppression de cette parodie. Il réussit à empêcher la
+représentation.
+
+_Oreste_ fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire voulait lutter
+contre l'_Électre_ de Crébillon; il fit imprimer, sur les billets de
+parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace:
+
+ _Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.
+ O. T. P. Q. M. U. D._
+
+Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.
+
+ _Oreste_, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.
+
+_Rome sauvée_ vint après _Oreste_, en 1752; puis la comédie de
+_l'Écossaise_, en 1760. On y trouve ce joli mot: «_Je ne le parierais
+pas, mais j'en jurerais_,» tiré de cette scène entre deux Normands:
+
+ --Fable! à d'autres! tu veux rire?
+ --Non, parbleu! foi de chrétien!
+ Vrai, comme je suis de Vire.
+ --En jurerais-tu?--Très-bien.
+ --Encore n'en croirai-je rien,
+ Qu'un louis il ne m'en coûte;
+ Le voisin pâlit.--Écoute,
+ Je te l'avouerai tout bas:
+ J'en jurerais bien, sans doute;
+ Mais je ne parierai pas.
+
+Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes qui obstruaient
+la scène, il fit son _Tancrède_, tragédie à grand spectacle, qui eut
+du succès.
+
+_L'Écueil du Sage_, comédie en cinq actes, jouée en 1762, eût été pour
+le philosophe de Ferney un véritable écueil, si le public ne se fût
+souvenu qu'il devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces.
+Il en fut de même d'_Olympie_, tragédie représentée en 1764. Bien
+évidemment, Voltaire était au déclin de son talent; il imitait
+Corneille, qui n'avait pas su quitter à temps la scène, ainsi que
+l'avait fait Racine.
+
+_Les Scythes_, 1767, _les Triumvirs_, 1764, furent encore deux erreurs
+pour le poëte qui avait composé _Oedipe_, _Zaïre_, _Mahomet_, etc.
+Maladroitement, Voltaire se vanta d'avoir écrit _les Scythes_ en douze
+jours; les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant
+_humblement_ de mettre _douze_ mois à la corriger. Ces défaites, coup
+sur coup, rendirent plus sage leur auteur. Il abandonna à peu près le
+théâtre. Il avait alors soixante-treize ans. Il était plus que temps.
+Pour terminer, un mot du _grand poëte_ et du caustique écrivain, un
+mot qui n'est qu'un assez mauvais calembour, et qui a dû trouver
+depuis longtemps sa place dans les petites pièces de nos petits
+théâtres. Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire
+rencontre une actrice fort maigre et qui venait de jouer son rôle avec
+beaucoup de sentiment. Il lui prend la main et la lui serrant avec
+effusion: «Oh! lui dit-il, Mademoiselle, quel _pathétique_! (patte
+étique..)»
+
+
+
+
+XII
+
+PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.
+
+DEPUIS 1718.
+
+ Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
+ tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
+ Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
+ (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le
+ Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement de
+ terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André et
+ de sa tragédie.--LE PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de
+ _Tibère_ (1726).--Epigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
+ inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses tragédies
+ de _Teglis_ (1735).--_Childéric_ (1736).--_Mégare_
+ (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de _l'Esprit du Divorce_
+ (1736).--Sujet de cette pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE
+ FRANC DE POMPIGNAN.--Ses tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_
+ (1745 et 1734).--Vers supprimés dans _Didon_.--Vers à
+ mademoiselle Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
+ supprimés.--LAMOTTE-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
+ tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_
+ (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à
+ Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_
+ (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726). Genre
+ de talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de
+ mérite.--Son histoire.--_Zélisca._--_La Coquette corrigée_
+ (1756).--Vers sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à
+ propos de la tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys
+ le Tyran_ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_
+ (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_ (1751).--PORTELANCE.--Sa
+ tragédie prônée _d'Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de
+ _Zulica_, de _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE
+ MIERRE.--De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à
+ la scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume
+ Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOT, poëte national.--Sa tragédie de
+ _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_
+ (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et
+ historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes.
+
+
+Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y
+aurait parmi eux un grand choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans
+la littérature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu
+est le célèbre Piron, à qui ses comédies et ses poésies légères,
+_très-légères_ même, beaucoup plus encore que ses pièces sérieuses,
+ont acquis une grande réputation.
+
+PIRON, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le collége des
+jésuites de cette ville. Si les révérends pères eurent l'espoir de
+l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers
+lorsqu'ils rencontrent un sujet de mérite, ils se trompèrent
+grandement. A peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait
+pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, un irrésistible
+attrait, abandonna Dijon pour venir à Paris. Son entrain, sa facilité
+à composer des poésies grivoises et pleines d'esprit, le firent
+rechercher et admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles il
+payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans
+être méchants, ses saillies, où ne perçait jamais l'envie de nuire,
+furent bientôt cités, colportés, et son nom devint connu même à Paris,
+où il faut si longtemps pour se faire connaître.
+
+Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière dramatique en
+composant tantôt seul, tantôt en collaboration avec Lesage et
+d'Orneval, des parodies, des opéras comiques qu'il donnait aux
+théâtres forains.
+
+Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire,
+quand nous aborderons les théâtres de la Foire; aujourd'hui nous
+n'avons à apprécier que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et
+sérieux.
+
+En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie de
+_Callisthène_, qui eut du succès et faillit tomber par suite d'une
+circonstance assez plaisante. A la première représentation de cette
+pièce, le poignard qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce le
+sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de la main de
+Lysimaque dans la sienne, le manche, la poignée, la garde, la lame,
+tout se disjoignit, se sépara de façon que l'acteur dut recevoir son
+arme pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le mieux
+possible, à pleine main, et ce qui devait être moins facile, de garder
+son sérieux, forcé de continuer son rôle et de gesticuler en déclamant
+pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre
+acteur était dans un embarras qui n'échappait point aux spectateurs et
+qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal,
+Callisthène fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, de se
+donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses
+parties de l'arme dont il avait été censé se servir pour accomplir son
+suicide, un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la
+pièce de Piron.
+
+Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait goût aux oeuvres
+tragiques, fit représenter _Gustave Vasa_. Les Italiens s'en
+emparèrent et en firent une spirituelle critique, _les Étrennes_. On
+trouve dans cette parodie:
+
+ Lorsque du fond du Nord un héros sortira,
+ Il effacera tout par sa clarté suprême;
+ Le grand Gustave étonnera
+ Par ses beautés et par ses défauts même;
+ Jusques à son habit, tout en lui charmera.
+ Grands dieux! quelle riche abondance
+ De situations contre la vraisemblance!
+ Et que de lieux communs heureusement cousus
+ A des événements qu'on n'aura jamais vus!
+ Un songe, une reconnaissance,
+ Des monologues tant et plus;
+ Une longue oraison funèbre
+ D'un prince vivant qu'on célèbre;
+ Des travestissements, des conspirations,
+ Des emprisonnements et des proscriptions;
+ Une sédition subite,
+ Qui change tout à coup les décorations:
+ Un enlèvement, une fuite,
+ Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon,
+ Par un prodige heureux, la fille de Sténon
+ Disparaîtra sous l'eau, tout habillée,
+ Puis reviendra sur l'horizon,
+ Pour nous en informer, sans paraître mouillée;
+ Et, par un dernier trait digne d'être vanté,
+ Après tant de périls, de fracas, de furie,
+ Qui tiendront en suspens le public agité,
+ Sa pièce finira dans la tranquillité;
+ Et, hors un confident qui seul perdra la vie,
+ Les acteurs de la tragédie
+ Se retireront tous en bonne santé.
+
+Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français, Sarrasin, jadis
+abbé, alors acteur, était en scène, lorsque Piron, mécontent de son
+jeu, cria du milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet homme,
+qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne
+d'être excommunié à soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas
+juste; Sarrasin était un bon comédien.
+
+L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la première
+représentation, Piron, vêtu trop somptueusement à son avis, lui dit:
+«Mon pauvre Piron, en vérité cet habit n'est guère fait pour
+vous.--C'est possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que
+vous n'êtes guère fait pour le vôtre?»
+
+En 1744, Piron donna une troisième tragédie, _Fernand Cortez_. Cette
+pièce parut trop longue aux comédiens. Ils députèrent l'un d'eux
+auprès de l'auteur, pour le prier de faire des coupures. L'envoyé, mal
+reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même ne refusait jamais de
+corriger ses pièces au gré du public. «C'est possible! s'écria avec
+assez peu de modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en
+marqueterie, moi je jette en bronze.»
+
+On ne se montra pas favorable à la tragédie de _Fernand Cortez_. En
+sortant de la première représentation, Piron fit un faux pas; une
+personne s'empressa de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur,
+qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié sérieusement
+l'auteur, mécontent de son public.
+
+Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite, dans le volume
+suivant.
+
+Nous avons déjà fait observer quelque part, que rien n'est nouveau
+sous la calotte des cieux, ni les choses ni les hommes. Le fameux
+poëte-coiffeur d'Agen, JASMIN, dont la réputation est européenne, qui
+rase des clients dans son échoppe de la promenade de sa ville natale
+et vend ses propres ouvrages, poésies méridionales fort appréciées,
+Jasmin, le grand Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce
+qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle avant lui, en 1722,
+naquit à Langres, Charles ANDRÉ, coiffeur, qui vint s'établir à Paris,
+et, la plume d'une main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie
+du _Tremblement de terre de Lisbonne_.
+
+Voici comment lui-même, dans la préface de sa pièce, fait en quelques
+mots l'histoire de sa vie:
+
+«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant malheureusement été
+_créé_ sans biens, j'ai été contraint de quitter mes études et
+d'embrasser l'état de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me
+convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma jeunesse, à faire des
+petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laissé de
+m'attirer quelques bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché de
+continuer toujours à composer quelques petits ouvrages, mais moins
+satiriques, mais qui n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de
+mon naturel, il me venait souvent des idées qui me faisaient tenir le
+fer à friser d'une main et la plume de l'autre. M'étant trouvé
+plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me
+voyant penser, ils m'ont si fort questionné, _qu'ils_ m'ont forcé à
+leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers; leur
+ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé
+que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui m'a déterminé à
+composer ma tragédie.»
+
+Les occupations de _Monsieur_ André étaient si nombreuses, sa
+clientèle était si belle, il rasait et coiffait avec tant d'adresse,
+qu'il ne lui restait nul loisir pour cultiver les Muses. C'était là
+son grand chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière main à
+sa magnifique tragédie à grand et terrible spectacle; il désespérait
+de la pouvoir finir. «Mais ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de
+septembre, pendant deux nuits consécutives, par ces sortes de gens
+qui, par leurs odeurs, sont capables _d'empestiférer_ le genre humain,
+j'ai tâché de dissiper leurs _odorats_ en m'appliquant d'un grand zèle
+à ma tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher lecteur, à vous
+la mettre plus tôt au jour.»
+
+Heureux lecteur de M. André!
+
+M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi, qui furent enchantés,
+ravis, de cette lecture, tant la chose leur parut singulière et
+plaisante, mais qui furent unanimes pour dire à l'auteur que,
+malheureusement la mise en scène dépasserait leurs moyens, et que pour
+faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier acte et trembler toute la
+salle, il fallait une somme qui n'était pas à leur disposition. Du
+temps de M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son dernier
+mot.
+
+M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit en soupirant ses
+vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne voulut pas que le public, que son
+siècle et la postérité fussent privés de son oeuvre. Il la fit
+imprimer et la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique
+qui fait pousser les cheveux et la pâte qui fait tomber la barbe. La
+chose parut originale; la première édition fut épuisée en peu de
+jours. Cinquante carrosses stationnaient sans cesse à sa porte; M.
+André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout Paris voulut se
+procurer la satisfaction de posséder un exemplaire de ce chef-d'oeuvre
+de l'amour-propre et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher
+l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans sa boutique le
+féliciter, vanter son mérite, et, comme dirait de nos jours le
+troupier, se procurer l'agrément de _raser le raseur_. Lui,
+l'excellent Monsieur André, reçut tous les compliments avec une
+modestie pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui
+adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui demanda sa pièce
+pour la faire traduire et la faire jouer à Londres. André, plastron
+sans s'en douter de la grande ville, fit insérer dans sa préface du
+_Tremblement de Lisbonne_, la lettre de l'enfant d'Albion, et une
+épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire, épître dans laquelle il
+traite d'égal à égal avec Arouet et l'appelle son cher confrère. M.
+André vécut heureux et fier de son succès.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à proprement parler,
+n'est point un auteur, si à son nom ne se rattachait une tragédie de
+_Tibère_, représentée en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un
+vrai roman que voici:
+
+Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique, composait des pièces
+pour le collége de Lyon. Il prenait volontiers les avis d'un homme de
+beaucoup d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il
+lui confia un jour son _Tibère_; puis, en ayant eu besoin, il lui fit
+demander quelques jours plus tard de lui renvoyer cette tragédie. Le
+procureur ne l'ayant pas sous la main, dit au domestique de revenir à
+telle heure. Un filou entend la conversation, et, pensant que les
+_papiers_ réclamés d'un procureur des jésuites ne peuvent être que des
+lettres de change, il prend la résolution de les enlever adroitement.
+Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en
+domestique, se présente chez l'ami du P. Folard et n'a pas de peine à
+obtenir la remise des papiers précieux. En reconnaissant une tragédie,
+le filou se dit à lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit
+dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté ayant encore
+sur lui le _Tibère_ du révérend père Folard. Conduit chez M. Hérault,
+interrogé par le magistrat, il raconte son aventure. La pièce est
+remise au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le président
+Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer _Tibère_ sous son nom. Une
+difficulté se présente cependant, l'auteur véritable, destinant son
+oeuvre à un collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment
+faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin et le prie d'introduire
+une reine ou une princesse dans sa tragédie. Pellegrin demande au
+président, pour cela, _six cents francs_.--«Six cents francs pour une
+femme! répond Dupuis, vous vous moquez.--Mais, Monsieur, réplique
+l'abbé, cette femme, je ne puis pas la laisser seule, il faut que je
+lui donne au moins une suivante.--Ta, ta, ta! pourquoi faire une
+suivante? s'écrie le président; après cela, mettez-en une, mettez-en
+deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du tout, peu m'importe, je vous
+offre dix écus pour votre travail.» Pellegrin accepte le marché. Les
+rôles de la reine et sa compagne sont _bâclés_ en deux jours, la pièce
+est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les journaux en
+parlèrent beaucoup et en donnèrent des extraits, des comptes rendus,
+le P. Folard y reconnut son ouvrage.
+
+On fit sur ce _Tibère_, qui avait tant couru le monde et avait eu de
+si singulières aventures, l'épigramme suivante:
+
+ Pourquoi vouloir, de ce _Tibère_,
+ Blâmer le président Dupuis?
+ Si, sous son nom, il n'a pu plaire,
+ Aurait-il plus plu sous celui
+ De celui qui, pour le lui faire,
+ A reçu dix écus de lui?
+
+Une des plus singulières figures littéraires de cette époque fertile
+en écrivains de mérite, est celle de PIERRE MORAND, né à Arles, en
+1701, d'une famille noble, et qui, malheureux en tout et pour tout, en
+dépit et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes non mérités,
+conserva jusqu'au moment suprême de la mort la plus inaltérable bonne
+humeur, la plus inconcevable gaieté.
+
+Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite, MORAND fit de
+bonnes tragédies qui ne furent pas appréciées; se maria, tomba dans la
+maison d'une belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit
+toujours; eut des bonnes _fortunes_ qui pouvaient passer pour de
+très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le menèrent aux portes de la
+tombe; vécut pauvre jusqu'au moment où il mourut, puis qu'ayant un
+petit bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à cause de
+ses dettes, il allait en recevoir le premier quartier le lendemain du
+jour où il rendit le dernier soupir.
+
+Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire et imagé de
+l'époque actuelle: _Il n'avait pas de chance._
+
+Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore que
+cinquante-six ans, il tomba malade et on lui fit une opération
+cruelle; il la soutint avec la plus héroïque bonne humeur. On n'eut
+pas besoin d'user de détours pour lui annoncer que sa fin était
+proche; il fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un
+notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le testament de
+Crispin dans _le Légataire universel_, il força tous les assistants à
+rire. Ces devoirs accomplis, comme s'il s'agissait pour lui de la
+chose la plus plaisante, il s'entretint avec ses amis de vers, de
+littérature, d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment on lui
+apprit la victoire remportée le 26 juillet sur les Anglais du duc de
+Cumberland, par le maréchal d'Estrées, aussitôt il s'écria avec
+Mithridate:
+
+ Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.
+
+Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement philosophique.
+Ses tragédies sont _Téglis_, en 1755, _Childéric_, en 1736, et
+_Mégare_, en 1748. Il composa aussi _l'Esprit du divorce_, comédie
+jouée en 1738.
+
+La tragédie de _Childéric_, très-compliquée mais pleine de traits de
+force et de génie, dans le genre de celle d'_Héraclius_, eut à passer
+par une foule d'épreuves, à essuyer une série de contre-temps fâcheux.
+Lors de la première représentation, sept à huit jeunes gens qui ne
+connaissaient pas l'auteur, qui n'avaient nul intérêt à siffler cette
+pièce, imaginèrent dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils
+avaient invité à leur repas un moine de leur âge et de leurs amis.
+L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent puis l'amenèrent au
+théâtre. Là ils l'excitèrent si bien, que dans une scène où un des
+personnages apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la peine
+à se faire jour au travers des spectateurs de haut rang qui
+encombraient la scène, le jeune moine s'écria: «_Place au facteur!_»
+L'éclat de rire qui résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout
+l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit à son
+supérieur, qui lui infligea une punition; mais la pièce de Morand
+reçut de cette aventure un rude échec.
+
+A cette même représentation, on raconte qu'un monsieur à l'oreille
+dure, voyant de grands applaudissements retentir à la suite de ce
+vers:
+
+ Tenter est des mortels, réussir est des dieux,
+
+et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase qui avait excité
+un tel enthousiasme, je crois, lui répondit l'autre, qu'on a dit:
+
+ Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.
+
+Dans une autre représentation de cette même tragédie, l'excellent
+acteur Dufrêne disait son rôle d'un ton de voix trop bas, on lui cria
+du parterre: «_Plus haut!_» Et vous, _plus bas!_ reprit-il vivement,
+se croyant sans doute le prince qu'il représentait. Comme, à cette
+époque, le public ne plaisantait pas pour ces sortes d'algarades, des
+huées accueillirent la riposte de l'acteur; le spectacle fut
+interrompu, et Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses
+excuses sur le bord de la scène.--«Messieurs, dit-il, je n'ai jamais
+mieux senti la bassesse de mon état, que par la démarche que je fais
+aujourd'hui.» On l'empêcha de terminer de crainte de l'humilier
+davantage, et il put reprendre son rôle.
+
+Deux ans après son _Childéric_, en 1736, Morand donna à la scène la
+charmante comédie de _l'Esprit du divorce_. Plusieurs anecdotes assez
+plaisantes se rattachent à cette jolie pièce.
+
+Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous le nom de sa
+fille, lui avait intenté un procès en Provence, exigeant des avocats
+que son gendre fût décrié de toute façon. Morand donna ordre
+d'accorder ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer à
+son tour un _factum_ dans lequel ladite belle-mère serait arrangée de
+main de maître et selon ses mérites. Ce _factum_ fut la comédie de
+_l'Esprit du divorce_. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon,
+cherche à détruire partout la bonne harmonie. Séparée de son mari,
+elle oblige sa fille à agir de même avec le sien. Elle chasse un
+domestique parce que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa
+femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle finit par être
+punie; sa fille la quitte pour suivre son époux et Laurette pour
+rejoindre le sien.
+
+La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de Morand, fut bien
+accueillie. L'auteur descendait même déjà des troisièmes loges pour
+venir au foyer recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une
+critique assez vive du caractère de la belle-mère, qu'on disait chargé
+et hors nature. Ce jugement l'effraya; n'écoutant que son inquiétude
+paternelle, n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance sur la
+scène, et dit au public:--«Messieurs, il me revient de tous côtés
+qu'on trouve que le principal caractère de la pièce que vous venez de
+voir n'est point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout ce
+que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est qu'il m'a fallu
+beaucoup diminuer de la vérité pour le rendre tel que je l'ai
+représenté.» Cette sortie donna matière à bien des questions qui
+firent connaître l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à la
+fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer pour le jour suivant
+_l'Esprit du divorce_, un plaisant cria du parterre:--«_Avec le
+compliment de l'auteur!_» Morand, furieux, se croyant insulté, jeta
+son chapeau au milieu des spectateurs, en disant:--«Celui qui veut
+voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter son chapeau.»--«Bah! reprit un
+autre, l'auteur ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.»
+Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment arrêter le poëte
+et le conduisit chez le lieutenant de police, qui ne put d'abord
+s'empêcher de rire de toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit
+le théâtre pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira sa comédie.
+Cela fit du bruit et servit de réclame à la pièce. Quelques jours
+après on la redemanda, on fit des démarches auprès de l'auteur, et
+elle fut reprise avec le plus grand succès. Seulement, le public garda
+rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie de _Mégare_ ayant
+paru, il se fit un malin plaisir de la siffler.
+
+LE FRANC DE POMPIGNAN, ancien président de la Cour des aides de
+Montauban, auteur de mérite auquel on doit plusieurs jolies comédies,
+et, malheureusement, seulement deux tragédies, celles de _Didon_ et de
+_Zoraïde_, vivait en même temps que Voltaire. En lisant ses oeuvres
+dramatiques, on reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources. Sa
+_Didon_ renferme de véritables beautés, les caractères y sont fort
+habilement tracés. Imitateur de Racine, il parvint, au moment où
+Crébillon se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par la
+cruelle énergie de ses compositions, à conquérir tous les suffrages
+des hommes de goût, en faisant vibrer dans les âmes sensibles les
+cordes des sentiments tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les
+moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine de ceux qui,
+pendant le règne de Crébillon, _le poëte noir_, prétendaient que
+l'auteur d'_Athalie_ n'eût pas eu de succès au milieu du dix-huitième
+siècle.
+
+Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En 1745, onze ans après la
+première apparition de _Didon_ à la scène (1734), il fit plusieurs
+changements à sa tragédie, il refondit presque entièrement le
+cinquième acte, et elle obtint un beau succès. La police retrancha
+malheureusement quatre beaux vers, les suivants:
+
+ S'il fallait remonter jusques aux premiers titres
+ Qui du sort des humains rendent les rois arbitres,
+ Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur:
+ Et le premier des rois fut un usurpateur.
+
+Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et qui _chapardait_[19]
+volontiers partout, s'empara de la pensée, et dit beaucoup mieux dans
+_Mérope_:
+
+ Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
+
+A la suite de la représentation de _Didon_, Le Franc fit pour
+mademoiselle Dufresne, chargée du principal rôle dans sa pièce, ce
+joli compliment:
+
+ Reine crédule, infortunée amante,
+ Virgile en vain, des plus vives couleurs,
+ Nous peint ta beauté séduisante.
+ Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante
+ Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs?
+ Malgré l'inconstance fatale
+ Attachée aux amours de son héros pieux,
+ Enée aurait laissé ses dieux,
+ Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.
+
+ [19] _Chaparder_, butiner, marauder, verbe qui semble presque
+ avoir obtenu ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos
+ braves zouaves l'emploient en paroles et en actions.
+
+Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois le rôle de Didon,
+parut sur la scène, au cinquième acte, les cheveux épars et comme une
+femme qui sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas
+généralement cette innovation. Le temps de la vérité scénique et de la
+rigidité du costume n'était pas encore arrivé.
+
+_Zoraïde_, également de M. Le Franc, ne fut pas représentée. Cet
+auteur donna une jolie comédie, _les Adieux de Mars_, et plusieurs
+opéras et ballets.
+
+En 1735, lorsqu'on joua _les Adieux de Mars_, un ordre de la Cour fit
+supprimer les vers qu'on va lire, vers que Mars disait à Vulcain en
+lui commandant un bouclier:
+
+ Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie
+ Expirante aux genoux d'un maître impérieux:
+ Vers les climats français qu'elle tourne les yeux;
+ Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie.
+ Que de ses protecteurs les bataillons nombreux
+ Conduits par le secret, la prudence et l'audace,
+ Malgré des montagnes de glace,
+ Volent à son secours et reçoivent ses voeux.
+ Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées,
+ Et bénisse le jour qui vit nos étendards
+ Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées,
+ Et du sommet glacé des Alpes étonnées,
+ Du superbe Germain effrayer les regards.
+ Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire,
+ D'un peuple redoutable admire les exploits;
+ Et que les flots soumis à de nouvelles lois
+ Reconnaissent la France en voyant la victoire.
+ Portez ailleurs vos yeux surpris,
+ Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits;
+ Peignez la fière Germanie;
+ Aux armes du vainqueur à son tour asservie;
+ Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux
+ Répande loin des bords ses flots impétueux;
+ Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages
+ Excitent dans les airs la foudre et les orages;
+ Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards,
+ Dans le noble désir de venger la patrie,
+ Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts,
+ Des bataillons français l'invincible furie,
+ Braver des éléments la force réunie.
+ Le fleuve consterné murmurer sur ses bords
+ Du malheureux succès de ses faibles efforts.
+ Les murs et les remparts tomber réduits en poudre,
+ Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre.
+
+Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés.
+
+L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi les contemporains
+de Voltaire, fut LAMOTTE-HOUDARD, qui débuta au théâtre par la
+tragédie des _Machabées_, en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un
+riche marchand chapelier, cet auteur essaya de la carrière du barreau;
+puis, entraîné par son goût pour la poësie et pour le théâtre, il se
+livra à la carrière dramatique, dans laquelle il eut quelques succès
+et où il marqua surtout par son originalité. Fort jeune encore, il
+s'était retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant trop faible
+pour soutenir les austérités de la règle, le renvoya au bout de trois
+mois. Jetant alors le froc aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra,
+et c'est le genre qu'il a le mieux réussi.
+
+A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé la première partie
+de son existence à faire des vers, il essaya pendant la seconde de
+décrier ce genre de littérature, comparant les plus grands
+versificateurs à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des
+graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir d'autre mérite
+que celui de la difficulté vaincue. Pour populariser ses idées; il fit
+un _Oedipe_ en prose, le mettant en parallèle avec son _Oedipe_ en
+vers. Ces tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule
+d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son esprit, son
+aménité, sa conversation pleine d'une douce gaieté, son caractère
+bienveillant, le firent rechercher et entourer jusqu'à ses derniers
+jours. On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la plus légère
+épigramme.
+
+La scène dramatique lui doit quatre tragédies, parmi lesquelles celle
+des _Machabées_, en 1721, qui fut assez remarquable pour être imputée
+à Racine. L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant
+quelques jours que _les Machabées_ étaient une oeuvre posthume du
+grand poëte. C'est dans cette pièce que le fameux Baron, âgé de près
+de quatre-vingts ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien
+son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire affublé d'un
+rôle de jeune amoureux; mais, quand Antiochus, faisant arrêter les
+deux amants, prononça ces deux vers:
+
+ Gardes, conduisez-les dans cet appartement,
+ Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément.
+
+le mot _séparément_ réveilla une idée folle dans quelques têtes, et le
+rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage.
+
+_Romulus_, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien reçue du public
+en 1722. A cette pièce remonte l'usage de donner une comédie après les
+pièces nouvelles. Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été jouées
+seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après les dix ou douze
+premières représentations, ce qui laissait à penser que la vogue
+commençait à s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec son
+_Romulus_, et l'exemple fut suivi par les autres auteurs dramatiques.
+On fit plusieurs parodies de _Romulus_, une seule réussit au théâtre
+des Marionnettes de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le
+principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et Fuzelier l'avaient
+composée pour ce théâtre; mais les acteurs ayant reçu défense de
+_parler_ ni de _chanter_, ils furent contraints de la donner aux
+artistes en bois de M. Brioché.
+
+La troisième tragédie de Lamotte, _Inès de Castro_, représentée en
+1723, fut fabriquée, dit-on, d'une façon singulière. On prétend que
+l'auteur commença par faire une composition dans laquelle il avait
+aggloméré toutes les passions qui, toujours, ont produit le plus
+d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs de ses amis de
+lui trouver un sujet historique auquel on pût adapter tout ce
+salmigondis. On ne put lui fournir qu'_Inès de Castro_.
+
+Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela fut trouvé fort
+ridicule par le parterre. On prétend que mademoiselle Duclos, qui
+jouait Inès, s'arrèta pour dire avec indignation: Ris donc, sot
+parterre, à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on
+applaudit, les enfants furent acceptés et la pièce réussit. _Inès de
+Castro_ se soutint longtemps au théâtre, et toujours avec le même
+succès. Les critiques n'étaient cependant pas épargnées. Il en
+pleuvait de toute part. Un jour, Lamotte était au café Procope dans un
+cercle de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient des gorges
+chaudes sur sa tragédie. Lamotte les écouta longtemps, et quand ils
+eurent terminé leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses
+amis:--Allons donc nous ennuyer à la _soixante-douzième
+représentation_ de cette mauvaise pièce.
+
+Voici une spirituelle parodie d'_Inès_:
+
+ Combien, dans cette _Inès_ que l'on admire tant,
+ Trouvez-vous d'acteurs inutiles?
+ --J'en trouve dix.--Quoi! dix? C'en est trop!--Tout autant;
+ --Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.
+ --De quel usage est don Fernand?
+ --A vous dire le vrai, ce muet confident
+ Pourrait rester dans la coulisse.
+ --Que sert l'ambassadeur?--Sans lui faire injustice,
+ On pourrait se passer de son froid compliment.
+ --En voilà déjà deux; passons donc plus avant.
+ A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique?
+ --L'un est un faux amant, l'autre un faux politique.
+ --Et les deux Grands de Portugal?
+ --Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal[20].
+ --Parlons des deux enfants et de la gouvernante;
+ Qu'en dites-vous?--La scène est fort intéressante;
+ Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.
+ --Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
+ --Ce dixième à trouver sera plus difficile.
+ --Et Constance, à la pièce est-elle plus utile?
+ --On sait fort peu ce qu'elle y fait.
+ Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.--C'est le laid,
+ Fût-on cent fois plus idolâtre
+ Des ornements ambitieux.
+ Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux,
+ N'entendit jamais le théâtre;
+ Et c'est bien insulter au goût des spectateurs,
+ De leur offrir quatorze acteurs
+ Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre.
+
+ [20] Personnages muets.
+
+_Oedipe_, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée par son auteur
+d'abord en _vers_, et jouée en 1726, sans succès, puis en _prose_,
+mais sans être représentée. Une polémique, fort polie du reste et des
+plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire à propos du
+projet d'introduire au théâtre des tragédies en prose. Lamotte n'était
+en cela que l'imitateur de La Serre, qui avant lui avait donné la
+tragédie de _Thomas Morus_, et de d'_Aubignac_, qui avait donné celle
+de _Zénobie_, toutes deux en prose.
+
+Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, ne manquait
+cependant pas de mérite. Il a essayé de tous les genres: le sublime
+dans _les Machabées_, l'héroïque dans _Romulus_, le pathétique dans
+Inès, et le simple dans _Oedipe_; mais où il a le mieux réussi, c'est
+dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et huit comédies, dont
+une, _le Magnifigue_, est longtemps restée à la scène. Comme auteur
+lyrique, Quinault est le seul qui le surpassa.
+
+Au commencement du dix-huitième siècle (1701), naquit à Meaux un homme
+qui marqua au théâtre et comme acteur et comme auteur, JEAN SAUVÉ,
+plus connu sous le nom de LA NOUE. Il fit une partie de ses études
+sous la protection d'un cardinal, et vint les achever à Paris, au
+collége d'Harcourt. Homme d'esprit et de moyens, bien doué par la
+nature, il céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien. Il
+débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore âgé que de vingt
+ans. Il y fut parfaitement bien accueilli, et ne cessa jamais de
+l'être sur les différents théâtres où il parut.
+
+De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès l'y attendaient.
+Il y débuta dans un autre genre. Il donna pour son coup d'essai _les
+Deux Bals_, amusement comique où l'on trouve de l'esprit et de la
+gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à venir à Paris; il
+suivit le conseil et s'y fit connaître très-avantageusement l'année
+suivante en y composant et jouant _le Retour de Mars_, qui eut le plus
+grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif, léger et
+spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques du répertoire
+de cette époque.
+
+Les comédiens italiens désiraient que son auteur entrât parmi eux; le
+duc de la Trémouille l'en pressait; mais La Noue avait d'autres vues.
+Il organisait une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen, en
+société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait le privilége. Cette
+troupe resta cinq ans dans la capitale de la Normandie. Pendant ce
+temps, La Noue fit représenter à Paris sa tragédie de _Mahomet II_,
+qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli succès, on la
+compte même parmi le nombre des pièces qui restèrent longtemps au
+théâtre.
+
+En couronnant son auteur, le public de Paris eût voulu jouir de tous
+ses autres talents; mais, demandé par le roi de Prusse, La Noue fit
+ses dispositions pour passer à Berlin. On lui promettait des avantages
+importants. Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa ruine. La guerre
+qui survint en empêcha l'exécution, et il fallut que le pauvre
+comédien-auteur payât et congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait
+le suivre. Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta à
+Fontainebleau, en 1742, par le _Comte d'Essex_. L'intelligence et le
+naturel de son jeu y furent goûtés. La reine dit elle-même qu'elle le
+recevait. Il fut en effet admis le lendemain et avec distinction. Le
+public de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire, en
+matière de goût, aux décisions de la Cour; mais, dans cette occasion,
+la Cour et le public furent d'accord.
+
+Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion de lui plaire dans
+un autre genre. On le chargea de composer pour les fêtes du mariage de
+Monseigneur le Dauphin, la comédie-ballet de _Zélisca_. C'était
+entrer en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le même temps et
+pour le même sujet, écrivit _la Princesse de Navarre_. Il est rare que
+des ouvrages de circonstance et de commande aient le mérite de ceux
+que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant la petite
+comédie de _Zélisca_, ingénieuse par le fond, agréable dans ses
+détails, spirituellement écrite et composée, fut fort appréciée.
+L'idée de deux rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de
+l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit un
+contraste qui ne pouvait manquer de produire de l'effet à la scène.
+Cette pièce et ses divertissements firent un plaisir universel, le Roi
+lui-même fit connaître sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa
+propre bouche.
+
+Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait _les spectacles des
+Petits appartements_; La Noue en fut nommé le répétiteur, avec mille
+livres de pension. Il fut particulièrement redevable de cette faveur
+au maréchal de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup,
+lui donna également la direction de son théâtre de Saint-Cloud.
+
+En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique par une comédie en
+cinq actes et en vers. C'est _la Coquette corrigée_. Ce fut la
+dernière production de l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au
+théâtre. Il songea même à renoncer à la scène comme acteur. Sa santé,
+fort affaiblie, en était la principale cause. Il n'avait jamais été
+robuste, le double travail de la scène et du cabinet commençait à
+épuiser ses forces. Il se proposait d'achever à loisir les différents
+ouvrages dont il avait déjà préparé les canevas; la mort ne lui en
+laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres le 15 novembre 1761. Il
+venait d'atteindre soixante ans.
+
+Outre les pièces dont nous venons de parler, on trouve dans son
+répertoire une comédie intitulée _l'Obstinée_. Elle n'a paru sur aucun
+theâtre; cependant elle offre plusieurs scènes d'un bon comique. On
+peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas de quelques tragédies
+qui furent trouvés dans ses papiers. Le sujet de l'une est _la Mort de
+Cléomène_, le sujet de l'autre, _la Mort de Thraséas_. On doit
+d'autant plus les regretter que, dégagé pour toujours des travaux de
+l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à ceux du poëte. Ses
+ouvrages décèlent un génie flexible. Il avait le goût sûr, le style
+propre au sujet qu'il traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les
+genres. Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice de ces
+deux professions, il montra du tact et du talent. La nature avait peu
+fait pour lui. Il était fort laid, il n'avait qu'un faible organe;
+mais l'intelligence et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous
+les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait les moeurs les
+plus pures et la plus exacte probité, vertus que les plus grands
+talents ne supposent pas toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.
+
+ Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,
+
+disait La Noue, dans _l'Époux par supercherie_, et il ne le disait
+jamais qu'avec de grands applaudissements, parce qu'il affectait de
+l'appliquer à sa figure, qui, en effet, n'annonçait rien moins que de
+la gaîté, quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres
+sentiments de l'âme.
+
+ On voit en La Noue un acteur
+ Qui fait très-bien son personnage;
+ A le lire, c'est un auteur
+ Qui fait encor mieux un ouvrage.
+
+Lorsque La Noue eut fait jouer son _Mahomet II_, Voltaire, qui avait
+traité le même sujet, lui écrivit:
+
+ Mon cher La Noue, illustre père
+ De l'invincible Mahomet,
+ Soyez le parrain d'un cadet
+ Qui sans vous n'est point fait pour plaire.
+ Votre fils fut un conquérant:
+ Le mien a l'honneur d'être apôtre,
+ Prêtre, filou, dévot, brigand,
+ Faites-en l'aumônier du vôtre.
+
+A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à _Oedipe_, sa première
+tragédie, la nature mettait au monde un homme qui devait marquer dans
+la littérature du dix-huitième siècle, MARMONTEL, dont les _Contes
+moraux_ ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les théâtres.
+Auteur dramatique de mérite, Marmontel a donné à la scène française,
+de 1748 à 1770, une douzaine de tragédies, plusieurs comédies et même
+quelques opéras.
+
+_Denys le Tyran_, tragédie jouée en 1748, commença la réputation de
+Marmontel, _Aristomène_ (1749) eut également un grand succès.
+Malheureusement une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait un
+des principaux rôles, força d'interrompre le septième jour les
+représentations de cette pièce. On raconte que son médecin voulut
+profiter de cette circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à
+abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers de _Catilina_:
+
+ N'abusez point, Probus, de l'état où je suis.
+
+La troisième tragédie de Marmontel, _Cléopâtre_ (1750), n'eut pas
+autant de bonheur que ses deux aînées. A la fin du cinquième acte,
+malgré la défense faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup
+de cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens, partit du
+milieu de la salle. Aussitôt les gardes de chercher partout le
+délinquant; mais en vain, il avait su, à la grande joie des
+spectateurs, se dérober à la vindicte de l'autorité. Dans cette
+tragédie, _Cléopâtre_, selon la tradition historique, prend un aspic
+et l'approche de son sein pour se donner la mort. A ce moment, l'aspic
+de la Comédie-Française sifflait avec bruit. Quelqu'un ayant demandé
+en sortant du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de la
+pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis de l'aspic.»
+
+Marmontel écrivit les _librettos_ de plusieurs opéras, entre autres de
+celui d'_Acante et Céphise_, dont la musique était de Rameau.
+Représentée en 1751, pour les fêtes du premier mariage du Dauphin,
+cette pièce eut un succès prodigieux. Tout avait été employé, du
+reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide, musique
+excellente et dépenses considérables.
+
+Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un auteur qui a donné
+plusieurs comédies en collaboration avec des hommes de lettres de
+cette époque et deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent
+beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène. Cet auteur est
+PORTELANCE, dont la tragédie d'_Antipater_, lue, relue dans vingt
+salons de Paris, eut parmi les gens du grand monde un succès à nul
+autre pareil. La chose était même devenue à la mode, on ne parlait que
+de l'_Antipater_ de M. Portelance. Qui n'avait ouï la sublime tragédie
+de M. Portelance n'avait jamais ouï quelque chose de beau,
+d'incomparable. Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe dans
+les rues de la capitale en criant au miracle. On sait ce que valent
+souvent les engouements de Paris, les réputations fausses. _Antipater_
+tomba du premier coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva.
+
+Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle comédie des
+_Adieux du goût_, qu'il aurait faite en collaboration avec M. Patu.
+
+Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a acquis une certaine
+célébrité, fit jouer la comédie de _Feinte par amour_, et bientôt
+après, de 1760 à 1773, les tragédies de _Zulica_, de _Théagène et
+Chariclée_, de _Régulus_ et d'_Adélaïde de Hongrie_.
+
+_Zulica_ fut d'abord fort mal accueillie du public; l'auteur
+s'empressa d'y faire d'importantes modifications, et cela en fort peu
+de temps. Les acteurs, qui aimaient Dorat, firent un magnifique
+effort, et, en huit jours, la tragédie, presque entièrement
+renouvelée, fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec fureur. Cela
+n'empêcha pas la parodie de s'emparer de _Zulica_ et d'émettre dans
+_le Procès des ariettes et des vaudevilles_ le jugement ci-dessous:
+
+ Les demandeurs, dans leur requête,
+ Ont exposé que _Zulica_,
+ S'est parée des pieds à la tête
+ D'ornements pris par-ci, par-là.
+ Et quoique l'auteur se fatigue
+ Pour se défendre là-dessus,
+ Il appert qu'il doit son intrigue
+ A _Phanazar_, à _Dardanus_.
+
+_Phanazar_ était le titre d'une pièce de Morand.
+
+_Régulus_, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps avant que d'être
+mise à la scène, eut du succès. Chose assez singulière, le même jour,
+Dorat eut deux premières représentations aux Français: _Régulus_ et la
+comédie de _Feinte par amour_; toutes les deux réussirent. Le parterre
+le demanda avec acharnement; mais il ne voulut pas paraître. Cette
+exhibition des auteurs était devenue une corvée des plus
+désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés aux lazzis du
+parterre, qui ne se gênait pas plus alors que ne se gênent de nos
+jours les _titis_ des petits théâtres du boulevard.
+
+Malgré le succès de _Régulus_ et de _Feinte par amour_, on fit sur ces
+deux pièces ces quatre vers:
+
+ Dorat, qui veut tout effleurer,
+ Transporté d'un double délire,
+ Voulut faire rire et pleurer,
+ Et ne fit ni pleurer ni rire.
+
+Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle épigramme fit
+rire Dorat.
+
+LEMIERRE, un des bons auteurs des règnes de Louis XV et Louis XVI, fit
+représenter plusieurs tragédies dans lesquelles on trouve de fort
+beaux vers, de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766, il
+donna aux Français les tragédies de _Hypermestre_ (1758), de _Tirtée_
+(1761), d'_Idoménée_ (1764), de _Guillaume Tell_ (1766) et celles
+d'_Artaxercès et de la Veuve du Malabar_. Il composa aussi un drame
+tiré de l'histoire de Hollande, _Barnwell_, que l'ambassadeur du pays
+empêcha de jouer, en faisant des représentations à la Cour.
+
+A la tragédie d'_Idoménée_ se rattache une aventure assez plaisante; à
+celle de _Guillaume Tell_, un joli mot.
+
+Les trois premiers actes d'_Idoménée_ avaient été applaudis, et tout
+allait bien, lorsque le grand-prêtre et la peste, arrivant au
+quatrième, refroidissent les spectateurs. On avait affiché cette pièce
+_Idoménée_ par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute et
+s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. Ce dernier,
+mandé à la barre du tribunal des comédiens, s'excuse de son mieux,
+disant que c'est le _semainier_ qui lui a dit d'afficher par un
+Y.--C'est impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point de _comédien_
+(de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi nous qui ne sache
+_orthographer_.--Pardon, pardon, Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il
+faudrait dire, pour bien faire, _orthographier_.
+
+Après quelques représentations, _Guillaume Tell_, qui avait été fort
+apprécié par les Suisses alors à Paris, n'eut plus le privilège
+d'attirer grand monde au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de
+l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle et spirituelle
+Arnoult étant venue au théâtre, dit en plongeant ses regards dans la
+salle: «Décidément, point d'argent point de Suisses est un faux
+proverbe: ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez plutôt?»
+
+Jusqu'au moment où parut M. DE BELLOY, les auteurs tragiques s'étaient
+cru obligés de ne choisir leurs sujets dramatiques que dans les
+histoires ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient tenté de
+puiser dans l'histoire de France, si fertile cependant en héroïques
+actions. Ni Corneille, ni Racine, ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient
+pensé à consacrer leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de
+Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux pièces de _Titus_
+et de _Zelmire_, ne voulut plus puiser ailleurs que dans les
+glorieuses annales de la France. M. de Belloy mérite donc le beau
+titre de poëte national.
+
+Son premier pas dans la carrière dramatique ne fut pas heureux. Son
+_Titus_, joué en 1759, n'eut qu'une représentation, ce qui fit mettre
+dans une parodie ce vers fort spirituel:
+
+ Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.
+
+Après _Zelmire_, représentée en 1762, et qui fut un peu mieux
+accueillie que l'infortuné _Titus_, de Belloy composa son _Siége de
+Calais_, qu'il donna en 1765. Cette belle tragédie est un des
+événements remarquables qui font époque dans l'histoire de l'ancien
+théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la faire représenter gratis,
+afin que le peuple de Paris pût y venir puiser des idées grandes,
+généreuses et patriotiques.
+
+Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler des représentations
+_gratis_, on nous permettra de donner ici un historique rapide de ce
+genre de plaisir si apprécié par le public parisien.
+
+Les représentations théâtrales gratis pour le peuple de Paris datent
+de la fin du dix-septième siècle. L'initiative première en est due aux
+administrations des théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les
+divers gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent des
+gratifications pour subvenir aux frais occasionnés par ces
+représentations.
+
+Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, que le
+peuple de Paris fut appelé, pour la première fois, à jouir de ce
+privilége. A cette époque, la capitale et la France entière étaient
+dans la joie: un héritier présomptif du trône venait de naître.
+
+Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait toute sa fortune
+au grand roi Louis XIV, ne resta pas en arrière dans cette
+circonstance. Il voulut que l'opéra de _Persée_, dont les paroles
+étaient de Quinault et la musique de lui, fût choisi pour la
+représentation tout exceptionnelle qu'il allait donner au public.
+
+Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le monde de la cour et
+des grands seigneurs. Il avait été représenté devant le roi. Le
+Dauphin et Leurs Altesses Royales avaient honoré la première
+représentation de leur présence. Enfin, chose qui était dans les
+moeurs de cette époque et qui semblerait bien singulière aujourd'hui,
+un jeune prince avait dansé seul sur le théâtre une très-belle _entrée
+de ballet_ (comme on disait alors). Il y avait montré une grâce
+merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon la coutume, et
+magnifiquement vêtu, tenant l'emploi d'un des principaux maîtres.
+
+Cet opéra de _Persée_ agitait, depuis son apparition sur le théâtre
+lyrique, tous les beaux-esprits du temps. La question qu'il avait
+soulevée était grave. On commentait les sentiments de Phinée, les uns
+approuvant, les autres blâmant ces vers de la pièce:
+
+ L'amour meurt dans mon coeur; la rage lui succède;
+ J'aime mieux voir un monstre affreux
+ Dévorer l'ingrate Andromède,
+ Que la voir dans les bras de mon rival heureux.
+
+Les _Mercures_ de l'époque étaient remplis de questions, de réponses,
+de discussions en vers, en prose, et même en _galimatias_, comme eût
+dit Boileau. Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:
+
+ Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère,
+ Et ce que tout autre aurait dit.
+ Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit
+ Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire;
+ Et sans crainte d'en user mal,
+ Peut voir avec plaisir périr une infidelle;
+ Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle,
+ Mais seulement pour faire enrager son rival!
+
+La représentation _gratis_ donnée à l'occasion de la naissance du
+Dauphin, fut accueillie avec transport par les Parisiens. Ils ne
+s'évertuèrent nullement à commenter les paroles de Phinée, et ne
+s'inquiétèrent pas de décider s'il avait tort de vouloir faire
+_manger_ son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce au rival,
+mais ils admirèrent avec beaucoup de tact et d'intelligence les
+endroits les plus remarquables de la délicieuse musique de Lully, et
+ils furent vivement impressionnés des décors magnifiques, des machines
+merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du reste, Lully avait fait
+les choses en grand seigneur. Un arc de triomphe avait été, par ses
+ordres et aux frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle.
+
+Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de triomphe parut en
+feu avec un soleil au-dessus et la fameuse devise du roi. Le soleil
+était composé, dit la chronique du temps, _de plus de mille lumières
+vives sans être couvertes_. On tira ensuite plus de _soixante fusées_
+les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à minuit une
+fontaine de vin. Que diraient Lully et les Parisiens de 1682, s'ils
+revenaient tout à coup dans la bonne ville de Napoléon III, un 15
+août?...
+
+L'usage des représentations gratuites fut adopté à partir de cette
+époque, mais les théâtres n'eurent plus à en supporter les frais; le
+gouvernement ou la ville de Paris leur accordèrent des subventions
+pour les indemniser.
+
+En 1744, un événement qui fut considéré comme un grand bonheur public,
+la convalescence du roi, porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner
+deux magnifiques représentations gratuites, à quelques jours
+d'intervalle. La première, qui eut lieu après le _Te Deum_ chanté en
+actions de grâces, se composa de _l'Illumination_, de _la Noce de
+village_ et des _Fêtes sincères_, trois petites pièces en un acte,
+avec divertissement, composées pour la circonstance par Panard. L'une
+de ces pièces, _les Fêtes sincères_, fut, plus tard, représentée
+devant la Cour. C'est dans cette comédie, dédiée à la reine, que, pour
+la première fois, Louis XV reçut le nom de _Bien-Aimé_.
+
+Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom que la France
+entière adopta alors avec enthousiasme.
+
+Quelques jours après la représentation dont nous venons de parler, le
+Théâtre-Italien en donna une autre gratuite, composée des _Paysans de
+qualité_, du _Fleuve d'oubli_ et d'_Arlequin toujours Arlequin_.
+
+Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport par le
+public, auquel on ménageait encore une autre surprise. Les comédiens
+avaient fait illuminer la façade du théâtre et placer sur le balcon
+plusieurs pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler
+toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement du
+monarque. Sur le même balcon, après la représentation, et pendant
+toute la soirée, l'excellent orchestre de la Comédie-Italienne fit
+danser le peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration
+générale, ce fut une décoration pompeuse qui embrassait toute la
+façade du théâtre, ou si l'on veut de l'_hôtel_ de messieurs les
+Comédiens du Roi, comme on disait alors. Cette décoration, qui
+pourrait paraître bien mesquine aujourd'hui, consistait en une vaste
+toile à la détrempe représentant le temple d'Isis, de forme
+circulaire, surmonté par un arc-en-ciel sur le point le plus élevé
+duquel on voyait la déesse répandant la rosée pour féconder la terre.
+Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle étaient
+placées trois pyramides lumineuses. Enfin, au milieu du temple tout
+illuminé, était le portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec
+ses symboles ordinaires et cette inscription:
+
+ _Post nubila Phoebus._
+
+Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds de hauteur sur
+cinquante de largeur, avait été dessinée et peinte par deux Italiens,
+décorateurs ordinaires du théâtre. Elle excita une vive curiosité et
+produisit une admiration universelle; jamais encore on n'avait rien vu
+d'aussi beau dans ce genre.
+
+En 1753, un siècle après le premier spectacle gratis, le
+Théâtre-Français reçut ordre de la Cour de donner une représentation
+extraordinaire au peuple de Paris, et voici à quelle occasion. M. de
+Belloy avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie du
+_Siége de Calais_, cette tragédie, la première dans laquelle
+l'histoire nationale n'est pas sottement travestie. Cette belle
+tragédie, disons-nous, produisit une immense sensation, surtout à la
+Cour, où elle avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le
+roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; l'auteur leur
+avait été présenté, et le vieux et brave maréchal de Brissac,
+gouverneur de Paris, s'était écrié après avoir entendu les vers de M.
+de Belloy: «_Cette pièce est le brandevin de l'honneur._»
+
+On racontait même que dans un moment d'enthousiasme, le brave maréchal
+avait dit à Brizard, l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher
+Brizard, tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai ton rôle.»
+
+Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés des sentiments
+d'amour national, ne pouvait qu'être utile pour développer le
+patriotisme des masses, voulut que cette peinture des vertus de nos
+ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En conséquence, le
+Théâtre-Français ouvrit ses portes à deux battants. On remarqua avec
+joie, mais non sans une certaine surprise, que le _populaire_
+applaudissait précisément les passages, les vers qui avaient été
+également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé les suffrages
+des connaisseurs. Preuve certaine qu'en France les sentiments nobles,
+les paroles élevées, les beaux vers ont un écho dans le coeur du
+citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, on l'a
+faite bien souvent depuis, et l'on assure que nos grands artistes
+lyriques, tragiques ou comiques préfèrent une salle composée d'hommes
+et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids devant leurs
+efforts, à ce public d'élite des premières représentations qui
+applaudit ou murmure sourdement du bout des lèvres ou du bout de la
+canne, systématiquement et en résistant à tout entraînement.
+
+A cette représentation du _Siége de Calais_, les spectateurs
+demandèrent à grands cris: _Monsieur l'auteur!_ De Belloy parut, et
+aussitôt sa présence fut accueillie par un immense cri de: _Vive le
+roi et monsieur de Belloy!_
+
+Il serait impossible de rapporter tous les bons mots, vrais cris du
+coeur, échappés à ce peuple si vivement ému; mais nous citerons celui
+d'un des _titis_ du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant
+l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre: «Ce brave
+bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un bourgeois de Paris.»
+
+La noble idée, exprimée si simplement et avec tant de franchise par
+l'enfant du peuple de Paris, fut relevée à Calais. Les habitants de
+cette ville en furent frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy
+serait leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme
+d'Eustache était digne d'être admis au nombre de ses successeurs. Tous
+pensèrent que la plus belle récompense qui pût être offerte à un homme
+auquel la ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire
+nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption même
+de la cité. En conséquence, des lettres de citoyen de Calais furent
+envoyées à l'auteur de la tragédie, dans une boîte en or sur laquelle
+on grava les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une branche
+de laurier; d'un autre, par une branche de chêne avec cette
+inscription: _Lauream tulit, civicam recipit._»
+
+En outre, la ville de Calais fit exécuter le portrait en pied de M. de
+Belloy, et ce portrait fut placé dans l'hôtel de ville parmi ceux des
+bienfaiteurs de cette généreuse et noble cité.
+
+La première République ordonna quatre représentations gratuites par an
+pour le peuple, et on lit dans le _Moniteur_ de 1794 une décision qui
+met une somme de cent mille francs à la disposition du ministre de
+l'intérieur, pour être répartie entre les vingt théâtres de Paris,
+selon leur importance, en compensation des quatre représentations que
+chacun de ces théâtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le
+jour de la fête du chef de l'État qui a été adopté pour ces spectacles
+_gratuits_, auxquels le populaire se porte avec un avide empressement.
+
+_Le Siége de Calais_ produisit l'émotion la plus profonde, la plus
+générale et la plus utile, non-seulement à Paris mais dans la
+province, où il fut joué, applaudi, redemandé. Presque partout on
+donna des représentations gratuites au peuple et aux soldats des
+garnisons. Les colonels en firent distribuer des exemplaires dans les
+casernes et quartiers de leurs troupes. A Arras, dans le régiment de
+la Couronne, on avait fait mettre en tête de la tragédie imprimée:
+_Pour inspirer aux nouveaux soldats les sentiments des anciens._
+L'auteur de cette belle et noble pièce reçut des lettres de la France
+et des pays étrangers. Un caporal du régiment de Hainaut lui écrivit
+au nom des hommes de sa compagnie. Le _Siége de Calais_ pénétra dans
+nos colonies grâce au comte d'Estaing, gouverneur des possessions
+françaises. Il fit imprimer à ses frais et distribuer gratis le petit
+volume. Le corps des officiers envoya à M. de Belloy un des
+exemplaires avec cette inscription en tête: _Première tragédie
+imprimée dans l'Amérique française._
+
+Il ne manquait plus à cette tragédie que le suffrage des Anglais: et
+elle l'obtint, car ils estiment notre nation. La pièce fut imprimée à
+Londres en français, et depuis elle fut traduite deux fois en anglais.
+La _Gazette de Londres_ en fit le plus grand éloge.
+
+Cette pièce fut la cause innocente d'une affligeante singularité, de
+la retraite de mademoiselle Clairon et des torts qu'elle eut envers le
+public. A la reprise que l'on devait donner du _Siége de Calais_, le
+15 avril de l'année 1765, pour la rentrée après la quinzaine de
+Pâques, les comédiens affichèrent cette tragédie; mais il s'éleva
+entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades, une discussion qui empêcha
+le spectacle d'avoir lieu. Voici à quel propos. Dubois avait un procès
+avec son médecin, qui réclamait des honoraires que ce comédien
+prétendait avoir payés. Dubois demandait en justice qu'il fût admis au
+serment. Le médecin avait répondu en faisant imprimer un Mémoire dans
+lequel il prétendait qu'un comédien ne pouvait être admis _à faire
+serment, vu sa profession_. Les camarades de Dubois, piqués de ce que
+celui-ci avait donné lieu à ce Mémoire insultant, et voulant terminer
+cette affaire désagréable, demandèrent et obtinrent le renvoi de leur
+camarade Dubois. Comme il avait un rôle dans la tragédie du _Siége de
+Calais_, ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle Dubois,
+fille de l'acteur renvoyé, fit de si fortes représentations à MM. les
+gentilshommes de la Chambre, qu'elle obtint un sursis et un nouvel
+ordre portant que Dubois jouerait son rôle jusqu'à ce que le roi ait
+prononcé dans cette affaire. L'ordre fut signifié aux comédiens
+quelques heures seulement avant la représentation, et ils n'eurent ni
+le temps ni le pouvoir de le faire révoquer. Cependant l'heure du
+spectacle arrive, Le Kain, Molé et Brizard font défaut. Mademoiselle
+Clairon arrive, demande si ses camarades sont au théâtre; on lui
+répond qu'on ne les a point vus. Elle les attend, ils ne paraissent
+pas; alors elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui
+n'avaient point de rôle dans le _Siége de Calais_, étaient restés au
+foyer, fort embarrassés de la manière dont ils annonceraient au public
+que la représentation ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils
+savaient que mademoiselle Dubois avait des gens dans le parterre
+disposés à mal accueillir tous les comédiens français. Enfin, un
+d'entre eux se décide, il s'avance bravement au bord du théâtre, et
+dit d'une voix tremblante: «Messieurs, nous sommes au désespoir...» Il
+est interrompu. Une voix du parterre lui crie: «Point de désespoir, le
+_Siége de Calais_!» Toute la salle répète en choeur: «_Calais,
+Calais!_» L'orateur veut reprendre sa petite harangue, vingt fois il
+la commence, vingt fois les mêmes cris redoublent avec plus de fureur,
+accompagnés de sifflets. Il vient pourtant à bout de faire entendre
+qu'il leur est impossible de donner le _Siège de Calais_, qu'ils vont
+donner une représentation du _Joueur_, ou bien que l'on va rendre
+l'argent, puis il se retire.
+
+Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre, l'amphithéâtre,
+les loges même se joignent au parterre, pour demander à grands cris:
+_Calais, Calais, Calais!_ Un quart d'heure après, et au milieu de ce
+bruit infernal, qui continue toujours, Préville paraît, et se jette,
+en robe de chambre, dans un fauteuil, pour commencer la première scène
+du _Joueur_. Ce comédien, l'idole du public, qui n'a jamais paru que
+pour en recevoir des applaudissements, en est mal accueilli. On crie;
+les injures pleuvent sur mademoiselle Clairon. Mille invectives
+grossières sont lancées contre elle, qui ne les méritait pas plus que
+ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal, qui dura plus d'une
+heure, fût devenu, sans doute, une scène sanglante, sans la prudence
+du maréchal de Biron, qui préféra laisser la colère du public s'user
+elle-même et s'exhaler en injures contre le manque de respect des
+comédiens, sans faire intervenir la troupe. Enfin on rendit l'argent.
+On avait renvoyé les voitures. La moitié des spectateurs fut obligée
+de les attendre; il y avait encore du monde à la comédie à dix heures
+du soir. Le lendemain, le ressentiment du public n'était pas calmé, le
+théâtre n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au
+Fort-l'Évêque; Brizard, Molé et Lekain y furent mis deux jours après,
+on les y détint pendant vingt-quatre jours. Au bout de cinq jours,
+mademoiselle Clairon, qui se dit malade, sortit de prison et demeura
+chez elle aux arrêts pendant le reste du temps. Le mercredi suivant, à
+l'ouverture du théâtre, Bellecour demanda pardon au public dans un
+discours rempli d'expressions les plus respectueuses.
+
+_Le Siége de Calais_, qu'un événement si bizarre avait fait
+interrompre à la vingtième représentation, ne fut remis au théâtre
+qu'au bout de quatre ans. Mais il reparut avec un tel éclat, que le
+public demanda encore l'auteur, chose sans exemple à une reprise.
+Après la dixième représentation, nouvelle interruption, nouvel
+intervalle de quatre années. Enfin, en 1773, la Cour ayant désiré
+revoir la pièce, on en donna de suite dix représentations à Paris.
+
+Le Dauphin et la Dauphine, sur qui _le Siége de Calais_ avait produit
+la plus vive impression à Versailles, le demandèrent pour le premier
+jour où ils devaient honorer la Comédie-Française de leur présence. On
+ne peut peindre la sensation que cette tragédie excita. Tous les
+coeurs s'élevaient en ce moment vers le prince qui devait être
+l'infortuné Louis XVI. On lui prodiguait les expressions énergiques
+d'amour, de zèle et de fidélité que l'auteur a mises dans la bouche
+des héros de Calais; et l'auguste prince y répondait en applaudissant
+tout ce qui pouvait faire allusion à ses sentiments envers le peuple,
+qui, vingt ans plus tard, faisait rouler sa tête sur l'échafaud!...
+
+Ces deux vers:
+
+ Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère,
+ Qui, né fils de l'État, en devienne le père.
+
+furent accueillis avec enthousiasme.
+
+De son côté, le Dauphin applaudit ceux-ci:
+
+ Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!
+ Pour te faire adorer tu n'as qu'à le vouloir.
+
+Jamais tragédie, dans aucun pays, n'avait offert un spectacle aussi
+noble et aussi touchant. On remarqua que le Dauphin et madame la
+Dauphine saisirent tous les traits qui développent la bienfaisance et
+leur attachement pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur de
+leur être présenté après la représentation, et il reçut des deux
+princes, des éloges et des témoignages de leur satisfaction,
+récompense flatteuse et que méritait son oeuvre patriotique.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+
+I
+
+ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.--DE 1402 A
+1588.
+
+ Origine du théâtre en France.--Théâtre à
+ Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la
+ Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les
+ Mystères._--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au
+ Mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les
+ Moralités._--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une
+ moralité.--Personnages habituels des mystères et des
+ moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à
+ quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des mystères
+ et des moralités pendant le quinzième siècle et la moitié du
+ seizième.--Mystères joués dans les églises au treizième
+ siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau
+ de Bavière en 1385.--Modifications apportées aux représentations
+ par les pièces connues sous le nom de _Farces_.--_Les
+ Sottises._--Révolution dans le théâtre en 1548.--Édit du
+ Parlement.--Les Confrères de la Passion à l'Hôtel de
+ Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le genre profane,
+ un peu avant 1548.--Modification du goût en France.--LAZARE BAÏF
+ ET JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs et principales
+ compositions dramatiques, de 1548 à 1588.--JODELLE.--La tragédie
+ des anciens remise sur la scène française.--_Cléopâtre_,
+ _Didon_.--Les comédies de Jodelle (de 1552 à 1558).--JEAN DE LA
+ RIVEY.--Ses comédies.--Ses innovations.--Comédie des _Esprits_,
+ représentée en 1576.--Les Farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de
+ celle de l'_Avocat Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de
+ la Passion, de Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au
+ commencement du seizième siècle. 3
+
+II
+
+TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE. DE 1588 A 1630.
+
+ Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à
+ 1630.--Les confrères de la Passion cèdent leur théâtre de
+ l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux parties
+ en 1600.--La seconde troupe s'établit au Marais.--ROBERT
+ GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à 1588.--Anecdotes
+ relatives aux représentations de _Bradamante_ et de
+ _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa
+ fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La Force
+ du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places aux
+ théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs.--Orchestre.
+ --Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les trente premières
+ années du dix-septième siècle.--NICOLAS CHRÉTIEN, ses pastorales
+ et ses tragédies.--Celle d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du
+ Tasse_.--Les _Amours d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la
+ _Calomnie_ et de _l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans
+ ces deux tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624,
+ de SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de
+ BARO.--Pastorale de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle
+ de _Cloreste_.--PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux
+ vers qui s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences
+ des poëtes de cette époque. 25
+
+III
+
+FARCES ET TURLUPINADES.
+
+DE 1583 A 1634.
+
+ Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand
+ Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc d'Ossonne_
+ et _Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de Mairet.--Les
+ _Bergeries_, de RACAN, en 1616.--Les tragédies sacrées de
+ NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa tragi-comédie de
+ _Ligdamon et Lidias_.--Singulière préface.--TROTEREL.--CLAUDE
+ BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri IV_.--MAINFRAY.--Sa tragédie
+ d'_Aman_.--_Borée._--_La Guisade_, de Pierre _Mathieu_.--BOISSIN
+ DE GATTERDON.--DESPANNEY et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et
+ _Les Amours de la Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par
+ les _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
+ et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire
+ de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
+ l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
+ venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
+ les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort de
+ Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur mort.--Fin
+ des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_ sous Charles
+ IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558. 43
+
+IV
+
+COMÉDIE-FRANÇAISE.--DE 1600 A 1789.
+
+ Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en
+ 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de
+ paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première
+ comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à 1650.--Caractère
+ de son talent.--Ses compositions dramatiques.--_Les Occasions
+ perdues_ (1631).--_Venceslas_ (1648).--Anecdote relative à cette
+ tragédie.--L'acteur Baron.--_Cosroës_ retouché par M.
+ d'Ussé.--Emprunt fait à Rotrou par plusieurs auteurs
+ dramatiques.--Transformations diverses subies par les théâtres
+ de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.--Deux troupes
+ françaises à Paris jusqu'en 1641.--L'_illustre_ théâtre de
+ Molière.--Troisième troupe, celle de Molière à la salle du
+ Petit-Bourbon, en 1642, sous le nom de troupe de
+ _Monsieur_.--Elle devient troupe du _Roi_ en 1665.--Elle
+ s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois troupes françaises
+ jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion de la troupe de
+ Molière, partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie dans
+ celle du Marais.--La troupe du Marais dans la rue
+ Guénégaud.--Réunion des deux troupes françaises, le 21
+ octobre 1680, et formation de la troupe de la Comédie-Française
+ ou troupe _du Roi_.--Elle est installée d'abord dans
+ la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue
+ Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril
+ 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres
+ forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait
+ valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers
+ décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18
+ juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux
+ Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la salle
+ de Richelieu.--Modifications dans le costume
+ théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la scène,
+ 1760.--Réflexions. 63
+
+V
+
+QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674.
+
+ PIERRE CORNEILLE.--Considérations générales sur ses oeuvres
+ dramatiques.--Son portrait peint par lui-même.--Sa difficulté
+ d'énonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses différentes
+ productions, dans l'ordre où elles ont été données au
+ théâtre.--_Mélite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_ (1630).--_La
+ Veuve et la Galerie du Palais_ (1634).--Innovation due à cette
+ dernière comédie.--_La Suivante_ (1634).--_La Place Royale_
+ (1635).--Lettre de Claveret.--_Médée_ (1635), première
+ tragédie de Pierre Corneille.--Son peu de succès.--_L'Illusion_
+ (1635).--_Le Cid_ (1636).--Réflexions.--Anecdotes.--Le
+ cardinal de Richelieu.--L'Académie.--Boileau.--L'acteur
+ Baron.--_Les Horaces_ et _Cinna_ (1639).--_Polyeucte_
+ (1640).--Anecdotes.--Épîtres à la Montauron.--Le maréchal
+ de La Feuillade.--Dufresne.--_La Mort de Pompée_ (1641).
+ Le comte de Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pécourt.--_Le
+ Menteur_ et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_
+ (1646).--Réflexions.--Anecdotes.--_Théodore_, tragédie
+ (1645).--Anecdote.--_Héraclius_ (1647).--_Andromède_
+ (1650).--Anecdote du cheval.--Succès de cette pièce.--_Don
+ Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomède_ (1652).--_Pescharite_
+ (1653).--Premier échec grave de Pierre Corneille.--Il veut
+ abandonner le théâtre et mettre l'_Imitation_ en vers.--_Oedipe_
+ (1659).--Tragi-comédie de _la Toison d'Or_ (1660).--_Sertorius_,
+ tragédie (1662).--Mot de Turenne.--_Sophonisme._--_Othon_
+ (1664).--Épigramme de Boileau.--_Agésilas_, _Attila_ (1666 et
+ 1667).--_Tite et Bérénice_ (1670).--Galimatias double.--Baron,
+ Molière et Corneille.--Anecdote.--_Pulchérie_ (1672).--_Surena_,
+ tragédie (1674).--_Psyché_, en collaboration avec
+ Molière.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille pendant
+ sa vie et après sa mort.--Son petit-neveu.--Premier exemple de
+ représentation à bénéfice.--Deuxième édition des oeuvres de
+ Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la petite-nièce
+ de l'auteur du _Cid_.--THOMAS CORNEILLE.--Considérations sur cet
+ auteur.--Impromptu à propos de son portrait.--Ses principales
+ productions dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle
+ Duclos.--Anecdote.--_Le Comte d'Essex._--_Le Festin de Pierre_
+ (1665), en collaboration avec Molière.--Origine de cette
+ pièce.--_L'Inconnu._--Chanson paysanne.--Le _Ballet de Louis
+ XIV_.--_La Devineresse_, comédie dont le succès fut dû à
+ l'actualité.--_Timocrate_ (1656).--Anecdote à la
+ quatre-vingtième représentation de cette pièce.--_Commode_
+ (1658).--_Camma_ (1661).--Succès de ces trois dernières
+ tragédies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au sujet de cette
+ pièce.--_Achille._--Anecdote d'un peintre à propos de cette
+ tragédie. 89
+
+VI
+
+RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.--DE 1636 A 1652.
+
+ RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_
+ (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de
+ ce dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie
+ d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_
+ (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de
+ Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
+ tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir
+ cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première
+ représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie
+ enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à
+ BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de
+ Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
+ critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le Cid à
+ Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des auteurs
+ dramatiques tend à s'accroître au dix-septième siècle.--Les
+ auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux de l'époque
+ actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières
+ représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce
+ faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
+ Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences
+ trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652 et
+ 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui donna
+ lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre par ses
+ revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses
+ pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cette
+ pièce. 123
+
+VII
+
+CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
+
+ Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle
+ Beaupré.--Réflexions.--Contemporains du grand
+ poëte.--TRISTAN.--Sa tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de
+ Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_
+ (1637).--_Phaéton_ (1637).--Singulier portrait des
+ Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le Parasite._--Qualités et défauts
+ de Tristan.--Son épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de
+ Corneille.--Ses productions dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur
+ gascon.--Anecdote.--Ses tragédies de _Mithridate_ (1638), du
+ _Comte d'Essex_, de _la Mort des Enfants de Brute_ (1647).--Son
+ style.--BENSERADE.--Anecdotes.--Ses tragédies de _Cléopâtre_
+ (1636), de _Méléagre_ (1640).--Citation.--Petite vanité de
+ Benserade.--Anecdote.--Vers au bas de son portrait.--URBAIN,
+ CHEVREAU, poëte poitevin.--Son instruction.--Singulier
+ anachronisme dans sa tragédie de _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_
+ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE BOUSCAL.--Son esprit.--Ses
+ qualités.--_La Mort de Brute_, tragédie (1637).--_La Mort
+ d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur _Don Quichotte et Sancho
+ Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA SERRE.--Anecdotes sur ces deux
+ auteurs.--Réflexions.--Tragédies en prose de La
+ Serre.--_Pandoste._--_Thomas Morus_ et _le Sac de
+ Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse Réformé_.--LECLERC,
+ de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_
+ (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité
+ présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle._--Ses
+ principales productions dramatiques
+ (1645).--_Zénobie._--Anecdote.--GOMBAULT, un des fondateurs de
+ la Société savante qui fut la base de l'Académie.--Sa tragédie
+ des _Danaïdes_ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des
+ plus féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_
+ (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de
+ Corneille.--_Sémiramis_ (1646).--_Les Amours de Diane et
+ d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_
+ (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales de
+ Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_
+ (1668).--Citation.--Qualités et défauts de
+ Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des
+ _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu
+ célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU ET MILLOTET.--_Manlius
+ Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et
+ son extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,
+ considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour
+ des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de
+ Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_
+ (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_
+ (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663). 143
+
+VIII
+
+RACINE.--DE 1666 A 1690.
+
+ RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux
+ grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de la
+ _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
+ Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès dans
+ le principe,--On l'ôte à la troupe de Molière pour la donner à
+ la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son succès.--Plaisante
+ anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des Morts_, de Boileau, et
+ l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_ (1667).--La Champmeslé
+ et la Desoeillets.--Mot judicieux de Louis XIV.--Boutade d'un
+ spectateur.--Première parodie.--Chagrin de Racine.--_Les
+ Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique de cette jolie
+ comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement, critiqué par
+ Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par quelques vers de cette
+ tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_ (1671).--Sujet donné par
+ Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot de Chapelle.--Mlle de
+ Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de la sentinelle et de Mlle
+ Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_ (1672).--Racine, poëte
+ satirique, de par Boileau.--_Mithridate_ (1673).--Anecdotes
+ relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_ (1674), donnée à
+ Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.--Vers
+ de Boileau à cette occasion.--Anecdote de Lully.--Singulière
+ annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle Gaussin, dans le rôle
+ d'Iphigénie.--Vers qu'on lui adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui
+ donna l'idée première de cette tragédie à Racine.--La
+ Champmeslé.--Cabale contre cette pièce.--La _Phèdre_ de
+ Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de
+ Nevers.--Les trois sonnets.--Grande querelle.--Frayeur de Racine
+ et de Boileau.--Le fils du Grand Condé les rassure.--Les
+ tribulations essuyées par le tendre Racine, à propos de cette
+ tragédie, le font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit
+ ans, malgré Boileau.--_Esther_ (1689).--Anecdotes relatives à
+ cette pièce.--_Athalie_ (1690).--Cette pièce, mal jugée, est
+ comprise par Louis XIV et défendue par Boileau.--Mme de
+ Maintenon la fait jouer en présence du roi.--En 1702, après la
+ mort de Racine, Louis XIV la fait représenter à Versailles.--Les
+ principaux personnages de la cour y prennent des rôles.--En
+ 1716, le Régent donne l'ordre aux Comédiens de la mettre au
+ théâtre.--Le public commence enfin à admirer ce dernier
+ chef-d'oeuvre de Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité
+ pendant la Régence. 175
+
+IX
+
+CONTEMPORAINS DE RACINE.
+
+ Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
+ genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
+ de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_
+ (1679).--Sonnet-parodie de Racine au sujet de cette
+ pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme de Gacon.--_Germanicus_
+ (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze de dames.--_Régulus_
+ (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de
+ Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES--_Genseric_
+ (1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA
+ CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de
+ _Zaïde_, de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à
+ 1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur
+ fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_
+ (1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_
+ (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
+ (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_
+ (1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_
+ (1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire
+ de la paternité de _Géta_, première tragédie de
+ Péchantré.--_Jugurtha_.--_La Mort de Néron_
+ (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_, de
+ _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à
+ 1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme.--
+ LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa prodigieuse
+ facilité.--Sa première pièce faite quand il avait _neuf
+ ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à propos de cette
+ pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_
+ (1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
+ (de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses
+ aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
+ RIUPEROUX, autres contemporains de Racine.--Leurs
+ tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses
+ principales productions dramatiques.--Sa tragédie de
+ _Germanicus_ (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_
+ (1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers
+ retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à
+ tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
+ première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs
+ rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la
+ mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième
+ siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
+ auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie
+ d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis
+ et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_
+ (1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
+ (1731).--Couplets. 213
+
+X
+
+DE RACINE A VOLTAIRE.
+
+DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.
+
+ Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du
+ dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ,
+ PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre
+ tragédies,--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_
+ (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_
+ (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN, Aventures
+ singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon
+ mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de Voltaire.--Duché
+ de Vancy.--Son aventure avec le ministre Pontchartrain.--Ses
+ trois tragédies sacrées: _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_,
+ 1706, 1712, 1714.--Pellegrin protégé de Mme de Maintenon.--Ses
+ aventures.--Ses belles qualités.--_Polidor_ (1703).--_Pélopée_
+ (1733).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_
+ (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_
+ (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts
+ dans l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_
+ (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_
+ (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_
+ (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_
+ (1717).--Épigramme contre Voltaire, à propos de la
+ tragédie de _Sémiramis_.--Pyrrhus (1726)--_Catilina_
+ (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers supprimés.--Horreur
+ de Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un
+ succès.--Crébillon et son médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie
+ de _Mahomet II_ (1714), et des _Troyennes_ (1754). 253
+
+XI
+
+VOLTAIRE.--DE 1718 A 1773.
+
+ VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son
+ caractère littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot
+ de Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de
+ _Zaïre_.--_Oedipe_ (1718).--Son succès.--Anecdotes
+ et bons mots.--_Artémise_ (1720).--Transformations successives
+ de cette tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine
+ des différends de Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et
+ Éryphile_ (1730 et 1732).--Anecdote de la
+ _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à Mlle Gaussin et à
+ Dufrêne.--_Adelaïde Duguesclin_ (1734).--Sa
+ transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_
+ (1736).--Le Franc de Pompignan.--Critique
+ d'_Alzire_.--Comédie de _l'Enfant prodigue_
+ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de Voltaire sur cette
+ tragédie.--_La Mort de César_ (1741).--_Mahomet_
+ (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour Voltaire.--_Le
+ Temple de la Gloire_, opéra (1743).--Joli mot de
+ Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_
+ (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
+ Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des
+ Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique
+ sur _Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote
+ sur _Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan
+ Normand._--_Tancrède._--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les
+ Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.
+ --Mot piquant de Voltaire à une actrice. 275
+
+XII
+
+PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.--DEPUIS 1718.
+
+ Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
+ tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
+ Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
+ (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le
+ Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement
+ de terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André
+ et de sa tragédie.--Le PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de
+ _Tibère_ (1726).--Épigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
+ inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses
+ tragédies de _Teglis_ (1735).--_Childéric_
+ (1736).--_Mégare_ (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de
+ _l'Esprit du Divorce_ (1736).--Sujet de cette
+ pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE FRANC DE POMPIGNAN.--Ses
+ tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_ (1745 et 1734).--Vers
+ supprimés dans _Didon_.--Vers à mademoiselle
+ Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
+ supprimés.--LAMOTT-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
+ tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_
+ (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à
+ Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_
+ (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726).--Genre de
+ talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de mérite.--Son
+ histoire.--_Zélisca_.--_La Coquette corrigée_ (1756).--Vers
+ sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à propos de la
+ tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys le Tyran_
+ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_
+ (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_
+ (1751).--PORTELANCE.--Sa tragédie prônée
+ d'_Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de _Zulica_, de
+ _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE MIERRE.--De
+ 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à la
+ scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume
+ Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOY, poëte national.--Sa tragédie
+ de _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_
+ (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et
+ historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes. 297
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien
+Théâtre en France, Tome Premier, by Albert Du Casse
+
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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