diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 35609-8.txt | 10316 | ||||
| -rw-r--r-- | 35609-8.zip | bin | 0 -> 212082 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 35609-h.zip | bin | 0 -> 249493 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 35609-h/35609-h.htm | 12446 | ||||
| -rw-r--r-- | 35609-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 24143 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 22778 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/35609-8.txt b/35609-8.txt new file mode 100644 index 0000000..25497d1 --- /dev/null +++ b/35609-8.txt @@ -0,0 +1,10316 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en +France, Tome Premier, by Albert Du Casse + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier + Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, + Vaudeville, Théâtres forains, etc... + +Author: Albert Du Casse + +Release Date: March 18, 2011 [EBook #35609] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + HISTOIRE ANECDOTIQUE + + DE + + L'ANCIEN THÉATRE + + EN FRANCE + + THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN + VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC. + + PAR + + A. DU CASSE + + AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC. + + TOME PREMIER + + [Illustration] + + PARIS + + E. DENTU, ÉDITEUR + + LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE + + PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS + + 1864 + + Tous droits réservés. + + + + + HISTOIRE ANECDOTIQUE + + DE + + L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º. + +HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE + LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi Joseph_, 3 + vol. in-8º. + +ALBUM DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio. + +PRÉCIS HISTORIQUE DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE LYON EN 1814, 1 vol. + in-8º. + +MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol. in +8º. + +OPÉRATIONS DU NEUVIÈME CORPS DE LA GRANDE-ARMÉE EN 1806 ET EN 1807, 2 + vol. in-8º avec atlas. + +PRÉCIS DES OPÉRATION DE L'ARMÉE D'ORIENT DE MARS 1854 À OCTOBRE 1855, + 1 vol. in-8º. + +LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in-8º. + +LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8º. + +MÉMOIRES DU PRINCE EUGÈNE, 10 vol. in-8º. + +LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18. + +SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18. + + +ROMANS + +QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18. + +RAMBURES, 1 vol. in-8º. + +DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8º. + +LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8º. + +LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18. { En collaboration + { avec +LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.{ M. VALVIS. + +Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3. + + + + +PRÉFACE + + +Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai composé ce livre en +_bouquinant_. C'est du neuf fait avec du vieux. S'il vous intéresse +autant à lire qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un et +l'autre. + + + + +HISTOIRE ANECDOTIQUE + +DE + +L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE + + + + +I + +ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES. + +DE 1402 A 1588. + + Origine du théâtre en France.--Théâtre à + Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la + Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les + mystères_.--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au + mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les + moralités_.--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une + moralité.--Personnages habituels des mystères et des + moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à + quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des + mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la + moitié du seizième.--Mystères joués dans les églises au + treizième siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données + à Isabeau de Bavière, en 1385.--Modifications apportées aux + représentations par les pièces connues sous le nom de + _farces_.--_Les sottises_.--Révolution dans le théâtre en + 1548.--Édit du Parlement.--Les Confrères de la Passion à + l'Hôtel de Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le + genre profane, un peu avant 1548.--Modification du goût en + France.--LAZARE BAÏF et JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs + et principales compositions dramatiques, de 1548 à + 1588.--JODELLE.--La tragédie des anciens remise sur la scène + française.--_Cléopâtre, Didon._--Les comédies de Jodelle (de + 1552 à 1558).--JEAN DE LA RIVEY.--Ses comédies.--Ses + innovations.--Comédie des _Esprits_, représentée en 1576.--Les + farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de celle de l'_Avocat + Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de la Passion, de + Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au commencement du + seizième siècle. + + +L'origine du théâtre en France ne remonte pas au delà du commencement +du quinzième siècle. Toute tradition de l'art dramatique qui, chez les +anciens, avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait +entièrement perdue, lorsque, poussés par une pensée pieuse, quelque +bourgeois de Paris eurent l'idée de former une société, d'élever un +théâtre, et d'y représenter les _Mystères de la Passion_. + +C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes, qu'ils choisirent pour y +dresser leurs tréteaux. Le choix de Saint-Maur fut déterminé par deux +raisons. La première, c'est que la société dramatique craignait, et +elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir d'exercer dans +l'intérieur de la ville; la seconde, c'est que les quartiers +avoisinant la place Royale étaient alors la partie la mieux habitée de +Paris, et que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu éloigné +des grands hôtels. + +Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles aux représentations; +mais, en 1402, la troupe de Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer +devant Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet infortuné +monarque, et les acteurs obtinrent des lettres-patentes pour leur +établissement dans la capitale. + +C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter la création du +premier théâtre à Paris. La troupe prit le nom de _Confrères de la +Passion_, nom qui rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de +l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des Saints. La salle de +spectacle fut tout simplement une salle de l'hôpital de la Trinité, +rue Saint-Denis. + +Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères de la Passion +subsista sans rival et sans grande amélioration, il était fort couru +cependant, puisqu'en 1541, un arrêt du Parlement obligea la société à +payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, _pour les +indemniser_ de la diminution que l'on remarquait dans les aumônes qui +leur étaient faites depuis les représentations théâtrales. C'est à cet +édit qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe pour les +hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à nous et qui subsiste +encore. + +L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait _Mystère_, était un +_factum_ presque toujours long, grossier et absurde, tiré de +l'Écriture sainte et de la Legende des saints, et où Dieu et le diable +étaient souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand succès +furent: _le Mystère des Actes des Apôtres_, par Arnoul et Simon Gréban +(représenté en 1450); _le Mystère de la Passion_, par Jean Michel (en +1490); _le Mystère du_ VIEIL _Testament_, par Jean Petit (en 1506); +_le Mystère de la Conception et Nativité de la glorieuse Marie vierge +avec le mariage d'icelle_, etc., par Joseph de Marnef (en 1507); _le +Mystère et beau miracle de Saint-Nicolas_, avec quatre-vingt-quatre +personnages, par Pierre Sergent (en 1544). + +On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de pièces, par l'analyse +de l'une d'elles, _le Mystère du_ VIEIL _Testament_. Dieu, irrité des +crimes qui se commettent à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer le +feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage ayant nom +_Miséricorde_, veut intercéder pour les habitants des cités +condamnées; Dieu répond naïvement: + + Leur péché si fort me déplaît, + Vu qu'il n'y a ni raison ni rime, + Qu'ils descendront tous en abîme. + +_Le Mystère de la Passion_, qui fut représenté en Suède, sous le règne +de Jean II, devint la cause d'une véritable et épouvantable tragédie. +L'acteur ayant le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit +tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement le fer de son +arme dans le côté de celui qui était sur la croix. Ce dernier tomba +mort et écrasa dans sa chute l'actrice qui représentait Marie. Jean +II, indigné de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de lance, +se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre fait voler sa tête. +Le public, à son tour, exaspéré de la mort d'un homme qui lui plaît, +envahit le théâtre et décapite le roi. + +Les représentations des Mystères servaient aussi souvent pour les +fêtes et les solennités, telles que les mariages des princes, leurs +entrées dans la capitale. + +Les idées les plus absurdes trouvaient place dans ces sortes de poëmes +dramatiques. Ainsi, dans l'un d'eux, Jésus-Christ en perruque et le +diable en bonnet à deux cornes, se disputent, se battent à coups de +poing et finissent par danser ensemble. + +Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à ceux qui +l'entouraient en regardant _un paradis_ qu'il venait de terminer pour +la représentation d'un Mystère. + +--«Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ni que vous +verrez.» + +Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau genre de pièces +théâtrales, auxquelles on donna le singulier nom de _Moralités_, +partagea d'abord avec les Mystères les faveurs de la scène, puis leur +succéda. + +Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième siècle, que les +_Moralités_ eurent les honneurs du théâtre. Dans le principe, une +Moralité n'était qu'une petite pièce qu'on jouait après le Mystère, +pour faire rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer les +représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas encore longtemps, +_la petite pièce_, et par ce qu'on appelle aujourd'hui _une fin de +rideau_. + +JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, est un des premiers qui ait +introduit les Moralités au théâtre. Au commencement du règne de Louis +XII, il en fit représenter une intitulée le _Nouveau-Monde_, qui eut +un grand succès. Cette pièce contenait un trait de satire très-vif +contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui avait autorisé les poëtes à +critiquer les défauts de toutes les personnes de son royaume, sans +exception, fut le premier à en rire. + +Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités les plus admirées du +théâtre de cette époque. + +La pièce est intitulée _le Mirouer et l'exemple des enfants ingrats_. +Un père et une mère marient leur fils unique et lui abandonnent tous +leurs biens. Ils tombent dans la misère et ont recours à leur enfant. +Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse. A son repas, +il se fait servir un pâté de venaison. Du pâté s'élance un crapaud qui +s'attache à son nez et que rien ne peut en arracher. Pensant que ce +doit être une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le +renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est qu'au moment où il +obtient l'absolution du Saint-Père que le crapaud tombe de son nez. + +Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement les frais des +Mystères, Satan avait d'ordinaire la plus large part dans les +Moralités. On voyait souvent plusieurs diables sur la scène. Les +représentations prenaient le nom de _Petite Vie ou Grande Diablerie_, +suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre diables sur le théâtre; +d'où est venu le proverbe de _faire le diable à quatre_. + +Il est juste de dire que malgré les défauts de toute nature dont ces +sortes de pièces fourmillaient, on y trouvait cependant parfois des +idées morales et des mots spirituels. + +Une Moralité jouée dès le commencement du seizième siècle, nous offre +une nouveauté dont les auteurs modernes du boulevart abusent bien +souvent: le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici +question, fait connaître de la manière suivante, à son public, le but +de sa pièce:--Un jour, dit-il, j'étais couché seul dans ma chambre, je +me sentis tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis +Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les moyens qu'il +employait pour tenter les chrétiens. Quant aux hérétiques, +ajoutait-il, et aux infidèles, comme ils me sont acquis, je ne m'en +inquiète guère. Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant +n'être entendu de personne, découvrait à son maître toutes ses ruses, +sans réticence, sans déguisement; aussi, lorsque je fus de retour chez +moi, je m'empressai de prendre la plume et d'écrire tout ce que +j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu retenir, afin de +faire connaître aux chrétiens les principaux tours de Satan. Ils +pourront ainsi les prévenir et les éviter.» + +Aux auteurs des Mystères et des Moralités que nous avons cités plus +haut, nous pouvons encore en ajouter quelques-uns. BARTHÉLEMY ANNEAU, +principal au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque, fit +représenter _les Mystères de la Nativité par personnages_. Anneau eut +une fin tragique. Le 21 juin 1565, au moment où la procession passait +devant le collége, une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres sur +le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait. Le peuple, +furieux, se précipita dans l'établissement et massacra sans pitié le +principal, qui avait du reste une fort mauvaise réputation. + +JEAN ABUNDANCE, notaire au Pont-Saint-Esprit, qui composa plusieurs +Mystères et les fit jouer vers 1544. _Moralité et figure sur la +Passion_; _le joyeux Mystère des Trois Rois_; _le Couvert +d'humanité_; _le Monde qui tourne le dos à chacun_; _Plusieurs qui +n'ont pas de conscience_. + +JEAN ALLAIS[1], maître et chef des joueurs de Moralités et de Farces, +et qui mourut vers la fin du seizième siècle après avoir fait +représenter quelques pièces. + + [1] _Jean_ Allais, ou plutôt _Pont_-Allais, contemporain et + camarade de Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: _Le Jeu + du Prince des sots_, était bossu et avait de l'esprit. On le + recevait chez les grands personnages de l'époque, ce qui lui + donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal contrefait, + il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant: + «Monseigneur, que l'on dise maintenant que deux montagnes ne + peuvent se rencontrer?» L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez + mauvais goût. + + Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était + dans l'usage de les annoncer par les rues et les carrefours, au + son du tambourin. Un dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de + faire battre le tambourin près l'église Saint Eustache. Le curé + était en chaire. Ses paroissiens sortant de l'église pour entendre + l'annonce du spectacle, le curé se précipite vers l'entrepreneur + de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui vous a fait + si hardi de tambouriner pendant que je prêche?--Et vous, reprend + aussitôt _Pont-Allais_, qui vous a fait si hardi de prêcher quand + je tambourine?» + + Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais. + +BONFONS, le plus ancien des auteurs dramatiques français connus. Il +fit jouer une pièce sous le titre de _Griselidis_ ou _la marquise de +Salus_, histoire mise par personnages et rimes, l'an 1395. + +JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, auteur d'une pièce à huit +personnages, intitulée _Sottie_, et d'une moralité qui fait allusion à +la pragmatique qui, sous Louis XII, divisait la France. + +SIMON BOURGOIN, valet de chambre de Louis XII, auteur d'une Moralité +ayant pour titre: l'_Homme juste et l'Homme mondain_. + +JEAN PARMENTIER, marchand de Dieppe, qui fit jouer en 1527 dans sa +ville natale: la _Moralité très-excellente_, en l'honneur de la +glorieuse assomption de Notre-Dame. + +Cette circonstance prouve que vers le seizième siècle, Paris n'était +plus seul en possession d'un théâtre, et que le goût des +représentations dramatiques avait gagné la province. + +Au treizième siècle, près de deux cents ans avant la fondation du +théâtre des Confrères de la Passion, à Saint-Maur, on jouait déjà des +espèces de tragédies rimées ou plutôt _rimaillées_, et, chose plus +singulière, en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention +d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient pour personnages +Dieu, le diable et les saints, étaient représentées _dans les +églises_. Elles différaient des Mystères qu'on introduisit plus tard +au théâtre, en ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est +là certainement la plus ancienne origine des pièces chantées, et la +première et grossière image des opéras. Avant la révolution de 1789, +beaucoup d'abbayes possédaient encore dans leurs archives, des +manuscrits contenant des sortes de drames de cette espèce, joués dans +les églises avec chant, déclamation et gestes. + +Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères de la Passion, +d'autres sociétés théâtrales tentèrent de se fonder en France, dans le +but de _bénéficier_ plutôt que dans celui de _moraliser_; car +Philippe-Auguste chassa les comédiens de son royaume, en disant: Que +le théâtre du monde fournissait assez de comédiens en original, sans +s'amuser à les copier et sans s'arrêter à leurs fictions; intention +morale, sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps suivie. + +En 1385, quelques années avant la fondation du théâtre de Saint-Maur, +lors de l'entrée à Paris de la belle Isabeau de Bavière, femme de +Charles VI, on établit sur les places publiques des théâtres en plein +vent, où se trouvaient des choeurs de musique, des orgues, et sur +plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent _diverses histoires +de l'Ancien-Testament_. + +Au moyen de machines ingénieuses, probablement dans le genre de ce +qu'on appelle aujourd'hui au théâtre _des trucs_, on fit descendre des +édifices plusieurs enfants vêtus comme on a coutume de représenter les +anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête de la reine. Un homme, +se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de +Notre-Dame jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint +également déposer une couronne sur le front d'Isabeau. Comme la nuit +était close quand l'audacieux équilibriste exécuta ce tour périlleux, +il prit à la main un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien +apercevoir. + +Dans cette grande représentation ou mise en scène de l'entrée de la +reine Isabeau à Paris, on peut donc retrouver la trace, peut-être même +l'origine, du drame proprement dit, du drame avec musique ou opéra, du +drame avec mise en scène, machines, trucs ou pièce féerique. C'est à +cette époque qu'il est permis de reporter les premiers essais de +l'art de l'équilibriste. + +Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de Louis XII, le goût +du public pour le genre des représentations théâtrales se modifia. Aux +Mystères et aux Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un +acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma _Farces_. + +Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des Moralités, ne +manquaient pas d'originalité et d'esprit, et bien des auteurs y +puisèrent, par la suite, une partie de leurs idées et de leurs bons +mots. Sans vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut dire +que plusieurs approchaient du comique de bon aloi. Il serait +impossible de donner l'énumération, même approximative, de ces pièces. +Beaucoup n'étaient jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois +troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et auxquelles le +public donnait les noms: d'_Enfants Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs +de la Bazoche_. Les théâtres portatifs sur lesquels on représentaient +d'habitude les Farces, finirent par inquiéter les acteurs qui avaient +remplacé les Confrères de la Passion, et l'on verra les réclamations +qui furent portées par eux, sous Louis XIII[2]. Disons aussi, en +passant, qu'une de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant +le règne de François Ier. Elle fait pour ainsi dire école, c'est +celle de _l'avocat Pathelin_, du poëte VILLON, remise à la scène deux +siècles après, par Brueys. Nous en parlerons avec quelques détails, un +peu plus loin. + + [2] Dans les _Confrères de la Passion_, on doit voir l'origine + première de la troupe du Théâtre-Français; dans les _Enfants + Sans-Souci, Clercs de la Bazoche_, est l'origine première des + troupes des théâtres forains, théâtres qui engendrèrent plus tard + l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le drame. + +Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore d'autres d'un genre +analogue qu'on nomma les _Sottises_, et qui, moitié sérieuses, moitié +bouffonnes, finirent par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries +telles que le public en fut scandalisé. + +Telle fut la filière par laquelle les représentations théâtrales et le +genre dramatique passèrent en France, depuis leur origine jusqu'à +l'année 1548. + +Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre. On ôta aux +Confrères de la Passion la maison de la Trinité, qui rentra dans sa +destination première et redevint un hôpital. Puis, comme le goût +s'était un peu épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du diable +avait fini par paraître quelque chose d'assez inconvenant, on permit +aux Confrères de construire une salle de spectacle et d'y donner des +représentations, mais sous la condition expresse, _par arrêt du +Parlement_, que l'on ne jouerait que des pièces à _sujets profanes, +licites et honnêtes_. + +Les Confrères de la Passion avaient fait des gains considérables +pendant les cent quarante-six ans qu'ils avaient exercé de père en +fils, leur profession lucrative. La société étant fort riche, acheta +l'ancien hôtel des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle éleva +des constructions fort belles, et pendant quarante ans encore +(jusqu'en 1588), elle continua à donner des représentations. Elle +était assez désappointée, du reste, d'être obligée de renoncer aux +Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont les membres +faisaient profession de piété. + +Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été abandonnées +qu'après l'édit de 1548, on doit signaler cependant trois drames ou +tragédies qui, représentés par les Confrères de la Passion sur leur +ancien théâtre avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la +transition du genre sacré au genre profane. Deux de ces pièces sont de +LAZARE BAÏF: 1º _Electre, tragédie contenant la vengeance de +l'inhumaine et très-piteuse mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande, +faite par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus, traduit du +grec de Sophocle, ligne pour ligne, vers pour vers, en rimes +françaises_. 2º HECUBA. Toutes deux furent représentées en 1537. La +troisième pièce, _la Destruction de Troie_, jouée en 1544, est de +CHOPINEL. + +Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des Mystères, qui font +leur apparition sur le théâtre avant l'édit de 1548. + +Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la littérature +dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, le goût s'était étendu et +épuré; l'imprimerie avait été inventée; les lettres avaient eu leur +renaissance sous François Ier; les livres, devenus moins rares, +ramenaient les idées vers le théâtre des anciens. On pensa donc +d'abord à traduire les auteurs grecs et romains, puis à les imiter, +puis enfin, on s'enhardit jusqu'à créer des pièces à sujets non encore +traités. + +Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un des premiers qui +aient songé à faire revivre, sur la scène française, les tragédies des +anciens, fut abbé, conseiller au Parlement, maître des requêtes, et +enfin ambassadeur à Venise en 1538. C'était pour cette époque, un +littérateur des plus distingués. Si Lazare Baïf fut en quelque sorte +le régénérateur de la tragédie, JEAN DE LA TAILLE DE BONDAROY fut le +régénérateur de la comédie. Né près de Pithiviers, gentilhomme de la +Bauce, Jean de la Taille donna au théâtre, outre plusieurs tragédies +(dont une avec choeur, la _Famine_), trois comédies en prose: les +_Corrivaux_ en 1562[3]; _Négromant_ en 1568 et le _Combat de Fortune +et de Pauvreté_ en 1578. La première de ces comédies, tirée de +l'Arioste, a un prologue très-significatif; il commence ainsi: «Il +semble, Messieurs, à vous voir assemblés en ce lieu, que vous y soyez +venus pour ouïr une comédie. Vraiment, vous ne serez point déçus de +votre intention. Une comédie, pour certain, vous y verrez, non point +une farce, ni une moralité. Nous ne nous amusons point en chose, ni si +basse, ni si sotte, et qui ne montre qu'une pure ignorance de nos +vieux Français. Vous y verrez jouer une comédie faite au patron, à la +mode et au portrait des anciens Grecs et Latins; une comédie, dis-je, +qui vous agréera plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les +moralités qui furent onc jouées en France. Aussi, avons-nous grand +désir de bannir de ce royaume telles badineries et sottises qui, comme +amères épiceries, ne font que corrompre le goût de notre langue.» + + [3] C'est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en + prose, si nous en exceptons celle de _Plutus_, traduite + d'Aristophane, par Ronsard, le père de la poésie française, et + représentée en 1539, à Paris, au collége de Coquerel. + +Comme on le voit, le prologue est tout un programme. C'est l'acte de +rupture de l'ancien théâtre avec le nouveau. C'est le goût cherchant à +supplanter le ridicule. + +Les principaux écrivains qui travaillèrent en France pour le théâtre, +de 1548 à 1588, époque de transition, sont: + +FONTENY, ancien confrère de la Passion, qui fit paraître, en 1587, _le +Beau Pasteur_, _la Chaste Bergère_ et _Galathée_, assez ennuyeuses +pastorales. + +GUERSENS, avocat au Parlement de Bretagne, puis sénéchal de Rennes, +lequel composa, vers 1583, quelques pastorales. + +MONTREUX, auteur de plusieurs tragédies, entre autres celle +d'_Isabelle_, tirée du poëme de _l'Arioste_, où l'on trouve le +dialogue suivant entre Rodomont et Isabelle, dialogue qui fera juger +de la convenance des pièces de cette époque: + + RODOMONT. + + Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars + Me permet de ravir, seule loi des soudars. + + ISABELLE. + + Un plaisir si léger vous sera peu durable. + + RODOMONT. + + Nul plaisir n'est léger, qui nous est secourable. + + ISABELLE. + + Est-ce bien que forcer une simple femelle? + + RODOMONT. + + Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle. + +MATHIEU, principal du collége de Vercel, puis historiographe, et qui +donna au théâtre, en 1580, la tragédie de _Clytemnestre_, celle de +_Vasthi répudiée_, en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, _la +Guisarde ou le triomphe de la Ligue_, à laquelle Racine, dans +_Athalie_, emprunta plus d'une pensée. + +JACQUES DE BOYS, auteur de _Comédie et Réjouissance de Paris_, poëme +dramatique représenté en 1559, composé à l'occasion du mariage du roi +d'Espagne et du prince de Piémont avec Élisabeth et Marguerite de +France, à la fin duquel poëme ces princesses chantent des épithalames. + +DESMAZURES, capitaine d'une troupe de cavalerie sous Henri II, qui +composa, en 1566, les tragédies de _Josias_, de _David combattant_, +_David fugitif_ et _David triomphant_. + +LEBRETON, auteur de plusieurs tragédies, entre autres _Adonis_, +_Dorothée_, jouées en 1579. + +LE DEVIN, qui fit les tragédies d'_Esther_, de _Judith_ et de +_Suzanne_, de 1570 à 1576. + +Trois autres auteurs méritent une étude toute particulière, car tous +les trois font époque et même école. JODELLE, pour la tragédie; LA +RIVEY, pour la comédie; VILLON, pour les pièces dénommées farces. +Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous ne devons pas +oublier de citer GÉRARD DE VIVRE, qui fit jouer, en 1577, _les Amours +de Thésée et de Déjanire_. Cette pièce se termine par le mariage de +Thésée et de Déjanire, ce qui est très-moral; mais ce qui est moins +convenable, ce sont les dernières paroles de l'acteur au +public:--«Messieurs, n'attendez pas que les noces se fassent ici, vu +que le reste se fera là dedans.» + +JODELLE passe pour le premier qui essaya de ressusciter l'ancienne +tragédie. Il ne put suivre que d'un peu loin les grands modèles de +l'antiquité; mais il eut le courage de les prendre pour guides, ce +qui, à cette époque, était beaucoup. Il rendit par là un immense +service à l'art dramatique en France, car il trouva bientôt des +imitateurs[4]. Ce poëte, qui eut une grande réputation, et qui fut +honoré de la protection des rois Henri II et Charles IX, était encore +fort jeune quand il donna au théâtre sa première tragédie, +_Cléopâtre_, en 1552. Cette pièce eut des partisans et des +adversaires; mais elle fit tant de plaisir à Henri II que ce prince +fit compter à Jodelle cinq cents écus d'or; chose fort rare. Le succès +du poëte faillit lui coûter bien cher. Les applaudissements dont on +l'accabla échauffèrent la tête de quelques-uns de ses amis. Dans une +partie de carnaval faite à Auteuil près Paris, Ronsard et les autres +poëtes formant ce qu'on appelait la _pléiade_ française, eurent +l'idée bouffonne de sacrifier un bouc à Jodelle, en imitation d'une +des anciennes fêtes à Bacchus. Des couplets furent chantés, il +s'ensuivit une espèce de baccanale qui, de nos jours, paraîtrait fort +innocente, et qui parut alors un attentat à la religion. Ce fut à +grand'peine que les auteurs de cette scène _renouvelée des Grecs_ +purent échapper aux châtiments des impies et des athées. + + [4] Il est juste de dire, comme nous l'avons prouvé précédemment, + qu'il eut un prédécesseur, Lazare Baïf. + +Jodelle fit représenter également, en 1552, sa tragédie de _Didon se +sacrifiant_. Comme dans sa _Cléopâtre_, il y eut des choeurs, ainsi que +c'était l'usage chez les anciens. Outre plusieurs autres pièces moins +importantes, le poëte de Henri II et de Charles IX composa des comédies +qui sont plus remarquables par les licences de pensées et de style, par +les obscénités même, que par un mérite littéraire. La première de ces +comédies, jouée en 1552, est _Eugène ou la Rencontre_, pièce en cinq +actes en vers de huit syllabes avec prologue. Puis vint _la Mascarade_, +_Momerie ou Muette_, _pantomime ou pièce dramatique_, qui fut exécutée à +l'Hôtel-de-Ville, en 1558, en présence de Henri II. + +Jodelle eut le grand mérite de comprendre ce que valaient les anciens, +assez de force de volonté pour suivre leurs traces, assez de talent pour +faire quelques pas dans la même carrière. Il y avait une sorte +d'élévation dans sa pensée; et si la langue lui eût prêté plus de +charmes peut-être eût-il été un grand poëte dramatique? Nul, avant lui, +à son époque, et longtemps encore après lui, ne comprit aussi bien la +vraie marche du poëme destiné au théâtre. Il est permis de dire: que +c'était un habile architecte réduit à construire avec de mauvais +matériaux. + +JEAN DE LA RIVEY, qui a laissé plusieurs comédies au théâtre, vivait +vers le milieu du seizième siècle. Il est le premier qui ait osé +composer des pièces de pure invention et des comédies en prose[5]. + + [5] Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant + l'apparition des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait + remarquer. + +A ce double point de vue, il mérite d'être cité; car si Jodelle fit +faire un pas immense à la tragédie, il fit faire également un grand pas +à la comédie qu'il dégagea des premières entraves. On a de lui, _le +Jaloux_, comédie en un acte et en prose avec prologue, tirée de +_l'Eunuque_ et de _l'Andrienne_; _le Laquais_, comédie en cinq actes et +en prose, représenté en 1578 comme la précédente; _le Morfondu_, _les +Écoliers_, _la Veuve_, comédies en cinq actes et en prose, jouées en +1579 toutes les trois. La première des comédies de La Rivey, _les +Esprits_ (en cinq actes et en prose), fut représentée en 1576. Elle +offre une particularité qui mérite d'être signalée. Dans une scène fort +jolie, on fait croire à un vieillard que les esprits malins se sont +emparés de sa maison. Cette idée fut reproduite dans le _Retour imprévu_ +de Regnard, joué aux Français en 1700. Puis, dans une autre scène, on +trouve un monologue d'un avare à qui l'on a pris son argent, monologue +dont Molière a fait grandement son profit dans le quatrième acte de sa +pièce de _l'Avare_, ainsi qu'il est facile de le prouver. Voici ce que +dit le personnage de la comédie de La Rivey: + + SEVERIN, _regardant sa bourse_: + + «Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a mis + dedans? hélas! je suis perdu, je suis détruit, je suis ruiné. Au + voleur! au larron! prenez-le. Arrêtez tous ceux qui passent. + Fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable que je suis! + où cours-je? à qui le dis-je? Je ne sais où je suis, que je fais + ni où je vais. (_Aux spectateurs._) Hélas! mes amis, je me + recommande à vous tous; secourez-moi, je vous prie; je suis mort, + je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a dérobé mon âme, ma vie, mon + coeur et toute mon espérance? Que n'ai-je un licol pour me + pendre? car j'aime mieux mourir que de vivre ainsi. Hélas! elle + est toute vuide, vrai Dieu! Quel est ce cruel qui tout à coup m'a + ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis: + que ce jour m'a été malencontreux! A quoi veux-je plus vivre, + puisque j'ai perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés, + et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes + écus que j'avais épargnés, retirant le pain de ma bouche, n'osant + manger mon saoûl, et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et + de mon dommage!» + +Les petites pièces qu'on appela du nom de _Farces_, firent leur +apparition au théâtre un peu avant l'époque où les Mystères cédèrent +le pas aux Moralités. Les Farces sont assez dans le goût du peuple +français, ce sont elles qui, selon toute probabilité, peuvent être +considérées comme ayant donné naissance au vaudeville. Bien peu ont eu +les honneurs de l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès +véritable et un retentissement qui la maintint plus d'un siècle au +théâtre: c'est celle de _l'Avocat Pathelin_ du poëte Villon. Bien +plus, après avoir été jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite +au goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve encore, de nos +jours, au répertoire du Théâtre-Français. + +FRANÇOIS CORBEUIL, dit _Villon_, poëte qui vivait au commencement du +seizième siècle et qui passe pour l'auteur de l'_Avocat Pathelin_, se +retira, dit-on, sur ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis, +abbé à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que pour s'égayer +dans sa retraite, et aussi dans le but de divertir les habitants du +lieu, il entreprit de faire jouer en langue poitevine la Passion de +Notre-Seigneur, puis la farce de _Maître Pierre Pathelin_. La première +de ces deux pièces fut la cause d'un petit scandale qui amusa le pays +plus peut-être que le mystère représenté. Tout étant prêt pour jouer +la Passion, on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez beaux +pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel. Villon s'adressa au +sacristain d'un couvent de Cordeliers dans l'établissement desquels +existait une chape magnifique. Le sacristain refusa de la prêter, +faisant fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, furent +l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés en diables, armés +d'instruments de toute espèce, ils donnèrent au pauvre sacristain un +charivari des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain! hé! le +vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chape.» Les +déguisements effrayèrent le malheureux, le bruit effraya sa mule, la +mule se débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ de +bataille et les charivaristes se retirèrent en riant aux éclats. + +Mais revenons à l'_Avocat Pathelin_. Cette farce fut reçue du public +avec des applaudissements frénétiques. Le fait est, que comme _farce_, +elle l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce +genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce vieux proverbe: +_A trompeur, trompeur et demi_[6]. + + [6] Nous devons dire que si l'on attribue généralement la _farce_ + de l'_Avocat Pathelin_ à Villon, il est quelques auteurs qui + prétendent qu'elle fut faite par Pierre Blanchet, né à Poitiers, + en 1459, et mort dans cette ville, en 1519. + + + + +II + +TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE. + +DE 1588 A 1630. + + Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à + 1630.--Les Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de + l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux + parties en 1600.--La seconde troupe s'établit au + Marais.--ROBERT GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à + 1588.--Anecdotes relatives aux représentations de _Bradamante_ + et de _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa + fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La + Force du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places + aux théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs. + --Orchestre.--Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les + trente premières années du dix-septième siècle.--NICOLAS + CHRÉTIEN, ses pastorales et ses tragédies.--Celle + d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du Tasse_.--Les _Amours + d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la _Calomnie_ et de + _l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans ces deux + tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624, de + SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de BARO.--Pastorale + de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle de _Cloreste_. + --PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux vers qui + s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences des + poëtes de cette époque. + + +La première période de l'art théâtral en France peut être considérée +comme embrassant l'espace qui s'écoule de la fin du quatorzième +siècle au milieu du seizième; la seconde période, les quarante années +de 1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans l'enfance, se traîne +péniblement sans faire de progrès; pendant la seconde époque, quelques +hommes de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir de ses +langes; secouant les vieilles coutumes reçues, admises sur la scène +par un public ignorant, ils arrivent à un commencement de pièces +dramatiques et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles de +Corneille, de Racine et de Molière. + +Nous avons dit que les Confrères de la Passion voyaient avec peine les +Mystères et les Moralités remplacés peu à peu, sur leur théâtre, par +des drames profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne +pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son Fils, de la Sainte +Vierge et du diable, cédant le pas à Priam, à Cléopâtre, à Didon, à +Marc-Antoine et autres personnages des histoires grecque ou romaine. +Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité, avec d'assez +bons profits toutefois, leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, pendant +quarante années, ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de +comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation du roi. Cette +troupe peut être considérée, en quelque sorte, comme formant la souche +de celle de la Comédie-Française, bien que la fondation du +Théâtre-Français tel qu'il est encore de nos jours, date du 21 octobre +1680, seulement sept ans après la mort de Molière. + +La troisième période théâtrale s'étend de 1588 à 1630, époque où +Corneille commença à se produire. Sans avoir encore une grande valeur +littéraire et dramatique, sans briller surtout par un goût bien pur, +les pièces données à la scène pendant ces quarante-deux années sont +supérieures, en tout point, à ce qui avait été écrit jusqu'alors. + +En 1600, l'affluence du public était devenue telle aux +représentations, qu'un seul théâtre parut insuffisant. La troupe de +l'hôtel de Bourgogne se scinda. Une partie forma une nouvelle société, +qui fut s'établir au Marais et l'autre conserva son ancien +emplacement: il y eut donc alors deux scènes françaises à Paris. +Cinquante ans après, ainsi que nous l'expliquerons plus loin, Molière +forma une troisième troupe. + +L'auteur qui occupe en première ligne la période théâtrale de 1588 à +1630 est ALEXANDRE HARDY. Il mérite d'être étudié; mais avant de +parler de lui, disons un mot de ROBERT GARNIER, qui parut après +Jodelle et fut comme le trait d'union entre ces deux poëtes +dramatiques. + +Né à la Ferté-Bernard en 1534, et mort en 1590, Robert Garnier occupa +des charges importantes, mais son goût le portant vers l'étude des +anciens, il travailla pour le théâtre, s'efforçant surtout d'imiter +Sénèque. + +Il ne faut pas chercher, dans les tragédies, en assez grand nombre, +qu'il fit représenter, un style facile, des pensées bien élevées, ni +des situations bien naturelles; cependant, son rang est marqué parmi +les bons poëtes tragiques de la seconde période. Ses pièces sont comme +une source de poésies de toute nature. Ainsi, il n'est pas rare de +trouver dans ses choeurs, des stances dignes de l'ode; dans les scènes +familières, des traits propres à l'épître. Son style est ampoulé, cela +est vrai; mais ainsi le voulait le goût de l'époque. Si la langue fut +un obstacle pour Jodelle, Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant +au besoin des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont outrées, +ses conceptions bizarres, mais sa muse est ardente et désintéressée. +Vivant sous l'empire des idées poussées au fanatisme religieux le plus +déplorable, il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous les sujets +de ses tragédies sont choisis de façon à inspirer à son public une +juste horreur des dissensions intestines. Il montre à la France ses +malheurs dans ceux de Rome succombant sous les blessures que lui font +ses propres enfants. Il combat avec force, avec talent: l'orgueil, +l'envie, la cruauté. Défenseur des droits de la société, Garnier est +non-seulement un poëte patriote, mais encore un moraliste éclairé. Si +dans son _Hippolyte_, on voit une _Phèdre_ sans pudeur bien différente +de la Phèdre de Racine, on doit ne pas oublier que Garnier vivait sous +Henri II et sous Charles IX, Racine sous Louis XIV. + +Les principales productions dramatiques de Robert Garnier sont: +_Cornely_, _Hippolyte_, _Marc-Antoine_, _Porcie_, _la Troade_, +_Antigone_, _Bradamante_ et _Sédécias_, tragédies en choeurs, +représentées de 1568 à 1588. + +Lors de la première représentation de _Bradamante_, en 1582, l'acteur +jouant le rôle de Laroque avait à dire ces deux vers: + + Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez, + Vous n'êtes pas trop bien assuré _sur vos piés_. + +Jamais il ne put terminer le second vers qu'en remplaçant le mot +_piés_ par _jambes_, ce qui amusa beaucoup le public. Ceci rappelle +cet autre acteur qui ayant à prononcer ces mots: + +--_C'en est fait, il est mort,_ disait habituellement: _C'en est mort, +il est fait_. + +Dans l'_Hippolyte_ de Garnier, représenté en 1568, on ne peut +s'empêcher de remarquer la naïveté de Thésée interrompant, tout en +larmes, le pathétique récit de la mort de son fils pour demander à +celui qui la lui raconte, _quelle figure avait le monstre_. + +HARDY, le plus fécond des poëtes dramatiques, puisque, dit-on, le +nombre de ses pièces dépasse _sept cents_, naquit à Paris et commença +à travailler pour le théâtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi, dans +l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scène de ses productions. Il +fournissait aux comédiens la pièce qu'ils demandaient, et cela au bout +de cinq à six jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prédécesseurs, +à observer l'unité de lieu, de temps, etc. Son drame embrassait +souvent la vie d'un homme. Trente à quarante des compositions de cet +auteur sont parvenues jusqu'à nous, les autres, ou n'ont pas été +imprimées, ou sont tombées dans un tel oubli que personne n'a pris le +soin de les recueillir. Il n'est pas une seule de celles connues qui +supporte aujourd'hui la lecture, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais +il n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits agréables, des +vers heureux. Les caractères des personnages sont, en général, bien +soutenus; les situations presque toujours intéressantes. Hardy a tous +les défauts de son temps; la plupart de ses pièces sont grossières, +indécentes même, pourtant elles affectent la morale. Le dialogue est +rapide, pressé, il y a des scènes bien conduites, où l'intérêt va sans +cesse en croissant; mais son style est dur, ampoulé, son dialogue +froid, malgré sa brièveté. + +Nous ne nous astreindrons pas à citer toutes les pièces connues +d'Alexandre Hardy, la liste en est trop longue; nous dirons un mot +seulement de deux d'entre elles, parce que cela donnera l'idée des +licences (dans le genre appelé de nos jours _romantique_) auxquelles +cet auteur n'hésitait pas à se livrer. + +En 1612, il fit représenter une tragi-comédie intitulée _la Force du +sang_, tirée d'une nouvelle de Cervantes; or, voici la contexture de +cette production curieuse. Au premier acte, Léocadie, qui en est +l'héroïne, est enlevée par Don Alphonse, qui la viole. Au commencement +du deuxième acte, elle est renvoyée, et, deux scènes plus loin, elle +sent les symptômes certains de grossesse. Le troisième acte débute par +son accouchement. Elle met au jour un enfant qui, à la fin de ce même +troisième acte, est déjà un garçon de huit à dix ans. Au quatrième +acte, Don Alphonse, le ravisseur, reconnaît son fils; au cinquième, il +épouse Léocadie. + +On voit, d'après cela, qu'unité de temps, de lieu et autres règles +auxquelles les anciens, et, après les anciens, les grands maîtres de +l'art dramatique, depuis Louis XIII, s'astreignirent jusqu'à la venue +de l'école romantique, étaient loin d'être observées par Alexandre +Hardy. Ce poëte fit mieux encore. La première pièce qu'il donna au +théâtre, en 1601, sa tragédie de _Théagène et Chariclée_, est +distribuée en _huit journées de cinq actes chacune_. + +La longueur de ses compositions fit dire qu'avec lui le public en +avait pour son argent. On pouvait l'affirmer d'autant mieux, qu'à +cette époque on ne payait, pour l'entrée au théâtre, que cinq sous au +parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque, pour des +pièces nouvelles, il y avait lieu de faire des frais extraordinaires, +le lieutenant civil du Châtelet fixait le prix des entrées; mais ce +n'était jamais que quelques sous au delà du tarif habituel. Combien +les temps sont changés et les tarifs modifiés pour les théâtres! Que +diraient nos pères s'ils voyaient payer habituellement quarante +francs, dans les petits théâtres de Paris, une loge de cinq places où +quatre chiens de chasse un peu forts ne tiendraient pas à l'aise, et +offrir quelquefois dix louis de la même _niche_ pour un jour de +première représentation?... + +A la fin du dix-septième siècle, en 1699, on augmenta le prix des +places d'_un sou_ pour le parterre, de _deux sous_ pour les loges. +Dix-sept ans après, en 1716, le tarif fut porté à un neuvième en sus +au profit de l'Hôtel-Dieu de Paris. + +Aux premiers temps des théâtres, les salles, qui étaient plus vastes +et plus commodes peut-être, mais bien moins ornées que celles +actuelles, étaient fermées le soir. Les représentations avaient lieu +le jour. En 1609, époque de la plus grande vogue d'Alexandre Hardy, +une ordonnance de police enjoignit aux comédiens de l'hôtel de +Bourgogne et à ceux du Marais d'ouvrir leurs portes à une heure après +midi, et de commencer à deux heures précises leurs représentations, +pour que leur jeu fût fini avant quatre heures et demie. Ce règlement +avait lieu depuis la Saint-Martin jusqu'au 15 février. C'était chose +prudente. On dînait alors à midi; il n'y avait point de lanternes dans +Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et encore plus de voleurs. + +On comprend combien les représentations devaient être pressées et +combien les entr'actes étaient courts, ce qui ne laissait pas que +d'avoir un certain charme; car de nos jours l'ennui que l'on éprouve +dans l'intervalle qui s'écoule entre les différentes pièces ou entre +les actes d'une même pièce, ôte bien souvent une grande partie de +l'agrément qu'on éprouve. Il est juste de dire que dans les premiers +temps de l'art dramatique et même pendant des siècles encore, il n'y +avait ni changement de décors au théâtre, ni changement de costume +pour les acteurs. Comme cependant on voulait laisser à ces derniers le +temps de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin que le +public ne prît point trop d'ennui, des choeurs, à l'imitation des +anciens, chantaient pendant cet intervalle. Introduits au théâtre par +Jodelle, ils furent scrupuleusement conservés par les auteurs +dramatiques qui vinrent après lui, jusqu'à l'année 1630. Ces choeurs +récitaient habituellement des strophes morales ayant rapport à la +pièce qu'on représentait. Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu +que la musique instrumentale n'était pas encore en usage à la comédie. +Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu une modification dans cette +partie des représentations théâtrales. Les choeurs causant trop +d'embarras et de dépenses, on les remplaça par des joueurs +d'instruments que l'on plaça d'abord sur les côtés de la salle. Avant +que la pièce ne commençât et ainsi que cela a lieu encore de nos +jours, l'orchestre exécutait quelques morceaux. Il en était de même +pendant les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages actuels, et +c'est peut-être un tort. Les musiciens, installés sur les ailes du +théâtre, furent relégués ensuite tout au fond, derrière les troisièmes +loges, puis derrière les secondes, et enfin on leur ménagea un certain +espace entre la scène et le parterre. C'est celui qu'ils occupent +encore aujourd'hui. + +A l'époque des Jodelle, des Garnier, des Hardy, les droits d'auteur +n'étaient pas fort élevés et ne pouvaient, comme actuellement, faire +la fortune des poëtes dramatiques. Dans le principe, les pièces de +théâtre appartenaient à ceux qui les voulaient jouer; plus tard, les +comédiens achetèrent les pièces en débattant le prix avec les auteurs; +puis enfin, à la suite d'une circonstance assez singulière, (dont nous +parlerons en temps et lieu) vers la fin du dix-septième siècle, on +fixa les droits: + +1º Au neuvième du _produit_ de la recette pour une tragédie et pour +une comédie en cinq actes, _le quart des pauvres ainsi que la dépense +journalière de la comédie prélevés;_ + +2º Au dix-huitième pour les pièces d'un acte à trois, toujours après +les mêmes _prélèvements_ effectués. + +D'après ce que nous avons dit plus haut du prix des places au théâtre, +et en raison des prélèvements, on peut juger de ce qui restait acquis +aux auteurs n'ayant droit qu'aux neuvième et dix-huitième non pas de +la _recette_, mais des _produits_. + +Les trente premières années du dix-septième siècle, années de +transition entre la fin de la vieille école théâtrale et la nouvelle +inaugurée par Pierre Corneille, produisit des auteurs dont les oeuvres +dramatiques se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins des pièces +de la troisième période. Dans les uns on trouvait encore le goût des +premières époques, tandis que les autres s'élevaient à une certaine +hauteur qui permettait d'entrevoir une nouvelle façon d'écrire pour le +théâtre. Le public transformait peu à peu son goût, soit qu'il +dirigeât les auteurs, soit qu'il se laissât diriger par eux. De temps +à autre, pendant ces trente années, quelques tragédies, quelques +comédies se produisirent sur la scène, comme des éclaircies de beau +temps à travers un ciel encore nuageux. + +Les auteurs qui remplissent cette période transitoire, aussi bien que +leurs oeuvres, sont curieux à observer. + +NICOLAS CHRÉTIEN, poëte normand, l'un de ceux qui se rapprochent de la +façon primitive, donna plusieurs pastorales fort longues et deux +tragédies d'un ridicule achevé. Ses personnages chrétiens parlent en +païens, la fable et le christianisme sont confondus avec un +sans-façon incroyable. Ainsi, dans _Alboin ou la Vengeance trahie_, +représentée en 1608, la veuve d'Alboin, forcée d'épouser le meurtrier +de son mari, empoisonne la coupe nuptiale et la présente au tyran qui, +après avoir pris le breuvage, fait tout haut cette réflexion: + +--Ce vin-là n'est pas bon.--C'est donc que votre goût volontiers est +changé, reprend la reine.--Eh! comme cela bout dans mon faible +estomac, continue le roi.--Cela n'est pas étrange, ajoute la tendre +veuve, c'est le mal qui sitôt pour votre bien se change.--Hélas! c'est +du poison!--Que dites-vous, grands dieux!--Je suis empoisonné!--Vous +êtes furieux, voyez-vous bien cela?--Si tu ne bois le reste, je le +crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement: Je +n'ai soif.--O dangereuse _peste_ (il faut bien pardonner un langage +peu élevé à un roi empoisonné), tu le boiras soudain.--J'ai bu vous +l'apportant, et ma soif est éteinte.--Il faut boire pourtant, çà, çà, +méchante louve, ouvre ta bouche infâme. + + Malheureux est celui qui se fie à sa femme. + +Ce dernier vers semble la morale de la pièce. + +Un peu plus tard, et presque au moment où Corneille fit jouer sa +première tragédie, RAISSIGNER, avocat languedocien, protégé du duc de +Montmorency et amant malheureux, lança sur la scène plusieurs +pastorales de mauvais goût et qui peignaient la douleur de son âme +méconnue. Le style de ses oeuvres est assez pur, mais hérissé de +pointes et d'antithèses. Dans l'une de ses pièces, l'_Aminte du +Tasse_, se trouvent les vers suivants qui soulevèrent contre l'auteur +la colère de toutes les femmes... + + Le respect près des dames, + Ne soulage jamais les amoureuses flammes; + Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer, + Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser. + +Dans une autre pastorale de Raissigner, les _Amours d'Astrée et de +Céladon_, Céladon, dédaigné par Astrée, se jette de désespoir dans le +Lignon; + + Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable, + Contre sa volonté le jette sur le sable, + De peur que la grandeur du _feu de son amour_ + Ne changeât en guérets son humide séjour. + +Voilà certes une pensée d'une audace peu commune; on en retrouve +d'autres du même genre dans les pastorales de cet auteur dramatique. +Comme on lui faisait observer que cette pièce des _Amours d'Astrée_ +était un peu longue, il expliqua dans la préface qu'on devait lui +savoir gré d'avoir restreint en deux mille vers une histoire pour +laquelle il avait fallu cinq gros volumes. + +BRINON (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie, auteur vivant à +la même époque que les deux précédents, montra plus de goût. + +Il donna au théâtre deux pièces seulement; mais dans l'une et dans +l'autre on trouve de beaux vers, des pensées justes et élevées, comme +celle-ci de _Baptiste ou la Calomnie_, tragédie traduite du latin et +représentée en 1613: + + Par moi le peuple obéirait aux rois, + Les rois à Dieu, si je faisais les lois. + +Dans l'autre de ses pièces, _l'Éphésienne_, tragi-comédie avec +choeurs, jouée l'année suivante, on lit ces vers, dignes de l'école +qui tendait à se fonder: + + Voilà de mes labeurs la belle récompense! + Et puis, suivez la cour, faites service aux grands, + Donnez à leur plaisir votre force et vos ans, + Embrassez leurs desseins avec un zèle extrême, + Méprisez vos amis, méprisez-vous vous-même; + Courez mille hasards pour leur ambition, + A la première humeur, la moindre impression + Qu'ils prendront contre vous, vous voilà hors de grâce, + Et cela seulement tous vos bienfaits efface. + Bienheureux celui-là qui, loin du bruit des gens, + Sans connaître au besoin, ni palais, ni sergents, + Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie, + Le bien de ses parents ménage sans envie. + +De loin en loin on faisait encore représenter, et surtout par les +écoliers, des espèces de tragi-comédies avec choeurs dans le goût des +anciennes _Moralités_. Ainsi en 1606 et même en 1624, NICOLAS SORET +fit jouer en province, à Reims, _le Martyre sanglant de sainte Cécile, +et l'élection divine de saint Nicolas à l'archevêché de Myre_. C'était +une réminiscence de l'art primitif, comme le dernier et pâle reflet +d'un feu qui s'éteint pour faire place à une lumière plus vive. + +Quelque temps aussi, les pièces qui n'étaient pas des tragédies +portèrent le nom de pastorales, et jusqu'au milieu du dix-septième +siècle, beaucoup de vieux habitués du théâtre ne purent se faire à les +appeler autrement; cependant ces pastorales étaient souvent de +véritables comédies, et en reçurent enfin le titre. Pendant plus d'un +siècle, on les tira presque toutes de _l'Astrée_, roman célèbre et +fort long de DURFÉ[7] et de BARO. Durfé en fit les quatre premières +parties et mourut, Baro son secrétaire le termina. + + [7] Durfé, né à Marseille eu 1567, mourut en 1625. + +Un des auteurs du dix-septième siècle qui composa le plus de +_pastorales_ d'après le roman de Durfé, est sans contredit ce +Balthasar Baro, qui avait du reste le droit d'en agir ainsi, puisqu'il +avait contribué à l'achèvement de cette oeuvre volumineuse, oeuvre qui +trouva, à cette époque, tant d'admirateurs[8]. Parmi les nombreuses +pastorales, toutes assez médiocres, de Baro, mort en 1650, +académicien et trésorier de France à Montpellier, s'en trouve une, +_Cloreste ou les Comédiens rivaux_, qui ne vaut certainement pas mieux +que les autres, mais à laquelle se rattache une plaisante anecdote: + +A l'époque de la plus grande vogue de cette pièce, vivait un cadet de +famille, _Cyrano_, né à Bergerac, auteur à qui son esprit et son +bouillant caractère, plus encore que ses compositions dramatiques, +acquirent bientôt une certaine célébrité. Entré au régiment des gardes +étant encore fort jeune, il ne tarda pas à devenir la terreur des +duellistes de son temps. Il n'y avait pas de jour qu'il ne se battît +plus souvent pour les autres que pour son propre compte. Voyant un +beau soir une centaine d'individus attroupés près de la porte de Nesle +et insultant une personne de sa connaissance, il mit l'épée à la main, +en blessa sept, en tua deux et délivra son protégé. Ayant reçu deux +blessures au siège de Mouzon et à celui d'Arras, il quitta le service +et se fit auteur. Il voyait habituellement l'acteur Montfleury, et +s'étant pris un matin de querelle avec lui, il lui défendit +très-sérieusement, de son autorité privée, de paraître au théâtre.--Je +t'interdis pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard, Cyrano +étant à la comédie, voit paraître Montfleury en scène dans la pièce de +_Cloreste_. Il se lève du milieu du parterre et lui crie de se retirer +ou qu'il va lui couper les oreilles. Montfleury obéit et se +retire.--Ce coquin-là est si gros, disait plaisamment Cyrano, qu'il +abuse de ce qu'on ne peut le bâtonner tout entier en un jour. + + [8] Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas + confondre avec sa _Cloreste_, il met en scène le berger Philidor + et la bergère Éliante. + +Philidor ôte le mouchoir d'Éliante en lui disant: + + Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue, + Cherche la vérité, la voilà toute nue. + +Éliante répond: + + --Que fais-tu, Philidor? + --C'est que je veux au moins + Te convaincre d'erreur avec deux beaux témoins. + --Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices + Je saurai châtier l'auteur et les complices. + --Pourquoi les caches-tu? + --Parce que j'ai raison, + Puisqu'ils sont faux témoins, de les mettre en prison. + --..... Ta pensée est aimable et gentille, + Il me semble les voir à travers une grille. + +PIERRE DU RYER, d'une famille noble, reçu à l'Académie en 1646, se fit, +pendant la première partie du dix-septième siècle, un nom assez célèbre +au théâtre. Il produisit beaucoup, et ses oeuvres dramatiques, bien +qu'entachées de grands défauts, ne manquent pas de valeur. On a de lui +plus de vingt tragédies, dans quelques-unes desquelles on a trouvé de +jolis vers et de belles pensées. + +Par exemple, à la première scène du premier acte de _Cléomédon_, +ceux-ci: + + Et comme un jeune coeur est bientôt enflammé, + Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai. + +Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour: + + Pour obtenir un bien si grand, si précieux, + J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux. + +On prétend que le prince de Condé, interrogé par un de ses amis sur ce +qui l'avait porté à combattre Louis XIV pendant la minorité de ce +prince, répondit par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion à Mme de +Châtillon dont il avait été amoureux fou, et qui avait exigé de lui de +se jeter dans le parti contraire à celui de la cour. + +Dans l'_Esther_ de ce même Du Ryer, il y a encore ces beaux vers: + + Car enfin quelle flamme et quels malheurs éclatent + Quand deux religions dans un État combattent! + Quel sang épargne-t-on, ignoble ou glorieux, + Quand on croit le verser pour la gloire des dieux? + Alors tout est permis, tout semble légitime; + Du nom de piété l'on couronne le crime; + Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux, + Qui verse plus de sang paraît le plus pieux. + +A côté de ces preuves de bon goût, on trouve chez Du Ryer de fâcheuses +tendances à sacrifier aux exigences de l'époque; ainsi il donna au +théâtre _une Lucrèce_, tragédie dans laquelle on voit un Sextus, le +poignard à la main, demandant à la jeune Romaine de lui sacrifier son +honneur. Lucrèce se défend, gagne la coulisse, on entend ses cris, elle +reparaît en désordre et apprend elle-même aux spectateurs qu'elle vient +_d'être violée_. Cette scène est un reste de la crudité, de la barbarie +des premiers temps du théâtre. + +On jouait vers la même époque (en 1613) une pièce intitulée: _Dialogue +en_ RYTHME _française et savoisienne_, en quatre actes, en vers de huit +syllabes, etc., qui contient bien d'autres licences de pensées et +d'expression! Voici le dialogue entre une servante et un valet, son +amant. Ils sont brouillés, la servante dit au valet: «Va-t-en un po +grater le cu. Le valet répond avec galanterie! Madame pour gratter le +vôtre, je quitterais bientôt le nôtre. La belle, loin d'être désarmée, +répond par une expression encore plus décolletée et que nous n'osons +reproduire. + +Un peu plus tard, en 1628, on représentait à Béziers une pièce à six +personnages, _Les Aventures de Gazette_, en vers gascons, dans laquelle +une vieille femme, pour prouver combien sa fille aime le travail, +s'écrie: Que per non perdre tems, ben souven on s'aviso qu'elle pissa en +marchan san leva le camiso. + +Du Ryer était un fort honnête homme, qui devint, vers la fin de sa vie, +historiographe de France. Sa fortune ayant été dérangée par un mariage +peu avantageux, il s'était mis à faire d'abord des traductions, puis +bientôt après des pièces dramatiques, pour aider sa famille. On prétend +que son libraire lui donnait un petit écu par feuille de traduction, +quatre livres par cent _grands_ vers et quarante sous par cent _petits_ +vers. On comprend qu'à ce taux, il fallait que le pauvre poëte abattît +beaucoup de lignes et de vers, aussi ses oeuvres sont-elles plus +volumineuses que soignées. + + + + +III + +FARCES ET TURLUPINADES. + +DE 1583 A 1634. + + Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand + Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc + d'Ossonne et Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de + Mairet.--Les _Bergeries_, de RACAN, en 1616. Les tragédies + sacrées de NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa + tragi-comédie de _Ligdamon et Lidias_.--Singulière + préface.--TROTEREL.--CLAUDE BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri + IV._--MAINFRAY.--Sa tragédie d'_Aman._--_Borée._--_La + Guisade_, de Pierre _Mathieu_,--BOISSIN DE GATTERDON.--DESPANNEY + et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et _Les Amours de la + Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par les + _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE + et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire + de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de + l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait + venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal + les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort + de Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur + mort.--Fin des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_ + sous Charles IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558. + + +Jusqu'à ce que le grand Corneille fût venu apporter un changement +total, opérer une véritable révolution dans l'art dramatique et poser +les bases du goût et de la convenance, les auteurs donnaient accès +dans leurs pièces à des vers d'une crudité d'expression, d'un cynisme +de situation que le spectateur admettait sans y trouver rien à redire. + +Nous avons déjà parlé de la scène où Lucrèce, les vêtements en +désordre, vient faire part de son déshonneur, des vers savoisiens et +gascons de deux autres pièces. + +Dans la _Sylvie_ de Mairet, représentée en 1627, la bergère Sylvie +saute au cou de son amant, en s'écriant: Cher prince, vous voyez mon +âme toute nue; et le prince lui répond avec la plus exquise galanterie +en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le _corps tout nu_. On +n'est pas plus naïf et plus sans façon. Cela vaut les deux vers de +Lucelle à son amant Ascagne dans la tragi-comédie de ce nom de +Duhamel: + + Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps, + Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise. + +Dans le _Duc d'Ossone_ de Mairet, joué en 1627, le duc couche avec sa +maîtresse en plein théâtre; et cependant cela ne fit nullement +scandale, les plus honnêtes femmes allaient voir cette comédie. + +Le même auteur dans sa _Silvanire_, jouée en 1625, nous offre un +exemple frappant du jargon sentimental que le spectateur non-seulement +souffrait mais préférait à tout autre, depuis l'apparition des longs +et sots romans d'amour. + +Silvanire exposant la lutte de son amour et de son devoir, s'écrie: + + Ah! si comme le front, ce coeur était visible, + Ce coeur qu'injustement tu nommes insensible, + Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents, + La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans, + Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont placée + Sous la zone torride et la zone glacée. + +Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement n'était pas le seul +qui usât aussi largement et d'une façon aussi ridicule du galimatias +sentimental, mais encore c'était un poëte d'un certain mérite. + +Le théâtre de cette époque lui doit une douzaine de tragédies ou de +tragi-comédies dont plusieurs ont de la valeur. Bien qu'il se soit cru +obligé de sacrifier à quelques usages de son siècle, il sut aussi en +réformer plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui sont dans +toute la rigueur des règles. De belles pensées, des vers quelquefois +heureux, en recommandent d'autres à la bienveillance. Mairet, s'il eût +vécu à une autre époque, eût pu atteindre à une sorte d'élévation. +Toutefois il eût mieux peint les passions terribles, telles que la +vengeance, la fureur, que la tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette +dans le sentiment, il tombe dans le lascif ou dans le pédantesque[9]. +L'amant appellera sa maîtresse son _soleil_, et elle, soutiendra +qu'elle est sa _lune_ parce qu'elle tire de lui tout son éclat; puis +tous les deux, sur la scène, se livreront aux ébats de leur mutuelle +affection. Mais il est un point pour lequel Mairet fait école, c'est +l'habileté de la mise en scène, et l'effet calculé de situations +neuves et pleines d'intérêt. Son esprit était inventif, et quoique ses +pièces ne soient pas restées longtemps au théâtre et ne lui aient +guère survécu, son nom ne saurait être passé sous silence. + + [9] Voici un exemple frappant de ce que nous avançons: dans sa + pastorale de _Silvie_, le berger dit à la bergère: + + O Dieu! soyez témoin que je souffre un martyre + Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci? + + Silvie lui répond: + + Il faut croire plutôt qu'il s'éclate de rire, + Oyant les sots discours que tu me fais ici. + +Avant lui, bien qu'il n'ait composé qu'une longue pastorale avec +prologue, _les Bergères_, RACAN acquit une véritable célébrité, tant +cette pastorale eut de succès et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on +donna cette pièce pour la première fois; elle conquit la plus +prodigieuse admiration du public, et cependant le style et les pensées +brillent par leur naïveté plutôt que par tout autre mérite: qu'on en +juge. Sa bergère, racontant les premières impressions de l'amour, +s'écrie: + + Je n'avais pas douze ans, quand la première flamme + Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon âme; + Mais ignorant le feu qui depuis me brûla, + Je ne pouvais juger d'où me venait cela. + Soit que, dans la prairie, il vît ses brebis paître; + Soit que sa bonne grâce au bal le fit paraître, + Je le suivais partout de l'esprit et des yeux. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Il m'appelait ma soeur, je l'appelais mon frère, + Nous mangions même pain au logis de mon père. + Cependant qu'il y fût, nous vécûmes ainsi. + Tout ce que je voulais, il le voulait aussi. + Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son âme; + De baisers innocents il nourrissait ma flamme; + Mais dans ces privautés dont l'Amour nous masquait, + Je me doutais toujours de celle qui manquait. + +En 1606 PIERRE NANCEL avait fait jouer dans la même année trois +tragédies, _Débora_, _Dina_ et _Josué_, tirées toutes les trois de +l'Histoire sainte. Cette réminiscence des anciens mystères a ceci de +remarquable que ce sont les premières pièces où l'on voit, en France, +des combats, des batailles livrées sur la scène. Après la révolution de +1789, sous le premier Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que +l'on appelle à _grand spectacle_ a pris un accroissement considérable; +mais alors c'était une innovation, que du reste aucun auteur ne voulut +imiter. + +Un auteur dramatique dont la grande fécondité n'était pas le seul +mérite, quoi qu'en dise le satirique Boileau, commença vers l'année 1625 +à donner des ouvrages au théâtre. Nous voulons parler de SCUDÉRY, qui +composa et fit jouer plus de trente pièces presque toutes assez longues. +Né en 1601 au Havre, dont son père était gouverneur, Scudéry, d'une +famille noble originaire de Naples, voyagea longtemps, puis entra au +régiment des gardes, obtint le gouvernement de Notre-Dame à Marseille et +mourut académicien. Ayant une imagination vive, ardente, élevée mais +trop féconde, il se livrait aveuglément à sa facilité d'écrire. Aussi +ses oeuvres sont-elles entachées de nombreux défauts que rachètent +quelques qualités, telles que de l'esprit, des tours pleins de +hardiesse, des situations heureuses, variées à l'infini, intéressantes. +Son style est décent et ses personnages sont toujours convenables, ce +qui était bien rare à cette époque, comme nous l'avons fait remarquer +déjà. Scudéry ayant beaucoup voyagé, avait la mémoire ornée d'une foule +d'aventures romanesques, d'histoires singulières, de traits bizarres, +d'idées amusantes, de telles sortes que les intrigues étaient pour lui +tout ce qu'il y avait de plus facile à nouer et à dénouer. Au +commencement du dix-septième siècle, ce n'était pas là un défaut, au +contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de nombreux +admirateurs. + +La première pièce donnée par Scudéry, _Ligdamon et Lidias_ (1629), +tragi-comédie tirée, comme bien d'autres, de l'éternel roman _d'Astrée_, +a une préface trop singulière pour que nous n'en parlions pas. L'auteur +se donne pour un homme _au poil et à la plume_ et dit: «J'ai passé plus +d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup plus +usé de mèches en arquebuse qu'en chandelle, de sorte que je sais mieux +ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que +les périodes.» + +Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le renvoyât à ses +mèches d'arquebuse et à ses bataillons, surtout lorsque Sylvie la +bergère, refusant le don du coeur qu'on lui offre, répond, en vraie +gourgandine: + + Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie: + Je ne veux point passer pour un oiseau de proie. + Qui se nourrit de coeurs, et ce n'est mon dessein + De ressembler un monstre ayant deux _coeurs au sein_. + +On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage de soldat aux gardes. +Il est vrai de dire que l'amoureux Ligdamon s'y prend d'une façon +singulière pour se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère: + + Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent, + Changera ton poil d'or en des filons d'argent, + Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine, + Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine; + Que ton front plus ridé que Neptune en courroux, + Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux, + Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate, + Elle prendra son être en leur bord d'écarlate; + Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon, + N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon; + Que ta taille si droite et si bien ajustée, + Se verra comme un temple en arcade voûtée; + Que tes jambes seront grêles comme roseau; + Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux; + Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette, + Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette; + Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon, + Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon. + +Parmi les auteurs dramatiques de la même époque, nous citerons: +TROTEREL, qui fit quelques pastorales et deux tragédies dont le succès +dura peu de temps; CLAUDE BILLARD, sieur de Courgenay, d'abord page de +la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre et laissa les +médiocres tragédies de _Gaston de Foix_, de _Méroué_, de _Polixène_, de +_Panthée_, de _Saül d'Alban_, de _Genèvre_ et de _Henri IV_. Dans cette +dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs de la cour, se +révolte de ce qu'on le trouve trop jeune pour accompagner le roi son +père. Ses amis l'approuvent et le choeur des courtisans reprend: + + Je ne puis mettre dans ma tête, + Ce malheureux latin étranger + Qui met mes _fesses_ en danger. + +MAINFRAY, auteur d'_Hercule_, d'_Astiage_, de _Cyrus triomphant_, de la +_Rhodienne_, tragédie, et de la _Chasse royale_, comédie en quatre actes +et en vers, jouée en 1625 et contenant, dit le titre, _la subtilité dont +usa une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait d'amour_. + +Dans une de ses tragédies, intitulée _la Perfidie d'Aman mignon et +favori d'Assuérus_, on trouve le singulier dialogue suivant. + +Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de lui rendre hommage: + + Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce. + Il se moque de moi et bien loin me repousse + Comme homme de néant Je lui ferai sentir, + En dedans peu de jours, un triste repentir. + Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure, + Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure. + +Mardochée arrive, et Aman lui dit: + + Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi + D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi? + + MARDOCHÉE. + + Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable? + Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable? + As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux! + Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux? + + AMAN. + + Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande, + Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende? + Et encore oses-tu te montrer devant moi? + Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi. + + MARDOCHÉE. + + O le grand personnage! Adorer un tel homme! + J'adorerais plutôt la plus petite pomme, + Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur, + Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur? + Tu devrais te cacher, etc. + +BORÉE composa _Clorise_, _Achille_, _Bevalde_, _la Justice d'amour_, +_Rhodes subjuguée_, _Tomyris_, tragédies aussi ennuyeuses que longues, +se rapprochant des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles on +trouve cependant quelques scènes bien dialoguées. + +PIERRE MATHIEU, historiographe de France, donna _la Guisarde, ou le +triomphe de la Ligue_, tragédie dans laquelle on lit ces vers: + + Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains; + On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père. + Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux, + Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc. + +Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit dans un langage plus +élevé et plus noble au commencement d'_Athalie_. + +Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques des premières +années du dix-septième siècle, par un mot sur BOISSIN DE GATTARDON, qui +composa d'abord des pièces saintes, telles que le _Martyre de sainte +Catherine_, _de saint Eustache et de saint Vincent_, et fit ensuite les +pièces profanes de _Andromède_, _Méléagre_ et les _Urnes vivantes_, _ou +les Amours de Pholimor et de Polibelle_. + +Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais existé. On ne comprend +pas même aujourd'hui qu'il se soit trouvé dans aucun temps, un public +pour accepter et laisser représenter des monstruosités semblables. Les +héros de la fable, dans ses tragédies ou ce qu'il décore de ce nom, +_citent_ Démosthène, Cicéron, Pline. Les martyres des saints sont des +rapsodies dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce. + +Nous n'avons cité que les principaux auteurs du commencement du +dix-septième siècle. Le nombre en est beaucoup plus considérable. +Quelques-unes des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé le nom, +méritent encore par leur bizarrerie, d'être mentionnées dans cette étude +anecdotique. + +En 1600, DESPANNEY fit jouer une tragi-comédie intitulée _Adamantine, ou +le Désespoir_, dans laquelle se trouve la scène suivante qui parut aux +spectateurs de cette époque, la chose du monde la plus simple et la plus +morale. + +Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère, se jette à ses +pieds et parvient à l'émouvoir. Elle lui dit: + + --Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance? + --Je n'en puis espérer que par la jouissance. + --Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser? + --Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser. + +Alors la confidente de la princesse intervient et les fait s'embrasser, +puis elle leur dit: + + C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage, + Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage. + Vous êtes mariés; ne reste que la nuit + Pour éteindre vos feux. + +Voilà certes une façon commode et des plus lestes de s'unir par les +liens du mariage, c'est encore plus expéditif que d'avoir recours au +fameux forgeron anglais. Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, la +confidente tranche toute difficulté. + +THULIN, en 1629, fit représenter une pièce en un acte sous ce singulier +titre: _les Amours de la Guimbarde, toute en chanson et en vers +gascons_. C'est à Béziers que se donna cette oeuvre bizarre, l'une des +treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui et +intitulé: _l'Antiquité du Triomphe de Béziers un jour de l'Ascension_. +Voici, du reste, quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces. La +ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs siècles, avait été délivrée +le jour de l'Ascension. En souvenir de cet heureux événement et pour en +conserver la mémoire, on avait institué une fête anniversaire. Ce +jour-là, les habitants des environs se rendaient à la procession, et des +drames étaient représentés en l'honneur d'un certain capitaine Pépesuc, +dont la statue de pierre existait alors dans la ville, et auquel on +attribuait en partie la délivrance de Béziers. + +Dans _Bisatic_, tragédie de MAGARIT PAGEAU, jouée eu 1600, la fille du +roi des Massiliens, éprise de Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi +à Rome, s'écrie: + + Je te pouvais aider de petite servante, + Sous ton commandement volontiers fléchissante, + Ou bien pour tes rabats blanchement affiner, + Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner. + +Les autres comédies ou pastorales dont nous pourrions parler, sont en +général tellement ennuyeuses ou tellement décolletées par le fond et par +la forme, que nous croyons devoir borner là nos citations, d'autant que +nous en avons dit assez pour faire comprendre quel était le goût des +premières époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. Nous +allons voir bientôt le théâtre et le public modifier complétement leur +façon d'être, sous la salutaire influence de quelques grands auteurs; +mais avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux vieilles _Farces_ qui +réjouissaient tant nos pères. + +Nous avons salué, dans une de nos études précédentes, l'avènement sur la +scène des petites pièces qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de +la première période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens, +GAUTHIER-GARGUILLE, GROS-GUILLAUME et TURLUPIN, acquirent, vers la fin +du seizième siècle et dans les trente premières années du dix-septième, +une réputation telle, dans la parodie et la _farce_, que leurs pièces +prirent insensiblement le nom de l'un d'eux et furent appelées +_Turlupinades_. Les trois quarts du temps ces turlupinades n'étaient +que de mauvais jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées +au gros sel; mais elles avaient le don de faire courir tout Paris. Du +reste, cela n'est pas bien étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il +n'y a pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les paillasses et +les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, dans les foires, un +nombreux public. + +La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait pas de la +cuisse de Jupiter, ils étaient tout simplement garçons boulangers au +faubourg Saint-Laurent, à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque l'idée +leur vint qu'ils avaient des talents transcendants comme acteurs. Une +irrésistible passion les poussant vers les planches, ils abandonnèrent +le pétrin pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des pièces ou +fragments de pièces d'un comique à eux. Le public (peuple et bourgeois +de Paris) accueillit par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt, +leur réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la ville, se +précipiterait aux _turlupinades_ des trois amis. Ils prirent des +costumes en rapport avec leur caractère et leur physique. + +Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, représentait soit le +maître d'école, soit un savant, débitant d'un air bien bête les chansons +composées par lui. + +Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était toujours garotté par +deux ceintures, ce qui le faisait ressembler à un tonneau cerclé; +Gros-Guillaume, disons-nous, avait adopté les rôles de l'homme +sentencieux. Il ne portait point de masque, comme c'était encore +l'usage à cette époque, mais il se couvrait la figure de farine si +adroitement ménagée, qu'en remuant un peu les lèvres il blanchissait +tout à coup ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière, ce +malheureux était affecté d'une cruelle infirmité, et cette infirmité +contribuait souvent à son succès. Il avait la pierre; il entrait +quelquefois en scène, souffrant le martyre et son visage accusant la +douleur; sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes contrastant +avec ses rôles plaisants et ses lazzis, réjouissaient outre mesure les +nombreux spectateurs dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut +jusqu'à quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et sa mort, +dont nous parlerons plus loin, eut une cause à peu près accidentelle. + +Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou, jouait avec feu comme +on eût dit de nos jours; en argot de théâtre, il brûlait la planche. Il +lançait à tout instant des pointes et des bons mots; bref, c'était le +paillasse de la troupe, et l'on sait que pour être un amusant paillasse, +il faut avoir non-seulement de l'entrain, mais de l'esprit. + +Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume à la porte +Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était alors le fossé de l'Estrapade. +Ils se firent un théâtre portatif dans le genre, mais sur une plus +grande échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, ils y +adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise de décorations; puis, +deux fois dans les vingt-quatre heures, dans l'après-midi et le soir, +ils jouaient, moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs. + +La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs de l'hôtel de +Bourgogne en conçurent de la jalousie, puis finirent par se plaindre au +cardinal de Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme ils les +appelaient, allaient sur leurs brisées et leur causaient un véritable +préjudice. + +Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que dévorait la manie +d'être lui-même auteur dramatique, fut bien aise d'avoir un prétexte +pour assister à une _turlupinade_. Il déclara qu'il voulait juger du +différend en connaissance de cause, et fit venir les trois amis au +Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur donna l'ordre de jouer dans +une alcôve. Ils imaginèrent une scène comique dans laquelle +Gros-Guillaume, en femme, cherche à apaiser la colère de Turlupin, son +mari. Ce dernier, le sabre à la main, va couper la tête à sa malheureuse +moitié, lorsqu'elle s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle +lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre tombe des mains du +mari offensé, qui s'écrie: «Ah! la carogne, elle m'a pris par mon +faible, la graisse m'en fige encore sur le coeur.» Cette scène, qui dura +une heure, et dans laquelle les deux pauvres diables se surpassèrent, +amusa tellement Richelieu, le fit rire à tel point, qu'il prit leur +parti contre les acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à ces +derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on sortait toujours +triste de leur théâtre et qu'avec le secours de ces braves gens il n'en +serait plus de même. + +Voici une autre des principales _turlupinades_ de cette époque. +Gauthier-Garguille déblatère contre les servantes; il est obligé, +dit-il, d'en changer tous les huit jours. Il termine la nomenclature de +leurs défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend qu'il a +trouvé les siennes se peignant au-dessus de la marmite. Turlupin répond +qu'il n'est pas étonnant alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa +soupe, puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un vrai +phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la cave. + +Ces deux citations peuvent faire comprendre que les _Turlupinades_ +avaient bien de l'analogie avec les scènes de paillasse dont les masses +populaires sont encore avides pendant les fêtes et dans les foires. + +Le facétieux trio de boulangers devenus artistes, entra donc, par ordre +de Son Éminence le Grand Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne; +mais ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut la hardiesse +de contrefaire un magistrat affligé d'un tic très-désagréable. Il eut +l'adresse, ou si l'on veut, la maladresse de le si bien contrefaire, +qu'il était impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit, en +effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats ne trouvèrent pas la +chose plaisante, et le pauvre artiste fut décrété de prise de corps +ainsi que ses deux compagnons en _Turlupinades_. Cette arrestation +tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent; mais +Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot. Il eut un tel saisissement +qu'il en mourut. La douleur que ressentirent les deux autres membres de +l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la mort de leur +ami, que, dans la même semaine, l'un et l'autre descendirent au tombeau. +Ils n'avaient pas fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les +_Turlupinades_ du vrai Turlupin; mais le nom subsista et les farces ne +sont pas prêtes à disparaître en France. Pour un Gros-Guillaume, un +Garguille, un Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième, +des milliers de paillasses qui n'ont cessé de continuer leur genre sur +tous les théâtres ambulants du monde. + +Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la _Farce_ dans les premières +périodes théâtrales, par le récit suivant de l'une d'elles, récit +emprunté à un auteur qui vivait au temps de Charles IX: + +«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba en telle mélancolie et +aliénation d'entendement, qu'il disait et croyait être mort. A cause de +quoi il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même cheminer, mais +se tenait couché. Enfin il devint si débile, qu'on attendait d'heure à +heure qu'il dût expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme du +malade, qui, après avoir tâché de persuader son oncle de manger, ne +l'ayant pu faire, se délibéra d'y apporter quelque artifice pour sa +guérison. Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, d'un +linceul à la façon qu'on agence ceux qui sont décédés, pour les inhumer, +sauf qu'il avait le visage découvert, et se fit porter sur la table de +la chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre cierges allumés +autour de lui. Somme, la chose fut si bien exécutée, qu'il n'y eut +personne qui eût pu se contenir de rire: même la femme du malade, +combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir, ni le jeune homme +inventeur de cette affaire; apercevant aucuns de ceux qui étaient autour +de lui, faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient, pour qui tout +cela se faisait, demanda à sa femme qui c'était qui était sur la table, +laquelle répondit que c'était le corps de son neveu décédé; mais, +répliqua le malade, comment serait-il mort, vu qu'il vient de rire à +gorge déployée? La femme répond que les morts riaient. Le malade en veut +faire l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un miroir, puis +s'efforça de rire, et connaissant qu'il riait, se persuada que les morts +avaient cette faculté, qui fut le commencement de sa guérison. Cependant +le jeune homme, après avoir demeuré environ trois heures sur cette table +étendu, demanda à manger quelque chose de bon. On lui présenta un chapon +qu'il dévora avec une pinte de bon vin; ce qui fut remarqué du malade, +qui demanda si les morts mangeaient. On l'assura que oui; alors il +demanda de la viande qu'on lui apporta, dont il mangea de bon appétit. +Et somme, il continua à faire toutes actions d'homme de bon jugement, et +peu à peu cette cogitation mélancolique lui passa. Cette histoire fut +réduite en _Farce_ imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le roi +Charles IX, moi y étant.» + +Voici le singulier titre d'une farce représentée en 1558: les _Femmes +Salées_, en un acte, en vers, à cinq personnages, par un anonyme, jouée +par les Enfants Sans Souci, imprimée en caractères gothiques, ou +_discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause +qu'elles sont trop douces_. + + + + +IV + +COMÉDIE-FRANÇAISE. + +DE 1600 A 1789. + + Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en + 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de + paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première + comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à + 1650.--Caractère de son talent.--Ses compositions + dramatiques.--_Les Occasions perdues_ (1631).--_Venceslas_ + (1648).--Anecdote relative à cette tragédie.--L'acteur + Baron.--_Cosroës_ retouché par M. d'Ussé.--Emprunt fait à + Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.--Transformations + diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de Bourgogne et du + Marais, depuis 1600.--Deux troupes françaises à Paris jusqu'en + 1641.--L'_illustre_ théâtre de Molière.--Troisième troupe, + celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, sous le + nom de troupe de _Monsieur_. Elle devient troupe du _Roi_ en + 1665.--Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois + troupes françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion + de la troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de + Bourgogne, partie dans celle du Marais.--La troupe du + Marais dans la rue Guénégaud.--Réunion des deux troupes + françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de + la Comédie-Française ou troupe _du Roi_.--Elle est installée + d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue + Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril + 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres + forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait + valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers + décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18 + juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux + Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la + salle de Richelieu.--Modifications dans le costume + théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la + scène, 1760.--Réflexions. + + +Plus les compositions dramatiques s'épuraient et plus le goût du +théâtre s'étendait. Le public se pressait en foule aux représentations +théâtrales, et le nombre des auteurs augmentait dans une proportion +notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien, et nous +pourrions dire des habitants de la France entière, que bientôt, malgré +les bateleurs ambulants et les _turlupins_, malgré la Comédie +italienne, dont nous parlerons plus loin, on reconnut que la seule +troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas suffisante à Paris. + +En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea. Une partie des +comédiens conserva son premier théâtre, l'autre en éleva un second au +Marais; il y eut donc, dès le commencement du dix-septième siècle, +deux salles de spectacle à Paris, sans compter, comme nous l'avons +dit, les tréteaux et le théâtre nomade de la troupe italienne, qui +jouait assez habituellement à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577. +Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre que nous +raconterons. + +A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur des représentations +théâtrales, fit construire dans son propre palais, deux salles: une +petite, pouvant contenir six cents personnes et où l'on jouait les +pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat, pouvant +recevoir deux mille spectateurs et qui plus tard fut donnée à la +troupe de Molière. Mais ces deux salles n'étaient pas ouvertes au +public. + +En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, faillit doter Paris +d'un troisième théâtre permanent, et dota la scène française du plus +grand génie qui se fût encore révélé au point de vue de l'art +dramatique. Un jeune homme de Rouen avait un ami, il le mène chez une +jeune personne dont il est fort épris. La jeune personne trouve l'ami +à son goût et repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait Pierre +Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable, et si plaisante, qu'il +en fait une charmante comédie. Il la met au théâtre sous le nom de +_Mélite_ (nom qui fut donné plus tard à la jeune personne, cause +première de la première étincelle du génie du grand Corneille). La +comédie a un succès fou, si bel et bien que la salle ne pouvant +suffire au public, une nouvelle troupe de comédiens s'organise, +demande et obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre +avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine, rue +Michel-le-Comte, pour louer son établissement et y organiser une salle +de spectacle. La permission était accordée pour deux ans; mais à peine +la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une affluence telle +se porta aux représentations de la _Mélite_ de Corneille, que la rue +Michel-le-Comte, alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et +étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la majeure partie du +jour. De là les réclamations des habitants affirmant que souvent ils +ne pouvaient rentrer que de nuit chez eux, se plaignant de rester en +butte aux sots propos des laquais et aux entreprises plus dangereuses +des filous. Bref, l'affaire fut déférée au Parlement qui, par arrêt du +22 mars 1633, fit défendre aux comédiens du Jeu de paume de la +Fontaine, de représenter aucune pièce, _jusqu'à ce qu'autrement en fût +ordonné_; or il n'en fut pas autrement ordonné, et le troisième +théâtre de Paris mourut en naissant. + +Avant de parler du grand Corneille, un mot de celui qu'il appelait son +père en art dramatique, de Rotrou, dont les leçons lui furent fort +utiles et qui, presque seul des poëtes du temps de Richelieu, eut la +loyauté et le courage de refuser de condamner _le Cid_ (ce +chef-d'oeuvre de la tragédie à cette époque), malgré les ordres +injustes du cardinal-ministre. C'est de Rotrou que Corneille disait +plus tard: «Lui et moi, nous ferions subsister des saltimbanques,» +voulant exprimer que, jouées par de mauvais acteurs, leurs pièces +auraient encore du succès, et il avait raison. + +Rotrou mérite une étude spéciale, car il est le trait d'union entre la +tragédie primitive dégrossie à la fin du seizième siècle, et la +tragédie digne de ce nom, inaugurée par Corneille et continuée par +Racine et par Voltaire. + +Né à Dreux en 1609, Rotrou, doué d'une facilité prodigieuse, se +distingua très-vite, par ses oeuvres dramatiques, des poëtes qui +l'avaient précédé. Le cardinal de Richelieu, en quête de littérateurs +de talent pour les confisquer au profit de sa gloire (ce à quoi il n'a +guère réussi), le choisit, bien qu'il fût encore fort jeune, pour se +l'attacher, et s'il ne le fit pas admettre à l'Académie française, +c'est que l'on n'y recevait que les hommes ayant leur résidence fixe à +Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux, où il mourut à +l'âge de quarante et un ans. + +Rotrou fit représenter plus de trente-cinq pièces au théâtre, en +vingt-deux années, puisque sa première, la _Bague de l'oubli_, est de +1628, et sa dernière _don Lopez de Cardone_, est de 1650. Corneille +avait en grande estime les oeuvres de ce poëte dramatique, et, en +effet, le premier, il a rendu la tragédie à sa véritable +signification; le premier, il a introduit dans sa composition la +régularité. Surpassé et bien distancé par Corneille, il a prouvé par +plusieurs productions pleines de goût et d'intérêt, qu'il eût pu +approcher beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa trop grande +facilité ne l'eût pas rendu trop coulant dans le choix de ses sujets. +Une autre cause de la faiblesse d'un grand nombre de ses oeuvres, fut +la passion du jeu, qui le mettait souvent dans l'embarras. Pour se +tirer des fausses positions où il se trouvait tout à coup, il fallait +une comédie nouvelle. Eu quelques jours, la comédie faisait son entrée +au théâtre et réparait les pertes du jeu; mais le travail se +ressentait forcément de la rapidité du poëte et de la préoccupation du +joueur. Rotrou, comme les maîtres qui vinrent après lui, Corneille, +Racine, Molière, puisa aux sources pures des Grecs et des Romains. Les +théâtres italiens et espagnols lui fournirent aussi des comédies +agréables. Si ses tragi-comédies se ressentent du goût de l'époque et +ne sont guère, comme toutes les pièces de ce genre, que des romans +dialogués, mal construits et surchargés de personnages épisodiques +inutiles au sujet, il y a du moins plusieurs de ses comédies qui sont +bien conduites. Ses tragédies de _Venceslas_, d'_Antigone_, d'_Hercule +mourant_, de _Bélisaire_, d'_Iphigénie_ et de _Cosroës_ ont du mérite, +même à côté de celles de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses +compositions des vers secs, durs, allant quelquefois jusqu'au barbare +et au burlesque (ce qui ne déplaisait pas encore au public d'alors), +on y rencontre aussi des vers aisés, naturels, coulants, exprimant de +belles pensées. + +Dans les _Occasions perdues_, représentée en 1631, il y a une scène de +bonne comédie qui ne serait pas déplacée de nos jours. + +La reine de Naples éprise de _Cloriman_, mais ne voulant voir ce +dernier que par l'entremise d'_Isabelle_ sa confidente, la charge de +le séduire pour elle, et lui dit: + + --Feins de brûler pour lui d'une ardeur sans seconde + --Mais en feignant, Madame, un feu si véhément, + Il faut donc me résoudre à perdre mon amant? + --Simple, qui ne sait pas qu'à la fille avisée, + Abuser tous les coeurs est une chose aisée. + Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux; + Et tu n'espères pas d'en pouvoir tromper deux? + +Isabelle s'empresse d'expliquer à la reine comment elle s'y prendra +pour toucher le coeur de Cloriman: + + Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace, + Avec quels mouvements ils auront plus de grace. + Par quels ris je pourrai m'acquérir plus de voeux, + Et par quelle frisure embellir mes cheveux. + Pour rendre à mes désirs son âme résignée, + S'il vous plaît, j'emploierai le fard et la saignée. + Mes mains emprunteront la blancheur des onguents: + Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants. + Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle, + Pour me rendre le port et la taille plus belle + N'épargne en mes habits ni baleine, ni fer, + Et me serre le corps jusques à m'étouffer. + Je parlerai toujours de soupirs et de flamme + A ce jeune étranger qui vous a ravi l'âme. + Je n'épargnerai point les pas de cent valets, + Et mille coeurs navrés empliront mes poulets. + Je m'y qualifierai du nom de prisonnière; + Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumière. + Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que voeux; + Je les cachetterai de mes propres cheveux. + Je verserai des pleurs; il me verra malade, + Si quelqu'autre en obtient seulement une oeillade. + --Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obéir. + En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir. + +Le chef-d'oeuvre de Rotrou est sa tragédie de _Venceslas_, jouée en +1648, deux ans avant sa mort, retouchée en 1759, plus d'un siècle +après lui, par M. Marmontel, et donnée la seconde fois à la scène avec +beaucoup moins de succès que la première. Rotrou venait à peine de +terminer le dernier acte de son _Venceslas_, dont il était, avec +raison, fort satisfait, qu'il fut se livrer à sa passion du jeu. La +chance lui étant défavorable, il perdit une somme assez peu élevée, +mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrêta, on le conduisit +en prison. Le malheureux poëte ne savait où donner de la tête, +lorsqu'il songea à son _Venceslas_. + +Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa tragédie pour +_vingt pistoles_. Ce n'était pas cher; on s'empressa d'accepter, il +sortit de prison, et la pièce eut un succès tel que les acteurs lui +firent un beau présent. C'est par le rôle de Venceslas que Baron, le +célèbre comédien, fit sa seconde rentrée au théâtre, trente ans après +l'avoir abandonné, et c'est par ce même rôle qu'il quitta la scène +pour n'y plus paraître. Il était temps, car il ne put achever son +rôle. Il avait à peine déclamé ce vers: + + Si proche du cercueil où je me vois descendre. + +que son asthme l'empêcha de continuer. + +Plus d'un poëte venu longtemps après Rotrou, lui emprunta des pensées, +des vers et même des scènes et des pièces. Ainsi, outre son +_Venceslas_ repris par Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses +_Ménechmes_, joués en 1632; Racine utilisa, dans sa _Thébaïde_, +l'_Antigone_ représentée en 1638; Tristan retoucha son _Amarillis_; M. +d'Ussé fit de même en 1704, pour _Cosroës_ donné au théâtre en 1648. +Il est vrai de dire que dans cette dernière tragédie, les plus beaux +vers sont du second auteur, comme, par exemple, ceux-ci dans une scène +du quatrième acte: + + Fatale illusion, fantôme de grandeur, + Éblouissant éclat dont brille une couronne! + Pourquoi, malgré moi-même, embrasez-vous mon coeur? + Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne. + Cessez, honneur, de me donner des lois; + Votre grandeur n'est qu'un passage + Que le Destin, toujours volage, + Abat et relève à son choix; + Et la pompe qui suit les rois + N'est rien qu'un brillant esclavage. + +Enfin, l'_Amphitryon_ de Molière, joué en 1668, a, on n'en saurait +disconvenir, un grand air de famille avec les _Sosies_ de Rotrou, +représentés trente ans plus tôt. + +Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui appréciait le génie de ce +grand homme, imagina une singulière façon de faire l'éloge de l'auteur +de _Cinna_. Dans sa tragédie de _Saint-Genest_, Dioclétien, après +avoir loué sur ses talents, le plus grand comédien de son époque, lui +demande quelles? sont les pièces qui ont le plus de succès. L'acteur +répond: + + Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome, + Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme, + A qui les rares fruits que la Muse produit, + Ont acquis sur la scène un légitime bruit, + _Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,_ + Portent les noms fameux de _Pompée et d'Auguste_. + Les poëmes sans prix, où son illustre main, + D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain + Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, + Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre. + +Nous avons expliqué, dans un de nos chapitres précédents, comment la +foule qui se pressait aux représentations dramatiques, avait amené les +comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, en 1600, à se séparer en deux +troupes, ce qui avait donné naissance à une seconde scène élevée au +Marais. Nous avons dit également qu'au commencement du dix-septième +siècle, le cardinal de Richelieu, emporté par sa passion pour le +théâtre, avait fait construire dans son propre palais deux salles de +spectacle, une grande et une petite. + +En 1641, Molière, ou plutôt Poquelin (car c'était son véritable nom), +entra dans une des nombreuses sociétés particulières qui, à cette +époque, se faisaient un divertissement domestique de jouer la comédie. +Cette société acquit bientôt une certaine célébrité sous le nom de +_l'Illustre Théâtre_. Beaucoup de princes et de grands personnages la +faisaient venir dans leurs hôtels. Après avoir parcouru quelque temps +la province avec cette _Société_, ou si l'on veut avec cette _troupe_, +Molière revint à Paris, fut assez heureux pour avoir accès auprès de +Monsieur, qui le présenta au Roi et à la Reine-Mère, et pour être +appelé à jouer en présence de Leurs Majestés dans la salle des gardes +du vieux Louvre. Bientôt Louis XIV, fort satisfait des talents de la +troupe de Molière et des comédies composées par son chef, accorda à +ces acteurs la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une troisième +troupe dramatique sous le nom de troupe de _Monsieur_. En 1665, les +comédiens de _Monsieur_ devinrent comédiens _du Roi_, avec 7,000 +livres de pension, et ils s'établirent à la salle du Palais-Royal. + +Les trois théâtres, c'est-à-dire: celui de l'Hôtel de Bourgogne, le +plus ancien de tous; celui du Marais, _fondé_, ou si l'on veut +_détaché_ du premier en 1600; et enfin celui du Palais-Royal de +création récente, subsistèrent et jouèrent séparément jusqu'à la mort +de Molière en février 1673. Les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne et du +Marais interprétaient de préférence la tragédie, ceux du Palais-Royal +la comédie. + +Lorsque la troupe de Molière eut perdu son chef, c'est-à-dire l'âme de +la société, elle ne put se soutenir et se divisa. Une partie du +personnel s'unit à l'Hôtel de Bourgogne, l'autre se joignit au théâtre +du Marais. Il n'y eut donc plus à Paris que deux théâtres où étaient +représentées les tragédies et les comédies françaises. + +La troupe du Marais quitta bientôt son établissement pour en fonder un +autre rue Guénégaud. Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les +décorations et tout le matériel encore dans la salle du Palais-Royal +et ayant servi à la troupe de Molière. + +La troupe de l'Hôtel de Bourgogne et celle du théâtre Guénégaud +restèrent distinctes et séparées jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-là, +elles furent réunies par ordre de Louis XIV, en sorte qu'à dater de ce +moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle de la Comédie-Française, +dite _troupe du Roi_, qui fut seule chargée de représenter les +comédies et les tragédies. Le nombre des acteurs fut déterminé, les +bénéfices distribués au _prorata_ des talents. Les artistes obtinrent +certains priviléges. Les uns furent dispensés du service, les autres +eurent des pensions. Une ordonnance royale affecta 12,000 livres à +cette nouvelle société, dont toute l'administration fut réglée par +ordonnance royale. + +C'est donc du 21 octobre 1680 que date réellement la +Comédie-Française; cependant elle fut organisée sur de nouvelles +bases, près d'un siècle plus tard, après avoir passé par diverses +phases. + +La Comédie-Française fut d'abord installée au théâtre de la rue +Guénégaud; mais la proximité du collége Mazarin étant chose gênante et +pour le collége et pour le théâtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs +d'abandonner cette salle et de chercher un autre emplacement pour +leurs représentations. La société fit l'acquisition du jeu de paume de +la rue Saint-Germain-des-Prés et de deux maisons voisines. Sur les +dessins de François d'Orbay, architecte, jouissant d'une réputation +méritée, on bâtit l'hôtel dit des Comédiens du roi. Ces derniers en +firent l'ouverture le 18 avril 1689, lundi de pâques, par la tragédie +de _Phèdre_ de Racine. La dernière représentation donnée sur ce +théâtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soirée _Béverley_ et +_le Sicilien_. L'acteur d'Allainval annonça au public le changement +qui allait s'opérer par la petite allocution suivante: + + «Le Théâtre-Français touche enfin à l'époque la plus flatteuse + qu'il pouvait espérer. Le gouvernement daigne fixer un moment son + attention sur lui, et s'occupe des moyens de faire élever un + monument digne des chefs-d'oeuvre des hommes de génie qui vous + ont fait l'hommage de leurs veilles. La scène lyrique vient + d'offrir à vos yeux les ressources de l'architecture; vous avez + rendu justice au travail de l'artiste célèbre qui a eu le courage + de s'écarter des routes d'une imitation servile, et qui a été + assez heureux de vous plaire, en osant innover. Il est temps que + les mânes de Corneille, de Racine et de Molière viennent + contempler les changements dont le théâtre est susceptible, et + nous dire: «Voilà le temple où nous aurons à être honorés. Il est + temps enfin de faire cesser les reproches très-fondés des autres + nations jalouses de la gloire de la nôtre.» Accoutumés depuis + longtemps à votre bienveillance, nous ne cesserons jamais de vous + donner des preuves de notre empressement à vous offrir des + productions dignes de vos suffrages. C'est dans ces sentiments + que nous quittons un théâtre où vous avez tant de fois secondé + nos efforts. Pénétrés de la plus vive reconnaissance pour les + bontés dont vous daignez nous honorer, nous osons vous en + demander la continuation sur la nouvelle scène que nous allons + occuper.» + +Pendant la période de 1689 à 1770, la Comédie-Française eut à +supporter quelques vicissitudes, malgré la protection dont elle était +l'objet de la part du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement +du dix-huitième siècle, le peu d'empressement que les Comédiens +mettaient à plaire au public, leurs négligences, leurs discussions +intestines, la pauvreté des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs +médiocres, après les grandes et belles productions de Corneille, de +Racine, de Molière, avaient fait tomber leur théâtre dans un discrédit +dont il ne semblait pas devoir se relever facilement. Leur spectacle +était entièrement désert et, par contre, le public, même les grands +seigneurs et la cour, se pressaient aux spectacles forains. La +Comédie-Italienne avait pris le dessus sur la Comédie-Française. +Quelques parodies, quelques pièces légères, quelques vaudevilles +amusants, joués aux Italiens, avaient fait entièrement déserter la +première scène française. Les choses étaient en cet état en 1710 et la +scène des Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles +sur l'état d'abandon dans lequel on laissait la Comédie-Française, ce +n'étaient que quolibets, que pointes épigrammatiques, que parodies du +répertoire de la troupe du roi, quand le directeur de la +Comédie-Française, Dancourt, voulut essayer de ramener les Parisiens +dans sa salle. Mais au lieu de comprendre que la scène française ne +doit briller et attirer les gens d'esprit que par des compositions +dramatiques de bon aloi, par des tragédies ou par des comédies +d'auteurs de mérite, de poëtes de talent, Dancourt imagina de +sacrifier au goût du jour. Il résolut de faire représenter un +divertissement dans lequel on verrait _Arlequin_ et _Scaramouche_. Il +proposa le rôle d'Arlequin à La Thorillière. Longtemps cet excellent +acteur refusa de condescendre à ce qui lui semblait être une véritable +platitude. Pressé par Dancourt, il finit cependant par accepter le +rôle de Mezzetin[10]. On se détermina à travailler au divertissement. +Le sujet fut tiré de la situation même dans laquelle se trouvait alors +la Comédie-Française. On l'intitula la _Comédie des Comédies_. +Dancourt composa la pièce, fit faire quelques airs par Gilliers, et on +l'offrit aux Parisiens. Les Parisiens montrèrent plus d'intelligence +que les Comédiens, en ne faisant pas fête à ce spectacle de mauvais +goût[11]. + + [10] Mezzetin, nom d'un rôle de la Comédie-Italienne dont le + caractère est à peu près celui de _Scapin_. + + [11] On en était arrivé à ce point, à la Comédie-Française, que + l'on vit la célèbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi + lesquels le bilboquet était alors fort à la mode, jouer à ce jeu + dans la pièce de l'_Amour vengé_. + +Par opposition, le théâtre de la foire Saint-Laurent fit représenter +une espèce de prologue de Lesage, Fuzelier et d'Orneval, intitulé les +_Comédiens Corsaires_. Dans cette petite pièce, les comédiens de la +foire se plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et leurs +danses. Un des personnages de cette farce était une actrice de la +Comédie-Italienne arrivant en scène et chantant ce couplet: + + Au mépris de notre gloire, + Ces petits esprits follets + Ne demandent que couplets, + Que musique, vraiment voire! + Ils feraient, ces Messieurs-là, + Si on voulait les en croire, + Ils feraient, ces Messieurs-là, + Danser et Phèdre et Cinna. + +Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et, pour justifier le +nouveau genre adopté par la Comédie-Française, il déclamait: + + Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes, + Nous voyons le préau s'enrichir de nos pertes; + Et là, les spectateurs, de couplets altérés, + Gobent les mirlitons qui les ont attirés: + Ils y courent en foule entendre des sornettes; + Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes. + Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près, + De nos tables jadis ont soutenu les frais; + Mais vous le savez tous, notre noble comique + Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique; + Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs? + Trente contemporains de ces fameux auteurs... + Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage, + Pour rappeler Paris, donner du batelage. + Si vous me demandez où nous l'irons chercher; + Amis c'est aux forains que nous devons marcher. + +Voyant que la Comédie-Française n'avait pas même le privilége, avec de +mauvaises pièces faites à la mode, de lutter contre les lazzis des +théâtres forains, Dancourt trouva un autre expédient, celui de faire +valoir le _privilége exclusif_ de la troupe et d'en demander la +stricte exécution en justice. + +Plusieurs sentences et divers arrêts furent en effet rendus dans ce +sens, mais sans être exécutés. Enfin le Parlement se mêla du procès et +fit défense aux théâtres de la foire de faire servir leurs +établissements à d'_autres usages qu'à ceux de leur profession_, +permettant, en cas de contravention, de démolir leurs salles de +spectacles. Les petits théâtres voulurent encore lutter et les +comédiens du roi firent abattre plusieurs salles. Un nouvel arrêt du +conseil en date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement. + +Le 18 juin 1757, un règlement pour la Comédie-Française fut promulgué, +lequel annulait tout ce qui avait été décrété jusqu'alors concernant +ce théâtre, _formé en France_, dit le préambule royal, _par les +talents des plus grands auteurs_. + +Quarante articles réglaient tout ce qui avait rapport: 1º A +l'administration, aux parts bénéficiaires des acteurs, à leurs +devoirs, à leurs droits, à leurs pensions de retraite; 2º aux +retenues pour l'Hôpital général, pour l'Hôtel-Dieu, pour le traitement +des employés; 3º à la tenue des archives; 4º à la composition du +conseil de la troupe, et enfin à tout ce qui concernait l'organisation +complète de cette société. + +La Comédie-Française était à la disposition du roi. Elle jouait +habituellement à la cour depuis la Saint-Martin jusqu'au jeudi d'avant +la Passion, et lorsque la famille royale allait à Fontainebleau, une +partie de la troupe s'y rendait également. Chaque sujet avait un +supplément. Une assemblée générale avait lieu tous les lundis à +l'hôtel de la Comédie, et c'était alors que les auteurs présentaient +leurs pièces, qui devaient être examinées par l'assemblée. + +En 1770, les comédiens ordinaires du roi s'établirent dans la salle +des Tuileries où ils jouèrent jusqu'à l'année 1782, pendant que l'on +construisait pour eux le théâtre de l'Odéon où ils restèrent de 1782 à +1799. + +La salle de l'Odéon, bâtie par ordre de Louis XVI, d'après les plans +des architectes Peyre, Lainé et Vailly, fut incendiée en 1799 et la +Comédie-Française s'installa, à la suite de cet événement, au théâtre +de la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui. Cette salle +de la rue Richelieu avait été commencée en 1787, aux frais du duc +d'Orléans. Terminée au bout de trois ans, la troupe des +_Variétés-Amusantes_ l'avait occupée en 1790, pour la céder, en 1799, +aux comédiens français. L'Odéon, brûlé en 1799, reconstruit sur ses +anciennes fondations par décision du Premier Consul, servit à la +troupe de M. Picard. Le feu détruisit une seconde fois cette belle +salle le 20 mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebâtir et annexa la +troupe qui en exploitait le privilége à la Comédie-Française, +l'autorisant à y représenter les tragédies, les drames et les comédies +données sur la scène française. + +Pendant la période de 1710 à 1799, la Comédie-Française, devenue la +première scène du monde, introduisit d'importantes et très-utiles +améliorations dans ses habitudes intérieures. Elle arriva +successivement, ainsi que nous allons le raconter, à la réforme +complète des costumes, à leur appropriation à l'époque, de façon à ce +que les paroles ne fussent plus un anachronisme _chronique_ avec les +vêtements. Elle obtint (à grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle +obtint la liberté de l'emplacement sur lequel est représentée la pièce +jouée par les acteurs. + +Jusqu'en l'année 1727, les acteurs et actrices disaient leurs rôles +vêtus comme ils l'étaient dans la vie habituelle. On comprend combien +cela nuisait à l'illusion, et quel ridicule en fût même résulté, si +les yeux n'eussent été depuis longtemps façonnés par l'usage à cette +bizarre disparate. A l'une des reprises de la tragédie de Campistron, +_Tiridate_, en 1727, Mlle Lecouvreur, excellente actrice et femme de +goût, commença une petite réforme dans le costume; mais comme les +choses, même les plus simples et les plus naturelles, ne se modifient +pas en un jour, au lieu d'adopter pour elle et pour ses camarades de +théâtre le vêtement spécial à l'oeuvre dramatique représentée, elle ne +fit que changer le costume de ville en costume de cour, c'est-à-dire +qu'elle parut sur la scène en robe à queue traînante et à paniers, +comme en portaient les grandes dames au commencement du dix-huitième +siècle. Cette nouveauté fut approuvée du public. + +Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de trente années encore, +on vit à la Comédie-Française les femmes des consuls romains et des +héros grecs en robes bouffantes, la tête surmontée d'énormes coiffures +inventées souvent par le mauvais goût de l'actrice. Les artistes de +l'époque pensaient avoir bien mérité de la patrie et des beaux-arts en +représentant les reines ou les princesses de la plus haute antiquité +déguisées en marquises de la cour de Louis XV. Les acteurs étaient +tout aussi ridicules. Avec la cuirasse antique, avec le cothurne, le +Romain ou le héros grec de la Comédie-Française se coiffait d'un +chapeau à plumes surmonté d'un panache. On applaudissait un Ajax, un +Ulysse, un Agamemnon en perruque de magistrat, ayant au-dessus de +cette perruque un casque plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi +Priam traînait sur la scène une casaque de marchand arménien, et +toutes ces absurdes bigarrures de costume, loin d'être l'objet de +plaisanteries dans le public, étaient souvent applaudies et admirées. + +C'est donc ainsi _attiffés_ que parurent sur la scène française les +héros de Rotrou, de Corneille, de Racine. Le _Cid_ et _Cinna_ eurent +pour interprètes des acteurs en fraise plate, en hauts-de-chausses à +dentelle, en juste-au-corps à petites basques; des actrices en corsage +court et rond, avec le sein découvert, la jupe à queue, les talons +élevés, les cheveux crêpés et bouffants. Auguste avait une couronne de +laurier par dessus sa perruque à la Louis XIV. + +Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement adopté +au théâtre. Il voulut s'y opposer, obtenir des modifications, l'usage +fut plus fort que sa logique. Baron, le grand Baron lui-même, qui +avait su réformer la diction ampoulée de ses prédécesseurs, ne comprit +pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa carrière dramatique, il +joua le jeune Misaël des _Machabées_, vêtu en bourgeois de Paris, avec +un toquet d'enfant et des manches pendantes. + +Sorel, dans _la Maison des jeux_, raconte que le rôle d'Hercule était +interprété par un acteur en vêtements ordinaires, mais en manches +retroussées, qui le faisaient ressembler à un cuisinier en fonction. +Il portait sur l'épaule, en guise de massue, une petite bûche. Apollon +avait l'habitude de mettre derrière son oreille une plaque jaune +destinée à représenter le soleil. + +En 1747, une jolie comédie en trois actes, de Lachaussée, _l'Amour +castillan_, fut donnée aux Italiens avec des costumes espagnols. Cette +nouveauté étonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation. + +En 1753, madame Favart fit un rôle de paysanne, sans robe à paniers, +sans gants, sans coiffure; mais comme une fille de village, en jupon +de serge, les cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et +enfin chaussée de sabots, ce qui déplut aux élégants de l'époque. + +En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guidés par le bon goût et par +l'amour de l'art dramatique, sentirent enfin le ridicule du costume et +la nécessité d'arriver à une réforme devenue indispensable. Grâce à +ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux à plumes +disparurent de la tragédie; les habits furent coupés à la mode +antique; les représentations théâtrales devinrent plus pompeuses. Les +décors furent rendus plus semblables à la réalité, le nombre des +gardes et des soldats qui environnent les rois fut augmenté. Les +changements à vue eurent une plus grande précision. En un mot, tout +s'améliora dans ce que l'on appelle la mise en scène. + +Toutefois, ni Lekain ni mademoiselle Clairon n'eurent assez de +puissance encore, pour faire adopter complétement le costume vrai de +l'époque dans chaque oeuvre dramatique. Les Scythes et les Sarmates +portèrent la peau de tigre, les Turcs le turban et le sabre recourbé; +mais pour bien des rôles l'habit français resta toujours de mise. Il +fallut que Talma vînt donner le coup de grâce aux oripeaux que l'on +adaptait au vêtement de tous les jours, pour faire disparaître enfin +ce reste de barbarie. Il introduisit le costume exact. Le premier +exemple qu'il donna fut dans _Charles IX_. Bientôt _Virginie_, de La +Harpe, _les Gracques_, d'André Chénier, furent joués avec +l'habillement de l'époque; puis les acteurs et les actrices, Romains +ou Grecs, à la scène, se vêtirent en Romains et en Grecs: puis enfin, +en dernière analyse, à partir du commencement de ce siècle, on devint +au théâtre d'une rigidité extrême pour l'exactitude du costume. + +Aujourd'hui, nous rions en songeant à ces bévues, à ces usages +extravagants si longtemps maintenus au théâtre. Nous sommes souvent +tentés d'accuser nos bons ancêtres de folie, et nous ne pouvons +comprendre qu'ils aient pu supporter d'entendre un vers héroïque +sortir de la bouche d'un homme habillé en bourgeois de son temps? +Avons-nous bien raison, et si nous nous donnions la peine de regarder +un peu autour de nous, ne verrions-nous pas des choses tout aussi +ridicules? D'abord, chaque jour, à l'Opéra, n'assistons-nous pas à des +fêtes de village, dont toutes les villageoises en crinoline, sont +ornées de diamants en plus ou moins grande quantité, selon que le leur +permettent leurs appointements ou leurs ressources de toute nature? +N'en est-il pas de même pour les jolies soubrettes de la +Comédie-Française et des autres théâtres? Quelle est la paysanne qui +n'entre en scène les bras nus, les épaules (pour ne pas dire plus) +très-décolletées, chaussée d'un délicieux petit soulier verni, avec un +bas de soie à jour, bien tiré, dessinant la jambe? Quel est le +militaire de théâtre, arrivant à franc étrier, d'après son rôle, qui +ne se présente en culotte irréprochable, en bottes sans une +moucheture, en gants paille du dernier blanc? Tout ce qui sort de la +coulisse n'est-il pas à l'état de pastel vivant? + +On le voit, il y aurait bien quelques réformes à faire encore au +costume. Ces réformes cependant ne nous paraissent pas urgentes. De +même que les dandys de Louis XV, nous ne serions peut-être pas +charmés à l'aspect d'une soubrette de théâtre malpropre comme une +fille d'auberge, ou d'une paysanne déguenillée comme elles le sont +dans nos campagnes. Nous acceptons volontiers le soldat couvert de +gloire et de laurier, arrivant du combat comme s'il venait à la +parade. Nous le trouverions peut-être fort désagréable s'il se +montrait à nous, dans un ballet de l'Opéra, en uniforme poudreux ou +déchiré. + +Soyons donc charitables pour nos pères, ne nous moquons pas trop +d'eux; car s'ils revenaient en ce monde, ils pourraient bien, à leur +tour, nous rendre au centuple nos plaisanteries, en voyant les sots +lazzis qui font la fortune des théâtres depuis quelques années; en +entendant le jargon de mauvais goût, les scènes obscènes et sans +esprit, les gestes déplacés, inconvenants, qu'on applaudit à outrance. +Avec quelle stupéfaction eux, qui avaient l'habitude de n'admettre les +acteurs à l'honneur de leur parler qu'avec une politesse rigide, avec +quelle stupéfaction ne verraient-ils pas le sans-gêne, le sans-façon, +la manière d'être des _artistes_ du dix-neuvième siècle vis-à-vis leur +public? + +Non, non, ne rions pas trop. Le théâtre des siècles de Louis XIV et de +Louis XV, s'il avait ses défauts, avait aussi de grandes qualités. On +y sifflait les mauvaises pièces, on y applaudissait les bonnes. +Aujourd'hui on rit trop souvent de sottises indécentes et platement +ridicules. Si on mettait en parallèle les qualités de l'ancienne scène +française et ses défectuosités avec les vertus et les vices de la +nôtre, il est fort probable que cette dernière n'aurait pas +l'avantage aux yeux de la morale, de l'esprit et du bon goût. + +Après la révolution du costume théâtral, il restait encore à opérer un +changement plus important peut-être, celui de la liberté de la scène, +si longtemps désirée, demandée, réclamée par les auteurs et les +acteurs. On ne put l'obtenir qu'en 1760; jusqu'à cette année, la +partie du théâtre qui forme la scène sur laquelle agissent les +acteurs, était encombrée par les bancs où de grands personnages, les +élégants, les lions de l'époque venaient prendre place, nuisant au jeu +des machines et des artistes, détruisant toute illusion, et mêlant +souvent leurs réflexions aux paroles de la pièce. Qu'on se figure les +conversations des avant-scènes d'aujourd'hui ayant lieu sur le théâtre +même, à côté ou derrière les acteurs, tandis que ces derniers disent +leur rôle, et on aura une idée de l'espèce de cacophonie qui devait +régner sur la scène. Ces places, très-recherchées dans le grand monde +d'alors, se payaient fort cher, et c'était un revenu important pour la +troupe; cependant la Comédie-Française renonça volontiers au produit +considérable qui en résultait pour elle afin de détruire cet abus. + +Alors donc, on put voir ouvrir la scène d'une manière imposante. +L'illusion fut permise. Le jeu des comédiens, si utile au succès des +pièces, n'étant plus entravé, prit un développement naturel. L'art +dramatique eut devant lui une porte nouvelle. Les décors purent être +placés et enlevés avec facilité. On ne vit plus un temple là où il +fallait un salon; un cabinet à où il fallait un vestibule ou une place +publique. + +C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement radical dans les +habitudes du théâtre. Il donna, pour indemniser les comédiens, douze +mille francs de sa bourse. + +Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout; à cette époque on +commença à lui donner des siéges, et il ne fut plus un flot sans cesse +agité. C'est pour la salle de l'Odéon que cette dernière modification +fut d'abord admise. + + + + +V + +QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674. + + PIERRE CORNEILLE.--Considérations générales sur ses oeuvres + dramatiques.--Son portrait peint par lui-même.--Sa difficulté + d'énonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses différentes + productions, dans l'ordre où elles ont été données au + théâtre.--_Mélite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_ + (1630).--_La Veuve et la Galerie du Palais_ + (1634).--Innovation due à cette dernière comédie.--_La + Suivante_ (1634).--_La Place Royale_ (1635).--Lettre de + Claveret.--_Médée_ (1635), première tragédie de Pierre + Corneille.--Son peu de succès.--_L'Illusion_ (1635).--_Le Cid_ + (1636).--Réflexions.--Anecdotes.--Le cardinal de + Richelieu.--L'Académie.--Boileau.--L'acteur Baron.--_Les + Horaces et Cinna_ (1639).--_Polyeucte_ (1640).--Anecdotes. + --Épîtres à la Montauron.--Le maréchal de La Feuillade. + --Dufresne.--_La Mort de Pompée_ (1641).--Le comte de + Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pécourt.--_Le Menteur_ + et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_ + (1646).--Réflexions.--Anecdotes.--_Théodore_, tragédie + (1645).--Anecdote.--_Héraclius_ (1647).--_Andromède_ + (1650).--Anecdote du cheval.--Succès de cette pièce.--_Don + Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomède_ (1652).--_Pertharite_ + (1653).--Premier échec grave de Pierre Corneille.--Il veut + abandonner le théâtre et mettre l'_Imitation_ en + vers.--_Oedipe_ (1659).--Tragi-comédie de _la Toison d'Or_ + (1660).--_Sertorius_, tragédie (1662).--Mot de + Turenne.--_Sophonisbe._--_Othon_ (1664).--Épigramme de + Boileau.--_Agésilas_, _Attila_ (1666 et 1667).--_Tite et + Bérénice_ (1670).--Galimatias double.--Baron, Molière et + Corneille.--Anecdote.--_Pulchérie_ (1672).--_Surena_, tragédie + (1674).--_Psyché_, en collaboration avec + Molière.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille + pendant sa vie et après sa mort.--Son petit-neveu.--Premier + exemple de représentation à bénéfice.--Deuxième édition des + oeuvres de Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la + petite-nièce de l'auteur du _Cid_.--THOMAS + CORNEILLE.--Considérations sur cet auteur.--Impromptu à propos + de son portrait.--Ses principales productions + dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle Duclos.--Anecdote.--_Le Comte + d'Essex._--_Le Festin de Pierre_ (1665), en collaboration avec + Molière.--Origine de cette pièce.--_L'Inconnu._--Chanson + paysanne.--Le _Ballet de Louis XIV_.--_La Devineresse_, + comédie dont le succès fut dû à l'actualité.--_Timocrate_ + (1656).--Anecdote à la quatre-vingtième représentation de + cette pièce.--_Commode_ (1658).--_Camma_ (1661).--Succès de + ces trois dernières tragédies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au + sujet de cette pièce.--_Achille._--Anecdote d'un peintre à + propos de cette tragédie. + + +Nous avons dit par suite de quelle circonstance bien simple, Corneille +avait eu la révélation de son talent poétique et de son aptitude pour +le théâtre. Il n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comédie de _Mélite_ +fut le premier des anneaux qui devaient lui conquérir une gloire +littéraire immortelle. Pendant cinquante-trois années, ce grand génie +dota la scène française des plus belles productions et fixa +définitivement les règles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on +à le surpasser, il se produisit sans doute des talents de premier +ordre qui illustrèrent leur nom, mais aucun n'a encore, dans le genre +tragique, atteint à sa hauteur. Racine peut être préféré par beaucoup +d'hommes de mérite pour la pureté de son style; mais ses oeuvres, à +notre avis, n'ont pas les éclats de mâle vigueur qu'on retrouve dans +celles de Corneille. + +Ce grand poëte donna d'abord dans les travers communs aux auteurs de +son époque. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il faisait +fausse route, et il s'empressa d'en changer. Guidé par l'étude des +anciens, il entra résolument dans la vraie carrière dramatique, +entraînant sur ses pas, littérateurs, orateurs, philosophes et +artistes. Sans doute on peut reprocher à ce père du théâtre plus d'un +défaut. Son style est souvent inégal, il se met quelquefois au-dessus +des règles grammaticales; sans doute ses chefs-d'oeuvre eux-mêmes, _le +Cid_, _Cinna_, _Polyeucte_, _Rodogune_, ne sont pas exempts de tout +reproche; mais ses ouvrages ont des beautés qu'on ne retrouve dans +ceux d'aucun autre poëte. Ses compositions dramatiques, non-seulement +ne ressemblent pas à celles qui avaient paru jusqu'alors, mais nulle +des siennes n'a d'analogie avec celle qui l'a précédée ou qui l'a +suivie, tant son esprit était inventif, tant son génie avait de +ressources. Ses plans sont variés, ses caractères sont suivis, bien +développés, vigoureusement tracés. Si ses vers ne sont pas toujours de +la plus exacte pureté, que d'élévation dans les idées qu'ils +expriment! Si un vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme +la pensée qu'il exprime est forte et noble! On peut dire que nul ne +sut mieux que Corneille échauffer le spectateur et produire +l'enthousiasme. + +Chose bizarre, cet homme si élevé, si sublime dans ses écrits, avait +la parole difficile, embarrassée. Il s'énonçait si mal qu'une +princesse, après l'avoir reçu et causé avec lui, disait: «Il ne faut +pas entendre M. Corneille ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.» C'était +malheureusement très-vrai, et lorsqu'il récitait ses beaux vers, il +fatiguait tout son auditoire. A ce propos, Bois-Robert répondit +plaisamment un jour à Corneille qui lui reprochait d'avoir mal parlé +d'une de ses pièces, après l'avoir entendue sur le théâtre:--Comment +pourrais-je blâmer vos vers sur la scène, moi qui les ai trouvés +admirables quand vous les _barbouilliez_ vous-même? + +Corneille sentait cette infériorité. Il envoya un jour son portrait à +Pélisson, avec les six vers que voici: + + En matière d'amour je suis fort inégal, + J'en écris assez bien et le fais assez mal. + J'ai la plume féconde et la bouche stérile, + Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville; + Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui, + Que quand je me produis par la bouche d'autrui. + +Sur la fin de sa vie, son talent ne fut plus à la même hauteur; il +avait eu, comme tout ici-bas, son commencement et son apogée, il +touchait à son déclin. Le duc de Montpensier, son ami, voulant le lui +faire sentir, lui dit: «M. Corneille, quand j'étais jeune, je faisais +de jolis vers; à présent que je suis vieux, mon génie est éteint; +croyez-moi, laissons faire des vers à la jeunesse.» Corneille ne +profita pas de cette sage leçon, il travailla jusqu'à un âge fort +avancé et donna, dans ses dernières années, des comédies que son génie +eût repoussées dans ses belles années. + +Voici, dans l'ordre où elles furent représentées au théâtre, et avec +quelques anecdotes, les pièces que l'on doit à Pierre Corneille. + +Nous avons déjà raconté comment avait été composée _Mélite_, comédie +en cinq actes et en vers jouée en 1630; mais ce que nous n'avons pas +dit, c'est qu'il fallut plusieurs représentations pour faire sentir +la supériorité de cette composition dramatique sur celles du même +genre qui l'avaient précédée. + +Hardy était à cette époque l'auteur le plus en renom au théâtre dont +il avait depuis longtemps le monopole, étant même associé avec les +comédiens pour les pièces auxquelles il était complètement étranger. +Il répondit, lorsqu'on lui apporta sa part du produit des +représentations de _Mélite: bonne farce_. + +_Mélite_ avait paru trop simple au public, Corneille s'en aperçut et +composa sa tragi-comédie de _Clitandre_, où les incidents, les +aventures compliquent l'intrigue. On y supprima quelques expressions +un peu trop décolletées. Cette pièce, donnée en 1630, parut aux +spectateurs préférable à _Mélite_; mais Corneille ne fut nullement de +cet avis, il sentit qu'il retombait dans l'ornière dont il avait hâte +de sortir, il se promit de ne plus sacrifier à des usages de mauvais +goût et de revenir à la manière simple, naturelle et vraie. La comédie +de _Clitandre_ fut la première où la fameuse règle des vingt-quatre +heures, si dédaignée de nos jours, ait été observée. L'unité d'action +y est fort abandonnée. + +Cette pièce fut suivie de _la Veuve_ (1634), en cinq actes et en vers, +puis quelques mois plus tard de _la Galerie du Palais_, comédie dans +le genre de la précédente, mais qui donna lieu à une innovation +heureuse, l'abolition du personnage de la nourrice. On conservait +avec soin ce rôle dans la plupart des comédies anciennes, parce +qu'on pouvait le faire remplir par un homme qui prenait le masque, +et qu'alors le nombre des actrices était assez restreint. +L'indispensable nourrice devint la non moins indispensable suivante, +soubrette, Lisette ou confidente qu'on retrouve dans les comédies +d'avant la révolution, et encore beaucoup aujourd'hui dans tous les +genres de compositions théâtrales. + +Cette suppression de la nourrice et son remplacement par la suivante +fut probablement la cause première de la cinquième comédie de +Corneille. Elle porte ce nom de _Suivante_. Elle fut représentée à la +fin de la même année 1634, et eut, comme les précédentes, un succès +qui fixa tous les regards sur l'auteur d'oeuvres si différentes de +tout ce qu'on avait entendu jusqu'à ce moment à la scène. + +En 1635, Corneille fit représenter une jolie comédie en cinq actes et +en vers, _la Place royale_, qui lui valut la lettre suivante de +Claveret, auteur d'une comédie non imprimée, donnée à Forges devant +Louis XIII et portant le même titre: + +«Vous eussiez aussi bien appelé votre _Place Royale_ la _Place +Dauphine_ ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me +choquer; pièce que vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j'y +travaillais, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour +contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché +que je n'aie reçu tout le contentement que j'en pouvais légitimement +attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses +représentations, n'aient honoré de quelques louanges l'invention de +mon esprit, etc.» + +Bientôt après, parut la première tragédie de Corneille, _Médée_. +C'était la troisième fois que ce sujet était donné au théâtre; ce ne +devait pas être la dernière, puisque cinq autres _Médée_ furent +représentées sur la scène à différentes époques. La muse tragique ne +parut pas d'abord vouloir traiter aussi bien le poëte normand que la +muse de la comédie, et il fut si peu satisfait de l'impression +produite sur le public par sa tragédie, qu'il revint dès l'année +suivante à son genre favori, et qu'il fit représenter _l'Illusion_, +pièce assez médiocre et que lui-même avoua plus tard être une +_galanterie extravagante_. Heureusement le génie du grand poëte ne +devait pas être restreint à la comédie, bien qu'il lui eût donné des +formes autrement sages que n'était la tragi-comédie des siècles +précédents. L'auteur de _Médée_, cédant au conseil d'un vieux +serviteur de la reine Marie de Médicis, retiré à Rouen, se mit à +étudier le sujet du Cid dans le poëte espagnol _Guillin de Castro_. Il +y puisa l'immortelle tragédie qu'il mit au théâtre en 1636; tragédie +qui eut dans le public le plus immense succès, tragédie que Richelieu +combattit par jalousie, et que les quarante immortels dévoués au +ministre, critiquèrent par ordre, ne croyant pouvoir faire autrement +que d'obéir à celui auquel ils devaient tout. Des volumes ont été +écrits sur le _Cid_; mais, malgré les critiques qu'on en fit, malgré +l'opposition dont la pièce fut l'objet lors de son apparition, par +suite de la haute cabale qui s'éleva pour la faire tomber, cette +oeuvre eut un retentissement inconnu jusqu'alors. Elle fut traduite +dans chacune des langues de l'Europe, et pour tout dire en un mot, +_elle fit école_. En vain tous les poëtes, à l'exception de Rotrou, +tous les académiciens se liguèrent contre _le Cid_ et son auteur, la +pièce a survécu aux critiques, aux siècles, elle est encore de nos +jours au théâtre. Seule elle suffirait pour conquérir à Corneille le +premier rang parmi les poëtes dramatiques de tous les pays, de toutes +les époques, et cependant elle n'est pas exempte de défauts. + +Richelieu, qui se montra si injustement acharné contre _le Cid_ et +contre Corneille, avait souhaité d'abord passer pour l'auteur de cette +tragédie. Si le grand poëte eût voulu y consentir, sa fortune était +faite; mais à l'argent il préférait la gloire, et son refus irrita le +ministre tout-puissant au point de lui faire commettre la plus haute +iniquité. Par son ordre, l'Académie dut faire l'examen de la pièce, ce +à quoi Corneille consentit, en disant à Bois-Robert: «Puisque vous +m'écrivez que Monseigneur serait bien aise de voir le jugement de +Messieurs de l'Académie sur _le Cid_, et que cela doit divertir son +Éminence, ils peuvent faire ce qui leur plaira.» Or, on sait que +d'après les statuts, il fallait ce consentement de l'auteur pour que +la pièce pût être jugée. Nous ne raconterons pas ici ce singulier +procès dramatique si connu et qui fit tant de bruit à cette époque. + +Le cardinal, chose étrange, était le bienfaiteur de Corneille et +récompensait, comme ministre, le mérite dont il se montrait jaloux +comme poëte; aussi, après la mort de Richelieu, Corneille fit-il ces +quatre vers: + + Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal, + Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien; + Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal; + Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien. + +On connaît les vers de Boileau sur _le Cid_: + + En vain contre le _Cid_ un ministre se ligue, + Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. + L'Académie en corps a beau le censurer + Le public révolté s'obstine à l'admirer. + +Aux premières représentations de cette tragédie, il y avait encore les +quatre vers suivants, qui furent supprimés comme contenant une morale +contraire à la religion et aux lois de l'État: + + Ces satisfactions n'apaisent point mon âme; + Qui les reçoit n'a rien; qui les fait, se diffame; + Et de tous ses accords, l'effet le plus commun, + Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un. + +Corneille se montra très-choqué d'une innocente plaisanterie de Racine +qui, parodiant le vers de Don Diègue, avait mis à peu près le même +dans la bouche d'un sergent, en lui faisant dire: + + Les rides sur son front gravaient tous ses exploits, + +Une foule d'anecdotes se rapportent à la tragédie du _Cid_. En voici +deux entre mille: + +Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur, mais bien loin de +valoir son fils, mourut assez jeune pour avoir, dans le rôle de Don +Diègue, poussé du pied l'épée que le comte de Gomas lui fait tomber +des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette blessure, la +gangrène s'y mit, et comme il refusa de se faire couper la jambe, +disant qu'un roi de théâtre se ferait huer avec une jambe de bois, il +succomba. + +Son fils reprit le rôle; mais étant remonté à quatre-vingts ans sur le +théâtre qu'il avait abandonné pendant trente années, lorsque, dans le +rôle de Rodrigue, il prononça d'un ton nazillard ces deux fameux vers: + + _Je suis jeune, il est vrai_, mais aux âmes bien nées + La valeur n'attend pas le nombre des années, + +la salle entière retentit d'un immense éclat de rire. Un Rodrigue de +quatre-vingts ans était chose si amusante! + +Baron recommença sa déclamation, et les rires éclatèrent de plus +belle; l'acteur s'avança et dit alors aux spectateurs: + +«Messieurs, je m'en vais recommencer pour la troisième fois; mais je +vous avertis que si l'on rit encore, je quitte le théâtre.» Baron +était tellement aimé qu'on se tut; malheureusement, quand vint la +scène où Rodrigue se jette aux genoux de Chimène, Rodrigue-Baron tomba +bien aux pieds de sa belle maîtresse; mais en vain le pressa-t-elle de +se relever, il ne le put sans le secours de deux valets appelés de la +coulisse. L'illusion n'était plus possible, Baron abandonna le rôle à +plus jeune que lui. + +Il semble que _le Cid_ ait ouvert à Corneille un filon de mine de +chefs-d'oeuvre, car on voit le grand poëte abandonner brusquement les +comédies légères qui avaient commencé sa réputation, pour jeter coup +sur coup à la scène: _les Horaces_ et _Cinna_ en 1639, _Polyeucte_ en +1640. + +Lorsque la belle tragédie des _Horaces_ parut au théâtre, le bruit se +répandit que l'Académie ferait encore des observations et prononcerait +son jugement comme sur _le Cid_, ce qui fit dire: Horace fut condamné +par les duumvirs et absous par le peuple. L'acteur Baron, le Talma du +dix-septième siècle, fut à peu près le seul qui sut faire comprendre +le rôle si difficile d'Horace, et prononcer ce fameux vers: + + Albe vous a nommé, je ne vous connais plus, + +de façon à bien indiquer la pensée de l'auteur. Corneille l'en +félicita et s'en montra fort satisfait. On raconte, à propos de cette +tragédie, que dans une représentation, l'actrice chargée du rôle de +Camille, au lieu de dire: + + Que l'un de vous me tue et que l'autre me venge, + +s'étant trompée, s'écria: + + Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange + +ce qui mit le public tellement en belle humeur qu'on eut peine à +continuer la pièce. Dans une autre représentation, une circonstance +imprévue vint beaucoup embarrasser _Camille_. Les actrices jouaient +encore la tragédie et la comédie avec le costume, non _de l'époque de +leurs rôles_, mais dans celui de mode à leur époque à elles. Un jour +que Camille des _Horaces_, après avoir lancé son imprécation contre +Rome, fuyait vers la coulisse où elle doit être immolée, ses pieds +s'embarrassèrent dans la queue traînante de sa robe et elle tomba. +L'Horace de la scène, faisan aussitôt trêve à sa fureur, met le +chapeau à la main et avec la plus exquise galanterie, offre l'autre à +l'actrice pour la relever et la conduire dans la coulisse, puis se +coiffant brusquement, reprenant sa colère un instant interrompue et +rentrant dans son rôle, il s'élance le fer levé pour tuer brutalement +Camille. Jamais meurtre de comédie ne causa une si forte explosion +d'hilarité. Le grand Baron n'eût pas manqué de tuer Camille tombée à +ses pieds, dût-il ensuite lui offrir la main une fois la toile +abaissée. + +On raconte qu'un révérend Père, prêchant un nouveau converti et +l'engageant à abandonner son affection pour une jeune fille de la +religion réformée, en eut pour réponse ces deux beaux vers des +_Horaces_: + + Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, + Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. + +Après _les Horaces_, et dans la même année 1639, parut la magnifique +tragédie de _Cinna_. Deux chefs-d'oeuvre en moins d'un an, c'était de +la part du poëte s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna +est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus admirable création de +Corneille, cependant ce dernier lui préférait _Rodogune_. On prétend +que Louis XIV dit un jour, en sortant du théâtre où il venait +d'entendre la fameuse scène de la clémence d'Auguste: «Si, après la +représentation de _Cinna_, on m'avait demandé la grâce du chevalier de +Rohan, je l'aurais accordée.» _Cinna_ devait être dédiée au cardinal +Mazarin; mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur que ce +ministre, aussi avare que son prédécesseur était généreux, ne lui +ferait aucun présent, Corneille l'adressa à M. de Montauron qui lui +envoya mille pistoles, de là vint le nom d'_épîtres à la Montauron_, +donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de _Cinna_ fit une telle +impression sur le grand Condé, qu'on vit couler ses larmes. A l'une +des représentations, le vieux maréchal de La Feuillade fit une +observation très-fine. Il était sur le théâtre, comme c'était encore +l'usage, alors, pour beaucoup de grands personnages. _Auguste_ venait +de dire ces deux vers: + + Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, + Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. + +--Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes le _soyons amis, +Cinna_. + +Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra tout interdit: +«Mais non, lui dit La Feuillade après la pièce; ce n'est pas vous qui +m'avez déplu, c'est Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite +et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en disait +autant, je le remercierais de cette amitié.» + +Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était habitué à des +déclamations boursoufflées d'acteurs de mauvais goût mugissant les +beaux vers de Corneille, au lieu de les dire. La démarche noble, +simple, majestueuse du nouveau comédien ne fut pas goûtée d'abord; +mais lorsque dans le tableau de la conjuration, on le voit pâlir et +rougir rapidement, le feu et la vérité de son jeu enlevèrent tous les +suffrages. + +Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon acteur, Dufresne, +mais dont le talent était loin d'égaler celui de Baron. Ce Dufresne +imagina un jour un singulier moyen, ou si l'on veut, une _singulière +ficelle_, pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au moment où +il prononça ces deux vers: + + Ici le fils baigné dans le sang de son père, + Et, sa tête à la main, demandant son salaire, + +il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita de sa main droite +jusqu'alors cachée derrière son dos, son casque surmonté d'une plume +rouge. Cela produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup. +Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût aussi bien accueillie +de nos jours, et que semblable jonglerie produisît autre chose que des +rires, des huées et des coups de sifflet. + +Deux ans après cette avalanche de chefs-d'oeuvre, en 1641, le grand +Corneille donna la belle tragédie de _la Mort de Pompée_. Une femme de +beaucoup d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant qu'elle +ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop grand nombre de héros +qui s'y trouvaient, ce qui l'empêchait de fixer son choix. La fameuse +Ninon de Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui l'ennuyait +de son amour et de ses soupirs, lui répondit un jour plaisamment par +ce vers de la tragédie de _Pompée_: + + Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr. + +On prétend que le futur maréchal avait alors pour rival préféré auprès +de Ninon, le danseur Pécourt. Ayant un jour trouvé chez Ninon, +Pécourt, vêtu d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda dans +quel corps il servait:--«Monsieur, lui répondit Pécourt blessé du +persiflage, je commande à un corps où vous servez depuis longtemps.» + +Ayant donné à la scène française quatre tragédies qui y sont encore +après plus de deux siècles et qui resteront tant que le goût du beau +se conservera dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir +reposer son génie et revenir pour se délasser à son genre primitif. Il +composa _le Menteur_, belle comédie en cinq actes qu'il tira de +l'Espagnol _Lopez de Vega_ et qu'il fit jouer en 1642.--Je donnerais, +disait-il un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur de la +comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête à ce nouveau produit +du grand poëte qui donna l'année suivante (1643), une autre comédie +intitulée _la Suite du Menteur_. Elle eut moins de succès; cependant, +un peu plus tard, elle réussit assez bien sur le théâtre du Marais. + +Après cinq années de repos, la muse tragique inspira à son grand poëte +_Rodogune_ (1646), composition pour laquelle l'auteur eut toujours un +faible et qu'il préférait à ses autres chefs-d'oeuvre, peut-être parce +qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que les +précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à faire le scenario. +Corneille avait déjà produit seize grandes compositions dramatiques, +il avait quarante ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il +devait encore donner au théâtre de bonnes tragédies, des comédies d'un +grand mérite; mais le temps des _Horaces_, des _Cinna_ commençait à +s'éloigner de lui. Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la +jeunesse. Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre, mais +elle refroidissait peu à peu son génie. Le poëte, après être monté +jusqu'au faîte du sublime, redescendit lentement et une à une les +marches qui l'y avaient conduit. + +Voici une anecdote assez plaisante relative à la tragédie de +_Rodogune_: + +A l'une des premières représentations, un soldat en faction sur le +théâtre écoutait avec l'attention la plus soutenue. A plusieurs +reprises, il avait essayé par divers signes, de faire comprendre à +_Antiochus_ que le meurtrier de son frère était _Cléopâtre_. Enfin, +lorsque le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune: + + . . . . . . . Une main qui nous fut chère... + Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère? + Est-ce vous? etc... + +le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut, en désignant +_Cléopâtre_: + +--C'est elle! + +Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs en scène +eurent tant de peine à reprendre leur sérieux, que cet incident +faillit compromettre le succès de la pièce qu'on acheva +très-difficilement. + +La tragédie de _Théodore_, que Corneille fit jouer quelque temps après +celle de _Rodogune_ est loin de valoir celle-ci. On raconte à propos +de celle pièce, que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants: + + On la verrait offrir d'une âme résolue, + A l'époux sans macule une épouse impolue. + +s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire ainsi?» Il fut +étonné d'apprendre que c'était son cher oncle, le grand Corneille. + +La tragédie d'_Héraclius_ suivit en 1647 celle de _Théodore_. Elle ne +vaut guère mieux quoiqu'elle servît de modèle à beaucoup de copies. +L'abbé Pellegrin appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs +tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. Il lui fait +allusion, lorsqu'il écrit dans son _Art poétique_: + + Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer, + De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer. + Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue, + D'un divertissement me fait une fatigue. + +Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille assistant à la +reprise de cet ouvrage, quelques années après qu'il l'eut composé, +avoua n'y plus rien du tout comprendre. + +En 1650, l'auteur du _Cid_ fut sollicité pour faire une tragédie qui +pût prêter à une mise en scène splendide, avec machines et +décorations. On voulait amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa +minorité. La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour avoir un +spectacle dans le genre des opéras de Venise. La pièce fut faite, elle +porta le nom d'_Andromède_ et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon, +dont la salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement à la +circonstance. L'ouvrage eut un immense succès, si bien que les acteurs +du Marais s'empressèrent de la reprendre et ils eurent raison, car +tout Paris y courut. Seulement ce ne fut plus, comme pour _Cinna_, +comme pour _Rodogune_, à de beaux vers que Corneille dut le +retentissement de sa pièce, mais à la première apparition sur la scène +d'un vrai cheval représentant Pégase. Jamais encore on n'avait osé +commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que si le théâtre du +Cirque fût inopinément tombé au milieu de Paris au dix-septième +siècle, avec ses chevaux caparaçonnés et sa brillante mise en scène, +il eût fait fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour +_Andromède_ que pour le cheval qui jouait son rôle en acteur consommé. +Il marquait une ardeur guerrière, il poussait, au moment opportun, des +hennissements, il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se +lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est vrai que ce bon +public français, toujours le même, ne pouvait voir dans la coulisse un +brave homme vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le pauvre +animal, objet de son admiration, était à jeun et ne soupait qu'après +avoir fourni son emploi avec l'instinct que donnent à tout être vivant +la faim et la soif. + +_Don Sanche d'Aragon_, comédie héroïque, parut en 1651, après +_Andromède_, ou si l'on veut, après le cheval d'_Andromède_. Cette +pièce eut d'abord un succès; mais le prince de Condé, dont le goût +faisait autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste, elle tomba +bien vite et fut reléguée longtemps sur les planches de province. On y +trouve de beaux vers, cependant, et de belles scènes, et on la reprit +plusieurs fois sur les théâtres de Paris. + +Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent pas de beautés, +mais qui ne sont plus à la hauteur de ses belles conceptions, parut +vouloir se relever par la tragédie de _Nicomède_, jouée en 1652, et +qui eut un très-grand retentissement. Toutefois, disons-le, ce +retentissement fut en partie dû à cette circonstance, qu'à l'époque où +on représenta l'ouvrage, les princes sortaient de prison et que +plusieurs scènes semblaient une allusion à cet événement. + +En 1653, parut _Pescharite, roi des Lombards_, tragédie qui n'eut +aucun succès, c'était le premier échec grave de Corneille sur la +scène. Il en fut si chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut +d'abandonner le théâtre, et se mit à traduire en vers français +l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ce qui surtout avait fait tomber la +pièce, c'est que le public s'était montré indigné de voir un mari +racheter sa femme au prix de son royaume. La bouderie de Corneille +avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait été un serment +de buveur, l'_Imitation_ resta inachevée sur sa table, et _Oedipe_, +avec les beaux vers qu'il renferme, parut radieux aux yeux du public +qui retrouva avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été +fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à l'art dramatique +l'homme de génie qui avait tant fait déjà pour la saine littérature. + +L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie de _la Toison +d'or_, pour être représentée au château de Neubourg, chez le marquis +de Sourdeac, à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix avec +l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua avec les danses et la +musique, mais elle ne resta pas longtemps au théâtre. Elle fut reprise +en 1683, avec un prologue de La Chapelle. + +_Sertorius_ succéda à la _Toison d'or_ en 1662. _Sertorius_ a des +scènes d'une grande beauté, et on prétend que Turenne, après avoir +entendu cette tragédie, s'écria:--«Où donc Corneille a-t-il appris +l'art de la guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à +autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des éclairs qui +brillaient d'un vif éclat, puis venant à s'éteindre, laissaient les +admirateurs de son immense talent dans un clair-obscur. C'est ce qui +arriva lorsqu'il voulut traiter le sujet de _Sophonisme_, déjà mis +cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais, par Marmet, +par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin d'une façon assez brillante +par Mairet. La Grange-Chancel et Voltaire ont également fait leur +tragédie de _Sophonisme_. Celle de Corneille ne réussit pas, non plus +que la pièce d'_Othon_, donnée par lui en 1664, et qui manque +d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il dit dans son _Art +Poétique_: + + Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir + Un spectateur toujours paresseux d'applaudir; + Et qui, des vains efforts de votre rhétorique + Justement fatigué, s'endort ou vous critique. + +Les deux tragédies d'_Agésilas_ et d'_Attila_, en 1666 et en 1667, +n'étaient pas faites pour venger Corneille de _Sophonisme_ et +d'_Othon_. Cependant, elles eurent Chapelain pour grand admirateur. On +connaît l'épigramme de Boileau: + + Après l'_Agésilas_ + Hélas! + Mais après l'_Attila_ + Holà! + +Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre sur le sens de +cette épigramme et la traduisit à son avantage. HÉLAS! d'après lui, +voulait dire que l'_Agésilas_ inspirait la pitié, qu'ainsi elle +remplissait le but de la tragédie, et le HOLAmis après l'_Attila_, +indiquait que c'était le _nec plus ultrà_ de l'art. + +_Attila_ avait été composé par Corneille pour se venger des comédiens +de l'Hôtel de Bourgogne, qui commençaient à préférer le talent jeune +et pur de Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa +tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le célèbre La +Thorillière lui prêta l'appui de sa belle diction. Malgré cela, cet +ouvrage ne resta pas au théâtre. + +_Tite et Bérénice_, représenté en 1670, était de plusieurs degrés +au-dessous des deux précédentes tragédies, Boileau disait d'elle que +c'était du _galimatias double_, c'est-à-dire du galimatias que +non-seulement le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il avait +raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante: + +Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier avec le soin qu'il +apportait toujours à se rendre compte des moindres intentions de +l'auteur; mais il trouva tellement d'obscurité dans les pensées et +dans les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie. +Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer qu'il n'y entendait +rien.--Attendez, dit-il à Baron, Corneille vient souper chez moi ce +soir, soyez des nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron +accepte, et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou, l'embrasse +et le prie de lui expliquer plusieurs vers. Corneille, après les avoir +examinés quelque temps, dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas +trop bien non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les +comprendra pas, les admirera.» + +_Pulchérie_, tragi-comédie, et _Surena_, tragédie, furent, en 1672 et +en 1674, les deux dernières pièces de Corneille, si nous en exceptons +la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, faite en collaboration avec +Molière et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique. + +_Psyché_ fut une dernière galanterie de Corneille à Louis XIV. Déjà +bien vieux pour un poëte, puisqu'il avait soixante-cinq ans, il +consentit à plier son mâle génie que l'âge rendait sec et sévère, +jusqu'à composer un pastiche pour amuser un roi jeune encore et aimant +le plaisir. Molière fit le premier acte de cette espèce de pastorale, +et quelques scènes détachées ainsi que le prologue; Corneille +s'assujettit à broder sur le plan du grand comédien, Quinault composa +les paroles de la musique et le fameux Lully la partition. + +Grâce à cette condescendance, le théâtre et la littérature furent +dotés d'un morceau qui a passé longtemps pour un des plus tendres et +des plus naturels qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore, +excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à l'Amour. Le +grand roi goûta fort cette jolie pièce. Les deux rôles principaux, +celui de l'Amour et celui de Psyché, furent remplis par le fils du +fameux Baron et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut mise à +la scène. + +Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec tant de feu, que le duc +d'Orléans, dont l'actrice était la maîtresse, en conçut des soupçons +et de la jalousie. Il eut avec elle une explication orageuse qui se +termina par l'aveu de sa flamme pour son camarade et par sa rupture +avec l'altesse royale. + +Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; mais il ne fit pas +fortune ou du moins il n'en laissa guère après lui. Admiré des plus +grands princes, jalousé par un grand ministre, estimé des plus grands +hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les plus spontanés et +les plus délicats de son vivant; sa mort fut un deuil général, et bien +longtemps après qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi +que nous allons le dire, fut honorée dans la personne de ses +descendants. + +Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on ne l'avait pas vu +depuis deux ans; à l'instant même les acteurs s'interrompent, le grand +Condé, le prince de Conti, tous les personnages alors sur la scène se +lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre applaudit; des +acclamations se font entendre de toutes parts, et malgré sa modestie, +il lui est impossible de se dérober à cette manifestation spontanée, à +cette véritable ovation. + +A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent l'honneur de lui +faire faire un service funèbre. Un acteur fit ces deux vers: + + Puisque _Corneille_ est mort, qui nous donnait du pain, + Faut vivre de _Racine_, ou bien mourir de faim. + +En 1750, près de soixante-dix années après la mort de Pierre +Corneille, il restait encore un de ses petits-neveux, et le descendant +du grand poëte n'était pas heureux. On le sut, et un des admirateurs +du _Cid_ eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du +Théâtre-Français une représentation à son bénéfice. C'est peut-être le +premier exemple de cet usage depuis si fréquent. La Comédie-Française +mit à _ce bénéfice_ un empressement qui ne fut égalé que par celui du +public à répondre à cette pensée généreuse. On choisit pour la +représentation, _Rodogune_, la tragédie de prédilection de Corneille, +et _les Bourgeoises de qualité_, comédie dans laquelle presque toute +la troupe est en scène, et qui fut adoptée par cette raison, chacun +voulant contribuer à cette bonne oeuvre. La soirée fut des plus +brillantes, elle produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il +parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler l'attention de ce +poëte riche, généreux et courant après la gloire, sur la fille du +petit-neveu de Corneille. Voltaire maria et dota cette jeune personne. +La dot fut le prix d'une belle édition des oeuvres de l'auteur des +_Horaces_, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur et qui se fit +par souscription. + +Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les descendants du grand +poëte dramatique qui sont la cause première, peut-être, de deux +innovations heureuses pour les artistes et pour les lettres, les +représentations à bénéfice et les éditions par souscription. + +Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas Corneille, qui voulut +marcher sur ses traces et, se sentant la verve poétique, s'essaya de +bonne heure au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique +Boileau, si _Thomas_ n'avait pas été le frère de _Pierre_, son nom de +Corneille eût brillé d'un grand éclat. Il ne produisit pas des +chefs-d'oeuvre comme _Cinna_, _les Horaces_, _Rodogune_; mais il donna +de belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies, bien conduites, +bien versifiées, et que le public de cette époque loua et applaudit. +Plusieurs sont restées à la scène, où elles sont encore de nos jours. +C'est à tort que l'auteur de _l'Art poétique_ prétend que Thomas +Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et qu'il semble s'être +étudié à copier les défauts de son frère. Ce jugement est partial, +injuste, et la postérité comme les contemporains n'ont pas voulu le +ratifier. Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le portrait +de cet auteur dramatique: + + Voyant le portrait de Corneille, + Gardez-vous de crier merveille; + Et dans vos transports n'allez pas + Prendre ici _Pierre_ pour _Thomas_. + +Thomas Corneille se montra observateur fidèle des règles de l'art. En +général, dans ses pièces, la partie théâtrale est bien entendue. Les +situations sont variées, naturellement amenées et habilement +conduites. Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait avec plaisir +la supériorité de son aîné, qu'il appelait toujours le grand +Corneille, et ce dernier, à son tour, a souvent dit qu'il eût voulu +être l'auteur de plusieurs des comédies de celui que Boileau désignait +sous le nom de _cadet de Normandie_. + +_Ariane_, jouée en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661), +_Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragédies qui ont de la +valeur et qui eurent du succès. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de +Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, sont des +comédies qui méritaient mieux que des critiques peu loyales. Était-ce +la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en même temps que lui, +les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, étaient +représentées sous le même nom que le sien? + +Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans après son +frère, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel éloge qu'on +puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie +à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent les deux +soeurs; ils vécurent toujours ensemble, dans la même maison, et, après +vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le +partage des biens de leurs femmes. + +Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, tragédies, +tragi-comédies, comédies et même opéras; mais il ne réussit pas dans +ce dernier genre. Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on +lui demandait de déclamer une de ses pièces, comme c'était alors +l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans +avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frère, il avait une +diction facile et heureuse. + +Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas +Corneille, à propos de l'actrice chargée du principal rôle, la +Champmeslé, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle était +entretenue par son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos +prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut son triomphe. + +Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait deux grands théâtres +à Paris, celui de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier +avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français sur +l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas Corneille étaient jouées sur le +théâtre du Marais. + +Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt +s'avança timidement sur le devant de la scène, fort embarrassé pour +expliquer d'une manière convenable qu'on ne pouvait donner cette +tragédie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui +_intéressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il était parvenu, à +l'aide d'un geste assez significatif, à se faire comprendre, lorsque +l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui +applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre: +«Messieurs, dit-elle, à _demain l'Ariane_.» Au commencement du règne +de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint +un grand succès. + +_Le Comte d'Essex_, tragédie dans laquelle brilla la belle +mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit: +«J'ai vu une reine parmi les comédiens.» + +_Le Festin de Pierre_, comédie de Molière, fut jouée par sa troupe en +1665; mais alors cette pièce était en prose. Molière proposa à Thomas +Corneille de la mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à +l'auteur de _Tartuffe_ et pour que cette condescendance lui devînt +profitable à lui-même. Ce fut en 1667 que cette comédie parut sur la +scène, écrite par Corneille. Le succès qu'eut en tout temps le sujet +de cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France par les +comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre espagnol de _Tirso di +Molina_. Le titre primitif était _el Combibado de Pietra_, ce qui +signifie _le Convié de Pierre_, c'est-à-dire la statue de Pierre +_conviée à un repas_, dont on fit _le Repas_, _le Festin de Pierre_, +parce que la statue invitée était celle d'un commandeur appelé _Don +Pedro_. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a pas de troupe dramatique qui +n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, son _Festin de Pierre_. +Devillers en 1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le donnèrent +sur diverses scènes, les uns pour les comédiens du Marais, les autres +pour ceux de l'Hôtel de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille +pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux auteurs y avait +hasardé quelques traits un peu forts que le second a retranchés, entre +autres une scène où Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône: +«Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de faim! prends +cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité.» + +Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son heureuse facilité et +son désir de se produire au théâtre, lui ont fait essayer depuis la +tragédie jusqu'à l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût +son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra à la scène une +comédie héroïque en cinq actes et en vers, avec prologue et +divertissements, le tout mêlé de musique et de danses. Cette pièce, +appelée _l'Inconnu_, eut un très-grand nombre de représentations, dont +trente-trois consécutives, ce qui était alors assez rare. Il la fit +avec _Visé_, qui travailla également à un autre ouvrage, _la +Devineresse_, donnée en 1679. A la reprise de _l'Inconnu_, Thomas +Corneille y ajouta, dans le divertissement du cinquième acte, une +chanson de paysanne qui fit fureur, la voici: + + Ne frippez poan mon bavolet; + C'est aujordi dimanche. + Je vous le dis tout net: + J'ai des épingles sur une manche. + Ma main pèse autant qu'all'est blanche, + Et vous gagnerez un soufflet: + Ne frippez poan mon bavolet; + C'est aujordi dimanche. + Attendez à demain que je vase à la ville, + J'aurai mes vieux habits; + Et les lundis, + Je ne sis pas si difficile; + Mais à présent, tout franc, + Si vous faites l'impertinent, + Si vous gâtez mon linge blanc, + Je vous barrai comme il faut de la hâte; + Je vous battrai, pincerai, piquerai; + Je vous moudrai, grugerai, pilerai; + Menu, menu, menu, comme la chair en pâte. + Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte, + Que je cachons sous not' bonnet. + Ne frippez poan mon bavolet; + C'est aujordi dimanche. + +Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le roi Louis XV, encore +fort jeune, fit représenter cette comédie au palais des Tuileries. +Dans un ballet-intermède, il dansa, ainsi que tous les jeunes +seigneurs de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia à +ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et qui nous semblerait +aujourd'hui une monstruosité. + +_La Devineresse_, dont nous venons de parler, est une comédie en +prose, en cinq actes, et assez médiocre. Elle eut une grande vogue +d'actualité. On parlait alors beaucoup dans le monde des +empoisonnements de la fameuse Brinvilliers et de la poudre de +succession; or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce, +et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de madame _Jobin_. +Quoi qu'il en soit, _la Devineresse_ rapporta, dit-on, la somme énorme +de cinquante mille livres, quatre fois peut-être davantage que la plus +belle tragédie de Pierre Corneille. + +Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace de cinq ans, et +étant encore assez jeune: ce sont _Timocrate_, en 1656; _Commode_, en +1658, et _Camma_, en 1661. + +_Timocrate_ fut donnée quatre-vingts fois de suite et toujours avec un +égal succès et un succès tel, que Louis XIV, chose des plus rares, +vint exprès au théâtre du Marais, où l'on représentait les +compositions de Thomas Corneille, pour assister à l'une des +représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer cette tragédie +que le public la demandait encore. Enfin, un beau jour, ils députèrent +un des leurs qui, s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre: +«Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre _Timocrate_; pour nous, +nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres +pièces, trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les comédiens +de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs, par le talent, à ceux +du Marais, voulurent la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de +leurs confrères du _second_ théâtre, qu'ils y renoncèrent. + +La tragédie de _Commode_ eut également le privilége de faire déplacer +Louis XIV ainsi que toute la Cour qui vint mêler ses applaudissements +à ceux du public. + +_Camma_ fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence fut si +considérable, que la scène était littéralement envahie par les grands +personnages qu'on ne pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine +à se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis, ce qu'ils ne +faisaient jamais, car alors, les représentations sur le grand théâtre +n'avaient lieu que trois fois par semaine, les dimanches, mardis et +vendredis. Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas +Corneille pour cette tragédie, est un des principaux motifs du succès +qu'elle obtint. Quelques jeux de scène heureux, et qu'on appelle +aujourd'hui des _ficelles_ en langage vulgaire de théâtre, +contribuèrent également à la faire réussir. + +_Laodice_, reine de Cappadoce, tragédie jouée en 1668, fut moins bien +traitée que les trois précédentes. A l'une des représentations de +cette pièce, l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur qui +paraissait peu le comprendre. «La scène, lui disait-il, est en +Cappadoce, il faut se transporter dans ce pays-là et entrer dans le +génie de la nation.--Ah! très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je +crois que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les lieux.» + +Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille fit son _Achille_. +Un des acteurs qui tint le rôle du héros grec avait été menuisier de +son état. Se trouvant superbe sous son casque, il voulut avoir son +portrait dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre; +mais on prévint ce dernier que le comédien était un mauvais payeur. Le +rapin peignit le bouclier de son Achille en détrempe. Le portrait fut +trouvé d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de comédie +refusa de payer le prix convenu. Le peintre feignit d'être +très-content de ce qu'on lui offrait et engagea l'acteur à passer +plusieurs fois sur le tableau une éponge imbibée de vinaigre, pour lui +donner plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image +d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot à la main. + +A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas Corneille essaya de +composer des opéras pour supplanter Quinault, alors fort en vogue pour +ce genre de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il +avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi qu'en 1678, +parut _Psyché_, composée pour Louis XIV, et fort peu appréciée, comme +on disait alors, de la Cour et de la ville. + + + + +VI + +RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS. + +DE 1636 A 1652. + + RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_ + (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de ce + dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie + d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_ + (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de + Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_, + tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir + cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première + représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie + enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à + BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de + Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la + critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le + Cid_ à _Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des + auteurs dramatiques tend à s'accroître au dix-septième + siècle.--Les auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux + de l'époque actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières + représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce + faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de + Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences + trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652 + et 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui + donna lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre + par ses revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses + pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cet + te pièce. + + +L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du +lot que la nature nous a dévolu en partage. Le grand homme de guerre +veut passer pour grand politique, le politique veut paraître poëte, +l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. Et chacun est +plus flatté des éloges non mérités qu'on lui donnera sur la vertu +qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il méritera par les +qualités qu'il possède réellement. C'est ainsi que le cardinal de +Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unité +et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantât ses +talents administratifs, sa haute capacité d'homme d'État, le génie +avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la +plus légère critique des tragédies médiocres dont il avait ou donné le +sujet ou barbouillé quelques scènes. Richelieu, le grand Richelieu, +voulait être avant tout un grand poëte, il ne jalousait pas le +ministre qui lui tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne +pouvait souffrir qu'on lui vantât les oeuvres dramatiques de +Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait à se faire une +réputation littéraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le +théâtre, il composait lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et +qu'il ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des grands sont +quelquefois bons à quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII +aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les +lettres, à la création de l'Académie. + +En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il faisait travailler à +ses productions dramatiques, mit au monde une comédie en cinq actes +intitulée: _Les Thuileries_. Cette pièce fut représentée dans le +Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence en +avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, un des auteurs, +plus docile à la muse poétique qu'aux volontés du ministre, avait cru +devoir faire quelques changements au troisième acte qui lui avait été +confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:--Il faut avoir un esprit +de suite. Or, par _esprit de suite_, Son Éminence entendait une +soumission aveugle aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions +de nos jours, en termes militaires, une obéissance passive. + +Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prêt, le +cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter son nom, ajoutant qu'en +retour, il lui prêterait sa bourse en quelque autre occasion. + +En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge dans le prologue, +ils eurent un banc spécial dans une des meilleures places de la salle, +et leurs pièces étaient toujours représentées devant le roi et devant +toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux +quelque agrément. + +Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, ayant porté à +Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la +pièce d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois +vers: + + La cane s'humecter de la bourbe de l'eau; + D'une voix enrouée et d'un battement d'aile, + Animer le canard qui languit auprès d'elle. + +Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante pistoles, les mit +dans la main de Colletet en lui disant que c'était seulement pour ces +vers qu'il trouvait très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche +pour payer tout le reste. + +Colletet, ravi, remercia par ces deux vers: + + Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres, + Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres! + +Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, quoiqu'il fût un +des quarante immortels, tenait quelquefois tête à Richelieu dans des +discussions littéraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que +rien ne pouvait lui résister.--Vous vous trompez, reprit le cardinal, +je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. Colletet, +qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà +une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet. + +La seule production de Colletet est la tragédie-comédie de _Cymiade_, +jouée en 1642, écrite en prose par l'abbé d'Aubignac et mise en vers +par lui. On voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup +pour aller à l'immortalité. + +Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à sa dévotion, se +trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, né en 1595, qui dut à son +crédit auprès de lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire +des guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, et l'un des +premiers des _quarante immortels_. + +Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais +une imagination déréglée qui n'enfantait habituellement que des +chimères. Il donna plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses +premières comédies porte ce titre: _les Visionnaires_, on dit de lui +qu'il était le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus +visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour +le métier de poëte, et s'il _enfourcha Pégase_, ce ne fut que pressé, +que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait +lui-même ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait +avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin +qui fit les jolis vers sur la violette de la _Guirlande de Julie_: + + Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, + Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe; + Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour, + La plus humble des fleurs sera la plus superbe. + +_Aspasie_, comédie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup +d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien +malgré lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup +d'intelligence, de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer +quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista longtemps, mais il +n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable +pour la scène. Il composa le _scenario d'Aspasie_. + +Richelieu trouva ce _scenario_ fort à son goût, lui donna de grands +éloges et finit par dire que celui qui l'avait imaginé était seul +capable de le traiter avec succès. Toutes les objections du pauvre +auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à +devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc de la meilleure +grâce possible, et sa pièce, représentée devant le duc de Parme, fut +beaucoup applaudie _par ordre_ du ministre qui veilla à son succès. + +Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, il lui demanda un +ouvrage du même genre tous les ans. Le malheureux poëte sans le +vouloir, pris au piége, prétexta le travail incessant que lui donnait +un grand poëme héroïque, _Clovis_, auquel il consacrait tous ses +moments, et qui devait faire la gloire du règne de Sa Majesté Louis +XIII. Cette occupation, disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier +à la poésie dramatique. + +Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait pas assez de +temps à vivre pour voir la fin de _Clovis_, que le tracas des affaires +exigeait qu'il prît des distractions, que les représentations +théâtrales de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces +distractions, que Desmarets étant né poëte et homme d'esprit, +Desmarets lui devait son talent et ses veilles. L'argument était sans +réplique, et lorsque le ministre tout-puissant du dix-septième siècle +parlait ainsi, tout refus devenait impossible. Desmarets devint donc +le collaborateur forcé de Son Éminence. + +Tous deux se mirent à l'oeuvre, et en 1637 il vint au monde une +comédie en cinq actes, de leur façon, _les Visionnaires_, que Molière +et Boileau ont, par la suite, appelée un _détachement des petites +maisons_, mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès. Il est +vrai de dire que la protection hautement déclarée du cardinal, alors +plus souverain que le roi de France, fut pour beaucoup dans les +éloges du public et dans les applaudissements du parterre. En +littérature comme en politique, la puissance du jour, tant qu'elle a +le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle veut, puis vient la +réaction, puis vient le jugement de la postérité. On comprend que +Richelieu tenait à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en +grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé les caractères et +donné le sujet. Ce sujet était une allusion à l'époque. Ainsi, par une +des visionnaires, celle qui aime Alexandre, le cardinal avait voulu +désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même avait échoué, et pour +se venger de laquelle il voulait donner à la belle insensible le +ridicule de n'aimer que le héros de Macédoine. La coquette était +madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît qu'au théâtre, +était madame de Rambouillet. La quatrième, celle qui se croit adorée +de tous les hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce dernier +rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère de _Bélise_ des +_Femmes savantes_. La comédie des _Visionnaires_ avait donc au moins +le mérite de l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses +critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être choqué et mit +en tête de sa préface ces quatre vers: + + Ce n'est pas pour toi que j'écris, + Indocte et stupide vulgaire; + J'écris pour les nobles esprits, + Je serais marri de te plaire. + +Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu travaillait +avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put donner la moindre pièce sans +qu'on ne l'attribuât en grande partie au cardinal. Ainsi _Roxane_, +tragédie qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence. A ce +compte-là, le grand ministre eût passé son temps à rimer tant bien que +mal. Quoi qu'il en soit, Voiture, dans le doute où il était sur la +paternité de _Roxane_, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il en +fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son épître latine à M. de +Boutillier de Chavigny, et il dut se féliciter de sa prudence, +lorsqu'il vit les portes de l'Académie française refusées à l'abbé +d'Aubignac qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage médiocre. +Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier personnage; chargé par +Richelieu de l'éducation du duc de Fronsac, et récompensé de ses soins +par deux abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour +grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur et romancier, +il possédait le caractère le plus hautain, le plus difficile, et +trouvait le moyen de se brouiller avec tout le monde. Ayant _commis_ +un insipide roman, _Mascarisse_, dont Richelet ne fit pas à son gré un +assez grand éloge, il ne voulut plus voir son ami. Richelet lui +écrivit: + + Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi, + N'ai-je pas loué ton ouvrage? + Pouvais-je plus faire pour toi + Que de rendre un faux témoignage? + +Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. En 1639 et en 1643, +il prêta son nom à deux tragi-comédies, _Mirame_ et _Europe_, qui +firent alors bien du bruit dans le monde des lettres et sur la scène +française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua si bel et si +bien, montra un tel amour, fit de telles dépenses, qu'il est difficile +de ne pas admettre qu'il en est réellement l'auteur. Du reste, +_Mirame_ et _Europe_ sont des pièces aussi mauvaises l'une que +l'autre. + +_Mirame_ lui coûta cent mille écus; car il voulut, pour la faire +jouer, une salle de spectacle qu'il fit construire à grands frais dans +le Palais-Cardinal. Lors de la première représentation, il vint au +théâtre, et voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au +désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en faisant dire à +Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, assez peu désireux +d'affronter seul l'humeur du ministre, pria un de ses amis, homme de +ressource, de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal les aperçut, +il leur cria:--«Eh bien! les Français n'auront jamais de goût; ils +n'ont point été charmés de _Mirame_.» Desmarets baissait l'oreille, +son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur, dit-il, ce n'est +pas la faute de l'ouvrage ni du public, mais bien celle des comédiens. +Votre Éminence a dû s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et +même qu'ils étaient ivres?--C'est vrai, reprit le cardinal, ils ont +tous joué d'une façon pitoyable.» Cette pensée consola Richelieu qui +devint d'une humeur charmante et les retint à souper pour parler +encore de _Mirame_. Dès que les deux amis furent libres, ils coururent +à la comédie prévenir les acteurs de ce qui venait de se passer à +Rueil, puis ils se mirent en quête de spectateurs de bonne volonté et +disposés à faire accueil à _Mirame_. A la seconde représentation, la +pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au comble du bonheur. +Il applaudissait lui-même, trépignait des pieds et des mains, se +levait dans sa loge, mettait la moitié du corps en dehors, imposait +silence pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait sublimes, +enfin il témoignait la joie d'un enfant! Hélas! le grand homme d'État +ne put, malgré tous ses efforts, que sauver _Mirame_ d'un éternel +oubli, eu rendant cette tragi-comédie et celle d'_Europe_, célèbres, +non par les beaux vers qu'elles renferment, mais par le souvenir qui +se rattache à leur mise en scène. A l'une des représentations de +_Mirame_, Richelieu avait défendu de laisser entrer d'autres personnes +que celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui jouissait +d'un grand crédit près de Son Éminence, à cause de son esprit toujours +porté à la gaieté, introduisit dans la salle deux beautés d'une +réputation passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon, nièce de +Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie, dont Bois-Robert était +membre, députa près du ministre pour demander son rappel, cette grâce +fut refusée. Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. Un jour +que son illustre malade était dans un de ses accès taciturnes, il lui +fit cette singulière ordonnance: _Recipe Bois-Robert_. + +Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort, lorsque, sous +prétexte d'un _Clovis_ infinissable, il refusait l'honneur de la +collaboration du grand ministre. Après les tribulations de _Mirame_, +vinrent celles d'_Europe_, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse +que la première et jouée quatre ans plus tard. + +Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la trouvant sublime, +l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs de l'Académie française, en les +priant de donner leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et la +plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie obéirent +ponctuellement et maladroitement. Le jugement fut des plus sévères, si +sévère même, que quelques vers échappèrent seuls à la critique. +Bois-Robert rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur, piqué +au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la cheminée. +Heureusement, ou malheureusement pour _Europe_, on était au printemps, +il n'y avait pas de feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est +mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible sentiment de +tendresse paternelle pour son oeuvre. Elle se lève, ordonne d'appeler +son secrétaire Chevest, et l'envoie dans la lingerie demander aux +femmes de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant de +leur mieux chacune des pages du manuscrit sacrifié dans un moment +d'humeur. Le lendemain, _Europe_ était retapée, recopiée à peu près +telle qu'elle avait été faite, sauf quelques légères corrections, et +renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé d'observer aux Immortels +que l'on avait _profité_ de leurs lumières. Cette fois, Messieurs de +l'Académie comprirent; ils n'eurent garde de toucher à _Europe_, qui +sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée, louée, acclamée +comme la plus belle fille qui ait jamais paru au théâtre. Hélas! le +chef-d'oeuvre, mis à la scène, eut le succès le plus négatif! Le +public, beaucoup moins dans les secrets du cardinal que Messieurs de +l'Académie, à l'inverse du savant aréopage, condamna _Europe_ et +applaudit le _Cid_. + +_Europe_, tragi-comédie entièrement politique, était, en effet, peu +propre au théâtre. C'était un amalgame de scènes dans lesquelles les +grandes puissances exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs +intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, cette pièce fut +donnée à l'Hôtel de Bourgogne en même temps que _le Cid_. Lorsque la +représentation de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur +s'avança pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer qu'elle +serait jouée le surlendemain. Ce n'était pas l'affaire des +spectateurs. Des huées, des murmures s'élevèrent de toutes les parties +de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander à la +place la tragédie de Corneille. + +Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce et résolut de se +venger sur _le Cid_ de la chute de son _Europe_. De là vint la ligue, +à l'Académie, contre l'un des chefs-d'oeuvre du grand Corneille, et la +fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et +une preuve de ce que peut, en France, même sur les beaux-arts, un +pouvoir despotique. + +Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs dramatiques s'était +considérablement accru et tendait à s'accroître. A cette époque, +quelques _noms_ n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole +du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de Bourgogne ou du +Marais, n'acceptaient pas les yeux fermés une tragédie ou une comédie, +parce qu'elle était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas +de propos délibéré une autre, parce que le nom du poëte ne s'était pas +encore fait connaître. Les grands et bons auteurs n'empêchaient +nullement leurs jeunes confrères de s'approcher du tabernacle; ils +encourageaient leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. Un +homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer à la +scène, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux +de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir à ce +public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le +parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits +_qu'à la porte il achète en entrant_, il y avait des juges compétents +dans la littérature, des juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux +témoignages, des juges dont le goût épuré n'était mis en doute par +personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes +les classes, qui voulaient être intéressés, qui applaudissaient +lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et désapprouvaient +impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle +mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrépides _chevaliers du +lustre_, ni les réclames à tant la ligne, ni la mise en scène des +premières représentations, les loges données, les stalles offertes +pour le succès de la pièce. Le succès était fait par le public, qui +pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui +ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, _que les +temps sont changés_ pour le théâtre! N'a-t-on pas vu des directeurs +commander des pièces à un auteur utile à ménager dans un but +quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent +quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer un acte), se +mettent à l'oeuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reçus, +appris, joués, entonnés (qu'on nous passe l'expression), de gré ou de +force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le +dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, trente représentations, +jusqu'à ce que tout Paris soit venu se prendre bêtement à la glu d'une +réclame bien stupide, commercialement acceptée par les journaux, et le +tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de rendre compte des +nouvelles représentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles +hebdomadaires, charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois +quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient +pas, les colonnes du journal leur seraient fermées, s'ils tentaient de +critiquer le théâtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient +de louer le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au temps où +nous vivons, on ne va guère plus d'une fois entendre la même pièce, on +ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler. +Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lèvres +_bravo_ ou en frappant légèrement le parquet du bout de sa canne. Si +elle est mauvaise, on se contente de murmurer: _Dieu! que c'est bête!_ +puis on sort en levant les épaules, bien décidé à laisser _voler_ les +autres comme on a été volé soi-même. + + [12] C'est seulement on 1686, lors de la représentation du _Baron + de Fondrières_, comédie _attribuée_ à Thomas Corneille, que + l'usage des sifflets commença à se généraliser parmi les + spectateurs du parterre. + +Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne +craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps +des Corneille, des Racine, des Molière, l'acteur était fait pour les +pièces et non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une +comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A pût écraser tous ses +camarades en brillant aux dépens du reste de la troupe; pour que le +nez du comédien B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut +naturel, mis en évidence, pût amuser le public. A l'exception du poëte +Scarron, qui fit pour l'acteur _Jodelet_ plusieurs pièces comiques, +jamais encore on n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un +acteur. L'auteur composait son oeuvre sans se préoccuper de ceux qui +devaient l'interpréter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris +possédait deux ou trois scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a +deux ou trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute espèce +de produits plus ou moins frelatés. + +Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de Richelieu et de +Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand poëte, +obtenaient au théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, des +succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée du cardinal, l'abbé de +BOIS-ROBERT, né en 1592, qui dut à son esprit jovial d'être en grande +faveur auprès du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se +passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État et un membre +de l'Académie. Autant pour complaire au maître que pour sa propre +satisfaction, l'abbé composa et fit jouer une vingtaine de pièces de +divers genres, assez médiocres en général. Il en est trois cependant: +_les Apparences trompeuses_, _l'Amant ridicule_ et _les Trois +Orontes_, qui lui acquirent une sorte de réputation. + +Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, ce qui lui attira +maintes fois des aventures. Le jour où l'on devait donner la première +représentation de sa comédie des _Apparences trompeuses_ (1655), +il était aux Minimes de la Place-Royale, à genou, un énorme livre +de messe devant lui. Quelqu'un demanda à un ecclésiastique quel +était cet abbé de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit +l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à l'_Hôtel de +Bourgogne_, et il prie pour le succès de son _sermon_.» Après la +représentation de sa pièce, qui fut, en effet, bien accueillie par le +public, Bois-Robert, s'en revenant à pied, fut rencontré par un +de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse. +«Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a enlevé pendant que j'étais +à la comédie.--Quoi, s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre +_cathédrale_. Ah! ce n'est pas supportable.»--Un jour que le familier +de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un +pauvre diable prêt à mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:--«Mon ami, +lui dit-il, pensez à Dieu et récitez votre _Benedicite_.» + +On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva fut due à une +aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme +il cherchait à se disculper en affirmant que la personne au sujet de +laquelle on l'accusait était affreuse:--«Si elle est laide, reprit +Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.» + +Pour compléter le tableau des vertus évangéliques de Bois-Robert, nous +ajouterons qu'il était joueur enragé. Il perdit un jour dix mille écus +contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il +possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille +autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le +duc, lui remit la somme réalisée et lui promit une ode à sa louange +par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le monde que M. le duc a +fait présent de seize mille francs pour une méchante pièce de vers, on +s'écriera: Que n'eût-il pas fait pour une bonne?» + +Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet +d'une de ses comédies, _les Trois Orontes_, représentés en 1652. Une +demoiselle de Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. Deux +amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer l'un après +l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le +premier faux Racan. Elle déplora avec le second l'impudence du +premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan qui, +cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un état de fureur +tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa à la porte en +l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard +on fit sur le même sujet _les Trois Gascons_. + +_L'Amant ridicule_, comédie en un acte et en prose de Bois-Robert, +resta quelque temps au théâtre. On représenta cette pièce avec le +ballet des _Plaisirs_, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa. + +Il est un autre abbé de cette époque, BOYER, dont nous ne devons pas +oublier la figure. C'est à lui qu'on eût pu dire: _Honneur au courage +malheureux_. Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur pour le +théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molière, +il courut de défaite en défaite, de chute en chute, et cependant il ne +se lassa pas de composer pour celui qu'il eût pu justement appeler +_son ingrat public_. Évidemment ce malheureux était né sous une +mauvaise étoile, puisqu'il se rejeta sur le théâtre après avoir échoué +comme prédicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié sur +la scène que du haut de la chaire. Pendant cinquante années, il +laboura péniblement le champ pour lui stérile de la poésie dramatique, +et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par +l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque +absolu de goût et de sens commun. Il fut membre de l'Académie en 1666 +et mourut en 1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité +et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses +contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine +se sont, on peut dire, acharnés après les ouvrages dramatiques de ce +poëte, qu'ils eussent volontiers salué du titre de _Roi du +galimatias_. + +A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pièces, on +fit plusieurs épigrammes, l'une suivit la représentation de +_Clotilde_, la voici: + + Quand les pièces représentées, + De Boyer sont peu fréquentées, + Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants, + Voici comment il tourne la chose: + Vendredi, la pluie en est cause, + Et le dimanche, le beau temps. + +Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le +théâtre et ne vit jamais réussir aucun de ses ouvrages. Pour éprouver +si leur chute ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du +parterre à son égard, il fit afficher la tragédie d'_Agamemnon_ sous +le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arrivé à Paris. La +pièce fut généralement applaudie. Racine même, le plus grand fléau de +Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria du milieu du +parterre: «Elle est pourtant de Boyer, malgré M. de Racine.» + +Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et l'on en fit une +analyse peu favorable dans un sonnet que voici: + + On dit qu'_Agamemnon_ est mort, + Il court un bruit de son naufrage, + Et Clytemnestre tout d'abord + Célèbre un second mariage. + + Le roi revient, et n'a pas tort + D'enrager de ce beau ménage; + Il aime une nonne bien fort, + Et prêche à son fils d'être sage. + + De bons morceaux par-ci, par-là, + Adoucissent un peu cela; + Bien des gens ont crié merveilles. + J'ai fort crié de mon côté; + Mais comment faire? En vérité, + Les vers m'écorchaient les oreilles. + + + + +VII + +CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE. + + Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré. + --Réflexions.--Contemporains du grand poëte.--TRISTAN.--Sa + tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de Mondory et de l'abbé + Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_ (1637).--_Phaéton_ + (1637).--Singulier portrait des Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le + Parasite_.--Qualités et défauts de Tristan.--Son + épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de Corneille.--Ses productions + dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur gascon.--Anecdote.--Ses + tragédies de _Mithridate_ (1638), du _Comte d'Essex_, de _la Mort + des Enfants de Brute_ (1647).--Son style.--BENSERADE.--Anecdotes. + --Ses tragédies de _Cléopâtre_ (1636), de _Méléagre_ (1640). + --Citation.--Petite vanité de Benserade.--Anecdote.--Vers + au bas de son portrait.--URBAIN CHEVREAU, poëte poitevin.--Son + instruction.--Singulier anachronisme dans sa tragédie de + _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE + BOUSCAL.--Son esprit.--Ses qualités.--_La Mort de Brute_, + tragédie (1637).--_La Mort d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur + _Don Quichotte_ et _Sancho Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA + SERRE.--Anecdotes sur ces deux auteurs.--Réflexions. + --Tragédies en prose de La Serre.--_Pandoste_.--_Thomas Morus_ + et _le Sac de Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse + Réformé_.--LECLERC, de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_ + (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité + présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle_.--Ses + principales productions dramatiques (1645).--_Zénobie._--Anecdote. + --GOMBAULT, un des fondateurs de la Société savante qui + fuy la base de l'Académie.--Sa tragédie des _Danaïdes_ + (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des plus + féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_ + (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de + Corneille.--_Sémiramis_ (1646).-- _Les Amours de Diane et + d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_ + (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales + de Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_ + (1668).--Citation.--Qualités et défauts de + Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des + _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu + célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU et MILLOTET.--_Manlius + Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et son + extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT, + considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour + des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de + Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_ + (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_ + (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663). + + +Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la +scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au +théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à +Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui +des pièces pour _trois_ écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui +les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les +premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes; +mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait +pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.» + +La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France, +est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte, +l'actrice prononçait un jugement très-vrai. + +Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa +irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou +moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de +quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les +anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous +beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie +du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables +efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa +hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la +route où lui-même en avait fait si ample moisson. + +TRISTAN, l'un d'eux, donna sa première tragédie de _Marianne_ en 1626, +très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son +apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit +eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence +redoutable, il obtint cependant des succès. + +Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé +l'_Hermite_, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur +fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore, +d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en +Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole +de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des +lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières, +nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses +loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître +en 1626 une tragédie de _Marianne_ qui produisit à cette époque une +véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal +rôle dans cette oeuvre dramatique, l'interpréta avec talent et +contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie +parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et +manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa; +l'Éminence, qui n'avait pas un coeur des plus tendres, laissa échapper +quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il +s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il +présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert +déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette +aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour +en revenir à la _Marianne_ de Tristan, nous dirons que non-seulement +cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau +s'en occupa pour y introduire quelques corrections. + + [13] Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de + _Médée_. + +Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années +sans rien produire. En 1637, il donna _Panthée_, où l'on trouve ces +deux beaux vers: + + Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière, + Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière. + +A peu près vers la même époque, il fit paraître la _Chute de Phaéton_, +qui n'eut pas le succès de _Marianne_, d'autant que Pierre Corneille +était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de +_Phaéton_ que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des +_Destinées_: + + Ces juges souverains de la terre et de l'onde, + Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde. + C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts, + L'empêchent de passer au delà de ses bords. + C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes; + C'est eux qui, des _cocus_, _font paraître les cornes_. + +On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré, +puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute +naturelle. _La Folie du Sage_, tragi-comédie, _la Mort de Crispe_, et +_la Mort du grand Osman_, les deux premières pièces jouées en 1644 et +1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec +les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous +devons encore y ajouter deux comédies: l'_Amarillis_ de Rotrou, +retouchée par lui en 1650, et _le Parasite_, représenté au théâtre de +l'Hôtel de Bourgogne en 1654. + +Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui: +qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort, +Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie +d'_Osman_, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que +ceux-ci: + + . . . . . . Ne t'imagine pas + Que ta grandeur passée eut pour moi des appas. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur. + + Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin, + Avaient mis sous mes lois les climats du matin, + Et si, par des progrès où ta valeur aspire, + Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire, + Osman dans mes États serait maître aujourd'hui; + Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui. + Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse, + N'eût-il rien que son coeur, son esprit et sa grâce; + Et mon âme serait encore en désespoir, + De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir. + +Dans sa comédie du _Parasite_, on lit ces quatre vers d'une crudité +par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec +laquelle il est seul: + + Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau? + Je serais fort habile à _torcher_ ton museau. + Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête, + Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête. + +La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop +de chefs-d'oeuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été +oubliées, cependant _Marianne_ et _la Mort de Crispe_ ont un mérite +réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au +jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas +osé débarrasser leurs oeuvres. Sous sa plume, la passion prend des +couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits +sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et +régularité, les événements sont naturels, bien amenés et +vraisemblables. + +Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à +l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et +misanthropique épitaphe que voici: + + Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine, + Je me flattai toujours d'une espérance vaine, + Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur, + Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître; + Je vécus dans la peine attendant le bonheur, + Et mourus sur un coffre en attendant mon maître. + +Nous avons déjà eu occasion de parler de CLAVERET, autre poëte de la +même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de +Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, _le +Ravissement de Proserpine_ (1639). Le poëte eut une singulière idée à +propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité +de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au +_ciel_, en _Sicile_ et aux _enfers_, et ces trois endroits se trouvant +sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la +règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies +qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de _l'Écuyer_ ou _les +Faux Nobles_, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut +inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des +individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit. +On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les +travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième. + +Un troisième contemporain du grand Corneille, LA CALPRENÈde, +gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux +précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses +oeuvres, grâce à ces deux vers de Boileau: + + Tout est humeur gasconne en un auteur gascon, + Calprenède et Juba parlent du même ton. + +Homme d'un certain mérite, La Calprenède était bien, en effet, des +bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette +phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une +de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers +en étaient _lâches_: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de +lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une +bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit +accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de +_Silvandre_, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit +faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de +son pourpoint: _C'est du Silvandre_. + +Il fit paraître en 1635, _Mithridate_, tragédie dont la première +représentation tomba le jour des Rois, en 1638, _le Comte d'Essex_, la +meilleure pièce de son répertoire, en 1647, _la Mort des enfants de +Brute_ où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus, +après avoir condamné ses fils: + + Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu; + Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu? + J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes; + Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes. + + JUNIE. + + Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus? + + BRUTUS. + + Je l'ai versé. + Femme, viens achever ce que j'ai commencé. + + JUNIE. + + Rends-moi mes fils, cruel? + + BRUTUS. + + Ils ont perdu la vie. + . . . . . . . . . . . . . . . . + Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs, + Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs? + . . . . . . . . . . . . . . . . + Souffre que mes neveux adorent ma mémoire; + Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis: + Il fut père de Rome, et plus que de ses fils. + +La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus +ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de _Silvandre_ +et de _Cléopâtre_, genre dans lequel il excellait. Les personnages de +ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse +à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré. + +BENSERADE, dont le nom eut du retentissement au commencement du +dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur +de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné +d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être +tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette +époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit +avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits, +en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors +beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y +réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette +littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea +totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près +supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la +valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne +sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, _Cléopâtre_, donnée +en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit +favorablement cette pièce. Il fit ensuite _Iphis_, puis _la mort +d'Achille_, _Gustave_ (1637), _la Pucelle d'Orléans_ et enfin +_Méléagre_ (1640). + +Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner +une idée du _faire_ tragique de Benserade. Déjanire s'étonne +qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit: + + DÉJANIRE. + + Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes + Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes? + Nos maux sont différents, de même que nos biens, + Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens; + Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre, + Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre. + + ATALANTE. + + Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment: + Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement. + +Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil +rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite +maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des +armes et une couronne de _comte_: «C'est aux poëtes à en faire,» dit +plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en +rondeaux les _Métamorphoses d'Ovide_ et ayant composé outre ses +tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait: + + Ce bel esprit eut trois talents divers, + Qui trouveront l'avenir peu crédule: + De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule, + Sans qu'ils le prissent de travers. + Il fut vieux et galant, sans être ridicule, + Et s'enrichit à composer des vers. + +A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte +donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, URBAIN +CHEVREAU, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues +grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue +hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa +vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine +Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de +ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une +_Histoire du Monde_, plusieurs romans, des voyages de philosophie et +enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène +française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une _histoire +universelle_, donne à _Tarquin_, dans sa première tragédie de +_Lucrèce_, représentée en 1637, le titre d'_empereur de Rome_. Après +_Lucrèce_ vinrent: _La vraie suite du Cid_ en 1638, et la même année +_Coriolan_. Voici un échantillon de la versification de cette pièce: +Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit: + + Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme, + Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme; + Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus? + La vie est une mer qui n'a point de reflux. + Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent; + Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent; + Et depuis que la mort en arrête le cours, + Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours. + +Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné _le Cid_!... +Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût +développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine +littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les +niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées +barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et +élevé que Racine allait bientôt _polir_ encore, en lui faisant +atteindre un dernier degré de pureté. + +GUÉRIN DE BOUSCAIL, poëte contemporain des précédents, fournit +quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du +dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de +l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il +fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au +théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète +du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit +de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons +dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première +tragédie, _la Mort de Brute et de Porcie_, jouée en 1637, au milieu de +très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille: + + Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé, + Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé. + Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère + Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère; + Et que Bellone même, hérissant ses cheveux, + Arrêta sa fureur pour recourir aux voeux. + L'Assurance et la Peur, à travers la fumée, + Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée: + Et la Victoire errante, en ce danger mortel, + Douta qui resterait pour lui faire un autel. + +Dans _la Mort d'Agis_ (1642) au contraire, le poëte a fait une belle +peinture des moeurs grecques au temps où fleurissaient les lois de +Lycurgue: + + La morale régnait dedans tous les esprits. + Le bienfait de lui-même était l'unique prix. + Chacun de la vertu recherchait les caresses. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le soldat négligeait le butin pour l'honneur. + Au bonheur du pays consistait son bonheur. + Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre, + Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre. + Les orateurs parlaient avec sincérité. + La Justice régnait avec égalité; + Et jamais les présents n'avaient eu la puissance + De faire lâchement trébucher la balance. + Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus + Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc. + +On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de +Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers, +intitulées: _Don Quichotte 1re et 2e partie_, _Sancho Pança_ (1638, +1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel +et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au +Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur. + +Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art +dramatique. LA MESNARDIÈRE, médecin du frère de Louis XIII, écrivit +ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut +beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet +auteur, qui rédigea une _poétique_ fort bien pensée, ne put faire +réussir ni la tragédie d'_Alinde_ (1642), ni celle de _la Pucelle +d'Orléans_ de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé +d'Aubignac. + +Un autre poëte, LA SERRE, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était, +comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis +XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles +dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire +beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent, +et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant +entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en +s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis +vingt-cinq ans, j'ai bien débité du _galimatias_, mais vous venez d'en +dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se +plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les +autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages +plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait +souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude. +«Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de +l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère +d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait +aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à +des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de +l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours, +et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage. +Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper. + +Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de +_Pandoste ou la Princesse malheureuse_, en quatre journées, chacune +de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre +pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette +oeuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités +_extérieures_, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une +huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom +propre.» + +Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps +à confectionner, La Serre, _le premier et bien avant Lamotte_, inventa +la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du _Sac de +Carthage_ en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et +la fit paraître sous le titre de _la Mort d'Esdrubal_. + +En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, _Thomas +Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance_. + +L'auteur du _Parnasse réformé, ou Apollon à l'École_ (jolie petite +pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de +sa tragédie de _Thomas Morus_: + +«On sait que mon _Thomas Morus_ s'est acquis une réputation que toutes +les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de +Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de +cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et +toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le +Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité +attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on +tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut +jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point +de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui +céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un +seul jour.» + +Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de +Corneille, nous trouvons MICHEL LECLERD de l'Académie Française, +auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au +Théâtre des oeuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de +l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce: +_Iphigénie_, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il +n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au +barreau.--_Iphigénie_, quoique fort passable, n'eut que cinq +représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la +collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante +épigramme: + + Entre Leclerc et son ami Coras, + Tous deux auteurs, rimant de compagnie, + N'a pas longtemps sourdirent grands débats + Sur le propos de leur _Iphigénie_. + Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.» + Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.» + Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru, + Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre. + +Deux autres tragédies: _Virginie_ et _Oreste_, sont encore attribuées +à Leclerc. + +JEAN MAGNON, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement +opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé, +autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était +toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait +l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses +dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de +temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues +et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent +cinquante vers d'un ouvrage sur l'_Entrée du Roi et de la Reine à +Paris_; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une +_Science universelle_ en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait +déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette +encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit +que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il +abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre +plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur +les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les +actions étaient peu en rapport avec le langage. _La Science +Universelle_ ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce +chef-d'oeuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix, +tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni +d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. _Artaxerce_ paru en 1645, +_Josaphat_ et _Séjames_ en 1646, _Jeanne de Naples_ en 1654, sont loin +de passer pour des oeuvres de mérite. + +Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie +faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée +_Zénobie_, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur +l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par +Aristote.--«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait +cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles +d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait +faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.» + +Nous ne parlerions pas de GOMBAULT, gentilhomme calviniste de la +Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des +_Danaïdes_ en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable +auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la +petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut +le principe de l'Académie Française. + +De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille, +l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et +par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut +GILBERT, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en +France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait +cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable +ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de +comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre +d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort +pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans +la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des +gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières +productions dramatiques de Gilbert sont: _Marguerite de France_ et +_Téléphonte_ (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite +cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida +à faire paraître une tragédie d'_Hippolyte_ à laquelle plus tard +Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la +pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond: + + Si je suis exilé pour un crime si noir, + Hélas! qui des mortels voudra me recevoir! + Je serai redoutable à toutes les familles, + Aux frères pour leurs soeurs, aux pères pour leurs filles. + Où sera ma retraite en sortant de ces lieux? + + THÉSÉE. + + Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux, + Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères, + Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères; + Ceux-là te recevront. + +Racine fait dire aux deux mêmes personnages: + + HIPPOLYTE. + + Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez, + Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez? + + THÉSÉE. + + Va chercher des amis dont l'estime funeste + Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste; + Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi, + Dignes de protéger des méchants tels que toi. + +Voici maintenant les adieux de l'_Hippolyte_ de Gilbert: + + Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis, + En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes. + Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes, + Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux. + Comme je suis constant, montrez-vous généreux. + Que je sorte d'ici, non de votre mémoire. + Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire, + Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé, + Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé. + +Encouragé par le succès d'_Hippolyte_, le poëte donna la même année +(1646) une tragédie de _Rodogune_; mais il commit une mauvaise action. +Un ami commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier avait confié +son projet de composer _Rodogune_, trahit le grand poëte et communiqua +son plan à Gilbert, qui s'empressa de faire paraître sa tragédie. +Corneille, dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut +taire ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le vengea en faisant +tomber celle de son rival. Que de Gilbert, de nos jours, se font +plagiaires sans scrupules!... + +L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car il donna encore à la +scène une _Sémiramis_ en cinq actes. + +Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de lui. Il se trouvait à +Rome, en mission de la reine de Suède, lorsque, par ordre de +Christine, il fit jouer dans la capitale du monde chrétien une +tragédie _des Amours de Diane et d'Endymion_, laquelle vint ensuite en +1657 sur la scène française. Cette pièce a du mérite et eut du succès, +ce qui n'empêcha pas la _Gazette Burlesque_, le _Charivari_ de cette +époque, d'en rendre compte ainsi qu'il suit: + + L'histoire d'Endymion, + Qui, selon mon opinion, + Est celle de tout le monde, + En plusieurs beaux traits est féconde, + Et fait juger Monsieur Gilbert + Écrivain tout à fait expert. + +_Chrisphonte ou le retour des Héraclides_, joué la même année (1657), +faillit être un revers pour l'auteur, malgré le mérite de la pièce, +parce qu'au dénouement, le confident ayant dit à Mérope: + + Madame, c'en est fait, la bataille est donnée, + La fortune répond à vos justes souhaits; + Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix. + C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire. + C'est... + +Mérope l'interrompt brusquement: + + Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire. + +_Arie et Petus_, en 1659, fut une des dernières tragédies de Gilbert. +Il ne fit plus, à partir de cette époque, que des comédies ou des +pastorales, si l'on en exempte _Léandre et Héro_ (1667), qui ne fut +pas imprimé. _Les Amours d'Ovide_, _les Amours d'Angélique et de +Médor_, _les Intrigues Amoureuses_, _les Peines et les Plaisirs de +l'Amour_, sont des pastorales qui furent bien reçues du public, mais +qui ne peuvent être mises en parallèle avec les compositions sérieuses +de Gilbert. + +Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la tragi-comédie du +_Courtisan Parfait_ (1668), pièce originale qui en renferme _deux_, la +seconde commençant au troisième acte. Joconde, un des personnages, +énumérant les qualités que doit posséder le parfait courtisan, +s'exprime ainsi: + + Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature, + D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps; + Haïssable au dedans, et charmant au dehors; + Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences, + Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences; + Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien. + +Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités et des défauts. Il +sut choisir avec art ses sujets, mais il les traita quelquefois avec +assez peu de goût. Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des +situations heureuses et la versification en est facile. Ses comédies +et ses pastorales ont des scènes de bon aloi. On ne peut reprocher à +ses compositions, comme à celles de ses contemporains, de sortir des +bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et sagement réglé; +aussi, ne trouve-t-on pas dans ses oeuvres de grands défauts; et même +à côté des productions de Corneille, son théâtre mérite d'être lu. + +MONTAUBAN fit jouer les deux tragédies de _Zénobie_ et de _Seleucus_ +en 1650 et 1652, mais il est plus connu par ses comédies, dont une +surtout: _les Charmes de Félicie_, représentée pour la première fois +en 1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers à la +scène. + +On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes et en vers, un +caractère de bergère coquette traité avec habileté. Ismène trace à son +amant jaloux la ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir: + + Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître. + Je ne prétends jamais dépendre que de moi. + Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi? + Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve? + N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve? + Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi, + Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi, + Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire, + Ou que je change aussi, comme tout se peut faire, + Tous les autres, jaloux de ces bons traitements, + Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants? + Et si ma liberté pour tous n'était soufferte, + Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte? + Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant: + Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend. + Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie, + Tu pourras me servir ainsi toute ma vie? + Et si cela se peut, espère quelque jour, + Et la bouche et la main, pour flatter ton amour: + Et peut-être le coeur, si mon humeur me change, etc. + +Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on +prétend même avoir travaillé aux _Plaideurs_ de ce dernier, était un +auteur ayant de l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se +fit plus de renom au palais qu'au théâtre. + +Nous ne citerions pas ici l'abbé DE PURE, si les Satires de Boileau ne +l'avaient rendu célèbre. L'abbé de Pure était un homme fort agréable, +mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il +écrit satiriquement: + + Quand je veux d'un galant dépeindre la figure, + Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure. + +Une tragédie: _Ostorices_, et une comédie: _Les Précieuses_, pièces +jouées l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique +de l'abbé de Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à +nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. A quelque chose +malheur est bon! + +Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques +contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine célébrité, à +parler de Madame de VILLEDIEU et de MILLOTET, auteur de la tragédie de +_Sainte-Reine_. + +Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du régiment de +Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son +mariage, elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria de +nouveau, mais sans quitter le nom de son premier époux. Ses romans +l'ont fait plus connaître que son _Manlius Torquatus_, joué cependant +avec succès en 1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé +d'Aubignac n'était pas étranger au plan de cette pièce; mais l'abbé +s'en est toujours défendu. _Nitetis_, tragédie représentée en 1663, +fut également bien accueillie du public. Dans cette pièce, _Nitetis_, +surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec +un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de nos jours: + + Bien que tes cruautés augmentent chaque jour, + La loi fait dans mon coeur l'office de l'amour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le même sentiment me force à t'avertir, + Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne; + Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne; + Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi, + Il aurait dans mon coeur le même rang que toi. + +MILLOTET, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents +qu'il pouvait avoir à composer de bonnes tragédies, s'appliqua à faire +un véritable tour de force. Il _fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot +du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre +Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre_. Toutes les scènes commencent +par chacune des lettres de ces cinq mots: _Sainte Reine, priez pour +nous_. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu +l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et +actrices qui représentaient cette tragédie, eussent leur acrostiche +dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs +surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite pour vaincre une +difficulté de cette espèce. + +Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs tragiques +contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir passé en +revue ceux d'entre eux dont les oeuvres, au point de vue littéraire ou +anecdotique peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs de l'époque +actuelle. Quant à ceux qui se sont plus spécialement adonnés à la +comédie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis +XIV, nous les avons réservés pour faire escorte au père de la bonne +comédie, à Molière, autour duquel nous les grouperons à leur tour. Il +est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence, +c'est QUINAULT; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même +personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne +parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d'un +certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, le +Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il +gratifia la scène de l'Opéra Français. + +Occupons-nous donc de l'auteur de: _la Mort de Cyrus_, de +_Stratonice_, d'_Agrippine_ et de bien d'autres oeuvres dramatiques. +Nous dirons d'abord que Quinault occupe un rang élevé dans les +lettres, beaucoup moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces +légères si bien mises en relief par la musique de Lully. Poëte +lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, poëte tragique, Quinault +est sur le second plan. + +C'était du reste un homme des plus aimables, plein d'esprit et +d'aménité que Quinault. Son premier état fut celui de clerc d'un +avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du +goût pour la scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné +pour le théâtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un +appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier; le marchand +mourut et son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie +fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne se trouvant plus assez +grand seigneur, imagina d'être quelque chose dans l'État. Il acheta à +beaux deniers une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il n'avait +pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de la Chambre des comptes, +qui trouvèrent peu digne d'admettre dans un corps aussi recommandable +par sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour résultat la +plaisanterie suivante en quatre vers, d'un anonyme: + + Quinault, le plus grand des auteurs, + Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître; + Puisqu'il a fait tant d'_auditeurs_, + Pourquoi l'empêchez-vous de l'être? + +Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger et domestique +de l'acteur Mondory. Qu'il ait été d'une famille obscure, qu'il ait +servi les autres, le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien +des hommes de talent, il est l'enfant de ses oeuvres. Modeste, +sociable, d'une grande douceur de caractère, il alliait à beaucoup de +bonnes qualités de véritables talents. En vain le satirique Boileau +lui a-t-il lancé les traits les plus acérés; ces traits ont fini par +faire plus de tort à l'auteur de l'_Art poétique_ qu'à Quinault. On +connaît les vers de l'épître sur la calomnie, de Voltaire: + + O dur Boileau, dont la muse sévère, + Au doux Quinault envia l'art de plaire. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Chacun maudit ta satire inhumaine. + N'entends-tu pas nos applaudissements + Venger Quinault quatre fois par semaine. + +Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation de cet +auteur. On ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice. +Pendant près de cent ans on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la +fin du dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître quelque +mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique Despréaux l'avait fait +admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel. +On ne les contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si +Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si les productions +de son esprit étaient, oui ou non, aussi médiocres que le prétendait +son détracteur. Ce qu'il y a de plus original dans cette singulière +condamnation, c'est que les juges allaient chaque soir applaudir leur +victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain +de cause contre eux-mêmes. + +Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous citerons: _les +Rivales_ (1653), pièce copiée de Rotrou et à laquelle se rattache une +anecdote assez curieuse et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à +cette époque, il était d'usage que les comédiens achetassent des +auteurs, à prix débattu, leurs compositions dramatiques et restassent +maîtres de la recette entière. Il en résultait que, souvent, de bonnes +choses étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de leur +valeur. On payait enfin le _nom_ de l'auteur, ainsi que cela se +pratique encore aujourd'hui par les éditeurs[14]. Tristan avait pour +élève Quinault. Voulant lui être utile, il se chargea de lire _les +Rivales_ aux comédiens qui firent grand éloge de la pièce, +l'acceptèrent, fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit que +cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un jeune homme de +talent. Aussitôt les comédiens de se récrier et de diminuer de moitié +les honoraires de l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation +et il parvient, par une habile transaction, à obtenir que le neuvième +de la recette sera alloué à Quinault. Ce moyen parut si ingénieux et +si équitable, qu'à partir de ce moment, il devint une règle toujours +suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, les droits +furent fixés au douzième et au dix-huitième de la recette. + + [14] Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous + avons été témoin. Un de nos amis porte à un éditeur en renom un + fort joli roman, le priant de le lire et de le lui éditer, s'il + le trouve digne de l'impression. «Volontiers, lui dit l'éditeur, + sans même prendre connaissance du titre de l'ouvrage; si cela + forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes, 1,500 francs + que cela vous coûtera.» Le jeune homme se récrie. Alors, avec une + franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend: + «Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il + excellent, je ne ferais pas les frais de l'édition; mais + apportez-moi le _factum_ le plus stupide signé d'un des grands + noms de la littérature moderne, et je vous compte à l'instant + 1,500 francs. Votre excellent ouvrage, signé de vous, je ne le + vendrai pas; la rapsodie signée d'un grand nom, je l'écoulerai de + suite; c'est comme cela.» A qui la faute? A l'éditeur ou au + public?--Au public, selon nous, qui ne mord qu'à l'hameçon de la + réclame et du charlatanisme, se souciant fort peu du talent. + +Quinault donna, en 1656, la tragédie de _Cyrus_, dans laquelle il fait +dire à la reine Thomiris: + + Que l'on cherche partout _mes tablettes_ perdues, + Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues. + +Le public accueillit favorablement la pièce et ne s'aperçut pas du +ridicule anachronisme de ces deux vers; mais Boileau n'était pas homme +à les laisser passer sans critique. _Amalazonte_, _le Feint Alcibiade_ +(1658), _Stratonice_ (1660), se succédèrent rapidement. + +En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'_Agrippa ou le Faux +Tibérius_. Elle réussit, malgré l'absurdité de la donnée sur laquelle +elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la +ressemblance de _Tibérius_ et d'_Agrippa_ est telle, au physique et au +moral, que la maîtresse d'_Agrippa_, après avoir été longtemps avec +l'un, continue à le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663, +parut _Astrate_, très-bien reçue du public et très-prônée dans le +_Journal des Savants_ de cette époque, tandis que Boileau, dans sa +troisième satire, se plaît à _l'abîmer_, selon l'expression consacrée +de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du +mérite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un +siècle au théâtre. + +En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies: _Pausanias_ +et _Bellérophon_; mais, comme nous l'avons dit en commençant à parler +de cet auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut +l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable talent[15]. + + [15] Nous parlerons des opéras de Quinault à l'article où il sera + question du genre lyrique. + + + + +VIII + +RACINE. + +DE 1666 A 1690. + + RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux + grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de + la _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur + Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès + dans le principe.--On l'ôte à la troupe de Molière pour la + donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son + succès.--Plaisante anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des + Morts_, de Boileau, et l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_ + (1667).--La Champmeslé et la Desoeillets.--Mot judicieux de + Louis XIV.--Boutade d'un spectateur.--Première parodie.--Chagrin + de Racine.--_Les Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique + de cette jolie comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement, + critiqué par Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par + quelques vers de cette tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_ + (1671).--Sujet donné par Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot + de Chapelle.--Mlle de Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de + la sentinelle et de Mlle Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_ + (1672).--Racine, poëte satirique, de par Boileau.--_Mithridate_ + (1673).--Anecdotes relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_ + (1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la + Franche-Comté.--Vers de Boileau à cette occasion.--Anecdote de + Lully.--Singulière annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle + Gaussin, dans le rôle d'_Iphigénie_.--Vers qu'on lui + adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui donna l'idée première de + cette tragédie à Racine.--La Champmeslé.--Cabale contre cette + pièce.--La _Phèdre_ de Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse + de Bouillon et le duc de Nevers.--Les trois sonnets.--Grande + querelle.--Frayeur de Racine et de Boileau.--Le fils du + Grand Condé les rassure.--Les tribulations essuyées par le + tendre Racine, à propos de cette tragédie, le font renoncer au + théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.--_Esther_ + (1689).--Anecdotes relatives à cette pièce.--_Athalie_ + (1690).--Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et + défendue par Boileau.--Mme de Maintenon la fait jouer en + présence du roi.--En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV + la fait représenter à Versailles.--Les principaux personnages + de la cour y prennent des rôles.--En 1716, le Régent donne + l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.--Le public + commence enfin à admirer ce dernier chef-d'oeuvre de + Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité pendant la + Régence. + + +Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on était loin de +penser qu'un auteur dramatique pût égaler le maître; c'est cependant +ce qui arriva quand parut RACINE. + +Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter dans un âge et à un +moment où sa réputation n'ayant fait que grandir, on pouvait affirmer +que ce poëte était à l'apogée de sa gloire.--Ces deux hommes ont +également contribué à élever l'art dramatique en France, l'un en +faisant justice des pièces absurdes qui, jusqu'à sa venue, occupaient +despotiquement la scène et en fixant les règles dont il n'était plus +permis de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui donnant +une douceur qu'elle a conservée depuis les belles compositions de son +génie. Le théâtre de Corneille, comme celui de Sophocle, brille par la +vigueur des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner au sien la +tendresse des sentiments. On peut dire que la tragédie chez l'un prend +les formes d'une statue qui frappe par la fierté, la hardiesse de ses +proportions; que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression +tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux et touche le +coeur. Corneille, c'est le torrent qui grossit avec violence et brise +ses digues pour faire une irruption; Racine, c'est le fleuve +majestueux qui, dans son paisible cours, répand la fertilité dans les +lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au coeur par l'esprit, Racine +trouve le chemin de l'esprit par le coeur. Ils marchent parallèlement +sur deux lignes à la hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et +l'autre et dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront +dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables d'apprécier le +beau et de comprendre le sublime. Boileau disait: le _pompeux_ +Corneille et le _tendre_ Racine, et il avait raison. + +Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse route, Racine +choisissait avec un tact parfait tous les sujets de ses grandes +compositions. Il aimait mieux devoir beaucoup à la bonté du sujet que +de compromettre le succès d'une pièce en cherchant à vaincre une +situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de noblesse et +d'élévation, saisissait avec un grand bonheur les nuances du +sentiment. Il savait, en peignant la nature sous ses plus riants +aspects, l'embellir encore sans la déguiser. Les grandes passions +avaient en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord, +débarrasser la scène des fadaises dont on se croyait obligé de +surcharger le langage, surtout lorsque l'on voulait exprimer le +sentiment si naturel de l'amour. Dans ses belles et suaves +compositions, Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou +du lecteur par toutes les péripéties du drame intime. Faiblesse, +inquiétude, emportements, détours cachés, secrets passionnés, on +comprend tout avec lui, au besoin on excuserait tout. Le style est +d'une douceur, d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui +n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est le poëte de +l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le coeur, en l'écoutant, +sont satisfaits. Aussi, jamais auteur n'eut un succès plus réel, plus +soutenu et plus durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il +fait loi. + +Né, en 1639, à la Ferté-Milon, où son père était contrôleur du grenier +à sel, Racine fut trésorier en la généralité de Moulins, secrétaire du +roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, membre de l'Académie +française et désigné par Louis XIV pour être l'historiographe de son +règne. Il mourut à Paris, en 1699, et, selon son désir, il fut enterré +à Port-Royal-des-Champs, où il avait été élevé dans sa jeunesse. Ami +de Corneille, de Molière, avec lequel il fut par la suite en froid, il +fut surtout très-lié avec Boileau, dont les utiles conseils aidèrent +au développement de son talent admirable. Aussi disait-il avec la +franchise d'un beau caractère, qu'il était plus redevable des succès +de la plupart de ses pièces aux sages avis du judicieux et célèbre +critique, qu'à l'étude des préceptes d'Horace et d'Aristote. + +Racine fit son entrée dans le monde des lettres par la tragédie de _la +Thébaïde ou les Frères Ennemis_, en 1664. On prétend que le sujet lui +en fut donné par Molière et que dans la pièce, telle qu'elle fut jouée +d'abord, des scènes entières étaient puisées presque littéralement +dans l'_Antigone_ de Rotrou. Quoi qu'il en soit, lorsque cette +tragédie, qui commença sa réputation, fut imprimée, les plagiats, +s'ils ont existé, avaient disparu. + +Sa seconde composition dramatique fut _Alexandre_, en 1666. Il la lut +à Corneille avant que de la faire jouer, et Corneille, qui n'était mu +par aucun sentiment de jalousie, lui dit: «Cette pièce me fait voir en +vous de grands talents pour la poésie, mais ces talents ne sont point +pour le tragique.» Corneille préférait Lucain à Virgile. Ce jugement +parvint aux oreilles de Boileau, qui écrivit plus tard: + + Tel excelle à rimer, qui juge sottement, + Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville, + Qui jamais, de Lucain, n'a distingué Virgile. + +Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; ils +trouvèrent la pièce d'_Alexandre_ fort belle et fort bonne, et le +rassurèrent complétement. L'ouvrage fut livré à la troupe de Molière, +dont les acteurs, excellents pour le genre comique, n'entendaient rien +à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit du mauvais +conseil qu'on lui avait donné: «Votre pièce est excellente, lui +dit-on; mais il faut des gens qui sachent l'interpréter; faites-la +jouer à l'Hôtel de Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son +_Alexandre_ eut un succès immense. Cette détermination causa une +petite révolution intérieure dans la troupe de Molière; mademoiselle +Duparc, la meilleure actrice du théâtre de _Monsieur_, passa à l'Hôtel +de Bourgogne. Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et +lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils se rendissent +justice l'un à l'autre en toute circonstance. + +On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire. Un abbé était +au sermon, faisant d'épouvantables contorsions et répétant sans cesse +ces mots: «O Racine! ô Racine!»--Mon Dieu, lui dit un de ses amis, +l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le nom de Racine?--Eh! mon cher, +répondit l'autre, vous ne voyez donc pas l'identité de ma position +avec celle de l'auteur d'_Alexandre_?--Comment cela?--C'est moi qui ai +fait le sermon que vous venez d'entendre; il est admirable; mais ce +bourreau le débite comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de +Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon eût eu le succès +qu'a eu l'_Alexandre_ à l'Hôtel de Bourgogne. + +Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette pièce, qu'il se +sentait une surprenante facilité pour faire les vers. «Moi, lui dit le +grand critique, je veux vous apprendre à faire avec peine des vers +faciles, et vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.» + +On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante d'attribuer à +Boileau la pensée d'avoir eu en vue la tragédie d'_Alexandre,_ dans un +de ses _Dialogues des Morts_. Pour cela, on avait adroitement +intercalé quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche du +conquérant par Racine, au milieu de ce dialogue. + +Voici le morceau tel qu'on le publiait: + + PLUTON. + + Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux + et moitié badin? Le voilà bien échauffé! + + DIOGÈNE. + + Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le + reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est un + guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages l'ont un + peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais encore. + + PLUTON. + + Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas un fade + doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même + si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a visité + qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles + fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières. + Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont + respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la + venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez. + Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras. + + ALEXANDRE. + + Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi. + La Victoire elle-même a dégagé ma foi. + Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre. + Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre? + Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui + A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui. + + DIOGÈNE. + + Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages? + Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes. + + PLUTON. + + Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, qui + ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse! + + ALEXANDRE. + + Que vous connaissez mal les violents désirs + D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs! + J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée, + Mon coeur ne soupirait que pour la renommée. + Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans, + Ont produit sur mon coeur des effets différents! + Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite. + + DIOGÈNE. + + Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus. + + ALEXANDRE. + + Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare, + J'abandonne en ces lieux une beauté si rare? + + PLUTON. + + Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée? Il + est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison, + là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de + Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait + traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc + au plus vite. + +Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par Racine dans les vers +suivants: + + Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire, + Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire; + Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison; + Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison; + Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes, + Les esclaves en nombre égalent tous les hommes! + +«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque, et celui que j'ai +fait est de la main d'un poëte satirique.» + +Voici celui de Boileau: + + L'enragé qu'il était, né roi d'une province + Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince, + S'en alla follement, et pensant être dieu, + Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu, + Et traînant avec soi les horreurs de la guerre, + De sa vaste folie emplit toute la terre. + +En 1667 parut _Andromaque_, un des chefs-d'oeuvre de Racine. Cette +tragédie eut un succès immense, mademoiselle Champmeslé y fit ses +débuts par le rôle d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut +bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle actrice. Dans +le principe, le rôle d'Hermione avait été tenu par mademoiselle +Desoeillets qui, ayant voulu assister au début de la Champmeslé, ne +put s'empêcher de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de +Desoeillets.» Cependant, il paraît que si la débutante avait plus de +feu dans les trois derniers actes, l'autre était meilleure dans les +deux premiers, ce qui fit dire très-judicieusement à Louis XIV: «Il +faudrait que la Desoeillets jouât les deux premiers actes +d'_Andromaque_ et la Champmeslé les trois derniers.» + +Cette tragédie causa la mort de Montfleury, qui tomba malade par suite +de ses efforts pour représenter les fureurs d'Oreste. Mondory était +mort de la même façon, après la _Marianne_ de Tristan. Aussi un bel +esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus désormais un poëte qui +ne veuille avoir l'honneur de crever un comédien dans sa vie.» + +Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents étaient médiocres +et la figure désagréable, jouait un soir le rôle d'Andromaque, et le +jouait mal. Un des spectateurs du parterre, grand admirateur de +Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son poëte favori; +n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce ce vers d'Andromaque à +Pyrrhus: + + Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce? + +il s'écrie tout haut: + + Que vous êtes, Madame, une laide bougresse! + +puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements de mains +de la salle, laissant la malheureuse actrice toute décontenancée. + +_Andromaque_ fut la première tragédie qui donna lieu à une comédie +critique ou _parodie_. On l'intitula _la Folle querelle_. L'auteur +était Subligny; mais on l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore +davantage les cartes entre Racine et lui. + +De cette parodie date en France ce genre bâtard qui prête aux lazzis +et qui va du reste assez bien à l'esprit de la nation. Depuis, il est +peu de pièces d'une certaine importance qui n'aient eu leur parodie, +parce qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître un côté +plaisant et même grotesque, à propos de l'oeuvre dramatique la plus +belle. La tragédie, l'opéra, la comédie même, sont en effet des +oeuvres soumises à des règles de convention. De nos jours, il n'est +pas un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande pièce en +vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que Racine se montra +très-affecté de _la Folle querelle_. Au lieu d'en rire, comme font les +auteurs modernes, dont plusieurs sont les premiers à aider à la +parodie de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure un +chagrin véritable. + +Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie dont son +_Andromaque_ avait été l'objet, fut entraîné lui-même, en 1668, à +composer une comédie qui est restée au théâtre comme type de comique +de bon aloi, _les Plaideurs_, et qu'on peut considérer comme la +parodie de tous les talents et de tous les originaux du parquet et du +barreau de cette époque. L'auteur d'_Alexandre_ avait un oncle, brave +religieux, dont le plus vif désir était d'arracher son neveu au +théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de lui laisser un prieuré de +son ordre, sous la condition expresse qu'il en prendrait l'habit. +Racine accepta le bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine. +Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un procès qui fut à +l'avantage du religieux, et ce n'était que justice. Un jour que +Racine, en compagnie de Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de +Furetière, en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants de +l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à l'enseigne du +_Mouton_, il raconta son aventure. Les cafés n'existaient pas encore, +et encore bien moins les clubs; mais, par le fait, cette réunion était +un petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez ledit traiteur +un salon réservé spécialement pour leur société. Or donc, l'histoire +du procès ayant égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance +tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief tous les +travers de messieurs de la Cour et de messieurs du barreau. Ainsi fut +dit, ainsi fut fait. Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce +future, pour laquelle un conseiller au Parlement, de Brilhac, apprit à +Racine les termes de la chicane. Cette jolie pièce, si spirituelle et +si gaie, n'eut aucun succès aux premières représentations. Molière, +alors en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa point sur la +valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu un jour, il dit que ceux qui +s'en moquaient étaient des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux. +On la joua à la Cour, un mois après son apparition au théâtre. Le roi +en rit beaucoup, et son entourage s'empressa naturellement de +l'imiter. C'était un succès inouï. La représentation à peine terminée, +les comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures, à onze +heures du soir, et viennent porter cette bonne nouvelle à Racine. Tout +le quartier est réveillé par le bruit des carrosses et des acteurs; on +se met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir ce qui produit +cette rumeur inusitée. On entend répéter le mot _Plaideurs_, il n'en +faut pas davantage pour que la nouvelle se répande que l'on est venu +enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a mal parlé des +juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller des requêtes avait fait +grand bruit au palais de cette charmante comédie; mais cela n'avait +abouti qu'à la mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient +_daigné_ s'en amuser. + +La plupart des avocats du temps étaient parodiés dans _les Plaideurs_, +et les différents tons sur lesquels l'_Intimé_ déclame, sont autant de +copies de différents tons des avocats de l'époque. L'exorde est un +ridicule donné à une célébrité du barreau qui avait employé le même +pour la cause d'un boulanger de ses clients; la scène de Chicaneau et +de la comtesse eut lieu en original chez le greffier Boileau, frère +aîné de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la comtesse de +Crissée, vieille et enragée plaideuse, étaient les deux originaux +d'après lesquels la scène avait été imaginée. Cette comtesse de +Crissée avait tellement fatigué la Cour de ses procès, que le +Parlement de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir, sans +l'avis par écrit de deux avocats désignés _ad hoc_. Cette interdiction +mit la plaideuse dans une fureur et un désespoir dont rien ne saurait +donner l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son procureur, +et enfin elle alla renouveler ses plaintes au greffier Boileau, chez +lequel se trouvait alors, par hasard, le neveu de Despréaux, qui crut +se rendre utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les +écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un malentendu, croyant +qu'on voulait l'insulter, elle accabla le président d'injures, Ce vers +de Dandin à Petit-Jean: + + Et vous, venez au fait, un mot du fait, + +est une allusion à une anecdote du palais, du temps de Racine. Un +avocat, chargé de plaider pour un homme sur le compte duquel on +voulait mettre un enfant, se jetait à dessein dans des digressions +étrangères à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au fait, venez +au fait.» Impatienté, l'avocat termine brusquement son plaidoyer, en +s'écriant: «Le fait est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait, +nie le fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel +d'alors fournit à Racine le caractère de la femme de Perrin-Dandin. +C'est d'elle qu'il dit: + + Elle eût du buvetier emporté les serviettes, + Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes. + +Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du +palais. _Les Plaideurs_ sont un hors-d'oeuvre dans les compositions +sérieuses de Racine. En 1669, il continua le cours de ses études +dramatiques par la tragédie de _Britannicus_. Quoique cette pièce fût +fort belle, elle tomba à la huitième représentation. L'auteur était +très-sensible à un revers; il composa contre ses critiques une préface +un peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques attaques +contre Corneille. Dans la suite, il la supprima. Boileau lui-même, +l'ami sincère et l'admirateur de Racine, critiquait le dénouement de +_Britannicus_. Il trouvait avec raison que Junie entre chez les +Vestales, après la mort de son amant, un peu comme on entrait, sous +Louis XIV, au couvent des Ursulines. + +Cette tragédie produisit une petite révolution dans les coutumes de la +Cour. On sait que, dans la pièce, Narcisse dit à Néron: + + Pour toute ambition, pour vertu singulière, + Il excelle à conduire un char dans la carrière, + A disputer des prix indignes de ses mains, + A se donner lui-même en spectacle aux Romains, + A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, + A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre. + +Louis XIV crut voir une critique de sa conduite dans ce tableau, ou du +moins cette peinture admirable le fit réfléchir, sans doute; car, à +partir de ce moment, il cessa de danser dans les ballets où il +figurait souvent. + +Boileau, tout en critiquant quelques détails du _Britannicus_ de son +ami, trouvait cependant cette tragédie admirable, et le voyant un jour +tout chagrin du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut à lui, +l'embrassa avec transport en lui disant que c'était son chef-d'oeuvre. + +On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du rôle d'Agrippine: + + Mit _Claude_ dans mon lit et _Rome_ à mes genoux, + +se trompa et fit éclater de rire le public, en disant: + + Mit _Rome_ dans mon lit et _Claude_ à mes genoux. + +_Bérénice_ parut deux ans après _Britannicus_, en 1671, à l'époque où +Corneille, arrivé à la fin de sa carrière littéraire, abandonnait, +trop tard déjà, le théâtre. Le sujet de _Bérénice_ fut donné à Racine +par Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fit demander +également à Corneille de traiter les _Adieux de Titus et de Bérénice_. +Elle espérait voir une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV +avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, s'engagea, et fit +une admirable pièce que l'on parodia avec assez d'esprit. + +Racine avait une grande susceptibilité de sentiments; il ne pouvait +pardonner les critiques que l'on faisait de ses oeuvres. + +Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se trouvent dans la +parodie de _Bérénice_: + + COLOMBINE _dit à Arlequin, en le tirant par la manche_. + + Répondez donc. + + ARLEQUIN. + + Hélas! que vous me déchirez! + + COLOMBINE. + + Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez? + + ARLEQUIN. + + Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire, + Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire, + Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur. + +Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. Tous ses amis +vantaient le talent avec lequel il avait traité le sujet; Chapelle +gardait le silence. «Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit +Racine. Que pensez-vous de _Bérénice_?--Ce que je pense, répond +Chapelle: _Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie_.» + +» + +Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en partant: «Vous +m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez et je pars.» Racine s'est souvenu +de ces mots pour Bérénice: + + Vous m'aimez, vous me soutenez, + Et cependant je pars. + +mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un +sentiment bien autrement énergique. + +On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin au sortir de la +représentation de cette tragédie, lui dit avec beaucoup d'esprit et +d'à-propos: «J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour +secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.» + +Le grand Condé fit un compliment très-délicat à Racine, à propos de +cette pièce. On lui demandait son avis, il répondit par ces deux vers +de Titus à Bérénice: + + Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois, + Et crois toujours la voir pour la première fois. + +A l'une des représentations, dont le rôle principal était joué par +mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa +tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants: + + Quel spectacle louchant a frappé mes regards, + Quand sous le nom de Bérénice, + Gaussin de son amant déplorait l'injustice! + J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts, + Et jusqu'aux fiers soldats en larmes, + Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes. + Quel contraste divers, quand sous le même nom, + L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène! + Aucun coeur n'a senti la moindre émotion; + Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action, + Bérénice, ni Melpomène. + Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus, + Le public, trop charmé de sa fuite soudaine, + Lui répondait: Partez et ne revenez plus: + O Racine, ombre révérée, + De quel ravissement ne dois-tu pas jouir, + Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée, + La tendre Gaussin embellir + Les chefs-d'oeuvre de ton génie. + Répandre sur tes vers les grâces et la vie + D'un sentiment aimable et délicat; + Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène, + Et remontrer sur notre scène + Bérénice avec plus d'éclat, + Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine. + +Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi dire régulièrement, +soit chaque année, soit de deux en deux ans, et pas une n'était +entachée de médiocrité. + +En 1672 vint _Bajazet_, dont il est question dans les lettres de +madame de Sévigné. Cette pièce réussit à merveille. Corneille, qui +assistait à la première représentation, se penchant à l'oreille de M. +Segrais, lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, sous des +habits turcs, des sentiments trop français; je n'avoue cela qu'à vous, +d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Cette critique +était fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants: + + L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, + Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance, + Indigne également de vivre et de mourir, + On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir; + +concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, plus encore que +lui, le génie satirique. + +La belle tragédie de _Mithridate_, donnée en 1673, marque l'époque où +Racine est dans toute la splendeur de son immense talent et où le +talent de Corneille est entièrement à son déclin; car c'est à cette +époque que le grand nom de l'auteur du _Cid_ ne put préserver +_Pulchérie_ d'une chute complète. + +De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et s'affaiblir celui +de Corneille. Ce jour-là, ce dernier eût pu se dire à lui-même, comme +jadis Pompée à Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent +vers le soleil levant?» + +_Mithridate_ eut un grand succès. De toutes les tragédies que Charles +XII, de Suède, lut pendant les loisirs de sa captivité, c'était celle +qui l'avait le plus fortement impressionné, et il en avait, dit-on, +retenu les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La +Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle de Mithridate, +et beaucoup d'entre eux ont voulu débuter à la scène par cette pièce. + +Beaubourg, dont nous venons de prononcer le nom, était fort laid. +Mademoiselle Lecouvreur, qui jouait Monime, lui ayant dit ce vers de +_Mithridate_: + + Ah! Seigneur, vous changez de visage, + +on cria du parterre: «_Laissez-le faire_,» ce qui jeta un moment le +trouble dans la représentation. + +Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta en 1729 par +_Mithridate_. Il joua le rôle avec un emportement qui excita un rire +universel. A la fin de la pièce, cet acteur, qui était un homme +d'esprit, comprenant la faute qu'il avait faite, vint plaisamment +supplier le public de vouloir bien _revenir_ à la représentation +suivante, pour juger s'il avait profité de sa leçon. En effet, il +joua, à son second début, avec tant d'intelligence, qu'on l'applaudit +du parterre et des loges. + +Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté aux Français, en 1740, +passa à l'Opéra-Comique, puis revint quelques années plus tard au +premier théâtre. + +Un jour, qu'il jouait _Mithridate_ et avait été mal accueilli du +public, il s'avança vers la rampe pour parler; mais un plaisant ne lui +en laissa pas le temps, et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de +la scène, il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers du rôle +qu'il venait de jouer: + + Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire, + Votre devoir ici n'a point dû vous conduire. + +Les comédiens annoncèrent un jour _Mithridate_. Dans l'intervalle, les +premiers sujets reçurent l'ordre de se rendre à Saint-Germain, où +était la Cour, pour y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les +_doublures_ au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent si mal le +premier acte, qu'il y eut un _tolle_ général. La salle était comble, +les malheureux n'osaient rentrer en scène et opinaient pour rendre +l'argent. «Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette est bonne, +ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi faire, je vais +conjurer l'orage.» Alors, il s'avance sur le devant du théâtre, et +s'adressant au parterre, il lui dit d'un air fort humble: + +«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron +ont été obligés d'aller remplir leurs devoirs et de jouer à la Cour; +nous sommes au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne pouvoir +les remplacer; nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre +aujourd'hui, vous donner que _Mithridate_. Nous vous avouons qu'il est +et sera joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez même pas +encore tous vus; car je ne vous cacherai point que c'est moi qui joue +le rôle de Mithridate.» Sur cela, grands éclats de rire, +applaudissements de toute la salle, et la représentation put +continuer. + +Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait beaucoup d'esprit. +Dînant un jour avec Crébillon et trois P. Jésuites, la conversation +tourna en une grave dissertation sur le genre masculin ou féminin du +mot _amour_ d'un vers du _Mithridate_ de Racine. Quinault soutenait +que le mot est du genre féminin. Les Révérends prouvaient, par nombre +d'exemples puisés aux meilleures sources, qu'il était du genre +masculin. Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie +tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de complaisance, passons +l'amour masculin en faveur de la société, et qu'il n'en soit plus +question.» + +A son retour de la campagne de la Franche-Comté, Louis XIV voulut +offrir des divertissements splendides à toute la Cour. Un grand +théâtre avait été dressé à cette occasion dans le parc de Versailles. +Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée, d'une +tragédie nouvelle de Racine, _Iphigénie_, jouée pour la première fois +en 1674, et qui avait eu un beau et légitime succès. Ce chef-d'oeuvre +fut applaudi à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire +laissait couler ses larmes, ce qui inspira à Despréaux ces quatre +vers: + + Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, + N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée; + Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, + En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé. + +Une anecdote qui prouve bien la puissance du génie musical de Lully, +se rattache à cette pièce. Dans une soirée, les amis du célèbre +compositeur lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui avaient +adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique que des vers faibles +comme ceux que lui fabriquait Quinault, ajoutant qu'il aurait bien +autrement de peine si on lui donnait des vers pleins d'énergie. Lully, +animé par cette plaisanterie, court à un clavecin, et, après avoir +promené un instant ses mains sur les touches, il chante tout à coup +ces quatre vers d'_Iphigénie_: + + Un prêtre, environné d'une foule cruelle, + Portera sur ma fille une main criminelle, + Déchirera son sein, et d'un oeil curieux, + Dans son coeur palpitant consultera les dieux! + +Un des témoins de cette scène racontait, longtemps encore après, que +tous ceux qui y assistèrent croyaient voir commencer l'odieux +sacrifice, et que la musique expressive dont Lully accompagna les vers +de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la tête. + +En 1718, les Comédiens Français, voulant sans doute attirer beaucoup +de monde et ne sachant comment faire concurrence aux autres théâtres, +pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à un moyen que +l'on a bien perfectionné, embelli, augmenté, et dont on a usé et abusé +depuis cette époque, _l'annonce_ et _la réclame_. Ils affichèrent qu'à +la représentation du 9 septembre, on verrait dans _Iphigénie_, de M. +Racine, quelque chose d'extraordinaire. Tout Paris courut au théâtre, +on excita l'impatience du public jusqu'au quatrième acte; enfin, on +vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le jeune et beau La +Thorillière en Agamemnon. Cette singulière et ridicule mascarade fit +d'abord rire un instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus, +on trouva cette charge de mauvais goût, et les huées commencèrent. On +fut obligé de baisser le rideau. + +Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie, était ravissante. On +lui adressa les vers suivants: + + Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même, + Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux. + Les efforts d'Achille amoureux, + Pour se conserver ce qu'il aime, + Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux + Sur l'attendrissement des dieux. + Osez les regarder, aimable Iphigénie; + Vers le ciel, levez vos beaux yeux, + Leur douceur me répond d'une si belle vie. + +Une grande dame de l'époque avait la prétention d'être un fin +connaisseur en peinture. Elle possédait beaucoup de tableaux de grands +maîtres, mais il y en avait un dont elle ne pouvait parvenir à +comprendre le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de +talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice d'Iphigénie en +Aulide.--Quelle bonne folie, reprend en riant la maîtresse de la +maison, voilà plus d'un siècle que ce tableau est dans ma famille, et +il n'y a pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!» + +_Phèdre_, qui parut en 1677, laissa trois années d'intervalle entre +elle et _Iphigénie_. On assure que l'auteur de ce chef-d'oeuvre fut +singulièrement conduit à traiter ce sujet, un des plus difficiles +qu'on puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené, par la +conversation, à soutenir qu'un bon poëte peut faire excuser les plus +grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels. +Racine, en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne fallait, +pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse, et surtout de la +justesse d'esprit, prétendant qu'il n'était nullement impossible, par +exemple, de rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut de son +avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait dans une entreprise +pareille. Cela piqua au jeu l'habile poëte tragique, et ne voulant pas +avoir le démenti de son opinion, il se mit à travailler _Phèdre_. On +sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de la belle-mère, un +sentiment de pitié qu'on accorde à peine au vertueux Hippolyte. + +La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un rôle dans lequel +seraient développées toutes les passions. Celui de Phèdre parut +parfaitement convenable pour cela, et Racine le traça de façon à faire +valoir les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice. + +_Phèdre_ fut la première tragédie contre laquelle on vit s'organiser +une cabale partie de haut et qui prit des proportions considérables. +La chose faillit dégénérer en dispute de prince, et elle eut pour la +scène française et pour la littérature une bien autre et bien triste +portée; elle causa tant de chagrin à Racine, qu'elle le détermina à +abandonner le théâtre. En vain Boileau le supplia de n'en rien faire, +sa résolution fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un sentiment +de piété qu'il composa, quelques années avant sa mort, les deux +tragédies d'_Esther_ et d'_Athalie_. Mais revenons à _Phèdre_ et à la +cabale qu'elle engendra. + +Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie et allait la +faire paraître, la célèbre madame Deshoulières, qui n'aimait ni +Boileau, ni Racine, noua une intrigue pour faire éprouver une chute +complète au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit +la duchesse de Bouillon, son frère le duc de Nevers, et plusieurs +personnages haut placés. Ce petit aréopage imagina d'opposer à la +_Phèdre_ de Racine, une autre _Phèdre_. Pradon fut mis du complot et +chargé de produire une oeuvre ayant le même titre. + +Dès que la coterie Deshoulières connut les jours de la représentation +des deux _Phèdre_, elle fit retenir, à prix d'or, toutes les premières +loges aux deux théâtres, pour les cinq premières représentations. On +se rendit en foule à la _Phèdre_ de Pradon, qu'on applaudit, qu'on +vanta, qu'on porta aux nues, bien qu'elle fût détestable et que le +public dût en faire bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges +vides pour la _Phèdre_ de Racine. Il en résulta naturellement une +certaine froideur, et de la part du public et même dans le jeu des +acteurs. + +Madame Deshoulières, qui avait trop d'esprit pour ne pas sentir la +supériorité de la pièce de Racine sur celle de Pradon, revint +cependant de l'Hôtel de Bourgogne rejoindre sa petite société, en +faisant, avec Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'oeuvre de +Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut question que de +cette déplorable, de cette détestable tragédie, qui coulait à tout +jamais son auteur, le reléguant au second rang; puis, séance tenante, +la Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que nous allons +donner: + + Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, + Dit des vers où d'abord personne n'entend rien. + Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien, + Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même. + + Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime; + Rien ne change son coeur ni son chaste maintien. + La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien. + Thésée a pour son fils une rigueur extrême. + + Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds, + N'est là que pour montrer deux énormes tétons, + Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre. + + Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats. + Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats, + Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre. + +Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort méchante, mais +spirituelle, au duc de Nevers, qui se mêlait quelquefois _d'enfourcher +Pégase_, comme on disait alors, et qui le montait assez mal. +Indignés, et ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur +du sonnet, ils répondirent par un autre, composé sur une forme +identique et dirigé contre le duc. Le voici: + + Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême, + Fait des vers où jamais personne n'entend rien. + Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien, + Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même. + + La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime. + Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien. + Il veut juger de tout et ne juge pas bien. + Il a pour le Phoebus une tendresse extrême. + + Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds, + Va partout l'univers promener deux tétons, + Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre. + + Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats; + L'_Énéide_, à son goût, est de la mort aux rats; + Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre. + +Le second sonnet fit fureur et eut autrement de succès dans le monde +des lettres et dans le monde de la cour, que celui dont on attribuait +la paternité au duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et Boileau +comme en étant les auteurs. Or, comme il était des plus méchants, +comme il attaquait en quelque sorte les moeurs et l'honneur d'un fort +grand seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les deux poëtes +commencèrent à avoir des craintes sérieuses. Le duc de Nevers, pour +les effrayer encore davantage, cassa les vitres par un troisième +sonnet: + + Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême, + Viennent demander grâce, et ne confessent rien. + Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien; + Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même. + + Damon, pour l'intérêt de cette soeur qu'il aime, + Doit de ces scélérats châtier le maintien; + Car il serait blâmé de tous les gens de bien, + S'il ne punissait pas leur insolence extrême. + + Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds, + Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons + Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre. + + Vous en serez punis, satiriques ingrats, + Non pas en trahison, par de la mort aux rats, + Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre. + +Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait donné ordre de chercher +partout Racine et Boileau pour les faire assassiner. Or, comme la +bravoure n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur commença +à les galoper de la belle manière. Ils désavouèrent hautement le +deuxième sonnet; heureusement pour eux, ils trouvèrent un protecteur +puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules, qui leur +dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où +M. le prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous +êtes innocents; et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à +l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de même sous sa +protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit.» + +Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues dans ses vers, et il +eut raison de ne pas pousser les choses plus loin; Racine et Boileau +étaient déjà fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois +après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour les nommer +historiographes de son règne. En venir aux voies de fait envers eux, +c'était risquer toute la colère du monarque, colère qu'on ne bravait +pas volontiers. D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut connaissance +du troisième sonnet, fit dire en termes assez durs au duc de Nevers, +qu'il vengerait, comme faites à lui-même, les injures dont on se +permettrait de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit qu'il +aimait et qu'il prenait sous sa protection. + +Le public, mieux encore que le grand Condé, vengea Racine. Sa _Phèdre_ +fut comprise. On l'admira, on l'applaudit et on plaignit l'auteur +d'avoir été mis en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que +Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant des femmes +sur les hommes, ne trouva rien de plus fort que ce joli mot:--«Elles +seraient capables de faire rechercher la _Phèdre_ de Pradon et +abandonner celle de Racine.» + +Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre ne voulut plus +entendre parler de théâtre. Il s'arrêta court dans sa brillante +carrière dramatique, abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les +supplications de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une grande +perte pour la littérature française, car Racine n'avait alors que +trente-huit ans; peut-être aussi est-ce une chose heureuse, parce +qu'il n'eût pu s'élever davantage. _Esther_ et _Athalie_ devaient +fermer la couronne littéraire dont les premiers fleurons avaient été +_la Thébaïde_ et _Alexandre_. En treize ans, le poëte du grand siècle +avait donné à la scène neuf tragédies admirables et une charmante +comédie. + +Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir laissé dormir douze +années sa muse, Racine, mu par un sentiment religieux et par la +reconnaissance qu'il devait au roi et à madame de Maintenon, se +décida, un peu à contre-coeur, à céder aux désirs presque souverains +de la femme de Louis XIV. On raconte que madame de Maintenon, qui +voulait développer le goût de la belle poésie chez les jeunes élèves +de Saint-Cyr, se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que +mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce grand établissement, +faisait représenter aux jeunes filles. En outre, elle fut scandalisée +de la manière trop passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer +_Andromaque_. Elle pria donc Racine de lui composer un poëme moral ou +historique, dont l'amour fût entièrement banni. La tâche n'était pas +facile. Écrire une oeuvre _dramatique_ en enlevant du drame le +sentiment le plus _dramatique_, parut d'abord à Racine un tour de +force dont il ne se sentait pas capable. En outre, il craignait de +réveiller la haine de ses ennemis et de compromettre sa réputation. +C'étaient bien des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter. +Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet d'Esther, il se +mit au travail, encouragé par Boileau qui, d'abord, avait cherché à le +détourner de répondre aux vues de madame de Maintenon. + +_Esther_ fut donc représentée à Saint-Cyr pendant le carnaval de 1689. +Racine se chargea de former lui-même à la déclamation les jeunes +personnes chargées des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de +Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant assisté à une +répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir un rôle, que, pour la +satisfaire, l'auteur ajouta un prologue et le lui donna. _Esther_ fut +jouée devant la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais été +les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux jours de ses triomphes. +Courtisans, dévots, prélats, jésuites, c'est à qui put obtenir ses +entrées au théâtre de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour +des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il fallait, avant tout, +amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait plus de beaucoup de choses, et +il fallait l'amuser _saintement_, ce qui était bien plus difficile +encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, et sa femme. On +se disait bien bas à l'oreille que la pièce était allégorique. +Assuérus était le Roi; l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther, +madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois. + +Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans laquelle chacun +des personnages anciens était désigné sous le nom du personnage de +l'époque; mais le poëte établissait une différence entre la conduite +de la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce n'était pas en +faveur de la favorite du dix-septième siècle. L'une, disait-il, avait +servi la nation juive, sa nation à elle, tandis que l'autre, loin +d'empêcher la proscription des huguenots, ses frères, les avait +poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. Il est vrai, +ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour ennemis, ni _jésuites_, ni +_bigots_. + +Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte à sa fille la +représentation d'_Esther_, à laquelle elle a assisté, et sa +conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des +envieux) avec le vieux roi. + +La tragédie d'_Esther_ ne fut imprimée et donnée au théâtre que bien +longtemps après son apparition à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas +le succès immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait +l'impression de cette pièce _une requête civile contre l'approbation +publique_. + +_Athalie_, un des chefs-d'oeuvre du maître, et sa dernière tragédie, +ne fut pas représentée à Saint-Cyr, comme on le croit généralement. +Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la +jolie troupe qui avait interprété _Esther_, lorsque madame de +Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reçut, soit +éclairée par la raison et réfléchissant aux inconvénients qu'il y +avait réellement à mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et +jolies pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales et +les défendit. On a pensé que les ennemis de Racine étaient pour +quelque chose dans cette défense; la chose n'est point impossible. +Cependant, comme tout était prêt pour les représentations d'_Athalie_, +madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir +exécuter cette pièce avec tous les choeurs. Elle fit venir deux fois à +Versailles les jeunes actrices qui avaient dû remplir les rôles à +Saint-Cyr, et se fit déclamer la tragédie en présence du roi, dans une +chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que +cette représentation, ou plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut +des plus vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme +ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le goût du beau, ne +partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui répandaient partout que +cette tragédie était plus que médiocre. On prétend même qu'à cette +époque il était de bon ton de la décrier. On fit une méchante +épigramme qui se terminait par ces deux vers: + + Pour avoir fait pis qu'_Esther_, + Comment diable a-t-il pu faire? + +Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne quand _Athalie_ venait +d'être imprimée, et on la leur avait envoyée. Le soir, en jouant aux +petits jeux à gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes de la +joyeuse société, de lire tout seul le premier acte de la dernière +tragédie de Racine. Il se récria contre la sévérité de la punition; +mais, obligé de s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en +tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, et, le +lendemain, il déclara qu'_Athalie_ était le chef-d'oeuvre du grand +poëte; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait +sérieusement et demanda la permission de lire tout haut la pièce +entière. L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut trouvé +admirable. + +Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à ses autres pièces; +il donnait la préférence sur toutes à _Phèdre_. Boileau fut le seul +qui maintint, envers et contre tous, son opinion. «Je m'y connais +bien, disait-il, on y reviendra; _Athalie_ est un chef-d'oeuvre.» + +Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, que la tragédie +d'_Athalie_ fut mise à la scène. La Cour avait toujours conservé pour +elle une prédilection marquée. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV +voulut la voir représenter à Versailles. La duchesse de Bourgogne se +chargea du rôle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de +Zacharie, furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente de +Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et +M. de Champeron. Baron père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus +tard maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame de Maintenon, +y remplirent également des rôles secondaires. Trois fois cette +admirable tragédie fut jouée à la Cour par ces grands personnages. +Comme ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint de +spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. On continua, dans +le public, à la croire détestable, et ce ne fut qu'après son +interprétation par les comédiens de Paris, qui durent affronter +l'orage d'un public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il +avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion +erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de France, qui, sur le compte +que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de +l'effet produit à la scène par _Athalie_. Il ordonna aux acteurs du +Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la clause insérée dans le +privilége et qui leur défendait de la représenter. Par une suite de +circonstances politiques, _Athalie_ avait à cette époque une sorte de +mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. Louis XV avait +l'âge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive, +restait seul d'une famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de +Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec force ces vers: + + Voilà donc votre roi, votre unique espérance? + J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver, + . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . + Du fidèle David c'est le précieux reste, + . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . + Songez qu'en cet enfant tout Israël réside, + . . . . . . . . . . . . . . . . + +Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons groupé autour +de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pièces furent +mises au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin du +dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, époque à laquelle nous +aurons à parler d'un autre grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous +aborderons ensuite la comédie avant, pendant et après Molière. + +«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une école, +comme les grands peintres; mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de +Jules Romain.» + + + + +IX + +CONTEMPORAINS DE RACINE. + + Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son + genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot + de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_ (1679).--Sonnet-parodie + de Racine au sujet de cette pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme + de Gacon.--_Germanicus_ (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze + de dames.--_Régulus_ (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de + Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES.--_Genseric_ + (1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA + CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de _Zaïde_, + de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à + 1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur + fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_ + (1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_ + (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_ + (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_ + (1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_ + (1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire + de la paternité de _Géta_, première tragédie de + Péchantré.--_Jugurtha._--_La Mort de Néron_ + (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_, + de _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à + 1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme. + --LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa + prodigieuse facilité.--Sa première pièce faite quand + il avait _neuf ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à + propos de cette pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_ + (1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_ + (de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses + aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, + RIUPEROUX autres contemporains de Racine.--Leurs + tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses + principales productions dramatiques.--Sa tragédie de _Germanicus_ + (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_ + (1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers + retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à + tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679), + première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs + rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la + mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième + siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet + auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie + d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis + et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_ + (1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_ + (1731).--Couplets. + + +Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux, en ce sens qu'on +n'avait fait l'honneur à personne de le comparer à lui. Racine en eut +plusieurs. Cela provenait sans doute de ce que Corneille était entré +tout à coup avec une supériorité telle dans la carrière dramatique, +que Richelieu seul avait osé lui faire une opposition qui, +littérairement parlant, n'avait pu être sérieuse, et qui, aujourd'hui, +ne semble que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la route +était déblayée, tracée déjà, et l'art débarrassé de ses entraves; la +carrière étant plus facile à parcourir, plus d'hommes d'esprit +pouvaient se mettre sur les rangs et aspirer à cueillir les palmes +poétiques. Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou plutôt la +coterie, posèrent au dix-septième siècle en rivaux de Racine, ne peut +soutenir le moindre parallèle avec lui. Aujourd'hui que deux siècles, +en passant sur les cendres de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_, ont +enlevé jusqu'aux moindres traces des passions des contemporains, +aujourd'hui qu'on n'est plus que juste pour les littérateurs du grand +règne, personne ne songe à lui opposer une bannière rivale. L'histoire +et la postérité finissent tôt ou tard par juger en dernier ressort, et +leur jugement est sans appel. + +Commençons l'examen anecdotique des contemporains de Racine, par ceux +que les passions de l'époque lui firent opposer comme rivaux, honneur +bien grand et qu'ils étaient loin de mériter pour la plupart. En tête, +nous trouvons celui que la coterie Deshoulières avait choisi pour +composer une _Phèdre_ dont nous avons raconté l'histoire. + +PRADON, né à Rouen, n'était pas un poëte sans valeur, il s'en faut de +beaucoup. Il avait de l'esprit, de l'imagination, de la facilité, une +connaissance exacte des règles du théâtre, du goût pour la saine +littérature, et il est hors de doute que, si au lieu de se laisser +sottement poser en rival d'un homme qu'il eût dû considérer comme un +maître, il se fût borné à prendre cet homme pour modèle, il se fût +épargné beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort +spirituelles, et eût été mieux apprécié de ses contemporains. +Longtemps Pradon resta sans pouvoir se relever, courbé sous les +pointes acérées de Boileau; longtemps son nom fut pour le public le +nom d'un poëte ridicule, et aujourd'hui même il est plutôt connu par +les épigrammes et les satires auxquelles il donna lieu, que par ses +oeuvres dramatiques. Encore une fois cependant, Pradon a fait de beaux +vers et de bonnes tragédies. Il savait ménager les incidents, placer +çà et là, dans ses pièces, des traits heureux, des situations +intéressantes, des mouvements forts et véhéments. Nous le répétons, il +s'est perdu par la vanité ridicule avec laquelle il a voulu se +comparer à Racine. Si Pradon eût été un poëte modeste, il eût eu la +réputation d'un poëte de mérite. + +Une des tragédies de Pradon, _Starita_, faillit lui coûter fort cher. +A la première représentation, il s'en va, le nez dans son manteau, +avec un ami, se glisser au parterre pour jouir, incognito, des +applaudissements qu'on ne peut manquer de donner à sa pièce. Mais, dès +le premier acte, les sifflets se font entendre; Pradon perd +contenance; son ami lui conseille de faire comme tout le monde et de +siffler à son tour. Le conseil lui paraît bon; il se met de la partie. +Un mousquetaire trouve mauvais cette musique, pousse le coude de +Pradon en lui disant que la tragédie est fort belle, que l'auteur est +bien en cour et qu'il l'engage à se taire. Pradon, un peu vif, +repousse le mousquetaire. Ce dernier jette sur le théâtre la perruque +et le chapeau du poëte; celui-ci allonge un soufflet au militaire, +qui, mettant l'épée à la main, lui fait deux estafilades sur la joue. +Le malheureux auteur, sifflé, battu, blessé pour l'amour de lui-même, +n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser, jurant qu'on ne +le prendra jamais à défendre un poëte méconnu. _Starita_, donnée en +1679, était cependant une de ses bonnes pièces. + +Sa seconde tragédie, _Tamerlan_, jouée en 1676, eut plus de succès. +Elle fut fort applaudie; aussi disait-on, plaisamment: «L'heureux +_Tamerlan_ du malheureux Pradon.» En sortant du théâtre, le prince de +Conti fit observer à l'auteur qu'il avait transporté en Europe une +ville qui est en Asie. «Je prie Votre Altesse de m'excuser, dit le +poëte, je ne sais pas la _chronologie_.» + + * * * * * + +_La Troade_, représentée en 1679, fut parodiée de la manière suivante, +dans un sonnet de Racine: + + D'un crêpe noir, Hécube embéguinée, + Lamente, pleure et grimace toujours; + Dames en deuil courent à son secours; + Oncques ne fut plus lugubre journée. + + Ulysse vient, fait nargue à l'hyménée, + Le coeur fera de nouvelles amours. + Pyrrhus et lui font de vaillants discours; + Mais aux discours leur vaillance est bornée. + + Après cela, plus que confusion; + Tant il n'en fut dans la grande Ilion, + Lors de la nuit aux Troyens si fatale. + + En vain Baron attend le brouhaha; + Point n'oserait en faire la cabale; + Un chacun bâille, et s'endort ou s'en va. + +En outre, on fit sur le même sujet cette épigramme: + + Quand j'ai vu de Pradon la pièce détestable, + Admirant du destin le caprice fatal, + Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable, + Pallas a toujours un cheval. + +En 1697, il fit paraître _Scipion_, et son nouveau héros n'eut pas +plus de chance que les autres grands hommes qu'il avait patronés. +_Scipion_ fut horriblement sifflé, et comme cette tragédie avait été +jouée en carême, le poëte Gacon lança cette épigramme: + + Dans sa pièce de _Scipion_, + Pradon fait voir ce capitaine + Prêt à se marier avec une Africaine; + D'Annibal il fait un poltron; + Ses héros sont enfin si différents d'eux-mêmes, + Qu'un quidam, les voyant plus masqués qu'en un bal, + Dit que Pradon donnait, au milieu du carême, + Une pièce de carnaval. + +Chaque tragédie nouvelle du _malheureux_ Pradon, comme on affectait de +l'appeler, semblait destinée à faire éclore les plus amusantes et les +plus spirituelles épigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur +de la _Phèdre_, rivale de celle de Racine, s'était donné bien +maladroitement deux rudes adversaires, contre lesquels il n'était pas +de force à lutter. C'était à qui, des deux grands poëtes du siècle, +l'accablerait de traits d'autant plus redoutables qu'ils étaient +pleins de finesse. _Germanicus_ n'eut pas plus tôt paru, en 1694, +qu'on vit poindre l'inévitable épigramme. Elle était encore de la +façon de Racine: + + Que je plains le destin du grand Germanicus! + Quel fut le prix de ses rares vertus? + Persécuté par le cruel Tibère, + Empoisonné par le traître Pison; + Il ne lui restait plus, pour dernière misère, + Que d'être chanté par Pradon. + +Il se produisit un fait assez plaisant à la première représentation de +cette pièce. Dans les deux premiers actes il ne paraît pas de femmes; +aussi commençait-on à dire, dans le public, que c'était là, vraiment, +une tragédie de collége, lorsqu'au troisième acte on voit tout à coup, +au fond du théâtre, deux reines et deux confidentes. «Quatorze de +dames _sont-ils bons_?» s'écrie une voix perçante et gasconne. Le mot +fit fortune, et _Germanicus_ ne put ramener le sérieux sur le visage +des spectateurs. + +_Régulus_, une des bonnes tragédies de Pradon, jouée en 1688, eut +cependant du succès; et comme _Tamerlan_ en avait eu beaucoup moins, +un plaisant dit au poëte, qui portait un mauvais habit sous un beau +manteau: «Voilà le manteau de Régulus sur le juste-au-corps de +Tamerlan.» + +Un jour, l'auteur de tant de tragédies sifflées, le _plastron_ de +Racine et de Boileau, le but de tant d'épigrammes, l'objet de tant de +satires, voulut se venger à son tour, et il lança une pièce de vers, +une satire contre Boileau. Hélas! il avait à peine parlé, qu'un nouvel +et terrible adversaire entrait en ligne contre lui. Rousseau prenait +la plume pour lui dire: + + Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux, + Qui, contre Despréaux, exhale tant d'injures? + Il m'a berné, me direz-vous: + Je veux le diffamer chez les races futures. + Eh! croyez-moi, restez en paix, + En vain tenteriez-vous de ternir sa mémoire. + Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire, + Et le grand Scipion sera toujours mauvais. + +Enfin, la mort ne le débarrassa pas de ses ennemis. On lui fit cette +épitaphe: + + Ci-gît le poëte Pradon, + Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille, + Fit, à la barbe d'Apollon, + Le même métier que Corneille. + +Pradon adressa un jour quatre vers charmants à une jeune personne fort +spirituelle, dont il était très-épris, et qui entretenait avec lui un +commerce épistolaire, mais qui n'avait pas une bien grande passion +pour le poëte. Voici ces vers: + + Vous n'écrivez que pour écrire, + C'est pour vous un amusement; + Moi qui vous aime tendrement + Je n'écris que pour vous le dire. + +Nous ne parlerions pas de madame DESHOULIÈRES, qui composa beaucoup de +bonnes et jolies poésies, mais qui ne donna au théâtre que deux +mauvaises pièces, si madame Deshoulières ne s'était déclarée assez +maladroitement contre Racine et n'avait été l'âme de la cabale à la +suite de laquelle l'auteur de _Phèdre_ renonça à la scène. Elle +parlait plusieurs langues. C'était un bel esprit dans toute +l'acception du mot. Un jour, malheureusement, elle eut l'idée fâcheuse +de faire jouer une tragédie. Elle composa _Genseric_ (1680), qui fut +fort mal accueilli du public. On lui donna le conseil charitable de +retourner à ses moutons (allusion à une de ses plus spirituelles +idylles); cette tragédie fut en outre le sujet de cette analyse +épigrammatique, attribuée à Racine: + + La jeune Eudoxe est une bonne enfant, + La vieille Eudoxe une franche diablesse, + Et Genséric un roi fourbe et méchant, + Digne héros d'une méchante pièce. + Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent: + Et Sophronie en vain pour lui s'empresse; + Genseric est un homme indifférent, + Qui, comme on veut, et la prend et la laisse. + Et sur le tout le sujet est traité + Dieu sait comment! Auteur de qualité, + Vous vous cachez en donnant cet ouvrage. + C'est fort bien fait de se cacher ainsi: + Mais pour agir en personne bien sage, + Il nous fallait cacher la pièce aussi. + +LA CHAPELLE, membre de l'Académie française, né à Bourges, en 1655, ne +se posa pas en rival de Racine, mais il chercha à l'imiter. _Il fut de +son école._ Ses pièces, bien qu'elles soient fort au-dessous de leur +modèle, eurent pourtant quelques succès, car elles n'étaient pas sans +valeur. Elles sont au nombre de quatre: _Zaïde_, _Cléopâtre_, +_Téléphonte_ et _Ajax_, de 1681 à 1684. + +La pièce de _Cléopâtre_ (1681), faillit devenir une tragédie +véritable. Voici à quelle occasion La Chapelle aimait beaucoup +l'acteur Baron et avait toujours soin de lui composer des rôles qui le +missent en relief. Un comédien, nommé Dauvilliers, jaloux du mérite de +son camarade, eut l'infamie de présenter à ce dernier, dans +_Cléopâtre_, une épée véritable, que Baron fut prêt à s'enfoncer dans +la poitrine. Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite. + +Voici maintenant un élève véritable de Racine, car Racine guida ses +pas dans la carrière des lettres, CAMPISTRON. Ce poëte fut un des +auteurs les plus féconds de la fin du dix-septième siècle. Il a +non-seulement donné au théâtre un grand nombre de tragédies, mais +aussi quelques comédies et divers opéras. + +Campistron, marquis de Penango, né à Toulouse, en 1656, montra, dès sa +jeunesse, d'heureuses dispositions pour les lettres. Il reçut une +brillante éducation, et son goût pour la poésie ne tarda pas à +l'amener dans la capitale de la France, alors déjà le centre des +beaux-arts. Il chercha à imiter Racine, son maître, et s'il est loin +de lui pour les beautés de détail et la versification, il s'en +approche du moins pour la conduite des pièces. + +Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur de Campistron, +car il le désigna au duc de Vendôme lorsque ce dernier voulut faire +composer et représenter, à son château d'Anet, une pastorale héroïque. +A partir de ce moment, le duc, satisfait des talents et du caractère +du jeune poëte, le nomma secrétaire de ses commandements, puis +secrétaire-général des galères. + +Campistron écrivait beaucoup, facilement et vite, aussi ses pièces +ont-elles les qualités et les défauts d'oeuvres faites par un homme +d'esprit, mais faites trop rapidement. On y trouve des peintures +brillantes, des traits frappants, des situations intéressantes, des +incidents heureux, puis à côté de cela, des longueurs, des +irrégularités, des écarts qui ralentissent la marche de l'action et +nuisent au développement des caractères. Il y a plus d'esprit que +d'art, et peu de cette verve, de ce pathétique qui enlève le +spectateur, le passionne pour les personnages et pour l'action. Le +talent de Campistron consistait principalement à donner de jolies +descriptions, des peintures de moeurs attrayantes. Ses monologues, ses +tirades sont souvent fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des +morceaux bien écrits plutôt que des tragédies remarquables. + +Campistron commença sa carrière dramatique à peu près à l'époque où +Racine finit la sienne. Sa première pièce, _Virginie_, parut en 1683. +Elle fut assez bien accueillie du public. Malheureusement pour lui, au +même moment où l'on représentait cette tragédie, on représentait +également le _Téléphonte_ de La Chapelle, et madame de Bouillon, alors +arbitre quasi-souverain pour les succès littéraires, protégeait La +Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait réussir, il fallait +s'assurer le suffrage de la puissante duchesse, il lui dédia sa +seconde pièce, _Arminius_, qui eut du succès et le mit en bonne +position. En 1685, Campistron eut un véritable triomphe, lorsque parut +son _Andronic_. Les comédiens furent obligés de doubler le prix des +places, principalement dans le but de ménager la scène qui était +toujours encombrée, et sur laquelle les acteurs avaient peine à se +mouvoir. Trente ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragédie; les +rôles étaient si mal distribués que le public ne put tenir son sérieux +pendant tout le temps de la pièce. Lorsqu'elle fut terminée, l'acteur +Legrand vint, selon l'usage, annoncer la représentation du lendemain +en ces termes: «Messieurs, nous aurons l'honneur de vous donner +demain _le Joueur_ et _le Grondeur_. Je souhaite que la petite pièce +que vous allez voir, vous fasse rire autant que vous avez ri à la +grande.» Cette saillie fut applaudie de toute la salle; +malheureusement le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la petite +pièce, intitulée _la Fausse veuve_, ennuya le public sans le faire +rire. + +_Alcibiade_ parut également en 1685, et _Phraate_ en 1686. Cette +dernière pièce n'eut que trois représentations. Il s'y trouvait des +allusions politiques qui faillirent faire mettre Campistron à la +Bastille, et il ne fallut rien moins que le crédit de Madame la +Dauphine pour sauver l'auteur et faire cesser les représentations. +_Phocion_, jouée en 1688, n'eut ni succès politique, ni succès +dramatique, ni succès littéraire. Campistron, voyant au doigt de +Péchantré, auteur de plusieurs pièces de théâtre, une bague dont ce +dernier voulait se défaire, lui dit: «On va jouer ma tragédie +nouvelle, et je m'en accommoderai.» A quelques jours de là, Péchantré +trouve l'auteur de _Phocion_ derrière un pilier des troisièmes loges à +la comédie, on sifflait à outrance. «Veux-tu ma bague, dit-il à +Campistron, je te l'ai gardée.» + +Racine avait fait _Esther_ et _Athalie_, Campistron à son tour, voulut +composer sa tragédie chrétienne. En 1690, il donna à la scène +_Adrien_, dans laquelle on trouve de beaux vers, ceux que nous allons +citer, entre autres, dont Voltaire a pris la pensée pour son _Alzire_: + + A ma religion, vous préférez la vôtre. + Une fois seulement, comparez l'une à l'autre: + La vôtre n'eut jamais que de barbares lois; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Elle ne se soutient que par la violence; + La mienne par la paix et par l'obéissance. + La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir, + Moi, que des noeuds sacrés à vous doivent unir, + Moi qui, dès le berceau, sujet toujours fidèle, + Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle; + La mienne, quand je suis accablé de vos coups, + Me défend de penser à me venger de vous. + Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine, + De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine, + De dissiper la nuit de vos yeux aveuglés: + Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez. + +_Pompeïa_, qui n'a pas été imprimée et dont on n'a rien conservé, +_Tiridate_, et enfin _Alcide_ ou _le Triomphe d'Hercule_, en 1693, +complètent le répertoire tragique de Campistron. Après la +représentation de cette dernière pièce on fit ce quatrain: + + A force de forger, on devient forgeron; + Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron; + Au lieu d'avancer, il recule, + Voyez _Hercule_ + +Son Théâtre, un de ceux qui ont été le plus souvent réimprimés, après +les oeuvres de Corneille, de Racine, de Crébillon, et, plus tard, de +Voltaire, comprend encore les comédies: du _Jaloux désabusé_, de +_l'Amante amant_, et les opéras d'_Acis et Galathée_, d'_Achille et +Polixène_. La comédie de _l'Amante amant_, jouée en 1684, et que +Campistron a toujours désavouée, bien qu'elle soit de lui, offre +cette particularité, que c'est la première où une actrice parut sur la +scène vêtue en homme. On était déjà loin du temps où les rôles de +femmes avaient des hommes masqués pour interprètes. Quoi qu'il en +soit, cela eut un grand succès, et la pièce, fort médiocre cependant, +fut applaudie. + +Campistron avait pour protecteur M. de Vendôme. Lors d'une maladie +grave, qui mit en danger les jours de Louis XIV, le roi, voyant les +intrigues s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le crût aussi +mal, pria M. de Vendôme de donner au Dauphin une grande fête. Lully +fut chargé de composer tout exprès la musique d'une pastorale +héroïque, et on lui imposa Campistron pour le _libretto_. Lully obéit +à contre-coeur. L'opéra d'_Acis et Galathée_ fut fait et joué devant +le Dauphin, au château d'Anet, en 1686. M. de Vendôme dépensa plus de +100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit bien les choses. +Il fut tellement satisfait des paroles de l'opéra, qu'il envoya cent +louis à Campistron, somme énorme pour l'époque. Cependant, d'après les +conseils de la Champmeslé et de Raisin, Campistron renvoya ces cent +louis au prince. Vendôme crut que son protégé agissait ainsi par +désintéressement. Telle n'avait pas été la pensée du poëte, qui avait +tout simplement espéré recevoir davantage. Touché de ce qu'il croyait +être la suite d'une grande noblesse de sentiments, Vendôme prit +Campistron pour secrétaire des commandements. Du reste, le choix était +bon. On ne reprochait à l'auteur d'_Acis et Galathée_ qu'une +négligence un peu forte à répondre aux lettres. Un jour, M. de Vendôme +le voyant brûler des papiers, dit plaisamment à ceux qui +l'entouraient: «Tenez, voilà Campistron occupé à faire sa +correspondance.» + +Le succès de l'opéra d'_Acis_ engagea son auteur à cultiver ce genre +de littérature dramatique. En 1687, il fit jouer _Achille et +Polyxène_, opéra sur lequel on fit plusieurs épigrammes. + +En voici deux assez spirituelles: + + Entre Campistron et Colasse[16], + Grand débat s'émut au Parnasse, + Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux. + De son mauvais succès nul ne se croit coupable; + L'un dit que la musique est plate et détestable; + L'autre, que la conduite et les vers sont affreux. + Et le grand Apollon, toujours juge équitable, + Trouve qu'ils ont raison tous deux. + + Lully près du trépas, Quinault sur le retour, + Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour, + Pressés de la frayeur que le remords leur donne + D'avoir gâté de jeunes coeurs + Avec des vers touchants et des sons enchanteurs; + Colasse et Campistron ne gâteront personne. + + [16] Colasse avait fait la musique de l'opéra d'_Achille_. + +M. de Saint-Gilles fit sur le même opéra une chanson fort jolie, qu'on +attribua à madame Deshoulières, et qu'il revendiqua dans une autre +pièce de vers se terminant ainsi: + + Restituez donc à Saint-Gilles + Le faible honneur de ses chansons; + Contentez-vous de vos idylles + Et retournez à vos moutons. + +Comme la plupart des auteurs de mérite Campistron eut des admirateurs +outrés et des détracteurs de mauvaise foi. Les uns ont prétendu qu'il +avait seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres ont +trouvé détestables les vers les plus remarquables de son répertoire. +Il y a sottise à tomber dans l'un ou l'autre de ces jugements. Ce que +l'on peut dire, c'est que Campistron, poëte estimable, a une belle +place parmi les dramatiques de second ordre, et que longtemps il a +occupé la scène française avec distinction. + +PÉCHANTRÉ, dont nous avons prononcé le nom plus haut, à propos d'une +des tragédies de Campistron, était fils d'un chirurgien de Toulouse. +Après avoir été couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à +Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En effet, il donna, +en 1687, la tragédie de _Géta_, dont la paternité fut disputée par +beaucoup de poëtes. D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie de +vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs poëtes ont mis leurs +pièces sous son nom, s'est figuré être réellement le _père des +enfants_ qu'il avait pour ainsi dire tenus simplement sur les fonts +baptismaux, l'acteur Baron voulut faire croire que _Géta_ lui devait +la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez pauvre diable +de poëte, ayant montré sa pièce à Baron, ce dernier la trouva bien et +lui en offrit vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable. +Le malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta l'offre et +livra pour ces quelques sous sa première tragédie. Que de Péchantré en +ce moment à Paris! Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces, +sous d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune des +théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement pour Baron, +Champmeslé ayant eu vent de la conversation et du trafic, lut la +pièce, la trouva fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour +la retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier père. Un +second fut le nommé Dambelot, cousin de Palaprat, et qui, au dire de +quelques chroniqueurs, aurait ébauché cette tragédie de _Géta_ et +serait mort avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue de +la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit encore d'autres versions, +la pièce aurait été _composée_ par Dambelot, _corrigée_ par Péchantré, +_achevée_ par Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est +qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de Péchantré, +_Jugurtha_, fut moins bien reçue du public. Sa troisième, jouée en +1703, et intitulée _Mort de Néron_, coûta à son auteur juste autant +d'années qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde un +enfant. Il courut alors une histoire ou un conte au sujet de cette +tragédie. Péchantré avait laissé sur la table d'une auberge un papier +sur lequel il y avait quelques chiffres, au-dessus desquels étaient +ces paroles: _Ici le roi sera tué_. L'hôte, qui avait déjà été frappé +de la physionomie et de la distraction de notre poëte, crut devoir +porter cet écrit au commissaire du quartier, qui lui dit que si +l'inconnu revenait manger chez lui, il ne manquât pas de le faire +avertir. Péchantré revint en effet quelques jours après, et à peine +avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné d'une troupe +d'archers. Le commissaire lui montra son papier pour le convaincre de +son crime. «Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver +cet écrit! je le cherche depuis plusieurs jours: c'est la scène où +j'ai dessein de placer la mort de Néron, dans une tragédie à laquelle +je travaille.» Le commissaire renvoya ses archers, et quelque temps +après Péchantré fit jouer sa pièce. . + +ABEILLE, autre poëte dramatique de la même époque, plus tard abbé du +prieuré de Notre-Dame de la Mercy et membre de l'Académie française, +composa quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers noms, en +sorte que plusieurs de ses poésies ont longtemps passé pour avoir été +l'oeuvre d'autres auteurs. Cet abbé Abeille eut une assez singulière +destinée. C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant dans le +monde. Il vint à Paris assez jeune, fut pris comme secrétaire par le +maréchal de Luxembourg, et acquit une sorte de célébrité plus encore +par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par ses écrits. + +Il fit les tragédies d'_Argélie_, de _Coriolan_, de _Lyncée_ et de +_Soliman_, en 1673, 1676, 1678 et 1680. En outre, on lui attribue +celles de _Hercule_, de _Caton_ et de _Silanus_, parues sous le nom +d'un acteur nommé La Thuillerie. + +La première tragédie que fit représenter l'abbé Abeille, donna lieu à +une plaisanterie qui, dit-on, le dégoûta longtemps de mettre son nom à +ses ouvrages. Deux princesses entrent en scène, la première dit à +l'autre: + + Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre père? + +L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de le faire de suite, +resta muette. Un plaisant du parterre répondit pour elle: + + Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. + +Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut impossible de +continuer la pièce, et ce diable de vers poursuivit Abeille +jusqu'après sa mort, car on le rappela dans son épitaphe: + + Ci-gît un auteur peu fêté, + Qui veut aller tout droit à l'immortalité. + Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière; + Et lorsqu'Abeille on nommera, + Dame postérité dira: + _Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère._ + +On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes sur lui. En +voici une fort jolie qu'on attribue à Racine: + + Abeille, arrivant à Paris, + D'abord, pour vivre, vous chantâtes + Quelques messes à juste prix; + Puis au théâtre vous lassâtes + Les sifflets par vous renchéris. + Quelque temps après fatiguâtes + De Mars l'un des grands favoris, + Chez qui pourtant vous engraissâtes. + Enfin, digne aspirant, entrâtes + Chez les Quarante beaux-esprits, + Et sur eux-mêmes l'emportâtes + A forger d'ennuyeux écrits. + +Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le dernier élève de Racine, +LAGRANGE-CHANCEL, est un des hommes de cette époque dont la vie tient +le plus du roman, par les aventures nombreuses et singulières dont +elle est semée. + +Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac, près de Périgueux, en +1676. La nature lui avait donné en partage un talent des plus +extraordinaires pour la poésie. Nul doute que si la science de la +phrénologie eût été connue de son temps, on n'eût découvert sur son +crâne _la bosse poétique_ la plus proéminente. Il disait +spirituellement lui-même, et de lui, qu'il savait rimer avant que +d'avoir eu le temps d'apprendre à lire. Évidemment il était né poëte, +comme d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs. A +peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les oeuvres de Corneille et les +romans de La Calprenède. A sept ans, on le fit entrer au collége de +Périgueux, où il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet, +il rimait déjà fort bien et _corrigeait les vers médiocres de ses +propres maîtres_. Il passa au collége de Bordeaux et ayant eu occasion +d'aller au théâtre, il fut pris d'une irrésistible démangeaison de +fabriquer à son tour une comédie. Il la composa en prenant pour sujet +une aventure récente et connue. Sa mère, se prêtant aux fantaisies de +son enfant, fit construire un petit théâtre; les rôles furent +distribués par Lagrange à six de ses jeunes camarades et la +représentation eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant de +neuf ans, jouée par des collégiens de même âge, il y avait là de quoi +piquer la curiosité. Toute la ville voulut jouir de ce spectacle +extraordinaire à tant de titres, et l'on applaudit beaucoup +l'enfant-poëte et sa petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel +sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par la muse +poétique, il s'empressa de composer une tragédie. Ce fut celle de +_Jugurtha_. Voici ce qu'il dit à propos de cette pièce, représentée en +1694, dans les dernières années de la vie de Racine: + + «Quand je crus avoir mis la dernière main à ma tragédie, dit + l'auteur, je me hasardai de la présenter à madame la princesse de + Conti. Malgré tous les défauts dont cette pièce était remplie, la + princesse y trouva assez de choses dignes de son attention pour + envoyer chercher le célèbre Racine et le prier, avec bonté, de + lire cet essai d'un gentilhomme qui était son page, pour lui en + dire son avis sans aucun déguisement. Racine garda la pièce huit + jours, après lesquels il se rendit chez la princesse, et lui dit + qu'il avait lu ma tragédie avec étonnement, qu'à la vérité elle + était défectueuse en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse + «agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses + avis, il la mettrait, dans peu de temps, en état d'être jouée + avec succès. Je ne manquai pas de m'y rendre tous les jours, et + je puis dire que les leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris + que tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois un + plaisir de m'entretenir des différents sujets qui lui avaient + passé dans l'esprit. Il n'y en a presque pas, soit dans la fable, + soit dans l'histoire, sur lesquels il n'eût promené ses idées et + trouvé des situations intéressantes, dont il avait la bonté de me + faire part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai aux + comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on la donnerait sous + le titre d'_Adherbal_, au lieu de celui de _Jugurtha_, parce + qu'il n'y avait pas longtemps que Péchantré en avait donné une + sous le même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement du + public. Mon _Adherbal_ fut représenté. Le prince de Conti, qui + voulut bien assister à la première représentation, voulut aussi + que je me misse auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en + disant que mon âge fermerait la bouche aux censeurs. Racine, à + qui la dévotion ou la politique ne permettait plus de fréquenter + les spectacles depuis que le roi s'en était privé, vint à cette + première représentation, et parut prendre un plaisir extrême à + tous les applaudissements que je reçus.» + +Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune âge intéressa le +public en sa faveur, ainsi que sa position de page à l'hôtel de Conti; +on applaudit son _Roi de Numidie_. Encouragé par ce succès, il +composa _Oreste et Pilade_, en 1697, tragédie à laquelle on a prétendu +que Racine avait travaillé à la prière de la princesse de Conti et +dont les représentations fructueuses ne furent interrompues que par la +maladie et la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en 1699, il +donna _Méléagre_, puis successivement _Athénaïs_, _Amasis_, _Alceste_, +_Ino_, _Sophonisbe_ de 1700 à 1716. Alors les aventures dont nous +allons parler sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire +pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité; mais d'abord quelques +anecdotes concernant ses premières tragédies: + +_Athénaïs_ ayant paru, une allusion fut faite à cette pièce dans une +lettre que Lagrange-Chancel crut être de Le Noble; aussitôt l'auteur +courroucé lança les vers suivants qui sont du dernier sanglant: + + Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre, + Mauvais plaisant, fade Pasquin, + Qui fais d'Ésope un Tabarin: + Vraiment, c'est bien à toi de mordre + Sur des ouvrages applaudis! + Malgré la fureur qui t'anime, + Tu feras sur les arts et sur _Athénaïs_, + Ce que fit autrefois le serpent sur la lime. + +Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite, par ses aventures +et par ses ouvrages, à ces injures. Cependant, elles sont un peu trop +fortes. + +_Amasis_, jouée en 1701, fut assez bien analysée par les quelques mots +suivants de l'abbé Desfontaines: + +«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première +représentation, un tableau dont le dessin est bizarre et les couleurs +horribles et mal assorties; une maison où il y a quelque architecture +singulière, mais où toutes les pierres ne sont ni bien taillées ni +bien posées. C'est un édifice qui n'est passable que de très-loin. Si +vous le regardez de près, tout y est gothique et sans goût.» + +Dans _Sophonisbe_, représentée en 1716, mais non imprimée, il se +trouvait quatre vers remarquables, les seuls qui aient été sauvés de +l'oubli. Asdrubal, parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont +elle est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce, lui dit: + + Songez qu'il est des temps où tout est légitime, + Et que, si la patrie avait besoin d'un crime + Qui pût seul relever son espoir abattu, + Il ne serait plus crime et deviendrait vertu. + +Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740, _Érigone_, +tragi-comédie en cinq actes et en prose; _Cassius_, tragédie en vers; +_les Jeux olympiques_, comédie héroïque; _la Fille supposée_, comédie +en trois actes et en vers; _Pyrame et Thisbé_, opéra; _le Crime puni_, +opéra, imitation du _Festin de Pierre_. En outre, Louis XIV ayant +demandé à Racine, à Quinault et à Molière, une pièce dans laquelle on +pût utiliser une décoration des enfers, décoration fort belle et que +l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel +traita dans ce but le sujet d'Orphée, dont il fit une tragédie en cinq +actes, avec prologue et choeurs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut +jouée au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à composer +_Orphée_, parce qu'il avait entendu dire souvent à Racine que c'était +le sujet le plus apte à un grand spectacle. + +Si quelque chose est plus extraordinaire que la facilité et la +fécondité poétique de Lagrange, c'est sa vie toute barriolée +d'aventures qui tiennent du roman. + +Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de faire paraître les +_Philippiques_, moins par animosité personnelle que pour être agréable +à quelques ennemis du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter; il +fut assez heureux pour échapper aux poursuites et se réfugia chez M. +de Gonteris, archevêque et vice-légat d'Avignon. Il se trouvait dans +cette ville, lorsque, trahi par un officier réfugié, et attiré hors +des limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite et mis en +prison pendant une année entière. Il ne crut pouvoir mieux faire, pour +attendrir le Régent, que de lui avouer humblement sa faute, en lui +adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de la rigueur qu'on +avait eue à son égard. La promenade lui fut accordée pendant quelques +heures chaque jour, et il en profita habilement pour reconquérir sa +liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque, et pendant une +violente tempête il ne craignit pas de se rendre au port de +Villefranche. Malgré une rigoureuse quarantaine, Lagrange obtint du +roi de Sardaigne, par une épître en vers, d'être admis à Nice. Le +prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon très-délicate, +une forte somme. De Nice, Lagrange se rendit à Gênes, avec le projet +de passer en Espagne. L'offre de M. Doria de résider dans son palais +ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien reçu à la +cour de Madrid, il refusa un régiment, fut en butte aux tentatives +plusieurs fois réitérées de spadassins contre lesquels il tira l'épée +à maintes reprises. Sur les plaintes de l'ambassadeur de France, +Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui +dans les États de Sa Majesté Catholique. Il s'embarqua à Bilbao pour +Amsterdam, où il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville. +Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la mort du Régent, +ses liaisons à l'étranger lui fournirent les moyens d'être utile au +pays; il obtint son rappel. Il revint donc en France, se remit à la +poésie et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses, et versifia +jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans. + +Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds de la fin du +dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle, est un poëte +dramatique de mérite, quoiqu'il y ait, dans ses oeuvres, de grands +défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il composait, +nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant produire des vers peu +exacts, obscurs, prosaïques, quoique empreints d'énergie et de pensées +spirituelles. + +FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, BOURSAULT, RIUPEROUX, autres +contemporains de Racine, ont donné à la scène française quelques +pièces dont plusieurs ne manquent pas d'un certain mérite. + +Ferrier, dont on a les deux tragédies d'_Anne de Bretagne_ jouée en +1678, et de _Montezume_ de la même époque, débuta mal dans la carrière +poétique. Ayant _commis_ ce vers, dans _les Préceptes galants_: + + L'amour, pour les mortels, est le souverain bien. + +il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, et eut +beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas. Il put enfin se tirer +des griffes du Saint-Office et se retirer à Paris, où il devint +précepteur des fils du duc de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont +faibles de versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel et +de l'esprit. La première, _Anne de Bretagne_, eut du succès, grâce à +la protection de la Cour, protection que l'auteur sut s'attirer par +une allusion aux grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous les +hommes et surtout les souverains, se laissait prendre facilement à la +glu de la flatterie. + +Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en faire le portrait de +Louis XIV: + + L'exemple du plus sage et du plus grand des rois, + Fait autant de héros que l'on voit de François. + C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde, + A qui le ciel promet la conquête du monde; + Dont la gloire et les ans ont le même progrès, + Et qui compte par eux le nombre de ses faits. + Tout l'univers le craint, toute la France l'aime, + Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même; + Il charme également et les coeurs et les yeux. + +Certes, jamais portrait ne ressembla moins que celui-ci au roi +Charles VIII, qui n'avait guère de marine, que l'univers était loin de +redouter, et auquel le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers. +_Montezume_ réussit également, grâce à un grand luxe de décors et de +costumes. + +Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame la duchesse +d'Orléans, membre de l'Académie française, dut aussi le succès de ses +deux principales tragédies, _Pénélope_ et _Joseph_, à la protection de +quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées d'abord au +château de Clagny près Versailles, avaient eues pour interprètes: la +duchesse du Maine, Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de +Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. _Joseph_ surtout fit +fureur; mais quand les tragédies de Genest, auxquelles il faut ajouter +_Zéloïde_ et _Polymnestor_, arrivèrent à la Comédie-Française, elles +ne furent nullement applaudies. C'était justice; car à part l'amour de +la vertu qui règne dans les oeuvres de l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y +trouve que défectuosités dans le plan et dans la versification. + +Longepierre, comme les deux auteurs dont nous venons de parler et avec +eux, peut être relégué au troisième rang des poëtes dramatiques de +l'époque; mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre, il a +du moins une excuse, c'est celle assez singulière de l'obéissance +passive aux volontés paternelles. En effet, en rimant, Longepierre ne +fit qu'obéir aux ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec +raison _le Poëte malgré lui_. Il composa et fit jouer: _Médée_ en +1694, _Sésostris_ en 1695 et _Electre_ un peu plus tard. Ces trois +tragédies sont dans le genre de Sophocle et Euripide, que l'auteur +connaissait à fond et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put +approcher de ses modèles, et quand parut son _Electre_, on dit que +c'était une statue de Praxitèle défigurée par un moderne. + +Rousseau fit sur lui cette épigramme: + + Longepierre le translateur, + De l'antiquité zélateur, + Ressemble à ces premiers fidèles + Qui combattaient jusqu'au trépas, + Pour des vérités immortelles + Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas. + +Racine qui, cependant, avait quelques obligations à Longepierre, +puisque ce dernier, dans un parallèle entre lui et Corneille, lui +avait donné de grands éloges, Racine lui-même fit, à propos du +_Sésostris_, l'épigramme suivante: + + Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris, + Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées, + _Véquit_ de si longues années, + N'a vécu qu'un jour à Paris. + +RIUPEROUX, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant donné fort jeune de +grandes espérances par sa tragédie de _Méléagre_, par son poëme de +_l'Ame des Bêtes_ et par son _Traité des Médailles_, n'occupe pas dans +la littérature dramatique une place meilleure que les auteurs +précédents. Ses tragédies d'_Annibal_, de _Valeria_, d'_Agrippa_, +d'_Hipermestre_ ne sont pas restées au théâtre. + +Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de Foucault à Paris, et +présenté au Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, abjura le +calvinisme et obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, dans +un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui donna, à la place, +un commissariat des guerres avec un bon traitement. Riuperoux se +laissa faire, ce qui lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous: + + Certain abbé, las de passer sa vie, + Et sans verre et sans abbaye, + Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté: + Et Barbezieux, par cette grâce, + Délivre en même temps l'Église et le Parnasse + D'une grande incommodité. + +On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet à épigramme et que +cette vengeance littéraire, souvent fort méchante, était pratiquée sur +une grande échelle par tous les beaux-esprits et même par tous les +grands poëtes. + +BOURSAULT, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas être confondu avec +les auteurs précédents, bien qu'il soit un poëte comique plus encore +peut-être qu'un poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup +plus élevé. + +Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais appris le latin, +Boursault, venu de Bourgogne à Paris en 1651, fut bientôt en état de +parler et d'écrire très-élégamment, grâce à la lecture de bons +ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance des langues +anciennes l'empêcha seule d'être nommé par Louis XIV, sous-précepteur +du Dauphin. Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage +intitulé: _De la Véritable Étude des Souverains_, qui avait plu au +roi. On l'engagea à essayer une gazette en vers. Elle parut tous les +huit jours et lui fit obtenir une pension de 2,000 livres. Louis XIV +et la Cour s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner à +quelques traits satiriques contre les Franciscains et surtout contre +les Capucins, le confesseur de la reine, cordelier espagnol, obtint la +suppression de la gazette et de la pension. Boursault faillit expier +son _crime_ à la Bastille. + +Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les tragédies de +_Germanicus_, en 1679; de _Marie Stuart_, en 1683, et de _Méléagre_, +en 1694. + +_Germanicus_, d'abord représenté sans succès sous le titre de _la +Princesse de Clèves_, fut ensuite applaudi et devint la cause d'un +grand froid entre Corneille et Racine, le premier ayant laissé +échapper ce jugement à l'Académie, sur la pièce de Boursault: _Il ne +lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée. Marie Stuart_, +moins applaudie, fut plus profitable à son auteur, ce dernier ayant eu +la pensée de la dédier au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de +cent louis. + +Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons _Ésope à la +Cour_, jouée en 1701, après la mort de l'auteur, dont on retrancha +maladroitement, dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers: + + Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne, + Qu'on encense la place autant que la personne; + Que c'est au diadème un tribut que l'on rend, + Et que le roi qui règne est toujours le plus grand. + +_Ésope à la Ville_ avait précédé _Ésope à la Cour_ de onze ans. Cette +comédie, ainsi que l'autre, en cinq actes et en vers, eut un immense +succès. Elle fût peut-être tombée à la première représentation, sans +la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal rôle. Raisin le +cadet, entendant des murmures dans le parterre, à la troisième fable +qu'il débitait, s'avance au bord de la scène, et s'adressant au +public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir faire parler +Ésope par apologues, que si la répétition des fables fatigue le +parterre, il est inutile d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui, +douze fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin fut +applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée et elle est restée +longtemps au théâtre. + +Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque, attendu qu'elle +est la mère de toutes celles à scènes épisodiques ou à tiroir dont on +a depuis usé et abusé d'une manière si fâcheuse. + +Le mauvais accueil que reçut d'abord _Ésope à la Ville_ inspira à +l'auteur la fable du _Dogue et du Boeuf_, dont voici le quatrain +final: + + A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux, + Laissez la liberté d'applaudir ce mélange; + Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux, + Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange. + +D'une autre comédie de Boursault, _le Mercure galant, ou la Comédie +sans titre_, jolie critique du journal de Visé, jouée en 1679, date +une autre innovation souvent imitée depuis, celle de faire remplir +plusieurs rôles par le même acteur dans une même pièce. Préville y +faisait six personnages, avec un talent, un entrain qui ne +contribuèrent pas peu au succès. + +Visé, auteur du _Mercure_, se plaignit à la Cour de la comédie de +Boursault, disant qu'elle tournait sa feuille en ridicule. La Cour +renvoya l'affaire au lieutenant-général de police; alors M. de La +Reynie, homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps du délit +avant de prononcer. Il trouva _le Mercure galant_ si spirituel, qu'il +défendit de supprimer la pièce, ordonnant qu'on l'appellerait +désormais _La Comédie sans titre_. + +_Phaéton_, comédie en cinq actes et en vers libres, représentée en +1691, eut aussi un grand succès. «Au moment où je sortais de la +comédie, écrit Boursault dans le temps qu'on jouait son _Phaéton_, un +des gardes me donna un billet cacheté où étaient ces vers: + + Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide. + C'est ainsi qu'au temps ancien + Écrivait le galant Ovide + Et l'ingénieux Lucien.» + +Ce quatrain est de Thomas Corneille. + +Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures politiques ou +littéraires, mais surtout _littéraires_, et pour cause, ni plus ni +moins qu'au milieu du dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le +_Dentu_ de l'époque, en avait le monopole, absolument comme le +spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de ces brochures, _Les +Mots à la mode_, inspira à Boursault une jolie petite comédie en un +acte et en vers, laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une +critique des plus amusantes des manières affectées, du langage +ridicule et des modes outrées. Sous ce dernier rapport, il est fâcheux +que Boursault ne vive pas de nos jours, il eût pu facilement doubler +sa pièce. + +L'auteur de ces oeuvres dramatiques et comiques ne se borna pas au +théâtre; il publia plusieurs romans fort bien écrits, et une série de +lettres pleines d'esprit, sous le nom de _Lettres à Babet_. + +Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous les genres, +obtint des succès dans tous. Ses tragédies décèlent une âme ferme, +élevée, apte à comprendre et à exprimer noblement les grandes +passions. Ses comédies sont une critique agréable des ridicules de son +siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger avec le bon +goût, passer du sérieux au comique, du comique au moral. Il est bien +entendu que nous ne parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles +qu'il fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant passée, il +eut pu réparer, par l'étude, le vice de son éducation première. + +Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à Paris, ne parlant que le +patois languedocien, sut en peu de temps se poser comme un des +législateurs de la langue française, qu'il maniait avec une correction +allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation. + +Quoique FONTENELLE ne soit pas précisément un des contemporains de +Racine, puisqu'il vécut bien longtemps encore après le grand poëte, +comme il donna plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de +_Rodogune_, et comme ce dernier fit même quelques épigrammes à leur +occasion, nous allons dire un mot de ce poëte, homme d'un très-grand +mérite, qui enrichit la scène ou plutôt les scènes françaises, de +beaucoup de bonnes productions. + +Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie, membre de celle +des belles-lettres, Fontenelle naquit à Rouen en 1657 et mourut à +Paris en 1757. Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses +oeuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et sont écrites avec +une pureté de style qui les rendent aussi agréables à la lecture qu'à +la scène. Partout, Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par +sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître les +défauts nombreux qui l'empêchent de prendre place au premier rang des +auteurs de cette époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas exempts. +Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne trouve chez lui que des +agréments; la finesse est souvent plus dans l'expression que dans la +pensée; la délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, que +cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de s'éloigner du +langage adopté par les autres grands poëtes. + +Fontenelle commença à se produire au théâtre, en 1680, par la tragédie +d'_Aspar_, qui réussit peu. Racine fit, à propos de cette pièce, la +charmante épigramme que voici: + + Ces jours passés, chez un vieil histrion, + Un chroniqueur émit la question: + Quand, à Paris, commença la méthode + De ces sifflets qui sont tant à la mode? + Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer. + Gens, pour Pradon, voulurent parier. + --Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire + Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller; + Boyer apprit au parterre à bâiller; + Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire, + Pommes sur lui volèrent largement; + Mais quand sifflets prirent commencement, + C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle), + C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle. + +On attribue encore à Racine quelques couplets sur cette pièce. En +voici deux. C'est Fontenelle qui parle en quittant Paris pour +retourner à Rouen, sa patrie: + + Adieu, ville peu courtoise, + Où je crus être adoré; + Aspar est désespéré. + Le poulailler de Pontoise + Me doit ramener demain, + Voir ma famille bourgeoise; + Me doit ramener demain, + Un bâton blanc à la main. + + Mon aventure est étrange, + On m'adorait à Rouen; + Dans le _Mercure galant_ + J'avais plus d'esprit qu'un ange. + Cependant, je pars demain, + Sans argent et sans louange; + Cependant, je pars demain, + Un bâton blanc à la main. + +En 1689, Fontenelle donna la comédie du _Comte de Gabalis_, en un +acte, tirée du livre singulier de l'abbé de Villars, puisé lui-même +dans un roman italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et +comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt anecdotique; +mais nous dirons un mot de quelques-uns de ses opéras, auxquels se +rattachent des aventures et des épigrammes assez curieuses. + +En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de _Thétis et Pelée_, dont la +musique est de Colasse. Le 29 novembre 1750, c'est-à-dire _soixante et +un_ ans plus tard, à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à +l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première représentation. +Il soupa, comme en 1689, à l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le +petit-fils de M. de Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper +plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise, les directeurs +de l'Opéra prièrent l'auteur de juger une difficulté, à savoir si les +prêtres qui paraissent dans la pièce devaient danser ou marcher.--«Je +veux que mes prêtres _marchent_, dit Fontenelle, faites danser les +autres si vous voulez.» Le mot avait de l'à-propos; car, à cette +époque, le clergé de France était mal avec la Cour, qui voulait le +forcer à faire la déclaration de ses biens. + +_Énée et Lavinie_, autre opéra en cinq actes, musique de Colasse, joué +en 1690, fut l'objet de très-jolies critiques en vers. M. de +Saint-Gilles fit une chanson spirituelle dans laquelle il parodie la +pièce acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années plus +tard, on voulut en refaire la musique; on en parla à Fontenelle, qui +répondit avec esprit et modestie: «On me fait beaucoup d'honneur; mais +quand cet opéra fut représenté pour la première fois, il tomba, et +personne ne me dit alors que ce fût la faute du musicien.» Toutefois, +M. Dauvergne, à qui s'adressaient ces mots, changea la musique d'_Énée +et Lavinie_, remit la pièce à la scène en 1758, et obtint un beau +succès. + +N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas +Corneille pour composer la tragédie-opéra de _Bellérophon_, dont Lully +fit la musique, qui fut représentée en 1679 et eut un immense succès, +puisqu'on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il paraît +que Lully, fatigué de l'acharnement de Boileau et de ses amis contre +Quinault, abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui fournir +un poëme. Thomas, assez embarrassé et n'aimant pas ce genre de +travail, le confia à Fontenelle, alors à Rouen et très-jeune. +Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé, +expédia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette +pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une +lettre adressée aux auteurs du _Journal des Savants_. Quinault était +protégé par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait +être pour quelque chose dans le _Bellérophon_ de Lully, l'invita à +dîner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine. +A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la +pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, voyant le ton de +persiflage de son hôte, ce qui était d'assez mauvais goût de la part +de M. de Seignelay, lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse +comprendre de vous, il faut d'abord que je passe au moins trois jours +à vous instruire.» Cette réponse mit les convives du parti de l'auteur +de l'_Art poétique_, et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme +que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux combattu que +vous.» + +A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces faiseurs d'opéra font +des voeux pour Quinault; Quinault est leur modèle: c'est le plus grand +parleur d'amour qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le +choeur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique; vous n'y +entendez autre chose, sinon: + + Il faut aimer, + Il faut s'enflammer; + La sagesse + De la jeunesse + C'est de savoir jouir de ses appas. + +«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit permis à des +chrétiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu'il est +honteux de ne pas s'abandonner dans le bel âge; ce n'est pas du tout +le langage de la passion, c'est celui de la débauche.» + +Illustre critique du grand siècle littéraire, que n'es-tu de ce monde, +pour passer une ou deux soirées au théâtre du Palais-Royal ou à l'un +de ceux du _Boulevard du Crime_! + +_Endymion_, pastorale héroïque, musique de Colin de Blamont, joué en +1731, à l'Opéra, fut le sujet d'une spirituelle chanson de Roy. Voici +deux des nombreux couplets de cette critique: + + Fontenelle, le vieux bedeau + Du temple de Cythère, + Fait remonter sur le tréteau + Sa muse douairière. + Si de ce ballet avorté, + Vous daignez faire une critique, + Cher Dominique, + Je dis qu'en vérité + Vous avez bien de la bonté. + + Puisque chaque âge a ses hochets, + Comme a dit Fontenelle, + Passons tous les colifichets + A sa jeune cervelle. + Mais que, décrépit et voûté, + Sur la scène encore il gigotte, + Une calotte, + Messieurs, en vérité, + Ne l'aurait-il pas mérité? + +Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition des _Oeuvres de +Fontenelle_, on peut remarquer la tragédie en _prose_ et en cinq actes +d'_Idalie_, véritable drame dans le genre de ceux qui font fureur, de +nos jours, sur les scènes des boulevards. + + + + +X + +DE RACINE A VOLTAIRE. + +DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718. + + Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du + dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ, + PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre + tragédies.--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_ + (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_ + (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN. Aventures + singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon + mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de + Voltaire.--Duché de Vancy.--Son aventure avec le ministre + Pontchartrain.--Ses trois tragédies sacrées: _Débora_, + _Absalon_ et _Jonathas_, 1706, 1712, 1714.--Pellegrin + protégé de Mme de Maintenon.--Ses aventures.--Ses + belles qualités.--_Pélopée_ (1733).--_Polidor_ + (1703).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_ + (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_ + (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts dans + l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_ + (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_ + (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_ + (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_ + (1717).--Epigramme contre Voltaire, à propos de la + tragédie de _Sémiramis_.--_Pyrrhus_ (1726).--_Catilina_ + (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers + supprimés.--Horreur de Crébillon pour les moyens + factices d'obtenir un succès.--Crébillon et son + médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie de _Mahomet II_ (1714), + et des _Troyennes_ (1754). + + +La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes comme Corneille et +Racine. Après ce dernier poëte dramatique, quelques années se +passèrent sans qu'aucun auteur d'un mérite transcendant vînt occuper +la scène tragique. + +Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le théâtre; ce ne fut +qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit paraître deux talents approchant du +sien, Crébillon d'abord et Voltaire ensuite. + +L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est occupé, pour le +genre dramatique, par Lafosse, Danchet, Duché, Pellegrin et Nadal. +Entre Crébillon et Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est +clair que nous ne parlons ici que des auteurs du théâtre français +ayant marqué dans la littérature dramatique. + +LAFOSSE, dont la première tragédie est de 1696, prit pour modèle le +grand Corneille. Préférant, comme lui, l'expression des sentiments +forts aux sentiments tendres, il va chercher ses héros sous les murs +de Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le spectateur +l'admiration pour une pensée ou pour une action énergique, que les +larmes pour une situation pathétique. Nourri de la lecture des +tragiques grecs et des grands historiens de l'antiquité, il sut +profiter habilement de cet inappréciable avantage. Le plus sérieux +reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner trop au récit, +quelquefois au détriment de l'action. Son style est ferme, élevé, +nourri, pompeux même, propre, en un mot, à exprimer les passions +violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un peu travaillés, +cela vient de ce qu'il avait peine à bien rendre toute l'énergie de +ses pensées. Lafosse n'a malheureusement donné au théâtre que quatre +tragédies, soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un public +quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il ait préféré la +tranquillité à la gloire. Du reste, le poëte parut dans de favorables +circonstances, Racine avait cessé de travailler, Campistron venait de +se retirer, et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on de +Lafosse, après sa tragédie de _Polixène_, qu'il allait consoler le +public de la retraite de Campistron. + +Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la fortune, faisant sa +principale occupation de la poésie, était d'une distraction +incroyable. Un trait entre mille. Invité un jour à dîner pour midi +chez M. du Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre +heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être venu si tard, +expliquant que parti à onze heures du matin de la rue de Jouy pour se +rendre dans l'île Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était +trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau milieu de la +plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir à lui d'une façon +irrésistible. Jusqu'alors il avait voyagé en pensée avec _l'Iliade_, +dont il voulait faire une belle traduction. + +La tragédie de Lafosse, _Polixène_, qu'il fit représenter en 1696, fut +la première pièce de théâtre à laquelle ait assisté le Dauphin, fils +de Louis XIV, qui se montra très-généreux pour les acteurs. Le même +sujet de Polixène avait été traité en 1720 par _Molière_, surnommé le +tragique. + +Lafosse donna en 1798 _Manlius_, qui eut du succès. C'est la meilleure +pièce de son répertoire. En 1700 et en 1703, il fit représenter +_Thésée et Corésus_, qui réussirent également. + +DANCHET, son contemporain, dont on disait qu'il avait toutes les +qualités d'un homme de lettres sans en avoir les défauts, composa des +_drames-lyriques_ plutôt encore que des tragédies. Membre des +Académies française et des inscriptions, bibliothécaire du roi, il eut +la sage modération de ne jamais se permettre contre personne une +épigramme, à l'époque où ce genre de poésie-_caustique_ était à la +mode. Une seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante, il +envoya à l'auteur une pièce de vers non moins sanglante et plus +spirituelle, déclarant en même temps à ce rival que personne ne +verrait cet écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui +prouver combien il était facile et honteux de manier l'arme de la +satire. + +Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent, Danchet n'eut +de supérieur que Quinault, d'égal que Lamotte et peut-être Roy. Il +savait, dans ses compositions, placer des situations intéressantes, y +répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte dramatique mérite +une place distinguée parmi les auteurs du second rang. + +En 1700, il donna la tragédie-opéra d'_Hésione_, musique de Campra, +qui eut un très-grand et très-légitime succès, mais qui faillit coûter +fort cher à son auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était +précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant, lui avait laissé +une pension viagère, sous la condition qu'il terminerait leur +éducation. Les parents de ses élèves, gens d'une dévotion mal +entendue, croyant impossible d'instruire chrétiennement la jeunesse +quand on était assez possédé du diable pour travailler au théâtre, +voulurent exiger de Danchet qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre. +Sur son refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent la +pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait faire une bonne +pièce de théâtre sans cesser d'être un bon précepteur; en conséquence, +la pension lui fut rendue sans ses élèves. + +_Tancrède_, deuxième tragédie-opéra de Danchet, représenté en 1702, +eut une vogue immense, non-seulement grâce à la musique de Campra et +au _libretto_, mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu hardi de la +Maupin, pour qui avait été créé le rôle de Clorinde. Cette célèbre +actrice, dont les singulières aventures ont fait le sujet, tout +récemment, d'une jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure +exceptionnelle, quelques mots de notre part. Née en 1673, fille du +sieur d'Aubigny, mariée au nommé Maupin, elle ne tarda pas à oublier +son tendre époux. Elle avait une voix admirable et un goût prononcé +pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance avec un prévôt de +salle qui avait lui-même une belle voix, elle s'en fut avec lui à +Marseille. Sans ressources l'un et l'autre, ils se firent admettre au +théâtre de cette ville et y furent appréciés. Malheureusement pour la +Maupin, elle conçut de l'affection pour une jeune Marseillaise auprès +de qui elle se faisait passer pour un homme. Les parents de la jeune +fille la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite et s'y +fit recevoir. Une religieuse étant venue à mourir, la Maupin la +déterra, la porta dans le lit de son amie, mit le feu au lit, à la +chambre, et pendant le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut +instruit; on la condamna au feu par contumace, car elle s'était +évadée. + +Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien faite, ayant une figure +accentuée, noble et régulière, la Maupin eut les aventures les plus +bizarres. Elle maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus +habile maître d'armes. + +Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les habits de son +sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie et beaucoup admirée. Un +jour, Dumesnil, un de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle +l'attend le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et veut +l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil, assez poltron, refuse, +elle lui donne une volée de coups de canne, lui prend sa tabatière et +sa montre, sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil +raconte son aventure, se vantant d'avoir été attaqué par trois voleurs +qu'il a mis en fuite, mais qui lui ont dérobé sa montre et sa +tabatière. La Maupin le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève +en lui tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant: «Tu as +menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron; c'est moi seule qui ai fait +le coup, et la preuve la voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui +l'avait aussi offensée, fut contraint de se cacher trois semaines au +Palais-Royal, puis de lui demander pardon. + +A un bal de _Monsieur_, frère du roi, où elle était venue en homme et +sans être connue, elle fit la cour à une femme d'une façon qui parut +blessante. Trois des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle +les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le bal, et, +s'étant fait connaître à _Monsieur_, obtint sa grâce. + +Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la Maupin, qu'on pourrait +nommer la Lola-Montès du dix-septième siècle, devint la maîtresse de +l'électeur de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse d'Arcos, +lui envoya une bourse de quarante mille francs, et chargea M. d'Arcos +lui-même de la lui porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta +la bourse au nez, en lui disant que cette récompense était bonne pour +un homme de son espèce; puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se +raccommoda avec le comte d'Albert, un de ses anciens amants, et vécut +ainsi quelques années. + +En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira du théâtre, +rappela son mari, et mena une vie aussi régulière qu'elle en avait +menée une extravagante et licencieuse. + + * * * * * + +Revenons à Danchet. + +En 1701, il fit jouer _Aréthuse_, ballet avec prologue.--Cet opéra +réussit peu. On cherchait le moyen de le soutenir.--Je n'en connais +qu'un, dit un homme d'esprit, allongez les danses du ballet et +raccourcissez les jupons des danseuses. + +Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle Campra, composèrent la +tragédie-opéra de _Achille et Deidamie_ (1735). L'âge avancé des +deux auteurs fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des jeux +d'enfants!» + +Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras. A sa mort +on grava son portrait avec ces vers: + + Si l'honneur de briller au théâtre lyrique, + Si des succès heureux sur la scène tragique, + Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit, + On te verrait jouir encore de la vie + Et joindre le bon coeur avec le bel esprit, + Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie. + +DUCHÉ DE VANCY, autre poëte tragique de la même époque, accueilli avec +distinction par madame de Maintenon qui avait lu quelques vers de lui, +eut à son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite, ou +plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché pour composer quelques +poésies à l'usage des élèves de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le +recommanda en termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain, alors +ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner son désir de +plaire, qu'en allant, en grande pompe, rendre visite à Duché. Duché +voyant entrer chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce +qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut avoir à débrouiller +avec un personnage comme Pontchartrain, croit qu'on va le mettre à la +Bastille, qu'il est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le +ministre parvient à le rassurer. + +Le protégé de la célèbre marquise composa trois tragédies sacrées +pour Saint-Cyr, _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_, qui furent +représentées à Paris en 1706, 1712, 1714, longtemps après la mort de +leur auteur, arrivée en 1702. Il fit aussi plusieurs opéras qui furent +bien accueillis du public. + +Un autre protégé de madame de Maintenon, l'abbé PELLEGRIN, se fit, +dans le même temps, un nom distingué dans les lettres. Entré dans +l'ordre des religieux Servites, puis ennuyé de son genre de vie, il +s'embarqua à bord d'un vaisseau de guerre en qualité d'aumônier, et +fit quelques voyages. De retour à Paris, il composa une épître qui fut +couronnée par l'Académie. En outre, il avait eu l'idée assez plaisante +d'envoyer en même temps une ode qui balança les suffrages de la docte +assemblée, en sorte qu'il se trouva le rival de lui-même. Cette +singularité, quand elle fut dévoilée, le fit encore plus connaître que +ses deux pièces de vers. On obtint un bref de transaction pour l'ordre +de Cluny; mais comme il n'avait pas de fortune et qu'il faut d'abord +vivre, il songea à utiliser ses talents pour la poésie. Il imagina de +monter une espèce de fabrique d'esprit, une manufacture d'épigrammes, +de madrigaux, d'épithalames, de compliments à tant le _vers_ ou la +_pièce_. En outre, il travailla pour divers théâtres, surtout pour +l'Opéra-Comique. Le cardinal de Noailles, informé de cette singulière +existence _de bohème_, le mit en demeure d'opter pour _la messe_ ou +_l'Opéra_. Pellegrin, ne pouvant vivre de la messe, opta pour l'Opéra. +Le cardinal l'interdit. Il obtint une pension sur _le Mercure_, +journal de l'époque, dans lequel il eut les articles sur les théâtres. +On doit dire à sa louange qu'une grande partie de ce qu'il gagnait +passait à sa famille encore plus pauvre que lui, et pour laquelle il +se refusait souvent le nécessaire. L'abbé Pellegrin était un excellent +homme, un poëte de mérite et un noble coeur. Outre ses oeuvres +dramatiques dont nous allons parler, il traduisit assez mal les +oeuvres d'Horace, ce qui lui valut cette charmante épigramme de La +Monnoye: + + On devrait, soi dit entre nous, + A deux divinités offrir tes deux Horaces; + Le latin à Vénus, la déesse des Grâces, + Et le français à son époux. + +Il mourut à quatre-vingt-deux ans, en 1745. On lui fit plusieurs +épitaphes. Voici une des plus spirituelles: + + Poëte, prêtre et Provençal[17], + Avec une plume féconde, + N'avoir ni dit, ni fait de mal, + Tel fut l'auteur du _Nouveau-Monde_. + + [17] Il était de Marseille. + +Ses tragédies sont _Polidor_, en 1703, et _Pélopée_, en 1733; ses +tragédies-opéras: _Hippolyte et Aricie_, _Médée et Jason_; plusieurs +comédies, un grand nombre d'opéras et d'opéras-comiques complètent son +bagage littéraire. + +Quelques jours après la représentation de sa _Pélopée_, qui avait +réussi, Pellegrin se promenait avec un de ses amis au Luxembourg. +L'ami ramassa une feuille de papier sur laquelle était une suite de P. +«Devinez ce que c'est que cela? dit-il--Mais, répond l'abbé, ce ne +peut être que la leçon donnée par un maître d'écriture à son élève. +Vous n'y êtes pas; ce sont des abréviations dont voici le sens: +_Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poëte, pauvre prêtre +provençal_.» + +Pellegrin rit beaucoup de cette interprétation donnée à la page +d'écriture. + +Sa comédie du _Nouveau-Monde_ (1720), lui fit honneur, ainsi que son +opéra de _Jephté_. Sa _Princesse d'Élide_, opéra-ballet, représentée +en 1728, donna lieu à un fort joli mot. Un auteur de beaucoup +d'esprit, Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opéra, de +charmants couplets. Un élégant du jour, homme fort nul, se les était +attribués et en recevait des compliments. Un ami d'Autreau lui dit: +«Voilà Monsieur qui se prétend l'auteur de tels couplets.--Eh bien! +répondit Autreau avec le plus grand sang-froid, pourquoi Monsieur ne +les aurait-il pas faits, je les ai bien faits, moi?» Puis il s'éloigna +au milieu des rires des témoins de la scène. + +NADAL, contemporain et ami de Pellegrin, mort comme lui dans un âge +fort avancé, vers 1741, composa plusieurs tragédies. L'une d'elles, +_Saül_, jouée en 1704, avait une scène d'un effet terrible, lorsque +Saül quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse et que l'on +croit voir à chaque instant sortir de terre le fantôme évoqué par la +magicienne. Une autre des pièces de Nadal, son _Hérode_, donna lieu à +des applications politiques. Lors de la première représentation, en +1709, à ces deux vers: + + Esclave d'une femme indigne de ta foi, + Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi, + +un spectateur dit tout haut que ces vers étaient bien hardis. + +«--Ce n'est pas dans les vers que se trouve la hardiesse, repartit +aussitôt avec beaucoup d'esprit et d'à-propos le duc d'Aumont, +protecteur de Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en +faire.» + +Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et Racine, de s'élever +jusqu'à ces deux grands poëtes, il fallait un travail assidu, une +volonté de fer capable de briser tous les obstacles, mais surtout, et +avant tout, une conviction intime et profonde qu'on était né avec le +génie dramatique. Ces vérités, CRÉBILLON les comprit; il ne se fit +aucune illusion, et cependant il essaya. Peut-être agit-il moins par +choix que par impulsion; toujours est-il qu'à vingt-six ans il se +décida à faire sa carrière de la carrière dramatique. On lui demandait +un jour pourquoi ses tragédies étaient si terribles. «Corneille, +répondit-il, a brillé dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais +que l'horrible à choisir.» + +En effet, Crébillon fit revivre sur la scène tout le tragique +d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses oeuvres une régularité +qu'Eschyle ne connut jamais. Son style n'a pas l'élévation de celui de +Corneille, n'a pas l'élégante pureté de celui de Racine, mais il est +nerveux. Les images, il les sacrifie aux pensées; ses vers ont plus de +force et d'harmonie, et son pinceau cherche, de préférence à tout, les +objets terribles. Il se plaît dans le sang et dans le carnage. Dans +beaucoup de ses pièces, une partie de ses héros meurent en scène. Dans +_Xerxès_ même, qui n'eut qu'une représentation, presque tous ses +personnages succombaient. Une fort jolie actrice, qui avait, à tort ou +à raison, la réputation d'avoir causé certain _préjudice_ à plus d'un +de ses nombreux amants, voulant se moquer du poëte, lui demanda la +liste des morts. «Volontiers, Mademoiselle, lui répondit Crébillon; +mais vous me donnerez la liste de tous ceux que vous avez blessés.» Du +reste, après la représentation de _Xerxès_, Crébillon demanda aux +acteurs leurs rôles, les jeta au feu devant tout le monde en disant: +«Je me suis trompé, le public m'a éclairé.» + +Cet auteur tragique avait une mémoire prodigieuse; aussi sa façon de +composer ses pièces était-elle des plus originales. Jamais il ne les +écrivait que pour les donner au théâtre. Il les récitait de mémoire, +et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une correction, ce +qu'il avait composé d'abord et qui devait disparaître, s'effaçait +complètement de son cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en +excepte celui de la tragédie de _Xerxès_, sa plus mauvaise. Il ne +fallait pas d'entraves à son génie. Toute méthode lui était +antipathique. + +On attribuait, dans le principe, les tragédies de Crébillon à un +Chartreux. Un jour, on lui demandait quel était son meilleur ouvrage. +«Je n'en sais rien, dit-il, mais je suis sûr que voilà le plus +mauvais.» Et il montrait son fils. «C'est qu'il n'est pas du +Chartreux,» reprit en riant le fils. + +_Idoménée_, en 1705, fut la première tragédie _jouée_ de Crébillon. +Elle réussit; mais le cinquième acte n'ayant pas été approuvé, +l'auteur en fit un autre qui fut composé et appris en cinq jours. A la +première représentation, Boileau dit que cette pièce semblait avoir +été composée par Racine ivre. + +Nous avons dit à dessein qu'_Idoménée_ avait été la première tragédie +_jouée_ de Crébillon, car il en avait fait une autre, _la Mort des +Enfants de Brutus_, qui fut refusée par la Comédie-Française. A cette +pièce se rattache le commencement de la carrière dramatique de ce +poëte célèbre. Son père le destinait à la carrière du barreau et +l'avait envoyé à Paris, chez un procureur nommé Prieur, homme d'esprit +et grand partisan du théâtre. Crébillon, dont les passions étaient +vives et qui déjà sentait son goût pour la scène, se souciait fort peu +de son procureur, qu'il ne voyait même pas. Un jour, il s'était +habillé pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un manque +total de voitures; cela avait lieu au commencement du dix-huitième +siècle, car on était aux premières années de 1700, absolument comme de +nos jours. Nous avons oublié de dire que Crébillon, né à Dijon, en +1674, avait alors de vingt-six à vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait +pas moyen de se rendre au bal. Prieur, témoin du dépit de son +pensionnaire, se prit à rire, puis à lui proposer d'ôter sa toilette, +de se mettre à son aise et de causer avec lui. + +Crébillon hésita d'abord, croyant son procureur un fâcheux, incapable +de parler autre chose que procès et chicane; mais, nécessité fait loi; +il craignit de s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il +finit par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme allait +très-souvent au théâtre, tourna la conversation sur ce sujet. Il fut +aussi étonné des idées poétiques de son pensionnaire, que ce dernier +le fut de l'esprit de son procureur. Prieur, frappé de la façon dont +il entendait analyser les pièces, de la justesse, de la logique, de la +force des raisonnements de Crébillon, fut intimement convaincu que ce +jeune homme n'était nullement fait pour le barreau, mais qu'il +recélait en lui, sans s'en douter encore, le génie d'un grand poëte +dramatique. Il lui conseilla de composer une tragédie. Crébillon crut +que Prieur voulait se moquer de lui, bientôt il fut convaincu du +contraire. Alors il se défendit de pareille entreprise. Le procureur +insista et finit par le décider. Il lui indiqua même le sujet de _la +Mort des enfants de Brutus_. La pièce faite, Crébillon la fit porter +aux comédiens. Les comédiens la rejetèrent sans même donner +d'encouragement au jeune homme. Crébillon revint au logis, furieux, +désespéré de l'affront qu'il croyait avoir reçu, se plaignant avec +amertume au pauvre Prieur de l'école qu'il avait faite par ses +conseils, jurant de ne plus tenter la muse. Prieur essuya bravement le +premier feu, le raisonna, le chapitra et finit par le décider à +entreprendre une autre composition dramatique. Cette pièce fut +_Idoménée_, bientôt suivie d'_Atrée et Thyeste_ (1707). Lorsqu'on joua +_Atrée_, le bon procureur, quoique fort malade, se fit porter au +théâtre. A la fin du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur +l'embrassa en lui disant:--Je meurs content; je vous ai fait poëte: je +laisse un homme à la nation. + +Cette tragédie d'_Atrée_ était si terrible, sortait tellement de ce +qu'on avait entendu jusqu'alors à la scène, surtout depuis l'école de +Racine, que le parterre s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais +comme frappé de stupeur. Crébillon fut au café Procope, le café +_divan_ ou Lepelletier de l'époque. Un Anglais se jeta à son cou en +lui faisant mille compliments sur sa pièce, ajoutant qu'elle n'était +pas faite pour le théâtre de Paris, mais pour celui de Londres; qu'en +Angleterre elle eût été acclamée. «La coupe d'Atrée, ajouta-t-il, m'a +pourtant fait frémir, tout Anglais que je suis.» + +L'année suivante, en 1708, Crébillon donna _Électre_, tragédie qui fut +applaudie; mais à laquelle on reproche les trois descriptions +pompeuses déclamées par Tydée, ce qui donna lieu à cette épigramme: + + Quel est ce tragique nouveau, + Dont l'épique nous assassine? + Il me semble voir Racine + Avec un transport au cerveau. + +_Rhadamiste et Zénobie_ suivit les premières pièces de Crébillon en +1711. Nous avons dit que cet auteur composait toujours de tête et sans +écrire. Afin d'être plus isolé, il avait obtenu une clef du +Jardin-du-Roi, dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait à +son _Rhadamiste_, par une chaleur tropicale, il avait ôté son habit et +parcourait le jardin réservé en faisant de grands gestes et en +poussant de temps à autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui +l'observait, convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou un fou, +courut chercher Duvernet, le célèbre anatomiste de qui Crébillon +tenait la clef du jardin. Duvernet arrivant effrayé, ne put retenir un +éclat de rire en reconnaissant Crébillon en pleine composition +dramatique. + +_Rhadamiste_ eut un grand succès. Quand on le donna, Boileau était +malade. On lui lut cette tragédie.--«Qu'on m'ôte ce galimatias! +s'écria-t-il, les Pradons étaient des aigles, en comparaison de ces +gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragédie qui a +augmenté mon mal.» + +Boileau jugeait souvent d'une façon partiale. C'est ce qui eut lieu +pour _Rhadamiste_, tragédie qui, malgré quelques défauts, est restée +un des chefs-d'oeuvre de l'ancien théâtre et la pièce qui caractérise +le mieux le génie de Crébillon. + +Le succès de _Rhadamiste_ eut sur la vie de son auteur une influence +fâcheuse. A partir de ce moment, il se jeta dans la dissipation, +montrant peu de goût pour son art, à tel point que le bruit, propagé +sans doute par des rivaux,--que ses tragédies n'étaient pas de lui, se +répandit de toute part. On prétendit qu'elles devaient le jour à un +Chartreux, son proche parent. Or, Crébillon n'avait ni parents ni amis +aux Chartreux. Il ne fut pas moins fort affecté de ce bruit ridicule. + +A propos de _Rhadamiste_, on raconte que, dans une représentation de +cette pièce sur un théâtre de province, l'acteur ayant prononcé ce +vers: + + De quel front osez-vous, soldats de CORBULON, + +un des spectateurs cria tout haut: «C'est de _Crébillon_ qu'il faut +dire. Ces comédiens de province sont d'une ignorance inconcevable.» + +_Sémiramis_, donnée à la scène en 1717, quatrième tragédie du même nom +depuis celle de Desfontaines, en 1637, ne fut pas la dernière sur le +même sujet. Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous +parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public des lettres, la +monomanie du philosophe de Ferney, de puiser toujours ses compositions +dramatiques dans le répertoire des autres auteurs. Piron se rendit +l'interprète de ce sentiment public par l'épigramme que voici: + + N'en doutez pas; oui, si le premier homme + Eût eu le tic de ce faiseur de vers, + Il eût fait pis que de mordre à la pomme; + Et c'est ici un bien autre travers. + Du grand auteur de la nature humaine, + Il eût voulu refaire l'univers, + Et le refaire en moins d'une semaine. + +Le poëte Roy fut plus violent pour Voltaire: + + Si Quinault vivait encor, + Loin d'oser toucher sa lyre, + Je ne me ferais pas dire + De prendre ailleurs mon essor. + Usurpateur de la scène, + Petit bâtard d'Apollon, + Attendez que Melpomène + Soit veuve de Crébillon. + +En 1726 parut _Pyrrhus_; en 1748, _Catilina_. + +Crébillon mit plus de vingt-cinq ans à composer cette dernière pièce, +ce qui fit dire: _Quousque tandem abutere patientia nostra, Catilina._ +C'est à soixante-dix ans que l'auteur mit la dernière main à sa +tragédie, dont il avait récité des passages à l'Académie française. On +admira beaucoup les trois premiers actes, mais on fut généralement +peiné d'entendre Cicéron dire de sa fille Tullie: + + Employons sur son coeur[18] le pouvoir de Tullie, + Puisqu'il faut que le mien jusque-là s'humilie. + + [18] Celui de Catilina. + +A l'Académie surtout, on fut choqué de ce rôle fait à Cicéron. +Crébillon s'aperçut du mauvais effet produit par cette scène, et, +s'adressant à l'un des immortels qui secouait la tête:--Je vois bien, +lui dit-il, que cela vous déplaît.--Point du tout, reprit +l'académicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai beaucoup de +plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa fille. + +Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour cette pièce la +dépense de tous les habits des acteurs. Elle obtint en outre, du Roi, +l'impression, au profit de Crébillon, des oeuvres complètes du poëte +par l'imprimerie royale. + +L'auteur de _Catilina_, en reconnaissance de tant de bienfaits, se +crut obligé de supprimer quelques passages qui pouvaient être +considérés comme des allusions, celui-ci entre autres: + + Car vous n'aimez jamais. Votre coeur insolent, + Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant. + Qu'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste; + Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste, + S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux, + La justice, les lois, sa patrie et ses dieux. + +Crébillon n'était ni jaloux ni envieux. Il méprisait les moyens +détournés pour arriver au succès d'une pièce. Le triomphe moyennant +coterie lui était odieux. S'il eût vécu de nos jours, il eût rejeté la +réclame et la claque, dont on fait un usage si large et si déplorable. +Le matin de la première représentation de _Catilina_, persécuté par +des amis et des parents pour leur donner des billets, il n'y consentit +qu'à la condition formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas +obligés d'épargner sa pièce. + +Comme nous l'avons dit, _Catilina_ avait été vingt-cinq ans sur le +métier. Le fils de Crébillon en plaisantait à table devant Collé. +Collé, impatienté de ce persiflage, lui dit: «Osez-vous, petit +griffonneur de prose, petit r'habilleur de vieux contes de fées, +osez-vous comparer vos frivoles rapsodies aux productions immortelles +de votre père? Certes, il a fait en votre personne un assez mauvais +ouvrage; mais n'a-t-il pas fait aussi _Atrée_, _Électre_, +_Rhadamiste_, _Catilina_, oui, _Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et +qu'il fera toujours_.» Cette péroraison fit éclater de rire tous les +convives. + +Crébillon avait des créanciers qui voulurent, pour se payer, saisir le +produit des recettes de _Catilina_. Le Conseil d'État du Roi décida: +_que les productions de l'esprit ne sont point au nombre des effets +saisissables._ + +Quelques années avant que cette tragédie ne fût achevée, Crébillon +tomba si sérieusement malade, que son médecin, Hermant, désespérant de +lui, le pria de lui faire présent des deux premiers actes de +_Catilina_. Crébillon répondit par ce vers de _Rhadamiste_: + + Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine? + +A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernière pièce, _le Triumvirat_. +Le public la reçut avec faveur et reconnaissance. + +Il fut enterré avec pompe, aux frais de la Comédie-Française, à +Saint-Gervais, où le roi voulut lui faire élever un monument funèbre. +Il avait été admis à l'Académie en 1731. + +Entre Crébillon et Voltaire, les deux plus grands poëtes tragiques du +dix-huitième siècle, parut CHATEAU-BRUN, auteur des deux tragédies de +_Mahomet II_ et des _Troyennes_. + +Château-Brun, membre de l'Académie en 1753, était maître-d'hôtel du +duc d'Orléans. Dans la crainte de déplaire à son prince, il garda +quarante ans, sans la faire jouer, sa première tragédie. Elle parut en +1714. + +Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second acte des +_Troyennes_, un homme vient se jeter aux genoux du vainqueur, expose +la misère du peuple et demande du pain. «J'aurais été bien surpris, +dit un plaisant du parterre, si on n'eût pas parlé de manger dans une +pièce faite par un maître-d'hôtel?» Ce mot fit changer le trait. + +C'est par cette pièce que la Comédie-Française rouvrit son théâtre, le +31 mars 1769, rentrée de laquelle date le fameux changement de la +suppression des banquettes ridicules qui obstruaient le théâtre. On +avait à dessein choisi _les Troyennes_, où il y a beaucoup d'acteurs +en scène, pour faire comprendre au public les avantages résultant de +cette disposition nouvelle. + + + + +XI + +VOLTAIRE. + +DE 1718 A 1773. + + VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son caractère + littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot de + Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de _Zaïre_.--_Oedipe_ + (1718).--Son succès.--Anecdotes et bons mots.--_Artémise_ + (1720).--Transformations successives de cette + tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine des différends de + Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et Éryphile_ (1730 et + 1732).--Anecdote de la _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à + Mlle Gaussin et à Dufrêne.--_Adélaïde Duguesclin_ (1734).--Sa + transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_ (1736). Le + Franc de Pompignan.--Critique d'_Alzire_.--Comédie de + _l'Enfant prodigue_ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de + Voltaire sur cette tragédie.--_La Mort de César_ + (1741).--_Mahomet_ (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour + Voltaire.--_Le Temple de la Gloire_, opéra (1743). Joli mot de + Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_ + (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un + Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des + Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique sur + _Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote sur + _Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan + Normand._--_Tancrède_.--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les + Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.--Mot + piquant de Voltaire à une actrice. + + +Le 30 novembre 1694, dix ans après la mort de Corneille, cinq ans +avant celle de Racine, naquit à Paris AROUET DE VOLTAIRE, l'écrivain, +l'auteur, le poëte qui devait résumer en lui seul tout le dix-huitième +siècle littéraire. Cet homme, le plus extraordinaire qui ait jamais +paru dans la spécialité des lettres, vécut de longues années +travaillant toujours, produisant sans cesse, s'essayant à tous les +genres, échouant d'abord dans plusieurs, réussissant ensuite, et +finissant par mériter de ses contemporains le nom de _Poëte-Roi_, nom +que la postérité lui a conservé. + +Lorsque Voltaire entra dans la carrière dramatique, tous les genres +semblaient portés à leur apogée: le sublime pour Corneille, le +touchant pour Racine, le terrible pour Crébillon. Il fallait donc se +frayer une nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornière déjà +si profondément creusée.--Il osa le tenter et il réussit, non sans +éprouver de fréquentes chutes; il réussit en réunissant en un seul les +trois genres qui avaient chacun, isolément, illustré le nom de trois +grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris jusqu'alors +inconnus et une sorte de philosophie encore plus ignorée sur la scène. +On s'était borné à jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit +plus, il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames, même les plus +médiocres, est un plaidoyer en faveur de l'humanité. Ce genre, qui les +réunit tous en ajoutant à leur perfection, manquait au théâtre. Il +pouvait seul assurer à son auteur une gloire immortelle. + +Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se rattachent aux +oeuvres dramatiques de Voltaire, nous constaterons chez lui une +tendance fâcheuse à s'emparer des sujets déjà traités par d'autres +auteurs. Ainsi: il tenta de refaire _l'Electre_, la _Sémiramis_, le +_Catilina_, le _Triumvir_, l'_Atrée_ de Crébillon, la _Marianne_ de +Tristan, l'_Oedipe_ de Corneille. Du moins prit-il les titres de ces +pièces déjà célèbres au théâtre. Ce procédé lui fut reproché par ses +contemporains, on le trouva peu digne d'un grand génie. + +Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail. Lorsqu'une de +ses pièces avait échoué sous un titre, il lui en donnait un autre, la +remaniait et la remettait hardiment à la scène quelques années plus +tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait pas mieux +que de faire les corrections que le goût du public lui indiquait après +les premières représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce +monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il compose ses +pièces pendant _leurs représentations_.» Ces corrections, quelquefois +très-nombreuses, n'étaient pas habituellement du goût des acteurs, qui +trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs et difficiles, +d'en _désapprendre_ une partie pour _réapprendre_ de nouveaux vers. +L'un des artistes de la Comédie-Française qui se montrait le plus +indocile à ces changements, était Dufrêne. Après le succès de _Zaïre_, +des corrections ayant été indiquées à Voltaire, corrections sages et +qui ne pouvaient que donner à ce chef-d'oeuvre une perfection rare, le +poëte s'empressa de faire les modifications qui lui étaient demandées. +Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque jour Voltaire était à la +porte de l'acteur pour le supplier de concourir, par un peu de +complaisance, à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce +qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. Quand son +cauchemar venait, il était toujours sorti. L'auteur ne se rebutait +pas, il montait et introduisait par la serrure de petits papiers +couverts des fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors +Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et fort original pour +forcer son bourreau jusque dans ses derniers retranchements et pour le +mettre au pied du mur. Sachant que le comédien doit donner un grand +dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux, avec +injonction à celui qui le porte de ne pas dire de quelle part il +vient. + +Le pâté, plus heureux que les vers de _Zaïre_, est fort bien +accueilli, on lui fait fête et on dîne; on l'ouvre, décidé à boire à +la santé de l'aimable anonyme. On soulève la croûte de dessus avec +précaution, et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux volatiles, +cuits à point et portant au bec un petit papier. Les papiers dépliés, +on lit sur chacun d'eux les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y +avait pas moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent mangés par +les convives, et les corrections apprises par l'acteur. Le public ne +tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en +montra reconnaissant; mais il ignora longtemps que _Zaïre_ devait une +partie de son succès à un pâté de perdrix. + +Voltaire, qui fournit à la scène française tant de bonnes tragédies, +débuta d'une façon brillante et qui fixa sur lui tous les regards. En +1718, il donna _Oedipe_. Tandis qu'on applaudissait sa première +pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent; il avait +vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans entendit parler de cette +belle composition dramatique, il voulut la voir, et il en fut si +charmé qu'il rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint +sur-le-champ remercier le prince, qui lui dit:--«Soyez sage, et +j'aurai soin de vous.»--«Je vous suis infiniment obligé, répondit le +poëte; mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon +logement et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup de cette +spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins d'esprit dans deux +autres circonstances qui se rattachent aux représentations d'_Oedipe_. +Le maréchal de Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la +nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui consacrait ainsi +ses veilles.--«Elle m'en aurait davantage, Monseigneur, lui répondit +le jeune Arouet, si je savais écrire comme vous savez parler et agir.» + +A la sortie d'une autre représentation, un homme de la Cour donnait le +bras à une jeune et jolie femme qui semblait encore tout émue de la +tragédie d'_Oedipe_.--«Voici deux beaux yeux, dit-il à l'auteur, +auxquels vous avez fait répandre des larmes.»--«Ils s'en vengeront sur +bien d'autres, répliqua Voltaire.» + +_Oedipe_ eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs de la +Comédie-Française, ce qui prouve que déjà, à cette époque, il fallait +un nom pour être admis sans peine. + +Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire, et dont nous parlerons +plus loin, La Motte, qui soutenait cette thèse: que la prose pouvait +s'élever aux idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «_Oedipe_ est le +plus beau sujet du monde, il faut que je le mette en prose.»--«Faites +cela, répondit Voltaire, et je mettrai votre _Inès_ en vers. + +La seconde tragédie d'Arouet, _Artémise_ (1720), ne répondit pas à ce +qu'on attendait de l'auteur d'_Oedipe_. Il s'empressa de la retirer et +la remit à la scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de +_Marianne_. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux mauvaises +plaisanteries des spectateurs du parterre avaient contribué à sa +chute. Lorsque l'actrice qui remplissait le rôle de Marianne porta la +coupe empoisonnée à sa bouche, un individu s'écria: «_La reine boit._» +Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable à la pièce, sur le +mérite de laquelle, cependant, le public flottait incertain, lorsque, +la toile baissée, on vint annoncer que l'on allait donner la comédie +intitulée _le Deuil_.--«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?» cria un +autre quidam. Ce mot décida la chute de _Marianne_. Voltaire ne voulut +pas en avoir le démenti; sans se rebuter, il travailla de nouveau, et +l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre d'_Hérode et +Marianne_. Elle eut alors beaucoup de succès. On comprend que les +épigrammes et les parodies ne furent pas épargnées à la tragédie de +Voltaire. Dans une pièce de l'Opéra-Comique, _Momus censeur des +Théâtres_, Momus dit de Marianne: + + Le public ne doit qu'au latin, + Ses beautés, ses délicatesses; + Ainsi qu'un habit d'arlequin, + Elle est faite de toutes pièces. + +Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette tragédie et termine +ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis de ce chef-d'oeuvre, qui, comme +vous voyez, ne semble pas moins fait contre la raison que contre la +rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.» Une copie de cette +épître tomba entre les mains de Voltaire; ce fut la source de ses +querelles avec Rousseau. + +Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie petite pièce en +un acte et en vers de _l'Indiscret_; mais il revint bien vite au genre +tragique, dans lequel son _Oedipe_ lui assurait une supériorité +marquée. En 1730 et en 1732, il donna _Brutus et Éryphile_. Il eut +deux chutes. En entendant ces deux vers: + + Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur + La liberté gravée et les rois en horreur. + +le public, peu habitué à des expressions et à des pensées de ce genre +pour tout ce qui touchait la royauté, le public du parterre témoigna +son indignation. Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le +_Brutus_, et j'ai été bien surpris de voir ce grand homme condamner +son fils à la mort pour une simple pensée, qui ne passerait pas même +pour une tentation chez nos casuistes les plus rigides: si celui de +l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint, dans +l'histoire, comme un extravagant.» + +On raconte une anecdote assez plaisante comme ayant eu lieu à la +représentation de cette tragédie. C'était du temps des satires +auxquelles on avait donné le nom de _Calottes_. Un abbé était dans une +loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre, qui lui cria: +«_Place aux dames! A bas la calotte!_» il répondit en lançant son +petit bonnet noir au milieu du public et en disant: «_Tiens, la voilà, +parterre! tu la mérites bien!_» On prétend que ce trait énergique +imposa silence. Cela prouve que le public du dix-huitième siècle était +plus endurant que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est vrai, que +celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu de savoir si les hommes +sont ou non devant les femmes au théâtre, ce qu'on appelait la vieille +galanterie française ayant, depuis longtemps déjà, franchi les +Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés, on n'en voit plus, +grâce au ciel, dans nos salles de spectacle. Notre clergé, pieux sans +affectation et convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux +_monsignor_ de la dévote Italie. + +Le sort d'_Éryphile_ ne fut pas plus heureux que celui de _Brutus_. +Tous deux restèrent sur le carreau. L'abbé Desfontaines, à qui +Voltaire avait lu _Éryphile_, lui avait prédit son sort. Voltaire +traita Desfontaines d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant, +et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète. + +_Artémise_, sous la plume habile de son auteur, s'était changée en +_Marianne_, puis en _Hérode et Marianne_; _Éryphile_ se métamorphosa +en _Sémiramis_ seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger, +cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore à l'aurore de sa +vie littéraire: _Zaïre_ parut et conquit tous les suffrages. Voltaire, +très-vain de sa nature, publia qu'il ne lui avait fallu que trois +semaines pour composer et écrire ce chef-d'oeuvre. Le public lui +répondit en disant que la pièce n'était pas de lui, qu'il l'avait +achetée à un abbé Macarti, quittant la France pour aller prendre le +turban à Constantinople. Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais, +nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en entendant _Zaïre_, +qu'il dépensa, en véritable insulaire, sa fortune et sa vie pour cette +pièce. Voici comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite et +jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au théâtre une traduction +qui lui avait coûté fort cher, il la fit jouer chez lui. Il fit pour +cela des frais énormes, prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et +tomba mort, et réellement _mort_, d'émotion, au beau milieu de l'une +des scènes les plus pathétiques. + +_Zaïre_ fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle Gaussin. +Voltaire lui adressa des vers charmants pour la remercier d'avoir, par +son talent, si puissamment contribué au succès de sa tragédie. +Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un grand charme sur le +rôle d'Orosmane; de là ce joli quatrain: + + Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie, + Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie, + Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir, + Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir. + +Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna rien au théâtre après +_Zaïre_, son chef-d'oeuvre. Enfin, il fit paraître _Adélaïde du +Guesclin_, en 1734, qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du _Duc +de Foix_, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec son premier +titre. A quoi tient souvent le succès ou la chute d'une oeuvre +dramatique. Il y avait dans _Adélaïde_ le personnage de Coucy. A la +fin d'une tirade, un personnage lui dit: + + Es-tu content, Coucy? + +Le parterre reprit en choeur: _Couci, couci_, et cette mauvaise +plaisanterie arrêta quelque temps la représentation. + +Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur son _Adélaïde_, +métamorphosée en _Duc de Foix_, cette sanglante épigramme: + + Par le démon de la dramaturgie, + Ce fanatique au théâtre agrégé, + Que l'ignorance, avec tant d'énergie, + Avait sans honte, en Corneille érigé, + De désespoir s'est noyé dans l'histoire. + Sa tragédie a pourtant eu la gloire + De voir deux yeux de larmes l'honorer, + Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire, + Son auditoire au moins l'a fait pleurer. + +_Alzire_, en 1736, deux ans après _Adélaïde_, vengea Voltaire du peu +de succès de cette dernière pièce. _Alzire_ réussit et méritait de +réussir. Comme pour _Zaïre_, on fit courir le bruit que cette pièce +n'était pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, qui +s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!--Et pourquoi, lui +demanda-t-on?--Parce que nous aurions deux bons poëtes au lieu d'un.» +_Alzire_ donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de +Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie entièrement faite +entre les mains du premier. Voltaire écrivit dans le même sens pour se +plaindre de ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion, +dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou à l'autre, nous +rappellerons que le grand Voltaire avait le naturel littéraire assez +pillard. + +Voici la critique d'_Alzire_, faite à l'époque où parut cette +tragédie, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_: + + Pour Montez, + Alvarez + Est en peine: + Car son fils, fier et brutal, + Traite horriblement mal + La race américaine. + Vers pompeux, + Deux à deux, + Il débite: + D'ailleurs tout manque au sujet: + Clarté, vraisemblance et + Conduite. + + Tendre Alzire, tu déplores + Ton triste hymen, quand Zamore + Sort d'un trou; + Mais par où? + On l'ignore. + Mis au cachot, il arma + Dans les bois mille ma + Tamore. + + En amour, + C'est un tour + Trop précoce, + Qu'aller, loin de son époux, + Courir le guille doux + La nuit même des noces. + Mal en prend + A Gusman, + Qui, pour preuve + De foi chrétienne en sa fin, + Lègue à son assassin, + Sa veuve. + +En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'_Enfant prodigue_, en cinq +actes et en vers de dix syllabes. Le roi fut tellement satisfait du +talent des acteurs de la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille +livres la pension qu'il faisait à trois d'entre eux. + +Il semblait écrit que l'auteur de _Zaïre_ ne pourrait avoir deux +succès coup sur coup. En 1740, il donna _Zulime_, qui tomba à plat, +malgré la réputation si justement acquise du poëte. Lui-même, du +reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il écrit: + +«_Sic vos non vobis_. Dans le nombre immense de tragédies, comédies, +opéras-comiques, discours moraux et facéties, au nombre d'environ cinq +cent mille, qui font l'honneur éternel de la France, on vient +d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée _Zulime_. La scène est +en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant été autrefois avec _Alzire_ en +Amérique, je fis un petit tour en Afrique avec _Zulime_, avant que +d'aller voir _Idamé_ à la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me +réussit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la +ville d'Arsenie, qui était le lieu de la scène; c'est pourtant une +colonie romaine, nommée _Arsenaria_, et c'est encore par cette raison +qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom bien sonore; c'est +un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce ne +donne nulle envie de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai +prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pièce +et l'on fait imprimer; mais, par droit de conquête, ils ont supprimé +deux ou trois cents vers de ma façon et en ont mis autant de la leur. +Je crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur voler leur +gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. J'avoue que le dénouement +leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'était le mien. Les +rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, ils +en auront deux, etc.» + +Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en avait appelé une +mauvaise; une mauvaise en avait appelé une bonne. A _Zulime_ succéda +_la Mort de César_, en 1741; _Mahomet_, en 1742. _La Mort de César_, +pièce sans femme et sans amour, faite pour les colléges d'Harcourt et +de Mazarin, fut représentée pour la première fois à l'hôtel de +Sassenage. Elle n'était pas faite pour la scène française. _Mahomet_ +eut un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée par +l'auteur au bout de trois représentations, parce qu'il fut averti que +le procureur-général dénoncerait la pièce au Parlement, si on la +jouait encore. A cette époque, Crébillon était censeur de la police. +Il avait refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, ayant +obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait +été donné de la laisser paraître. Cependant la crainte du +procureur-général arrêta le cours du succès prodigieux de cette +tragédie. Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition au +théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois +encore, on demanda l'approbation de M. de Crébillon, qui la refusa de +nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette +tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit même à Crébillon de +réfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, _Mahomet_ +reparut avec éclat et continua à rester au répertoire du +Théâtre-Français. + +Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son +_Mahomet_.--«Il est _horriblement beau_,» lui répondit le bel-esprit +nonagénaire. + +L'époque de _Mahomet_ marque, dans la vie littéraire du philosophe de +Ferney, l'apogée, sinon de la gloire, du moins du succès dramatique; +car il donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, _Mérope_, +1743, _Sémiramis_ (ancienne _Eryphile_), 1748, _Oreste_, 1750, une +comédie, _Nanine_, 1749, et une comédie-ballet, _la Princesse de +Navarre_, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et établirent la +réputation de leur auteur de la façon la plus solide. En effet, il y +avait dans ces cinq pièces, composées en sept années, de quoi +illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la +quiétude du poëte. Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra +dont Rameau fil la musique, _le Temple de la Gloire_, 1743. Voltaire +voulait être universel et régner en despote dans la république des +lettres. C'était un de ses travers. Après son opéra, il dit à l'abbé +de Voisenon:--Avez-vous vu _le Temple de la Gloire_.--J'y suis allé, +répondit l'abbé, _elle_ n'y était pas; je me suis fait inscrire. +Voltaire reconnut sa méprise: «J'ai fait une grande sottise, +écrivait-il à un ami, de composer un opéra; mais l'envie de travailler +avec un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne songeais qu'à son +génie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en +aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.» + +A _Mérope_, jouée en 1743, se rattache, comme à _Alzire_, une petite +histoire de plagiat. Un certain Clément, de Genève, affirma qu'il +avait fait représenter une tragédie semblable à celle de Voltaire, et +du nom de _Mérope_; que Voltaire avait usé _de manége_ pour empêcher +qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet avait déjà été traité plus de +quatre fois par divers auteurs et à différentes époques. + +C'est de _Mérope_, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur! +Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre le demandait, soit pour +l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espèce de servitude dura +jusqu'en 1775. Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent +également introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de +suite. Un auteur ayant cru devoir paraître pour faire cesser le +tumulte qui s'était élevé dans une occasion de ce genre, dit au +public:--«Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en +accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez +bien dû m'épargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus +qu'il y a quelque différence entre l'ouvrage et l'auteur. La +destination de l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; mais +je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de l'autre.» + +Une rapsodie grotesque de _Mérope_ passa au théâtre des Marionnettes, +à la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compère, +celui-ci lui dit.--Eh bien, vas-tu nous donner quelque pièce +nouvelle?--Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu +sais que je suis épuisé.--Bon, tu es inépuisable, donne toujours.--Tu +le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs +d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant sa +culotte et faisant sa révérence _à posteriori_, il lâche une pétarade +au parterre. Immédiatement on entend crier: _l'auteur, l'auteur!_ + +Un bel-esprit, après avoir entendu _Mérope_, entra au café Procope en +disant:--«En vérité, Voltaire est le roi des poëtes.--Et moi, dit en +se levant d'un air piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?--Vous, +vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit. + +Un autre usage prend date de cette pièce; celui que fit admettre +mademoiselle Dumesnil, que, même dans les tragédies, il est telle +circonstance où il est permis de marcher sur le théâtre autrement que +d'un pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu +reconnaître. On la vit dans _Mérope_ traverser rapidement la scène en +criant: _Arrête... c'est mon fils_. Ce mouvement si naturel fut +applaudi. + +Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé de Voltaire, obtint +l'honneur insigne d'avoir un rôle dans _Mérope_. Il s'en acquittait +médiocrement.--Ah çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un usurpateur +à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.--C'est, répondit-il, un tyran que +j'élève à la brochette. + +Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les +anecdotes qui se rattachent à cette belle tragédie. Il est temps que +nous passions à _Nanine_, comédie en trois actes, tirée du roman de +_Paméla_. En sortant de la représentation, où de grands +applaudissements avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à Piron: +Qu'en pensez-vous?--Je pense, répondit celui-ci, que vous voudriez +bien que ce fût Piron qui l'eût faite.--Pourquoi, reprit Voltaire, on +n'a pas sifflé.--Peut-on siffler quand on bâille? + +On voit que les grands auteurs de cette époque ne se rendaient pas +toujours justice entre eux, et qu'alors, comme de nos jours, ils +sacrifiaient difficilement un bon mot. + +La _Sémiramis_ est une des pièces de Voltaire qui, depuis son +apparition au théâtre, a le plus excité l'admiration. Elle n'eut point +un très-grand succès aux premières représentations. Le 10 mars 1749, +l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle enleva tous +les suffrages. Elle est, en effet, versifiée très-fortement, c'est ce +qui voile un peu les défauts du plan, de la marche et des caractères. +Piron fit un couplet, qu'il appelait _l'inventaire_ de tout ce qui se +trouve dans cette tragédie. Le voici: + + Que n'a-t-on pas mis + Dans _Sémiramis_? + Que dites-vous, amis, + De tout ce salmis? + Blasphêmes nouveaux, + Vieux dictons dévots, + Hapelourdes, pavots, + Et brides à veaux: + Mauvais rêve, + Sacré glaive; + Billet, calotte et bandeau; + Vieux oracle, + Faux miracle, + Prêtres et bedeau, + Chapelles et tombeau. + Que n'a-t-on pas mis, etc. + + Tous les diables en l'air, + Une nuit, un éclair; + Le fantôme du _Festin de Pierre_, + Cris sous terre, + Grand tonnerre, + Foudres et carreaux, + Etats-Généraux. + + Reconnaissance au bout, + Amphigouris pour tout, + Inceste, mort aux rats, homicide, + Parricide, + Matricide, + Beaux imbroglios, + Charmants quiproquos. + Que n'a-t-on pas mis, etc. + +Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre dans une +scène où mademoiselle Dumesnil jouait le grand rôle, et un autre au +cinquième acte, pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène. +A la répétition générale, le machiniste qui avait le département de la +foudre, étant prêt à lancer le tonnerre dans la scène de mademoiselle +Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou +faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à l'actrice: +«Voulez-vous le coup long?--Comme celui de mademoiselle Dumesnil, +répondit-elle.» + +Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à Fontainebleau, une +parodie de _Sémiramis_. Voltaire l'apprit, en témoigna le chagrin le +plus vif, et écrivit à la reine une longue et suppliante lettre, pour +demander la suppression de cette parodie. Il réussit à empêcher la +représentation. + +_Oreste_ fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire voulait lutter +contre l'_Électre_ de Crébillon; il fit imprimer, sur les billets de +parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace: + + _Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci. + O. T. P. Q. M. U. D._ + +Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales. + + _Oreste_, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne. + +_Rome sauvée_ vint après _Oreste_, en 1752; puis la comédie de +_l'Écossaise_, en 1760. On y trouve ce joli mot: «_Je ne le parierais +pas, mais j'en jurerais_,» tiré de cette scène entre deux Normands: + + --Fable! à d'autres! tu veux rire? + --Non, parbleu! foi de chrétien! + Vrai, comme je suis de Vire. + --En jurerais-tu?--Très-bien. + --Encore n'en croirai-je rien, + Qu'un louis il ne m'en coûte; + Le voisin pâlit.--Écoute, + Je te l'avouerai tout bas: + J'en jurerais bien, sans doute; + Mais je ne parierai pas. + +Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes qui obstruaient +la scène, il fit son _Tancrède_, tragédie à grand spectacle, qui eut +du succès. + +_L'Écueil du Sage_, comédie en cinq actes, jouée en 1762, eût été pour +le philosophe de Ferney un véritable écueil, si le public ne se fût +souvenu qu'il devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces. +Il en fut de même d'_Olympie_, tragédie représentée en 1764. Bien +évidemment, Voltaire était au déclin de son talent; il imitait +Corneille, qui n'avait pas su quitter à temps la scène, ainsi que +l'avait fait Racine. + +_Les Scythes_, 1767, _les Triumvirs_, 1764, furent encore deux erreurs +pour le poëte qui avait composé _Oedipe_, _Zaïre_, _Mahomet_, etc. +Maladroitement, Voltaire se vanta d'avoir écrit _les Scythes_ en douze +jours; les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant +_humblement_ de mettre _douze_ mois à la corriger. Ces défaites, coup +sur coup, rendirent plus sage leur auteur. Il abandonna à peu près le +théâtre. Il avait alors soixante-treize ans. Il était plus que temps. +Pour terminer, un mot du _grand poëte_ et du caustique écrivain, un +mot qui n'est qu'un assez mauvais calembour, et qui a dû trouver +depuis longtemps sa place dans les petites pièces de nos petits +théâtres. Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire +rencontre une actrice fort maigre et qui venait de jouer son rôle avec +beaucoup de sentiment. Il lui prend la main et la lui serrant avec +effusion: «Oh! lui dit-il, Mademoiselle, quel _pathétique_! (patte +étique..)» + + + + +XII + +PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE. + +DEPUIS 1718. + + Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses + tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur + Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_ + (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le + Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement de + terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André et + de sa tragédie.--LE PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de + _Tibère_ (1726).--Epigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son + inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses tragédies + de _Teglis_ (1735).--_Childéric_ (1736).--_Mégare_ + (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de _l'Esprit du Divorce_ + (1736).--Sujet de cette pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE + FRANC DE POMPIGNAN.--Ses tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_ + (1745 et 1734).--Vers supprimés dans _Didon_.--Vers à + mademoiselle Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers + supprimés.--LAMOTTE-HOUDARD.--Son projet d'introduire des + tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_ + (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à + Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_ + (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726). Genre + de talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de + mérite.--Son histoire.--_Zélisca._--_La Coquette corrigée_ + (1756).--Vers sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à + propos de la tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys + le Tyran_ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_ + (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_ (1751).--PORTELANCE.--Sa + tragédie prônée _d'Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de + _Zulica_, de _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE + MIERRE.--De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à + la scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume + Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOT, poëte national.--Sa tragédie de + _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_ + (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et + historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes. + + +Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y +aurait parmi eux un grand choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans +la littérature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu +est le célèbre Piron, à qui ses comédies et ses poésies légères, +_très-légères_ même, beaucoup plus encore que ses pièces sérieuses, +ont acquis une grande réputation. + +PIRON, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le collége des +jésuites de cette ville. Si les révérends pères eurent l'espoir de +l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers +lorsqu'ils rencontrent un sujet de mérite, ils se trompèrent +grandement. A peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait +pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, un irrésistible +attrait, abandonna Dijon pour venir à Paris. Son entrain, sa facilité +à composer des poésies grivoises et pleines d'esprit, le firent +rechercher et admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles il +payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans +être méchants, ses saillies, où ne perçait jamais l'envie de nuire, +furent bientôt cités, colportés, et son nom devint connu même à Paris, +où il faut si longtemps pour se faire connaître. + +Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière dramatique en +composant tantôt seul, tantôt en collaboration avec Lesage et +d'Orneval, des parodies, des opéras comiques qu'il donnait aux +théâtres forains. + +Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire, +quand nous aborderons les théâtres de la Foire; aujourd'hui nous +n'avons à apprécier que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et +sérieux. + +En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie de +_Callisthène_, qui eut du succès et faillit tomber par suite d'une +circonstance assez plaisante. A la première représentation de cette +pièce, le poignard qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce le +sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de la main de +Lysimaque dans la sienne, le manche, la poignée, la garde, la lame, +tout se disjoignit, se sépara de façon que l'acteur dut recevoir son +arme pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le mieux +possible, à pleine main, et ce qui devait être moins facile, de garder +son sérieux, forcé de continuer son rôle et de gesticuler en déclamant +pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre +acteur était dans un embarras qui n'échappait point aux spectateurs et +qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal, +Callisthène fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, de se +donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses +parties de l'arme dont il avait été censé se servir pour accomplir son +suicide, un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la +pièce de Piron. + +Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait goût aux oeuvres +tragiques, fit représenter _Gustave Vasa_. Les Italiens s'en +emparèrent et en firent une spirituelle critique, _les Étrennes_. On +trouve dans cette parodie: + + Lorsque du fond du Nord un héros sortira, + Il effacera tout par sa clarté suprême; + Le grand Gustave étonnera + Par ses beautés et par ses défauts même; + Jusques à son habit, tout en lui charmera. + Grands dieux! quelle riche abondance + De situations contre la vraisemblance! + Et que de lieux communs heureusement cousus + A des événements qu'on n'aura jamais vus! + Un songe, une reconnaissance, + Des monologues tant et plus; + Une longue oraison funèbre + D'un prince vivant qu'on célèbre; + Des travestissements, des conspirations, + Des emprisonnements et des proscriptions; + Une sédition subite, + Qui change tout à coup les décorations: + Un enlèvement, une fuite, + Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon, + Par un prodige heureux, la fille de Sténon + Disparaîtra sous l'eau, tout habillée, + Puis reviendra sur l'horizon, + Pour nous en informer, sans paraître mouillée; + Et, par un dernier trait digne d'être vanté, + Après tant de périls, de fracas, de furie, + Qui tiendront en suspens le public agité, + Sa pièce finira dans la tranquillité; + Et, hors un confident qui seul perdra la vie, + Les acteurs de la tragédie + Se retireront tous en bonne santé. + +Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français, Sarrasin, jadis +abbé, alors acteur, était en scène, lorsque Piron, mécontent de son +jeu, cria du milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet homme, +qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne +d'être excommunié à soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas +juste; Sarrasin était un bon comédien. + +L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la première +représentation, Piron, vêtu trop somptueusement à son avis, lui dit: +«Mon pauvre Piron, en vérité cet habit n'est guère fait pour +vous.--C'est possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que +vous n'êtes guère fait pour le vôtre?» + +En 1744, Piron donna une troisième tragédie, _Fernand Cortez_. Cette +pièce parut trop longue aux comédiens. Ils députèrent l'un d'eux +auprès de l'auteur, pour le prier de faire des coupures. L'envoyé, mal +reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même ne refusait jamais de +corriger ses pièces au gré du public. «C'est possible! s'écria avec +assez peu de modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en +marqueterie, moi je jette en bronze.» + +On ne se montra pas favorable à la tragédie de _Fernand Cortez_. En +sortant de la première représentation, Piron fit un faux pas; une +personne s'empressa de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur, +qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié sérieusement +l'auteur, mécontent de son public. + +Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite, dans le volume +suivant. + +Nous avons déjà fait observer quelque part, que rien n'est nouveau +sous la calotte des cieux, ni les choses ni les hommes. Le fameux +poëte-coiffeur d'Agen, JASMIN, dont la réputation est européenne, qui +rase des clients dans son échoppe de la promenade de sa ville natale +et vend ses propres ouvrages, poésies méridionales fort appréciées, +Jasmin, le grand Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce +qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle avant lui, en 1722, +naquit à Langres, Charles ANDRÉ, coiffeur, qui vint s'établir à Paris, +et, la plume d'une main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie +du _Tremblement de terre de Lisbonne_. + +Voici comment lui-même, dans la préface de sa pièce, fait en quelques +mots l'histoire de sa vie: + +«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant malheureusement été +_créé_ sans biens, j'ai été contraint de quitter mes études et +d'embrasser l'état de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me +convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma jeunesse, à faire des +petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laissé de +m'attirer quelques bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché de +continuer toujours à composer quelques petits ouvrages, mais moins +satiriques, mais qui n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de +mon naturel, il me venait souvent des idées qui me faisaient tenir le +fer à friser d'une main et la plume de l'autre. M'étant trouvé +plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me +voyant penser, ils m'ont si fort questionné, _qu'ils_ m'ont forcé à +leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers; leur +ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé +que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui m'a déterminé à +composer ma tragédie.» + +Les occupations de _Monsieur_ André étaient si nombreuses, sa +clientèle était si belle, il rasait et coiffait avec tant d'adresse, +qu'il ne lui restait nul loisir pour cultiver les Muses. C'était là +son grand chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière main à +sa magnifique tragédie à grand et terrible spectacle; il désespérait +de la pouvoir finir. «Mais ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de +septembre, pendant deux nuits consécutives, par ces sortes de gens +qui, par leurs odeurs, sont capables _d'empestiférer_ le genre humain, +j'ai tâché de dissiper leurs _odorats_ en m'appliquant d'un grand zèle +à ma tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher lecteur, à vous +la mettre plus tôt au jour.» + +Heureux lecteur de M. André! + +M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi, qui furent enchantés, +ravis, de cette lecture, tant la chose leur parut singulière et +plaisante, mais qui furent unanimes pour dire à l'auteur que, +malheureusement la mise en scène dépasserait leurs moyens, et que pour +faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier acte et trembler toute la +salle, il fallait une somme qui n'était pas à leur disposition. Du +temps de M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son dernier +mot. + +M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit en soupirant ses +vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne voulut pas que le public, que son +siècle et la postérité fussent privés de son oeuvre. Il la fit +imprimer et la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique +qui fait pousser les cheveux et la pâte qui fait tomber la barbe. La +chose parut originale; la première édition fut épuisée en peu de +jours. Cinquante carrosses stationnaient sans cesse à sa porte; M. +André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout Paris voulut se +procurer la satisfaction de posséder un exemplaire de ce chef-d'oeuvre +de l'amour-propre et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher +l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans sa boutique le +féliciter, vanter son mérite, et, comme dirait de nos jours le +troupier, se procurer l'agrément de _raser le raseur_. Lui, +l'excellent Monsieur André, reçut tous les compliments avec une +modestie pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui +adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui demanda sa pièce +pour la faire traduire et la faire jouer à Londres. André, plastron +sans s'en douter de la grande ville, fit insérer dans sa préface du +_Tremblement de Lisbonne_, la lettre de l'enfant d'Albion, et une +épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire, épître dans laquelle il +traite d'égal à égal avec Arouet et l'appelle son cher confrère. M. +André vécut heureux et fier de son succès. + + * * * * * + +Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à proprement parler, +n'est point un auteur, si à son nom ne se rattachait une tragédie de +_Tibère_, représentée en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un +vrai roman que voici: + +Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique, composait des pièces +pour le collége de Lyon. Il prenait volontiers les avis d'un homme de +beaucoup d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il +lui confia un jour son _Tibère_; puis, en ayant eu besoin, il lui fit +demander quelques jours plus tard de lui renvoyer cette tragédie. Le +procureur ne l'ayant pas sous la main, dit au domestique de revenir à +telle heure. Un filou entend la conversation, et, pensant que les +_papiers_ réclamés d'un procureur des jésuites ne peuvent être que des +lettres de change, il prend la résolution de les enlever adroitement. +Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en +domestique, se présente chez l'ami du P. Folard et n'a pas de peine à +obtenir la remise des papiers précieux. En reconnaissant une tragédie, +le filou se dit à lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit +dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté ayant encore +sur lui le _Tibère_ du révérend père Folard. Conduit chez M. Hérault, +interrogé par le magistrat, il raconte son aventure. La pièce est +remise au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le président +Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer _Tibère_ sous son nom. Une +difficulté se présente cependant, l'auteur véritable, destinant son +oeuvre à un collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment +faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin et le prie d'introduire +une reine ou une princesse dans sa tragédie. Pellegrin demande au +président, pour cela, _six cents francs_.--«Six cents francs pour une +femme! répond Dupuis, vous vous moquez.--Mais, Monsieur, réplique +l'abbé, cette femme, je ne puis pas la laisser seule, il faut que je +lui donne au moins une suivante.--Ta, ta, ta! pourquoi faire une +suivante? s'écrie le président; après cela, mettez-en une, mettez-en +deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du tout, peu m'importe, je vous +offre dix écus pour votre travail.» Pellegrin accepte le marché. Les +rôles de la reine et sa compagne sont _bâclés_ en deux jours, la pièce +est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les journaux en +parlèrent beaucoup et en donnèrent des extraits, des comptes rendus, +le P. Folard y reconnut son ouvrage. + +On fit sur ce _Tibère_, qui avait tant couru le monde et avait eu de +si singulières aventures, l'épigramme suivante: + + Pourquoi vouloir, de ce _Tibère_, + Blâmer le président Dupuis? + Si, sous son nom, il n'a pu plaire, + Aurait-il plus plu sous celui + De celui qui, pour le lui faire, + A reçu dix écus de lui? + +Une des plus singulières figures littéraires de cette époque fertile +en écrivains de mérite, est celle de PIERRE MORAND, né à Arles, en +1701, d'une famille noble, et qui, malheureux en tout et pour tout, en +dépit et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes non mérités, +conserva jusqu'au moment suprême de la mort la plus inaltérable bonne +humeur, la plus inconcevable gaieté. + +Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite, MORAND fit de +bonnes tragédies qui ne furent pas appréciées; se maria, tomba dans la +maison d'une belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit +toujours; eut des bonnes _fortunes_ qui pouvaient passer pour de +très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le menèrent aux portes de la +tombe; vécut pauvre jusqu'au moment où il mourut, puis qu'ayant un +petit bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à cause de +ses dettes, il allait en recevoir le premier quartier le lendemain du +jour où il rendit le dernier soupir. + +Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire et imagé de +l'époque actuelle: _Il n'avait pas de chance._ + +Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore que +cinquante-six ans, il tomba malade et on lui fit une opération +cruelle; il la soutint avec la plus héroïque bonne humeur. On n'eut +pas besoin d'user de détours pour lui annoncer que sa fin était +proche; il fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un +notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le testament de +Crispin dans _le Légataire universel_, il força tous les assistants à +rire. Ces devoirs accomplis, comme s'il s'agissait pour lui de la +chose la plus plaisante, il s'entretint avec ses amis de vers, de +littérature, d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment on lui +apprit la victoire remportée le 26 juillet sur les Anglais du duc de +Cumberland, par le maréchal d'Estrées, aussitôt il s'écria avec +Mithridate: + + Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais. + +Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement philosophique. +Ses tragédies sont _Téglis_, en 1755, _Childéric_, en 1736, et +_Mégare_, en 1748. Il composa aussi _l'Esprit du divorce_, comédie +jouée en 1738. + +La tragédie de _Childéric_, très-compliquée mais pleine de traits de +force et de génie, dans le genre de celle d'_Héraclius_, eut à passer +par une foule d'épreuves, à essuyer une série de contre-temps fâcheux. +Lors de la première représentation, sept à huit jeunes gens qui ne +connaissaient pas l'auteur, qui n'avaient nul intérêt à siffler cette +pièce, imaginèrent dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils +avaient invité à leur repas un moine de leur âge et de leurs amis. +L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent puis l'amenèrent au +théâtre. Là ils l'excitèrent si bien, que dans une scène où un des +personnages apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la peine +à se faire jour au travers des spectateurs de haut rang qui +encombraient la scène, le jeune moine s'écria: «_Place au facteur!_» +L'éclat de rire qui résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout +l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit à son +supérieur, qui lui infligea une punition; mais la pièce de Morand +reçut de cette aventure un rude échec. + +A cette même représentation, on raconte qu'un monsieur à l'oreille +dure, voyant de grands applaudissements retentir à la suite de ce +vers: + + Tenter est des mortels, réussir est des dieux, + +et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase qui avait excité +un tel enthousiasme, je crois, lui répondit l'autre, qu'on a dit: + + Enterrer les mortels, ressusciter les dieux. + +Dans une autre représentation de cette même tragédie, l'excellent +acteur Dufrêne disait son rôle d'un ton de voix trop bas, on lui cria +du parterre: «_Plus haut!_» Et vous, _plus bas!_ reprit-il vivement, +se croyant sans doute le prince qu'il représentait. Comme, à cette +époque, le public ne plaisantait pas pour ces sortes d'algarades, des +huées accueillirent la riposte de l'acteur; le spectacle fut +interrompu, et Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses +excuses sur le bord de la scène.--«Messieurs, dit-il, je n'ai jamais +mieux senti la bassesse de mon état, que par la démarche que je fais +aujourd'hui.» On l'empêcha de terminer de crainte de l'humilier +davantage, et il put reprendre son rôle. + +Deux ans après son _Childéric_, en 1736, Morand donna à la scène la +charmante comédie de _l'Esprit du divorce_. Plusieurs anecdotes assez +plaisantes se rattachent à cette jolie pièce. + +Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous le nom de sa +fille, lui avait intenté un procès en Provence, exigeant des avocats +que son gendre fût décrié de toute façon. Morand donna ordre +d'accorder ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer à +son tour un _factum_ dans lequel ladite belle-mère serait arrangée de +main de maître et selon ses mérites. Ce _factum_ fut la comédie de +_l'Esprit du divorce_. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon, +cherche à détruire partout la bonne harmonie. Séparée de son mari, +elle oblige sa fille à agir de même avec le sien. Elle chasse un +domestique parce que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa +femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle finit par être +punie; sa fille la quitte pour suivre son époux et Laurette pour +rejoindre le sien. + +La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de Morand, fut bien +accueillie. L'auteur descendait même déjà des troisièmes loges pour +venir au foyer recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une +critique assez vive du caractère de la belle-mère, qu'on disait chargé +et hors nature. Ce jugement l'effraya; n'écoutant que son inquiétude +paternelle, n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance sur la +scène, et dit au public:--«Messieurs, il me revient de tous côtés +qu'on trouve que le principal caractère de la pièce que vous venez de +voir n'est point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout ce +que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est qu'il m'a fallu +beaucoup diminuer de la vérité pour le rendre tel que je l'ai +représenté.» Cette sortie donna matière à bien des questions qui +firent connaître l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à la +fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer pour le jour suivant +_l'Esprit du divorce_, un plaisant cria du parterre:--«_Avec le +compliment de l'auteur!_» Morand, furieux, se croyant insulté, jeta +son chapeau au milieu des spectateurs, en disant:--«Celui qui veut +voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter son chapeau.»--«Bah! reprit un +autre, l'auteur ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.» +Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment arrêter le poëte +et le conduisit chez le lieutenant de police, qui ne put d'abord +s'empêcher de rire de toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit +le théâtre pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira sa comédie. +Cela fit du bruit et servit de réclame à la pièce. Quelques jours +après on la redemanda, on fit des démarches auprès de l'auteur, et +elle fut reprise avec le plus grand succès. Seulement, le public garda +rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie de _Mégare_ ayant +paru, il se fit un malin plaisir de la siffler. + +LE FRANC DE POMPIGNAN, ancien président de la Cour des aides de +Montauban, auteur de mérite auquel on doit plusieurs jolies comédies, +et, malheureusement, seulement deux tragédies, celles de _Didon_ et de +_Zoraïde_, vivait en même temps que Voltaire. En lisant ses oeuvres +dramatiques, on reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources. Sa +_Didon_ renferme de véritables beautés, les caractères y sont fort +habilement tracés. Imitateur de Racine, il parvint, au moment où +Crébillon se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par la +cruelle énergie de ses compositions, à conquérir tous les suffrages +des hommes de goût, en faisant vibrer dans les âmes sensibles les +cordes des sentiments tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les +moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine de ceux qui, +pendant le règne de Crébillon, _le poëte noir_, prétendaient que +l'auteur d'_Athalie_ n'eût pas eu de succès au milieu du dix-huitième +siècle. + +Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En 1745, onze ans après la +première apparition de _Didon_ à la scène (1734), il fit plusieurs +changements à sa tragédie, il refondit presque entièrement le +cinquième acte, et elle obtint un beau succès. La police retrancha +malheureusement quatre beaux vers, les suivants: + + S'il fallait remonter jusques aux premiers titres + Qui du sort des humains rendent les rois arbitres, + Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur: + Et le premier des rois fut un usurpateur. + +Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et qui _chapardait_[19] +volontiers partout, s'empara de la pensée, et dit beaucoup mieux dans +_Mérope_: + + Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. + +A la suite de la représentation de _Didon_, Le Franc fit pour +mademoiselle Dufresne, chargée du principal rôle dans sa pièce, ce +joli compliment: + + Reine crédule, infortunée amante, + Virgile en vain, des plus vives couleurs, + Nous peint ta beauté séduisante. + Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante + Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs? + Malgré l'inconstance fatale + Attachée aux amours de son héros pieux, + Enée aurait laissé ses dieux, + Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale. + + [19] _Chaparder_, butiner, marauder, verbe qui semble presque + avoir obtenu ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos + braves zouaves l'emploient en paroles et en actions. + +Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois le rôle de Didon, +parut sur la scène, au cinquième acte, les cheveux épars et comme une +femme qui sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas +généralement cette innovation. Le temps de la vérité scénique et de la +rigidité du costume n'était pas encore arrivé. + +_Zoraïde_, également de M. Le Franc, ne fut pas représentée. Cet +auteur donna une jolie comédie, _les Adieux de Mars_, et plusieurs +opéras et ballets. + +En 1735, lorsqu'on joua _les Adieux de Mars_, un ordre de la Cour fit +supprimer les vers qu'on va lire, vers que Mars disait à Vulcain en +lui commandant un bouclier: + + Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie + Expirante aux genoux d'un maître impérieux: + Vers les climats français qu'elle tourne les yeux; + Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie. + Que de ses protecteurs les bataillons nombreux + Conduits par le secret, la prudence et l'audace, + Malgré des montagnes de glace, + Volent à son secours et reçoivent ses voeux. + Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées, + Et bénisse le jour qui vit nos étendards + Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées, + Et du sommet glacé des Alpes étonnées, + Du superbe Germain effrayer les regards. + Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire, + D'un peuple redoutable admire les exploits; + Et que les flots soumis à de nouvelles lois + Reconnaissent la France en voyant la victoire. + Portez ailleurs vos yeux surpris, + Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits; + Peignez la fière Germanie; + Aux armes du vainqueur à son tour asservie; + Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux + Répande loin des bords ses flots impétueux; + Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages + Excitent dans les airs la foudre et les orages; + Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards, + Dans le noble désir de venger la patrie, + Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts, + Des bataillons français l'invincible furie, + Braver des éléments la force réunie. + Le fleuve consterné murmurer sur ses bords + Du malheureux succès de ses faibles efforts. + Les murs et les remparts tomber réduits en poudre, + Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre. + +Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés. + +L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi les contemporains +de Voltaire, fut LAMOTTE-HOUDARD, qui débuta au théâtre par la +tragédie des _Machabées_, en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un +riche marchand chapelier, cet auteur essaya de la carrière du barreau; +puis, entraîné par son goût pour la poësie et pour le théâtre, il se +livra à la carrière dramatique, dans laquelle il eut quelques succès +et où il marqua surtout par son originalité. Fort jeune encore, il +s'était retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant trop faible +pour soutenir les austérités de la règle, le renvoya au bout de trois +mois. Jetant alors le froc aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra, +et c'est le genre qu'il a le mieux réussi. + +A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé la première partie +de son existence à faire des vers, il essaya pendant la seconde de +décrier ce genre de littérature, comparant les plus grands +versificateurs à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des +graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir d'autre mérite +que celui de la difficulté vaincue. Pour populariser ses idées; il fit +un _Oedipe_ en prose, le mettant en parallèle avec son _Oedipe_ en +vers. Ces tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule +d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son esprit, son +aménité, sa conversation pleine d'une douce gaieté, son caractère +bienveillant, le firent rechercher et entourer jusqu'à ses derniers +jours. On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la plus légère +épigramme. + +La scène dramatique lui doit quatre tragédies, parmi lesquelles celle +des _Machabées_, en 1721, qui fut assez remarquable pour être imputée +à Racine. L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant +quelques jours que _les Machabées_ étaient une oeuvre posthume du +grand poëte. C'est dans cette pièce que le fameux Baron, âgé de près +de quatre-vingts ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien +son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire affublé d'un +rôle de jeune amoureux; mais, quand Antiochus, faisant arrêter les +deux amants, prononça ces deux vers: + + Gardes, conduisez-les dans cet appartement, + Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément. + +le mot _séparément_ réveilla une idée folle dans quelques têtes, et le +rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage. + +_Romulus_, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien reçue du public +en 1722. A cette pièce remonte l'usage de donner une comédie après les +pièces nouvelles. Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été jouées +seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après les dix ou douze +premières représentations, ce qui laissait à penser que la vogue +commençait à s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec son +_Romulus_, et l'exemple fut suivi par les autres auteurs dramatiques. +On fit plusieurs parodies de _Romulus_, une seule réussit au théâtre +des Marionnettes de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le +principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et Fuzelier l'avaient +composée pour ce théâtre; mais les acteurs ayant reçu défense de +_parler_ ni de _chanter_, ils furent contraints de la donner aux +artistes en bois de M. Brioché. + +La troisième tragédie de Lamotte, _Inès de Castro_, représentée en +1723, fut fabriquée, dit-on, d'une façon singulière. On prétend que +l'auteur commença par faire une composition dans laquelle il avait +aggloméré toutes les passions qui, toujours, ont produit le plus +d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs de ses amis de +lui trouver un sujet historique auquel on pût adapter tout ce +salmigondis. On ne put lui fournir qu'_Inès de Castro_. + +Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela fut trouvé fort +ridicule par le parterre. On prétend que mademoiselle Duclos, qui +jouait Inès, s'arrèta pour dire avec indignation: Ris donc, sot +parterre, à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on +applaudit, les enfants furent acceptés et la pièce réussit. _Inès de +Castro_ se soutint longtemps au théâtre, et toujours avec le même +succès. Les critiques n'étaient cependant pas épargnées. Il en +pleuvait de toute part. Un jour, Lamotte était au café Procope dans un +cercle de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient des gorges +chaudes sur sa tragédie. Lamotte les écouta longtemps, et quand ils +eurent terminé leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses +amis:--Allons donc nous ennuyer à la _soixante-douzième +représentation_ de cette mauvaise pièce. + +Voici une spirituelle parodie d'_Inès_: + + Combien, dans cette _Inès_ que l'on admire tant, + Trouvez-vous d'acteurs inutiles? + --J'en trouve dix.--Quoi! dix? C'en est trop!--Tout autant; + --Je hais les spectateurs qui sont si difficiles. + --De quel usage est don Fernand? + --A vous dire le vrai, ce muet confident + Pourrait rester dans la coulisse. + --Que sert l'ambassadeur?--Sans lui faire injustice, + On pourrait se passer de son froid compliment. + --En voilà déjà deux; passons donc plus avant. + A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique? + --L'un est un faux amant, l'autre un faux politique. + --Et les deux Grands de Portugal? + --Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal[20]. + --Parlons des deux enfants et de la gouvernante; + Qu'en dites-vous?--La scène est fort intéressante; + Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois. + --Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. + --Ce dixième à trouver sera plus difficile. + --Et Constance, à la pièce est-elle plus utile? + --On sait fort peu ce qu'elle y fait. + Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.--C'est le laid, + Fût-on cent fois plus idolâtre + Des ornements ambitieux. + Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux, + N'entendit jamais le théâtre; + Et c'est bien insulter au goût des spectateurs, + De leur offrir quatorze acteurs + Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre. + + [20] Personnages muets. + +_Oedipe_, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée par son auteur +d'abord en _vers_, et jouée en 1726, sans succès, puis en _prose_, +mais sans être représentée. Une polémique, fort polie du reste et des +plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire à propos du +projet d'introduire au théâtre des tragédies en prose. Lamotte n'était +en cela que l'imitateur de La Serre, qui avant lui avait donné la +tragédie de _Thomas Morus_, et de d'_Aubignac_, qui avait donné celle +de _Zénobie_, toutes deux en prose. + +Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, ne manquait +cependant pas de mérite. Il a essayé de tous les genres: le sublime +dans _les Machabées_, l'héroïque dans _Romulus_, le pathétique dans +Inès, et le simple dans _Oedipe_; mais où il a le mieux réussi, c'est +dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et huit comédies, dont +une, _le Magnifigue_, est longtemps restée à la scène. Comme auteur +lyrique, Quinault est le seul qui le surpassa. + +Au commencement du dix-huitième siècle (1701), naquit à Meaux un homme +qui marqua au théâtre et comme acteur et comme auteur, JEAN SAUVÉ, +plus connu sous le nom de LA NOUE. Il fit une partie de ses études +sous la protection d'un cardinal, et vint les achever à Paris, au +collége d'Harcourt. Homme d'esprit et de moyens, bien doué par la +nature, il céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien. Il +débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore âgé que de vingt +ans. Il y fut parfaitement bien accueilli, et ne cessa jamais de +l'être sur les différents théâtres où il parut. + +De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès l'y attendaient. +Il y débuta dans un autre genre. Il donna pour son coup d'essai _les +Deux Bals_, amusement comique où l'on trouve de l'esprit et de la +gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à venir à Paris; il +suivit le conseil et s'y fit connaître très-avantageusement l'année +suivante en y composant et jouant _le Retour de Mars_, qui eut le plus +grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif, léger et +spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques du répertoire +de cette époque. + +Les comédiens italiens désiraient que son auteur entrât parmi eux; le +duc de la Trémouille l'en pressait; mais La Noue avait d'autres vues. +Il organisait une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen, en +société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait le privilége. Cette +troupe resta cinq ans dans la capitale de la Normandie. Pendant ce +temps, La Noue fit représenter à Paris sa tragédie de _Mahomet II_, +qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli succès, on la +compte même parmi le nombre des pièces qui restèrent longtemps au +théâtre. + +En couronnant son auteur, le public de Paris eût voulu jouir de tous +ses autres talents; mais, demandé par le roi de Prusse, La Noue fit +ses dispositions pour passer à Berlin. On lui promettait des avantages +importants. Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa ruine. La guerre +qui survint en empêcha l'exécution, et il fallut que le pauvre +comédien-auteur payât et congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait +le suivre. Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta à +Fontainebleau, en 1742, par le _Comte d'Essex_. L'intelligence et le +naturel de son jeu y furent goûtés. La reine dit elle-même qu'elle le +recevait. Il fut en effet admis le lendemain et avec distinction. Le +public de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire, en +matière de goût, aux décisions de la Cour; mais, dans cette occasion, +la Cour et le public furent d'accord. + +Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion de lui plaire dans +un autre genre. On le chargea de composer pour les fêtes du mariage de +Monseigneur le Dauphin, la comédie-ballet de _Zélisca_. C'était +entrer en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le même temps et +pour le même sujet, écrivit _la Princesse de Navarre_. Il est rare que +des ouvrages de circonstance et de commande aient le mérite de ceux +que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant la petite +comédie de _Zélisca_, ingénieuse par le fond, agréable dans ses +détails, spirituellement écrite et composée, fut fort appréciée. +L'idée de deux rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de +l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit un +contraste qui ne pouvait manquer de produire de l'effet à la scène. +Cette pièce et ses divertissements firent un plaisir universel, le Roi +lui-même fit connaître sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa +propre bouche. + +Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait _les spectacles des +Petits appartements_; La Noue en fut nommé le répétiteur, avec mille +livres de pension. Il fut particulièrement redevable de cette faveur +au maréchal de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup, +lui donna également la direction de son théâtre de Saint-Cloud. + +En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique par une comédie en +cinq actes et en vers. C'est _la Coquette corrigée_. Ce fut la +dernière production de l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au +théâtre. Il songea même à renoncer à la scène comme acteur. Sa santé, +fort affaiblie, en était la principale cause. Il n'avait jamais été +robuste, le double travail de la scène et du cabinet commençait à +épuiser ses forces. Il se proposait d'achever à loisir les différents +ouvrages dont il avait déjà préparé les canevas; la mort ne lui en +laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres le 15 novembre 1761. Il +venait d'atteindre soixante ans. + +Outre les pièces dont nous venons de parler, on trouve dans son +répertoire une comédie intitulée _l'Obstinée_. Elle n'a paru sur aucun +theâtre; cependant elle offre plusieurs scènes d'un bon comique. On +peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas de quelques tragédies +qui furent trouvés dans ses papiers. Le sujet de l'une est _la Mort de +Cléomène_, le sujet de l'autre, _la Mort de Thraséas_. On doit +d'autant plus les regretter que, dégagé pour toujours des travaux de +l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à ceux du poëte. Ses +ouvrages décèlent un génie flexible. Il avait le goût sûr, le style +propre au sujet qu'il traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les +genres. Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice de ces +deux professions, il montra du tact et du talent. La nature avait peu +fait pour lui. Il était fort laid, il n'avait qu'un faible organe; +mais l'intelligence et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous +les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait les moeurs les +plus pures et la plus exacte probité, vertus que les plus grands +talents ne supposent pas toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais. + + Mon visage est ingrat pour exprimer la joie, + +disait La Noue, dans _l'Époux par supercherie_, et il ne le disait +jamais qu'avec de grands applaudissements, parce qu'il affectait de +l'appliquer à sa figure, qui, en effet, n'annonçait rien moins que de +la gaîté, quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres +sentiments de l'âme. + + On voit en La Noue un acteur + Qui fait très-bien son personnage; + A le lire, c'est un auteur + Qui fait encor mieux un ouvrage. + +Lorsque La Noue eut fait jouer son _Mahomet II_, Voltaire, qui avait +traité le même sujet, lui écrivit: + + Mon cher La Noue, illustre père + De l'invincible Mahomet, + Soyez le parrain d'un cadet + Qui sans vous n'est point fait pour plaire. + Votre fils fut un conquérant: + Le mien a l'honneur d'être apôtre, + Prêtre, filou, dévot, brigand, + Faites-en l'aumônier du vôtre. + +A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à _Oedipe_, sa première +tragédie, la nature mettait au monde un homme qui devait marquer dans +la littérature du dix-huitième siècle, MARMONTEL, dont les _Contes +moraux_ ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les théâtres. +Auteur dramatique de mérite, Marmontel a donné à la scène française, +de 1748 à 1770, une douzaine de tragédies, plusieurs comédies et même +quelques opéras. + +_Denys le Tyran_, tragédie jouée en 1748, commença la réputation de +Marmontel, _Aristomène_ (1749) eut également un grand succès. +Malheureusement une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait un +des principaux rôles, força d'interrompre le septième jour les +représentations de cette pièce. On raconte que son médecin voulut +profiter de cette circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à +abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers de _Catilina_: + + N'abusez point, Probus, de l'état où je suis. + +La troisième tragédie de Marmontel, _Cléopâtre_ (1750), n'eut pas +autant de bonheur que ses deux aînées. A la fin du cinquième acte, +malgré la défense faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup +de cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens, partit du +milieu de la salle. Aussitôt les gardes de chercher partout le +délinquant; mais en vain, il avait su, à la grande joie des +spectateurs, se dérober à la vindicte de l'autorité. Dans cette +tragédie, _Cléopâtre_, selon la tradition historique, prend un aspic +et l'approche de son sein pour se donner la mort. A ce moment, l'aspic +de la Comédie-Française sifflait avec bruit. Quelqu'un ayant demandé +en sortant du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de la +pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis de l'aspic.» + +Marmontel écrivit les _librettos_ de plusieurs opéras, entre autres de +celui d'_Acante et Céphise_, dont la musique était de Rameau. +Représentée en 1751, pour les fêtes du premier mariage du Dauphin, +cette pièce eut un succès prodigieux. Tout avait été employé, du +reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide, musique +excellente et dépenses considérables. + +Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un auteur qui a donné +plusieurs comédies en collaboration avec des hommes de lettres de +cette époque et deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent +beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène. Cet auteur est +PORTELANCE, dont la tragédie d'_Antipater_, lue, relue dans vingt +salons de Paris, eut parmi les gens du grand monde un succès à nul +autre pareil. La chose était même devenue à la mode, on ne parlait que +de l'_Antipater_ de M. Portelance. Qui n'avait ouï la sublime tragédie +de M. Portelance n'avait jamais ouï quelque chose de beau, +d'incomparable. Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe dans +les rues de la capitale en criant au miracle. On sait ce que valent +souvent les engouements de Paris, les réputations fausses. _Antipater_ +tomba du premier coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva. + +Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle comédie des +_Adieux du goût_, qu'il aurait faite en collaboration avec M. Patu. + +Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a acquis une certaine +célébrité, fit jouer la comédie de _Feinte par amour_, et bientôt +après, de 1760 à 1773, les tragédies de _Zulica_, de _Théagène et +Chariclée_, de _Régulus_ et d'_Adélaïde de Hongrie_. + +_Zulica_ fut d'abord fort mal accueillie du public; l'auteur +s'empressa d'y faire d'importantes modifications, et cela en fort peu +de temps. Les acteurs, qui aimaient Dorat, firent un magnifique +effort, et, en huit jours, la tragédie, presque entièrement +renouvelée, fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec fureur. Cela +n'empêcha pas la parodie de s'emparer de _Zulica_ et d'émettre dans +_le Procès des ariettes et des vaudevilles_ le jugement ci-dessous: + + Les demandeurs, dans leur requête, + Ont exposé que _Zulica_, + S'est parée des pieds à la tête + D'ornements pris par-ci, par-là. + Et quoique l'auteur se fatigue + Pour se défendre là-dessus, + Il appert qu'il doit son intrigue + A _Phanazar_, à _Dardanus_. + +_Phanazar_ était le titre d'une pièce de Morand. + +_Régulus_, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps avant que d'être +mise à la scène, eut du succès. Chose assez singulière, le même jour, +Dorat eut deux premières représentations aux Français: _Régulus_ et la +comédie de _Feinte par amour_; toutes les deux réussirent. Le parterre +le demanda avec acharnement; mais il ne voulut pas paraître. Cette +exhibition des auteurs était devenue une corvée des plus +désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés aux lazzis du +parterre, qui ne se gênait pas plus alors que ne se gênent de nos +jours les _titis_ des petits théâtres du boulevard. + +Malgré le succès de _Régulus_ et de _Feinte par amour_, on fit sur ces +deux pièces ces quatre vers: + + Dorat, qui veut tout effleurer, + Transporté d'un double délire, + Voulut faire rire et pleurer, + Et ne fit ni pleurer ni rire. + +Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle épigramme fit +rire Dorat. + +LEMIERRE, un des bons auteurs des règnes de Louis XV et Louis XVI, fit +représenter plusieurs tragédies dans lesquelles on trouve de fort +beaux vers, de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766, il +donna aux Français les tragédies de _Hypermestre_ (1758), de _Tirtée_ +(1761), d'_Idoménée_ (1764), de _Guillaume Tell_ (1766) et celles +d'_Artaxercès et de la Veuve du Malabar_. Il composa aussi un drame +tiré de l'histoire de Hollande, _Barnwell_, que l'ambassadeur du pays +empêcha de jouer, en faisant des représentations à la Cour. + +A la tragédie d'_Idoménée_ se rattache une aventure assez plaisante; à +celle de _Guillaume Tell_, un joli mot. + +Les trois premiers actes d'_Idoménée_ avaient été applaudis, et tout +allait bien, lorsque le grand-prêtre et la peste, arrivant au +quatrième, refroidissent les spectateurs. On avait affiché cette pièce +_Idoménée_ par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute et +s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. Ce dernier, +mandé à la barre du tribunal des comédiens, s'excuse de son mieux, +disant que c'est le _semainier_ qui lui a dit d'afficher par un +Y.--C'est impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point de _comédien_ +(de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi nous qui ne sache +_orthographer_.--Pardon, pardon, Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il +faudrait dire, pour bien faire, _orthographier_. + +Après quelques représentations, _Guillaume Tell_, qui avait été fort +apprécié par les Suisses alors à Paris, n'eut plus le privilège +d'attirer grand monde au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de +l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle et spirituelle +Arnoult étant venue au théâtre, dit en plongeant ses regards dans la +salle: «Décidément, point d'argent point de Suisses est un faux +proverbe: ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez plutôt?» + +Jusqu'au moment où parut M. DE BELLOY, les auteurs tragiques s'étaient +cru obligés de ne choisir leurs sujets dramatiques que dans les +histoires ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient tenté de +puiser dans l'histoire de France, si fertile cependant en héroïques +actions. Ni Corneille, ni Racine, ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient +pensé à consacrer leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de +Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux pièces de _Titus_ +et de _Zelmire_, ne voulut plus puiser ailleurs que dans les +glorieuses annales de la France. M. de Belloy mérite donc le beau +titre de poëte national. + +Son premier pas dans la carrière dramatique ne fut pas heureux. Son +_Titus_, joué en 1759, n'eut qu'une représentation, ce qui fit mettre +dans une parodie ce vers fort spirituel: + + Titus perdit un jour; un jour perdit Titus. + +Après _Zelmire_, représentée en 1762, et qui fut un peu mieux +accueillie que l'infortuné _Titus_, de Belloy composa son _Siége de +Calais_, qu'il donna en 1765. Cette belle tragédie est un des +événements remarquables qui font époque dans l'histoire de l'ancien +théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la faire représenter gratis, +afin que le peuple de Paris pût y venir puiser des idées grandes, +généreuses et patriotiques. + +Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler des représentations +_gratis_, on nous permettra de donner ici un historique rapide de ce +genre de plaisir si apprécié par le public parisien. + +Les représentations théâtrales gratis pour le peuple de Paris datent +de la fin du dix-septième siècle. L'initiative première en est due aux +administrations des théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les +divers gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent des +gratifications pour subvenir aux frais occasionnés par ces +représentations. + +Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, que le +peuple de Paris fut appelé, pour la première fois, à jouir de ce +privilége. A cette époque, la capitale et la France entière étaient +dans la joie: un héritier présomptif du trône venait de naître. + +Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait toute sa fortune +au grand roi Louis XIV, ne resta pas en arrière dans cette +circonstance. Il voulut que l'opéra de _Persée_, dont les paroles +étaient de Quinault et la musique de lui, fût choisi pour la +représentation tout exceptionnelle qu'il allait donner au public. + +Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le monde de la cour et +des grands seigneurs. Il avait été représenté devant le roi. Le +Dauphin et Leurs Altesses Royales avaient honoré la première +représentation de leur présence. Enfin, chose qui était dans les +moeurs de cette époque et qui semblerait bien singulière aujourd'hui, +un jeune prince avait dansé seul sur le théâtre une très-belle _entrée +de ballet_ (comme on disait alors). Il y avait montré une grâce +merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon la coutume, et +magnifiquement vêtu, tenant l'emploi d'un des principaux maîtres. + +Cet opéra de _Persée_ agitait, depuis son apparition sur le théâtre +lyrique, tous les beaux-esprits du temps. La question qu'il avait +soulevée était grave. On commentait les sentiments de Phinée, les uns +approuvant, les autres blâmant ces vers de la pièce: + + L'amour meurt dans mon coeur; la rage lui succède; + J'aime mieux voir un monstre affreux + Dévorer l'ingrate Andromède, + Que la voir dans les bras de mon rival heureux. + +Les _Mercures_ de l'époque étaient remplis de questions, de réponses, +de discussions en vers, en prose, et même en _galimatias_, comme eût +dit Boileau. Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant: + + Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère, + Et ce que tout autre aurait dit. + Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit + Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire; + Et sans crainte d'en user mal, + Peut voir avec plaisir périr une infidelle; + Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle, + Mais seulement pour faire enrager son rival! + +La représentation _gratis_ donnée à l'occasion de la naissance du +Dauphin, fut accueillie avec transport par les Parisiens. Ils ne +s'évertuèrent nullement à commenter les paroles de Phinée, et ne +s'inquiétèrent pas de décider s'il avait tort de vouloir faire +_manger_ son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce au rival, +mais ils admirèrent avec beaucoup de tact et d'intelligence les +endroits les plus remarquables de la délicieuse musique de Lully, et +ils furent vivement impressionnés des décors magnifiques, des machines +merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du reste, Lully avait fait +les choses en grand seigneur. Un arc de triomphe avait été, par ses +ordres et aux frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle. + +Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de triomphe parut en +feu avec un soleil au-dessus et la fameuse devise du roi. Le soleil +était composé, dit la chronique du temps, _de plus de mille lumières +vives sans être couvertes_. On tira ensuite plus de _soixante fusées_ +les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à minuit une +fontaine de vin. Que diraient Lully et les Parisiens de 1682, s'ils +revenaient tout à coup dans la bonne ville de Napoléon III, un 15 +août?... + +L'usage des représentations gratuites fut adopté à partir de cette +époque, mais les théâtres n'eurent plus à en supporter les frais; le +gouvernement ou la ville de Paris leur accordèrent des subventions +pour les indemniser. + +En 1744, un événement qui fut considéré comme un grand bonheur public, +la convalescence du roi, porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner +deux magnifiques représentations gratuites, à quelques jours +d'intervalle. La première, qui eut lieu après le _Te Deum_ chanté en +actions de grâces, se composa de _l'Illumination_, de _la Noce de +village_ et des _Fêtes sincères_, trois petites pièces en un acte, +avec divertissement, composées pour la circonstance par Panard. L'une +de ces pièces, _les Fêtes sincères_, fut, plus tard, représentée +devant la Cour. C'est dans cette comédie, dédiée à la reine, que, pour +la première fois, Louis XV reçut le nom de _Bien-Aimé_. + +Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom que la France +entière adopta alors avec enthousiasme. + +Quelques jours après la représentation dont nous venons de parler, le +Théâtre-Italien en donna une autre gratuite, composée des _Paysans de +qualité_, du _Fleuve d'oubli_ et d'_Arlequin toujours Arlequin_. + +Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport par le +public, auquel on ménageait encore une autre surprise. Les comédiens +avaient fait illuminer la façade du théâtre et placer sur le balcon +plusieurs pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler +toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement du +monarque. Sur le même balcon, après la représentation, et pendant +toute la soirée, l'excellent orchestre de la Comédie-Italienne fit +danser le peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration +générale, ce fut une décoration pompeuse qui embrassait toute la +façade du théâtre, ou si l'on veut de l'_hôtel_ de messieurs les +Comédiens du Roi, comme on disait alors. Cette décoration, qui +pourrait paraître bien mesquine aujourd'hui, consistait en une vaste +toile à la détrempe représentant le temple d'Isis, de forme +circulaire, surmonté par un arc-en-ciel sur le point le plus élevé +duquel on voyait la déesse répandant la rosée pour féconder la terre. +Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle étaient +placées trois pyramides lumineuses. Enfin, au milieu du temple tout +illuminé, était le portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec +ses symboles ordinaires et cette inscription: + + _Post nubila Phoebus._ + +Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds de hauteur sur +cinquante de largeur, avait été dessinée et peinte par deux Italiens, +décorateurs ordinaires du théâtre. Elle excita une vive curiosité et +produisit une admiration universelle; jamais encore on n'avait rien vu +d'aussi beau dans ce genre. + +En 1753, un siècle après le premier spectacle gratis, le +Théâtre-Français reçut ordre de la Cour de donner une représentation +extraordinaire au peuple de Paris, et voici à quelle occasion. M. de +Belloy avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie du +_Siége de Calais_, cette tragédie, la première dans laquelle +l'histoire nationale n'est pas sottement travestie. Cette belle +tragédie, disons-nous, produisit une immense sensation, surtout à la +Cour, où elle avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le +roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; l'auteur leur +avait été présenté, et le vieux et brave maréchal de Brissac, +gouverneur de Paris, s'était écrié après avoir entendu les vers de M. +de Belloy: «_Cette pièce est le brandevin de l'honneur._» + +On racontait même que dans un moment d'enthousiasme, le brave maréchal +avait dit à Brizard, l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher +Brizard, tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai ton rôle.» + +Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés des sentiments +d'amour national, ne pouvait qu'être utile pour développer le +patriotisme des masses, voulut que cette peinture des vertus de nos +ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En conséquence, le +Théâtre-Français ouvrit ses portes à deux battants. On remarqua avec +joie, mais non sans une certaine surprise, que le _populaire_ +applaudissait précisément les passages, les vers qui avaient été +également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé les suffrages +des connaisseurs. Preuve certaine qu'en France les sentiments nobles, +les paroles élevées, les beaux vers ont un écho dans le coeur du +citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, on l'a +faite bien souvent depuis, et l'on assure que nos grands artistes +lyriques, tragiques ou comiques préfèrent une salle composée d'hommes +et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids devant leurs +efforts, à ce public d'élite des premières représentations qui +applaudit ou murmure sourdement du bout des lèvres ou du bout de la +canne, systématiquement et en résistant à tout entraînement. + +A cette représentation du _Siége de Calais_, les spectateurs +demandèrent à grands cris: _Monsieur l'auteur!_ De Belloy parut, et +aussitôt sa présence fut accueillie par un immense cri de: _Vive le +roi et monsieur de Belloy!_ + +Il serait impossible de rapporter tous les bons mots, vrais cris du +coeur, échappés à ce peuple si vivement ému; mais nous citerons celui +d'un des _titis_ du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant +l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre: «Ce brave +bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un bourgeois de Paris.» + +La noble idée, exprimée si simplement et avec tant de franchise par +l'enfant du peuple de Paris, fut relevée à Calais. Les habitants de +cette ville en furent frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy +serait leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme +d'Eustache était digne d'être admis au nombre de ses successeurs. Tous +pensèrent que la plus belle récompense qui pût être offerte à un homme +auquel la ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire +nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption même +de la cité. En conséquence, des lettres de citoyen de Calais furent +envoyées à l'auteur de la tragédie, dans une boîte en or sur laquelle +on grava les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une branche +de laurier; d'un autre, par une branche de chêne avec cette +inscription: _Lauream tulit, civicam recipit._» + +En outre, la ville de Calais fit exécuter le portrait en pied de M. de +Belloy, et ce portrait fut placé dans l'hôtel de ville parmi ceux des +bienfaiteurs de cette généreuse et noble cité. + +La première République ordonna quatre représentations gratuites par an +pour le peuple, et on lit dans le _Moniteur_ de 1794 une décision qui +met une somme de cent mille francs à la disposition du ministre de +l'intérieur, pour être répartie entre les vingt théâtres de Paris, +selon leur importance, en compensation des quatre représentations que +chacun de ces théâtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le +jour de la fête du chef de l'État qui a été adopté pour ces spectacles +_gratuits_, auxquels le populaire se porte avec un avide empressement. + +_Le Siége de Calais_ produisit l'émotion la plus profonde, la plus +générale et la plus utile, non-seulement à Paris mais dans la +province, où il fut joué, applaudi, redemandé. Presque partout on +donna des représentations gratuites au peuple et aux soldats des +garnisons. Les colonels en firent distribuer des exemplaires dans les +casernes et quartiers de leurs troupes. A Arras, dans le régiment de +la Couronne, on avait fait mettre en tête de la tragédie imprimée: +_Pour inspirer aux nouveaux soldats les sentiments des anciens._ +L'auteur de cette belle et noble pièce reçut des lettres de la France +et des pays étrangers. Un caporal du régiment de Hainaut lui écrivit +au nom des hommes de sa compagnie. Le _Siége de Calais_ pénétra dans +nos colonies grâce au comte d'Estaing, gouverneur des possessions +françaises. Il fit imprimer à ses frais et distribuer gratis le petit +volume. Le corps des officiers envoya à M. de Belloy un des +exemplaires avec cette inscription en tête: _Première tragédie +imprimée dans l'Amérique française._ + +Il ne manquait plus à cette tragédie que le suffrage des Anglais: et +elle l'obtint, car ils estiment notre nation. La pièce fut imprimée à +Londres en français, et depuis elle fut traduite deux fois en anglais. +La _Gazette de Londres_ en fit le plus grand éloge. + +Cette pièce fut la cause innocente d'une affligeante singularité, de +la retraite de mademoiselle Clairon et des torts qu'elle eut envers le +public. A la reprise que l'on devait donner du _Siége de Calais_, le +15 avril de l'année 1765, pour la rentrée après la quinzaine de +Pâques, les comédiens affichèrent cette tragédie; mais il s'éleva +entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades, une discussion qui empêcha +le spectacle d'avoir lieu. Voici à quel propos. Dubois avait un procès +avec son médecin, qui réclamait des honoraires que ce comédien +prétendait avoir payés. Dubois demandait en justice qu'il fût admis au +serment. Le médecin avait répondu en faisant imprimer un Mémoire dans +lequel il prétendait qu'un comédien ne pouvait être admis _à faire +serment, vu sa profession_. Les camarades de Dubois, piqués de ce que +celui-ci avait donné lieu à ce Mémoire insultant, et voulant terminer +cette affaire désagréable, demandèrent et obtinrent le renvoi de leur +camarade Dubois. Comme il avait un rôle dans la tragédie du _Siége de +Calais_, ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle Dubois, +fille de l'acteur renvoyé, fit de si fortes représentations à MM. les +gentilshommes de la Chambre, qu'elle obtint un sursis et un nouvel +ordre portant que Dubois jouerait son rôle jusqu'à ce que le roi ait +prononcé dans cette affaire. L'ordre fut signifié aux comédiens +quelques heures seulement avant la représentation, et ils n'eurent ni +le temps ni le pouvoir de le faire révoquer. Cependant l'heure du +spectacle arrive, Le Kain, Molé et Brizard font défaut. Mademoiselle +Clairon arrive, demande si ses camarades sont au théâtre; on lui +répond qu'on ne les a point vus. Elle les attend, ils ne paraissent +pas; alors elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui +n'avaient point de rôle dans le _Siége de Calais_, étaient restés au +foyer, fort embarrassés de la manière dont ils annonceraient au public +que la représentation ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils +savaient que mademoiselle Dubois avait des gens dans le parterre +disposés à mal accueillir tous les comédiens français. Enfin, un +d'entre eux se décide, il s'avance bravement au bord du théâtre, et +dit d'une voix tremblante: «Messieurs, nous sommes au désespoir...» Il +est interrompu. Une voix du parterre lui crie: «Point de désespoir, le +_Siége de Calais_!» Toute la salle répète en choeur: «_Calais, +Calais!_» L'orateur veut reprendre sa petite harangue, vingt fois il +la commence, vingt fois les mêmes cris redoublent avec plus de fureur, +accompagnés de sifflets. Il vient pourtant à bout de faire entendre +qu'il leur est impossible de donner le _Siège de Calais_, qu'ils vont +donner une représentation du _Joueur_, ou bien que l'on va rendre +l'argent, puis il se retire. + +Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre, l'amphithéâtre, +les loges même se joignent au parterre, pour demander à grands cris: +_Calais, Calais, Calais!_ Un quart d'heure après, et au milieu de ce +bruit infernal, qui continue toujours, Préville paraît, et se jette, +en robe de chambre, dans un fauteuil, pour commencer la première scène +du _Joueur_. Ce comédien, l'idole du public, qui n'a jamais paru que +pour en recevoir des applaudissements, en est mal accueilli. On crie; +les injures pleuvent sur mademoiselle Clairon. Mille invectives +grossières sont lancées contre elle, qui ne les méritait pas plus que +ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal, qui dura plus d'une +heure, fût devenu, sans doute, une scène sanglante, sans la prudence +du maréchal de Biron, qui préféra laisser la colère du public s'user +elle-même et s'exhaler en injures contre le manque de respect des +comédiens, sans faire intervenir la troupe. Enfin on rendit l'argent. +On avait renvoyé les voitures. La moitié des spectateurs fut obligée +de les attendre; il y avait encore du monde à la comédie à dix heures +du soir. Le lendemain, le ressentiment du public n'était pas calmé, le +théâtre n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au +Fort-l'Évêque; Brizard, Molé et Lekain y furent mis deux jours après, +on les y détint pendant vingt-quatre jours. Au bout de cinq jours, +mademoiselle Clairon, qui se dit malade, sortit de prison et demeura +chez elle aux arrêts pendant le reste du temps. Le mercredi suivant, à +l'ouverture du théâtre, Bellecour demanda pardon au public dans un +discours rempli d'expressions les plus respectueuses. + +_Le Siége de Calais_, qu'un événement si bizarre avait fait +interrompre à la vingtième représentation, ne fut remis au théâtre +qu'au bout de quatre ans. Mais il reparut avec un tel éclat, que le +public demanda encore l'auteur, chose sans exemple à une reprise. +Après la dixième représentation, nouvelle interruption, nouvel +intervalle de quatre années. Enfin, en 1773, la Cour ayant désiré +revoir la pièce, on en donna de suite dix représentations à Paris. + +Le Dauphin et la Dauphine, sur qui _le Siége de Calais_ avait produit +la plus vive impression à Versailles, le demandèrent pour le premier +jour où ils devaient honorer la Comédie-Française de leur présence. On +ne peut peindre la sensation que cette tragédie excita. Tous les +coeurs s'élevaient en ce moment vers le prince qui devait être +l'infortuné Louis XVI. On lui prodiguait les expressions énergiques +d'amour, de zèle et de fidélité que l'auteur a mises dans la bouche +des héros de Calais; et l'auguste prince y répondait en applaudissant +tout ce qui pouvait faire allusion à ses sentiments envers le peuple, +qui, vingt ans plus tard, faisait rouler sa tête sur l'échafaud!... + +Ces deux vers: + + Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère, + Qui, né fils de l'État, en devienne le père. + +furent accueillis avec enthousiasme. + +De son côté, le Dauphin applaudit ceux-ci: + + Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir! + Pour te faire adorer tu n'as qu'à le vouloir. + +Jamais tragédie, dans aucun pays, n'avait offert un spectacle aussi +noble et aussi touchant. On remarqua que le Dauphin et madame la +Dauphine saisirent tous les traits qui développent la bienfaisance et +leur attachement pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur de +leur être présenté après la représentation, et il reçut des deux +princes, des éloges et des témoignages de leur satisfaction, +récompense flatteuse et que méritait son oeuvre patriotique. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. + + +I + +ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.--DE 1402 A +1588. + + Origine du théâtre en France.--Théâtre à + Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la + Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les + Mystères._--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au + Mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les + Moralités._--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une + moralité.--Personnages habituels des mystères et des + moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à + quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des mystères + et des moralités pendant le quinzième siècle et la moitié du + seizième.--Mystères joués dans les églises au treizième + siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau + de Bavière en 1385.--Modifications apportées aux représentations + par les pièces connues sous le nom de _Farces_.--_Les + Sottises._--Révolution dans le théâtre en 1548.--Édit du + Parlement.--Les Confrères de la Passion à l'Hôtel de + Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le genre profane, + un peu avant 1548.--Modification du goût en France.--LAZARE BAÏF + ET JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs et principales + compositions dramatiques, de 1548 à 1588.--JODELLE.--La tragédie + des anciens remise sur la scène française.--_Cléopâtre_, + _Didon_.--Les comédies de Jodelle (de 1552 à 1558).--JEAN DE LA + RIVEY.--Ses comédies.--Ses innovations.--Comédie des _Esprits_, + représentée en 1576.--Les Farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de + celle de l'_Avocat Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de + la Passion, de Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au + commencement du seizième siècle. 3 + +II + +TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE. DE 1588 A 1630. + + Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à + 1630.--Les confrères de la Passion cèdent leur théâtre de + l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux parties + en 1600.--La seconde troupe s'établit au Marais.--ROBERT + GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à 1588.--Anecdotes + relatives aux représentations de _Bradamante_ et de + _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa + fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La Force + du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places aux + théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs.--Orchestre. + --Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les trente premières + années du dix-septième siècle.--NICOLAS CHRÉTIEN, ses pastorales + et ses tragédies.--Celle d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du + Tasse_.--Les _Amours d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la + _Calomnie_ et de _l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans + ces deux tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624, + de SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de + BARO.--Pastorale de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle + de _Cloreste_.--PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux + vers qui s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences + des poëtes de cette époque. 25 + +III + +FARCES ET TURLUPINADES. + +DE 1583 A 1634. + + Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand + Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc d'Ossonne_ + et _Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de Mairet.--Les + _Bergeries_, de RACAN, en 1616.--Les tragédies sacrées de + NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa tragi-comédie de + _Ligdamon et Lidias_.--Singulière préface.--TROTEREL.--CLAUDE + BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri IV_.--MAINFRAY.--Sa tragédie + d'_Aman_.--_Borée._--_La Guisade_, de Pierre _Mathieu_.--BOISSIN + DE GATTERDON.--DESPANNEY et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et + _Les Amours de la Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par + les _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE + et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire + de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de + l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait + venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal + les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort de + Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur mort.--Fin + des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_ sous Charles + IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558. 43 + +IV + +COMÉDIE-FRANÇAISE.--DE 1600 A 1789. + + Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en + 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de + paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première + comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à 1650.--Caractère + de son talent.--Ses compositions dramatiques.--_Les Occasions + perdues_ (1631).--_Venceslas_ (1648).--Anecdote relative à cette + tragédie.--L'acteur Baron.--_Cosroës_ retouché par M. + d'Ussé.--Emprunt fait à Rotrou par plusieurs auteurs + dramatiques.--Transformations diverses subies par les théâtres + de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.--Deux troupes + françaises à Paris jusqu'en 1641.--L'_illustre_ théâtre de + Molière.--Troisième troupe, celle de Molière à la salle du + Petit-Bourbon, en 1642, sous le nom de troupe de + _Monsieur_.--Elle devient troupe du _Roi_ en 1665.--Elle + s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois troupes françaises + jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion de la troupe de + Molière, partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie dans + celle du Marais.--La troupe du Marais dans la rue + Guénégaud.--Réunion des deux troupes françaises, le 21 + octobre 1680, et formation de la troupe de la Comédie-Française + ou troupe _du Roi_.--Elle est installée d'abord dans + la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue + Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril + 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres + forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait + valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers + décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18 + juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux + Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la salle + de Richelieu.--Modifications dans le costume + théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la scène, + 1760.--Réflexions. 63 + +V + +QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674. + + PIERRE CORNEILLE.--Considérations générales sur ses oeuvres + dramatiques.--Son portrait peint par lui-même.--Sa difficulté + d'énonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses différentes + productions, dans l'ordre où elles ont été données au + théâtre.--_Mélite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_ (1630).--_La + Veuve et la Galerie du Palais_ (1634).--Innovation due à cette + dernière comédie.--_La Suivante_ (1634).--_La Place Royale_ + (1635).--Lettre de Claveret.--_Médée_ (1635), première + tragédie de Pierre Corneille.--Son peu de succès.--_L'Illusion_ + (1635).--_Le Cid_ (1636).--Réflexions.--Anecdotes.--Le + cardinal de Richelieu.--L'Académie.--Boileau.--L'acteur + Baron.--_Les Horaces_ et _Cinna_ (1639).--_Polyeucte_ + (1640).--Anecdotes.--Épîtres à la Montauron.--Le maréchal + de La Feuillade.--Dufresne.--_La Mort de Pompée_ (1641). + Le comte de Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pécourt.--_Le + Menteur_ et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_ + (1646).--Réflexions.--Anecdotes.--_Théodore_, tragédie + (1645).--Anecdote.--_Héraclius_ (1647).--_Andromède_ + (1650).--Anecdote du cheval.--Succès de cette pièce.--_Don + Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomède_ (1652).--_Pescharite_ + (1653).--Premier échec grave de Pierre Corneille.--Il veut + abandonner le théâtre et mettre l'_Imitation_ en vers.--_Oedipe_ + (1659).--Tragi-comédie de _la Toison d'Or_ (1660).--_Sertorius_, + tragédie (1662).--Mot de Turenne.--_Sophonisme._--_Othon_ + (1664).--Épigramme de Boileau.--_Agésilas_, _Attila_ (1666 et + 1667).--_Tite et Bérénice_ (1670).--Galimatias double.--Baron, + Molière et Corneille.--Anecdote.--_Pulchérie_ (1672).--_Surena_, + tragédie (1674).--_Psyché_, en collaboration avec + Molière.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille pendant + sa vie et après sa mort.--Son petit-neveu.--Premier exemple de + représentation à bénéfice.--Deuxième édition des oeuvres de + Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la petite-nièce + de l'auteur du _Cid_.--THOMAS CORNEILLE.--Considérations sur cet + auteur.--Impromptu à propos de son portrait.--Ses principales + productions dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle + Duclos.--Anecdote.--_Le Comte d'Essex._--_Le Festin de Pierre_ + (1665), en collaboration avec Molière.--Origine de cette + pièce.--_L'Inconnu._--Chanson paysanne.--Le _Ballet de Louis + XIV_.--_La Devineresse_, comédie dont le succès fut dû à + l'actualité.--_Timocrate_ (1656).--Anecdote à la + quatre-vingtième représentation de cette pièce.--_Commode_ + (1658).--_Camma_ (1661).--Succès de ces trois dernières + tragédies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au sujet de cette + pièce.--_Achille._--Anecdote d'un peintre à propos de cette + tragédie. 89 + +VI + +RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.--DE 1636 A 1652. + + RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_ + (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de + ce dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie + d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_ + (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de + Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_, + tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir + cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première + représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie + enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à + BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de + Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la + critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le Cid à + Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des auteurs + dramatiques tend à s'accroître au dix-septième siècle.--Les + auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux de l'époque + actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières + représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce + faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de + Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences + trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652 et + 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui donna + lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre par ses + revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses + pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cette + pièce. 123 + +VII + +CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE. + + Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle + Beaupré.--Réflexions.--Contemporains du grand + poëte.--TRISTAN.--Sa tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de + Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_ + (1637).--_Phaéton_ (1637).--Singulier portrait des + Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le Parasite._--Qualités et défauts + de Tristan.--Son épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de + Corneille.--Ses productions dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur + gascon.--Anecdote.--Ses tragédies de _Mithridate_ (1638), du + _Comte d'Essex_, de _la Mort des Enfants de Brute_ (1647).--Son + style.--BENSERADE.--Anecdotes.--Ses tragédies de _Cléopâtre_ + (1636), de _Méléagre_ (1640).--Citation.--Petite vanité de + Benserade.--Anecdote.--Vers au bas de son portrait.--URBAIN, + CHEVREAU, poëte poitevin.--Son instruction.--Singulier + anachronisme dans sa tragédie de _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_ + (1638).--Citation.--GUÉRIN DE BOUSCAL.--Son esprit.--Ses + qualités.--_La Mort de Brute_, tragédie (1637).--_La Mort + d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur _Don Quichotte et Sancho + Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA SERRE.--Anecdotes sur ces deux + auteurs.--Réflexions.--Tragédies en prose de La + Serre.--_Pandoste._--_Thomas Morus_ et _le Sac de + Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse Réformé_.--LECLERC, + de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_ + (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité + présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle._--Ses + principales productions dramatiques + (1645).--_Zénobie._--Anecdote.--GOMBAULT, un des fondateurs de + la Société savante qui fut la base de l'Académie.--Sa tragédie + des _Danaïdes_ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des + plus féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_ + (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de + Corneille.--_Sémiramis_ (1646).--_Les Amours de Diane et + d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_ + (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales de + Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_ + (1668).--Citation.--Qualités et défauts de + Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des + _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu + célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU ET MILLOTET.--_Manlius + Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et + son extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT, + considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour + des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de + Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_ + (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_ + (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663). 143 + +VIII + +RACINE.--DE 1666 A 1690. + + RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux + grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de la + _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur + Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès dans + le principe,--On l'ôte à la troupe de Molière pour la donner à + la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son succès.--Plaisante + anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des Morts_, de Boileau, et + l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_ (1667).--La Champmeslé + et la Desoeillets.--Mot judicieux de Louis XIV.--Boutade d'un + spectateur.--Première parodie.--Chagrin de Racine.--_Les + Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique de cette jolie + comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement, critiqué par + Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par quelques vers de cette + tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_ (1671).--Sujet donné par + Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot de Chapelle.--Mlle de + Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de la sentinelle et de Mlle + Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_ (1672).--Racine, poëte + satirique, de par Boileau.--_Mithridate_ (1673).--Anecdotes + relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_ (1674), donnée à + Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.--Vers + de Boileau à cette occasion.--Anecdote de Lully.--Singulière + annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle Gaussin, dans le rôle + d'Iphigénie.--Vers qu'on lui adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui + donna l'idée première de cette tragédie à Racine.--La + Champmeslé.--Cabale contre cette pièce.--La _Phèdre_ de + Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de + Nevers.--Les trois sonnets.--Grande querelle.--Frayeur de Racine + et de Boileau.--Le fils du Grand Condé les rassure.--Les + tribulations essuyées par le tendre Racine, à propos de cette + tragédie, le font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit + ans, malgré Boileau.--_Esther_ (1689).--Anecdotes relatives à + cette pièce.--_Athalie_ (1690).--Cette pièce, mal jugée, est + comprise par Louis XIV et défendue par Boileau.--Mme de + Maintenon la fait jouer en présence du roi.--En 1702, après la + mort de Racine, Louis XIV la fait représenter à Versailles.--Les + principaux personnages de la cour y prennent des rôles.--En + 1716, le Régent donne l'ordre aux Comédiens de la mettre au + théâtre.--Le public commence enfin à admirer ce dernier + chef-d'oeuvre de Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité + pendant la Régence. 175 + +IX + +CONTEMPORAINS DE RACINE. + + Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son + genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot + de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_ + (1679).--Sonnet-parodie de Racine au sujet de cette + pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme de Gacon.--_Germanicus_ + (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze de dames.--_Régulus_ + (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de + Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES--_Genseric_ + (1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA + CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de + _Zaïde_, de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à + 1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur + fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_ + (1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_ + (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_ + (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_ + (1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_ + (1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire + de la paternité de _Géta_, première tragédie de + Péchantré.--_Jugurtha_.--_La Mort de Néron_ + (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_, de + _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à + 1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme.-- + LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa prodigieuse + facilité.--Sa première pièce faite quand il avait _neuf + ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à propos de cette + pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_ + (1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_ + (de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses + aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, + RIUPEROUX, autres contemporains de Racine.--Leurs + tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses + principales productions dramatiques.--Sa tragédie de + _Germanicus_ (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_ + (1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers + retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à + tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679), + première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs + rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la + mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième + siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet + auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie + d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis + et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_ + (1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_ + (1731).--Couplets. 213 + +X + +DE RACINE A VOLTAIRE. + +DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718. + + Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du + dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ, + PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre + tragédies,--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_ + (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_ + (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN, Aventures + singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon + mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de Voltaire.--Duché + de Vancy.--Son aventure avec le ministre Pontchartrain.--Ses + trois tragédies sacrées: _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_, + 1706, 1712, 1714.--Pellegrin protégé de Mme de Maintenon.--Ses + aventures.--Ses belles qualités.--_Polidor_ (1703).--_Pélopée_ + (1733).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_ + (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_ + (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts + dans l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_ + (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_ + (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_ + (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_ + (1717).--Épigramme contre Voltaire, à propos de la + tragédie de _Sémiramis_.--Pyrrhus (1726)--_Catilina_ + (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers supprimés.--Horreur + de Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un + succès.--Crébillon et son médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie + de _Mahomet II_ (1714), et des _Troyennes_ (1754). 253 + +XI + +VOLTAIRE.--DE 1718 A 1773. + + VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son + caractère littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot + de Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de + _Zaïre_.--_Oedipe_ (1718).--Son succès.--Anecdotes + et bons mots.--_Artémise_ (1720).--Transformations successives + de cette tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine + des différends de Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et + Éryphile_ (1730 et 1732).--Anecdote de la + _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à Mlle Gaussin et à + Dufrêne.--_Adelaïde Duguesclin_ (1734).--Sa + transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_ + (1736).--Le Franc de Pompignan.--Critique + d'_Alzire_.--Comédie de _l'Enfant prodigue_ + (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de Voltaire sur cette + tragédie.--_La Mort de César_ (1741).--_Mahomet_ + (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour Voltaire.--_Le + Temple de la Gloire_, opéra (1743).--Joli mot de + Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_ + (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un + Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des + Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique + sur _Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote + sur _Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan + Normand._--_Tancrède._--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les + Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes. + --Mot piquant de Voltaire à une actrice. 275 + +XII + +PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.--DEPUIS 1718. + + Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses + tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur + Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_ + (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le + Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement + de terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André + et de sa tragédie.--Le PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de + _Tibère_ (1726).--Épigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son + inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses + tragédies de _Teglis_ (1735).--_Childéric_ + (1736).--_Mégare_ (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de + _l'Esprit du Divorce_ (1736).--Sujet de cette + pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE FRANC DE POMPIGNAN.--Ses + tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_ (1745 et 1734).--Vers + supprimés dans _Didon_.--Vers à mademoiselle + Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers + supprimés.--LAMOTT-HOUDARD.--Son projet d'introduire des + tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_ + (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à + Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_ + (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726).--Genre de + talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de mérite.--Son + histoire.--_Zélisca_.--_La Coquette corrigée_ (1756).--Vers + sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à propos de la + tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys le Tyran_ + (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_ + (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_ + (1751).--PORTELANCE.--Sa tragédie prônée + d'_Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de _Zulica_, de + _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE MIERRE.--De + 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à la + scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume + Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOY, poëte national.--Sa tragédie + de _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_ + (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et + historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes. 297 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien +Théâtre en France, Tome Premier, by Albert Du Casse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** + +***** This file should be named 35609-8.txt or 35609-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/0/35609/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35609-8.zip b/35609-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7fecf82 --- /dev/null +++ b/35609-8.zip diff --git a/35609-h.zip b/35609-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..18c54c6 --- /dev/null +++ b/35609-h.zip diff --git a/35609-h/35609-h.htm b/35609-h/35609-h.htm new file mode 100644 index 0000000..805023b --- /dev/null +++ b/35609-h/35609-h.htm @@ -0,0 +1,12446 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre, by A. du Casse</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + h2 {text-align: center; margin-top: 4em;} + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .blockquote {margin-left: 8%; margin-right: 8%; font-size: 90%;} + .verse {margin-left: 30%; font-size: 95%;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .dalign {position: absolute; right: 10%; text-align: right;} + + .cbrace {white-space: nowrap; font-size: 40pt; font-weight: 100; text-align: center;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .i1 {margin-left: 1em;} + .i2 {margin-left: 2em;} + .i3 {margin-left: 3em;} + .i4 {margin-left: 4em;} + .i6 {margin-left: 6em;} + .i10 {margin-left: 10em;} + .i12 {margin-left: 12em;} + + .ni1 {text-indent: -1em;} + + .left5 {margin-left: 5%;} + .left25 {margin-left: 25%;} + .left30 {margin-left: 30%;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en +France, Tome Premier, by Albert Du Casse + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier + Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, + Vaudeville, Théâtres forains, etc... + +Author: Albert Du Casse + +Release Date: March 18, 2011 [EBook #35609] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numeros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_i" id="Page_i"></a></p> + +<h3>HISTOIRE ANECDOTIQUE</h3> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h1>L'ANCIEN THÉATRE</h1> + +<h3>EN FRANCE</h3> + +<p class="p2 center"><b><small>THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN +VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.</small></b></p> + +<p class="p4 center"><small><b>PAR</b></small></p> + +<p class="p2 center"><big><b>A. DU CASSE</b></big></p> + +<p class="p4 center"><small><b>AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.</b></small></p> + +<p class="center p4"><b>TOME PREMIER</b></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="250" height="182" alt="logo" title="" /> +</div> + +<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br /> + +<b>E. DENTU, ÉDITEUR</b><br /> + +<small><b>LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE</b></small><br /> + +<small><b>PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</b></small></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><b>1864</b></p> + +<p class="center"><small><b>Tous droits réservés.</b></small></p> + +<p class="p4"><a name="Page_ii" id="Page_ii"></a></p> + +<h3>HISTOIRE ANECDOTIQUE</h3> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h3>L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE</h3> + +<p class="p4"><a name="Page_1" id="Page_1"></a></p> + +<p class="center"><b>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</b></p> + +<div class="p2 left25"> +<p class="ni1"><span class="smcap">Mémoires du Roi Joseph</span>,<br /> +10 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Histoire des négociations relatives aux traités de Morfontaine,<br /> +de Lunéville et d'Amiens</span>, faisant suite aux <i>Mémoires du<br /> +roi Joseph</i>, 3 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Album des Mémoires du roi Joseph</span>,<br /> +grand in-folio.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Précis historique des opérations de l'armée de Lyon en 1814</span>,<br /> +1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 1812</span>,<br /> +1 vol. in 8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Opérations du neuvième corps de la Grande-Armée en 1806 et en 1807</span>,<br /> +2 vol. in-8<sup>o</sup> avec atlas.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Précis des opération de l'armée d'Orient de mars 1854 à octobre 1855</span>,<br /> +1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Le duc de Raguse devant l'histoire</span>,<br /> +1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Les erreurs militaires de M. de Lamartine</span>,<br /> +1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Mémoires du prince Eugène</span>,<br /> +10 vol. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">La morale du soldat</span>,<br /> +1 vol. in-18.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Souvenirs d'un officier du 2</span><sup>e</sup><span class="smcap"> de zouaves</span>,<br /> +1 vol. in-18.</p></div> + +<p class="p2 center"><big>ROMANS</big></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="romans"> +<tr> +<td><span class="smcap">Quatorze de Dames</span>, 1 vol. in-18.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Rambures</span>, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Du soir au matin</span>, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Les deux belles-sœurs</span>, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Le marquis de Pazaval</span>, 1 vol. in-18.<br /> + <br /> +<span class="smcap">Le conscrit de l'an VII</span>, 1 vol. in-18.</td> +<td valign="middle" class="cbrace">{</td> +<td>En collaboration avec<br /> +<span class="smcap">M. Valvis</span>:</td> +</tr> +</table> +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><small>Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.</small></p> + +<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p> + +<h2>PRÉFACE</h2> + +<p class="p2">Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai +composé ce livre en <i>bouquinant</i>. C'est du neuf fait +avec du vieux. S'il vous intéresse autant à lire +qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un +et l'autre.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> + +<h4>HISTOIRE ANECDOTIQUE</h4> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h3>L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE</h3> + +<h2>I</h2> + +<p class="center"><b>ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.—LES DEUX PREMIÈRES +PÉRIODES.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1402 A 1588.</b></p> + +<p class="ni1">Origine du théâtre en France.—Théâtre à Saint-Maur.—Lettres-patentes +de 1402.—Confrères de la Passion.—Origine du droit pour les hôpitaux.—<i>Les +mystères</i>.—Analyse d'une de ces pièces.—Anecdote +relative au mystère de la Passion.—Bon mot d'un peintre.—<i>Les moralités</i>.—Origine +de la petite pièce.—Analyse d'une moralité.—Personnages +habituels des mystères et des moralités.—Origine de ce +dicton, <i>faire le diable à quatre</i>.—Origine du prologue.—Principaux +auteurs des mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la +moitié du seizième.—Mystères joués dans les églises au treizième siècle.—Influence +sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau de Bavière, +en 1385.—Modifications apportées aux représentations par les pièces +connues sous le nom de <i>farces</i>.—<i>Les sottises</i>.—Révolution dans le +théâtre en 1548.—Édit du Parlement.—Les Confrères de la Passion à +l'Hôtel de Bourgogne.—Transition entre le genre sacré et le genre +profane, un peu avant 1548.—Modification du goût en France.—<span class="smcap">Lazare +Baïf</span> et <span class="smcap">Jean de la Taille</span>.—Principaux auteurs et principales +compositions dramatiques, de 1548 à 1588.—<span class="smcap">Jodelle</span>.—La +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +tragédie des anciens remise sur la scène française.—<i>Cléopâtre, Didon.</i>—Les +comédies de Jodelle (de 1552 à 1558).—<span class="smcap">Jean de la Rivey.</span>—Ses +comédies.—Ses innovations.—Comédie des <i>Esprits</i>, représentée +en 1576.—Les farces.—<span class="smcap">François Villon</span>, auteur de celle de l'<i>Avocat +Pathelin</i>.—Anecdote relative à la pièce de la Passion, de Villon.—Succès +de l'<i>Avocat Pathelin</i>, au commencement du seizième siècle.</p> + +<p class="p2">L'origine du théâtre en France ne remonte pas au +delà du commencement du quinzième siècle. Toute +tradition de l'art dramatique qui, chez les anciens, +avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait +entièrement perdue, lorsque, poussés par une +pensée pieuse, quelque bourgeois de Paris eurent +l'idée de former une société, d'élever un théâtre, et +d'y représenter les <i>Mystères de la Passion</i>.</p> + +<p>C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes, +qu'ils choisirent pour y dresser leurs tréteaux. Le +choix de Saint-Maur fut déterminé par deux raisons. +La première, c'est que la société dramatique craignait, +et elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir +d'exercer dans l'intérieur de la ville; la seconde, +c'est que les quartiers avoisinant la place Royale +étaient alors la partie la mieux habitée de Paris, et +que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu +éloigné des grands hôtels.</p> + +<p>Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles +aux représentations; mais, en 1402, la troupe de +Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer devant +Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet +infortuné monarque, et les acteurs obtinrent des +lettres-patentes pour leur établissement dans la capitale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter +la création du premier théâtre à Paris. La troupe +prit le nom de <i>Confrères de la Passion</i>, nom qui +rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de +l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des +Saints. La salle de spectacle fut tout simplement une +salle de l'hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis.</p> + +<p>Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères +de la Passion subsista sans rival et sans grande amélioration, +il était fort couru cependant, puisqu'en +1541, un arrêt du Parlement obligea la société à +payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, +<i>pour les indemniser</i> de la diminution que l'on +remarquait dans les aumônes qui leur étaient faites +depuis les représentations théâtrales. C'est à cet édit +qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe +pour les hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à +nous et qui subsiste encore.</p> + +<p>L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait +<i>Mystère</i>, était un <i>factum</i> presque toujours long, +grossier et absurde, tiré de l'Écriture sainte et de la +Legende des saints, et où Dieu et le diable étaient +souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand +succès furent: <i>le Mystère des Actes des Apôtres</i>, par +Arnoul et Simon Gréban (représenté en 1450); <i>le +Mystère de la Passion</i>, par Jean Michel (en 1490); +<i>le Mystère du</i> <span class="smcap">Vieil</span> <i>Testament</i>, par Jean Petit (en +1506); <i>le Mystère de la Conception et Nativité de la +glorieuse Marie vierge avec le mariage d'icelle</i>, etc., +par Joseph de Marnef (en 1507); <i>le Mystère et beau +miracle de Saint-Nicolas</i>, avec quatre-vingt-quatre +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +personnages, par Pierre Sergent (en 1544).</p> + +<p>On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de +pièces, par l'analyse de l'une d'elles, <i>le Mystère du</i> +<span class="smcap">Vieil</span> <i>Testament</i>. Dieu, irrité des crimes qui se commettent +à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer +le feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage +ayant nom <i>Miséricorde</i>, veut intercéder pour les habitants +des cités condamnées; Dieu répond naïvement:</p> + +<p class="verse">Leur péché si fort me déplaît,<br /> +Vu qu'il n'y a ni raison ni rime,<br /> +Qu'ils descendront tous en abîme.</p> + +<p><i>Le Mystère de la Passion</i>, qui fut représenté en +Suède, sous le règne de Jean II, devint la cause d'une +véritable et épouvantable tragédie. L'acteur ayant +le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit +tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement +le fer de son arme dans le côté de celui qui était sur +la croix. Ce dernier tomba mort et écrasa dans sa +chute l'actrice qui représentait Marie. Jean II, indigné +de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de +lance, se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre +fait voler sa tête. Le public, à son tour, exaspéré de +la mort d'un homme qui lui plaît, envahit le théâtre +et décapite le roi.</p> + +<p>Les représentations des Mystères servaient aussi +souvent pour les fêtes et les solennités, telles que les +mariages des princes, leurs entrées dans la capitale.</p> + +<p>Les idées les plus absurdes trouvaient place dans +ces sortes de poëmes dramatiques. Ainsi, dans l'un +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +d'eux, Jésus-Christ en perruque et le diable en bonnet +à deux cornes, se disputent, se battent à coups de +poing et finissent par danser ensemble.</p> + +<p>Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à +ceux qui l'entouraient en regardant <i>un paradis</i> qu'il +venait de terminer pour la représentation d'un Mystère.</p> + +<p>—«Voilà bien le plus beau paradis que vous +vîtes jamais, ni que vous verrez.»</p> + +<p>Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau +genre de pièces théâtrales, auxquelles on donna +le singulier nom de <i>Moralités</i>, partagea d'abord avec +les Mystères les faveurs de la scène, puis leur succéda.</p> + +<p>Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième +siècle, que les <i>Moralités</i> eurent les honneurs du théâtre. +Dans le principe, une Moralité n'était qu'une +petite pièce qu'on jouait après le Mystère, pour faire +rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer +les représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas +encore longtemps, <i>la petite pièce</i>, et par ce qu'on +appelle aujourd'hui <i>une fin de rideau</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Jean Bouchet</span>, procureur à Poitiers, est un des +premiers qui ait introduit les Moralités au théâtre. +Au commencement du règne de Louis XII, il en fit +représenter une intitulée le <i>Nouveau-Monde</i>, qui eut +un grand succès. Cette pièce contenait un trait de +satire très-vif contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui +avait autorisé les poëtes à critiquer les défauts de +toutes les personnes de son royaume, sans exception, +fut le premier à en rire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités +les plus admirées du théâtre de cette époque.</p> + +<p>La pièce est intitulée <i>le Mirouer et l'exemple des +enfants ingrats</i>. Un père et une mère marient leur +fils unique et lui abandonnent tous leurs biens. Ils +tombent dans la misère et ont recours à leur enfant. +Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse. +A son repas, il se fait servir un pâté de venaison. Du +pâté s'élance un crapaud qui s'attache à son nez et +que rien ne peut en arracher. Pensant que ce doit être +une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le +renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est +qu'au moment où il obtient l'absolution du Saint-Père +que le crapaud tombe de son nez.</p> + +<p>Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement +les frais des Mystères, Satan avait d'ordinaire +la plus large part dans les Moralités. On voyait souvent +plusieurs diables sur la scène. Les représentations +prenaient le nom de <i>Petite Vie ou Grande Diablerie</i>, +suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre +diables sur le théâtre; d'où est venu le proverbe de +<i>faire le diable à quatre</i>.</p> + +<p>Il est juste de dire que malgré les défauts de toute +nature dont ces sortes de pièces fourmillaient, on y +trouvait cependant parfois des idées morales et des +mots spirituels.</p> + +<p>Une Moralité jouée dès le commencement du seizième +siècle, nous offre une nouveauté dont les +auteurs modernes du boulevart abusent bien souvent: +le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici +question, fait connaître de la manière suivante, à +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +son public, le but de sa pièce:—Un jour, dit-il, +j'étais couché seul dans ma chambre, je me sentis +tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis +Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les +moyens qu'il employait pour tenter les chrétiens. +Quant aux hérétiques, ajoutait-il, et aux infidèles, +comme ils me sont acquis, je ne m'en inquiète guère. +Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant +n'être entendu de personne, découvrait à son maître +toutes ses ruses, sans réticence, sans déguisement; +aussi, lorsque je fus de retour chez moi, je m'empressai +de prendre la plume et d'écrire tout ce que +j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu +retenir, afin de faire connaître aux chrétiens les principaux +tours de Satan. Ils pourront ainsi les prévenir +et les éviter.»</p> + +<p>Aux auteurs des Mystères et des Moralités que +nous avons cités plus haut, nous pouvons encore en +ajouter quelques-uns. <span class="smcap">Barthélemy Anneau</span>, principal +au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque, +fit représenter <i>les Mystères de la Nativité par personnages</i>. +Anneau eut une fin tragique. Le 21 juin 1565, +au moment où la procession passait devant le collége, +une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres +sur le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait. +Le peuple, furieux, se précipita dans l'établissement +et massacra sans pitié le principal, qui avait du reste +une fort mauvaise réputation.</p> + +<p><span class="smcap">Jean Abundance</span>, notaire au Pont-Saint-Esprit, +qui composa plusieurs Mystères et les fit jouer vers +1544. <i>Moralité et figure sur la Passion</i>; <i>le joyeux</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +<i>Mystère des Trois Rois</i>; <i>le Couvert d'humanité</i>; <i>le +Monde qui tourne le dos à chacun</i>; <i>Plusieurs qui +n'ont pas de conscience</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Jean Allais</span><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, maître et chef des joueurs de Moralités +et de Farces, et qui mourut vers la fin du +seizième siècle après avoir fait représenter quelques +pièces.</p> + +<p><span class="smcap">Bonfons</span>, le plus ancien des auteurs dramatiques +français connus. Il fit jouer une pièce sous le titre de +<i>Griselidis</i> ou <i>la marquise de Salus</i>, histoire mise +par personnages et rimes, l'an 1395.</p> + +<p><span class="smcap">Jean Bouchet</span>, procureur à Poitiers, auteur d'une +pièce à huit personnages, intitulée <i>Sottie</i>, et d'une +moralité qui fait allusion à la pragmatique qui, sous +Louis XII, divisait la France.</p> + +<p><span class="smcap">Simon Bourgoin</span>, valet de chambre de Louis XII, +auteur d'une Moralité ayant pour titre: l'<i>Homme +juste et l'Homme mondain</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +<span class="smcap">Jean Parmentier</span>, marchand de Dieppe, qui fit +jouer en 1527 dans sa ville natale: la <i>Moralité très-excellente</i>, +en l'honneur de la glorieuse assomption +de Notre-Dame.</p> + +<p>Cette circonstance prouve que vers le seizième +siècle, Paris n'était plus seul en possession d'un théâtre, +et que le goût des représentations dramatiques +avait gagné la province.</p> + +<p>Au treizième siècle, près de deux cents ans avant +la fondation du théâtre des Confrères de la Passion, +à Saint-Maur, on jouait déjà des espèces de tragédies +rimées ou plutôt <i>rimaillées</i>, et, chose plus singulière, +en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention +d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient +pour personnages Dieu, le diable et les saints, étaient +représentées <i>dans les églises</i>. Elles différaient des +Mystères qu'on introduisit plus tard au théâtre, en +ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est +là certainement la plus ancienne origine des pièces +chantées, et la première et grossière image des opéras. +Avant la révolution de 1789, beaucoup d'abbayes +possédaient encore dans leurs archives, des manuscrits +contenant des sortes de drames de cette espèce, +joués dans les églises avec chant, déclamation et +gestes.</p> + +<p>Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères +de la Passion, d'autres sociétés théâtrales +tentèrent de se fonder en France, dans le but de <i>bénéficier</i> +plutôt que dans celui de <i>moraliser</i>; car Philippe-Auguste +chassa les comédiens de son royaume, +en disant: Que le théâtre du monde fournissait assez +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +de comédiens en original, sans s'amuser à les copier +et sans s'arrêter à leurs fictions; intention morale, +sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps +suivie.</p> + +<p>En 1385, quelques années avant la fondation du +théâtre de Saint-Maur, lors de l'entrée à Paris de la +belle Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, on +établit sur les places publiques des théâtres en plein +vent, où se trouvaient des chœurs de musique, des +orgues, et sur plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent +<i>diverses histoires de l'Ancien-Testament</i>.</p> + +<p>Au moyen de machines ingénieuses, probablement +dans le genre de ce qu'on appelle aujourd'hui au +théâtre <i>des trucs</i>, on fit descendre des édifices plusieurs +enfants vêtus comme on a coutume de représenter +les anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête +de la reine. Un homme, se laissant couler sur une +corde tendue depuis le haut des tours de Notre-Dame +jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint +également déposer une couronne sur le front d'Isabeau. +Comme la nuit était close quand l'audacieux +équilibriste exécuta ce tour périlleux, il prit à la main +un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien apercevoir.</p> + +<p>Dans cette grande représentation ou mise en scène +de l'entrée de la reine Isabeau à Paris, on peut donc +retrouver la trace, peut-être même l'origine, du drame +proprement dit, du drame avec musique ou opéra, +du drame avec mise en scène, machines, trucs ou +pièce féerique. C'est à cette époque qu'il est permis +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +de reporter les premiers essais de l'art de l'équilibriste.</p> + +<p>Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de +Louis XII, le goût du public pour le genre des représentations +théâtrales se modifia. Aux Mystères et aux +Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un +acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma +<i>Farces</i>.</p> + +<p>Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des +Moralités, ne manquaient pas d'originalité et d'esprit, +et bien des auteurs y puisèrent, par la suite, +une partie de leurs idées et de leurs bons mots. Sans +vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut +dire que plusieurs approchaient du comique de bon +aloi. Il serait impossible de donner l'énumération, +même approximative, de ces pièces. Beaucoup n'étaient +jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois +troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et +auxquelles le public donnait les noms: d'<i>Enfants +Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs de la Bazoche</i>. Les +théâtres portatifs sur lesquels on représentaient d'habitude +les Farces, finirent par inquiéter les acteurs +qui avaient remplacé les Confrères de la Passion, et +l'on verra les réclamations qui furent portées par eux, +sous Louis XIII<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Disons aussi, en passant, qu'une +de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +le règne de François I<sup>er</sup>. Elle fait pour ainsi dire école, +c'est celle de <i>l'avocat Pathelin</i>, du poëte <span class="smcap">Villon</span>, +remise à la scène deux siècles après, par Brueys. +Nous en parlerons avec quelques détails, un peu plus +loin.</p> + +<p>Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore +d'autres d'un genre analogue qu'on nomma les <i>Sottises</i>, +et qui, moitié sérieuses, moitié bouffonnes, finirent +par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries +telles que le public en fut scandalisé.</p> + +<p>Telle fut la filière par laquelle les représentations +théâtrales et le genre dramatique passèrent en +France, depuis leur origine jusqu'à l'année 1548.</p> + +<p>Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre. +On ôta aux Confrères de la Passion la maison de +la Trinité, qui rentra dans sa destination première et redevint +un hôpital. Puis, comme le goût s'était un peu +épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du +diable avait fini par paraître quelque chose d'assez +inconvenant, on permit aux Confrères de construire +une salle de spectacle et d'y donner des représentations, +mais sous la condition expresse, <i>par arrêt du +Parlement</i>, que l'on ne jouerait que des pièces à +<i>sujets profanes, licites et honnêtes</i>.</p> + +<p>Les Confrères de la Passion avaient fait des gains +considérables pendant les cent quarante-six ans qu'ils +avaient exercé de père en fils, leur profession lucrative. +La société étant fort riche, acheta l'ancien hôtel +des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle +éleva des constructions fort belles, et pendant quarante +ans encore (jusqu'en 1588), elle continua à +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +donner des représentations. Elle était assez désappointée, +du reste, d'être obligée de renoncer aux +Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont +les membres faisaient profession de piété.</p> + +<p>Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été +abandonnées qu'après l'édit de 1548, on doit signaler +cependant trois drames ou tragédies qui, représentés +par les Confrères de la Passion sur leur ancien théâtre +avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la +transition du genre sacré au genre profane. Deux de +ces pièces sont de <span class="smcap">Lazare Baïf</span>: 1<sup>o</sup> <i>Electre, tragédie +contenant la vengeance de l'inhumaine et très-piteuse +mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande, faite +par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus, +traduit du grec de Sophocle, ligne pour ligne, +vers pour vers, en rimes françaises</i>. 2<sup>o</sup> <span class="smcap">Hecuba</span>. Toutes +deux furent représentées en 1537. La troisième +pièce, <i>la Destruction de Troie</i>, jouée en 1544, est de +<span class="smcap">Chopinel</span>.</p> + +<p>Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des +Mystères, qui font leur apparition sur le théâtre +avant l'édit de 1548.</p> + +<p>Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la +littérature dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, +le goût s'était étendu et épuré; l'imprimerie avait +été inventée; les lettres avaient eu leur renaissance +sous François I<sup>e</sup>r; les livres, devenus moins rares, ramenaient +les idées vers le théâtre des anciens. On +pensa donc d'abord à traduire les auteurs grecs et +romains, puis à les imiter, puis enfin, on s'enhardit +jusqu'à créer des pièces à sujets non encore traités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un +des premiers qui aient songé à faire revivre, sur la +scène française, les tragédies des anciens, fut abbé, +conseiller au Parlement, maître des requêtes, et enfin +ambassadeur à Venise en 1538. C'était pour cette +époque, un littérateur des plus distingués. Si Lazare +Baïf fut en quelque sorte le régénérateur de la tragédie, +<span class="smcap">Jean de la Taille de Bondaroy</span> fut le régénérateur +de la comédie. Né près de Pithiviers, gentilhomme +de la Bauce, Jean de la Taille donna au théâtre, +outre plusieurs tragédies (dont une avec chœur, +la <i>Famine</i>), trois comédies en prose: les <i>Corrivaux</i> +en 1562<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; <i>Négromant</i> en 1568 et le <i>Combat de +Fortune et de Pauvreté</i> en 1578. La première de ces +comédies, tirée de l'Arioste, a un prologue très-significatif; +il commence ainsi: «Il semble, Messieurs, +à vous voir assemblés en ce lieu, que vous y soyez +venus pour ouïr une comédie. Vraiment, vous ne +serez point déçus de votre intention. Une comédie, +pour certain, vous y verrez, non point une +farce, ni une moralité. Nous ne nous amusons +point en chose, ni si basse, ni si sotte, et qui ne +montre qu'une pure ignorance de nos vieux Français. +Vous y verrez jouer une comédie faite au +patron, à la mode et au portrait des anciens Grecs +et Latins; une comédie, dis-je, qui vous agréera +plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +moralités qui furent onc jouées en France. Aussi, +avons-nous grand désir de bannir de ce royaume +telles badineries et sottises qui, comme amères épiceries, +ne font que corrompre le goût de notre +langue.»</p> + +<p>Comme on le voit, le prologue est tout un programme. +C'est l'acte de rupture de l'ancien théâtre +avec le nouveau. C'est le goût cherchant à supplanter +le ridicule.</p> + +<p>Les principaux écrivains qui travaillèrent en France +pour le théâtre, de 1548 à 1588, époque de transition, +sont:</p> + +<p><span class="smcap">Fonteny</span>, ancien confrère de la Passion, qui fit paraître, +en 1587, <i>le Beau Pasteur</i>, <i>la Chaste Bergère</i> +et <i>Galathée</i>, assez ennuyeuses pastorales.</p> + +<p><span class="smcap">Guersens</span>, avocat au Parlement de Bretagne, puis +sénéchal de Rennes, lequel composa, vers 1583, +quelques pastorales.</p> + +<p><span class="smcap">Montreux</span>, auteur de plusieurs tragédies, entre +autres celle d'<i>Isabelle</i>, tirée du poëme de <i>l'Arioste</i>, +où l'on trouve le dialogue suivant entre Rodomont +et Isabelle, dialogue qui fera juger de la convenance +des pièces de cette époque:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i6 smcap">RODOMONT.</span></p> + +<p>Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars<br /> +Me permet de ravir, seule loi des soudars.</p> + +<p><span class="i6 smcap">ISABELLE.</span></p> + +<p>Un plaisir si léger vous sera peu durable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +<span class="i6 smcap">RODOMONT.</span></p> + +<p>Nul plaisir n'est léger, qui nous est secourable.</p> + +<p><span class="i6 smcap">ISABELLE.</span></p> + +<p>Est-ce bien que forcer une simple femelle?</p> + +<p><span class="i6 smcap">RODOMONT.</span></p> + +<p>Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle.</p></div> + +<p><span class="smcap">Mathieu</span>, principal du collége de Vercel, puis historiographe, +et qui donna au théâtre, en 1580, la +tragédie de <i>Clytemnestre</i>, celle de <i>Vasthi répudiée</i>, +en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, <i>la Guisarde +ou le triomphe de la Ligue</i>, à laquelle Racine, +dans <i>Athalie</i>, emprunta plus d'une pensée.</p> + +<p><span class="smcap">Jacques de Boys</span>, auteur de <i>Comédie et Réjouissance +de Paris</i>, poëme dramatique représenté en 1559, +composé à l'occasion du mariage du roi d'Espagne +et du prince de Piémont avec Élisabeth et Marguerite +de France, à la fin duquel poëme ces princesses +chantent des épithalames.</p> + +<p><span class="smcap">Desmazures</span>, capitaine d'une troupe de cavalerie +sous Henri II, qui composa, en 1566, les tragédies +de <i>Josias</i>, de <i>David combattant</i>, <i>David fugitif</i> et +<i>David triomphant</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Lebreton</span>, auteur de plusieurs tragédies, entre +autres <i>Adonis</i>, <i>Dorothée</i>, jouées en 1579.</p> + +<p><span class="smcap">Le Devin</span>, qui fit les tragédies d'<i>Esther</i>, de <i>Judith</i> +et de <i>Suzanne</i>, de 1570 à 1576.</p> + +<p>Trois autres auteurs méritent une étude toute particulière, +car tous les trois font époque et même +école. <span class="smcap">Jodelle</span>, pour la tragédie; <span class="smcap">La Rivey</span>, pour la +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +comédie; <span class="smcap">Villon</span>, pour les pièces dénommées farces. +Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous +ne devons pas oublier de citer <span class="smcap">Gérard de Vivre</span>, qui +fit jouer, en 1577, <i>les Amours de Thésée et de Déjanire</i>. +Cette pièce se termine par le mariage de +Thésée et de Déjanire, ce qui est très-moral; mais +ce qui est moins convenable, ce sont les dernières paroles +de l'acteur au public:—«Messieurs, n'attendez +pas que les noces se fassent ici, vu que le reste se +fera là dedans.»</p> + +<p><span class="smcap">Jodelle</span> passe pour le premier qui essaya de ressusciter +l'ancienne tragédie. Il ne put suivre que d'un +peu loin les grands modèles de l'antiquité; mais il +eut le courage de les prendre pour guides, ce qui, +à cette époque, était beaucoup. Il rendit par là un +immense service à l'art dramatique en France, car il +trouva bientôt des imitateurs<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Ce poëte, qui eut +une grande réputation, et qui fut honoré de la protection +des rois Henri II et Charles IX, était encore fort +jeune quand il donna au théâtre sa première tragédie, +<i>Cléopâtre</i>, en 1552. Cette pièce eut des partisans +et des adversaires; mais elle fit tant de plaisir à +Henri II que ce prince fit compter à Jodelle cinq cents +écus d'or; chose fort rare. Le succès du poëte faillit +lui coûter bien cher. Les applaudissements dont on +l'accabla échauffèrent la tête de quelques-uns de ses +amis. Dans une partie de carnaval faite à Auteuil +près Paris, Ronsard et les autres poëtes formant ce +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +qu'on appelait la <i>pléiade</i> française, eurent l'idée bouffonne +de sacrifier un bouc à Jodelle, en imitation +d'une des anciennes fêtes à Bacchus. Des couplets +furent chantés, il s'ensuivit une espèce de baccanale +qui, de nos jours, paraîtrait fort innocente, et +qui parut alors un attentat à la religion. Ce fut à +grand'peine que les auteurs de cette scène <i>renouvelée +des Grecs</i> purent échapper aux châtiments des impies +et des athées.</p> + +<p>Jodelle fit représenter également, en 1552, sa tragédie +de <i>Didon se sacrifiant</i>. Comme dans sa <i>Cléopâtre</i>, +il y eut des chœurs, ainsi que c'était l'usage +chez les anciens. Outre plusieurs autres pièces moins +importantes, le poëte de Henri II et de Charles IX +composa des comédies qui sont plus remarquables +par les licences de pensées et de style, par les obscénités +même, que par un mérite littéraire. La première +de ces comédies, jouée en 1552, est <i>Eugène ou +la Rencontre</i>, pièce en cinq actes en vers de huit syllabes +avec prologue. Puis vint <i>la Mascarade</i>, <i>Momerie +ou Muette</i>, <i>pantomime ou pièce dramatique</i>, qui +fut exécutée à l'Hôtel-de-Ville, en 1558, en présence +de Henri II.</p> + +<p>Jodelle eut le grand mérite de comprendre ce que +valaient les anciens, assez de force de volonté pour +suivre leurs traces, assez de talent pour faire quelques +pas dans la même carrière. Il y avait une sorte +d'élévation dans sa pensée; et si la langue lui eût +prêté plus de charmes peut-être eût-il été un grand +poëte dramatique? Nul, avant lui, à son époque, et +longtemps encore après lui, ne comprit aussi bien la +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +vraie marche du poëme destiné au théâtre. Il est +permis de dire: que c'était un habile architecte +réduit à construire avec de mauvais matériaux.</p> + +<p><span class="smcap">Jean de la Rivey</span>, qui a laissé plusieurs comédies +au théâtre, vivait vers le milieu du seizième siècle. +Il est le premier qui ait osé composer des pièces de +pure invention et des comédies en prose<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. +5: Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant l'apparition +des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait remarquer.</p> + +<p>A ce double point de vue, il mérite d'être cité; car +si Jodelle fit faire un pas immense à la tragédie, il +fit faire également un grand pas à la comédie qu'il +dégagea des premières entraves. On a de lui, <i>le Jaloux</i>, +comédie en un acte et en prose avec prologue, +tirée de <i>l'Eunuque</i> et de <i>l'Andrienne</i>; <i>le Laquais</i>, +comédie en cinq actes et en prose, représenté en 1578 +comme la précédente; <i>le Morfondu</i>, <i>les Écoliers</i>, <i>la +Veuve</i>, comédies en cinq actes et en prose, jouées +en 1579 toutes les trois. La première des comédies +de La Rivey, <i>les Esprits</i> (en cinq actes et en prose), +fut représentée en 1576. Elle offre une particularité +qui mérite d'être signalée. Dans une scène fort jolie, +on fait croire à un vieillard que les esprits malins se +sont emparés de sa maison. Cette idée fut reproduite +dans le <i>Retour imprévu</i> de Regnard, joué aux Français +en 1700. Puis, dans une autre scène, on trouve +un monologue d'un avare à qui l'on a pris son argent, +monologue dont Molière a fait grandement son profit +dans le quatrième acte de sa pièce de <i>l'Avare</i>, ainsi +qu'il est facile de le prouver. Voici ce que dit le personnage +de la comédie de La Rivey:</p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +<span class="smcap">SEVERIN</span>, <i>regardant sa bourse</i>:</p> + +<p class="blockquote">«Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a +mis dedans? hélas! je suis perdu, je suis détruit, je suis +ruiné. Au voleur! au larron! prenez-le. Arrêtez tous ceux +qui passent. Fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable +que je suis! où cours-je? à qui le dis-je? Je ne sais +où je suis, que je fais ni où je vais. (<i>Aux spectateurs.</i>) Hélas! +mes amis, je me recommande à vous tous; secourez-moi, je +vous prie; je suis mort, je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a +dérobé mon âme, ma vie, mon cœur et toute mon espérance? +Que n'ai-je un licol pour me pendre? car j'aime mieux mourir +que de vivre ainsi. Hélas! elle est toute vuide, vrai Dieu! +Quel est ce cruel qui tout à coup m'a ravi mes biens, mon +honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis: que ce jour m'a +été malencontreux! A quoi veux-je plus vivre, puisque j'ai +perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés, et que +j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes écus +que j'avais épargnés, retirant le pain de ma bouche, n'osant +manger mon saoûl, et qu'un autre jouit maintenant de mon +mal et de mon dommage!»</p> + +<p>Les petites pièces qu'on appela du nom de <i>Farces</i>, +firent leur apparition au théâtre un peu avant l'époque +où les Mystères cédèrent le pas aux Moralités. +Les Farces sont assez dans le goût du peuple français, +ce sont elles qui, selon toute probabilité, +peuvent être considérées comme ayant donné naissance +au vaudeville. Bien peu ont eu les honneurs de +l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès +véritable et un retentissement qui la maintint +plus d'un siècle au théâtre: c'est celle de <i>l'Avocat +Pathelin</i> du poëte Villon. Bien plus, après avoir été +jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite au +goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve +encore, de nos jours, au répertoire du Théâtre-Français.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +<span class="smcap">François Corbeuil</span>, dit <i>Villon</i>, poëte qui vivait au +commencement du seizième siècle et qui passe pour +l'auteur de l'<i>Avocat Pathelin</i>, se retira, dit-on, sur +ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis, abbé +à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que +pour s'égayer dans sa retraite, et aussi dans le but +de divertir les habitants du lieu, il entreprit de faire +jouer en langue poitevine la Passion de Notre-Seigneur, +puis la farce de <i>Maître Pierre Pathelin</i>. La +première de ces deux pièces fut la cause d'un petit +scandale qui amusa le pays plus peut-être que le mystère +représenté. Tout étant prêt pour jouer la Passion, +on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez +beaux pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel. +Villon s'adressa au sacristain d'un couvent de Cordeliers +dans l'établissement desquels existait une chape +magnifique. Le sacristain refusa de la prêter, faisant +fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, +furent l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés +en diables, armés d'instruments de toute espèce, +ils donnèrent au pauvre sacristain un charivari +des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain! +hé! le vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père +une pauvre chape.» Les déguisements effrayèrent +le malheureux, le bruit effraya sa mule, la mule se +débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ +de bataille et les charivaristes se retirèrent en riant +aux éclats.</p> + +<p>Mais revenons à l'<i>Avocat Pathelin</i>. Cette farce fut +reçue du public avec des applaudissements frénétiques. +Le fait est, que comme <i>farce</i>, elle l'emporte de +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce +genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce +vieux proverbe: <i>A trompeur, trompeur et demi</i><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<h2>II</h2> + +<p class="center"><b>TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1588 A 1630.</b></p> + +<p class="ni1">Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à 1630.—Les +Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, +1588.—La troupe se scinde en deux parties en 1600.—La seconde +troupe s'établit au Marais.—<span class="smcap">Robert Garnier.</span>—Les principales +tragédies, de 1568 à 1588.—Anecdotes relatives aux représentations de +<i>Bradamante</i> et de <i>Hippolyte</i>.—<span class="smcap">Alexandre Hardy</span>, de 1601 à 1630.—Sa +fécondité.—Ses principales productions dramatiques.—<i>La Force +du sang</i>, et <i>Théagène et Chariclée</i>.—Prix des places aux théâtres.—Différents +usages.—Entr'actes.—Chœurs.—Orchestre.—Droits +d'auteur.—L'art dramatique pendant les trente premières années du +dix-septième siècle.—<span class="smcap">Nicolas Chrétien</span>, ses pastorales et ses tragédies.—Celle +d'<span class="smcap">Alboin</span>.—<span class="smcap">Raissigner.</span>—L'<i>Aminte du Tasse</i>.—Les +<i>Amours d'Astrée</i>.—<span class="smcap">Pierre Brinon</span>, auteur de la <i>Calomnie</i> et de +<i>l'Éphésienne</i>.—Beaux vers qu'on trouve dans ces deux tragédies.—Les +dernières <i>moralités</i>, en 1606 et 1624, de <span class="smcap">Soret</span>.—Le roman de l'<i>Astrée</i>, +de <span class="smcap">Durfé</span> et de <span class="smcap">Baro</span>.—Pastorale de Baro.—Anecdote plaisante +relative à celle de <i>Cloreste</i>.—<span class="smcap">Pierre du Ryer.</span>—Ses œuvres dramatiques.—Beaux +vers qui s'y rencontrent.—Sa <i>Lucrèce</i>.—Singulières +licences des poëtes de cette époque.</p> + +<p class="p2">La première période de l'art théâtral en France +peut être considérée comme embrassant l'espace qui +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +s'écoule de la fin du quatorzième siècle au milieu du +seizième; la seconde période, les quarante années de +1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans +l'enfance, se traîne péniblement sans faire de progrès; +pendant la seconde époque, quelques hommes +de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir +de ses langes; secouant les vieilles coutumes reçues, +admises sur la scène par un public ignorant, ils +arrivent à un commencement de pièces dramatiques +et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles +de Corneille, de Racine et de Molière.</p> + +<p>Nous avons dit que les Confrères de la Passion +voyaient avec peine les Mystères et les Moralités remplacés +peu à peu, sur leur théâtre, par des drames +profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne +pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son +Fils, de la Sainte Vierge et du diable, cédant le pas à +Priam, à Cléopâtre, à Didon, à Marc-Antoine et autres +personnages des histoires grecque ou romaine. +Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité, +avec d'assez bons profits toutefois, leur théâtre +de l'hôtel de Bourgogne, pendant quarante années, +ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de +comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation +du roi. Cette troupe peut être considérée, en +quelque sorte, comme formant la souche de celle de +la Comédie-Française, bien que la fondation du Théâtre-Français +tel qu'il est encore de nos jours, date du +21 octobre 1680, seulement sept ans après la mort +de Molière.</p> + +<p>La troisième période théâtrale s'étend de 1588 à +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +1630, époque où Corneille commença à se produire. +Sans avoir encore une grande valeur littéraire et dramatique, +sans briller surtout par un goût bien pur, +les pièces données à la scène pendant ces quarante-deux +années sont supérieures, en tout point, à ce +qui avait été écrit jusqu'alors.</p> + +<p>En 1600, l'affluence du public était devenue telle +aux représentations, qu'un seul théâtre parut insuffisant. +La troupe de l'hôtel de Bourgogne se scinda. +Une partie forma une nouvelle société, qui fut s'établir +au Marais et l'autre conserva son ancien emplacement: +il y eut donc alors deux scènes françaises à +Paris. Cinquante ans après, ainsi que nous l'expliquerons +plus loin, Molière forma une troisième troupe.</p> + +<p>L'auteur qui occupe en première ligne la période +théâtrale de 1588 à 1630 est <span class="smcap">Alexandre Hardy</span>. Il +mérite d'être étudié; mais avant de parler de lui, disons +un mot de <span class="smcap">Robert Garnier</span>, qui parut après Jodelle +et fut comme le trait d'union entre ces deux +poëtes dramatiques.</p> + +<p>Né à la Ferté-Bernard en 1534, et mort en 1590, +Robert Garnier occupa des charges importantes, mais +son goût le portant vers l'étude des anciens, il travailla +pour le théâtre, s'efforçant surtout d'imiter +Sénèque.</p> + +<p>Il ne faut pas chercher, dans les tragédies, en assez +grand nombre, qu'il fit représenter, un style facile, +des pensées bien élevées, ni des situations bien naturelles; +cependant, son rang est marqué parmi les +bons poëtes tragiques de la seconde période. Ses +pièces sont comme une source de poésies de toute +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +nature. Ainsi, il n'est pas rare de trouver dans ses +chœurs, des stances dignes de l'ode; dans les scènes +familières, des traits propres à l'épître. Son style est +ampoulé, cela est vrai; mais ainsi le voulait le goût +de l'époque. Si la langue fut un obstacle pour Jodelle, +Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant au besoin +des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont +outrées, ses conceptions bizarres, mais sa muse est +ardente et désintéressée. Vivant sous l'empire des +idées poussées au fanatisme religieux le plus déplorable, +il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous +les sujets de ses tragédies sont choisis de façon à +inspirer à son public une juste horreur des dissensions +intestines. Il montre à la France ses malheurs +dans ceux de Rome succombant sous les blessures +que lui font ses propres enfants. Il combat avec force, +avec talent: l'orgueil, l'envie, la cruauté. Défenseur +des droits de la société, Garnier est non-seulement +un poëte patriote, mais encore un moraliste éclairé. +Si dans son <i>Hippolyte</i>, on voit une <i>Phèdre</i> sans pudeur +bien différente de la Phèdre de Racine, on doit +ne pas oublier que Garnier vivait sous Henri II et +sous Charles IX, Racine sous Louis XIV.</p> + +<p>Les principales productions dramatiques de Robert +Garnier sont: <i>Cornely</i>, <i>Hippolyte</i>, <i>Marc-Antoine</i>, +<i>Porcie</i>, <i>la Troade</i>, <i>Antigone</i>, <i>Bradamante</i> et <i>Sédécias</i>, +tragédies en chœurs, représentées de 1568 à +1588.</p> + +<p>Lors de la première représentation de <i>Bradamante</i>, +en 1582, l'acteur jouant le rôle de Laroque avait à +dire ces deux vers:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<p class="verse">Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez,<br /> +Vous n'êtes pas trop bien assuré <i>sur vos piés</i>.</p> + +<p>Jamais il ne put terminer le second vers qu'en +remplaçant le mot <i>piés</i> par <i>jambes</i>, ce qui amusa +beaucoup le public. Ceci rappelle cet autre acteur +qui ayant à prononcer ces mots:</p> + +<p>—<i>C'en est fait, il est mort,</i> disait habituellement: +<i>C'en est mort, il est fait</i>.</p> + +<p>Dans l'<i>Hippolyte</i> de Garnier, représenté en 1568, +on ne peut s'empêcher de remarquer la naïveté de +Thésée interrompant, tout en larmes, le pathétique +récit de la mort de son fils pour demander à celui +qui la lui raconte, <i>quelle figure avait le monstre</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Hardy</span>, le plus fécond des poëtes dramatiques, +puisque, dit-on, le nombre de ses pièces dépasse +<i>sept cents</i>, naquit à Paris et commença à travailler +pour le théâtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi, +dans l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scène de +ses productions. Il fournissait aux comédiens la pièce +qu'ils demandaient, et cela au bout de cinq à six +jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prédécesseurs, +à observer l'unité de lieu, de temps, etc. Son +drame embrassait souvent la vie d'un homme. Trente +à quarante des compositions de cet auteur sont parvenues +jusqu'à nous, les autres, ou n'ont pas été imprimées, +ou sont tombées dans un tel oubli que +personne n'a pris le soin de les recueillir. Il n'est pas +une seule de celles connues qui supporte aujourd'hui +la lecture, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais il +n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +agréables, des vers heureux. Les caractères des personnages +sont, en général, bien soutenus; les situations +presque toujours intéressantes. Hardy a tous +les défauts de son temps; la plupart de ses pièces +sont grossières, indécentes même, pourtant elles affectent +la morale. Le dialogue est rapide, pressé, il y +a des scènes bien conduites, où l'intérêt va sans cesse +en croissant; mais son style est dur, ampoulé, son +dialogue froid, malgré sa brièveté.</p> + +<p>Nous ne nous astreindrons pas à citer toutes les +pièces connues d'Alexandre Hardy, la liste en est +trop longue; nous dirons un mot seulement de deux +d'entre elles, parce que cela donnera l'idée des licences +(dans le genre appelé de nos jours <i>romantique</i>) +auxquelles cet auteur n'hésitait pas à se livrer.</p> + +<p>En 1612, il fit représenter une tragi-comédie intitulée +<i>la Force du sang</i>, tirée d'une nouvelle de Cervantes; +or, voici la contexture de cette production +curieuse. Au premier acte, Léocadie, qui en est l'héroïne, +est enlevée par Don Alphonse, qui la viole. +Au commencement du deuxième acte, elle est renvoyée, +et, deux scènes plus loin, elle sent les symptômes +certains de grossesse. Le troisième acte débute +par son accouchement. Elle met au jour un enfant +qui, à la fin de ce même troisième acte, est déjà un +garçon de huit à dix ans. Au quatrième acte, Don +Alphonse, le ravisseur, reconnaît son fils; au cinquième, +il épouse Léocadie.</p> + +<p>On voit, d'après cela, qu'unité de temps, de lieu +et autres règles auxquelles les anciens, et, après les +anciens, les grands maîtres de l'art dramatique, depuis +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +Louis XIII, s'astreignirent jusqu'à la venue de +l'école romantique, étaient loin d'être observées par +Alexandre Hardy. Ce poëte fit mieux encore. La première +pièce qu'il donna au théâtre, en 1601, sa tragédie +de <i>Théagène et Chariclée</i>, est distribuée en <i>huit +journées de cinq actes chacune</i>.</p> + +<p>La longueur de ses compositions fit dire qu'avec +lui le public en avait pour son argent. On pouvait +l'affirmer d'autant mieux, qu'à cette époque on ne +payait, pour l'entrée au théâtre, que cinq sous au +parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque, +pour des pièces nouvelles, il y avait lieu de faire +des frais extraordinaires, le lieutenant civil du Châtelet +fixait le prix des entrées; mais ce n'était jamais +que quelques sous au delà du tarif habituel. Combien +les temps sont changés et les tarifs modifiés pour les +théâtres! Que diraient nos pères s'ils voyaient payer +habituellement quarante francs, dans les petits théâtres +de Paris, une loge de cinq places où quatre chiens +de chasse un peu forts ne tiendraient pas à l'aise, et +offrir quelquefois dix louis de la même <i>niche</i> pour un +jour de première représentation?...</p> + +<p>A la fin du dix-septième siècle, en 1699, on augmenta +le prix des places d'<i>un sou</i> pour le parterre, +de <i>deux sous</i> pour les loges. Dix-sept ans après, en +1716, le tarif fut porté à un neuvième en sus au profit +de l'Hôtel-Dieu de Paris.</p> + +<p>Aux premiers temps des théâtres, les salles, qui +étaient plus vastes et plus commodes peut-être, mais +bien moins ornées que celles actuelles, étaient fermées +le soir. Les représentations avaient lieu le jour. +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +En 1609, époque de la plus grande vogue d'Alexandre +Hardy, une ordonnance de police enjoignit aux comédiens +de l'hôtel de Bourgogne et à ceux du Marais +d'ouvrir leurs portes à une heure après midi, et de +commencer à deux heures précises leurs représentations, +pour que leur jeu fût fini avant quatre heures +et demie. Ce règlement avait lieu depuis la Saint-Martin +jusqu'au 15 février. C'était chose prudente. +On dînait alors à midi; il n'y avait point de lanternes +dans Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et +encore plus de voleurs.</p> + +<p>On comprend combien les représentations devaient +être pressées et combien les entr'actes étaient courts, +ce qui ne laissait pas que d'avoir un certain charme; +car de nos jours l'ennui que l'on éprouve dans l'intervalle +qui s'écoule entre les différentes pièces ou +entre les actes d'une même pièce, ôte bien souvent +une grande partie de l'agrément qu'on éprouve. Il +est juste de dire que dans les premiers temps de l'art +dramatique et même pendant des siècles encore, il +n'y avait ni changement de décors au théâtre, ni +changement de costume pour les acteurs. Comme +cependant on voulait laisser à ces derniers le temps +de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin +que le public ne prît point trop d'ennui, des chœurs, +à l'imitation des anciens, chantaient pendant cet intervalle. +Introduits au théâtre par Jodelle, ils furent +scrupuleusement conservés par les auteurs dramatiques +qui vinrent après lui, jusqu'à l'année 1630. +Ces chœurs récitaient habituellement des strophes +morales ayant rapport à la pièce qu'on représentait. +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu que la +musique instrumentale n'était pas encore en usage à +la comédie. Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu +une modification dans cette partie des représentations +théâtrales. Les chœurs causant trop d'embarras +et de dépenses, on les remplaça par des joueurs +d'instruments que l'on plaça d'abord sur les côtés de +la salle. Avant que la pièce ne commençât et ainsi +que cela a lieu encore de nos jours, l'orchestre exécutait +quelques morceaux. Il en était de même pendant +les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages +actuels, et c'est peut-être un tort. Les musiciens, +installés sur les ailes du théâtre, furent relégués ensuite +tout au fond, derrière les troisièmes loges, +puis derrière les secondes, et enfin on leur ménagea +un certain espace entre la scène et le parterre. C'est +celui qu'ils occupent encore aujourd'hui.</p> + +<p>A l'époque des Jodelle, des Garnier, des Hardy, +les droits d'auteur n'étaient pas fort élevés et ne +pouvaient, comme actuellement, faire la fortune des +poëtes dramatiques. Dans le principe, les pièces de +théâtre appartenaient à ceux qui les voulaient +jouer; plus tard, les comédiens achetèrent les +pièces en débattant le prix avec les auteurs; puis +enfin, à la suite d'une circonstance assez singulière, +(dont nous parlerons en temps et lieu) vers la fin du +dix-septième siècle, on fixa les droits:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Au neuvième du <i>produit</i> de la recette pour +une tragédie et pour une comédie en cinq actes, <i>le +quart des pauvres ainsi que la dépense journalière +de la comédie prélevés;</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +2<sup>o</sup> Au dix-huitième pour les pièces d'un acte à +trois, toujours après les mêmes <i>prélèvements</i> effectués.</p> + +<p>D'après ce que nous avons dit plus haut du prix +des places au théâtre, et en raison des prélèvements, +on peut juger de ce qui restait acquis aux auteurs +n'ayant droit qu'aux neuvième et dix-huitième non +pas de la <i>recette</i>, mais des <i>produits</i>.</p> + +<p>Les trente premières années du dix-septième siècle, +années de transition entre la fin de la vieille école +théâtrale et la nouvelle inaugurée par Pierre Corneille, +produisit des auteurs dont les œuvres dramatiques +se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins +des pièces de la troisième période. Dans les uns on trouvait +encore le goût des premières époques, tandis que +les autres s'élevaient à une certaine hauteur qui permettait +d'entrevoir une nouvelle façon d'écrire pour +le théâtre. Le public transformait peu à peu son +goût, soit qu'il dirigeât les auteurs, soit qu'il se +laissât diriger par eux. De temps à autre, pendant +ces trente années, quelques tragédies, quelques comédies +se produisirent sur la scène, comme des +éclaircies de beau temps à travers un ciel encore nuageux.</p> + +<p>Les auteurs qui remplissent cette période transitoire, +aussi bien que leurs œuvres, sont curieux à +observer.</p> + +<p><span class="smcap">Nicolas Chrétien</span>, poëte normand, l'un de ceux +qui se rapprochent de la façon primitive, donna plusieurs +pastorales fort longues et deux tragédies d'un +ridicule achevé. Ses personnages chrétiens parlent en +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +païens, la fable et le christianisme sont confondus +avec un sans-façon incroyable. Ainsi, dans <i>Alboin ou +la Vengeance trahie</i>, représentée en 1608, la veuve +d'Alboin, forcée d'épouser le meurtrier de son mari, +empoisonne la coupe nuptiale et la présente au tyran +qui, après avoir pris le breuvage, fait tout haut cette +réflexion:</p> + +<p>—Ce vin-là n'est pas bon.—C'est donc que votre +goût volontiers est changé, reprend la reine.—Eh! +comme cela bout dans mon faible estomac, continue le +roi.—Cela n'est pas étrange, ajoute la tendre veuve, +c'est le mal qui sitôt pour votre bien se change.—Hélas! +c'est du poison!—Que dites-vous, grands +dieux!—Je suis empoisonné!—Vous êtes furieux, +voyez-vous bien cela?—Si tu ne bois le reste, je le +crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement: +Je n'ai soif.—O dangereuse <i>peste</i> (il +faut bien pardonner un langage peu élevé à un roi +empoisonné), tu le boiras soudain.—J'ai bu vous +l'apportant, et ma soif est éteinte.—Il faut boire +pourtant, çà, çà, méchante louve, ouvre ta bouche +infâme.</p> + +<p class="verse">Malheureux est celui qui se fie à sa femme.</p> + +<p>Ce dernier vers semble la morale de la pièce.</p> + +<p>Un peu plus tard, et presque au moment où Corneille +fit jouer sa première tragédie, <span class="smcap">Raissigner</span>, avocat +languedocien, protégé du duc de Montmorency +et amant malheureux, lança sur la scène plusieurs +pastorales de mauvais goût et qui peignaient la douleur +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +de son âme méconnue. Le style de ses œuvres +est assez pur, mais hérissé de pointes et d'antithèses. +Dans l'une de ses pièces, l'<i>Aminte du Tasse</i>, se trouvent +les vers suivants qui soulevèrent contre l'auteur +la colère de toutes les femmes...</p> + +<p class="verse"><span class="i4">Le respect près des dames,</span><br /> +Ne soulage jamais les amoureuses flammes;<br /> +Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer,<br /> +Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser.</p> + +<p>Dans une autre pastorale de Raissigner, les <i>Amours +d'Astrée et de Céladon</i>, Céladon, dédaigné par Astrée, +se jette de désespoir dans le Lignon;</p> + +<p class="verse">Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable,<br /> +Contre sa volonté le jette sur le sable,<br /> +De peur que la grandeur du <i>feu de son amour</i><br /> +Ne changeât en guérets son humide séjour.</p> + +<p>Voilà certes une pensée d'une audace peu commune; +on en retrouve d'autres du même genre dans +les pastorales de cet auteur dramatique. Comme on +lui faisait observer que cette pièce des <i>Amours +d'Astrée</i> était un peu longue, il expliqua dans la préface +qu'on devait lui savoir gré d'avoir restreint en +deux mille vers une histoire pour laquelle il avait +fallu cinq gros volumes.</p> + +<p><span class="smcap">Brinon</span> (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie, +auteur vivant à la même époque que les +deux précédents, montra plus de goût.</p> + +<p>Il donna au théâtre deux pièces seulement; mais +dans l'une et dans l'autre on trouve de beaux vers, +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +des pensées justes et élevées, comme celle-ci de +<i>Baptiste ou la Calomnie</i>, tragédie traduite du latin +et représentée en 1613:</p> + +<p class="verse">Par moi le peuple obéirait aux rois,<br /> +Les rois à Dieu, si je faisais les lois.</p> + +<p>Dans l'autre de ses pièces, <i>l'Éphésienne</i>, tragi-comédie +avec chœurs, jouée l'année suivante, on lit +ces vers, dignes de l'école qui tendait à se fonder:</p> + +<p class="verse">Voilà de mes labeurs la belle récompense!<br /> +Et puis, suivez la cour, faites service aux grands,<br /> +Donnez à leur plaisir votre force et vos ans,<br /> +Embrassez leurs desseins avec un zèle extrême,<br /> +Méprisez vos amis, méprisez-vous vous-même;<br /> +Courez mille hasards pour leur ambition,<br /> +A la première humeur, la moindre impression<br /> +Qu'ils prendront contre vous, vous voilà hors de grâce,<br /> +Et cela seulement tous vos bienfaits efface.<br /> +Bienheureux celui-là qui, loin du bruit des gens,<br /> +Sans connaître au besoin, ni palais, ni sergents,<br /> +Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie,<br /> +Le bien de ses parents ménage sans envie.</p> + +<p>De loin en loin on faisait encore représenter, et +surtout par les écoliers, des espèces de tragi-comédies +avec chœurs dans le goût des anciennes <i>Moralités</i>. +Ainsi en 1606 et même en 1624, <span class="smcap">Nicolas Soret</span> +fit jouer en province, à Reims, <i>le Martyre sanglant de +sainte Cécile, et l'élection divine de saint Nicolas à +l'archevêché de Myre</i>. C'était une réminiscence de +l'art primitif, comme le dernier et pâle reflet d'un +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +feu qui s'éteint pour faire place à une lumière plus vive.</p> + +<p>Quelque temps aussi, les pièces qui n'étaient pas +des tragédies portèrent le nom de pastorales, et +jusqu'au milieu du dix-septième siècle, beaucoup de +vieux habitués du théâtre ne purent se faire à les appeler +autrement; cependant ces pastorales étaient +souvent de véritables comédies, et en reçurent enfin +le titre. Pendant plus d'un siècle, on les tira presque +toutes de <i>l'Astrée</i>, roman célèbre et fort long de +<span class="smcap">Durfé</span><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> et de <span class="smcap">Baro</span>. Durfé en fit les quatre premières +parties et mourut, Baro son secrétaire le termina.</p> + +<p>Un des auteurs du dix-septième siècle qui composa +le plus de <i>pastorales</i> d'après le roman de Durfé, est +sans contredit ce Balthasar Baro, qui avait du reste le +droit d'en agir ainsi, puisqu'il avait contribué à l'achèvement +de cette œuvre volumineuse, œuvre qui +trouva, à cette époque, tant d'admirateurs<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. +Parmi les nombreuses pastorales, toutes assez médiocres, +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +de Baro, mort en 1650, académicien et trésorier +de France à Montpellier, s'en trouve une, +<i>Cloreste ou les Comédiens rivaux</i>, qui ne vaut certainement +pas mieux que les autres, mais à laquelle se +rattache une plaisante anecdote:</p> + +<p>A l'époque de la plus grande vogue de cette pièce, +vivait un cadet de famille, <i>Cyrano</i>, né à Bergerac, auteur +à qui son esprit et son bouillant caractère, plus +encore que ses compositions dramatiques, acquirent +bientôt une certaine célébrité. Entré au régiment des +gardes étant encore fort jeune, il ne tarda pas à devenir +la terreur des duellistes de son temps. Il n'y avait pas +de jour qu'il ne se battît plus souvent pour les autres +que pour son propre compte. Voyant un beau soir +une centaine d'individus attroupés près de la porte +de Nesle et insultant une personne de sa connaissance, +il mit l'épée à la main, en blessa sept, en tua +deux et délivra son protégé. Ayant reçu deux blessures +au siège de Mouzon et à celui d'Arras, il quitta +le service et se fit auteur. Il voyait habituellement +l'acteur Montfleury, et s'étant pris un matin de querelle +avec lui, il lui défendit très-sérieusement, de son +autorité privée, de paraître au théâtre.—Je t'interdis +pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard, +Cyrano étant à la comédie, voit paraître Montfleury +en scène dans la pièce de <i>Cloreste</i>. Il se lève du milieu +du parterre et lui crie de se retirer ou qu'il va +lui couper les oreilles. Montfleury obéit et se retire.—Ce +coquin-là est si gros, disait plaisamment Cyrano, +qu'il abuse de ce qu'on ne peut le bâtonner +tout entier en un jour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +<span class="smcap">Pierre du Ryer</span>, d'une famille noble, reçu à l'Académie +en 1646, se fit, pendant la première partie +du dix-septième siècle, un nom assez célèbre au +théâtre. Il produisit beaucoup, et ses œuvres dramatiques, +bien qu'entachées de grands défauts, ne manquent +pas de valeur. On a de lui plus de vingt tragédies, +dans quelques-unes desquelles on a trouvé +de jolis vers et de belles pensées.</p> + +<p>Par exemple, à la première scène du premier acte +de <i>Cléomédon</i>, ceux-ci:</p> + +<p class="verse">Et comme un jeune cœur est bientôt enflammé,<br /> +Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai.</p> + +<p>Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour:</p> + +<p class="verse">Pour obtenir un bien si grand, si précieux,<br /> +J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.</p> + +<p>On prétend que le prince de Condé, interrogé par +un de ses amis sur ce qui l'avait porté à combattre +Louis XIV pendant la minorité de ce prince, répondit +par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion à +M<sup>me</sup> de Châtillon dont il avait été amoureux fou, et +qui avait exigé de lui de se jeter dans le parti contraire +à celui de la cour.</p> + +<p>Dans l'<i>Esther</i> de ce même Du Ryer, il y a encore +ces beaux vers:</p> + +<p class="verse">Car enfin quelle flamme et quels malheurs éclatent<br /> +Quand deux religions dans un État combattent!<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +Quel sang épargne-t-on, ignoble ou glorieux,<br /> +Quand on croit le verser pour la gloire des dieux?<br /> +Alors tout est permis, tout semble légitime;<br /> +Du nom de piété l'on couronne le crime;<br /> +Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux,<br /> +Qui verse plus de sang paraît le plus pieux.</p> + +<p>A côté de ces preuves de bon goût, on trouve chez +Du Ryer de fâcheuses tendances à sacrifier aux exigences +de l'époque; ainsi il donna au théâtre <i>une +Lucrèce</i>, tragédie dans laquelle on voit un Sextus, le +poignard à la main, demandant à la jeune Romaine +de lui sacrifier son honneur. Lucrèce se défend, gagne +la coulisse, on entend ses cris, elle reparaît en +désordre et apprend elle-même aux spectateurs +qu'elle vient <i>d'être violée</i>. Cette scène est un reste de +la crudité, de la barbarie des premiers temps du +théâtre.</p> + +<p>On jouait vers la même époque (en 1613) une +pièce intitulée: <i>Dialogue en</i> <span class="smcap">rythme</span> <i>française et savoisienne</i>, +en quatre actes, en vers de huit syllabes, +etc., qui contient bien d'autres licences de pensées +et d'expression! Voici le dialogue entre une servante +et un valet, son amant. Ils sont brouillés, la servante +dit au valet: «Va-t-en un po grater le cu. Le +valet répond avec galanterie! Madame pour gratter +le vôtre, je quitterais bientôt le nôtre. La belle, loin +d'être désarmée, répond par une expression encore +plus décolletée et que nous n'osons reproduire.</p> + +<p>Un peu plus tard, en 1628, on représentait à Béziers +une pièce à six personnages, <i>Les Aventures de +Gazette</i>, en vers gascons, dans laquelle une vieille +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +femme, pour prouver combien sa fille aime le travail, +s'écrie: Que per non perdre tems, ben souven on +s'aviso qu'elle pissa en marchan san leva le camiso.</p> + +<p>Du Ryer était un fort honnête homme, qui devint, +vers la fin de sa vie, historiographe de France. Sa +fortune ayant été dérangée par un mariage peu avantageux, +il s'était mis à faire d'abord des traductions, +puis bientôt après des pièces dramatiques, pour aider +sa famille. On prétend que son libraire lui donnait +un petit écu par feuille de traduction, quatre livres +par cent <i>grands</i> vers et quarante sous par cent +<i>petits</i> vers. On comprend qu'à ce taux, il fallait que +le pauvre poëte abattît beaucoup de lignes et de vers, +aussi ses œuvres sont-elles plus volumineuses que +soignées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<h2>III</h2> + +<p class="center"><b>FARCES ET TURLUPINADES.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1583 A 1634.</b></p> + +<p class="ni1">Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand Corneille.—La +<i>Sylvie</i>, de <span class="smcap">Mairet</span>, en 1627.—<i>Le Duc d'Ossonne et Silvanire</i>, du même.—Qualités +et défauts de Mairet.—Les <i>Bergeries</i>, de <span class="smcap">Racan</span>, en 1616. +Les tragédies sacrées de <span class="smcap">Nancel</span>, en 1606.—<span class="smcap">Scudéry</span>, en 1625.—Sa +tragi-comédie de <i>Ligdamon et Lidias</i>.—Singulière préface.—<span class="smcap">Troterel.</span>—<span class="smcap">Claude +Billard</span>.—Sa tragédie d'<i>Henri IV.</i>—<span class="smcap">Mainfray.</span>—Sa +tragédie d'<i>Aman.</i>—<i>Borée.</i>—<i>La Guisade</i>, de Pierre <i>Mathieu</i>,—<span class="smcap">Boissin +de Gatterdon</span>.—<span class="smcap">Despanney</span> et son <i>Adaminte</i>, 1600.—<span class="smcap">Thullin</span> +et <i>Les Amours de la Guimbarde</i>, 1629.—Les <i>Farces</i> remplacées +par les <i>Turlupinades</i>, en 1583.—<span class="smcap">Gros-Guillaume</span>, <span class="smcap">Gauthier-Garguille</span> +et <span class="smcap">Turlupin</span>.—Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.—Histoire +de ce trio.—Vogue qu'il obtient.—Plaintes des acteurs de +l'Hôtel de Bourgogne.—Le cardinal de Richelieu les fait venir.—Ils +jouent devant lui une <i>Turlupinade</i>.—Le cardinal les incorpore dans la +troupe de l'Hôtel de Bourgogne.—Mort de Gros-Guillaume.—Désespoir +des deux autres amis; leur mort.—Fin des turlupinades, en 1634.—Récit +d'une <i>Farce</i> sous Charles IX.—Titre singulier d'une autre farce, +en 1558.</p> + +<p class="p2">Jusqu'à ce que le grand Corneille fût venu apporter +un changement total, opérer une véritable révolution +dans l'art dramatique et poser les bases du +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +goût et de la convenance, les auteurs donnaient accès +dans leurs pièces à des vers d'une crudité d'expression, +d'un cynisme de situation que le spectateur +admettait sans y trouver rien à redire.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé de la scène où Lucrèce, les +vêtements en désordre, vient faire part de son déshonneur, +des vers savoisiens et gascons de deux autres +pièces.</p> + +<p>Dans la <i>Sylvie</i> de Mairet, représentée en 1627, la +bergère Sylvie saute au cou de son amant, en s'écriant: +Cher prince, vous voyez mon âme toute nue; +et le prince lui répond avec la plus exquise galanterie +en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le +<i>corps tout nu</i>. On n'est pas plus naïf et plus sans façon. +Cela vaut les deux vers de Lucelle à son amant Ascagne +dans la tragi-comédie de ce nom de Duhamel:</p> + +<p class="verse">Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps,<br /> +Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise.</p> + +<p>Dans le <i>Duc d'Ossone</i> de Mairet, joué en 1627, +le duc couche avec sa maîtresse en plein théâtre; et +cependant cela ne fit nullement scandale, les plus +honnêtes femmes allaient voir cette comédie.</p> + +<p>Le même auteur dans sa <i>Silvanire</i>, jouée en 1625, +nous offre un exemple frappant du jargon sentimental +que le spectateur non-seulement souffrait mais préférait +à tout autre, depuis l'apparition des longs et +sots romans d'amour.</p> + +<p>Silvanire exposant la lutte de son amour et de son +devoir, s'écrie:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<p class="verse">Ah! si comme le front, ce cœur était visible,<br /> +Ce cœur qu'injustement tu nommes insensible,<br /> +Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents,<br /> +La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans,<br /> +Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont placée<br /> +Sous la zone torride et la zone glacée.</p> + +<p>Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement +n'était pas le seul qui usât aussi largement et d'une +façon aussi ridicule du galimatias sentimental, mais +encore c'était un poëte d'un certain mérite.</p> + +<p>Le théâtre de cette époque lui doit une douzaine +de tragédies ou de tragi-comédies dont plusieurs ont +de la valeur. Bien qu'il se soit cru obligé de sacrifier +à quelques usages de son siècle, il sut aussi en réformer +plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui +sont dans toute la rigueur des règles. De belles pensées, +des vers quelquefois heureux, en recommandent +d'autres à la bienveillance. Mairet, s'il eût vécu +à une autre époque, eût pu atteindre à une sorte +d'élévation. Toutefois il eût mieux peint les passions +terribles, telles que la vengeance, la fureur, que la +tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette dans le sentiment, +il tombe dans le lascif ou dans le pédantesque<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. +L'amant appellera sa maîtresse son <i>soleil</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +et elle, soutiendra qu'elle est sa <i>lune</i> parce qu'elle +tire de lui tout son éclat; puis tous les deux, sur la +scène, se livreront aux ébats de leur mutuelle affection. +Mais il est un point pour lequel Mairet fait +école, c'est l'habileté de la mise en scène, et l'effet +calculé de situations neuves et pleines d'intérêt. Son +esprit était inventif, et quoique ses pièces ne soient pas +restées longtemps au théâtre et ne lui aient guère +survécu, son nom ne saurait être passé sous silence.</p> + +<p>Avant lui, bien qu'il n'ait composé qu'une longue +pastorale avec prologue, <i>les Bergères</i>, <span class="smcap">Racan</span> acquit +une véritable célébrité, tant cette pastorale eut de +succès et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on +donna cette pièce pour la première fois; elle conquit +la plus prodigieuse admiration du public, et cependant +le style et les pensées brillent par leur naïveté +plutôt que par tout autre mérite: qu'on en juge. Sa +bergère, racontant les premières impressions de l'amour, +s'écrie:</p> + +<p class="verse">Je n'avais pas douze ans, quand la première flamme<br /> +Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon âme;<br /> +Mais ignorant le feu qui depuis me brûla,<br /> +Je ne pouvais juger d'où me venait cela.<br /> +Soit que, dans la prairie, il vît ses brebis paître;<br /> +Soit que sa bonne grâce au bal le fit paraître,<br /> +Je le suivais partout de l'esprit et des yeux.<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Il m'appelait ma sœur, je l'appelais mon frère,<br /> +Nous mangions même pain au logis de mon père.<br /> +Cependant qu'il y fût, nous vécûmes ainsi.<br /> +Tout ce que je voulais, il le voulait aussi.<br /> +Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son âme;<br /> +De baisers innocents il nourrissait ma flamme;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +Mais dans ces privautés dont l'Amour nous masquait,<br /> +Je me doutais toujours de celle qui manquait.</p> + +<p>En 1606 <span class="smcap">Pierre Nancel</span> avait fait jouer dans la +même année trois tragédies, <i>Débora</i>, <i>Dina</i> et <i>Josué</i>, +tirées toutes les trois de l'Histoire sainte. Cette réminiscence +des anciens mystères a ceci de remarquable +que ce sont les premières pièces où l'on voit, +en France, des combats, des batailles livrées sur la +scène. Après la révolution de 1789, sous le premier +Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que +l'on appelle à <i>grand spectacle</i> a pris un accroissement +considérable; mais alors c'était une innovation, +que du reste aucun auteur ne voulut imiter.</p> + +<p>Un auteur dramatique dont la grande fécondité +n'était pas le seul mérite, quoi qu'en dise le satirique +Boileau, commença vers l'année 1625 à donner +des ouvrages au théâtre. Nous voulons parler de +<span class="smcap">Scudéry</span>, qui composa et fit jouer plus de trente pièces +presque toutes assez longues. Né en 1601 au Havre, +dont son père était gouverneur, Scudéry, d'une famille +noble originaire de Naples, voyagea longtemps, +puis entra au régiment des gardes, obtint le gouvernement +de Notre-Dame à Marseille et mourut académicien. +Ayant une imagination vive, ardente, élevée +mais trop féconde, il se livrait aveuglément à sa facilité +d'écrire. Aussi ses œuvres sont-elles entachées +de nombreux défauts que rachètent quelques qualités, +telles que de l'esprit, des tours pleins de +hardiesse, des situations heureuses, variées à l'infini, +intéressantes. Son style est décent et ses personnages +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +sont toujours convenables, ce qui était +bien rare à cette époque, comme nous l'avons fait +remarquer déjà. Scudéry ayant beaucoup voyagé, +avait la mémoire ornée d'une foule d'aventures romanesques, +d'histoires singulières, de traits bizarres, +d'idées amusantes, de telles sortes que les intrigues +étaient pour lui tout ce qu'il y avait de plus facile à +nouer et à dénouer. Au commencement du dix-septième +siècle, ce n'était pas là un défaut, au +contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de +nombreux admirateurs.</p> + +<p>La première pièce donnée par Scudéry, <i>Ligdamon +et Lidias</i> (1629), tragi-comédie tirée, comme bien +d'autres, de l'éternel roman <i>d'Astrée</i>, a une préface +trop singulière pour que nous n'en parlions pas. +L'auteur se donne pour un homme <i>au poil et à la +plume</i> et dit: «J'ai passé plus d'années parmi les armes +que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup +plus usé de mèches en arquebuse qu'en chandelle, +de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les +paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes.»</p> + +<p>Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le +renvoyât à ses mèches d'arquebuse et à ses bataillons, +surtout lorsque Sylvie la bergère, refusant le don du +cœur qu'on lui offre, répond, en vraie gourgandine:</p> + +<p class="verse">Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie:<br /> +Je ne veux point passer pour un oiseau de proie.<br /> +Qui se nourrit de cœurs, et ce n'est mon dessein<br /> +De ressembler un monstre ayant deux <i>cœurs au sein</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage +de soldat aux gardes. Il est vrai de dire que l'amoureux +Ligdamon s'y prend d'une façon singulière pour +se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère:</p> + +<p class="verse">Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent,<br /> +Changera ton poil d'or en des filons d'argent,<br /> +Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine,<br /> +Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine;<br /> +Que ton front plus ridé que Neptune en courroux,<br /> +Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux,<br /> +Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate,<br /> +Elle prendra son être en leur bord d'écarlate;<br /> +Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon,<br /> +N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon;<br /> +Que ta taille si droite et si bien ajustée,<br /> +Se verra comme un temple en arcade voûtée;<br /> +Que tes jambes seront grêles comme roseau;<br /> +Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux;<br /> +Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette,<br /> +Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette;<br /> +Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon,<br /> +Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.</p> + +<p>Parmi les auteurs dramatiques de la même époque, +nous citerons: <span class="smcap">Troterel</span>, qui fit quelques pastorales +et deux tragédies dont le succès dura peu de temps; +<span class="smcap">Claude Billard</span>, sieur de Courgenay, d'abord page de +la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre +et laissa les médiocres tragédies de <i>Gaston de +Foix</i>, de <i>Méroué</i>, de <i>Polixène</i>, de <i>Panthée</i>, de <i>Saül +d'Alban</i>, de <i>Genèvre</i> et de <i>Henri IV</i>. Dans cette +dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs +de la cour, se révolte de ce qu'on le trouve +trop jeune pour accompagner le roi son père. Ses +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +amis l'approuvent et le chœur des courtisans reprend:</p> + +<p class="verse">Je ne puis mettre dans ma tête,<br /> +Ce malheureux latin étranger<br /> +Qui met mes <i>fesses</i> en danger.</p> + +<p><span class="smcap">Mainfray</span>, auteur d'<i>Hercule</i>, d'<i>Astiage</i>, de <i>Cyrus +triomphant</i>, de la <i>Rhodienne</i>, tragédie, et de la <i>Chasse +royale</i>, comédie en quatre actes et en vers, jouée en +1625 et contenant, dit le titre, <i>la subtilité dont usa +une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait +d'amour</i>.</p> + +<p>Dans une de ses tragédies, intitulée <i>la Perfidie +d'Aman mignon et favori d'Assuérus</i>, on trouve le +singulier dialogue suivant.</p> + +<p>Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de +lui rendre hommage:</p> + +<p class="verse">Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce.<br /> +Il se moque de moi et bien loin me repousse<br /> +Comme homme de néant Je lui ferai sentir,<br /> +En dedans peu de jours, un triste repentir.<br /> +Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure,<br /> +Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.</p> + +<p>Mardochée arrive, et Aman lui dit:</p> + +<div class="verse"> +<p>Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi<br /> +D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi?</p> + +<p><span class="i6 smcap">MARDOCHÉE.</span></p> + +<p>Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable?<br /> +Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux!<br /> +Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux?</p> + +<p><span class="i6 smcap">AMAN.</span></p> + +<p>Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande,<br /> +Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende?<br /> +Et encore oses-tu te montrer devant moi?<br /> +Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi.</p> + +<p><span class="i6 smcap">MARDOCHÉE.</span></p> + +<p>O le grand personnage! Adorer un tel homme!<br /> +J'adorerais plutôt la plus petite pomme,<br /> +Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur,<br /> +Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur?<br /> +Tu devrais te cacher, etc.</p></div> + +<p><span class="smcap">Borée</span> composa <i>Clorise</i>, <i>Achille</i>, <i>Bevalde</i>, <i>la +Justice d'amour</i>, <i>Rhodes subjuguée</i>, <i>Tomyris</i>, tragédies +aussi ennuyeuses que longues, se rapprochant +des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles +on trouve cependant quelques scènes bien dialoguées.</p> + +<p><span class="smcap">Pierre Mathieu</span>, historiographe de France, donna +<i>la Guisarde, ou le triomphe de la Ligue</i>, tragédie +dans laquelle on lit ces vers:</p> + +<p class="verse">Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains;<br /> +On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père.<br /> +Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux,<br /> +Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc.</p> + +<p>Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit +dans un langage plus élevé et plus noble au +commencement d'<i>Athalie</i>.</p> + +<p>Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques +des premières années du dix-septième siècle, +par un mot sur <span class="smcap">Boissin de Gattardon</span>, qui composa +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +d'abord des pièces saintes, telles que le <i>Martyre de +sainte Catherine</i>, <i>de saint Eustache et de saint Vincent</i>, +et fit ensuite les pièces profanes de <i>Andromède</i>, +<i>Méléagre</i> et les <i>Urnes vivantes</i>, <i>ou les Amours de +Pholimor et de Polibelle</i>.</p> + +<p>Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais +existé. On ne comprend pas même aujourd'hui qu'il +se soit trouvé dans aucun temps, un public pour accepter +et laisser représenter des monstruosités semblables. +Les héros de la fable, dans ses tragédies ou +ce qu'il décore de ce nom, <i>citent</i> Démosthène, Cicéron, +Pline. Les martyres des saints sont des rapsodies +dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce.</p> + +<p>Nous n'avons cité que les principaux auteurs du +commencement du dix-septième siècle. Le nombre +en est beaucoup plus considérable. Quelques-unes +des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé +le nom, méritent encore par leur bizarrerie, d'être +mentionnées dans cette étude anecdotique.</p> + +<p>En 1600, <span class="smcap">Despanney</span> fit jouer une tragi-comédie +intitulée <i>Adamantine, ou le Désespoir</i>, dans laquelle +se trouve la scène suivante qui parut aux spectateurs +de cette époque, la chose du monde la plus simple et +la plus morale.</p> + +<p>Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère, +se jette à ses pieds et parvient à l'émouvoir. +Elle lui dit:</p> + +<p class="verse">—Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance?<br /> +—Je n'en puis espérer que par la jouissance.<br /> +—Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser?<br /> +—Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +Alors la confidente de la princesse intervient et +les fait s'embrasser, puis elle leur dit:</p> + +<p class="verse">C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage,<br /> +Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage.<br /> +Vous êtes mariés; ne reste que la nuit<br /> +Pour éteindre vos feux.</p> + +<p>Voilà certes une façon commode et des plus lestes +de s'unir par les liens du mariage, c'est encore plus +expéditif que d'avoir recours au fameux forgeron anglais. +Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, +la confidente tranche toute difficulté.</p> + +<p><span class="smcap">Thulin</span>, en 1629, fit représenter une pièce en un +acte sous ce singulier titre: <i>les Amours de la Guimbarde, +toute en chanson et en vers gascons</i>. C'est à +Béziers que se donna cette œuvre bizarre, l'une des +treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui +et intitulé: <i>l'Antiquité du Triomphe de +Béziers un jour de l'Ascension</i>. Voici, du reste, +quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces. +La ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs +siècles, avait été délivrée le jour de l'Ascension. +En souvenir de cet heureux événement et pour +en conserver la mémoire, on avait institué une fête +anniversaire. Ce jour-là, les habitants des environs +se rendaient à la procession, et des drames étaient +représentés en l'honneur d'un certain capitaine +Pépesuc, dont la statue de pierre existait alors dans +la ville, et auquel on attribuait en partie la délivrance +de Béziers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +Dans <i>Bisatic</i>, tragédie de <span class="smcap">Magarit Pageau</span>, jouée +eu 1600, la fille du roi des Massiliens, éprise de +Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi à Rome, +s'écrie:</p> + +<p class="verse">Je te pouvais aider de petite servante,<br /> +Sous ton commandement volontiers fléchissante,<br /> +Ou bien pour tes rabats blanchement affiner,<br /> +Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.</p> + +<p>Les autres comédies ou pastorales dont nous +pourrions parler, sont en général tellement ennuyeuses +ou tellement décolletées par le fond et par la +forme, que nous croyons devoir borner là nos citations, +d'autant que nous en avons dit assez pour +faire comprendre quel était le goût des premières +époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. +Nous allons voir bientôt le théâtre et le public +modifier complétement leur façon d'être, sous la salutaire +influence de quelques grands auteurs; mais +avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux +vieilles <i>Farces</i> qui réjouissaient tant nos pères.</p> + +<p>Nous avons salué, dans une de nos études précédentes, +l'avènement sur la scène des petites pièces +qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de la première +période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens, +<span class="smcap">Gauthier-Garguille</span>, <span class="smcap">Gros-Guillaume</span> et <span class="smcap">Turlupin</span>, acquirent, +vers la fin du seizième siècle et dans les +trente premières années du dix-septième, une réputation +telle, dans la parodie et la <i>farce</i>, que leurs +pièces prirent insensiblement le nom de l'un d'eux +et furent appelées <i>Turlupinades</i>. Les trois quarts du +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +temps ces turlupinades n'étaient que de mauvais +jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées +au gros sel; mais elles avaient le don de +faire courir tout Paris. Du reste, cela n'est pas bien +étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il n'y a +pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les +paillasses et les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, +dans les foires, un nombreux public.</p> + +<p>La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait +pas de la cuisse de Jupiter, ils étaient tout +simplement garçons boulangers au faubourg Saint-Laurent, +à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque +l'idée leur vint qu'ils avaient des talents transcendants +comme acteurs. Une irrésistible passion les +poussant vers les planches, ils abandonnèrent le pétrin +pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des +pièces ou fragments de pièces d'un comique à eux. +Le public (peuple et bourgeois de Paris) accueillit +par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt, leur +réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la +ville, se précipiterait aux <i>turlupinades</i> des trois +amis. Ils prirent des costumes en rapport avec leur +caractère et leur physique.</p> + +<p>Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, +représentait soit le maître d'école, soit un savant, +débitant d'un air bien bête les chansons composées +par lui.</p> + +<p>Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était +toujours garotté par deux ceintures, ce qui le faisait +ressembler à un tonneau cerclé; Gros-Guillaume, disons-nous, +avait adopté les rôles de l'homme sentencieux. +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +Il ne portait point de masque, comme c'était +encore l'usage à cette époque, mais il se couvrait la +figure de farine si adroitement ménagée, qu'en remuant +un peu les lèvres il blanchissait tout à coup +ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière, +ce malheureux était affecté d'une cruelle infirmité, +et cette infirmité contribuait souvent à son succès. +Il avait la pierre; il entrait quelquefois en scène, +souffrant le martyre et son visage accusant la douleur; +sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes +contrastant avec ses rôles plaisants et ses lazzis, +réjouissaient outre mesure les nombreux spectateurs +dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut jusqu'à +quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et +sa mort, dont nous parlerons plus loin, eut une cause +à peu près accidentelle.</p> + +<p>Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou, +jouait avec feu comme on eût dit de nos jours; en +argot de théâtre, il brûlait la planche. Il lançait à +tout instant des pointes et des bons mots; bref, +c'était le paillasse de la troupe, et l'on sait que pour +être un amusant paillasse, il faut avoir non-seulement +de l'entrain, mais de l'esprit.</p> + +<p>Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume +à la porte Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était +alors le fossé de l'Estrapade. Ils se firent un théâtre +portatif dans le genre, mais sur une plus grande +échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, +ils y adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise +de décorations; puis, deux fois dans les vingt-quatre +heures, dans l'après-midi et le soir, ils jouaient, +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.</p> + +<p>La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs +de l'hôtel de Bourgogne en conçurent de la jalousie, +puis finirent par se plaindre au cardinal de +Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme +ils les appelaient, allaient sur leurs brisées et leur +causaient un véritable préjudice.</p> + +<p>Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que +dévorait la manie d'être lui-même auteur dramatique, +fut bien aise d'avoir un prétexte pour assister à +une <i>turlupinade</i>. Il déclara qu'il voulait juger du différend +en connaissance de cause, et fit venir les trois +amis au Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur +donna l'ordre de jouer dans une alcôve. Ils imaginèrent +une scène comique dans laquelle Gros-Guillaume, +en femme, cherche à apaiser la colère de +Turlupin, son mari. Ce dernier, le sabre à la main, +va couper la tête à sa malheureuse moitié, lorsqu'elle +s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle +lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre +tombe des mains du mari offensé, qui s'écrie: «Ah! +la carogne, elle m'a pris par mon faible, la graisse +m'en fige encore sur le cœur.» Cette scène, qui +dura une heure, et dans laquelle les deux pauvres +diables se surpassèrent, amusa tellement Richelieu, +le fit rire à tel point, qu'il prit leur parti contre les +acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à +ces derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on +sortait toujours triste de leur théâtre et qu'avec le secours +de ces braves gens il n'en serait plus de même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +Voici une autre des principales <i>turlupinades</i> de +cette époque. Gauthier-Garguille déblatère contre +les servantes; il est obligé, dit-il, d'en changer tous +les huit jours. Il termine la nomenclature de leurs +défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend +qu'il a trouvé les siennes se peignant au-dessus de +la marmite. Turlupin répond qu'il n'est pas étonnant +alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa soupe, +puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un +vrai phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la +cave.</p> + +<p>Ces deux citations peuvent faire comprendre que +les <i>Turlupinades</i> avaient bien de l'analogie avec les +scènes de paillasse dont les masses populaires sont +encore avides pendant les fêtes et dans les foires.</p> + +<p>Le facétieux trio de boulangers devenus artistes, +entra donc, par ordre de Son Éminence le Grand +Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne; mais +ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut +la hardiesse de contrefaire un magistrat affligé d'un +tic très-désagréable. Il eut l'adresse, ou si l'on veut, +la maladresse de le si bien contrefaire, qu'il était +impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit, +en effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats +ne trouvèrent pas la chose plaisante, et le pauvre +artiste fut décrété de prise de corps ainsi que ses +deux compagnons en <i>Turlupinades</i>. Cette arrestation +tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent; +mais Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot. +Il eut un tel saisissement qu'il en mourut. La douleur +que ressentirent les deux autres membres de +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la +mort de leur ami, que, dans la même semaine, l'un +et l'autre descendirent au tombeau. Ils n'avaient pas +fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les +<i>Turlupinades</i> du vrai Turlupin; mais le nom subsista +et les farces ne sont pas prêtes à disparaître en +France. Pour un Gros-Guillaume, un Garguille, un +Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième, +des milliers de paillasses qui n'ont cessé de +continuer leur genre sur tous les théâtres ambulants +du monde.</p> + +<p>Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la <i>Farce</i> +dans les premières périodes théâtrales, par le récit suivant +de l'une d'elles, récit emprunté à un auteur qui +vivait au temps de Charles IX:</p> + +<p>«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba +en telle mélancolie et aliénation d'entendement, +qu'il disait et croyait être mort. A cause de quoi +il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même +cheminer, mais se tenait couché. Enfin il devint si +débile, qu'on attendait d'heure à heure qu'il dût +expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme +du malade, qui, après avoir tâché de persuader +son oncle de manger, ne l'ayant pu faire, se délibéra +d'y apporter quelque artifice pour sa guérison. +Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, +d'un linceul à la façon qu'on agence ceux qui +sont décédés, pour les inhumer, sauf qu'il avait le +visage découvert, et se fit porter sur la table de la +chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +cierges allumés autour de lui. Somme, la chose fut +si bien exécutée, qu'il n'y eut personne qui eût pu +se contenir de rire: même la femme du malade, +combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir, +ni le jeune homme inventeur de cette affaire; apercevant +aucuns de ceux qui étaient autour de lui, +faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient, +pour qui tout cela se faisait, demanda à sa femme +qui c'était qui était sur la table, laquelle répondit +que c'était le corps de son neveu décédé; mais, +répliqua le malade, comment serait-il mort, vu +qu'il vient de rire à gorge déployée? La femme répond +que les morts riaient. Le malade en veut faire +l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un +miroir, puis s'efforça de rire, et connaissant qu'il +riait, se persuada que les morts avaient cette faculté, +qui fut le commencement de sa guérison. +Cependant le jeune homme, après avoir demeuré +environ trois heures sur cette table étendu, demanda +à manger quelque chose de bon. On lui présenta +un chapon qu'il dévora avec une pinte de +bon vin; ce qui fut remarqué du malade, qui demanda +si les morts mangeaient. On l'assura que +oui; alors il demanda de la viande qu'on lui apporta, +dont il mangea de bon appétit. Et somme, +il continua à faire toutes actions d'homme de bon +jugement, et peu à peu cette cogitation mélancolique +lui passa. Cette histoire fut réduite en <i>Farce</i> +imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le +roi Charles IX, moi y étant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +Voici le singulier titre d'une farce représentée en +1558: les <i>Femmes Salées</i>, en un acte, en vers, à +cinq personnages, par un anonyme, jouée par les Enfants +Sans Souci, imprimée en caractères gothiques, +ou <i>discours facétieux des hommes qui font saler +leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<h2>IV</h2> + +<p class="center"><b>COMÉDIE-FRANÇAISE.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1600 A 1789.</b></p> + +<p class="ni1">Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en 1600.—Les +deux théâtres du Palais-Cardinal.—Celui du jeu de paume de la rue +Michel-le-Comte (1633).—<i>Mélite</i>, première comédie de Corneille (1625).—Rotrou, +de 1609 à 1650.—Caractère de son talent.—Ses compositions +dramatiques.—<i>Les Occasions perdues</i> (1631).—<i>Venceslas</i> +(1648).—Anecdote relative à cette tragédie.—L'acteur Baron.—<i>Cosroës</i> +retouché par M. d'Ussé.—Emprunt fait à Rotrou par plusieurs +auteurs dramatiques.—Transformations diverses subies par les théâtres +de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.—Deux troupes +françaises à Paris jusqu'en 1641.—L'<i>illustre</i> théâtre de Molière.—Troisième +troupe, celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, +sous le nom de troupe de <i>Monsieur</i>. Elle devient troupe du <i>Roi</i> en 1665.—Elle +s'installe à la salle du Palais-Royal.—Trois troupes françaises +jusqu'en 1673, à la mort de Molière.—Fusion de la troupe de Molière, +partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie dans celle du Marais.—La +troupe du Marais dans la rue Guénégaud.—Réunion des deux +troupes françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de la Comédie-Française +ou troupe <i>du Roi</i>.—Elle est installée d'abord dans la rue +Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue Saint-Germain-des-Prés.—Ouverture +de cette salle, le 18 avril 1689.—Période de 1689 à 1770.—Lutte +avec les théâtres forains.—Anecdotes.—Dancourt, directeur de +la Comédie, fait valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient +divers décrets contre les théâtres forains (1710).—Règlement du 18 +juin 1757.—La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux Tuileries.—De +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +1782 à 1799 à l'Odéon.—Depuis 1799, à la salle de Richelieu.—Modifications +dans le costume théâtral.—Réflexions.—Suppression +des banquettes sur la scène, 1760.—Réflexions.</p> + +<p class="p2">Plus les compositions dramatiques s'épuraient et +plus le goût du théâtre s'étendait. Le public se pressait +en foule aux représentations théâtrales, et le +nombre des auteurs augmentait dans une proportion +notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien, +et nous pourrions dire des habitants de la +France entière, que bientôt, malgré les bateleurs +ambulants et les <i>turlupins</i>, malgré la Comédie italienne, +dont nous parlerons plus loin, on reconnut que +la seule troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas +suffisante à Paris.</p> + +<p>En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea. +Une partie des comédiens conserva son premier +théâtre, l'autre en éleva un second au Marais; il y eut +donc, dès le commencement du dix-septième siècle, +deux salles de spectacle à Paris, sans compter, +comme nous l'avons dit, les tréteaux et le théâtre +nomade de la troupe italienne, qui jouait assez habituellement +à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577. +Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre +que nous raconterons.</p> + +<p>A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur +des représentations théâtrales, fit construire +dans son propre palais, deux salles: une petite, pouvant +contenir six cents personnes et où l'on jouait les +pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat, +pouvant recevoir deux mille spectateurs et qui +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +plus tard fut donnée à la troupe de Molière. Mais +ces deux salles n'étaient pas ouvertes au public.</p> + +<p>En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, +faillit doter Paris d'un troisième théâtre permanent, +et dota la scène française du plus grand génie +qui se fût encore révélé au point de vue de l'art dramatique. +Un jeune homme de Rouen avait un ami, il +le mène chez une jeune personne dont il est fort +épris. La jeune personne trouve l'ami à son goût et +repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait +Pierre Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable, +et si plaisante, qu'il en fait une charmante comédie. +Il la met au théâtre sous le nom de <i>Mélite</i> (nom qui +fut donné plus tard à la jeune personne, cause première +de la première étincelle du génie du grand +Corneille). La comédie a un succès fou, si bel et bien +que la salle ne pouvant suffire au public, une nouvelle +troupe de comédiens s'organise, demande et +obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre +avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine, +rue Michel-le-Comte, pour louer son établissement +et y organiser une salle de spectacle. La permission +était accordée pour deux ans; mais à peine +la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une +affluence telle se porta aux représentations de la +<i>Mélite</i> de Corneille, que la rue Michel-le-Comte, +alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et +étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la +majeure partie du jour. De là les réclamations des habitants +affirmant que souvent ils ne pouvaient rentrer +que de nuit chez eux, se plaignant de rester en butte +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +aux sots propos des laquais et aux entreprises plus +dangereuses des filous. Bref, l'affaire fut déférée au +Parlement qui, par arrêt du 22 mars 1633, fit défendre +aux comédiens du Jeu de paume de la Fontaine, +de représenter aucune pièce, <i>jusqu'à ce qu'autrement +en fût ordonné</i>; or il n'en fut pas autrement +ordonné, et le troisième théâtre de Paris mourut en +naissant.</p> + +<p>Avant de parler du grand Corneille, un mot de +celui qu'il appelait son père en art dramatique, de +Rotrou, dont les leçons lui furent fort utiles et qui, +presque seul des poëtes du temps de Richelieu, eut la +loyauté et le courage de refuser de condamner <i>le +Cid</i> (ce chef-d'œuvre de la tragédie à cette époque), +malgré les ordres injustes du cardinal-ministre. C'est +de Rotrou que Corneille disait plus tard: «Lui et +moi, nous ferions subsister des saltimbanques,» voulant +exprimer que, jouées par de mauvais acteurs, +leurs pièces auraient encore du succès, et il avait raison.</p> + +<p>Rotrou mérite une étude spéciale, car il est le trait +d'union entre la tragédie primitive dégrossie à la fin +du seizième siècle, et la tragédie digne de ce nom, +inaugurée par Corneille et continuée par Racine et +par Voltaire.</p> + +<p>Né à Dreux en 1609, Rotrou, doué d'une facilité +prodigieuse, se distingua très-vite, par ses œuvres +dramatiques, des poëtes qui l'avaient précédé. Le +cardinal de Richelieu, en quête de littérateurs de talent +pour les confisquer au profit de sa gloire (ce à +quoi il n'a guère réussi), le choisit, bien qu'il fût encore +fort jeune, pour se l'attacher, et s'il ne le fit pas +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +admettre à l'Académie française, c'est que l'on n'y +recevait que les hommes ayant leur résidence fixe à +Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux, +où il mourut à l'âge de quarante et un ans.</p> + +<p>Rotrou fit représenter plus de trente-cinq pièces au +théâtre, en vingt-deux années, puisque sa première, +la <i>Bague de l'oubli</i>, est de 1628, et sa dernière <i>don +Lopez de Cardone</i>, est de 1650. Corneille avait en +grande estime les œuvres de ce poëte dramatique, +et, en effet, le premier, il a rendu la tragédie à sa +véritable signification; le premier, il a introduit dans +sa composition la régularité. Surpassé et bien distancé +par Corneille, il a prouvé par plusieurs productions +pleines de goût et d'intérêt, qu'il eût pu approcher +beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa +trop grande facilité ne l'eût pas rendu trop coulant +dans le choix de ses sujets. Une autre cause de +la faiblesse d'un grand nombre de ses œuvres, +fut la passion du jeu, qui le mettait souvent dans +l'embarras. Pour se tirer des fausses positions où il +se trouvait tout à coup, il fallait une comédie nouvelle. +Eu quelques jours, la comédie faisait son entrée +au théâtre et réparait les pertes du jeu; mais le +travail se ressentait forcément de la rapidité du +poëte et de la préoccupation du joueur. Rotrou, +comme les maîtres qui vinrent après lui, Corneille, +Racine, Molière, puisa aux sources pures des Grecs +et des Romains. Les théâtres italiens et espagnols lui +fournirent aussi des comédies agréables. Si ses tragi-comédies +se ressentent du goût de l'époque et ne sont +guère, comme toutes les pièces de ce genre, que des +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +romans dialogués, mal construits et surchargés de +personnages épisodiques inutiles au sujet, il y a du +moins plusieurs de ses comédies qui sont bien conduites. +Ses tragédies de <i>Venceslas</i>, d'<i>Antigone</i>, +d'<i>Hercule mourant</i>, de <i>Bélisaire</i>, d'<i>Iphigénie</i> et +de <i>Cosroës</i> ont du mérite, même à côté de celles +de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses compositions +des vers secs, durs, allant quelquefois +jusqu'au barbare et au burlesque (ce qui ne déplaisait +pas encore au public d'alors), on y rencontre aussi +des vers aisés, naturels, coulants, exprimant de belles +pensées.</p> + +<p>Dans les <i>Occasions perdues</i>, représentée en 1631, +il y a une scène de bonne comédie qui ne serait pas +déplacée de nos jours.</p> + +<p>La reine de Naples éprise de <i>Cloriman</i>, mais ne +voulant voir ce dernier que par l'entremise d'<i>Isabelle</i> +sa confidente, la charge de le séduire pour elle, et +lui dit:</p> + +<p class="verse">—Feins de brûler pour lui d'une ardeur sans seconde<br /> +—Mais en feignant, Madame, un feu si véhément,<br /> +Il faut donc me résoudre à perdre mon amant?<br /> +—Simple, qui ne sait pas qu'à la fille avisée,<br /> +Abuser tous les cœurs est une chose aisée.<br /> +Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux;<br /> +Et tu n'espères pas d'en pouvoir tromper deux?</p> + +<p>Isabelle s'empresse d'expliquer à la reine comment +elle s'y prendra pour toucher le cœur de Cloriman:</p> + +<p class="verse">Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace,<br /> +Avec quels mouvements ils auront plus de grace.<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +Par quels ris je pourrai m'acquérir plus de vœux,<br /> +Et par quelle frisure embellir mes cheveux.<br /> +Pour rendre à mes désirs son âme résignée,<br /> +S'il vous plaît, j'emploierai le fard et la saignée.<br /> +Mes mains emprunteront la blancheur des onguents:<br /> +Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants.<br /> +Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle,<br /> +Pour me rendre le port et la taille plus belle<br /> +N'épargne en mes habits ni baleine, ni fer,<br /> +Et me serre le corps jusques à m'étouffer.<br /> +Je parlerai toujours de soupirs et de flamme<br /> +A ce jeune étranger qui vous a ravi l'âme.<br /> +Je n'épargnerai point les pas de cent valets,<br /> +Et mille cœurs navrés empliront mes poulets.<br /> +Je m'y qualifierai du nom de prisonnière;<br /> +Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumière.<br /> +Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que vœux;<br /> +Je les cachetterai de mes propres cheveux.<br /> +Je verserai des pleurs; il me verra malade,<br /> +Si quelqu'autre en obtient seulement une œillade.<br /> +—Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obéir.<br /> +En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir.</p> + +<p>Le chef-d'œuvre de Rotrou est sa tragédie de <i>Venceslas</i>, +jouée en 1648, deux ans avant sa mort, retouchée +en 1759, plus d'un siècle après lui, par M. Marmontel, +et donnée la seconde fois à la scène avec +beaucoup moins de succès que la première. Rotrou +venait à peine de terminer le dernier acte de son +<i>Venceslas</i>, dont il était, avec raison, fort satisfait, qu'il +fut se livrer à sa passion du jeu. La chance lui étant +défavorable, il perdit une somme assez peu élevée, +mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrêta, on +le conduisit en prison. Le malheureux poëte ne savait +où donner de la tête, lorsqu'il songea à son <i>Venceslas</i>.</p> + +<p>Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +tragédie pour <i>vingt pistoles</i>. Ce n'était pas cher; on +s'empressa d'accepter, il sortit de prison, et la pièce +eut un succès tel que les acteurs lui firent un beau +présent. C'est par le rôle de Venceslas que Baron, le +célèbre comédien, fit sa seconde rentrée au théâtre, +trente ans après l'avoir abandonné, et c'est par ce +même rôle qu'il quitta la scène pour n'y plus paraître. +Il était temps, car il ne put achever son rôle. Il avait +à peine déclamé ce vers:</p> + +<p class="verse">Si proche du cercueil où je me vois descendre.</p> + +<p>que son asthme l'empêcha de continuer.</p> + +<p>Plus d'un poëte venu longtemps après Rotrou, lui +emprunta des pensées, des vers et même des scènes +et des pièces. Ainsi, outre son <i>Venceslas</i> repris par +Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses <i>Ménechmes</i>, +joués en 1632; Racine utilisa, dans sa +<i>Thébaïde</i>, l'<i>Antigone</i> représentée en 1638; Tristan +retoucha son <i>Amarillis</i>; M. d'Ussé fit de même en +1704, pour <i>Cosroës</i> donné au théâtre en 1648. Il est +vrai de dire que dans cette dernière tragédie, les +plus beaux vers sont du second auteur, comme, par +exemple, ceux-ci dans une scène du quatrième acte:</p> + +<p class="verse">Fatale illusion, fantôme de grandeur,<br /> +Éblouissant éclat dont brille une couronne!<br /> +Pourquoi, malgré moi-même, embrasez-vous mon cœur?<br /> +Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne.<br /> +<span class="i1">Cessez, honneur, de me donner des lois;</span><br /> +<span class="i2">Votre grandeur n'est qu'un passage</span><br /> +<span class="i2">Que le Destin, toujours volage,</span><br /> +<span class="i2">Abat et relève à son choix;</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +<span class="i2">Et la pompe qui suit les rois</span><br /> +<span class="i2">N'est rien qu'un brillant esclavage.</span></p> + +<p>Enfin, l'<i>Amphitryon</i> de Molière, joué en 1668, a, +on n'en saurait disconvenir, un grand air de famille +avec les <i>Sosies</i> de Rotrou, représentés trente ans plus +tôt.</p> + +<p>Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui appréciait +le génie de ce grand homme, imagina une +singulière façon de faire l'éloge de l'auteur de <i>Cinna</i>. +Dans sa tragédie de <i>Saint-Genest</i>, Dioclétien, après +avoir loué sur ses talents, le plus grand comédien de +son époque, lui demande quelles? sont les pièces qui +ont le plus de succès. L'acteur répond:</p> + +<p class="verse">Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,<br /> +Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,<br /> +A qui les rares fruits que la Muse produit,<br /> +Ont acquis sur la scène un légitime bruit,<br /> +<i>Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,</i><br /> +Portent les noms fameux de <i>Pompée et d'Auguste</i>.<br /> +Les poëmes sans prix, où son illustre main,<br /> +D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain<br /> +Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, +Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.</p> + +<p>Nous avons expliqué, dans un de nos chapitres +précédents, comment la foule qui se pressait aux +représentations dramatiques, avait amené les comédiens +de l'Hôtel de Bourgogne, en 1600, à se séparer +en deux troupes, ce qui avait donné naissance à une +seconde scène élevée au Marais. Nous avons dit également +qu'au commencement du dix-septième siècle, +le cardinal de Richelieu, emporté par sa passion pour +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +le théâtre, avait fait construire dans son propre palais +deux salles de spectacle, une grande et une petite.</p> + +<p>En 1641, Molière, ou plutôt Poquelin (car c'était +son véritable nom), entra dans une des nombreuses +sociétés particulières qui, à cette époque, se faisaient +un divertissement domestique de jouer la comédie. +Cette société acquit bientôt une certaine célébrité +sous le nom de <i>l'Illustre Théâtre</i>. Beaucoup de +princes et de grands personnages la faisaient venir +dans leurs hôtels. Après avoir parcouru quelque temps +la province avec cette <i>Société</i>, ou si l'on veut avec +cette <i>troupe</i>, Molière revint à Paris, fut assez heureux +pour avoir accès auprès de Monsieur, qui le présenta +au Roi et à la Reine-Mère, et pour être appelé à +jouer en présence de Leurs Majestés dans la salle +des gardes du vieux Louvre. Bientôt Louis XIV, fort +satisfait des talents de la troupe de Molière et des +comédies composées par son chef, accorda à ces acteurs +la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une +troisième troupe dramatique sous le nom de troupe +de <i>Monsieur</i>. En 1665, les comédiens de <i>Monsieur</i> +devinrent comédiens <i>du Roi</i>, avec 7,000 livres +de pension, et ils s'établirent à la salle du Palais-Royal.</p> + +<p>Les trois théâtres, c'est-à-dire: celui de l'Hôtel de +Bourgogne, le plus ancien de tous; celui du Marais, +<i>fondé</i>, ou si l'on veut <i>détaché</i> du premier en 1600; +et enfin celui du Palais-Royal de création récente, +subsistèrent et jouèrent séparément jusqu'à la mort +de Molière en février 1673. Les acteurs de l'Hôtel de +Bourgogne et du Marais interprétaient de préférence +la tragédie, ceux du Palais-Royal la comédie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +Lorsque la troupe de Molière eut perdu son chef, +c'est-à-dire l'âme de la société, elle ne put se soutenir +et se divisa. Une partie du personnel s'unit à +l'Hôtel de Bourgogne, l'autre se joignit au théâtre du +Marais. Il n'y eut donc plus à Paris que deux théâtres +où étaient représentées les tragédies et les comédies +françaises.</p> + +<p>La troupe du Marais quitta bientôt son établissement +pour en fonder un autre rue Guénégaud. +Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les +décorations et tout le matériel encore dans la salle +du Palais-Royal et ayant servi à la troupe de Molière.</p> + +<p>La troupe de l'Hôtel de Bourgogne et celle du +théâtre Guénégaud restèrent distinctes et séparées +jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-là, elles furent +réunies par ordre de Louis XIV, en sorte qu'à dater +de ce moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle +de la Comédie-Française, dite <i>troupe du Roi</i>, qui fut +seule chargée de représenter les comédies et les tragédies. +Le nombre des acteurs fut déterminé, les +bénéfices distribués au <i>prorata</i> des talents. Les artistes +obtinrent certains priviléges. Les uns furent +dispensés du service, les autres eurent des pensions. +Une ordonnance royale affecta 12,000 livres à cette +nouvelle société, dont toute l'administration fut réglée +par ordonnance royale.</p> + +<p>C'est donc du 21 octobre 1680 que date réellement +la Comédie-Française; cependant elle fut organisée +sur de nouvelles bases, près d'un siècle plus +tard, après avoir passé par diverses phases.</p> + +<p>La Comédie-Française fut d'abord installée au théâtre +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +de la rue Guénégaud; mais la proximité du collége +Mazarin étant chose gênante et pour le collége +et pour le théâtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs +d'abandonner cette salle et de chercher un autre +emplacement pour leurs représentations. La société +fit l'acquisition du jeu de paume de la rue Saint-Germain-des-Prés +et de deux maisons voisines. Sur les +dessins de François d'Orbay, architecte, jouissant +d'une réputation méritée, on bâtit l'hôtel dit des Comédiens +du roi. Ces derniers en firent l'ouverture le 18 +avril 1689, lundi de pâques, par la tragédie de <i>Phèdre</i> +de Racine. La dernière représentation donnée sur +ce théâtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soirée +<i>Béverley</i> et <i>le Sicilien</i>. L'acteur d'Allainval annonça +au public le changement qui allait s'opérer +par la petite allocution suivante:</p> + +<p class="blockquote">«Le Théâtre-Français touche enfin à l'époque la +plus flatteuse qu'il pouvait espérer. Le gouvernement +daigne fixer un moment son attention sur lui, +et s'occupe des moyens de faire élever un monument +digne des chefs-d'œuvre des hommes de +génie qui vous ont fait l'hommage de leurs veilles. +La scène lyrique vient d'offrir à vos yeux les ressources +de l'architecture; vous avez rendu justice +au travail de l'artiste célèbre qui a eu le courage +de s'écarter des routes d'une imitation servile, et +qui a été assez heureux de vous plaire, en osant +innover. Il est temps que les mânes de Corneille, +de Racine et de Molière viennent contempler les +changements dont le théâtre est susceptible, et +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +nous dire: «Voilà le temple où nous aurons à +être honorés. Il est temps enfin de faire cesser les +reproches très-fondés des autres nations jalouses +de la gloire de la nôtre.» Accoutumés depuis longtemps +à votre bienveillance, nous ne cesserons jamais +de vous donner des preuves de notre empressement +à vous offrir des productions dignes de vos +suffrages. C'est dans ces sentiments que nous quittons +un théâtre où vous avez tant de fois secondé +nos efforts. Pénétrés de la plus vive reconnaissance +pour les bontés dont vous daignez nous honorer, +nous osons vous en demander la continuation +sur la nouvelle scène que nous allons occuper.»</p> + +<p>Pendant la période de 1689 à 1770, la Comédie-Française +eut à supporter quelques vicissitudes, malgré +la protection dont elle était l'objet de la part +du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement +du dix-huitième siècle, le peu d'empressement +que les Comédiens mettaient à plaire au public, +leurs négligences, leurs discussions intestines, la +pauvreté des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs +médiocres, après les grandes et belles productions +de Corneille, de Racine, de Molière, avaient fait tomber +leur théâtre dans un discrédit dont il ne semblait +pas devoir se relever facilement. Leur spectacle +était entièrement désert et, par contre, le public, +même les grands seigneurs et la cour, se pressaient +aux spectacles forains. La Comédie-Italienne +avait pris le dessus sur la Comédie-Française. Quelques +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +parodies, quelques pièces légères, quelques +vaudevilles amusants, joués aux Italiens, avaient fait +entièrement déserter la première scène française. +Les choses étaient en cet état en 1710 et la scène des +Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles +sur l'état d'abandon dans lequel on laissait la Comédie-Française, +ce n'étaient que quolibets, que pointes +épigrammatiques, que parodies du répertoire de +la troupe du roi, quand le directeur de la Comédie-Française, +Dancourt, voulut essayer de ramener les +Parisiens dans sa salle. Mais au lieu de comprendre +que la scène française ne doit briller et attirer les +gens d'esprit que par des compositions dramatiques +de bon aloi, par des tragédies ou par des comédies +d'auteurs de mérite, de poëtes de talent, Dancourt +imagina de sacrifier au goût du jour. Il résolut de +faire représenter un divertissement dans lequel on +verrait <i>Arlequin</i> et <i>Scaramouche</i>. Il proposa le rôle +d'Arlequin à La Thorillière. Longtemps cet excellent +acteur refusa de condescendre à ce qui lui semblait +être une véritable platitude. Pressé par Dancourt, il +finit cependant par accepter le rôle de Mezzetin<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. +On se détermina à travailler au divertissement. Le +sujet fut tiré de la situation même dans laquelle se +trouvait alors la Comédie-Française. On l'intitula la +<i>Comédie des Comédies</i>. Dancourt composa la pièce, +fit faire quelques airs par Gilliers, et on l'offrit aux +Parisiens. Les Parisiens montrèrent plus d'intelligence +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +que les Comédiens, en ne faisant pas fête à ce +spectacle de mauvais goût<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<p>Par opposition, le théâtre de la foire Saint-Laurent +fit représenter une espèce de prologue de Lesage, Fuzelier +et d'Orneval, intitulé les <i>Comédiens Corsaires</i>. +Dans cette petite pièce, les comédiens de la foire se +plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et +leurs danses. Un des personnages de cette farce était +une actrice de la Comédie-Italienne arrivant en scène +et chantant ce couplet:</p> + +<p class="verse">Au mépris de notre gloire,<br /> +Ces petits esprits follets<br /> +Ne demandent que couplets,<br /> +Que musique, vraiment voire!<br /> +Ils feraient, ces Messieurs-là,<br /> +Si on voulait les en croire,<br /> +Ils feraient, ces Messieurs-là,<br /> +Danser et Phèdre et Cinna.</p> + +<p>Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et, +pour justifier le nouveau genre adopté par la Comédie-Française, +il déclamait:</p> + +<p class="verse">Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes,<br /> +Nous voyons le préau s'enrichir de nos pertes;<br /> +Et là, les spectateurs, de couplets altérés,<br /> +Gobent les mirlitons qui les ont attirés:<br /> +Ils y courent en foule entendre des sornettes;<br /> +Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes.<br /> +Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près,<br /> +De nos tables jadis ont soutenu les frais;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span><br /> +Mais vous le savez tous, notre noble comique<br /> +Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique;<br /> +Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?<br /> +Trente contemporains de ces fameux auteurs...<br /> +Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage,<br /> +Pour rappeler Paris, donner du batelage.<br /> +Si vous me demandez où nous l'irons chercher;<br /> +Amis c'est aux forains que nous devons marcher.</p> + +<p>Voyant que la Comédie-Française n'avait pas même +le privilége, avec de mauvaises pièces faites à la mode, +de lutter contre les lazzis des théâtres forains, Dancourt +trouva un autre expédient, celui de faire valoir +le <i>privilége exclusif</i> de la troupe et d'en demander +la stricte exécution en justice.</p> + +<p>Plusieurs sentences et divers arrêts furent en effet +rendus dans ce sens, mais sans être exécutés. Enfin +le Parlement se mêla du procès et fit défense aux +théâtres de la foire de faire servir leurs établissements +à d'<i>autres usages qu'à ceux de leur profession</i>, +permettant, en cas de contravention, de démolir +leurs salles de spectacles. Les petits théâtres voulurent +encore lutter et les comédiens du roi firent +abattre plusieurs salles. Un nouvel arrêt du conseil en +date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement.</p> + +<p>Le 18 juin 1757, un règlement pour la Comédie-Française +fut promulgué, lequel annulait tout ce qui +avait été décrété jusqu'alors concernant ce théâtre, +<i>formé en France</i>, dit le préambule royal, <i>par les talents +des plus grands auteurs</i>.</p> + +<p>Quarante articles réglaient tout ce qui avait rapport: +1<sup>o</sup> A l'administration, aux parts bénéficiaires +des acteurs, à leurs devoirs, à leurs droits, à leurs +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +pensions de retraite; 2<sup>o</sup> aux retenues pour l'Hôpital +général, pour l'Hôtel-Dieu, pour le traitement des +employés; 3<sup>o</sup> à la tenue des archives; 4<sup>o</sup> à la composition +du conseil de la troupe, et enfin à tout ce +qui concernait l'organisation complète de cette société.</p> + +<p>La Comédie-Française était à la disposition du roi. +Elle jouait habituellement à la cour depuis la Saint-Martin +jusqu'au jeudi d'avant la Passion, et lorsque +la famille royale allait à Fontainebleau, une partie de +la troupe s'y rendait également. Chaque sujet avait +un supplément. Une assemblée générale avait lieu +tous les lundis à l'hôtel de la Comédie, et c'était +alors que les auteurs présentaient leurs pièces, qui devaient +être examinées par l'assemblée.</p> + +<p>En 1770, les comédiens ordinaires du roi s'établirent +dans la salle des Tuileries où ils jouèrent jusqu'à +l'année 1782, pendant que l'on construisait pour +eux le théâtre de l'Odéon où ils restèrent de 1782 à +1799.</p> + +<p>La salle de l'Odéon, bâtie par ordre de Louis XVI, +d'après les plans des architectes Peyre, Lainé et +Vailly, fut incendiée en 1799 et la Comédie-Française +s'installa, à la suite de cet événement, au théâtre de +la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui. +Cette salle de la rue Richelieu avait été commencée +en 1787, aux frais du duc d'Orléans. Terminée au +bout de trois ans, la troupe des <i>Variétés-Amusantes</i> +l'avait occupée en 1790, pour la céder, en 1799, aux +comédiens français. L'Odéon, brûlé en 1799, reconstruit +sur ses anciennes fondations par décision du +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Premier Consul, servit à la troupe de M. Picard. Le +feu détruisit une seconde fois cette belle salle le 20 +mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebâtir et annexa +la troupe qui en exploitait le privilége à la Comédie-Française, +l'autorisant à y représenter les tragédies, les +drames et les comédies données sur la scène française.</p> + +<p>Pendant la période de 1710 à 1799, la Comédie-Française, +devenue la première scène du monde, introduisit +d'importantes et très-utiles améliorations +dans ses habitudes intérieures. Elle arriva successivement, +ainsi que nous allons le raconter, à la réforme +complète des costumes, à leur appropriation à l'époque, +de façon à ce que les paroles ne fussent plus un +anachronisme <i>chronique</i> avec les vêtements. Elle +obtint (à grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle +obtint la liberté de l'emplacement sur lequel est représentée +la pièce jouée par les acteurs.</p> + +<p>Jusqu'en l'année 1727, les acteurs et actrices disaient +leurs rôles vêtus comme ils l'étaient dans la vie +habituelle. On comprend combien cela nuisait à l'illusion, +et quel ridicule en fût même résulté, si les +yeux n'eussent été depuis longtemps façonnés par +l'usage à cette bizarre disparate. A l'une des reprises +de la tragédie de Campistron, <i>Tiridate</i>, en 1727, +M<sup>lle</sup> Lecouvreur, excellente actrice et femme de +goût, commença une petite réforme dans le costume; +mais comme les choses, même les plus simples et les +plus naturelles, ne se modifient pas en un jour, au lieu +d'adopter pour elle et pour ses camarades de théâtre +le vêtement spécial à l'œuvre dramatique représentée, +elle ne fit que changer le costume de ville en costume +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +de cour, c'est-à-dire qu'elle parut sur la scène en +robe à queue traînante et à paniers, comme en portaient +les grandes dames au commencement du dix-huitième +siècle. Cette nouveauté fut approuvée du +public.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de +trente années encore, on vit à la Comédie-Française +les femmes des consuls romains et des héros grecs en +robes bouffantes, la tête surmontée d'énormes coiffures +inventées souvent par le mauvais goût de l'actrice. +Les artistes de l'époque pensaient avoir bien +mérité de la patrie et des beaux-arts en représentant +les reines ou les princesses de la plus haute antiquité +déguisées en marquises de la cour de Louis XV. Les +acteurs étaient tout aussi ridicules. Avec la cuirasse +antique, avec le cothurne, le Romain ou le héros +grec de la Comédie-Française se coiffait d'un chapeau +à plumes surmonté d'un panache. On applaudissait +un Ajax, un Ulysse, un Agamemnon en perruque de +magistrat, ayant au-dessus de cette perruque un casque +plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi Priam +traînait sur la scène une casaque de marchand arménien, +et toutes ces absurdes bigarrures de costume, +loin d'être l'objet de plaisanteries dans le public, +étaient souvent applaudies et admirées.</p> + +<p>C'est donc ainsi <i>attiffés</i> que parurent sur la scène +française les héros de Rotrou, de Corneille, de Racine. +Le <i>Cid</i> et <i>Cinna</i> eurent pour interprètes des acteurs +en fraise plate, en hauts-de-chausses à dentelle, en +juste-au-corps à petites basques; des actrices en corsage +court et rond, avec le sein découvert, la jupe à +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +queue, les talons élevés, les cheveux crêpés et bouffants. +Auguste avait une couronne de laurier par +dessus sa perruque à la Louis XIV.</p> + +<p>Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement +adopté au théâtre. Il voulut s'y opposer, +obtenir des modifications, l'usage fut plus fort que sa +logique. Baron, le grand Baron lui-même, qui avait su +réformer la diction ampoulée de ses prédécesseurs, ne +comprit pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa +carrière dramatique, il joua le jeune Misaël des <i>Machabées</i>, +vêtu en bourgeois de Paris, avec un toquet +d'enfant et des manches pendantes.</p> + +<p>Sorel, dans <i>la Maison des jeux</i>, raconte que le rôle +d'Hercule était interprété par un acteur en vêtements +ordinaires, mais en manches retroussées, qui le faisaient +ressembler à un cuisinier en fonction. Il portait +sur l'épaule, en guise de massue, une petite +bûche. Apollon avait l'habitude de mettre derrière +son oreille une plaque jaune destinée à représenter le +soleil.</p> + +<p>En 1747, une jolie comédie en trois actes, de +Lachaussée, <i>l'Amour castillan</i>, fut donnée aux Italiens +avec des costumes espagnols. Cette nouveauté +étonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation.</p> + +<p>En 1753, madame Favart fit un rôle de paysanne, +sans robe à paniers, sans gants, sans coiffure; mais +comme une fille de village, en jupon de serge, les +cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et +enfin chaussée de sabots, ce qui déplut aux élégants +de l'époque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guidés +par le bon goût et par l'amour de l'art dramatique, +sentirent enfin le ridicule du costume et la nécessité +d'arriver à une réforme devenue indispensable. Grâce +à ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux +à plumes disparurent de la tragédie; les habits furent +coupés à la mode antique; les représentations +théâtrales devinrent plus pompeuses. Les décors furent +rendus plus semblables à la réalité, le nombre +des gardes et des soldats qui environnent +les rois fut augmenté. Les changements à vue +eurent une plus grande précision. En un mot, tout +s'améliora dans ce que l'on appelle la mise en +scène.</p> + +<p>Toutefois, ni Lekain ni mademoiselle Clairon n'eurent +assez de puissance encore, pour faire adopter +complétement le costume vrai de l'époque dans chaque +œuvre dramatique. Les Scythes et les Sarmates +portèrent la peau de tigre, les Turcs le turban et le +sabre recourbé; mais pour bien des rôles l'habit +français resta toujours de mise. Il fallut que Talma +vînt donner le coup de grâce aux oripeaux que l'on +adaptait au vêtement de tous les jours, pour faire +disparaître enfin ce reste de barbarie. Il introduisit +le costume exact. Le premier exemple qu'il donna +fut dans <i>Charles IX</i>. Bientôt <i>Virginie</i>, de La Harpe, +<i>les Gracques</i>, d'André Chénier, furent joués avec +l'habillement de l'époque; puis les acteurs et les actrices, +Romains ou Grecs, à la scène, se vêtirent en +Romains et en Grecs: puis enfin, en dernière analyse, +à partir du commencement de ce siècle, on +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +devint au théâtre d'une rigidité extrême pour l'exactitude +du costume.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous rions en songeant à ces bévues, +à ces usages extravagants si longtemps maintenus au +théâtre. Nous sommes souvent tentés d'accuser nos +bons ancêtres de folie, et nous ne pouvons comprendre +qu'ils aient pu supporter d'entendre un vers héroïque +sortir de la bouche d'un homme habillé en +bourgeois de son temps? Avons-nous bien raison, et +si nous nous donnions la peine de regarder un peu +autour de nous, ne verrions-nous pas des choses tout +aussi ridicules? D'abord, chaque jour, à l'Opéra, +n'assistons-nous pas à des fêtes de village, dont toutes +les villageoises en crinoline, sont ornées de diamants +en plus ou moins grande quantité, selon que le leur +permettent leurs appointements ou leurs ressources +de toute nature? N'en est-il pas de même pour les +jolies soubrettes de la Comédie-Française et des autres +théâtres? Quelle est la paysanne qui n'entre en +scène les bras nus, les épaules (pour ne pas dire plus) +très-décolletées, chaussée d'un délicieux petit soulier +verni, avec un bas de soie à jour, bien tiré, dessinant +la jambe? Quel est le militaire de théâtre, arrivant +à franc étrier, d'après son rôle, qui ne se présente +en culotte irréprochable, en bottes sans une +moucheture, en gants paille du dernier blanc? Tout +ce qui sort de la coulisse n'est-il pas à l'état de pastel +vivant?</p> + +<p>On le voit, il y aurait bien quelques réformes à +faire encore au costume. Ces réformes cependant ne +nous paraissent pas urgentes. De même que les dandys +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +de Louis XV, nous ne serions peut-être pas charmés +à l'aspect d'une soubrette de théâtre malpropre +comme une fille d'auberge, ou d'une paysanne déguenillée +comme elles le sont dans nos campagnes. +Nous acceptons volontiers le soldat couvert de gloire +et de laurier, arrivant du combat comme s'il venait +à la parade. Nous le trouverions peut-être fort désagréable +s'il se montrait à nous, dans un ballet de +l'Opéra, en uniforme poudreux ou déchiré.</p> + +<p>Soyons donc charitables pour nos pères, ne nous +moquons pas trop d'eux; car s'ils revenaient en ce +monde, ils pourraient bien, à leur tour, nous rendre +au centuple nos plaisanteries, en voyant les sots lazzis +qui font la fortune des théâtres depuis quelques années; +en entendant le jargon de mauvais goût, les +scènes obscènes et sans esprit, les gestes déplacés, +inconvenants, qu'on applaudit à outrance. Avec +quelle stupéfaction eux, qui avaient l'habitude de +n'admettre les acteurs à l'honneur de leur parler +qu'avec une politesse rigide, avec quelle stupéfaction +ne verraient-ils pas le sans-gêne, le sans-façon, +la manière d'être des <i>artistes</i> du dix-neuvième siècle +vis-à-vis leur public?</p> + +<p>Non, non, ne rions pas trop. Le théâtre des siècles +de Louis XIV et de Louis XV, s'il avait ses défauts, +avait aussi de grandes qualités. On y sifflait les mauvaises +pièces, on y applaudissait les bonnes. Aujourd'hui +on rit trop souvent de sottises indécentes et +platement ridicules. Si on mettait en parallèle les qualités +de l'ancienne scène française et ses défectuosités +avec les vertus et les vices de la nôtre, il est fort probable +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +que cette dernière n'aurait pas l'avantage aux +yeux de la morale, de l'esprit et du bon goût.</p> + +<p>Après la révolution du costume théâtral, il restait +encore à opérer un changement plus important peut-être, +celui de la liberté de la scène, si longtemps +désirée, demandée, réclamée par les auteurs et les +acteurs. On ne put l'obtenir qu'en 1760; jusqu'à cette +année, la partie du théâtre qui forme la scène sur laquelle +agissent les acteurs, était encombrée par les +bancs où de grands personnages, les élégants, les +lions de l'époque venaient prendre place, nuisant au +jeu des machines et des artistes, détruisant toute illusion, +et mêlant souvent leurs réflexions aux paroles +de la pièce. Qu'on se figure les conversations des +avant-scènes d'aujourd'hui ayant lieu sur le théâtre +même, à côté ou derrière les acteurs, tandis que ces +derniers disent leur rôle, et on aura une idée de l'espèce +de cacophonie qui devait régner sur la scène. +Ces places, très-recherchées dans le grand monde +d'alors, se payaient fort cher, et c'était un revenu +important pour la troupe; cependant la Comédie-Française +renonça volontiers au produit considérable +qui en résultait pour elle afin de détruire cet abus.</p> + +<p>Alors donc, on put voir ouvrir la scène d'une +manière imposante. L'illusion fut permise. Le jeu des +comédiens, si utile au succès des pièces, n'étant plus +entravé, prit un développement naturel. L'art dramatique +eut devant lui une porte nouvelle. Les décors +purent être placés et enlevés avec facilité. On ne vit +plus un temple là où il fallait un salon; un cabinet +à où il fallait un vestibule ou une place publique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement +radical dans les habitudes du théâtre. Il donna, +pour indemniser les comédiens, douze mille francs +de sa bourse.</p> + +<p>Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout; +à cette époque on commença à lui donner des siéges, +et il ne fut plus un flot sans cesse agité. C'est +pour la salle de l'Odéon que cette dernière modification +fut d'abord admise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> + +<h2>V</h2> + +<p class="center"><b>QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.—LES DEUX CORNEILLE.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1630 A 1674.</b></p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Pierre Corneille.</span>—Considérations générales sur ses œuvres dramatiques.—Son +portrait peint par lui-même.—Sa difficulté d'énonciation.—Anecdotes +sur sa vie.—Ses différentes productions, dans l'ordre +où elles ont été données au théâtre.—<i>Mélite</i> (1630).—Anecdotes.—<i>Clitandre</i> +(1630).—<i>La Veuve et la Galerie du Palais</i> (1634).—Innovation +due à cette dernière comédie.—<i>La Suivante</i> (1634).—<i>La Place +Royale</i> (1635).—Lettre de Claveret.—<i>Médée</i> (1635), première tragédie +de Pierre Corneille.—Son peu de succès.—<i>L'Illusion</i> (1635).—<i>Le Cid</i> +(1636).—Réflexions.—Anecdotes.—Le cardinal de Richelieu.—L'Académie.—Boileau.—L'acteur +Baron.—<i>Les Horaces et Cinna</i> +(1639).—<i>Polyeucte</i> (1640).—Anecdotes.—Épîtres à la Montauron.—Le +maréchal de La Feuillade.—Dufresne.—<i>La Mort de Pompée</i> (1641).—Le +comte de Choiseul.—Ninon de Lenclos.—Pécourt.—<i>Le Menteur</i> et +<i>La Suite du Menteur</i> (1642).—<i>Rodogune</i> (1646).—Réflexions.—Anecdotes.—<i>Théodore</i>, +tragédie (1645).—Anecdote.—<i>Héraclius</i> (1647).—<i>Andromède</i> +(1650).—Anecdote du cheval.—Succès de cette pièce.—<i>Don +Sanche d'Aragon</i> (1651).—<i>Nicomède</i> (1652).—<i>Pertharite</i> (1653).—Premier +échec grave de Pierre Corneille.—Il veut abandonner le théâtre +et mettre l'<i>Imitation</i> en vers.—<i>Œdipe</i> (1659).—Tragi-comédie de +<i>la Toison d'Or</i> (1660).—<i>Sertorius</i>, tragédie (1662).—Mot de Turenne.—<i>Sophonisbe.</i>—<i>Othon</i> +(1664).—Épigramme de Boileau.—<i>Agésilas</i>, +<i>Attila</i> (1666 et 1667).—<i>Tite et Bérénice</i> (1670).—Galimatias double.—Baron, +Molière et Corneille.—Anecdote.—<i>Pulchérie</i> (1672).—<i>Surena</i>, +tragédie (1674).—<i>Psyché</i>, en collaboration avec Molière.—Anecdote.—Hommages +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +rendus au grand Corneille pendant sa vie et après +sa mort.—Son petit-neveu.—Premier exemple de représentation à +bénéfice.—Deuxième édition des œuvres de Pierre Corneille, donnée +en dot par Voltaire à la petite-nièce de l'auteur du <i>Cid</i>.—<span class="smcap">Thomas +Corneille.</span>—Considérations sur cet auteur.—Impromptu à propos +de son portrait.—Ses principales productions dramatiques.—L'<i>Ariane</i>.—M<sup>lle</sup> +Duclos.—Anecdote.—<i>Le Comte d'Essex.</i>—<i>Le Festin de Pierre</i> +(1665), en collaboration avec Molière.—Origine de cette pièce.—<i>L'Inconnu.</i>—Chanson +paysanne.—Le <i>Ballet de Louis XIV</i>.—<i>La Devineresse</i>, +comédie dont le succès fut dû à l'actualité.—<i>Timocrate</i> (1656).—Anecdote +à la quatre-vingtième représentation de cette pièce.—<i>Commode</i> +(1658).—<i>Camma</i> (1661).—Succès de ces trois dernières tragédies.—<i>Laodice</i> +(1668).—Bon mot au sujet de cette pièce.—<i>Achille.</i>—Anecdote +d'un peintre à propos de cette tragédie.</p> + +<p class="p2">Nous avons dit par suite de quelle circonstance +bien simple, Corneille avait eu la révélation de son +talent poétique et de son aptitude pour le théâtre. Il +n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comédie de <i>Mélite</i> +fut le premier des anneaux qui devaient lui conquérir +une gloire littéraire immortelle. Pendant cinquante-trois +années, ce grand génie dota la scène française +des plus belles productions et fixa définitivement les +règles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on à +le surpasser, il se produisit sans doute des talents de +premier ordre qui illustrèrent leur nom, mais aucun +n'a encore, dans le genre tragique, atteint à sa hauteur. +Racine peut être préféré par beaucoup d'hommes +de mérite pour la pureté de son style; mais ses +œuvres, à notre avis, n'ont pas les éclats de mâle +vigueur qu'on retrouve dans celles de Corneille.</p> + +<p>Ce grand poëte donna d'abord dans les travers +communs aux auteurs de son époque. Il ne fut pas +longtemps à s'apercevoir qu'il faisait fausse route, et +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +il s'empressa d'en changer. Guidé par l'étude des anciens, +il entra résolument dans la vraie carrière dramatique, +entraînant sur ses pas, littérateurs, orateurs, +philosophes et artistes. Sans doute on peut reprocher +à ce père du théâtre plus d'un défaut. Son style est +souvent inégal, il se met quelquefois au-dessus des +règles grammaticales; sans doute ses chefs-d'œuvre +eux-mêmes, <i>le Cid</i>, <i>Cinna</i>, <i>Polyeucte</i>, <i>Rodogune</i>, ne +sont pas exempts de tout reproche; mais ses ouvrages +ont des beautés qu'on ne retrouve dans ceux +d'aucun autre poëte. Ses compositions dramatiques, +non-seulement ne ressemblent pas à celles qui avaient +paru jusqu'alors, mais nulle des siennes n'a d'analogie +avec celle qui l'a précédée ou qui l'a suivie, tant +son esprit était inventif, tant son génie avait de ressources. +Ses plans sont variés, ses caractères sont +suivis, bien développés, vigoureusement tracés. Si +ses vers ne sont pas toujours de la plus exacte pureté, +que d'élévation dans les idées qu'ils expriment! Si un +vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme +la pensée qu'il exprime est forte et noble! On peut +dire que nul ne sut mieux que Corneille échauffer le +spectateur et produire l'enthousiasme.</p> + +<p>Chose bizarre, cet homme si élevé, si sublime dans +ses écrits, avait la parole difficile, embarrassée. Il +s'énonçait si mal qu'une princesse, après l'avoir reçu +et causé avec lui, disait: «Il ne faut pas entendre +M. Corneille ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.» +C'était malheureusement très-vrai, et lorsqu'il récitait +ses beaux vers, il fatiguait tout son auditoire. A +ce propos, Bois-Robert répondit plaisamment un jour +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +à Corneille qui lui reprochait d'avoir mal parlé d'une +de ses pièces, après l'avoir entendue sur le théâtre:—Comment +pourrais-je blâmer vos vers sur la scène, +moi qui les ai trouvés admirables quand vous les +<i>barbouilliez</i> vous-même?</p> + +<p>Corneille sentait cette infériorité. Il envoya un jour +son portrait à Pélisson, avec les six vers que voici:</p> + +<p class="verse">En matière d'amour je suis fort inégal,<br /> +J'en écris assez bien et le fais assez mal.<br /> +J'ai la plume féconde et la bouche stérile,<br /> +Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville;<br /> +Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,<br /> +Que quand je me produis par la bouche d'autrui.</p> + +<p>Sur la fin de sa vie, son talent ne fut plus à la même +hauteur; il avait eu, comme tout ici-bas, son commencement +et son apogée, il touchait à son déclin. Le +duc de Montpensier, son ami, voulant le lui faire sentir, +lui dit: «M. Corneille, quand j'étais jeune, je +faisais de jolis vers; à présent que je suis vieux, mon +génie est éteint; croyez-moi, laissons faire des vers à +la jeunesse.» Corneille ne profita pas de cette sage +leçon, il travailla jusqu'à un âge fort avancé et donna, +dans ses dernières années, des comédies que son génie +eût repoussées dans ses belles années.</p> + +<p>Voici, dans l'ordre où elles furent représentées au +théâtre, et avec quelques anecdotes, les pièces que +l'on doit à Pierre Corneille.</p> + +<p>Nous avons déjà raconté comment avait été composée +<i>Mélite</i>, comédie en cinq actes et en vers jouée +en 1630; mais ce que nous n'avons pas dit, c'est +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +qu'il fallut plusieurs représentations pour faire sentir +la supériorité de cette composition dramatique sur +celles du même genre qui l'avaient précédée.</p> + +<p>Hardy était à cette époque l'auteur le plus en renom +au théâtre dont il avait depuis longtemps le monopole, +étant même associé avec les comédiens pour +les pièces auxquelles il était complètement étranger. +Il répondit, lorsqu'on lui apporta sa part du produit +des représentations de <i>Mélite: bonne farce</i>.</p> + +<p><i>Mélite</i> avait paru trop simple au public, Corneille +s'en aperçut et composa sa tragi-comédie de <i>Clitandre</i>, +où les incidents, les aventures compliquent l'intrigue. +On y supprima quelques expressions un peu trop décolletées. +Cette pièce, donnée en 1630, parut aux +spectateurs préférable à <i>Mélite</i>; mais Corneille ne fut +nullement de cet avis, il sentit qu'il retombait dans +l'ornière dont il avait hâte de sortir, il se promit de +ne plus sacrifier à des usages de mauvais goût et de +revenir à la manière simple, naturelle et vraie. La +comédie de <i>Clitandre</i> fut la première où la fameuse +règle des vingt-quatre heures, si dédaignée de nos +jours, ait été observée. L'unité d'action y est fort +abandonnée.</p> + +<p>Cette pièce fut suivie de <i>la Veuve</i> (1634), en cinq +actes et en vers, puis quelques mois plus tard de <i>la +Galerie du Palais</i>, comédie dans le genre de la précédente, +mais qui donna lieu à une innovation heureuse, +l'abolition du personnage de la nourrice. On +conservait avec soin ce rôle dans la plupart des comédies +anciennes, parce qu'on pouvait le faire remplir +par un homme qui prenait le masque, et qu'alors +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +le nombre des actrices était assez restreint. L'indispensable +nourrice devint la non moins indispensable +suivante, soubrette, Lisette ou confidente qu'on retrouve +dans les comédies d'avant la révolution, et +encore beaucoup aujourd'hui dans tous les genres de +compositions théâtrales.</p> + +<p>Cette suppression de la nourrice et son remplacement +par la suivante fut probablement la cause première +de la cinquième comédie de Corneille. Elle +porte ce nom de <i>Suivante</i>. Elle fut représentée à la fin +de la même année 1634, et eut, comme les précédentes, +un succès qui fixa tous les regards sur l'auteur +d'œuvres si différentes de tout ce qu'on avait +entendu jusqu'à ce moment à la scène.</p> + +<p>En 1635, Corneille fit représenter une jolie comédie +en cinq actes et en vers, <i>la Place royale</i>, qui lui +valut la lettre suivante de Claveret, auteur d'une +comédie non imprimée, donnée à Forges devant +Louis XIII et portant le même titre:</p> + +<p>«Vous eussiez aussi bien appelé votre <i>Place Royale</i> +la <i>Place Dauphine</i> ou autrement, si vous eussiez pu +perdre l'envie de me choquer; pièce que vous résolûtes +de faire, dès que vous sûtes que j'y travaillais, +ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter +celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a +pas empêché que je n'aie reçu tout le contentement +que j'en pouvais légitimement attendre, et que les +honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses représentations, +n'aient honoré de quelques louanges l'invention +de mon esprit, etc.»</p> + +<p>Bientôt après, parut la première tragédie de Corneille, +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +<i>Médée</i>. C'était la troisième fois que ce sujet +était donné au théâtre; ce ne devait pas être la dernière, +puisque cinq autres <i>Médée</i> furent représentées +sur la scène à différentes époques. La muse tragique +ne parut pas d'abord vouloir traiter aussi bien le +poëte normand que la muse de la comédie, et il fut +si peu satisfait de l'impression produite sur le public +par sa tragédie, qu'il revint dès l'année suivante à +son genre favori, et qu'il fit représenter <i>l'Illusion</i>, +pièce assez médiocre et que lui-même avoua plus +tard être une <i>galanterie extravagante</i>. Heureusement +le génie du grand poëte ne devait pas être restreint +à la comédie, bien qu'il lui eût donné des formes +autrement sages que n'était la tragi-comédie des +siècles précédents. L'auteur de <i>Médée</i>, cédant au conseil +d'un vieux serviteur de la reine Marie de Médicis, +retiré à Rouen, se mit à étudier le sujet du Cid +dans le poëte espagnol <i>Guillin de Castro</i>. Il y puisa +l'immortelle tragédie qu'il mit au théâtre en 1636; +tragédie qui eut dans le public le plus immense succès, +tragédie que Richelieu combattit par jalousie, et +que les quarante immortels dévoués au ministre, critiquèrent +par ordre, ne croyant pouvoir faire autrement +que d'obéir à celui auquel ils devaient tout. +Des volumes ont été écrits sur le <i>Cid</i>; mais, malgré +les critiques qu'on en fit, malgré l'opposition dont +la pièce fut l'objet lors de son apparition, par suite de +la haute cabale qui s'éleva pour la faire tomber, +cette œuvre eut un retentissement inconnu jusqu'alors. +Elle fut traduite dans chacune des langues +de l'Europe, et pour tout dire en un mot, <i>elle fit</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +<i>école</i>. En vain tous les poëtes, à l'exception de Rotrou, +tous les académiciens se liguèrent contre <i>le Cid</i> +et son auteur, la pièce a survécu aux critiques, aux +siècles, elle est encore de nos jours au théâtre. Seule +elle suffirait pour conquérir à Corneille le premier +rang parmi les poëtes dramatiques de tous les pays, +de toutes les époques, et cependant elle n'est pas +exempte de défauts.</p> + +<p>Richelieu, qui se montra si injustement acharné +contre <i>le Cid</i> et contre Corneille, avait souhaité d'abord +passer pour l'auteur de cette tragédie. Si le grand +poëte eût voulu y consentir, sa fortune était faite; mais +à l'argent il préférait la gloire, et son refus irrita le +ministre tout-puissant au point de lui faire commettre +la plus haute iniquité. Par son ordre, l'Académie dut +faire l'examen de la pièce, ce à quoi Corneille consentit, +en disant à Bois-Robert: «Puisque vous m'écrivez +que Monseigneur serait bien aise de voir le +jugement de Messieurs de l'Académie sur <i>le Cid</i>, et +que cela doit divertir son Éminence, ils peuvent faire +ce qui leur plaira.» Or, on sait que d'après les statuts, +il fallait ce consentement de l'auteur pour que +la pièce pût être jugée. Nous ne raconterons pas ici +ce singulier procès dramatique si connu et qui fit +tant de bruit à cette époque.</p> + +<p>Le cardinal, chose étrange, était le bienfaiteur de +Corneille et récompensait, comme ministre, le mérite +dont il se montrait jaloux comme poëte; aussi, après +la mort de Richelieu, Corneille fit-il ces quatre vers:</p> + +<p class="verse">Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal,<br /> +Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;<br /> +Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.</p> + +<p>On connaît les vers de Boileau sur <i>le Cid</i>:</p> + +<p class="verse">En vain contre le <i>Cid</i> un ministre se ligue,<br /> +Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.<br /> +L'Académie en corps a beau le censurer<br /> +Le public révolté s'obstine à l'admirer.</p> + +<p>Aux premières représentations de cette tragédie, +il y avait encore les quatre vers suivants, qui furent +supprimés comme contenant une morale contraire à +la religion et aux lois de l'État:</p> + +<p class="verse">Ces satisfactions n'apaisent point mon âme;<br /> +Qui les reçoit n'a rien; qui les fait, se diffame;<br /> +Et de tous ses accords, l'effet le plus commun,<br /> +Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un.</p> + +<p>Corneille se montra très-choqué d'une innocente +plaisanterie de Racine qui, parodiant le vers de Don +Diègue, avait mis à peu près le même dans la bouche +d'un sergent, en lui faisant dire:</p> + +<p class="verse">Les rides sur son front gravaient tous ses exploits,</p> + +<p>Une foule d'anecdotes se rapportent à la tragédie +du <i>Cid</i>. En voici deux entre mille:</p> + +<p>Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur, +mais bien loin de valoir son fils, mourut assez jeune +pour avoir, dans le rôle de Don Diègue, poussé du +pied l'épée que le comte de Gomas lui fait tomber +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette +blessure, la gangrène s'y mit, et comme il refusa de +se faire couper la jambe, disant qu'un roi de théâtre +se ferait huer avec une jambe de bois, il succomba.</p> + +<p>Son fils reprit le rôle; mais étant remonté à quatre-vingts +ans sur le théâtre qu'il avait abandonné pendant +trente années, lorsque, dans le rôle de Rodrigue, +il prononça d'un ton nazillard ces deux fameux vers:</p> + +<p class="verse"><i>Je suis jeune, il est vrai</i>, mais aux âmes bien nées<br /> +La valeur n'attend pas le nombre des années,</p> + +<p>la salle entière retentit d'un immense éclat de rire. +Un Rodrigue de quatre-vingts ans était chose si +amusante!</p> + +<p>Baron recommença sa déclamation, et les rires +éclatèrent de plus belle; l'acteur s'avança et dit +alors aux spectateurs:</p> + +<p>«Messieurs, je m'en vais recommencer pour la +troisième fois; mais je vous avertis que si l'on rit +encore, je quitte le théâtre.» Baron était tellement +aimé qu'on se tut; malheureusement, quand vint la +scène où Rodrigue se jette aux genoux de Chimène, +Rodrigue-Baron tomba bien aux pieds de sa belle +maîtresse; mais en vain le pressa-t-elle de se relever, +il ne le put sans le secours de deux valets appelés de +la coulisse. L'illusion n'était plus possible, Baron +abandonna le rôle à plus jeune que lui.</p> + +<p>Il semble que <i>le Cid</i> ait ouvert à Corneille un filon +de mine de chefs-d'œuvre, car on voit le grand +poëte abandonner brusquement les comédies légères +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +qui avaient commencé sa réputation, pour jeter coup +sur coup à la scène: <i>les Horaces</i> et <i>Cinna</i> en 1639, +<i>Polyeucte</i> en 1640.</p> + +<p>Lorsque la belle tragédie des <i>Horaces</i> parut au +théâtre, le bruit se répandit que l'Académie ferait +encore des observations et prononcerait son jugement +comme sur <i>le Cid</i>, ce qui fit dire: Horace fut +condamné par les duumvirs et absous par le peuple. +L'acteur Baron, le Talma du dix-septième siècle, fut +à peu près le seul qui sut faire comprendre le rôle si +difficile d'Horace, et prononcer ce fameux vers:</p> + +<p class="verse">Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,</p> + +<p>de façon à bien indiquer la pensée de l'auteur. Corneille +l'en félicita et s'en montra fort satisfait. On +raconte, à propos de cette tragédie, que dans une +représentation, l'actrice chargée du rôle de Camille, +au lieu de dire:</p> + +<p class="verse">Que l'un de vous me tue et que l'autre me venge,</p> + +<p>s'étant trompée, s'écria:</p> + +<p class="verse">Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange</p> + +<p>ce qui mit le public tellement en belle humeur qu'on +eut peine à continuer la pièce. Dans une autre représentation, +une circonstance imprévue vint beaucoup +embarrasser <i>Camille</i>. Les actrices jouaient encore la +tragédie et la comédie avec le costume, non <i>de l'époque +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +de leurs rôles</i>, mais dans celui de mode à leur +époque à elles. Un jour que Camille des <i>Horaces</i>, +après avoir lancé son imprécation contre Rome, +fuyait vers la coulisse où elle doit être immolée, ses +pieds s'embarrassèrent dans la queue traînante de sa +robe et elle tomba. L'Horace de la scène, faisan +aussitôt trêve à sa fureur, met le chapeau à la main +et avec la plus exquise galanterie, offre l'autre à l'actrice +pour la relever et la conduire dans la coulisse, +puis se coiffant brusquement, reprenant sa colère un +instant interrompue et rentrant dans son rôle, il s'élance +le fer levé pour tuer brutalement Camille. Jamais +meurtre de comédie ne causa une si forte explosion +d'hilarité. Le grand Baron n'eût pas manqué de tuer +Camille tombée à ses pieds, dût-il ensuite lui offrir la +main une fois la toile abaissée.</p> + +<p>On raconte qu'un révérend Père, prêchant un nouveau +converti et l'engageant à abandonner son affection +pour une jeune fille de la religion réformée, en +eut pour réponse ces deux beaux vers des <i>Horaces</i>:</p> + +<p class="verse">Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,<br /> +Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.</p> + +<p>Après <i>les Horaces</i>, et dans la même année 1639, +parut la magnifique tragédie de <i>Cinna</i>. Deux chefs-d'œuvre +en moins d'un an, c'était de la part du poëte +s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna +est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus +admirable création de Corneille, cependant ce dernier +lui préférait <i>Rodogune</i>. On prétend que Louis XIV +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +dit un jour, en sortant du théâtre où il venait d'entendre +la fameuse scène de la clémence d'Auguste: +«Si, après la représentation de <i>Cinna</i>, on m'avait demandé +la grâce du chevalier de Rohan, je l'aurais +accordée.» <i>Cinna</i> devait être dédiée au cardinal Mazarin; +mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur +que ce ministre, aussi avare que son prédécesseur +était généreux, ne lui ferait aucun présent, Corneille +l'adressa à M. de Montauron qui lui envoya mille +pistoles, de là vint le nom d'<i>épîtres à la Montauron</i>, +donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de +<i>Cinna</i> fit une telle impression sur le grand Condé, +qu'on vit couler ses larmes. A l'une des représentations, +le vieux maréchal de La Feuillade fit une observation +très-fine. Il était sur le théâtre, comme +c'était encore l'usage, alors, pour beaucoup de grands +personnages. <i>Auguste</i> venait de dire ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,<br /> +Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.</p> + +<p>—Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes +le <i>soyons amis, Cinna</i>.</p> + +<p>Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra +tout interdit: «Mais non, lui dit La Feuillade après +la pièce; ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est +Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite +et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en +disait autant, je le remercierais de cette amitié.»</p> + +<p>Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était +habitué à des déclamations boursoufflées d'acteurs de +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +mauvais goût mugissant les beaux vers de Corneille, +au lieu de les dire. La démarche noble, simple, majestueuse +du nouveau comédien ne fut pas goûtée +d'abord; mais lorsque dans le tableau de la conjuration, +on le voit pâlir et rougir rapidement, le feu et +la vérité de son jeu enlevèrent tous les suffrages.</p> + +<p>Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon +acteur, Dufresne, mais dont le talent était loin d'égaler +celui de Baron. Ce Dufresne imagina un jour un +singulier moyen, ou si l'on veut, une <i>singulière ficelle</i>, +pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au +moment où il prononça ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Ici le fils baigné dans le sang de son père,<br /> +Et, sa tête à la main, demandant son salaire,</p> + +<p>il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita +de sa main droite jusqu'alors cachée derrière son +dos, son casque surmonté d'une plume rouge. Cela +produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup. +Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût +aussi bien accueillie de nos jours, et que semblable +jonglerie produisît autre chose que des rires, des +huées et des coups de sifflet.</p> + +<p>Deux ans après cette avalanche de chefs-d'œuvre, +en 1641, le grand Corneille donna la belle tragédie +de <i>la Mort de Pompée</i>. Une femme de beaucoup +d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant +qu'elle ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop +grand nombre de héros qui s'y trouvaient, ce qui +l'empêchait de fixer son choix. La fameuse Ninon de +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui +l'ennuyait de son amour et de ses soupirs, lui répondit +un jour plaisamment par ce vers de la tragédie +de <i>Pompée</i>:</p> + +<p class="verse">Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr.</p> + +<p>On prétend que le futur maréchal avait alors pour +rival préféré auprès de Ninon, le danseur Pécourt. +Ayant un jour trouvé chez Ninon, Pécourt, vêtu +d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda +dans quel corps il servait:—«Monsieur, lui répondit +Pécourt blessé du persiflage, je commande à un corps +où vous servez depuis longtemps.»</p> + +<p>Ayant donné à la scène française quatre tragédies +qui y sont encore après plus de deux siècles et +qui resteront tant que le goût du beau se conservera +dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir +reposer son génie et revenir pour se délasser à son +genre primitif. Il composa <i>le Menteur</i>, belle comédie +en cinq actes qu'il tira de l'Espagnol <i>Lopez de Vega</i> +et qu'il fit jouer en 1642.—Je donnerais, disait-il +un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur +de la comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête +à ce nouveau produit du grand poëte qui donna l'année +suivante (1643), une autre comédie intitulée +<i>la Suite du Menteur</i>. Elle eut moins de succès; cependant, +un peu plus tard, elle réussit assez bien sur +le théâtre du Marais.</p> + +<p>Après cinq années de repos, la muse tragique inspira +à son grand poëte <i>Rodogune</i> (1646), composition +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +pour laquelle l'auteur eut toujours un faible et qu'il +préférait à ses autres chefs-d'œuvre, peut-être parce +qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que +les précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à +faire le scenario. Corneille avait déjà produit seize +grandes compositions dramatiques, il avait quarante +ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il devait +encore donner au théâtre de bonnes tragédies, +des comédies d'un grand mérite; mais le temps des +<i>Horaces</i>, des <i>Cinna</i> commençait à s'éloigner de lui. +Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la jeunesse. +Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre, +mais elle refroidissait peu à peu son génie. +Le poëte, après être monté jusqu'au faîte du sublime, +redescendit lentement et une à une les marches qui +l'y avaient conduit.</p> + +<p>Voici une anecdote assez plaisante relative à la +tragédie de <i>Rodogune</i>:</p> + +<p>A l'une des premières représentations, un soldat en +faction sur le théâtre écoutait avec l'attention la plus +soutenue. A plusieurs reprises, il avait essayé par +divers signes, de faire comprendre à <i>Antiochus</i> que +le meurtrier de son frère était <i>Cléopâtre</i>. Enfin, lorsque +le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune:</p> + +<p class="verse">. . . . . . . Une main qui nous fut chère...<br /> +Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?<br /> +Est-ce vous? etc...</p> + +<p>le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut, +en désignant <i>Cléopâtre</i>:</p> + +<p>—C'est elle!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs +en scène eurent tant de peine à reprendre leur +sérieux, que cet incident faillit compromettre le succès +de la pièce qu'on acheva très-difficilement.</p> + +<p>La tragédie de <i>Théodore</i>, que Corneille fit jouer +quelque temps après celle de <i>Rodogune</i> est loin de +valoir celle-ci. On raconte à propos de celle pièce, +que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:</p> + +<p class="verse">On la verrait offrir d'une âme résolue,<br /> +A l'époux sans macule une épouse impolue.</p> + +<p>s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire +ainsi?» Il fut étonné d'apprendre que c'était son +cher oncle, le grand Corneille.</p> + +<p>La tragédie d'<i>Héraclius</i> suivit en 1647 celle de +<i>Théodore</i>. Elle ne vaut guère mieux quoiqu'elle servît +de modèle à beaucoup de copies. L'abbé Pellegrin +appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs +tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. +Il lui fait allusion, lorsqu'il écrit dans son <i>Art +poétique</i>:</p> + +<p class="verse">Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,<br /> +De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.<br /> +Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,<br /> +D'un divertissement me fait une fatigue.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille +assistant à la reprise de cet ouvrage, quelques années +après qu'il l'eut composé, avoua n'y plus rien du tout +comprendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +En 1650, l'auteur du <i>Cid</i> fut sollicité pour faire +une tragédie qui pût prêter à une mise en scène +splendide, avec machines et décorations. On voulait +amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa minorité. +La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour +avoir un spectacle dans le genre des opéras de Venise. +La pièce fut faite, elle porta le nom d'<i>Andromède</i> +et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon, dont la +salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement +à la circonstance. L'ouvrage eut un immense succès, +si bien que les acteurs du Marais s'empressèrent de +la reprendre et ils eurent raison, car tout Paris y courut. +Seulement ce ne fut plus, comme pour <i>Cinna</i>, +comme pour <i>Rodogune</i>, à de beaux vers que Corneille +dut le retentissement de sa pièce, mais à la première +apparition sur la scène d'un vrai cheval représentant +Pégase. Jamais encore on n'avait osé +commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que +si le théâtre du Cirque fût inopinément tombé au milieu +de Paris au dix-septième siècle, avec ses chevaux +caparaçonnés et sa brillante mise en scène, il eût fait +fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour +<i>Andromède</i> que pour le cheval qui jouait son rôle en +acteur consommé. Il marquait une ardeur guerrière, +il poussait, au moment opportun, des hennissements, +il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se +lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est +vrai que ce bon public français, toujours le même, +ne pouvait voir dans la coulisse un brave homme +vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le +pauvre animal, objet de son admiration, était à jeun +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +et ne soupait qu'après avoir fourni son emploi avec +l'instinct que donnent à tout être vivant la faim et la +soif.</p> + +<p><i>Don Sanche d'Aragon</i>, comédie héroïque, parut +en 1651, après <i>Andromède</i>, ou si l'on veut, après le +cheval d'<i>Andromède</i>. Cette pièce eut d'abord un +succès; mais le prince de Condé, dont le goût faisait +autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste, +elle tomba bien vite et fut reléguée longtemps sur les +planches de province. On y trouve de beaux vers, +cependant, et de belles scènes, et on la reprit plusieurs +fois sur les théâtres de Paris.</p> + +<p>Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent +pas de beautés, mais qui ne sont plus à la hauteur +de ses belles conceptions, parut vouloir se relever +par la tragédie de <i>Nicomède</i>, jouée en 1652, et +qui eut un très-grand retentissement. Toutefois, +disons-le, ce retentissement fut en partie dû à cette +circonstance, qu'à l'époque où on représenta l'ouvrage, +les princes sortaient de prison et que plusieurs +scènes semblaient une allusion à cet événement.</p> + +<p>En 1653, parut <i>Pescharite, roi des Lombards</i>, +tragédie qui n'eut aucun succès, c'était le premier +échec grave de Corneille sur la scène. Il en fut si +chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut d'abandonner +le théâtre, et se mit à traduire en vers +français l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>. Ce qui surtout +avait fait tomber la pièce, c'est que le public s'était +montré indigné de voir un mari racheter sa femme +au prix de son royaume. La bouderie de Corneille +avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +été un serment de buveur, l'<i>Imitation</i> resta inachevée +sur sa table, et <i>Œdipe</i>, avec les beaux vers qu'il renferme, +parut radieux aux yeux du public qui retrouva +avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été +fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à +l'art dramatique l'homme de génie qui avait tant fait +déjà pour la saine littérature.</p> + +<p>L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie +de <i>la Toison d'or</i>, pour être représentée au +château de Neubourg, chez le marquis de Sourdeac, +à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix +avec l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua +avec les danses et la musique, mais elle ne resta pas +longtemps au théâtre. Elle fut reprise en 1683, avec +un prologue de La Chapelle.</p> + +<p><i>Sertorius</i> succéda à la <i>Toison d'or</i> en 1662. <i>Sertorius</i> +a des scènes d'une grande beauté, et on prétend +que Turenne, après avoir entendu cette tragédie, s'écria:—«Où +donc Corneille a-t-il appris l'art de la +guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à +autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des +éclairs qui brillaient d'un vif éclat, puis venant à +s'éteindre, laissaient les admirateurs de son immense +talent dans un clair-obscur. C'est ce qui arriva lorsqu'il +voulut traiter le sujet de <i>Sophonisme</i>, déjà mis +cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais, +par Marmet, par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin +d'une façon assez brillante par Mairet. La Grange-Chancel +et Voltaire ont également fait leur tragédie +de <i>Sophonisme</i>. Celle de Corneille ne réussit pas, non +plus que la pièce d'<i>Othon</i>, donnée par lui en 1664, +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +et qui manque d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il +dit dans son <i>Art Poétique</i>:</p> + +<p class="verse">Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir<br /> +Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;<br /> +Et qui, des vains efforts de votre rhétorique<br /> +Justement fatigué, s'endort ou vous critique.</p> + +<p>Les deux tragédies d'<i>Agésilas</i> et d'<i>Attila</i>, en 1666 +et en 1667, n'étaient pas faites pour venger Corneille +de <i>Sophonisme</i> et d'<i>Othon</i>. Cependant, elles eurent +Chapelain pour grand admirateur. On connaît l'épigramme +de Boileau:</p> + +<p class="verse">Après l'<i>Agésilas</i><br /> +<span class="i4">Hélas!</span><br /> +Mais après l'<i>Attila</i><br /> +<span class="i4">Holà!</span></p> + +<p>Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre +sur le sens de cette épigramme et la traduisit à +son avantage. <span class="smcap">Hélas!</span> d'après lui, voulait dire que +l'<i>Agésilas</i> inspirait la pitié, qu'ainsi elle remplissait le +but de la tragédie, et le <span class="smcap">HOLA</span>mis après l'<i>Attila</i>, indiquait +que c'était le <i>nec plus ultrà</i> de l'art.</p> + +<p><i>Attila</i> avait été composé par Corneille pour se venger +des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, qui +commençaient à préférer le talent jeune et pur de +Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa +tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le +célèbre La Thorillière lui prêta l'appui de sa belle +diction. Malgré cela, cet ouvrage ne resta pas au +théâtre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +<i>Tite et Bérénice</i>, représenté en 1670, était de plusieurs +degrés au-dessous des deux précédentes tragédies, +Boileau disait d'elle que c'était du <i>galimatias +double</i>, c'est-à-dire du galimatias que non-seulement +le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il +avait raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:</p> + +<p>Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier +avec le soin qu'il apportait toujours à se rendre +compte des moindres intentions de l'auteur; mais il +trouva tellement d'obscurité dans les pensées et dans +les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie. +Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer +qu'il n'y entendait rien.—Attendez, dit-il à Baron, +Corneille vient souper chez moi ce soir, soyez des +nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron accepte, +et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou, +l'embrasse et le prie de lui expliquer plusieurs vers. +Corneille, après les avoir examinés quelque temps, +dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas trop bien +non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les +comprendra pas, les admirera.»</p> + +<p><i>Pulchérie</i>, tragi-comédie, et <i>Surena</i>, tragédie, +furent, en 1672 et en 1674, les deux dernières pièces +de Corneille, si nous en exceptons la tragi-comédie-ballet +de <i>Psyché</i>, faite en collaboration avec Molière +et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.</p> + +<p><i>Psyché</i> fut une dernière galanterie de Corneille à +Louis XIV. Déjà bien vieux pour un poëte, puisqu'il +avait soixante-cinq ans, il consentit à plier son mâle +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +génie que l'âge rendait sec et sévère, jusqu'à composer +un pastiche pour amuser un roi jeune encore et +aimant le plaisir. Molière fit le premier acte de cette +espèce de pastorale, et quelques scènes détachées +ainsi que le prologue; Corneille s'assujettit à broder +sur le plan du grand comédien, Quinault composa les +paroles de la musique et le fameux Lully la partition.</p> + +<p>Grâce à cette condescendance, le théâtre et la +littérature furent dotés d'un morceau qui a passé +longtemps pour un des plus tendres et des plus naturels +qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore, +excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à +l'Amour. Le grand roi goûta fort cette jolie pièce. +Les deux rôles principaux, celui de l'Amour et celui +de Psyché, furent remplis par le fils du fameux Baron +et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut +mise à la scène.</p> + +<p>Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec +tant de feu, que le duc d'Orléans, dont l'actrice était +la maîtresse, en conçut des soupçons et de la jalousie. +Il eut avec elle une explication orageuse qui se termina +par l'aveu de sa flamme pour son camarade et +par sa rupture avec l'altesse royale.</p> + +<p>Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; +mais il ne fit pas fortune ou du moins il n'en laissa +guère après lui. Admiré des plus grands princes, jalousé +par un grand ministre, estimé des plus grands +hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les +plus spontanés et les plus délicats de son vivant; sa +mort fut un deuil général, et bien longtemps après +qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +que nous allons le dire, fut honorée dans la personne +de ses descendants.</p> + +<p>Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on +ne l'avait pas vu depuis deux ans; à l'instant même +les acteurs s'interrompent, le grand Condé, le prince +de Conti, tous les personnages alors sur la scène se +lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre +applaudit; des acclamations se font entendre de toutes +parts, et malgré sa modestie, il lui est impossible de +se dérober à cette manifestation spontanée, à cette +véritable ovation.</p> + +<p>A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent +l'honneur de lui faire faire un service funèbre. +Un acteur fit ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Puisque <i>Corneille</i> est mort, qui nous donnait du pain,<br /> +Faut vivre de <i>Racine</i>, ou bien mourir de faim.</p> + +<p>En 1750, près de soixante-dix années après la +mort de Pierre Corneille, il restait encore un de ses +petits-neveux, et le descendant du grand poëte n'était +pas heureux. On le sut, et un des admirateurs du +<i>Cid</i> eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du +Théâtre-Français une représentation à son bénéfice. +C'est peut-être le premier exemple de cet usage +depuis si fréquent. La Comédie-Française mit à +<i>ce bénéfice</i> un empressement qui ne fut égalé que +par celui du public à répondre à cette pensée généreuse. +On choisit pour la représentation, <i>Rodogune</i>, +la tragédie de prédilection de Corneille, et <i>les +Bourgeoises de qualité</i>, comédie dans laquelle presque +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +toute la troupe est en scène, et qui fut adoptée +par cette raison, chacun voulant contribuer à cette +bonne œuvre. La soirée fut des plus brillantes, elle +produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il +parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler +l'attention de ce poëte riche, généreux et courant +après la gloire, sur la fille du petit-neveu de Corneille. +Voltaire maria et dota cette jeune personne. La dot +fut le prix d'une belle édition des œuvres de l'auteur +des <i>Horaces</i>, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur +et qui se fit par souscription.</p> + +<p>Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les +descendants du grand poëte dramatique qui sont la +cause première, peut-être, de deux innovations heureuses +pour les artistes et pour les lettres, les représentations +à bénéfice et les éditions par souscription.</p> + +<p>Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas +Corneille, qui voulut marcher sur ses traces et, se +sentant la verve poétique, s'essaya de bonne heure +au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique +Boileau, si <i>Thomas</i> n'avait pas été le frère de +<i>Pierre</i>, son nom de Corneille eût brillé d'un grand +éclat. Il ne produisit pas des chefs-d'œuvre comme +<i>Cinna</i>, <i>les Horaces</i>, <i>Rodogune</i>; mais il donna de +belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies, +bien conduites, bien versifiées, et que le public de +cette époque loua et applaudit. Plusieurs sont restées +à la scène, où elles sont encore de nos jours. C'est à +tort que l'auteur de <i>l'Art poétique</i> prétend que Thomas +Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et +qu'il semble s'être étudié à copier les défauts de son +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +frère. Ce jugement est partial, injuste, et la postérité +comme les contemporains n'ont pas voulu le ratifier. +Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le +portrait de cet auteur dramatique:</p> + +<p class="verse">Voyant le portrait de Corneille,<br /> +Gardez-vous de crier merveille;<br /> +Et dans vos transports n'allez pas<br /> +Prendre ici <i>Pierre</i> pour <i>Thomas</i>.</p> + +<p>Thomas Corneille se montra observateur fidèle des +règles de l'art. En général, dans ses pièces, la partie +théâtrale est bien entendue. Les situations sont variées, +naturellement amenées et habilement conduites. +Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait +avec plaisir la supériorité de son aîné, qu'il appelait +toujours le grand Corneille, et ce dernier, à son tour, +a souvent dit qu'il eût voulu être l'auteur de plusieurs +des comédies de celui que Boileau désignait +sous le nom de <i>cadet de Normandie</i>.</p> + +<p><i>Ariane</i>, jouée en 1672; <i>le Comte d'Essex</i> (1678), +<i>Camma</i> (1661), <i>Commode</i> (1658), <i>Timocrate</i> (1656) +sont des tragédies qui ont de la valeur et qui eurent +du succès. <i>L'Inconnu</i> (1675), <i>le Festin de Pierre</i> +(1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, +sont des comédies qui méritaient mieux que des critiques +peu loyales. Était-ce la faute de Thomas Corneille, +si, avant lui et en même temps que lui, les +plus belles productions dramatiques qui aient encore +paru, étaient représentées sous le même nom que le +sien?</p> + +<p>Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +vingt-cinq ans après son frère, il avait alors quatre-vingt-quatre +ans. Le plus bel éloge qu'on puisse faire de +lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie +à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent +les deux sœurs; ils vécurent toujours ensemble, +dans la même maison, et, après vingt-cinq ans +de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le +partage des biens de leurs femmes.</p> + +<p>Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, +tragédies, tragi-comédies, comédies et même +opéras; mais il ne réussit pas dans ce dernier genre. +Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on lui +demandait de déclamer une de ses pièces, comme +c'était alors l'usage dans les salons des grands personnages, +il le faisait sans avoir recours au manuscrit. +A l'inverse de son frère, il avait une diction +facile et heureuse.</p> + +<p>Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de +l'<i>Ariane</i> de Thomas Corneille, à propos de l'actrice +chargée du principal rôle, la Champmeslé, qu'elle appelait +sa belle-fille, parce qu'elle était entretenue par +son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos +prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut +son triomphe.</p> + +<p>Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait +deux grands théâtres à Paris, celui de l'Hôtel de +Bourgogne et celui du Marais. Le premier avait le pas +sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français +sur l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas +Corneille étaient jouées sur le théâtre du Marais.</p> + +<p>Un jour que le public redemandait l'<i>Ariane</i>, l'acteur +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +Dancourt s'avança timidement sur le devant de +la scène, fort embarrassé pour expliquer d'une manière +convenable qu'on ne pouvait donner cette tragédie, +vu la position, que nous appellerions aujourd'hui +<i>intéressante</i>, de mademoiselle Duclos. Enfin, +il était parvenu, à l'aide d'un geste assez significatif, +à se faire comprendre, lorsque l'actrice, qui le guettait +des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui applique +un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre: +«Messieurs, dit-elle, à <i>demain l'Ariane</i>.» Au commencement +du règne de Louis XV, la <i>Clairon</i> joua +aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint un grand succès.</p> + +<p><i>Le Comte d'Essex</i>, tragédie dans laquelle brilla +la belle mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un +homme de beaucoup d'esprit: «J'ai vu une reine +parmi les comédiens.»</p> + +<p><i>Le Festin de Pierre</i>, comédie de Molière, fut jouée +par sa troupe en 1665; mais alors cette pièce était +en prose. Molière proposa à Thomas Corneille de la +mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à +l'auteur de <i>Tartuffe</i> et pour que cette condescendance +lui devînt profitable à lui-même. Ce fut en 1667 +que cette comédie parut sur la scène, écrite par Corneille. +Le succès qu'eut en tout temps le sujet de +cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France +par les comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre +espagnol de <i>Tirso di Molina</i>. Le titre primitif était +<i>el Combibado de Pietra</i>, ce qui signifie <i>le Convié de +Pierre</i>, c'est-à-dire la statue de Pierre <i>conviée à un +repas</i>, dont on fit <i>le Repas</i>, <i>le Festin de Pierre</i>, parce +que la statue invitée était celle d'un commandeur +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +appelé <i>Don Pedro</i>. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a +pas de troupe dramatique qui n'ait eu, sous un nom +ou sous un autre, son <i>Festin de Pierre</i>. Devillers en +1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le +donnèrent sur diverses scènes, les uns pour les comédiens +du Marais, les autres pour ceux de l'Hôtel +de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille +pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux +auteurs y avait hasardé quelques traits un peu forts +que le second a retranchés, entre autres une scène où +Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône: +«Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de +faim! prends cet argent, je te le donne pour l'amour +de l'humanité.»</p> + +<p>Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son +heureuse facilité et son désir de se produire au théâtre, +lui ont fait essayer depuis la tragédie jusqu'à +l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût +son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra +à la scène une comédie héroïque en cinq actes et en +vers, avec prologue et divertissements, le tout mêlé +de musique et de danses. Cette pièce, appelée <i>l'Inconnu</i>, +eut un très-grand nombre de représentations, +dont trente-trois consécutives, ce qui était alors assez +rare. Il la fit avec <i>Visé</i>, qui travailla également à un +autre ouvrage, <i>la Devineresse</i>, donnée en 1679. A +la reprise de <i>l'Inconnu</i>, Thomas Corneille y ajouta, +dans le divertissement du cinquième acte, une chanson +de paysanne qui fit fureur, la voici:</p> + +<p class="verse"><span class="i1">Ne frippez poan mon bavolet;</span><br /> +<span class="i2">C'est aujordi dimanche.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +<span class="i3">Je vous le dis tout net:</span><br /> +<span class="i2">J'ai des épingles sur une manche.</span><br /> +<span class="i2">Ma main pèse autant qu'all'est blanche,</span><br /> +<span class="i2">Et vous gagnerez un soufflet:</span><br /> +<span class="i2">Ne frippez poan mon bavolet;</span><br /> +<span class="i3">C'est aujordi dimanche.</span><br /> +<span class="i1">Attendez à demain que je vase à la ville,</span><br /> +<span class="i3">J'aurai mes vieux habits;</span><br /> +<span class="i4">Et les lundis,</span><br /> +<span class="i2">Je ne sis pas si difficile;</span><br /> +<span class="i3">Mais à présent, tout franc,</span><br /> +<span class="i2">Si vous faites l'impertinent,</span><br /> +<span class="i2">Si vous gâtez mon linge blanc,</span><br /> +<span class="i1">Je vous barrai comme il faut de la hâte;</span><br /> +<span class="i1">Je vous battrai, pincerai, piquerai;</span><br /> +<span class="i1">Je vous moudrai, grugerai, pilerai;</span><br /> +Menu, menu, menu, comme la chair en pâte.<br /> +Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte,<br /> +<span class="i1">Que je cachons sous not' bonnet.</span><br /> +<span class="i1">Ne frippez poan mon bavolet;</span><br /> +<span class="i2">C'est aujordi dimanche.</span></p> + +<p>Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le +roi Louis XV, encore fort jeune, fit représenter cette +comédie au palais des Tuileries. Dans un ballet-intermède, +il dansa, ainsi que tous les jeunes seigneurs +de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia +à ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et +qui nous semblerait aujourd'hui une monstruosité.</p> + +<p><i>La Devineresse</i>, dont nous venons de parler, est une +comédie en prose, en cinq actes, et assez médiocre. +Elle eut une grande vogue d'actualité. On parlait alors +beaucoup dans le monde des empoisonnements de la +fameuse Brinvilliers et de la poudre de succession; +or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce, +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de +madame <i>Jobin</i>. Quoi qu'il en soit, <i>la Devineresse</i> +rapporta, dit-on, la somme énorme de cinquante +mille livres, quatre fois peut-être davantage que la +plus belle tragédie de Pierre Corneille.</p> + +<p>Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace +de cinq ans, et étant encore assez jeune: ce sont +<i>Timocrate</i>, en 1656; <i>Commode</i>, en 1658, et <i>Camma</i>, +en 1661.</p> + +<p><i>Timocrate</i> fut donnée quatre-vingts fois de suite et +toujours avec un égal succès et un succès tel, que +Louis XIV, chose des plus rares, vint exprès au +théâtre du Marais, où l'on représentait les compositions +de Thomas Corneille, pour assister à l'une des +représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer +cette tragédie que le public la demandait encore. +Enfin, un beau jour, ils députèrent un des leurs qui, +s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre: +«Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre <i>Timocrate</i>; +pour nous, nous sommes las de le jouer; +nous courons risque d'oublier nos autres pièces, +trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les +comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs, +par le talent, à ceux du Marais, voulurent +la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de leurs +confrères du <i>second</i> théâtre, qu'ils y renoncèrent.</p> + +<p>La tragédie de <i>Commode</i> eut également le privilége +de faire déplacer Louis XIV ainsi que toute la +Cour qui vint mêler ses applaudissements à ceux du +public.</p> + +<p><i>Camma</i> fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +fut si considérable, que la scène était littéralement +envahie par les grands personnages qu'on ne +pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine à +se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis, +ce qu'ils ne faisaient jamais, car alors, les représentations +sur le grand théâtre n'avaient lieu que trois +fois par semaine, les dimanches, mardis et vendredis. +Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas +Corneille pour cette tragédie, est un des principaux +motifs du succès qu'elle obtint. Quelques jeux +de scène heureux, et qu'on appelle aujourd'hui des +<i>ficelles</i> en langage vulgaire de théâtre, contribuèrent +également à la faire réussir.</p> + +<p><i>Laodice</i>, reine de Cappadoce, tragédie jouée en +1668, fut moins bien traitée que les trois précédentes. +A l'une des représentations de cette pièce, +l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur +qui paraissait peu le comprendre. «La scène, lui +disait-il, est en Cappadoce, il faut se transporter dans +ce pays-là et entrer dans le génie de la nation.—Ah! +très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je crois +que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les +lieux.»</p> + +<p>Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille +fit son <i>Achille</i>. Un des acteurs qui tint le rôle du héros +grec avait été menuisier de son état. Se trouvant +superbe sous son casque, il voulut avoir son portrait +dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre; +mais on prévint ce dernier que le comédien +était un mauvais payeur. Le rapin peignit le bouclier +de son Achille en détrempe. Le portrait fut trouvé +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de +comédie refusa de payer le prix convenu. Le peintre +feignit d'être très-content de ce qu'on lui offrait et +engagea l'acteur à passer plusieurs fois sur le tableau +une éponge imbibée de vinaigre, pour lui donner +plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image +d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot +à la main.</p> + +<p>A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas +Corneille essaya de composer des opéras pour supplanter +Quinault, alors fort en vogue pour ce genre +de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il +avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi +qu'en 1678, parut <i>Psyché</i>, composée pour Louis XIV, +et fort peu appréciée, comme on disait alors, de la +Cour et de la ville.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<h2>VI</h2> + +<p class="center"><b>RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1636 A 1652.</b></p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Richelieu</span>, poëte dramatique.—<i>La Comédie des Thuileries</i> (1635).—Colletet +et de Saint-Sorlin.—Caractère de ce dernier.—Ses vers sur la violette.—Sa +comédie d'<i>Aspasie</i> (1636).—La comédie des <i>Visionnaires</i> +(1637).—Anecdote.—<i>Roxane.</i>—<span class="smcap">Voiture.</span>—Son épître à M. de +Boutillier.—Anecdote relative à l'abbé <span class="smcap">d'Aubignac</span>.—<i>Mirame</i>, tragi-comédie +(1639).—Efforts de Richelieu pour faire réussir cette pièce.—Peu +de succès de <i>Mirame</i> à la première représentation.—Anecdote.—Deuxième +représentation.—Joie enfantine du cardinal de Richelieu.—Anecdote +relative à <span class="smcap">Bois-Robert</span>.—<i>Europe</i>, tragi-comédie (1643).—Tribulations +de Desmarets à l'occasion d'<i>Europe</i>.—Richelieu sollicite la +critique de l'Académie.—Sa colère.—Le public préfère <i>le Cid</i> à <i>Europe</i>.—Richelieu +retire la pièce.—Le nombre des auteurs dramatiques +tend à s'accroître au dix-septième siècle.—Les auteurs, les spectateurs +de cette époque et ceux de l'époque actuelle.—Critique.—Les réclames.—Les +premières représentations.—Les journaux.—Jodelet.—Première +pièce faite en vue d'un acteur.—Auteurs contemporains de +Corneille.—<span class="smcap">Bois-Robert.</span>—Ses pièces des <i>Apparences trompeuses</i>, de +<i>l'Amant ridicule</i> et des <i>Orontes</i>, en 1652 et 1655.—Anecdote.—La +cathédrale de Bois-Robert.—Ce qui donna lieu à la pièce des <i>Orontes</i>.—L'abbé +<span class="smcap">Boyer</span>, célèbre par ses revers au théâtre.—Épigramme sur +une de ses pièces.—<i>Clotilde.</i>—<i>Agamemnon.</i>—Anecdote.—Sonnet +sur cette pièce.</p> + +<p class="p2">L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas +on se contente du lot que la nature nous a dévolu +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +en partage. Le grand homme de guerre veut passer +pour grand politique, le politique veut paraître poëte, +l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. +Et chacun est plus flatté des éloges non mérités qu'on +lui donnera sur la vertu qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, +que de ceux qu'il méritera par les qualités qu'il possède +réellement. C'est ainsi que le cardinal de Richelieu, +l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour +l'unité et la grandeur de la France, se souciait assez +peu qu'on vantât ses talents administratifs, sa haute +capacité d'homme d'État, le génie avec lequel il gouvernait +le royaume; mais il ne pardonnait pas la plus +légère critique des tragédies médiocres dont il avait +ou donné le sujet ou barbouillé quelques scènes. +Richelieu, le grand Richelieu, voulait être avant tout +un grand poëte, il ne jalousait pas le ministre qui lui +tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne +pouvait souffrir qu'on lui vantât les œuvres dramatiques +de Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait +à se faire une réputation littéraire, il s'entourait +de beaux esprits, il suivait le théâtre, il composait +lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et qu'il +ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des +grands sont quelquefois bons à quelque chose. Celui +du ministre de Louis XIII aboutit, entres autres mesures +heureuses pour la France et pour les lettres, à +la création de l'Académie.</p> + +<p>En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il +faisait travailler à ses productions dramatiques, mit +au monde une comédie en cinq actes intitulée: <i>Les +Thuileries</i>. Cette pièce fut représentée dans le Palais-Cardinal +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence +en avait arrangé lui-même toutes les scènes. +Corneille, un des auteurs, plus docile à la muse poétique +qu'aux volontés du ministre, avait cru devoir +faire quelques changements au troisième acte qui lui +avait été confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:—Il +faut avoir un esprit de suite. Or, par <i>esprit de +suite</i>, Son Éminence entendait une soumission aveugle +aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions +de nos jours, en termes militaires, une obéissance +passive.</p> + +<p>Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut +prêt, le cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter +son nom, ajoutant qu'en retour, il lui prêterait sa +bourse en quelque autre occasion.</p> + +<p>En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge +dans le prologue, ils eurent un banc spécial dans une +des meilleures places de la salle, et leurs pièces étaient +toujours représentées devant le roi et devant toute +la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir +pour eux quelque agrément.</p> + +<p>Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, +ayant porté à Richelieu le monologue dans +lequel se trouve une description de la pièce d'eau des +Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois +vers:</p> + +<p class="verse">La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;<br /> +D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,<br /> +Animer le canard qui languit auprès d'elle.</p> + +<p>Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +pistoles, les mit dans la main de Colletet en lui disant +que c'était seulement pour ces vers qu'il trouvait +très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche pour +payer tout le reste.</p> + +<p>Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres,<br /> +Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!</p> + +<p>Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, +quoiqu'il fût un des quarante immortels, tenait quelquefois +tête à Richelieu dans des discussions littéraires. +Un jour, un flatteur disait au ministre, que rien +ne pouvait lui résister.—Vous vous trompez, reprit +le cardinal, je trouve dans Paris même des personnes +qui me résistent. Colletet, qui a combattu hier +avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà +une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.</p> + +<p>La seule production de Colletet est la tragédie-comédie +de <i>Cymiade</i>, jouée en 1642, écrite en prose +par l'abbé d'Aubignac et mise en vers par lui. On +voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup + pour aller à l'immortalité.</p> + +<p>Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à +sa dévotion, se trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, +né en 1595, qui dut à son crédit auprès de +lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire des +guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, +et l'un des premiers des <i>quarante immortels</i>.</p> + +<p>Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et +d'imagination, mais une imagination déréglée qui +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +n'enfantait habituellement que des chimères. Il donna +plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses +premières comédies porte ce titre: <i>les Visionnaires</i>, +on dit de lui qu'il était le plus bel esprit de tous les +visionnaires, et le plus visionnaire des beaux esprits. +Il n'avait nullement de penchant pour le métier de +poëte, et s'il <i>enfourcha Pégase</i>, ce ne fut que pressé, +que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui +lui fournissait lui-même ses sujets de compositions +dramatiques, qui y travaillait avec lui et le comblait +de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin qui fit les +jolis vers sur la violette de la <i>Guirlande de Julie</i>:</p> + +<p class="verse">Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,<br /> +Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;<br /> +Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,<br /> +La plus humble des fleurs sera la plus superbe.</p> + +<p><i>Aspasie</i>, comédie en cinq actes et en vers (1636), +fut le coup d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire +qu'il en fut l'auteur bien malgré lui; voici comment: +Richelieu lui ayant reconnu beaucoup d'intelligence, +de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer +quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista +longtemps, mais il n'osa refuser au cardinal de chercher +au moins un sujet convenable pour la scène. Il +composa le <i>scenario d'Aspasie</i>.</p> + +<p>Richelieu trouva ce <i>scenario</i> fort à son goût, lui +donna de grands éloges et finit par dire que celui qui +l'avait imaginé était seul capable de le traiter avec +succès. Toutes les objections du pauvre auteur, tous +ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc +de la meilleure grâce possible, et sa pièce, représentée +devant le duc de Parme, fut beaucoup applaudie +<i>par ordre</i> du ministre qui veilla à son succès.</p> + +<p>Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, +il lui demanda un ouvrage du même genre tous les +ans. Le malheureux poëte sans le vouloir, pris au +piége, prétexta le travail incessant que lui donnait +un grand poëme héroïque, <i>Clovis</i>, auquel il consacrait +tous ses moments, et qui devait faire la gloire +du règne de Sa Majesté Louis XIII. Cette occupation, +disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier à la poésie +dramatique.</p> + +<p>Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait +pas assez de temps à vivre pour voir la fin de +<i>Clovis</i>, que le tracas des affaires exigeait qu'il prît +des distractions, que les représentations théâtrales +de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces distractions, +que Desmarets étant né poëte et homme +d'esprit, Desmarets lui devait son talent et ses veilles. +L'argument était sans réplique, et lorsque le ministre +tout-puissant du dix-septième siècle parlait ainsi, +tout refus devenait impossible. Desmarets devint +donc le collaborateur forcé de Son Éminence.</p> + +<p>Tous deux se mirent à l'œuvre, et en 1637 il vint +au monde une comédie en cinq actes, de leur façon, +<i>les Visionnaires</i>, que Molière et Boileau ont, par la +suite, appelée un <i>détachement des petites maisons</i>, +mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès. +Il est vrai de dire que la protection hautement déclarée +du cardinal, alors plus souverain que le roi de +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +France, fut pour beaucoup dans les éloges du public +et dans les applaudissements du parterre. En littérature +comme en politique, la puissance du jour, tant +qu'elle a le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle +veut, puis vient la réaction, puis vient le jugement +de la postérité. On comprend que Richelieu tenait +à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en +grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé +les caractères et donné le sujet. Ce sujet était +une allusion à l'époque. Ainsi, par une des visionnaires, +celle qui aime Alexandre, le cardinal avait +voulu désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même +avait échoué, et pour se venger de laquelle il +voulait donner à la belle insensible le ridicule de n'aimer +que le héros de Macédoine. La coquette était +madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît +qu'au théâtre, était madame de Rambouillet. La +quatrième, celle qui se croit adorée de tous les +hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce +dernier rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère +de <i>Bélise</i> des <i>Femmes savantes</i>. La comédie +des <i>Visionnaires</i> avait donc au moins le mérite de +l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses +critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être +choqué et mit en tête de sa préface ces quatre vers:</p> + +<p class="verse">Ce n'est pas pour toi que j'écris,<br /> +Indocte et stupide vulgaire;<br /> +J'écris pour les nobles esprits,<br /> +Je serais marri de te plaire.</p> + +<p>Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +travaillait avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put +donner la moindre pièce sans qu'on ne l'attribuât en +grande partie au cardinal. Ainsi <i>Roxane</i>, tragédie +qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence. +A ce compte-là, le grand ministre eût passé +son temps à rimer tant bien que mal. Quoi qu'il en +soit, Voiture, dans le doute où il était sur la paternité +de <i>Roxane</i>, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il +en fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son +épître latine à M. de Boutillier de Chavigny, et il dut +se féliciter de sa prudence, lorsqu'il vit les portes de +l'Académie française refusées à l'abbé d'Aubignac +qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage +médiocre. Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier +personnage; chargé par Richelieu de l'éducation du +duc de Fronsac, et récompensé de ses soins par deux +abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour +grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur +et romancier, il possédait le caractère le plus +hautain, le plus difficile, et trouvait le moyen de se +brouiller avec tout le monde. Ayant <i>commis</i> un insipide +roman, <i>Mascarisse</i>, dont Richelet ne fit pas à +son gré un assez grand éloge, il ne voulut plus voir +son ami. Richelet lui écrivit:</p> + +<p class="verse">Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi,<br /> +<span class="i2">N'ai-je pas loué ton ouvrage?</span><br /> +<span class="i2">Pouvais-je plus faire pour toi</span><br /> +<span class="i1">Que de rendre un faux témoignage?</span></p> + +<p>Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. +En 1639 et en 1643, il prêta son nom à deux tragi-comédies, +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +<i>Mirame</i> et <i>Europe</i>, qui firent alors bien +du bruit dans le monde des lettres et sur la scène +française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua +si bel et si bien, montra un tel amour, fit de +telles dépenses, qu'il est difficile de ne pas admettre +qu'il en est réellement l'auteur. Du reste, <i>Mirame</i> +et <i>Europe</i> sont des pièces aussi mauvaises l'une que +l'autre.</p> + +<p><i>Mirame</i> lui coûta cent mille écus; car il voulut, +pour la faire jouer, une salle de spectacle qu'il fit +construire à grands frais dans le Palais-Cardinal. Lors +de la première représentation, il vint au théâtre, et +voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au +désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en +faisant dire à Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, +assez peu désireux d'affronter seul l'humeur +du ministre, pria un de ses amis, homme de ressource, +de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal +les aperçut, il leur cria:—«Eh bien! les Français +n'auront jamais de goût; ils n'ont point été +charmés de <i>Mirame</i>.» Desmarets baissait l'oreille, +son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur, +dit-il, ce n'est pas la faute de l'ouvrage ni du public, +mais bien celle des comédiens. Votre Éminence a dû +s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et +même qu'ils étaient ivres?—C'est vrai, reprit le cardinal, +ils ont tous joué d'une façon pitoyable.» Cette +pensée consola Richelieu qui devint d'une humeur +charmante et les retint à souper pour parler encore +de <i>Mirame</i>. Dès que les deux amis furent libres, ils +coururent à la comédie prévenir les acteurs de ce qui +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +venait de se passer à Rueil, puis ils se mirent en +quête de spectateurs de bonne volonté et disposés à +faire accueil à <i>Mirame</i>. A la seconde représentation, +la pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au +comble du bonheur. Il applaudissait lui-même, trépignait +des pieds et des mains, se levait dans sa loge, +mettait la moitié du corps en dehors, imposait silence +pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait +sublimes, enfin il témoignait la joie d'un enfant! +Hélas! le grand homme d'État ne put, malgré tous +ses efforts, que sauver <i>Mirame</i> d'un éternel oubli, eu +rendant cette tragi-comédie et celle d'<i>Europe</i>, célèbres, +non par les beaux vers qu'elles renferment, mais +par le souvenir qui se rattache à leur mise en scène. +A l'une des représentations de <i>Mirame</i>, Richelieu +avait défendu de laisser entrer d'autres personnes que +celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui +jouissait d'un grand crédit près de Son Éminence, à +cause de son esprit toujours porté à la gaieté, introduisit +dans la salle deux beautés d'une réputation +passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon, +nièce de Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie, +dont Bois-Robert était membre, députa près du ministre +pour demander son rappel, cette grâce fut refusée. +Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. +Un jour que son illustre malade était dans un +de ses accès taciturnes, il lui fit cette singulière ordonnance: +<i>Recipe Bois-Robert</i>.</p> + +<p>Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort, +lorsque, sous prétexte d'un <i>Clovis</i> infinissable, il refusait +l'honneur de la collaboration du grand ministre. +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +Après les tribulations de <i>Mirame</i>, vinrent celles +d'<i>Europe</i>, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse +que la première et jouée quatre ans plus tard.</p> + +<p>Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la +trouvant sublime, l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs +de l'Académie française, en les priant de donner +leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et +la plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie +obéirent ponctuellement et maladroitement. Le jugement +fut des plus sévères, si sévère même, que quelques +vers échappèrent seuls à la critique. Bois-Robert +rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur, +piqué au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la +cheminée. Heureusement, ou malheureusement pour +<i>Europe</i>, on était au printemps, il n'y avait pas de +feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est +mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible +sentiment de tendresse paternelle pour son œuvre. +Elle se lève, ordonne d'appeler son secrétaire Chevest, +et l'envoie dans la lingerie demander aux femmes +de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant +de leur mieux chacune des pages du manuscrit +sacrifié dans un moment d'humeur. Le lendemain, +<i>Europe</i> était retapée, recopiée à peu près telle qu'elle +avait été faite, sauf quelques légères corrections, et +renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé +d'observer aux Immortels que l'on avait <i>profité</i> de +leurs lumières. Cette fois, Messieurs de l'Académie +comprirent; ils n'eurent garde de toucher à <i>Europe</i>, +qui sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée, +louée, acclamée comme la plus belle fille qui ait +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +jamais paru au théâtre. Hélas! le chef-d'œuvre, mis +à la scène, eut le succès le plus négatif! Le public, +beaucoup moins dans les secrets du cardinal que +Messieurs de l'Académie, à l'inverse du savant aréopage, +condamna <i>Europe</i> et applaudit le <i>Cid</i>.</p> + +<p><i>Europe</i>, tragi-comédie entièrement politique, était, +en effet, peu propre au théâtre. C'était un amalgame +de scènes dans lesquelles les grandes puissances +exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs +intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, +cette pièce fut donnée à l'Hôtel de Bourgogne en +même temps que <i>le Cid</i>. Lorsque la représentation +de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur s'avança +pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer +qu'elle serait jouée le surlendemain. Ce n'était +pas l'affaire des spectateurs. Des huées, des murmures +s'élevèrent de toutes les parties de la salle, et +tout le monde sembla s'entendre pour demander à la +place la tragédie de Corneille.</p> + +<p>Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce +et résolut de se venger sur <i>le Cid</i> de la chute de son +<i>Europe</i>. De là vint la ligue, à l'Académie, contre l'un +des chefs-d'œuvre du grand Corneille, et la fameuse +critique qui restera comme un triste exemple de +platitude et une preuve de ce que peut, en France, +même sur les beaux-arts, un pouvoir despotique.</p> + +<p>Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs +dramatiques s'était considérablement accru et tendait +à s'accroître. A cette époque, quelques <i>noms</i> +n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole +du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +Bourgogne ou du Marais, n'acceptaient pas les yeux +fermés une tragédie ou une comédie, parce qu'elle +était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas +de propos délibéré une autre, parce que le nom du +poëte ne s'était pas encore fait connaître. Les grands +et bons auteurs n'empêchaient nullement leurs jeunes +confrères de s'approcher du tabernacle; ils encourageaient +leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. +Un homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait +s'essayer à la scène, sans crainte de se voir rejeter +par un directeur, plus jaloux de mettre sur ses affiches +un nom connu du public que d'offrir à ce public +quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre +le parterre qui existait encore et savait faire respecter +les droits <i>qu'à la porte il achète en entrant</i>, +il y avait des juges compétents dans la littérature, des +juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux témoignages, +des juges dont le goût épuré n'était mis en +doute par personne et faisait loi. Il y avait enfin des +spectateurs de toutes les classes, qui voulaient être +intéressés, qui applaudissaient lorsqu'ils croyaient +devoir applaudir et désapprouvaient impitoyablement +et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle +mauvais<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. On ne connaissait ni les intrépides <i>chevaliers +du lustre</i>, ni les réclames à tant la ligne, ni la +mise en scène des premières représentations, les loges +données, les stalles offertes pour le succès de la pièce. +Le succès était fait par le public, qui pouvait se tromper +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui +ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, +<i>que les temps sont changés</i> pour le théâtre! +N'a-t-on pas vu des directeurs commander des pièces +à un auteur utile à ménager dans un but quelconque? +L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent +quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer +un acte), se mettent à l'œuvre. L'acte, ou les +actes bons ou mauvais, sont reçus, appris, joués, entonnés +(qu'on nous passe l'expression), de gré ou de +force au public, qui l'avale comme les boulettes dont +on gave le dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, +trente représentations, jusqu'à ce que tout Paris soit +venu se prendre bêtement à la glu d'une réclame bien +stupide, commercialement acceptée par les journaux, +et le tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de +rendre compte des nouvelles représentations, qui +pourrait et devrait, dans les feuilles hebdomadaires, +charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois +quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne +le pourraient pas, les colonnes du journal leur seraient +fermées, s'ils tentaient de critiquer le théâtre +qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient de louer +le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au +temps où nous vivons, on ne va guère plus d'une fois +entendre la même pièce, on ne se donne pas volontiers +la peine de l'applaudir ou de la siffler. Si elle est +bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des +lèvres <i>bravo</i> ou en frappant légèrement le parquet du +bout de sa canne. Si elle est mauvaise, on se contente +de murmurer: <i>Dieu! que c'est bête!</i> puis on +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +sort en levant les épaules, bien décidé à laisser <i>voler</i> +les autres comme on a été volé soi-même.</p> + +<p>Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre +lequel nous ne craignons pas qu'on s'inscrive en faux, +nous ajouterons qu'au temps des Corneille, des Racine, +des Molière, l'acteur était fait pour les pièces et +non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une +comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A +pût écraser tous ses camarades en brillant aux dépens +du reste de la troupe; pour que le nez du comédien +B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut +naturel, mis en évidence, pût amuser le public. +A l'exception du poëte Scarron, qui fit pour l'acteur +<i>Jodelet</i> plusieurs pièces comiques, jamais encore on +n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un +acteur. L'auteur composait son œuvre sans se préoccuper +de ceux qui devaient l'interpréter. Il est vrai +d'ajouter aussi qu'alors Paris possédait deux ou trois +scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a deux ou +trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute +espèce de produits plus ou moins frelatés.</p> + +<p>Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de +Richelieu et de Corneille. Quelques auteurs dramatiques +contemporains du grand poëte, obtenaient au +théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, +des succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée +du cardinal, l'abbé de <span class="smcap">Bois-Robert</span>, né en 1592, qui +dut à son esprit jovial d'être en grande faveur auprès +du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se +passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État +et un membre de l'Académie. Autant pour complaire +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +au maître que pour sa propre satisfaction, l'abbé +composa et fit jouer une vingtaine de pièces de divers +genres, assez médiocres en général. Il en est trois +cependant: <i>les Apparences trompeuses</i>, <i>l'Amant ridicule</i> +et <i>les Trois Orontes</i>, qui lui acquirent une +sorte de réputation.</p> + +<p>Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, +ce qui lui attira maintes fois des aventures. +Le jour où l'on devait donner la première représentation +de sa comédie des <i>Apparences trompeuses</i> +(1655), il était aux Minimes de la Place-Royale, à +genou, un énorme livre de messe devant lui. Quelqu'un +demanda à un ecclésiastique quel était cet abbé +de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit +l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à +l'<i>Hôtel de Bourgogne</i>, et il prie pour le succès de son +<i>sermon</i>.» Après la représentation de sa pièce, qui fut, +en effet, bien accueillie par le public, Bois-Robert, +s'en revenant à pied, fut rencontré par un de ses +amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse. +«Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a +enlevé pendant que j'étais à la comédie.—Quoi, +s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre <i>cathédrale</i>. +Ah! ce n'est pas supportable.»—Un jour que +le familier de Richelieu passait dans une rue, on l'appela +pour confesser un pauvre diable prêt à mourir. +Bois-Robert s'approcha de lui:—«Mon ami, lui dit-il, +pensez à Dieu et récitez votre <i>Benedicite</i>.»</p> + +<p>On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva +fut due à une aventure assez scandaleuse, parvenue +aux oreilles de Richelieu. Comme il cherchait à se +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +disculper en affirmant que la personne au sujet de +laquelle on l'accusait était affreuse:—«Si elle est +laide, reprit Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»</p> + +<p>Pour compléter le tableau des vertus évangéliques +de Bois-Robert, nous ajouterons qu'il était joueur +enragé. Il perdit un jour dix mille écus contre le duc +de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il +possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant +aux seize mille autres, comme il ne pouvait les faire, +son ami Beautru fut trouver le duc, lui remit la +somme réalisée et lui promit une ode à sa louange +par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le +monde que M. le duc a fait présent de seize mille +francs pour une méchante pièce de vers, on s'écriera: +Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»</p> + +<p>Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante +pour en faire le sujet d'une de ses comédies, <i>les Trois +Orontes</i>, représentés en 1652. Une demoiselle de +Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. +Deux amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer +l'un après l'autre chez elle; mademoiselle de +Gournay fut charmante pour le premier faux Racan. +Elle déplora avec le second l'impudence du premier; +mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan +qui, cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un +état de fureur tel que, prenant sa pantoufle, elle le +poussa à la porte en l'accablant de coups et sans lui +permettre de dire un mot. Plus tard on fit sur le +même sujet <i>les Trois Gascons</i>.</p> + +<p><i>L'Amant ridicule</i>, comédie en un acte et en prose +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +de Bois-Robert, resta quelque temps au théâtre. On +représenta cette pièce avec le ballet des <i>Plaisirs</i>, de +Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.</p> + +<p>Il est un autre abbé de cette époque, <span class="smcap">Boyer</span>, dont +nous ne devons pas oublier la figure. C'est à lui qu'on +eût pu dire: <i>Honneur au courage malheureux</i>. +Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur +pour le théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse +de Corneille, de Molière, il courut de défaite en défaite, +de chute en chute, et cependant il ne se lassa +pas de composer pour celui qu'il eût pu justement +appeler <i>son ingrat public</i>. Évidemment ce malheureux +était né sous une mauvaise étoile, puisqu'il se +rejeta sur le théâtre après avoir échoué comme prédicateur +et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié +sur la scène que du haut de la chaire. Pendant +cinquante années, il laboura péniblement le champ +pour lui stérile de la poésie dramatique, et, bien que +ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par +l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et +son manque absolu de goût et de sens commun. Il +fut membre de l'Académie en 1666 et mourut en +1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité +et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice +de ses contemporains par l'amour-propre le plus +excessif. Boileau et Racine se sont, on peut dire, +acharnés après les ouvrages dramatiques de ce poëte, +qu'ils eussent volontiers salué du titre de <i>Roi du galimatias</i>.</p> + +<p>A la suite d'une des nombreuses chutes de ses +nombreuses pièces, on fit plusieurs épigrammes, +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +l'une suivit la représentation de <i>Clotilde</i>, la voici:</p> + +<p class="verse"><span class="i1">Quand les pièces représentées,</span><br /> +<span class="i1">De Boyer sont peu fréquentées,</span><br /> +Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,<br /> +<span class="i1">Voici comment il tourne la chose:</span><br /> +<span class="i1">Vendredi, la pluie en est cause,</span><br /> +<span class="i1">Et le dimanche, le beau temps.</span></p> + +<p>Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant +cinquante ans pour le théâtre et ne vit jamais réussir +aucun de ses ouvrages. Pour éprouver si leur chute +ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du parterre +à son égard, il fit afficher la tragédie d'<i>Agamemnon</i> +sous le nom de Pader d'Affezan, jeune homme +nouvellement arrivé à Paris. La pièce fut généralement +applaudie. Racine même, le plus grand fléau de +Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria +du milieu du parterre: «Elle est pourtant de +Boyer, malgré M. de Racine.»</p> + +<p>Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et +l'on en fit une analyse peu favorable dans un sonnet +que voici:</p> + +<div class="verse"> +<p>On dit qu'<i>Agamemnon</i> est mort,<br /> +Il court un bruit de son naufrage,<br /> +Et Clytemnestre tout d'abord<br /> +Célèbre un second mariage.</p> + +<p>Le roi revient, et n'a pas tort<br /> +D'enrager de ce beau ménage;<br /> +Il aime une nonne bien fort,<br /> +Et prêche à son fils d'être sage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +De bons morceaux par-ci, par-là,<br /> +Adoucissent un peu cela;<br /> +Bien des gens ont crié merveilles.<br /> +J'ai fort crié de mon côté;<br /> +Mais comment faire? En vérité,<br /> +Les vers m'écorchaient les oreilles.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<h2>VII</h2> + +<p class="center"><b>CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.</b></p> + +<p class="ni1">Singulier hommage rendu à Corneille par M<sup>lle</sup> Beaupré.—Réflexions.—Contemporains +du grand poëte.—<span class="smcap">Tristan.</span>—Sa tragédie de <i>Marianne</i> +(1626).—Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.—<i>Panthée</i> +(1637).—<i>Phaéton</i> (1637).—Singulier portrait des +Destinées.—<i>Osman</i> (1656).—<i>Le Parasite</i>.—Qualités et défauts de +Tristan.—Son épitaphe.—<span class="smcap">Claveret</span>, ami puis rival de Corneille.—Ses +productions dramatiques.—<span class="smcap">La Calprenède</span>, auteur gascon.—Anecdote.—Ses +tragédies de <i>Mithridate</i> (1638), du <i>Comte d'Essex</i>, de <i>la +Mort des Enfants de Brute</i> (1647).—Son style.—<span class="smcap">Benserade</span>.—Anecdotes.—Ses +tragédies de <i>Cléopâtre</i> (1636), de <i>Méléagre</i> (1640).—Citation.—Petite +vanité de Benserade.—Anecdote.—Vers au bas de son +portrait.—<span class="smcap">Urbain Chevreau</span>, poëte poitevin.—Son instruction.—Singulier +anachronisme dans sa tragédie de <i>Lucrèce</i> (1637).—<i>Coriolan</i> +(1638).—Citation.—<span class="smcap">Guérin de Bouscal</span>.—Son esprit.—Ses +qualités.—<i>La Mort de Brute</i>, tragédie (1637).—<i>La Mort d'Agis</i> (1642).—Ses +comédies sur <i>Don Quichotte</i> et <i>Sancho Pança</i>.—<span class="smcap">La Mesnardière</span> +et <span class="smcap">La Serre</span>.—Anecdotes sur ces deux auteurs.—Réflexions.—Tragédies +en prose de La Serre.—<i>Pandoste</i>.—<i>Thomas Morus</i> et <i>le +Sac de Carthage</i>.—Anecdote.—L'auteur du <i>Parnasse Réformé</i>.—<span class="smcap">Leclerc</span>, +de l'Académie Française.—Sa modestie.—<i>Iphigénie</i> (1645).—Épigramme +de Racine.—<span class="smcap">Magnon.</span>—Sa vanité présomptueuse.—Son +livre de la <i>Science universelle</i>.—Ses principales productions dramatiques +(1645).—<i>Zénobie.</i>—Anecdote.—<span class="smcap">Gombault</span>, un des fondateurs +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +de la Société savante qui fut la base de l'Académie.—Sa tragédie des +<i>Danaïdes</i> (1646).—<span class="smcap">Gilbert.</span>—Notice sur ce poëte, un des plus féconds +de l'époque.—Ses tragédies.—<i>Hippolyte</i> (1646).—Anecdote.—<i>Rodogune</i> +(1646).—Gilbert, plagiaire de Corneille.—<i>Sémiramis</i> +(1646).—<i>Les Amours de Diane et d'Endymion</i>, tragédie (1659).—Épigramme.—<i>Cresphonte</i> +(1659).—Anecdote.—<i>Arie et Petus</i> (1659).—Pastorales +de Gilbert.—La tragi-comédie du <i>Courtisan</i> (1668).—Citation.—Qualités +et défauts de Gilbert.—<span class="smcap">Montauban.</span>—Ses deux +tragédies.—Sa pastorale des <i>Charmes de Félicie</i> (1651).—Citation.—<span class="smcap">L'abbé +de Pure</span>, rendu célèbre par Boileau.—M<sup>me</sup> <span class="smcap">de Villedieu</span> et +<span class="smcap">Millotet</span>.—<i>Manlius Torquatus</i> (1662).—<i>Nitetis</i> (1663).—Citation.—Millotet +et son extravagante tragédie de <i>Sainte-Reine</i> (1660).—<span class="smcap">Quinault</span>, +considéré comme poëte tragique.—Notice sur cet auteur.—La +Cour des Comptes.—Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.—Nature +de son talent.—Ses tragédies.—<i>Les Rivales</i> (1653).—Anecdote.—Origine +des droits d'auteur.—<i>Cyrus</i> (1656).—<i>Agrippa</i> +(1661).—<i>Astrate</i> (1663).</p> + +<p class="p2">Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices +qui parut sur la scène (car pendant longtemps les +hommes tinrent l'emploi des femmes au théâtre), +rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à +Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions +avant lui des pièces pour <i>trois</i> écus et nous gagnions +beaucoup, aujourd'hui les pièces sont fort cher et +nous gagnons peu. Il est vrai que les premières +étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes; +mais bah! le public était accoutumé aux +mauvaises, il ne s'en trouvait pas plus mal et le talent +des comédiens les faisait passer.»</p> + +<p>La preuve de la régénération complète de l'ancien +théâtre, en France, est dans ce mot de mademoiselle +Beaupré. En exhalant cette plainte, l'actrice prononçait +un jugement très-vrai.</p> + +<p>Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +le goût et fixa irrévocablement les règles de +l'art. On put encore s'écarter plus ou moins du beau +ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout +de quelques années, il ne fut plus permis à personne +de retomber dans les anciens errements, sous peine +de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous beaucoup +des auteurs tragiques contemporains de Corneille que +le génie du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, +faire les plus louables efforts pour marcher sur ses +traces. Nul ne put atteindre à sa hauteur; mais quelques-uns +récoltèrent encore quelques palmes sur la +route où lui-même en avait fait si ample moisson.</p> + +<p><span class="smcap">Tristan</span>, l'un d'eux, donna sa première tragédie +de <i>Marianne</i> en 1626, très-peu d'années avant que +le grand poëte de l'époque ne fît son apparition au +théâtre, et quoique les productions de son esprit eussent +à soutenir avec celles de Corneille une concurrence +redoutable, il obtint cependant des succès.</p> + +<p>Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, +Tristan, surnommé l'<i>Hermite</i>, parce qu'il comptait, +parmi ses aïeux, le promoteur fameux de la première +croisade, eut le malheur, très-jeune encore, +d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de +passer en Angleterre, il revint ensuite en Poitou et +fut accueilli par Scevole de Sainte-Marthe<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> chez lequel +il commença à puiser le goût des lettres. Gracié +par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières, +nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, +qui partageait ses loisirs entre le jeu, les femmes et +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +la poésie, fit d'abord paraître en 1626 une tragédie +de <i>Marianne</i> qui produisit à cette époque une véritable +sensation. Le célèbre comédien Mondory, +chargé du principal rôle dans cette œuvre dramatique, +l'interpréta avec talent et contribua beaucoup +au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie +parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de +l'entendre et manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le +comédien se surpassa; l'Éminence, qui n'avait pas un +cœur des plus tendres, laissa échapper quelques larmes, +aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il +s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, +Mondory fût-il présent. Le jour fut convenu pour cette +espèce de défi. Bois-Robert déclama avec âme, si +bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette +aventure valut au favori de Richelieu le surnom +d'abbé Mondory. Pour en revenir à la <i>Marianne</i> de +Tristan, nous dirons que non-seulement cette tragédie +fut longtemps maintenue au théâtre, mais que +Rousseau s'en occupa pour y introduire quelques +corrections.</p> + +<p>Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta +plusieurs années sans rien produire. En 1637, il +donna <i>Panthée</i>, où l'on trouve ces deux beaux vers:</p> + +<p class="verse">Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,<br /> +Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.</p> + +<p>A peu près vers la même époque, il fit paraître la +<i>Chute de Phaéton</i>, qui n'eut pas le succès de <i>Marianne</i>, +d'autant que Pierre Corneille était alors entré +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de +<i>Phaéton</i> que l'on trouve le très-singulier portrait suivant +des <i>Destinées</i>:</p> + +<p class="verse">Ces juges souverains de la terre et de l'onde,<br /> +Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.<br /> +C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,<br /> +L'empêchent de passer au delà de ses bords.<br /> +C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;<br /> +C'est eux qui, des <i>cocus</i>, <i>font paraître les cornes</i>.</p> + +<p>On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas +encore fort épuré, puisque cette tirade n'excita pas +les murmures et parut toute naturelle. <i>La Folie du +Sage</i>, tragi-comédie, <i>la Mort de Crispe</i>, et <i>la Mort +du grand Osman</i>, les deux premières pièces jouées +en 1644 et 1645, la dernière après la mort de l'auteur +en 1656, composent, avec les tragédies citées +plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous +devons encore y ajouter deux comédies: l'<i>Amarillis</i> +de Rotrou, retouchée par lui en 1650, et <i>le Parasite</i>, +représenté au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en +1654.</p> + +<p>Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que +Boileau a dit de lui: qu'il passait l'été sans linge et +l'hiver sans manteau. Après sa mort, Quinault, son +élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie d'<i>Osman</i>, +dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels +que ceux-ci:</p> + +<div class="verse"> +<p>. . . . . . Ne t'imagine pas<br /> +Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.</p> + +<p>Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,<br /> +Avaient mis sous mes lois les climats du matin,<br /> +Et si, par des progrès où ta valeur aspire,<br /> +Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,<br /> +Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;<br /> +Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.<br /> +Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,<br /> +N'eût-il rien que son cœur, son esprit et sa grâce;<br /> +Et mon âme serait encore en désespoir,<br /> +De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.</p></div> + +<p>Dans sa comédie du <i>Parasite</i>, on lit ces quatre +vers d'une crudité par trop hardie. Le parasite, toujours +affamé, dit à une servante avec laquelle il est +seul:</p> + +<p class="verse">Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?<br /> +Je serais fort habile à <i>torcher</i> ton museau.<br /> +Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,<br /> +Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.</p> + +<p>La scène française, après Corneille et Racine, s'est +enrichie de trop de chefs-d'œuvre pour que les tragédies +de Tristan n'aient pas été oubliées, cependant +<i>Marianne</i> et <i>la Mort de Crispe</i> ont un mérite réel. +Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié +au jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs +de l'époque n'ont pas osé débarrasser leurs œuvres. +Sous sa plume, la passion prend des couleurs fortes +et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits +sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +suite et régularité, les événements sont naturels, bien +amenés et vraisemblables.</p> + +<p>Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, +il mourut en 1655 à l'hôtel de Guise, ayant composé +lui-même et pour lui la bizarre et misanthropique +épitaphe que voici:</p> + +<p class="verse">Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,<br /> +Je me flattai toujours d'une espérance vaine,<br /> +Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,<br /> +Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;<br /> +Je vécus dans la peine attendant le bonheur,<br /> +Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.</p> + +<p>Nous avons déjà eu occasion de parler de <span class="smcap">Claveret</span>, +autre poëte de la même époque, d'abord l'ami et +bientôt après le rival assez ridicule de Corneille. Claveret +composa plusieurs comédies et une tragédie, +<i>le Ravissement de Proserpine</i> (1639). Le poëte eut +une singulière idée à propos de cette pièce. Ne sachant +comment faire pour observer l'unité de lieu, il +imagina de prévenir le public que la scène se passant +au <i>ciel</i>, en <i>Sicile</i> et aux <i>enfers</i>, et ces trois endroits +se trouvant sur une ligne perpendiculaire tirée du +céleste au sombre séjour, la règle pouvait être considérée +comme étant observée. Parmi les comédies +qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de <i>l'Écuyer</i> +ou <i>les Faux Nobles</i>, en cinq actes et en vers +(1666). Cette pièce fut inspirée par une mesure prise +à cette époque pour la recherche des individus qui +prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit. +On voit que rien n'est nouveau sur la surface du +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +globe et que les travers du dix-neuvième siècle étaient +déjà ceux du dix-septième.</p> + +<p>Un troisième contemporain du grand Corneille, <span class="smcap">La +Calprenède</span>, gentilhomme gascon, fit parler de lui à +la même époque que les deux précédents, et son nom +fût passé à la postérité, même à défaut de ses œuvres, +grâce à ces deux vers de Boileau:</p> + +<p class="verse">Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,<br /> +Calprenède et Juba parlent du même ton.</p> + +<p>Homme d'un certain mérite, La Calprenède était +bien, en effet, des bords de la Garonne, dans toute l'acception +qu'on donne à cette phrase; ainsi, Richelieu +lui disant un jour, après avoir entendu une de ses +tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que +les vers en étaient <i>lâches</i>: «Cadedis! s'écria le Gascon, +il n'y a rien de lâche dans la maison de La Calprenède.» +Il était, du reste, d'une bonne famille. Son +grand talent de conteur plein de verve lui fit accorder +par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son +roman de <i>Silvandre</i>, une pension assez ronde. Avec +cet argent il se fit faire un habit et répétait avec orgueil +en montrant la belle étoffe de son pourpoint: +<i>C'est du Silvandre</i>.</p> + +<p>Il fit paraître en 1635, <i>Mithridate</i>, tragédie dont +la première représentation tomba le jour des Rois, en +1638, <i>le Comte d'Essex</i>, la meilleure pièce de son +répertoire, en 1647, <i>la Mort des enfants de Brute</i> où +l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de +Brutus, après avoir condamné ses fils:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<div class="verse"> +<p>Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;<br /> +Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?<br /> +J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;<br /> +Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.</p> + +<p><span class="i6 smcap">JUNIE.</span></p> + +<p>Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?</p> + +<p><span class="i6 smcap">BRUTUS.</span></p> + +<p><span class="i12">Je l'ai versé.</span><br /> +Femme, viens achever ce que j'ai commencé.</p> + +<p><span class="i6 smcap">JUNIE.</span></p> + +<p>Rends-moi mes fils, cruel?</p> + +<p><span class="i6 smcap">BRUTUS.</span></p> + +<p><span class="i10">Ils ont perdu la vie.</span><br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,<br /> +Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;<br /> +Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:<br /> +Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.</p></div> + +<p>La Calprenède a fait représenter encore quatre ou +cinq tragédies plus ou moins médiocres, mais dont +aucune ne vaut ses romans de <i>Silvandre</i> et de <i>Cléopâtre</i>, +genre dans lequel il excellait. Les personnages +de ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; +ils ont sans cesse à la bouche des pointes, des +phrases à effet et à sentiment exagéré.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +<span class="smcap">Benserade</span>, dont le nom eut du retentissement au +commencement du dix-septième siècle, naquit en +Normandie en 1602. Fils d'un procureur de Gisors, il +eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné +d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties +afin d'être tout à sa passion pour l'une des plus charmantes +actrices de cette époque, la Belle-Rose. Son +esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit avec faveur, +la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits, +en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. +On aimait alors beaucoup les ballets, il s'attacha à +composer ce genre de pièce; il y réussit, et pendant +vingt années il exploita presque seul cette littérature +facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea +totalement la composition de ces ballets et les rendit +à peu près supportables. Il écrivit six tragédies qui +n'ont pas relativement la valeur de ses autres productions +littéraires, mais qui, cependant, ne sont pas +dénuées d'un certain mérite. La première, <i>Cléopâtre</i>, +donnée en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. +Le public accueillit favorablement cette pièce. Il fit +ensuite <i>Iphis</i>, puis <i>la mort d'Achille</i>, <i>Gustave</i> (1637), +<i>la Pucelle d'Orléans</i> et enfin <i>Méléagre</i> (1640).</p> + +<p>Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils +sont propres à donner une idée du <i>faire</i> tragique de +Benserade. Déjanire s'étonne qu'Atalante coure au +danger comme un homme et lui dit:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i6 smcap">DÉJANIRE.</span></p> + +<p>Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes<br /> +Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +Nos maux sont différents, de même que nos biens,<br /> +Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;<br /> +Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,<br /> +Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.</p> + +<p><span class="i6 smcap">ATALANTE.</span></p> + +<p>Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:<br /> +Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.</p></div> + +<p>Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à +craindre d'un pareil rival. Benserade avait une grande +vanité; il fit placer sur sa petite maison de Gentilly, +où il se retira vers la fin de ses jours, des armes +et une couronne de <i>comte</i>: «C'est aux poëtes à +en faire,» dit plaisamment un bel esprit. Il mourut +à quatre-vingts ans, ayant mis en rondeaux les <i>Métamorphoses +d'Ovide</i> et ayant composé outre ses tragédies, +vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son +portrait:</p> + +<p class="verse"><span class="i1">Ce bel esprit eut trois talents divers,</span><br /> +<span class="i1">Qui trouveront l'avenir peu crédule:</span><br /> +De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,<br /> +<span class="i1">Sans qu'ils le prissent de travers.</span><br /> +Il fut vieux et galant, sans être ridicule,<br /> +<span class="i1">Et s'enrichit à composer des vers.</span></p> + +<p>A l'époque où Benserade commença à se faire +connaître, un autre poëte donna également quelques +tragédies et trois comédies. Ce poëte, <span class="smcap">Urbain Chevreau</span>, +fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les +langues grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +et même la langue hébraïque, lui étaient familières. Il +passa la première partie de sa vie en voyages, dans +l'un desquels il vint à Stockholm où la reine Christine +le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire +de ses commandements. Précepteur du duc du +Maine, il écrivit une <i>Histoire du Monde</i>, plusieurs +romans, des voyages de philosophie et enfin quelques +pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la +scène française. Chose bizarre, cet homme, qui avait +rédigé une <i>histoire universelle</i>, donne à <i>Tarquin</i>, +dans sa première tragédie de <i>Lucrèce</i>, représentée +en 1637, le titre d'<i>empereur de Rome</i>. Après <i>Lucrèce</i> +vinrent: <i>La vraie suite du Cid</i> en 1638, et la +même année <i>Coriolan</i>. Voici un échantillon de la versification +de cette pièce: Virginie, en voyant son +époux assassiné par les Volsques, lui dit:</p> + +<p class="verse">Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,<br /> +Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;<br /> +Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?<br /> +La vie est une mer qui n'a point de reflux.<br /> +Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;<br /> +Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;<br /> +Et depuis que la mort en arrête le cours,<br /> +Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.</p> + +<p>Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait +donné <i>le Cid</i>!... Mais il fallait quelque temps pour +que le génie du grand poëte pût développer dans +l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine +littérature, et pour que les auteurs consentissent à +abandonner les niaiseries sentimentales, les expressions +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +ridicules, les pensées barbares et révoltantes, +pour adopter franchement le langage noble et élevé +que Racine allait bientôt <i>polir</i> encore, en lui faisant +atteindre un dernier degré de pureté.</p> + +<p><span class="smcap">Guérin de Bouscail</span>, poëte contemporain des précédents, +fournit quelques bonnes compositions à la +scène française au milieu du dix-septième siècle. +C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de l'esprit +et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il +fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors +au théâtre. Ses pièces sont remarquables par +une absence presque complète du ridicule et même, +disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit de reprocher +à la plupart des bons auteurs de cette +époque. Nous avons dit à dessein une absence presque +complète; car, dans sa première tragédie, <i>la Mort de +Brute et de Porcie</i>, jouée en 1637, au milieu de très-beaux +vers, on trouve cette description pitoyable +d'une bataille:</p> + +<p class="verse">Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,<br /> +Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.<br /> +Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère<br /> +Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;<br /> +Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,<br /> +Arrêta sa fureur pour recourir aux vœux.<br /> +L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,<br /> +Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:<br /> +Et la Victoire errante, en ce danger mortel,<br /> +Douta qui resterait pour lui faire un autel.</p> + +<p>Dans <i>la Mort d'Agis</i> (1642) au contraire, le poëte +a fait une belle peinture des mœurs grecques +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +au temps où fleurissaient les lois de Lycurgue:</p> + +<p class="verse">La morale régnait dedans tous les esprits.<br /> +Le bienfait de lui-même était l'unique prix.<br /> +Chacun de la vertu recherchait les caresses.<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.<br /> +Au bonheur du pays consistait son bonheur.<br /> +Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,<br /> +Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.<br /> +Les orateurs parlaient avec sincérité.<br /> +La Justice régnait avec égalité;<br /> +Et jamais les présents n'avaient eu la puissance<br /> +De faire lâchement trébucher la balance.<br /> +Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus<br /> +Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.</p> + +<p>On est induit à penser que Guérin fut un grand +admirateur du roman de Cervantes, car il en fit le +sujet de trois comédies en vers, intitulées: <i>Don +Quichotte 1<sup>re</sup> et 2<sup>e</sup> partie</i>, <i>Sancho Pança</i> (1638, +1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, +s'empara si bel et si bien de cette dernière pièce, +qu'on fut sur le point, au Théâtre-Français, de lui refuser +ses droits d'auteur.</p> + +<p>Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, +les règles de l'art dramatique. <span class="smcap">La Mesnardière</span>, médecin +du frère de Louis XIII, écrivit ces règles et ne +put les appliquer. Richelieu, auquel il plut beaucoup, +fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, +et cet auteur, qui rédigea une <i>poétique</i> fort bien pensée, +ne put faire réussir ni la tragédie d'<i>Alinde</i> (1642), ni +celle de <i>la Pucelle d'Orléans</i> de la même époque, et +qu'on attribue aussi à l'abbé d'Aubignac.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +Un autre poëte, <span class="smcap">La Serre</span>, collègue de La Mesnardière, +puisqu'il était, comme ce dernier, employé +dans la maison de Monsieur, frère de Louis XIII, ne +put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles +dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et +même d'écrire beaucoup et très-vite. Il se vantait, +en outre, de gagner de l'argent, et c'était vrai. Du +reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant entendu +un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en +s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; +depuis vingt-cinq ans, j'ai bien débité du <i>galimatias</i>, +mais vous venez d'en dire plus en une +heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre +se plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il +avait sur les autres auteurs un avantage immense, +celui de tirer de mauvais ouvrages plus qu'ils ne tiraient +de bonnes productions. On lui reprochait +souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et +sa promptitude. «Je suis toujours pressé, répondait-il, +quand il s'agit de gagner de l'argent, et je préfère +les pistoles qui me font vivre à la chimère d'une vaine +gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre +vivait aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour +le comprendre! C'est à des écrivains de cette trempe +que le siècle doit être redevable de l'annonce et de +la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours, +et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement +tout ouvrage. Glu de l'époque à laquelle +chacun se laisse piper.</p> + +<p>Une des productions de ce singulier poëte, est la +tragédie de <i>Pandoste ou la Princesse malheureuse</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +en quatre journées, chacune de cinq actes. Probablement +La Serre avait imaginé ce nouveau genre pour +être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait +dédié cette œuvre à une Uranie (nom supposé) dont +il exalte les qualités <i>extérieures</i>, ajoutant ensuite: +«Le reste de votre corps est une huitième merveille +dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom +propre.»</p> + +<p>Trouvant sans doute que des tragédies en vers +prenaient trop de temps à confectionner, La Serre, <i>le +premier et bien avant Lamotte</i>, inventa la tragédie +en prose. Il donna dans cette forme, celle du <i>Sac de +Carthage</i> en 1642. Le comédien Montfleury la mit +plus tard en vers et la fit paraître sous le titre de <i>la +Mort d'Esdrubal</i>.</p> + +<p>En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose +de La Serre, <i>Thomas Morus ou le Triomphe de la Foi +et de la Constance</i>.</p> + +<p>L'auteur du <i>Parnasse réformé, ou Apollon à l'École</i> +(jolie petite pièce jouée dans les colléges), fait +parler ainsi La Serre au sujet de sa tragédie de <i>Thomas +Morus</i>:</p> + +<p>«On sait que mon <i>Thomas Morus</i> s'est acquis +une réputation que toutes les autres comédies du +temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de Richelieu +a pleuré dans toutes les représentations qu'il a +vues de cette pièce. Il lui a donné des témoignages +publics de son estime, et toute la Cour ne lui a pas +été moins favorable que Son Éminence. Le Palais-Royal +était trop petit pour contenir ceux que la curiosité +attirait à cette tragédie. On y suait au mois de +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +décembre, et l'on tua quatre portiers, de compte +fait, la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on +appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point de +preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et +je lui céderai volontiers le pas, quand il aura fait +tuer cinq portiers en un seul jour.»</p> + +<p>Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques +contemporains de Corneille, nous trouvons <span class="smcap">Michel +Leclerc</span> de l'Académie Française, auteur plein de feu et +d'imagination qui, certainement, eût donné au Théâtre +des œuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage +de l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître +sa première pièce: <i>Iphigénie</i>, Corneille était dans +toute la splendeur de sa gloire. Il n'osa joûter contre +ce terrible rival et se voua tout entier au barreau.—<i>Iphigénie</i>, +quoique fort passable, n'eut que cinq représentations. +Coras, ami de Leclerc, en revendiqua +la collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer +cette charmante épigramme:</p> + +<p class="verse">Entre Leclerc et son ami Coras,<br /> +Tous deux auteurs, rimant de compagnie,<br /> +N'a pas longtemps sourdirent grands débats<br /> +Sur le propos de leur <i>Iphigénie</i>.<br /> +Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»<br /> +Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»<br /> +Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,<br /> +Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.</p> + +<p>Deux autres tragédies: <i>Virginie</i> et <i>Oreste</i>, sont +encore attribuées à Leclerc.</p> + +<p><span class="smcap">Jean Magnon</span>, poëte, né à Tournus, avait le défaut +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +diamétralement opposé à celui de Leclerc. Autant le +second était modeste et réservé, autant le premier +était présomptueux et plein de vanité. L'un était +toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à +qui voulait l'entendre, qu'il avait pour la poésie les +plus heureuses dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, +lui coûtaient moins de temps et de peine à écrire +qu'elles n'en demandaient pour êtres lues et jouées. +Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent +cinquante vers d'un ouvrage sur l'<i>Entrée du Roi et +de la Reine à Paris</i>; enfin il eut l'aplomb de raconter +qu'il travaillait à une <i>Science universelle</i> en deux +cent mille vers, et qu'en ayant fait déjà cent mille, +il aurait bientôt mis la dernière main à cette encyclopédie +digne de son génie immense. Un beau jour, +il prétendit que la poésie dramatique était au-dessous +de ses talents et qu'il abandonnait le théâtre pour +s'adonner à des compositions d'un ordre plus élevé. +Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur +les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de +la Saône, les actions étaient peu en rapport avec le +langage. <i>La Science Universelle</i> ne parut jamais; le +monde fut déshérité de ce chef-d'œuvre, et les pièces +qu'il donna, au nombre de huit à dix, tragédies ou +comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât +ni d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. +<i>Artaxerce</i> paru en 1645, <i>Josaphat</i> et <i>Séjames</i> +en 1646, <i>Jeanne de Naples</i> en 1654, sont loin de +passer pour des œuvres de mérite.</p> + +<p>Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en +vers une tragédie faite en prose par l'abbé d'Aubignac. +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +Cette pièce, intitulée <i>Zénobie</i>, ne réussit ni en +vers, ni en prose. Son premier auteur l'avait composée, +disait-il, comme modèle des préceptes suivis par +Aristote.—«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à +qui l'on racontait cela, je sais bon gré à d'Aubignac +d'avoir si bien observé les règles d'Aristote; mais je +ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait +faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»</p> + +<p>Nous ne parlerions pas de <span class="smcap">Gombault</span>, gentilhomme +calviniste de la Saintonge, qui donna au théâtre +deux comédies et la tragédie des <i>Danaïdes</i> en 1646, +si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable +auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs +de la petite Société savante qui se réunissait +chez Conrad, Société qui fut le principe de l'Académie +Française.</p> + +<p>De tous les émules, car nous ne pouvons dire les +rivaux de Corneille, l'un des contemporains qui eut +le plus de succès et par son esprit et par ses compositions +dramatiques et par son extrême fécondité, fut +<span class="smcap">Gilbert</span>, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, +puis résident en France, de Christine de Suède. +Malgré les occupations que lui donnait cette dernière +place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable +ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de +tragédies et de comédies, il composa en vers et en +prose un assez grand nombre d'ouvrages de divers +genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort pauvre, +les dernières années de sa vie se fussent même écoulées +dans la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +Hervard, protecteur des gens de lettres de cette époque, +qui lui donna asile. Les premières productions +dramatiques de Gilbert sont: <i>Marguerite de France</i> +et <i>Téléphonte</i> (1641), qui eurent un succès médiocre. +Il fut ensuite cinq ans avant de rien donner à la +scène; enfin, en 1646, il se décida à faire paraître +une tragédie d'<i>Hippolyte</i> à laquelle plus tard Racine +ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, +dans la pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son +fils, Hippolyte répond:</p> + +<div class="verse"> +<p>Si je suis exilé pour un crime si noir,<br /> +Hélas! qui des mortels voudra me recevoir!<br /> +Je serai redoutable à toutes les familles,<br /> +Aux frères pour leurs sœurs, aux pères pour leurs filles.<br /> +Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?</p> + +<p><span class="i6 smcap">THÉSÉE.</span></p> + +<p>Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux,<br /> +Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,<br /> +Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères;<br /> +Ceux-là te recevront.</p></div> + +<p>Racine fait dire aux deux mêmes personnages:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i6 smcap">HIPPOLYTE.</span></p> + +<p>Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,<br /> +Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?</p> + +<p><span class="i6 smcap">THÉSÉE.</span></p> + +<p>Va chercher des amis dont l'estime funeste<br /> +Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,<br /> +Dignes de protéger des méchants tels que toi.</p></div> + +<p>Voici maintenant les adieux de l'<i>Hippolyte</i> de +Gilbert:</p> + +<p class="verse">Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis,<br /> +En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes.<br /> +Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes,<br /> +Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.<br /> +Comme je suis constant, montrez-vous généreux.<br /> +Que je sorte d'ici, non de votre mémoire.<br /> +Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,<br /> +Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé,<br /> +Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.</p> + +<p>Encouragé par le succès d'<i>Hippolyte</i>, le poëte +donna la même année (1646) une tragédie de <i>Rodogune</i>; +mais il commit une mauvaise action. Un ami +commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier +avait confié son projet de composer <i>Rodogune</i>, trahit +le grand poëte et communiqua son plan à Gilbert, +qui s'empressa de faire paraître sa tragédie. Corneille, +dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut taire +ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le +vengea en faisant tomber celle de son rival. Que de +Gilbert, de nos jours, se font plagiaires sans scrupules!...</p> + +<p>L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car +il donna encore à la scène une <i>Sémiramis</i> en cinq +actes.</p> + +<p>Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de +lui. Il se trouvait à Rome, en mission de la reine de +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +Suède, lorsque, par ordre de Christine, il fit jouer +dans la capitale du monde chrétien une tragédie <i>des +Amours de Diane et d'Endymion</i>, laquelle vint ensuite +en 1657 sur la scène française. Cette pièce a du +mérite et eut du succès, ce qui n'empêcha pas la +<i>Gazette Burlesque</i>, le <i>Charivari</i> de cette époque, d'en +rendre compte ainsi qu'il suit:</p> + +<p class="verse">L'histoire d'Endymion,<br /> +Qui, selon mon opinion,<br /> +Est celle de tout le monde,<br /> +En plusieurs beaux traits est féconde,<br /> +Et fait juger Monsieur Gilbert<br /> +Écrivain tout à fait expert.</p> + +<p><i>Chrisphonte ou le retour des Héraclides</i>, joué la +même année (1657), faillit être un revers pour l'auteur, +malgré le mérite de la pièce, parce qu'au dénouement, +le confident ayant dit à Mérope:</p> + +<p class="verse">Madame, c'en est fait, la bataille est donnée,<br /> +La fortune répond à vos justes souhaits;<br /> +Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix.<br /> +C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.<br /> +C'est...</p> + +<p>Mérope l'interrompt brusquement:</p> + +<p class="verse">Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.</p> + +<p><i>Arie et Petus</i>, en 1659, fut une des dernières tragédies +de Gilbert. Il ne fit plus, à partir de cette +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +époque, que des comédies ou des pastorales, si l'on +en exempte <i>Léandre et Héro</i> (1667), qui ne fut pas +imprimé. <i>Les Amours d'Ovide</i>, <i>les Amours d'Angélique +et de Médor</i>, <i>les Intrigues Amoureuses</i>, <i>les +Peines et les Plaisirs de l'Amour</i>, sont des pastorales +qui furent bien reçues du public, mais qui ne peuvent +être mises en parallèle avec les compositions sérieuses +de Gilbert.</p> + +<p>Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la +tragi-comédie du <i>Courtisan Parfait</i> (1668), pièce +originale qui en renferme <i>deux</i>, la seconde commençant +au troisième acte. Joconde, un des personnages, +énumérant les qualités que doit posséder le parfait +courtisan, s'exprime ainsi:</p> + +<p class="verse">Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,<br /> +D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;<br /> +Haïssable au dedans, et charmant au dehors;<br /> +Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,<br /> +Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences;<br /> +Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.</p> + +<p>Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités +et des défauts. Il sut choisir avec art ses sujets, +mais il les traita quelquefois avec assez peu de goût. +Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des situations +heureuses et la versification en est facile. Ses +comédies et ses pastorales ont des scènes de bon +aloi. On ne peut reprocher à ses compositions, +comme à celles de ses contemporains, de sortir des +bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et +sagement réglé; aussi, ne trouve-t-on pas dans ses +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +œuvres de grands défauts; et même à côté des productions +de Corneille, son théâtre mérite d'être lu.</p> + +<p><span class="smcap">Montauban</span> fit jouer les deux tragédies de <i>Zénobie</i> +et de <i>Seleucus</i> en 1650 et 1652, mais il est plus +connu par ses comédies, dont une surtout: <i>les Charmes +de Félicie</i>, représentée pour la première fois en +1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers +à la scène.</p> + +<p>On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes +et en vers, un caractère de bergère coquette traité +avec habileté. Ismène trace à son amant jaloux la +ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:</p> + +<p class="verse">Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.<br /> +Je ne prétends jamais dépendre que de moi.<br /> +Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?<br /> +Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?<br /> +N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?<br /> +Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,<br /> +Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,<br /> +Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,<br /> +Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,<br /> +Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,<br /> +Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?<br /> +Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,<br /> +Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?<br /> +Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:<br /> +Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.<br /> +Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,<br /> +Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?<br /> +Et si cela se peut, espère quelque jour,<br /> +Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:<br /> +Et peut-être le cœur, si mon humeur me change, etc.</p> + +<p>Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +et que l'on prétend même avoir travaillé aux +<i>Plaideurs</i> de ce dernier, était un auteur ayant de +l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se fit +plus de renom au palais qu'au théâtre.</p> + +<p>Nous ne citerions pas ici l'abbé <span class="smcap">de Pure</span>, si les Satires +de Boileau ne l'avaient rendu célèbre. L'abbé +de Pure était un homme fort agréable, mais d'une +figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il +écrit satiriquement:</p> + +<p class="verse">Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,<br /> +Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.</p> + +<p>Une tragédie: <i>Ostorices</i>, et une comédie: <i>Les +Précieuses</i>, pièces jouées l'une et l'autre en 1659, +constituent tout le bagage dramatique de l'abbé de +Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à +nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. +A quelque chose malheur est bon!</p> + +<p>Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques +contemporains de Corneille et ayant joui d'une +certaine célébrité, à parler de Madame de <span class="smcap">Villedieu</span> +et de <span class="smcap">Millotet</span>, auteur de la tragédie de <i>Sainte-Reine</i>.</p> + +<p>Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine +du régiment de Dauphin, avait beaucoup +d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son mariage, +elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria +de nouveau, mais sans quitter le nom de son premier +époux. Ses romans l'ont fait plus connaître que son +<i>Manlius Torquatus</i>, joué cependant avec succès en +1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé d'Aubignac +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +n'était pas étranger au plan de cette pièce; +mais l'abbé s'en est toujours défendu. <i>Nitetis</i>, tragédie +représentée en 1663, fut également bien +accueillie du public. Dans cette pièce, <i>Nitetis</i>, surprise +par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler +et avec un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de +nos jours:</p> + +<p class="verse">Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,<br /> +La loi fait dans mon cœur l'office de l'amour.<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Le même sentiment me force à t'avertir,<br /> +Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;<br /> +Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;<br /> +Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,<br /> +Il aurait dans mon cœur le même rang que toi.</p> + +<p><span class="smcap">Millotet</span>, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer +le peu de talents qu'il pouvait avoir à composer +de bonnes tragédies, s'appliqua à faire un véritable +tour de force. Il <i>fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot +du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, +noble et illustre Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre</i>. +Toutes les scènes commencent par chacune des +lettres de ces cinq mots: <i>Sainte Reine, priez pour +nous</i>. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que +l'auteur a eu l'incroyable patience de faire en sorte +que tous les acteurs et actrices qui représentaient +cette tragédie, eussent leur acrostiche dans leurs paroles, +par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs +surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite +pour vaincre une difficulté de cette espèce.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs +tragiques contemporains de Pierre Corneille; mais +nous croyons avoir passé en revue ceux d'entre eux +dont les œuvres, au point de vue littéraire ou anecdotique +peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs +de l'époque actuelle. Quant à ceux qui se sont plus +spécialement adonnés à la comédie ou aux pastorales, +fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis XIV, nous +les avons réservés pour faire escorte au père de la +bonne comédie, à Molière, autour duquel nous les +grouperons à leur tour. Il est un homme cependant +dont le nom ne saurait être passé sous silence, c'est +<span class="smcap">Quinault</span>; mais comme en lui se trouvent deux poëtes +en la même personne, le poëte tragique et comique +et le poëte lyrique, nous ne parlerons ici que du Quinault, +auteur de plusieurs tragédies et d'un certain +nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, +le Quinault qui charma son siècle par les productions +littéraires dont il gratifia la scène de l'Opéra Français.</p> + +<p>Occupons-nous donc de l'auteur de: <i>la Mort de +Cyrus</i>, de <i>Stratonice</i>, d'<i>Agrippine</i> et de bien d'autres +œuvres dramatiques. Nous dirons d'abord que +Quinault occupe un rang élevé dans les lettres, beaucoup +moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces +légères si bien mises en relief par la musique de Lully. +Poëte lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, +poëte tragique, Quinault est sur le second plan.</p> + +<p>C'était du reste un homme des plus aimables, plein +d'esprit et d'aménité que Quinault. Son premier état +fut celui de clerc d'un avocat au Conseil. Fort jeune +encore, et se sentant de la verve et du goût pour la +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné +pour le théâtre, fit sa connaissance et le +supplia de prendre un appartement dans sa maison. +Quinault ne se fit pas prier; le marchand mourut et +son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort +jolie fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne +se trouvant plus assez grand seigneur, imagina d'être +quelque chose dans l'État. Il acheta à beaux deniers +une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il +n'avait pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de +la Chambre des comptes, qui trouvèrent peu digne +d'admettre dans un corps aussi recommandable par +sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour +résultat la plaisanterie suivante en quatre vers, d'un +anonyme:</p> + +<p class="verse"><span class="i2">Quinault, le plus grand des auteurs,</span><br /> +Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître;<br /> +<span class="i2">Puisqu'il a fait tant d'<i>auditeurs</i>,</span><br /> +<span class="i2">Pourquoi l'empêchez-vous de l'être?</span></p> + +<p>Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger +et domestique de l'acteur Mondory. Qu'il ait +été d'une famille obscure, qu'il ait servi les autres, +le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien des +hommes de talent, il est l'enfant de ses œuvres. Modeste, +sociable, d'une grande douceur de caractère, +il alliait à beaucoup de bonnes qualités de véritables +talents. En vain le satirique Boileau lui a-t-il lancé +les traits les plus acérés; ces traits ont fini par faire +plus de tort à l'auteur de l'<i>Art poétique</i> qu'à Quinault. +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +On connaît les vers de l'épître sur la calomnie, +de Voltaire:</p> + +<p class="verse">O dur Boileau, dont la muse sévère,<br /> +Au doux Quinault envia l'art de plaire.<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Chacun maudit ta satire inhumaine.<br /> +N'entends-tu pas nos applaudissements<br /> +Venger Quinault quatre fois par semaine.</p> + +<p>Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation +de cet auteur. On ne s'est déterminé que fort +tard à lui rendre justice. Pendant près de cent ans +on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la fin du +dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître +quelque mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique +Despréaux l'avait fait admettre, et les jugements du +critique parurent longtemps sans appel. On ne les +contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si +Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si +les productions de son esprit étaient, oui ou non, +aussi médiocres que le prétendait son détracteur. Ce +qu'il y a de plus original dans cette singulière condamnation, +c'est que les juges allaient chaque soir +applaudir leur victime dans ses plus gracieuses compositions, +lui donnant ainsi gain de cause contre eux-mêmes.</p> + +<p>Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous +citerons: <i>les Rivales</i> (1653), pièce copiée de Rotrou +et à laquelle se rattache une anecdote assez curieuse +et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à cette +époque, il était d'usage que les comédiens achetassent +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +des auteurs, à prix débattu, leurs compositions +dramatiques et restassent maîtres de la recette entière. +Il en résultait que, souvent, de bonnes choses +étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de +leur valeur. On payait enfin le <i>nom</i> de l'auteur, ainsi +que cela se pratique encore aujourd'hui par les éditeurs<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. +Tristan avait pour élève Quinault. Voulant +lui être utile, il se chargea de lire <i>les Rivales</i> aux +comédiens qui firent grand éloge de la pièce, l'acceptèrent, +fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit +que cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un +jeune homme de talent. Aussitôt les comédiens de se +récrier et de diminuer de moitié les honoraires de +l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation +et il parvient, par une habile transaction, à obtenir +que le neuvième de la recette sera alloué à Quinault. +Ce moyen parut si ingénieux et si équitable, qu'à +partir de ce moment, il devint une règle toujours +suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +les droits furent fixés au douzième et au dix-huitième +de la recette.</p> + +<p>Quinault donna, en 1656, la tragédie de <i>Cyrus</i>, +dans laquelle il fait dire à la reine Thomiris:</p> + +<p class="verse">Que l'on cherche partout <i>mes tablettes</i> perdues,<br /> +Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.</p> + +<p>Le public accueillit favorablement la pièce et ne +s'aperçut pas du ridicule anachronisme de ces deux +vers; mais Boileau n'était pas homme à les laisser +passer sans critique. <i>Amalazonte</i>, <i>le Feint Alcibiade</i> +(1658), <i>Stratonice</i> (1660), se succédèrent rapidement.</p> + +<p>En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'<i>Agrippa +ou le Faux Tibérius</i>. Elle réussit, malgré +l'absurdité de la donnée sur laquelle elle repose, +donnée inacceptable, car comment admettre que la +ressemblance de <i>Tibérius</i> et d'<i>Agrippa</i> est telle, au +physique et au moral, que la maîtresse d'<i>Agrippa</i>, +après avoir été longtemps avec l'un, continue à le +prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663, +parut <i>Astrate</i>, très-bien reçue du public et très-prônée +dans le <i>Journal des Savants</i> de cette époque, tandis +que Boileau, dans sa troisième satire, se plaît à <i>l'abîmer</i>, +selon l'expression consacrée de nos jours. Cette +tragédie, si elle a des défauts, a cependant du mérite, +et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un +siècle au théâtre.</p> + +<p>En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux +tragédies: <i>Pausanias</i> et <i>Bellérophon</i>; mais, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +nous l'avons dit en commençant à parler de cet +auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut +l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable +talent<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p> + +<h2>VIII</h2> + +<p class="center"><b>RACINE.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1666 A 1690.</b></p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Racine.</span>—Parallèle avec Corneille.—Talent comparé de ces deux +grands poëtes.—Qualités de Racine.—Notice.—Sa tragédie de la +<i>Thébaïde</i>, en 1664.—Anecdote.—Jugement de Corneille sur Racine.—Tragédie +d'<i>Alexandre</i> (1666).—Son peu de succès dans le principe.—On +l'ôte à la troupe de Molière pour la donner à la troupe de l'Hôtel de +Bourgogne.—Son succès.—Plaisante anecdote à ce sujet.—Le <i>Dialogue +des Morts</i>, de Boileau, et l'<i>Alexandre</i>, de Racine.—<i>Andromaque</i> +(1667).—La Champmeslé et la Desœillets.—Mot judicieux de +Louis XIV.—Boutade d'un spectateur.—Première parodie.—Chagrin +de Racine.—<i>Les Plaideurs</i> (1668).—Histoire anecdotique de cette +jolie comédie.—<i>Britannicus</i> (1669).—Dénouement, critiqué par Boileau.—Effet +produit sur Louis XIV par quelques vers de cette tragédie.—Anecdote.—<i>Bérénice</i> +(1671).—Sujet donné par Henriette d'Angleterre.—Parodie.—Mot +de Chapelle.—M<sup>lle</sup> de Mancini.—Le Grand +Condé.—Anecdote de la sentinelle et de M<sup>lle</sup> Gaussin.—Vers à ce +sujet.—<i>Bajazet</i> (1672).—Racine, poëte satirique, de par Boileau.—<i>Mithridate</i> +(1673).—Anecdotes relatives à cette tragédie.—<i>Iphigénie</i> +(1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.—Vers +de Boileau à cette occasion.—Anecdote de Lully.—Singulière +annonce à propos d'<i>Iphigénie</i>.—M<sup>lle</sup> Gaussin, dans le rôle d'<i>Iphigénie</i>.—Vers +qu'on lui adresse.—<i>Phèdre</i> (1677).—Ce qui donna l'idée première +de cette tragédie à Racine.—La Champmeslé.—Cabale contre cette pièce.—La +<i>Phèdre</i> de Pradon.—M<sup>me</sup> Deshoulières, la duchesse de Bouillon +et le duc de Nevers.—Les trois sonnets.—Grande querelle.—Frayeur +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +de Racine et de Boileau.—Le fils du Grand Condé les rassure.—Les +tribulations essuyées par le tendre Racine, à propos de cette tragédie, le +font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.—<i>Esther</i> +(1689).—Anecdotes relatives à cette pièce.—<i>Athalie</i> (1690).—Cette +pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et défendue par Boileau.—M<sup>me</sup> +de Maintenon la fait jouer en présence du roi.—En 1702, +après la mort de Racine, Louis XIV la fait représenter à Versailles.—Les +principaux personnages de la cour y prennent des rôles.—En 1716, +le Régent donne l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.—Le +public commence enfin à admirer ce dernier chef-d'œuvre de Racine.—Succès +de cette pièce.—Son actualité pendant la Régence.</p> + +<p class="p2">Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on +était loin de penser qu'un auteur dramatique pût +égaler le maître; c'est cependant ce qui arriva quand +parut <span class="smcap">Racine</span>.</p> + +<p>Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter +dans un âge et à un moment où sa réputation n'ayant +fait que grandir, on pouvait affirmer que ce poëte +était à l'apogée de sa gloire.—Ces deux hommes +ont également contribué à élever l'art dramatique en +France, l'un en faisant justice des pièces absurdes +qui, jusqu'à sa venue, occupaient despotiquement la +scène et en fixant les règles dont il n'était plus permis +de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui +donnant une douceur qu'elle a conservée depuis les +belles compositions de son génie. Le théâtre de Corneille, +comme celui de Sophocle, brille par la vigueur +des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner +au sien la tendresse des sentiments. On peut dire que +la tragédie chez l'un prend les formes d'une statue qui +frappe par la fierté, la hardiesse de ses proportions; +que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux +et touche le cœur. Corneille, c'est le torrent qui +grossit avec violence et brise ses digues pour faire +une irruption; Racine, c'est le fleuve majestueux qui, +dans son paisible cours, répand la fertilité dans les +lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au cœur par +l'esprit, Racine trouve le chemin de l'esprit par le +cœur. Ils marchent parallèlement sur deux lignes à la +hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et l'autre et +dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront +dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables +d'apprécier le beau et de comprendre le sublime. +Boileau disait: le <i>pompeux</i> Corneille et le <i>tendre</i> Racine, +et il avait raison.</p> + +<p>Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse +route, Racine choisissait avec un tact parfait tous les +sujets de ses grandes compositions. Il aimait mieux +devoir beaucoup à la bonté du sujet que de compromettre +le succès d'une pièce en cherchant à vaincre +une situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de +noblesse et d'élévation, saisissait avec un grand bonheur +les nuances du sentiment. Il savait, en peignant +la nature sous ses plus riants aspects, l'embellir encore +sans la déguiser. Les grandes passions avaient +en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord, +débarrasser la scène des fadaises dont on se +croyait obligé de surcharger le langage, surtout +lorsque l'on voulait exprimer le sentiment si naturel +de l'amour. Dans ses belles et suaves compositions, +Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou +du lecteur par toutes les péripéties du drame intime. +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +Faiblesse, inquiétude, emportements, détours cachés, +secrets passionnés, on comprend tout avec lui, au +besoin on excuserait tout. Le style est d'une douceur, +d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui +n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est +le poëte de l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le +cœur, en l'écoutant, sont satisfaits. Aussi, jamais auteur +n'eut un succès plus réel, plus soutenu et plus +durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il +fait loi.</p> + +<p>Né, en 1639, à la Ferté-Milon, où son père était +contrôleur du grenier à sel, Racine fut trésorier en la +généralité de Moulins, secrétaire du roi, gentilhomme +ordinaire de la Chambre, membre de l'Académie +française et désigné par Louis XIV pour être l'historiographe +de son règne. Il mourut à Paris, en 1699, +et, selon son désir, il fut enterré à Port-Royal-des-Champs, +où il avait été élevé dans sa jeunesse. Ami +de Corneille, de Molière, avec lequel il fut par la suite +en froid, il fut surtout très-lié avec Boileau, dont les +utiles conseils aidèrent au développement de son talent +admirable. Aussi disait-il avec la franchise d'un +beau caractère, qu'il était plus redevable des succès +de la plupart de ses pièces aux sages avis du judicieux +et célèbre critique, qu'à l'étude des préceptes +d'Horace et d'Aristote.</p> + +<p>Racine fit son entrée dans le monde des lettres par +la tragédie de <i>la Thébaïde ou les Frères Ennemis</i>, +en 1664. On prétend que le sujet lui en fut donné +par Molière et que dans la pièce, telle qu'elle fut +jouée d'abord, des scènes entières étaient puisées +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +presque littéralement dans l'<i>Antigone</i> de Rotrou. +Quoi qu'il en soit, lorsque cette tragédie, qui commença +sa réputation, fut imprimée, les plagiats, s'ils +ont existé, avaient disparu.</p> + +<p>Sa seconde composition dramatique fut <i>Alexandre</i>, +en 1666. Il la lut à Corneille avant que de la faire +jouer, et Corneille, qui n'était mu par aucun sentiment +de jalousie, lui dit: «Cette pièce me fait voir +en vous de grands talents pour la poésie, mais ces +talents ne sont point pour le tragique.» Corneille +préférait Lucain à Virgile. Ce jugement parvint aux +oreilles de Boileau, qui écrivit plus tard:</p> + +<p class="verse">Tel excelle à rimer, qui juge sottement,<br /> +Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville,<br /> +Qui jamais, de Lucain, n'a distingué Virgile.</p> + +<p>Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; +ils trouvèrent la pièce d'<i>Alexandre</i> fort belle +et fort bonne, et le rassurèrent complétement. L'ouvrage +fut livré à la troupe de Molière, dont les acteurs, +excellents pour le genre comique, n'entendaient rien +à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit +du mauvais conseil qu'on lui avait donné: «Votre +pièce est excellente, lui dit-on; mais il faut des gens +qui sachent l'interpréter; faites-la jouer à l'Hôtel de +Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son <i>Alexandre</i> +eut un succès immense. Cette détermination causa +une petite révolution intérieure dans la troupe de +Molière; mademoiselle Duparc, la meilleure actrice +du théâtre de <i>Monsieur</i>, passa à l'Hôtel de Bourgogne. +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et +lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils +se rendissent justice l'un à l'autre en toute circonstance.</p> + +<p>On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire. +Un abbé était au sermon, faisant d'épouvantables +contorsions et répétant sans cesse ces mots: +«O Racine! ô Racine!»—Mon Dieu, lui dit un de +ses amis, l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le +nom de Racine?—Eh! mon cher, répondit l'autre, +vous ne voyez donc pas l'identité de ma position avec +celle de l'auteur d'<i>Alexandre</i>?—Comment cela?—C'est +moi qui ai fait le sermon que vous venez d'entendre; +il est admirable; mais ce bourreau le débite +comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de +Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon +eût eu le succès qu'a eu l'<i>Alexandre</i> à l'Hôtel de +Bourgogne.</p> + +<p>Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette +pièce, qu'il se sentait une surprenante facilité pour +faire les vers. «Moi, lui dit le grand critique, je veux +vous apprendre à faire avec peine des vers faciles, et +vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.»</p> + +<p>On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante +d'attribuer à Boileau la pensée d'avoir eu en vue +la tragédie d'<i>Alexandre,</i> dans un de ses <i>Dialogues +des Morts</i>. Pour cela, on avait adroitement intercalé +quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche +du conquérant par Racine, au milieu de ce +dialogue.</p> + +<p>Voici le morceau tel qu'on le publiait: +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">PLUTON.</span></p> + +<p>Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux +et moitié badin? Le voilà bien échauffé!</p> + +<p class="center"><span class="smcap">DIOGÈNE.</span></p> + +<p>Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le +reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est +un guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages +l'ont un peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais +encore.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">PLUTON.</span></p> + +<p>Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas +un fade doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il +s'est même si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a +visité qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles +fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières. +Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont +respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la +venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez. +Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de +votre bras.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">ALEXANDRE.</span></p> + +<p class="left30">Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi.<br /> +La Victoire elle-même a dégagé ma foi.<br /> +Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre.<br /> +Votre cœur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre?<br /> +Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui<br /> +A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">DIOGÈNE.</span></p> + +<p>Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages? +Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.</p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +<span class="smcap">PLUTON.</span></p> + +<p>Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, +qui ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse!</p> + +<p class="center"><span class="smcap">ALEXANDRE.</span></p> + +<p class="left30">Que vous connaissez mal les violents désirs<br /> +D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs!<br /> +J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée,<br /> +Mon cœur ne soupirait que pour la renommée.<br /> +Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans,<br /> +Ont produit sur mon cœur des effets différents!<br /> +Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">DIOGÈNE.</span></p> + +<p>Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">ALEXANDRE.</span></p> + +<p class="left30">Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare,<br /> +J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">PLUTON.</span></p> + +<p>Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée? +Il est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison, +là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de +Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait +traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc +au plus vite.</p> + +<p>Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par +Racine dans les vers suivants:</p> + +<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire,<br /> +Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire;<br /> +Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison;<br /> +Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison;<br /> +Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes,<br /> +Les esclaves en nombre égalent tous les hommes!</p> + +<p>«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque, +et celui que j'ai fait est de la main d'un poëte satirique.»</p> + +<p>Voici celui de Boileau:</p> + +<p class="verse">L'enragé qu'il était, né roi d'une province<br /> +Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,<br /> +S'en alla follement, et pensant être dieu,<br /> +Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu,<br /> +Et traînant avec soi les horreurs de la guerre,<br /> +De sa vaste folie emplit toute la terre.</p> + +<p>En 1667 parut <i>Andromaque</i>, un des chefs-d'œuvre +de Racine. Cette tragédie eut un succès immense, +mademoiselle Champmeslé y fit ses débuts par le rôle +d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut +bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle +actrice. Dans le principe, le rôle d'Hermione avait été +tenu par mademoiselle Desœillets qui, ayant voulu assister +au début de la Champmeslé, ne put s'empêcher +de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de +Desœillets.» Cependant, il paraît que si la débutante +avait plus de feu dans les trois derniers actes, l'autre +était meilleure dans les deux premiers, ce qui fit dire +très-judicieusement à Louis XIV: «Il faudrait que +la Desœillets jouât les deux premiers actes d'<i>Andromaque</i> +et la Champmeslé les trois derniers.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +Cette tragédie causa la mort de Montfleury, qui +tomba malade par suite de ses efforts pour représenter +les fureurs d'Oreste. Mondory était mort de la +même façon, après la <i>Marianne</i> de Tristan. Aussi +un bel esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus +désormais un poëte qui ne veuille avoir l'honneur de +crever un comédien dans sa vie.»</p> + +<p>Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents +étaient médiocres et la figure désagréable, jouait +un soir le rôle d'Andromaque, et le jouait mal. Un +des spectateurs du parterre, grand admirateur de +Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son +poëte favori; n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce +ce vers d'Andromaque à Pyrrhus:</p> + +<p class="verse">Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce?</p> + +<p>il s'écrie tout haut:</p> + +<p class="verse">Que vous êtes, Madame, une laide bougresse!</p> + +<p>puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements +de mains de la salle, laissant la malheureuse +actrice toute décontenancée.</p> + +<p><i>Andromaque</i> fut la première tragédie qui donna +lieu à une comédie critique ou <i>parodie</i>. On l'intitula +<i>la Folle querelle</i>. L'auteur était Subligny; mais on +l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore davantage +les cartes entre Racine et lui.</p> + +<p>De cette parodie date en France ce genre bâtard qui +prête aux lazzis et qui va du reste assez bien à l'esprit +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +de la nation. Depuis, il est peu de pièces d'une +certaine importance qui n'aient eu leur parodie, parce +qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître +un côté plaisant et même grotesque, à propos de +l'œuvre dramatique la plus belle. La tragédie, l'opéra, +la comédie même, sont en effet des œuvres soumises +à des règles de convention. De nos jours, il n'est pas +un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande +pièce en vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est +que Racine se montra très-affecté de <i>la Folle querelle</i>. +Au lieu d'en rire, comme font les auteurs modernes, +dont plusieurs sont les premiers à aider à la parodie +de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure +un chagrin véritable.</p> + +<p>Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie +dont son <i>Andromaque</i> avait été l'objet, fut entraîné +lui-même, en 1668, à composer une comédie +qui est restée au théâtre comme type de comique de +bon aloi, <i>les Plaideurs</i>, et qu'on peut considérer +comme la parodie de tous les talents et de tous les +originaux du parquet et du barreau de cette époque. +L'auteur d'<i>Alexandre</i> avait un oncle, brave religieux, +dont le plus vif désir était d'arracher son neveu +au théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de +lui laisser un prieuré de son ordre, sous la condition +expresse qu'il en prendrait l'habit. Racine accepta le +bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine. +Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un +procès qui fut à l'avantage du religieux, et ce n'était +que justice. Un jour que Racine, en compagnie de +Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de Furetière, +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants +de l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à +l'enseigne du <i>Mouton</i>, il raconta son aventure. Les +cafés n'existaient pas encore, et encore bien moins +les clubs; mais, par le fait, cette réunion était un +petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez +ledit traiteur un salon réservé spécialement pour +leur société. Or donc, l'histoire du procès ayant +égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance +tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief +tous les travers de messieurs de la Cour et de +messieurs du barreau. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. +Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce future, +pour laquelle un conseiller au Parlement, de +Brilhac, apprit à Racine les termes de la chicane. +Cette jolie pièce, si spirituelle et si gaie, n'eut aucun +succès aux premières représentations. Molière, alors +en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa +point sur la valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu +un jour, il dit que ceux qui s'en moquaient étaient +des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux. On +la joua à la Cour, un mois après son apparition au +théâtre. Le roi en rit beaucoup, et son entourage +s'empressa naturellement de l'imiter. C'était un succès +inouï. La représentation à peine terminée, les +comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures, +à onze heures du soir, et viennent porter cette +bonne nouvelle à Racine. Tout le quartier est réveillé +par le bruit des carrosses et des acteurs; on se +met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir +ce qui produit cette rumeur inusitée. On entend répéter +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +le mot <i>Plaideurs</i>, il n'en faut pas davantage +pour que la nouvelle se répande que l'on est venu +enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a +mal parlé des juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller +des requêtes avait fait grand bruit au palais de cette +charmante comédie; mais cela n'avait abouti qu'à la +mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient +<i>daigné</i> s'en amuser.</p> + +<p>La plupart des avocats du temps étaient parodiés +dans <i>les Plaideurs</i>, et les différents tons sur lesquels +l'<i>Intimé</i> déclame, sont autant de copies de différents +tons des avocats de l'époque. L'exorde est un ridicule +donné à une célébrité du barreau qui avait employé +le même pour la cause d'un boulanger de ses +clients; la scène de Chicaneau et de la comtesse eut +lieu en original chez le greffier Boileau, frère aîné +de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la +comtesse de Crissée, vieille et enragée plaideuse, +étaient les deux originaux d'après lesquels la scène +avait été imaginée. Cette comtesse de Crissée avait +tellement fatigué la Cour de ses procès, que le Parlement +de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir, +sans l'avis par écrit de deux avocats désignés +<i>ad hoc</i>. Cette interdiction mit la plaideuse dans une +fureur et un désespoir dont rien ne saurait donner +l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son +procureur, et enfin elle alla renouveler ses plaintes +au greffier Boileau, chez lequel se trouvait alors, par +hasard, le neveu de Despréaux, qui crut se rendre +utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les +écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +malentendu, croyant qu'on voulait l'insulter, elle accabla +le président d'injures, +Ce vers de Dandin à Petit-Jean:</p> + +<p class="verse">Et vous, venez au fait, un mot du fait,</p> + +<p>est une allusion à une anecdote du palais, du temps +de Racine. Un avocat, chargé de plaider pour un +homme sur le compte duquel on voulait mettre un +enfant, se jetait à dessein dans des digressions étrangères +à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au +fait, venez au fait.» Impatienté, l'avocat termine +brusquement son plaidoyer, en s'écriant: «Le fait +est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait, nie le +fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel +d'alors fournit à Racine le caractère de la +femme de Perrin-Dandin. C'est d'elle qu'il dit:</p> + +<p class="verse">Elle eût du buvetier emporté les serviettes,<br /> +Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes.</p> + +<p>Elle avait effectivement pris quelques serviettes +chez le buvetier du palais. <i>Les Plaideurs</i> sont un +hors-d'œuvre dans les compositions sérieuses de Racine. +En 1669, il continua le cours de ses études +dramatiques par la tragédie de <i>Britannicus</i>. Quoique +cette pièce fût fort belle, elle tomba à la huitième +représentation. L'auteur était très-sensible à un revers; +il composa contre ses critiques une préface un +peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques +attaques contre Corneille. Dans la suite, il la +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +supprima. Boileau lui-même, l'ami sincère et l'admirateur +de Racine, critiquait le dénouement de +<i>Britannicus</i>. Il trouvait avec raison que Junie entre +chez les Vestales, après la mort de son amant, un +peu comme on entrait, sous Louis XIV, au couvent +des Ursulines.</p> + +<p>Cette tragédie produisit une petite révolution dans +les coutumes de la Cour. On sait que, dans la pièce, +Narcisse dit à Néron:</p> + +<p class="verse">Pour toute ambition, pour vertu singulière,<br /> +Il excelle à conduire un char dans la carrière,<br /> +A disputer des prix indignes de ses mains,<br /> +A se donner lui-même en spectacle aux Romains,<br /> +A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,<br /> +A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.</p> + +<p>Louis XIV crut voir une critique de sa conduite +dans ce tableau, ou du moins cette peinture admirable +le fit réfléchir, sans doute; car, à partir de ce +moment, il cessa de danser dans les ballets où il figurait +souvent.</p> + +<p>Boileau, tout en critiquant quelques détails du +<i>Britannicus</i> de son ami, trouvait cependant cette +tragédie admirable, et le voyant un jour tout chagrin +du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut +à lui, l'embrassa avec transport en lui disant que +c'était son chef-d'œuvre.</p> + +<p>On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du +rôle d'Agrippine:</p> + +<p class="verse">Mit <i>Claude</i> dans mon lit et <i>Rome</i> à mes genoux,</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +se trompa et fit éclater de rire le public, en disant:</p> + +<p class="verse">Mit <i>Rome</i> dans mon lit et <i>Claude</i> à mes genoux.</p> + +<p><i>Bérénice</i> parut deux ans après <i>Britannicus</i>, +en 1671, à l'époque où Corneille, arrivé à la fin de +sa carrière littéraire, abandonnait, trop tard déjà, le +théâtre. Le sujet de <i>Bérénice</i> fut donné à Racine par +Henriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, qui +fit demander également à Corneille de traiter les +<i>Adieux de Titus et de Bérénice</i>. Elle espérait voir +une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV +avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, +s'engagea, et fit une admirable pièce que l'on parodia +avec assez d'esprit.</p> + +<p>Racine avait une grande susceptibilité de sentiments; +il ne pouvait pardonner les critiques que l'on +faisait de ses œuvres.</p> + +<p>Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se +trouvent dans la parodie de <i>Bérénice</i>:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i2 smcap">COLOMBINE</span> <i>dit à Arlequin, en le tirant par la manche</i>.</p> + +<p>Répondez donc.</p> + +<p><span class="i6 smcap">ARLEQUIN.</span></p> + +<p><span class="i8">Hélas! que vous me déchirez!</span></p> + +<p><span class="i6 smcap">COLOMBINE.</span></p> + +<p>Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +<span class="i6 smcap">ARLEQUIN.</span></p> + +<p>Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire, +Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire, +Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.</p></div> + +<p>Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. +Tous ses amis vantaient le talent avec lequel il +avait traité le sujet; Chapelle gardait le silence. +«Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit Racine. +Que pensez-vous de <i>Bérénice</i>?—Ce que je +pense, répond Chapelle: <i>Marion pleure, Marion crie, +Marion veut qu'on la marie</i>.»</p> + +<p>Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en +partant: «Vous m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez +et je pars.» Racine s'est souvenu de ces mots +pour Bérénice:</p> + +<p class="verse">Vous m'aimez, vous me soutenez,<br /> +<span class="i1">Et cependant je pars.</span></p> + +<p>mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes +d'un sentiment bien autrement énergique.</p> + +<p>On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin +au sortir de la représentation de cette tragédie, +lui dit avec beaucoup d'esprit et d'à-propos: +«J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour +secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir +comment.»</p> + +<p>Le grand Condé fit un compliment très-délicat à +Racine, à propos de cette pièce. On lui demandait +son avis, il répondit par ces deux vers de Titus à +Bérénice: +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> + +<p class="verse">Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,<br /> +Et crois toujours la voir pour la première fois.</p> + +<p>A l'une des représentations, dont le rôle principal +était joué par mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, +fondant en larmes, laissa tomber son fusil. +Cela donna lieu aux vers suivants:</p> + +<p class="verse">Quel spectacle louchant a frappé mes regards,<br /> +<span class="i2">Quand sous le nom de Bérénice,</span><br /> +Gaussin de son amant déplorait l'injustice!<br /> +J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,<br /> +<span class="i1">Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,</span><br /> +Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.<br /> +Quel contraste divers, quand sous le même nom,<br /> +L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène!<br /> +Aucun cœur n'a senti la moindre émotion;<br /> +Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action,<br /> +<span class="i2">Bérénice, ni Melpomène.</span><br /> +Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,<br /> +Le public, trop charmé de sa fuite soudaine,<br /> +Lui répondait: Partez et ne revenez plus:<br /> +<span class="i2">O Racine, ombre révérée,</span><br /> +De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,<br /> +Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée,<br /> +<span class="i2">La tendre Gaussin embellir</span><br /> +<span class="i2">Les chefs-d'œuvre de ton génie.</span><br /> +Répandre sur tes vers les grâces et la vie<br /> +<span class="i1">D'un sentiment aimable et délicat;</span><br /> +Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène,<br /> +<span class="i2">Et remontrer sur notre scène</span><br /> +<span class="i2">Bérénice avec plus d'éclat,</span><br /> +Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.</p> + +<p>Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi +dire régulièrement, soit chaque année, soit de deux +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +en deux ans, et pas une n'était entachée de médiocrité.</p> + +<p>En 1672 vint <i>Bajazet</i>, dont il est question dans +les lettres de madame de Sévigné. Cette pièce réussit +à merveille. Corneille, qui assistait à la première représentation, +se penchant à l'oreille de M. Segrais, +lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, +sous des habits turcs, des sentiments trop français; +je n'avoue cela qu'à vous, d'autres croiraient que +la jalousie me fait parler.» Cette critique était fort +juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:</p> + +<p class="verse">L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,<br /> +Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance,<br /> +Indigne également de vivre et de mourir,<br /> +On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;</p> + +<p>concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, +plus encore que lui, le génie satirique.</p> + +<p>La belle tragédie de <i>Mithridate</i>, donnée en 1673, +marque l'époque où Racine est dans toute la splendeur +de son immense talent et où le talent de Corneille +est entièrement à son déclin; car c'est à cette +époque que le grand nom de l'auteur du <i>Cid</i> ne put +préserver <i>Pulchérie</i> d'une chute complète.</p> + +<p>De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et +s'affaiblir celui de Corneille. Ce jour-là, ce dernier +eût pu se dire à lui-même, comme jadis Pompée à +Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent +vers le soleil levant?»</p> + +<p><i>Mithridate</i> eut un grand succès. De toutes les +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +tragédies que Charles XII, de Suède, lut pendant les +loisirs de sa captivité, c'était celle qui l'avait le plus +fortement impressionné, et il en avait, dit-on, retenu +les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La +Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle +de Mithridate, et beaucoup d'entre eux ont voulu +débuter à la scène par cette pièce.</p> + +<p>Beaubourg, dont nous venons de prononcer le +nom, était fort laid. Mademoiselle Lecouvreur, qui +jouait Monime, lui ayant dit ce vers de <i>Mithridate</i>:</p> + +<p class="verse">Ah! Seigneur, vous changez de visage,</p> + +<p>on cria du parterre: «<i>Laissez-le faire</i>,» ce qui jeta +un moment le trouble dans la représentation.</p> + +<p>Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta +en 1729 par <i>Mithridate</i>. Il joua le rôle avec un emportement +qui excita un rire universel. A la fin de la +pièce, cet acteur, qui était un homme d'esprit, comprenant +la faute qu'il avait faite, vint plaisamment +supplier le public de vouloir bien <i>revenir</i> à la représentation +suivante, pour juger s'il avait profité de sa +leçon. En effet, il joua, à son second début, avec +tant d'intelligence, qu'on l'applaudit du parterre et +des loges.</p> + +<p>Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté +aux Français, en 1740, passa à l'Opéra-Comique, +puis revint quelques années plus tard au premier +théâtre.</p> + +<p>Un jour, qu'il jouait <i>Mithridate</i> et avait été mal +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +accueilli du public, il s'avança vers la rampe pour +parler; mais un plaisant ne lui en laissa pas le temps, +et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de la scène, +il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers +du rôle qu'il venait de jouer:</p> + +<p class="verse">Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire,<br /> +Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.</p> + +<p>Les comédiens annoncèrent un jour <i>Mithridate</i>. +Dans l'intervalle, les premiers sujets reçurent l'ordre +de se rendre à Saint-Germain, où était la Cour, pour +y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les +<i>doublures</i> au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent +si mal le premier acte, qu'il y eut un <i>tolle</i> général. +La salle était comble, les malheureux n'osaient +rentrer en scène et opinaient pour rendre l'argent. +«Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette +est bonne, ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi +faire, je vais conjurer l'orage.» Alors, il s'avance +sur le devant du théâtre, et s'adressant au parterre, +il lui dit d'un air fort humble:</p> + +<p>«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, +MM. Ponteuil et Baron ont été obligés d'aller remplir +leurs devoirs et de jouer à la Cour; nous sommes +au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne +pouvoir les remplacer; nous n'avons pu, pour ne +pas fermer notre théâtre aujourd'hui, vous donner +que <i>Mithridate</i>. Nous vous avouons qu'il est et sera +joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez +même pas encore tous vus; car je ne vous cacherai +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +point que c'est moi qui joue le rôle de Mithridate.» +Sur cela, grands éclats de rire, applaudissements +de toute la salle, et la représentation put continuer.</p> + +<p>Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait +beaucoup d'esprit. Dînant un jour avec Crébillon et +trois P. Jésuites, la conversation tourna en une grave +dissertation sur le genre masculin ou féminin du mot +<i>amour</i> d'un vers du <i>Mithridate</i> de Racine. Quinault +soutenait que le mot est du genre féminin. Les Révérends +prouvaient, par nombre d'exemples puisés +aux meilleures sources, qu'il était du genre masculin. +Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie +tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de +complaisance, passons l'amour masculin en faveur +de la société, et qu'il n'en soit plus question.»</p> + +<p>A son retour de la campagne de la Franche-Comté, +Louis XIV voulut offrir des divertissements splendides +à toute la Cour. Un grand théâtre avait été +dressé à cette occasion dans le parc de Versailles. +Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée, +d'une tragédie nouvelle de Racine, <i>Iphigénie</i>, +jouée pour la première fois en 1674, et qui avait eu +un beau et légitime succès. Ce chef-d'œuvre fut applaudi +à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire +laissait couler ses larmes, ce qui inspira à +Despréaux ces quatre vers:</p> + +<p class="verse">Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,<br /> +N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée;<br /> +Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,<br /> +En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +Une anecdote qui prouve bien la puissance du +génie musical de Lully, se rattache à cette pièce. +Dans une soirée, les amis du célèbre compositeur +lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui +avaient adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique +que des vers faibles comme ceux que lui fabriquait +Quinault, ajoutant qu'il aurait bien autrement +de peine si on lui donnait des vers pleins +d'énergie. Lully, animé par cette plaisanterie, court +à un clavecin, et, après avoir promené un instant ses +mains sur les touches, il chante tout à coup ces quatre +vers d'<i>Iphigénie</i>:</p> + +<p class="verse">Un prêtre, environné d'une foule cruelle,<br /> +Portera sur ma fille une main criminelle,<br /> +Déchirera son sein, et d'un œil curieux,<br /> +Dans son cœur palpitant consultera les dieux!</p> + +<p>Un des témoins de cette scène racontait, longtemps +encore après, que tous ceux qui y assistèrent +croyaient voir commencer l'odieux sacrifice, et que +la musique expressive dont Lully accompagna les +vers de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la +tête.</p> + +<p>En 1718, les Comédiens Français, voulant sans +doute attirer beaucoup de monde et ne sachant +comment faire concurrence aux autres théâtres, +pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à +un moyen que l'on a bien perfectionné, embelli, +augmenté, et dont on a usé et abusé depuis cette +époque, <i>l'annonce</i> et <i>la réclame</i>. Ils affichèrent qu'à +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +la représentation du 9 septembre, on verrait dans +<i>Iphigénie</i>, de M. Racine, quelque chose d'extraordinaire. +Tout Paris courut au théâtre, on excita l'impatience +du public jusqu'au quatrième acte; enfin, +on vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le +jeune et beau La Thorillière en Agamemnon. Cette +singulière et ridicule mascarade fit d'abord rire un +instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus, +on trouva cette charge de mauvais goût, et les +huées commencèrent. On fut obligé de baisser le +rideau.</p> + +<p>Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie, +était ravissante. On lui adressa les vers suivants:</p> + +<p class="verse">Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même,<br /> +Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux.<br /> +<span class="i2">Les efforts d'Achille amoureux,</span><br /> +<span class="i2">Pour se conserver ce qu'il aime,</span><br /> +Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux<br /> +<span class="i2">Sur l'attendrissement des dieux.</span><br /> +Osez les regarder, aimable Iphigénie;<br /> +<span class="i2">Vers le ciel, levez vos beaux yeux,</span><br /> +Leur douceur me répond d'une si belle vie.</p> + +<p>Une grande dame de l'époque avait la prétention +d'être un fin connaisseur en peinture. Elle possédait +beaucoup de tableaux de grands maîtres, mais il y en +avait un dont elle ne pouvait parvenir à comprendre +le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de +talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice +d'Iphigénie en Aulide.—Quelle bonne folie, reprend +en riant la maîtresse de la maison, voilà plus d'un +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +siècle que ce tableau est dans ma famille, et il n'y a +pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!»</p> + +<p><i>Phèdre</i>, qui parut en 1677, laissa trois années +d'intervalle entre elle et <i>Iphigénie</i>. On assure que +l'auteur de ce chef-d'œuvre fut singulièrement conduit +à traiter ce sujet, un des plus difficiles qu'on +puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené, +par la conversation, à soutenir qu'un bon poëte +peut faire excuser les plus grands crimes et même +inspirer de la compassion pour les criminels. Racine, +en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne +fallait, pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse, +et surtout de la justesse d'esprit, prétendant +qu'il n'était nullement impossible, par exemple, de +rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut +de son avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait +dans une entreprise pareille. Cela piqua au jeu +l'habile poëte tragique, et ne voulant pas avoir le +démenti de son opinion, il se mit à travailler <i>Phèdre</i>. +On sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de +la belle-mère, un sentiment de pitié qu'on accorde à +peine au vertueux Hippolyte.</p> + +<p>La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un +rôle dans lequel seraient développées toutes les passions. +Celui de Phèdre parut parfaitement convenable +pour cela, et Racine le traça de façon à faire valoir +les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice.</p> + +<p><i>Phèdre</i> fut la première tragédie contre laquelle on +vit s'organiser une cabale partie de haut et qui prit +des proportions considérables. La chose faillit dégénérer +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +en dispute de prince, et elle eut pour la scène +française et pour la littérature une bien autre +et bien triste portée; elle causa tant de chagrin à +Racine, qu'elle le détermina à abandonner le théâtre. +En vain Boileau le supplia de n'en rien faire, sa résolution +fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un +sentiment de piété qu'il composa, quelques années +avant sa mort, les deux tragédies d'<i>Esther</i> et d'<i>Athalie</i>. +Mais revenons à <i>Phèdre</i> et à la cabale qu'elle +engendra.</p> + +<p>Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie +et allait la faire paraître, la célèbre madame +Deshoulières, qui n'aimait ni Boileau, ni Racine, noua +une intrigue pour faire éprouver une chute complète +au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit +la duchesse de Bouillon, son frère le duc de +Nevers, et plusieurs personnages haut placés. Ce +petit aréopage imagina d'opposer à la <i>Phèdre</i> de +Racine, une autre <i>Phèdre</i>. Pradon fut mis du complot +et chargé de produire une œuvre ayant le même titre.</p> + +<p>Dès que la coterie Deshoulières connut les jours +de la représentation des deux <i>Phèdre</i>, elle fit retenir, +à prix d'or, toutes les premières loges aux deux +théâtres, pour les cinq premières représentations. On +se rendit en foule à la <i>Phèdre</i> de Pradon, qu'on applaudit, +qu'on vanta, qu'on porta aux nues, bien +qu'elle fût détestable et que le public dût en faire +bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges vides +pour la <i>Phèdre</i> de Racine. Il en résulta naturellement +une certaine froideur, et de la part du public et +même dans le jeu des acteurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +Madame Deshoulières, qui avait trop d'esprit pour +ne pas sentir la supériorité de la pièce de Racine sur +celle de Pradon, revint cependant de l'Hôtel de Bourgogne +rejoindre sa petite société, en faisant, avec +Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'œuvre de +Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut +question que de cette déplorable, de cette détestable +tragédie, qui coulait à tout jamais son auteur, le reléguant +au second rang; puis, séance tenante, la +Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que +nous allons donner:</p> + +<div class="verse"> +<p>Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême,<br /> +Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.<br /> +Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien,<br /> +Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.</p> + +<p>Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime;<br /> +Rien ne change son cœur ni son chaste maintien.<br /> +La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.<br /> +Thésée a pour son fils une rigueur extrême.</p> + +<p>Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds,<br /> +N'est là que pour montrer deux énormes tétons,<br /> +Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.</p> + +<p>Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats.<br /> +Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats,<br /> +Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.</p></div> + +<p>Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort +méchante, mais spirituelle, au duc de Nevers, qui se +mêlait quelquefois <i>d'enfourcher Pégase</i>, comme on +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +disait alors, et qui le montait assez mal. Indignés, et +ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur +du sonnet, ils répondirent par un autre, composé +sur une forme identique et dirigé contre le duc. +Le voici:</p> + +<div class="verse"> +<p>Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême,<br /> +Fait des vers où jamais personne n'entend rien.<br /> +Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien,<br /> +Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.</p> + +<p>La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.<br /> +Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien.<br /> +Il veut juger de tout et ne juge pas bien.<br /> +Il a pour le Phœbus une tendresse extrême.</p> + +<p>Une sœur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,<br /> +Va partout l'univers promener deux tétons,<br /> +Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.</p> + +<p>Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats;<br /> +L'<i>Énéide</i>, à son goût, est de la mort aux rats;<br /> +Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.</p></div> + +<p>Le second sonnet fit fureur et eut autrement de +succès dans le monde des lettres et dans le monde de +la cour, que celui dont on attribuait la paternité au +duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et +Boileau comme en étant les auteurs. Or, comme il +était des plus méchants, comme il attaquait en quelque +sorte les mœurs et l'honneur d'un fort grand +seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les +deux poëtes commencèrent à avoir des craintes sérieuses. +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +Le duc de Nevers, pour les effrayer encore +davantage, cassa les vitres par un troisième sonnet:</p> + +<div class="verse"> +<p>Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême,<br /> +Viennent demander grâce, et ne confessent rien.<br /> +Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien;<br /> +Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.</p> + +<p>Damon, pour l'intérêt de cette sœur qu'il aime,<br /> +Doit de ces scélérats châtier le maintien;<br /> +Car il serait blâmé de tous les gens de bien,<br /> +S'il ne punissait pas leur insolence extrême.</p> + +<p>Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds,<br /> +Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons<br /> +Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.</p> + +<p>Vous en serez punis, satiriques ingrats,<br /> +Non pas en trahison, par de la mort aux rats,<br /> +Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre.</p></div> + +<p>Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait +donné ordre de chercher partout Racine et Boileau +pour les faire assassiner. Or, comme la bravoure +n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur +commença à les galoper de la belle manière. Ils +désavouèrent hautement le deuxième sonnet; heureusement +pour eux, ils trouvèrent un protecteur +puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules, +qui leur dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet, +venez à l'hôtel de Condé, où M. le prince saura bien +vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents; +et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +à l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de +même sous sa protection, parce que le sonnet est +très-plaisant et plein d'esprit.»</p> + +<p>Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues +dans ses vers, et il eut raison de ne pas pousser +les choses plus loin; Racine et Boileau étaient déjà +fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois +après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour +les nommer historiographes de son règne. En venir +aux voies de fait envers eux, c'était risquer toute la +colère du monarque, colère qu'on ne bravait pas volontiers. +D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut +connaissance du troisième sonnet, fit dire en termes +assez durs au duc de Nevers, qu'il vengerait, comme +faites à lui-même, les injures dont on se permettrait +de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit +qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection.</p> + +<p>Le public, mieux encore que le grand Condé, +vengea Racine. Sa <i>Phèdre</i> fut comprise. On l'admira, +on l'applaudit et on plaignit l'auteur d'avoir été mis +en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que +Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant +des femmes sur les hommes, ne trouva rien +de plus fort que ce joli mot:—«Elles seraient capables +de faire rechercher la <i>Phèdre</i> de Pradon et +abandonner celle de Racine.»</p> + +<p>Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre +ne voulut plus entendre parler de théâtre. +Il s'arrêta court dans sa brillante carrière dramatique, +abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les supplications +de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +grande perte pour la littérature française, car Racine +n'avait alors que trente-huit ans; peut-être aussi +est-ce une chose heureuse, parce qu'il n'eût pu s'élever +davantage. <i>Esther</i> et <i>Athalie</i> devaient fermer +la couronne littéraire dont les premiers fleurons +avaient été <i>la Thébaïde</i> et <i>Alexandre</i>. En treize ans, +le poëte du grand siècle avait donné à la scène neuf +tragédies admirables et une charmante comédie.</p> + +<p>Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir +laissé dormir douze années sa muse, Racine, mu par +un sentiment religieux et par la reconnaissance qu'il +devait au roi et à madame de Maintenon, se décida, +un peu à contre-cœur, à céder aux désirs presque souverains +de la femme de Louis XIV. On raconte que +madame de Maintenon, qui voulait développer le goût +de la belle poésie chez les jeunes élèves de Saint-Cyr, +se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que +mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce +grand établissement, faisait représenter aux jeunes +filles. En outre, elle fut scandalisée de la manière trop +passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer <i>Andromaque</i>. +Elle pria donc Racine de lui composer un +poëme moral ou historique, dont l'amour fût entièrement +banni. La tâche n'était pas facile. Écrire +une œuvre <i>dramatique</i> en enlevant du drame le sentiment +le plus <i>dramatique</i>, parut d'abord à Racine un +tour de force dont il ne se sentait pas capable. En +outre, il craignait de réveiller la haine de ses ennemis +et de compromettre sa réputation. C'étaient bien +des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter. +Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet +<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +d'Esther, il se mit au travail, encouragé par Boileau +qui, d'abord, avait cherché à le détourner de répondre +aux vues de madame de Maintenon.</p> + +<p><i>Esther</i> fut donc représentée à Saint-Cyr pendant +le carnaval de 1689. Racine se chargea de former +lui-même à la déclamation les jeunes personnes chargées +des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de +Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant +assisté à une répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir +un rôle, que, pour la satisfaire, l'auteur ajouta +un prologue et le lui donna. <i>Esther</i> fut jouée devant +la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais +été les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux +jours de ses triomphes. Courtisans, dévots, prélats, +jésuites, c'est à qui put obtenir ses entrées au théâtre +de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour +des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il +fallait, avant tout, amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait +plus de beaucoup de choses, et il fallait l'amuser +<i>saintement</i>, ce qui était bien plus difficile +encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, +et sa femme. On se disait bien bas à l'oreille +que la pièce était allégorique. Assuérus était le Roi; +l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther, +madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.</p> + +<p>Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans +laquelle chacun des personnages anciens était désigné +sous le nom du personnage de l'époque; mais le +poëte établissait une différence entre la conduite de +la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce +n'était pas en faveur de la favorite du dix-septième +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +siècle. L'une, disait-il, avait servi la nation juive, sa +nation à elle, tandis que l'autre, loin d'empêcher la +proscription des huguenots, ses frères, les avait +poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. +Il est vrai, ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour +ennemis, ni <i>jésuites</i>, ni <i>bigots</i>.</p> + +<p>Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte +à sa fille la représentation d'<i>Esther</i>, à laquelle +elle a assisté, et sa conversation (du reste parfaitement +banale, mais qui lui fit bien des envieux) avec +le vieux roi.</p> + +<p>La tragédie d'<i>Esther</i> ne fut imprimée et donnée +au théâtre que bien longtemps après son apparition +à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas le succès immense +qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait +l'impression de cette pièce <i>une requête civile contre +l'approbation publique</i>.</p> + +<p><i>Athalie</i>, un des chefs-d'œuvre du maître, et sa +dernière tragédie, ne fut pas représentée à Saint-Cyr, +comme on le croit généralement. Vers la fin +de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la +jolie troupe qui avait interprété <i>Esther</i>, lorsque madame +de Maintenon, soit par suite des avis nombreux +qu'elle reçut, soit éclairée par la raison et réfléchissant +aux inconvénients qu'il y avait réellement à +mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et jolies +pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales +et les défendit. On a pensé que les ennemis de +Racine étaient pour quelque chose dans cette défense; +la chose n'est point impossible. Cependant, comme +tout était prêt pour les représentations d'<i>Athalie</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir +de voir exécuter cette pièce avec tous les chœurs. +Elle fit venir deux fois à Versailles les jeunes actrices +qui avaient dû remplir les rôles à Saint-Cyr, et se fit +déclamer la tragédie en présence du roi, dans une +chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. +L'impression que cette représentation, ou +plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut des plus +vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme +ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le +goût du beau, ne partageait pas l'avis de beaucoup +de gens, qui répandaient partout que cette tragédie +était plus que médiocre. On prétend même qu'à +cette époque il était de bon ton de la décrier. On +fit une méchante épigramme qui se terminait par ces +deux vers:</p> + +<p class="verse">Pour avoir fait pis qu'<i>Esther</i>,<br /> +Comment diable a-t-il pu faire?</p> + +<p>Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne +quand <i>Athalie</i> venait d'être imprimée, et on la leur +avait envoyée. Le soir, en jouant aux petits jeux à +gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes +de la joyeuse société, de lire tout seul le premier +acte de la dernière tragédie de Racine. Il se récria +contre la sévérité de la punition; mais, obligé de +s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en +tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, +et, le lendemain, il déclara qu'<i>Athalie</i> était le +chef-d'œuvre du grand poëte; on crut qu'il voulait +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +plaisanter; il affirma qu'il parlait sérieusement et demanda +la permission de lire tout haut la pièce entière. +L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut +trouvé admirable.</p> + +<p>Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à +ses autres pièces; il donnait la préférence sur toutes +à <i>Phèdre</i>. Boileau fut le seul qui maintint, envers et +contre tous, son opinion. «Je m'y connais bien, +disait-il, on y reviendra; <i>Athalie</i> est un chef-d'œuvre.»</p> + +<p>Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, +que la tragédie d'<i>Athalie</i> fut mise à la scène. +La Cour avait toujours conservé pour elle une prédilection +marquée. C'est au point qu'en 1702, +Louis XIV voulut la voir représenter à Versailles. La +duchesse de Bourgogne se chargea du rôle de Josabeth; +ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de Zacharie, +furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente +de Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du +comte de la Guiche, et M. de Champeron. Baron +père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus tard +maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame +de Maintenon, y remplirent également des rôles secondaires. +Trois fois cette admirable tragédie fut +jouée à la Cour par ces grands personnages. Comme +ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint +de spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. +On continua, dans le public, à la croire détestable, +et ce ne fut qu'après son interprétation par les comédiens +de Paris, qui durent affronter l'orage d'un +public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +avait fait fausse route et revint franchement sur son +opinion erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de +France, qui, sur le compte que lui en firent des +hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de l'effet +produit à la scène par <i>Athalie</i>. Il ordonna aux acteurs +du Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la +clause insérée dans le privilége et qui leur défendait +de la représenter. Par une suite de circonstances +politiques, <i>Athalie</i> avait à cette époque une sorte de +mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. +Louis XV avait l'âge du Joas de Racine; ce prince, +comme le Joas de l'histoire juive, restait seul d'une +famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de +Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec +force ces vers:</p> + +<p class="verse">Voilà donc votre roi, votre unique espérance?<br /> +J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Du fidèle David c'est le précieux reste,<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Songez qu'en cet enfant tout Israël réside,<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Nous allons grouper autour de Racine, comme +nous avons groupé autour de Corneille, les principaux +auteurs tragiques dont les pièces furent mises +au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin +du dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, +époque à laquelle nous aurons à parler d'un autre +grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous aborderons +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.</p> + +<p>«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans +le savoir, une école, comme les grands peintres; +mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules +Romain.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> + +<h2>IX</h2> + +<p class="center"><b>CONTEMPORAINS DE RACINE.</b></p> + +<p class="ni1">Examen anecdotique des contemporains de Racine.—<span class="smcap">Pradon.</span>—Son +genre de talent.—<i>Starita.</i>—Anecdote.—<i>Tamerlan</i> (1676).—Mot de +Pradon au prince de Conti.—<i>La Troade</i> (1679).—Sonnet-parodie de +Racine au sujet de cette pièce.—<i>Scipion</i> (1697).—Épigramme de Gacon.—<i>Germanicus</i> +(1694).—Épigramme.—Anecdote du quatorze de +dames.—<i>Régulus</i> (1688).—Le manteau de Régulus.—Épigramme de +Rousseau.—Épitaphe de Pradon.—M<sup>me</sup> <span class="smcap">Deshoulières</span>.—<i>Genseric</i> +(1680).—Analyse-épigrammatique de cette tragédie.—<span class="smcap">La Chapelle.</span>—Il +cherche à imiter Racine.—Ses tragédies de <i>Zaïde</i>, de +<i>Cléopâtre</i>, de <i>Téléphonte</i> et d'<i>Ajax</i>, de 1681 à 1684.—Anecdotes.—<span class="smcap">Campistron</span>, +élève de Racine.—Auteur fécond.—Son genre de talent.—<i>Virginie</i> +(1683).—<i>Arminius.</i>—Succès de son <i>Andronic</i> (1685).—Anecdote.—<i>Alcibiade</i> +(1685), et <i>Phraate</i> (1686).—<i>Phocion</i> (1688).—La +bague de Péchantré.—<i>Adrien</i> (1690), tragédie chrétienne.—Citation.—<i>Alcide</i> +(1693).—Quatrain sur cette pièce.—<span class="smcap">Péchantré.</span>—Histoire +de la paternité de <i>Géta</i>, première tragédie de Péchantré.—<i>Jugurtha.</i>—<i>La +Mort de Néron</i> (1703).—Anecdote.—<span class="smcap">Abeille.</span>—Ses +tragédies d'<i>Argélie</i>, de <i>Coriolan</i>, de <i>Lyncée</i>, de <i>Soliman</i> (de 1673 à 1680).—Anecdotes.—Épitaphe +d'Abeille.—Épigramme.—<span class="smcap">Lagrange-Chancel</span>, +dernier élève de Racine.—Sa prodigieuse facilité.—Sa +première pièce faite quand il avait <i>neuf ans</i>.—Sa tragédie de <i>Jugurtha</i>.—Sa +lettre à propos de cette pièce.—<i>Oreste et Pilade</i> (1697).—<i>Méléagre</i> +(1699).—<i>Athénaïs</i>, <i>Amadis</i>, <i>Alceste</i>, <i>Ino</i>, <i>Sophonisbe</i> (de 1700 à +1716).—Anecdotes.—Ses autres pièces.—Ses aventures romanesques.—<span class="smcap">Ferrier</span>, +<span class="smcap">Genest</span>, <span class="smcap">Longepierre</span>, <span class="smcap">Riuperoux</span> autres contemporains +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +de Racine.—Leurs tragédies.—Anecdotes.—<span class="smcap">Boursault.</span>—Son +éducation négligée.—Ses principales productions dramatiques.—Sa +tragédie de <i>Germanicus</i> (1679).—De <i>Marie Stuart</i> (1683).—De +<i>Méléagre</i> (1694).—Anecdotes.—Comédies.—<i>Ésope à la Cour</i> (1701).—Vers +retranchés.—<i>Ésope à la Ville</i> (1690), première pièce à tiroir.—Quatrain +de Boursault.—<i>Le Mercure Galant</i> (1679), première pièce +dans laquelle un acteur fait plusieurs rôles.—Anecdotes sur Visé.—<i>Phaëton</i> +(1691).—<i>Les Mots à la mode</i> (1694).—Brochures chez Barbin, +le Dentu du dix-septième siècle.—Autres ouvrages de Boursault.—Jugement +sur cet auteur.—<span class="smcap">Fontenelle.</span>—Mérite de ses œuvres.—Sa +tragédie d'<i>Aspar</i> (1680).—Épigramme.—Couplets.—Ses opéras.—<i>Thétis +et Pelée</i> (1689).—Anecdotes.—<i>Énée et Lavinie</i> (1690).—<i>Bellérophon</i> +(1719).—Anecdotes curieuses.—<i>Endymion</i> (1731).—Couplets.</p> + +<p class="p2">Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux, +en ce sens qu'on n'avait fait l'honneur à personne +de le comparer à lui. Racine en eut plusieurs. +Cela provenait sans doute de ce que Corneille était +entré tout à coup avec une supériorité telle dans la +carrière dramatique, que Richelieu seul avait osé lui +faire une opposition qui, littérairement parlant, n'avait +pu être sérieuse, et qui, aujourd'hui, ne semble +que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la +route était déblayée, tracée déjà, et l'art débarrassé +de ses entraves; la carrière étant plus facile à parcourir, +plus d'hommes d'esprit pouvaient se mettre +sur les rangs et aspirer à cueillir les palmes poétiques. +Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou +plutôt la coterie, posèrent au dix-septième siècle en +rivaux de Racine, ne peut soutenir le moindre parallèle +avec lui. Aujourd'hui que deux siècles, en +passant sur les cendres de l'auteur de <i>Phèdre</i> et d'<i>Athalie</i>, +ont enlevé jusqu'aux moindres traces des +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +passions des contemporains, aujourd'hui qu'on n'est +plus que juste pour les littérateurs du grand règne, +personne ne songe à lui opposer une bannière rivale. +L'histoire et la postérité finissent tôt ou tard par +juger en dernier ressort, et leur jugement est sans +appel.</p> + +<p>Commençons l'examen anecdotique des contemporains +de Racine, par ceux que les passions de l'époque +lui firent opposer comme rivaux, honneur bien +grand et qu'ils étaient loin de mériter pour la plupart. +En tête, nous trouvons celui que la coterie +Deshoulières avait choisi pour composer une <i>Phèdre</i> +dont nous avons raconté l'histoire.</p> + +<p><span class="smcap">Pradon</span>, né à Rouen, n'était pas un poëte sans +valeur, il s'en faut de beaucoup. Il avait de l'esprit, +de l'imagination, de la facilité, une connaissance +exacte des règles du théâtre, du goût pour la saine +littérature, et il est hors de doute que, si au lieu de +se laisser sottement poser en rival d'un homme qu'il +eût dû considérer comme un maître, il se fût borné +à prendre cet homme pour modèle, il se fût épargné +beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort +spirituelles, et eût été mieux apprécié de ses contemporains. +Longtemps Pradon resta sans pouvoir se +relever, courbé sous les pointes acérées de Boileau; +longtemps son nom fut pour le public le nom d'un +poëte ridicule, et aujourd'hui même il est plutôt +connu par les épigrammes et les satires auxquelles +il donna lieu, que par ses œuvres dramatiques. Encore +une fois cependant, Pradon a fait de beaux vers +et de bonnes tragédies. Il savait ménager les incidents, +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +placer çà et là, dans ses pièces, des traits +heureux, des situations intéressantes, des mouvements +forts et véhéments. Nous le répétons, il s'est +perdu par la vanité ridicule avec laquelle il a voulu +se comparer à Racine. Si Pradon eût été un poëte +modeste, il eût eu la réputation d'un poëte de mérite.</p> + +<p>Une des tragédies de Pradon, <i>Starita</i>, faillit lui +coûter fort cher. A la première représentation, il s'en +va, le nez dans son manteau, avec un ami, se glisser +au parterre pour jouir, incognito, des applaudissements +qu'on ne peut manquer de donner à sa pièce. +Mais, dès le premier acte, les sifflets se font entendre; +Pradon perd contenance; son ami lui conseille +de faire comme tout le monde et de siffler à son +tour. Le conseil lui paraît bon; il se met de la partie. +Un mousquetaire trouve mauvais cette musique, +pousse le coude de Pradon en lui disant que la tragédie +est fort belle, que l'auteur est bien en cour et +qu'il l'engage à se taire. Pradon, un peu vif, repousse +le mousquetaire. Ce dernier jette sur le théâtre la +perruque et le chapeau du poëte; celui-ci allonge un +soufflet au militaire, qui, mettant l'épée à la main, +lui fait deux estafilades sur la joue. Le malheureux +auteur, sifflé, battu, blessé pour l'amour de lui-même, +n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser, +jurant qu'on ne le prendra jamais à défendre un +poëte méconnu. <i>Starita</i>, donnée en 1679, était cependant +une de ses bonnes pièces.</p> + +<p>Sa seconde tragédie, <i>Tamerlan</i>, jouée en 1676, +eut plus de succès. Elle fut fort applaudie; aussi +disait-on, plaisamment: «L'heureux <i>Tamerlan</i> du +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +malheureux Pradon.» En sortant du théâtre, le +prince de Conti fit observer à l'auteur qu'il avait +transporté en Europe une ville qui est en Asie. «Je +prie Votre Altesse de m'excuser, dit le poëte, je ne +sais pas la <i>chronologie</i>.»</p> + +<hr class="c5" /> + +<p><i>La Troade</i>, représentée en 1679, fut parodiée de +la manière suivante, dans un sonnet de Racine:</p> + +<div class="verse"> +<p>D'un crêpe noir, Hécube embéguinée,<br /> +Lamente, pleure et grimace toujours;<br /> +Dames en deuil courent à son secours;<br /> +Oncques ne fut plus lugubre journée.</p> + +<p>Ulysse vient, fait nargue à l'hyménée,<br /> +Le cœur fera de nouvelles amours.<br /> +Pyrrhus et lui font de vaillants discours;<br /> +Mais aux discours leur vaillance est bornée.</p> + +<p>Après cela, plus que confusion;<br /> +Tant il n'en fut dans la grande Ilion,<br /> +Lors de la nuit aux Troyens si fatale.</p> + +<p>En vain Baron attend le brouhaha;<br /> +Point n'oserait en faire la cabale;<br /> +Un chacun bâille, et s'endort ou s'en va.</p></div> + +<p>En outre, on fit sur le même sujet cette épigramme:</p> + +<p class="verse">Quand j'ai vu de Pradon la pièce détestable,<br /> +Admirant du destin le caprice fatal,<br /> +Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable,<br /> +<span class="i2">Pallas a toujours un cheval.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +En 1697, il fit paraître <i>Scipion</i>, et son nouveau +héros n'eut pas plus de chance que les autres grands +hommes qu'il avait patronés. <i>Scipion</i> fut horriblement +sifflé, et comme cette tragédie avait été jouée +en carême, le poëte Gacon lança cette épigramme:</p> + +<p class="verse"><span class="i2">Dans sa pièce de <i>Scipion</i>,</span><br /> +<span class="i2">Pradon fait voir ce capitaine</span><br /> +Prêt à se marier avec une Africaine;<br /> +<span class="i2">D'Annibal il fait un poltron;</span><br /> +Ses héros sont enfin si différents d'eux-mêmes,<br /> +Qu'un quidam, les voyant plus masqués qu'en un bal,<br /> +Dit que Pradon donnait, au milieu du carême,<br /> +<span class="i2">Une pièce de carnaval.</span></p> + +<p>Chaque tragédie nouvelle du <i>malheureux</i> Pradon, +comme on affectait de l'appeler, semblait destinée à +faire éclore les plus amusantes et les plus spirituelles +épigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur +de la <i>Phèdre</i>, rivale de celle de Racine, s'était donné +bien maladroitement deux rudes adversaires, contre +lesquels il n'était pas de force à lutter. C'était à qui, +des deux grands poëtes du siècle, l'accablerait de +traits d'autant plus redoutables qu'ils étaient pleins +de finesse. <i>Germanicus</i> n'eut pas plus tôt paru, +en 1694, qu'on vit poindre l'inévitable épigramme. +Elle était encore de la façon de Racine:</p> + +<p class="verse">Que je plains le destin du grand Germanicus!<br /> +<span class="i1">Quel fut le prix de ses rares vertus?</span><br /> +<span class="i1">Persécuté par le cruel Tibère,</span><br /> +<span class="i1">Empoisonné par le traître Pison;</span><br /> +<span class="i1">Il ne lui restait plus, pour dernière misère,</span><br /> +<span class="i2">Que d'être chanté par Pradon.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +Il se produisit un fait assez plaisant à la première +représentation de cette pièce. Dans les deux premiers +actes il ne paraît pas de femmes; aussi commençait-on +à dire, dans le public, que c'était là, vraiment, +une tragédie de collége, lorsqu'au troisième +acte on voit tout à coup, au fond du théâtre, deux +reines et deux confidentes. «Quatorze de dames +<i>sont-ils bons</i>?» s'écrie une voix perçante et gasconne. +Le mot fit fortune, et <i>Germanicus</i> ne put ramener le +sérieux sur le visage des spectateurs.</p> + +<p><i>Régulus</i>, une des bonnes tragédies de Pradon, +jouée en 1688, eut cependant du succès; et comme +<i>Tamerlan</i> en avait eu beaucoup moins, un plaisant +dit au poëte, qui portait un mauvais habit sous un +beau manteau: «Voilà le manteau de Régulus sur le +juste-au-corps de Tamerlan.»</p> + +<p>Un jour, l'auteur de tant de tragédies sifflées, le +<i>plastron</i> de Racine et de Boileau, le but de tant d'épigrammes, +l'objet de tant de satires, voulut se venger +à son tour, et il lança une pièce de vers, une +satire contre Boileau. Hélas! il avait à peine parlé, +qu'un nouvel et terrible adversaire entrait en ligne +contre lui. Rousseau prenait la plume pour lui dire:</p> + +<p class="verse">Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux,<br /> +Qui, contre Despréaux, exhale tant d'injures?<br /> +<span class="i2">Il m'a berné, me direz-vous:</span><br /> +Je veux le diffamer chez les races futures.<br /> +<span class="i2">Eh! croyez-moi, restez en paix,</span><br /> +En vain tenteriez-vous de ternir sa mémoire.<br /> +Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire,<br /> +Et le grand Scipion sera toujours mauvais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +Enfin, la mort ne le débarrassa pas de ses ennemis. +On lui fit cette épitaphe:</p> + +<p class="verse"><span class="i1">Ci-gît le poëte Pradon,</span><br /> +Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille,<br /> +<span class="i1">Fit, à la barbe d'Apollon,</span><br /> +<span class="i1">Le même métier que Corneille.</span></p> + +<p>Pradon adressa un jour quatre vers charmants à +une jeune personne fort spirituelle, dont il était très-épris, +et qui entretenait avec lui un commerce épistolaire, +mais qui n'avait pas une bien grande passion +pour le poëte. Voici ces vers:</p> + +<p class="verse">Vous n'écrivez que pour écrire,<br /> +C'est pour vous un amusement;<br /> +Moi qui vous aime tendrement<br /> +Je n'écris que pour vous le dire.</p> + +<p>Nous ne parlerions pas de madame <span class="smcap">Deshoulières</span>, qui +composa beaucoup de bonnes et jolies poésies, mais +qui ne donna au théâtre que deux mauvaises pièces, si +madame Deshoulières ne s'était déclarée assez maladroitement +contre Racine et n'avait été l'âme de la +cabale à la suite de laquelle l'auteur de <i>Phèdre</i> renonça +à la scène. Elle parlait plusieurs langues. C'était +un bel esprit dans toute l'acception du mot. Un +jour, malheureusement, elle eut l'idée fâcheuse de +faire jouer une tragédie. Elle composa <i>Genseric</i> (1680), +qui fut fort mal accueilli du public. On lui donna le +conseil charitable de retourner à ses moutons (allusion +à une de ses plus spirituelles idylles); cette tragédie +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +fut en outre le sujet de cette analyse épigrammatique, +attribuée à Racine:</p> + +<p class="verse">La jeune Eudoxe est une bonne enfant,<br /> +La vieille Eudoxe une franche diablesse,<br /> +Et Genséric un roi fourbe et méchant,<br /> +Digne héros d'une méchante pièce.<br /> +Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent:<br /> +Et Sophronie en vain pour lui s'empresse;<br /> +Genseric est un homme indifférent,<br /> +Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.<br /> +Et sur le tout le sujet est traité<br /> +Dieu sait comment! Auteur de qualité,<br /> +Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.<br /> +C'est fort bien fait de se cacher ainsi:<br /> +Mais pour agir en personne bien sage,<br /> +Il nous fallait cacher la pièce aussi.</p> + +<p><span class="smcap">La Chapelle</span>, membre de l'Académie française, né +à Bourges, en 1655, ne se posa pas en rival de Racine, +mais il chercha à l'imiter. <i>Il fut de son école.</i> +Ses pièces, bien qu'elles soient fort au-dessous de +leur modèle, eurent pourtant quelques succès, car +elles n'étaient pas sans valeur. Elles sont au nombre +de quatre: <i>Zaïde</i>, <i>Cléopâtre</i>, <i>Téléphonte</i> et <i>Ajax</i>, +de 1681 à 1684.</p> + +<p>La pièce de <i>Cléopâtre</i> (1681), faillit devenir une +tragédie véritable. Voici à quelle occasion La Chapelle +aimait beaucoup l'acteur Baron et avait toujours +soin de lui composer des rôles qui le missent +en relief. Un comédien, nommé Dauvilliers, jaloux +du mérite de son camarade, eut l'infamie de présenter +à ce dernier, dans <i>Cléopâtre</i>, une épée véritable, +que Baron fut prêt à s'enfoncer dans la poitrine. +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite.</p> + +<p>Voici maintenant un élève véritable de Racine, car +Racine guida ses pas dans la carrière des lettres, +<span class="smcap">Campistron</span>. Ce poëte fut un des auteurs les plus féconds +de la fin du dix-septième siècle. Il a non-seulement +donné au théâtre un grand nombre de tragédies, +mais aussi quelques comédies et divers opéras.</p> + +<p>Campistron, marquis de Penango, né à Toulouse, +en 1656, montra, dès sa jeunesse, d'heureuses dispositions +pour les lettres. Il reçut une brillante éducation, +et son goût pour la poésie ne tarda pas à +l'amener dans la capitale de la France, alors déjà le +centre des beaux-arts. Il chercha à imiter Racine, +son maître, et s'il est loin de lui pour les beautés de +détail et la versification, il s'en approche du moins +pour la conduite des pièces.</p> + +<p>Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur +de Campistron, car il le désigna au duc de +Vendôme lorsque ce dernier voulut faire composer +et représenter, à son château d'Anet, une pastorale +héroïque. A partir de ce moment, le duc, satisfait des +talents et du caractère du jeune poëte, le nomma +secrétaire de ses commandements, puis secrétaire-général +des galères.</p> + +<p>Campistron écrivait beaucoup, facilement et vite, +aussi ses pièces ont-elles les qualités et les défauts +d'œuvres faites par un homme d'esprit, mais faites +trop rapidement. On y trouve des peintures brillantes, +des traits frappants, des situations intéressantes, des +incidents heureux, puis à côté de cela, des longueurs, +des irrégularités, des écarts qui ralentissent la marche +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +de l'action et nuisent au développement des caractères. +Il y a plus d'esprit que d'art, et peu de cette +verve, de ce pathétique qui enlève le spectateur, le +passionne pour les personnages et pour l'action. Le +talent de Campistron consistait principalement à donner +de jolies descriptions, des peintures de mœurs +attrayantes. Ses monologues, ses tirades sont souvent +fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des morceaux +bien écrits plutôt que des tragédies remarquables.</p> + +<p>Campistron commença sa carrière dramatique à peu +près à l'époque où Racine finit la sienne. Sa première +pièce, <i>Virginie</i>, parut en 1683. Elle fut assez +bien accueillie du public. Malheureusement pour lui, +au même moment où l'on représentait cette tragédie, +on représentait également le <i>Téléphonte</i> de La Chapelle, +et madame de Bouillon, alors arbitre quasi-souverain +pour les succès littéraires, protégeait La +Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait réussir, +il fallait s'assurer le suffrage de la puissante duchesse, +il lui dédia sa seconde pièce, <i>Arminius</i>, qui eut du +succès et le mit en bonne position. En 1685, Campistron +eut un véritable triomphe, lorsque parut son +<i>Andronic</i>. Les comédiens furent obligés de doubler +le prix des places, principalement dans le but de ménager +la scène qui était toujours encombrée, et sur +laquelle les acteurs avaient peine à se mouvoir. Trente +ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragédie; les +rôles étaient si mal distribués que le public ne put +tenir son sérieux pendant tout le temps de la pièce. +Lorsqu'elle fut terminée, l'acteur Legrand vint, selon +l'usage, annoncer la représentation du lendemain en +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +ces termes: «Messieurs, nous aurons l'honneur de +vous donner demain <i>le Joueur</i> et <i>le Grondeur</i>. Je +souhaite que la petite pièce que vous allez voir, vous +fasse rire autant que vous avez ri à la grande.» Cette +saillie fut applaudie de toute la salle; malheureusement +le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la +petite pièce, intitulée <i>la Fausse veuve</i>, ennuya le public +sans le faire rire.</p> + +<p><i>Alcibiade</i> parut également en 1685, et <i>Phraate</i> en +1686. Cette dernière pièce n'eut que trois représentations. +Il s'y trouvait des allusions politiques qui +faillirent faire mettre Campistron à la Bastille, et il ne +fallut rien moins que le crédit de Madame la Dauphine +pour sauver l'auteur et faire cesser les représentations. +<i>Phocion</i>, jouée en 1688, n'eut ni succès +politique, ni succès dramatique, ni succès littéraire. +Campistron, voyant au doigt de Péchantré, auteur de +plusieurs pièces de théâtre, une bague dont ce dernier +voulait se défaire, lui dit: «On va jouer ma tragédie +nouvelle, et je m'en accommoderai.» A quelques +jours de là, Péchantré trouve l'auteur de <i>Phocion</i> +derrière un pilier des troisièmes loges à la comédie, +on sifflait à outrance. «Veux-tu ma bague, dit-il à +Campistron, je te l'ai gardée.»</p> + +<p>Racine avait fait <i>Esther</i> et <i>Athalie</i>, Campistron à +son tour, voulut composer sa tragédie chrétienne. En +1690, il donna à la scène <i>Adrien</i>, dans laquelle on +trouve de beaux vers, ceux que nous allons citer, +entre autres, dont Voltaire a pris la pensée pour son +<i>Alzire</i>:</p> + +<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +A ma religion, vous préférez la vôtre.<br /> +Une fois seulement, comparez l'une à l'autre:<br /> +La vôtre n'eut jamais que de barbares lois;<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Elle ne se soutient que par la violence;<br /> +La mienne par la paix et par l'obéissance.<br /> +La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir,<br /> +Moi, que des nœuds sacrés à vous doivent unir,<br /> +Moi qui, dès le berceau, sujet toujours fidèle,<br /> +Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle;<br /> +La mienne, quand je suis accablé de vos coups,<br /> +Me défend de penser à me venger de vous.<br /> +Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine,<br /> +De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine,<br /> +De dissiper la nuit de vos yeux aveuglés:><br /> +Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez.</p> + +<p><i>Pompeïa</i>, qui n'a pas été imprimée et dont on n'a +rien conservé, <i>Tiridate</i>, et enfin <i>Alcide</i> ou <i>le Triomphe +d'Hercule</i>, en 1693, complètent le répertoire tragique +de Campistron. Après la représentation de cette +dernière pièce on fit ce quatrain:</p> + +<p class="verse">A force de forger, on devient forgeron;<br /> +Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron;<br /> +<span class="i1">Au lieu d'avancer, il recule,</span><br /> +<span class="i3">Voyez <i>Hercule</i>.</span></p> + +<p>Son Théâtre, un de ceux qui ont été le plus souvent +réimprimés, après les œuvres de Corneille, de +Racine, de Crébillon, et, plus tard, de Voltaire, comprend +encore les comédies: du <i>Jaloux désabusé</i>, de +<i>l'Amante amant</i>, et les opéras d'<i>Acis et Galathée</i>, +d'<i>Achille et Polixène</i>. La comédie de <i>l'Amante +amant</i>, jouée en 1684, et que Campistron a toujours +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +désavouée, bien qu'elle soit de lui, offre cette particularité, +que c'est la première où une actrice parut +sur la scène vêtue en homme. On était déjà loin du +temps où les rôles de femmes avaient des hommes +masqués pour interprètes. Quoi qu'il en soit, cela eut +un grand succès, et la pièce, fort médiocre cependant, +fut applaudie.</p> + +<p>Campistron avait pour protecteur M. de Vendôme. +Lors d'une maladie grave, qui mit en danger les +jours de Louis XIV, le roi, voyant les intrigues +s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le +crût aussi mal, pria M. de Vendôme de donner au +Dauphin une grande fête. Lully fut chargé de composer +tout exprès la musique d'une pastorale héroïque, +et on lui imposa Campistron pour le <i>libretto</i>. +Lully obéit à contre-cœur. L'opéra d'<i>Acis et Galathée</i> +fut fait et joué devant le Dauphin, au château +d'Anet, en 1686. M. de Vendôme dépensa plus +de 100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit +bien les choses. Il fut tellement satisfait des paroles +de l'opéra, qu'il envoya cent louis à Campistron, +somme énorme pour l'époque. Cependant, d'après +les conseils de la Champmeslé et de Raisin, Campistron +renvoya ces cent louis au prince. Vendôme crut +que son protégé agissait ainsi par désintéressement. +Telle n'avait pas été la pensée du poëte, qui avait +tout simplement espéré recevoir davantage. Touché +de ce qu'il croyait être la suite d'une grande noblesse +de sentiments, Vendôme prit Campistron pour secrétaire +des commandements. Du reste, le choix était +bon. On ne reprochait à l'auteur d'<i>Acis et Galathée</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +qu'une négligence un peu forte à répondre aux lettres. +Un jour, M. de Vendôme le voyant brûler des +papiers, dit plaisamment à ceux qui l'entouraient: +«Tenez, voilà Campistron occupé à faire sa correspondance.»</p> + +<p>Le succès de l'opéra d'<i>Acis</i> engagea son auteur à +cultiver ce genre de littérature dramatique. En 1687, +il fit jouer <i>Achille et Polyxène</i>, opéra sur lequel on +fit plusieurs épigrammes.</p> + +<p>En voici deux assez spirituelles:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i2">Entre Campistron et Colasse<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></span>,<br /> +<span class="i2">Grand débat s'émut au Parnasse,</span><br /> +Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux.<br /> +De son mauvais succès nul ne se croit coupable;<br /> +L'un dit que la musique est plate et détestable;<br /> +L'autre, que la conduite et les vers sont affreux.<br /> +Et le grand Apollon, toujours juge équitable,<br /> +<span class="i2">Trouve qu'ils ont raison tous deux.</span></p> + +<p>Lully près du trépas, Quinault sur le retour,<br /> +Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour,<br /> +Pressés de la frayeur que le remords leur donne<br /> +<span class="i2">D'avoir gâté de jeunes cœurs</span><br /> +Avec des vers touchants et des sons enchanteurs;<br /> +Colasse et Campistron ne gâteront personne.</p></div> + +<p>M. de Saint-Gilles fit sur le même opéra une chanson +fort jolie, qu'on attribua à madame Deshoulières, +et qu'il revendiqua dans une autre pièce de vers +se terminant ainsi:</p> + +<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +Restituez donc à Saint-Gilles<br /> +Le faible honneur de ses chansons;<br /> +Contentez-vous de vos idylles<br /> +Et retournez à vos moutons.</p> + +<p>Comme la plupart des auteurs de mérite Campistron +eut des admirateurs outrés et des détracteurs +de mauvaise foi. Les uns ont prétendu qu'il avait +seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres +ont trouvé détestables les vers les plus remarquables +de son répertoire. Il y a sottise à tomber dans l'un +ou l'autre de ces jugements. Ce que l'on peut dire, +c'est que Campistron, poëte estimable, a une belle +place parmi les dramatiques de second ordre, et +que longtemps il a occupé la scène française avec +distinction.</p> + +<p><span class="smcap">Péchantré</span>, dont nous avons prononcé le nom plus +haut, à propos d'une des tragédies de Campistron, +était fils d'un chirurgien de Toulouse. Après avoir été +couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à +Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En +effet, il donna, en 1687, la tragédie de <i>Géta</i>, dont +la paternité fut disputée par beaucoup de poëtes. +D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie +de vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs +poëtes ont mis leurs pièces sous son nom, s'est figuré +être réellement le <i>père des enfants</i> qu'il avait pour +ainsi dire tenus simplement sur les fonts baptismaux, +l'acteur Baron voulut faire croire que <i>Géta</i> lui devait +la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez +pauvre diable de poëte, ayant montré sa pièce à +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +Baron, ce dernier la trouva bien et lui en offrit +vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable. Le +malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta +l'offre et livra pour ces quelques sous sa première +tragédie. Que de Péchantré en ce moment à Paris! +Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces, sous +d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune +des théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement +pour Baron, Champmeslé ayant eu vent de +la conversation et du trafic, lut la pièce, la trouva +fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour la +retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier +père. Un second fut le nommé Dambelot, cousin de +Palaprat, et qui, au dire de quelques chroniqueurs, +aurait ébauché cette tragédie de <i>Géta</i> et serait mort +avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue +de la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit +encore d'autres versions, la pièce aurait été <i>composée</i> +par Dambelot, <i>corrigée</i> par Péchantré, <i>achevée</i> par +Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est +qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de +Péchantré, <i>Jugurtha</i>, fut moins bien reçue du public. +Sa troisième, jouée en 1703, et intitulée <i>Mort +de Néron</i>, coûta à son auteur juste autant d'années +qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde +un enfant. Il courut alors une histoire ou un conte +au sujet de cette tragédie. Péchantré avait laissé sur +la table d'une auberge un papier sur lequel il y avait +quelques chiffres, au-dessus desquels étaient ces paroles: +<i>Ici le roi sera tué</i>. L'hôte, qui avait déjà été +frappé de la physionomie et de la distraction de notre +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +poëte, crut devoir porter cet écrit au commissaire du +quartier, qui lui dit que si l'inconnu revenait manger +chez lui, il ne manquât pas de le faire avertir. Péchantré +revint en effet quelques jours après, et à +peine avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné +d'une troupe d'archers. Le commissaire lui +montra son papier pour le convaincre de son crime. +«Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver +cet écrit! je le cherche depuis plusieurs +jours: c'est la scène où j'ai dessein de placer la mort +de Néron, dans une tragédie à laquelle je travaille.» +Le commissaire renvoya ses archers, et quelque +temps après Péchantré fit jouer sa pièce.</p> + +<p><span class="smcap">Abeille</span>, autre poëte dramatique de la même époque, +plus tard abbé du prieuré de Notre-Dame de +la Mercy et membre de l'Académie française, composa +quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers +noms, en sorte que plusieurs de ses poésies ont +longtemps passé pour avoir été l'œuvre d'autres auteurs. +Cet abbé Abeille eut une assez singulière destinée. +C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant +dans le monde. Il vint à Paris assez jeune, +fut pris comme secrétaire par le maréchal de Luxembourg, +et acquit une sorte de célébrité plus encore +par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par +ses écrits.</p> + +<p>Il fit les tragédies d'<i>Argélie</i>, de <i>Coriolan</i>, de <i>Lyncée</i> +et de <i>Soliman</i>, en 1673, 1676, 1678 et 1680. +En outre, on lui attribue celles de <i>Hercule</i>, de <i>Caton</i> +et de <i>Silanus</i>, parues sous le nom d'un acteur nommé +La Thuillerie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +La première tragédie que fit représenter l'abbé +Abeille, donna lieu à une plaisanterie qui, dit-on, le +dégoûta longtemps de mettre son nom à ses ouvrages. +Deux princesses entrent en scène, la première +dit à l'autre:</p> + +<p class="verse">Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?</p> + +<p>L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de +le faire de suite, resta muette. Un plaisant du parterre +répondit pour elle:</p> + +<p class="verse">Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.</p> + +<p>Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut +impossible de continuer la pièce, et ce diable de vers +poursuivit Abeille jusqu'après sa mort, car on le rappela +dans son épitaphe:</p> + +<p class="verse"><span class="i2">Ci-gît un auteur peu fêté,</span><br /> +Qui veut aller tout droit à l'immortalité.<br /> +Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière;<br /> +<span class="i2">Et lorsqu'Abeille on nommera,</span><br /> +<span class="i2">Dame postérité dira:</span><br /> +<i>Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.</i></p> + +<p>On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes +sur lui. En voici une fort jolie qu'on attribue +à Racine:</p> + +<p class="verse">Abeille, arrivant à Paris,<br /> +D'abord, pour vivre, vous chantâtes<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +Quelques messes à juste prix;<br /> +Puis au théâtre vous lassâtes<br /> +Les sifflets par vous renchéris.<br /> +Quelque temps après fatiguâtes<br /> +De Mars l'un des grands favoris,<br /> +Chez qui pourtant vous engraissâtes.<br /> +Enfin, digne aspirant, entrâtes<br /> +Chez les Quarante beaux-esprits,<br /> +Et sur eux-mêmes l'emportâtes<br /> +A forger d'ennuyeux écrits.</p> + +<p>Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le +dernier élève de Racine, <span class="smcap">Lagrange-Chancel</span>, est un +des hommes de cette époque dont la vie tient le plus +du roman, par les aventures nombreuses et singulières +dont elle est semée.</p> + +<p>Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac, +près de Périgueux, en 1676. La nature lui avait +donné en partage un talent des plus extraordinaires +pour la poésie. Nul doute que si la science de la phrénologie +eût été connue de son temps, on n'eût découvert +sur son crâne <i>la bosse poétique</i> la plus proéminente. +Il disait spirituellement lui-même, et de lui, +qu'il savait rimer avant que d'avoir eu le temps d'apprendre +à lire. Évidemment il était né poëte, comme +d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs. +A peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les œuvres +de Corneille et les romans de La Calprenède. A +sept ans, on le fit entrer au collége de Périgueux, où +il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet, +il rimait déjà fort bien et <i>corrigeait les vers médiocres +de ses propres maîtres</i>. Il passa au collége de +Bordeaux et ayant eu occasion d'aller au théâtre, il +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +fut pris d'une irrésistible démangeaison de fabriquer +à son tour une comédie. Il la composa en prenant +pour sujet une aventure récente et connue. Sa mère, +se prêtant aux fantaisies de son enfant, fit construire +un petit théâtre; les rôles furent distribués par Lagrange +à six de ses jeunes camarades et la représentation +eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant +de neuf ans, jouée par des collégiens de même âge, +il y avait là de quoi piquer la curiosité. Toute la ville +voulut jouir de ce spectacle extraordinaire à tant de +titres, et l'on applaudit beaucoup l'enfant-poëte et sa +petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel +sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par +la muse poétique, il s'empressa de composer une +tragédie. Ce fut celle de <i>Jugurtha</i>. Voici ce qu'il dit +à propos de cette pièce, représentée en 1694, dans +les dernières années de la vie de Racine:</p> + +<p class="blockquote">«Quand je crus avoir mis la dernière main à ma +tragédie, dit l'auteur, je me hasardai de la présenter +à madame la princesse de Conti. Malgré tous +les défauts dont cette pièce était remplie, la princesse +y trouva assez de choses dignes de son attention +pour envoyer chercher le célèbre Racine +et le prier, avec bonté, de lire cet essai d'un gentilhomme +qui était son page, pour lui en dire son +avis sans aucun déguisement. Racine garda la +pièce huit jours, après lesquels il se rendit chez la +princesse, et lui dit qu'il avait lu ma tragédie avec +étonnement, qu'à la vérité elle était défectueuse +en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +«agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir +ses avis, il la mettrait, dans peu de temps, +en état d'être jouée avec succès. Je ne manquai pas +de m'y rendre tous les jours, et je puis dire que les +leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris que +tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois +un plaisir de m'entretenir des différents sujets qui +lui avaient passé dans l'esprit. Il n'y en a presque +pas, soit dans la fable, soit dans l'histoire, sur lesquels +il n'eût promené ses idées et trouvé des situations +intéressantes, dont il avait la bonté de me faire +part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai +aux comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on +la donnerait sous le titre d'<i>Adherbal</i>, au lieu de +celui de <i>Jugurtha</i>, parce qu'il n'y avait pas longtemps +que Péchantré en avait donné une sous le +même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement +du public. Mon <i>Adherbal</i> fut représenté. Le +prince de Conti, qui voulut bien assister à la première +représentation, voulut aussi que je me misse +auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en disant +que mon âge fermerait la bouche aux censeurs. +Racine, à qui la dévotion ou la politique ne permettait +plus de fréquenter les spectacles depuis que +le roi s'en était privé, vint à cette première représentation, +et parut prendre un plaisir extrême à +tous les applaudissements que je reçus.»</p> + +<p>Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune +âge intéressa le public en sa faveur, ainsi que sa position +de page à l'hôtel de Conti; on applaudit son +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +<i>Roi de Numidie</i>. Encouragé par ce succès, il composa +<i>Oreste et Pilade</i>, en 1697, tragédie à laquelle on a +prétendu que Racine avait travaillé à la prière de la +princesse de Conti et dont les représentations fructueuses +ne furent interrompues que par la maladie et +la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en +1699, il donna <i>Méléagre</i>, puis successivement <i>Athénaïs</i>, +<i>Amasis</i>, <i>Alceste</i>, <i>Ino</i>, <i>Sophonisbe</i> de 1700 à +1716. Alors les aventures dont nous allons parler +sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire +pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité; +mais d'abord quelques anecdotes concernant ses premières +tragédies:</p> + +<p><i>Athénaïs</i> ayant paru, une allusion fut faite à cette +pièce dans une lettre que Lagrange-Chancel crut être +de Le Noble; aussitôt l'auteur courroucé lança les vers +suivants qui sont du dernier sanglant:</p> + +<p class="verse">Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre,<br /> +<span class="i2">Mauvais plaisant, fade Pasquin,</span><br /> +<span class="i2">Qui fais d'Ésope un Tabarin:</span><br /> +<span class="i2">Vraiment, c'est bien à toi de mordre</span><br /> +<span class="i2">Sur des ouvrages applaudis!</span><br /> +<span class="i2">Malgré la fureur qui t'anime,</span><br /> +<span class="i2">Tu feras sur les arts et sur <i>Athénaïs</i>,</span><br /> +<span class="i2">Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.</span></p> + +<p>Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite, +par ses aventures et par ses ouvrages, à ces injures. +Cependant, elles sont un peu trop fortes.</p> + +<p><i>Amasis</i>, jouée en 1701, fut assez bien analysée +par les quelques mots suivants de l'abbé Desfontaines:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première +représentation, un tableau dont le dessin est +bizarre et les couleurs horribles et mal assorties; +une maison où il y a quelque architecture singulière, +mais où toutes les pierres ne sont ni bien +taillées ni bien posées. C'est un édifice qui n'est +passable que de très-loin. Si vous le regardez de +près, tout y est gothique et sans goût.»</p> + +<p>Dans <i>Sophonisbe</i>, représentée en 1716, mais non +imprimée, il se trouvait quatre vers remarquables, +les seuls qui aient été sauvés de l'oubli. Asdrubal, +parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont elle +est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce, +lui dit:</p> + +<p class="verse">Songez qu'il est des temps où tout est légitime,<br /> +Et que, si la patrie avait besoin d'un crime<br /> +Qui pût seul relever son espoir abattu,<br /> +Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.</p> + +<p>Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740, +<i>Érigone</i>, tragi-comédie en cinq actes et en prose; +<i>Cassius</i>, tragédie en vers; <i>les Jeux olympiques</i>, comédie +héroïque; <i>la Fille supposée</i>, comédie en trois +actes et en vers; <i>Pyrame et Thisbé</i>, opéra; <i>le Crime +puni</i>, opéra, imitation du <i>Festin de Pierre</i>. En outre, +Louis XIV ayant demandé à Racine, à Quinault et à +Molière, une pièce dans laquelle on pût utiliser une +décoration des enfers, décoration fort belle et que +l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel +traita dans ce but le sujet d'Orphée, +dont il fit une tragédie en cinq actes, avec prologue +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +et chœurs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut jouée +au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à +composer <i>Orphée</i>, parce qu'il avait entendu dire souvent +à Racine que c'était le sujet le plus apte à un +grand spectacle.</p> + +<p>Si quelque chose est plus extraordinaire que la +facilité et la fécondité poétique de Lagrange, c'est +sa vie toute barriolée d'aventures qui tiennent du +roman.</p> + +<p>Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de +faire paraître les <i>Philippiques</i>, moins par animosité +personnelle que pour être agréable à quelques ennemis +du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter; +il fut assez heureux pour échapper aux poursuites et +se réfugia chez M. de Gonteris, archevêque et vice-légat +d'Avignon. Il se trouvait dans cette ville, lorsque, +trahi par un officier réfugié, et attiré hors des +limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite +et mis en prison pendant une année entière. Il +ne crut pouvoir mieux faire, pour attendrir le Régent, +que de lui avouer humblement sa faute, en lui +adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de +la rigueur qu'on avait eue à son égard. La promenade +lui fut accordée pendant quelques heures chaque +jour, et il en profita habilement pour reconquérir +sa liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque, +et pendant une violente tempête il ne craignit pas de +se rendre au port de Villefranche. Malgré une rigoureuse +quarantaine, Lagrange obtint du roi de Sardaigne, +par une épître en vers, d'être admis à Nice. +Le prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +très-délicate, une forte somme. De Nice, Lagrange +se rendit à Gênes, avec le projet de passer en Espagne. +L'offre de M. Doria de résider dans son palais +ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien +reçu à la cour de Madrid, il refusa un régiment, +fut en butte aux tentatives plusieurs fois réitérées de +spadassins contre lesquels il tira l'épée à maintes reprises. +Sur les plaintes de l'ambassadeur de France, +Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de +sûreté pour lui dans les États de Sa Majesté Catholique. +Il s'embarqua à Bilbao pour Amsterdam, où +il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville. +Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la +mort du Régent, ses liaisons à l'étranger lui fournirent +les moyens d'être utile au pays; il obtint son +rappel. Il revint donc en France, se remit à la poésie +et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses, +et versifia jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.</p> + +<p>Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds +de la fin du dix-septième et du commencement du +dix-huitième siècle, est un poëte dramatique de mérite, +quoiqu'il y ait, dans ses œuvres, de grands +défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il +composait, nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant +produire des vers peu exacts, obscurs, prosaïques, +quoique empreints d'énergie et de pensées spirituelles.</p> + +<p><span class="smcap">Ferrier</span>, <span class="smcap">Genest</span>, <span class="smcap">Longepierre</span>, <span class="smcap">Boursault</span>, <span class="smcap">Riuperoux</span>, +autres contemporains de Racine, ont donné à +la scène française quelques pièces dont plusieurs ne +manquent pas d'un certain mérite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +Ferrier, dont on a les deux tragédies d'<i>Anne de +Bretagne</i> jouée en 1678, et de <i>Montezume</i> de la même +époque, débuta mal dans la carrière poétique. Ayant +<i>commis</i> ce vers, dans <i>les Préceptes galants</i>:</p> + +<p class="verse">L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.</p> + +<p>il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, +et eut beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas. +Il put enfin se tirer des griffes du Saint-Office et se +retirer à Paris, où il devint précepteur des fils du duc +de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont faibles de +versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel +et de l'esprit. La première, <i>Anne de Bretagne</i>, +eut du succès, grâce à la protection de la Cour, protection +que l'auteur sut s'attirer par une allusion aux +grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous +les hommes et surtout les souverains, se laissait +prendre facilement à la glu de la flatterie.</p> + +<p>Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en +faire le portrait de Louis XIV:</p> + +<p class="verse">L'exemple du plus sage et du plus grand des rois,<br /> +Fait autant de héros que l'on voit de François.<br /> +C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde,<br /> +A qui le ciel promet la conquête du monde;<br /> +Dont la gloire et les ans ont le même progrès,<br /> +Et qui compte par eux le nombre de ses faits.<br /> +Tout l'univers le craint, toute la France l'aime,<br /> +Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même;<br /> +Il charme également et les cœurs et les yeux.</p> + +<p>Certes, jamais portrait ne ressembla moins que +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +celui-ci au roi Charles VIII, qui n'avait guère de marine, +que l'univers était loin de redouter, et auquel +le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers. +<i>Montezume</i> réussit également, grâce à un grand +luxe de décors et de costumes.</p> + +<p>Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame +la duchesse d'Orléans, membre de l'Académie +française, dut aussi le succès de ses deux principales +tragédies, <i>Pénélope</i> et <i>Joseph</i>, à la protection de +quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées +d'abord au château de Clagny près Versailles, +avaient eues pour interprètes: la duchesse du Maine, +Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de +Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. <i>Joseph</i> +surtout fit fureur; mais quand les tragédies de Genest, +auxquelles il faut ajouter <i>Zéloïde</i> et <i>Polymnestor</i>, +arrivèrent à la Comédie-Française, elles ne furent +nullement applaudies. C'était justice; car à part +l'amour de la vertu qui règne dans les œuvres de +l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y trouve que défectuosités +dans le plan et dans la versification.</p> + +<p>Longepierre, comme les deux auteurs dont nous +venons de parler et avec eux, peut être relégué au +troisième rang des poëtes dramatiques de l'époque; +mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre, +il a du moins une excuse, c'est celle assez singulière +de l'obéissance passive aux volontés paternelles. En +effet, en rimant, Longepierre ne fit qu'obéir aux +ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec raison +<i>le Poëte malgré lui</i>. Il composa et fit jouer: +<i>Médée</i> en 1694, <i>Sésostris</i> en 1695 et <i>Electre</i> un peu +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +plus tard. Ces trois tragédies sont dans le genre de +Sophocle et Euripide, que l'auteur connaissait à fond +et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put +approcher de ses modèles, et quand parut son <i>Electre</i>, +on dit que c'était une statue de Praxitèle défigurée +par un moderne.</p> + +<p>Rousseau fit sur lui cette épigramme:</p> + +<p class="verse">Longepierre le translateur,<br /> +De l'antiquité zélateur,<br /> +Ressemble à ces premiers fidèles<br /> +Qui combattaient jusqu'au trépas,<br /> +Pour des vérités immortelles<br /> +Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.</p> + +<p>Racine qui, cependant, avait quelques obligations +à Longepierre, puisque ce dernier, dans un parallèle +entre lui et Corneille, lui avait donné de grands +éloges, Racine lui-même fit, à propos du <i>Sésostris</i>, +l'épigramme suivante:</p> + +<p class="verse">Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris,<br /> +Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées,<br /> +<span class="i2"><i>Véquit</i> de si longues années,</span><br /> +<span class="i2">N'a vécu qu'un jour à Paris.</span></p> + +<p><span class="smcap">Riuperoux</span>, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant +donné fort jeune de grandes espérances par sa tragédie +de <i>Méléagre</i>, par son poëme de <i>l'Ame des +Bêtes</i> et par son <i>Traité des Médailles</i>, n'occupe pas +dans la littérature dramatique une place meilleure +que les auteurs précédents. Ses tragédies d'<i>Annibal</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +de <i>Valeria</i>, d'<i>Agrippa</i>, d'<i>Hipermestre</i> ne sont pas +restées au théâtre.</p> + +<p>Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de +Foucault à Paris, et présenté au Père de La Chaise, +confesseur de Louis XIV, abjura le calvinisme et +obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, +dans un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui +donna, à la place, un commissariat des guerres avec +un bon traitement. Riuperoux se laissa faire, ce qui +lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous:</p> + +<p class="verse"><span class="i2">Certain abbé, las de passer sa vie,</span><br /> +<span class="i2">Et sans verre et sans abbaye,</span><br /> +Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté:<br /> +<span class="i2">Et Barbezieux, par cette grâce,</span><br /> +Délivre en même temps l'Église et le Parnasse<br /> +<span class="i2">D'une grande incommodité.</span></p> + +<p>On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet +à épigramme et que cette vengeance littéraire, souvent +fort méchante, était pratiquée sur une grande +échelle par tous les beaux-esprits et même par tous +les grands poëtes.</p> + +<p><span class="smcap">Boursault</span>, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas +être confondu avec les auteurs précédents, bien qu'il +soit un poëte comique plus encore peut-être qu'un +poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup +plus élevé.</p> + +<p>Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais +appris le latin, Boursault, venu de Bourgogne à +Paris en 1651, fut bientôt en état de parler et d'écrire +très-élégamment, grâce à la lecture de bons +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance +des langues anciennes l'empêcha seule d'être +nommé par Louis XIV, sous-précepteur du Dauphin. +Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage +intitulé: <i>De la Véritable Étude des Souverains</i>, qui +avait plu au roi. On l'engagea à essayer une gazette +en vers. Elle parut tous les huit jours et lui fit obtenir +une pension de 2,000 livres. Louis XIV et la Cour +s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner +à quelques traits satiriques contre les Franciscains +et surtout contre les Capucins, le confesseur de la +reine, cordelier espagnol, obtint la suppression de la +gazette et de la pension. Boursault faillit expier son +<i>crime</i> à la Bastille.</p> + +<p>Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les +tragédies de <i>Germanicus</i>, en 1679; de <i>Marie +Stuart</i>, en 1683, et de <i>Méléagre</i>, en 1694.</p> + +<p><i>Germanicus</i>, d'abord représenté sans succès sous +le titre de <i>la Princesse de Clèves</i>, fut ensuite applaudi +et devint la cause d'un grand froid entre Corneille et +Racine, le premier ayant laissé échapper ce jugement +à l'Académie, sur la pièce de Boursault: <i>Il ne +lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée.</i> +<i>Marie Stuart</i>, moins applaudie, fut plus profitable à +son auteur, ce dernier ayant eu la pensée de la dédier +au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de +cent louis.</p> + +<p>Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons +<i>Ésope à la Cour</i>, jouée en 1701, après la +mort de l'auteur, dont on retrancha maladroitement, +dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p> + +<p class="verse">Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne,<br /> +Qu'on encense la place autant que la personne;<br /> +Que c'est au diadème un tribut que l'on rend,<br /> +Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.</p> + +<p><i>Ésope à la Ville</i> avait précédé <i>Ésope à la Cour</i> de +onze ans. Cette comédie, ainsi que l'autre, en cinq +actes et en vers, eut un immense succès. Elle fût +peut-être tombée à la première représentation, sans +la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal +rôle. Raisin le cadet, entendant des murmures dans +le parterre, à la troisième fable qu'il débitait, +s'avance au bord de la scène, et s'adressant au +public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir +faire parler Ésope par apologues, que si la +répétition des fables fatigue le parterre, il est inutile +d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui, douze +fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin +fut applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée +et elle est restée longtemps au théâtre.</p> + +<p>Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque, +attendu qu'elle est la mère de toutes celles à +scènes épisodiques ou à tiroir dont on a depuis usé +et abusé d'une manière si fâcheuse.</p> + +<p>Le mauvais accueil que reçut d'abord <i>Ésope à la +Ville</i> inspira à l'auteur la fable du <i>Dogue et du Bœuf</i>, +dont voici le quatrain final:</p> + +<p class="verse">A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux,<br /> +Laissez la liberté d'applaudir ce mélange;<br /> +Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux,<br /> +Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +D'une autre comédie de Boursault, <i>le Mercure galant, +ou la Comédie sans titre</i>, jolie critique du +journal de Visé, jouée en 1679, date une autre innovation +souvent imitée depuis, celle de faire remplir +plusieurs rôles par le même acteur dans une même +pièce. Préville y faisait six personnages, avec un talent, +un entrain qui ne contribuèrent pas peu au +succès.</p> + +<p>Visé, auteur du <i>Mercure</i>, se plaignit à la Cour +de la comédie de Boursault, disant qu'elle tournait sa +feuille en ridicule. La Cour renvoya l'affaire au lieutenant-général +de police; alors M. de La Reynie, +homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps +du délit avant de prononcer. Il trouva <i>le Mercure +galant</i> si spirituel, qu'il défendit de supprimer la +pièce, ordonnant qu'on l'appellerait désormais <i>La +Comédie sans titre</i>.</p> + +<p><i>Phaéton</i>, comédie en cinq actes et en vers libres, +représentée en 1691, eut aussi un grand succès. «Au +moment où je sortais de la comédie, écrit Boursault +dans le temps qu'on jouait son <i>Phaéton</i>, un des +gardes me donna un billet cacheté où étaient ces +vers:</p> + +<p class="verse">Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide.<br /> +<span class="i2">C'est ainsi qu'au temps ancien</span><br /> +<span class="i2">Écrivait le galant Ovide</span><br /> +<span class="i2">Et l'ingénieux Lucien.»</span></p> + +<p>Ce quatrain est de Thomas Corneille.</p> + +<p>Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +politiques ou littéraires, mais surtout <i>littéraires</i>, +et pour cause, ni plus ni moins qu'au milieu du +dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le <i>Dentu</i> de +l'époque, en avait le monopole, absolument comme +le spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de +ces brochures, <i>Les Mots à la mode</i>, inspira à Boursault +une jolie petite comédie en un acte et en vers, +laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une +critique des plus amusantes des manières affectées, +du langage ridicule et des modes outrées. Sous ce +dernier rapport, il est fâcheux que Boursault ne vive +pas de nos jours, il eût pu facilement doubler sa +pièce.</p> + +<p>L'auteur de ces œuvres dramatiques et comiques +ne se borna pas au théâtre; il publia plusieurs romans +fort bien écrits, et une série de lettres pleines d'esprit, +sous le nom de <i>Lettres à Babet</i>.</p> + +<p>Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous +les genres, obtint des succès dans tous. Ses tragédies +décèlent une âme ferme, élevée, apte à comprendre +et à exprimer noblement les grandes passions. Ses +comédies sont une critique agréable des ridicules de +son siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger +avec le bon goût, passer du sérieux au comique, du +comique au moral. Il est bien entendu que nous ne +parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles qu'il +fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant +passée, il eut pu réparer, par l'étude, le vice de son +éducation première.</p> + +<p>Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à +Paris, ne parlant que le patois languedocien, sut en +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +peu de temps se poser comme un des législateurs de +la langue française, qu'il maniait avec une correction +allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation.</p> + +<p>Quoique <span class="smcap">Fontenelle</span> ne soit pas précisément un des +contemporains de Racine, puisqu'il vécut bien longtemps +encore après le grand poëte, comme il donna +plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de <i>Rodogune</i>, +et comme ce dernier fit même quelques épigrammes +à leur occasion, nous allons dire un mot de +ce poëte, homme d'un très-grand mérite, qui enrichit +la scène ou plutôt les scènes françaises, de beaucoup +de bonnes productions.</p> + +<p>Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie, +membre de celle des belles-lettres, Fontenelle +naquit à Rouen en 1657 et mourut à Paris en 1757. +Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses +œuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et +sont écrites avec une pureté de style qui les rendent +aussi agréables à la lecture qu'à la scène. Partout, +Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par +sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître +les défauts nombreux qui l'empêchent de +prendre place au premier rang des auteurs de cette +époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas +exempts. Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne +trouve chez lui que des agréments; la finesse est souvent +plus dans l'expression que dans la pensée; la +délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, +que cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de +s'éloigner du langage adopté par les autres grands +poëtes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +Fontenelle commença à se produire au théâtre, en +1680, par la tragédie d'<i>Aspar</i>, qui réussit peu. +Racine fit, à propos de cette pièce, la charmante +épigramme que voici:</p> + +<p class="verse">Ces jours passés, chez un vieil histrion,<br /> +Un chroniqueur émit la question:<br /> +Quand, à Paris, commença la méthode<br /> +De ces sifflets qui sont tant à la mode?<br /> +Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer.<br /> +Gens, pour Pradon, voulurent parier.<br /> +—Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire<br /> +Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller;<br /> +Boyer apprit au parterre à bâiller;<br /> +Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire,<br /> +Pommes sur lui volèrent largement;<br /> +Mais quand sifflets prirent commencement,<br /> +C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle),<br /> +C'est à l'<i>Aspar</i> du sieur de Fontenelle.</p> + +<p>On attribue encore à Racine quelques couplets sur +cette pièce. En voici deux. C'est Fontenelle qui parle +en quittant Paris pour retourner à Rouen, sa patrie:</p> + +<div class="verse"> +<p>Adieu, ville peu courtoise,<br /> +Où je crus être adoré;<br /> +Aspar est désespéré.<br /> +Le poulailler de Pontoise<br /> +Me doit ramener demain,<br /> +Voir ma famille bourgeoise;<br /> +Me doit ramener demain,<br /> +Un bâton blanc à la main.</p> + +<p>Mon aventure est étrange,<br /> +On m'adorait à Rouen;<br /> +Dans le <i>Mercure galant</i><br /> +J'avais plus d'esprit qu'un ange.<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +Cependant, je pars demain,<br /> +Sans argent et sans louange;<br /> +Cependant, je pars demain,<br /> +Un bâton blanc à la main.</p></div> + +<p>En 1689, Fontenelle donna la comédie du <i>Comte +de Gabalis</i>, en un acte, tirée du livre singulier de +l'abbé de Villars, puisé lui-même dans un roman +italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et +comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt +anecdotique; mais nous dirons un mot de quelques-uns +de ses opéras, auxquels se rattachent des +aventures et des épigrammes assez curieuses.</p> + +<p>En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de <i>Thétis et +Pelée</i>, dont la musique est de Colasse. Le 29 novembre +1750, c'est-à-dire <i>soixante et un</i> ans plus tard, +à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à +l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première +représentation. Il soupa, comme en 1689, à +l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le petit-fils de M. de +Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper +plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise, +les directeurs de l'Opéra prièrent l'auteur de +juger une difficulté, à savoir si les prêtres qui paraissent +dans la pièce devaient danser ou marcher.—«Je +veux que mes prêtres <i>marchent</i>, dit Fontenelle, +faites danser les autres si vous voulez.» Le mot avait +de l'à-propos; car, à cette époque, le clergé de France +était mal avec la Cour, qui voulait le forcer à faire +la déclaration de ses biens.</p> + +<p><i>Énée et Lavinie</i>, autre opéra en cinq actes, musique +de Colasse, joué en 1690, fut l'objet de très-jolies +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +critiques en vers. M. de Saint-Gilles fit une +chanson spirituelle dans laquelle il parodie la pièce +acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années +plus tard, on voulut en refaire la musique; on en +parla à Fontenelle, qui répondit avec esprit et modestie: +«On me fait beaucoup d'honneur; mais +quand cet opéra fut représenté pour la première +fois, il tomba, et personne ne me dit alors que ce fût +la faute du musicien.» Toutefois, M. Dauvergne, à +qui s'adressaient ces mots, changea la musique +d'<i>Énée et Lavinie</i>, remit la pièce à la scène en 1758, +et obtint un beau succès.</p> + +<p>N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut +choisi par Thomas Corneille pour composer la tragédie-opéra +de <i>Bellérophon</i>, dont Lully fit la musique, +qui fut représentée en 1679 et eut un immense +succès, puisqu'on la donna pendant quinze mois sans +interruption. Il paraît que Lully, fatigué de l'acharnement +de Boileau et de ses amis contre Quinault, +abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui +fournir un poëme. Thomas, assez embarrassé et +n'aimant pas ce genre de travail, le confia à Fontenelle, +alors à Rouen et très-jeune. Fontenelle le fit, +broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé, expédia +acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer +cette pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison +comme de lui, par une lettre adressée aux auteurs +du <i>Journal des Savants</i>. Quinault était protégé par +M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau +semblait être pour quelque chose dans le <i>Bellérophon</i> +de Lully, l'invita à dîner avec les ducs de Chevreuse +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +et de Beauvilliers, et avec Racine. A la fin du +repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la +pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, +voyant le ton de persiflage de son hôte, ce qui était +d'assez mauvais goût de la part de M. de Seignelay, +lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse comprendre +de vous, il faut d'abord que je passe au +moins trois jours à vous instruire.» Cette réponse +mit les convives du parti de l'auteur de l'<i>Art poétique</i>, +et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme +que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux +combattu que vous.»</p> + +<p>A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces +faiseurs d'opéra font des vœux pour Quinault; Quinault +est leur modèle: c'est le plus grand parleur d'amour +qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le +chœur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique; +vous n'y entendez autre chose, sinon:</p> + +<p class="verse"><span class="i2">Il faut aimer,</span><br /> +<span class="i1">Il faut s'enflammer;</span><br /> +<span class="i2">La sagesse</span><br /> +<span class="i1">De la jeunesse</span><br /> +C'est de savoir jouir de ses appas.</p> + +<p>«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit +permis à des chrétiens de prostituer leurs voix pour +persuader aux filles qu'il est honteux de ne pas s'abandonner +dans le bel âge; ce n'est pas du tout le +langage de la passion, c'est celui de la débauche.»</p> + +<p>Illustre critique du grand siècle littéraire, que +n'es-tu de ce monde, pour passer une ou deux soirées +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +au théâtre du Palais-Royal ou à l'un de ceux +du <i>Boulevard du Crime</i>!</p> + +<p><i>Endymion</i>, pastorale héroïque, musique de Colin +de Blamont, joué en 1731, à l'Opéra, fut le sujet +d'une spirituelle chanson de Roy. Voici deux des +nombreux couplets de cette critique:</p> + +<div class="verse"> +<p>Fontenelle, le vieux bedeau<br /> +<span class="i1">Du temple de Cythère,</span><br /> +Fait remonter sur le tréteau<br /> +<span class="i1">Sa muse douairière.</span><br /> +Si de ce ballet avorté,<br /> +Vous daignez faire une critique,<br /> +<span class="i2">Cher Dominique,</span><br /> +<span class="i1">Je dis qu'en vérité</span><br /> +Vous avez bien de la bonté.</p> + +<p>Puisque chaque âge a ses hochets,<br /> +<span class="i1">Comme a dit Fontenelle,</span><br /> +Passons tous les colifichets<br /> +<span class="i1">A sa jeune cervelle.</span><br /> +Mais que, décrépit et voûté,<br /> +Sur la scène encore il gigotte,<br /> +<span class="i2">Une calotte,</span><br /> +<span class="i1">Messieurs, en vérité,</span><br /> +Ne l'aurait-il pas mérité?</p></div> + +<p>Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition +des <i>Œuvres de Fontenelle</i>, on peut remarquer +la tragédie en <i>prose</i> et en cinq actes d'<i>Idalie</i>, véritable +drame dans le genre de ceux qui font fureur, +de nos jours, sur les scènes des boulevards.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p> + +<h2>X</h2> + +<p class="center"><b>DE RACINE A VOLTAIRE.</b></p> + +<p class="center"><b>DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.</b></p> + +<p class="ni1">Époque de transition entre Racine et Voltaire.—De la fin du dix-septième +siècle à 1718.—<span class="smcap">Lafosse</span>, <span class="smcap">Danchet</span>, <span class="smcap">Duché</span>, <span class="smcap">Pellegrin</span> et <span class="smcap">Nadal</span>.—<span class="smcap">Crébillon.</span>—Lafosse, +ses quatre tragédies.—<i>Polixène</i> (1696).—<i>Manlius</i> +(1698).—<i>Thésée</i> (1700).—<i>Corisus</i> (1703).—Danchet, ses qualités.—<i>Hésione</i> +(1700).—Anecdote.—<i>Tancrède</i> (1702).—<span class="smcap">La Maupin.</span> +Aventures singulières de cette actrice.—<i>Aréthuse</i> (1701).—Bon mot.—<i>Achille +et Deidamie</i> (1735).—Bon mot de Voltaire.—Duché de +Vancy.—Son aventure avec le ministre Pontchartrain.—Ses trois +tragédies sacrées: <i>Débora</i>, <i>Absalon</i> et <i>Jonathas</i>, 1706, 1712, 1714.—Pellegrin +protégé de M<sup>me</sup> de Maintenon.—Ses aventures.—Ses belles +qualités.—<i>Pélopée</i> (1733).—<i>Polidor</i> (1703).—Anecdotes.—Sa comédie +du <i>Nouveau-Monde</i> (1722).—Anecdote.—Nadal.—Sa tragédie +de <i>Saül</i> (1704).—Crébillon.—Son genre de talent.—Ses débuts dans +l'art dramatique.—Le procureur Prieur.—<i>Idoménée</i> (1705).—<i>Atrée +et Thyeste</i> (1707).—Anecdote.—<i>Electre</i> (1708).—Son succès.—Épigramme.—<i>Rhadamiste +et Zénobie</i> (1711).—Anecdote.—Jugement +partial de Boileau.—<i>Sémiramis</i> (1717).—Epigramme contre Voltaire, +à propos de la tragédie de <i>Sémiramis</i>.—<i>Pyrrhus</i> (1726).—<i>Catilina</i> +(1748).—Anecdotes.—M<sup>me</sup> de Pompadour.—Vers supprimés.—Horreur +de Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un succès.—Crébillon +et son médecin.—<span class="smcap">Chateau-Brun.</span>—Sa tragédie de <i>Mahomet II</i> +(1714), et des <i>Troyennes</i> (1754).</p> + +<p class="p2">La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes +comme Corneille et Racine. Après ce dernier poëte +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +dramatique, quelques années se passèrent sans qu'aucun +auteur d'un mérite transcendant vînt occuper la +scène tragique.</p> + +<p>Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le +théâtre; ce ne fut qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit +paraître deux talents approchant du sien, Crébillon +d'abord et Voltaire ensuite.</p> + +<p>L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est +occupé, pour le genre dramatique, par Lafosse, Danchet, +Duché, Pellegrin et Nadal. Entre Crébillon et +Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est +clair que nous ne parlons ici que des auteurs du +théâtre français ayant marqué dans la littérature +dramatique.</p> + +<p><span class="smcap">Lafosse</span>, dont la première tragédie est de 1696, +prit pour modèle le grand Corneille. Préférant, comme +lui, l'expression des sentiments forts aux sentiments +tendres, il va chercher ses héros sous les murs de +Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le +spectateur l'admiration pour une pensée ou pour une +action énergique, que les larmes pour une situation +pathétique. Nourri de la lecture des tragiques grecs +et des grands historiens de l'antiquité, il sut profiter +habilement de cet inappréciable avantage. Le plus +sérieux reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner +trop au récit, quelquefois au détriment de l'action. +Son style est ferme, élevé, nourri, pompeux +même, propre, en un mot, à exprimer les passions +violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un +peu travaillés, cela vient de ce qu'il avait peine à bien +rendre toute l'énergie de ses pensées. Lafosse n'a +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +malheureusement donné au théâtre que quatre tragédies, +soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un +public quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il +ait préféré la tranquillité à la gloire. Du reste, le +poëte parut dans de favorables circonstances, Racine +avait cessé de travailler, Campistron venait de se retirer, +et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on +de Lafosse, après sa tragédie de <i>Polixène</i>, qu'il allait +consoler le public de la retraite de Campistron.</p> + +<p>Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la +fortune, faisant sa principale occupation de la poésie, +était d'une distraction incroyable. Un trait entre +mille. Invité un jour à dîner pour midi chez M. du +Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre +heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être +venu si tard, expliquant que parti à onze heures du +matin de la rue de Jouy pour se rendre dans l'île +Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était +trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau +milieu de la plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir +à lui d'une façon irrésistible. Jusqu'alors il avait +voyagé en pensée avec <i>l'Iliade</i>, dont il voulait faire +une belle traduction.</p> + +<p>La tragédie de Lafosse, <i>Polixène</i>, qu'il fit représenter +en 1696, fut la première pièce de théâtre à +laquelle ait assisté le Dauphin, fils de Louis XIV, qui +se montra très-généreux pour les acteurs. Le même +sujet de Polixène avait été traité en 1720 par <i>Molière</i>, +surnommé le tragique.</p> + +<p>Lafosse donna en 1798 <i>Manlius</i>, qui eut du succès. +C'est la meilleure pièce de son répertoire. En +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +1700 et en 1703, il fit représenter <i>Thésée et Corésus</i>, +qui réussirent également.</p> + +<p><span class="smcap">Danchet</span>, son contemporain, dont on disait qu'il +avait toutes les qualités d'un homme de lettres sans +en avoir les défauts, composa des <i>drames-lyriques</i> +plutôt encore que des tragédies. Membre des Académies +française et des inscriptions, bibliothécaire +du roi, il eut la sage modération de ne jamais se permettre +contre personne une épigramme, à l'époque +où ce genre de poésie-<i>caustique</i> était à la mode. Une +seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante, +il envoya à l'auteur une pièce de vers non +moins sanglante et plus spirituelle, déclarant en +même temps à ce rival que personne ne verrait cet +écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui +prouver combien il était facile et honteux de manier +l'arme de la satire.</p> + +<p>Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent, +Danchet n'eut de supérieur que Quinault, d'égal +que Lamotte et peut-être Roy. Il savait, dans ses +compositions, placer des situations intéressantes, y +répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte +dramatique mérite une place distinguée parmi les +auteurs du second rang.</p> + +<p>En 1700, il donna la tragédie-opéra d'<i>Hésione</i>, +musique de Campra, qui eut un très-grand et très-légitime +succès, mais qui faillit coûter fort cher à son +auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était +précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant, +lui avait laissé une pension viagère, sous la condition +qu'il terminerait leur éducation. Les parents +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +de ses élèves, gens d'une dévotion mal entendue, +croyant impossible d'instruire chrétiennement la +jeunesse quand on était assez possédé du diable pour +travailler au théâtre, voulurent exiger de Danchet +qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre. Sur son +refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent +la pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait +faire une bonne pièce de théâtre sans cesser +d'être un bon précepteur; en conséquence, la pension +lui fut rendue sans ses élèves.</p> + +<p><i>Tancrède</i>, deuxième tragédie-opéra de Danchet, +représenté en 1702, eut une vogue immense, non-seulement +grâce à la musique de Campra et au <i>libretto</i>, +mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu +hardi de la Maupin, pour qui avait été créé le rôle +de Clorinde. Cette célèbre actrice, dont les singulières +aventures ont fait le sujet, tout récemment, d'une +jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure exceptionnelle, +quelques mots de notre part. Née +en 1673, fille du sieur d'Aubigny, mariée au nommé +Maupin, elle ne tarda pas à oublier son tendre époux. +Elle avait une voix admirable et un goût prononcé +pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance +avec un prévôt de salle qui avait lui-même une belle +voix, elle s'en fut avec lui à Marseille. Sans ressources +l'un et l'autre, ils se firent admettre au théâtre de +cette ville et y furent appréciés. Malheureusement +pour la Maupin, elle conçut de l'affection pour une +jeune Marseillaise auprès de qui elle se faisait passer +pour un homme. Les parents de la jeune fille +la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +et s'y fit recevoir. Une religieuse étant venue +à mourir, la Maupin la déterra, la porta dans le lit de +son amie, mit le feu au lit, à la chambre, et pendant +le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut instruit; +on la condamna au feu par contumace, car elle +s'était évadée.</p> + +<p>Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien +faite, ayant une figure accentuée, noble et régulière, +la Maupin eut les aventures les plus bizarres. Elle +maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus +habile maître d'armes.</p> + +<p>Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les +habits de son sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie +et beaucoup admirée. Un jour, Dumesnil, un +de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle l'attend +le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et +veut l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil, +assez poltron, refuse, elle lui donne une volée de +coups de canne, lui prend sa tabatière et sa montre, +sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil +raconte son aventure, se vantant d'avoir été +attaqué par trois voleurs qu'il a mis en fuite, mais qui +lui ont dérobé sa montre et sa tabatière. La Maupin +le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève en lui +tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant: +«Tu as menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron; +c'est moi seule qui ai fait le coup, et la preuve la +voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui l'avait aussi +offensée, fut contraint de se cacher trois semaines +au Palais-Royal, puis de lui demander pardon.</p> + +<p>A un bal de <i>Monsieur</i>, frère du roi, où elle était +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +venue en homme et sans être connue, elle fit la cour +à une femme d'une façon qui parut blessante. Trois +des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle +les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le +bal, et, s'étant fait connaître à <i>Monsieur</i>, obtint sa +grâce.</p> + +<p>Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la +Maupin, qu'on pourrait nommer la Lola-Montès du +dix-septième siècle, devint la maîtresse de l'électeur +de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse +d'Arcos, lui envoya une bourse de quarante mille +francs, et chargea M. d'Arcos lui-même de la lui +porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta +la bourse au nez, en lui disant que cette récompense +était bonne pour un homme de son espèce; +puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se raccommoda +avec le comte d'Albert, un de ses anciens +amants, et vécut ainsi quelques années.</p> + +<p>En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira +du théâtre, rappela son mari, et mena une vie +aussi régulière qu'elle en avait menée une extravagante +et licencieuse.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Revenons à Danchet.</p> + +<p>En 1701, il fit jouer <i>Aréthuse</i>, ballet avec prologue.—Cet opéra réussit peu. On cherchait le moyen +de le soutenir.—Je n'en connais qu'un, dit un +homme d'esprit, allongez les danses du ballet et raccourcissez +les jupons des danseuses.</p> + +<p>Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle +Campra, composèrent la tragédie-opéra de <i>Achille</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +<i>et Deidamie</i> (1735). L'âge avancé des deux auteurs +fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des +jeux d'enfants!»</p> + +<p>Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras. +A sa mort on grava son portrait avec ces +vers:</p> + +<p class="verse">Si l'honneur de briller au théâtre lyrique,<br /> +Si des succès heureux sur la scène tragique,<br /> +Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit,<br /> +On te verrait jouir encore de la vie<br /> +Et joindre le bon cœur avec le bel esprit,<br /> +Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.</p> + +<p><span class="smcap">Duché de Vancy</span>, autre poëte tragique de la même +époque, accueilli avec distinction par madame de +Maintenon qui avait lu quelques vers de lui, eut à +son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite, +ou plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché +pour composer quelques poésies à l'usage des élèves +de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le recommanda en +termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain, +alors ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner +son désir de plaire, qu'en allant, en grande +pompe, rendre visite à Duché. Duché voyant entrer +chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce +qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut +avoir à débrouiller avec un personnage comme Pontchartrain, +croit qu'on va le mettre à la Bastille, qu'il +est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le +ministre parvient à le rassurer.</p> + +<p>Le protégé de la célèbre marquise composa trois +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +tragédies sacrées pour Saint-Cyr, <i>Débora</i>, <i>Absalon</i> +et <i>Jonathas</i>, qui furent représentées à Paris en +1706, 1712, 1714, longtemps après la mort de leur +auteur, arrivée en 1702. Il fit aussi plusieurs opéras +qui furent bien accueillis du public.</p> + +<p>Un autre protégé de madame de Maintenon, l'abbé +<span class="smcap">Pellegrin</span>, se fit, dans le même temps, un nom distingué +dans les lettres. Entré dans l'ordre des religieux +Servites, puis ennuyé de son genre de vie, il s'embarqua +à bord d'un vaisseau de guerre en qualité +d'aumônier, et fit quelques voyages. De retour à +Paris, il composa une épître qui fut couronnée par +l'Académie. En outre, il avait eu l'idée assez plaisante +d'envoyer en même temps une ode qui balança +les suffrages de la docte assemblée, en sorte qu'il se +trouva le rival de lui-même. Cette singularité, quand +elle fut dévoilée, le fit encore plus connaître que ses +deux pièces de vers. On obtint un bref de transaction +pour l'ordre de Cluny; mais comme il n'avait pas de +fortune et qu'il faut d'abord vivre, il songea à utiliser +ses talents pour la poésie. Il imagina de monter une +espèce de fabrique d'esprit, une manufacture d'épigrammes, +de madrigaux, d'épithalames, de compliments +à tant le <i>vers</i> ou la <i>pièce</i>. En outre, il travailla +pour divers théâtres, surtout pour l'Opéra-Comique. +Le cardinal de Noailles, informé de cette singulière +existence <i>de bohème</i>, le mit en demeure d'opter pour +<i>la messe</i> ou <i>l'Opéra</i>. Pellegrin, ne pouvant vivre de +la messe, opta pour l'Opéra. Le cardinal l'interdit. Il +obtint une pension sur <i>le Mercure</i>, journal de l'époque, +dans lequel il eut les articles sur les théâtres. +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +On doit dire à sa louange qu'une grande partie de ce +qu'il gagnait passait à sa famille encore plus pauvre +que lui, et pour laquelle il se refusait souvent le nécessaire. +L'abbé Pellegrin était un excellent homme, +un poëte de mérite et un noble cœur. Outre ses œuvres +dramatiques dont nous allons parler, il traduisit +assez mal les œuvres d'Horace, ce qui lui valut cette +charmante épigramme de La Monnoye:</p> + +<p class="verse"><span class="i2">On devrait, soi dit entre nous,</span><br /> +A deux divinités offrir tes deux Horaces;<br /> +Le latin à Vénus, la déesse des Grâces,<br /> +<span class="i2">Et le français à son époux.</span></p> + +<p>Il mourut à quatre-vingt-deux ans, en 1745. On +lui fit plusieurs épitaphes. Voici une des plus spirituelles:</p> + +<p class="verse">Poëte, prêtre et Provençal<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>,<br /> +Avec une plume féconde,<br /> +N'avoir ni dit, ni fait de mal,<br /> +Tel fut l'auteur du <i>Nouveau-Monde</i>.</p> + +<p>Ses tragédies sont <i>Polidor</i>, en 1703, et <i>Pélopée</i>, +en 1733; ses tragédies-opéras: <i>Hippolyte et Aricie</i>, +<i>Médée et Jason</i>; plusieurs comédies, un grand nombre +d'opéras et d'opéras-comiques complètent son +bagage littéraire.</p> + +<p>Quelques jours après la représentation de sa <i>Pélopée</i>, +qui avait réussi, Pellegrin se promenait avec +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +un de ses amis au Luxembourg. L'ami ramassa une +feuille de papier sur laquelle était une suite de P. +«Devinez ce que c'est que cela? dit-il—Mais, répond +l'abbé, ce ne peut être que la leçon donnée par +un maître d'écriture à son élève. Vous n'y êtes +pas; ce sont des abréviations dont voici le sens: +<i>Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poëte, pauvre +prêtre provençal</i>.»</p> + +<p>Pellegrin rit beaucoup de cette interprétation donnée +à la page d'écriture.</p> + +<p>Sa comédie du <i>Nouveau-Monde</i> (1720), lui fit +honneur, ainsi que son opéra de <i>Jephté</i>. Sa <i>Princesse +d'Élide</i>, opéra-ballet, représentée en 1728, donna +lieu à un fort joli mot. Un auteur de beaucoup d'esprit, +Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opéra, +de charmants couplets. Un élégant du jour, homme +fort nul, se les était attribués et en recevait des compliments. +Un ami d'Autreau lui dit: «Voilà Monsieur +qui se prétend l'auteur de tels couplets.—Eh +bien! répondit Autreau avec le plus grand sang-froid, +pourquoi Monsieur ne les aurait-il pas faits, je +les ai bien faits, moi?» Puis il s'éloigna au milieu des +rires des témoins de la scène.</p> + +<p><span class="smcap">Nadal</span>, contemporain et ami de Pellegrin, mort +comme lui dans un âge fort avancé, vers 1741, composa +plusieurs tragédies. L'une d'elles, <i>Saül</i>, jouée +en 1704, avait une scène d'un effet terrible, lorsque +Saül quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse +et que l'on croit voir à chaque instant sortir de +terre le fantôme évoqué par la magicienne. Une autre +des pièces de Nadal, son <i>Hérode</i>, donna lieu à des +<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +applications politiques. Lors de la première représentation, +en 1709, à ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Esclave d'une femme indigne de ta foi,<br /> +Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,</p> + +<p>un spectateur dit tout haut que ces vers étaient bien +hardis.</p> + +<p>«—Ce n'est pas dans les vers que se trouve la +hardiesse, repartit aussitôt avec beaucoup d'esprit +et d'à-propos le duc d'Aumont, protecteur de +Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en +faire.»</p> + +<p>Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et +Racine, de s'élever jusqu'à ces deux grands poëtes, +il fallait un travail assidu, une volonté de fer capable +de briser tous les obstacles, mais surtout, et avant +tout, une conviction intime et profonde qu'on était +né avec le génie dramatique. Ces vérités, <span class="smcap">Crébillon</span> +les comprit; il ne se fit aucune illusion, et cependant +il essaya. Peut-être agit-il moins par choix que +par impulsion; toujours est-il qu'à vingt-six ans il se +décida à faire sa carrière de la carrière dramatique. +On lui demandait un jour pourquoi ses tragédies +étaient si terribles. «Corneille, répondit-il, a brillé +dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais que +l'horrible à choisir.»</p> + +<p>En effet, Crébillon fit revivre sur la scène tout le tragique +d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses œuvres +une régularité qu'Eschyle ne connut jamais. Son style +n'a pas l'élévation de celui de Corneille, n'a pas l'élégante +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +pureté de celui de Racine, mais il est nerveux. +Les images, il les sacrifie aux pensées; ses vers ont +plus de force et d'harmonie, et son pinceau cherche, +de préférence à tout, les objets terribles. Il se plaît +dans le sang et dans le carnage. Dans beaucoup de +ses pièces, une partie de ses héros meurent en scène. +Dans <i>Xerxès</i> même, qui n'eut qu'une représentation, +presque tous ses personnages succombaient. Une fort +jolie actrice, qui avait, à tort ou à raison, la réputation +d'avoir causé certain <i>préjudice</i> à plus d'un de +ses nombreux amants, voulant se moquer du poëte, +lui demanda la liste des morts. «Volontiers, Mademoiselle, +lui répondit Crébillon; mais vous me donnerez +la liste de tous ceux que vous avez blessés.» +Du reste, après la représentation de <i>Xerxès</i>, Crébillon +demanda aux acteurs leurs rôles, les jeta au feu devant +tout le monde en disant: «Je me suis trompé, +le public m'a éclairé.»</p> + +<p>Cet auteur tragique avait une mémoire prodigieuse; +aussi sa façon de composer ses pièces était-elle +des plus originales. Jamais il ne les écrivait que +pour les donner au théâtre. Il les récitait de mémoire, +et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une +correction, ce qu'il avait composé d'abord et qui +devait disparaître, s'effaçait complètement de son +cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en excepte +celui de la tragédie de <i>Xerxès</i>, sa plus mauvaise. Il +ne fallait pas d'entraves à son génie. Toute méthode +lui était antipathique.</p> + +<p>On attribuait, dans le principe, les tragédies de +Crébillon à un Chartreux. Un jour, on lui demandait +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +quel était son meilleur ouvrage. «Je n'en sais rien, +dit-il, mais je suis sûr que voilà le plus mauvais.» Et +il montrait son fils. «C'est qu'il n'est pas du Chartreux,» +reprit en riant le fils.</p> + +<p><i>Idoménée</i>, en 1705, fut la première tragédie <i>jouée</i> +de Crébillon. Elle réussit; mais le cinquième acte +n'ayant pas été approuvé, l'auteur en fit un autre +qui fut composé et appris en cinq jours. A la première +représentation, Boileau dit que cette pièce +semblait avoir été composée par Racine ivre.</p> + +<p>Nous avons dit à dessein qu'<i>Idoménée</i> avait été +la première tragédie <i>jouée</i> de Crébillon, car il en avait +fait une autre, <i>la Mort des Enfants de Brutus</i>, qui +fut refusée par la Comédie-Française. A cette pièce +se rattache le commencement de la carrière dramatique +de ce poëte célèbre. Son père le destinait à la +carrière du barreau et l'avait envoyé à Paris, chez un +procureur nommé Prieur, homme d'esprit et grand +partisan du théâtre. Crébillon, dont les passions +étaient vives et qui déjà sentait son goût pour la +scène, se souciait fort peu de son procureur, qu'il +ne voyait même pas. Un jour, il s'était habillé +pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un +manque total de voitures; cela avait lieu au commencement +du dix-huitième siècle, car on était +aux premières années de 1700, absolument comme +de nos jours. Nous avons oublié de dire que Crébillon, +né à Dijon, en 1674, avait alors de vingt-six +à vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait pas +moyen de se rendre au bal. Prieur, témoin du +dépit de son pensionnaire, se prit à rire, puis à lui +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +proposer d'ôter sa toilette, de se mettre à son aise et +de causer avec lui.</p> + +<p>Crébillon hésita d'abord, croyant son procureur +un fâcheux, incapable de parler autre chose que procès +et chicane; mais, nécessité fait loi; il craignit de +s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il finit +par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme +allait très-souvent au théâtre, tourna la conversation +sur ce sujet. Il fut aussi étonné des idées poétiques de +son pensionnaire, que ce dernier le fut de l'esprit de +son procureur. Prieur, frappé de la façon dont il entendait +analyser les pièces, de la justesse, de la logique, +de la force des raisonnements de Crébillon, fut intimement +convaincu que ce jeune homme n'était nullement +fait pour le barreau, mais qu'il recélait en lui, sans +s'en douter encore, le génie d'un grand poëte dramatique. +Il lui conseilla de composer une tragédie. Crébillon +crut que Prieur voulait se moquer de lui, bientôt il +fut convaincu du contraire. Alors il se défendit de pareille +entreprise. Le procureur insista et finit par le +décider. Il lui indiqua même le sujet de <i>la Mort des +enfants de Brutus</i>. La pièce faite, Crébillon la fit +porter aux comédiens. Les comédiens la rejetèrent +sans même donner d'encouragement au jeune homme. +Crébillon revint au logis, furieux, désespéré de l'affront +qu'il croyait avoir reçu, se plaignant avec +amertume au pauvre Prieur de l'école qu'il avait +faite par ses conseils, jurant de ne plus tenter la +muse. Prieur essuya bravement le premier feu, le +raisonna, le chapitra et finit par le décider à entreprendre +une autre composition dramatique. Cette +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +pièce fut <i>Idoménée</i>, bientôt suivie d'<i>Atrée et Thyeste</i> +(1707). Lorsqu'on joua <i>Atrée</i>, le bon procureur, +quoique fort malade, se fit porter au théâtre. A la fin +du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur l'embrassa +en lui disant:—Je meurs content; je vous ai fait +poëte: je laisse un homme à la nation.</p> + +<p>Cette tragédie d'<i>Atrée</i> était si terrible, sortait tellement +de ce qu'on avait entendu jusqu'alors à la +scène, surtout depuis l'école de Racine, que le parterre +s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais +comme frappé de stupeur. Crébillon fut au café Procope, +le café <i>divan</i> ou Lepelletier de l'époque. Un +Anglais se jeta à son cou en lui faisant mille compliments +sur sa pièce, ajoutant qu'elle n'était pas faite +pour le théâtre de Paris, mais pour celui de Londres; +qu'en Angleterre elle eût été acclamée. «La coupe +d'Atrée, ajouta-t-il, m'a pourtant fait frémir, tout +Anglais que je suis.»</p> + +<p>L'année suivante, en 1708, Crébillon donna <i>Électre</i>, +tragédie qui fut applaudie; mais à laquelle on +reproche les trois descriptions pompeuses déclamées +par Tydée, ce qui donna lieu à cette épigramme:</p> + +<p class="verse">Quel est ce tragique nouveau,<br /> +Dont l'épique nous assassine?<br /> +<span class="i1">Il me semble voir Racine</span><br /> +Avec un transport au cerveau.</p> + +<p><i>Rhadamiste et Zénobie</i> suivit les premières pièces +de Crébillon en 1711. Nous avons dit que cet auteur +composait toujours de tête et sans écrire. Afin +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +d'être plus isolé, il avait obtenu une clef du Jardin-du-Roi, +dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait +à son <i>Rhadamiste</i>, par une chaleur tropicale, +il avait ôté son habit et parcourait le jardin réservé +en faisant de grands gestes et en poussant de temps +à autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui l'observait, +convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou +un fou, courut chercher Duvernet, le célèbre anatomiste +de qui Crébillon tenait la clef du jardin. Duvernet +arrivant effrayé, ne put retenir un éclat de rire +en reconnaissant Crébillon en pleine composition +dramatique.</p> + +<p><i>Rhadamiste</i> eut un grand succès. Quand on le +donna, Boileau était malade. On lui lut cette tragédie.—«Qu'on +m'ôte ce galimatias! s'écria-t-il, les +Pradons étaient des aigles, en comparaison de ces +gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragédie +qui a augmenté mon mal.»</p> + +<p>Boileau jugeait souvent d'une façon partiale. C'est +ce qui eut lieu pour <i>Rhadamiste</i>, tragédie qui, malgré +quelques défauts, est restée un des chefs-d'œuvre +de l'ancien théâtre et la pièce qui caractérise +le mieux le génie de Crébillon.</p> + +<p>Le succès de <i>Rhadamiste</i> eut sur la vie de son auteur +une influence fâcheuse. A partir de ce moment, +il se jeta dans la dissipation, montrant peu de goût +pour son art, à tel point que le bruit, propagé sans +doute par des rivaux,—que ses tragédies n'étaient +pas de lui, se répandit de toute part. On prétendit +qu'elles devaient le jour à un Chartreux, son proche +parent. Or, Crébillon n'avait ni parents ni amis aux +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +Chartreux. Il ne fut pas moins fort affecté de ce bruit +ridicule.</p> + +<p>A propos de <i>Rhadamiste</i>, on raconte que, dans +une représentation de cette pièce sur un théâtre de +province, l'acteur ayant prononcé ce vers:</p> + +<p class="verse">De quel front osez-vous, soldats de <span class="smcap">Corbulon</span>,</p> + +<p>un des spectateurs cria tout haut: «C'est de <i>Crébillon</i> +qu'il faut dire. Ces comédiens de province sont d'une +ignorance inconcevable.»</p> + +<p><i>Sémiramis</i>, donnée à la scène en 1717, quatrième +tragédie du même nom depuis celle de Desfontaines, +en 1637, ne fut pas la dernière sur le même sujet. +Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous +parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public +des lettres, la monomanie du philosophe de Ferney, +de puiser toujours ses compositions dramatiques +dans le répertoire des autres auteurs. Piron se rendit +l'interprète de ce sentiment public par l'épigramme +que voici:</p> + +<p class="verse">N'en doutez pas; oui, si le premier homme<br /> +Eût eu le tic de ce faiseur de vers,<br /> +Il eût fait pis que de mordre à la pomme;<br /> +Et c'est ici un bien autre travers.<br /> +Du grand auteur de la nature humaine,<br /> +Il eût voulu refaire l'univers,<br /> +Et le refaire en moins d'une semaine.</p> + +<p>Le poëte Roy fut plus violent pour Voltaire:</p> + +<p class="verse">Si Quinault vivait encor,<br /> +Loin d'oser toucher sa lyre,<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +Je ne me ferais pas dire<br /> +De prendre ailleurs mon essor.<br /> +Usurpateur de la scène,<br /> +Petit bâtard d'Apollon,<br /> +Attendez que Melpomène<br /> +Soit veuve de Crébillon.</p> + +<p>En 1726 parut <i>Pyrrhus</i>; en 1748, <i>Catilina</i>.</p> + +<p>Crébillon mit plus de vingt-cinq ans à composer +cette dernière pièce, ce qui fit dire: <i>Quousque tandem +abutere patientia nostra, Catilina.</i> C'est à soixante-dix +ans que l'auteur mit la dernière main à sa tragédie, +dont il avait récité des passages à l'Académie française. +On admira beaucoup les trois premiers actes, +mais on fut généralement peiné d'entendre Cicéron +dire de sa fille Tullie:</p> + +<p class="verse">Employons sur son cœur<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> le pouvoir de Tullie,<br /> +Puisqu'il faut que le mien jusque-là s'humilie.</p> + +<p>A l'Académie surtout, on fut choqué de ce rôle +fait à Cicéron. Crébillon s'aperçut du mauvais effet +produit par cette scène, et, s'adressant à l'un des +immortels qui secouait la tête:—Je vois bien, lui +dit-il, que cela vous déplaît.—Point du tout, reprit +l'académicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai +beaucoup de plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa +fille.</p> + +<p>Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour +cette pièce la dépense de tous les habits des acteurs. +Elle obtint en outre, du Roi, l'impression, au profit de +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +Crébillon, des œuvres complètes du poëte par l'imprimerie +royale.</p> + +<p>L'auteur de <i>Catilina</i>, en reconnaissance de tant +de bienfaits, se crut obligé de supprimer quelques +passages qui pouvaient être considérés comme des +allusions, celui-ci entre autres:</p> + +<p class="verse">Car vous n'aimez jamais. Votre cœur insolent,<br /> +Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant.<br /> +Qu'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste;<br /> +Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste,<br /> +S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux,<br /> +La justice, les lois, sa patrie et ses dieux.</p> + +<p>Crébillon n'était ni jaloux ni envieux. Il méprisait +les moyens détournés pour arriver au succès d'une +pièce. Le triomphe moyennant coterie lui était odieux. +S'il eût vécu de nos jours, il eût rejeté la réclame et +la claque, dont on fait un usage si large et si déplorable. +Le matin de la première représentation de +<i>Catilina</i>, persécuté par des amis et des parents pour +leur donner des billets, il n'y consentit qu'à la condition +formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas +obligés d'épargner sa pièce.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, <i>Catilina</i> avait été vingt-cinq +ans sur le métier. Le fils de Crébillon en plaisantait +à table devant Collé. Collé, impatienté de ce +persiflage, lui dit: «Osez-vous, petit griffonneur de +prose, petit r'habilleur de vieux contes de fées, osez-vous +comparer vos frivoles rapsodies aux productions +immortelles de votre père? Certes, il a fait en votre +personne un assez mauvais ouvrage; mais n'a-t-il pas +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +fait aussi <i>Atrée</i>, <i>Électre</i>, <i>Rhadamiste</i>, <i>Catilina</i>, oui, +<i>Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et qu'il fera toujours</i>.» +Cette péroraison fit éclater de rire tous les +convives.</p> + +<p>Crébillon avait des créanciers qui voulurent, pour +se payer, saisir le produit des recettes de <i>Catilina</i>. +Le Conseil d'État du Roi décida: <i>que les productions +de l'esprit ne sont point au nombre des effets saisissables.</i></p> + +<p>Quelques années avant que cette tragédie ne fût +achevée, Crébillon tomba si sérieusement malade, +que son médecin, Hermant, désespérant de lui, le +pria de lui faire présent des deux premiers actes de +<i>Catilina</i>. Crébillon répondit par ce vers de <i>Rhadamiste</i>:</p> + +<p class="verse">Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?</p> + +<p>A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernière pièce, +<i>le Triumvirat</i>. Le public la reçut avec faveur et reconnaissance.</p> + +<p>Il fut enterré avec pompe, aux frais de la Comédie-Française, +à Saint-Gervais, où le roi voulut lui +faire élever un monument funèbre. Il avait été admis +à l'Académie en 1731.</p> + +<p>Entre Crébillon et Voltaire, les deux plus grands +poëtes tragiques du dix-huitième siècle, parut <span class="smcap">Chateau-Brun</span>, +auteur des deux tragédies de <i>Mahomet II</i> +et des <i>Troyennes</i>.</p> + +<p>Château-Brun, membre de l'Académie en 1753, +était maître-d'hôtel du duc d'Orléans. Dans la crainte +<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +de déplaire à son prince, il garda quarante ans, sans +la faire jouer, sa première tragédie. Elle parut +en 1714.</p> + +<p>Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second +acte des <i>Troyennes</i>, un homme vient se jeter +aux genoux du vainqueur, expose la misère du peuple +et demande du pain. «J'aurais été bien surpris, +dit un plaisant du parterre, si on n'eût pas parlé de +manger dans une pièce faite par un maître-d'hôtel?» +Ce mot fit changer le trait.</p> + +<p>C'est par cette pièce que la Comédie-Française +rouvrit son théâtre, le 31 mars 1769, rentrée de +laquelle date le fameux changement de la suppression +des banquettes ridicules qui obstruaient le théâtre. +On avait à dessein choisi <i>les Troyennes</i>, où il y +a beaucoup d'acteurs en scène, pour faire comprendre +au public les avantages résultant de cette disposition +nouvelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p> + +<h2>XI</h2> + +<p class="center"><b>VOLTAIRE.</b></p> + +<p class="center"><b>DE 1718 A 1773.</b></p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Voltaire.</span>—Il résume tous les genres dramatiques.—Son caractère littéraire.—Sa +tendance au plagiat.—Mot de Fontenelle.—Anecdote +de pâté à propos de <i>Zaïre</i>.—<i>Œdipe</i> (1718).—Son succès.—Anecdotes +et bons mots.—<i>Artémise</i> (1720).—Transformations successives de +cette tragédie.—Anecdotes.—Épigramme.—Origine des différends +de Voltaire et de Rousseau.—<i>Brutus et Éryphile</i> (1730 et 1732).—Anecdote +de la <i>Calotte</i>.—<i>Zaïre</i> (1732).—Vers à M<sup>lle</sup> Gaussin et à Dufrêne.—<i>Adélaïde +Duguesclin</i> (1734).—Sa transformation.—Anecdote.—Epigramme.—<i>Alzire</i> +(1736). Le Franc de Pompignan.—Critique +d'<i>Alzire</i>.—Comédie de <i>l'Enfant prodigue</i> (1736).—<i>Zulime</i> (1740).—Jugement +de Voltaire sur cette tragédie.—<i>La Mort de César</i> (1741).—<i>Mahomet</i> +(1742).—Anecdotes.—Apogée des succès pour Voltaire.—<i>Le +Temple de la Gloire</i>, opéra (1743). Joli mot de Voisenon.—<i>Sémiramis</i> +(1748).—<i>Oreste</i> (1750).—<i>Mérope</i> (1743).—Anecdotes.—Usage +de demander l'auteur.—Un Anglais.—Parodie de <i>Mérope</i> au théâtre +des Marionnettes.—Pellegrin.—Anecdotes et critique sur <i>Sémiramis</i>.—Le +tonnerre de M<sup>lle</sup> Dumesnil.—Anecdote sur <i>Oreste</i>.—<i>Rome sauvée</i> +(1752).—<i>Le Paysan Normand.</i>—<i>Tancrède</i>.—<i>L'Écueil du Sage</i> (1762).—<i>Les +Scythes</i> (1767), et <i>les Triumvirs</i> (1764).—Anecdotes.—Mot piquant +de Voltaire à une actrice.</p> + +<p class="p2">Le 30 novembre 1694, dix ans après la mort de +Corneille, cinq ans avant celle de Racine, naquit à +<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> +Paris <span class="smcap">Arouet de Voltaire</span>, l'écrivain, l'auteur, le poëte +qui devait résumer en lui seul tout le dix-huitième +siècle littéraire. Cet homme, le plus extraordinaire +qui ait jamais paru dans la spécialité des lettres, vécut +de longues années travaillant toujours, produisant +sans cesse, s'essayant à tous les genres, échouant +d'abord dans plusieurs, réussissant ensuite, et finissant +par mériter de ses contemporains le nom de <i>Poëte-Roi</i>, +nom que la postérité lui a conservé.</p> + +<p>Lorsque Voltaire entra dans la carrière dramatique, +tous les genres semblaient portés à leur apogée: le +sublime pour Corneille, le touchant pour Racine, le +terrible pour Crébillon. Il fallait donc se frayer une +nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornière +déjà si profondément creusée.—Il osa le tenter et +il réussit, non sans éprouver de fréquentes chutes; il +réussit en réunissant en un seul les trois genres qui +avaient chacun, isolément, illustré le nom de trois +grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris +jusqu'alors inconnus et une sorte de philosophie encore +plus ignorée sur la scène. On s'était borné à +jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit plus, +il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames, +même les plus médiocres, est un plaidoyer en faveur +de l'humanité. Ce genre, qui les réunit tous en ajoutant +à leur perfection, manquait au théâtre. Il pouvait +seul assurer à son auteur une gloire immortelle.</p> + +<p>Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se +rattachent aux œuvres dramatiques de Voltaire, nous +constaterons chez lui une tendance fâcheuse à s'emparer +des sujets déjà traités par d'autres auteurs. +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +Ainsi: il tenta de refaire <i>l'Electre</i>, la <i>Sémiramis</i>, le +<i>Catilina</i>, le <i>Triumvir</i>, l'<i>Atrée</i> de Crébillon, la <i>Marianne</i> +de Tristan, l'<i>Œdipe</i> de Corneille. Du moins +prit-il les titres de ces pièces déjà célèbres au théâtre. +Ce procédé lui fut reproché par ses contemporains, +on le trouva peu digne d'un grand génie.</p> + +<p>Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail. +Lorsqu'une de ses pièces avait échoué sous un +titre, il lui en donnait un autre, la remaniait et la remettait +hardiment à la scène quelques années plus +tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait +pas mieux que de faire les corrections que +le goût du public lui indiquait après les premières +représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce +monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il +compose ses pièces pendant <i>leurs représentations</i>.» +Ces corrections, quelquefois très-nombreuses, n'étaient +pas habituellement du goût des acteurs, qui +trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs +et difficiles, d'en <i>désapprendre</i> une partie pour <i>réapprendre</i> +de nouveaux vers. L'un des artistes de la +Comédie-Française qui se montrait le plus indocile à +ces changements, était Dufrêne. Après le succès de +<i>Zaïre</i>, des corrections ayant été indiquées à Voltaire, +corrections sages et qui ne pouvaient que donner à +ce chef-d'œuvre une perfection rare, le poëte s'empressa +de faire les modifications qui lui étaient demandées. +Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque +jour Voltaire était à la porte de l'acteur pour le +supplier de concourir, par un peu de complaisance, +à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. +Quand son cauchemar venait, il était toujours +sorti. L'auteur ne se rebutait pas, il montait et introduisait +par la serrure de petits papiers couverts des +fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors +Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et +fort original pour forcer son bourreau jusque dans ses +derniers retranchements et pour le mettre au pied du +mur. Sachant que le comédien doit donner un grand +dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux, +avec injonction à celui qui le porte de ne pas +dire de quelle part il vient.</p> + +<p>Le pâté, plus heureux que les vers de <i>Zaïre</i>, est +fort bien accueilli, on lui fait fête et on dîne; on +l'ouvre, décidé à boire à la santé de l'aimable anonyme. +On soulève la croûte de dessus avec précaution, +et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux +volatiles, cuits à point et portant au bec un petit +papier. Les papiers dépliés, on lit sur chacun d'eux +les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y avait pas +moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent +mangés par les convives, et les corrections apprises +par l'acteur. Le public ne tarda pas à s'apercevoir +qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en montra +reconnaissant; mais il ignora longtemps que <i>Zaïre</i> +devait une partie de son succès à un pâté de perdrix.</p> + +<p>Voltaire, qui fournit à la scène française tant de +bonnes tragédies, débuta d'une façon brillante et +qui fixa sur lui tous les regards. En 1718, il donna +<i>Œdipe</i>. Tandis qu'on applaudissait sa première +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> +pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent; +il avait vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans +entendit parler de cette belle composition dramatique, +il voulut la voir, et il en fut si charmé qu'il +rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint sur-le-champ +remercier le prince, qui lui dit:—«Soyez +sage, et j'aurai soin de vous.»—«Je vous suis infiniment +obligé, répondit le poëte; mais je supplie +Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement +et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup +de cette spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins +d'esprit dans deux autres circonstances qui se rattachent +aux représentations d'<i>Œdipe</i>. Le maréchal de +Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la +nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui +consacrait ainsi ses veilles.—«Elle m'en aurait davantage, +Monseigneur, lui répondit le jeune Arouet, +si je savais écrire comme vous savez parler et agir.»</p> + +<p>A la sortie d'une autre représentation, un homme +de la Cour donnait le bras à une jeune et jolie femme +qui semblait encore tout émue de la tragédie d'<i>Œdipe</i>.—«Voici +deux beaux yeux, dit-il à l'auteur, +auxquels vous avez fait répandre des larmes.»—«Ils +s'en vengeront sur bien d'autres, répliqua Voltaire.»</p> + +<p><i>Œdipe</i> eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs +de la Comédie-Française, ce qui prouve que +déjà, à cette époque, il fallait un nom pour être admis +sans peine.</p> + +<p>Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire, +et dont nous parlerons plus loin, La Motte, qui soutenait +<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> +cette thèse: que la prose pouvait s'élever aux +idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «<i>Œdipe</i> est +le plus beau sujet du monde, il faut que je le mette +en prose.»—«Faites cela, répondit Voltaire, et je +mettrai votre <i>Inès</i> en vers.</p> + +<p>La seconde tragédie d'Arouet, <i>Artémise</i> (1720), +ne répondit pas à ce qu'on attendait de l'auteur +d'<i>Œdipe</i>. Il s'empressa de la retirer et la remit à la +scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de +<i>Marianne</i>. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux +mauvaises plaisanteries des spectateurs du parterre +avaient contribué à sa chute. Lorsque l'actrice qui +remplissait le rôle de Marianne porta la coupe empoisonnée +à sa bouche, un individu s'écria: «<i>La reine +boit.</i>» Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable +à la pièce, sur le mérite de laquelle, cependant, le +public flottait incertain, lorsque, la toile baissée, on +vint annoncer que l'on allait donner la comédie intitulée +<i>le Deuil</i>.—«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?» +cria un autre quidam. Ce mot décida la chute +de <i>Marianne</i>. Voltaire ne voulut pas en avoir le démenti; +sans se rebuter, il travailla de nouveau, et +l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre +d'<i>Hérode et Marianne</i>. Elle eut alors beaucoup de +succès. On comprend que les épigrammes et les parodies +ne furent pas épargnées à la tragédie de Voltaire. +Dans une pièce de l'Opéra-Comique, <i>Momus +censeur des Théâtres</i>, Momus dit de Marianne:</p> + +<p class="verse">Le public ne doit qu'au latin,<br /> +Ses beautés, ses délicatesses;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> +Ainsi qu'un habit d'arlequin,<br /> +Elle est faite de toutes pièces.</p> + +<p>Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette +tragédie et termine ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis +de ce chef-d'œuvre, qui, comme vous voyez, ne +semble pas moins fait contre la raison que contre la +rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.» +Une copie de cette épître tomba entre les mains de +Voltaire; ce fut la source de ses querelles avec Rousseau.</p> + +<p>Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie +petite pièce en un acte et en vers de <i>l'Indiscret</i>; +mais il revint bien vite au genre tragique, dans lequel +son <i>Œdipe</i> lui assurait une supériorité marquée. +En 1730 et en 1732, il donna <i>Brutus et Éryphile</i>. +Il eut deux chutes. En entendant ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur<br /> +La liberté gravée et les rois en horreur.</p> + +<p>le public, peu habitué à des expressions et à des pensées +de ce genre pour tout ce qui touchait la royauté, +le public du parterre témoigna son indignation. +Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le +<i>Brutus</i>, et j'ai été bien surpris de voir ce grand +homme condamner son fils à la mort pour une simple +pensée, qui ne passerait pas même pour une tentation +chez nos casuistes les plus rigides: si celui de +l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint, +dans l'histoire, comme un extravagant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> +On raconte une anecdote assez plaisante comme +ayant eu lieu à la représentation de cette tragédie. +C'était du temps des satires auxquelles on avait +donné le nom de <i>Calottes</i>. Un abbé était dans une +loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre, +qui lui cria: «<i>Place aux dames! A bas la +calotte!</i>» il répondit en lançant son petit bonnet +noir au milieu du public et en disant: «<i>Tiens, la +voilà, parterre! tu la mérites bien!</i>» On prétend +que ce trait énergique imposa silence. Cela prouve +que le public du dix-huitième siècle était plus endurant +que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est +vrai, que celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu +de savoir si les hommes sont ou non devant les femmes +au théâtre, ce qu'on appelait la vieille galanterie +française ayant, depuis longtemps déjà, franchi +les Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés, +on n'en voit plus, grâce au ciel, dans nos salles de +spectacle. Notre clergé, pieux sans affectation et +convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux +<i>monsignor</i> de la dévote Italie.</p> + +<p>Le sort d'<i>Éryphile</i> ne fut pas plus heureux que +celui de <i>Brutus</i>. Tous deux restèrent sur le carreau. +L'abbé Desfontaines, à qui Voltaire avait lu <i>Éryphile</i>, +lui avait prédit son sort. Voltaire traita Desfontaines +d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant, +et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète.</p> + +<p><i>Artémise</i>, sous la plume habile de son auteur, +s'était changée en <i>Marianne</i>, puis en <i>Hérode et Marianne</i>; +<i>Éryphile</i> se métamorphosa en <i>Sémiramis</i> +seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger, +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> +cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore +à l'aurore de sa vie littéraire: <i>Zaïre</i> parut et conquit +tous les suffrages. Voltaire, très-vain de sa nature, +publia qu'il ne lui avait fallu que trois semaines pour +composer et écrire ce chef-d'œuvre. Le public lui +répondit en disant que la pièce n'était pas de lui, +qu'il l'avait achetée à un abbé Macarti, quittant la +France pour aller prendre le turban à Constantinople. +Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais, +nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en +entendant <i>Zaïre</i>, qu'il dépensa, en véritable insulaire, +sa fortune et sa vie pour cette pièce. Voici +comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite +et jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au +théâtre une traduction qui lui avait coûté fort cher, il +la fit jouer chez lui. Il fit pour cela des frais énormes, +prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et tomba +mort, et réellement <i>mort</i>, d'émotion, au beau milieu +de l'une des scènes les plus pathétiques.</p> + +<p><i>Zaïre</i> fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle +Gaussin. Voltaire lui adressa des vers +charmants pour la remercier d'avoir, par son talent, +si puissamment contribué au succès de sa tragédie. +Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un +grand charme sur le rôle d'Orosmane; de là ce joli +quatrain:</p> + +<p class="verse">Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie,<br /> +Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie,<br /> +Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir,<br /> +Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> +Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna +rien au théâtre après <i>Zaïre</i>, son chef-d'œuvre. Enfin, +il fit paraître <i>Adélaïde du Guesclin</i>, en 1734, +qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du <i>Duc de +Foix</i>, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec +son premier titre. A quoi tient souvent le succès ou +la chute d'une œuvre dramatique. Il y avait dans +<i>Adélaïde</i> le personnage de Coucy. A la fin d'une tirade, +un personnage lui dit:</p> + +<p class="verse">Es-tu content, Coucy?</p> + +<p>Le parterre reprit en chœur: <i>Couci, couci</i>, et +cette mauvaise plaisanterie arrêta quelque temps la +représentation.</p> + +<p>Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur +son <i>Adélaïde</i>, métamorphosée en <i>Duc de Foix</i>, cette +sanglante épigramme:</p> + +<p class="verse">Par le démon de la dramaturgie,<br /> +Ce fanatique au théâtre agrégé,<br /> +Que l'ignorance, avec tant d'énergie,<br /> +Avait sans honte, en Corneille érigé,<br /> +De désespoir s'est noyé dans l'histoire.<br /> +Sa tragédie a pourtant eu la gloire<br /> +De voir deux yeux de larmes l'honorer,<br /> +Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire,<br /> +Son auditoire au moins l'a fait pleurer.</p> + +<p><i>Alzire</i>, en 1736, deux ans après <i>Adélaïde</i>, vengea +Voltaire du peu de succès de cette dernière pièce. +<i>Alzire</i> réussit et méritait de réussir. Comme pour +<i>Zaïre</i>, on fit courir le bruit que cette pièce n'était +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, +qui s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!—Et +pourquoi, lui demanda-t-on?—Parce que nous +aurions deux bons poëtes au lieu d'un.» <i>Alzire</i> +donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de +Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie +entièrement faite entre les mains du premier. Voltaire +écrivit dans le même sens pour se plaindre de +ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion, +dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou +à l'autre, nous rappellerons que le grand Voltaire +avait le naturel littéraire assez pillard.</p> + +<p>Voici la critique d'<i>Alzire</i>, faite à l'époque où parut +cette tragédie, sur l'air du <i>Menuet d'Exaudet</i>:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i2">Pour Montez,</span><br /> +<span class="i2">Alvarez</span><br /> +<span class="i2">Est en peine:</span><br /> +Car son fils, fier et brutal,<br /> +<span class="i1">Traite horriblement mal</span><br /> +<span class="i2">La race américaine.</span><br /> +<span class="i2">Vers pompeux,</span><br /> +<span class="i2">Deux à deux,</span><br /> +<span class="i2">Il débite:</span><br /> +D'ailleurs tout manque au sujet:<br /> +<span class="i2">Clarté, vraisemblance et</span><br /> +<span class="i2">Conduite.</span></p> + +<p>Tendre Alzire, tu déplores<br /> +Ton triste hymen, quand Zamore<br /> +<span class="i2">Sort d'un trou;</span><br /> +<span class="i2">Mais par où?</span><br /> +<span class="i2">On l'ignore.</span><br /> +Mis au cachot, il arma<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +Dans les bois mille ma<br /> +<span class="i2">Tamore.</span></p> + +<p><span class="i2">En amour,</span><br /> +<span class="i2">C'est un tour</span><br /> +<span class="i2">Trop précoce,</span><br /> +Qu'aller, loin de son époux,<br /> +<span class="i2">Courir le guille doux</span><br /> +<span class="i2">La nuit même des noces.</span><br /> +<span class="i2">Mal en prend</span><br /> +<span class="i2">A Gusman,</span><br /> +<span class="i2">Qui, pour preuve</span><br /> +De foi chrétienne en sa fin,<br /> +Lègue à son assassin,<br /> +<span class="i2">Sa veuve.</span></p></div> + +<p>En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'<i>Enfant +prodigue</i>, en cinq actes et en vers de dix syllabes. +Le roi fut tellement satisfait du talent des acteurs de +la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille livres +la pension qu'il faisait à trois d'entre eux.</p> + +<p>Il semblait écrit que l'auteur de <i>Zaïre</i> ne pourrait +avoir deux succès coup sur coup. En 1740, il +donna <i>Zulime</i>, qui tomba à plat, malgré la réputation +si justement acquise du poëte. Lui-même, du +reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici +ce qu'il écrit:</p> + +<p>«<i>Sic vos non vobis</i>. Dans le nombre immense de +tragédies, comédies, opéras-comiques, discours moraux +et facéties, au nombre d'environ cinq cent mille, +qui font l'honneur éternel de la France, on vient +d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée +<i>Zulime</i>. La scène est en Afrique. Il est bien vrai +qu'ayant été autrefois avec <i>Alzire</i> en Amérique, je +<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +fis un petit tour en Afrique avec <i>Zulime</i>, avant que +d'aller voir <i>Idamé</i> à la Chine; mais mon voyage d'Afrique +ne me réussit pas. Presque personne, dans le +parterre, ne connaissait la ville d'Arsenie, qui était le +lieu de la scène; c'est pourtant une colonie romaine, +nommée <i>Arsenaria</i>, et c'est encore par cette raison +qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom +bien sonore; c'est un joli petit royaume; mais on +n'en avait aucune idée. La pièce ne donne nulle envie +de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai +prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin +saisis de la pièce et l'on fait imprimer; mais, par droit +de conquête, ils ont supprimé deux ou trois cents +vers de ma façon et en ont mis autant de la leur. Je +crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur +voler leur gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. +J'avoue que le dénouement leur appartient et qu'il +est aussi mauvais que l'était le mien. Les rieurs auront +beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, +ils en auront deux, etc.»</p> + +<p>Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en +avait appelé une mauvaise; une mauvaise en avait +appelé une bonne. A <i>Zulime</i> succéda <i>la Mort de +César</i>, en 1741; <i>Mahomet</i>, en 1742. <i>La Mort de +César</i>, pièce sans femme et sans amour, faite pour +les colléges d'Harcourt et de Mazarin, fut représentée +pour la première fois à l'hôtel de Sassenage. Elle +n'était pas faite pour la scène française. <i>Mahomet</i> eut +un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée +par l'auteur au bout de trois représentations, parce +qu'il fut averti que le procureur-général dénoncerait +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +la pièce au Parlement, si on la jouait encore. A cette +époque, Crébillon était censeur de la police. Il avait +refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, +ayant obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier +ministre, ordre avait été donné de la laisser paraître. +Cependant la crainte du procureur-général arrêta +le cours du succès prodigieux de cette tragédie. +Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition +au théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. +Cette seconde fois encore, on demanda l'approbation +de M. de Crébillon, qui la refusa de nouveau. +M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur +de cette tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit +même à Crébillon de réfuter ses raisons, s'il voulait +les faire imprimer. Enfin, <i>Mahomet</i> reparut avec +éclat et continua à rester au répertoire du Théâtre-Français.</p> + +<p>Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce +qu'il pensait de son <i>Mahomet</i>.—«Il est <i>horriblement +beau</i>,» lui répondit le bel-esprit nonagénaire.</p> + +<p>L'époque de <i>Mahomet</i> marque, dans la vie littéraire +du philosophe de Ferney, l'apogée, sinon de la +gloire, du moins du succès dramatique; car il +donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, +<i>Mérope</i>, 1743, <i>Sémiramis</i> (ancienne <i>Eryphile</i>), 1748, +<i>Oreste</i>, 1750, une comédie, <i>Nanine</i>, 1749, et +une comédie-ballet, <i>la Princesse de Navarre</i>, 1765, +qui toutes eurent une grande vogue et établirent la +réputation de leur auteur de la façon la plus solide. +En effet, il y avait dans ces cinq pièces, composées en +sept années, de quoi illustrer le nom d'un homme, +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> +Un seul petit revers vint troubler la quiétude du poëte. +Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra +dont Rameau fil la musique, <i>le Temple de la Gloire</i>, +1743. Voltaire voulait être universel et régner en despote +dans la république des lettres. C'était un de ses +travers. Après son opéra, il dit à l'abbé de Voisenon:—Avez-vous +vu <i>le Temple de la Gloire</i>.—J'y suis +allé, répondit l'abbé, <i>elle</i> n'y était pas; je me +suis fait inscrire. Voltaire reconnut sa méprise: +«J'ai fait une grande sottise, écrivait-il à un ami, +de composer un opéra; mais l'envie de travailler avec +un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne +songeais qu'à son génie, et je ne m'apercevais pas +que le mien, si tant il est que j'en aie un, n'est point +fait du tout pour le genre lyrique, etc.»</p> + +<p>A <i>Mérope</i>, jouée en 1743, se rattache, comme à +<i>Alzire</i>, une petite histoire de plagiat. Un certain +Clément, de Genève, affirma qu'il avait fait représenter +une tragédie semblable à celle de Voltaire, et du +nom de <i>Mérope</i>; que Voltaire avait usé <i>de manége</i> +pour empêcher qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet +avait déjà été traité plus de quatre fois par divers auteurs +et à différentes époques.</p> + +<p>C'est de <i>Mérope</i>, dit-on, que date l'usage de crier: +l'auteur! Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre +le demandait, soit pour l'applaudir, soit pour le bafouer. +Cette espèce de servitude dura jusqu'en 1775. +Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent +également introduire cet usage chez eux; mais il +tomba presque de suite. Un auteur ayant cru devoir +paraître pour faire cesser le tumulte qui s'était élevé +<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> +dans une occasion de ce genre, dit au public:—«Je +vous remercie de l'honneur que vous me faites en +accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, +vous auriez bien dû m'épargner la peine de me donner +en spectacle, d'autant plus qu'il y a quelque différence +entre l'ouvrage et l'auteur. La destination de +l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; +mais je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de +l'autre.»</p> + +<p>Une rapsodie grotesque de <i>Mérope</i> passa au théâtre +des Marionnettes, à la foire de Saint-Germain. Polichinelle +causant avec son compère, celui-ci lui dit.—Eh +bien, vas-tu nous donner quelque pièce nouvelle?—Si +elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, +tu sais que je suis épuisé.—Bon, tu es inépuisable, +donne toujours.—Tu le veux donc? Je le +veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs +d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant +sa culotte et faisant sa révérence <i>à posteriori</i>, +il lâche une pétarade au parterre. Immédiatement +on entend crier: <i>l'auteur, l'auteur!</i></p> + +<p>Un bel-esprit, après avoir entendu <i>Mérope</i>, entra +au café Procope en disant:—«En vérité, Voltaire est +le roi des poëtes.—Et moi, dit en se levant d'un air +piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?—Vous, +vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.</p> + +<p>Un autre usage prend date de cette pièce; celui +que fit admettre mademoiselle Dumesnil, que, même +dans les tragédies, il est telle circonstance où il est +permis de marcher sur le théâtre autrement que d'un +pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> +pas voulu reconnaître. On la vit dans <i>Mérope</i> traverser +rapidement la scène en criant: <i>Arrête... c'est +mon fils</i>. Ce mouvement si naturel fut applaudi.</p> + +<p>Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé +de Voltaire, obtint l'honneur insigne d'avoir un +rôle dans <i>Mérope</i>. Il s'en acquittait médiocrement.—Ah +çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un +usurpateur à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.—C'est, +répondit-il, un tyran que j'élève à la brochette.</p> + +<p>Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter +toutes les anecdotes qui se rattachent à cette belle +tragédie. Il est temps que nous passions à <i>Nanine</i>, +comédie en trois actes, tirée du roman de <i>Paméla</i>. En +sortant de la représentation, où de grands applaudissements +avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à +Piron: Qu'en pensez-vous?—Je pense, répondit celui-ci, +que vous voudriez bien que ce fût Piron qui +l'eût faite.—Pourquoi, reprit Voltaire, on n'a pas +sifflé.—Peut-on siffler quand on bâille?</p> + +<p>On voit que les grands auteurs de cette époque ne +se rendaient pas toujours justice entre eux, et qu'alors, +comme de nos jours, ils sacrifiaient difficilement +un bon mot.</p> + +<p>La <i>Sémiramis</i> est une des pièces de Voltaire qui, +depuis son apparition au théâtre, a le plus excité +l'admiration. Elle n'eut point un très-grand succès +aux premières représentations. Le 10 mars 1749, +l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle +enleva tous les suffrages. Elle est, en effet, versifiée +très-fortement, c'est ce qui voile un peu les défauts +du plan, de la marche et des caractères. Piron fit un +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +couplet, qu'il appelait <i>l'inventaire</i> de tout ce qui se +trouve dans cette tragédie. Le voici:</p> + +<div class="verse"> +<p><span class="i1">Que n'a-t-on pas mis</span><br /> +<span class="i1">Dans <i>Sémiramis</i>?</span><br /> +<span class="i1">Que dites-vous, amis,</span><br /> +<span class="i1">De tout ce salmis?</span><br /> +<span class="i1">Blasphêmes nouveaux,</span><br /> +<span class="i1">Vieux dictons dévots,</span><br /> +<span class="i1">Hapelourdes, pavots,</span><br /> +<span class="i1">Et brides à veaux:</span><br /> +<span class="i2">Mauvais rêve,</span><br /> +<span class="i2">Sacré glaive;</span><br /> +Billet, calotte et bandeau;<br /> +<span class="i2">Vieux oracle,</span><br /> +<span class="i2">Faux miracle,</span><br /> +<span class="i2">Prêtres et bedeau,</span><br /> +<span class="i2">Chapelles et tombeau.</span><br /> +<span class="i1">Que n'a-t-on pas mis, etc.</span></p> + +<p><span class="i1">Tous les diables en l'air,</span><br /> +<span class="i1">Une nuit, un éclair;</span><br /> +Le fantôme du <i>Festin de Pierre</i>,<br /> +<span class="i2">Cris sous terre,</span><br /> +<span class="i2">Grand tonnerre,</span><br /> +<span class="i1">Foudres et carreaux,</span><br /> +<span class="i1">Etats-Généraux.</span></p> + +<p><span class="i1">Reconnaissance au bout,</span><br /> +<span class="i1">Amphigouris pour tout,</span><br /> +Inceste, mort aux rats, homicide,<br /> +<span class="i2">Parricide,</span><br /> +<span class="i2">Matricide,</span><br /> +<span class="i1">Beaux imbroglios,</span><br /> +<span class="i1">Charmants quiproquos.</span><br /> +<span class="i1">Que n'a-t-on pas mis, etc.</span></p></div> + +<p>Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre +<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> +dans une scène où mademoiselle Dumesnil +jouait le grand rôle, et un autre au cinquième acte, +pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène. +A la répétition générale, le machiniste qui avait le +département de la foudre, étant prêt à lancer le tonnerre +dans la scène de mademoiselle Clairon, et ne +sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque +ou faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à +l'actrice: «Voulez-vous le coup long?—Comme +celui de mademoiselle Dumesnil, répondit-elle.»</p> + +<p>Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à +Fontainebleau, une parodie de <i>Sémiramis</i>. Voltaire +l'apprit, en témoigna le chagrin le plus vif, et écrivit +à la reine une longue et suppliante lettre, pour demander +la suppression de cette parodie. Il réussit à +empêcher la représentation.</p> + +<p><i>Oreste</i> fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire +voulait lutter contre l'<i>Électre</i> de Crébillon; il fit +imprimer, sur les billets de parterre les lettres initiales +de ce vers d'Horace:</p> + +<p class="verse"><i>Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.</i><br /> +<i>O. T. P. Q. M. U. D.</i></p> + +<p>Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.</p> + +<p class="verse"><i>Oreste</i>, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.</p> + +<p><i>Rome sauvée</i> vint après <i>Oreste</i>, en 1752; puis la +comédie de <i>l'Écossaise</i>, en 1760. On y trouve ce joli +mot: «<i>Je ne le parierais pas, mais j'en jurerais</i>,» +<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> +tiré de cette scène entre deux Normands:</p> + +<p class="verse">—Fable! à d'autres! tu veux rire?<br /> +—Non, parbleu! foi de chrétien!<br /> +Vrai, comme je suis de Vire.<br /> +—En jurerais-tu?—Très-bien.<br /> +—Encore n'en croirai-je rien,<br /> +Qu'un louis il ne m'en coûte;<br /> +Le voisin pâlit.—Écoute,<br /> +Je te l'avouerai tout bas:<br /> +J'en jurerais bien, sans doute;<br /> +Mais je ne parierai pas.</p> + +<p>Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes +qui obstruaient la scène, il fit son <i>Tancrède</i>, +tragédie à grand spectacle, qui eut du succès.</p> + +<p><i>L'Écueil du Sage</i>, comédie en cinq actes, jouée +en 1762, eût été pour le philosophe de Ferney un +véritable écueil, si le public ne se fût souvenu qu'il +devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces. +Il en fut de même d'<i>Olympie</i>, tragédie représentée +en 1764. Bien évidemment, Voltaire était au déclin +de son talent; il imitait Corneille, qui n'avait pas su +quitter à temps la scène, ainsi que l'avait fait Racine.</p> + +<p><i>Les Scythes</i>, 1767, <i>les Triumvirs</i>, 1764, furent +encore deux erreurs pour le poëte qui avait composé +<i>Œdipe</i>, <i>Zaïre</i>, <i>Mahomet</i>, etc. Maladroitement, Voltaire +se vanta d'avoir écrit <i>les Scythes</i> en douze jours; +les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant +<i>humblement</i> de mettre <i>douze</i> mois à la corriger. Ces +défaites, coup sur coup, rendirent plus sage leur auteur. +Il abandonna à peu près le théâtre. Il avait alors +soixante-treize ans. Il était plus que temps. +<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +Pour terminer, un mot du <i>grand poëte</i> et du caustique +écrivain, un mot qui n'est qu'un assez mauvais +calembour, et qui a dû trouver depuis longtemps sa +place dans les petites pièces de nos petits théâtres. +Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire +rencontre une actrice fort maigre et qui venait de +jouer son rôle avec beaucoup de sentiment. Il lui +prend la main et la lui serrant avec effusion: «Oh! +lui dit-il, Mademoiselle, quel <i>pathétique</i>! (patte +étique..)»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p> + +<h2>XII</h2> + +<p class="center"><b>PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.</b></p> + +<p class="center"><b>DEPUIS 1718.</b></p> + +<p class="ni1">Principaux tragiques contemporains de Voltaire.—<span class="smcap">Piron.</span>—Ses tragédies.—<i>Callisthène</i> +(1730).—Anecdote.—L'acteur Sarrazin.—L'abbé +Desfontaines et Piron.—<i>Fernand Cortez</i> (1744).—Anecdotes.—<span class="smcap">Monsieur +André</span>, perruquier et poëte, le Jasmin du dix-huitième +siècle.—Sa tragédie du <i>Tremblement de terre de Lisbonne</i>.—Histoire +littéraire de Monsieur André et de sa tragédie.—<span class="smcap">Le président Dupuis</span> +et la tragédie de <i>Tibère</i> (1726).—Epigramme.—<span class="smcap">De Morand.</span>—Ses +infortunes.—Son inaltérable gaieté, même au moment de la mort.—Ses +tragédies de <i>Teglis</i> (1735).—<i>Childéric</i> (1736).—<i>Mégare</i> (1748).—Anecdotes.—Sa +comédie de <i>l'Esprit du Divorce</i> (1736).—Sujet de cette +pièce.—Anecdotes plaisantes.—<span class="smcap">Le Franc de Pompignan.</span>—Ses +tragédies de <i>Didon</i> et de <i>Zoraïde</i> (1745 et 1734).—Vers supprimés dans +<i>Didon</i>.—Vers à mademoiselle Dufresne.—<i>Les Adieux de Mars</i> (1735).—Vers +supprimés.—<span class="smcap">Lamotte-Houdard.</span>—Son projet d'introduire +des tragédies en prose au théâtre.—<i>Les Machabées</i> (1721).—Succès +de cette pièce.—On l'attribue à Racine.—Anecdote.—<i>Romulus</i> +(1722).—<i>Inès de Castro</i> (1723).—Spirituelle critique.—<i>Œdipe</i> (1726). +Genre de talent de Lamotte.—<span class="smcap">La Noue</span>, acteur et auteur de mérite.—Son +histoire.—<i>Zélisca.</i>—<i>La Coquette corrigée</i> (1756).—Vers sur +lui.—Vers que lui adresse Voltaire à propos de la tragédie de <i>Mahomet +II</i>.—<span class="smcap">Marmontel.</span>—<i>Denys le Tyran</i> (1748).—<i>Aristomène</i> (1749).—Anecdote.—<i>Cléopâtre</i> +(1750).—L'aspic.—<i>Acante et Céphise</i> (1751).—<span class="smcap">Portelance.</span>—Sa +tragédie prônée <i>d'Antipater</i>.—<span class="smcap">Dorat.</span>—Ses +<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> +tragédies de <i>Zulica</i>, de <i>Régulus</i> de 1760 à 1773.—Anecdotes.—Critiques.—<span class="smcap">Le +Mierre.</span>—De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies +à la scène.—Celles d'<i>Idoménée</i> et de <i>Guillaume Tell</i>.—Anecdotes.—<span class="smcap">De +Belloy</span>, poëte national.—Sa tragédie de <i>Titus</i> (1759).—<i>Zelmire</i> +(1762).—<i>Le Siége de Calais</i> (1765).—Nombreuses anecdotes sur +cette pièce.—Origine et historique des représentations dites <i>gratis</i>.—Anecdotes.</p> + +<p class="p2">Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire +sont nombreux, et il y aurait parmi eux un grand +choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans la littérature +dramatique. Un de ceux dont le nom est le +plus connu est le célèbre Piron, à qui ses comédies +et ses poésies légères, <i>très-légères</i> même, beaucoup +plus encore que ses pièces sérieuses, ont acquis une +grande réputation.</p> + +<p><span class="smcap">Piron</span>, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le +collége des jésuites de cette ville. Si les révérends +pères eurent l'espoir de l'attirer dans leur ordre, ainsi +qu'ils l'essaient volontiers lorsqu'ils rencontrent un +sujet de mérite, ils se trompèrent grandement. A +peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait +pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, +un irrésistible attrait, abandonna Dijon pour venir à +Paris. Son entrain, sa facilité à composer des poésies +grivoises et pleines d'esprit, le firent rechercher et +admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles +il payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons +mots, spirituels sans être méchants, ses saillies, où ne +perçait jamais l'envie de nuire, furent bientôt cités, +colportés, et son nom devint connu même à Paris, +où il faut si longtemps pour se faire connaître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> +Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière +dramatique en composant tantôt seul, tantôt en +collaboration avec Lesage et d'Orneval, des parodies, +des opéras comiques qu'il donnait aux théâtres forains.</p> + +<p>Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un +ordre secondaire, quand nous aborderons les théâtres +de la Foire; aujourd'hui nous n'avons à apprécier +que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et +sérieux.</p> + +<p>En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie +de <i>Callisthène</i>, qui eut du succès et faillit +tomber par suite d'une circonstance assez plaisante. +A la première représentation de cette pièce, le poignard +qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce +le sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de +la main de Lysimaque dans la sienne, le manche, la +poignée, la garde, la lame, tout se disjoignit, se sépara +de façon que l'acteur dut recevoir son arme +pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le +mieux possible, à pleine main, et ce qui devait être +moins facile, de garder son sérieux, forcé de continuer +son rôle et de gesticuler en déclamant pompeusement +bon nombre de vers avant de se poignarder, le +pauvre acteur était dans un embarras qui n'échappait +point aux spectateurs et qui amusait beaucoup +le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal, Callisthène +fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, +de se donner un coup de poing dans la poitrine, jetant +ensuite les diverses parties de l'arme dont il +avait été censé se servir pour accomplir son suicide, +<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la +pièce de Piron.</p> + +<p>Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait +goût aux œuvres tragiques, fit représenter <i>Gustave +Vasa</i>. Les Italiens s'en emparèrent et en firent +une spirituelle critique, <i>les Étrennes</i>. On trouve dans +cette parodie:</p> + +<p class="verse">Lorsque du fond du Nord un héros sortira,<br /> +Il effacera tout par sa clarté suprême;<br /> +<span class="i2">Le grand Gustave étonnera</span><br /> +<span class="i1">Par ses beautés et par ses défauts même;</span><br /> +Jusques à son habit, tout en lui charmera.<br /> +<span class="i1">Grands dieux! quelle riche abondance</span><br /> +De situations contre la vraisemblance!<br /> +Et que de lieux communs heureusement cousus<br /> +A des événements qu'on n'aura jamais vus!<br /> +<span class="i2">Un songe, une reconnaissance,</span><br /> +<span class="i2">Des monologues tant et plus;</span><br /> +<span class="i2">Une longue oraison funèbre</span><br /> +<span class="i2">D'un prince vivant qu'on célèbre;</span><br /> +Des travestissements, des conspirations,<br /> +Des emprisonnements et des proscriptions;<br /> +<span class="i2">Une sédition subite,</span><br /> +Qui change tout à coup les décorations:<br /> +<span class="i2">Un enlèvement, une fuite,</span><br /> +Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon,<br /> +Par un prodige heureux, la fille de Sténon<br /> +<span class="i1">Disparaîtra sous l'eau, tout habillée,</span><br /> +<span class="i1">Puis reviendra sur l'horizon,</span><br /> +Pour nous en informer, sans paraître mouillée;<br /> +Et, par un dernier trait digne d'être vanté,<br /> +<span class="i1">Après tant de périls, de fracas, de furie,</span><br /> +Qui tiendront en suspens le public agité,<br /> +Sa pièce finira dans la tranquillité;<br /> +Et, hors un confident qui seul perdra la vie,<br /> +<span class="i2">Les acteurs de la tragédie</span><br /> +<span class="i1">Se retireront tous en bonne santé.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> +Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français, +Sarrasin, jadis abbé, alors acteur, était en +scène, lorsque Piron, mécontent de son jeu, cria du +milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet +homme, qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre +ans, n'est pas digne d'être excommunié à +soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas juste; +Sarrasin était un bon comédien.</p> + +<p>L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la +première représentation, Piron, vêtu trop somptueusement +à son avis, lui dit: «Mon pauvre Piron, en +vérité cet habit n'est guère fait pour vous.—C'est +possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que +vous n'êtes guère fait pour le vôtre?»</p> + +<p>En 1744, Piron donna une troisième tragédie, +<i>Fernand Cortez</i>. Cette pièce parut trop longue aux +comédiens. Ils députèrent l'un d'eux auprès de l'auteur, +pour le prier de faire des coupures. L'envoyé, +mal reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même +ne refusait jamais de corriger ses pièces au gré du +public. «C'est possible! s'écria avec assez peu de +modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en +marqueterie, moi je jette en bronze.»</p> + +<p>On ne se montra pas favorable à la tragédie de +<i>Fernand Cortez</i>. En sortant de la première représentation, +Piron fit un faux pas; une personne s'empressa +de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur, +qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié +sérieusement l'auteur, mécontent de son public.</p> + +<p>Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite, +dans le volume suivant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> +Nous avons déjà fait observer quelque part, que +rien n'est nouveau sous la calotte des cieux, ni les +choses ni les hommes. Le fameux poëte-coiffeur +d'Agen, <span class="smcap">Jasmin</span>, dont la réputation est européenne, +qui rase des clients dans son échoppe de la promenade +de sa ville natale et vend ses propres ouvrages, +poésies méridionales fort appréciées, Jasmin, le grand +Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce +qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle +avant lui, en 1722, naquit à Langres, Charles <span class="smcap">André</span>, +coiffeur, qui vint s'établir à Paris, et, la plume d'une +main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie du +<i>Tremblement de terre de Lisbonne</i>.</p> + +<p>Voici comment lui-même, dans la préface de sa +pièce, fait en quelques mots l'histoire de sa vie:</p> + +<p>«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant +malheureusement été <i>créé</i> sans biens, j'ai été contraint +de quitter mes études et d'embrasser l'état +de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me +convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma +jeunesse, à faire des petites rimes satiriques et des +chansons, qui n'ont pas laissé de m'attirer quelques +bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché +de continuer toujours à composer quelques +petits ouvrages, mais moins satiriques, mais qui +n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de +mon naturel, il me venait souvent des idées qui me +faisaient tenir le fer à friser d'une main et la plume +de l'autre. M'étant trouvé plusieurs fois à accommoder +des personnes de goût et d'esprit, et me +voyant penser, ils m'ont si fort questionné, <i>qu'ils</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> +m'ont forcé à leur avouer que je pensais toujours à +composer quelques vers; leur ayant fait voir quelqu'un +de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé +que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui +m'a déterminé à composer ma tragédie.»</p> + +<p>Les occupations de <i>Monsieur</i> André étaient si +nombreuses, sa clientèle était si belle, il rasait et +coiffait avec tant d'adresse, qu'il ne lui restait nul +loisir pour cultiver les Muses. C'était là son grand +chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière +main à sa magnifique tragédie à grand et terrible +spectacle; il désespérait de la pouvoir finir. «Mais +ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de septembre, +pendant deux nuits consécutives, par ces sortes +de gens qui, par leurs odeurs, sont capables <i>d'empestiférer</i> +le genre humain, j'ai tâché de dissiper +leurs <i>odorats</i> en m'appliquant d'un grand zèle à ma +tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher +lecteur, à vous la mettre plus tôt au jour.»</p> + +<p>Heureux lecteur de M. André!</p> + +<p>M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi, +qui furent enchantés, ravis, de cette lecture, tant la +chose leur parut singulière et plaisante, mais qui furent +unanimes pour dire à l'auteur que, malheureusement +la mise en scène dépasserait leurs moyens, et +que pour faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier +acte et trembler toute la salle, il fallait une somme +qui n'était pas à leur disposition. Du temps de +M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son +dernier mot.</p> + +<p>M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit +<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> +en soupirant ses vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne +voulut pas que le public, que son siècle et la postérité +fussent privés de son œuvre. Il la fit imprimer et +la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique +qui fait pousser les cheveux et la pâte qui +fait tomber la barbe. La chose parut originale; la +première édition fut épuisée en peu de jours. Cinquante +carrosses stationnaient sans cesse à sa porte; +M. André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout +Paris voulut se procurer la satisfaction de posséder +un exemplaire de ce chef-d'œuvre de l'amour-propre +et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher +l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans +sa boutique le féliciter, vanter son mérite, et, comme +dirait de nos jours le troupier, se procurer l'agrément +de <i>raser le raseur</i>. Lui, l'excellent Monsieur +André, reçut tous les compliments avec une modestie +pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui +adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui +demanda sa pièce pour la faire traduire et la faire +jouer à Londres. André, plastron sans s'en douter de +la grande ville, fit insérer dans sa préface du <i>Tremblement +de Lisbonne</i>, la lettre de l'enfant d'Albion, +et une épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire, +épître dans laquelle il traite d'égal à égal avec Arouet +et l'appelle son cher confrère. M. André vécut heureux +et fier de son succès.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à +proprement parler, n'est point un auteur, si à son +nom ne se rattachait une tragédie de <i>Tibère</i>, représentée +<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> +en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un +vrai roman que voici:</p> + +<p>Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique, +composait des pièces pour le collége de Lyon. Il prenait +volontiers les avis d'un homme de beaucoup +d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il +lui confia un jour son <i>Tibère</i>; puis, en ayant eu besoin, +il lui fit demander quelques jours plus tard de +lui renvoyer cette tragédie. Le procureur ne l'ayant +pas sous la main, dit au domestique de revenir à telle +heure. Un filou entend la conversation, et, pensant +que les <i>papiers</i> réclamés d'un procureur des jésuites +ne peuvent être que des lettres de change, il prend la +résolution de les enlever adroitement. Le lendemain, +un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en domestique, +se présente chez l'ami du P. Folard et +n'a pas de peine à obtenir la remise des papiers précieux. +En reconnaissant une tragédie, le filou se dit à +lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit +dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté +ayant encore sur lui le <i>Tibère</i> du révérend père +Folard. Conduit chez M. Hérault, interrogé par le magistrat, +il raconte son aventure. La pièce est remise +au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le +président Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer +<i>Tibère</i> sous son nom. Une difficulté se présente cependant, +l'auteur véritable, destinant son œuvre à un +collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment +faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin +et le prie d'introduire une reine ou une princesse dans +sa tragédie. Pellegrin demande au président, pour +<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> +cela, <i>six cents francs</i>.—«Six cents francs pour une +femme! répond Dupuis, vous vous moquez.—Mais, +Monsieur, réplique l'abbé, cette femme, je ne puis +pas la laisser seule, il faut que je lui donne au moins +une suivante.—Ta, ta, ta! pourquoi faire une suivante? +s'écrie le président; après cela, mettez-en une, +mettez-en deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du +tout, peu m'importe, je vous offre dix écus pour votre +travail.» Pellegrin accepte le marché. Les rôles de +la reine et sa compagne sont <i>bâclés</i> en deux jours, la +pièce est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les +journaux en parlèrent beaucoup et en donnèrent des +extraits, des comptes rendus, le P. Folard y reconnut +son ouvrage.</p> + +<p>On fit sur ce <i>Tibère</i>, qui avait tant couru le monde +et avait eu de si singulières aventures, l'épigramme +suivante:</p> + +<p class="verse">Pourquoi vouloir, de ce <i>Tibère</i>,<br /> +Blâmer le président Dupuis?<br /> +Si, sous son nom, il n'a pu plaire,<br /> +Aurait-il plus plu sous celui<br /> +De celui qui, pour le lui faire,<br /> +A reçu dix écus de lui?</p> + +<p>Une des plus singulières figures littéraires de cette +époque fertile en écrivains de mérite, est celle de +<span class="smcap">Pierre Morand</span>, né à Arles, en 1701, d'une famille noble, +et qui, malheureux en tout et pour tout, en dépit +et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes +non mérités, conserva jusqu'au moment suprême de +<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +la mort la plus inaltérable bonne humeur, la plus inconcevable +gaieté.</p> + +<p>Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite, +<span class="smcap">Morand</span> fit de bonnes tragédies qui ne furent pas +appréciées; se maria, tomba dans la maison d'une +belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit +toujours; eut des bonnes <i>fortunes</i> qui pouvaient passer +pour de très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le +menèrent aux portes de la tombe; vécut pauvre jusqu'au +moment où il mourut, puis qu'ayant un petit +bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à +cause de ses dettes, il allait en recevoir le premier +quartier le lendemain du jour où il rendit le dernier +soupir.</p> + +<p>Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire +et imagé de l'époque actuelle: <i>Il n'avait pas +de chance.</i></p> + +<p>Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore +que cinquante-six ans, il tomba malade et on lui +fit une opération cruelle; il la soutint avec la plus héroïque +bonne humeur. On n'eut pas besoin d'user de +détours pour lui annoncer que sa fin était proche; il +fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un +notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le +testament de Crispin dans <i>le Légataire universel</i>, il +força tous les assistants à rire. Ces devoirs accomplis, +comme s'il s'agissait pour lui de la chose la plus plaisante, +il s'entretint avec ses amis de vers, de littérature, +d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment +on lui apprit la victoire remportée le 26 juillet sur +les Anglais du duc de Cumberland, par le maréchal +<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> +d'Estrées, aussitôt il s'écria avec Mithridate:</p> + +<p class="verse">Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.</p> + +<p>Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement +philosophique. Ses tragédies sont <i>Téglis</i>, en +1755, <i>Childéric</i>, en 1736, et <i>Mégare</i>, en 1748. Il +composa aussi <i>l'Esprit du divorce</i>, comédie jouée +en 1738.</p> + +<p>La tragédie de <i>Childéric</i>, très-compliquée mais +pleine de traits de force et de génie, dans le genre de +celle d'<i>Héraclius</i>, eut à passer par une foule d'épreuves, +à essuyer une série de contre-temps fâcheux. +Lors de la première représentation, sept à +huit jeunes gens qui ne connaissaient pas l'auteur, +qui n'avaient nul intérêt à siffler cette pièce, imaginèrent +dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils +avaient invité à leur repas un moine de leur âge et +de leurs amis. L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent +puis l'amenèrent au théâtre. Là ils l'excitèrent +si bien, que dans une scène où un des personnages +apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la +peine à se faire jour au travers des spectateurs de +haut rang qui encombraient la scène, le jeune moine +s'écria: «<i>Place au facteur!</i>» L'éclat de rire qui +résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout +l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit +à son supérieur, qui lui infligea une punition; +mais la pièce de Morand reçut de cette aventure un +rude échec.</p> + +<p>A cette même représentation, on raconte qu'un +<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> +monsieur à l'oreille dure, voyant de grands applaudissements +retentir à la suite de ce vers:</p> + +<p class="verse">Tenter est des mortels, réussir est des dieux,</p> + +<p>et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase +qui avait excité un tel enthousiasme, je crois, lui +répondit l'autre, qu'on a dit:</p> + +<p class="verse">Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.</p> + +<p>Dans une autre représentation de cette même tragédie, +l'excellent acteur Dufrêne disait son rôle d'un +ton de voix trop bas, on lui cria du parterre: «<i>Plus +haut!</i>» Et vous, <i>plus bas!</i> reprit-il vivement, se +croyant sans doute le prince qu'il représentait. +Comme, à cette époque, le public ne plaisantait pas +pour ces sortes d'algarades, des huées accueillirent +la riposte de l'acteur; le spectacle fut interrompu, et +Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses +excuses sur le bord de la scène.—«Messieurs, dit-il, +je n'ai jamais mieux senti la bassesse de mon état, que +par la démarche que je fais aujourd'hui.» On l'empêcha +de terminer de crainte de l'humilier davantage, +et il put reprendre son rôle.</p> + +<p>Deux ans après son <i>Childéric</i>, en 1736, Morand +donna à la scène la charmante comédie de <i>l'Esprit +du divorce</i>. Plusieurs anecdotes assez plaisantes se +rattachent à cette jolie pièce.</p> + +<p>Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous +<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> +le nom de sa fille, lui avait intenté un procès en Provence, +exigeant des avocats que son gendre fût décrié +de toute façon. Morand donna ordre d'accorder +ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer +à son tour un <i>factum</i> dans lequel ladite belle-mère +serait arrangée de main de maître et selon +ses mérites. Ce <i>factum</i> fut la comédie de <i>l'Esprit du +divorce</i>. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon, +cherche à détruire partout la bonne harmonie. +Séparée de son mari, elle oblige sa fille à agir de +même avec le sien. Elle chasse un domestique parce +que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa +femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle +finit par être punie; sa fille la quitte pour suivre son +époux et Laurette pour rejoindre le sien.</p> + +<p>La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de +Morand, fut bien accueillie. L'auteur descendait +même déjà des troisièmes loges pour venir au foyer +recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une +critique assez vive du caractère de la belle-mère, +qu'on disait chargé et hors nature. Ce jugement l'effraya; +n'écoutant que son inquiétude paternelle, +n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance +sur la scène, et dit au public:—«Messieurs, il me +revient de tous côtés qu'on trouve que le principal +caractère de la pièce que vous venez de voir n'est +point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout +ce que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est +qu'il m'a fallu beaucoup diminuer de la vérité pour +le rendre tel que je l'ai représenté.» Cette sortie +donna matière à bien des questions qui firent connaître +<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à +la fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer +pour le jour suivant <i>l'Esprit du divorce</i>, un plaisant +cria du parterre:—«<i>Avec le compliment de l'auteur!</i>» +Morand, furieux, se croyant insulté, jeta son +chapeau au milieu des spectateurs, en disant:—«Celui +qui veut voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter +son chapeau.»—«Bah! reprit un autre, l'auteur +ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.» +Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment +arrêter le poëte et le conduisit chez le lieutenant de +police, qui ne put d'abord s'empêcher de rire de +toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit le théâtre +pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira +sa comédie. Cela fit du bruit et servit de réclame à +la pièce. Quelques jours après on la redemanda, on +fit des démarches auprès de l'auteur, et elle fut reprise +avec le plus grand succès. Seulement, le public +garda rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie +de <i>Mégare</i> ayant paru, il se fit un malin plaisir de +la siffler.</p> + +<p><span class="smcap">Le Franc de Pompignan</span>, ancien président de la +Cour des aides de Montauban, auteur de mérite +auquel on doit plusieurs jolies comédies, et, malheureusement, +seulement deux tragédies, celles de +<i>Didon</i> et de <i>Zoraïde</i>, vivait en même temps que +Voltaire. En lisant ses œuvres dramatiques, on +reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources. +Sa <i>Didon</i> renferme de véritables beautés, les caractères +y sont fort habilement tracés. Imitateur +de Racine, il parvint, au moment où Crébillon +<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> +se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par +la cruelle énergie de ses compositions, à conquérir +tous les suffrages des hommes de goût, en faisant +vibrer dans les âmes sensibles les cordes des sentiments +tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les +moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine +de ceux qui, pendant le règne de Crébillon, <i>le +poëte noir</i>, prétendaient que l'auteur d'<i>Athalie</i> n'eût +pas eu de succès au milieu du dix-huitième siècle.</p> + +<p>Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En +1745, onze ans après la première apparition de +<i>Didon</i> à la scène (1734), il fit plusieurs changements +à sa tragédie, il refondit presque entièrement le cinquième +acte, et elle obtint un beau succès. La police +retrancha malheureusement quatre beaux vers, les +suivants:</p> + +<p class="verse">S'il fallait remonter jusques aux premiers titres<br /> +Qui du sort des humains rendent les rois arbitres,<br /> +Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur:<br /> +Et le premier des rois fut un usurpateur.</p> + +<p>Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et +qui <i>chapardait</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> volontiers partout, s'empara de la +pensée, et dit beaucoup mieux dans <i>Mérope</i>:</p> + +<p class="verse">Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.</p> + +<p>A la suite de la représentation de <i>Didon</i>, Le Franc +<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> +fit pour mademoiselle Dufresne, chargée du principal +rôle dans sa pièce, ce joli compliment:</p> + +<p class="verse"><span class="i1">Reine crédule, infortunée amante,</span><br /> +<span class="i1">Virgile en vain, des plus vives couleurs,</span><br /> +<span class="i2">Nous peint ta beauté séduisante.</span><br /> +Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante<br /> +<span class="i1">Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs?</span><br /> +<span class="i2">Malgré l'inconstance fatale</span><br /> +Attachée aux amours de son héros pieux,<br /> +<span class="i2">Enée aurait laissé ses dieux,</span><br /> +Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.</p> + +<p>Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois +le rôle de Didon, parut sur la scène, au cinquième +acte, les cheveux épars et comme une femme qui +sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas +généralement cette innovation. Le temps de la vérité +scénique et de la rigidité du costume n'était pas encore +arrivé.</p> + +<p><i>Zoraïde</i>, également de M. Le Franc, ne fut pas +représentée. Cet auteur donna une jolie comédie, +<i>les Adieux de Mars</i>, et plusieurs opéras et ballets.</p> + +<p>En 1735, lorsqu'on joua <i>les Adieux de Mars</i>, un +ordre de la Cour fit supprimer les vers qu'on va lire, +vers que Mars disait à Vulcain en lui commandant +un bouclier:</p> + +<p class="verse">Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie<br /> +Expirante aux genoux d'un maître impérieux:<br /> +Vers les climats français qu'elle tourne les yeux;<br /> +Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie.<br /> +Que de ses protecteurs les bataillons nombreux<br /> +Conduits par le secret, la prudence et l'audace,<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span><br /> +<span class="i2">Malgré des montagnes de glace,</span><br /> +Volent à son secours et reçoivent ses vœux.<br /> +Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées,<br /> +Et bénisse le jour qui vit nos étendards<br /> +Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées,<br /> +Et du sommet glacé des Alpes étonnées,<br /> +Du superbe Germain effrayer les regards.<br /> +Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire,<br /> +D'un peuple redoutable admire les exploits;<br /> +Et que les flots soumis à de nouvelles lois<br /> +Reconnaissent la France en voyant la victoire.<br /> +<span class="i2">Portez ailleurs vos yeux surpris,</span><br /> +Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits;<br /> +<span class="i2">Peignez la fière Germanie;</span><br /> +Aux armes du vainqueur à son tour asservie;<br /> +Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux<br /> +Répande loin des bords ses flots impétueux;<br /> +Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages<br /> +Excitent dans les airs la foudre et les orages;<br /> +Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards,<br /> +Dans le noble désir de venger la patrie,<br /> +Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts,<br /> +Des bataillons français l'invincible furie,<br /> +Braver des éléments la force réunie.<br /> +Le fleuve consterné murmurer sur ses bords<br /> +Du malheureux succès de ses faibles efforts.<br /> +Les murs et les remparts tomber réduits en poudre,<br /> +Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre.</p> + +<p>Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés.</p> + +<p>L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi +les contemporains de Voltaire, fut <span class="smcap">Lamotte-Houdard</span>, +qui débuta au théâtre par la tragédie des <i>Machabées</i>, +en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un riche marchand +chapelier, cet auteur essaya de la carrière du +barreau; puis, entraîné par son goût pour la poësie +et pour le théâtre, il se livra à la carrière dramatique, +<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> +dans laquelle il eut quelques succès et où il marqua +surtout par son originalité. Fort jeune encore, il s'était +retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant +trop faible pour soutenir les austérités de la règle, le +renvoya au bout de trois mois. Jetant alors le froc +aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra, et c'est le +genre qu'il a le mieux réussi.</p> + +<p>A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé +la première partie de son existence à faire des vers, +il essaya pendant la seconde de décrier ce genre de +littérature, comparant les plus grands versificateurs +à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des +graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir +d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. +Pour populariser ses idées; il fit un <i>Œdipe</i> en prose, +le mettant en parallèle avec son <i>Œdipe</i> en vers. Ces +tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule +d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son +esprit, son aménité, sa conversation pleine d'une +douce gaieté, son caractère bienveillant, le firent +rechercher et entourer jusqu'à ses derniers jours. +On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la +plus légère épigramme.</p> + +<p>La scène dramatique lui doit quatre tragédies, +parmi lesquelles celle des <i>Machabées</i>, en 1721, qui +fut assez remarquable pour être imputée à Racine. +L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant +quelques jours que <i>les Machabées</i> étaient une œuvre +posthume du grand poëte. C'est dans cette pièce +que le fameux Baron, âgé de près de quatre-vingts +ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien +<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> +son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire +affublé d'un rôle de jeune amoureux; mais, +quand Antiochus, faisant arrêter les deux amants, +prononça ces deux vers:</p> + +<p class="verse">Gardes, conduisez-les dans cet appartement,<br /> +Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément.</p> + +<p>le mot <i>séparément</i> réveilla une idée folle dans quelques +têtes, et le rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage.</p> + +<p><i>Romulus</i>, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien +reçue du public en 1722. A cette pièce remonte +l'usage de donner une comédie après les pièces nouvelles. +Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été +jouées seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après +les dix ou douze premières représentations, ce +qui laissait à penser que la vogue commençait à +s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec +son <i>Romulus</i>, et l'exemple fut suivi par les autres +auteurs dramatiques. On fit plusieurs parodies de +<i>Romulus</i>, une seule réussit au théâtre des Marionnettes +de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le +principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et +Fuzelier l'avaient composée pour ce théâtre; mais +les acteurs ayant reçu défense de <i>parler</i> ni de <i>chanter</i>, +ils furent contraints de la donner aux artistes en +bois de M. Brioché.</p> + +<p>La troisième tragédie de Lamotte, <i>Inès de Castro</i>, +représentée en 1723, fut fabriquée, dit-on, d'une +façon singulière. On prétend que l'auteur commença +<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> +par faire une composition dans laquelle il avait aggloméré +toutes les passions qui, toujours, ont produit +le plus d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs +de ses amis de lui trouver un sujet historique +auquel on pût adapter tout ce salmigondis. On ne put +lui fournir qu'<i>Inès de Castro</i>.</p> + +<p>Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela +fut trouvé fort ridicule par le parterre. On prétend +que mademoiselle Duclos, qui jouait Inès, s'arrèta +pour dire avec indignation: Ris donc, sot parterre, +à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on applaudit, +les enfants furent acceptés et la pièce réussit. +<i>Inès de Castro</i> se soutint longtemps au théâtre, et +toujours avec le même succès. Les critiques n'étaient +cependant pas épargnées. Il en pleuvait de toute part. +Un jour, Lamotte était au café Procope dans un cercle +de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient +des gorges chaudes sur sa tragédie. Lamotte +les écouta longtemps, et quand ils eurent terminé +leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses +amis:—Allons donc nous ennuyer à la <i>soixante-douzième +représentation</i> de cette mauvaise pièce.</p> + +<p>Voici une spirituelle parodie d'<i>Inès</i>:</p> + +<p class="verse">Combien, dans cette <i>Inès</i> que l'on admire tant,<br /> +<span class="i1">Trouvez-vous d'acteurs inutiles?</span><br /> +—J'en trouve dix.—Quoi! dix? C'en est trop!—Tout autant;<br /> +—Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.<br /> +<span class="i2">—De quel usage est don Fernand?</span><br /> +—A vous dire le vrai, ce muet confident<br /> +<span class="i2">Pourrait rester dans la coulisse.</span><br /> +—Que sert l'ambassadeur?—Sans lui faire injustice,<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span><br /> +On pourrait se passer de son froid compliment.<br /> +—En voilà déjà deux; passons donc plus avant.<br /> +A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique?<br /> +—L'un est un faux amant, l'autre un faux politique.<br /> +<span class="i2">—Et les deux Grands de Portugal?</span><br /> +—Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.<br /> +—Parlons des deux enfants et de la gouvernante;<br /> +Qu'en dites-vous?—La scène est fort intéressante;<br /> +Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.<br /> +—Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.<br /> +—Ce dixième à trouver sera plus difficile.<br /> +—Et Constance, à la pièce est-elle plus utile?<br /> +<span class="i2">—On sait fort peu ce qu'elle y fait.</span><br /> +Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.—C'est le laid,<br /> +<span class="i2">Fût-on cent fois plus idolâtre</span><br /> +<span class="i2">Des ornements ambitieux.</span><br /> +Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux,<br /> +<span class="i2">N'entendit jamais le théâtre;</span><br /> +Et c'est bien insulter au goût des spectateurs,<br /> +<span class="i2">De leur offrir quatorze acteurs</span><br /> +Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre.</p> + +<p><i>Œdipe</i>, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée +par son auteur d'abord en <i>vers</i>, et jouée en +1726, sans succès, puis en <i>prose</i>, mais sans être représentée. +Une polémique, fort polie du reste et des +plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire +à propos du projet d'introduire au théâtre des +tragédies en prose. Lamotte n'était en cela que l'imitateur +de La Serre, qui avant lui avait donné la +tragédie de <i>Thomas Morus</i>, et de d'<i>Aubignac</i>, qui +avait donné celle de <i>Zénobie</i>, toutes deux en prose.</p> + +<p>Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, +<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> +ne manquait cependant pas de mérite. Il a essayé de +tous les genres: le sublime dans <i>les Machabées</i>, +l'héroïque dans <i>Romulus</i>, le pathétique dans Inès, et +le simple dans <i>Œdipe</i>; mais où il a le mieux réussi, +c'est dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et +huit comédies, dont une, <i>le Magnifigue</i>, est longtemps +restée à la scène. Comme auteur lyrique, Quinault est +le seul qui le surpassa.</p> + +<p>Au commencement du dix-huitième siècle (1701), +naquit à Meaux un homme qui marqua au théâtre et +comme acteur et comme auteur, <span class="smcap">Jean Sauvé</span>, plus +connu sous le nom de <span class="smcap">La Noue</span>. Il fit une partie de +ses études sous la protection d'un cardinal, et vint +les achever à Paris, au collége d'Harcourt. Homme +d'esprit et de moyens, bien doué par la nature, il +céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien. +Il débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore +âgé que de vingt ans. Il y fut parfaitement bien +accueilli, et ne cessa jamais de l'être sur les différents +théâtres où il parut.</p> + +<p>De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès +l'y attendaient. Il y débuta dans un autre genre. +Il donna pour son coup d'essai <i>les Deux Bals</i>, amusement +comique où l'on trouve de l'esprit et de la +gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à +venir à Paris; il suivit le conseil et s'y fit connaître +très-avantageusement l'année suivante en y composant +et jouant <i>le Retour de Mars</i>, qui eut le plus +grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif, +léger et spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques +du répertoire de cette époque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> +Les comédiens italiens désiraient que son auteur +entrât parmi eux; le duc de la Trémouille l'en pressait; +mais La Noue avait d'autres vues. Il organisait +une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen, +en société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait +le privilége. Cette troupe resta cinq ans dans la capitale +de la Normandie. Pendant ce temps, La Noue +fit représenter à Paris sa tragédie de <i>Mahomet II</i>, +qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli +succès, on la compte même parmi le nombre des pièces +qui restèrent longtemps au théâtre.</p> + +<p>En couronnant son auteur, le public de Paris eût +voulu jouir de tous ses autres talents; mais, demandé +par le roi de Prusse, La Noue fit ses dispositions pour +passer à Berlin. On lui promettait des avantages importants. +Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa +ruine. La guerre qui survint en empêcha l'exécution, +et il fallut que le pauvre comédien-auteur payât et +congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait le suivre. +Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta +à Fontainebleau, en 1742, par le <i>Comte d'Essex</i>. +L'intelligence et le naturel de son jeu y furent goûtés. +La reine dit elle-même qu'elle le recevait. Il fut en +effet admis le lendemain et avec distinction. Le public +de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire, +en matière de goût, aux décisions de la Cour; +mais, dans cette occasion, la Cour et le public furent +d'accord.</p> + +<p>Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion +de lui plaire dans un autre genre. On le chargea de +composer pour les fêtes du mariage de Monseigneur +<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> +le Dauphin, la comédie-ballet de <i>Zélisca</i>. C'était entrer +en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le +même temps et pour le même sujet, écrivit <i>la Princesse +de Navarre</i>. Il est rare que des ouvrages de +circonstance et de commande aient le mérite de ceux +que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant +la petite comédie de <i>Zélisca</i>, ingénieuse par +le fond, agréable dans ses détails, spirituellement +écrite et composée, fut fort appréciée. L'idée de deux +rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de +l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit +un contraste qui ne pouvait manquer de produire +de l'effet à la scène. Cette pièce et ses divertissements +firent un plaisir universel, le Roi lui-même fit connaître +sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa propre +bouche.</p> + +<p>Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait <i>les spectacles +des Petits appartements</i>; La Noue en fut nommé +le répétiteur, avec mille livres de pension. Il fut particulièrement +redevable de cette faveur au maréchal +de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup, +lui donna également la direction de son théâtre +de Saint-Cloud.</p> + +<p>En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique +par une comédie en cinq actes et en vers. C'est +<i>la Coquette corrigée</i>. Ce fut la dernière production de +l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au théâtre. +Il songea même à renoncer à la scène comme acteur. +Sa santé, fort affaiblie, en était la principale cause. +Il n'avait jamais été robuste, le double travail de la +scène et du cabinet commençait à épuiser ses forces. +<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +Il se proposait d'achever à loisir les différents ouvrages +dont il avait déjà préparé les canevas; la mort +ne lui en laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres +le 15 novembre 1761. Il venait d'atteindre soixante +ans.</p> + +<p>Outre les pièces dont nous venons de parler, on +trouve dans son répertoire une comédie intitulée +<i>l'Obstinée</i>. Elle n'a paru sur aucun theâtre; cependant +elle offre plusieurs scènes d'un bon comique. +On peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas +de quelques tragédies qui furent trouvés dans ses +papiers. Le sujet de l'une est <i>la Mort de Cléomène</i>, le +sujet de l'autre, <i>la Mort de Thraséas</i>. On doit d'autant +plus les regretter que, dégagé pour toujours des +travaux de l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à +ceux du poëte. Ses ouvrages décèlent un génie flexible. +Il avait le goût sûr, le style propre au sujet qu'il +traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les genres. +Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice +de ces deux professions, il montra du tact et du talent. +La nature avait peu fait pour lui. Il était fort +laid, il n'avait qu'un faible organe; mais l'intelligence +et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous +les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait +les mœurs les plus pures et la plus exacte probité, +vertus que les plus grands talents ne supposent pas +toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.</p> + +<p class="verse">Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,</p> + +<p>disait La Noue, dans <i>l'Époux par supercherie</i>, et +<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> +il ne le disait jamais qu'avec de grands applaudissements, +parce qu'il affectait de l'appliquer à sa figure, +qui, en effet, n'annonçait rien moins que de la gaîté, +quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres +sentiments de l'âme.</p> + +<p class="verse"><span class="i1">On voit en La Noue un acteur</span><br /> +<span class="i1">Qui fait très-bien son personnage;</span><br /> +<span class="i1">A le lire, c'est un auteur</span><br /> +Qui fait encor mieux un ouvrage.</p> + +<p>Lorsque La Noue eut fait jouer son <i>Mahomet II</i>, +Voltaire, qui avait traité le même sujet, lui écrivit:</p> + +<p class="verse">Mon cher La Noue, illustre père<br /> +De l'invincible Mahomet,<br /> +Soyez le parrain d'un cadet<br /> +Qui sans vous n'est point fait pour plaire.<br /> +Votre fils fut un conquérant:<br /> +Le mien a l'honneur d'être apôtre,<br /> +Prêtre, filou, dévot, brigand,<br /> +Faites-en l'aumônier du vôtre.</p> + +<p>A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à <i>Œdipe</i>, +sa première tragédie, la nature mettait au monde un +homme qui devait marquer dans la littérature du +dix-huitième siècle, <span class="smcap">Marmontel</span>, dont les <i>Contes moraux</i> +ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les +théâtres. Auteur dramatique de mérite, Marmontel a +donné à la scène française, de 1748 à 1770, une douzaine +de tragédies, plusieurs comédies et même quelques +opéras.</p> + +<p><i>Denys le Tyran</i>, tragédie jouée en 1748, commença +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> +la réputation de Marmontel, <i>Aristomène</i> +(1749) eut également un grand succès. Malheureusement +une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait +un des principaux rôles, força d'interrompre le +septième jour les représentations de cette pièce. On +raconte que son médecin voulut profiter de cette +circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à +abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers +de <i>Catilina</i>:</p> + +<p class="verse">N'abusez point, Probus, de l'état où je suis.</p> + +<p>La troisième tragédie de Marmontel, <i>Cléopâtre</i> +(1750), n'eut pas autant de bonheur que ses deux +aînées. A la fin du cinquième acte, malgré la défense +faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup de +cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens, +partit du milieu de la salle. Aussitôt les gardes +de chercher partout le délinquant; mais en vain, il +avait su, à la grande joie des spectateurs, se dérober +à la vindicte de l'autorité. Dans cette tragédie, +<i>Cléopâtre</i>, selon la tradition historique, prend un aspic +et l'approche de son sein pour se donner la mort. +A ce moment, l'aspic de la Comédie-Française sifflait +avec bruit. Quelqu'un ayant demandé en sortant +du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de +la pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis +de l'aspic.»</p> + +<p>Marmontel écrivit les <i>librettos</i> de plusieurs opéras, +entre autres de celui d'<i>Acante et Céphise</i>, dont la +musique était de Rameau. Représentée en 1751, pour +<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> +les fêtes du premier mariage du Dauphin, cette pièce +eut un succès prodigieux. Tout avait été employé, +du reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide, +musique excellente et dépenses considérables.</p> + +<p>Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un +auteur qui a donné plusieurs comédies en collaboration +avec des hommes de lettres de cette époque et +deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent +beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène. +Cet auteur est <span class="smcap">Portelance</span>, dont la tragédie d'<i>Antipater</i>, +lue, relue dans vingt salons de Paris, eut parmi +les gens du grand monde un succès à nul autre pareil. +La chose était même devenue à la mode, on ne +parlait que de l'<i>Antipater</i> de M. Portelance. Qui n'avait +ouï la sublime tragédie de M. Portelance n'avait +jamais ouï quelque chose de beau, d'incomparable. +Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe +dans les rues de la capitale en criant au miracle. On +sait ce que valent souvent les engouements de Paris, +les réputations fausses. <i>Antipater</i> tomba du premier +coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva.</p> + +<p>Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle +comédie des <i>Adieux du goût</i>, qu'il aurait faite +en collaboration avec M. Patu.</p> + +<p>Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a +acquis une certaine célébrité, fit jouer la comédie de +<i>Feinte par amour</i>, et bientôt après, de 1760 à 1773, +les tragédies de <i>Zulica</i>, de <i>Théagène et Chariclée</i>, de +<i>Régulus</i> et d'<i>Adélaïde de Hongrie</i>.</p> + +<p><i>Zulica</i> fut d'abord fort mal accueillie du public; +l'auteur s'empressa d'y faire d'importantes modifications, +<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +et cela en fort peu de temps. Les acteurs, +qui aimaient Dorat, firent un magnifique effort, et, en +huit jours, la tragédie, presque entièrement renouvelée, +fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec +fureur. Cela n'empêcha pas la parodie de s'emparer +de <i>Zulica</i> et d'émettre dans <i>le Procès des ariettes et +des vaudevilles</i> le jugement ci-dessous:</p> + +<p class="verse">Les demandeurs, dans leur requête,<br /> +Ont exposé que <i>Zulica</i>,<br /> +S'est parée des pieds à la tête<br /> +D'ornements pris par-ci, par-là.<br /> +Et quoique l'auteur se fatigue<br /> +Pour se défendre là-dessus,<br /> +Il appert qu'il doit son intrigue<br /> +A <i>Phanazar</i>, à <i>Dardanus</i>.</p> + +<p><i>Phanazar</i> était le titre d'une pièce de Morand.</p> + +<p><i>Régulus</i>, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps +avant que d'être mise à la scène, eut du succès. +Chose assez singulière, le même jour, Dorat eut +deux premières représentations aux Français: <i>Régulus</i> +et la comédie de <i>Feinte par amour</i>; toutes les +deux réussirent. Le parterre le demanda avec acharnement; +mais il ne voulut pas paraître. Cette exhibition +des auteurs était devenue une corvée des plus +désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés +aux lazzis du parterre, qui ne se gênait pas plus alors +que ne se gênent de nos jours les <i>titis</i> des petits +théâtres du boulevard.</p> + +<p>Malgré le succès de <i>Régulus</i> et de <i>Feinte par +amour</i>, on fit sur ces deux pièces ces quatre vers:</p> + +<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> +Dorat, qui veut tout effleurer,<br /> +Transporté d'un double délire,<br /> +Voulut faire rire et pleurer,<br /> +Et ne fit ni pleurer ni rire.</p> + +<p>Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle +épigramme fit rire Dorat.</p> + +<p><span class="smcap">Lemierre</span>, un des bons auteurs des règnes de +Louis XV et Louis XVI, fit représenter plusieurs tragédies +dans lesquelles on trouve de fort beaux vers, +de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766, +il donna aux Français les tragédies de <i>Hypermestre</i> +(1758), de <i>Tirtée</i> (1761), d'<i>Idoménée</i> (1764), +de <i>Guillaume Tell</i> (1766) et celles d'<i>Artaxercès et +de la Veuve du Malabar</i>. Il composa aussi un drame +tiré de l'histoire de Hollande, <i>Barnwell</i>, que l'ambassadeur +du pays empêcha de jouer, en faisant des +représentations à la Cour.</p> + +<p>A la tragédie d'<i>Idoménée</i> se rattache une aventure +assez plaisante; à celle de <i>Guillaume Tell</i>, un joli +mot.</p> + +<p>Les trois premiers actes d'<i>Idoménée</i> avaient été +applaudis, et tout allait bien, lorsque le grand-prêtre +et la peste, arrivant au quatrième, refroidissent les +spectateurs. On avait affiché cette pièce <i>Idoménée</i> +par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute +et s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. +Ce dernier, mandé à la barre du tribunal +des comédiens, s'excuse de son mieux, disant que +c'est le <i>semainier</i> qui lui a dit d'afficher par un Y.—C'est +impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point +de <i>comédien</i> (de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi +<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> +nous qui ne sache <i>orthographer</i>.—Pardon, pardon, +Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il faudrait dire, +pour bien faire, <i>orthographier</i>.</p> + +<p>Après quelques représentations, <i>Guillaume Tell</i>, +qui avait été fort apprécié par les Suisses alors à +Paris, n'eut plus le privilège d'attirer grand monde +au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de +l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle +et spirituelle Arnoult étant venue au théâtre, dit en +plongeant ses regards dans la salle: «Décidément, +point d'argent point de Suisses est un faux proverbe: +ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez +plutôt?»</p> + +<p>Jusqu'au moment où parut <span class="smcap">M. de Belloy</span>, les auteurs +tragiques s'étaient cru obligés de ne choisir +leurs sujets dramatiques que dans les histoires +ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient +tenté de puiser dans l'histoire de France, si fertile +cependant en héroïques actions. Ni Corneille, ni Racine, +ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient pensé à consacrer +leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de +Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux +pièces de <i>Titus</i> et de <i>Zelmire</i>, ne voulut plus puiser +ailleurs que dans les glorieuses annales de la +France. M. de Belloy mérite donc le beau titre de +poëte national.</p> + +<p>Son premier pas dans la carrière dramatique ne +fut pas heureux. Son <i>Titus</i>, joué en 1759, n'eut +qu'une représentation, ce qui fit mettre dans une parodie +ce vers fort spirituel:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span></p> + +<p class="verse">Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.</p> + +<p>Après <i>Zelmire</i>, représentée en 1762, et qui fut un +peu mieux accueillie que l'infortuné <i>Titus</i>, de Belloy +composa son <i>Siége de Calais</i>, qu'il donna en +1765. Cette belle tragédie est un des événements +remarquables qui font époque dans l'histoire de +l'ancien théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la +faire représenter gratis, afin que le peuple de Paris +pût y venir puiser des idées grandes, généreuses et +patriotiques.</p> + +<p>Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler +des représentations <i>gratis</i>, on nous permettra de +donner ici un historique rapide de ce genre de +plaisir si apprécié par le public parisien.</p> + +<p>Les représentations théâtrales gratis pour le peuple +de Paris datent de la fin du dix-septième siècle. L'initiative +première en est due aux administrations des +théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les divers +gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent +des gratifications pour subvenir aux frais occasionnés +par ces représentations.</p> + +<p>Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de +Bourgogne, que le peuple de Paris fut appelé, pour la +première fois, à jouir de ce privilége. A cette époque, +la capitale et la France entière étaient dans la +joie: un héritier présomptif du trône venait de naître.</p> + +<p>Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait +toute sa fortune au grand roi Louis XIV, ne resta +pas en arrière dans cette circonstance. Il voulut que +l'opéra de <i>Persée</i>, dont les paroles étaient de Quinault +<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> +et la musique de lui, fût choisi pour la représentation +tout exceptionnelle qu'il allait donner au +public.</p> + +<p>Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le +monde de la cour et des grands seigneurs. Il avait +été représenté devant le roi. Le Dauphin et Leurs Altesses +Royales avaient honoré la première représentation +de leur présence. Enfin, chose qui était dans +les mœurs de cette époque et qui semblerait bien +singulière aujourd'hui, un jeune prince avait dansé +seul sur le théâtre une très-belle <i>entrée de ballet</i> +(comme on disait alors). Il y avait montré une grâce +merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon +la coutume, et magnifiquement vêtu, tenant l'emploi +d'un des principaux maîtres.</p> + +<p>Cet opéra de <i>Persée</i> agitait, depuis son apparition +sur le théâtre lyrique, tous les beaux-esprits du temps. +La question qu'il avait soulevée était grave. On commentait +les sentiments de Phinée, les uns approuvant, +les autres blâmant ces vers de la pièce:</p> + +<p class="verse">L'amour meurt dans mon cœur; la rage lui succède;<br /> +<span class="i2">J'aime mieux voir un monstre affreux</span><br /> +<span class="i2">Dévorer l'ingrate Andromède,</span><br /> +Que la voir dans les bras de mon rival heureux.</p> + +<p>Les <i>Mercures</i> de l'époque étaient remplis de questions, +de réponses, de discussions en vers, en prose, +et même en <i>galimatias</i>, comme eût dit Boileau. +Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:</p> + +<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> +Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère,<br /> +<span class="i2">Et ce que tout autre aurait dit.</span><br /> +Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit<br /> +Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire;<br /> +<span class="i2">Et sans crainte d'en user mal,</span><br /> +Peut voir avec plaisir périr une infidelle;<br /> +Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle,<br /> +Mais seulement pour faire enrager son rival!</p> + +<p>La représentation <i>gratis</i> donnée à l'occasion de la +naissance du Dauphin, fut accueillie avec transport +par les Parisiens. Ils ne s'évertuèrent nullement à +commenter les paroles de Phinée, et ne s'inquiétèrent +pas de décider s'il avait tort de vouloir faire <i>manger</i> +son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce +au rival, mais ils admirèrent avec beaucoup de tact +et d'intelligence les endroits les plus remarquables +de la délicieuse musique de Lully, et ils furent vivement +impressionnés des décors magnifiques, des machines +merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du +reste, Lully avait fait les choses en grand seigneur. +Un arc de triomphe avait été, par ses ordres et aux +frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle.</p> + +<p>Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de +triomphe parut en feu avec un soleil au-dessus et la +fameuse devise du roi. Le soleil était composé, dit la +chronique du temps, <i>de plus de mille lumières vives +sans être couvertes</i>. On tira ensuite plus de <i>soixante +fusées</i> les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à +minuit une fontaine de vin. Que diraient Lully +et les Parisiens de 1682, s'ils revenaient tout à coup +dans la bonne ville de Napoléon III, un 15 août?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> +L'usage des représentations gratuites fut adopté à +partir de cette époque, mais les théâtres n'eurent +plus à en supporter les frais; le gouvernement ou la +ville de Paris leur accordèrent des subventions pour +les indemniser.</p> + +<p>En 1744, un événement qui fut considéré comme +un grand bonheur public, la convalescence du roi, +porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner deux +magnifiques représentations gratuites, à quelques +jours d'intervalle. La première, qui eut lieu après le +<i>Te Deum</i> chanté en actions de grâces, se composa +de <i>l'Illumination</i>, de <i>la Noce de village</i> et des <i>Fêtes +sincères</i>, trois petites pièces en un acte, avec divertissement, +composées pour la circonstance par Panard. +L'une de ces pièces, <i>les Fêtes sincères</i>, fut, +plus tard, représentée devant la Cour. C'est dans +cette comédie, dédiée à la reine, que, pour la première +fois, Louis XV reçut le nom de <i>Bien-Aimé</i>.</p> + +<p>Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom +que la France entière adopta alors avec enthousiasme.</p> + +<p>Quelques jours après la représentation dont nous +venons de parler, le Théâtre-Italien en donna une +autre gratuite, composée des <i>Paysans de qualité</i>, du +<i>Fleuve d'oubli</i> et d'<i>Arlequin toujours Arlequin</i>.</p> + +<p>Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport +par le public, auquel on ménageait encore une +autre surprise. Les comédiens avaient fait illuminer +la façade du théâtre et placer sur le balcon plusieurs +pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler +toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement +<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> +du monarque. Sur le même balcon, après +la représentation, et pendant toute la soirée, l'excellent +orchestre de la Comédie-Italienne fit danser le +peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration +générale, ce fut une décoration pompeuse qui +embrassait toute la façade du théâtre, ou si l'on veut +de l'<i>hôtel</i> de messieurs les Comédiens du Roi, comme +on disait alors. Cette décoration, qui pourrait paraître +bien mesquine aujourd'hui, consistait en une +vaste toile à la détrempe représentant le temple d'Isis, +de forme circulaire, surmonté par un arc-en-ciel +sur le point le plus élevé duquel on voyait la +déesse répandant la rosée pour féconder la terre. +Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle +étaient placées trois pyramides lumineuses. +Enfin, au milieu du temple tout illuminé, était le +portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec +ses symboles ordinaires et cette inscription:</p> + +<p class="verse"><i>Post nubila Phœbus.</i></p> + +<p>Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds +de hauteur sur cinquante de largeur, avait été dessinée +et peinte par deux Italiens, décorateurs ordinaires +du théâtre. Elle excita une vive curiosité et +produisit une admiration universelle; jamais encore +on n'avait rien vu d'aussi beau dans ce genre.</p> + +<p>En 1753, un siècle après le premier spectacle +gratis, le Théâtre-Français reçut ordre de la Cour +de donner une représentation extraordinaire au peuple +de Paris, et voici à quelle occasion. M. de Belloy +<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> +avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie +du <i>Siége de Calais</i>, cette tragédie, la première +dans laquelle l'histoire nationale n'est pas sottement +travestie. Cette belle tragédie, disons-nous, produisit +une immense sensation, surtout à la Cour, où elle +avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme. +Le roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; +l'auteur leur avait été présenté, et le vieux et brave +maréchal de Brissac, gouverneur de Paris, s'était +écrié après avoir entendu les vers de M. de Belloy: +«<i>Cette pièce est le brandevin de l'honneur.</i>»</p> + +<p>On racontait même que dans un moment d'enthousiasme, +le brave maréchal avait dit à Brizard, +l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher Brizard, +tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai +ton rôle.»</p> + +<p>Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés +des sentiments d'amour national, ne pouvait +qu'être utile pour développer le patriotisme des +masses, voulut que cette peinture des vertus de nos +ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En +conséquence, le Théâtre-Français ouvrit ses portes à +deux battants. On remarqua avec joie, mais non sans +une certaine surprise, que le <i>populaire</i> applaudissait +précisément les passages, les vers qui avaient été +également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé +les suffrages des connaisseurs. Preuve certaine +qu'en France les sentiments nobles, les paroles élevées, +les beaux vers ont un écho dans le cœur du +citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, +on l'a faite bien souvent depuis, et l'on assure +<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> +que nos grands artistes lyriques, tragiques ou +comiques préfèrent une salle composée d'hommes +et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids +devant leurs efforts, à ce public d'élite des premières +représentations qui applaudit ou murmure sourdement +du bout des lèvres ou du bout de la canne, +systématiquement et en résistant à tout entraînement.</p> + +<p>A cette représentation du <i>Siége de Calais</i>, les +spectateurs demandèrent à grands cris: <i>Monsieur +l'auteur!</i> De Belloy parut, et aussitôt sa présence +fut accueillie par un immense cri de: <i>Vive le roi et +monsieur de Belloy!</i></p> + +<p>Il serait impossible de rapporter tous les bons +mots, vrais cris du cœur, échappés à ce peuple si vivement +ému; mais nous citerons celui d'un des <i>titis</i> +du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant +l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre: +«Ce brave bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un +bourgeois de Paris.»</p> + +<p>La noble idée, exprimée si simplement et avec +tant de franchise par l'enfant du peuple de Paris, fut +relevée à Calais. Les habitants de cette ville en furent +frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy serait +leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme +d'Eustache était digne d'être admis au nombre de +ses successeurs. Tous pensèrent que la plus belle récompense +qui pût être offerte à un homme auquel la +ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire +nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption +même de la cité. En conséquence, des lettres +<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> +de citoyen de Calais furent envoyées à l'auteur de la +tragédie, dans une boîte en or sur laquelle on grava +les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une +branche de laurier; d'un autre, par une branche de +chêne avec cette inscription: <i>Lauream tulit, civicam +recipit.</i>»</p> + +<p>En outre, la ville de Calais fit exécuter le portrait +en pied de M. de Belloy, et ce portrait fut placé +dans l'hôtel de ville parmi ceux des bienfaiteurs de +cette généreuse et noble cité.</p> + +<p>La première République ordonna quatre représentations +gratuites par an pour le peuple, et on lit dans +le <i>Moniteur</i> de 1794 une décision qui met une somme +de cent mille francs à la disposition du ministre de +l'intérieur, pour être répartie entre les vingt théâtres +de Paris, selon leur importance, en compensation +des quatre représentations que chacun de ces +théâtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le +jour de la fête du chef de l'État qui a été adopté +pour ces spectacles <i>gratuits</i>, auxquels le populaire se +porte avec un avide empressement.</p> + +<p><i>Le Siége de Calais</i> produisit l'émotion la plus profonde, +la plus générale et la plus utile, non-seulement +à Paris mais dans la province, où il fut joué, applaudi, +redemandé. Presque partout on donna des représentations +gratuites au peuple et aux soldats des garnisons. +Les colonels en firent distribuer des exemplaires +dans les casernes et quartiers de leurs troupes. A +Arras, dans le régiment de la Couronne, on avait fait +mettre en tête de la tragédie imprimée: <i>Pour inspirer +aux nouveaux soldats les sentiments des anciens.</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> +L'auteur de cette belle et noble pièce reçut des lettres +de la France et des pays étrangers. Un caporal +du régiment de Hainaut lui écrivit au nom des hommes +de sa compagnie. Le <i>Siége de Calais</i> pénétra +dans nos colonies grâce au comte d'Estaing, gouverneur +des possessions françaises. Il fit imprimer à ses +frais et distribuer gratis le petit volume. Le corps des +officiers envoya à M. de Belloy un des exemplaires +avec cette inscription en tête: <i>Première tragédie +imprimée dans l'Amérique française.</i></p> + +<p>Il ne manquait plus à cette tragédie que le suffrage +des Anglais: et elle l'obtint, car ils estiment notre +nation. La pièce fut imprimée à Londres en français, +et depuis elle fut traduite deux fois en anglais. La +<i>Gazette de Londres</i> en fit le plus grand éloge.</p> + +<p>Cette pièce fut la cause innocente d'une affligeante +singularité, de la retraite de mademoiselle Clairon et +des torts qu'elle eut envers le public. A la reprise +que l'on devait donner du <i>Siége de Calais</i>, le 15 avril +de l'année 1765, pour la rentrée après la quinzaine +de Pâques, les comédiens affichèrent cette tragédie; +mais il s'éleva entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades, +une discussion qui empêcha le spectacle d'avoir +lieu. Voici à quel propos. Dubois avait un procès +avec son médecin, qui réclamait des honoraires que +ce comédien prétendait avoir payés. Dubois demandait +en justice qu'il fût admis au serment. Le médecin +avait répondu en faisant imprimer un Mémoire +dans lequel il prétendait qu'un comédien ne pouvait +être admis <i>à faire serment, vu sa profession</i>. Les +camarades de Dubois, piqués de ce que celui-ci +<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> +avait donné lieu à ce Mémoire insultant, et voulant +terminer cette affaire désagréable, demandèrent et +obtinrent le renvoi de leur camarade Dubois. Comme +il avait un rôle dans la tragédie du <i>Siége de Calais</i>, +ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle +Dubois, fille de l'acteur renvoyé, fit de si fortes représentations +à MM. les gentilshommes de la Chambre, +qu'elle obtint un sursis et un nouvel ordre portant +que Dubois jouerait son rôle jusqu'à ce que le +roi ait prononcé dans cette affaire. L'ordre fut signifié +aux comédiens quelques heures seulement avant la +représentation, et ils n'eurent ni le temps ni le pouvoir +de le faire révoquer. Cependant l'heure du spectacle +arrive, Le Kain, Molé et Brizard font défaut. +Mademoiselle Clairon arrive, demande si ses camarades +sont au théâtre; on lui répond qu'on ne les a +point vus. Elle les attend, ils ne paraissent pas; alors +elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui +n'avaient point de rôle dans le <i>Siége de Calais</i>, +étaient restés au foyer, fort embarrassés de la manière +dont ils annonceraient au public que la représentation +ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils +savaient que mademoiselle Dubois avait des gens +dans le parterre disposés à mal accueillir tous les +comédiens français. Enfin, un d'entre eux se décide, +il s'avance bravement au bord du théâtre, et dit +d'une voix tremblante: «Messieurs, nous sommes +au désespoir...» Il est interrompu. Une voix du parterre +lui crie: «Point de désespoir, le <i>Siége de Calais</i>!» +Toute la salle répète en chœur: «<i>Calais, +Calais!</i>» L'orateur veut reprendre sa petite harangue, +<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> +vingt fois il la commence, vingt fois les mêmes +cris redoublent avec plus de fureur, accompagnés +de sifflets. Il vient pourtant à bout de faire entendre +qu'il leur est impossible de donner le <i>Siège de Calais</i>, +qu'ils vont donner une représentation du <i>Joueur</i>, +ou bien que l'on va rendre l'argent, puis il se retire.</p> + +<p>Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre, +l'amphithéâtre, les loges même se joignent au +parterre, pour demander à grands cris: <i>Calais, Calais, +Calais!</i> Un quart d'heure après, et au milieu +de ce bruit infernal, qui continue toujours, Préville +paraît, et se jette, en robe de chambre, dans un fauteuil, +pour commencer la première scène du <i>Joueur</i>. +Ce comédien, l'idole du public, qui n'a jamais paru +que pour en recevoir des applaudissements, en est +mal accueilli. On crie; les injures pleuvent sur +mademoiselle Clairon. Mille invectives grossières +sont lancées contre elle, qui ne les méritait pas +plus que ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal, +qui dura plus d'une heure, fût devenu, sans +doute, une scène sanglante, sans la prudence du +maréchal de Biron, qui préféra laisser la colère du +public s'user elle-même et s'exhaler en injures contre +le manque de respect des comédiens, sans faire intervenir +la troupe. Enfin on rendit l'argent. On avait +renvoyé les voitures. La moitié des spectateurs fut +obligée de les attendre; il y avait encore du monde à +la comédie à dix heures du soir. Le lendemain, le +ressentiment du public n'était pas calmé, le théâtre +n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au +Fort-l'Évêque; Brizard, Molé et Lekain y furent mis +<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> +deux jours après, on les y détint pendant vingt-quatre +jours. Au bout de cinq jours, mademoiselle Clairon, +qui se dit malade, sortit de prison et demeura chez +elle aux arrêts pendant le reste du temps. Le mercredi +suivant, à l'ouverture du théâtre, Bellecour +demanda pardon au public dans un discours rempli +d'expressions les plus respectueuses.</p> + +<p><i>Le Siége de Calais</i>, qu'un événement si bizarre +avait fait interrompre à la vingtième représentation, +ne fut remis au théâtre qu'au bout de quatre ans. +Mais il reparut avec un tel éclat, que le public demanda +encore l'auteur, chose sans exemple à une reprise. +Après la dixième représentation, nouvelle interruption, +nouvel intervalle de quatre années. Enfin, +en 1773, la Cour ayant désiré revoir la pièce, on en +donna de suite dix représentations à Paris.</p> + +<p>Le Dauphin et la Dauphine, sur qui <i>le Siége de +Calais</i> avait produit la plus vive impression à Versailles, +le demandèrent pour le premier jour où ils +devaient honorer la Comédie-Française de leur présence. +On ne peut peindre la sensation que cette tragédie +excita. Tous les cœurs s'élevaient en ce moment +vers le prince qui devait être l'infortuné Louis XVI. +On lui prodiguait les expressions énergiques d'amour, +de zèle et de fidélité que l'auteur a mises dans +la bouche des héros de Calais; et l'auguste prince y +répondait en applaudissant tout ce qui pouvait faire +allusion à ses sentiments envers le peuple, qui, vingt +ans plus tard, faisait rouler sa tête sur l'échafaud!...</p> + +<p>Ces deux vers: +<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p> + +<p class="verse">Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère,<br /> +Qui, né fils de l'État, en devienne le père.</p> + +<p>furent accueillis avec enthousiasme.</p> + +<p>De son côté, le Dauphin applaudit ceux-ci:</p> + +<p class="verse">Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!<br /> +Pour te faire adorer tu n'as qu'à le vouloir.</p> + +<p>Jamais tragédie, dans aucun pays, n'avait offert un +spectacle aussi noble et aussi touchant. On remarqua +que le Dauphin et madame la Dauphine saisirent tous +les traits qui développent la bienfaisance et leur attachement +pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur +de leur être présenté après la représentation, et +il reçut des deux princes, des éloges et des témoignages +de leur satisfaction, récompense flatteuse et +que méritait son œuvre patriotique.</p> + +<p class="p4 center"><b>FIN DU PREMIER VOLUME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p> + +<hr class="c5" /> +<div class="footnotes"> +<h2>NOTES</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Jean</i> Allais, ou plutôt <i>Pont</i>-Allais, contemporain et camarade de +Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: <i>Le Jeu du Prince des sots</i>, était +bossu et avait de l'esprit. On le recevait chez les grands personnages de +l'époque, ce qui lui donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal +contrefait, il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant: «Monseigneur, +que l'on dise maintenant que deux montagnes ne peuvent se rencontrer?» +L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez mauvais goût.</p> + +<p>Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était dans l'usage +de les annoncer par les rues et les carrefours, au son du tambourin. Un +dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de faire battre le tambourin +près l'église Saint Eustache. Le curé était en chaire. Ses paroissiens sortant +de l'église pour entendre l'annonce du spectacle, le curé se précipite +vers l'entrepreneur de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui +vous a fait si hardi de tambouriner pendant que je prêche?—Et vous, +reprend aussitôt <i>Pont-Allais</i>, qui vous a fait si hardi de prêcher quand je +tambourine?»</p> + +<p>Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans les <i>Confrères de la Passion</i>, on doit voir l'origine première de +la troupe du Théâtre-Français; dans les <i>Enfants Sans-Souci, Clercs de la Bazoche</i>, +est l'origine première des troupes des théâtres forains, théâtres qui +engendrèrent plus tard l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le +drame.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C'est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en prose, +si nous en exceptons celle de <i>Plutus</i>, traduite d'Aristophane, par Ronsard, +le père de la poésie française, et représentée en 1539, à Paris, au collége +de Coquerel.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Il est juste de dire, comme nous l'avons prouvé précédemment, qu'il +eut un prédécesseur, Lazare Baïf.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant l'apparition +des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait remarquer.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Nous devons dire que si l'on attribue généralement la <i>farce</i> de l'<i>Avocat +Pathelin</i> à Villon, il est quelques auteurs qui prétendent qu'elle fut +faite par Pierre Blanchet, né à Poitiers, en 1459, et mort dans cette ville, +en 1519.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Durfé, né à Marseille eu 1567, mourut en 1625.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas confondre +avec sa <i>Cloreste</i>, il met en scène le berger Philidor et la bergère Éliante.</p> + +<p>Philidor ôte le mouchoir d'Éliante en lui disant:</p> + +<p class="left5">Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue, +Cherche la vérité, la voilà toute nue.</p> + +<p>Éliante répond:</p> + +<p class="left5">—Que fais-tu, Philidor?<br /> +<span class="i6">—C'est que je veux au moins</span><br /> +Te convaincre d'erreur avec deux beaux témoins.<br /> +—Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices<br /> +Je saurai châtier l'auteur et les complices.<br /> +—Pourquoi les caches-tu?<br /> +<span class="i6">—Parce que j'ai raison,</span><br /> +Puisqu'ils sont faux témoins, de les mettre en prison.<br /> +—..... Ta pensée est aimable et gentille,<br /> +Il me semble les voir à travers une grille.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voici un exemple frappant de ce que nous avançons: dans sa pastorale +de <i>Silvie</i>, le berger dit à la bergère:</p> + +<p class="left5">O Dieu! soyez témoin que je souffre un martyre<br /> +Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci?</p> + +<p>Silvie lui répond:</p> + +<p class="left5">Il faut croire plutôt qu'il s'éclate de rire,<br /> +Oyant les sots discours que tu me fais ici.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Mezzetin, nom d'un rôle de la Comédie-Italienne dont le caractère +est à peu près celui de <i>Scapin</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On en était arrivé à ce point, à la Comédie-Française, que l'on vit +la célèbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi lesquels le bilboquet +était alors fort à la mode, jouer à ce jeu dans la pièce de l'<i>Amour vengé</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> C'est seulement on 1686, lors de la représentation du <i>Baron de Fondrières</i>, +comédie <i>attribuée</i> à Thomas Corneille, que l'usage des sifflets commença +à se généraliser parmi les spectateurs du parterre.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de <i>Médée</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous avons été +témoin. Un de nos amis porte à un éditeur en renom un fort joli roman, +le priant de le lire et de le lui éditer, s'il le trouve digne de l'impression. +«Volontiers, lui dit l'éditeur, sans même prendre connaissance du titre de +l'ouvrage; si cela forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes, +1,500 francs que cela vous coûtera.» Le jeune homme se récrie. Alors, +avec une franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend: +«Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il excellent, +je ne ferais pas les frais de l'édition; mais apportez-moi le <i>factum</i> le plus +stupide signé d'un des grands noms de la littérature moderne, et je vous +compte à l'instant 1,500 francs. Votre excellent ouvrage, signé de vous, +je ne le vendrai pas; la rapsodie signée d'un grand nom, je l'écoulerai de +suite; c'est comme cela.» A qui la faute? A l'éditeur ou au public?—Au +public, selon nous, qui ne mord qu'à l'hameçon de la réclame et du charlatanisme, +se souciant fort peu du talent.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Nous parlerons des opéras de Quinault à l'article où il sera question +du genre lyrique.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Colasse avait fait la musique de l'opéra d'<i>Achille</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Il était de Marseille.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Celui de Catilina.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Chaparder</i>, butiner, marauder, verbe qui semble presque avoir obtenu +ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos braves zouaves +l'emploient en paroles et en actions.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Personnages muets.</p> +</div></div> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<p class="center">CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><b>I</b></p> + +<div class="blockquote"> +<p class="center">ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.—LES DEUX PREMIÈRES +PÉRIODES.—DE 1402 A 1588.</p> + +<p class="ni1>">Origine du théâtre en France.—Théâtre à Saint-Maur.—Lettres-patentes +de 1402.—Confrères de la Passion.—Origine du droit +pour les hôpitaux.—<i>Les Mystères.</i>—Analyse d'une de ces pièces.—Anecdote +relative au Mystère de la Passion.—Bon mot +d'un peintre.—<i>Les Moralités.</i>—Origine de la petite pièce.—Analyse +d'une moralité.—Personnages habituels des mystères +et des moralités.—Origine de ce dicton, <i>faire le diable à quatre</i>.—Origine +du prologue.—Principaux auteurs des mystères et +des moralités pendant le quinzième siècle et la moitié du seizième.—Mystères +joués dans les églises au treizième siècle.—Influence +sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau de Bavière en 1385.—Modifications +apportées aux représentations par les pièces connues +sous le nom de <i>Farces</i>.—<i>Les Sottises.</i>—Révolution dans +le théâtre en 1548.—Édit du Parlement.—Les Confrères de la +Passion à l'Hôtel de Bourgogne.—Transition entre le genre sacré +et le genre profane, un peu avant 1548.—Modification du goût en +France.—<span class="smcap">Lazare Baïf et Jean de la Taille.</span>—Principaux +auteurs et principales compositions dramatiques, de 1548 à 1588.—<span class="smcap">Jodelle.</span>—La +tragédie des anciens remise sur la scène française.—<i>Cléopâtre</i>, +<i>Didon</i>.—Les comédies de Jodelle (de 1552 à +1558).—<span class="smcap">Jean de la Rivey.</span>—Ses comédies.—Ses innovations.—Comédie +des <i>Esprits</i>, représentée en 1576.—Les Farces.—<span class="smcap">François +Villon</span>, auteur de celle de l'<i>Avocat Pathelin</i>.—Anecdote +relative à la pièce de la Passion, de Villon.—Succès de +l'<i>Avocat Pathelin</i>, au commencement du seizième siècle.<span class="dalign"><a href="#Page_3">3</a></span></p> + +<p class="center"><b>II</b></p> + +<p class="center">TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.<br /> +DE 1588 A 1630.</p> + +<p class="ni1">Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à 1630.—Les +<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> +Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, +1588.—La troupe se scinde en deux parties en 1600.—La +seconde troupe s'établit au Marais.—<span class="smcap">Robert Garnier.</span>—Les +principales tragédies, de 1568 à 1588.—Anecdotes relatives +aux représentations de <i>Bradamante</i> et de <i>Hippolyte</i>.—<span class="smcap">Alexandre +Hardy</span>, de 1601 à 1630.—Sa fécondité.—Ses principales productions +dramatiques.—<i>La Force du sang</i>, et <i>Théagène et Chariclée</i>.—Prix +des places aux théâtres.—Différents usages.—Entr'actes.—Chœurs.—Orchestre.—Droits d'auteur.—L'art +dramatique pendant les trente premières années du dix-septième +siècle.—<span class="smcap">Nicolas Chrétien</span>, ses pastorales et ses tragédies.—Celle +d'<span class="smcap">Alboin</span>.—<span class="smcap">Raissigner.</span>—L'<i>Aminte du Tasse</i>.—Les +<i>Amours d'Astrée</i>.—<span class="smcap">Pierre Brinon</span>, auteur de la <i>Calomnie</i> et de +<i>l'Éphésienne</i>.—Beaux vers qu'on trouve dans ces deux tragédies.—Les +dernières <i>moralités</i>, en 1606 et 1624, de <span class="smcap">Soret</span>.—Le roman +de l'<i>Astrée</i>, de <span class="smcap">Durfé</span> et de <span class="smcap">Baro</span>.—Pastorale de Baro.—Anecdote +plaisante relative à celle de <i>Cloreste</i>.—<span class="smcap">Pierre du +Ryer.</span>—Ses œuvres dramatiques.—Beaux vers qui s'y rencontrent.—Sa +<i>Lucrèce</i>.—Singulières licences des poëtes de cette +époque.<span class="dalign"><a href="#Page_25">25</a></span></p> + +<p class="center"><b>III</b></p> + +<p class="center">FARCES ET TURLUPINADES.<br /> +DE 1583 A 1634.</p> + +<p class="ni">Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand Corneille.—La +<i>Sylvie</i>, de <span class="smcap">Mairet</span>, en 1627.—<i>Le Duc d'Ossonne</i> et <i>Silvanire</i>, +du même.—Qualités et défauts de Mairet.—Les <i>Bergeries</i>, +de <span class="smcap">Racan</span>, en 1616.—Les tragédies sacrées de <span class="smcap">Nancel</span>, en 1606.—<span class="smcap">Scudéry</span>, +en 1625.—Sa tragi-comédie de <i>Ligdamon et Lidias</i>.—Singulière +préface.—<span class="smcap">Troterel.</span>—<span class="smcap">Claude Billard.</span>—Sa +tragédie d'<i>Henri IV</i>.—<span class="smcap">Mainfray.</span>—Sa tragédie d'<i>Aman</i>.—<i>Borée.</i>—<i>La +Guisade</i>, de Pierre <i>Mathieu</i>.—<span class="smcap">Boissin de Gatterdon.</span>—<span class="smcap">Despanney</span> +et son <i>Adaminte</i>, 1600.—<span class="smcap">Thullin</span> et <i>Les +Amours de la Guimbarde</i>, 1629.—Les <i>Farces</i> remplacées par les +<i>Turlupinades</i>, en 1583.—<span class="smcap">Gros-Guillaume</span>, <span class="smcap">Gauthier-Garguille</span> +et <span class="smcap">Turlupin</span>.—Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.—Histoire +de ce trio.—Vogue qu'il obtient.—Plaintes des acteurs +de l'Hôtel de Bourgogne.—Le cardinal de Richelieu les fait +venir.—Ils jouent devant lui une <i>Turlupinade</i>.—Le cardinal les +incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.—Mort de +Gros-Guillaume.—Désespoir des deux autres amis; leur mort.—Fin +des turlupinades, en 1634.—Récit d'une <i>Farce</i> sous Charles +IX.—Titre singulier d'une autre farce, en 1558.<span class="dalign"><a href="#Page_43">43</a></span></p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> +<b>IV</b></p> + +<p class="center">COMÉDIE-FRANÇAISE.—DE 1600 A 1789.</p> + +<p class="ni1">Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en 1600.—Les +deux théâtres du Palais-Cardinal.—Celui du jeu de paume +de la rue Michel-le-Comte (1633).—<i>Mélite</i>, première comédie de +Corneille (1625).—Rotrou, de 1609 à 1650.—Caractère de son +talent.—Ses compositions dramatiques.—<i>Les Occasions perdues</i> +(1631).—<i>Venceslas</i> (1648).—Anecdote relative à cette +tragédie.—L'acteur Baron.—<i>Cosroës</i> retouché par M. d'Ussé.—Emprunt +fait à Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.—Transformations +diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de +Bourgogne et du Marais, depuis 1600.—Deux troupes françaises +à Paris jusqu'en 1641.—L'<i>illustre</i> théâtre de Molière.—Troisième +troupe, celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, +sous le nom de troupe de <i>Monsieur</i>.—Elle devient troupe du <i>Roi</i> en +1665.—Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.—Trois troupes +françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.—Fusion de la +troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie +dans celle du Marais.—La troupe du Marais dans la rue Guénégaud.—Réunion +des deux troupes françaises, le 21 octobre 1680, +et formation de la troupe de la Comédie-Française ou troupe <i>du Roi</i>.—Elle +est installée d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu +de Paume de la rue Saint-Germain-des-Prés.—Ouverture de +cette salle, le 18 avril 1689.—Période de 1689 à 1770.—Lutte +avec les théâtres forains.—Anecdotes.—Dancourt, directeur de +la Comédie, fait valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient +divers décrets contre les théâtres forains (1710).—Règlement +du 18 juin 1757.—La Comédie-Française, de 1770 à 1782, +aux Tuileries.—De 1782 à 1799 à l'Odéon.—Depuis 1799, à la +salle de Richelieu.—Modifications dans le costume théâtral.—Réflexions.—Suppression +des banquettes sur la scène, 1760.—Réflexions.<span class="dalign"><a href="#Page_63">63</a></span></p> + +<p class="center"><b>V</b></p> + +<p class="center">QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.—LES DEUX CORNEILLE.<br /> +DE 1630 A 1674.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Pierre Corneille.</span>—Considérations générales sur ses œuvres +dramatiques.—Son portrait peint par lui-même.—Sa difficulté +d'énonciation.—Anecdotes sur sa vie.—Ses différentes productions, +dans l'ordre où elles ont été données au théâtre.—<i>Mélite</i> +(1630).—Anecdotes.—<i>Clitandre</i> (1630).—<i>La Veuve et la Galerie +du Palais</i> (1634).—Innovation due à cette dernière comédie.—<i>La +Suivante</i> (1634).—<i>La Place Royale</i> (1635).—Lettre de Claveret.—<i>Médée</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> +(1635), première tragédie de Pierre Corneille.—Son +peu de succès.—<i>L'Illusion</i> (1635).—<i>Le Cid</i> (1636).—Réflexions.—Anecdotes.—Le +cardinal de Richelieu.—L'Académie.—Boileau.—L'acteur +Baron.—<i>Les Horaces</i> et <i>Cinna</i> +(1639).—<i>Polyeucte</i> (1640).—Anecdotes.—Épîtres à la Montauron.—Le +maréchal de La Feuillade.—Dufresne.—<i>La Mort de +Pompée</i> (1641). Le comte de Choiseul.—Ninon de Lenclos.—Pécourt.—<i>Le +Menteur</i> et <i>La Suite du Menteur</i> (1642).—<i>Rodogune</i> +(1646).—Réflexions.—Anecdotes.—<i>Théodore</i>, tragédie (1645).—Anecdote.—<i>Héraclius</i> +(1647).—<i>Andromède</i> (1650).—Anecdote +du cheval.—Succès de cette pièce.—<i>Don Sanche d'Aragon</i> +(1651).—<i>Nicomède</i> (1652).—<i>Pescharite</i> (1653).—Premier échec +grave de Pierre Corneille.—Il veut abandonner le théâtre et mettre +l'<i>Imitation</i> en vers.—<i>Œdipe</i> (1659).—Tragi-comédie de <i>la +Toison d'Or</i> (1660).—<i>Sertorius</i>, tragédie (1662).—Mot de Turenne.—<i>Sophonisme.</i>—<i>Othon</i> +(1664).—Épigramme de Boileau.—<i>Agésilas</i>, +<i>Attila</i> (1666 et 1667).—<i>Tite et Bérénice</i> (1670).—Galimatias +double.—Baron, Molière et Corneille.—Anecdote.—<i>Pulchérie</i> +(1672).—<i>Surena</i>, tragédie (1674).—<i>Psyché</i>, en collaboration +avec Molière.—Anecdote.—Hommages rendus au grand +Corneille pendant sa vie et après sa mort.—Son petit-neveu.—Premier +exemple de représentation à bénéfice.—Deuxième édition +des œuvres de Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire +à la petite-nièce de l'auteur du <i>Cid</i>.—<span class="smcap">Thomas Corneille.</span>—Considérations +sur cet auteur.—Impromptu à propos de son portrait.—Ses +principales productions dramatiques.—L'<i>Ariane</i>.—M<sup>lle</sup> +Duclos.—Anecdote.—<i>Le Comte d'Essex.</i>—<i>Le Festin de Pierre</i> +(1665), en collaboration avec Molière.—Origine de cette pièce.—<i>L'Inconnu.</i>—Chanson +paysanne.—Le <i>Ballet de Louis XIV</i>.—<i>La +Devineresse</i>, comédie dont le succès fut dû à l'actualité.—<i>Timocrate</i> +(1656).—Anecdote à la quatre-vingtième représentation +de cette pièce.—<i>Commode</i> (1658).—<i>Camma</i> (1661).—Succès +de ces trois dernières tragédies.—<i>Laodice</i> (1668).—Bon mot au +sujet de cette pièce.—<i>Achille.</i>—Anecdote d'un peintre à propos +de cette tragédie.<span class="dalign"><a href="#Page_89">89</a></span></p> + +<p class="center"><b>VI</b></p> + +<p class="center">RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.—DE 1636 A 1652.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Richelieu</span>, poëte dramatique.—<i>La Comédie des Thuileries</i> (1635).—Colletet +et de Saint-Sorlin.—Caractère de ce dernier.—Ses vers +sur la violette.—Sa comédie d'<i>Aspasie</i> (1636).—La comédie +des <i>Visionnaires</i> (1637).—Anecdote.—<i>Roxane.</i>—<span class="smcap">Voiture.</span>—Son +épître à M. de Boutillier.—Anecdote relative à l'abbé <span class="smcap">d'Aubignac</span>.—<i>Mirame</i>, +tragi-comédie (1639).—Efforts de Richelieu +<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> +pour faire réussir cette pièce.—Peu de succès de <i>Mirame</i> à la première +représentation.—Anecdote.—Deuxième représentation.—Joie +enfantine du cardinal de Richelieu.—Anecdote relative à +<span class="smcap">Bois-Robert</span>.—<i>Europe</i>, tragi-comédie (1643).—Tribulations de +Desmarets à l'occasion d'<i>Europe</i>.—Richelieu sollicite la critique +de l'Académie.—Sa colère.—Le public préfère <i>le Cid à Europe</i>.—Richelieu +retire la pièce.—Le nombre des auteurs dramatiques +tend à s'accroître au dix-septième siècle.—Les auteurs, les spectateurs +de cette époque et ceux de l'époque actuelle.—Critique.—Les +réclames.—Les premières représentations.—Les journaux.—Jodelet.—Première +pièce faite en vue d'un acteur.—Auteurs +contemporains de Corneille.—<span class="smcap">Bois-Robert.</span>—Ses pièces +des <i>Apparences trompeuses</i>, de <i>l'Amant ridicule</i> et des <i>Orontes</i>, +en 1652 et 1655.—Anecdote.—La cathédrale de Bois-Robert.—Ce +qui donna lieu à la pièce des <i>Orontes</i>.—L'abbé <span class="smcap">Boyer</span>, +célèbre par ses revers au théâtre.—Épigramme sur une de ses +pièces.—<i>Clotilde.</i>—<i>Agamemnon.</i>—Anecdote.—Sonnet sur +cette pièce.<span class="dalign"><a href="#Page_123">123</a></span></p> + +<p class="center"><b>VII</b></p> + +<p class="center">CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.</p> + +<p class="ni1">Singulier hommage rendu à Corneille par M<sup>lle</sup> Beaupré.—Réflexions.—Contemporains +du grand poëte.—<span class="smcap">Tristan.</span>—Sa tragédie +de <i>Marianne</i> (1626).—Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, +chez Richelieu.—<i>Panthée</i> (1637).—<i>Phaéton</i> (1637).—Singulier +portrait des Destinées.—<i>Osman</i> (1656).—<i>Le Parasite.</i>—Qualités +et défauts de Tristan.—Son épitaphe.—<span class="smcap">Claveret</span>, ami +puis rival de Corneille.—Ses productions dramatiques.—<span class="smcap">La +Calprenède</span>, auteur gascon.—Anecdote.—Ses tragédies de +<i>Mithridate</i> (1638), du <i>Comte d'Essex</i>, de <i>la Mort des Enfants de Brute</i> +(1647).—Son style.—<span class="smcap">Benserade.</span>—Anecdotes.—Ses tragédies +de <i>Cléopâtre</i> (1636), de <i>Méléagre</i> (1640).—Citation.—Petite +vanité de Benserade.—Anecdote.—Vers au bas de son portrait.—<span class="smcap">Urbain +Chevreau</span>, poëte poitevin.—Son instruction.—Singulier +anachronisme dans sa tragédie de <i>Lucrèce</i> (1637).—<i>Coriolan</i> +(1638).—Citation.—<span class="smcap">Guérin de Bouscal.</span>—Son esprit.—Ses +qualités.—<i>La Mort de Brute</i>, tragédie (1637).—<i>La Mort +d'Agis</i> (1642).—Ses comédies sur <i>Don Quichotte et Sancho Pança</i>.—<span class="smcap">La +Mesnardière</span> et <span class="smcap">La Serre</span>.—Anecdotes sur ces deux auteurs.—Réflexions.—Tragédies +en prose de La Serre.—<i>Pandoste.</i>—<i>Thomas +Morus</i> et <i>le Sac de Carthage</i>.—Anecdote.—L'auteur +du <i>Parnasse Réformé</i>.—<span class="smcap">Leclerc</span>, de l'Académie Française.—Sa +modestie.—<i>Iphigénie</i> (1645).—Épigramme de Racine.—<span class="smcap">Magnon.</span>—Sa +vanité présomptueuse.—Son livre de la +<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> +<i>Science universelle.</i>—Ses principales productions dramatiques +(1645).—<i>Zénobie.</i>—Anecdote.—<span class="smcap">Gombault</span>, un des fondateurs +de la Société savante qui fut la base de l'Académie.—Sa tragédie +des <i>Danaïdes</i> (1646).—<span class="smcap">Gilbert.</span>—Notice sur ce poëte, un +des plus féconds de l'époque.—Ses tragédies.—<i>Hippolyte</i> (1646).—Anecdote.—<i>Rodogune</i> +(1646).—Gilbert, plagiaire de Corneille.—<i>Sémiramis</i> +(1646).—<i>Les Amours de Diane et d'Endymion</i>, +tragédie (1659).—Épigramme.—<i>Cresphonte</i> (1659).—Anecdote.—<i>Arie +et Petus</i> (1659).—Pastorales de Gilbert.—La tragi-comédie +du <i>Courtisan</i> (1668).—Citation.—Qualités et défauts de +Gilbert.—<span class="smcap">Montauban.</span>—Ses deux tragédies.—Sa pastorale +des <i>Charmes de Félicie</i> (1651).—Citation.—<span class="smcap">L'abbé de Pure</span>, +rendu célèbre par Boileau.—<span class="smcap">M</span><sup>me</sup> <span class="smcap">de Villedieu et Millotet.</span>—<i>Manlius +Torquatus</i> (1662).—<i>Nitetis</i> (1663).—Citation.—Millotet +et son extravagante tragédie de <i>Sainte-Reine</i> (1660).—<span class="smcap">Quinault</span>, +considéré comme poëte tragique.—Notice sur cet auteur.—La +Cour des Comptes.—Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.—Nature +de son talent.—Ses tragédies.—<i>Les Rivales</i> (1653).—Anecdote.—Origine +des droits d'auteur.—<i>Cyrus</i> (1656).—<i>Agrippa</i> +(1661).—<i>Astrate</i> (1663).<span class="dalign"><a href="#Page_143">143</a></span></p> + +<p class="center"><b>VIII</b></p> + +<p class="center">RACINE.—DE 1666 A 1690.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Racine.</span>—Parallèle avec Corneille.—Talent comparé de ces +deux grands poëtes.—Qualités de Racine.—Notice.—Sa tragédie +de la <i>Thébaïde</i>, en 1664.—Anecdote.—Jugement de Corneille +sur Racine.—Tragédie d'<i>Alexandre</i> (1666).—Son peu de +succès dans le principe,—On l'ôte à la troupe de Molière pour la +donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.—Son succès.—Plaisante +anecdote à ce sujet.—Le <i>Dialogue des Morts</i>, de Boileau, +et l'<i>Alexandre</i>, de Racine.—<i>Andromaque</i> (1667).—La Champmeslé +et la Desœillets.—Mot judicieux de Louis XIV.—Boutade +d'un spectateur.—Première parodie.—Chagrin de Racine.—<i>Les +Plaideurs</i> (1668).—Histoire anecdotique de cette jolie comédie.—<i>Britannicus</i> +(1669).—Dénouement, critiqué par Boileau.—Effet +produit sur Louis XIV par quelques vers de cette +tragédie.—Anecdote.—<i>Bérénice</i> (1671).—Sujet donné par +Henriette d'Angleterre.—Parodie.—Mot de Chapelle.—M<sup>lle</sup> de +Mancini.—Le Grand Condé.—Anecdote de la sentinelle et de +M<sup>lle</sup> Gaussin.—Vers à ce sujet.—<i>Bajazet</i> (1672).—Racine, +poëte satirique, de par Boileau.—<i>Mithridate</i> (1673).—Anecdotes +relatives à cette tragédie.—<i>Iphigénie</i> (1674), donnée à +Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.—Vers +de Boileau à cette occasion.—Anecdote de Lully.—Singulière +<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> +annonce à propos d'<i>Iphigénie</i>.—M<sup>lle</sup> Gaussin, dans le rôle +d'Iphigénie.—Vers qu'on lui adresse.—<i>Phèdre</i> (1677).—Ce qui +donna l'idée première de cette tragédie à Racine.—La Champmeslé.—Cabale +contre cette pièce.—La <i>Phèdre</i> de Pradon.—M<sup>me</sup> +Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de Nevers.—Les +trois sonnets.—Grande querelle.—Frayeur de Racine et de +Boileau.—Le fils du Grand Condé les rassure.—Les tribulations +essuyées par le tendre Racine, à propos de cette tragédie, le +font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.—<i>Esther</i> +(1689).—Anecdotes relatives à cette pièce.—<i>Athalie</i> +(1690).—Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV +et défendue par Boileau.—M<sup>me</sup> de Maintenon la fait jouer en présence +du roi.—En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV la +fait représenter à Versailles.—Les principaux personnages de la +cour y prennent des rôles.—En 1716, le Régent donne l'ordre aux +Comédiens de la mettre au théâtre.—Le public commence enfin +à admirer ce dernier chef-d'œuvre de Racine.—Succès de cette +pièce.—Son actualité pendant la Régence.<span class="dalign"><a href="#Page_175">175</a></span></p> + +<p class="center"><b>IX</b></p> + +<p class="center">CONTEMPORAINS DE RACINE.</p> + +<p class="ni1">Examen anecdotique des contemporains de Racine.—<span class="smcap">Pradon.</span>—Son +genre de talent.—<i>Starita.</i>—Anecdote.—<i>Tamerlan</i> (1676).—Mot +de Pradon au prince de Conti.—<i>La Troade</i> (1679).—Sonnet-parodie +de Racine au sujet de cette pièce.—<i>Scipion</i> (1697).—Épigramme +de Gacon.—<i>Germanicus</i> (1694).—Épigramme.—Anecdote +du quatorze de dames.—<i>Régulus</i> (1688).—Le manteau +de Régulus.—Épigramme de Rousseau.—Épitaphe de Pradon.—<span class="smcap">M</span><sup>me</sup> +<span class="smcap">Deshoulières.</span>—<i>Genseric</i> (1680).—Analyse-épigrammatique +de cette tragédie.—<span class="smcap">La Chapelle.</span>—Il cherche à +imiter Racine.—Ses tragédies de <i>Zaïde</i>, de <i>Cléopâtre</i>, de <i>Téléphonte</i> +et d'<i>Ajax</i>, de 1681 à 1684.—Anecdotes.—<span class="smcap">Campistron</span>, élève +de Racine.—Auteur fécond.—Son genre de talent.—<i>Virginie</i> +(1683).—<i>Arminius.</i>—Succès de son <i>Andronic</i> (1685).—Anecdote.—<i>Alcibiade</i> +(1685), et <i>Phraate</i> (1686).—<i>Phocion</i> (1688).—La +bague de Péchantré.—<i>Adrien</i> (1690), tragédie chrétienne.—Citation.—<i>Alcide</i> +(1693).—Quatrain sur cette pièce.—<span class="smcap">Péchantré.</span>—Histoire +de la paternité de <i>Géta</i>, première tragédie de +Péchantré.—<i>Jugurtha</i>.—<i>La Mort de Néron</i> (1703).—Anecdote.—<span class="smcap">Abeille.</span>—Ses +tragédies d'<i>Argélie</i>, de <i>Coriolan</i>, de <i>Lyncée</i>, de +<i>Soliman</i> (de 1673 à 1680).—Anecdotes.—Épitaphe d'Abeille.—Épigramme.—<span class="smcap">Lagrange-Chancel</span>, +dernier élève de Racine.—Sa +prodigieuse facilité.—Sa première pièce faite quand il avait +<i>neuf ans</i>.—Sa tragédie de <i>Jugurtha</i>.—Sa lettre à propos de cette +<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> +pièce.—<i>Oreste et Pilade</i> (1697).—<i>Méléagre</i> (1699).—<i>Athénaïs</i>, +<i>Amadis</i>, <i>Alceste</i>, <i>Ino</i>, <i>Sophonisbe</i> (de 1700 à 1716).—Anecdotes.—Ses +autres pièces.—Ses aventures romanesques.—<span class="smcap">Ferrier</span>, +<span class="smcap">Genest</span>, <span class="smcap">Longepierre</span>, <span class="smcap">Riuperoux</span>, autres contemporains de +Racine.—Leurs tragédies.—Anecdotes.—<span class="smcap">Boursault.</span>—Son +éducation négligée.—Ses principales productions dramatiques.—Sa +tragédie de <i>Germanicus</i> (1679).—De <i>Marie Stuart</i> (1683).—De +<i>Méléagre</i> (1694).—Anecdotes.—Comédies.—<i>Ésope à la Cour</i> +(1701).—Vers retranchés.—<i>Ésope à la Ville</i> (1690), première +pièce à tiroir.—Quatrain de Boursault.—<i>Le Mercure Galant</i> +(1679), première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs rôles.—Anecdotes +sur Visé.—<i>Phaëton</i> (1691).—<i>Les Mots à la mode</i> +(1694).—Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième siècle.—Autres +ouvrages de Boursault.—Jugement sur cet auteur.—<span class="smcap">Fontenelle.</span>—Mérite +de ses œuvres.—Sa tragédie d'<i>Aspar</i> +(1680).—Épigramme.—Couplets.—Ses opéras.—<i>Thétis et Pelée</i> +(1689).—Anecdotes.—<i>Énée et Lavinie</i> (1690).—<i>Bellérophon</i> (1719).—Anecdotes +curieuses.—<i>Endymion</i> (1731).—Couplets<span class="dalign"><a href="#Page_213">213</a></span></p> + +<p class="center"><b>X</b></p> + +<p class="center">DE RACINE A VOLTAIRE.<br /> +DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.</p> + +<p class="ni1">Époque de transition entre Racine et Voltaire.—De la fin du dix-septième +siècle à 1718.—<span class="smcap">Lafosse</span>, <span class="smcap">Danchet</span>, <span class="smcap">Duché</span>, <span class="smcap">Pellegrin</span> +et <span class="smcap">Nadal</span>.—<span class="smcap">Crébillon.</span>—Lafosse, ses quatre tragédies,—<i>Polixène</i> +(1696).—<i>Manlius</i> (1698).—<i>Thésée</i> (1700).—<i>Corisus</i> +(1703).—Danchet, ses qualités.—<i>Hésione</i> (1700).—Anecdote.—<i>Tancrède</i> +(1702).—<span class="smcap">La Maupin,</span> Aventures singulières de cette +actrice.—<i>Aréthuse</i> (1701).—Bon mot.—<i>Achille et Deidamie</i> +(1735).—Bon mot de Voltaire.—Duché de Vancy.—Son +aventure avec le ministre Pontchartrain.—Ses trois tragédies +sacrées: <i>Débora</i>, <i>Absalon</i> et <i>Jonathas</i>, 1706, 1712, 1714.—Pellegrin +protégé de M<sup>me</sup> de Maintenon.—Ses aventures.—Ses belles +qualités.—<i>Polidor</i> (1703).—<i>Pélopée</i> (1733).—Anecdotes.—Sa +comédie du <i>Nouveau-Monde</i> (1722).—Anecdote.—Nadal.—Sa +tragédie de <i>Saül</i> (1704).—Crébillon.—Son genre de talent.—Ses +débuts dans l'art dramatique.—Le procureur Prieur.—<i>Idoménée</i> +(1705).—<i>Atrée et Thyeste</i> (1707).—Anecdote.—<i>Electre</i> +(1708).—Son succès.—Épigramme.—<i>Rhadamiste et Zénobie</i> +(1711).—Anecdote.—Jugement partial de Boileau.—<i>Sémiramis</i> +(1717).—Épigramme contre Voltaire, à propos de la tragédie +de <i>Sémiramis</i>.—Pyrrhus (1726)—<i>Catilina</i> (1748).—Anecdotes.—M<sup>me</sup> +de Pompadour.—Vers supprimés.—Horreur de +Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un succès.—Crébillon +<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> +et son médecin.—<span class="smcap">Chateau-Brun.</span>—Sa tragédie de <i>Mahomet +II</i> (1714), et des <i>Troyennes</i> (1754).<span class="dalign"><a href="#Page_253">253</a></span></p> + +<p class="center"><b>XI</b></p> + +<p class="center">VOLTAIRE.—DE 1718 A 1773.</p> + +<p class="ni1"><span class="smcap">Voltaire</span>.—Il résume tous les genres dramatiques.—Son caractère +littéraire.—Sa tendance au plagiat.—Mot de Fontenelle.—Anecdote +de pâté à propos de <i>Zaïre</i>.—<i>Œdipe</i> (1718).—Son +succès.—Anecdotes et bons mots.—<i>Artémise</i> (1720).—Transformations +successives de cette tragédie.—Anecdotes.—Épigramme.—Origine +des différends de Voltaire et de Rousseau.—<i>Brutus et +Éryphile</i> (1730 et 1732).—Anecdote de la <i>Calotte</i>.—<i>Zaïre</i> (1732).—Vers +à M<sup>lle</sup> Gaussin et à Dufrêne.—<i>Adelaïde Duguesclin</i> (1734).—Sa +transformation.—Anecdote.—Epigramme.—<i>Alzire</i> +(1736).—Le Franc de Pompignan.—Critique d'<i>Alzire</i>.—Comédie +de <i>l'Enfant prodigue</i> (1736).—<i>Zulime</i> (1740).—Jugement de +Voltaire sur cette tragédie.—<i>La Mort de César</i> (1741).—<i>Mahomet</i> +(1742).—Anecdotes.—Apogée des succès pour Voltaire.—<i>Le +Temple de la Gloire</i>, opéra (1743).—Joli mot de Voisenon.—<i>Sémiramis</i> +(1748).—<i>Oreste</i> (1750).—<i>Mérope</i> (1743).—Anecdotes.—Usage +de demander l'auteur.—Un Anglais.—Parodie de <i>Mérope</i> +au théâtre des Marionnettes.—Pellegrin.—Anecdotes et critique +sur <i>Sémiramis</i>.—Le tonnerre de M<sup>lle</sup> Dumesnil.—Anecdote sur +<i>Oreste</i>.—<i>Rome sauvée</i> (1752).—<i>Le Paysan Normand.</i>—<i>Tancrède.</i>—<i>L'Écueil +du Sage</i> (1762).—<i>Les Scythes</i> (1767), et <i>les Triumvirs</i> +(1764).—Anecdotes.—Mot piquant de Voltaire à une actrice.<span class="dalign"><a href="#Page_275">275</a></span></p> + +<p class="center"><b>XII</b></p> + +<p class="center">PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.—DEPUIS 1718.</p> + +<p class="ni1">Principaux tragiques contemporains de Voltaire.—<span class="smcap">Piron.</span>—Ses +tragédies.—<i>Callisthène</i> (1730).—Anecdote.—L'acteur Sarrazin.—L'abbé +Desfontaines et Piron.—<i>Fernand Cortez</i> (1744).—Anecdotes.—<span class="smcap">Monsieur +André</span>, perruquier et poëte, le Jasmin +du dix-huitième siècle.—Sa tragédie du <i>Tremblement de +terre de Lisbonne</i>.—Histoire littéraire de Monsieur André et de sa +tragédie.—Le <span class="smcap">président Dupuis</span> et la tragédie de <i>Tibère</i> (1726).—Épigramme.—<span class="smcap">De +Morand.</span>—Ses infortunes.—Son inaltérable +gaieté, même au moment de la mort.—Ses tragédies de +<i>Teglis</i> (1735).—<i>Childéric</i> (1736).—<i>Mégare</i> (1748).—Anecdotes.—Sa +comédie de <i>l'Esprit du Divorce</i> (1736).—Sujet de cette pièce.—Anecdotes +plaisantes.—<span class="smcap">Le Franc de Pompignan.</span>—Ses +tragédies de <i>Didon</i> et de <i>Zoraïde</i> (1745 et 1734).—Vers supprimés +dans <i>Didon</i>.—Vers à mademoiselle Dufresne.—<i>Les Adieux</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> +<i>de Mars</i> (1735).—Vers supprimés.—<span class="smcap">Lamott-Houdard.</span>—Son +projet d'introduire des tragédies en prose au théâtre.—<i>Les +Machabées</i> (1721).—Succès de cette pièce.—On l'attribue à +Racine.—Anecdote.—<i>Romulus</i> (1722).—<i>Inès de Castro</i> (1723).—Spirituelle +critique.—<i>Œdipe</i> (1726).—Genre de talent de Lamotte.—<span class="smcap">La +Noue</span>, acteur et auteur de mérite.—Son histoire.—<i>Zélisca</i>.—<i>La +Coquette corrigée</i> (1756).—Vers sur lui.—Vers +que lui adresse Voltaire à propos de la tragédie de <i>Mahomet II</i>.—<span class="smcap">Marmontel.</span>—<i>Denys +le Tyran</i> (1748).—<i>Aristomène</i> (1749).—Anecdote.—<i>Cléopâtre</i> +(1750).—L'aspic.—<i>Acante et Céphise</i> +(1751).—<span class="smcap">Portelance.</span>—Sa tragédie prônée d'<i>Antipater</i>.—<span class="smcap">Dorat</span>.—Ses +tragédies de <i>Zulica</i>, de <i>Régulus</i> de 1760 à 1773.—Anecdotes.—Critiques.—<span class="smcap">Le +Mierre.</span>—De 1758 à 1766, il +donne plusieurs belles tragédies à la scène.—Celles d'<i>Idoménée</i> et +de <i>Guillaume Tell</i>.—Anecdotes.—<span class="smcap">De Belloy</span>, poëte national.—Sa +tragédie de <i>Titus</i> (1759).—<i>Zelmire</i> (1762).—<i>Le Siége de +Calais</i> (1765).—Nombreuses anecdotes sur cette pièce.—Origine +et historique des représentations dites <i>gratis</i>.—Anecdotes.<span class="dalign"><a href="#Page_297">297</a></span></p> +</div> + +<p class="p2 center"><small><b>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</b></small></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien +Théâtre en France, Tome Premier, by Albert Du Casse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE *** + +***** This file should be named 35609-h.htm or 35609-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/0/35609/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/35609-h/images/cover.jpg b/35609-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b981d94 --- /dev/null +++ b/35609-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..5485b05 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #35609 (https://www.gutenberg.org/ebooks/35609) |
