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+The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en
+France, Tome Premier, by Albert Du Casse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier
+ Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien,
+ Vaudeville, Théâtres forains, etc...
+
+Author: Albert Du Casse
+
+Release Date: March 18, 2011 [EBook #35609]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
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+
+
+
+ HISTOIRE ANECDOTIQUE
+
+ DE
+
+ L'ANCIEN THÉATRE
+
+ EN FRANCE
+
+ THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN
+ VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.
+
+ PAR
+
+ A. DU CASSE
+
+ AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.
+
+ TOME PREMIER
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ E. DENTU, ÉDITEUR
+
+ LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE
+
+ PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+ 1864
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ HISTOIRE ANECDOTIQUE
+
+ DE
+
+ L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º.
+
+HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE
+ LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi Joseph_, 3
+ vol. in-8º.
+
+ALBUM DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.
+
+PRÉCIS HISTORIQUE DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE LYON EN 1814, 1 vol.
+ in-8º.
+
+MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol. in
+8º.
+
+OPÉRATIONS DU NEUVIÈME CORPS DE LA GRANDE-ARMÉE EN 1806 ET EN 1807, 2
+ vol. in-8º avec atlas.
+
+PRÉCIS DES OPÉRATION DE L'ARMÉE D'ORIENT DE MARS 1854 À OCTOBRE 1855,
+ 1 vol. in-8º.
+
+LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in-8º.
+
+LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8º.
+
+MÉMOIRES DU PRINCE EUGÈNE, 10 vol. in-8º.
+
+LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.
+
+SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.
+
+
+ROMANS
+
+QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.
+
+RAMBURES, 1 vol. in-8º.
+
+DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8º.
+
+LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8º.
+
+LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18. { En collaboration
+ { avec
+LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.{ M. VALVIS.
+
+Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai composé ce livre en
+_bouquinant_. C'est du neuf fait avec du vieux. S'il vous intéresse
+autant à lire qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un et
+l'autre.
+
+
+
+
+HISTOIRE ANECDOTIQUE
+
+DE
+
+L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE
+
+
+
+
+I
+
+ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.
+
+DE 1402 A 1588.
+
+ Origine du théâtre en France.--Théâtre à
+ Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la
+ Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les
+ mystères_.--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au
+ mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les
+ moralités_.--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une
+ moralité.--Personnages habituels des mystères et des
+ moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à
+ quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des
+ mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la
+ moitié du seizième.--Mystères joués dans les églises au
+ treizième siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données
+ à Isabeau de Bavière, en 1385.--Modifications apportées aux
+ représentations par les pièces connues sous le nom de
+ _farces_.--_Les sottises_.--Révolution dans le théâtre en
+ 1548.--Édit du Parlement.--Les Confrères de la Passion à
+ l'Hôtel de Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le
+ genre profane, un peu avant 1548.--Modification du goût en
+ France.--LAZARE BAÏF et JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs
+ et principales compositions dramatiques, de 1548 à
+ 1588.--JODELLE.--La tragédie des anciens remise sur la scène
+ française.--_Cléopâtre, Didon._--Les comédies de Jodelle (de
+ 1552 à 1558).--JEAN DE LA RIVEY.--Ses comédies.--Ses
+ innovations.--Comédie des _Esprits_, représentée en 1576.--Les
+ farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de celle de l'_Avocat
+ Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de la Passion, de
+ Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au commencement du
+ seizième siècle.
+
+
+L'origine du théâtre en France ne remonte pas au delà du commencement
+du quinzième siècle. Toute tradition de l'art dramatique qui, chez les
+anciens, avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait
+entièrement perdue, lorsque, poussés par une pensée pieuse, quelque
+bourgeois de Paris eurent l'idée de former une société, d'élever un
+théâtre, et d'y représenter les _Mystères de la Passion_.
+
+C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes, qu'ils choisirent pour y
+dresser leurs tréteaux. Le choix de Saint-Maur fut déterminé par deux
+raisons. La première, c'est que la société dramatique craignait, et
+elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir d'exercer dans
+l'intérieur de la ville; la seconde, c'est que les quartiers
+avoisinant la place Royale étaient alors la partie la mieux habitée de
+Paris, et que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu éloigné
+des grands hôtels.
+
+Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles aux représentations;
+mais, en 1402, la troupe de Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer
+devant Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet infortuné
+monarque, et les acteurs obtinrent des lettres-patentes pour leur
+établissement dans la capitale.
+
+C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter la création du
+premier théâtre à Paris. La troupe prit le nom de _Confrères de la
+Passion_, nom qui rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de
+l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des Saints. La salle de
+spectacle fut tout simplement une salle de l'hôpital de la Trinité,
+rue Saint-Denis.
+
+Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères de la Passion
+subsista sans rival et sans grande amélioration, il était fort couru
+cependant, puisqu'en 1541, un arrêt du Parlement obligea la société à
+payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, _pour les
+indemniser_ de la diminution que l'on remarquait dans les aumônes qui
+leur étaient faites depuis les représentations théâtrales. C'est à cet
+édit qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe pour les
+hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à nous et qui subsiste
+encore.
+
+L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait _Mystère_, était un
+_factum_ presque toujours long, grossier et absurde, tiré de
+l'Écriture sainte et de la Legende des saints, et où Dieu et le diable
+étaient souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand succès
+furent: _le Mystère des Actes des Apôtres_, par Arnoul et Simon Gréban
+(représenté en 1450); _le Mystère de la Passion_, par Jean Michel (en
+1490); _le Mystère du_ VIEIL _Testament_, par Jean Petit (en 1506);
+_le Mystère de la Conception et Nativité de la glorieuse Marie vierge
+avec le mariage d'icelle_, etc., par Joseph de Marnef (en 1507); _le
+Mystère et beau miracle de Saint-Nicolas_, avec quatre-vingt-quatre
+personnages, par Pierre Sergent (en 1544).
+
+On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de pièces, par l'analyse
+de l'une d'elles, _le Mystère du_ VIEIL _Testament_. Dieu, irrité des
+crimes qui se commettent à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer le
+feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage ayant nom
+_Miséricorde_, veut intercéder pour les habitants des cités
+condamnées; Dieu répond naïvement:
+
+ Leur péché si fort me déplaît,
+ Vu qu'il n'y a ni raison ni rime,
+ Qu'ils descendront tous en abîme.
+
+_Le Mystère de la Passion_, qui fut représenté en Suède, sous le règne
+de Jean II, devint la cause d'une véritable et épouvantable tragédie.
+L'acteur ayant le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit
+tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement le fer de son
+arme dans le côté de celui qui était sur la croix. Ce dernier tomba
+mort et écrasa dans sa chute l'actrice qui représentait Marie. Jean
+II, indigné de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de lance,
+se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre fait voler sa tête.
+Le public, à son tour, exaspéré de la mort d'un homme qui lui plaît,
+envahit le théâtre et décapite le roi.
+
+Les représentations des Mystères servaient aussi souvent pour les
+fêtes et les solennités, telles que les mariages des princes, leurs
+entrées dans la capitale.
+
+Les idées les plus absurdes trouvaient place dans ces sortes de poëmes
+dramatiques. Ainsi, dans l'un d'eux, Jésus-Christ en perruque et le
+diable en bonnet à deux cornes, se disputent, se battent à coups de
+poing et finissent par danser ensemble.
+
+Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à ceux qui
+l'entouraient en regardant _un paradis_ qu'il venait de terminer pour
+la représentation d'un Mystère.
+
+--«Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ni que vous
+verrez.»
+
+Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau genre de pièces
+théâtrales, auxquelles on donna le singulier nom de _Moralités_,
+partagea d'abord avec les Mystères les faveurs de la scène, puis leur
+succéda.
+
+Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième siècle, que les
+_Moralités_ eurent les honneurs du théâtre. Dans le principe, une
+Moralité n'était qu'une petite pièce qu'on jouait après le Mystère,
+pour faire rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer les
+représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas encore longtemps,
+_la petite pièce_, et par ce qu'on appelle aujourd'hui _une fin de
+rideau_.
+
+JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, est un des premiers qui ait
+introduit les Moralités au théâtre. Au commencement du règne de Louis
+XII, il en fit représenter une intitulée le _Nouveau-Monde_, qui eut
+un grand succès. Cette pièce contenait un trait de satire très-vif
+contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui avait autorisé les poëtes à
+critiquer les défauts de toutes les personnes de son royaume, sans
+exception, fut le premier à en rire.
+
+Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités les plus admirées du
+théâtre de cette époque.
+
+La pièce est intitulée _le Mirouer et l'exemple des enfants ingrats_.
+Un père et une mère marient leur fils unique et lui abandonnent tous
+leurs biens. Ils tombent dans la misère et ont recours à leur enfant.
+Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse. A son repas,
+il se fait servir un pâté de venaison. Du pâté s'élance un crapaud qui
+s'attache à son nez et que rien ne peut en arracher. Pensant que ce
+doit être une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le
+renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est qu'au moment où il
+obtient l'absolution du Saint-Père que le crapaud tombe de son nez.
+
+Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement les frais des
+Mystères, Satan avait d'ordinaire la plus large part dans les
+Moralités. On voyait souvent plusieurs diables sur la scène. Les
+représentations prenaient le nom de _Petite Vie ou Grande Diablerie_,
+suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre diables sur le théâtre;
+d'où est venu le proverbe de _faire le diable à quatre_.
+
+Il est juste de dire que malgré les défauts de toute nature dont ces
+sortes de pièces fourmillaient, on y trouvait cependant parfois des
+idées morales et des mots spirituels.
+
+Une Moralité jouée dès le commencement du seizième siècle, nous offre
+une nouveauté dont les auteurs modernes du boulevart abusent bien
+souvent: le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici
+question, fait connaître de la manière suivante, à son public, le but
+de sa pièce:--Un jour, dit-il, j'étais couché seul dans ma chambre, je
+me sentis tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis
+Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les moyens qu'il
+employait pour tenter les chrétiens. Quant aux hérétiques,
+ajoutait-il, et aux infidèles, comme ils me sont acquis, je ne m'en
+inquiète guère. Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant
+n'être entendu de personne, découvrait à son maître toutes ses ruses,
+sans réticence, sans déguisement; aussi, lorsque je fus de retour chez
+moi, je m'empressai de prendre la plume et d'écrire tout ce que
+j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu retenir, afin de
+faire connaître aux chrétiens les principaux tours de Satan. Ils
+pourront ainsi les prévenir et les éviter.»
+
+Aux auteurs des Mystères et des Moralités que nous avons cités plus
+haut, nous pouvons encore en ajouter quelques-uns. BARTHÉLEMY ANNEAU,
+principal au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque, fit
+représenter _les Mystères de la Nativité par personnages_. Anneau eut
+une fin tragique. Le 21 juin 1565, au moment où la procession passait
+devant le collége, une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres sur
+le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait. Le peuple,
+furieux, se précipita dans l'établissement et massacra sans pitié le
+principal, qui avait du reste une fort mauvaise réputation.
+
+JEAN ABUNDANCE, notaire au Pont-Saint-Esprit, qui composa plusieurs
+Mystères et les fit jouer vers 1544. _Moralité et figure sur la
+Passion_; _le joyeux Mystère des Trois Rois_; _le Couvert
+d'humanité_; _le Monde qui tourne le dos à chacun_; _Plusieurs qui
+n'ont pas de conscience_.
+
+JEAN ALLAIS[1], maître et chef des joueurs de Moralités et de Farces,
+et qui mourut vers la fin du seizième siècle après avoir fait
+représenter quelques pièces.
+
+ [1] _Jean_ Allais, ou plutôt _Pont_-Allais, contemporain et
+ camarade de Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: _Le Jeu
+ du Prince des sots_, était bossu et avait de l'esprit. On le
+ recevait chez les grands personnages de l'époque, ce qui lui
+ donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal contrefait,
+ il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant:
+ «Monseigneur, que l'on dise maintenant que deux montagnes ne
+ peuvent se rencontrer?» L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez
+ mauvais goût.
+
+ Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était
+ dans l'usage de les annoncer par les rues et les carrefours, au
+ son du tambourin. Un dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de
+ faire battre le tambourin près l'église Saint Eustache. Le curé
+ était en chaire. Ses paroissiens sortant de l'église pour entendre
+ l'annonce du spectacle, le curé se précipite vers l'entrepreneur
+ de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui vous a fait
+ si hardi de tambouriner pendant que je prêche?--Et vous, reprend
+ aussitôt _Pont-Allais_, qui vous a fait si hardi de prêcher quand
+ je tambourine?»
+
+ Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais.
+
+BONFONS, le plus ancien des auteurs dramatiques français connus. Il
+fit jouer une pièce sous le titre de _Griselidis_ ou _la marquise de
+Salus_, histoire mise par personnages et rimes, l'an 1395.
+
+JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, auteur d'une pièce à huit
+personnages, intitulée _Sottie_, et d'une moralité qui fait allusion à
+la pragmatique qui, sous Louis XII, divisait la France.
+
+SIMON BOURGOIN, valet de chambre de Louis XII, auteur d'une Moralité
+ayant pour titre: l'_Homme juste et l'Homme mondain_.
+
+JEAN PARMENTIER, marchand de Dieppe, qui fit jouer en 1527 dans sa
+ville natale: la _Moralité très-excellente_, en l'honneur de la
+glorieuse assomption de Notre-Dame.
+
+Cette circonstance prouve que vers le seizième siècle, Paris n'était
+plus seul en possession d'un théâtre, et que le goût des
+représentations dramatiques avait gagné la province.
+
+Au treizième siècle, près de deux cents ans avant la fondation du
+théâtre des Confrères de la Passion, à Saint-Maur, on jouait déjà des
+espèces de tragédies rimées ou plutôt _rimaillées_, et, chose plus
+singulière, en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention
+d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient pour personnages
+Dieu, le diable et les saints, étaient représentées _dans les
+églises_. Elles différaient des Mystères qu'on introduisit plus tard
+au théâtre, en ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est
+là certainement la plus ancienne origine des pièces chantées, et la
+première et grossière image des opéras. Avant la révolution de 1789,
+beaucoup d'abbayes possédaient encore dans leurs archives, des
+manuscrits contenant des sortes de drames de cette espèce, joués dans
+les églises avec chant, déclamation et gestes.
+
+Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères de la Passion,
+d'autres sociétés théâtrales tentèrent de se fonder en France, dans le
+but de _bénéficier_ plutôt que dans celui de _moraliser_; car
+Philippe-Auguste chassa les comédiens de son royaume, en disant: Que
+le théâtre du monde fournissait assez de comédiens en original, sans
+s'amuser à les copier et sans s'arrêter à leurs fictions; intention
+morale, sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps suivie.
+
+En 1385, quelques années avant la fondation du théâtre de Saint-Maur,
+lors de l'entrée à Paris de la belle Isabeau de Bavière, femme de
+Charles VI, on établit sur les places publiques des théâtres en plein
+vent, où se trouvaient des choeurs de musique, des orgues, et sur
+plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent _diverses histoires
+de l'Ancien-Testament_.
+
+Au moyen de machines ingénieuses, probablement dans le genre de ce
+qu'on appelle aujourd'hui au théâtre _des trucs_, on fit descendre des
+édifices plusieurs enfants vêtus comme on a coutume de représenter les
+anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête de la reine. Un homme,
+se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de
+Notre-Dame jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint
+également déposer une couronne sur le front d'Isabeau. Comme la nuit
+était close quand l'audacieux équilibriste exécuta ce tour périlleux,
+il prit à la main un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien
+apercevoir.
+
+Dans cette grande représentation ou mise en scène de l'entrée de la
+reine Isabeau à Paris, on peut donc retrouver la trace, peut-être même
+l'origine, du drame proprement dit, du drame avec musique ou opéra, du
+drame avec mise en scène, machines, trucs ou pièce féerique. C'est à
+cette époque qu'il est permis de reporter les premiers essais de
+l'art de l'équilibriste.
+
+Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de Louis XII, le goût
+du public pour le genre des représentations théâtrales se modifia. Aux
+Mystères et aux Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un
+acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma _Farces_.
+
+Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des Moralités, ne
+manquaient pas d'originalité et d'esprit, et bien des auteurs y
+puisèrent, par la suite, une partie de leurs idées et de leurs bons
+mots. Sans vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut dire
+que plusieurs approchaient du comique de bon aloi. Il serait
+impossible de donner l'énumération, même approximative, de ces pièces.
+Beaucoup n'étaient jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois
+troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et auxquelles le
+public donnait les noms: d'_Enfants Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs
+de la Bazoche_. Les théâtres portatifs sur lesquels on représentaient
+d'habitude les Farces, finirent par inquiéter les acteurs qui avaient
+remplacé les Confrères de la Passion, et l'on verra les réclamations
+qui furent portées par eux, sous Louis XIII[2]. Disons aussi, en
+passant, qu'une de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant
+le règne de François Ier. Elle fait pour ainsi dire école, c'est
+celle de _l'avocat Pathelin_, du poëte VILLON, remise à la scène deux
+siècles après, par Brueys. Nous en parlerons avec quelques détails, un
+peu plus loin.
+
+ [2] Dans les _Confrères de la Passion_, on doit voir l'origine
+ première de la troupe du Théâtre-Français; dans les _Enfants
+ Sans-Souci, Clercs de la Bazoche_, est l'origine première des
+ troupes des théâtres forains, théâtres qui engendrèrent plus tard
+ l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le drame.
+
+Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore d'autres d'un genre
+analogue qu'on nomma les _Sottises_, et qui, moitié sérieuses, moitié
+bouffonnes, finirent par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries
+telles que le public en fut scandalisé.
+
+Telle fut la filière par laquelle les représentations théâtrales et le
+genre dramatique passèrent en France, depuis leur origine jusqu'à
+l'année 1548.
+
+Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre. On ôta aux
+Confrères de la Passion la maison de la Trinité, qui rentra dans sa
+destination première et redevint un hôpital. Puis, comme le goût
+s'était un peu épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du diable
+avait fini par paraître quelque chose d'assez inconvenant, on permit
+aux Confrères de construire une salle de spectacle et d'y donner des
+représentations, mais sous la condition expresse, _par arrêt du
+Parlement_, que l'on ne jouerait que des pièces à _sujets profanes,
+licites et honnêtes_.
+
+Les Confrères de la Passion avaient fait des gains considérables
+pendant les cent quarante-six ans qu'ils avaient exercé de père en
+fils, leur profession lucrative. La société étant fort riche, acheta
+l'ancien hôtel des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle éleva
+des constructions fort belles, et pendant quarante ans encore
+(jusqu'en 1588), elle continua à donner des représentations. Elle
+était assez désappointée, du reste, d'être obligée de renoncer aux
+Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont les membres
+faisaient profession de piété.
+
+Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été abandonnées
+qu'après l'édit de 1548, on doit signaler cependant trois drames ou
+tragédies qui, représentés par les Confrères de la Passion sur leur
+ancien théâtre avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la
+transition du genre sacré au genre profane. Deux de ces pièces sont de
+LAZARE BAÏF: 1º _Electre, tragédie contenant la vengeance de
+l'inhumaine et très-piteuse mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande,
+faite par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus, traduit du
+grec de Sophocle, ligne pour ligne, vers pour vers, en rimes
+françaises_. 2º HECUBA. Toutes deux furent représentées en 1537. La
+troisième pièce, _la Destruction de Troie_, jouée en 1544, est de
+CHOPINEL.
+
+Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des Mystères, qui font
+leur apparition sur le théâtre avant l'édit de 1548.
+
+Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la littérature
+dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, le goût s'était étendu et
+épuré; l'imprimerie avait été inventée; les lettres avaient eu leur
+renaissance sous François Ier; les livres, devenus moins rares,
+ramenaient les idées vers le théâtre des anciens. On pensa donc
+d'abord à traduire les auteurs grecs et romains, puis à les imiter,
+puis enfin, on s'enhardit jusqu'à créer des pièces à sujets non encore
+traités.
+
+Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un des premiers qui
+aient songé à faire revivre, sur la scène française, les tragédies des
+anciens, fut abbé, conseiller au Parlement, maître des requêtes, et
+enfin ambassadeur à Venise en 1538. C'était pour cette époque, un
+littérateur des plus distingués. Si Lazare Baïf fut en quelque sorte
+le régénérateur de la tragédie, JEAN DE LA TAILLE DE BONDAROY fut le
+régénérateur de la comédie. Né près de Pithiviers, gentilhomme de la
+Bauce, Jean de la Taille donna au théâtre, outre plusieurs tragédies
+(dont une avec choeur, la _Famine_), trois comédies en prose: les
+_Corrivaux_ en 1562[3]; _Négromant_ en 1568 et le _Combat de Fortune
+et de Pauvreté_ en 1578. La première de ces comédies, tirée de
+l'Arioste, a un prologue très-significatif; il commence ainsi: «Il
+semble, Messieurs, à vous voir assemblés en ce lieu, que vous y soyez
+venus pour ouïr une comédie. Vraiment, vous ne serez point déçus de
+votre intention. Une comédie, pour certain, vous y verrez, non point
+une farce, ni une moralité. Nous ne nous amusons point en chose, ni si
+basse, ni si sotte, et qui ne montre qu'une pure ignorance de nos
+vieux Français. Vous y verrez jouer une comédie faite au patron, à la
+mode et au portrait des anciens Grecs et Latins; une comédie, dis-je,
+qui vous agréera plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les
+moralités qui furent onc jouées en France. Aussi, avons-nous grand
+désir de bannir de ce royaume telles badineries et sottises qui, comme
+amères épiceries, ne font que corrompre le goût de notre langue.»
+
+ [3] C'est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en
+ prose, si nous en exceptons celle de _Plutus_, traduite
+ d'Aristophane, par Ronsard, le père de la poésie française, et
+ représentée en 1539, à Paris, au collége de Coquerel.
+
+Comme on le voit, le prologue est tout un programme. C'est l'acte de
+rupture de l'ancien théâtre avec le nouveau. C'est le goût cherchant à
+supplanter le ridicule.
+
+Les principaux écrivains qui travaillèrent en France pour le théâtre,
+de 1548 à 1588, époque de transition, sont:
+
+FONTENY, ancien confrère de la Passion, qui fit paraître, en 1587, _le
+Beau Pasteur_, _la Chaste Bergère_ et _Galathée_, assez ennuyeuses
+pastorales.
+
+GUERSENS, avocat au Parlement de Bretagne, puis sénéchal de Rennes,
+lequel composa, vers 1583, quelques pastorales.
+
+MONTREUX, auteur de plusieurs tragédies, entre autres celle
+d'_Isabelle_, tirée du poëme de _l'Arioste_, où l'on trouve le
+dialogue suivant entre Rodomont et Isabelle, dialogue qui fera juger
+de la convenance des pièces de cette époque:
+
+ RODOMONT.
+
+ Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars
+ Me permet de ravir, seule loi des soudars.
+
+ ISABELLE.
+
+ Un plaisir si léger vous sera peu durable.
+
+ RODOMONT.
+
+ Nul plaisir n'est léger, qui nous est secourable.
+
+ ISABELLE.
+
+ Est-ce bien que forcer une simple femelle?
+
+ RODOMONT.
+
+ Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle.
+
+MATHIEU, principal du collége de Vercel, puis historiographe, et qui
+donna au théâtre, en 1580, la tragédie de _Clytemnestre_, celle de
+_Vasthi répudiée_, en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, _la
+Guisarde ou le triomphe de la Ligue_, à laquelle Racine, dans
+_Athalie_, emprunta plus d'une pensée.
+
+JACQUES DE BOYS, auteur de _Comédie et Réjouissance de Paris_, poëme
+dramatique représenté en 1559, composé à l'occasion du mariage du roi
+d'Espagne et du prince de Piémont avec Élisabeth et Marguerite de
+France, à la fin duquel poëme ces princesses chantent des épithalames.
+
+DESMAZURES, capitaine d'une troupe de cavalerie sous Henri II, qui
+composa, en 1566, les tragédies de _Josias_, de _David combattant_,
+_David fugitif_ et _David triomphant_.
+
+LEBRETON, auteur de plusieurs tragédies, entre autres _Adonis_,
+_Dorothée_, jouées en 1579.
+
+LE DEVIN, qui fit les tragédies d'_Esther_, de _Judith_ et de
+_Suzanne_, de 1570 à 1576.
+
+Trois autres auteurs méritent une étude toute particulière, car tous
+les trois font époque et même école. JODELLE, pour la tragédie; LA
+RIVEY, pour la comédie; VILLON, pour les pièces dénommées farces.
+Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous ne devons pas
+oublier de citer GÉRARD DE VIVRE, qui fit jouer, en 1577, _les Amours
+de Thésée et de Déjanire_. Cette pièce se termine par le mariage de
+Thésée et de Déjanire, ce qui est très-moral; mais ce qui est moins
+convenable, ce sont les dernières paroles de l'acteur au
+public:--«Messieurs, n'attendez pas que les noces se fassent ici, vu
+que le reste se fera là dedans.»
+
+JODELLE passe pour le premier qui essaya de ressusciter l'ancienne
+tragédie. Il ne put suivre que d'un peu loin les grands modèles de
+l'antiquité; mais il eut le courage de les prendre pour guides, ce
+qui, à cette époque, était beaucoup. Il rendit par là un immense
+service à l'art dramatique en France, car il trouva bientôt des
+imitateurs[4]. Ce poëte, qui eut une grande réputation, et qui fut
+honoré de la protection des rois Henri II et Charles IX, était encore
+fort jeune quand il donna au théâtre sa première tragédie,
+_Cléopâtre_, en 1552. Cette pièce eut des partisans et des
+adversaires; mais elle fit tant de plaisir à Henri II que ce prince
+fit compter à Jodelle cinq cents écus d'or; chose fort rare. Le succès
+du poëte faillit lui coûter bien cher. Les applaudissements dont on
+l'accabla échauffèrent la tête de quelques-uns de ses amis. Dans une
+partie de carnaval faite à Auteuil près Paris, Ronsard et les autres
+poëtes formant ce qu'on appelait la _pléiade_ française, eurent
+l'idée bouffonne de sacrifier un bouc à Jodelle, en imitation d'une
+des anciennes fêtes à Bacchus. Des couplets furent chantés, il
+s'ensuivit une espèce de baccanale qui, de nos jours, paraîtrait fort
+innocente, et qui parut alors un attentat à la religion. Ce fut à
+grand'peine que les auteurs de cette scène _renouvelée des Grecs_
+purent échapper aux châtiments des impies et des athées.
+
+ [4] Il est juste de dire, comme nous l'avons prouvé précédemment,
+ qu'il eut un prédécesseur, Lazare Baïf.
+
+Jodelle fit représenter également, en 1552, sa tragédie de _Didon se
+sacrifiant_. Comme dans sa _Cléopâtre_, il y eut des choeurs, ainsi que
+c'était l'usage chez les anciens. Outre plusieurs autres pièces moins
+importantes, le poëte de Henri II et de Charles IX composa des comédies
+qui sont plus remarquables par les licences de pensées et de style, par
+les obscénités même, que par un mérite littéraire. La première de ces
+comédies, jouée en 1552, est _Eugène ou la Rencontre_, pièce en cinq
+actes en vers de huit syllabes avec prologue. Puis vint _la Mascarade_,
+_Momerie ou Muette_, _pantomime ou pièce dramatique_, qui fut exécutée à
+l'Hôtel-de-Ville, en 1558, en présence de Henri II.
+
+Jodelle eut le grand mérite de comprendre ce que valaient les anciens,
+assez de force de volonté pour suivre leurs traces, assez de talent pour
+faire quelques pas dans la même carrière. Il y avait une sorte
+d'élévation dans sa pensée; et si la langue lui eût prêté plus de
+charmes peut-être eût-il été un grand poëte dramatique? Nul, avant lui,
+à son époque, et longtemps encore après lui, ne comprit aussi bien la
+vraie marche du poëme destiné au théâtre. Il est permis de dire: que
+c'était un habile architecte réduit à construire avec de mauvais
+matériaux.
+
+JEAN DE LA RIVEY, qui a laissé plusieurs comédies au théâtre, vivait
+vers le milieu du seizième siècle. Il est le premier qui ait osé
+composer des pièces de pure invention et des comédies en prose[5].
+
+ [5] Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant
+ l'apparition des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait
+ remarquer.
+
+A ce double point de vue, il mérite d'être cité; car si Jodelle fit
+faire un pas immense à la tragédie, il fit faire également un grand pas
+à la comédie qu'il dégagea des premières entraves. On a de lui, _le
+Jaloux_, comédie en un acte et en prose avec prologue, tirée de
+_l'Eunuque_ et de _l'Andrienne_; _le Laquais_, comédie en cinq actes et
+en prose, représenté en 1578 comme la précédente; _le Morfondu_, _les
+Écoliers_, _la Veuve_, comédies en cinq actes et en prose, jouées en
+1579 toutes les trois. La première des comédies de La Rivey, _les
+Esprits_ (en cinq actes et en prose), fut représentée en 1576. Elle
+offre une particularité qui mérite d'être signalée. Dans une scène fort
+jolie, on fait croire à un vieillard que les esprits malins se sont
+emparés de sa maison. Cette idée fut reproduite dans le _Retour imprévu_
+de Regnard, joué aux Français en 1700. Puis, dans une autre scène, on
+trouve un monologue d'un avare à qui l'on a pris son argent, monologue
+dont Molière a fait grandement son profit dans le quatrième acte de sa
+pièce de _l'Avare_, ainsi qu'il est facile de le prouver. Voici ce que
+dit le personnage de la comédie de La Rivey:
+
+ SEVERIN, _regardant sa bourse_:
+
+ «Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a mis
+ dedans? hélas! je suis perdu, je suis détruit, je suis ruiné. Au
+ voleur! au larron! prenez-le. Arrêtez tous ceux qui passent.
+ Fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable que je suis!
+ où cours-je? à qui le dis-je? Je ne sais où je suis, que je fais
+ ni où je vais. (_Aux spectateurs._) Hélas! mes amis, je me
+ recommande à vous tous; secourez-moi, je vous prie; je suis mort,
+ je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a dérobé mon âme, ma vie, mon
+ coeur et toute mon espérance? Que n'ai-je un licol pour me
+ pendre? car j'aime mieux mourir que de vivre ainsi. Hélas! elle
+ est toute vuide, vrai Dieu! Quel est ce cruel qui tout à coup m'a
+ ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis:
+ que ce jour m'a été malencontreux! A quoi veux-je plus vivre,
+ puisque j'ai perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés,
+ et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes
+ écus que j'avais épargnés, retirant le pain de ma bouche, n'osant
+ manger mon saoûl, et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et
+ de mon dommage!»
+
+Les petites pièces qu'on appela du nom de _Farces_, firent leur
+apparition au théâtre un peu avant l'époque où les Mystères cédèrent
+le pas aux Moralités. Les Farces sont assez dans le goût du peuple
+français, ce sont elles qui, selon toute probabilité, peuvent être
+considérées comme ayant donné naissance au vaudeville. Bien peu ont eu
+les honneurs de l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès
+véritable et un retentissement qui la maintint plus d'un siècle au
+théâtre: c'est celle de _l'Avocat Pathelin_ du poëte Villon. Bien
+plus, après avoir été jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite
+au goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve encore, de nos
+jours, au répertoire du Théâtre-Français.
+
+FRANÇOIS CORBEUIL, dit _Villon_, poëte qui vivait au commencement du
+seizième siècle et qui passe pour l'auteur de l'_Avocat Pathelin_, se
+retira, dit-on, sur ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis,
+abbé à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que pour s'égayer
+dans sa retraite, et aussi dans le but de divertir les habitants du
+lieu, il entreprit de faire jouer en langue poitevine la Passion de
+Notre-Seigneur, puis la farce de _Maître Pierre Pathelin_. La première
+de ces deux pièces fut la cause d'un petit scandale qui amusa le pays
+plus peut-être que le mystère représenté. Tout étant prêt pour jouer
+la Passion, on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez beaux
+pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel. Villon s'adressa au
+sacristain d'un couvent de Cordeliers dans l'établissement desquels
+existait une chape magnifique. Le sacristain refusa de la prêter,
+faisant fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, furent
+l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés en diables, armés
+d'instruments de toute espèce, ils donnèrent au pauvre sacristain un
+charivari des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain! hé! le
+vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chape.» Les
+déguisements effrayèrent le malheureux, le bruit effraya sa mule, la
+mule se débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ de
+bataille et les charivaristes se retirèrent en riant aux éclats.
+
+Mais revenons à l'_Avocat Pathelin_. Cette farce fut reçue du public
+avec des applaudissements frénétiques. Le fait est, que comme _farce_,
+elle l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce
+genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce vieux proverbe:
+_A trompeur, trompeur et demi_[6].
+
+ [6] Nous devons dire que si l'on attribue généralement la _farce_
+ de l'_Avocat Pathelin_ à Villon, il est quelques auteurs qui
+ prétendent qu'elle fut faite par Pierre Blanchet, né à Poitiers,
+ en 1459, et mort dans cette ville, en 1519.
+
+
+
+
+II
+
+TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.
+
+DE 1588 A 1630.
+
+ Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à
+ 1630.--Les Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de
+ l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux
+ parties en 1600.--La seconde troupe s'établit au
+ Marais.--ROBERT GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à
+ 1588.--Anecdotes relatives aux représentations de _Bradamante_
+ et de _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa
+ fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La
+ Force du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places
+ aux théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs.
+ --Orchestre.--Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les
+ trente premières années du dix-septième siècle.--NICOLAS
+ CHRÉTIEN, ses pastorales et ses tragédies.--Celle
+ d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du Tasse_.--Les _Amours
+ d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la _Calomnie_ et de
+ _l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans ces deux
+ tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624, de
+ SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de BARO.--Pastorale
+ de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle de _Cloreste_.
+ --PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux vers qui
+ s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences des
+ poëtes de cette époque.
+
+
+La première période de l'art théâtral en France peut être considérée
+comme embrassant l'espace qui s'écoule de la fin du quatorzième
+siècle au milieu du seizième; la seconde période, les quarante années
+de 1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans l'enfance, se traîne
+péniblement sans faire de progrès; pendant la seconde époque, quelques
+hommes de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir de ses
+langes; secouant les vieilles coutumes reçues, admises sur la scène
+par un public ignorant, ils arrivent à un commencement de pièces
+dramatiques et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles de
+Corneille, de Racine et de Molière.
+
+Nous avons dit que les Confrères de la Passion voyaient avec peine les
+Mystères et les Moralités remplacés peu à peu, sur leur théâtre, par
+des drames profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne
+pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son Fils, de la Sainte
+Vierge et du diable, cédant le pas à Priam, à Cléopâtre, à Didon, à
+Marc-Antoine et autres personnages des histoires grecque ou romaine.
+Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité, avec d'assez
+bons profits toutefois, leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, pendant
+quarante années, ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de
+comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation du roi. Cette
+troupe peut être considérée, en quelque sorte, comme formant la souche
+de celle de la Comédie-Française, bien que la fondation du
+Théâtre-Français tel qu'il est encore de nos jours, date du 21 octobre
+1680, seulement sept ans après la mort de Molière.
+
+La troisième période théâtrale s'étend de 1588 à 1630, époque où
+Corneille commença à se produire. Sans avoir encore une grande valeur
+littéraire et dramatique, sans briller surtout par un goût bien pur,
+les pièces données à la scène pendant ces quarante-deux années sont
+supérieures, en tout point, à ce qui avait été écrit jusqu'alors.
+
+En 1600, l'affluence du public était devenue telle aux
+représentations, qu'un seul théâtre parut insuffisant. La troupe de
+l'hôtel de Bourgogne se scinda. Une partie forma une nouvelle société,
+qui fut s'établir au Marais et l'autre conserva son ancien
+emplacement: il y eut donc alors deux scènes françaises à Paris.
+Cinquante ans après, ainsi que nous l'expliquerons plus loin, Molière
+forma une troisième troupe.
+
+L'auteur qui occupe en première ligne la période théâtrale de 1588 à
+1630 est ALEXANDRE HARDY. Il mérite d'être étudié; mais avant de
+parler de lui, disons un mot de ROBERT GARNIER, qui parut après
+Jodelle et fut comme le trait d'union entre ces deux poëtes
+dramatiques.
+
+Né à la Ferté-Bernard en 1534, et mort en 1590, Robert Garnier occupa
+des charges importantes, mais son goût le portant vers l'étude des
+anciens, il travailla pour le théâtre, s'efforçant surtout d'imiter
+Sénèque.
+
+Il ne faut pas chercher, dans les tragédies, en assez grand nombre,
+qu'il fit représenter, un style facile, des pensées bien élevées, ni
+des situations bien naturelles; cependant, son rang est marqué parmi
+les bons poëtes tragiques de la seconde période. Ses pièces sont comme
+une source de poésies de toute nature. Ainsi, il n'est pas rare de
+trouver dans ses choeurs, des stances dignes de l'ode; dans les scènes
+familières, des traits propres à l'épître. Son style est ampoulé, cela
+est vrai; mais ainsi le voulait le goût de l'époque. Si la langue fut
+un obstacle pour Jodelle, Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant
+au besoin des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont outrées,
+ses conceptions bizarres, mais sa muse est ardente et désintéressée.
+Vivant sous l'empire des idées poussées au fanatisme religieux le plus
+déplorable, il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous les sujets
+de ses tragédies sont choisis de façon à inspirer à son public une
+juste horreur des dissensions intestines. Il montre à la France ses
+malheurs dans ceux de Rome succombant sous les blessures que lui font
+ses propres enfants. Il combat avec force, avec talent: l'orgueil,
+l'envie, la cruauté. Défenseur des droits de la société, Garnier est
+non-seulement un poëte patriote, mais encore un moraliste éclairé. Si
+dans son _Hippolyte_, on voit une _Phèdre_ sans pudeur bien différente
+de la Phèdre de Racine, on doit ne pas oublier que Garnier vivait sous
+Henri II et sous Charles IX, Racine sous Louis XIV.
+
+Les principales productions dramatiques de Robert Garnier sont:
+_Cornely_, _Hippolyte_, _Marc-Antoine_, _Porcie_, _la Troade_,
+_Antigone_, _Bradamante_ et _Sédécias_, tragédies en choeurs,
+représentées de 1568 à 1588.
+
+Lors de la première représentation de _Bradamante_, en 1582, l'acteur
+jouant le rôle de Laroque avait à dire ces deux vers:
+
+ Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez,
+ Vous n'êtes pas trop bien assuré _sur vos piés_.
+
+Jamais il ne put terminer le second vers qu'en remplaçant le mot
+_piés_ par _jambes_, ce qui amusa beaucoup le public. Ceci rappelle
+cet autre acteur qui ayant à prononcer ces mots:
+
+--_C'en est fait, il est mort,_ disait habituellement: _C'en est mort,
+il est fait_.
+
+Dans l'_Hippolyte_ de Garnier, représenté en 1568, on ne peut
+s'empêcher de remarquer la naïveté de Thésée interrompant, tout en
+larmes, le pathétique récit de la mort de son fils pour demander à
+celui qui la lui raconte, _quelle figure avait le monstre_.
+
+HARDY, le plus fécond des poëtes dramatiques, puisque, dit-on, le
+nombre de ses pièces dépasse _sept cents_, naquit à Paris et commença
+à travailler pour le théâtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi, dans
+l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scène de ses productions. Il
+fournissait aux comédiens la pièce qu'ils demandaient, et cela au bout
+de cinq à six jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prédécesseurs,
+à observer l'unité de lieu, de temps, etc. Son drame embrassait
+souvent la vie d'un homme. Trente à quarante des compositions de cet
+auteur sont parvenues jusqu'à nous, les autres, ou n'ont pas été
+imprimées, ou sont tombées dans un tel oubli que personne n'a pris le
+soin de les recueillir. Il n'est pas une seule de celles connues qui
+supporte aujourd'hui la lecture, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais
+il n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits agréables, des
+vers heureux. Les caractères des personnages sont, en général, bien
+soutenus; les situations presque toujours intéressantes. Hardy a tous
+les défauts de son temps; la plupart de ses pièces sont grossières,
+indécentes même, pourtant elles affectent la morale. Le dialogue est
+rapide, pressé, il y a des scènes bien conduites, où l'intérêt va sans
+cesse en croissant; mais son style est dur, ampoulé, son dialogue
+froid, malgré sa brièveté.
+
+Nous ne nous astreindrons pas à citer toutes les pièces connues
+d'Alexandre Hardy, la liste en est trop longue; nous dirons un mot
+seulement de deux d'entre elles, parce que cela donnera l'idée des
+licences (dans le genre appelé de nos jours _romantique_) auxquelles
+cet auteur n'hésitait pas à se livrer.
+
+En 1612, il fit représenter une tragi-comédie intitulée _la Force du
+sang_, tirée d'une nouvelle de Cervantes; or, voici la contexture de
+cette production curieuse. Au premier acte, Léocadie, qui en est
+l'héroïne, est enlevée par Don Alphonse, qui la viole. Au commencement
+du deuxième acte, elle est renvoyée, et, deux scènes plus loin, elle
+sent les symptômes certains de grossesse. Le troisième acte débute par
+son accouchement. Elle met au jour un enfant qui, à la fin de ce même
+troisième acte, est déjà un garçon de huit à dix ans. Au quatrième
+acte, Don Alphonse, le ravisseur, reconnaît son fils; au cinquième, il
+épouse Léocadie.
+
+On voit, d'après cela, qu'unité de temps, de lieu et autres règles
+auxquelles les anciens, et, après les anciens, les grands maîtres de
+l'art dramatique, depuis Louis XIII, s'astreignirent jusqu'à la venue
+de l'école romantique, étaient loin d'être observées par Alexandre
+Hardy. Ce poëte fit mieux encore. La première pièce qu'il donna au
+théâtre, en 1601, sa tragédie de _Théagène et Chariclée_, est
+distribuée en _huit journées de cinq actes chacune_.
+
+La longueur de ses compositions fit dire qu'avec lui le public en
+avait pour son argent. On pouvait l'affirmer d'autant mieux, qu'à
+cette époque on ne payait, pour l'entrée au théâtre, que cinq sous au
+parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque, pour des
+pièces nouvelles, il y avait lieu de faire des frais extraordinaires,
+le lieutenant civil du Châtelet fixait le prix des entrées; mais ce
+n'était jamais que quelques sous au delà du tarif habituel. Combien
+les temps sont changés et les tarifs modifiés pour les théâtres! Que
+diraient nos pères s'ils voyaient payer habituellement quarante
+francs, dans les petits théâtres de Paris, une loge de cinq places où
+quatre chiens de chasse un peu forts ne tiendraient pas à l'aise, et
+offrir quelquefois dix louis de la même _niche_ pour un jour de
+première représentation?...
+
+A la fin du dix-septième siècle, en 1699, on augmenta le prix des
+places d'_un sou_ pour le parterre, de _deux sous_ pour les loges.
+Dix-sept ans après, en 1716, le tarif fut porté à un neuvième en sus
+au profit de l'Hôtel-Dieu de Paris.
+
+Aux premiers temps des théâtres, les salles, qui étaient plus vastes
+et plus commodes peut-être, mais bien moins ornées que celles
+actuelles, étaient fermées le soir. Les représentations avaient lieu
+le jour. En 1609, époque de la plus grande vogue d'Alexandre Hardy,
+une ordonnance de police enjoignit aux comédiens de l'hôtel de
+Bourgogne et à ceux du Marais d'ouvrir leurs portes à une heure après
+midi, et de commencer à deux heures précises leurs représentations,
+pour que leur jeu fût fini avant quatre heures et demie. Ce règlement
+avait lieu depuis la Saint-Martin jusqu'au 15 février. C'était chose
+prudente. On dînait alors à midi; il n'y avait point de lanternes dans
+Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et encore plus de voleurs.
+
+On comprend combien les représentations devaient être pressées et
+combien les entr'actes étaient courts, ce qui ne laissait pas que
+d'avoir un certain charme; car de nos jours l'ennui que l'on éprouve
+dans l'intervalle qui s'écoule entre les différentes pièces ou entre
+les actes d'une même pièce, ôte bien souvent une grande partie de
+l'agrément qu'on éprouve. Il est juste de dire que dans les premiers
+temps de l'art dramatique et même pendant des siècles encore, il n'y
+avait ni changement de décors au théâtre, ni changement de costume
+pour les acteurs. Comme cependant on voulait laisser à ces derniers le
+temps de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin que le
+public ne prît point trop d'ennui, des choeurs, à l'imitation des
+anciens, chantaient pendant cet intervalle. Introduits au théâtre par
+Jodelle, ils furent scrupuleusement conservés par les auteurs
+dramatiques qui vinrent après lui, jusqu'à l'année 1630. Ces choeurs
+récitaient habituellement des strophes morales ayant rapport à la
+pièce qu'on représentait. Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu
+que la musique instrumentale n'était pas encore en usage à la comédie.
+Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu une modification dans cette
+partie des représentations théâtrales. Les choeurs causant trop
+d'embarras et de dépenses, on les remplaça par des joueurs
+d'instruments que l'on plaça d'abord sur les côtés de la salle. Avant
+que la pièce ne commençât et ainsi que cela a lieu encore de nos
+jours, l'orchestre exécutait quelques morceaux. Il en était de même
+pendant les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages actuels, et
+c'est peut-être un tort. Les musiciens, installés sur les ailes du
+théâtre, furent relégués ensuite tout au fond, derrière les troisièmes
+loges, puis derrière les secondes, et enfin on leur ménagea un certain
+espace entre la scène et le parterre. C'est celui qu'ils occupent
+encore aujourd'hui.
+
+A l'époque des Jodelle, des Garnier, des Hardy, les droits d'auteur
+n'étaient pas fort élevés et ne pouvaient, comme actuellement, faire
+la fortune des poëtes dramatiques. Dans le principe, les pièces de
+théâtre appartenaient à ceux qui les voulaient jouer; plus tard, les
+comédiens achetèrent les pièces en débattant le prix avec les auteurs;
+puis enfin, à la suite d'une circonstance assez singulière, (dont nous
+parlerons en temps et lieu) vers la fin du dix-septième siècle, on
+fixa les droits:
+
+1º Au neuvième du _produit_ de la recette pour une tragédie et pour
+une comédie en cinq actes, _le quart des pauvres ainsi que la dépense
+journalière de la comédie prélevés;_
+
+2º Au dix-huitième pour les pièces d'un acte à trois, toujours après
+les mêmes _prélèvements_ effectués.
+
+D'après ce que nous avons dit plus haut du prix des places au théâtre,
+et en raison des prélèvements, on peut juger de ce qui restait acquis
+aux auteurs n'ayant droit qu'aux neuvième et dix-huitième non pas de
+la _recette_, mais des _produits_.
+
+Les trente premières années du dix-septième siècle, années de
+transition entre la fin de la vieille école théâtrale et la nouvelle
+inaugurée par Pierre Corneille, produisit des auteurs dont les oeuvres
+dramatiques se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins des pièces
+de la troisième période. Dans les uns on trouvait encore le goût des
+premières époques, tandis que les autres s'élevaient à une certaine
+hauteur qui permettait d'entrevoir une nouvelle façon d'écrire pour le
+théâtre. Le public transformait peu à peu son goût, soit qu'il
+dirigeât les auteurs, soit qu'il se laissât diriger par eux. De temps
+à autre, pendant ces trente années, quelques tragédies, quelques
+comédies se produisirent sur la scène, comme des éclaircies de beau
+temps à travers un ciel encore nuageux.
+
+Les auteurs qui remplissent cette période transitoire, aussi bien que
+leurs oeuvres, sont curieux à observer.
+
+NICOLAS CHRÉTIEN, poëte normand, l'un de ceux qui se rapprochent de la
+façon primitive, donna plusieurs pastorales fort longues et deux
+tragédies d'un ridicule achevé. Ses personnages chrétiens parlent en
+païens, la fable et le christianisme sont confondus avec un
+sans-façon incroyable. Ainsi, dans _Alboin ou la Vengeance trahie_,
+représentée en 1608, la veuve d'Alboin, forcée d'épouser le meurtrier
+de son mari, empoisonne la coupe nuptiale et la présente au tyran qui,
+après avoir pris le breuvage, fait tout haut cette réflexion:
+
+--Ce vin-là n'est pas bon.--C'est donc que votre goût volontiers est
+changé, reprend la reine.--Eh! comme cela bout dans mon faible
+estomac, continue le roi.--Cela n'est pas étrange, ajoute la tendre
+veuve, c'est le mal qui sitôt pour votre bien se change.--Hélas! c'est
+du poison!--Que dites-vous, grands dieux!--Je suis empoisonné!--Vous
+êtes furieux, voyez-vous bien cela?--Si tu ne bois le reste, je le
+crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement: Je
+n'ai soif.--O dangereuse _peste_ (il faut bien pardonner un langage
+peu élevé à un roi empoisonné), tu le boiras soudain.--J'ai bu vous
+l'apportant, et ma soif est éteinte.--Il faut boire pourtant, çà, çà,
+méchante louve, ouvre ta bouche infâme.
+
+ Malheureux est celui qui se fie à sa femme.
+
+Ce dernier vers semble la morale de la pièce.
+
+Un peu plus tard, et presque au moment où Corneille fit jouer sa
+première tragédie, RAISSIGNER, avocat languedocien, protégé du duc de
+Montmorency et amant malheureux, lança sur la scène plusieurs
+pastorales de mauvais goût et qui peignaient la douleur de son âme
+méconnue. Le style de ses oeuvres est assez pur, mais hérissé de
+pointes et d'antithèses. Dans l'une de ses pièces, l'_Aminte du
+Tasse_, se trouvent les vers suivants qui soulevèrent contre l'auteur
+la colère de toutes les femmes...
+
+ Le respect près des dames,
+ Ne soulage jamais les amoureuses flammes;
+ Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer,
+ Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser.
+
+Dans une autre pastorale de Raissigner, les _Amours d'Astrée et de
+Céladon_, Céladon, dédaigné par Astrée, se jette de désespoir dans le
+Lignon;
+
+ Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable,
+ Contre sa volonté le jette sur le sable,
+ De peur que la grandeur du _feu de son amour_
+ Ne changeât en guérets son humide séjour.
+
+Voilà certes une pensée d'une audace peu commune; on en retrouve
+d'autres du même genre dans les pastorales de cet auteur dramatique.
+Comme on lui faisait observer que cette pièce des _Amours d'Astrée_
+était un peu longue, il expliqua dans la préface qu'on devait lui
+savoir gré d'avoir restreint en deux mille vers une histoire pour
+laquelle il avait fallu cinq gros volumes.
+
+BRINON (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie, auteur vivant à
+la même époque que les deux précédents, montra plus de goût.
+
+Il donna au théâtre deux pièces seulement; mais dans l'une et dans
+l'autre on trouve de beaux vers, des pensées justes et élevées, comme
+celle-ci de _Baptiste ou la Calomnie_, tragédie traduite du latin et
+représentée en 1613:
+
+ Par moi le peuple obéirait aux rois,
+ Les rois à Dieu, si je faisais les lois.
+
+Dans l'autre de ses pièces, _l'Éphésienne_, tragi-comédie avec
+choeurs, jouée l'année suivante, on lit ces vers, dignes de l'école
+qui tendait à se fonder:
+
+ Voilà de mes labeurs la belle récompense!
+ Et puis, suivez la cour, faites service aux grands,
+ Donnez à leur plaisir votre force et vos ans,
+ Embrassez leurs desseins avec un zèle extrême,
+ Méprisez vos amis, méprisez-vous vous-même;
+ Courez mille hasards pour leur ambition,
+ A la première humeur, la moindre impression
+ Qu'ils prendront contre vous, vous voilà hors de grâce,
+ Et cela seulement tous vos bienfaits efface.
+ Bienheureux celui-là qui, loin du bruit des gens,
+ Sans connaître au besoin, ni palais, ni sergents,
+ Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie,
+ Le bien de ses parents ménage sans envie.
+
+De loin en loin on faisait encore représenter, et surtout par les
+écoliers, des espèces de tragi-comédies avec choeurs dans le goût des
+anciennes _Moralités_. Ainsi en 1606 et même en 1624, NICOLAS SORET
+fit jouer en province, à Reims, _le Martyre sanglant de sainte Cécile,
+et l'élection divine de saint Nicolas à l'archevêché de Myre_. C'était
+une réminiscence de l'art primitif, comme le dernier et pâle reflet
+d'un feu qui s'éteint pour faire place à une lumière plus vive.
+
+Quelque temps aussi, les pièces qui n'étaient pas des tragédies
+portèrent le nom de pastorales, et jusqu'au milieu du dix-septième
+siècle, beaucoup de vieux habitués du théâtre ne purent se faire à les
+appeler autrement; cependant ces pastorales étaient souvent de
+véritables comédies, et en reçurent enfin le titre. Pendant plus d'un
+siècle, on les tira presque toutes de _l'Astrée_, roman célèbre et
+fort long de DURFÉ[7] et de BARO. Durfé en fit les quatre premières
+parties et mourut, Baro son secrétaire le termina.
+
+ [7] Durfé, né à Marseille eu 1567, mourut en 1625.
+
+Un des auteurs du dix-septième siècle qui composa le plus de
+_pastorales_ d'après le roman de Durfé, est sans contredit ce
+Balthasar Baro, qui avait du reste le droit d'en agir ainsi, puisqu'il
+avait contribué à l'achèvement de cette oeuvre volumineuse, oeuvre qui
+trouva, à cette époque, tant d'admirateurs[8]. Parmi les nombreuses
+pastorales, toutes assez médiocres, de Baro, mort en 1650,
+académicien et trésorier de France à Montpellier, s'en trouve une,
+_Cloreste ou les Comédiens rivaux_, qui ne vaut certainement pas mieux
+que les autres, mais à laquelle se rattache une plaisante anecdote:
+
+A l'époque de la plus grande vogue de cette pièce, vivait un cadet de
+famille, _Cyrano_, né à Bergerac, auteur à qui son esprit et son
+bouillant caractère, plus encore que ses compositions dramatiques,
+acquirent bientôt une certaine célébrité. Entré au régiment des gardes
+étant encore fort jeune, il ne tarda pas à devenir la terreur des
+duellistes de son temps. Il n'y avait pas de jour qu'il ne se battît
+plus souvent pour les autres que pour son propre compte. Voyant un
+beau soir une centaine d'individus attroupés près de la porte de Nesle
+et insultant une personne de sa connaissance, il mit l'épée à la main,
+en blessa sept, en tua deux et délivra son protégé. Ayant reçu deux
+blessures au siège de Mouzon et à celui d'Arras, il quitta le service
+et se fit auteur. Il voyait habituellement l'acteur Montfleury, et
+s'étant pris un matin de querelle avec lui, il lui défendit
+très-sérieusement, de son autorité privée, de paraître au théâtre.--Je
+t'interdis pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard, Cyrano
+étant à la comédie, voit paraître Montfleury en scène dans la pièce de
+_Cloreste_. Il se lève du milieu du parterre et lui crie de se retirer
+ou qu'il va lui couper les oreilles. Montfleury obéit et se
+retire.--Ce coquin-là est si gros, disait plaisamment Cyrano, qu'il
+abuse de ce qu'on ne peut le bâtonner tout entier en un jour.
+
+ [8] Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas
+ confondre avec sa _Cloreste_, il met en scène le berger Philidor
+ et la bergère Éliante.
+
+Philidor ôte le mouchoir d'Éliante en lui disant:
+
+ Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue,
+ Cherche la vérité, la voilà toute nue.
+
+Éliante répond:
+
+ --Que fais-tu, Philidor?
+ --C'est que je veux au moins
+ Te convaincre d'erreur avec deux beaux témoins.
+ --Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices
+ Je saurai châtier l'auteur et les complices.
+ --Pourquoi les caches-tu?
+ --Parce que j'ai raison,
+ Puisqu'ils sont faux témoins, de les mettre en prison.
+ --..... Ta pensée est aimable et gentille,
+ Il me semble les voir à travers une grille.
+
+PIERRE DU RYER, d'une famille noble, reçu à l'Académie en 1646, se fit,
+pendant la première partie du dix-septième siècle, un nom assez célèbre
+au théâtre. Il produisit beaucoup, et ses oeuvres dramatiques, bien
+qu'entachées de grands défauts, ne manquent pas de valeur. On a de lui
+plus de vingt tragédies, dans quelques-unes desquelles on a trouvé de
+jolis vers et de belles pensées.
+
+Par exemple, à la première scène du premier acte de _Cléomédon_,
+ceux-ci:
+
+ Et comme un jeune coeur est bientôt enflammé,
+ Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai.
+
+Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour:
+
+ Pour obtenir un bien si grand, si précieux,
+ J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.
+
+On prétend que le prince de Condé, interrogé par un de ses amis sur ce
+qui l'avait porté à combattre Louis XIV pendant la minorité de ce
+prince, répondit par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion à Mme de
+Châtillon dont il avait été amoureux fou, et qui avait exigé de lui de
+se jeter dans le parti contraire à celui de la cour.
+
+Dans l'_Esther_ de ce même Du Ryer, il y a encore ces beaux vers:
+
+ Car enfin quelle flamme et quels malheurs éclatent
+ Quand deux religions dans un État combattent!
+ Quel sang épargne-t-on, ignoble ou glorieux,
+ Quand on croit le verser pour la gloire des dieux?
+ Alors tout est permis, tout semble légitime;
+ Du nom de piété l'on couronne le crime;
+ Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux,
+ Qui verse plus de sang paraît le plus pieux.
+
+A côté de ces preuves de bon goût, on trouve chez Du Ryer de fâcheuses
+tendances à sacrifier aux exigences de l'époque; ainsi il donna au
+théâtre _une Lucrèce_, tragédie dans laquelle on voit un Sextus, le
+poignard à la main, demandant à la jeune Romaine de lui sacrifier son
+honneur. Lucrèce se défend, gagne la coulisse, on entend ses cris, elle
+reparaît en désordre et apprend elle-même aux spectateurs qu'elle vient
+_d'être violée_. Cette scène est un reste de la crudité, de la barbarie
+des premiers temps du théâtre.
+
+On jouait vers la même époque (en 1613) une pièce intitulée: _Dialogue
+en_ RYTHME _française et savoisienne_, en quatre actes, en vers de huit
+syllabes, etc., qui contient bien d'autres licences de pensées et
+d'expression! Voici le dialogue entre une servante et un valet, son
+amant. Ils sont brouillés, la servante dit au valet: «Va-t-en un po
+grater le cu. Le valet répond avec galanterie! Madame pour gratter le
+vôtre, je quitterais bientôt le nôtre. La belle, loin d'être désarmée,
+répond par une expression encore plus décolletée et que nous n'osons
+reproduire.
+
+Un peu plus tard, en 1628, on représentait à Béziers une pièce à six
+personnages, _Les Aventures de Gazette_, en vers gascons, dans laquelle
+une vieille femme, pour prouver combien sa fille aime le travail,
+s'écrie: Que per non perdre tems, ben souven on s'aviso qu'elle pissa en
+marchan san leva le camiso.
+
+Du Ryer était un fort honnête homme, qui devint, vers la fin de sa vie,
+historiographe de France. Sa fortune ayant été dérangée par un mariage
+peu avantageux, il s'était mis à faire d'abord des traductions, puis
+bientôt après des pièces dramatiques, pour aider sa famille. On prétend
+que son libraire lui donnait un petit écu par feuille de traduction,
+quatre livres par cent _grands_ vers et quarante sous par cent _petits_
+vers. On comprend qu'à ce taux, il fallait que le pauvre poëte abattît
+beaucoup de lignes et de vers, aussi ses oeuvres sont-elles plus
+volumineuses que soignées.
+
+
+
+
+III
+
+FARCES ET TURLUPINADES.
+
+DE 1583 A 1634.
+
+ Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand
+ Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc
+ d'Ossonne et Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de
+ Mairet.--Les _Bergeries_, de RACAN, en 1616. Les tragédies
+ sacrées de NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa
+ tragi-comédie de _Ligdamon et Lidias_.--Singulière
+ préface.--TROTEREL.--CLAUDE BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri
+ IV._--MAINFRAY.--Sa tragédie d'_Aman._--_Borée._--_La
+ Guisade_, de Pierre _Mathieu_,--BOISSIN DE GATTERDON.--DESPANNEY
+ et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et _Les Amours de la
+ Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par les
+ _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
+ et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire
+ de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
+ l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
+ venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
+ les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort
+ de Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur
+ mort.--Fin des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_
+ sous Charles IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558.
+
+
+Jusqu'à ce que le grand Corneille fût venu apporter un changement
+total, opérer une véritable révolution dans l'art dramatique et poser
+les bases du goût et de la convenance, les auteurs donnaient accès
+dans leurs pièces à des vers d'une crudité d'expression, d'un cynisme
+de situation que le spectateur admettait sans y trouver rien à redire.
+
+Nous avons déjà parlé de la scène où Lucrèce, les vêtements en
+désordre, vient faire part de son déshonneur, des vers savoisiens et
+gascons de deux autres pièces.
+
+Dans la _Sylvie_ de Mairet, représentée en 1627, la bergère Sylvie
+saute au cou de son amant, en s'écriant: Cher prince, vous voyez mon
+âme toute nue; et le prince lui répond avec la plus exquise galanterie
+en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le _corps tout nu_. On
+n'est pas plus naïf et plus sans façon. Cela vaut les deux vers de
+Lucelle à son amant Ascagne dans la tragi-comédie de ce nom de
+Duhamel:
+
+ Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps,
+ Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise.
+
+Dans le _Duc d'Ossone_ de Mairet, joué en 1627, le duc couche avec sa
+maîtresse en plein théâtre; et cependant cela ne fit nullement
+scandale, les plus honnêtes femmes allaient voir cette comédie.
+
+Le même auteur dans sa _Silvanire_, jouée en 1625, nous offre un
+exemple frappant du jargon sentimental que le spectateur non-seulement
+souffrait mais préférait à tout autre, depuis l'apparition des longs
+et sots romans d'amour.
+
+Silvanire exposant la lutte de son amour et de son devoir, s'écrie:
+
+ Ah! si comme le front, ce coeur était visible,
+ Ce coeur qu'injustement tu nommes insensible,
+ Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents,
+ La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans,
+ Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont placée
+ Sous la zone torride et la zone glacée.
+
+Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement n'était pas le seul
+qui usât aussi largement et d'une façon aussi ridicule du galimatias
+sentimental, mais encore c'était un poëte d'un certain mérite.
+
+Le théâtre de cette époque lui doit une douzaine de tragédies ou de
+tragi-comédies dont plusieurs ont de la valeur. Bien qu'il se soit cru
+obligé de sacrifier à quelques usages de son siècle, il sut aussi en
+réformer plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui sont dans
+toute la rigueur des règles. De belles pensées, des vers quelquefois
+heureux, en recommandent d'autres à la bienveillance. Mairet, s'il eût
+vécu à une autre époque, eût pu atteindre à une sorte d'élévation.
+Toutefois il eût mieux peint les passions terribles, telles que la
+vengeance, la fureur, que la tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette
+dans le sentiment, il tombe dans le lascif ou dans le pédantesque[9].
+L'amant appellera sa maîtresse son _soleil_, et elle, soutiendra
+qu'elle est sa _lune_ parce qu'elle tire de lui tout son éclat; puis
+tous les deux, sur la scène, se livreront aux ébats de leur mutuelle
+affection. Mais il est un point pour lequel Mairet fait école, c'est
+l'habileté de la mise en scène, et l'effet calculé de situations
+neuves et pleines d'intérêt. Son esprit était inventif, et quoique ses
+pièces ne soient pas restées longtemps au théâtre et ne lui aient
+guère survécu, son nom ne saurait être passé sous silence.
+
+ [9] Voici un exemple frappant de ce que nous avançons: dans sa
+ pastorale de _Silvie_, le berger dit à la bergère:
+
+ O Dieu! soyez témoin que je souffre un martyre
+ Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci?
+
+ Silvie lui répond:
+
+ Il faut croire plutôt qu'il s'éclate de rire,
+ Oyant les sots discours que tu me fais ici.
+
+Avant lui, bien qu'il n'ait composé qu'une longue pastorale avec
+prologue, _les Bergères_, RACAN acquit une véritable célébrité, tant
+cette pastorale eut de succès et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on
+donna cette pièce pour la première fois; elle conquit la plus
+prodigieuse admiration du public, et cependant le style et les pensées
+brillent par leur naïveté plutôt que par tout autre mérite: qu'on en
+juge. Sa bergère, racontant les premières impressions de l'amour,
+s'écrie:
+
+ Je n'avais pas douze ans, quand la première flamme
+ Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon âme;
+ Mais ignorant le feu qui depuis me brûla,
+ Je ne pouvais juger d'où me venait cela.
+ Soit que, dans la prairie, il vît ses brebis paître;
+ Soit que sa bonne grâce au bal le fit paraître,
+ Je le suivais partout de l'esprit et des yeux.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Il m'appelait ma soeur, je l'appelais mon frère,
+ Nous mangions même pain au logis de mon père.
+ Cependant qu'il y fût, nous vécûmes ainsi.
+ Tout ce que je voulais, il le voulait aussi.
+ Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son âme;
+ De baisers innocents il nourrissait ma flamme;
+ Mais dans ces privautés dont l'Amour nous masquait,
+ Je me doutais toujours de celle qui manquait.
+
+En 1606 PIERRE NANCEL avait fait jouer dans la même année trois
+tragédies, _Débora_, _Dina_ et _Josué_, tirées toutes les trois de
+l'Histoire sainte. Cette réminiscence des anciens mystères a ceci de
+remarquable que ce sont les premières pièces où l'on voit, en France,
+des combats, des batailles livrées sur la scène. Après la révolution de
+1789, sous le premier Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que
+l'on appelle à _grand spectacle_ a pris un accroissement considérable;
+mais alors c'était une innovation, que du reste aucun auteur ne voulut
+imiter.
+
+Un auteur dramatique dont la grande fécondité n'était pas le seul
+mérite, quoi qu'en dise le satirique Boileau, commença vers l'année 1625
+à donner des ouvrages au théâtre. Nous voulons parler de SCUDÉRY, qui
+composa et fit jouer plus de trente pièces presque toutes assez longues.
+Né en 1601 au Havre, dont son père était gouverneur, Scudéry, d'une
+famille noble originaire de Naples, voyagea longtemps, puis entra au
+régiment des gardes, obtint le gouvernement de Notre-Dame à Marseille et
+mourut académicien. Ayant une imagination vive, ardente, élevée mais
+trop féconde, il se livrait aveuglément à sa facilité d'écrire. Aussi
+ses oeuvres sont-elles entachées de nombreux défauts que rachètent
+quelques qualités, telles que de l'esprit, des tours pleins de
+hardiesse, des situations heureuses, variées à l'infini, intéressantes.
+Son style est décent et ses personnages sont toujours convenables, ce
+qui était bien rare à cette époque, comme nous l'avons fait remarquer
+déjà. Scudéry ayant beaucoup voyagé, avait la mémoire ornée d'une foule
+d'aventures romanesques, d'histoires singulières, de traits bizarres,
+d'idées amusantes, de telles sortes que les intrigues étaient pour lui
+tout ce qu'il y avait de plus facile à nouer et à dénouer. Au
+commencement du dix-septième siècle, ce n'était pas là un défaut, au
+contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de nombreux
+admirateurs.
+
+La première pièce donnée par Scudéry, _Ligdamon et Lidias_ (1629),
+tragi-comédie tirée, comme bien d'autres, de l'éternel roman _d'Astrée_,
+a une préface trop singulière pour que nous n'en parlions pas. L'auteur
+se donne pour un homme _au poil et à la plume_ et dit: «J'ai passé plus
+d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup plus
+usé de mèches en arquebuse qu'en chandelle, de sorte que je sais mieux
+ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que
+les périodes.»
+
+Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le renvoyât à ses
+mèches d'arquebuse et à ses bataillons, surtout lorsque Sylvie la
+bergère, refusant le don du coeur qu'on lui offre, répond, en vraie
+gourgandine:
+
+ Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie:
+ Je ne veux point passer pour un oiseau de proie.
+ Qui se nourrit de coeurs, et ce n'est mon dessein
+ De ressembler un monstre ayant deux _coeurs au sein_.
+
+On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage de soldat aux gardes.
+Il est vrai de dire que l'amoureux Ligdamon s'y prend d'une façon
+singulière pour se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère:
+
+ Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent,
+ Changera ton poil d'or en des filons d'argent,
+ Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine,
+ Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine;
+ Que ton front plus ridé que Neptune en courroux,
+ Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux,
+ Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate,
+ Elle prendra son être en leur bord d'écarlate;
+ Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon,
+ N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon;
+ Que ta taille si droite et si bien ajustée,
+ Se verra comme un temple en arcade voûtée;
+ Que tes jambes seront grêles comme roseau;
+ Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux;
+ Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette,
+ Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette;
+ Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon,
+ Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.
+
+Parmi les auteurs dramatiques de la même époque, nous citerons:
+TROTEREL, qui fit quelques pastorales et deux tragédies dont le succès
+dura peu de temps; CLAUDE BILLARD, sieur de Courgenay, d'abord page de
+la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre et laissa les
+médiocres tragédies de _Gaston de Foix_, de _Méroué_, de _Polixène_, de
+_Panthée_, de _Saül d'Alban_, de _Genèvre_ et de _Henri IV_. Dans cette
+dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs de la cour, se
+révolte de ce qu'on le trouve trop jeune pour accompagner le roi son
+père. Ses amis l'approuvent et le choeur des courtisans reprend:
+
+ Je ne puis mettre dans ma tête,
+ Ce malheureux latin étranger
+ Qui met mes _fesses_ en danger.
+
+MAINFRAY, auteur d'_Hercule_, d'_Astiage_, de _Cyrus triomphant_, de la
+_Rhodienne_, tragédie, et de la _Chasse royale_, comédie en quatre actes
+et en vers, jouée en 1625 et contenant, dit le titre, _la subtilité dont
+usa une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait d'amour_.
+
+Dans une de ses tragédies, intitulée _la Perfidie d'Aman mignon et
+favori d'Assuérus_, on trouve le singulier dialogue suivant.
+
+Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de lui rendre hommage:
+
+ Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce.
+ Il se moque de moi et bien loin me repousse
+ Comme homme de néant Je lui ferai sentir,
+ En dedans peu de jours, un triste repentir.
+ Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure,
+ Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.
+
+Mardochée arrive, et Aman lui dit:
+
+ Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi
+ D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi?
+
+ MARDOCHÉE.
+
+ Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable?
+ Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable?
+ As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux!
+ Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux?
+
+ AMAN.
+
+ Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande,
+ Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende?
+ Et encore oses-tu te montrer devant moi?
+ Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi.
+
+ MARDOCHÉE.
+
+ O le grand personnage! Adorer un tel homme!
+ J'adorerais plutôt la plus petite pomme,
+ Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur,
+ Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur?
+ Tu devrais te cacher, etc.
+
+BORÉE composa _Clorise_, _Achille_, _Bevalde_, _la Justice d'amour_,
+_Rhodes subjuguée_, _Tomyris_, tragédies aussi ennuyeuses que longues,
+se rapprochant des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles on
+trouve cependant quelques scènes bien dialoguées.
+
+PIERRE MATHIEU, historiographe de France, donna _la Guisarde, ou le
+triomphe de la Ligue_, tragédie dans laquelle on lit ces vers:
+
+ Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains;
+ On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père.
+ Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux,
+ Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc.
+
+Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit dans un langage plus
+élevé et plus noble au commencement d'_Athalie_.
+
+Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques des premières
+années du dix-septième siècle, par un mot sur BOISSIN DE GATTARDON, qui
+composa d'abord des pièces saintes, telles que le _Martyre de sainte
+Catherine_, _de saint Eustache et de saint Vincent_, et fit ensuite les
+pièces profanes de _Andromède_, _Méléagre_ et les _Urnes vivantes_, _ou
+les Amours de Pholimor et de Polibelle_.
+
+Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais existé. On ne comprend
+pas même aujourd'hui qu'il se soit trouvé dans aucun temps, un public
+pour accepter et laisser représenter des monstruosités semblables. Les
+héros de la fable, dans ses tragédies ou ce qu'il décore de ce nom,
+_citent_ Démosthène, Cicéron, Pline. Les martyres des saints sont des
+rapsodies dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce.
+
+Nous n'avons cité que les principaux auteurs du commencement du
+dix-septième siècle. Le nombre en est beaucoup plus considérable.
+Quelques-unes des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé le nom,
+méritent encore par leur bizarrerie, d'être mentionnées dans cette étude
+anecdotique.
+
+En 1600, DESPANNEY fit jouer une tragi-comédie intitulée _Adamantine, ou
+le Désespoir_, dans laquelle se trouve la scène suivante qui parut aux
+spectateurs de cette époque, la chose du monde la plus simple et la plus
+morale.
+
+Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère, se jette à ses
+pieds et parvient à l'émouvoir. Elle lui dit:
+
+ --Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance?
+ --Je n'en puis espérer que par la jouissance.
+ --Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser?
+ --Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser.
+
+Alors la confidente de la princesse intervient et les fait s'embrasser,
+puis elle leur dit:
+
+ C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage,
+ Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage.
+ Vous êtes mariés; ne reste que la nuit
+ Pour éteindre vos feux.
+
+Voilà certes une façon commode et des plus lestes de s'unir par les
+liens du mariage, c'est encore plus expéditif que d'avoir recours au
+fameux forgeron anglais. Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, la
+confidente tranche toute difficulté.
+
+THULIN, en 1629, fit représenter une pièce en un acte sous ce singulier
+titre: _les Amours de la Guimbarde, toute en chanson et en vers
+gascons_. C'est à Béziers que se donna cette oeuvre bizarre, l'une des
+treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui et
+intitulé: _l'Antiquité du Triomphe de Béziers un jour de l'Ascension_.
+Voici, du reste, quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces. La
+ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs siècles, avait été délivrée
+le jour de l'Ascension. En souvenir de cet heureux événement et pour en
+conserver la mémoire, on avait institué une fête anniversaire. Ce
+jour-là, les habitants des environs se rendaient à la procession, et des
+drames étaient représentés en l'honneur d'un certain capitaine Pépesuc,
+dont la statue de pierre existait alors dans la ville, et auquel on
+attribuait en partie la délivrance de Béziers.
+
+Dans _Bisatic_, tragédie de MAGARIT PAGEAU, jouée eu 1600, la fille du
+roi des Massiliens, éprise de Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi
+à Rome, s'écrie:
+
+ Je te pouvais aider de petite servante,
+ Sous ton commandement volontiers fléchissante,
+ Ou bien pour tes rabats blanchement affiner,
+ Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.
+
+Les autres comédies ou pastorales dont nous pourrions parler, sont en
+général tellement ennuyeuses ou tellement décolletées par le fond et par
+la forme, que nous croyons devoir borner là nos citations, d'autant que
+nous en avons dit assez pour faire comprendre quel était le goût des
+premières époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. Nous
+allons voir bientôt le théâtre et le public modifier complétement leur
+façon d'être, sous la salutaire influence de quelques grands auteurs;
+mais avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux vieilles _Farces_ qui
+réjouissaient tant nos pères.
+
+Nous avons salué, dans une de nos études précédentes, l'avènement sur la
+scène des petites pièces qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de
+la première période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens,
+GAUTHIER-GARGUILLE, GROS-GUILLAUME et TURLUPIN, acquirent, vers la fin
+du seizième siècle et dans les trente premières années du dix-septième,
+une réputation telle, dans la parodie et la _farce_, que leurs pièces
+prirent insensiblement le nom de l'un d'eux et furent appelées
+_Turlupinades_. Les trois quarts du temps ces turlupinades n'étaient
+que de mauvais jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées
+au gros sel; mais elles avaient le don de faire courir tout Paris. Du
+reste, cela n'est pas bien étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il
+n'y a pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les paillasses et
+les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, dans les foires, un
+nombreux public.
+
+La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait pas de la
+cuisse de Jupiter, ils étaient tout simplement garçons boulangers au
+faubourg Saint-Laurent, à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque l'idée
+leur vint qu'ils avaient des talents transcendants comme acteurs. Une
+irrésistible passion les poussant vers les planches, ils abandonnèrent
+le pétrin pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des pièces ou
+fragments de pièces d'un comique à eux. Le public (peuple et bourgeois
+de Paris) accueillit par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt,
+leur réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la ville, se
+précipiterait aux _turlupinades_ des trois amis. Ils prirent des
+costumes en rapport avec leur caractère et leur physique.
+
+Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, représentait soit le
+maître d'école, soit un savant, débitant d'un air bien bête les chansons
+composées par lui.
+
+Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était toujours garotté par
+deux ceintures, ce qui le faisait ressembler à un tonneau cerclé;
+Gros-Guillaume, disons-nous, avait adopté les rôles de l'homme
+sentencieux. Il ne portait point de masque, comme c'était encore
+l'usage à cette époque, mais il se couvrait la figure de farine si
+adroitement ménagée, qu'en remuant un peu les lèvres il blanchissait
+tout à coup ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière, ce
+malheureux était affecté d'une cruelle infirmité, et cette infirmité
+contribuait souvent à son succès. Il avait la pierre; il entrait
+quelquefois en scène, souffrant le martyre et son visage accusant la
+douleur; sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes contrastant
+avec ses rôles plaisants et ses lazzis, réjouissaient outre mesure les
+nombreux spectateurs dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut
+jusqu'à quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et sa mort,
+dont nous parlerons plus loin, eut une cause à peu près accidentelle.
+
+Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou, jouait avec feu comme
+on eût dit de nos jours; en argot de théâtre, il brûlait la planche. Il
+lançait à tout instant des pointes et des bons mots; bref, c'était le
+paillasse de la troupe, et l'on sait que pour être un amusant paillasse,
+il faut avoir non-seulement de l'entrain, mais de l'esprit.
+
+Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume à la porte
+Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était alors le fossé de l'Estrapade.
+Ils se firent un théâtre portatif dans le genre, mais sur une plus
+grande échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, ils y
+adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise de décorations; puis,
+deux fois dans les vingt-quatre heures, dans l'après-midi et le soir,
+ils jouaient, moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.
+
+La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs de l'hôtel de
+Bourgogne en conçurent de la jalousie, puis finirent par se plaindre au
+cardinal de Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme ils les
+appelaient, allaient sur leurs brisées et leur causaient un véritable
+préjudice.
+
+Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que dévorait la manie
+d'être lui-même auteur dramatique, fut bien aise d'avoir un prétexte
+pour assister à une _turlupinade_. Il déclara qu'il voulait juger du
+différend en connaissance de cause, et fit venir les trois amis au
+Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur donna l'ordre de jouer dans
+une alcôve. Ils imaginèrent une scène comique dans laquelle
+Gros-Guillaume, en femme, cherche à apaiser la colère de Turlupin, son
+mari. Ce dernier, le sabre à la main, va couper la tête à sa malheureuse
+moitié, lorsqu'elle s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle
+lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre tombe des mains du
+mari offensé, qui s'écrie: «Ah! la carogne, elle m'a pris par mon
+faible, la graisse m'en fige encore sur le coeur.» Cette scène, qui dura
+une heure, et dans laquelle les deux pauvres diables se surpassèrent,
+amusa tellement Richelieu, le fit rire à tel point, qu'il prit leur
+parti contre les acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à ces
+derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on sortait toujours
+triste de leur théâtre et qu'avec le secours de ces braves gens il n'en
+serait plus de même.
+
+Voici une autre des principales _turlupinades_ de cette époque.
+Gauthier-Garguille déblatère contre les servantes; il est obligé,
+dit-il, d'en changer tous les huit jours. Il termine la nomenclature de
+leurs défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend qu'il a
+trouvé les siennes se peignant au-dessus de la marmite. Turlupin répond
+qu'il n'est pas étonnant alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa
+soupe, puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un vrai
+phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la cave.
+
+Ces deux citations peuvent faire comprendre que les _Turlupinades_
+avaient bien de l'analogie avec les scènes de paillasse dont les masses
+populaires sont encore avides pendant les fêtes et dans les foires.
+
+Le facétieux trio de boulangers devenus artistes, entra donc, par ordre
+de Son Éminence le Grand Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne;
+mais ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut la hardiesse
+de contrefaire un magistrat affligé d'un tic très-désagréable. Il eut
+l'adresse, ou si l'on veut, la maladresse de le si bien contrefaire,
+qu'il était impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit, en
+effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats ne trouvèrent pas la
+chose plaisante, et le pauvre artiste fut décrété de prise de corps
+ainsi que ses deux compagnons en _Turlupinades_. Cette arrestation
+tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent; mais
+Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot. Il eut un tel saisissement
+qu'il en mourut. La douleur que ressentirent les deux autres membres de
+l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la mort de leur
+ami, que, dans la même semaine, l'un et l'autre descendirent au tombeau.
+Ils n'avaient pas fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les
+_Turlupinades_ du vrai Turlupin; mais le nom subsista et les farces ne
+sont pas prêtes à disparaître en France. Pour un Gros-Guillaume, un
+Garguille, un Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième,
+des milliers de paillasses qui n'ont cessé de continuer leur genre sur
+tous les théâtres ambulants du monde.
+
+Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la _Farce_ dans les premières
+périodes théâtrales, par le récit suivant de l'une d'elles, récit
+emprunté à un auteur qui vivait au temps de Charles IX:
+
+«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba en telle mélancolie et
+aliénation d'entendement, qu'il disait et croyait être mort. A cause de
+quoi il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même cheminer, mais
+se tenait couché. Enfin il devint si débile, qu'on attendait d'heure à
+heure qu'il dût expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme du
+malade, qui, après avoir tâché de persuader son oncle de manger, ne
+l'ayant pu faire, se délibéra d'y apporter quelque artifice pour sa
+guérison. Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, d'un
+linceul à la façon qu'on agence ceux qui sont décédés, pour les inhumer,
+sauf qu'il avait le visage découvert, et se fit porter sur la table de
+la chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre cierges allumés
+autour de lui. Somme, la chose fut si bien exécutée, qu'il n'y eut
+personne qui eût pu se contenir de rire: même la femme du malade,
+combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir, ni le jeune homme
+inventeur de cette affaire; apercevant aucuns de ceux qui étaient autour
+de lui, faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient, pour qui tout
+cela se faisait, demanda à sa femme qui c'était qui était sur la table,
+laquelle répondit que c'était le corps de son neveu décédé; mais,
+répliqua le malade, comment serait-il mort, vu qu'il vient de rire à
+gorge déployée? La femme répond que les morts riaient. Le malade en veut
+faire l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un miroir, puis
+s'efforça de rire, et connaissant qu'il riait, se persuada que les morts
+avaient cette faculté, qui fut le commencement de sa guérison. Cependant
+le jeune homme, après avoir demeuré environ trois heures sur cette table
+étendu, demanda à manger quelque chose de bon. On lui présenta un chapon
+qu'il dévora avec une pinte de bon vin; ce qui fut remarqué du malade,
+qui demanda si les morts mangeaient. On l'assura que oui; alors il
+demanda de la viande qu'on lui apporta, dont il mangea de bon appétit.
+Et somme, il continua à faire toutes actions d'homme de bon jugement, et
+peu à peu cette cogitation mélancolique lui passa. Cette histoire fut
+réduite en _Farce_ imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le roi
+Charles IX, moi y étant.»
+
+Voici le singulier titre d'une farce représentée en 1558: les _Femmes
+Salées_, en un acte, en vers, à cinq personnages, par un anonyme, jouée
+par les Enfants Sans Souci, imprimée en caractères gothiques, ou
+_discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause
+qu'elles sont trop douces_.
+
+
+
+
+IV
+
+COMÉDIE-FRANÇAISE.
+
+DE 1600 A 1789.
+
+ Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en
+ 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de
+ paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première
+ comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à
+ 1650.--Caractère de son talent.--Ses compositions
+ dramatiques.--_Les Occasions perdues_ (1631).--_Venceslas_
+ (1648).--Anecdote relative à cette tragédie.--L'acteur
+ Baron.--_Cosroës_ retouché par M. d'Ussé.--Emprunt fait à
+ Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.--Transformations
+ diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de Bourgogne et du
+ Marais, depuis 1600.--Deux troupes françaises à Paris jusqu'en
+ 1641.--L'_illustre_ théâtre de Molière.--Troisième troupe,
+ celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, sous le
+ nom de troupe de _Monsieur_. Elle devient troupe du _Roi_ en
+ 1665.--Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois
+ troupes françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion
+ de la troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de
+ Bourgogne, partie dans celle du Marais.--La troupe du
+ Marais dans la rue Guénégaud.--Réunion des deux troupes
+ françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de
+ la Comédie-Française ou troupe _du Roi_.--Elle est installée
+ d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue
+ Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril
+ 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres
+ forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait
+ valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers
+ décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18
+ juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux
+ Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la
+ salle de Richelieu.--Modifications dans le costume
+ théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la
+ scène, 1760.--Réflexions.
+
+
+Plus les compositions dramatiques s'épuraient et plus le goût du
+théâtre s'étendait. Le public se pressait en foule aux représentations
+théâtrales, et le nombre des auteurs augmentait dans une proportion
+notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien, et nous
+pourrions dire des habitants de la France entière, que bientôt, malgré
+les bateleurs ambulants et les _turlupins_, malgré la Comédie
+italienne, dont nous parlerons plus loin, on reconnut que la seule
+troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas suffisante à Paris.
+
+En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea. Une partie des
+comédiens conserva son premier théâtre, l'autre en éleva un second au
+Marais; il y eut donc, dès le commencement du dix-septième siècle,
+deux salles de spectacle à Paris, sans compter, comme nous l'avons
+dit, les tréteaux et le théâtre nomade de la troupe italienne, qui
+jouait assez habituellement à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577.
+Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre que nous
+raconterons.
+
+A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur des représentations
+théâtrales, fit construire dans son propre palais, deux salles: une
+petite, pouvant contenir six cents personnes et où l'on jouait les
+pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat, pouvant
+recevoir deux mille spectateurs et qui plus tard fut donnée à la
+troupe de Molière. Mais ces deux salles n'étaient pas ouvertes au
+public.
+
+En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, faillit doter Paris
+d'un troisième théâtre permanent, et dota la scène française du plus
+grand génie qui se fût encore révélé au point de vue de l'art
+dramatique. Un jeune homme de Rouen avait un ami, il le mène chez une
+jeune personne dont il est fort épris. La jeune personne trouve l'ami
+à son goût et repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait Pierre
+Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable, et si plaisante, qu'il
+en fait une charmante comédie. Il la met au théâtre sous le nom de
+_Mélite_ (nom qui fut donné plus tard à la jeune personne, cause
+première de la première étincelle du génie du grand Corneille). La
+comédie a un succès fou, si bel et bien que la salle ne pouvant
+suffire au public, une nouvelle troupe de comédiens s'organise,
+demande et obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre
+avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine, rue
+Michel-le-Comte, pour louer son établissement et y organiser une salle
+de spectacle. La permission était accordée pour deux ans; mais à peine
+la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une affluence telle
+se porta aux représentations de la _Mélite_ de Corneille, que la rue
+Michel-le-Comte, alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et
+étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la majeure partie du
+jour. De là les réclamations des habitants affirmant que souvent ils
+ne pouvaient rentrer que de nuit chez eux, se plaignant de rester en
+butte aux sots propos des laquais et aux entreprises plus dangereuses
+des filous. Bref, l'affaire fut déférée au Parlement qui, par arrêt du
+22 mars 1633, fit défendre aux comédiens du Jeu de paume de la
+Fontaine, de représenter aucune pièce, _jusqu'à ce qu'autrement en fût
+ordonné_; or il n'en fut pas autrement ordonné, et le troisième
+théâtre de Paris mourut en naissant.
+
+Avant de parler du grand Corneille, un mot de celui qu'il appelait son
+père en art dramatique, de Rotrou, dont les leçons lui furent fort
+utiles et qui, presque seul des poëtes du temps de Richelieu, eut la
+loyauté et le courage de refuser de condamner _le Cid_ (ce
+chef-d'oeuvre de la tragédie à cette époque), malgré les ordres
+injustes du cardinal-ministre. C'est de Rotrou que Corneille disait
+plus tard: «Lui et moi, nous ferions subsister des saltimbanques,»
+voulant exprimer que, jouées par de mauvais acteurs, leurs pièces
+auraient encore du succès, et il avait raison.
+
+Rotrou mérite une étude spéciale, car il est le trait d'union entre la
+tragédie primitive dégrossie à la fin du seizième siècle, et la
+tragédie digne de ce nom, inaugurée par Corneille et continuée par
+Racine et par Voltaire.
+
+Né à Dreux en 1609, Rotrou, doué d'une facilité prodigieuse, se
+distingua très-vite, par ses oeuvres dramatiques, des poëtes qui
+l'avaient précédé. Le cardinal de Richelieu, en quête de littérateurs
+de talent pour les confisquer au profit de sa gloire (ce à quoi il n'a
+guère réussi), le choisit, bien qu'il fût encore fort jeune, pour se
+l'attacher, et s'il ne le fit pas admettre à l'Académie française,
+c'est que l'on n'y recevait que les hommes ayant leur résidence fixe à
+Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux, où il mourut à
+l'âge de quarante et un ans.
+
+Rotrou fit représenter plus de trente-cinq pièces au théâtre, en
+vingt-deux années, puisque sa première, la _Bague de l'oubli_, est de
+1628, et sa dernière _don Lopez de Cardone_, est de 1650. Corneille
+avait en grande estime les oeuvres de ce poëte dramatique, et, en
+effet, le premier, il a rendu la tragédie à sa véritable
+signification; le premier, il a introduit dans sa composition la
+régularité. Surpassé et bien distancé par Corneille, il a prouvé par
+plusieurs productions pleines de goût et d'intérêt, qu'il eût pu
+approcher beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa trop grande
+facilité ne l'eût pas rendu trop coulant dans le choix de ses sujets.
+Une autre cause de la faiblesse d'un grand nombre de ses oeuvres, fut
+la passion du jeu, qui le mettait souvent dans l'embarras. Pour se
+tirer des fausses positions où il se trouvait tout à coup, il fallait
+une comédie nouvelle. Eu quelques jours, la comédie faisait son entrée
+au théâtre et réparait les pertes du jeu; mais le travail se
+ressentait forcément de la rapidité du poëte et de la préoccupation du
+joueur. Rotrou, comme les maîtres qui vinrent après lui, Corneille,
+Racine, Molière, puisa aux sources pures des Grecs et des Romains. Les
+théâtres italiens et espagnols lui fournirent aussi des comédies
+agréables. Si ses tragi-comédies se ressentent du goût de l'époque et
+ne sont guère, comme toutes les pièces de ce genre, que des romans
+dialogués, mal construits et surchargés de personnages épisodiques
+inutiles au sujet, il y a du moins plusieurs de ses comédies qui sont
+bien conduites. Ses tragédies de _Venceslas_, d'_Antigone_, d'_Hercule
+mourant_, de _Bélisaire_, d'_Iphigénie_ et de _Cosroës_ ont du mérite,
+même à côté de celles de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses
+compositions des vers secs, durs, allant quelquefois jusqu'au barbare
+et au burlesque (ce qui ne déplaisait pas encore au public d'alors),
+on y rencontre aussi des vers aisés, naturels, coulants, exprimant de
+belles pensées.
+
+Dans les _Occasions perdues_, représentée en 1631, il y a une scène de
+bonne comédie qui ne serait pas déplacée de nos jours.
+
+La reine de Naples éprise de _Cloriman_, mais ne voulant voir ce
+dernier que par l'entremise d'_Isabelle_ sa confidente, la charge de
+le séduire pour elle, et lui dit:
+
+ --Feins de brûler pour lui d'une ardeur sans seconde
+ --Mais en feignant, Madame, un feu si véhément,
+ Il faut donc me résoudre à perdre mon amant?
+ --Simple, qui ne sait pas qu'à la fille avisée,
+ Abuser tous les coeurs est une chose aisée.
+ Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux;
+ Et tu n'espères pas d'en pouvoir tromper deux?
+
+Isabelle s'empresse d'expliquer à la reine comment elle s'y prendra
+pour toucher le coeur de Cloriman:
+
+ Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace,
+ Avec quels mouvements ils auront plus de grace.
+ Par quels ris je pourrai m'acquérir plus de voeux,
+ Et par quelle frisure embellir mes cheveux.
+ Pour rendre à mes désirs son âme résignée,
+ S'il vous plaît, j'emploierai le fard et la saignée.
+ Mes mains emprunteront la blancheur des onguents:
+ Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants.
+ Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle,
+ Pour me rendre le port et la taille plus belle
+ N'épargne en mes habits ni baleine, ni fer,
+ Et me serre le corps jusques à m'étouffer.
+ Je parlerai toujours de soupirs et de flamme
+ A ce jeune étranger qui vous a ravi l'âme.
+ Je n'épargnerai point les pas de cent valets,
+ Et mille coeurs navrés empliront mes poulets.
+ Je m'y qualifierai du nom de prisonnière;
+ Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumière.
+ Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que voeux;
+ Je les cachetterai de mes propres cheveux.
+ Je verserai des pleurs; il me verra malade,
+ Si quelqu'autre en obtient seulement une oeillade.
+ --Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obéir.
+ En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir.
+
+Le chef-d'oeuvre de Rotrou est sa tragédie de _Venceslas_, jouée en
+1648, deux ans avant sa mort, retouchée en 1759, plus d'un siècle
+après lui, par M. Marmontel, et donnée la seconde fois à la scène avec
+beaucoup moins de succès que la première. Rotrou venait à peine de
+terminer le dernier acte de son _Venceslas_, dont il était, avec
+raison, fort satisfait, qu'il fut se livrer à sa passion du jeu. La
+chance lui étant défavorable, il perdit une somme assez peu élevée,
+mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrêta, on le conduisit
+en prison. Le malheureux poëte ne savait où donner de la tête,
+lorsqu'il songea à son _Venceslas_.
+
+Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa tragédie pour
+_vingt pistoles_. Ce n'était pas cher; on s'empressa d'accepter, il
+sortit de prison, et la pièce eut un succès tel que les acteurs lui
+firent un beau présent. C'est par le rôle de Venceslas que Baron, le
+célèbre comédien, fit sa seconde rentrée au théâtre, trente ans après
+l'avoir abandonné, et c'est par ce même rôle qu'il quitta la scène
+pour n'y plus paraître. Il était temps, car il ne put achever son
+rôle. Il avait à peine déclamé ce vers:
+
+ Si proche du cercueil où je me vois descendre.
+
+que son asthme l'empêcha de continuer.
+
+Plus d'un poëte venu longtemps après Rotrou, lui emprunta des pensées,
+des vers et même des scènes et des pièces. Ainsi, outre son
+_Venceslas_ repris par Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses
+_Ménechmes_, joués en 1632; Racine utilisa, dans sa _Thébaïde_,
+l'_Antigone_ représentée en 1638; Tristan retoucha son _Amarillis_; M.
+d'Ussé fit de même en 1704, pour _Cosroës_ donné au théâtre en 1648.
+Il est vrai de dire que dans cette dernière tragédie, les plus beaux
+vers sont du second auteur, comme, par exemple, ceux-ci dans une scène
+du quatrième acte:
+
+ Fatale illusion, fantôme de grandeur,
+ Éblouissant éclat dont brille une couronne!
+ Pourquoi, malgré moi-même, embrasez-vous mon coeur?
+ Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne.
+ Cessez, honneur, de me donner des lois;
+ Votre grandeur n'est qu'un passage
+ Que le Destin, toujours volage,
+ Abat et relève à son choix;
+ Et la pompe qui suit les rois
+ N'est rien qu'un brillant esclavage.
+
+Enfin, l'_Amphitryon_ de Molière, joué en 1668, a, on n'en saurait
+disconvenir, un grand air de famille avec les _Sosies_ de Rotrou,
+représentés trente ans plus tôt.
+
+Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui appréciait le génie de ce
+grand homme, imagina une singulière façon de faire l'éloge de l'auteur
+de _Cinna_. Dans sa tragédie de _Saint-Genest_, Dioclétien, après
+avoir loué sur ses talents, le plus grand comédien de son époque, lui
+demande quelles? sont les pièces qui ont le plus de succès. L'acteur
+répond:
+
+ Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,
+ Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
+ A qui les rares fruits que la Muse produit,
+ Ont acquis sur la scène un légitime bruit,
+ _Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,_
+ Portent les noms fameux de _Pompée et d'Auguste_.
+ Les poëmes sans prix, où son illustre main,
+ D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain
+ Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,
+ Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.
+
+Nous avons expliqué, dans un de nos chapitres précédents, comment la
+foule qui se pressait aux représentations dramatiques, avait amené les
+comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, en 1600, à se séparer en deux
+troupes, ce qui avait donné naissance à une seconde scène élevée au
+Marais. Nous avons dit également qu'au commencement du dix-septième
+siècle, le cardinal de Richelieu, emporté par sa passion pour le
+théâtre, avait fait construire dans son propre palais deux salles de
+spectacle, une grande et une petite.
+
+En 1641, Molière, ou plutôt Poquelin (car c'était son véritable nom),
+entra dans une des nombreuses sociétés particulières qui, à cette
+époque, se faisaient un divertissement domestique de jouer la comédie.
+Cette société acquit bientôt une certaine célébrité sous le nom de
+_l'Illustre Théâtre_. Beaucoup de princes et de grands personnages la
+faisaient venir dans leurs hôtels. Après avoir parcouru quelque temps
+la province avec cette _Société_, ou si l'on veut avec cette _troupe_,
+Molière revint à Paris, fut assez heureux pour avoir accès auprès de
+Monsieur, qui le présenta au Roi et à la Reine-Mère, et pour être
+appelé à jouer en présence de Leurs Majestés dans la salle des gardes
+du vieux Louvre. Bientôt Louis XIV, fort satisfait des talents de la
+troupe de Molière et des comédies composées par son chef, accorda à
+ces acteurs la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une troisième
+troupe dramatique sous le nom de troupe de _Monsieur_. En 1665, les
+comédiens de _Monsieur_ devinrent comédiens _du Roi_, avec 7,000
+livres de pension, et ils s'établirent à la salle du Palais-Royal.
+
+Les trois théâtres, c'est-à-dire: celui de l'Hôtel de Bourgogne, le
+plus ancien de tous; celui du Marais, _fondé_, ou si l'on veut
+_détaché_ du premier en 1600; et enfin celui du Palais-Royal de
+création récente, subsistèrent et jouèrent séparément jusqu'à la mort
+de Molière en février 1673. Les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne et du
+Marais interprétaient de préférence la tragédie, ceux du Palais-Royal
+la comédie.
+
+Lorsque la troupe de Molière eut perdu son chef, c'est-à-dire l'âme de
+la société, elle ne put se soutenir et se divisa. Une partie du
+personnel s'unit à l'Hôtel de Bourgogne, l'autre se joignit au théâtre
+du Marais. Il n'y eut donc plus à Paris que deux théâtres où étaient
+représentées les tragédies et les comédies françaises.
+
+La troupe du Marais quitta bientôt son établissement pour en fonder un
+autre rue Guénégaud. Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les
+décorations et tout le matériel encore dans la salle du Palais-Royal
+et ayant servi à la troupe de Molière.
+
+La troupe de l'Hôtel de Bourgogne et celle du théâtre Guénégaud
+restèrent distinctes et séparées jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-là,
+elles furent réunies par ordre de Louis XIV, en sorte qu'à dater de ce
+moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle de la Comédie-Française,
+dite _troupe du Roi_, qui fut seule chargée de représenter les
+comédies et les tragédies. Le nombre des acteurs fut déterminé, les
+bénéfices distribués au _prorata_ des talents. Les artistes obtinrent
+certains priviléges. Les uns furent dispensés du service, les autres
+eurent des pensions. Une ordonnance royale affecta 12,000 livres à
+cette nouvelle société, dont toute l'administration fut réglée par
+ordonnance royale.
+
+C'est donc du 21 octobre 1680 que date réellement la
+Comédie-Française; cependant elle fut organisée sur de nouvelles
+bases, près d'un siècle plus tard, après avoir passé par diverses
+phases.
+
+La Comédie-Française fut d'abord installée au théâtre de la rue
+Guénégaud; mais la proximité du collége Mazarin étant chose gênante et
+pour le collége et pour le théâtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs
+d'abandonner cette salle et de chercher un autre emplacement pour
+leurs représentations. La société fit l'acquisition du jeu de paume de
+la rue Saint-Germain-des-Prés et de deux maisons voisines. Sur les
+dessins de François d'Orbay, architecte, jouissant d'une réputation
+méritée, on bâtit l'hôtel dit des Comédiens du roi. Ces derniers en
+firent l'ouverture le 18 avril 1689, lundi de pâques, par la tragédie
+de _Phèdre_ de Racine. La dernière représentation donnée sur ce
+théâtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soirée _Béverley_ et
+_le Sicilien_. L'acteur d'Allainval annonça au public le changement
+qui allait s'opérer par la petite allocution suivante:
+
+ «Le Théâtre-Français touche enfin à l'époque la plus flatteuse
+ qu'il pouvait espérer. Le gouvernement daigne fixer un moment son
+ attention sur lui, et s'occupe des moyens de faire élever un
+ monument digne des chefs-d'oeuvre des hommes de génie qui vous
+ ont fait l'hommage de leurs veilles. La scène lyrique vient
+ d'offrir à vos yeux les ressources de l'architecture; vous avez
+ rendu justice au travail de l'artiste célèbre qui a eu le courage
+ de s'écarter des routes d'une imitation servile, et qui a été
+ assez heureux de vous plaire, en osant innover. Il est temps que
+ les mânes de Corneille, de Racine et de Molière viennent
+ contempler les changements dont le théâtre est susceptible, et
+ nous dire: «Voilà le temple où nous aurons à être honorés. Il est
+ temps enfin de faire cesser les reproches très-fondés des autres
+ nations jalouses de la gloire de la nôtre.» Accoutumés depuis
+ longtemps à votre bienveillance, nous ne cesserons jamais de vous
+ donner des preuves de notre empressement à vous offrir des
+ productions dignes de vos suffrages. C'est dans ces sentiments
+ que nous quittons un théâtre où vous avez tant de fois secondé
+ nos efforts. Pénétrés de la plus vive reconnaissance pour les
+ bontés dont vous daignez nous honorer, nous osons vous en
+ demander la continuation sur la nouvelle scène que nous allons
+ occuper.»
+
+Pendant la période de 1689 à 1770, la Comédie-Française eut à
+supporter quelques vicissitudes, malgré la protection dont elle était
+l'objet de la part du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement
+du dix-huitième siècle, le peu d'empressement que les Comédiens
+mettaient à plaire au public, leurs négligences, leurs discussions
+intestines, la pauvreté des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs
+médiocres, après les grandes et belles productions de Corneille, de
+Racine, de Molière, avaient fait tomber leur théâtre dans un discrédit
+dont il ne semblait pas devoir se relever facilement. Leur spectacle
+était entièrement désert et, par contre, le public, même les grands
+seigneurs et la cour, se pressaient aux spectacles forains. La
+Comédie-Italienne avait pris le dessus sur la Comédie-Française.
+Quelques parodies, quelques pièces légères, quelques vaudevilles
+amusants, joués aux Italiens, avaient fait entièrement déserter la
+première scène française. Les choses étaient en cet état en 1710 et la
+scène des Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles
+sur l'état d'abandon dans lequel on laissait la Comédie-Française, ce
+n'étaient que quolibets, que pointes épigrammatiques, que parodies du
+répertoire de la troupe du roi, quand le directeur de la
+Comédie-Française, Dancourt, voulut essayer de ramener les Parisiens
+dans sa salle. Mais au lieu de comprendre que la scène française ne
+doit briller et attirer les gens d'esprit que par des compositions
+dramatiques de bon aloi, par des tragédies ou par des comédies
+d'auteurs de mérite, de poëtes de talent, Dancourt imagina de
+sacrifier au goût du jour. Il résolut de faire représenter un
+divertissement dans lequel on verrait _Arlequin_ et _Scaramouche_. Il
+proposa le rôle d'Arlequin à La Thorillière. Longtemps cet excellent
+acteur refusa de condescendre à ce qui lui semblait être une véritable
+platitude. Pressé par Dancourt, il finit cependant par accepter le
+rôle de Mezzetin[10]. On se détermina à travailler au divertissement.
+Le sujet fut tiré de la situation même dans laquelle se trouvait alors
+la Comédie-Française. On l'intitula la _Comédie des Comédies_.
+Dancourt composa la pièce, fit faire quelques airs par Gilliers, et on
+l'offrit aux Parisiens. Les Parisiens montrèrent plus d'intelligence
+que les Comédiens, en ne faisant pas fête à ce spectacle de mauvais
+goût[11].
+
+ [10] Mezzetin, nom d'un rôle de la Comédie-Italienne dont le
+ caractère est à peu près celui de _Scapin_.
+
+ [11] On en était arrivé à ce point, à la Comédie-Française, que
+ l'on vit la célèbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi
+ lesquels le bilboquet était alors fort à la mode, jouer à ce jeu
+ dans la pièce de l'_Amour vengé_.
+
+Par opposition, le théâtre de la foire Saint-Laurent fit représenter
+une espèce de prologue de Lesage, Fuzelier et d'Orneval, intitulé les
+_Comédiens Corsaires_. Dans cette petite pièce, les comédiens de la
+foire se plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et leurs
+danses. Un des personnages de cette farce était une actrice de la
+Comédie-Italienne arrivant en scène et chantant ce couplet:
+
+ Au mépris de notre gloire,
+ Ces petits esprits follets
+ Ne demandent que couplets,
+ Que musique, vraiment voire!
+ Ils feraient, ces Messieurs-là,
+ Si on voulait les en croire,
+ Ils feraient, ces Messieurs-là,
+ Danser et Phèdre et Cinna.
+
+Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et, pour justifier le
+nouveau genre adopté par la Comédie-Française, il déclamait:
+
+ Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes,
+ Nous voyons le préau s'enrichir de nos pertes;
+ Et là, les spectateurs, de couplets altérés,
+ Gobent les mirlitons qui les ont attirés:
+ Ils y courent en foule entendre des sornettes;
+ Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes.
+ Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près,
+ De nos tables jadis ont soutenu les frais;
+ Mais vous le savez tous, notre noble comique
+ Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique;
+ Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?
+ Trente contemporains de ces fameux auteurs...
+ Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage,
+ Pour rappeler Paris, donner du batelage.
+ Si vous me demandez où nous l'irons chercher;
+ Amis c'est aux forains que nous devons marcher.
+
+Voyant que la Comédie-Française n'avait pas même le privilége, avec de
+mauvaises pièces faites à la mode, de lutter contre les lazzis des
+théâtres forains, Dancourt trouva un autre expédient, celui de faire
+valoir le _privilége exclusif_ de la troupe et d'en demander la
+stricte exécution en justice.
+
+Plusieurs sentences et divers arrêts furent en effet rendus dans ce
+sens, mais sans être exécutés. Enfin le Parlement se mêla du procès et
+fit défense aux théâtres de la foire de faire servir leurs
+établissements à d'_autres usages qu'à ceux de leur profession_,
+permettant, en cas de contravention, de démolir leurs salles de
+spectacles. Les petits théâtres voulurent encore lutter et les
+comédiens du roi firent abattre plusieurs salles. Un nouvel arrêt du
+conseil en date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement.
+
+Le 18 juin 1757, un règlement pour la Comédie-Française fut promulgué,
+lequel annulait tout ce qui avait été décrété jusqu'alors concernant
+ce théâtre, _formé en France_, dit le préambule royal, _par les
+talents des plus grands auteurs_.
+
+Quarante articles réglaient tout ce qui avait rapport: 1º A
+l'administration, aux parts bénéficiaires des acteurs, à leurs
+devoirs, à leurs droits, à leurs pensions de retraite; 2º aux
+retenues pour l'Hôpital général, pour l'Hôtel-Dieu, pour le traitement
+des employés; 3º à la tenue des archives; 4º à la composition du
+conseil de la troupe, et enfin à tout ce qui concernait l'organisation
+complète de cette société.
+
+La Comédie-Française était à la disposition du roi. Elle jouait
+habituellement à la cour depuis la Saint-Martin jusqu'au jeudi d'avant
+la Passion, et lorsque la famille royale allait à Fontainebleau, une
+partie de la troupe s'y rendait également. Chaque sujet avait un
+supplément. Une assemblée générale avait lieu tous les lundis à
+l'hôtel de la Comédie, et c'était alors que les auteurs présentaient
+leurs pièces, qui devaient être examinées par l'assemblée.
+
+En 1770, les comédiens ordinaires du roi s'établirent dans la salle
+des Tuileries où ils jouèrent jusqu'à l'année 1782, pendant que l'on
+construisait pour eux le théâtre de l'Odéon où ils restèrent de 1782 à
+1799.
+
+La salle de l'Odéon, bâtie par ordre de Louis XVI, d'après les plans
+des architectes Peyre, Lainé et Vailly, fut incendiée en 1799 et la
+Comédie-Française s'installa, à la suite de cet événement, au théâtre
+de la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui. Cette salle
+de la rue Richelieu avait été commencée en 1787, aux frais du duc
+d'Orléans. Terminée au bout de trois ans, la troupe des
+_Variétés-Amusantes_ l'avait occupée en 1790, pour la céder, en 1799,
+aux comédiens français. L'Odéon, brûlé en 1799, reconstruit sur ses
+anciennes fondations par décision du Premier Consul, servit à la
+troupe de M. Picard. Le feu détruisit une seconde fois cette belle
+salle le 20 mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebâtir et annexa la
+troupe qui en exploitait le privilége à la Comédie-Française,
+l'autorisant à y représenter les tragédies, les drames et les comédies
+données sur la scène française.
+
+Pendant la période de 1710 à 1799, la Comédie-Française, devenue la
+première scène du monde, introduisit d'importantes et très-utiles
+améliorations dans ses habitudes intérieures. Elle arriva
+successivement, ainsi que nous allons le raconter, à la réforme
+complète des costumes, à leur appropriation à l'époque, de façon à ce
+que les paroles ne fussent plus un anachronisme _chronique_ avec les
+vêtements. Elle obtint (à grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle
+obtint la liberté de l'emplacement sur lequel est représentée la pièce
+jouée par les acteurs.
+
+Jusqu'en l'année 1727, les acteurs et actrices disaient leurs rôles
+vêtus comme ils l'étaient dans la vie habituelle. On comprend combien
+cela nuisait à l'illusion, et quel ridicule en fût même résulté, si
+les yeux n'eussent été depuis longtemps façonnés par l'usage à cette
+bizarre disparate. A l'une des reprises de la tragédie de Campistron,
+_Tiridate_, en 1727, Mlle Lecouvreur, excellente actrice et femme de
+goût, commença une petite réforme dans le costume; mais comme les
+choses, même les plus simples et les plus naturelles, ne se modifient
+pas en un jour, au lieu d'adopter pour elle et pour ses camarades de
+théâtre le vêtement spécial à l'oeuvre dramatique représentée, elle ne
+fit que changer le costume de ville en costume de cour, c'est-à-dire
+qu'elle parut sur la scène en robe à queue traînante et à paniers,
+comme en portaient les grandes dames au commencement du dix-huitième
+siècle. Cette nouveauté fut approuvée du public.
+
+Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de trente années encore,
+on vit à la Comédie-Française les femmes des consuls romains et des
+héros grecs en robes bouffantes, la tête surmontée d'énormes coiffures
+inventées souvent par le mauvais goût de l'actrice. Les artistes de
+l'époque pensaient avoir bien mérité de la patrie et des beaux-arts en
+représentant les reines ou les princesses de la plus haute antiquité
+déguisées en marquises de la cour de Louis XV. Les acteurs étaient
+tout aussi ridicules. Avec la cuirasse antique, avec le cothurne, le
+Romain ou le héros grec de la Comédie-Française se coiffait d'un
+chapeau à plumes surmonté d'un panache. On applaudissait un Ajax, un
+Ulysse, un Agamemnon en perruque de magistrat, ayant au-dessus de
+cette perruque un casque plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi
+Priam traînait sur la scène une casaque de marchand arménien, et
+toutes ces absurdes bigarrures de costume, loin d'être l'objet de
+plaisanteries dans le public, étaient souvent applaudies et admirées.
+
+C'est donc ainsi _attiffés_ que parurent sur la scène française les
+héros de Rotrou, de Corneille, de Racine. Le _Cid_ et _Cinna_ eurent
+pour interprètes des acteurs en fraise plate, en hauts-de-chausses à
+dentelle, en juste-au-corps à petites basques; des actrices en corsage
+court et rond, avec le sein découvert, la jupe à queue, les talons
+élevés, les cheveux crêpés et bouffants. Auguste avait une couronne de
+laurier par dessus sa perruque à la Louis XIV.
+
+Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement adopté
+au théâtre. Il voulut s'y opposer, obtenir des modifications, l'usage
+fut plus fort que sa logique. Baron, le grand Baron lui-même, qui
+avait su réformer la diction ampoulée de ses prédécesseurs, ne comprit
+pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa carrière dramatique, il
+joua le jeune Misaël des _Machabées_, vêtu en bourgeois de Paris, avec
+un toquet d'enfant et des manches pendantes.
+
+Sorel, dans _la Maison des jeux_, raconte que le rôle d'Hercule était
+interprété par un acteur en vêtements ordinaires, mais en manches
+retroussées, qui le faisaient ressembler à un cuisinier en fonction.
+Il portait sur l'épaule, en guise de massue, une petite bûche. Apollon
+avait l'habitude de mettre derrière son oreille une plaque jaune
+destinée à représenter le soleil.
+
+En 1747, une jolie comédie en trois actes, de Lachaussée, _l'Amour
+castillan_, fut donnée aux Italiens avec des costumes espagnols. Cette
+nouveauté étonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation.
+
+En 1753, madame Favart fit un rôle de paysanne, sans robe à paniers,
+sans gants, sans coiffure; mais comme une fille de village, en jupon
+de serge, les cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et
+enfin chaussée de sabots, ce qui déplut aux élégants de l'époque.
+
+En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guidés par le bon goût et par
+l'amour de l'art dramatique, sentirent enfin le ridicule du costume et
+la nécessité d'arriver à une réforme devenue indispensable. Grâce à
+ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux à plumes
+disparurent de la tragédie; les habits furent coupés à la mode
+antique; les représentations théâtrales devinrent plus pompeuses. Les
+décors furent rendus plus semblables à la réalité, le nombre des
+gardes et des soldats qui environnent les rois fut augmenté. Les
+changements à vue eurent une plus grande précision. En un mot, tout
+s'améliora dans ce que l'on appelle la mise en scène.
+
+Toutefois, ni Lekain ni mademoiselle Clairon n'eurent assez de
+puissance encore, pour faire adopter complétement le costume vrai de
+l'époque dans chaque oeuvre dramatique. Les Scythes et les Sarmates
+portèrent la peau de tigre, les Turcs le turban et le sabre recourbé;
+mais pour bien des rôles l'habit français resta toujours de mise. Il
+fallut que Talma vînt donner le coup de grâce aux oripeaux que l'on
+adaptait au vêtement de tous les jours, pour faire disparaître enfin
+ce reste de barbarie. Il introduisit le costume exact. Le premier
+exemple qu'il donna fut dans _Charles IX_. Bientôt _Virginie_, de La
+Harpe, _les Gracques_, d'André Chénier, furent joués avec
+l'habillement de l'époque; puis les acteurs et les actrices, Romains
+ou Grecs, à la scène, se vêtirent en Romains et en Grecs: puis enfin,
+en dernière analyse, à partir du commencement de ce siècle, on devint
+au théâtre d'une rigidité extrême pour l'exactitude du costume.
+
+Aujourd'hui, nous rions en songeant à ces bévues, à ces usages
+extravagants si longtemps maintenus au théâtre. Nous sommes souvent
+tentés d'accuser nos bons ancêtres de folie, et nous ne pouvons
+comprendre qu'ils aient pu supporter d'entendre un vers héroïque
+sortir de la bouche d'un homme habillé en bourgeois de son temps?
+Avons-nous bien raison, et si nous nous donnions la peine de regarder
+un peu autour de nous, ne verrions-nous pas des choses tout aussi
+ridicules? D'abord, chaque jour, à l'Opéra, n'assistons-nous pas à des
+fêtes de village, dont toutes les villageoises en crinoline, sont
+ornées de diamants en plus ou moins grande quantité, selon que le leur
+permettent leurs appointements ou leurs ressources de toute nature?
+N'en est-il pas de même pour les jolies soubrettes de la
+Comédie-Française et des autres théâtres? Quelle est la paysanne qui
+n'entre en scène les bras nus, les épaules (pour ne pas dire plus)
+très-décolletées, chaussée d'un délicieux petit soulier verni, avec un
+bas de soie à jour, bien tiré, dessinant la jambe? Quel est le
+militaire de théâtre, arrivant à franc étrier, d'après son rôle, qui
+ne se présente en culotte irréprochable, en bottes sans une
+moucheture, en gants paille du dernier blanc? Tout ce qui sort de la
+coulisse n'est-il pas à l'état de pastel vivant?
+
+On le voit, il y aurait bien quelques réformes à faire encore au
+costume. Ces réformes cependant ne nous paraissent pas urgentes. De
+même que les dandys de Louis XV, nous ne serions peut-être pas
+charmés à l'aspect d'une soubrette de théâtre malpropre comme une
+fille d'auberge, ou d'une paysanne déguenillée comme elles le sont
+dans nos campagnes. Nous acceptons volontiers le soldat couvert de
+gloire et de laurier, arrivant du combat comme s'il venait à la
+parade. Nous le trouverions peut-être fort désagréable s'il se
+montrait à nous, dans un ballet de l'Opéra, en uniforme poudreux ou
+déchiré.
+
+Soyons donc charitables pour nos pères, ne nous moquons pas trop
+d'eux; car s'ils revenaient en ce monde, ils pourraient bien, à leur
+tour, nous rendre au centuple nos plaisanteries, en voyant les sots
+lazzis qui font la fortune des théâtres depuis quelques années; en
+entendant le jargon de mauvais goût, les scènes obscènes et sans
+esprit, les gestes déplacés, inconvenants, qu'on applaudit à outrance.
+Avec quelle stupéfaction eux, qui avaient l'habitude de n'admettre les
+acteurs à l'honneur de leur parler qu'avec une politesse rigide, avec
+quelle stupéfaction ne verraient-ils pas le sans-gêne, le sans-façon,
+la manière d'être des _artistes_ du dix-neuvième siècle vis-à-vis leur
+public?
+
+Non, non, ne rions pas trop. Le théâtre des siècles de Louis XIV et de
+Louis XV, s'il avait ses défauts, avait aussi de grandes qualités. On
+y sifflait les mauvaises pièces, on y applaudissait les bonnes.
+Aujourd'hui on rit trop souvent de sottises indécentes et platement
+ridicules. Si on mettait en parallèle les qualités de l'ancienne scène
+française et ses défectuosités avec les vertus et les vices de la
+nôtre, il est fort probable que cette dernière n'aurait pas
+l'avantage aux yeux de la morale, de l'esprit et du bon goût.
+
+Après la révolution du costume théâtral, il restait encore à opérer un
+changement plus important peut-être, celui de la liberté de la scène,
+si longtemps désirée, demandée, réclamée par les auteurs et les
+acteurs. On ne put l'obtenir qu'en 1760; jusqu'à cette année, la
+partie du théâtre qui forme la scène sur laquelle agissent les
+acteurs, était encombrée par les bancs où de grands personnages, les
+élégants, les lions de l'époque venaient prendre place, nuisant au jeu
+des machines et des artistes, détruisant toute illusion, et mêlant
+souvent leurs réflexions aux paroles de la pièce. Qu'on se figure les
+conversations des avant-scènes d'aujourd'hui ayant lieu sur le théâtre
+même, à côté ou derrière les acteurs, tandis que ces derniers disent
+leur rôle, et on aura une idée de l'espèce de cacophonie qui devait
+régner sur la scène. Ces places, très-recherchées dans le grand monde
+d'alors, se payaient fort cher, et c'était un revenu important pour la
+troupe; cependant la Comédie-Française renonça volontiers au produit
+considérable qui en résultait pour elle afin de détruire cet abus.
+
+Alors donc, on put voir ouvrir la scène d'une manière imposante.
+L'illusion fut permise. Le jeu des comédiens, si utile au succès des
+pièces, n'étant plus entravé, prit un développement naturel. L'art
+dramatique eut devant lui une porte nouvelle. Les décors purent être
+placés et enlevés avec facilité. On ne vit plus un temple là où il
+fallait un salon; un cabinet à où il fallait un vestibule ou une place
+publique.
+
+C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement radical dans les
+habitudes du théâtre. Il donna, pour indemniser les comédiens, douze
+mille francs de sa bourse.
+
+Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout; à cette époque on
+commença à lui donner des siéges, et il ne fut plus un flot sans cesse
+agité. C'est pour la salle de l'Odéon que cette dernière modification
+fut d'abord admise.
+
+
+
+
+V
+
+QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674.
+
+ PIERRE CORNEILLE.--Considérations générales sur ses oeuvres
+ dramatiques.--Son portrait peint par lui-même.--Sa difficulté
+ d'énonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses différentes
+ productions, dans l'ordre où elles ont été données au
+ théâtre.--_Mélite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_
+ (1630).--_La Veuve et la Galerie du Palais_
+ (1634).--Innovation due à cette dernière comédie.--_La
+ Suivante_ (1634).--_La Place Royale_ (1635).--Lettre de
+ Claveret.--_Médée_ (1635), première tragédie de Pierre
+ Corneille.--Son peu de succès.--_L'Illusion_ (1635).--_Le Cid_
+ (1636).--Réflexions.--Anecdotes.--Le cardinal de
+ Richelieu.--L'Académie.--Boileau.--L'acteur Baron.--_Les
+ Horaces et Cinna_ (1639).--_Polyeucte_ (1640).--Anecdotes.
+ --Épîtres à la Montauron.--Le maréchal de La Feuillade.
+ --Dufresne.--_La Mort de Pompée_ (1641).--Le comte de
+ Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pécourt.--_Le Menteur_
+ et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_
+ (1646).--Réflexions.--Anecdotes.--_Théodore_, tragédie
+ (1645).--Anecdote.--_Héraclius_ (1647).--_Andromède_
+ (1650).--Anecdote du cheval.--Succès de cette pièce.--_Don
+ Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomède_ (1652).--_Pertharite_
+ (1653).--Premier échec grave de Pierre Corneille.--Il veut
+ abandonner le théâtre et mettre l'_Imitation_ en
+ vers.--_Oedipe_ (1659).--Tragi-comédie de _la Toison d'Or_
+ (1660).--_Sertorius_, tragédie (1662).--Mot de
+ Turenne.--_Sophonisbe._--_Othon_ (1664).--Épigramme de
+ Boileau.--_Agésilas_, _Attila_ (1666 et 1667).--_Tite et
+ Bérénice_ (1670).--Galimatias double.--Baron, Molière et
+ Corneille.--Anecdote.--_Pulchérie_ (1672).--_Surena_, tragédie
+ (1674).--_Psyché_, en collaboration avec
+ Molière.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille
+ pendant sa vie et après sa mort.--Son petit-neveu.--Premier
+ exemple de représentation à bénéfice.--Deuxième édition des
+ oeuvres de Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la
+ petite-nièce de l'auteur du _Cid_.--THOMAS
+ CORNEILLE.--Considérations sur cet auteur.--Impromptu à propos
+ de son portrait.--Ses principales productions
+ dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle Duclos.--Anecdote.--_Le Comte
+ d'Essex._--_Le Festin de Pierre_ (1665), en collaboration avec
+ Molière.--Origine de cette pièce.--_L'Inconnu._--Chanson
+ paysanne.--Le _Ballet de Louis XIV_.--_La Devineresse_,
+ comédie dont le succès fut dû à l'actualité.--_Timocrate_
+ (1656).--Anecdote à la quatre-vingtième représentation de
+ cette pièce.--_Commode_ (1658).--_Camma_ (1661).--Succès de
+ ces trois dernières tragédies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au
+ sujet de cette pièce.--_Achille._--Anecdote d'un peintre à
+ propos de cette tragédie.
+
+
+Nous avons dit par suite de quelle circonstance bien simple, Corneille
+avait eu la révélation de son talent poétique et de son aptitude pour
+le théâtre. Il n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comédie de _Mélite_
+fut le premier des anneaux qui devaient lui conquérir une gloire
+littéraire immortelle. Pendant cinquante-trois années, ce grand génie
+dota la scène française des plus belles productions et fixa
+définitivement les règles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on
+à le surpasser, il se produisit sans doute des talents de premier
+ordre qui illustrèrent leur nom, mais aucun n'a encore, dans le genre
+tragique, atteint à sa hauteur. Racine peut être préféré par beaucoup
+d'hommes de mérite pour la pureté de son style; mais ses oeuvres, à
+notre avis, n'ont pas les éclats de mâle vigueur qu'on retrouve dans
+celles de Corneille.
+
+Ce grand poëte donna d'abord dans les travers communs aux auteurs de
+son époque. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il faisait
+fausse route, et il s'empressa d'en changer. Guidé par l'étude des
+anciens, il entra résolument dans la vraie carrière dramatique,
+entraînant sur ses pas, littérateurs, orateurs, philosophes et
+artistes. Sans doute on peut reprocher à ce père du théâtre plus d'un
+défaut. Son style est souvent inégal, il se met quelquefois au-dessus
+des règles grammaticales; sans doute ses chefs-d'oeuvre eux-mêmes, _le
+Cid_, _Cinna_, _Polyeucte_, _Rodogune_, ne sont pas exempts de tout
+reproche; mais ses ouvrages ont des beautés qu'on ne retrouve dans
+ceux d'aucun autre poëte. Ses compositions dramatiques, non-seulement
+ne ressemblent pas à celles qui avaient paru jusqu'alors, mais nulle
+des siennes n'a d'analogie avec celle qui l'a précédée ou qui l'a
+suivie, tant son esprit était inventif, tant son génie avait de
+ressources. Ses plans sont variés, ses caractères sont suivis, bien
+développés, vigoureusement tracés. Si ses vers ne sont pas toujours de
+la plus exacte pureté, que d'élévation dans les idées qu'ils
+expriment! Si un vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme
+la pensée qu'il exprime est forte et noble! On peut dire que nul ne
+sut mieux que Corneille échauffer le spectateur et produire
+l'enthousiasme.
+
+Chose bizarre, cet homme si élevé, si sublime dans ses écrits, avait
+la parole difficile, embarrassée. Il s'énonçait si mal qu'une
+princesse, après l'avoir reçu et causé avec lui, disait: «Il ne faut
+pas entendre M. Corneille ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.» C'était
+malheureusement très-vrai, et lorsqu'il récitait ses beaux vers, il
+fatiguait tout son auditoire. A ce propos, Bois-Robert répondit
+plaisamment un jour à Corneille qui lui reprochait d'avoir mal parlé
+d'une de ses pièces, après l'avoir entendue sur le théâtre:--Comment
+pourrais-je blâmer vos vers sur la scène, moi qui les ai trouvés
+admirables quand vous les _barbouilliez_ vous-même?
+
+Corneille sentait cette infériorité. Il envoya un jour son portrait à
+Pélisson, avec les six vers que voici:
+
+ En matière d'amour je suis fort inégal,
+ J'en écris assez bien et le fais assez mal.
+ J'ai la plume féconde et la bouche stérile,
+ Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville;
+ Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,
+ Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
+
+Sur la fin de sa vie, son talent ne fut plus à la même hauteur; il
+avait eu, comme tout ici-bas, son commencement et son apogée, il
+touchait à son déclin. Le duc de Montpensier, son ami, voulant le lui
+faire sentir, lui dit: «M. Corneille, quand j'étais jeune, je faisais
+de jolis vers; à présent que je suis vieux, mon génie est éteint;
+croyez-moi, laissons faire des vers à la jeunesse.» Corneille ne
+profita pas de cette sage leçon, il travailla jusqu'à un âge fort
+avancé et donna, dans ses dernières années, des comédies que son génie
+eût repoussées dans ses belles années.
+
+Voici, dans l'ordre où elles furent représentées au théâtre, et avec
+quelques anecdotes, les pièces que l'on doit à Pierre Corneille.
+
+Nous avons déjà raconté comment avait été composée _Mélite_, comédie
+en cinq actes et en vers jouée en 1630; mais ce que nous n'avons pas
+dit, c'est qu'il fallut plusieurs représentations pour faire sentir
+la supériorité de cette composition dramatique sur celles du même
+genre qui l'avaient précédée.
+
+Hardy était à cette époque l'auteur le plus en renom au théâtre dont
+il avait depuis longtemps le monopole, étant même associé avec les
+comédiens pour les pièces auxquelles il était complètement étranger.
+Il répondit, lorsqu'on lui apporta sa part du produit des
+représentations de _Mélite: bonne farce_.
+
+_Mélite_ avait paru trop simple au public, Corneille s'en aperçut et
+composa sa tragi-comédie de _Clitandre_, où les incidents, les
+aventures compliquent l'intrigue. On y supprima quelques expressions
+un peu trop décolletées. Cette pièce, donnée en 1630, parut aux
+spectateurs préférable à _Mélite_; mais Corneille ne fut nullement de
+cet avis, il sentit qu'il retombait dans l'ornière dont il avait hâte
+de sortir, il se promit de ne plus sacrifier à des usages de mauvais
+goût et de revenir à la manière simple, naturelle et vraie. La comédie
+de _Clitandre_ fut la première où la fameuse règle des vingt-quatre
+heures, si dédaignée de nos jours, ait été observée. L'unité d'action
+y est fort abandonnée.
+
+Cette pièce fut suivie de _la Veuve_ (1634), en cinq actes et en vers,
+puis quelques mois plus tard de _la Galerie du Palais_, comédie dans
+le genre de la précédente, mais qui donna lieu à une innovation
+heureuse, l'abolition du personnage de la nourrice. On conservait
+avec soin ce rôle dans la plupart des comédies anciennes, parce
+qu'on pouvait le faire remplir par un homme qui prenait le masque,
+et qu'alors le nombre des actrices était assez restreint.
+L'indispensable nourrice devint la non moins indispensable suivante,
+soubrette, Lisette ou confidente qu'on retrouve dans les comédies
+d'avant la révolution, et encore beaucoup aujourd'hui dans tous les
+genres de compositions théâtrales.
+
+Cette suppression de la nourrice et son remplacement par la suivante
+fut probablement la cause première de la cinquième comédie de
+Corneille. Elle porte ce nom de _Suivante_. Elle fut représentée à la
+fin de la même année 1634, et eut, comme les précédentes, un succès
+qui fixa tous les regards sur l'auteur d'oeuvres si différentes de
+tout ce qu'on avait entendu jusqu'à ce moment à la scène.
+
+En 1635, Corneille fit représenter une jolie comédie en cinq actes et
+en vers, _la Place royale_, qui lui valut la lettre suivante de
+Claveret, auteur d'une comédie non imprimée, donnée à Forges devant
+Louis XIII et portant le même titre:
+
+«Vous eussiez aussi bien appelé votre _Place Royale_ la _Place
+Dauphine_ ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me
+choquer; pièce que vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j'y
+travaillais, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour
+contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché
+que je n'aie reçu tout le contentement que j'en pouvais légitimement
+attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses
+représentations, n'aient honoré de quelques louanges l'invention de
+mon esprit, etc.»
+
+Bientôt après, parut la première tragédie de Corneille, _Médée_.
+C'était la troisième fois que ce sujet était donné au théâtre; ce ne
+devait pas être la dernière, puisque cinq autres _Médée_ furent
+représentées sur la scène à différentes époques. La muse tragique ne
+parut pas d'abord vouloir traiter aussi bien le poëte normand que la
+muse de la comédie, et il fut si peu satisfait de l'impression
+produite sur le public par sa tragédie, qu'il revint dès l'année
+suivante à son genre favori, et qu'il fit représenter _l'Illusion_,
+pièce assez médiocre et que lui-même avoua plus tard être une
+_galanterie extravagante_. Heureusement le génie du grand poëte ne
+devait pas être restreint à la comédie, bien qu'il lui eût donné des
+formes autrement sages que n'était la tragi-comédie des siècles
+précédents. L'auteur de _Médée_, cédant au conseil d'un vieux
+serviteur de la reine Marie de Médicis, retiré à Rouen, se mit à
+étudier le sujet du Cid dans le poëte espagnol _Guillin de Castro_. Il
+y puisa l'immortelle tragédie qu'il mit au théâtre en 1636; tragédie
+qui eut dans le public le plus immense succès, tragédie que Richelieu
+combattit par jalousie, et que les quarante immortels dévoués au
+ministre, critiquèrent par ordre, ne croyant pouvoir faire autrement
+que d'obéir à celui auquel ils devaient tout. Des volumes ont été
+écrits sur le _Cid_; mais, malgré les critiques qu'on en fit, malgré
+l'opposition dont la pièce fut l'objet lors de son apparition, par
+suite de la haute cabale qui s'éleva pour la faire tomber, cette
+oeuvre eut un retentissement inconnu jusqu'alors. Elle fut traduite
+dans chacune des langues de l'Europe, et pour tout dire en un mot,
+_elle fit école_. En vain tous les poëtes, à l'exception de Rotrou,
+tous les académiciens se liguèrent contre _le Cid_ et son auteur, la
+pièce a survécu aux critiques, aux siècles, elle est encore de nos
+jours au théâtre. Seule elle suffirait pour conquérir à Corneille le
+premier rang parmi les poëtes dramatiques de tous les pays, de toutes
+les époques, et cependant elle n'est pas exempte de défauts.
+
+Richelieu, qui se montra si injustement acharné contre _le Cid_ et
+contre Corneille, avait souhaité d'abord passer pour l'auteur de cette
+tragédie. Si le grand poëte eût voulu y consentir, sa fortune était
+faite; mais à l'argent il préférait la gloire, et son refus irrita le
+ministre tout-puissant au point de lui faire commettre la plus haute
+iniquité. Par son ordre, l'Académie dut faire l'examen de la pièce, ce
+à quoi Corneille consentit, en disant à Bois-Robert: «Puisque vous
+m'écrivez que Monseigneur serait bien aise de voir le jugement de
+Messieurs de l'Académie sur _le Cid_, et que cela doit divertir son
+Éminence, ils peuvent faire ce qui leur plaira.» Or, on sait que
+d'après les statuts, il fallait ce consentement de l'auteur pour que
+la pièce pût être jugée. Nous ne raconterons pas ici ce singulier
+procès dramatique si connu et qui fit tant de bruit à cette époque.
+
+Le cardinal, chose étrange, était le bienfaiteur de Corneille et
+récompensait, comme ministre, le mérite dont il se montrait jaloux
+comme poëte; aussi, après la mort de Richelieu, Corneille fit-il ces
+quatre vers:
+
+ Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal,
+ Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien;
+ Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;
+ Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.
+
+On connaît les vers de Boileau sur _le Cid_:
+
+ En vain contre le _Cid_ un ministre se ligue,
+ Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
+ L'Académie en corps a beau le censurer
+ Le public révolté s'obstine à l'admirer.
+
+Aux premières représentations de cette tragédie, il y avait encore les
+quatre vers suivants, qui furent supprimés comme contenant une morale
+contraire à la religion et aux lois de l'État:
+
+ Ces satisfactions n'apaisent point mon âme;
+ Qui les reçoit n'a rien; qui les fait, se diffame;
+ Et de tous ses accords, l'effet le plus commun,
+ Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un.
+
+Corneille se montra très-choqué d'une innocente plaisanterie de Racine
+qui, parodiant le vers de Don Diègue, avait mis à peu près le même
+dans la bouche d'un sergent, en lui faisant dire:
+
+ Les rides sur son front gravaient tous ses exploits,
+
+Une foule d'anecdotes se rapportent à la tragédie du _Cid_. En voici
+deux entre mille:
+
+Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur, mais bien loin de
+valoir son fils, mourut assez jeune pour avoir, dans le rôle de Don
+Diègue, poussé du pied l'épée que le comte de Gomas lui fait tomber
+des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette blessure, la
+gangrène s'y mit, et comme il refusa de se faire couper la jambe,
+disant qu'un roi de théâtre se ferait huer avec une jambe de bois, il
+succomba.
+
+Son fils reprit le rôle; mais étant remonté à quatre-vingts ans sur le
+théâtre qu'il avait abandonné pendant trente années, lorsque, dans le
+rôle de Rodrigue, il prononça d'un ton nazillard ces deux fameux vers:
+
+ _Je suis jeune, il est vrai_, mais aux âmes bien nées
+ La valeur n'attend pas le nombre des années,
+
+la salle entière retentit d'un immense éclat de rire. Un Rodrigue de
+quatre-vingts ans était chose si amusante!
+
+Baron recommença sa déclamation, et les rires éclatèrent de plus
+belle; l'acteur s'avança et dit alors aux spectateurs:
+
+«Messieurs, je m'en vais recommencer pour la troisième fois; mais je
+vous avertis que si l'on rit encore, je quitte le théâtre.» Baron
+était tellement aimé qu'on se tut; malheureusement, quand vint la
+scène où Rodrigue se jette aux genoux de Chimène, Rodrigue-Baron tomba
+bien aux pieds de sa belle maîtresse; mais en vain le pressa-t-elle de
+se relever, il ne le put sans le secours de deux valets appelés de la
+coulisse. L'illusion n'était plus possible, Baron abandonna le rôle à
+plus jeune que lui.
+
+Il semble que _le Cid_ ait ouvert à Corneille un filon de mine de
+chefs-d'oeuvre, car on voit le grand poëte abandonner brusquement les
+comédies légères qui avaient commencé sa réputation, pour jeter coup
+sur coup à la scène: _les Horaces_ et _Cinna_ en 1639, _Polyeucte_ en
+1640.
+
+Lorsque la belle tragédie des _Horaces_ parut au théâtre, le bruit se
+répandit que l'Académie ferait encore des observations et prononcerait
+son jugement comme sur _le Cid_, ce qui fit dire: Horace fut condamné
+par les duumvirs et absous par le peuple. L'acteur Baron, le Talma du
+dix-septième siècle, fut à peu près le seul qui sut faire comprendre
+le rôle si difficile d'Horace, et prononcer ce fameux vers:
+
+ Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,
+
+de façon à bien indiquer la pensée de l'auteur. Corneille l'en
+félicita et s'en montra fort satisfait. On raconte, à propos de cette
+tragédie, que dans une représentation, l'actrice chargée du rôle de
+Camille, au lieu de dire:
+
+ Que l'un de vous me tue et que l'autre me venge,
+
+s'étant trompée, s'écria:
+
+ Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange
+
+ce qui mit le public tellement en belle humeur qu'on eut peine à
+continuer la pièce. Dans une autre représentation, une circonstance
+imprévue vint beaucoup embarrasser _Camille_. Les actrices jouaient
+encore la tragédie et la comédie avec le costume, non _de l'époque de
+leurs rôles_, mais dans celui de mode à leur époque à elles. Un jour
+que Camille des _Horaces_, après avoir lancé son imprécation contre
+Rome, fuyait vers la coulisse où elle doit être immolée, ses pieds
+s'embarrassèrent dans la queue traînante de sa robe et elle tomba.
+L'Horace de la scène, faisan aussitôt trêve à sa fureur, met le
+chapeau à la main et avec la plus exquise galanterie, offre l'autre à
+l'actrice pour la relever et la conduire dans la coulisse, puis se
+coiffant brusquement, reprenant sa colère un instant interrompue et
+rentrant dans son rôle, il s'élance le fer levé pour tuer brutalement
+Camille. Jamais meurtre de comédie ne causa une si forte explosion
+d'hilarité. Le grand Baron n'eût pas manqué de tuer Camille tombée à
+ses pieds, dût-il ensuite lui offrir la main une fois la toile
+abaissée.
+
+On raconte qu'un révérend Père, prêchant un nouveau converti et
+l'engageant à abandonner son affection pour une jeune fille de la
+religion réformée, en eut pour réponse ces deux beaux vers des
+_Horaces_:
+
+ Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
+ Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.
+
+Après _les Horaces_, et dans la même année 1639, parut la magnifique
+tragédie de _Cinna_. Deux chefs-d'oeuvre en moins d'un an, c'était de
+la part du poëte s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna
+est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus admirable création de
+Corneille, cependant ce dernier lui préférait _Rodogune_. On prétend
+que Louis XIV dit un jour, en sortant du théâtre où il venait
+d'entendre la fameuse scène de la clémence d'Auguste: «Si, après la
+représentation de _Cinna_, on m'avait demandé la grâce du chevalier de
+Rohan, je l'aurais accordée.» _Cinna_ devait être dédiée au cardinal
+Mazarin; mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur que ce
+ministre, aussi avare que son prédécesseur était généreux, ne lui
+ferait aucun présent, Corneille l'adressa à M. de Montauron qui lui
+envoya mille pistoles, de là vint le nom d'_épîtres à la Montauron_,
+donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de _Cinna_ fit une telle
+impression sur le grand Condé, qu'on vit couler ses larmes. A l'une
+des représentations, le vieux maréchal de La Feuillade fit une
+observation très-fine. Il était sur le théâtre, comme c'était encore
+l'usage, alors, pour beaucoup de grands personnages. _Auguste_ venait
+de dire ces deux vers:
+
+ Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,
+ Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
+
+--Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes le _soyons amis,
+Cinna_.
+
+Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra tout interdit:
+«Mais non, lui dit La Feuillade après la pièce; ce n'est pas vous qui
+m'avez déplu, c'est Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite
+et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en disait
+autant, je le remercierais de cette amitié.»
+
+Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était habitué à des
+déclamations boursoufflées d'acteurs de mauvais goût mugissant les
+beaux vers de Corneille, au lieu de les dire. La démarche noble,
+simple, majestueuse du nouveau comédien ne fut pas goûtée d'abord;
+mais lorsque dans le tableau de la conjuration, on le voit pâlir et
+rougir rapidement, le feu et la vérité de son jeu enlevèrent tous les
+suffrages.
+
+Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon acteur, Dufresne,
+mais dont le talent était loin d'égaler celui de Baron. Ce Dufresne
+imagina un jour un singulier moyen, ou si l'on veut, une _singulière
+ficelle_, pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au moment où
+il prononça ces deux vers:
+
+ Ici le fils baigné dans le sang de son père,
+ Et, sa tête à la main, demandant son salaire,
+
+il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita de sa main droite
+jusqu'alors cachée derrière son dos, son casque surmonté d'une plume
+rouge. Cela produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup.
+Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût aussi bien accueillie
+de nos jours, et que semblable jonglerie produisît autre chose que des
+rires, des huées et des coups de sifflet.
+
+Deux ans après cette avalanche de chefs-d'oeuvre, en 1641, le grand
+Corneille donna la belle tragédie de _la Mort de Pompée_. Une femme de
+beaucoup d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant qu'elle
+ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop grand nombre de héros
+qui s'y trouvaient, ce qui l'empêchait de fixer son choix. La fameuse
+Ninon de Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui l'ennuyait
+de son amour et de ses soupirs, lui répondit un jour plaisamment par
+ce vers de la tragédie de _Pompée_:
+
+ Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr.
+
+On prétend que le futur maréchal avait alors pour rival préféré auprès
+de Ninon, le danseur Pécourt. Ayant un jour trouvé chez Ninon,
+Pécourt, vêtu d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda dans
+quel corps il servait:--«Monsieur, lui répondit Pécourt blessé du
+persiflage, je commande à un corps où vous servez depuis longtemps.»
+
+Ayant donné à la scène française quatre tragédies qui y sont encore
+après plus de deux siècles et qui resteront tant que le goût du beau
+se conservera dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir
+reposer son génie et revenir pour se délasser à son genre primitif. Il
+composa _le Menteur_, belle comédie en cinq actes qu'il tira de
+l'Espagnol _Lopez de Vega_ et qu'il fit jouer en 1642.--Je donnerais,
+disait-il un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur de la
+comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête à ce nouveau produit
+du grand poëte qui donna l'année suivante (1643), une autre comédie
+intitulée _la Suite du Menteur_. Elle eut moins de succès; cependant,
+un peu plus tard, elle réussit assez bien sur le théâtre du Marais.
+
+Après cinq années de repos, la muse tragique inspira à son grand poëte
+_Rodogune_ (1646), composition pour laquelle l'auteur eut toujours un
+faible et qu'il préférait à ses autres chefs-d'oeuvre, peut-être parce
+qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que les
+précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à faire le scenario.
+Corneille avait déjà produit seize grandes compositions dramatiques,
+il avait quarante ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il
+devait encore donner au théâtre de bonnes tragédies, des comédies d'un
+grand mérite; mais le temps des _Horaces_, des _Cinna_ commençait à
+s'éloigner de lui. Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la
+jeunesse. Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre, mais
+elle refroidissait peu à peu son génie. Le poëte, après être monté
+jusqu'au faîte du sublime, redescendit lentement et une à une les
+marches qui l'y avaient conduit.
+
+Voici une anecdote assez plaisante relative à la tragédie de
+_Rodogune_:
+
+A l'une des premières représentations, un soldat en faction sur le
+théâtre écoutait avec l'attention la plus soutenue. A plusieurs
+reprises, il avait essayé par divers signes, de faire comprendre à
+_Antiochus_ que le meurtrier de son frère était _Cléopâtre_. Enfin,
+lorsque le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune:
+
+ . . . . . . . Une main qui nous fut chère...
+ Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?
+ Est-ce vous? etc...
+
+le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut, en désignant
+_Cléopâtre_:
+
+--C'est elle!
+
+Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs en scène
+eurent tant de peine à reprendre leur sérieux, que cet incident
+faillit compromettre le succès de la pièce qu'on acheva
+très-difficilement.
+
+La tragédie de _Théodore_, que Corneille fit jouer quelque temps après
+celle de _Rodogune_ est loin de valoir celle-ci. On raconte à propos
+de celle pièce, que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:
+
+ On la verrait offrir d'une âme résolue,
+ A l'époux sans macule une épouse impolue.
+
+s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire ainsi?» Il fut
+étonné d'apprendre que c'était son cher oncle, le grand Corneille.
+
+La tragédie d'_Héraclius_ suivit en 1647 celle de _Théodore_. Elle ne
+vaut guère mieux quoiqu'elle servît de modèle à beaucoup de copies.
+L'abbé Pellegrin appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs
+tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. Il lui fait
+allusion, lorsqu'il écrit dans son _Art poétique_:
+
+ Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,
+ De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.
+ Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
+ D'un divertissement me fait une fatigue.
+
+Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille assistant à la
+reprise de cet ouvrage, quelques années après qu'il l'eut composé,
+avoua n'y plus rien du tout comprendre.
+
+En 1650, l'auteur du _Cid_ fut sollicité pour faire une tragédie qui
+pût prêter à une mise en scène splendide, avec machines et
+décorations. On voulait amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa
+minorité. La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour avoir un
+spectacle dans le genre des opéras de Venise. La pièce fut faite, elle
+porta le nom d'_Andromède_ et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon,
+dont la salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement à la
+circonstance. L'ouvrage eut un immense succès, si bien que les acteurs
+du Marais s'empressèrent de la reprendre et ils eurent raison, car
+tout Paris y courut. Seulement ce ne fut plus, comme pour _Cinna_,
+comme pour _Rodogune_, à de beaux vers que Corneille dut le
+retentissement de sa pièce, mais à la première apparition sur la scène
+d'un vrai cheval représentant Pégase. Jamais encore on n'avait osé
+commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que si le théâtre du
+Cirque fût inopinément tombé au milieu de Paris au dix-septième
+siècle, avec ses chevaux caparaçonnés et sa brillante mise en scène,
+il eût fait fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour
+_Andromède_ que pour le cheval qui jouait son rôle en acteur consommé.
+Il marquait une ardeur guerrière, il poussait, au moment opportun, des
+hennissements, il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se
+lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est vrai que ce bon
+public français, toujours le même, ne pouvait voir dans la coulisse un
+brave homme vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le pauvre
+animal, objet de son admiration, était à jeun et ne soupait qu'après
+avoir fourni son emploi avec l'instinct que donnent à tout être vivant
+la faim et la soif.
+
+_Don Sanche d'Aragon_, comédie héroïque, parut en 1651, après
+_Andromède_, ou si l'on veut, après le cheval d'_Andromède_. Cette
+pièce eut d'abord un succès; mais le prince de Condé, dont le goût
+faisait autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste, elle tomba
+bien vite et fut reléguée longtemps sur les planches de province. On y
+trouve de beaux vers, cependant, et de belles scènes, et on la reprit
+plusieurs fois sur les théâtres de Paris.
+
+Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent pas de beautés,
+mais qui ne sont plus à la hauteur de ses belles conceptions, parut
+vouloir se relever par la tragédie de _Nicomède_, jouée en 1652, et
+qui eut un très-grand retentissement. Toutefois, disons-le, ce
+retentissement fut en partie dû à cette circonstance, qu'à l'époque où
+on représenta l'ouvrage, les princes sortaient de prison et que
+plusieurs scènes semblaient une allusion à cet événement.
+
+En 1653, parut _Pescharite, roi des Lombards_, tragédie qui n'eut
+aucun succès, c'était le premier échec grave de Corneille sur la
+scène. Il en fut si chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut
+d'abandonner le théâtre, et se mit à traduire en vers français
+l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ce qui surtout avait fait tomber la
+pièce, c'est que le public s'était montré indigné de voir un mari
+racheter sa femme au prix de son royaume. La bouderie de Corneille
+avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait été un serment
+de buveur, l'_Imitation_ resta inachevée sur sa table, et _Oedipe_,
+avec les beaux vers qu'il renferme, parut radieux aux yeux du public
+qui retrouva avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été
+fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à l'art dramatique
+l'homme de génie qui avait tant fait déjà pour la saine littérature.
+
+L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie de _la Toison
+d'or_, pour être représentée au château de Neubourg, chez le marquis
+de Sourdeac, à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix avec
+l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua avec les danses et la
+musique, mais elle ne resta pas longtemps au théâtre. Elle fut reprise
+en 1683, avec un prologue de La Chapelle.
+
+_Sertorius_ succéda à la _Toison d'or_ en 1662. _Sertorius_ a des
+scènes d'une grande beauté, et on prétend que Turenne, après avoir
+entendu cette tragédie, s'écria:--«Où donc Corneille a-t-il appris
+l'art de la guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à
+autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des éclairs qui
+brillaient d'un vif éclat, puis venant à s'éteindre, laissaient les
+admirateurs de son immense talent dans un clair-obscur. C'est ce qui
+arriva lorsqu'il voulut traiter le sujet de _Sophonisme_, déjà mis
+cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais, par Marmet,
+par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin d'une façon assez brillante
+par Mairet. La Grange-Chancel et Voltaire ont également fait leur
+tragédie de _Sophonisme_. Celle de Corneille ne réussit pas, non plus
+que la pièce d'_Othon_, donnée par lui en 1664, et qui manque
+d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il dit dans son _Art
+Poétique_:
+
+ Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir
+ Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;
+ Et qui, des vains efforts de votre rhétorique
+ Justement fatigué, s'endort ou vous critique.
+
+Les deux tragédies d'_Agésilas_ et d'_Attila_, en 1666 et en 1667,
+n'étaient pas faites pour venger Corneille de _Sophonisme_ et
+d'_Othon_. Cependant, elles eurent Chapelain pour grand admirateur. On
+connaît l'épigramme de Boileau:
+
+ Après l'_Agésilas_
+ Hélas!
+ Mais après l'_Attila_
+ Holà!
+
+Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre sur le sens de
+cette épigramme et la traduisit à son avantage. HÉLAS! d'après lui,
+voulait dire que l'_Agésilas_ inspirait la pitié, qu'ainsi elle
+remplissait le but de la tragédie, et le HOLAmis après l'_Attila_,
+indiquait que c'était le _nec plus ultrà_ de l'art.
+
+_Attila_ avait été composé par Corneille pour se venger des comédiens
+de l'Hôtel de Bourgogne, qui commençaient à préférer le talent jeune
+et pur de Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa
+tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le célèbre La
+Thorillière lui prêta l'appui de sa belle diction. Malgré cela, cet
+ouvrage ne resta pas au théâtre.
+
+_Tite et Bérénice_, représenté en 1670, était de plusieurs degrés
+au-dessous des deux précédentes tragédies, Boileau disait d'elle que
+c'était du _galimatias double_, c'est-à-dire du galimatias que
+non-seulement le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il avait
+raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:
+
+Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier avec le soin qu'il
+apportait toujours à se rendre compte des moindres intentions de
+l'auteur; mais il trouva tellement d'obscurité dans les pensées et
+dans les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie.
+Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer qu'il n'y entendait
+rien.--Attendez, dit-il à Baron, Corneille vient souper chez moi ce
+soir, soyez des nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron
+accepte, et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou, l'embrasse
+et le prie de lui expliquer plusieurs vers. Corneille, après les avoir
+examinés quelque temps, dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas
+trop bien non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les
+comprendra pas, les admirera.»
+
+_Pulchérie_, tragi-comédie, et _Surena_, tragédie, furent, en 1672 et
+en 1674, les deux dernières pièces de Corneille, si nous en exceptons
+la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, faite en collaboration avec
+Molière et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.
+
+_Psyché_ fut une dernière galanterie de Corneille à Louis XIV. Déjà
+bien vieux pour un poëte, puisqu'il avait soixante-cinq ans, il
+consentit à plier son mâle génie que l'âge rendait sec et sévère,
+jusqu'à composer un pastiche pour amuser un roi jeune encore et aimant
+le plaisir. Molière fit le premier acte de cette espèce de pastorale,
+et quelques scènes détachées ainsi que le prologue; Corneille
+s'assujettit à broder sur le plan du grand comédien, Quinault composa
+les paroles de la musique et le fameux Lully la partition.
+
+Grâce à cette condescendance, le théâtre et la littérature furent
+dotés d'un morceau qui a passé longtemps pour un des plus tendres et
+des plus naturels qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore,
+excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à l'Amour. Le
+grand roi goûta fort cette jolie pièce. Les deux rôles principaux,
+celui de l'Amour et celui de Psyché, furent remplis par le fils du
+fameux Baron et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut mise à
+la scène.
+
+Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec tant de feu, que le duc
+d'Orléans, dont l'actrice était la maîtresse, en conçut des soupçons
+et de la jalousie. Il eut avec elle une explication orageuse qui se
+termina par l'aveu de sa flamme pour son camarade et par sa rupture
+avec l'altesse royale.
+
+Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; mais il ne fit pas
+fortune ou du moins il n'en laissa guère après lui. Admiré des plus
+grands princes, jalousé par un grand ministre, estimé des plus grands
+hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les plus spontanés et
+les plus délicats de son vivant; sa mort fut un deuil général, et bien
+longtemps après qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi
+que nous allons le dire, fut honorée dans la personne de ses
+descendants.
+
+Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on ne l'avait pas vu
+depuis deux ans; à l'instant même les acteurs s'interrompent, le grand
+Condé, le prince de Conti, tous les personnages alors sur la scène se
+lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre applaudit; des
+acclamations se font entendre de toutes parts, et malgré sa modestie,
+il lui est impossible de se dérober à cette manifestation spontanée, à
+cette véritable ovation.
+
+A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent l'honneur de lui
+faire faire un service funèbre. Un acteur fit ces deux vers:
+
+ Puisque _Corneille_ est mort, qui nous donnait du pain,
+ Faut vivre de _Racine_, ou bien mourir de faim.
+
+En 1750, près de soixante-dix années après la mort de Pierre
+Corneille, il restait encore un de ses petits-neveux, et le descendant
+du grand poëte n'était pas heureux. On le sut, et un des admirateurs
+du _Cid_ eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du
+Théâtre-Français une représentation à son bénéfice. C'est peut-être le
+premier exemple de cet usage depuis si fréquent. La Comédie-Française
+mit à _ce bénéfice_ un empressement qui ne fut égalé que par celui du
+public à répondre à cette pensée généreuse. On choisit pour la
+représentation, _Rodogune_, la tragédie de prédilection de Corneille,
+et _les Bourgeoises de qualité_, comédie dans laquelle presque toute
+la troupe est en scène, et qui fut adoptée par cette raison, chacun
+voulant contribuer à cette bonne oeuvre. La soirée fut des plus
+brillantes, elle produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il
+parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler l'attention de ce
+poëte riche, généreux et courant après la gloire, sur la fille du
+petit-neveu de Corneille. Voltaire maria et dota cette jeune personne.
+La dot fut le prix d'une belle édition des oeuvres de l'auteur des
+_Horaces_, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur et qui se fit
+par souscription.
+
+Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les descendants du grand
+poëte dramatique qui sont la cause première, peut-être, de deux
+innovations heureuses pour les artistes et pour les lettres, les
+représentations à bénéfice et les éditions par souscription.
+
+Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas Corneille, qui voulut
+marcher sur ses traces et, se sentant la verve poétique, s'essaya de
+bonne heure au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique
+Boileau, si _Thomas_ n'avait pas été le frère de _Pierre_, son nom de
+Corneille eût brillé d'un grand éclat. Il ne produisit pas des
+chefs-d'oeuvre comme _Cinna_, _les Horaces_, _Rodogune_; mais il donna
+de belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies, bien conduites,
+bien versifiées, et que le public de cette époque loua et applaudit.
+Plusieurs sont restées à la scène, où elles sont encore de nos jours.
+C'est à tort que l'auteur de _l'Art poétique_ prétend que Thomas
+Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et qu'il semble s'être
+étudié à copier les défauts de son frère. Ce jugement est partial,
+injuste, et la postérité comme les contemporains n'ont pas voulu le
+ratifier. Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le portrait
+de cet auteur dramatique:
+
+ Voyant le portrait de Corneille,
+ Gardez-vous de crier merveille;
+ Et dans vos transports n'allez pas
+ Prendre ici _Pierre_ pour _Thomas_.
+
+Thomas Corneille se montra observateur fidèle des règles de l'art. En
+général, dans ses pièces, la partie théâtrale est bien entendue. Les
+situations sont variées, naturellement amenées et habilement
+conduites. Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait avec plaisir
+la supériorité de son aîné, qu'il appelait toujours le grand
+Corneille, et ce dernier, à son tour, a souvent dit qu'il eût voulu
+être l'auteur de plusieurs des comédies de celui que Boileau désignait
+sous le nom de _cadet de Normandie_.
+
+_Ariane_, jouée en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661),
+_Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragédies qui ont de la
+valeur et qui eurent du succès. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de
+Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, sont des
+comédies qui méritaient mieux que des critiques peu loyales. Était-ce
+la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en même temps que lui,
+les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, étaient
+représentées sous le même nom que le sien?
+
+Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans après son
+frère, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel éloge qu'on
+puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie
+à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent les deux
+soeurs; ils vécurent toujours ensemble, dans la même maison, et, après
+vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le
+partage des biens de leurs femmes.
+
+Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, tragédies,
+tragi-comédies, comédies et même opéras; mais il ne réussit pas dans
+ce dernier genre. Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on
+lui demandait de déclamer une de ses pièces, comme c'était alors
+l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans
+avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frère, il avait une
+diction facile et heureuse.
+
+Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas
+Corneille, à propos de l'actrice chargée du principal rôle, la
+Champmeslé, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle était
+entretenue par son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos
+prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut son triomphe.
+
+Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait deux grands théâtres
+à Paris, celui de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier
+avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français sur
+l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas Corneille étaient jouées sur le
+théâtre du Marais.
+
+Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt
+s'avança timidement sur le devant de la scène, fort embarrassé pour
+expliquer d'une manière convenable qu'on ne pouvait donner cette
+tragédie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui
+_intéressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il était parvenu, à
+l'aide d'un geste assez significatif, à se faire comprendre, lorsque
+l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui
+applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre:
+«Messieurs, dit-elle, à _demain l'Ariane_.» Au commencement du règne
+de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint
+un grand succès.
+
+_Le Comte d'Essex_, tragédie dans laquelle brilla la belle
+mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit:
+«J'ai vu une reine parmi les comédiens.»
+
+_Le Festin de Pierre_, comédie de Molière, fut jouée par sa troupe en
+1665; mais alors cette pièce était en prose. Molière proposa à Thomas
+Corneille de la mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à
+l'auteur de _Tartuffe_ et pour que cette condescendance lui devînt
+profitable à lui-même. Ce fut en 1667 que cette comédie parut sur la
+scène, écrite par Corneille. Le succès qu'eut en tout temps le sujet
+de cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France par les
+comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre espagnol de _Tirso di
+Molina_. Le titre primitif était _el Combibado de Pietra_, ce qui
+signifie _le Convié de Pierre_, c'est-à-dire la statue de Pierre
+_conviée à un repas_, dont on fit _le Repas_, _le Festin de Pierre_,
+parce que la statue invitée était celle d'un commandeur appelé _Don
+Pedro_. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a pas de troupe dramatique qui
+n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, son _Festin de Pierre_.
+Devillers en 1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le donnèrent
+sur diverses scènes, les uns pour les comédiens du Marais, les autres
+pour ceux de l'Hôtel de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille
+pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux auteurs y avait
+hasardé quelques traits un peu forts que le second a retranchés, entre
+autres une scène où Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône:
+«Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de faim! prends
+cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité.»
+
+Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son heureuse facilité et
+son désir de se produire au théâtre, lui ont fait essayer depuis la
+tragédie jusqu'à l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût
+son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra à la scène une
+comédie héroïque en cinq actes et en vers, avec prologue et
+divertissements, le tout mêlé de musique et de danses. Cette pièce,
+appelée _l'Inconnu_, eut un très-grand nombre de représentations, dont
+trente-trois consécutives, ce qui était alors assez rare. Il la fit
+avec _Visé_, qui travailla également à un autre ouvrage, _la
+Devineresse_, donnée en 1679. A la reprise de _l'Inconnu_, Thomas
+Corneille y ajouta, dans le divertissement du cinquième acte, une
+chanson de paysanne qui fit fureur, la voici:
+
+ Ne frippez poan mon bavolet;
+ C'est aujordi dimanche.
+ Je vous le dis tout net:
+ J'ai des épingles sur une manche.
+ Ma main pèse autant qu'all'est blanche,
+ Et vous gagnerez un soufflet:
+ Ne frippez poan mon bavolet;
+ C'est aujordi dimanche.
+ Attendez à demain que je vase à la ville,
+ J'aurai mes vieux habits;
+ Et les lundis,
+ Je ne sis pas si difficile;
+ Mais à présent, tout franc,
+ Si vous faites l'impertinent,
+ Si vous gâtez mon linge blanc,
+ Je vous barrai comme il faut de la hâte;
+ Je vous battrai, pincerai, piquerai;
+ Je vous moudrai, grugerai, pilerai;
+ Menu, menu, menu, comme la chair en pâte.
+ Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte,
+ Que je cachons sous not' bonnet.
+ Ne frippez poan mon bavolet;
+ C'est aujordi dimanche.
+
+Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le roi Louis XV, encore
+fort jeune, fit représenter cette comédie au palais des Tuileries.
+Dans un ballet-intermède, il dansa, ainsi que tous les jeunes
+seigneurs de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia à
+ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et qui nous semblerait
+aujourd'hui une monstruosité.
+
+_La Devineresse_, dont nous venons de parler, est une comédie en
+prose, en cinq actes, et assez médiocre. Elle eut une grande vogue
+d'actualité. On parlait alors beaucoup dans le monde des
+empoisonnements de la fameuse Brinvilliers et de la poudre de
+succession; or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce,
+et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de madame _Jobin_.
+Quoi qu'il en soit, _la Devineresse_ rapporta, dit-on, la somme énorme
+de cinquante mille livres, quatre fois peut-être davantage que la plus
+belle tragédie de Pierre Corneille.
+
+Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace de cinq ans, et
+étant encore assez jeune: ce sont _Timocrate_, en 1656; _Commode_, en
+1658, et _Camma_, en 1661.
+
+_Timocrate_ fut donnée quatre-vingts fois de suite et toujours avec un
+égal succès et un succès tel, que Louis XIV, chose des plus rares,
+vint exprès au théâtre du Marais, où l'on représentait les
+compositions de Thomas Corneille, pour assister à l'une des
+représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer cette tragédie
+que le public la demandait encore. Enfin, un beau jour, ils députèrent
+un des leurs qui, s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre:
+«Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre _Timocrate_; pour nous,
+nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres
+pièces, trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les comédiens
+de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs, par le talent, à ceux
+du Marais, voulurent la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de
+leurs confrères du _second_ théâtre, qu'ils y renoncèrent.
+
+La tragédie de _Commode_ eut également le privilége de faire déplacer
+Louis XIV ainsi que toute la Cour qui vint mêler ses applaudissements
+à ceux du public.
+
+_Camma_ fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence fut si
+considérable, que la scène était littéralement envahie par les grands
+personnages qu'on ne pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine
+à se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis, ce qu'ils ne
+faisaient jamais, car alors, les représentations sur le grand théâtre
+n'avaient lieu que trois fois par semaine, les dimanches, mardis et
+vendredis. Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas
+Corneille pour cette tragédie, est un des principaux motifs du succès
+qu'elle obtint. Quelques jeux de scène heureux, et qu'on appelle
+aujourd'hui des _ficelles_ en langage vulgaire de théâtre,
+contribuèrent également à la faire réussir.
+
+_Laodice_, reine de Cappadoce, tragédie jouée en 1668, fut moins bien
+traitée que les trois précédentes. A l'une des représentations de
+cette pièce, l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur qui
+paraissait peu le comprendre. «La scène, lui disait-il, est en
+Cappadoce, il faut se transporter dans ce pays-là et entrer dans le
+génie de la nation.--Ah! très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je
+crois que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les lieux.»
+
+Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille fit son _Achille_.
+Un des acteurs qui tint le rôle du héros grec avait été menuisier de
+son état. Se trouvant superbe sous son casque, il voulut avoir son
+portrait dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre;
+mais on prévint ce dernier que le comédien était un mauvais payeur. Le
+rapin peignit le bouclier de son Achille en détrempe. Le portrait fut
+trouvé d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de comédie
+refusa de payer le prix convenu. Le peintre feignit d'être
+très-content de ce qu'on lui offrait et engagea l'acteur à passer
+plusieurs fois sur le tableau une éponge imbibée de vinaigre, pour lui
+donner plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image
+d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot à la main.
+
+A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas Corneille essaya de
+composer des opéras pour supplanter Quinault, alors fort en vogue pour
+ce genre de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il
+avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi qu'en 1678,
+parut _Psyché_, composée pour Louis XIV, et fort peu appréciée, comme
+on disait alors, de la Cour et de la ville.
+
+
+
+
+VI
+
+RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.
+
+DE 1636 A 1652.
+
+ RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_
+ (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de ce
+ dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie
+ d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_
+ (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de
+ Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
+ tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir
+ cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première
+ représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie
+ enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à
+ BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de
+ Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
+ critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le
+ Cid_ à _Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des
+ auteurs dramatiques tend à s'accroître au dix-septième
+ siècle.--Les auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux
+ de l'époque actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières
+ représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce
+ faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
+ Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences
+ trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652
+ et 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui
+ donna lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre
+ par ses revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses
+ pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cet
+ te pièce.
+
+
+L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du
+lot que la nature nous a dévolu en partage. Le grand homme de guerre
+veut passer pour grand politique, le politique veut paraître poëte,
+l'historien a des prétentions à être habile stratégiste. Et chacun est
+plus flatté des éloges non mérités qu'on lui donnera sur la vertu
+qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il méritera par les
+qualités qu'il possède réellement. C'est ainsi que le cardinal de
+Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unité
+et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantât ses
+talents administratifs, sa haute capacité d'homme d'État, le génie
+avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la
+plus légère critique des tragédies médiocres dont il avait ou donné le
+sujet ou barbouillé quelques scènes. Richelieu, le grand Richelieu,
+voulait être avant tout un grand poëte, il ne jalousait pas le
+ministre qui lui tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne
+pouvait souffrir qu'on lui vantât les oeuvres dramatiques de
+Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait à se faire une
+réputation littéraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le
+théâtre, il composait lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et
+qu'il ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des grands sont
+quelquefois bons à quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII
+aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les
+lettres, à la création de l'Académie.
+
+En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il faisait travailler à
+ses productions dramatiques, mit au monde une comédie en cinq actes
+intitulée: _Les Thuileries_. Cette pièce fut représentée dans le
+Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence en
+avait arrangé lui-même toutes les scènes. Corneille, un des auteurs,
+plus docile à la muse poétique qu'aux volontés du ministre, avait cru
+devoir faire quelques changements au troisième acte qui lui avait été
+confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:--Il faut avoir un esprit
+de suite. Or, par _esprit de suite_, Son Éminence entendait une
+soumission aveugle aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions
+de nos jours, en termes militaires, une obéissance passive.
+
+Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prêt, le
+cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter son nom, ajoutant qu'en
+retour, il lui prêterait sa bourse en quelque autre occasion.
+
+En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge dans le prologue,
+ils eurent un banc spécial dans une des meilleures places de la salle,
+et leurs pièces étaient toujours représentées devant le roi et devant
+toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux
+quelque agrément.
+
+Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence, ayant porté à
+Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la
+pièce d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois
+vers:
+
+ La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;
+ D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,
+ Animer le canard qui languit auprès d'elle.
+
+Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante pistoles, les mit
+dans la main de Colletet en lui disant que c'était seulement pour ces
+vers qu'il trouvait très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche
+pour payer tout le reste.
+
+Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:
+
+ Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres,
+ Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!
+
+Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie, quoiqu'il fût un
+des quarante immortels, tenait quelquefois tête à Richelieu dans des
+discussions littéraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que
+rien ne pouvait lui résister.--Vous vous trompez, reprit le cardinal,
+je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent. Colletet,
+qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà
+une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.
+
+La seule production de Colletet est la tragédie-comédie de _Cymiade_,
+jouée en 1642, écrite en prose par l'abbé d'Aubignac et mise en vers
+par lui. On voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup
+pour aller à l'immortalité.
+
+Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à sa dévotion, se
+trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, né en 1595, qui dut à son
+crédit auprès de lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire
+des guerres, secrétaire-général de la marine du Levant, et l'un des
+premiers des _quarante immortels_.
+
+Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais
+une imagination déréglée qui n'enfantait habituellement que des
+chimères. Il donna plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses
+premières comédies porte ce titre: _les Visionnaires_, on dit de lui
+qu'il était le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus
+visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour
+le métier de poëte, et s'il _enfourcha Pégase_, ce ne fut que pressé,
+que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait
+lui-même ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait
+avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin
+qui fit les jolis vers sur la violette de la _Guirlande de Julie_:
+
+ Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,
+ Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;
+ Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,
+ La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
+
+_Aspasie_, comédie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup
+d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien
+malgré lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup
+d'intelligence, de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer
+quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista longtemps, mais il
+n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable
+pour la scène. Il composa le _scenario d'Aspasie_.
+
+Richelieu trouva ce _scenario_ fort à son goût, lui donna de grands
+éloges et finit par dire que celui qui l'avait imaginé était seul
+capable de le traiter avec succès. Toutes les objections du pauvre
+auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à
+devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc de la meilleure
+grâce possible, et sa pièce, représentée devant le duc de Parme, fut
+beaucoup applaudie _par ordre_ du ministre qui veilla à son succès.
+
+Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, il lui demanda un
+ouvrage du même genre tous les ans. Le malheureux poëte sans le
+vouloir, pris au piége, prétexta le travail incessant que lui donnait
+un grand poëme héroïque, _Clovis_, auquel il consacrait tous ses
+moments, et qui devait faire la gloire du règne de Sa Majesté Louis
+XIII. Cette occupation, disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier
+à la poésie dramatique.
+
+Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait pas assez de
+temps à vivre pour voir la fin de _Clovis_, que le tracas des affaires
+exigeait qu'il prît des distractions, que les représentations
+théâtrales de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces
+distractions, que Desmarets étant né poëte et homme d'esprit,
+Desmarets lui devait son talent et ses veilles. L'argument était sans
+réplique, et lorsque le ministre tout-puissant du dix-septième siècle
+parlait ainsi, tout refus devenait impossible. Desmarets devint donc
+le collaborateur forcé de Son Éminence.
+
+Tous deux se mirent à l'oeuvre, et en 1637 il vint au monde une
+comédie en cinq actes, de leur façon, _les Visionnaires_, que Molière
+et Boileau ont, par la suite, appelée un _détachement des petites
+maisons_, mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès. Il est
+vrai de dire que la protection hautement déclarée du cardinal, alors
+plus souverain que le roi de France, fut pour beaucoup dans les
+éloges du public et dans les applaudissements du parterre. En
+littérature comme en politique, la puissance du jour, tant qu'elle a
+le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle veut, puis vient la
+réaction, puis vient le jugement de la postérité. On comprend que
+Richelieu tenait à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en
+grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé les caractères et
+donné le sujet. Ce sujet était une allusion à l'époque. Ainsi, par une
+des visionnaires, celle qui aime Alexandre, le cardinal avait voulu
+désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même avait échoué, et pour
+se venger de laquelle il voulait donner à la belle insensible le
+ridicule de n'aimer que le héros de Macédoine. La coquette était
+madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît qu'au théâtre,
+était madame de Rambouillet. La quatrième, celle qui se croit adorée
+de tous les hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce dernier
+rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère de _Bélise_ des
+_Femmes savantes_. La comédie des _Visionnaires_ avait donc au moins
+le mérite de l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses
+critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être choqué et mit
+en tête de sa préface ces quatre vers:
+
+ Ce n'est pas pour toi que j'écris,
+ Indocte et stupide vulgaire;
+ J'écris pour les nobles esprits,
+ Je serais marri de te plaire.
+
+Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu travaillait
+avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put donner la moindre pièce sans
+qu'on ne l'attribuât en grande partie au cardinal. Ainsi _Roxane_,
+tragédie qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence. A ce
+compte-là, le grand ministre eût passé son temps à rimer tant bien que
+mal. Quoi qu'il en soit, Voiture, dans le doute où il était sur la
+paternité de _Roxane_, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il en
+fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son épître latine à M. de
+Boutillier de Chavigny, et il dut se féliciter de sa prudence,
+lorsqu'il vit les portes de l'Académie française refusées à l'abbé
+d'Aubignac qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage médiocre.
+Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier personnage; chargé par
+Richelieu de l'éducation du duc de Fronsac, et récompensé de ses soins
+par deux abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour
+grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur et romancier,
+il possédait le caractère le plus hautain, le plus difficile, et
+trouvait le moyen de se brouiller avec tout le monde. Ayant _commis_
+un insipide roman, _Mascarisse_, dont Richelet ne fit pas à son gré un
+assez grand éloge, il ne voulut plus voir son ami. Richelet lui
+écrivit:
+
+ Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi,
+ N'ai-je pas loué ton ouvrage?
+ Pouvais-je plus faire pour toi
+ Que de rendre un faux témoignage?
+
+Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. En 1639 et en 1643,
+il prêta son nom à deux tragi-comédies, _Mirame_ et _Europe_, qui
+firent alors bien du bruit dans le monde des lettres et sur la scène
+française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua si bel et si
+bien, montra un tel amour, fit de telles dépenses, qu'il est difficile
+de ne pas admettre qu'il en est réellement l'auteur. Du reste,
+_Mirame_ et _Europe_ sont des pièces aussi mauvaises l'une que
+l'autre.
+
+_Mirame_ lui coûta cent mille écus; car il voulut, pour la faire
+jouer, une salle de spectacle qu'il fit construire à grands frais dans
+le Palais-Cardinal. Lors de la première représentation, il vint au
+théâtre, et voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au
+désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en faisant dire à
+Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, assez peu désireux
+d'affronter seul l'humeur du ministre, pria un de ses amis, homme de
+ressource, de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal les aperçut,
+il leur cria:--«Eh bien! les Français n'auront jamais de goût; ils
+n'ont point été charmés de _Mirame_.» Desmarets baissait l'oreille,
+son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur, dit-il, ce n'est
+pas la faute de l'ouvrage ni du public, mais bien celle des comédiens.
+Votre Éminence a dû s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et
+même qu'ils étaient ivres?--C'est vrai, reprit le cardinal, ils ont
+tous joué d'une façon pitoyable.» Cette pensée consola Richelieu qui
+devint d'une humeur charmante et les retint à souper pour parler
+encore de _Mirame_. Dès que les deux amis furent libres, ils coururent
+à la comédie prévenir les acteurs de ce qui venait de se passer à
+Rueil, puis ils se mirent en quête de spectateurs de bonne volonté et
+disposés à faire accueil à _Mirame_. A la seconde représentation, la
+pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au comble du bonheur.
+Il applaudissait lui-même, trépignait des pieds et des mains, se
+levait dans sa loge, mettait la moitié du corps en dehors, imposait
+silence pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait sublimes,
+enfin il témoignait la joie d'un enfant! Hélas! le grand homme d'État
+ne put, malgré tous ses efforts, que sauver _Mirame_ d'un éternel
+oubli, eu rendant cette tragi-comédie et celle d'_Europe_, célèbres,
+non par les beaux vers qu'elles renferment, mais par le souvenir qui
+se rattache à leur mise en scène. A l'une des représentations de
+_Mirame_, Richelieu avait défendu de laisser entrer d'autres personnes
+que celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui jouissait
+d'un grand crédit près de Son Éminence, à cause de son esprit toujours
+porté à la gaieté, introduisit dans la salle deux beautés d'une
+réputation passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon, nièce de
+Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie, dont Bois-Robert était
+membre, députa près du ministre pour demander son rappel, cette grâce
+fut refusée. Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. Un jour
+que son illustre malade était dans un de ses accès taciturnes, il lui
+fit cette singulière ordonnance: _Recipe Bois-Robert_.
+
+Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort, lorsque, sous
+prétexte d'un _Clovis_ infinissable, il refusait l'honneur de la
+collaboration du grand ministre. Après les tribulations de _Mirame_,
+vinrent celles d'_Europe_, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse
+que la première et jouée quatre ans plus tard.
+
+Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la trouvant sublime,
+l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs de l'Académie française, en les
+priant de donner leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et la
+plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie obéirent
+ponctuellement et maladroitement. Le jugement fut des plus sévères, si
+sévère même, que quelques vers échappèrent seuls à la critique.
+Bois-Robert rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur, piqué
+au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la cheminée.
+Heureusement, ou malheureusement pour _Europe_, on était au printemps,
+il n'y avait pas de feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est
+mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible sentiment de
+tendresse paternelle pour son oeuvre. Elle se lève, ordonne d'appeler
+son secrétaire Chevest, et l'envoie dans la lingerie demander aux
+femmes de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant de
+leur mieux chacune des pages du manuscrit sacrifié dans un moment
+d'humeur. Le lendemain, _Europe_ était retapée, recopiée à peu près
+telle qu'elle avait été faite, sauf quelques légères corrections, et
+renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé d'observer aux Immortels
+que l'on avait _profité_ de leurs lumières. Cette fois, Messieurs de
+l'Académie comprirent; ils n'eurent garde de toucher à _Europe_, qui
+sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée, louée, acclamée
+comme la plus belle fille qui ait jamais paru au théâtre. Hélas! le
+chef-d'oeuvre, mis à la scène, eut le succès le plus négatif! Le
+public, beaucoup moins dans les secrets du cardinal que Messieurs de
+l'Académie, à l'inverse du savant aréopage, condamna _Europe_ et
+applaudit le _Cid_.
+
+_Europe_, tragi-comédie entièrement politique, était, en effet, peu
+propre au théâtre. C'était un amalgame de scènes dans lesquelles les
+grandes puissances exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs
+intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, cette pièce fut
+donnée à l'Hôtel de Bourgogne en même temps que _le Cid_. Lorsque la
+représentation de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur
+s'avança pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer qu'elle
+serait jouée le surlendemain. Ce n'était pas l'affaire des
+spectateurs. Des huées, des murmures s'élevèrent de toutes les parties
+de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander à la
+place la tragédie de Corneille.
+
+Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce et résolut de se
+venger sur _le Cid_ de la chute de son _Europe_. De là vint la ligue,
+à l'Académie, contre l'un des chefs-d'oeuvre du grand Corneille, et la
+fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et
+une preuve de ce que peut, en France, même sur les beaux-arts, un
+pouvoir despotique.
+
+Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs dramatiques s'était
+considérablement accru et tendait à s'accroître. A cette époque,
+quelques _noms_ n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole
+du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de Bourgogne ou du
+Marais, n'acceptaient pas les yeux fermés une tragédie ou une comédie,
+parce qu'elle était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas
+de propos délibéré une autre, parce que le nom du poëte ne s'était pas
+encore fait connaître. Les grands et bons auteurs n'empêchaient
+nullement leurs jeunes confrères de s'approcher du tabernacle; ils
+encourageaient leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. Un
+homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer à la
+scène, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux
+de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir à ce
+public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le
+parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits
+_qu'à la porte il achète en entrant_, il y avait des juges compétents
+dans la littérature, des juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux
+témoignages, des juges dont le goût épuré n'était mis en doute par
+personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes
+les classes, qui voulaient être intéressés, qui applaudissaient
+lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et désapprouvaient
+impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle
+mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrépides _chevaliers du
+lustre_, ni les réclames à tant la ligne, ni la mise en scène des
+premières représentations, les loges données, les stalles offertes
+pour le succès de la pièce. Le succès était fait par le public, qui
+pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui
+ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, _que les
+temps sont changés_ pour le théâtre! N'a-t-on pas vu des directeurs
+commander des pièces à un auteur utile à ménager dans un but
+quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent
+quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer un acte), se
+mettent à l'oeuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reçus,
+appris, joués, entonnés (qu'on nous passe l'expression), de gré ou de
+force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le
+dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, trente représentations,
+jusqu'à ce que tout Paris soit venu se prendre bêtement à la glu d'une
+réclame bien stupide, commercialement acceptée par les journaux, et le
+tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de rendre compte des
+nouvelles représentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles
+hebdomadaires, charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois
+quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient
+pas, les colonnes du journal leur seraient fermées, s'ils tentaient de
+critiquer le théâtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient
+de louer le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au temps où
+nous vivons, on ne va guère plus d'une fois entendre la même pièce, on
+ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler.
+Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lèvres
+_bravo_ ou en frappant légèrement le parquet du bout de sa canne. Si
+elle est mauvaise, on se contente de murmurer: _Dieu! que c'est bête!_
+puis on sort en levant les épaules, bien décidé à laisser _voler_ les
+autres comme on a été volé soi-même.
+
+ [12] C'est seulement on 1686, lors de la représentation du _Baron
+ de Fondrières_, comédie _attribuée_ à Thomas Corneille, que
+ l'usage des sifflets commença à se généraliser parmi les
+ spectateurs du parterre.
+
+Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne
+craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps
+des Corneille, des Racine, des Molière, l'acteur était fait pour les
+pièces et non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une
+comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A pût écraser tous ses
+camarades en brillant aux dépens du reste de la troupe; pour que le
+nez du comédien B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut
+naturel, mis en évidence, pût amuser le public. A l'exception du poëte
+Scarron, qui fit pour l'acteur _Jodelet_ plusieurs pièces comiques,
+jamais encore on n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un
+acteur. L'auteur composait son oeuvre sans se préoccuper de ceux qui
+devaient l'interpréter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris
+possédait deux ou trois scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a
+deux ou trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute espèce
+de produits plus ou moins frelatés.
+
+Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de Richelieu et de
+Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand poëte,
+obtenaient au théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, des
+succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée du cardinal, l'abbé de
+BOIS-ROBERT, né en 1592, qui dut à son esprit jovial d'être en grande
+faveur auprès du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se
+passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État et un membre
+de l'Académie. Autant pour complaire au maître que pour sa propre
+satisfaction, l'abbé composa et fit jouer une vingtaine de pièces de
+divers genres, assez médiocres en général. Il en est trois cependant:
+_les Apparences trompeuses_, _l'Amant ridicule_ et _les Trois
+Orontes_, qui lui acquirent une sorte de réputation.
+
+Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, ce qui lui attira
+maintes fois des aventures. Le jour où l'on devait donner la première
+représentation de sa comédie des _Apparences trompeuses_ (1655),
+il était aux Minimes de la Place-Royale, à genou, un énorme livre
+de messe devant lui. Quelqu'un demanda à un ecclésiastique quel
+était cet abbé de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit
+l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à l'_Hôtel de
+Bourgogne_, et il prie pour le succès de son _sermon_.» Après la
+représentation de sa pièce, qui fut, en effet, bien accueillie par le
+public, Bois-Robert, s'en revenant à pied, fut rencontré par un
+de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse.
+«Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a enlevé pendant que j'étais
+à la comédie.--Quoi, s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre
+_cathédrale_. Ah! ce n'est pas supportable.»--Un jour que le familier
+de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un
+pauvre diable prêt à mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:--«Mon ami,
+lui dit-il, pensez à Dieu et récitez votre _Benedicite_.»
+
+On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva fut due à une
+aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme
+il cherchait à se disculper en affirmant que la personne au sujet de
+laquelle on l'accusait était affreuse:--«Si elle est laide, reprit
+Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»
+
+Pour compléter le tableau des vertus évangéliques de Bois-Robert, nous
+ajouterons qu'il était joueur enragé. Il perdit un jour dix mille écus
+contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il
+possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille
+autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le
+duc, lui remit la somme réalisée et lui promit une ode à sa louange
+par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le monde que M. le duc a
+fait présent de seize mille francs pour une méchante pièce de vers, on
+s'écriera: Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»
+
+Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet
+d'une de ses comédies, _les Trois Orontes_, représentés en 1652. Une
+demoiselle de Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. Deux
+amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer l'un après
+l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le
+premier faux Racan. Elle déplora avec le second l'impudence du
+premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan qui,
+cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un état de fureur
+tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa à la porte en
+l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard
+on fit sur le même sujet _les Trois Gascons_.
+
+_L'Amant ridicule_, comédie en un acte et en prose de Bois-Robert,
+resta quelque temps au théâtre. On représenta cette pièce avec le
+ballet des _Plaisirs_, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.
+
+Il est un autre abbé de cette époque, BOYER, dont nous ne devons pas
+oublier la figure. C'est à lui qu'on eût pu dire: _Honneur au courage
+malheureux_. Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur pour le
+théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molière,
+il courut de défaite en défaite, de chute en chute, et cependant il ne
+se lassa pas de composer pour celui qu'il eût pu justement appeler
+_son ingrat public_. Évidemment ce malheureux était né sous une
+mauvaise étoile, puisqu'il se rejeta sur le théâtre après avoir échoué
+comme prédicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié sur
+la scène que du haut de la chaire. Pendant cinquante années, il
+laboura péniblement le champ pour lui stérile de la poésie dramatique,
+et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par
+l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque
+absolu de goût et de sens commun. Il fut membre de l'Académie en 1666
+et mourut en 1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité
+et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses
+contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine
+se sont, on peut dire, acharnés après les ouvrages dramatiques de ce
+poëte, qu'ils eussent volontiers salué du titre de _Roi du
+galimatias_.
+
+A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pièces, on
+fit plusieurs épigrammes, l'une suivit la représentation de
+_Clotilde_, la voici:
+
+ Quand les pièces représentées,
+ De Boyer sont peu fréquentées,
+ Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,
+ Voici comment il tourne la chose:
+ Vendredi, la pluie en est cause,
+ Et le dimanche, le beau temps.
+
+Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le
+théâtre et ne vit jamais réussir aucun de ses ouvrages. Pour éprouver
+si leur chute ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du
+parterre à son égard, il fit afficher la tragédie d'_Agamemnon_ sous
+le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arrivé à Paris. La
+pièce fut généralement applaudie. Racine même, le plus grand fléau de
+Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria du milieu du
+parterre: «Elle est pourtant de Boyer, malgré M. de Racine.»
+
+Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et l'on en fit une
+analyse peu favorable dans un sonnet que voici:
+
+ On dit qu'_Agamemnon_ est mort,
+ Il court un bruit de son naufrage,
+ Et Clytemnestre tout d'abord
+ Célèbre un second mariage.
+
+ Le roi revient, et n'a pas tort
+ D'enrager de ce beau ménage;
+ Il aime une nonne bien fort,
+ Et prêche à son fils d'être sage.
+
+ De bons morceaux par-ci, par-là,
+ Adoucissent un peu cela;
+ Bien des gens ont crié merveilles.
+ J'ai fort crié de mon côté;
+ Mais comment faire? En vérité,
+ Les vers m'écorchaient les oreilles.
+
+
+
+
+VII
+
+CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
+
+ Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré.
+ --Réflexions.--Contemporains du grand poëte.--TRISTAN.--Sa
+ tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de Mondory et de l'abbé
+ Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_ (1637).--_Phaéton_
+ (1637).--Singulier portrait des Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le
+ Parasite_.--Qualités et défauts de Tristan.--Son
+ épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de Corneille.--Ses productions
+ dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur gascon.--Anecdote.--Ses
+ tragédies de _Mithridate_ (1638), du _Comte d'Essex_, de _la Mort
+ des Enfants de Brute_ (1647).--Son style.--BENSERADE.--Anecdotes.
+ --Ses tragédies de _Cléopâtre_ (1636), de _Méléagre_ (1640).
+ --Citation.--Petite vanité de Benserade.--Anecdote.--Vers
+ au bas de son portrait.--URBAIN CHEVREAU, poëte poitevin.--Son
+ instruction.--Singulier anachronisme dans sa tragédie de
+ _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE
+ BOUSCAL.--Son esprit.--Ses qualités.--_La Mort de Brute_,
+ tragédie (1637).--_La Mort d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur
+ _Don Quichotte_ et _Sancho Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA
+ SERRE.--Anecdotes sur ces deux auteurs.--Réflexions.
+ --Tragédies en prose de La Serre.--_Pandoste_.--_Thomas Morus_
+ et _le Sac de Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse
+ Réformé_.--LECLERC, de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_
+ (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité
+ présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle_.--Ses
+ principales productions dramatiques (1645).--_Zénobie._--Anecdote.
+ --GOMBAULT, un des fondateurs de la Société savante qui
+ fuy la base de l'Académie.--Sa tragédie des _Danaïdes_
+ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des plus
+ féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_
+ (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de
+ Corneille.--_Sémiramis_ (1646).-- _Les Amours de Diane et
+ d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_
+ (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales
+ de Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_
+ (1668).--Citation.--Qualités et défauts de
+ Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des
+ _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu
+ célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU et MILLOTET.--_Manlius
+ Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et son
+ extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,
+ considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour
+ des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de
+ Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_
+ (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_
+ (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663).
+
+
+Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la
+scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au
+théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à
+Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui
+des pièces pour _trois_ écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui
+les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les
+premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes;
+mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait
+pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»
+
+La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France,
+est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte,
+l'actrice prononçait un jugement très-vrai.
+
+Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa
+irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou
+moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de
+quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les
+anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous
+beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie
+du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables
+efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa
+hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la
+route où lui-même en avait fait si ample moisson.
+
+TRISTAN, l'un d'eux, donna sa première tragédie de _Marianne_ en 1626,
+très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son
+apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit
+eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence
+redoutable, il obtint cependant des succès.
+
+Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé
+l'_Hermite_, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur
+fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore,
+d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en
+Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole
+de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des
+lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières,
+nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses
+loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître
+en 1626 une tragédie de _Marianne_ qui produisit à cette époque une
+véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal
+rôle dans cette oeuvre dramatique, l'interpréta avec talent et
+contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie
+parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et
+manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa;
+l'Éminence, qui n'avait pas un coeur des plus tendres, laissa échapper
+quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il
+s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il
+présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert
+déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette
+aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour
+en revenir à la _Marianne_ de Tristan, nous dirons que non-seulement
+cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau
+s'en occupa pour y introduire quelques corrections.
+
+ [13] Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de
+ _Médée_.
+
+Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années
+sans rien produire. En 1637, il donna _Panthée_, où l'on trouve ces
+deux beaux vers:
+
+ Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,
+ Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.
+
+A peu près vers la même époque, il fit paraître la _Chute de Phaéton_,
+qui n'eut pas le succès de _Marianne_, d'autant que Pierre Corneille
+était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de
+_Phaéton_ que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des
+_Destinées_:
+
+ Ces juges souverains de la terre et de l'onde,
+ Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.
+ C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,
+ L'empêchent de passer au delà de ses bords.
+ C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;
+ C'est eux qui, des _cocus_, _font paraître les cornes_.
+
+On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré,
+puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute
+naturelle. _La Folie du Sage_, tragi-comédie, _la Mort de Crispe_, et
+_la Mort du grand Osman_, les deux premières pièces jouées en 1644 et
+1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec
+les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous
+devons encore y ajouter deux comédies: l'_Amarillis_ de Rotrou,
+retouchée par lui en 1650, et _le Parasite_, représenté au théâtre de
+l'Hôtel de Bourgogne en 1654.
+
+Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui:
+qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort,
+Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie
+d'_Osman_, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que
+ceux-ci:
+
+ . . . . . . Ne t'imagine pas
+ Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.
+
+ Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,
+ Avaient mis sous mes lois les climats du matin,
+ Et si, par des progrès où ta valeur aspire,
+ Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,
+ Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;
+ Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.
+ Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,
+ N'eût-il rien que son coeur, son esprit et sa grâce;
+ Et mon âme serait encore en désespoir,
+ De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.
+
+Dans sa comédie du _Parasite_, on lit ces quatre vers d'une crudité
+par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec
+laquelle il est seul:
+
+ Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?
+ Je serais fort habile à _torcher_ ton museau.
+ Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,
+ Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.
+
+La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop
+de chefs-d'oeuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été
+oubliées, cependant _Marianne_ et _la Mort de Crispe_ ont un mérite
+réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au
+jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas
+osé débarrasser leurs oeuvres. Sous sa plume, la passion prend des
+couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits
+sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et
+régularité, les événements sont naturels, bien amenés et
+vraisemblables.
+
+Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à
+l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et
+misanthropique épitaphe que voici:
+
+ Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,
+ Je me flattai toujours d'une espérance vaine,
+ Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,
+ Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;
+ Je vécus dans la peine attendant le bonheur,
+ Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.
+
+Nous avons déjà eu occasion de parler de CLAVERET, autre poëte de la
+même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de
+Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, _le
+Ravissement de Proserpine_ (1639). Le poëte eut une singulière idée à
+propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité
+de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au
+_ciel_, en _Sicile_ et aux _enfers_, et ces trois endroits se trouvant
+sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la
+règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies
+qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de _l'Écuyer_ ou _les
+Faux Nobles_, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut
+inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des
+individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit.
+On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les
+travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième.
+
+Un troisième contemporain du grand Corneille, LA CALPRENÈde,
+gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux
+précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses
+oeuvres, grâce à ces deux vers de Boileau:
+
+ Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,
+ Calprenède et Juba parlent du même ton.
+
+Homme d'un certain mérite, La Calprenède était bien, en effet, des
+bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette
+phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une
+de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers
+en étaient _lâches_: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de
+lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une
+bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit
+accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de
+_Silvandre_, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit
+faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de
+son pourpoint: _C'est du Silvandre_.
+
+Il fit paraître en 1635, _Mithridate_, tragédie dont la première
+représentation tomba le jour des Rois, en 1638, _le Comte d'Essex_, la
+meilleure pièce de son répertoire, en 1647, _la Mort des enfants de
+Brute_ où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus,
+après avoir condamné ses fils:
+
+ Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;
+ Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?
+ J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;
+ Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.
+
+ JUNIE.
+
+ Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?
+
+ BRUTUS.
+
+ Je l'ai versé.
+ Femme, viens achever ce que j'ai commencé.
+
+ JUNIE.
+
+ Rends-moi mes fils, cruel?
+
+ BRUTUS.
+
+ Ils ont perdu la vie.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,
+ Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;
+ Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:
+ Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.
+
+La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus
+ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de _Silvandre_
+et de _Cléopâtre_, genre dans lequel il excellait. Les personnages de
+ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse
+à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré.
+
+BENSERADE, dont le nom eut du retentissement au commencement du
+dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur
+de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné
+d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être
+tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette
+époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit
+avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits,
+en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors
+beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y
+réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette
+littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea
+totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près
+supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la
+valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne
+sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, _Cléopâtre_, donnée
+en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit
+favorablement cette pièce. Il fit ensuite _Iphis_, puis _la mort
+d'Achille_, _Gustave_ (1637), _la Pucelle d'Orléans_ et enfin
+_Méléagre_ (1640).
+
+Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner
+une idée du _faire_ tragique de Benserade. Déjanire s'étonne
+qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:
+
+ DÉJANIRE.
+
+ Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes
+ Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?
+ Nos maux sont différents, de même que nos biens,
+ Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;
+ Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,
+ Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.
+
+ ATALANTE.
+
+ Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:
+ Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.
+
+Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil
+rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite
+maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des
+armes et une couronne de _comte_: «C'est aux poëtes à en faire,» dit
+plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en
+rondeaux les _Métamorphoses d'Ovide_ et ayant composé outre ses
+tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait:
+
+ Ce bel esprit eut trois talents divers,
+ Qui trouveront l'avenir peu crédule:
+ De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,
+ Sans qu'ils le prissent de travers.
+ Il fut vieux et galant, sans être ridicule,
+ Et s'enrichit à composer des vers.
+
+A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte
+donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, URBAIN
+CHEVREAU, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues
+grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue
+hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa
+vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine
+Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de
+ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une
+_Histoire du Monde_, plusieurs romans, des voyages de philosophie et
+enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène
+française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une _histoire
+universelle_, donne à _Tarquin_, dans sa première tragédie de
+_Lucrèce_, représentée en 1637, le titre d'_empereur de Rome_. Après
+_Lucrèce_ vinrent: _La vraie suite du Cid_ en 1638, et la même année
+_Coriolan_. Voici un échantillon de la versification de cette pièce:
+Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit:
+
+ Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,
+ Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;
+ Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?
+ La vie est une mer qui n'a point de reflux.
+ Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;
+ Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;
+ Et depuis que la mort en arrête le cours,
+ Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.
+
+Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné _le Cid_!...
+Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût
+développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine
+littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les
+niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées
+barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et
+élevé que Racine allait bientôt _polir_ encore, en lui faisant
+atteindre un dernier degré de pureté.
+
+GUÉRIN DE BOUSCAIL, poëte contemporain des précédents, fournit
+quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du
+dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de
+l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il
+fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au
+théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète
+du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit
+de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons
+dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première
+tragédie, _la Mort de Brute et de Porcie_, jouée en 1637, au milieu de
+très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:
+
+ Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,
+ Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.
+ Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère
+ Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;
+ Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,
+ Arrêta sa fureur pour recourir aux voeux.
+ L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,
+ Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:
+ Et la Victoire errante, en ce danger mortel,
+ Douta qui resterait pour lui faire un autel.
+
+Dans _la Mort d'Agis_ (1642) au contraire, le poëte a fait une belle
+peinture des moeurs grecques au temps où fleurissaient les lois de
+Lycurgue:
+
+ La morale régnait dedans tous les esprits.
+ Le bienfait de lui-même était l'unique prix.
+ Chacun de la vertu recherchait les caresses.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.
+ Au bonheur du pays consistait son bonheur.
+ Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,
+ Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.
+ Les orateurs parlaient avec sincérité.
+ La Justice régnait avec égalité;
+ Et jamais les présents n'avaient eu la puissance
+ De faire lâchement trébucher la balance.
+ Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus
+ Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.
+
+On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de
+Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers,
+intitulées: _Don Quichotte 1re et 2e partie_, _Sancho Pança_ (1638,
+1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel
+et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au
+Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur.
+
+Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art
+dramatique. LA MESNARDIÈRE, médecin du frère de Louis XIII, écrivit
+ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut
+beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet
+auteur, qui rédigea une _poétique_ fort bien pensée, ne put faire
+réussir ni la tragédie d'_Alinde_ (1642), ni celle de _la Pucelle
+d'Orléans_ de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé
+d'Aubignac.
+
+Un autre poëte, LA SERRE, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était,
+comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis
+XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles
+dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire
+beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent,
+et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant
+entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en
+s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis
+vingt-cinq ans, j'ai bien débité du _galimatias_, mais vous venez d'en
+dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se
+plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les
+autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages
+plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait
+souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude.
+«Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de
+l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère
+d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait
+aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à
+des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de
+l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours,
+et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage.
+Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper.
+
+Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de
+_Pandoste ou la Princesse malheureuse_, en quatre journées, chacune
+de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre
+pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette
+oeuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités
+_extérieures_, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une
+huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom
+propre.»
+
+Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps
+à confectionner, La Serre, _le premier et bien avant Lamotte_, inventa
+la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du _Sac de
+Carthage_ en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et
+la fit paraître sous le titre de _la Mort d'Esdrubal_.
+
+En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, _Thomas
+Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance_.
+
+L'auteur du _Parnasse réformé, ou Apollon à l'École_ (jolie petite
+pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de
+sa tragédie de _Thomas Morus_:
+
+«On sait que mon _Thomas Morus_ s'est acquis une réputation que toutes
+les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de
+Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de
+cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et
+toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le
+Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité
+attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on
+tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut
+jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point
+de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui
+céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un
+seul jour.»
+
+Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de
+Corneille, nous trouvons MICHEL LECLERD de l'Académie Française,
+auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au
+Théâtre des oeuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de
+l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce:
+_Iphigénie_, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il
+n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au
+barreau.--_Iphigénie_, quoique fort passable, n'eut que cinq
+représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la
+collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante
+épigramme:
+
+ Entre Leclerc et son ami Coras,
+ Tous deux auteurs, rimant de compagnie,
+ N'a pas longtemps sourdirent grands débats
+ Sur le propos de leur _Iphigénie_.
+ Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»
+ Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»
+ Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,
+ Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
+
+Deux autres tragédies: _Virginie_ et _Oreste_, sont encore attribuées
+à Leclerc.
+
+JEAN MAGNON, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement
+opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé,
+autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était
+toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait
+l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses
+dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de
+temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues
+et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent
+cinquante vers d'un ouvrage sur l'_Entrée du Roi et de la Reine à
+Paris_; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une
+_Science universelle_ en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait
+déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette
+encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit
+que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il
+abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre
+plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur
+les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les
+actions étaient peu en rapport avec le langage. _La Science
+Universelle_ ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce
+chef-d'oeuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix,
+tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni
+d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. _Artaxerce_ paru en 1645,
+_Josaphat_ et _Séjames_ en 1646, _Jeanne de Naples_ en 1654, sont loin
+de passer pour des oeuvres de mérite.
+
+Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie
+faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée
+_Zénobie_, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur
+l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par
+Aristote.--«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait
+cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles
+d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait
+faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»
+
+Nous ne parlerions pas de GOMBAULT, gentilhomme calviniste de la
+Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des
+_Danaïdes_ en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable
+auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la
+petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut
+le principe de l'Académie Française.
+
+De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille,
+l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et
+par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut
+GILBERT, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en
+France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait
+cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable
+ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de
+comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre
+d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort
+pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans
+la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des
+gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières
+productions dramatiques de Gilbert sont: _Marguerite de France_ et
+_Téléphonte_ (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite
+cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida
+à faire paraître une tragédie d'_Hippolyte_ à laquelle plus tard
+Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la
+pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond:
+
+ Si je suis exilé pour un crime si noir,
+ Hélas! qui des mortels voudra me recevoir!
+ Je serai redoutable à toutes les familles,
+ Aux frères pour leurs soeurs, aux pères pour leurs filles.
+ Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?
+
+ THÉSÉE.
+
+ Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux,
+ Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,
+ Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères;
+ Ceux-là te recevront.
+
+Racine fait dire aux deux mêmes personnages:
+
+ HIPPOLYTE.
+
+ Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,
+ Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?
+
+ THÉSÉE.
+
+ Va chercher des amis dont l'estime funeste
+ Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste;
+ Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,
+ Dignes de protéger des méchants tels que toi.
+
+Voici maintenant les adieux de l'_Hippolyte_ de Gilbert:
+
+ Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis,
+ En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes.
+ Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes,
+ Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.
+ Comme je suis constant, montrez-vous généreux.
+ Que je sorte d'ici, non de votre mémoire.
+ Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,
+ Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé,
+ Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.
+
+Encouragé par le succès d'_Hippolyte_, le poëte donna la même année
+(1646) une tragédie de _Rodogune_; mais il commit une mauvaise action.
+Un ami commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier avait confié
+son projet de composer _Rodogune_, trahit le grand poëte et communiqua
+son plan à Gilbert, qui s'empressa de faire paraître sa tragédie.
+Corneille, dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut
+taire ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le vengea en faisant
+tomber celle de son rival. Que de Gilbert, de nos jours, se font
+plagiaires sans scrupules!...
+
+L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car il donna encore à la
+scène une _Sémiramis_ en cinq actes.
+
+Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de lui. Il se trouvait à
+Rome, en mission de la reine de Suède, lorsque, par ordre de
+Christine, il fit jouer dans la capitale du monde chrétien une
+tragédie _des Amours de Diane et d'Endymion_, laquelle vint ensuite en
+1657 sur la scène française. Cette pièce a du mérite et eut du succès,
+ce qui n'empêcha pas la _Gazette Burlesque_, le _Charivari_ de cette
+époque, d'en rendre compte ainsi qu'il suit:
+
+ L'histoire d'Endymion,
+ Qui, selon mon opinion,
+ Est celle de tout le monde,
+ En plusieurs beaux traits est féconde,
+ Et fait juger Monsieur Gilbert
+ Écrivain tout à fait expert.
+
+_Chrisphonte ou le retour des Héraclides_, joué la même année (1657),
+faillit être un revers pour l'auteur, malgré le mérite de la pièce,
+parce qu'au dénouement, le confident ayant dit à Mérope:
+
+ Madame, c'en est fait, la bataille est donnée,
+ La fortune répond à vos justes souhaits;
+ Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix.
+ C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.
+ C'est...
+
+Mérope l'interrompt brusquement:
+
+ Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.
+
+_Arie et Petus_, en 1659, fut une des dernières tragédies de Gilbert.
+Il ne fit plus, à partir de cette époque, que des comédies ou des
+pastorales, si l'on en exempte _Léandre et Héro_ (1667), qui ne fut
+pas imprimé. _Les Amours d'Ovide_, _les Amours d'Angélique et de
+Médor_, _les Intrigues Amoureuses_, _les Peines et les Plaisirs de
+l'Amour_, sont des pastorales qui furent bien reçues du public, mais
+qui ne peuvent être mises en parallèle avec les compositions sérieuses
+de Gilbert.
+
+Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la tragi-comédie du
+_Courtisan Parfait_ (1668), pièce originale qui en renferme _deux_, la
+seconde commençant au troisième acte. Joconde, un des personnages,
+énumérant les qualités que doit posséder le parfait courtisan,
+s'exprime ainsi:
+
+ Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,
+ D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;
+ Haïssable au dedans, et charmant au dehors;
+ Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,
+ Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences;
+ Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.
+
+Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités et des défauts. Il
+sut choisir avec art ses sujets, mais il les traita quelquefois avec
+assez peu de goût. Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des
+situations heureuses et la versification en est facile. Ses comédies
+et ses pastorales ont des scènes de bon aloi. On ne peut reprocher à
+ses compositions, comme à celles de ses contemporains, de sortir des
+bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et sagement réglé;
+aussi, ne trouve-t-on pas dans ses oeuvres de grands défauts; et même
+à côté des productions de Corneille, son théâtre mérite d'être lu.
+
+MONTAUBAN fit jouer les deux tragédies de _Zénobie_ et de _Seleucus_
+en 1650 et 1652, mais il est plus connu par ses comédies, dont une
+surtout: _les Charmes de Félicie_, représentée pour la première fois
+en 1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers à la
+scène.
+
+On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes et en vers, un
+caractère de bergère coquette traité avec habileté. Ismène trace à son
+amant jaloux la ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:
+
+ Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.
+ Je ne prétends jamais dépendre que de moi.
+ Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?
+ Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?
+ N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?
+ Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,
+ Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,
+ Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,
+ Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,
+ Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,
+ Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?
+ Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,
+ Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?
+ Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:
+ Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.
+ Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,
+ Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?
+ Et si cela se peut, espère quelque jour,
+ Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:
+ Et peut-être le coeur, si mon humeur me change, etc.
+
+Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on
+prétend même avoir travaillé aux _Plaideurs_ de ce dernier, était un
+auteur ayant de l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se
+fit plus de renom au palais qu'au théâtre.
+
+Nous ne citerions pas ici l'abbé DE PURE, si les Satires de Boileau ne
+l'avaient rendu célèbre. L'abbé de Pure était un homme fort agréable,
+mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il
+écrit satiriquement:
+
+ Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,
+ Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.
+
+Une tragédie: _Ostorices_, et une comédie: _Les Précieuses_, pièces
+jouées l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique
+de l'abbé de Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à
+nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. A quelque chose
+malheur est bon!
+
+Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques
+contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine célébrité, à
+parler de Madame de VILLEDIEU et de MILLOTET, auteur de la tragédie de
+_Sainte-Reine_.
+
+Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du régiment de
+Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son
+mariage, elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria de
+nouveau, mais sans quitter le nom de son premier époux. Ses romans
+l'ont fait plus connaître que son _Manlius Torquatus_, joué cependant
+avec succès en 1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé
+d'Aubignac n'était pas étranger au plan de cette pièce; mais l'abbé
+s'en est toujours défendu. _Nitetis_, tragédie représentée en 1663,
+fut également bien accueillie du public. Dans cette pièce, _Nitetis_,
+surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec
+un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de nos jours:
+
+ Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,
+ La loi fait dans mon coeur l'office de l'amour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le même sentiment me force à t'avertir,
+ Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;
+ Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;
+ Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,
+ Il aurait dans mon coeur le même rang que toi.
+
+MILLOTET, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents
+qu'il pouvait avoir à composer de bonnes tragédies, s'appliqua à faire
+un véritable tour de force. Il _fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot
+du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre
+Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre_. Toutes les scènes commencent
+par chacune des lettres de ces cinq mots: _Sainte Reine, priez pour
+nous_. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu
+l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et
+actrices qui représentaient cette tragédie, eussent leur acrostiche
+dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs
+surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite pour vaincre une
+difficulté de cette espèce.
+
+Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs tragiques
+contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir passé en
+revue ceux d'entre eux dont les oeuvres, au point de vue littéraire ou
+anecdotique peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs de l'époque
+actuelle. Quant à ceux qui se sont plus spécialement adonnés à la
+comédie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis
+XIV, nous les avons réservés pour faire escorte au père de la bonne
+comédie, à Molière, autour duquel nous les grouperons à leur tour. Il
+est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence,
+c'est QUINAULT; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même
+personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne
+parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d'un
+certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, le
+Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il
+gratifia la scène de l'Opéra Français.
+
+Occupons-nous donc de l'auteur de: _la Mort de Cyrus_, de
+_Stratonice_, d'_Agrippine_ et de bien d'autres oeuvres dramatiques.
+Nous dirons d'abord que Quinault occupe un rang élevé dans les
+lettres, beaucoup moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces
+légères si bien mises en relief par la musique de Lully. Poëte
+lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, poëte tragique, Quinault
+est sur le second plan.
+
+C'était du reste un homme des plus aimables, plein d'esprit et
+d'aménité que Quinault. Son premier état fut celui de clerc d'un
+avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du
+goût pour la scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné
+pour le théâtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un
+appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier; le marchand
+mourut et son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie
+fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne se trouvant plus assez
+grand seigneur, imagina d'être quelque chose dans l'État. Il acheta à
+beaux deniers une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il n'avait
+pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de la Chambre des comptes,
+qui trouvèrent peu digne d'admettre dans un corps aussi recommandable
+par sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour résultat la
+plaisanterie suivante en quatre vers, d'un anonyme:
+
+ Quinault, le plus grand des auteurs,
+ Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître;
+ Puisqu'il a fait tant d'_auditeurs_,
+ Pourquoi l'empêchez-vous de l'être?
+
+Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger et domestique
+de l'acteur Mondory. Qu'il ait été d'une famille obscure, qu'il ait
+servi les autres, le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien
+des hommes de talent, il est l'enfant de ses oeuvres. Modeste,
+sociable, d'une grande douceur de caractère, il alliait à beaucoup de
+bonnes qualités de véritables talents. En vain le satirique Boileau
+lui a-t-il lancé les traits les plus acérés; ces traits ont fini par
+faire plus de tort à l'auteur de l'_Art poétique_ qu'à Quinault. On
+connaît les vers de l'épître sur la calomnie, de Voltaire:
+
+ O dur Boileau, dont la muse sévère,
+ Au doux Quinault envia l'art de plaire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Chacun maudit ta satire inhumaine.
+ N'entends-tu pas nos applaudissements
+ Venger Quinault quatre fois par semaine.
+
+Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation de cet
+auteur. On ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice.
+Pendant près de cent ans on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la
+fin du dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître quelque
+mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique Despréaux l'avait fait
+admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel.
+On ne les contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si
+Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si les productions
+de son esprit étaient, oui ou non, aussi médiocres que le prétendait
+son détracteur. Ce qu'il y a de plus original dans cette singulière
+condamnation, c'est que les juges allaient chaque soir applaudir leur
+victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain
+de cause contre eux-mêmes.
+
+Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous citerons: _les
+Rivales_ (1653), pièce copiée de Rotrou et à laquelle se rattache une
+anecdote assez curieuse et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à
+cette époque, il était d'usage que les comédiens achetassent des
+auteurs, à prix débattu, leurs compositions dramatiques et restassent
+maîtres de la recette entière. Il en résultait que, souvent, de bonnes
+choses étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de leur
+valeur. On payait enfin le _nom_ de l'auteur, ainsi que cela se
+pratique encore aujourd'hui par les éditeurs[14]. Tristan avait pour
+élève Quinault. Voulant lui être utile, il se chargea de lire _les
+Rivales_ aux comédiens qui firent grand éloge de la pièce,
+l'acceptèrent, fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit que
+cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un jeune homme de
+talent. Aussitôt les comédiens de se récrier et de diminuer de moitié
+les honoraires de l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation
+et il parvient, par une habile transaction, à obtenir que le neuvième
+de la recette sera alloué à Quinault. Ce moyen parut si ingénieux et
+si équitable, qu'à partir de ce moment, il devint une règle toujours
+suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, les droits
+furent fixés au douzième et au dix-huitième de la recette.
+
+ [14] Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous
+ avons été témoin. Un de nos amis porte à un éditeur en renom un
+ fort joli roman, le priant de le lire et de le lui éditer, s'il
+ le trouve digne de l'impression. «Volontiers, lui dit l'éditeur,
+ sans même prendre connaissance du titre de l'ouvrage; si cela
+ forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes, 1,500 francs
+ que cela vous coûtera.» Le jeune homme se récrie. Alors, avec une
+ franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend:
+ «Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il
+ excellent, je ne ferais pas les frais de l'édition; mais
+ apportez-moi le _factum_ le plus stupide signé d'un des grands
+ noms de la littérature moderne, et je vous compte à l'instant
+ 1,500 francs. Votre excellent ouvrage, signé de vous, je ne le
+ vendrai pas; la rapsodie signée d'un grand nom, je l'écoulerai de
+ suite; c'est comme cela.» A qui la faute? A l'éditeur ou au
+ public?--Au public, selon nous, qui ne mord qu'à l'hameçon de la
+ réclame et du charlatanisme, se souciant fort peu du talent.
+
+Quinault donna, en 1656, la tragédie de _Cyrus_, dans laquelle il fait
+dire à la reine Thomiris:
+
+ Que l'on cherche partout _mes tablettes_ perdues,
+ Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.
+
+Le public accueillit favorablement la pièce et ne s'aperçut pas du
+ridicule anachronisme de ces deux vers; mais Boileau n'était pas homme
+à les laisser passer sans critique. _Amalazonte_, _le Feint Alcibiade_
+(1658), _Stratonice_ (1660), se succédèrent rapidement.
+
+En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'_Agrippa ou le Faux
+Tibérius_. Elle réussit, malgré l'absurdité de la donnée sur laquelle
+elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la
+ressemblance de _Tibérius_ et d'_Agrippa_ est telle, au physique et au
+moral, que la maîtresse d'_Agrippa_, après avoir été longtemps avec
+l'un, continue à le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663,
+parut _Astrate_, très-bien reçue du public et très-prônée dans le
+_Journal des Savants_ de cette époque, tandis que Boileau, dans sa
+troisième satire, se plaît à _l'abîmer_, selon l'expression consacrée
+de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du
+mérite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un
+siècle au théâtre.
+
+En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies: _Pausanias_
+et _Bellérophon_; mais, comme nous l'avons dit en commençant à parler
+de cet auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut
+l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable talent[15].
+
+ [15] Nous parlerons des opéras de Quinault à l'article où il sera
+ question du genre lyrique.
+
+
+
+
+VIII
+
+RACINE.
+
+DE 1666 A 1690.
+
+ RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux
+ grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de
+ la _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
+ Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès
+ dans le principe.--On l'ôte à la troupe de Molière pour la
+ donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son
+ succès.--Plaisante anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des
+ Morts_, de Boileau, et l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_
+ (1667).--La Champmeslé et la Desoeillets.--Mot judicieux de
+ Louis XIV.--Boutade d'un spectateur.--Première parodie.--Chagrin
+ de Racine.--_Les Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique
+ de cette jolie comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement,
+ critiqué par Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par
+ quelques vers de cette tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_
+ (1671).--Sujet donné par Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot
+ de Chapelle.--Mlle de Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de
+ la sentinelle et de Mlle Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_
+ (1672).--Racine, poëte satirique, de par Boileau.--_Mithridate_
+ (1673).--Anecdotes relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_
+ (1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la
+ Franche-Comté.--Vers de Boileau à cette occasion.--Anecdote de
+ Lully.--Singulière annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle
+ Gaussin, dans le rôle d'_Iphigénie_.--Vers qu'on lui
+ adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui donna l'idée première de
+ cette tragédie à Racine.--La Champmeslé.--Cabale contre cette
+ pièce.--La _Phèdre_ de Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse
+ de Bouillon et le duc de Nevers.--Les trois sonnets.--Grande
+ querelle.--Frayeur de Racine et de Boileau.--Le fils du
+ Grand Condé les rassure.--Les tribulations essuyées par le
+ tendre Racine, à propos de cette tragédie, le font renoncer au
+ théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.--_Esther_
+ (1689).--Anecdotes relatives à cette pièce.--_Athalie_
+ (1690).--Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et
+ défendue par Boileau.--Mme de Maintenon la fait jouer en
+ présence du roi.--En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV
+ la fait représenter à Versailles.--Les principaux personnages
+ de la cour y prennent des rôles.--En 1716, le Régent donne
+ l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.--Le public
+ commence enfin à admirer ce dernier chef-d'oeuvre de
+ Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité pendant la
+ Régence.
+
+
+Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on était loin de
+penser qu'un auteur dramatique pût égaler le maître; c'est cependant
+ce qui arriva quand parut RACINE.
+
+Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter dans un âge et à un
+moment où sa réputation n'ayant fait que grandir, on pouvait affirmer
+que ce poëte était à l'apogée de sa gloire.--Ces deux hommes ont
+également contribué à élever l'art dramatique en France, l'un en
+faisant justice des pièces absurdes qui, jusqu'à sa venue, occupaient
+despotiquement la scène et en fixant les règles dont il n'était plus
+permis de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui donnant
+une douceur qu'elle a conservée depuis les belles compositions de son
+génie. Le théâtre de Corneille, comme celui de Sophocle, brille par la
+vigueur des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner au sien la
+tendresse des sentiments. On peut dire que la tragédie chez l'un prend
+les formes d'une statue qui frappe par la fierté, la hardiesse de ses
+proportions; que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression
+tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux et touche le
+coeur. Corneille, c'est le torrent qui grossit avec violence et brise
+ses digues pour faire une irruption; Racine, c'est le fleuve
+majestueux qui, dans son paisible cours, répand la fertilité dans les
+lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au coeur par l'esprit, Racine
+trouve le chemin de l'esprit par le coeur. Ils marchent parallèlement
+sur deux lignes à la hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et
+l'autre et dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront
+dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables d'apprécier le
+beau et de comprendre le sublime. Boileau disait: le _pompeux_
+Corneille et le _tendre_ Racine, et il avait raison.
+
+Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse route, Racine
+choisissait avec un tact parfait tous les sujets de ses grandes
+compositions. Il aimait mieux devoir beaucoup à la bonté du sujet que
+de compromettre le succès d'une pièce en cherchant à vaincre une
+situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de noblesse et
+d'élévation, saisissait avec un grand bonheur les nuances du
+sentiment. Il savait, en peignant la nature sous ses plus riants
+aspects, l'embellir encore sans la déguiser. Les grandes passions
+avaient en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord,
+débarrasser la scène des fadaises dont on se croyait obligé de
+surcharger le langage, surtout lorsque l'on voulait exprimer le
+sentiment si naturel de l'amour. Dans ses belles et suaves
+compositions, Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou
+du lecteur par toutes les péripéties du drame intime. Faiblesse,
+inquiétude, emportements, détours cachés, secrets passionnés, on
+comprend tout avec lui, au besoin on excuserait tout. Le style est
+d'une douceur, d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui
+n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est le poëte de
+l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le coeur, en l'écoutant,
+sont satisfaits. Aussi, jamais auteur n'eut un succès plus réel, plus
+soutenu et plus durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il
+fait loi.
+
+Né, en 1639, à la Ferté-Milon, où son père était contrôleur du grenier
+à sel, Racine fut trésorier en la généralité de Moulins, secrétaire du
+roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, membre de l'Académie
+française et désigné par Louis XIV pour être l'historiographe de son
+règne. Il mourut à Paris, en 1699, et, selon son désir, il fut enterré
+à Port-Royal-des-Champs, où il avait été élevé dans sa jeunesse. Ami
+de Corneille, de Molière, avec lequel il fut par la suite en froid, il
+fut surtout très-lié avec Boileau, dont les utiles conseils aidèrent
+au développement de son talent admirable. Aussi disait-il avec la
+franchise d'un beau caractère, qu'il était plus redevable des succès
+de la plupart de ses pièces aux sages avis du judicieux et célèbre
+critique, qu'à l'étude des préceptes d'Horace et d'Aristote.
+
+Racine fit son entrée dans le monde des lettres par la tragédie de _la
+Thébaïde ou les Frères Ennemis_, en 1664. On prétend que le sujet lui
+en fut donné par Molière et que dans la pièce, telle qu'elle fut jouée
+d'abord, des scènes entières étaient puisées presque littéralement
+dans l'_Antigone_ de Rotrou. Quoi qu'il en soit, lorsque cette
+tragédie, qui commença sa réputation, fut imprimée, les plagiats,
+s'ils ont existé, avaient disparu.
+
+Sa seconde composition dramatique fut _Alexandre_, en 1666. Il la lut
+à Corneille avant que de la faire jouer, et Corneille, qui n'était mu
+par aucun sentiment de jalousie, lui dit: «Cette pièce me fait voir en
+vous de grands talents pour la poésie, mais ces talents ne sont point
+pour le tragique.» Corneille préférait Lucain à Virgile. Ce jugement
+parvint aux oreilles de Boileau, qui écrivit plus tard:
+
+ Tel excelle à rimer, qui juge sottement,
+ Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville,
+ Qui jamais, de Lucain, n'a distingué Virgile.
+
+Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; ils
+trouvèrent la pièce d'_Alexandre_ fort belle et fort bonne, et le
+rassurèrent complétement. L'ouvrage fut livré à la troupe de Molière,
+dont les acteurs, excellents pour le genre comique, n'entendaient rien
+à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit du mauvais
+conseil qu'on lui avait donné: «Votre pièce est excellente, lui
+dit-on; mais il faut des gens qui sachent l'interpréter; faites-la
+jouer à l'Hôtel de Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son
+_Alexandre_ eut un succès immense. Cette détermination causa une
+petite révolution intérieure dans la troupe de Molière; mademoiselle
+Duparc, la meilleure actrice du théâtre de _Monsieur_, passa à l'Hôtel
+de Bourgogne. Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et
+lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils se rendissent
+justice l'un à l'autre en toute circonstance.
+
+On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire. Un abbé était
+au sermon, faisant d'épouvantables contorsions et répétant sans cesse
+ces mots: «O Racine! ô Racine!»--Mon Dieu, lui dit un de ses amis,
+l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le nom de Racine?--Eh! mon cher,
+répondit l'autre, vous ne voyez donc pas l'identité de ma position
+avec celle de l'auteur d'_Alexandre_?--Comment cela?--C'est moi qui ai
+fait le sermon que vous venez d'entendre; il est admirable; mais ce
+bourreau le débite comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de
+Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon eût eu le succès
+qu'a eu l'_Alexandre_ à l'Hôtel de Bourgogne.
+
+Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette pièce, qu'il se
+sentait une surprenante facilité pour faire les vers. «Moi, lui dit le
+grand critique, je veux vous apprendre à faire avec peine des vers
+faciles, et vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.»
+
+On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante d'attribuer à
+Boileau la pensée d'avoir eu en vue la tragédie d'_Alexandre,_ dans un
+de ses _Dialogues des Morts_. Pour cela, on avait adroitement
+intercalé quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche du
+conquérant par Racine, au milieu de ce dialogue.
+
+Voici le morceau tel qu'on le publiait:
+
+ PLUTON.
+
+ Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux
+ et moitié badin? Le voilà bien échauffé!
+
+ DIOGÈNE.
+
+ Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le
+ reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est un
+ guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages l'ont un
+ peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais encore.
+
+ PLUTON.
+
+ Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas un fade
+ doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il s'est même
+ si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a visité
+ qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles
+ fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières.
+ Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont
+ respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la
+ venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez.
+ Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.
+
+ ALEXANDRE.
+
+ Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi.
+ La Victoire elle-même a dégagé ma foi.
+ Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre.
+ Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre?
+ Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui
+ A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.
+
+ DIOGÈNE.
+
+ Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages?
+ Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.
+
+ PLUTON.
+
+ Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, qui
+ ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse!
+
+ ALEXANDRE.
+
+ Que vous connaissez mal les violents désirs
+ D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs!
+ J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée,
+ Mon coeur ne soupirait que pour la renommée.
+ Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans,
+ Ont produit sur mon coeur des effets différents!
+ Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.
+
+ DIOGÈNE.
+
+ Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus.
+
+ ALEXANDRE.
+
+ Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare,
+ J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
+
+ PLUTON.
+
+ Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée? Il
+ est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison,
+ là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de
+ Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait
+ traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc
+ au plus vite.
+
+Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par Racine dans les vers
+suivants:
+
+ Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire,
+ Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire;
+ Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison;
+ Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison;
+ Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes,
+ Les esclaves en nombre égalent tous les hommes!
+
+«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque, et celui que j'ai
+fait est de la main d'un poëte satirique.»
+
+Voici celui de Boileau:
+
+ L'enragé qu'il était, né roi d'une province
+ Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,
+ S'en alla follement, et pensant être dieu,
+ Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu,
+ Et traînant avec soi les horreurs de la guerre,
+ De sa vaste folie emplit toute la terre.
+
+En 1667 parut _Andromaque_, un des chefs-d'oeuvre de Racine. Cette
+tragédie eut un succès immense, mademoiselle Champmeslé y fit ses
+débuts par le rôle d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut
+bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle actrice. Dans
+le principe, le rôle d'Hermione avait été tenu par mademoiselle
+Desoeillets qui, ayant voulu assister au début de la Champmeslé, ne
+put s'empêcher de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de
+Desoeillets.» Cependant, il paraît que si la débutante avait plus de
+feu dans les trois derniers actes, l'autre était meilleure dans les
+deux premiers, ce qui fit dire très-judicieusement à Louis XIV: «Il
+faudrait que la Desoeillets jouât les deux premiers actes
+d'_Andromaque_ et la Champmeslé les trois derniers.»
+
+Cette tragédie causa la mort de Montfleury, qui tomba malade par suite
+de ses efforts pour représenter les fureurs d'Oreste. Mondory était
+mort de la même façon, après la _Marianne_ de Tristan. Aussi un bel
+esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus désormais un poëte qui
+ne veuille avoir l'honneur de crever un comédien dans sa vie.»
+
+Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents étaient médiocres
+et la figure désagréable, jouait un soir le rôle d'Andromaque, et le
+jouait mal. Un des spectateurs du parterre, grand admirateur de
+Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son poëte favori;
+n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce ce vers d'Andromaque à
+Pyrrhus:
+
+ Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce?
+
+il s'écrie tout haut:
+
+ Que vous êtes, Madame, une laide bougresse!
+
+puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements de mains
+de la salle, laissant la malheureuse actrice toute décontenancée.
+
+_Andromaque_ fut la première tragédie qui donna lieu à une comédie
+critique ou _parodie_. On l'intitula _la Folle querelle_. L'auteur
+était Subligny; mais on l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore
+davantage les cartes entre Racine et lui.
+
+De cette parodie date en France ce genre bâtard qui prête aux lazzis
+et qui va du reste assez bien à l'esprit de la nation. Depuis, il est
+peu de pièces d'une certaine importance qui n'aient eu leur parodie,
+parce qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître un côté
+plaisant et même grotesque, à propos de l'oeuvre dramatique la plus
+belle. La tragédie, l'opéra, la comédie même, sont en effet des
+oeuvres soumises à des règles de convention. De nos jours, il n'est
+pas un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande pièce en
+vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que Racine se montra
+très-affecté de _la Folle querelle_. Au lieu d'en rire, comme font les
+auteurs modernes, dont plusieurs sont les premiers à aider à la
+parodie de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure un
+chagrin véritable.
+
+Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie dont son
+_Andromaque_ avait été l'objet, fut entraîné lui-même, en 1668, à
+composer une comédie qui est restée au théâtre comme type de comique
+de bon aloi, _les Plaideurs_, et qu'on peut considérer comme la
+parodie de tous les talents et de tous les originaux du parquet et du
+barreau de cette époque. L'auteur d'_Alexandre_ avait un oncle, brave
+religieux, dont le plus vif désir était d'arracher son neveu au
+théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de lui laisser un prieuré de
+son ordre, sous la condition expresse qu'il en prendrait l'habit.
+Racine accepta le bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine.
+Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un procès qui fut à
+l'avantage du religieux, et ce n'était que justice. Un jour que
+Racine, en compagnie de Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de
+Furetière, en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants de
+l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à l'enseigne du
+_Mouton_, il raconta son aventure. Les cafés n'existaient pas encore,
+et encore bien moins les clubs; mais, par le fait, cette réunion était
+un petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez ledit traiteur
+un salon réservé spécialement pour leur société. Or donc, l'histoire
+du procès ayant égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance
+tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief tous les
+travers de messieurs de la Cour et de messieurs du barreau. Ainsi fut
+dit, ainsi fut fait. Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce
+future, pour laquelle un conseiller au Parlement, de Brilhac, apprit à
+Racine les termes de la chicane. Cette jolie pièce, si spirituelle et
+si gaie, n'eut aucun succès aux premières représentations. Molière,
+alors en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa point sur la
+valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu un jour, il dit que ceux qui
+s'en moquaient étaient des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux.
+On la joua à la Cour, un mois après son apparition au théâtre. Le roi
+en rit beaucoup, et son entourage s'empressa naturellement de
+l'imiter. C'était un succès inouï. La représentation à peine terminée,
+les comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures, à onze
+heures du soir, et viennent porter cette bonne nouvelle à Racine. Tout
+le quartier est réveillé par le bruit des carrosses et des acteurs; on
+se met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir ce qui produit
+cette rumeur inusitée. On entend répéter le mot _Plaideurs_, il n'en
+faut pas davantage pour que la nouvelle se répande que l'on est venu
+enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a mal parlé des
+juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller des requêtes avait fait
+grand bruit au palais de cette charmante comédie; mais cela n'avait
+abouti qu'à la mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient
+_daigné_ s'en amuser.
+
+La plupart des avocats du temps étaient parodiés dans _les Plaideurs_,
+et les différents tons sur lesquels l'_Intimé_ déclame, sont autant de
+copies de différents tons des avocats de l'époque. L'exorde est un
+ridicule donné à une célébrité du barreau qui avait employé le même
+pour la cause d'un boulanger de ses clients; la scène de Chicaneau et
+de la comtesse eut lieu en original chez le greffier Boileau, frère
+aîné de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la comtesse de
+Crissée, vieille et enragée plaideuse, étaient les deux originaux
+d'après lesquels la scène avait été imaginée. Cette comtesse de
+Crissée avait tellement fatigué la Cour de ses procès, que le
+Parlement de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir, sans
+l'avis par écrit de deux avocats désignés _ad hoc_. Cette interdiction
+mit la plaideuse dans une fureur et un désespoir dont rien ne saurait
+donner l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son procureur,
+et enfin elle alla renouveler ses plaintes au greffier Boileau, chez
+lequel se trouvait alors, par hasard, le neveu de Despréaux, qui crut
+se rendre utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les
+écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un malentendu, croyant
+qu'on voulait l'insulter, elle accabla le président d'injures, Ce vers
+de Dandin à Petit-Jean:
+
+ Et vous, venez au fait, un mot du fait,
+
+est une allusion à une anecdote du palais, du temps de Racine. Un
+avocat, chargé de plaider pour un homme sur le compte duquel on
+voulait mettre un enfant, se jetait à dessein dans des digressions
+étrangères à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au fait, venez
+au fait.» Impatienté, l'avocat termine brusquement son plaidoyer, en
+s'écriant: «Le fait est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait,
+nie le fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel
+d'alors fournit à Racine le caractère de la femme de Perrin-Dandin.
+C'est d'elle qu'il dit:
+
+ Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
+ Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes.
+
+Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du
+palais. _Les Plaideurs_ sont un hors-d'oeuvre dans les compositions
+sérieuses de Racine. En 1669, il continua le cours de ses études
+dramatiques par la tragédie de _Britannicus_. Quoique cette pièce fût
+fort belle, elle tomba à la huitième représentation. L'auteur était
+très-sensible à un revers; il composa contre ses critiques une préface
+un peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques attaques
+contre Corneille. Dans la suite, il la supprima. Boileau lui-même,
+l'ami sincère et l'admirateur de Racine, critiquait le dénouement de
+_Britannicus_. Il trouvait avec raison que Junie entre chez les
+Vestales, après la mort de son amant, un peu comme on entrait, sous
+Louis XIV, au couvent des Ursulines.
+
+Cette tragédie produisit une petite révolution dans les coutumes de la
+Cour. On sait que, dans la pièce, Narcisse dit à Néron:
+
+ Pour toute ambition, pour vertu singulière,
+ Il excelle à conduire un char dans la carrière,
+ A disputer des prix indignes de ses mains,
+ A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
+ A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
+ A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.
+
+Louis XIV crut voir une critique de sa conduite dans ce tableau, ou du
+moins cette peinture admirable le fit réfléchir, sans doute; car, à
+partir de ce moment, il cessa de danser dans les ballets où il
+figurait souvent.
+
+Boileau, tout en critiquant quelques détails du _Britannicus_ de son
+ami, trouvait cependant cette tragédie admirable, et le voyant un jour
+tout chagrin du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut à lui,
+l'embrassa avec transport en lui disant que c'était son chef-d'oeuvre.
+
+On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du rôle d'Agrippine:
+
+ Mit _Claude_ dans mon lit et _Rome_ à mes genoux,
+
+se trompa et fit éclater de rire le public, en disant:
+
+ Mit _Rome_ dans mon lit et _Claude_ à mes genoux.
+
+_Bérénice_ parut deux ans après _Britannicus_, en 1671, à l'époque où
+Corneille, arrivé à la fin de sa carrière littéraire, abandonnait,
+trop tard déjà, le théâtre. Le sujet de _Bérénice_ fut donné à Racine
+par Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fit demander
+également à Corneille de traiter les _Adieux de Titus et de Bérénice_.
+Elle espérait voir une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV
+avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, s'engagea, et fit
+une admirable pièce que l'on parodia avec assez d'esprit.
+
+Racine avait une grande susceptibilité de sentiments; il ne pouvait
+pardonner les critiques que l'on faisait de ses oeuvres.
+
+Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se trouvent dans la
+parodie de _Bérénice_:
+
+ COLOMBINE _dit à Arlequin, en le tirant par la manche_.
+
+ Répondez donc.
+
+ ARLEQUIN.
+
+ Hélas! que vous me déchirez!
+
+ COLOMBINE.
+
+ Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez?
+
+ ARLEQUIN.
+
+ Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
+ Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire,
+ Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.
+
+Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. Tous ses amis
+vantaient le talent avec lequel il avait traité le sujet; Chapelle
+gardait le silence. «Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit
+Racine. Que pensez-vous de _Bérénice_?--Ce que je pense, répond
+Chapelle: _Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie_.»
+
+
+Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en partant: «Vous
+m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez et je pars.» Racine s'est souvenu
+de ces mots pour Bérénice:
+
+ Vous m'aimez, vous me soutenez,
+ Et cependant je pars.
+
+mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un
+sentiment bien autrement énergique.
+
+On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin au sortir de la
+représentation de cette tragédie, lui dit avec beaucoup d'esprit et
+d'à-propos: «J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour
+secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.»
+
+Le grand Condé fit un compliment très-délicat à Racine, à propos de
+cette pièce. On lui demandait son avis, il répondit par ces deux vers
+de Titus à Bérénice:
+
+ Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,
+ Et crois toujours la voir pour la première fois.
+
+A l'une des représentations, dont le rôle principal était joué par
+mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa
+tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants:
+
+ Quel spectacle louchant a frappé mes regards,
+ Quand sous le nom de Bérénice,
+ Gaussin de son amant déplorait l'injustice!
+ J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,
+ Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,
+ Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.
+ Quel contraste divers, quand sous le même nom,
+ L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène!
+ Aucun coeur n'a senti la moindre émotion;
+ Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action,
+ Bérénice, ni Melpomène.
+ Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,
+ Le public, trop charmé de sa fuite soudaine,
+ Lui répondait: Partez et ne revenez plus:
+ O Racine, ombre révérée,
+ De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,
+ Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée,
+ La tendre Gaussin embellir
+ Les chefs-d'oeuvre de ton génie.
+ Répandre sur tes vers les grâces et la vie
+ D'un sentiment aimable et délicat;
+ Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène,
+ Et remontrer sur notre scène
+ Bérénice avec plus d'éclat,
+ Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.
+
+Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi dire régulièrement,
+soit chaque année, soit de deux en deux ans, et pas une n'était
+entachée de médiocrité.
+
+En 1672 vint _Bajazet_, dont il est question dans les lettres de
+madame de Sévigné. Cette pièce réussit à merveille. Corneille, qui
+assistait à la première représentation, se penchant à l'oreille de M.
+Segrais, lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont, sous des
+habits turcs, des sentiments trop français; je n'avoue cela qu'à vous,
+d'autres croiraient que la jalousie me fait parler.» Cette critique
+était fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:
+
+ L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
+ Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance,
+ Indigne également de vivre et de mourir,
+ On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;
+
+concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, plus encore que
+lui, le génie satirique.
+
+La belle tragédie de _Mithridate_, donnée en 1673, marque l'époque où
+Racine est dans toute la splendeur de son immense talent et où le
+talent de Corneille est entièrement à son déclin; car c'est à cette
+époque que le grand nom de l'auteur du _Cid_ ne put préserver
+_Pulchérie_ d'une chute complète.
+
+De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et s'affaiblir celui
+de Corneille. Ce jour-là, ce dernier eût pu se dire à lui-même, comme
+jadis Pompée à Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent
+vers le soleil levant?»
+
+_Mithridate_ eut un grand succès. De toutes les tragédies que Charles
+XII, de Suède, lut pendant les loisirs de sa captivité, c'était celle
+qui l'avait le plus fortement impressionné, et il en avait, dit-on,
+retenu les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La
+Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle de Mithridate,
+et beaucoup d'entre eux ont voulu débuter à la scène par cette pièce.
+
+Beaubourg, dont nous venons de prononcer le nom, était fort laid.
+Mademoiselle Lecouvreur, qui jouait Monime, lui ayant dit ce vers de
+_Mithridate_:
+
+ Ah! Seigneur, vous changez de visage,
+
+on cria du parterre: «_Laissez-le faire_,» ce qui jeta un moment le
+trouble dans la représentation.
+
+Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta en 1729 par
+_Mithridate_. Il joua le rôle avec un emportement qui excita un rire
+universel. A la fin de la pièce, cet acteur, qui était un homme
+d'esprit, comprenant la faute qu'il avait faite, vint plaisamment
+supplier le public de vouloir bien _revenir_ à la représentation
+suivante, pour juger s'il avait profité de sa leçon. En effet, il
+joua, à son second début, avec tant d'intelligence, qu'on l'applaudit
+du parterre et des loges.
+
+Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté aux Français, en 1740,
+passa à l'Opéra-Comique, puis revint quelques années plus tard au
+premier théâtre.
+
+Un jour, qu'il jouait _Mithridate_ et avait été mal accueilli du
+public, il s'avança vers la rampe pour parler; mais un plaisant ne lui
+en laissa pas le temps, et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de
+la scène, il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers du rôle
+qu'il venait de jouer:
+
+ Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire,
+ Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.
+
+Les comédiens annoncèrent un jour _Mithridate_. Dans l'intervalle, les
+premiers sujets reçurent l'ordre de se rendre à Saint-Germain, où
+était la Cour, pour y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les
+_doublures_ au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent si mal le
+premier acte, qu'il y eut un _tolle_ général. La salle était comble,
+les malheureux n'osaient rentrer en scène et opinaient pour rendre
+l'argent. «Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette est bonne,
+ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi faire, je vais
+conjurer l'orage.» Alors, il s'avance sur le devant du théâtre, et
+s'adressant au parterre, il lui dit d'un air fort humble:
+
+«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron
+ont été obligés d'aller remplir leurs devoirs et de jouer à la Cour;
+nous sommes au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne pouvoir
+les remplacer; nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre théâtre
+aujourd'hui, vous donner que _Mithridate_. Nous vous avouons qu'il est
+et sera joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez même pas
+encore tous vus; car je ne vous cacherai point que c'est moi qui joue
+le rôle de Mithridate.» Sur cela, grands éclats de rire,
+applaudissements de toute la salle, et la représentation put
+continuer.
+
+Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait beaucoup d'esprit.
+Dînant un jour avec Crébillon et trois P. Jésuites, la conversation
+tourna en une grave dissertation sur le genre masculin ou féminin du
+mot _amour_ d'un vers du _Mithridate_ de Racine. Quinault soutenait
+que le mot est du genre féminin. Les Révérends prouvaient, par nombre
+d'exemples puisés aux meilleures sources, qu'il était du genre
+masculin. Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie
+tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de complaisance, passons
+l'amour masculin en faveur de la société, et qu'il n'en soit plus
+question.»
+
+A son retour de la campagne de la Franche-Comté, Louis XIV voulut
+offrir des divertissements splendides à toute la Cour. Un grand
+théâtre avait été dressé à cette occasion dans le parc de Versailles.
+Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée, d'une
+tragédie nouvelle de Racine, _Iphigénie_, jouée pour la première fois
+en 1674, et qui avait eu un beau et légitime succès. Ce chef-d'oeuvre
+fut applaudi à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire
+laissait couler ses larmes, ce qui inspira à Despréaux ces quatre
+vers:
+
+ Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
+ N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée;
+ Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,
+ En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.
+
+Une anecdote qui prouve bien la puissance du génie musical de Lully,
+se rattache à cette pièce. Dans une soirée, les amis du célèbre
+compositeur lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui avaient
+adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique que des vers faibles
+comme ceux que lui fabriquait Quinault, ajoutant qu'il aurait bien
+autrement de peine si on lui donnait des vers pleins d'énergie. Lully,
+animé par cette plaisanterie, court à un clavecin, et, après avoir
+promené un instant ses mains sur les touches, il chante tout à coup
+ces quatre vers d'_Iphigénie_:
+
+ Un prêtre, environné d'une foule cruelle,
+ Portera sur ma fille une main criminelle,
+ Déchirera son sein, et d'un oeil curieux,
+ Dans son coeur palpitant consultera les dieux!
+
+Un des témoins de cette scène racontait, longtemps encore après, que
+tous ceux qui y assistèrent croyaient voir commencer l'odieux
+sacrifice, et que la musique expressive dont Lully accompagna les vers
+de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la tête.
+
+En 1718, les Comédiens Français, voulant sans doute attirer beaucoup
+de monde et ne sachant comment faire concurrence aux autres théâtres,
+pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à un moyen que
+l'on a bien perfectionné, embelli, augmenté, et dont on a usé et abusé
+depuis cette époque, _l'annonce_ et _la réclame_. Ils affichèrent qu'à
+la représentation du 9 septembre, on verrait dans _Iphigénie_, de M.
+Racine, quelque chose d'extraordinaire. Tout Paris courut au théâtre,
+on excita l'impatience du public jusqu'au quatrième acte; enfin, on
+vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le jeune et beau La
+Thorillière en Agamemnon. Cette singulière et ridicule mascarade fit
+d'abord rire un instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus,
+on trouva cette charge de mauvais goût, et les huées commencèrent. On
+fut obligé de baisser le rideau.
+
+Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie, était ravissante. On
+lui adressa les vers suivants:
+
+ Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même,
+ Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux.
+ Les efforts d'Achille amoureux,
+ Pour se conserver ce qu'il aime,
+ Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux
+ Sur l'attendrissement des dieux.
+ Osez les regarder, aimable Iphigénie;
+ Vers le ciel, levez vos beaux yeux,
+ Leur douceur me répond d'une si belle vie.
+
+Une grande dame de l'époque avait la prétention d'être un fin
+connaisseur en peinture. Elle possédait beaucoup de tableaux de grands
+maîtres, mais il y en avait un dont elle ne pouvait parvenir à
+comprendre le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de
+talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice d'Iphigénie en
+Aulide.--Quelle bonne folie, reprend en riant la maîtresse de la
+maison, voilà plus d'un siècle que ce tableau est dans ma famille, et
+il n'y a pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!»
+
+_Phèdre_, qui parut en 1677, laissa trois années d'intervalle entre
+elle et _Iphigénie_. On assure que l'auteur de ce chef-d'oeuvre fut
+singulièrement conduit à traiter ce sujet, un des plus difficiles
+qu'on puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené, par la
+conversation, à soutenir qu'un bon poëte peut faire excuser les plus
+grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels.
+Racine, en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne fallait,
+pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse, et surtout de la
+justesse d'esprit, prétendant qu'il n'était nullement impossible, par
+exemple, de rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut de son
+avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait dans une entreprise
+pareille. Cela piqua au jeu l'habile poëte tragique, et ne voulant pas
+avoir le démenti de son opinion, il se mit à travailler _Phèdre_. On
+sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de la belle-mère, un
+sentiment de pitié qu'on accorde à peine au vertueux Hippolyte.
+
+La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un rôle dans lequel
+seraient développées toutes les passions. Celui de Phèdre parut
+parfaitement convenable pour cela, et Racine le traça de façon à faire
+valoir les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice.
+
+_Phèdre_ fut la première tragédie contre laquelle on vit s'organiser
+une cabale partie de haut et qui prit des proportions considérables.
+La chose faillit dégénérer en dispute de prince, et elle eut pour la
+scène française et pour la littérature une bien autre et bien triste
+portée; elle causa tant de chagrin à Racine, qu'elle le détermina à
+abandonner le théâtre. En vain Boileau le supplia de n'en rien faire,
+sa résolution fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un sentiment
+de piété qu'il composa, quelques années avant sa mort, les deux
+tragédies d'_Esther_ et d'_Athalie_. Mais revenons à _Phèdre_ et à la
+cabale qu'elle engendra.
+
+Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie et allait la
+faire paraître, la célèbre madame Deshoulières, qui n'aimait ni
+Boileau, ni Racine, noua une intrigue pour faire éprouver une chute
+complète au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit
+la duchesse de Bouillon, son frère le duc de Nevers, et plusieurs
+personnages haut placés. Ce petit aréopage imagina d'opposer à la
+_Phèdre_ de Racine, une autre _Phèdre_. Pradon fut mis du complot et
+chargé de produire une oeuvre ayant le même titre.
+
+Dès que la coterie Deshoulières connut les jours de la représentation
+des deux _Phèdre_, elle fit retenir, à prix d'or, toutes les premières
+loges aux deux théâtres, pour les cinq premières représentations. On
+se rendit en foule à la _Phèdre_ de Pradon, qu'on applaudit, qu'on
+vanta, qu'on porta aux nues, bien qu'elle fût détestable et que le
+public dût en faire bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges
+vides pour la _Phèdre_ de Racine. Il en résulta naturellement une
+certaine froideur, et de la part du public et même dans le jeu des
+acteurs.
+
+Madame Deshoulières, qui avait trop d'esprit pour ne pas sentir la
+supériorité de la pièce de Racine sur celle de Pradon, revint
+cependant de l'Hôtel de Bourgogne rejoindre sa petite société, en
+faisant, avec Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'oeuvre de
+Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut question que de
+cette déplorable, de cette détestable tragédie, qui coulait à tout
+jamais son auteur, le reléguant au second rang; puis, séance tenante,
+la Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que nous allons
+donner:
+
+ Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême,
+ Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.
+ Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien,
+ Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.
+
+ Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime;
+ Rien ne change son coeur ni son chaste maintien.
+ La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.
+ Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
+
+ Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds,
+ N'est là que pour montrer deux énormes tétons,
+ Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.
+
+ Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats.
+ Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats,
+ Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.
+
+Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort méchante, mais
+spirituelle, au duc de Nevers, qui se mêlait quelquefois _d'enfourcher
+Pégase_, comme on disait alors, et qui le montait assez mal.
+Indignés, et ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur
+du sonnet, ils répondirent par un autre, composé sur une forme
+identique et dirigé contre le duc. Le voici:
+
+ Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême,
+ Fait des vers où jamais personne n'entend rien.
+ Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien,
+ Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.
+
+ La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.
+ Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien.
+ Il veut juger de tout et ne juge pas bien.
+ Il a pour le Phoebus une tendresse extrême.
+
+ Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,
+ Va partout l'univers promener deux tétons,
+ Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.
+
+ Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats;
+ L'_Énéide_, à son goût, est de la mort aux rats;
+ Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.
+
+Le second sonnet fit fureur et eut autrement de succès dans le monde
+des lettres et dans le monde de la cour, que celui dont on attribuait
+la paternité au duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et Boileau
+comme en étant les auteurs. Or, comme il était des plus méchants,
+comme il attaquait en quelque sorte les moeurs et l'honneur d'un fort
+grand seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les deux poëtes
+commencèrent à avoir des craintes sérieuses. Le duc de Nevers, pour
+les effrayer encore davantage, cassa les vitres par un troisième
+sonnet:
+
+ Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême,
+ Viennent demander grâce, et ne confessent rien.
+ Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien;
+ Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.
+
+ Damon, pour l'intérêt de cette soeur qu'il aime,
+ Doit de ces scélérats châtier le maintien;
+ Car il serait blâmé de tous les gens de bien,
+ S'il ne punissait pas leur insolence extrême.
+
+ Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds,
+ Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons
+ Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.
+
+ Vous en serez punis, satiriques ingrats,
+ Non pas en trahison, par de la mort aux rats,
+ Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre.
+
+Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait donné ordre de chercher
+partout Racine et Boileau pour les faire assassiner. Or, comme la
+bravoure n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur commença
+à les galoper de la belle manière. Ils désavouèrent hautement le
+deuxième sonnet; heureusement pour eux, ils trouvèrent un protecteur
+puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules, qui leur
+dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à l'hôtel de Condé, où
+M. le prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous
+êtes innocents; et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi à
+l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de même sous sa
+protection, parce que le sonnet est très-plaisant et plein d'esprit.»
+
+Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues dans ses vers, et il
+eut raison de ne pas pousser les choses plus loin; Racine et Boileau
+étaient déjà fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois
+après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour les nommer
+historiographes de son règne. En venir aux voies de fait envers eux,
+c'était risquer toute la colère du monarque, colère qu'on ne bravait
+pas volontiers. D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut connaissance
+du troisième sonnet, fit dire en termes assez durs au duc de Nevers,
+qu'il vengerait, comme faites à lui-même, les injures dont on se
+permettrait de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit qu'il
+aimait et qu'il prenait sous sa protection.
+
+Le public, mieux encore que le grand Condé, vengea Racine. Sa _Phèdre_
+fut comprise. On l'admira, on l'applaudit et on plaignit l'auteur
+d'avoir été mis en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que
+Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant des femmes
+sur les hommes, ne trouva rien de plus fort que ce joli mot:--«Elles
+seraient capables de faire rechercher la _Phèdre_ de Pradon et
+abandonner celle de Racine.»
+
+Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre ne voulut plus
+entendre parler de théâtre. Il s'arrêta court dans sa brillante
+carrière dramatique, abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les
+supplications de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une grande
+perte pour la littérature française, car Racine n'avait alors que
+trente-huit ans; peut-être aussi est-ce une chose heureuse, parce
+qu'il n'eût pu s'élever davantage. _Esther_ et _Athalie_ devaient
+fermer la couronne littéraire dont les premiers fleurons avaient été
+_la Thébaïde_ et _Alexandre_. En treize ans, le poëte du grand siècle
+avait donné à la scène neuf tragédies admirables et une charmante
+comédie.
+
+Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir laissé dormir douze
+années sa muse, Racine, mu par un sentiment religieux et par la
+reconnaissance qu'il devait au roi et à madame de Maintenon, se
+décida, un peu à contre-coeur, à céder aux désirs presque souverains
+de la femme de Louis XIV. On raconte que madame de Maintenon, qui
+voulait développer le goût de la belle poésie chez les jeunes élèves
+de Saint-Cyr, se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que
+mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce grand établissement,
+faisait représenter aux jeunes filles. En outre, elle fut scandalisée
+de la manière trop passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer
+_Andromaque_. Elle pria donc Racine de lui composer un poëme moral ou
+historique, dont l'amour fût entièrement banni. La tâche n'était pas
+facile. Écrire une oeuvre _dramatique_ en enlevant du drame le
+sentiment le plus _dramatique_, parut d'abord à Racine un tour de
+force dont il ne se sentait pas capable. En outre, il craignait de
+réveiller la haine de ses ennemis et de compromettre sa réputation.
+C'étaient bien des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter.
+Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet d'Esther, il se
+mit au travail, encouragé par Boileau qui, d'abord, avait cherché à le
+détourner de répondre aux vues de madame de Maintenon.
+
+_Esther_ fut donc représentée à Saint-Cyr pendant le carnaval de 1689.
+Racine se chargea de former lui-même à la déclamation les jeunes
+personnes chargées des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de
+Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant assisté à une
+répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir un rôle, que, pour la
+satisfaire, l'auteur ajouta un prologue et le lui donna. _Esther_ fut
+jouée devant la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais été
+les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux jours de ses triomphes.
+Courtisans, dévots, prélats, jésuites, c'est à qui put obtenir ses
+entrées au théâtre de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour
+des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il fallait, avant tout,
+amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait plus de beaucoup de choses, et
+il fallait l'amuser _saintement_, ce qui était bien plus difficile
+encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, et sa femme. On
+se disait bien bas à l'oreille que la pièce était allégorique.
+Assuérus était le Roi; l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther,
+madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.
+
+Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans laquelle chacun
+des personnages anciens était désigné sous le nom du personnage de
+l'époque; mais le poëte établissait une différence entre la conduite
+de la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce n'était pas en
+faveur de la favorite du dix-septième siècle. L'une, disait-il, avait
+servi la nation juive, sa nation à elle, tandis que l'autre, loin
+d'empêcher la proscription des huguenots, ses frères, les avait
+poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. Il est vrai,
+ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour ennemis, ni _jésuites_, ni
+_bigots_.
+
+Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte à sa fille la
+représentation d'_Esther_, à laquelle elle a assisté, et sa
+conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des
+envieux) avec le vieux roi.
+
+La tragédie d'_Esther_ ne fut imprimée et donnée au théâtre que bien
+longtemps après son apparition à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas
+le succès immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait
+l'impression de cette pièce _une requête civile contre l'approbation
+publique_.
+
+_Athalie_, un des chefs-d'oeuvre du maître, et sa dernière tragédie,
+ne fut pas représentée à Saint-Cyr, comme on le croit généralement.
+Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la
+jolie troupe qui avait interprété _Esther_, lorsque madame de
+Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reçut, soit
+éclairée par la raison et réfléchissant aux inconvénients qu'il y
+avait réellement à mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et
+jolies pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales et
+les défendit. On a pensé que les ennemis de Racine étaient pour
+quelque chose dans cette défense; la chose n'est point impossible.
+Cependant, comme tout était prêt pour les représentations d'_Athalie_,
+madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir
+exécuter cette pièce avec tous les choeurs. Elle fit venir deux fois à
+Versailles les jeunes actrices qui avaient dû remplir les rôles à
+Saint-Cyr, et se fit déclamer la tragédie en présence du roi, dans une
+chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que
+cette représentation, ou plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut
+des plus vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme
+ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le goût du beau, ne
+partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui répandaient partout que
+cette tragédie était plus que médiocre. On prétend même qu'à cette
+époque il était de bon ton de la décrier. On fit une méchante
+épigramme qui se terminait par ces deux vers:
+
+ Pour avoir fait pis qu'_Esther_,
+ Comment diable a-t-il pu faire?
+
+Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne quand _Athalie_ venait
+d'être imprimée, et on la leur avait envoyée. Le soir, en jouant aux
+petits jeux à gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes de la
+joyeuse société, de lire tout seul le premier acte de la dernière
+tragédie de Racine. Il se récria contre la sévérité de la punition;
+mais, obligé de s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en
+tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration, et, le
+lendemain, il déclara qu'_Athalie_ était le chef-d'oeuvre du grand
+poëte; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait
+sérieusement et demanda la permission de lire tout haut la pièce
+entière. L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut trouvé
+admirable.
+
+Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à ses autres pièces;
+il donnait la préférence sur toutes à _Phèdre_. Boileau fut le seul
+qui maintint, envers et contre tous, son opinion. «Je m'y connais
+bien, disait-il, on y reviendra; _Athalie_ est un chef-d'oeuvre.»
+
+Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine, que la tragédie
+d'_Athalie_ fut mise à la scène. La Cour avait toujours conservé pour
+elle une prédilection marquée. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV
+voulut la voir représenter à Versailles. La duchesse de Bourgogne se
+chargea du rôle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de
+Zacharie, furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente de
+Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et
+M. de Champeron. Baron père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus
+tard maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame de Maintenon,
+y remplirent également des rôles secondaires. Trois fois cette
+admirable tragédie fut jouée à la Cour par ces grands personnages.
+Comme ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint de
+spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité. On continua, dans
+le public, à la croire détestable, et ce ne fut qu'après son
+interprétation par les comédiens de Paris, qui durent affronter
+l'orage d'un public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il
+avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion
+erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de France, qui, sur le compte
+que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de
+l'effet produit à la scène par _Athalie_. Il ordonna aux acteurs du
+Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la clause insérée dans le
+privilége et qui leur défendait de la représenter. Par une suite de
+circonstances politiques, _Athalie_ avait à cette époque une sorte de
+mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir. Louis XV avait
+l'âge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive,
+restait seul d'une famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de
+Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec force ces vers:
+
+ Voilà donc votre roi, votre unique espérance?
+ J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Du fidèle David c'est le précieux reste,
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Songez qu'en cet enfant tout Israël réside,
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons groupé autour
+de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pièces furent
+mises au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin du
+dix-septième siècle au milieu du dix-huitième, époque à laquelle nous
+aurons à parler d'un autre grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous
+aborderons ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.
+
+«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une école,
+comme les grands peintres; mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de
+Jules Romain.»
+
+
+
+
+IX
+
+CONTEMPORAINS DE RACINE.
+
+ Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
+ genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
+ de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_ (1679).--Sonnet-parodie
+ de Racine au sujet de cette pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme
+ de Gacon.--_Germanicus_ (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze
+ de dames.--_Régulus_ (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de
+ Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES.--_Genseric_
+ (1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA
+ CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de _Zaïde_,
+ de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à
+ 1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur
+ fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_
+ (1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_
+ (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
+ (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_
+ (1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_
+ (1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire
+ de la paternité de _Géta_, première tragédie de
+ Péchantré.--_Jugurtha._--_La Mort de Néron_
+ (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_,
+ de _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à
+ 1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme.
+ --LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa
+ prodigieuse facilité.--Sa première pièce faite quand
+ il avait _neuf ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à
+ propos de cette pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_
+ (1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
+ (de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses
+ aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
+ RIUPEROUX autres contemporains de Racine.--Leurs
+ tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses
+ principales productions dramatiques.--Sa tragédie de _Germanicus_
+ (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_
+ (1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers
+ retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à
+ tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
+ première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs
+ rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la
+ mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième
+ siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
+ auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie
+ d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis
+ et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_
+ (1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
+ (1731).--Couplets.
+
+
+Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux, en ce sens qu'on
+n'avait fait l'honneur à personne de le comparer à lui. Racine en eut
+plusieurs. Cela provenait sans doute de ce que Corneille était entré
+tout à coup avec une supériorité telle dans la carrière dramatique,
+que Richelieu seul avait osé lui faire une opposition qui,
+littérairement parlant, n'avait pu être sérieuse, et qui, aujourd'hui,
+ne semble que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la route
+était déblayée, tracée déjà, et l'art débarrassé de ses entraves; la
+carrière étant plus facile à parcourir, plus d'hommes d'esprit
+pouvaient se mettre sur les rangs et aspirer à cueillir les palmes
+poétiques. Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou plutôt la
+coterie, posèrent au dix-septième siècle en rivaux de Racine, ne peut
+soutenir le moindre parallèle avec lui. Aujourd'hui que deux siècles,
+en passant sur les cendres de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_, ont
+enlevé jusqu'aux moindres traces des passions des contemporains,
+aujourd'hui qu'on n'est plus que juste pour les littérateurs du grand
+règne, personne ne songe à lui opposer une bannière rivale. L'histoire
+et la postérité finissent tôt ou tard par juger en dernier ressort, et
+leur jugement est sans appel.
+
+Commençons l'examen anecdotique des contemporains de Racine, par ceux
+que les passions de l'époque lui firent opposer comme rivaux, honneur
+bien grand et qu'ils étaient loin de mériter pour la plupart. En tête,
+nous trouvons celui que la coterie Deshoulières avait choisi pour
+composer une _Phèdre_ dont nous avons raconté l'histoire.
+
+PRADON, né à Rouen, n'était pas un poëte sans valeur, il s'en faut de
+beaucoup. Il avait de l'esprit, de l'imagination, de la facilité, une
+connaissance exacte des règles du théâtre, du goût pour la saine
+littérature, et il est hors de doute que, si au lieu de se laisser
+sottement poser en rival d'un homme qu'il eût dû considérer comme un
+maître, il se fût borné à prendre cet homme pour modèle, il se fût
+épargné beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort
+spirituelles, et eût été mieux apprécié de ses contemporains.
+Longtemps Pradon resta sans pouvoir se relever, courbé sous les
+pointes acérées de Boileau; longtemps son nom fut pour le public le
+nom d'un poëte ridicule, et aujourd'hui même il est plutôt connu par
+les épigrammes et les satires auxquelles il donna lieu, que par ses
+oeuvres dramatiques. Encore une fois cependant, Pradon a fait de beaux
+vers et de bonnes tragédies. Il savait ménager les incidents, placer
+çà et là, dans ses pièces, des traits heureux, des situations
+intéressantes, des mouvements forts et véhéments. Nous le répétons, il
+s'est perdu par la vanité ridicule avec laquelle il a voulu se
+comparer à Racine. Si Pradon eût été un poëte modeste, il eût eu la
+réputation d'un poëte de mérite.
+
+Une des tragédies de Pradon, _Starita_, faillit lui coûter fort cher.
+A la première représentation, il s'en va, le nez dans son manteau,
+avec un ami, se glisser au parterre pour jouir, incognito, des
+applaudissements qu'on ne peut manquer de donner à sa pièce. Mais, dès
+le premier acte, les sifflets se font entendre; Pradon perd
+contenance; son ami lui conseille de faire comme tout le monde et de
+siffler à son tour. Le conseil lui paraît bon; il se met de la partie.
+Un mousquetaire trouve mauvais cette musique, pousse le coude de
+Pradon en lui disant que la tragédie est fort belle, que l'auteur est
+bien en cour et qu'il l'engage à se taire. Pradon, un peu vif,
+repousse le mousquetaire. Ce dernier jette sur le théâtre la perruque
+et le chapeau du poëte; celui-ci allonge un soufflet au militaire,
+qui, mettant l'épée à la main, lui fait deux estafilades sur la joue.
+Le malheureux auteur, sifflé, battu, blessé pour l'amour de lui-même,
+n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser, jurant qu'on ne
+le prendra jamais à défendre un poëte méconnu. _Starita_, donnée en
+1679, était cependant une de ses bonnes pièces.
+
+Sa seconde tragédie, _Tamerlan_, jouée en 1676, eut plus de succès.
+Elle fut fort applaudie; aussi disait-on, plaisamment: «L'heureux
+_Tamerlan_ du malheureux Pradon.» En sortant du théâtre, le prince de
+Conti fit observer à l'auteur qu'il avait transporté en Europe une
+ville qui est en Asie. «Je prie Votre Altesse de m'excuser, dit le
+poëte, je ne sais pas la _chronologie_.»
+
+ * * * * *
+
+_La Troade_, représentée en 1679, fut parodiée de la manière suivante,
+dans un sonnet de Racine:
+
+ D'un crêpe noir, Hécube embéguinée,
+ Lamente, pleure et grimace toujours;
+ Dames en deuil courent à son secours;
+ Oncques ne fut plus lugubre journée.
+
+ Ulysse vient, fait nargue à l'hyménée,
+ Le coeur fera de nouvelles amours.
+ Pyrrhus et lui font de vaillants discours;
+ Mais aux discours leur vaillance est bornée.
+
+ Après cela, plus que confusion;
+ Tant il n'en fut dans la grande Ilion,
+ Lors de la nuit aux Troyens si fatale.
+
+ En vain Baron attend le brouhaha;
+ Point n'oserait en faire la cabale;
+ Un chacun bâille, et s'endort ou s'en va.
+
+En outre, on fit sur le même sujet cette épigramme:
+
+ Quand j'ai vu de Pradon la pièce détestable,
+ Admirant du destin le caprice fatal,
+ Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable,
+ Pallas a toujours un cheval.
+
+En 1697, il fit paraître _Scipion_, et son nouveau héros n'eut pas
+plus de chance que les autres grands hommes qu'il avait patronés.
+_Scipion_ fut horriblement sifflé, et comme cette tragédie avait été
+jouée en carême, le poëte Gacon lança cette épigramme:
+
+ Dans sa pièce de _Scipion_,
+ Pradon fait voir ce capitaine
+ Prêt à se marier avec une Africaine;
+ D'Annibal il fait un poltron;
+ Ses héros sont enfin si différents d'eux-mêmes,
+ Qu'un quidam, les voyant plus masqués qu'en un bal,
+ Dit que Pradon donnait, au milieu du carême,
+ Une pièce de carnaval.
+
+Chaque tragédie nouvelle du _malheureux_ Pradon, comme on affectait de
+l'appeler, semblait destinée à faire éclore les plus amusantes et les
+plus spirituelles épigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur
+de la _Phèdre_, rivale de celle de Racine, s'était donné bien
+maladroitement deux rudes adversaires, contre lesquels il n'était pas
+de force à lutter. C'était à qui, des deux grands poëtes du siècle,
+l'accablerait de traits d'autant plus redoutables qu'ils étaient
+pleins de finesse. _Germanicus_ n'eut pas plus tôt paru, en 1694,
+qu'on vit poindre l'inévitable épigramme. Elle était encore de la
+façon de Racine:
+
+ Que je plains le destin du grand Germanicus!
+ Quel fut le prix de ses rares vertus?
+ Persécuté par le cruel Tibère,
+ Empoisonné par le traître Pison;
+ Il ne lui restait plus, pour dernière misère,
+ Que d'être chanté par Pradon.
+
+Il se produisit un fait assez plaisant à la première représentation de
+cette pièce. Dans les deux premiers actes il ne paraît pas de femmes;
+aussi commençait-on à dire, dans le public, que c'était là, vraiment,
+une tragédie de collége, lorsqu'au troisième acte on voit tout à coup,
+au fond du théâtre, deux reines et deux confidentes. «Quatorze de
+dames _sont-ils bons_?» s'écrie une voix perçante et gasconne. Le mot
+fit fortune, et _Germanicus_ ne put ramener le sérieux sur le visage
+des spectateurs.
+
+_Régulus_, une des bonnes tragédies de Pradon, jouée en 1688, eut
+cependant du succès; et comme _Tamerlan_ en avait eu beaucoup moins,
+un plaisant dit au poëte, qui portait un mauvais habit sous un beau
+manteau: «Voilà le manteau de Régulus sur le juste-au-corps de
+Tamerlan.»
+
+Un jour, l'auteur de tant de tragédies sifflées, le _plastron_ de
+Racine et de Boileau, le but de tant d'épigrammes, l'objet de tant de
+satires, voulut se venger à son tour, et il lança une pièce de vers,
+une satire contre Boileau. Hélas! il avait à peine parlé, qu'un nouvel
+et terrible adversaire entrait en ligne contre lui. Rousseau prenait
+la plume pour lui dire:
+
+ Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux,
+ Qui, contre Despréaux, exhale tant d'injures?
+ Il m'a berné, me direz-vous:
+ Je veux le diffamer chez les races futures.
+ Eh! croyez-moi, restez en paix,
+ En vain tenteriez-vous de ternir sa mémoire.
+ Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire,
+ Et le grand Scipion sera toujours mauvais.
+
+Enfin, la mort ne le débarrassa pas de ses ennemis. On lui fit cette
+épitaphe:
+
+ Ci-gît le poëte Pradon,
+ Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille,
+ Fit, à la barbe d'Apollon,
+ Le même métier que Corneille.
+
+Pradon adressa un jour quatre vers charmants à une jeune personne fort
+spirituelle, dont il était très-épris, et qui entretenait avec lui un
+commerce épistolaire, mais qui n'avait pas une bien grande passion
+pour le poëte. Voici ces vers:
+
+ Vous n'écrivez que pour écrire,
+ C'est pour vous un amusement;
+ Moi qui vous aime tendrement
+ Je n'écris que pour vous le dire.
+
+Nous ne parlerions pas de madame DESHOULIÈRES, qui composa beaucoup de
+bonnes et jolies poésies, mais qui ne donna au théâtre que deux
+mauvaises pièces, si madame Deshoulières ne s'était déclarée assez
+maladroitement contre Racine et n'avait été l'âme de la cabale à la
+suite de laquelle l'auteur de _Phèdre_ renonça à la scène. Elle
+parlait plusieurs langues. C'était un bel esprit dans toute
+l'acception du mot. Un jour, malheureusement, elle eut l'idée fâcheuse
+de faire jouer une tragédie. Elle composa _Genseric_ (1680), qui fut
+fort mal accueilli du public. On lui donna le conseil charitable de
+retourner à ses moutons (allusion à une de ses plus spirituelles
+idylles); cette tragédie fut en outre le sujet de cette analyse
+épigrammatique, attribuée à Racine:
+
+ La jeune Eudoxe est une bonne enfant,
+ La vieille Eudoxe une franche diablesse,
+ Et Genséric un roi fourbe et méchant,
+ Digne héros d'une méchante pièce.
+ Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent:
+ Et Sophronie en vain pour lui s'empresse;
+ Genseric est un homme indifférent,
+ Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.
+ Et sur le tout le sujet est traité
+ Dieu sait comment! Auteur de qualité,
+ Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
+ C'est fort bien fait de se cacher ainsi:
+ Mais pour agir en personne bien sage,
+ Il nous fallait cacher la pièce aussi.
+
+LA CHAPELLE, membre de l'Académie française, né à Bourges, en 1655, ne
+se posa pas en rival de Racine, mais il chercha à l'imiter. _Il fut de
+son école._ Ses pièces, bien qu'elles soient fort au-dessous de leur
+modèle, eurent pourtant quelques succès, car elles n'étaient pas sans
+valeur. Elles sont au nombre de quatre: _Zaïde_, _Cléopâtre_,
+_Téléphonte_ et _Ajax_, de 1681 à 1684.
+
+La pièce de _Cléopâtre_ (1681), faillit devenir une tragédie
+véritable. Voici à quelle occasion La Chapelle aimait beaucoup
+l'acteur Baron et avait toujours soin de lui composer des rôles qui le
+missent en relief. Un comédien, nommé Dauvilliers, jaloux du mérite de
+son camarade, eut l'infamie de présenter à ce dernier, dans
+_Cléopâtre_, une épée véritable, que Baron fut prêt à s'enfoncer dans
+la poitrine. Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite.
+
+Voici maintenant un élève véritable de Racine, car Racine guida ses
+pas dans la carrière des lettres, CAMPISTRON. Ce poëte fut un des
+auteurs les plus féconds de la fin du dix-septième siècle. Il a
+non-seulement donné au théâtre un grand nombre de tragédies, mais
+aussi quelques comédies et divers opéras.
+
+Campistron, marquis de Penango, né à Toulouse, en 1656, montra, dès sa
+jeunesse, d'heureuses dispositions pour les lettres. Il reçut une
+brillante éducation, et son goût pour la poésie ne tarda pas à
+l'amener dans la capitale de la France, alors déjà le centre des
+beaux-arts. Il chercha à imiter Racine, son maître, et s'il est loin
+de lui pour les beautés de détail et la versification, il s'en
+approche du moins pour la conduite des pièces.
+
+Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur de Campistron,
+car il le désigna au duc de Vendôme lorsque ce dernier voulut faire
+composer et représenter, à son château d'Anet, une pastorale héroïque.
+A partir de ce moment, le duc, satisfait des talents et du caractère
+du jeune poëte, le nomma secrétaire de ses commandements, puis
+secrétaire-général des galères.
+
+Campistron écrivait beaucoup, facilement et vite, aussi ses pièces
+ont-elles les qualités et les défauts d'oeuvres faites par un homme
+d'esprit, mais faites trop rapidement. On y trouve des peintures
+brillantes, des traits frappants, des situations intéressantes, des
+incidents heureux, puis à côté de cela, des longueurs, des
+irrégularités, des écarts qui ralentissent la marche de l'action et
+nuisent au développement des caractères. Il y a plus d'esprit que
+d'art, et peu de cette verve, de ce pathétique qui enlève le
+spectateur, le passionne pour les personnages et pour l'action. Le
+talent de Campistron consistait principalement à donner de jolies
+descriptions, des peintures de moeurs attrayantes. Ses monologues, ses
+tirades sont souvent fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des
+morceaux bien écrits plutôt que des tragédies remarquables.
+
+Campistron commença sa carrière dramatique à peu près à l'époque où
+Racine finit la sienne. Sa première pièce, _Virginie_, parut en 1683.
+Elle fut assez bien accueillie du public. Malheureusement pour lui, au
+même moment où l'on représentait cette tragédie, on représentait
+également le _Téléphonte_ de La Chapelle, et madame de Bouillon, alors
+arbitre quasi-souverain pour les succès littéraires, protégeait La
+Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait réussir, il fallait
+s'assurer le suffrage de la puissante duchesse, il lui dédia sa
+seconde pièce, _Arminius_, qui eut du succès et le mit en bonne
+position. En 1685, Campistron eut un véritable triomphe, lorsque parut
+son _Andronic_. Les comédiens furent obligés de doubler le prix des
+places, principalement dans le but de ménager la scène qui était
+toujours encombrée, et sur laquelle les acteurs avaient peine à se
+mouvoir. Trente ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragédie; les
+rôles étaient si mal distribués que le public ne put tenir son sérieux
+pendant tout le temps de la pièce. Lorsqu'elle fut terminée, l'acteur
+Legrand vint, selon l'usage, annoncer la représentation du lendemain
+en ces termes: «Messieurs, nous aurons l'honneur de vous donner
+demain _le Joueur_ et _le Grondeur_. Je souhaite que la petite pièce
+que vous allez voir, vous fasse rire autant que vous avez ri à la
+grande.» Cette saillie fut applaudie de toute la salle;
+malheureusement le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la petite
+pièce, intitulée _la Fausse veuve_, ennuya le public sans le faire
+rire.
+
+_Alcibiade_ parut également en 1685, et _Phraate_ en 1686. Cette
+dernière pièce n'eut que trois représentations. Il s'y trouvait des
+allusions politiques qui faillirent faire mettre Campistron à la
+Bastille, et il ne fallut rien moins que le crédit de Madame la
+Dauphine pour sauver l'auteur et faire cesser les représentations.
+_Phocion_, jouée en 1688, n'eut ni succès politique, ni succès
+dramatique, ni succès littéraire. Campistron, voyant au doigt de
+Péchantré, auteur de plusieurs pièces de théâtre, une bague dont ce
+dernier voulait se défaire, lui dit: «On va jouer ma tragédie
+nouvelle, et je m'en accommoderai.» A quelques jours de là, Péchantré
+trouve l'auteur de _Phocion_ derrière un pilier des troisièmes loges à
+la comédie, on sifflait à outrance. «Veux-tu ma bague, dit-il à
+Campistron, je te l'ai gardée.»
+
+Racine avait fait _Esther_ et _Athalie_, Campistron à son tour, voulut
+composer sa tragédie chrétienne. En 1690, il donna à la scène
+_Adrien_, dans laquelle on trouve de beaux vers, ceux que nous allons
+citer, entre autres, dont Voltaire a pris la pensée pour son _Alzire_:
+
+ A ma religion, vous préférez la vôtre.
+ Une fois seulement, comparez l'une à l'autre:
+ La vôtre n'eut jamais que de barbares lois;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Elle ne se soutient que par la violence;
+ La mienne par la paix et par l'obéissance.
+ La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir,
+ Moi, que des noeuds sacrés à vous doivent unir,
+ Moi qui, dès le berceau, sujet toujours fidèle,
+ Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle;
+ La mienne, quand je suis accablé de vos coups,
+ Me défend de penser à me venger de vous.
+ Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine,
+ De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine,
+ De dissiper la nuit de vos yeux aveuglés:
+ Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez.
+
+_Pompeïa_, qui n'a pas été imprimée et dont on n'a rien conservé,
+_Tiridate_, et enfin _Alcide_ ou _le Triomphe d'Hercule_, en 1693,
+complètent le répertoire tragique de Campistron. Après la
+représentation de cette dernière pièce on fit ce quatrain:
+
+ A force de forger, on devient forgeron;
+ Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron;
+ Au lieu d'avancer, il recule,
+ Voyez _Hercule_
+
+Son Théâtre, un de ceux qui ont été le plus souvent réimprimés, après
+les oeuvres de Corneille, de Racine, de Crébillon, et, plus tard, de
+Voltaire, comprend encore les comédies: du _Jaloux désabusé_, de
+_l'Amante amant_, et les opéras d'_Acis et Galathée_, d'_Achille et
+Polixène_. La comédie de _l'Amante amant_, jouée en 1684, et que
+Campistron a toujours désavouée, bien qu'elle soit de lui, offre
+cette particularité, que c'est la première où une actrice parut sur la
+scène vêtue en homme. On était déjà loin du temps où les rôles de
+femmes avaient des hommes masqués pour interprètes. Quoi qu'il en
+soit, cela eut un grand succès, et la pièce, fort médiocre cependant,
+fut applaudie.
+
+Campistron avait pour protecteur M. de Vendôme. Lors d'une maladie
+grave, qui mit en danger les jours de Louis XIV, le roi, voyant les
+intrigues s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le crût aussi
+mal, pria M. de Vendôme de donner au Dauphin une grande fête. Lully
+fut chargé de composer tout exprès la musique d'une pastorale
+héroïque, et on lui imposa Campistron pour le _libretto_. Lully obéit
+à contre-coeur. L'opéra d'_Acis et Galathée_ fut fait et joué devant
+le Dauphin, au château d'Anet, en 1686. M. de Vendôme dépensa plus de
+100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit bien les choses.
+Il fut tellement satisfait des paroles de l'opéra, qu'il envoya cent
+louis à Campistron, somme énorme pour l'époque. Cependant, d'après les
+conseils de la Champmeslé et de Raisin, Campistron renvoya ces cent
+louis au prince. Vendôme crut que son protégé agissait ainsi par
+désintéressement. Telle n'avait pas été la pensée du poëte, qui avait
+tout simplement espéré recevoir davantage. Touché de ce qu'il croyait
+être la suite d'une grande noblesse de sentiments, Vendôme prit
+Campistron pour secrétaire des commandements. Du reste, le choix était
+bon. On ne reprochait à l'auteur d'_Acis et Galathée_ qu'une
+négligence un peu forte à répondre aux lettres. Un jour, M. de Vendôme
+le voyant brûler des papiers, dit plaisamment à ceux qui
+l'entouraient: «Tenez, voilà Campistron occupé à faire sa
+correspondance.»
+
+Le succès de l'opéra d'_Acis_ engagea son auteur à cultiver ce genre
+de littérature dramatique. En 1687, il fit jouer _Achille et
+Polyxène_, opéra sur lequel on fit plusieurs épigrammes.
+
+En voici deux assez spirituelles:
+
+ Entre Campistron et Colasse[16],
+ Grand débat s'émut au Parnasse,
+ Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux.
+ De son mauvais succès nul ne se croit coupable;
+ L'un dit que la musique est plate et détestable;
+ L'autre, que la conduite et les vers sont affreux.
+ Et le grand Apollon, toujours juge équitable,
+ Trouve qu'ils ont raison tous deux.
+
+ Lully près du trépas, Quinault sur le retour,
+ Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour,
+ Pressés de la frayeur que le remords leur donne
+ D'avoir gâté de jeunes coeurs
+ Avec des vers touchants et des sons enchanteurs;
+ Colasse et Campistron ne gâteront personne.
+
+ [16] Colasse avait fait la musique de l'opéra d'_Achille_.
+
+M. de Saint-Gilles fit sur le même opéra une chanson fort jolie, qu'on
+attribua à madame Deshoulières, et qu'il revendiqua dans une autre
+pièce de vers se terminant ainsi:
+
+ Restituez donc à Saint-Gilles
+ Le faible honneur de ses chansons;
+ Contentez-vous de vos idylles
+ Et retournez à vos moutons.
+
+Comme la plupart des auteurs de mérite Campistron eut des admirateurs
+outrés et des détracteurs de mauvaise foi. Les uns ont prétendu qu'il
+avait seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres ont
+trouvé détestables les vers les plus remarquables de son répertoire.
+Il y a sottise à tomber dans l'un ou l'autre de ces jugements. Ce que
+l'on peut dire, c'est que Campistron, poëte estimable, a une belle
+place parmi les dramatiques de second ordre, et que longtemps il a
+occupé la scène française avec distinction.
+
+PÉCHANTRÉ, dont nous avons prononcé le nom plus haut, à propos d'une
+des tragédies de Campistron, était fils d'un chirurgien de Toulouse.
+Après avoir été couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à
+Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En effet, il donna,
+en 1687, la tragédie de _Géta_, dont la paternité fut disputée par
+beaucoup de poëtes. D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie de
+vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs poëtes ont mis leurs
+pièces sous son nom, s'est figuré être réellement le _père des
+enfants_ qu'il avait pour ainsi dire tenus simplement sur les fonts
+baptismaux, l'acteur Baron voulut faire croire que _Géta_ lui devait
+la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez pauvre diable
+de poëte, ayant montré sa pièce à Baron, ce dernier la trouva bien et
+lui en offrit vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable.
+Le malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta l'offre et
+livra pour ces quelques sous sa première tragédie. Que de Péchantré en
+ce moment à Paris! Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces,
+sous d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune des
+théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement pour Baron,
+Champmeslé ayant eu vent de la conversation et du trafic, lut la
+pièce, la trouva fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour
+la retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier père. Un
+second fut le nommé Dambelot, cousin de Palaprat, et qui, au dire de
+quelques chroniqueurs, aurait ébauché cette tragédie de _Géta_ et
+serait mort avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue de
+la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit encore d'autres versions,
+la pièce aurait été _composée_ par Dambelot, _corrigée_ par Péchantré,
+_achevée_ par Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est
+qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de Péchantré,
+_Jugurtha_, fut moins bien reçue du public. Sa troisième, jouée en
+1703, et intitulée _Mort de Néron_, coûta à son auteur juste autant
+d'années qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde un
+enfant. Il courut alors une histoire ou un conte au sujet de cette
+tragédie. Péchantré avait laissé sur la table d'une auberge un papier
+sur lequel il y avait quelques chiffres, au-dessus desquels étaient
+ces paroles: _Ici le roi sera tué_. L'hôte, qui avait déjà été frappé
+de la physionomie et de la distraction de notre poëte, crut devoir
+porter cet écrit au commissaire du quartier, qui lui dit que si
+l'inconnu revenait manger chez lui, il ne manquât pas de le faire
+avertir. Péchantré revint en effet quelques jours après, et à peine
+avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné d'une troupe
+d'archers. Le commissaire lui montra son papier pour le convaincre de
+son crime. «Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver
+cet écrit! je le cherche depuis plusieurs jours: c'est la scène où
+j'ai dessein de placer la mort de Néron, dans une tragédie à laquelle
+je travaille.» Le commissaire renvoya ses archers, et quelque temps
+après Péchantré fit jouer sa pièce. .
+
+ABEILLE, autre poëte dramatique de la même époque, plus tard abbé du
+prieuré de Notre-Dame de la Mercy et membre de l'Académie française,
+composa quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers noms, en
+sorte que plusieurs de ses poésies ont longtemps passé pour avoir été
+l'oeuvre d'autres auteurs. Cet abbé Abeille eut une assez singulière
+destinée. C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant dans le
+monde. Il vint à Paris assez jeune, fut pris comme secrétaire par le
+maréchal de Luxembourg, et acquit une sorte de célébrité plus encore
+par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par ses écrits.
+
+Il fit les tragédies d'_Argélie_, de _Coriolan_, de _Lyncée_ et de
+_Soliman_, en 1673, 1676, 1678 et 1680. En outre, on lui attribue
+celles de _Hercule_, de _Caton_ et de _Silanus_, parues sous le nom
+d'un acteur nommé La Thuillerie.
+
+La première tragédie que fit représenter l'abbé Abeille, donna lieu à
+une plaisanterie qui, dit-on, le dégoûta longtemps de mettre son nom à
+ses ouvrages. Deux princesses entrent en scène, la première dit à
+l'autre:
+
+ Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre père?
+
+L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de le faire de suite,
+resta muette. Un plaisant du parterre répondit pour elle:
+
+ Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.
+
+Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut impossible de
+continuer la pièce, et ce diable de vers poursuivit Abeille
+jusqu'après sa mort, car on le rappela dans son épitaphe:
+
+ Ci-gît un auteur peu fêté,
+ Qui veut aller tout droit à l'immortalité.
+ Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière;
+ Et lorsqu'Abeille on nommera,
+ Dame postérité dira:
+ _Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère._
+
+On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes sur lui. En
+voici une fort jolie qu'on attribue à Racine:
+
+ Abeille, arrivant à Paris,
+ D'abord, pour vivre, vous chantâtes
+ Quelques messes à juste prix;
+ Puis au théâtre vous lassâtes
+ Les sifflets par vous renchéris.
+ Quelque temps après fatiguâtes
+ De Mars l'un des grands favoris,
+ Chez qui pourtant vous engraissâtes.
+ Enfin, digne aspirant, entrâtes
+ Chez les Quarante beaux-esprits,
+ Et sur eux-mêmes l'emportâtes
+ A forger d'ennuyeux écrits.
+
+Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le dernier élève de Racine,
+LAGRANGE-CHANCEL, est un des hommes de cette époque dont la vie tient
+le plus du roman, par les aventures nombreuses et singulières dont
+elle est semée.
+
+Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac, près de Périgueux, en
+1676. La nature lui avait donné en partage un talent des plus
+extraordinaires pour la poésie. Nul doute que si la science de la
+phrénologie eût été connue de son temps, on n'eût découvert sur son
+crâne _la bosse poétique_ la plus proéminente. Il disait
+spirituellement lui-même, et de lui, qu'il savait rimer avant que
+d'avoir eu le temps d'apprendre à lire. Évidemment il était né poëte,
+comme d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs. A
+peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les oeuvres de Corneille et les
+romans de La Calprenède. A sept ans, on le fit entrer au collége de
+Périgueux, où il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet,
+il rimait déjà fort bien et _corrigeait les vers médiocres de ses
+propres maîtres_. Il passa au collége de Bordeaux et ayant eu occasion
+d'aller au théâtre, il fut pris d'une irrésistible démangeaison de
+fabriquer à son tour une comédie. Il la composa en prenant pour sujet
+une aventure récente et connue. Sa mère, se prêtant aux fantaisies de
+son enfant, fit construire un petit théâtre; les rôles furent
+distribués par Lagrange à six de ses jeunes camarades et la
+représentation eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant de
+neuf ans, jouée par des collégiens de même âge, il y avait là de quoi
+piquer la curiosité. Toute la ville voulut jouir de ce spectacle
+extraordinaire à tant de titres, et l'on applaudit beaucoup
+l'enfant-poëte et sa petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel
+sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par la muse
+poétique, il s'empressa de composer une tragédie. Ce fut celle de
+_Jugurtha_. Voici ce qu'il dit à propos de cette pièce, représentée en
+1694, dans les dernières années de la vie de Racine:
+
+ «Quand je crus avoir mis la dernière main à ma tragédie, dit
+ l'auteur, je me hasardai de la présenter à madame la princesse de
+ Conti. Malgré tous les défauts dont cette pièce était remplie, la
+ princesse y trouva assez de choses dignes de son attention pour
+ envoyer chercher le célèbre Racine et le prier, avec bonté, de
+ lire cet essai d'un gentilhomme qui était son page, pour lui en
+ dire son avis sans aucun déguisement. Racine garda la pièce huit
+ jours, après lesquels il se rendit chez la princesse, et lui dit
+ qu'il avait lu ma tragédie avec étonnement, qu'à la vérité elle
+ était défectueuse en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse
+ «agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses
+ avis, il la mettrait, dans peu de temps, en état d'être jouée
+ avec succès. Je ne manquai pas de m'y rendre tous les jours, et
+ je puis dire que les leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris
+ que tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois un
+ plaisir de m'entretenir des différents sujets qui lui avaient
+ passé dans l'esprit. Il n'y en a presque pas, soit dans la fable,
+ soit dans l'histoire, sur lesquels il n'eût promené ses idées et
+ trouvé des situations intéressantes, dont il avait la bonté de me
+ faire part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai aux
+ comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on la donnerait sous
+ le titre d'_Adherbal_, au lieu de celui de _Jugurtha_, parce
+ qu'il n'y avait pas longtemps que Péchantré en avait donné une
+ sous le même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement du
+ public. Mon _Adherbal_ fut représenté. Le prince de Conti, qui
+ voulut bien assister à la première représentation, voulut aussi
+ que je me misse auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en
+ disant que mon âge fermerait la bouche aux censeurs. Racine, à
+ qui la dévotion ou la politique ne permettait plus de fréquenter
+ les spectacles depuis que le roi s'en était privé, vint à cette
+ première représentation, et parut prendre un plaisir extrême à
+ tous les applaudissements que je reçus.»
+
+Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune âge intéressa le
+public en sa faveur, ainsi que sa position de page à l'hôtel de Conti;
+on applaudit son _Roi de Numidie_. Encouragé par ce succès, il
+composa _Oreste et Pilade_, en 1697, tragédie à laquelle on a prétendu
+que Racine avait travaillé à la prière de la princesse de Conti et
+dont les représentations fructueuses ne furent interrompues que par la
+maladie et la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en 1699, il
+donna _Méléagre_, puis successivement _Athénaïs_, _Amasis_, _Alceste_,
+_Ino_, _Sophonisbe_ de 1700 à 1716. Alors les aventures dont nous
+allons parler sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire
+pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité; mais d'abord quelques
+anecdotes concernant ses premières tragédies:
+
+_Athénaïs_ ayant paru, une allusion fut faite à cette pièce dans une
+lettre que Lagrange-Chancel crut être de Le Noble; aussitôt l'auteur
+courroucé lança les vers suivants qui sont du dernier sanglant:
+
+ Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre,
+ Mauvais plaisant, fade Pasquin,
+ Qui fais d'Ésope un Tabarin:
+ Vraiment, c'est bien à toi de mordre
+ Sur des ouvrages applaudis!
+ Malgré la fureur qui t'anime,
+ Tu feras sur les arts et sur _Athénaïs_,
+ Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.
+
+Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite, par ses aventures
+et par ses ouvrages, à ces injures. Cependant, elles sont un peu trop
+fortes.
+
+_Amasis_, jouée en 1701, fut assez bien analysée par les quelques mots
+suivants de l'abbé Desfontaines:
+
+«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première
+représentation, un tableau dont le dessin est bizarre et les couleurs
+horribles et mal assorties; une maison où il y a quelque architecture
+singulière, mais où toutes les pierres ne sont ni bien taillées ni
+bien posées. C'est un édifice qui n'est passable que de très-loin. Si
+vous le regardez de près, tout y est gothique et sans goût.»
+
+Dans _Sophonisbe_, représentée en 1716, mais non imprimée, il se
+trouvait quatre vers remarquables, les seuls qui aient été sauvés de
+l'oubli. Asdrubal, parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont
+elle est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce, lui dit:
+
+ Songez qu'il est des temps où tout est légitime,
+ Et que, si la patrie avait besoin d'un crime
+ Qui pût seul relever son espoir abattu,
+ Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.
+
+Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740, _Érigone_,
+tragi-comédie en cinq actes et en prose; _Cassius_, tragédie en vers;
+_les Jeux olympiques_, comédie héroïque; _la Fille supposée_, comédie
+en trois actes et en vers; _Pyrame et Thisbé_, opéra; _le Crime puni_,
+opéra, imitation du _Festin de Pierre_. En outre, Louis XIV ayant
+demandé à Racine, à Quinault et à Molière, une pièce dans laquelle on
+pût utiliser une décoration des enfers, décoration fort belle et que
+l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel
+traita dans ce but le sujet d'Orphée, dont il fit une tragédie en cinq
+actes, avec prologue et choeurs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut
+jouée au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à composer
+_Orphée_, parce qu'il avait entendu dire souvent à Racine que c'était
+le sujet le plus apte à un grand spectacle.
+
+Si quelque chose est plus extraordinaire que la facilité et la
+fécondité poétique de Lagrange, c'est sa vie toute barriolée
+d'aventures qui tiennent du roman.
+
+Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de faire paraître les
+_Philippiques_, moins par animosité personnelle que pour être agréable
+à quelques ennemis du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter; il
+fut assez heureux pour échapper aux poursuites et se réfugia chez M.
+de Gonteris, archevêque et vice-légat d'Avignon. Il se trouvait dans
+cette ville, lorsque, trahi par un officier réfugié, et attiré hors
+des limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite et mis en
+prison pendant une année entière. Il ne crut pouvoir mieux faire, pour
+attendrir le Régent, que de lui avouer humblement sa faute, en lui
+adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de la rigueur qu'on
+avait eue à son égard. La promenade lui fut accordée pendant quelques
+heures chaque jour, et il en profita habilement pour reconquérir sa
+liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque, et pendant une
+violente tempête il ne craignit pas de se rendre au port de
+Villefranche. Malgré une rigoureuse quarantaine, Lagrange obtint du
+roi de Sardaigne, par une épître en vers, d'être admis à Nice. Le
+prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon très-délicate,
+une forte somme. De Nice, Lagrange se rendit à Gênes, avec le projet
+de passer en Espagne. L'offre de M. Doria de résider dans son palais
+ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien reçu à la
+cour de Madrid, il refusa un régiment, fut en butte aux tentatives
+plusieurs fois réitérées de spadassins contre lesquels il tira l'épée
+à maintes reprises. Sur les plaintes de l'ambassadeur de France,
+Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui
+dans les États de Sa Majesté Catholique. Il s'embarqua à Bilbao pour
+Amsterdam, où il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville.
+Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la mort du Régent,
+ses liaisons à l'étranger lui fournirent les moyens d'être utile au
+pays; il obtint son rappel. Il revint donc en France, se remit à la
+poésie et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses, et versifia
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
+
+Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds de la fin du
+dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle, est un poëte
+dramatique de mérite, quoiqu'il y ait, dans ses oeuvres, de grands
+défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il composait,
+nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant produire des vers peu
+exacts, obscurs, prosaïques, quoique empreints d'énergie et de pensées
+spirituelles.
+
+FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, BOURSAULT, RIUPEROUX, autres
+contemporains de Racine, ont donné à la scène française quelques
+pièces dont plusieurs ne manquent pas d'un certain mérite.
+
+Ferrier, dont on a les deux tragédies d'_Anne de Bretagne_ jouée en
+1678, et de _Montezume_ de la même époque, débuta mal dans la carrière
+poétique. Ayant _commis_ ce vers, dans _les Préceptes galants_:
+
+ L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.
+
+il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, et eut
+beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas. Il put enfin se tirer
+des griffes du Saint-Office et se retirer à Paris, où il devint
+précepteur des fils du duc de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont
+faibles de versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel et
+de l'esprit. La première, _Anne de Bretagne_, eut du succès, grâce à
+la protection de la Cour, protection que l'auteur sut s'attirer par
+une allusion aux grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous les
+hommes et surtout les souverains, se laissait prendre facilement à la
+glu de la flatterie.
+
+Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en faire le portrait de
+Louis XIV:
+
+ L'exemple du plus sage et du plus grand des rois,
+ Fait autant de héros que l'on voit de François.
+ C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde,
+ A qui le ciel promet la conquête du monde;
+ Dont la gloire et les ans ont le même progrès,
+ Et qui compte par eux le nombre de ses faits.
+ Tout l'univers le craint, toute la France l'aime,
+ Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même;
+ Il charme également et les coeurs et les yeux.
+
+Certes, jamais portrait ne ressembla moins que celui-ci au roi
+Charles VIII, qui n'avait guère de marine, que l'univers était loin de
+redouter, et auquel le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers.
+_Montezume_ réussit également, grâce à un grand luxe de décors et de
+costumes.
+
+Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame la duchesse
+d'Orléans, membre de l'Académie française, dut aussi le succès de ses
+deux principales tragédies, _Pénélope_ et _Joseph_, à la protection de
+quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées d'abord au
+château de Clagny près Versailles, avaient eues pour interprètes: la
+duchesse du Maine, Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de
+Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. _Joseph_ surtout fit
+fureur; mais quand les tragédies de Genest, auxquelles il faut ajouter
+_Zéloïde_ et _Polymnestor_, arrivèrent à la Comédie-Française, elles
+ne furent nullement applaudies. C'était justice; car à part l'amour de
+la vertu qui règne dans les oeuvres de l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y
+trouve que défectuosités dans le plan et dans la versification.
+
+Longepierre, comme les deux auteurs dont nous venons de parler et avec
+eux, peut être relégué au troisième rang des poëtes dramatiques de
+l'époque; mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre, il a
+du moins une excuse, c'est celle assez singulière de l'obéissance
+passive aux volontés paternelles. En effet, en rimant, Longepierre ne
+fit qu'obéir aux ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec
+raison _le Poëte malgré lui_. Il composa et fit jouer: _Médée_ en
+1694, _Sésostris_ en 1695 et _Electre_ un peu plus tard. Ces trois
+tragédies sont dans le genre de Sophocle et Euripide, que l'auteur
+connaissait à fond et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put
+approcher de ses modèles, et quand parut son _Electre_, on dit que
+c'était une statue de Praxitèle défigurée par un moderne.
+
+Rousseau fit sur lui cette épigramme:
+
+ Longepierre le translateur,
+ De l'antiquité zélateur,
+ Ressemble à ces premiers fidèles
+ Qui combattaient jusqu'au trépas,
+ Pour des vérités immortelles
+ Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.
+
+Racine qui, cependant, avait quelques obligations à Longepierre,
+puisque ce dernier, dans un parallèle entre lui et Corneille, lui
+avait donné de grands éloges, Racine lui-même fit, à propos du
+_Sésostris_, l'épigramme suivante:
+
+ Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris,
+ Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées,
+ _Véquit_ de si longues années,
+ N'a vécu qu'un jour à Paris.
+
+RIUPEROUX, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant donné fort jeune de
+grandes espérances par sa tragédie de _Méléagre_, par son poëme de
+_l'Ame des Bêtes_ et par son _Traité des Médailles_, n'occupe pas dans
+la littérature dramatique une place meilleure que les auteurs
+précédents. Ses tragédies d'_Annibal_, de _Valeria_, d'_Agrippa_,
+d'_Hipermestre_ ne sont pas restées au théâtre.
+
+Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de Foucault à Paris, et
+présenté au Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, abjura le
+calvinisme et obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, dans
+un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui donna, à la place,
+un commissariat des guerres avec un bon traitement. Riuperoux se
+laissa faire, ce qui lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous:
+
+ Certain abbé, las de passer sa vie,
+ Et sans verre et sans abbaye,
+ Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté:
+ Et Barbezieux, par cette grâce,
+ Délivre en même temps l'Église et le Parnasse
+ D'une grande incommodité.
+
+On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet à épigramme et que
+cette vengeance littéraire, souvent fort méchante, était pratiquée sur
+une grande échelle par tous les beaux-esprits et même par tous les
+grands poëtes.
+
+BOURSAULT, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas être confondu avec
+les auteurs précédents, bien qu'il soit un poëte comique plus encore
+peut-être qu'un poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup
+plus élevé.
+
+Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais appris le latin,
+Boursault, venu de Bourgogne à Paris en 1651, fut bientôt en état de
+parler et d'écrire très-élégamment, grâce à la lecture de bons
+ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance des langues
+anciennes l'empêcha seule d'être nommé par Louis XIV, sous-précepteur
+du Dauphin. Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage
+intitulé: _De la Véritable Étude des Souverains_, qui avait plu au
+roi. On l'engagea à essayer une gazette en vers. Elle parut tous les
+huit jours et lui fit obtenir une pension de 2,000 livres. Louis XIV
+et la Cour s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner à
+quelques traits satiriques contre les Franciscains et surtout contre
+les Capucins, le confesseur de la reine, cordelier espagnol, obtint la
+suppression de la gazette et de la pension. Boursault faillit expier
+son _crime_ à la Bastille.
+
+Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les tragédies de
+_Germanicus_, en 1679; de _Marie Stuart_, en 1683, et de _Méléagre_,
+en 1694.
+
+_Germanicus_, d'abord représenté sans succès sous le titre de _la
+Princesse de Clèves_, fut ensuite applaudi et devint la cause d'un
+grand froid entre Corneille et Racine, le premier ayant laissé
+échapper ce jugement à l'Académie, sur la pièce de Boursault: _Il ne
+lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée. Marie Stuart_,
+moins applaudie, fut plus profitable à son auteur, ce dernier ayant eu
+la pensée de la dédier au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de
+cent louis.
+
+Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons _Ésope à la
+Cour_, jouée en 1701, après la mort de l'auteur, dont on retrancha
+maladroitement, dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:
+
+ Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne,
+ Qu'on encense la place autant que la personne;
+ Que c'est au diadème un tribut que l'on rend,
+ Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.
+
+_Ésope à la Ville_ avait précédé _Ésope à la Cour_ de onze ans. Cette
+comédie, ainsi que l'autre, en cinq actes et en vers, eut un immense
+succès. Elle fût peut-être tombée à la première représentation, sans
+la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal rôle. Raisin le
+cadet, entendant des murmures dans le parterre, à la troisième fable
+qu'il débitait, s'avance au bord de la scène, et s'adressant au
+public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir faire parler
+Ésope par apologues, que si la répétition des fables fatigue le
+parterre, il est inutile d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui,
+douze fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin fut
+applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée et elle est restée
+longtemps au théâtre.
+
+Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque, attendu qu'elle
+est la mère de toutes celles à scènes épisodiques ou à tiroir dont on
+a depuis usé et abusé d'une manière si fâcheuse.
+
+Le mauvais accueil que reçut d'abord _Ésope à la Ville_ inspira à
+l'auteur la fable du _Dogue et du Boeuf_, dont voici le quatrain
+final:
+
+ A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux,
+ Laissez la liberté d'applaudir ce mélange;
+ Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux,
+ Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.
+
+D'une autre comédie de Boursault, _le Mercure galant, ou la Comédie
+sans titre_, jolie critique du journal de Visé, jouée en 1679, date
+une autre innovation souvent imitée depuis, celle de faire remplir
+plusieurs rôles par le même acteur dans une même pièce. Préville y
+faisait six personnages, avec un talent, un entrain qui ne
+contribuèrent pas peu au succès.
+
+Visé, auteur du _Mercure_, se plaignit à la Cour de la comédie de
+Boursault, disant qu'elle tournait sa feuille en ridicule. La Cour
+renvoya l'affaire au lieutenant-général de police; alors M. de La
+Reynie, homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps du délit
+avant de prononcer. Il trouva _le Mercure galant_ si spirituel, qu'il
+défendit de supprimer la pièce, ordonnant qu'on l'appellerait
+désormais _La Comédie sans titre_.
+
+_Phaéton_, comédie en cinq actes et en vers libres, représentée en
+1691, eut aussi un grand succès. «Au moment où je sortais de la
+comédie, écrit Boursault dans le temps qu'on jouait son _Phaéton_, un
+des gardes me donna un billet cacheté où étaient ces vers:
+
+ Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide.
+ C'est ainsi qu'au temps ancien
+ Écrivait le galant Ovide
+ Et l'ingénieux Lucien.»
+
+Ce quatrain est de Thomas Corneille.
+
+Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures politiques ou
+littéraires, mais surtout _littéraires_, et pour cause, ni plus ni
+moins qu'au milieu du dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le
+_Dentu_ de l'époque, en avait le monopole, absolument comme le
+spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de ces brochures, _Les
+Mots à la mode_, inspira à Boursault une jolie petite comédie en un
+acte et en vers, laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une
+critique des plus amusantes des manières affectées, du langage
+ridicule et des modes outrées. Sous ce dernier rapport, il est fâcheux
+que Boursault ne vive pas de nos jours, il eût pu facilement doubler
+sa pièce.
+
+L'auteur de ces oeuvres dramatiques et comiques ne se borna pas au
+théâtre; il publia plusieurs romans fort bien écrits, et une série de
+lettres pleines d'esprit, sous le nom de _Lettres à Babet_.
+
+Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous les genres,
+obtint des succès dans tous. Ses tragédies décèlent une âme ferme,
+élevée, apte à comprendre et à exprimer noblement les grandes
+passions. Ses comédies sont une critique agréable des ridicules de son
+siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger avec le bon
+goût, passer du sérieux au comique, du comique au moral. Il est bien
+entendu que nous ne parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles
+qu'il fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant passée, il
+eut pu réparer, par l'étude, le vice de son éducation première.
+
+Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à Paris, ne parlant que le
+patois languedocien, sut en peu de temps se poser comme un des
+législateurs de la langue française, qu'il maniait avec une correction
+allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation.
+
+Quoique FONTENELLE ne soit pas précisément un des contemporains de
+Racine, puisqu'il vécut bien longtemps encore après le grand poëte,
+comme il donna plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de
+_Rodogune_, et comme ce dernier fit même quelques épigrammes à leur
+occasion, nous allons dire un mot de ce poëte, homme d'un très-grand
+mérite, qui enrichit la scène ou plutôt les scènes françaises, de
+beaucoup de bonnes productions.
+
+Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie, membre de celle
+des belles-lettres, Fontenelle naquit à Rouen en 1657 et mourut à
+Paris en 1757. Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses
+oeuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et sont écrites avec
+une pureté de style qui les rendent aussi agréables à la lecture qu'à
+la scène. Partout, Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par
+sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître les
+défauts nombreux qui l'empêchent de prendre place au premier rang des
+auteurs de cette époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas exempts.
+Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne trouve chez lui que des
+agréments; la finesse est souvent plus dans l'expression que dans la
+pensée; la délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, que
+cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de s'éloigner du
+langage adopté par les autres grands poëtes.
+
+Fontenelle commença à se produire au théâtre, en 1680, par la tragédie
+d'_Aspar_, qui réussit peu. Racine fit, à propos de cette pièce, la
+charmante épigramme que voici:
+
+ Ces jours passés, chez un vieil histrion,
+ Un chroniqueur émit la question:
+ Quand, à Paris, commença la méthode
+ De ces sifflets qui sont tant à la mode?
+ Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer.
+ Gens, pour Pradon, voulurent parier.
+ --Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire
+ Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller;
+ Boyer apprit au parterre à bâiller;
+ Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire,
+ Pommes sur lui volèrent largement;
+ Mais quand sifflets prirent commencement,
+ C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle),
+ C'est à l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.
+
+On attribue encore à Racine quelques couplets sur cette pièce. En
+voici deux. C'est Fontenelle qui parle en quittant Paris pour
+retourner à Rouen, sa patrie:
+
+ Adieu, ville peu courtoise,
+ Où je crus être adoré;
+ Aspar est désespéré.
+ Le poulailler de Pontoise
+ Me doit ramener demain,
+ Voir ma famille bourgeoise;
+ Me doit ramener demain,
+ Un bâton blanc à la main.
+
+ Mon aventure est étrange,
+ On m'adorait à Rouen;
+ Dans le _Mercure galant_
+ J'avais plus d'esprit qu'un ange.
+ Cependant, je pars demain,
+ Sans argent et sans louange;
+ Cependant, je pars demain,
+ Un bâton blanc à la main.
+
+En 1689, Fontenelle donna la comédie du _Comte de Gabalis_, en un
+acte, tirée du livre singulier de l'abbé de Villars, puisé lui-même
+dans un roman italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et
+comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt anecdotique;
+mais nous dirons un mot de quelques-uns de ses opéras, auxquels se
+rattachent des aventures et des épigrammes assez curieuses.
+
+En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de _Thétis et Pelée_, dont la
+musique est de Colasse. Le 29 novembre 1750, c'est-à-dire _soixante et
+un_ ans plus tard, à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à
+l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première représentation.
+Il soupa, comme en 1689, à l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le
+petit-fils de M. de Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper
+plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise, les directeurs
+de l'Opéra prièrent l'auteur de juger une difficulté, à savoir si les
+prêtres qui paraissent dans la pièce devaient danser ou marcher.--«Je
+veux que mes prêtres _marchent_, dit Fontenelle, faites danser les
+autres si vous voulez.» Le mot avait de l'à-propos; car, à cette
+époque, le clergé de France était mal avec la Cour, qui voulait le
+forcer à faire la déclaration de ses biens.
+
+_Énée et Lavinie_, autre opéra en cinq actes, musique de Colasse, joué
+en 1690, fut l'objet de très-jolies critiques en vers. M. de
+Saint-Gilles fit une chanson spirituelle dans laquelle il parodie la
+pièce acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années plus
+tard, on voulut en refaire la musique; on en parla à Fontenelle, qui
+répondit avec esprit et modestie: «On me fait beaucoup d'honneur; mais
+quand cet opéra fut représenté pour la première fois, il tomba, et
+personne ne me dit alors que ce fût la faute du musicien.» Toutefois,
+M. Dauvergne, à qui s'adressaient ces mots, changea la musique d'_Énée
+et Lavinie_, remit la pièce à la scène en 1758, et obtint un beau
+succès.
+
+N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas
+Corneille pour composer la tragédie-opéra de _Bellérophon_, dont Lully
+fit la musique, qui fut représentée en 1679 et eut un immense succès,
+puisqu'on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il paraît
+que Lully, fatigué de l'acharnement de Boileau et de ses amis contre
+Quinault, abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui fournir
+un poëme. Thomas, assez embarrassé et n'aimant pas ce genre de
+travail, le confia à Fontenelle, alors à Rouen et très-jeune.
+Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé,
+expédia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette
+pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une
+lettre adressée aux auteurs du _Journal des Savants_. Quinault était
+protégé par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait
+être pour quelque chose dans le _Bellérophon_ de Lully, l'invita à
+dîner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine.
+A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la
+pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, voyant le ton de
+persiflage de son hôte, ce qui était d'assez mauvais goût de la part
+de M. de Seignelay, lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse
+comprendre de vous, il faut d'abord que je passe au moins trois jours
+à vous instruire.» Cette réponse mit les convives du parti de l'auteur
+de l'_Art poétique_, et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme
+que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux combattu que
+vous.»
+
+A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces faiseurs d'opéra font
+des voeux pour Quinault; Quinault est leur modèle: c'est le plus grand
+parleur d'amour qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le
+choeur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique; vous n'y
+entendez autre chose, sinon:
+
+ Il faut aimer,
+ Il faut s'enflammer;
+ La sagesse
+ De la jeunesse
+ C'est de savoir jouir de ses appas.
+
+«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit permis à des
+chrétiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu'il est
+honteux de ne pas s'abandonner dans le bel âge; ce n'est pas du tout
+le langage de la passion, c'est celui de la débauche.»
+
+Illustre critique du grand siècle littéraire, que n'es-tu de ce monde,
+pour passer une ou deux soirées au théâtre du Palais-Royal ou à l'un
+de ceux du _Boulevard du Crime_!
+
+_Endymion_, pastorale héroïque, musique de Colin de Blamont, joué en
+1731, à l'Opéra, fut le sujet d'une spirituelle chanson de Roy. Voici
+deux des nombreux couplets de cette critique:
+
+ Fontenelle, le vieux bedeau
+ Du temple de Cythère,
+ Fait remonter sur le tréteau
+ Sa muse douairière.
+ Si de ce ballet avorté,
+ Vous daignez faire une critique,
+ Cher Dominique,
+ Je dis qu'en vérité
+ Vous avez bien de la bonté.
+
+ Puisque chaque âge a ses hochets,
+ Comme a dit Fontenelle,
+ Passons tous les colifichets
+ A sa jeune cervelle.
+ Mais que, décrépit et voûté,
+ Sur la scène encore il gigotte,
+ Une calotte,
+ Messieurs, en vérité,
+ Ne l'aurait-il pas mérité?
+
+Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition des _Oeuvres de
+Fontenelle_, on peut remarquer la tragédie en _prose_ et en cinq actes
+d'_Idalie_, véritable drame dans le genre de ceux qui font fureur, de
+nos jours, sur les scènes des boulevards.
+
+
+
+
+X
+
+DE RACINE A VOLTAIRE.
+
+DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.
+
+ Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du
+ dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ,
+ PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre
+ tragédies.--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_
+ (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_
+ (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN. Aventures
+ singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon
+ mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de
+ Voltaire.--Duché de Vancy.--Son aventure avec le ministre
+ Pontchartrain.--Ses trois tragédies sacrées: _Débora_,
+ _Absalon_ et _Jonathas_, 1706, 1712, 1714.--Pellegrin
+ protégé de Mme de Maintenon.--Ses aventures.--Ses
+ belles qualités.--_Pélopée_ (1733).--_Polidor_
+ (1703).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_
+ (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_
+ (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts dans
+ l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_
+ (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_
+ (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_
+ (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_
+ (1717).--Epigramme contre Voltaire, à propos de la
+ tragédie de _Sémiramis_.--_Pyrrhus_ (1726).--_Catilina_
+ (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers
+ supprimés.--Horreur de Crébillon pour les moyens
+ factices d'obtenir un succès.--Crébillon et son
+ médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie de _Mahomet II_ (1714),
+ et des _Troyennes_ (1754).
+
+
+La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes comme Corneille et
+Racine. Après ce dernier poëte dramatique, quelques années se
+passèrent sans qu'aucun auteur d'un mérite transcendant vînt occuper
+la scène tragique.
+
+Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le théâtre; ce ne fut
+qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit paraître deux talents approchant du
+sien, Crébillon d'abord et Voltaire ensuite.
+
+L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est occupé, pour le
+genre dramatique, par Lafosse, Danchet, Duché, Pellegrin et Nadal.
+Entre Crébillon et Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est
+clair que nous ne parlons ici que des auteurs du théâtre français
+ayant marqué dans la littérature dramatique.
+
+LAFOSSE, dont la première tragédie est de 1696, prit pour modèle le
+grand Corneille. Préférant, comme lui, l'expression des sentiments
+forts aux sentiments tendres, il va chercher ses héros sous les murs
+de Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le spectateur
+l'admiration pour une pensée ou pour une action énergique, que les
+larmes pour une situation pathétique. Nourri de la lecture des
+tragiques grecs et des grands historiens de l'antiquité, il sut
+profiter habilement de cet inappréciable avantage. Le plus sérieux
+reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner trop au récit,
+quelquefois au détriment de l'action. Son style est ferme, élevé,
+nourri, pompeux même, propre, en un mot, à exprimer les passions
+violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un peu travaillés,
+cela vient de ce qu'il avait peine à bien rendre toute l'énergie de
+ses pensées. Lafosse n'a malheureusement donné au théâtre que quatre
+tragédies, soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un public
+quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il ait préféré la
+tranquillité à la gloire. Du reste, le poëte parut dans de favorables
+circonstances, Racine avait cessé de travailler, Campistron venait de
+se retirer, et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on de
+Lafosse, après sa tragédie de _Polixène_, qu'il allait consoler le
+public de la retraite de Campistron.
+
+Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la fortune, faisant sa
+principale occupation de la poésie, était d'une distraction
+incroyable. Un trait entre mille. Invité un jour à dîner pour midi
+chez M. du Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre
+heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être venu si tard,
+expliquant que parti à onze heures du matin de la rue de Jouy pour se
+rendre dans l'île Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était
+trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau milieu de la
+plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir à lui d'une façon
+irrésistible. Jusqu'alors il avait voyagé en pensée avec _l'Iliade_,
+dont il voulait faire une belle traduction.
+
+La tragédie de Lafosse, _Polixène_, qu'il fit représenter en 1696, fut
+la première pièce de théâtre à laquelle ait assisté le Dauphin, fils
+de Louis XIV, qui se montra très-généreux pour les acteurs. Le même
+sujet de Polixène avait été traité en 1720 par _Molière_, surnommé le
+tragique.
+
+Lafosse donna en 1798 _Manlius_, qui eut du succès. C'est la meilleure
+pièce de son répertoire. En 1700 et en 1703, il fit représenter
+_Thésée et Corésus_, qui réussirent également.
+
+DANCHET, son contemporain, dont on disait qu'il avait toutes les
+qualités d'un homme de lettres sans en avoir les défauts, composa des
+_drames-lyriques_ plutôt encore que des tragédies. Membre des
+Académies française et des inscriptions, bibliothécaire du roi, il eut
+la sage modération de ne jamais se permettre contre personne une
+épigramme, à l'époque où ce genre de poésie-_caustique_ était à la
+mode. Une seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante, il
+envoya à l'auteur une pièce de vers non moins sanglante et plus
+spirituelle, déclarant en même temps à ce rival que personne ne
+verrait cet écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui
+prouver combien il était facile et honteux de manier l'arme de la
+satire.
+
+Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent, Danchet n'eut
+de supérieur que Quinault, d'égal que Lamotte et peut-être Roy. Il
+savait, dans ses compositions, placer des situations intéressantes, y
+répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte dramatique mérite
+une place distinguée parmi les auteurs du second rang.
+
+En 1700, il donna la tragédie-opéra d'_Hésione_, musique de Campra,
+qui eut un très-grand et très-légitime succès, mais qui faillit coûter
+fort cher à son auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était
+précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant, lui avait laissé
+une pension viagère, sous la condition qu'il terminerait leur
+éducation. Les parents de ses élèves, gens d'une dévotion mal
+entendue, croyant impossible d'instruire chrétiennement la jeunesse
+quand on était assez possédé du diable pour travailler au théâtre,
+voulurent exiger de Danchet qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre.
+Sur son refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent la
+pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait faire une bonne
+pièce de théâtre sans cesser d'être un bon précepteur; en conséquence,
+la pension lui fut rendue sans ses élèves.
+
+_Tancrède_, deuxième tragédie-opéra de Danchet, représenté en 1702,
+eut une vogue immense, non-seulement grâce à la musique de Campra et
+au _libretto_, mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu hardi de la
+Maupin, pour qui avait été créé le rôle de Clorinde. Cette célèbre
+actrice, dont les singulières aventures ont fait le sujet, tout
+récemment, d'une jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure
+exceptionnelle, quelques mots de notre part. Née en 1673, fille du
+sieur d'Aubigny, mariée au nommé Maupin, elle ne tarda pas à oublier
+son tendre époux. Elle avait une voix admirable et un goût prononcé
+pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance avec un prévôt de
+salle qui avait lui-même une belle voix, elle s'en fut avec lui à
+Marseille. Sans ressources l'un et l'autre, ils se firent admettre au
+théâtre de cette ville et y furent appréciés. Malheureusement pour la
+Maupin, elle conçut de l'affection pour une jeune Marseillaise auprès
+de qui elle se faisait passer pour un homme. Les parents de la jeune
+fille la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite et s'y
+fit recevoir. Une religieuse étant venue à mourir, la Maupin la
+déterra, la porta dans le lit de son amie, mit le feu au lit, à la
+chambre, et pendant le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut
+instruit; on la condamna au feu par contumace, car elle s'était
+évadée.
+
+Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien faite, ayant une figure
+accentuée, noble et régulière, la Maupin eut les aventures les plus
+bizarres. Elle maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus
+habile maître d'armes.
+
+Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les habits de son
+sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie et beaucoup admirée. Un
+jour, Dumesnil, un de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle
+l'attend le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et veut
+l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil, assez poltron, refuse,
+elle lui donne une volée de coups de canne, lui prend sa tabatière et
+sa montre, sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil
+raconte son aventure, se vantant d'avoir été attaqué par trois voleurs
+qu'il a mis en fuite, mais qui lui ont dérobé sa montre et sa
+tabatière. La Maupin le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève
+en lui tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant: «Tu as
+menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron; c'est moi seule qui ai fait
+le coup, et la preuve la voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui
+l'avait aussi offensée, fut contraint de se cacher trois semaines au
+Palais-Royal, puis de lui demander pardon.
+
+A un bal de _Monsieur_, frère du roi, où elle était venue en homme et
+sans être connue, elle fit la cour à une femme d'une façon qui parut
+blessante. Trois des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle
+les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le bal, et,
+s'étant fait connaître à _Monsieur_, obtint sa grâce.
+
+Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la Maupin, qu'on pourrait
+nommer la Lola-Montès du dix-septième siècle, devint la maîtresse de
+l'électeur de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse d'Arcos,
+lui envoya une bourse de quarante mille francs, et chargea M. d'Arcos
+lui-même de la lui porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta
+la bourse au nez, en lui disant que cette récompense était bonne pour
+un homme de son espèce; puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se
+raccommoda avec le comte d'Albert, un de ses anciens amants, et vécut
+ainsi quelques années.
+
+En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira du théâtre,
+rappela son mari, et mena une vie aussi régulière qu'elle en avait
+menée une extravagante et licencieuse.
+
+ * * * * *
+
+Revenons à Danchet.
+
+En 1701, il fit jouer _Aréthuse_, ballet avec prologue.--Cet opéra
+réussit peu. On cherchait le moyen de le soutenir.--Je n'en connais
+qu'un, dit un homme d'esprit, allongez les danses du ballet et
+raccourcissez les jupons des danseuses.
+
+Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle Campra, composèrent la
+tragédie-opéra de _Achille et Deidamie_ (1735). L'âge avancé des
+deux auteurs fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des jeux
+d'enfants!»
+
+Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras. A sa mort
+on grava son portrait avec ces vers:
+
+ Si l'honneur de briller au théâtre lyrique,
+ Si des succès heureux sur la scène tragique,
+ Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit,
+ On te verrait jouir encore de la vie
+ Et joindre le bon coeur avec le bel esprit,
+ Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.
+
+DUCHÉ DE VANCY, autre poëte tragique de la même époque, accueilli avec
+distinction par madame de Maintenon qui avait lu quelques vers de lui,
+eut à son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite, ou
+plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché pour composer quelques
+poésies à l'usage des élèves de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le
+recommanda en termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain, alors
+ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner son désir de
+plaire, qu'en allant, en grande pompe, rendre visite à Duché. Duché
+voyant entrer chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce
+qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut avoir à débrouiller
+avec un personnage comme Pontchartrain, croit qu'on va le mettre à la
+Bastille, qu'il est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le
+ministre parvient à le rassurer.
+
+Le protégé de la célèbre marquise composa trois tragédies sacrées
+pour Saint-Cyr, _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_, qui furent
+représentées à Paris en 1706, 1712, 1714, longtemps après la mort de
+leur auteur, arrivée en 1702. Il fit aussi plusieurs opéras qui furent
+bien accueillis du public.
+
+Un autre protégé de madame de Maintenon, l'abbé PELLEGRIN, se fit,
+dans le même temps, un nom distingué dans les lettres. Entré dans
+l'ordre des religieux Servites, puis ennuyé de son genre de vie, il
+s'embarqua à bord d'un vaisseau de guerre en qualité d'aumônier, et
+fit quelques voyages. De retour à Paris, il composa une épître qui fut
+couronnée par l'Académie. En outre, il avait eu l'idée assez plaisante
+d'envoyer en même temps une ode qui balança les suffrages de la docte
+assemblée, en sorte qu'il se trouva le rival de lui-même. Cette
+singularité, quand elle fut dévoilée, le fit encore plus connaître que
+ses deux pièces de vers. On obtint un bref de transaction pour l'ordre
+de Cluny; mais comme il n'avait pas de fortune et qu'il faut d'abord
+vivre, il songea à utiliser ses talents pour la poésie. Il imagina de
+monter une espèce de fabrique d'esprit, une manufacture d'épigrammes,
+de madrigaux, d'épithalames, de compliments à tant le _vers_ ou la
+_pièce_. En outre, il travailla pour divers théâtres, surtout pour
+l'Opéra-Comique. Le cardinal de Noailles, informé de cette singulière
+existence _de bohème_, le mit en demeure d'opter pour _la messe_ ou
+_l'Opéra_. Pellegrin, ne pouvant vivre de la messe, opta pour l'Opéra.
+Le cardinal l'interdit. Il obtint une pension sur _le Mercure_,
+journal de l'époque, dans lequel il eut les articles sur les théâtres.
+On doit dire à sa louange qu'une grande partie de ce qu'il gagnait
+passait à sa famille encore plus pauvre que lui, et pour laquelle il
+se refusait souvent le nécessaire. L'abbé Pellegrin était un excellent
+homme, un poëte de mérite et un noble coeur. Outre ses oeuvres
+dramatiques dont nous allons parler, il traduisit assez mal les
+oeuvres d'Horace, ce qui lui valut cette charmante épigramme de La
+Monnoye:
+
+ On devrait, soi dit entre nous,
+ A deux divinités offrir tes deux Horaces;
+ Le latin à Vénus, la déesse des Grâces,
+ Et le français à son époux.
+
+Il mourut à quatre-vingt-deux ans, en 1745. On lui fit plusieurs
+épitaphes. Voici une des plus spirituelles:
+
+ Poëte, prêtre et Provençal[17],
+ Avec une plume féconde,
+ N'avoir ni dit, ni fait de mal,
+ Tel fut l'auteur du _Nouveau-Monde_.
+
+ [17] Il était de Marseille.
+
+Ses tragédies sont _Polidor_, en 1703, et _Pélopée_, en 1733; ses
+tragédies-opéras: _Hippolyte et Aricie_, _Médée et Jason_; plusieurs
+comédies, un grand nombre d'opéras et d'opéras-comiques complètent son
+bagage littéraire.
+
+Quelques jours après la représentation de sa _Pélopée_, qui avait
+réussi, Pellegrin se promenait avec un de ses amis au Luxembourg.
+L'ami ramassa une feuille de papier sur laquelle était une suite de P.
+«Devinez ce que c'est que cela? dit-il--Mais, répond l'abbé, ce ne
+peut être que la leçon donnée par un maître d'écriture à son élève.
+Vous n'y êtes pas; ce sont des abréviations dont voici le sens:
+_Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poëte, pauvre prêtre
+provençal_.»
+
+Pellegrin rit beaucoup de cette interprétation donnée à la page
+d'écriture.
+
+Sa comédie du _Nouveau-Monde_ (1720), lui fit honneur, ainsi que son
+opéra de _Jephté_. Sa _Princesse d'Élide_, opéra-ballet, représentée
+en 1728, donna lieu à un fort joli mot. Un auteur de beaucoup
+d'esprit, Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opéra, de
+charmants couplets. Un élégant du jour, homme fort nul, se les était
+attribués et en recevait des compliments. Un ami d'Autreau lui dit:
+«Voilà Monsieur qui se prétend l'auteur de tels couplets.--Eh bien!
+répondit Autreau avec le plus grand sang-froid, pourquoi Monsieur ne
+les aurait-il pas faits, je les ai bien faits, moi?» Puis il s'éloigna
+au milieu des rires des témoins de la scène.
+
+NADAL, contemporain et ami de Pellegrin, mort comme lui dans un âge
+fort avancé, vers 1741, composa plusieurs tragédies. L'une d'elles,
+_Saül_, jouée en 1704, avait une scène d'un effet terrible, lorsque
+Saül quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse et que l'on
+croit voir à chaque instant sortir de terre le fantôme évoqué par la
+magicienne. Une autre des pièces de Nadal, son _Hérode_, donna lieu à
+des applications politiques. Lors de la première représentation, en
+1709, à ces deux vers:
+
+ Esclave d'une femme indigne de ta foi,
+ Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,
+
+un spectateur dit tout haut que ces vers étaient bien hardis.
+
+«--Ce n'est pas dans les vers que se trouve la hardiesse, repartit
+aussitôt avec beaucoup d'esprit et d'à-propos le duc d'Aumont,
+protecteur de Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en
+faire.»
+
+Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et Racine, de s'élever
+jusqu'à ces deux grands poëtes, il fallait un travail assidu, une
+volonté de fer capable de briser tous les obstacles, mais surtout, et
+avant tout, une conviction intime et profonde qu'on était né avec le
+génie dramatique. Ces vérités, CRÉBILLON les comprit; il ne se fit
+aucune illusion, et cependant il essaya. Peut-être agit-il moins par
+choix que par impulsion; toujours est-il qu'à vingt-six ans il se
+décida à faire sa carrière de la carrière dramatique. On lui demandait
+un jour pourquoi ses tragédies étaient si terribles. «Corneille,
+répondit-il, a brillé dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais
+que l'horrible à choisir.»
+
+En effet, Crébillon fit revivre sur la scène tout le tragique
+d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses oeuvres une régularité
+qu'Eschyle ne connut jamais. Son style n'a pas l'élévation de celui de
+Corneille, n'a pas l'élégante pureté de celui de Racine, mais il est
+nerveux. Les images, il les sacrifie aux pensées; ses vers ont plus de
+force et d'harmonie, et son pinceau cherche, de préférence à tout, les
+objets terribles. Il se plaît dans le sang et dans le carnage. Dans
+beaucoup de ses pièces, une partie de ses héros meurent en scène. Dans
+_Xerxès_ même, qui n'eut qu'une représentation, presque tous ses
+personnages succombaient. Une fort jolie actrice, qui avait, à tort ou
+à raison, la réputation d'avoir causé certain _préjudice_ à plus d'un
+de ses nombreux amants, voulant se moquer du poëte, lui demanda la
+liste des morts. «Volontiers, Mademoiselle, lui répondit Crébillon;
+mais vous me donnerez la liste de tous ceux que vous avez blessés.» Du
+reste, après la représentation de _Xerxès_, Crébillon demanda aux
+acteurs leurs rôles, les jeta au feu devant tout le monde en disant:
+«Je me suis trompé, le public m'a éclairé.»
+
+Cet auteur tragique avait une mémoire prodigieuse; aussi sa façon de
+composer ses pièces était-elle des plus originales. Jamais il ne les
+écrivait que pour les donner au théâtre. Il les récitait de mémoire,
+et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une correction, ce
+qu'il avait composé d'abord et qui devait disparaître, s'effaçait
+complètement de son cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en
+excepte celui de la tragédie de _Xerxès_, sa plus mauvaise. Il ne
+fallait pas d'entraves à son génie. Toute méthode lui était
+antipathique.
+
+On attribuait, dans le principe, les tragédies de Crébillon à un
+Chartreux. Un jour, on lui demandait quel était son meilleur ouvrage.
+«Je n'en sais rien, dit-il, mais je suis sûr que voilà le plus
+mauvais.» Et il montrait son fils. «C'est qu'il n'est pas du
+Chartreux,» reprit en riant le fils.
+
+_Idoménée_, en 1705, fut la première tragédie _jouée_ de Crébillon.
+Elle réussit; mais le cinquième acte n'ayant pas été approuvé,
+l'auteur en fit un autre qui fut composé et appris en cinq jours. A la
+première représentation, Boileau dit que cette pièce semblait avoir
+été composée par Racine ivre.
+
+Nous avons dit à dessein qu'_Idoménée_ avait été la première tragédie
+_jouée_ de Crébillon, car il en avait fait une autre, _la Mort des
+Enfants de Brutus_, qui fut refusée par la Comédie-Française. A cette
+pièce se rattache le commencement de la carrière dramatique de ce
+poëte célèbre. Son père le destinait à la carrière du barreau et
+l'avait envoyé à Paris, chez un procureur nommé Prieur, homme d'esprit
+et grand partisan du théâtre. Crébillon, dont les passions étaient
+vives et qui déjà sentait son goût pour la scène, se souciait fort peu
+de son procureur, qu'il ne voyait même pas. Un jour, il s'était
+habillé pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un manque
+total de voitures; cela avait lieu au commencement du dix-huitième
+siècle, car on était aux premières années de 1700, absolument comme de
+nos jours. Nous avons oublié de dire que Crébillon, né à Dijon, en
+1674, avait alors de vingt-six à vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait
+pas moyen de se rendre au bal. Prieur, témoin du dépit de son
+pensionnaire, se prit à rire, puis à lui proposer d'ôter sa toilette,
+de se mettre à son aise et de causer avec lui.
+
+Crébillon hésita d'abord, croyant son procureur un fâcheux, incapable
+de parler autre chose que procès et chicane; mais, nécessité fait loi;
+il craignit de s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il
+finit par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme allait
+très-souvent au théâtre, tourna la conversation sur ce sujet. Il fut
+aussi étonné des idées poétiques de son pensionnaire, que ce dernier
+le fut de l'esprit de son procureur. Prieur, frappé de la façon dont
+il entendait analyser les pièces, de la justesse, de la logique, de la
+force des raisonnements de Crébillon, fut intimement convaincu que ce
+jeune homme n'était nullement fait pour le barreau, mais qu'il
+recélait en lui, sans s'en douter encore, le génie d'un grand poëte
+dramatique. Il lui conseilla de composer une tragédie. Crébillon crut
+que Prieur voulait se moquer de lui, bientôt il fut convaincu du
+contraire. Alors il se défendit de pareille entreprise. Le procureur
+insista et finit par le décider. Il lui indiqua même le sujet de _la
+Mort des enfants de Brutus_. La pièce faite, Crébillon la fit porter
+aux comédiens. Les comédiens la rejetèrent sans même donner
+d'encouragement au jeune homme. Crébillon revint au logis, furieux,
+désespéré de l'affront qu'il croyait avoir reçu, se plaignant avec
+amertume au pauvre Prieur de l'école qu'il avait faite par ses
+conseils, jurant de ne plus tenter la muse. Prieur essuya bravement le
+premier feu, le raisonna, le chapitra et finit par le décider à
+entreprendre une autre composition dramatique. Cette pièce fut
+_Idoménée_, bientôt suivie d'_Atrée et Thyeste_ (1707). Lorsqu'on joua
+_Atrée_, le bon procureur, quoique fort malade, se fit porter au
+théâtre. A la fin du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur
+l'embrassa en lui disant:--Je meurs content; je vous ai fait poëte: je
+laisse un homme à la nation.
+
+Cette tragédie d'_Atrée_ était si terrible, sortait tellement de ce
+qu'on avait entendu jusqu'alors à la scène, surtout depuis l'école de
+Racine, que le parterre s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais
+comme frappé de stupeur. Crébillon fut au café Procope, le café
+_divan_ ou Lepelletier de l'époque. Un Anglais se jeta à son cou en
+lui faisant mille compliments sur sa pièce, ajoutant qu'elle n'était
+pas faite pour le théâtre de Paris, mais pour celui de Londres; qu'en
+Angleterre elle eût été acclamée. «La coupe d'Atrée, ajouta-t-il, m'a
+pourtant fait frémir, tout Anglais que je suis.»
+
+L'année suivante, en 1708, Crébillon donna _Électre_, tragédie qui fut
+applaudie; mais à laquelle on reproche les trois descriptions
+pompeuses déclamées par Tydée, ce qui donna lieu à cette épigramme:
+
+ Quel est ce tragique nouveau,
+ Dont l'épique nous assassine?
+ Il me semble voir Racine
+ Avec un transport au cerveau.
+
+_Rhadamiste et Zénobie_ suivit les premières pièces de Crébillon en
+1711. Nous avons dit que cet auteur composait toujours de tête et sans
+écrire. Afin d'être plus isolé, il avait obtenu une clef du
+Jardin-du-Roi, dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait à
+son _Rhadamiste_, par une chaleur tropicale, il avait ôté son habit et
+parcourait le jardin réservé en faisant de grands gestes et en
+poussant de temps à autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui
+l'observait, convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou un fou,
+courut chercher Duvernet, le célèbre anatomiste de qui Crébillon
+tenait la clef du jardin. Duvernet arrivant effrayé, ne put retenir un
+éclat de rire en reconnaissant Crébillon en pleine composition
+dramatique.
+
+_Rhadamiste_ eut un grand succès. Quand on le donna, Boileau était
+malade. On lui lut cette tragédie.--«Qu'on m'ôte ce galimatias!
+s'écria-t-il, les Pradons étaient des aigles, en comparaison de ces
+gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragédie qui a
+augmenté mon mal.»
+
+Boileau jugeait souvent d'une façon partiale. C'est ce qui eut lieu
+pour _Rhadamiste_, tragédie qui, malgré quelques défauts, est restée
+un des chefs-d'oeuvre de l'ancien théâtre et la pièce qui caractérise
+le mieux le génie de Crébillon.
+
+Le succès de _Rhadamiste_ eut sur la vie de son auteur une influence
+fâcheuse. A partir de ce moment, il se jeta dans la dissipation,
+montrant peu de goût pour son art, à tel point que le bruit, propagé
+sans doute par des rivaux,--que ses tragédies n'étaient pas de lui, se
+répandit de toute part. On prétendit qu'elles devaient le jour à un
+Chartreux, son proche parent. Or, Crébillon n'avait ni parents ni amis
+aux Chartreux. Il ne fut pas moins fort affecté de ce bruit ridicule.
+
+A propos de _Rhadamiste_, on raconte que, dans une représentation de
+cette pièce sur un théâtre de province, l'acteur ayant prononcé ce
+vers:
+
+ De quel front osez-vous, soldats de CORBULON,
+
+un des spectateurs cria tout haut: «C'est de _Crébillon_ qu'il faut
+dire. Ces comédiens de province sont d'une ignorance inconcevable.»
+
+_Sémiramis_, donnée à la scène en 1717, quatrième tragédie du même nom
+depuis celle de Desfontaines, en 1637, ne fut pas la dernière sur le
+même sujet. Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous
+parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public des lettres, la
+monomanie du philosophe de Ferney, de puiser toujours ses compositions
+dramatiques dans le répertoire des autres auteurs. Piron se rendit
+l'interprète de ce sentiment public par l'épigramme que voici:
+
+ N'en doutez pas; oui, si le premier homme
+ Eût eu le tic de ce faiseur de vers,
+ Il eût fait pis que de mordre à la pomme;
+ Et c'est ici un bien autre travers.
+ Du grand auteur de la nature humaine,
+ Il eût voulu refaire l'univers,
+ Et le refaire en moins d'une semaine.
+
+Le poëte Roy fut plus violent pour Voltaire:
+
+ Si Quinault vivait encor,
+ Loin d'oser toucher sa lyre,
+ Je ne me ferais pas dire
+ De prendre ailleurs mon essor.
+ Usurpateur de la scène,
+ Petit bâtard d'Apollon,
+ Attendez que Melpomène
+ Soit veuve de Crébillon.
+
+En 1726 parut _Pyrrhus_; en 1748, _Catilina_.
+
+Crébillon mit plus de vingt-cinq ans à composer cette dernière pièce,
+ce qui fit dire: _Quousque tandem abutere patientia nostra, Catilina._
+C'est à soixante-dix ans que l'auteur mit la dernière main à sa
+tragédie, dont il avait récité des passages à l'Académie française. On
+admira beaucoup les trois premiers actes, mais on fut généralement
+peiné d'entendre Cicéron dire de sa fille Tullie:
+
+ Employons sur son coeur[18] le pouvoir de Tullie,
+ Puisqu'il faut que le mien jusque-là s'humilie.
+
+ [18] Celui de Catilina.
+
+A l'Académie surtout, on fut choqué de ce rôle fait à Cicéron.
+Crébillon s'aperçut du mauvais effet produit par cette scène, et,
+s'adressant à l'un des immortels qui secouait la tête:--Je vois bien,
+lui dit-il, que cela vous déplaît.--Point du tout, reprit
+l'académicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai beaucoup de
+plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa fille.
+
+Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour cette pièce la
+dépense de tous les habits des acteurs. Elle obtint en outre, du Roi,
+l'impression, au profit de Crébillon, des oeuvres complètes du poëte
+par l'imprimerie royale.
+
+L'auteur de _Catilina_, en reconnaissance de tant de bienfaits, se
+crut obligé de supprimer quelques passages qui pouvaient être
+considérés comme des allusions, celui-ci entre autres:
+
+ Car vous n'aimez jamais. Votre coeur insolent,
+ Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant.
+ Qu'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste;
+ Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste,
+ S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux,
+ La justice, les lois, sa patrie et ses dieux.
+
+Crébillon n'était ni jaloux ni envieux. Il méprisait les moyens
+détournés pour arriver au succès d'une pièce. Le triomphe moyennant
+coterie lui était odieux. S'il eût vécu de nos jours, il eût rejeté la
+réclame et la claque, dont on fait un usage si large et si déplorable.
+Le matin de la première représentation de _Catilina_, persécuté par
+des amis et des parents pour leur donner des billets, il n'y consentit
+qu'à la condition formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas
+obligés d'épargner sa pièce.
+
+Comme nous l'avons dit, _Catilina_ avait été vingt-cinq ans sur le
+métier. Le fils de Crébillon en plaisantait à table devant Collé.
+Collé, impatienté de ce persiflage, lui dit: «Osez-vous, petit
+griffonneur de prose, petit r'habilleur de vieux contes de fées,
+osez-vous comparer vos frivoles rapsodies aux productions immortelles
+de votre père? Certes, il a fait en votre personne un assez mauvais
+ouvrage; mais n'a-t-il pas fait aussi _Atrée_, _Électre_,
+_Rhadamiste_, _Catilina_, oui, _Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et
+qu'il fera toujours_.» Cette péroraison fit éclater de rire tous les
+convives.
+
+Crébillon avait des créanciers qui voulurent, pour se payer, saisir le
+produit des recettes de _Catilina_. Le Conseil d'État du Roi décida:
+_que les productions de l'esprit ne sont point au nombre des effets
+saisissables._
+
+Quelques années avant que cette tragédie ne fût achevée, Crébillon
+tomba si sérieusement malade, que son médecin, Hermant, désespérant de
+lui, le pria de lui faire présent des deux premiers actes de
+_Catilina_. Crébillon répondit par ce vers de _Rhadamiste_:
+
+ Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?
+
+A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernière pièce, _le Triumvirat_.
+Le public la reçut avec faveur et reconnaissance.
+
+Il fut enterré avec pompe, aux frais de la Comédie-Française, à
+Saint-Gervais, où le roi voulut lui faire élever un monument funèbre.
+Il avait été admis à l'Académie en 1731.
+
+Entre Crébillon et Voltaire, les deux plus grands poëtes tragiques du
+dix-huitième siècle, parut CHATEAU-BRUN, auteur des deux tragédies de
+_Mahomet II_ et des _Troyennes_.
+
+Château-Brun, membre de l'Académie en 1753, était maître-d'hôtel du
+duc d'Orléans. Dans la crainte de déplaire à son prince, il garda
+quarante ans, sans la faire jouer, sa première tragédie. Elle parut en
+1714.
+
+Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second acte des
+_Troyennes_, un homme vient se jeter aux genoux du vainqueur, expose
+la misère du peuple et demande du pain. «J'aurais été bien surpris,
+dit un plaisant du parterre, si on n'eût pas parlé de manger dans une
+pièce faite par un maître-d'hôtel?» Ce mot fit changer le trait.
+
+C'est par cette pièce que la Comédie-Française rouvrit son théâtre, le
+31 mars 1769, rentrée de laquelle date le fameux changement de la
+suppression des banquettes ridicules qui obstruaient le théâtre. On
+avait à dessein choisi _les Troyennes_, où il y a beaucoup d'acteurs
+en scène, pour faire comprendre au public les avantages résultant de
+cette disposition nouvelle.
+
+
+
+
+XI
+
+VOLTAIRE.
+
+DE 1718 A 1773.
+
+ VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son caractère
+ littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot de
+ Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de _Zaïre_.--_Oedipe_
+ (1718).--Son succès.--Anecdotes et bons mots.--_Artémise_
+ (1720).--Transformations successives de cette
+ tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine des différends de
+ Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et Éryphile_ (1730 et
+ 1732).--Anecdote de la _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à
+ Mlle Gaussin et à Dufrêne.--_Adélaïde Duguesclin_ (1734).--Sa
+ transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_ (1736). Le
+ Franc de Pompignan.--Critique d'_Alzire_.--Comédie de
+ _l'Enfant prodigue_ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de
+ Voltaire sur cette tragédie.--_La Mort de César_
+ (1741).--_Mahomet_ (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour
+ Voltaire.--_Le Temple de la Gloire_, opéra (1743). Joli mot de
+ Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_
+ (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
+ Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des
+ Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique sur
+ _Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote sur
+ _Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan
+ Normand._--_Tancrède_.--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les
+ Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.--Mot
+ piquant de Voltaire à une actrice.
+
+
+Le 30 novembre 1694, dix ans après la mort de Corneille, cinq ans
+avant celle de Racine, naquit à Paris AROUET DE VOLTAIRE, l'écrivain,
+l'auteur, le poëte qui devait résumer en lui seul tout le dix-huitième
+siècle littéraire. Cet homme, le plus extraordinaire qui ait jamais
+paru dans la spécialité des lettres, vécut de longues années
+travaillant toujours, produisant sans cesse, s'essayant à tous les
+genres, échouant d'abord dans plusieurs, réussissant ensuite, et
+finissant par mériter de ses contemporains le nom de _Poëte-Roi_, nom
+que la postérité lui a conservé.
+
+Lorsque Voltaire entra dans la carrière dramatique, tous les genres
+semblaient portés à leur apogée: le sublime pour Corneille, le
+touchant pour Racine, le terrible pour Crébillon. Il fallait donc se
+frayer une nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornière déjà
+si profondément creusée.--Il osa le tenter et il réussit, non sans
+éprouver de fréquentes chutes; il réussit en réunissant en un seul les
+trois genres qui avaient chacun, isolément, illustré le nom de trois
+grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris jusqu'alors
+inconnus et une sorte de philosophie encore plus ignorée sur la scène.
+On s'était borné à jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit
+plus, il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames, même les plus
+médiocres, est un plaidoyer en faveur de l'humanité. Ce genre, qui les
+réunit tous en ajoutant à leur perfection, manquait au théâtre. Il
+pouvait seul assurer à son auteur une gloire immortelle.
+
+Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se rattachent aux
+oeuvres dramatiques de Voltaire, nous constaterons chez lui une
+tendance fâcheuse à s'emparer des sujets déjà traités par d'autres
+auteurs. Ainsi: il tenta de refaire _l'Electre_, la _Sémiramis_, le
+_Catilina_, le _Triumvir_, l'_Atrée_ de Crébillon, la _Marianne_ de
+Tristan, l'_Oedipe_ de Corneille. Du moins prit-il les titres de ces
+pièces déjà célèbres au théâtre. Ce procédé lui fut reproché par ses
+contemporains, on le trouva peu digne d'un grand génie.
+
+Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail. Lorsqu'une de
+ses pièces avait échoué sous un titre, il lui en donnait un autre, la
+remaniait et la remettait hardiment à la scène quelques années plus
+tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait pas mieux
+que de faire les corrections que le goût du public lui indiquait après
+les premières représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce
+monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il compose ses
+pièces pendant _leurs représentations_.» Ces corrections, quelquefois
+très-nombreuses, n'étaient pas habituellement du goût des acteurs, qui
+trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs et difficiles,
+d'en _désapprendre_ une partie pour _réapprendre_ de nouveaux vers.
+L'un des artistes de la Comédie-Française qui se montrait le plus
+indocile à ces changements, était Dufrêne. Après le succès de _Zaïre_,
+des corrections ayant été indiquées à Voltaire, corrections sages et
+qui ne pouvaient que donner à ce chef-d'oeuvre une perfection rare, le
+poëte s'empressa de faire les modifications qui lui étaient demandées.
+Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque jour Voltaire était à la
+porte de l'acteur pour le supplier de concourir, par un peu de
+complaisance, à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce
+qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. Quand son
+cauchemar venait, il était toujours sorti. L'auteur ne se rebutait
+pas, il montait et introduisait par la serrure de petits papiers
+couverts des fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors
+Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et fort original pour
+forcer son bourreau jusque dans ses derniers retranchements et pour le
+mettre au pied du mur. Sachant que le comédien doit donner un grand
+dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux, avec
+injonction à celui qui le porte de ne pas dire de quelle part il
+vient.
+
+Le pâté, plus heureux que les vers de _Zaïre_, est fort bien
+accueilli, on lui fait fête et on dîne; on l'ouvre, décidé à boire à
+la santé de l'aimable anonyme. On soulève la croûte de dessus avec
+précaution, et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux volatiles,
+cuits à point et portant au bec un petit papier. Les papiers dépliés,
+on lit sur chacun d'eux les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y
+avait pas moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent mangés par
+les convives, et les corrections apprises par l'acteur. Le public ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en
+montra reconnaissant; mais il ignora longtemps que _Zaïre_ devait une
+partie de son succès à un pâté de perdrix.
+
+Voltaire, qui fournit à la scène française tant de bonnes tragédies,
+débuta d'une façon brillante et qui fixa sur lui tous les regards. En
+1718, il donna _Oedipe_. Tandis qu'on applaudissait sa première
+pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent; il avait
+vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans entendit parler de cette
+belle composition dramatique, il voulut la voir, et il en fut si
+charmé qu'il rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint
+sur-le-champ remercier le prince, qui lui dit:--«Soyez sage, et
+j'aurai soin de vous.»--«Je vous suis infiniment obligé, répondit le
+poëte; mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon
+logement et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup de cette
+spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins d'esprit dans deux
+autres circonstances qui se rattachent aux représentations d'_Oedipe_.
+Le maréchal de Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la
+nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui consacrait ainsi
+ses veilles.--«Elle m'en aurait davantage, Monseigneur, lui répondit
+le jeune Arouet, si je savais écrire comme vous savez parler et agir.»
+
+A la sortie d'une autre représentation, un homme de la Cour donnait le
+bras à une jeune et jolie femme qui semblait encore tout émue de la
+tragédie d'_Oedipe_.--«Voici deux beaux yeux, dit-il à l'auteur,
+auxquels vous avez fait répandre des larmes.»--«Ils s'en vengeront sur
+bien d'autres, répliqua Voltaire.»
+
+_Oedipe_ eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs de la
+Comédie-Française, ce qui prouve que déjà, à cette époque, il fallait
+un nom pour être admis sans peine.
+
+Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire, et dont nous parlerons
+plus loin, La Motte, qui soutenait cette thèse: que la prose pouvait
+s'élever aux idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «_Oedipe_ est le
+plus beau sujet du monde, il faut que je le mette en prose.»--«Faites
+cela, répondit Voltaire, et je mettrai votre _Inès_ en vers.
+
+La seconde tragédie d'Arouet, _Artémise_ (1720), ne répondit pas à ce
+qu'on attendait de l'auteur d'_Oedipe_. Il s'empressa de la retirer et
+la remit à la scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de
+_Marianne_. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux mauvaises
+plaisanteries des spectateurs du parterre avaient contribué à sa
+chute. Lorsque l'actrice qui remplissait le rôle de Marianne porta la
+coupe empoisonnée à sa bouche, un individu s'écria: «_La reine boit._»
+Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable à la pièce, sur le
+mérite de laquelle, cependant, le public flottait incertain, lorsque,
+la toile baissée, on vint annoncer que l'on allait donner la comédie
+intitulée _le Deuil_.--«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?» cria un
+autre quidam. Ce mot décida la chute de _Marianne_. Voltaire ne voulut
+pas en avoir le démenti; sans se rebuter, il travailla de nouveau, et
+l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre d'_Hérode et
+Marianne_. Elle eut alors beaucoup de succès. On comprend que les
+épigrammes et les parodies ne furent pas épargnées à la tragédie de
+Voltaire. Dans une pièce de l'Opéra-Comique, _Momus censeur des
+Théâtres_, Momus dit de Marianne:
+
+ Le public ne doit qu'au latin,
+ Ses beautés, ses délicatesses;
+ Ainsi qu'un habit d'arlequin,
+ Elle est faite de toutes pièces.
+
+Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette tragédie et termine
+ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis de ce chef-d'oeuvre, qui, comme
+vous voyez, ne semble pas moins fait contre la raison que contre la
+rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.» Une copie de cette
+épître tomba entre les mains de Voltaire; ce fut la source de ses
+querelles avec Rousseau.
+
+Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie petite pièce en
+un acte et en vers de _l'Indiscret_; mais il revint bien vite au genre
+tragique, dans lequel son _Oedipe_ lui assurait une supériorité
+marquée. En 1730 et en 1732, il donna _Brutus et Éryphile_. Il eut
+deux chutes. En entendant ces deux vers:
+
+ Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur
+ La liberté gravée et les rois en horreur.
+
+le public, peu habitué à des expressions et à des pensées de ce genre
+pour tout ce qui touchait la royauté, le public du parterre témoigna
+son indignation. Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le
+_Brutus_, et j'ai été bien surpris de voir ce grand homme condamner
+son fils à la mort pour une simple pensée, qui ne passerait pas même
+pour une tentation chez nos casuistes les plus rigides: si celui de
+l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint, dans
+l'histoire, comme un extravagant.»
+
+On raconte une anecdote assez plaisante comme ayant eu lieu à la
+représentation de cette tragédie. C'était du temps des satires
+auxquelles on avait donné le nom de _Calottes_. Un abbé était dans une
+loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre, qui lui cria:
+«_Place aux dames! A bas la calotte!_» il répondit en lançant son
+petit bonnet noir au milieu du public et en disant: «_Tiens, la voilà,
+parterre! tu la mérites bien!_» On prétend que ce trait énergique
+imposa silence. Cela prouve que le public du dix-huitième siècle était
+plus endurant que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est vrai, que
+celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu de savoir si les hommes
+sont ou non devant les femmes au théâtre, ce qu'on appelait la vieille
+galanterie française ayant, depuis longtemps déjà, franchi les
+Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés, on n'en voit plus,
+grâce au ciel, dans nos salles de spectacle. Notre clergé, pieux sans
+affectation et convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux
+_monsignor_ de la dévote Italie.
+
+Le sort d'_Éryphile_ ne fut pas plus heureux que celui de _Brutus_.
+Tous deux restèrent sur le carreau. L'abbé Desfontaines, à qui
+Voltaire avait lu _Éryphile_, lui avait prédit son sort. Voltaire
+traita Desfontaines d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant,
+et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète.
+
+_Artémise_, sous la plume habile de son auteur, s'était changée en
+_Marianne_, puis en _Hérode et Marianne_; _Éryphile_ se métamorphosa
+en _Sémiramis_ seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger,
+cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore à l'aurore de sa
+vie littéraire: _Zaïre_ parut et conquit tous les suffrages. Voltaire,
+très-vain de sa nature, publia qu'il ne lui avait fallu que trois
+semaines pour composer et écrire ce chef-d'oeuvre. Le public lui
+répondit en disant que la pièce n'était pas de lui, qu'il l'avait
+achetée à un abbé Macarti, quittant la France pour aller prendre le
+turban à Constantinople. Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais,
+nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en entendant _Zaïre_,
+qu'il dépensa, en véritable insulaire, sa fortune et sa vie pour cette
+pièce. Voici comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite et
+jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au théâtre une traduction
+qui lui avait coûté fort cher, il la fit jouer chez lui. Il fit pour
+cela des frais énormes, prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et
+tomba mort, et réellement _mort_, d'émotion, au beau milieu de l'une
+des scènes les plus pathétiques.
+
+_Zaïre_ fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle Gaussin.
+Voltaire lui adressa des vers charmants pour la remercier d'avoir, par
+son talent, si puissamment contribué au succès de sa tragédie.
+Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un grand charme sur le
+rôle d'Orosmane; de là ce joli quatrain:
+
+ Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie,
+ Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie,
+ Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir,
+ Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.
+
+Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna rien au théâtre après
+_Zaïre_, son chef-d'oeuvre. Enfin, il fit paraître _Adélaïde du
+Guesclin_, en 1734, qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du _Duc
+de Foix_, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec son premier
+titre. A quoi tient souvent le succès ou la chute d'une oeuvre
+dramatique. Il y avait dans _Adélaïde_ le personnage de Coucy. A la
+fin d'une tirade, un personnage lui dit:
+
+ Es-tu content, Coucy?
+
+Le parterre reprit en choeur: _Couci, couci_, et cette mauvaise
+plaisanterie arrêta quelque temps la représentation.
+
+Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur son _Adélaïde_,
+métamorphosée en _Duc de Foix_, cette sanglante épigramme:
+
+ Par le démon de la dramaturgie,
+ Ce fanatique au théâtre agrégé,
+ Que l'ignorance, avec tant d'énergie,
+ Avait sans honte, en Corneille érigé,
+ De désespoir s'est noyé dans l'histoire.
+ Sa tragédie a pourtant eu la gloire
+ De voir deux yeux de larmes l'honorer,
+ Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire,
+ Son auditoire au moins l'a fait pleurer.
+
+_Alzire_, en 1736, deux ans après _Adélaïde_, vengea Voltaire du peu
+de succès de cette dernière pièce. _Alzire_ réussit et méritait de
+réussir. Comme pour _Zaïre_, on fit courir le bruit que cette pièce
+n'était pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, qui
+s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!--Et pourquoi, lui
+demanda-t-on?--Parce que nous aurions deux bons poëtes au lieu d'un.»
+_Alzire_ donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de
+Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie entièrement faite
+entre les mains du premier. Voltaire écrivit dans le même sens pour se
+plaindre de ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion,
+dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou à l'autre, nous
+rappellerons que le grand Voltaire avait le naturel littéraire assez
+pillard.
+
+Voici la critique d'_Alzire_, faite à l'époque où parut cette
+tragédie, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_:
+
+ Pour Montez,
+ Alvarez
+ Est en peine:
+ Car son fils, fier et brutal,
+ Traite horriblement mal
+ La race américaine.
+ Vers pompeux,
+ Deux à deux,
+ Il débite:
+ D'ailleurs tout manque au sujet:
+ Clarté, vraisemblance et
+ Conduite.
+
+ Tendre Alzire, tu déplores
+ Ton triste hymen, quand Zamore
+ Sort d'un trou;
+ Mais par où?
+ On l'ignore.
+ Mis au cachot, il arma
+ Dans les bois mille ma
+ Tamore.
+
+ En amour,
+ C'est un tour
+ Trop précoce,
+ Qu'aller, loin de son époux,
+ Courir le guille doux
+ La nuit même des noces.
+ Mal en prend
+ A Gusman,
+ Qui, pour preuve
+ De foi chrétienne en sa fin,
+ Lègue à son assassin,
+ Sa veuve.
+
+En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'_Enfant prodigue_, en cinq
+actes et en vers de dix syllabes. Le roi fut tellement satisfait du
+talent des acteurs de la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille
+livres la pension qu'il faisait à trois d'entre eux.
+
+Il semblait écrit que l'auteur de _Zaïre_ ne pourrait avoir deux
+succès coup sur coup. En 1740, il donna _Zulime_, qui tomba à plat,
+malgré la réputation si justement acquise du poëte. Lui-même, du
+reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il écrit:
+
+«_Sic vos non vobis_. Dans le nombre immense de tragédies, comédies,
+opéras-comiques, discours moraux et facéties, au nombre d'environ cinq
+cent mille, qui font l'honneur éternel de la France, on vient
+d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée _Zulime_. La scène est
+en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant été autrefois avec _Alzire_ en
+Amérique, je fis un petit tour en Afrique avec _Zulime_, avant que
+d'aller voir _Idamé_ à la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me
+réussit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la
+ville d'Arsenie, qui était le lieu de la scène; c'est pourtant une
+colonie romaine, nommée _Arsenaria_, et c'est encore par cette raison
+qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom bien sonore; c'est
+un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune idée. La pièce ne
+donne nulle envie de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai
+prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pièce
+et l'on fait imprimer; mais, par droit de conquête, ils ont supprimé
+deux ou trois cents vers de ma façon et en ont mis autant de la leur.
+Je crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur voler leur
+gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage. J'avoue que le dénouement
+leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'était le mien. Les
+rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler, ils
+en auront deux, etc.»
+
+Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en avait appelé une
+mauvaise; une mauvaise en avait appelé une bonne. A _Zulime_ succéda
+_la Mort de César_, en 1741; _Mahomet_, en 1742. _La Mort de César_,
+pièce sans femme et sans amour, faite pour les colléges d'Harcourt et
+de Mazarin, fut représentée pour la première fois à l'hôtel de
+Sassenage. Elle n'était pas faite pour la scène française. _Mahomet_
+eut un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée par
+l'auteur au bout de trois représentations, parce qu'il fut averti que
+le procureur-général dénoncerait la pièce au Parlement, si on la
+jouait encore. A cette époque, Crébillon était censeur de la police.
+Il avait refusé son approbation. Voltaire, par son crédit, ayant
+obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait
+été donné de la laisser paraître. Cependant la crainte du
+procureur-général arrêta le cours du succès prodigieux de cette
+tragédie. Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition au
+théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois
+encore, on demanda l'approbation de M. de Crébillon, qui la refusa de
+nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette
+tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit même à Crébillon de
+réfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, _Mahomet_
+reparut avec éclat et continua à rester au répertoire du
+Théâtre-Français.
+
+Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son
+_Mahomet_.--«Il est _horriblement beau_,» lui répondit le bel-esprit
+nonagénaire.
+
+L'époque de _Mahomet_ marque, dans la vie littéraire du philosophe de
+Ferney, l'apogée, sinon de la gloire, du moins du succès dramatique;
+car il donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies, _Mérope_,
+1743, _Sémiramis_ (ancienne _Eryphile_), 1748, _Oreste_, 1750, une
+comédie, _Nanine_, 1749, et une comédie-ballet, _la Princesse de
+Navarre_, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et établirent la
+réputation de leur auteur de la façon la plus solide. En effet, il y
+avait dans ces cinq pièces, composées en sept années, de quoi
+illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la
+quiétude du poëte. Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra
+dont Rameau fil la musique, _le Temple de la Gloire_, 1743. Voltaire
+voulait être universel et régner en despote dans la république des
+lettres. C'était un de ses travers. Après son opéra, il dit à l'abbé
+de Voisenon:--Avez-vous vu _le Temple de la Gloire_.--J'y suis allé,
+répondit l'abbé, _elle_ n'y était pas; je me suis fait inscrire.
+Voltaire reconnut sa méprise: «J'ai fait une grande sottise,
+écrivait-il à un ami, de composer un opéra; mais l'envie de travailler
+avec un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne songeais qu'à son
+génie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en
+aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.»
+
+A _Mérope_, jouée en 1743, se rattache, comme à _Alzire_, une petite
+histoire de plagiat. Un certain Clément, de Genève, affirma qu'il
+avait fait représenter une tragédie semblable à celle de Voltaire, et
+du nom de _Mérope_; que Voltaire avait usé _de manége_ pour empêcher
+qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet avait déjà été traité plus de
+quatre fois par divers auteurs et à différentes époques.
+
+C'est de _Mérope_, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur!
+Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre le demandait, soit pour
+l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espèce de servitude dura
+jusqu'en 1775. Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent
+également introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de
+suite. Un auteur ayant cru devoir paraître pour faire cesser le
+tumulte qui s'était élevé dans une occasion de ce genre, dit au
+public:--«Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en
+accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez
+bien dû m'épargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus
+qu'il y a quelque différence entre l'ouvrage et l'auteur. La
+destination de l'un pourrait être de vous amuser quelque temps; mais
+je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de l'autre.»
+
+Une rapsodie grotesque de _Mérope_ passa au théâtre des Marionnettes,
+à la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compère,
+celui-ci lui dit.--Eh bien, vas-tu nous donner quelque pièce
+nouvelle?--Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu
+sais que je suis épuisé.--Bon, tu es inépuisable, donne toujours.--Tu
+le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs
+d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant sa
+culotte et faisant sa révérence _à posteriori_, il lâche une pétarade
+au parterre. Immédiatement on entend crier: _l'auteur, l'auteur!_
+
+Un bel-esprit, après avoir entendu _Mérope_, entra au café Procope en
+disant:--«En vérité, Voltaire est le roi des poëtes.--Et moi, dit en
+se levant d'un air piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?--Vous,
+vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.
+
+Un autre usage prend date de cette pièce; celui que fit admettre
+mademoiselle Dumesnil, que, même dans les tragédies, il est telle
+circonstance où il est permis de marcher sur le théâtre autrement que
+d'un pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu
+reconnaître. On la vit dans _Mérope_ traverser rapidement la scène en
+criant: _Arrête... c'est mon fils_. Ce mouvement si naturel fut
+applaudi.
+
+Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé de Voltaire, obtint
+l'honneur insigne d'avoir un rôle dans _Mérope_. Il s'en acquittait
+médiocrement.--Ah çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un usurpateur
+à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.--C'est, répondit-il, un tyran que
+j'élève à la brochette.
+
+Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les
+anecdotes qui se rattachent à cette belle tragédie. Il est temps que
+nous passions à _Nanine_, comédie en trois actes, tirée du roman de
+_Paméla_. En sortant de la représentation, où de grands
+applaudissements avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à Piron:
+Qu'en pensez-vous?--Je pense, répondit celui-ci, que vous voudriez
+bien que ce fût Piron qui l'eût faite.--Pourquoi, reprit Voltaire, on
+n'a pas sifflé.--Peut-on siffler quand on bâille?
+
+On voit que les grands auteurs de cette époque ne se rendaient pas
+toujours justice entre eux, et qu'alors, comme de nos jours, ils
+sacrifiaient difficilement un bon mot.
+
+La _Sémiramis_ est une des pièces de Voltaire qui, depuis son
+apparition au théâtre, a le plus excité l'admiration. Elle n'eut point
+un très-grand succès aux premières représentations. Le 10 mars 1749,
+l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle enleva tous
+les suffrages. Elle est, en effet, versifiée très-fortement, c'est ce
+qui voile un peu les défauts du plan, de la marche et des caractères.
+Piron fit un couplet, qu'il appelait _l'inventaire_ de tout ce qui se
+trouve dans cette tragédie. Le voici:
+
+ Que n'a-t-on pas mis
+ Dans _Sémiramis_?
+ Que dites-vous, amis,
+ De tout ce salmis?
+ Blasphêmes nouveaux,
+ Vieux dictons dévots,
+ Hapelourdes, pavots,
+ Et brides à veaux:
+ Mauvais rêve,
+ Sacré glaive;
+ Billet, calotte et bandeau;
+ Vieux oracle,
+ Faux miracle,
+ Prêtres et bedeau,
+ Chapelles et tombeau.
+ Que n'a-t-on pas mis, etc.
+
+ Tous les diables en l'air,
+ Une nuit, un éclair;
+ Le fantôme du _Festin de Pierre_,
+ Cris sous terre,
+ Grand tonnerre,
+ Foudres et carreaux,
+ Etats-Généraux.
+
+ Reconnaissance au bout,
+ Amphigouris pour tout,
+ Inceste, mort aux rats, homicide,
+ Parricide,
+ Matricide,
+ Beaux imbroglios,
+ Charmants quiproquos.
+ Que n'a-t-on pas mis, etc.
+
+Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre dans une
+scène où mademoiselle Dumesnil jouait le grand rôle, et un autre au
+cinquième acte, pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène.
+A la répétition générale, le machiniste qui avait le département de la
+foudre, étant prêt à lancer le tonnerre dans la scène de mademoiselle
+Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou
+faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à l'actrice:
+«Voulez-vous le coup long?--Comme celui de mademoiselle Dumesnil,
+répondit-elle.»
+
+Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à Fontainebleau, une
+parodie de _Sémiramis_. Voltaire l'apprit, en témoigna le chagrin le
+plus vif, et écrivit à la reine une longue et suppliante lettre, pour
+demander la suppression de cette parodie. Il réussit à empêcher la
+représentation.
+
+_Oreste_ fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire voulait lutter
+contre l'_Électre_ de Crébillon; il fit imprimer, sur les billets de
+parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace:
+
+ _Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.
+ O. T. P. Q. M. U. D._
+
+Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.
+
+ _Oreste_, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.
+
+_Rome sauvée_ vint après _Oreste_, en 1752; puis la comédie de
+_l'Écossaise_, en 1760. On y trouve ce joli mot: «_Je ne le parierais
+pas, mais j'en jurerais_,» tiré de cette scène entre deux Normands:
+
+ --Fable! à d'autres! tu veux rire?
+ --Non, parbleu! foi de chrétien!
+ Vrai, comme je suis de Vire.
+ --En jurerais-tu?--Très-bien.
+ --Encore n'en croirai-je rien,
+ Qu'un louis il ne m'en coûte;
+ Le voisin pâlit.--Écoute,
+ Je te l'avouerai tout bas:
+ J'en jurerais bien, sans doute;
+ Mais je ne parierai pas.
+
+Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes qui obstruaient
+la scène, il fit son _Tancrède_, tragédie à grand spectacle, qui eut
+du succès.
+
+_L'Écueil du Sage_, comédie en cinq actes, jouée en 1762, eût été pour
+le philosophe de Ferney un véritable écueil, si le public ne se fût
+souvenu qu'il devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces.
+Il en fut de même d'_Olympie_, tragédie représentée en 1764. Bien
+évidemment, Voltaire était au déclin de son talent; il imitait
+Corneille, qui n'avait pas su quitter à temps la scène, ainsi que
+l'avait fait Racine.
+
+_Les Scythes_, 1767, _les Triumvirs_, 1764, furent encore deux erreurs
+pour le poëte qui avait composé _Oedipe_, _Zaïre_, _Mahomet_, etc.
+Maladroitement, Voltaire se vanta d'avoir écrit _les Scythes_ en douze
+jours; les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant
+_humblement_ de mettre _douze_ mois à la corriger. Ces défaites, coup
+sur coup, rendirent plus sage leur auteur. Il abandonna à peu près le
+théâtre. Il avait alors soixante-treize ans. Il était plus que temps.
+Pour terminer, un mot du _grand poëte_ et du caustique écrivain, un
+mot qui n'est qu'un assez mauvais calembour, et qui a dû trouver
+depuis longtemps sa place dans les petites pièces de nos petits
+théâtres. Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire
+rencontre une actrice fort maigre et qui venait de jouer son rôle avec
+beaucoup de sentiment. Il lui prend la main et la lui serrant avec
+effusion: «Oh! lui dit-il, Mademoiselle, quel _pathétique_! (patte
+étique..)»
+
+
+
+
+XII
+
+PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.
+
+DEPUIS 1718.
+
+ Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
+ tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
+ Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
+ (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le
+ Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement de
+ terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André et
+ de sa tragédie.--LE PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de
+ _Tibère_ (1726).--Epigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
+ inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses tragédies
+ de _Teglis_ (1735).--_Childéric_ (1736).--_Mégare_
+ (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de _l'Esprit du Divorce_
+ (1736).--Sujet de cette pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE
+ FRANC DE POMPIGNAN.--Ses tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_
+ (1745 et 1734).--Vers supprimés dans _Didon_.--Vers à
+ mademoiselle Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
+ supprimés.--LAMOTTE-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
+ tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_
+ (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à
+ Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_
+ (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726). Genre
+ de talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de
+ mérite.--Son histoire.--_Zélisca._--_La Coquette corrigée_
+ (1756).--Vers sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à
+ propos de la tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys
+ le Tyran_ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_
+ (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_ (1751).--PORTELANCE.--Sa
+ tragédie prônée _d'Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de
+ _Zulica_, de _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE
+ MIERRE.--De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à
+ la scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume
+ Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOT, poëte national.--Sa tragédie de
+ _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_
+ (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et
+ historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes.
+
+
+Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y
+aurait parmi eux un grand choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans
+la littérature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu
+est le célèbre Piron, à qui ses comédies et ses poésies légères,
+_très-légères_ même, beaucoup plus encore que ses pièces sérieuses,
+ont acquis une grande réputation.
+
+PIRON, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le collége des
+jésuites de cette ville. Si les révérends pères eurent l'espoir de
+l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers
+lorsqu'ils rencontrent un sujet de mérite, ils se trompèrent
+grandement. A peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait
+pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour, un irrésistible
+attrait, abandonna Dijon pour venir à Paris. Son entrain, sa facilité
+à composer des poésies grivoises et pleines d'esprit, le firent
+rechercher et admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles il
+payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans
+être méchants, ses saillies, où ne perçait jamais l'envie de nuire,
+furent bientôt cités, colportés, et son nom devint connu même à Paris,
+où il faut si longtemps pour se faire connaître.
+
+Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière dramatique en
+composant tantôt seul, tantôt en collaboration avec Lesage et
+d'Orneval, des parodies, des opéras comiques qu'il donnait aux
+théâtres forains.
+
+Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire,
+quand nous aborderons les théâtres de la Foire; aujourd'hui nous
+n'avons à apprécier que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et
+sérieux.
+
+En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie de
+_Callisthène_, qui eut du succès et faillit tomber par suite d'une
+circonstance assez plaisante. A la première représentation de cette
+pièce, le poignard qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce le
+sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de la main de
+Lysimaque dans la sienne, le manche, la poignée, la garde, la lame,
+tout se disjoignit, se sépara de façon que l'acteur dut recevoir son
+arme pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le mieux
+possible, à pleine main, et ce qui devait être moins facile, de garder
+son sérieux, forcé de continuer son rôle et de gesticuler en déclamant
+pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre
+acteur était dans un embarras qui n'échappait point aux spectateurs et
+qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal,
+Callisthène fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard, de se
+donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses
+parties de l'arme dont il avait été censé se servir pour accomplir son
+suicide, un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la
+pièce de Piron.
+
+Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait goût aux oeuvres
+tragiques, fit représenter _Gustave Vasa_. Les Italiens s'en
+emparèrent et en firent une spirituelle critique, _les Étrennes_. On
+trouve dans cette parodie:
+
+ Lorsque du fond du Nord un héros sortira,
+ Il effacera tout par sa clarté suprême;
+ Le grand Gustave étonnera
+ Par ses beautés et par ses défauts même;
+ Jusques à son habit, tout en lui charmera.
+ Grands dieux! quelle riche abondance
+ De situations contre la vraisemblance!
+ Et que de lieux communs heureusement cousus
+ A des événements qu'on n'aura jamais vus!
+ Un songe, une reconnaissance,
+ Des monologues tant et plus;
+ Une longue oraison funèbre
+ D'un prince vivant qu'on célèbre;
+ Des travestissements, des conspirations,
+ Des emprisonnements et des proscriptions;
+ Une sédition subite,
+ Qui change tout à coup les décorations:
+ Un enlèvement, une fuite,
+ Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon,
+ Par un prodige heureux, la fille de Sténon
+ Disparaîtra sous l'eau, tout habillée,
+ Puis reviendra sur l'horizon,
+ Pour nous en informer, sans paraître mouillée;
+ Et, par un dernier trait digne d'être vanté,
+ Après tant de périls, de fracas, de furie,
+ Qui tiendront en suspens le public agité,
+ Sa pièce finira dans la tranquillité;
+ Et, hors un confident qui seul perdra la vie,
+ Les acteurs de la tragédie
+ Se retireront tous en bonne santé.
+
+Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français, Sarrasin, jadis
+abbé, alors acteur, était en scène, lorsque Piron, mécontent de son
+jeu, cria du milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet homme,
+qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne
+d'être excommunié à soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas
+juste; Sarrasin était un bon comédien.
+
+L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la première
+représentation, Piron, vêtu trop somptueusement à son avis, lui dit:
+«Mon pauvre Piron, en vérité cet habit n'est guère fait pour
+vous.--C'est possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que
+vous n'êtes guère fait pour le vôtre?»
+
+En 1744, Piron donna une troisième tragédie, _Fernand Cortez_. Cette
+pièce parut trop longue aux comédiens. Ils députèrent l'un d'eux
+auprès de l'auteur, pour le prier de faire des coupures. L'envoyé, mal
+reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même ne refusait jamais de
+corriger ses pièces au gré du public. «C'est possible! s'écria avec
+assez peu de modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en
+marqueterie, moi je jette en bronze.»
+
+On ne se montra pas favorable à la tragédie de _Fernand Cortez_. En
+sortant de la première représentation, Piron fit un faux pas; une
+personne s'empressa de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur,
+qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié sérieusement
+l'auteur, mécontent de son public.
+
+Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite, dans le volume
+suivant.
+
+Nous avons déjà fait observer quelque part, que rien n'est nouveau
+sous la calotte des cieux, ni les choses ni les hommes. Le fameux
+poëte-coiffeur d'Agen, JASMIN, dont la réputation est européenne, qui
+rase des clients dans son échoppe de la promenade de sa ville natale
+et vend ses propres ouvrages, poésies méridionales fort appréciées,
+Jasmin, le grand Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce
+qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle avant lui, en 1722,
+naquit à Langres, Charles ANDRÉ, coiffeur, qui vint s'établir à Paris,
+et, la plume d'une main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie
+du _Tremblement de terre de Lisbonne_.
+
+Voici comment lui-même, dans la préface de sa pièce, fait en quelques
+mots l'histoire de sa vie:
+
+«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant malheureusement été
+_créé_ sans biens, j'ai été contraint de quitter mes études et
+d'embrasser l'état de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me
+convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma jeunesse, à faire des
+petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laissé de
+m'attirer quelques bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché de
+continuer toujours à composer quelques petits ouvrages, mais moins
+satiriques, mais qui n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de
+mon naturel, il me venait souvent des idées qui me faisaient tenir le
+fer à friser d'une main et la plume de l'autre. M'étant trouvé
+plusieurs fois à accommoder des personnes de goût et d'esprit, et me
+voyant penser, ils m'ont si fort questionné, _qu'ils_ m'ont forcé à
+leur avouer que je pensais toujours à composer quelques vers; leur
+ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé
+que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui m'a déterminé à
+composer ma tragédie.»
+
+Les occupations de _Monsieur_ André étaient si nombreuses, sa
+clientèle était si belle, il rasait et coiffait avec tant d'adresse,
+qu'il ne lui restait nul loisir pour cultiver les Muses. C'était là
+son grand chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière main à
+sa magnifique tragédie à grand et terrible spectacle; il désespérait
+de la pouvoir finir. «Mais ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de
+septembre, pendant deux nuits consécutives, par ces sortes de gens
+qui, par leurs odeurs, sont capables _d'empestiférer_ le genre humain,
+j'ai tâché de dissiper leurs _odorats_ en m'appliquant d'un grand zèle
+à ma tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher lecteur, à vous
+la mettre plus tôt au jour.»
+
+Heureux lecteur de M. André!
+
+M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi, qui furent enchantés,
+ravis, de cette lecture, tant la chose leur parut singulière et
+plaisante, mais qui furent unanimes pour dire à l'auteur que,
+malheureusement la mise en scène dépasserait leurs moyens, et que pour
+faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier acte et trembler toute la
+salle, il fallait une somme qui n'était pas à leur disposition. Du
+temps de M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son dernier
+mot.
+
+M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit en soupirant ses
+vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne voulut pas que le public, que son
+siècle et la postérité fussent privés de son oeuvre. Il la fit
+imprimer et la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique
+qui fait pousser les cheveux et la pâte qui fait tomber la barbe. La
+chose parut originale; la première édition fut épuisée en peu de
+jours. Cinquante carrosses stationnaient sans cesse à sa porte; M.
+André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout Paris voulut se
+procurer la satisfaction de posséder un exemplaire de ce chef-d'oeuvre
+de l'amour-propre et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher
+l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans sa boutique le
+féliciter, vanter son mérite, et, comme dirait de nos jours le
+troupier, se procurer l'agrément de _raser le raseur_. Lui,
+l'excellent Monsieur André, reçut tous les compliments avec une
+modestie pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui
+adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui demanda sa pièce
+pour la faire traduire et la faire jouer à Londres. André, plastron
+sans s'en douter de la grande ville, fit insérer dans sa préface du
+_Tremblement de Lisbonne_, la lettre de l'enfant d'Albion, et une
+épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire, épître dans laquelle il
+traite d'égal à égal avec Arouet et l'appelle son cher confrère. M.
+André vécut heureux et fier de son succès.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à proprement parler,
+n'est point un auteur, si à son nom ne se rattachait une tragédie de
+_Tibère_, représentée en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un
+vrai roman que voici:
+
+Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique, composait des pièces
+pour le collége de Lyon. Il prenait volontiers les avis d'un homme de
+beaucoup d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il
+lui confia un jour son _Tibère_; puis, en ayant eu besoin, il lui fit
+demander quelques jours plus tard de lui renvoyer cette tragédie. Le
+procureur ne l'ayant pas sous la main, dit au domestique de revenir à
+telle heure. Un filou entend la conversation, et, pensant que les
+_papiers_ réclamés d'un procureur des jésuites ne peuvent être que des
+lettres de change, il prend la résolution de les enlever adroitement.
+Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en
+domestique, se présente chez l'ami du P. Folard et n'a pas de peine à
+obtenir la remise des papiers précieux. En reconnaissant une tragédie,
+le filou se dit à lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit
+dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté ayant encore
+sur lui le _Tibère_ du révérend père Folard. Conduit chez M. Hérault,
+interrogé par le magistrat, il raconte son aventure. La pièce est
+remise au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le président
+Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer _Tibère_ sous son nom. Une
+difficulté se présente cependant, l'auteur véritable, destinant son
+oeuvre à un collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment
+faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin et le prie d'introduire
+une reine ou une princesse dans sa tragédie. Pellegrin demande au
+président, pour cela, _six cents francs_.--«Six cents francs pour une
+femme! répond Dupuis, vous vous moquez.--Mais, Monsieur, réplique
+l'abbé, cette femme, je ne puis pas la laisser seule, il faut que je
+lui donne au moins une suivante.--Ta, ta, ta! pourquoi faire une
+suivante? s'écrie le président; après cela, mettez-en une, mettez-en
+deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du tout, peu m'importe, je vous
+offre dix écus pour votre travail.» Pellegrin accepte le marché. Les
+rôles de la reine et sa compagne sont _bâclés_ en deux jours, la pièce
+est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les journaux en
+parlèrent beaucoup et en donnèrent des extraits, des comptes rendus,
+le P. Folard y reconnut son ouvrage.
+
+On fit sur ce _Tibère_, qui avait tant couru le monde et avait eu de
+si singulières aventures, l'épigramme suivante:
+
+ Pourquoi vouloir, de ce _Tibère_,
+ Blâmer le président Dupuis?
+ Si, sous son nom, il n'a pu plaire,
+ Aurait-il plus plu sous celui
+ De celui qui, pour le lui faire,
+ A reçu dix écus de lui?
+
+Une des plus singulières figures littéraires de cette époque fertile
+en écrivains de mérite, est celle de PIERRE MORAND, né à Arles, en
+1701, d'une famille noble, et qui, malheureux en tout et pour tout, en
+dépit et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes non mérités,
+conserva jusqu'au moment suprême de la mort la plus inaltérable bonne
+humeur, la plus inconcevable gaieté.
+
+Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite, MORAND fit de
+bonnes tragédies qui ne furent pas appréciées; se maria, tomba dans la
+maison d'une belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit
+toujours; eut des bonnes _fortunes_ qui pouvaient passer pour de
+très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le menèrent aux portes de la
+tombe; vécut pauvre jusqu'au moment où il mourut, puis qu'ayant un
+petit bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à cause de
+ses dettes, il allait en recevoir le premier quartier le lendemain du
+jour où il rendit le dernier soupir.
+
+Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire et imagé de
+l'époque actuelle: _Il n'avait pas de chance._
+
+Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore que
+cinquante-six ans, il tomba malade et on lui fit une opération
+cruelle; il la soutint avec la plus héroïque bonne humeur. On n'eut
+pas besoin d'user de détours pour lui annoncer que sa fin était
+proche; il fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un
+notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le testament de
+Crispin dans _le Légataire universel_, il força tous les assistants à
+rire. Ces devoirs accomplis, comme s'il s'agissait pour lui de la
+chose la plus plaisante, il s'entretint avec ses amis de vers, de
+littérature, d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment on lui
+apprit la victoire remportée le 26 juillet sur les Anglais du duc de
+Cumberland, par le maréchal d'Estrées, aussitôt il s'écria avec
+Mithridate:
+
+ Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.
+
+Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement philosophique.
+Ses tragédies sont _Téglis_, en 1755, _Childéric_, en 1736, et
+_Mégare_, en 1748. Il composa aussi _l'Esprit du divorce_, comédie
+jouée en 1738.
+
+La tragédie de _Childéric_, très-compliquée mais pleine de traits de
+force et de génie, dans le genre de celle d'_Héraclius_, eut à passer
+par une foule d'épreuves, à essuyer une série de contre-temps fâcheux.
+Lors de la première représentation, sept à huit jeunes gens qui ne
+connaissaient pas l'auteur, qui n'avaient nul intérêt à siffler cette
+pièce, imaginèrent dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils
+avaient invité à leur repas un moine de leur âge et de leurs amis.
+L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent puis l'amenèrent au
+théâtre. Là ils l'excitèrent si bien, que dans une scène où un des
+personnages apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la peine
+à se faire jour au travers des spectateurs de haut rang qui
+encombraient la scène, le jeune moine s'écria: «_Place au facteur!_»
+L'éclat de rire qui résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout
+l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit à son
+supérieur, qui lui infligea une punition; mais la pièce de Morand
+reçut de cette aventure un rude échec.
+
+A cette même représentation, on raconte qu'un monsieur à l'oreille
+dure, voyant de grands applaudissements retentir à la suite de ce
+vers:
+
+ Tenter est des mortels, réussir est des dieux,
+
+et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase qui avait excité
+un tel enthousiasme, je crois, lui répondit l'autre, qu'on a dit:
+
+ Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.
+
+Dans une autre représentation de cette même tragédie, l'excellent
+acteur Dufrêne disait son rôle d'un ton de voix trop bas, on lui cria
+du parterre: «_Plus haut!_» Et vous, _plus bas!_ reprit-il vivement,
+se croyant sans doute le prince qu'il représentait. Comme, à cette
+époque, le public ne plaisantait pas pour ces sortes d'algarades, des
+huées accueillirent la riposte de l'acteur; le spectacle fut
+interrompu, et Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses
+excuses sur le bord de la scène.--«Messieurs, dit-il, je n'ai jamais
+mieux senti la bassesse de mon état, que par la démarche que je fais
+aujourd'hui.» On l'empêcha de terminer de crainte de l'humilier
+davantage, et il put reprendre son rôle.
+
+Deux ans après son _Childéric_, en 1736, Morand donna à la scène la
+charmante comédie de _l'Esprit du divorce_. Plusieurs anecdotes assez
+plaisantes se rattachent à cette jolie pièce.
+
+Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous le nom de sa
+fille, lui avait intenté un procès en Provence, exigeant des avocats
+que son gendre fût décrié de toute façon. Morand donna ordre
+d'accorder ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer à
+son tour un _factum_ dans lequel ladite belle-mère serait arrangée de
+main de maître et selon ses mérites. Ce _factum_ fut la comédie de
+_l'Esprit du divorce_. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon,
+cherche à détruire partout la bonne harmonie. Séparée de son mari,
+elle oblige sa fille à agir de même avec le sien. Elle chasse un
+domestique parce que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa
+femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle finit par être
+punie; sa fille la quitte pour suivre son époux et Laurette pour
+rejoindre le sien.
+
+La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de Morand, fut bien
+accueillie. L'auteur descendait même déjà des troisièmes loges pour
+venir au foyer recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une
+critique assez vive du caractère de la belle-mère, qu'on disait chargé
+et hors nature. Ce jugement l'effraya; n'écoutant que son inquiétude
+paternelle, n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance sur la
+scène, et dit au public:--«Messieurs, il me revient de tous côtés
+qu'on trouve que le principal caractère de la pièce que vous venez de
+voir n'est point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout ce
+que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est qu'il m'a fallu
+beaucoup diminuer de la vérité pour le rendre tel que je l'ai
+représenté.» Cette sortie donna matière à bien des questions qui
+firent connaître l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à la
+fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer pour le jour suivant
+_l'Esprit du divorce_, un plaisant cria du parterre:--«_Avec le
+compliment de l'auteur!_» Morand, furieux, se croyant insulté, jeta
+son chapeau au milieu des spectateurs, en disant:--«Celui qui veut
+voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter son chapeau.»--«Bah! reprit un
+autre, l'auteur ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.»
+Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment arrêter le poëte
+et le conduisit chez le lieutenant de police, qui ne put d'abord
+s'empêcher de rire de toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit
+le théâtre pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira sa comédie.
+Cela fit du bruit et servit de réclame à la pièce. Quelques jours
+après on la redemanda, on fit des démarches auprès de l'auteur, et
+elle fut reprise avec le plus grand succès. Seulement, le public garda
+rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie de _Mégare_ ayant
+paru, il se fit un malin plaisir de la siffler.
+
+LE FRANC DE POMPIGNAN, ancien président de la Cour des aides de
+Montauban, auteur de mérite auquel on doit plusieurs jolies comédies,
+et, malheureusement, seulement deux tragédies, celles de _Didon_ et de
+_Zoraïde_, vivait en même temps que Voltaire. En lisant ses oeuvres
+dramatiques, on reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources. Sa
+_Didon_ renferme de véritables beautés, les caractères y sont fort
+habilement tracés. Imitateur de Racine, il parvint, au moment où
+Crébillon se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par la
+cruelle énergie de ses compositions, à conquérir tous les suffrages
+des hommes de goût, en faisant vibrer dans les âmes sensibles les
+cordes des sentiments tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les
+moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine de ceux qui,
+pendant le règne de Crébillon, _le poëte noir_, prétendaient que
+l'auteur d'_Athalie_ n'eût pas eu de succès au milieu du dix-huitième
+siècle.
+
+Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En 1745, onze ans après la
+première apparition de _Didon_ à la scène (1734), il fit plusieurs
+changements à sa tragédie, il refondit presque entièrement le
+cinquième acte, et elle obtint un beau succès. La police retrancha
+malheureusement quatre beaux vers, les suivants:
+
+ S'il fallait remonter jusques aux premiers titres
+ Qui du sort des humains rendent les rois arbitres,
+ Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur:
+ Et le premier des rois fut un usurpateur.
+
+Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et qui _chapardait_[19]
+volontiers partout, s'empara de la pensée, et dit beaucoup mieux dans
+_Mérope_:
+
+ Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
+
+A la suite de la représentation de _Didon_, Le Franc fit pour
+mademoiselle Dufresne, chargée du principal rôle dans sa pièce, ce
+joli compliment:
+
+ Reine crédule, infortunée amante,
+ Virgile en vain, des plus vives couleurs,
+ Nous peint ta beauté séduisante.
+ Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante
+ Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs?
+ Malgré l'inconstance fatale
+ Attachée aux amours de son héros pieux,
+ Enée aurait laissé ses dieux,
+ Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.
+
+ [19] _Chaparder_, butiner, marauder, verbe qui semble presque
+ avoir obtenu ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos
+ braves zouaves l'emploient en paroles et en actions.
+
+Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois le rôle de Didon,
+parut sur la scène, au cinquième acte, les cheveux épars et comme une
+femme qui sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas
+généralement cette innovation. Le temps de la vérité scénique et de la
+rigidité du costume n'était pas encore arrivé.
+
+_Zoraïde_, également de M. Le Franc, ne fut pas représentée. Cet
+auteur donna une jolie comédie, _les Adieux de Mars_, et plusieurs
+opéras et ballets.
+
+En 1735, lorsqu'on joua _les Adieux de Mars_, un ordre de la Cour fit
+supprimer les vers qu'on va lire, vers que Mars disait à Vulcain en
+lui commandant un bouclier:
+
+ Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie
+ Expirante aux genoux d'un maître impérieux:
+ Vers les climats français qu'elle tourne les yeux;
+ Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie.
+ Que de ses protecteurs les bataillons nombreux
+ Conduits par le secret, la prudence et l'audace,
+ Malgré des montagnes de glace,
+ Volent à son secours et reçoivent ses voeux.
+ Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées,
+ Et bénisse le jour qui vit nos étendards
+ Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées,
+ Et du sommet glacé des Alpes étonnées,
+ Du superbe Germain effrayer les regards.
+ Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire,
+ D'un peuple redoutable admire les exploits;
+ Et que les flots soumis à de nouvelles lois
+ Reconnaissent la France en voyant la victoire.
+ Portez ailleurs vos yeux surpris,
+ Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits;
+ Peignez la fière Germanie;
+ Aux armes du vainqueur à son tour asservie;
+ Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux
+ Répande loin des bords ses flots impétueux;
+ Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages
+ Excitent dans les airs la foudre et les orages;
+ Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards,
+ Dans le noble désir de venger la patrie,
+ Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts,
+ Des bataillons français l'invincible furie,
+ Braver des éléments la force réunie.
+ Le fleuve consterné murmurer sur ses bords
+ Du malheureux succès de ses faibles efforts.
+ Les murs et les remparts tomber réduits en poudre,
+ Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre.
+
+Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés.
+
+L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi les contemporains
+de Voltaire, fut LAMOTTE-HOUDARD, qui débuta au théâtre par la
+tragédie des _Machabées_, en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un
+riche marchand chapelier, cet auteur essaya de la carrière du barreau;
+puis, entraîné par son goût pour la poësie et pour le théâtre, il se
+livra à la carrière dramatique, dans laquelle il eut quelques succès
+et où il marqua surtout par son originalité. Fort jeune encore, il
+s'était retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant trop faible
+pour soutenir les austérités de la règle, le renvoya au bout de trois
+mois. Jetant alors le froc aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra,
+et c'est le genre qu'il a le mieux réussi.
+
+A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé la première partie
+de son existence à faire des vers, il essaya pendant la seconde de
+décrier ce genre de littérature, comparant les plus grands
+versificateurs à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des
+graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir d'autre mérite
+que celui de la difficulté vaincue. Pour populariser ses idées; il fit
+un _Oedipe_ en prose, le mettant en parallèle avec son _Oedipe_ en
+vers. Ces tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule
+d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son esprit, son
+aménité, sa conversation pleine d'une douce gaieté, son caractère
+bienveillant, le firent rechercher et entourer jusqu'à ses derniers
+jours. On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la plus légère
+épigramme.
+
+La scène dramatique lui doit quatre tragédies, parmi lesquelles celle
+des _Machabées_, en 1721, qui fut assez remarquable pour être imputée
+à Racine. L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant
+quelques jours que _les Machabées_ étaient une oeuvre posthume du
+grand poëte. C'est dans cette pièce que le fameux Baron, âgé de près
+de quatre-vingts ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien
+son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire affublé d'un
+rôle de jeune amoureux; mais, quand Antiochus, faisant arrêter les
+deux amants, prononça ces deux vers:
+
+ Gardes, conduisez-les dans cet appartement,
+ Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément.
+
+le mot _séparément_ réveilla une idée folle dans quelques têtes, et le
+rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage.
+
+_Romulus_, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien reçue du public
+en 1722. A cette pièce remonte l'usage de donner une comédie après les
+pièces nouvelles. Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été jouées
+seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après les dix ou douze
+premières représentations, ce qui laissait à penser que la vogue
+commençait à s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec son
+_Romulus_, et l'exemple fut suivi par les autres auteurs dramatiques.
+On fit plusieurs parodies de _Romulus_, une seule réussit au théâtre
+des Marionnettes de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le
+principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et Fuzelier l'avaient
+composée pour ce théâtre; mais les acteurs ayant reçu défense de
+_parler_ ni de _chanter_, ils furent contraints de la donner aux
+artistes en bois de M. Brioché.
+
+La troisième tragédie de Lamotte, _Inès de Castro_, représentée en
+1723, fut fabriquée, dit-on, d'une façon singulière. On prétend que
+l'auteur commença par faire une composition dans laquelle il avait
+aggloméré toutes les passions qui, toujours, ont produit le plus
+d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs de ses amis de
+lui trouver un sujet historique auquel on pût adapter tout ce
+salmigondis. On ne put lui fournir qu'_Inès de Castro_.
+
+Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela fut trouvé fort
+ridicule par le parterre. On prétend que mademoiselle Duclos, qui
+jouait Inès, s'arrèta pour dire avec indignation: Ris donc, sot
+parterre, à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on
+applaudit, les enfants furent acceptés et la pièce réussit. _Inès de
+Castro_ se soutint longtemps au théâtre, et toujours avec le même
+succès. Les critiques n'étaient cependant pas épargnées. Il en
+pleuvait de toute part. Un jour, Lamotte était au café Procope dans un
+cercle de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient des gorges
+chaudes sur sa tragédie. Lamotte les écouta longtemps, et quand ils
+eurent terminé leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses
+amis:--Allons donc nous ennuyer à la _soixante-douzième
+représentation_ de cette mauvaise pièce.
+
+Voici une spirituelle parodie d'_Inès_:
+
+ Combien, dans cette _Inès_ que l'on admire tant,
+ Trouvez-vous d'acteurs inutiles?
+ --J'en trouve dix.--Quoi! dix? C'en est trop!--Tout autant;
+ --Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.
+ --De quel usage est don Fernand?
+ --A vous dire le vrai, ce muet confident
+ Pourrait rester dans la coulisse.
+ --Que sert l'ambassadeur?--Sans lui faire injustice,
+ On pourrait se passer de son froid compliment.
+ --En voilà déjà deux; passons donc plus avant.
+ A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique?
+ --L'un est un faux amant, l'autre un faux politique.
+ --Et les deux Grands de Portugal?
+ --Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal[20].
+ --Parlons des deux enfants et de la gouvernante;
+ Qu'en dites-vous?--La scène est fort intéressante;
+ Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.
+ --Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
+ --Ce dixième à trouver sera plus difficile.
+ --Et Constance, à la pièce est-elle plus utile?
+ --On sait fort peu ce qu'elle y fait.
+ Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.--C'est le laid,
+ Fût-on cent fois plus idolâtre
+ Des ornements ambitieux.
+ Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux,
+ N'entendit jamais le théâtre;
+ Et c'est bien insulter au goût des spectateurs,
+ De leur offrir quatorze acteurs
+ Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre.
+
+ [20] Personnages muets.
+
+_Oedipe_, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée par son auteur
+d'abord en _vers_, et jouée en 1726, sans succès, puis en _prose_,
+mais sans être représentée. Une polémique, fort polie du reste et des
+plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire à propos du
+projet d'introduire au théâtre des tragédies en prose. Lamotte n'était
+en cela que l'imitateur de La Serre, qui avant lui avait donné la
+tragédie de _Thomas Morus_, et de d'_Aubignac_, qui avait donné celle
+de _Zénobie_, toutes deux en prose.
+
+Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, ne manquait
+cependant pas de mérite. Il a essayé de tous les genres: le sublime
+dans _les Machabées_, l'héroïque dans _Romulus_, le pathétique dans
+Inès, et le simple dans _Oedipe_; mais où il a le mieux réussi, c'est
+dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et huit comédies, dont
+une, _le Magnifigue_, est longtemps restée à la scène. Comme auteur
+lyrique, Quinault est le seul qui le surpassa.
+
+Au commencement du dix-huitième siècle (1701), naquit à Meaux un homme
+qui marqua au théâtre et comme acteur et comme auteur, JEAN SAUVÉ,
+plus connu sous le nom de LA NOUE. Il fit une partie de ses études
+sous la protection d'un cardinal, et vint les achever à Paris, au
+collége d'Harcourt. Homme d'esprit et de moyens, bien doué par la
+nature, il céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien. Il
+débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore âgé que de vingt
+ans. Il y fut parfaitement bien accueilli, et ne cessa jamais de
+l'être sur les différents théâtres où il parut.
+
+De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès l'y attendaient.
+Il y débuta dans un autre genre. Il donna pour son coup d'essai _les
+Deux Bals_, amusement comique où l'on trouve de l'esprit et de la
+gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à venir à Paris; il
+suivit le conseil et s'y fit connaître très-avantageusement l'année
+suivante en y composant et jouant _le Retour de Mars_, qui eut le plus
+grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif, léger et
+spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques du répertoire
+de cette époque.
+
+Les comédiens italiens désiraient que son auteur entrât parmi eux; le
+duc de la Trémouille l'en pressait; mais La Noue avait d'autres vues.
+Il organisait une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen, en
+société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait le privilége. Cette
+troupe resta cinq ans dans la capitale de la Normandie. Pendant ce
+temps, La Noue fit représenter à Paris sa tragédie de _Mahomet II_,
+qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli succès, on la
+compte même parmi le nombre des pièces qui restèrent longtemps au
+théâtre.
+
+En couronnant son auteur, le public de Paris eût voulu jouir de tous
+ses autres talents; mais, demandé par le roi de Prusse, La Noue fit
+ses dispositions pour passer à Berlin. On lui promettait des avantages
+importants. Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa ruine. La guerre
+qui survint en empêcha l'exécution, et il fallut que le pauvre
+comédien-auteur payât et congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait
+le suivre. Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta à
+Fontainebleau, en 1742, par le _Comte d'Essex_. L'intelligence et le
+naturel de son jeu y furent goûtés. La reine dit elle-même qu'elle le
+recevait. Il fut en effet admis le lendemain et avec distinction. Le
+public de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire, en
+matière de goût, aux décisions de la Cour; mais, dans cette occasion,
+la Cour et le public furent d'accord.
+
+Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion de lui plaire dans
+un autre genre. On le chargea de composer pour les fêtes du mariage de
+Monseigneur le Dauphin, la comédie-ballet de _Zélisca_. C'était
+entrer en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le même temps et
+pour le même sujet, écrivit _la Princesse de Navarre_. Il est rare que
+des ouvrages de circonstance et de commande aient le mérite de ceux
+que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant la petite
+comédie de _Zélisca_, ingénieuse par le fond, agréable dans ses
+détails, spirituellement écrite et composée, fut fort appréciée.
+L'idée de deux rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de
+l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit un
+contraste qui ne pouvait manquer de produire de l'effet à la scène.
+Cette pièce et ses divertissements firent un plaisir universel, le Roi
+lui-même fit connaître sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa
+propre bouche.
+
+Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait _les spectacles des
+Petits appartements_; La Noue en fut nommé le répétiteur, avec mille
+livres de pension. Il fut particulièrement redevable de cette faveur
+au maréchal de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup,
+lui donna également la direction de son théâtre de Saint-Cloud.
+
+En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique par une comédie en
+cinq actes et en vers. C'est _la Coquette corrigée_. Ce fut la
+dernière production de l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au
+théâtre. Il songea même à renoncer à la scène comme acteur. Sa santé,
+fort affaiblie, en était la principale cause. Il n'avait jamais été
+robuste, le double travail de la scène et du cabinet commençait à
+épuiser ses forces. Il se proposait d'achever à loisir les différents
+ouvrages dont il avait déjà préparé les canevas; la mort ne lui en
+laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres le 15 novembre 1761. Il
+venait d'atteindre soixante ans.
+
+Outre les pièces dont nous venons de parler, on trouve dans son
+répertoire une comédie intitulée _l'Obstinée_. Elle n'a paru sur aucun
+theâtre; cependant elle offre plusieurs scènes d'un bon comique. On
+peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas de quelques tragédies
+qui furent trouvés dans ses papiers. Le sujet de l'une est _la Mort de
+Cléomène_, le sujet de l'autre, _la Mort de Thraséas_. On doit
+d'autant plus les regretter que, dégagé pour toujours des travaux de
+l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à ceux du poëte. Ses
+ouvrages décèlent un génie flexible. Il avait le goût sûr, le style
+propre au sujet qu'il traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les
+genres. Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice de ces
+deux professions, il montra du tact et du talent. La nature avait peu
+fait pour lui. Il était fort laid, il n'avait qu'un faible organe;
+mais l'intelligence et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous
+les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait les moeurs les
+plus pures et la plus exacte probité, vertus que les plus grands
+talents ne supposent pas toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.
+
+ Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,
+
+disait La Noue, dans _l'Époux par supercherie_, et il ne le disait
+jamais qu'avec de grands applaudissements, parce qu'il affectait de
+l'appliquer à sa figure, qui, en effet, n'annonçait rien moins que de
+la gaîté, quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres
+sentiments de l'âme.
+
+ On voit en La Noue un acteur
+ Qui fait très-bien son personnage;
+ A le lire, c'est un auteur
+ Qui fait encor mieux un ouvrage.
+
+Lorsque La Noue eut fait jouer son _Mahomet II_, Voltaire, qui avait
+traité le même sujet, lui écrivit:
+
+ Mon cher La Noue, illustre père
+ De l'invincible Mahomet,
+ Soyez le parrain d'un cadet
+ Qui sans vous n'est point fait pour plaire.
+ Votre fils fut un conquérant:
+ Le mien a l'honneur d'être apôtre,
+ Prêtre, filou, dévot, brigand,
+ Faites-en l'aumônier du vôtre.
+
+A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à _Oedipe_, sa première
+tragédie, la nature mettait au monde un homme qui devait marquer dans
+la littérature du dix-huitième siècle, MARMONTEL, dont les _Contes
+moraux_ ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les théâtres.
+Auteur dramatique de mérite, Marmontel a donné à la scène française,
+de 1748 à 1770, une douzaine de tragédies, plusieurs comédies et même
+quelques opéras.
+
+_Denys le Tyran_, tragédie jouée en 1748, commença la réputation de
+Marmontel, _Aristomène_ (1749) eut également un grand succès.
+Malheureusement une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait un
+des principaux rôles, força d'interrompre le septième jour les
+représentations de cette pièce. On raconte que son médecin voulut
+profiter de cette circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à
+abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers de _Catilina_:
+
+ N'abusez point, Probus, de l'état où je suis.
+
+La troisième tragédie de Marmontel, _Cléopâtre_ (1750), n'eut pas
+autant de bonheur que ses deux aînées. A la fin du cinquième acte,
+malgré la défense faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup
+de cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens, partit du
+milieu de la salle. Aussitôt les gardes de chercher partout le
+délinquant; mais en vain, il avait su, à la grande joie des
+spectateurs, se dérober à la vindicte de l'autorité. Dans cette
+tragédie, _Cléopâtre_, selon la tradition historique, prend un aspic
+et l'approche de son sein pour se donner la mort. A ce moment, l'aspic
+de la Comédie-Française sifflait avec bruit. Quelqu'un ayant demandé
+en sortant du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de la
+pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis de l'aspic.»
+
+Marmontel écrivit les _librettos_ de plusieurs opéras, entre autres de
+celui d'_Acante et Céphise_, dont la musique était de Rameau.
+Représentée en 1751, pour les fêtes du premier mariage du Dauphin,
+cette pièce eut un succès prodigieux. Tout avait été employé, du
+reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide, musique
+excellente et dépenses considérables.
+
+Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un auteur qui a donné
+plusieurs comédies en collaboration avec des hommes de lettres de
+cette époque et deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent
+beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène. Cet auteur est
+PORTELANCE, dont la tragédie d'_Antipater_, lue, relue dans vingt
+salons de Paris, eut parmi les gens du grand monde un succès à nul
+autre pareil. La chose était même devenue à la mode, on ne parlait que
+de l'_Antipater_ de M. Portelance. Qui n'avait ouï la sublime tragédie
+de M. Portelance n'avait jamais ouï quelque chose de beau,
+d'incomparable. Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe dans
+les rues de la capitale en criant au miracle. On sait ce que valent
+souvent les engouements de Paris, les réputations fausses. _Antipater_
+tomba du premier coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva.
+
+Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle comédie des
+_Adieux du goût_, qu'il aurait faite en collaboration avec M. Patu.
+
+Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a acquis une certaine
+célébrité, fit jouer la comédie de _Feinte par amour_, et bientôt
+après, de 1760 à 1773, les tragédies de _Zulica_, de _Théagène et
+Chariclée_, de _Régulus_ et d'_Adélaïde de Hongrie_.
+
+_Zulica_ fut d'abord fort mal accueillie du public; l'auteur
+s'empressa d'y faire d'importantes modifications, et cela en fort peu
+de temps. Les acteurs, qui aimaient Dorat, firent un magnifique
+effort, et, en huit jours, la tragédie, presque entièrement
+renouvelée, fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec fureur. Cela
+n'empêcha pas la parodie de s'emparer de _Zulica_ et d'émettre dans
+_le Procès des ariettes et des vaudevilles_ le jugement ci-dessous:
+
+ Les demandeurs, dans leur requête,
+ Ont exposé que _Zulica_,
+ S'est parée des pieds à la tête
+ D'ornements pris par-ci, par-là.
+ Et quoique l'auteur se fatigue
+ Pour se défendre là-dessus,
+ Il appert qu'il doit son intrigue
+ A _Phanazar_, à _Dardanus_.
+
+_Phanazar_ était le titre d'une pièce de Morand.
+
+_Régulus_, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps avant que d'être
+mise à la scène, eut du succès. Chose assez singulière, le même jour,
+Dorat eut deux premières représentations aux Français: _Régulus_ et la
+comédie de _Feinte par amour_; toutes les deux réussirent. Le parterre
+le demanda avec acharnement; mais il ne voulut pas paraître. Cette
+exhibition des auteurs était devenue une corvée des plus
+désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés aux lazzis du
+parterre, qui ne se gênait pas plus alors que ne se gênent de nos
+jours les _titis_ des petits théâtres du boulevard.
+
+Malgré le succès de _Régulus_ et de _Feinte par amour_, on fit sur ces
+deux pièces ces quatre vers:
+
+ Dorat, qui veut tout effleurer,
+ Transporté d'un double délire,
+ Voulut faire rire et pleurer,
+ Et ne fit ni pleurer ni rire.
+
+Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle épigramme fit
+rire Dorat.
+
+LEMIERRE, un des bons auteurs des règnes de Louis XV et Louis XVI, fit
+représenter plusieurs tragédies dans lesquelles on trouve de fort
+beaux vers, de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766, il
+donna aux Français les tragédies de _Hypermestre_ (1758), de _Tirtée_
+(1761), d'_Idoménée_ (1764), de _Guillaume Tell_ (1766) et celles
+d'_Artaxercès et de la Veuve du Malabar_. Il composa aussi un drame
+tiré de l'histoire de Hollande, _Barnwell_, que l'ambassadeur du pays
+empêcha de jouer, en faisant des représentations à la Cour.
+
+A la tragédie d'_Idoménée_ se rattache une aventure assez plaisante; à
+celle de _Guillaume Tell_, un joli mot.
+
+Les trois premiers actes d'_Idoménée_ avaient été applaudis, et tout
+allait bien, lorsque le grand-prêtre et la peste, arrivant au
+quatrième, refroidissent les spectateurs. On avait affiché cette pièce
+_Idoménée_ par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute et
+s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. Ce dernier,
+mandé à la barre du tribunal des comédiens, s'excuse de son mieux,
+disant que c'est le _semainier_ qui lui a dit d'afficher par un
+Y.--C'est impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point de _comédien_
+(de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi nous qui ne sache
+_orthographer_.--Pardon, pardon, Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il
+faudrait dire, pour bien faire, _orthographier_.
+
+Après quelques représentations, _Guillaume Tell_, qui avait été fort
+apprécié par les Suisses alors à Paris, n'eut plus le privilège
+d'attirer grand monde au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de
+l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle et spirituelle
+Arnoult étant venue au théâtre, dit en plongeant ses regards dans la
+salle: «Décidément, point d'argent point de Suisses est un faux
+proverbe: ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez plutôt?»
+
+Jusqu'au moment où parut M. DE BELLOY, les auteurs tragiques s'étaient
+cru obligés de ne choisir leurs sujets dramatiques que dans les
+histoires ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient tenté de
+puiser dans l'histoire de France, si fertile cependant en héroïques
+actions. Ni Corneille, ni Racine, ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient
+pensé à consacrer leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de
+Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux pièces de _Titus_
+et de _Zelmire_, ne voulut plus puiser ailleurs que dans les
+glorieuses annales de la France. M. de Belloy mérite donc le beau
+titre de poëte national.
+
+Son premier pas dans la carrière dramatique ne fut pas heureux. Son
+_Titus_, joué en 1759, n'eut qu'une représentation, ce qui fit mettre
+dans une parodie ce vers fort spirituel:
+
+ Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.
+
+Après _Zelmire_, représentée en 1762, et qui fut un peu mieux
+accueillie que l'infortuné _Titus_, de Belloy composa son _Siége de
+Calais_, qu'il donna en 1765. Cette belle tragédie est un des
+événements remarquables qui font époque dans l'histoire de l'ancien
+théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la faire représenter gratis,
+afin que le peuple de Paris pût y venir puiser des idées grandes,
+généreuses et patriotiques.
+
+Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler des représentations
+_gratis_, on nous permettra de donner ici un historique rapide de ce
+genre de plaisir si apprécié par le public parisien.
+
+Les représentations théâtrales gratis pour le peuple de Paris datent
+de la fin du dix-septième siècle. L'initiative première en est due aux
+administrations des théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les
+divers gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent des
+gratifications pour subvenir aux frais occasionnés par ces
+représentations.
+
+Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, que le
+peuple de Paris fut appelé, pour la première fois, à jouir de ce
+privilége. A cette époque, la capitale et la France entière étaient
+dans la joie: un héritier présomptif du trône venait de naître.
+
+Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait toute sa fortune
+au grand roi Louis XIV, ne resta pas en arrière dans cette
+circonstance. Il voulut que l'opéra de _Persée_, dont les paroles
+étaient de Quinault et la musique de lui, fût choisi pour la
+représentation tout exceptionnelle qu'il allait donner au public.
+
+Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le monde de la cour et
+des grands seigneurs. Il avait été représenté devant le roi. Le
+Dauphin et Leurs Altesses Royales avaient honoré la première
+représentation de leur présence. Enfin, chose qui était dans les
+moeurs de cette époque et qui semblerait bien singulière aujourd'hui,
+un jeune prince avait dansé seul sur le théâtre une très-belle _entrée
+de ballet_ (comme on disait alors). Il y avait montré une grâce
+merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon la coutume, et
+magnifiquement vêtu, tenant l'emploi d'un des principaux maîtres.
+
+Cet opéra de _Persée_ agitait, depuis son apparition sur le théâtre
+lyrique, tous les beaux-esprits du temps. La question qu'il avait
+soulevée était grave. On commentait les sentiments de Phinée, les uns
+approuvant, les autres blâmant ces vers de la pièce:
+
+ L'amour meurt dans mon coeur; la rage lui succède;
+ J'aime mieux voir un monstre affreux
+ Dévorer l'ingrate Andromède,
+ Que la voir dans les bras de mon rival heureux.
+
+Les _Mercures_ de l'époque étaient remplis de questions, de réponses,
+de discussions en vers, en prose, et même en _galimatias_, comme eût
+dit Boileau. Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:
+
+ Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère,
+ Et ce que tout autre aurait dit.
+ Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit
+ Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire;
+ Et sans crainte d'en user mal,
+ Peut voir avec plaisir périr une infidelle;
+ Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle,
+ Mais seulement pour faire enrager son rival!
+
+La représentation _gratis_ donnée à l'occasion de la naissance du
+Dauphin, fut accueillie avec transport par les Parisiens. Ils ne
+s'évertuèrent nullement à commenter les paroles de Phinée, et ne
+s'inquiétèrent pas de décider s'il avait tort de vouloir faire
+_manger_ son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce au rival,
+mais ils admirèrent avec beaucoup de tact et d'intelligence les
+endroits les plus remarquables de la délicieuse musique de Lully, et
+ils furent vivement impressionnés des décors magnifiques, des machines
+merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du reste, Lully avait fait
+les choses en grand seigneur. Un arc de triomphe avait été, par ses
+ordres et aux frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle.
+
+Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de triomphe parut en
+feu avec un soleil au-dessus et la fameuse devise du roi. Le soleil
+était composé, dit la chronique du temps, _de plus de mille lumières
+vives sans être couvertes_. On tira ensuite plus de _soixante fusées_
+les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à minuit une
+fontaine de vin. Que diraient Lully et les Parisiens de 1682, s'ils
+revenaient tout à coup dans la bonne ville de Napoléon III, un 15
+août?...
+
+L'usage des représentations gratuites fut adopté à partir de cette
+époque, mais les théâtres n'eurent plus à en supporter les frais; le
+gouvernement ou la ville de Paris leur accordèrent des subventions
+pour les indemniser.
+
+En 1744, un événement qui fut considéré comme un grand bonheur public,
+la convalescence du roi, porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner
+deux magnifiques représentations gratuites, à quelques jours
+d'intervalle. La première, qui eut lieu après le _Te Deum_ chanté en
+actions de grâces, se composa de _l'Illumination_, de _la Noce de
+village_ et des _Fêtes sincères_, trois petites pièces en un acte,
+avec divertissement, composées pour la circonstance par Panard. L'une
+de ces pièces, _les Fêtes sincères_, fut, plus tard, représentée
+devant la Cour. C'est dans cette comédie, dédiée à la reine, que, pour
+la première fois, Louis XV reçut le nom de _Bien-Aimé_.
+
+Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom que la France
+entière adopta alors avec enthousiasme.
+
+Quelques jours après la représentation dont nous venons de parler, le
+Théâtre-Italien en donna une autre gratuite, composée des _Paysans de
+qualité_, du _Fleuve d'oubli_ et d'_Arlequin toujours Arlequin_.
+
+Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport par le
+public, auquel on ménageait encore une autre surprise. Les comédiens
+avaient fait illuminer la façade du théâtre et placer sur le balcon
+plusieurs pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler
+toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement du
+monarque. Sur le même balcon, après la représentation, et pendant
+toute la soirée, l'excellent orchestre de la Comédie-Italienne fit
+danser le peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration
+générale, ce fut une décoration pompeuse qui embrassait toute la
+façade du théâtre, ou si l'on veut de l'_hôtel_ de messieurs les
+Comédiens du Roi, comme on disait alors. Cette décoration, qui
+pourrait paraître bien mesquine aujourd'hui, consistait en une vaste
+toile à la détrempe représentant le temple d'Isis, de forme
+circulaire, surmonté par un arc-en-ciel sur le point le plus élevé
+duquel on voyait la déesse répandant la rosée pour féconder la terre.
+Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle étaient
+placées trois pyramides lumineuses. Enfin, au milieu du temple tout
+illuminé, était le portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec
+ses symboles ordinaires et cette inscription:
+
+ _Post nubila Phoebus._
+
+Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds de hauteur sur
+cinquante de largeur, avait été dessinée et peinte par deux Italiens,
+décorateurs ordinaires du théâtre. Elle excita une vive curiosité et
+produisit une admiration universelle; jamais encore on n'avait rien vu
+d'aussi beau dans ce genre.
+
+En 1753, un siècle après le premier spectacle gratis, le
+Théâtre-Français reçut ordre de la Cour de donner une représentation
+extraordinaire au peuple de Paris, et voici à quelle occasion. M. de
+Belloy avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie du
+_Siége de Calais_, cette tragédie, la première dans laquelle
+l'histoire nationale n'est pas sottement travestie. Cette belle
+tragédie, disons-nous, produisit une immense sensation, surtout à la
+Cour, où elle avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le
+roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; l'auteur leur
+avait été présenté, et le vieux et brave maréchal de Brissac,
+gouverneur de Paris, s'était écrié après avoir entendu les vers de M.
+de Belloy: «_Cette pièce est le brandevin de l'honneur._»
+
+On racontait même que dans un moment d'enthousiasme, le brave maréchal
+avait dit à Brizard, l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher
+Brizard, tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai ton rôle.»
+
+Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés des sentiments
+d'amour national, ne pouvait qu'être utile pour développer le
+patriotisme des masses, voulut que cette peinture des vertus de nos
+ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En conséquence, le
+Théâtre-Français ouvrit ses portes à deux battants. On remarqua avec
+joie, mais non sans une certaine surprise, que le _populaire_
+applaudissait précisément les passages, les vers qui avaient été
+également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé les suffrages
+des connaisseurs. Preuve certaine qu'en France les sentiments nobles,
+les paroles élevées, les beaux vers ont un écho dans le coeur du
+citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, on l'a
+faite bien souvent depuis, et l'on assure que nos grands artistes
+lyriques, tragiques ou comiques préfèrent une salle composée d'hommes
+et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids devant leurs
+efforts, à ce public d'élite des premières représentations qui
+applaudit ou murmure sourdement du bout des lèvres ou du bout de la
+canne, systématiquement et en résistant à tout entraînement.
+
+A cette représentation du _Siége de Calais_, les spectateurs
+demandèrent à grands cris: _Monsieur l'auteur!_ De Belloy parut, et
+aussitôt sa présence fut accueillie par un immense cri de: _Vive le
+roi et monsieur de Belloy!_
+
+Il serait impossible de rapporter tous les bons mots, vrais cris du
+coeur, échappés à ce peuple si vivement ému; mais nous citerons celui
+d'un des _titis_ du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant
+l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre: «Ce brave
+bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un bourgeois de Paris.»
+
+La noble idée, exprimée si simplement et avec tant de franchise par
+l'enfant du peuple de Paris, fut relevée à Calais. Les habitants de
+cette ville en furent frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy
+serait leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme
+d'Eustache était digne d'être admis au nombre de ses successeurs. Tous
+pensèrent que la plus belle récompense qui pût être offerte à un homme
+auquel la ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire
+nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption même
+de la cité. En conséquence, des lettres de citoyen de Calais furent
+envoyées à l'auteur de la tragédie, dans une boîte en or sur laquelle
+on grava les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une branche
+de laurier; d'un autre, par une branche de chêne avec cette
+inscription: _Lauream tulit, civicam recipit._»
+
+En outre, la ville de Calais fit exécuter le portrait en pied de M. de
+Belloy, et ce portrait fut placé dans l'hôtel de ville parmi ceux des
+bienfaiteurs de cette généreuse et noble cité.
+
+La première République ordonna quatre représentations gratuites par an
+pour le peuple, et on lit dans le _Moniteur_ de 1794 une décision qui
+met une somme de cent mille francs à la disposition du ministre de
+l'intérieur, pour être répartie entre les vingt théâtres de Paris,
+selon leur importance, en compensation des quatre représentations que
+chacun de ces théâtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le
+jour de la fête du chef de l'État qui a été adopté pour ces spectacles
+_gratuits_, auxquels le populaire se porte avec un avide empressement.
+
+_Le Siége de Calais_ produisit l'émotion la plus profonde, la plus
+générale et la plus utile, non-seulement à Paris mais dans la
+province, où il fut joué, applaudi, redemandé. Presque partout on
+donna des représentations gratuites au peuple et aux soldats des
+garnisons. Les colonels en firent distribuer des exemplaires dans les
+casernes et quartiers de leurs troupes. A Arras, dans le régiment de
+la Couronne, on avait fait mettre en tête de la tragédie imprimée:
+_Pour inspirer aux nouveaux soldats les sentiments des anciens._
+L'auteur de cette belle et noble pièce reçut des lettres de la France
+et des pays étrangers. Un caporal du régiment de Hainaut lui écrivit
+au nom des hommes de sa compagnie. Le _Siége de Calais_ pénétra dans
+nos colonies grâce au comte d'Estaing, gouverneur des possessions
+françaises. Il fit imprimer à ses frais et distribuer gratis le petit
+volume. Le corps des officiers envoya à M. de Belloy un des
+exemplaires avec cette inscription en tête: _Première tragédie
+imprimée dans l'Amérique française._
+
+Il ne manquait plus à cette tragédie que le suffrage des Anglais: et
+elle l'obtint, car ils estiment notre nation. La pièce fut imprimée à
+Londres en français, et depuis elle fut traduite deux fois en anglais.
+La _Gazette de Londres_ en fit le plus grand éloge.
+
+Cette pièce fut la cause innocente d'une affligeante singularité, de
+la retraite de mademoiselle Clairon et des torts qu'elle eut envers le
+public. A la reprise que l'on devait donner du _Siége de Calais_, le
+15 avril de l'année 1765, pour la rentrée après la quinzaine de
+Pâques, les comédiens affichèrent cette tragédie; mais il s'éleva
+entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades, une discussion qui empêcha
+le spectacle d'avoir lieu. Voici à quel propos. Dubois avait un procès
+avec son médecin, qui réclamait des honoraires que ce comédien
+prétendait avoir payés. Dubois demandait en justice qu'il fût admis au
+serment. Le médecin avait répondu en faisant imprimer un Mémoire dans
+lequel il prétendait qu'un comédien ne pouvait être admis _à faire
+serment, vu sa profession_. Les camarades de Dubois, piqués de ce que
+celui-ci avait donné lieu à ce Mémoire insultant, et voulant terminer
+cette affaire désagréable, demandèrent et obtinrent le renvoi de leur
+camarade Dubois. Comme il avait un rôle dans la tragédie du _Siége de
+Calais_, ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle Dubois,
+fille de l'acteur renvoyé, fit de si fortes représentations à MM. les
+gentilshommes de la Chambre, qu'elle obtint un sursis et un nouvel
+ordre portant que Dubois jouerait son rôle jusqu'à ce que le roi ait
+prononcé dans cette affaire. L'ordre fut signifié aux comédiens
+quelques heures seulement avant la représentation, et ils n'eurent ni
+le temps ni le pouvoir de le faire révoquer. Cependant l'heure du
+spectacle arrive, Le Kain, Molé et Brizard font défaut. Mademoiselle
+Clairon arrive, demande si ses camarades sont au théâtre; on lui
+répond qu'on ne les a point vus. Elle les attend, ils ne paraissent
+pas; alors elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui
+n'avaient point de rôle dans le _Siége de Calais_, étaient restés au
+foyer, fort embarrassés de la manière dont ils annonceraient au public
+que la représentation ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils
+savaient que mademoiselle Dubois avait des gens dans le parterre
+disposés à mal accueillir tous les comédiens français. Enfin, un
+d'entre eux se décide, il s'avance bravement au bord du théâtre, et
+dit d'une voix tremblante: «Messieurs, nous sommes au désespoir...» Il
+est interrompu. Une voix du parterre lui crie: «Point de désespoir, le
+_Siége de Calais_!» Toute la salle répète en choeur: «_Calais,
+Calais!_» L'orateur veut reprendre sa petite harangue, vingt fois il
+la commence, vingt fois les mêmes cris redoublent avec plus de fureur,
+accompagnés de sifflets. Il vient pourtant à bout de faire entendre
+qu'il leur est impossible de donner le _Siège de Calais_, qu'ils vont
+donner une représentation du _Joueur_, ou bien que l'on va rendre
+l'argent, puis il se retire.
+
+Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre, l'amphithéâtre,
+les loges même se joignent au parterre, pour demander à grands cris:
+_Calais, Calais, Calais!_ Un quart d'heure après, et au milieu de ce
+bruit infernal, qui continue toujours, Préville paraît, et se jette,
+en robe de chambre, dans un fauteuil, pour commencer la première scène
+du _Joueur_. Ce comédien, l'idole du public, qui n'a jamais paru que
+pour en recevoir des applaudissements, en est mal accueilli. On crie;
+les injures pleuvent sur mademoiselle Clairon. Mille invectives
+grossières sont lancées contre elle, qui ne les méritait pas plus que
+ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal, qui dura plus d'une
+heure, fût devenu, sans doute, une scène sanglante, sans la prudence
+du maréchal de Biron, qui préféra laisser la colère du public s'user
+elle-même et s'exhaler en injures contre le manque de respect des
+comédiens, sans faire intervenir la troupe. Enfin on rendit l'argent.
+On avait renvoyé les voitures. La moitié des spectateurs fut obligée
+de les attendre; il y avait encore du monde à la comédie à dix heures
+du soir. Le lendemain, le ressentiment du public n'était pas calmé, le
+théâtre n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au
+Fort-l'Évêque; Brizard, Molé et Lekain y furent mis deux jours après,
+on les y détint pendant vingt-quatre jours. Au bout de cinq jours,
+mademoiselle Clairon, qui se dit malade, sortit de prison et demeura
+chez elle aux arrêts pendant le reste du temps. Le mercredi suivant, à
+l'ouverture du théâtre, Bellecour demanda pardon au public dans un
+discours rempli d'expressions les plus respectueuses.
+
+_Le Siége de Calais_, qu'un événement si bizarre avait fait
+interrompre à la vingtième représentation, ne fut remis au théâtre
+qu'au bout de quatre ans. Mais il reparut avec un tel éclat, que le
+public demanda encore l'auteur, chose sans exemple à une reprise.
+Après la dixième représentation, nouvelle interruption, nouvel
+intervalle de quatre années. Enfin, en 1773, la Cour ayant désiré
+revoir la pièce, on en donna de suite dix représentations à Paris.
+
+Le Dauphin et la Dauphine, sur qui _le Siége de Calais_ avait produit
+la plus vive impression à Versailles, le demandèrent pour le premier
+jour où ils devaient honorer la Comédie-Française de leur présence. On
+ne peut peindre la sensation que cette tragédie excita. Tous les
+coeurs s'élevaient en ce moment vers le prince qui devait être
+l'infortuné Louis XVI. On lui prodiguait les expressions énergiques
+d'amour, de zèle et de fidélité que l'auteur a mises dans la bouche
+des héros de Calais; et l'auguste prince y répondait en applaudissant
+tout ce qui pouvait faire allusion à ses sentiments envers le peuple,
+qui, vingt ans plus tard, faisait rouler sa tête sur l'échafaud!...
+
+Ces deux vers:
+
+ Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère,
+ Qui, né fils de l'État, en devienne le père.
+
+furent accueillis avec enthousiasme.
+
+De son côté, le Dauphin applaudit ceux-ci:
+
+ Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!
+ Pour te faire adorer tu n'as qu'à le vouloir.
+
+Jamais tragédie, dans aucun pays, n'avait offert un spectacle aussi
+noble et aussi touchant. On remarqua que le Dauphin et madame la
+Dauphine saisirent tous les traits qui développent la bienfaisance et
+leur attachement pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur de
+leur être présenté après la représentation, et il reçut des deux
+princes, des éloges et des témoignages de leur satisfaction,
+récompense flatteuse et que méritait son oeuvre patriotique.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+
+I
+
+ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.--DE 1402 A
+1588.
+
+ Origine du théâtre en France.--Théâtre à
+ Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la
+ Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les
+ Mystères._--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au
+ Mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les
+ Moralités._--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une
+ moralité.--Personnages habituels des mystères et des
+ moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à
+ quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des mystères
+ et des moralités pendant le quinzième siècle et la moitié du
+ seizième.--Mystères joués dans les églises au treizième
+ siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau
+ de Bavière en 1385.--Modifications apportées aux représentations
+ par les pièces connues sous le nom de _Farces_.--_Les
+ Sottises._--Révolution dans le théâtre en 1548.--Édit du
+ Parlement.--Les Confrères de la Passion à l'Hôtel de
+ Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le genre profane,
+ un peu avant 1548.--Modification du goût en France.--LAZARE BAÏF
+ ET JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs et principales
+ compositions dramatiques, de 1548 à 1588.--JODELLE.--La tragédie
+ des anciens remise sur la scène française.--_Cléopâtre_,
+ _Didon_.--Les comédies de Jodelle (de 1552 à 1558).--JEAN DE LA
+ RIVEY.--Ses comédies.--Ses innovations.--Comédie des _Esprits_,
+ représentée en 1576.--Les Farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de
+ celle de l'_Avocat Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de
+ la Passion, de Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au
+ commencement du seizième siècle. 3
+
+II
+
+TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE. DE 1588 A 1630.
+
+ Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à
+ 1630.--Les confrères de la Passion cèdent leur théâtre de
+ l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux parties
+ en 1600.--La seconde troupe s'établit au Marais.--ROBERT
+ GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à 1588.--Anecdotes
+ relatives aux représentations de _Bradamante_ et de
+ _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa
+ fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La Force
+ du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places aux
+ théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs.--Orchestre.
+ --Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les trente premières
+ années du dix-septième siècle.--NICOLAS CHRÉTIEN, ses pastorales
+ et ses tragédies.--Celle d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du
+ Tasse_.--Les _Amours d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la
+ _Calomnie_ et de _l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans
+ ces deux tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624,
+ de SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de
+ BARO.--Pastorale de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle
+ de _Cloreste_.--PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux
+ vers qui s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences
+ des poëtes de cette époque. 25
+
+III
+
+FARCES ET TURLUPINADES.
+
+DE 1583 A 1634.
+
+ Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand
+ Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc d'Ossonne_
+ et _Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de Mairet.--Les
+ _Bergeries_, de RACAN, en 1616.--Les tragédies sacrées de
+ NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa tragi-comédie de
+ _Ligdamon et Lidias_.--Singulière préface.--TROTEREL.--CLAUDE
+ BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri IV_.--MAINFRAY.--Sa tragédie
+ d'_Aman_.--_Borée._--_La Guisade_, de Pierre _Mathieu_.--BOISSIN
+ DE GATTERDON.--DESPANNEY et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et
+ _Les Amours de la Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par
+ les _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
+ et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire
+ de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
+ l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
+ venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
+ les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort de
+ Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur mort.--Fin
+ des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_ sous Charles
+ IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558. 43
+
+IV
+
+COMÉDIE-FRANÇAISE.--DE 1600 A 1789.
+
+ Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en
+ 1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de
+ paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première
+ comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à 1650.--Caractère
+ de son talent.--Ses compositions dramatiques.--_Les Occasions
+ perdues_ (1631).--_Venceslas_ (1648).--Anecdote relative à cette
+ tragédie.--L'acteur Baron.--_Cosroës_ retouché par M.
+ d'Ussé.--Emprunt fait à Rotrou par plusieurs auteurs
+ dramatiques.--Transformations diverses subies par les théâtres
+ de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.--Deux troupes
+ françaises à Paris jusqu'en 1641.--L'_illustre_ théâtre de
+ Molière.--Troisième troupe, celle de Molière à la salle du
+ Petit-Bourbon, en 1642, sous le nom de troupe de
+ _Monsieur_.--Elle devient troupe du _Roi_ en 1665.--Elle
+ s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois troupes françaises
+ jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion de la troupe de
+ Molière, partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie dans
+ celle du Marais.--La troupe du Marais dans la rue
+ Guénégaud.--Réunion des deux troupes françaises, le 21
+ octobre 1680, et formation de la troupe de la Comédie-Française
+ ou troupe _du Roi_.--Elle est installée d'abord dans
+ la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue
+ Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril
+ 1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres
+ forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait
+ valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers
+ décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18
+ juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux
+ Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la salle
+ de Richelieu.--Modifications dans le costume
+ théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la scène,
+ 1760.--Réflexions. 63
+
+V
+
+QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674.
+
+ PIERRE CORNEILLE.--Considérations générales sur ses oeuvres
+ dramatiques.--Son portrait peint par lui-même.--Sa difficulté
+ d'énonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses différentes
+ productions, dans l'ordre où elles ont été données au
+ théâtre.--_Mélite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_ (1630).--_La
+ Veuve et la Galerie du Palais_ (1634).--Innovation due à cette
+ dernière comédie.--_La Suivante_ (1634).--_La Place Royale_
+ (1635).--Lettre de Claveret.--_Médée_ (1635), première
+ tragédie de Pierre Corneille.--Son peu de succès.--_L'Illusion_
+ (1635).--_Le Cid_ (1636).--Réflexions.--Anecdotes.--Le
+ cardinal de Richelieu.--L'Académie.--Boileau.--L'acteur
+ Baron.--_Les Horaces_ et _Cinna_ (1639).--_Polyeucte_
+ (1640).--Anecdotes.--Épîtres à la Montauron.--Le maréchal
+ de La Feuillade.--Dufresne.--_La Mort de Pompée_ (1641).
+ Le comte de Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pécourt.--_Le
+ Menteur_ et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_
+ (1646).--Réflexions.--Anecdotes.--_Théodore_, tragédie
+ (1645).--Anecdote.--_Héraclius_ (1647).--_Andromède_
+ (1650).--Anecdote du cheval.--Succès de cette pièce.--_Don
+ Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomède_ (1652).--_Pescharite_
+ (1653).--Premier échec grave de Pierre Corneille.--Il veut
+ abandonner le théâtre et mettre l'_Imitation_ en vers.--_Oedipe_
+ (1659).--Tragi-comédie de _la Toison d'Or_ (1660).--_Sertorius_,
+ tragédie (1662).--Mot de Turenne.--_Sophonisme._--_Othon_
+ (1664).--Épigramme de Boileau.--_Agésilas_, _Attila_ (1666 et
+ 1667).--_Tite et Bérénice_ (1670).--Galimatias double.--Baron,
+ Molière et Corneille.--Anecdote.--_Pulchérie_ (1672).--_Surena_,
+ tragédie (1674).--_Psyché_, en collaboration avec
+ Molière.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille pendant
+ sa vie et après sa mort.--Son petit-neveu.--Premier exemple de
+ représentation à bénéfice.--Deuxième édition des oeuvres de
+ Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire à la petite-nièce
+ de l'auteur du _Cid_.--THOMAS CORNEILLE.--Considérations sur cet
+ auteur.--Impromptu à propos de son portrait.--Ses principales
+ productions dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle
+ Duclos.--Anecdote.--_Le Comte d'Essex._--_Le Festin de Pierre_
+ (1665), en collaboration avec Molière.--Origine de cette
+ pièce.--_L'Inconnu._--Chanson paysanne.--Le _Ballet de Louis
+ XIV_.--_La Devineresse_, comédie dont le succès fut dû à
+ l'actualité.--_Timocrate_ (1656).--Anecdote à la
+ quatre-vingtième représentation de cette pièce.--_Commode_
+ (1658).--_Camma_ (1661).--Succès de ces trois dernières
+ tragédies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au sujet de cette
+ pièce.--_Achille._--Anecdote d'un peintre à propos de cette
+ tragédie. 89
+
+VI
+
+RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.--DE 1636 A 1652.
+
+ RICHELIEU, poëte dramatique.--_La Comédie des Thuileries_
+ (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractère de
+ ce dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comédie
+ d'_Aspasie_ (1636).--La comédie des _Visionnaires_
+ (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son épître à M. de
+ Boutillier.--Anecdote relative à l'abbé D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
+ tragi-comédie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire réussir
+ cette pièce.--Peu de succès de _Mirame_ à la première
+ représentation.--Anecdote.--Deuxième représentation.--Joie
+ enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative à
+ BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comédie (1643).--Tribulations de
+ Desmarets à l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
+ critique de l'Académie.--Sa colère.--Le public préfère _le Cid à
+ Europe_.--Richelieu retire la pièce.--Le nombre des auteurs
+ dramatiques tend à s'accroître au dix-septième siècle.--Les
+ auteurs, les spectateurs de cette époque et ceux de l'époque
+ actuelle.--Critique.--Les réclames.--Les premières
+ représentations.--Les journaux.--Jodelet.--Première pièce
+ faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
+ Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pièces des _Apparences
+ trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652 et
+ 1655.--Anecdote.--La cathédrale de Bois-Robert.--Ce qui donna
+ lieu à la pièce des _Orontes_.--L'abbé BOYER, célèbre par ses
+ revers au théâtre.--Épigramme sur une de ses
+ pièces.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cette
+ pièce. 123
+
+VII
+
+CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
+
+ Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle
+ Beaupré.--Réflexions.--Contemporains du grand
+ poëte.--TRISTAN.--Sa tragédie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de
+ Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.--_Panthée_
+ (1637).--_Phaéton_ (1637).--Singulier portrait des
+ Destinées.--_Osman_ (1656).--_Le Parasite._--Qualités et défauts
+ de Tristan.--Son épitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de
+ Corneille.--Ses productions dramatiques.--LA CALPRENÈDE, auteur
+ gascon.--Anecdote.--Ses tragédies de _Mithridate_ (1638), du
+ _Comte d'Essex_, de _la Mort des Enfants de Brute_ (1647).--Son
+ style.--BENSERADE.--Anecdotes.--Ses tragédies de _Cléopâtre_
+ (1636), de _Méléagre_ (1640).--Citation.--Petite vanité de
+ Benserade.--Anecdote.--Vers au bas de son portrait.--URBAIN,
+ CHEVREAU, poëte poitevin.--Son instruction.--Singulier
+ anachronisme dans sa tragédie de _Lucrèce_ (1637).--_Coriolan_
+ (1638).--Citation.--GUÉRIN DE BOUSCAL.--Son esprit.--Ses
+ qualités.--_La Mort de Brute_, tragédie (1637).--_La Mort
+ d'Agis_ (1642).--Ses comédies sur _Don Quichotte et Sancho
+ Pança_.--LA MESNARDIÈRE et LA SERRE.--Anecdotes sur ces deux
+ auteurs.--Réflexions.--Tragédies en prose de La
+ Serre.--_Pandoste._--_Thomas Morus_ et _le Sac de
+ Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse Réformé_.--LECLERC,
+ de l'Académie Française.--Sa modestie.--_Iphigénie_
+ (1645).--Épigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanité
+ présomptueuse.--Son livre de la _Science universelle._--Ses
+ principales productions dramatiques
+ (1645).--_Zénobie._--Anecdote.--GOMBAULT, un des fondateurs de
+ la Société savante qui fut la base de l'Académie.--Sa tragédie
+ des _Danaïdes_ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce poëte, un des
+ plus féconds de l'époque.--Ses tragédies.--_Hippolyte_
+ (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de
+ Corneille.--_Sémiramis_ (1646).--_Les Amours de Diane et
+ d'Endymion_, tragédie (1659).--Épigramme.--_Cresphonte_
+ (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales de
+ Gilbert.--La tragi-comédie du _Courtisan_
+ (1668).--Citation.--Qualités et défauts de
+ Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragédies.--Sa pastorale des
+ _Charmes de Félicie_ (1651).--Citation.--L'ABBÉ DE PURE, rendu
+ célèbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU ET MILLOTET.--_Manlius
+ Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et
+ son extravagante tragédie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,
+ considéré comme poëte tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour
+ des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de
+ Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragédies.--_Les Rivales_
+ (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_
+ (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663). 143
+
+VIII
+
+RACINE.--DE 1666 A 1690.
+
+ RACINE.--Parallèle avec Corneille.--Talent comparé de ces deux
+ grands poëtes.--Qualités de Racine.--Notice.--Sa tragédie de la
+ _Thébaïde_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
+ Racine.--Tragédie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succès dans
+ le principe,--On l'ôte à la troupe de Molière pour la donner à
+ la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Son succès.--Plaisante
+ anecdote à ce sujet.--Le _Dialogue des Morts_, de Boileau, et
+ l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_ (1667).--La Champmeslé
+ et la Desoeillets.--Mot judicieux de Louis XIV.--Boutade d'un
+ spectateur.--Première parodie.--Chagrin de Racine.--_Les
+ Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique de cette jolie
+ comédie.--_Britannicus_ (1669).--Dénouement, critiqué par
+ Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par quelques vers de cette
+ tragédie.--Anecdote.--_Bérénice_ (1671).--Sujet donné par
+ Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot de Chapelle.--Mlle de
+ Mancini.--Le Grand Condé.--Anecdote de la sentinelle et de Mlle
+ Gaussin.--Vers à ce sujet.--_Bajazet_ (1672).--Racine, poëte
+ satirique, de par Boileau.--_Mithridate_ (1673).--Anecdotes
+ relatives à cette tragédie.--_Iphigénie_ (1674), donnée à
+ Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.--Vers
+ de Boileau à cette occasion.--Anecdote de Lully.--Singulière
+ annonce à propos d'_Iphigénie_.--Mlle Gaussin, dans le rôle
+ d'Iphigénie.--Vers qu'on lui adresse.--_Phèdre_ (1677).--Ce qui
+ donna l'idée première de cette tragédie à Racine.--La
+ Champmeslé.--Cabale contre cette pièce.--La _Phèdre_ de
+ Pradon.--Mme Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de
+ Nevers.--Les trois sonnets.--Grande querelle.--Frayeur de Racine
+ et de Boileau.--Le fils du Grand Condé les rassure.--Les
+ tribulations essuyées par le tendre Racine, à propos de cette
+ tragédie, le font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit
+ ans, malgré Boileau.--_Esther_ (1689).--Anecdotes relatives à
+ cette pièce.--_Athalie_ (1690).--Cette pièce, mal jugée, est
+ comprise par Louis XIV et défendue par Boileau.--Mme de
+ Maintenon la fait jouer en présence du roi.--En 1702, après la
+ mort de Racine, Louis XIV la fait représenter à Versailles.--Les
+ principaux personnages de la cour y prennent des rôles.--En
+ 1716, le Régent donne l'ordre aux Comédiens de la mettre au
+ théâtre.--Le public commence enfin à admirer ce dernier
+ chef-d'oeuvre de Racine.--Succès de cette pièce.--Son actualité
+ pendant la Régence. 175
+
+IX
+
+CONTEMPORAINS DE RACINE.
+
+ Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
+ genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
+ de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_
+ (1679).--Sonnet-parodie de Racine au sujet de cette
+ pièce.--_Scipion_ (1697).--Épigramme de Gacon.--_Germanicus_
+ (1694).--Épigramme.--Anecdote du quatorze de dames.--_Régulus_
+ (1688).--Le manteau de Régulus.--Épigramme de
+ Rousseau.--Épitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIÈRES--_Genseric_
+ (1680).--Analyse-épigrammatique de cette tragédie.--LA
+ CHAPELLE.--Il cherche à imiter Racine.--Ses tragédies de
+ _Zaïde_, de _Cléopâtre_, de _Téléphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 à
+ 1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, élève de Racine.--Auteur
+ fécond.--Son genre de talent.--_Virginie_
+ (1683).--_Arminius._--Succès de son _Andronic_
+ (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
+ (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Péchantré.--_Adrien_
+ (1690), tragédie chrétienne.--Citation.--_Alcide_
+ (1693).--Quatrain sur cette pièce.--PÉCHANTRÉ.--Histoire
+ de la paternité de _Géta_, première tragédie de
+ Péchantré.--_Jugurtha_.--_La Mort de Néron_
+ (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragédies d'_Argélie_, de
+ _Coriolan_, de _Lyncée_, de _Soliman_ (de 1673 à
+ 1680).--Anecdotes.--Épitaphe d'Abeille.--Épigramme.--
+ LAGRANGE-CHANCEL, dernier élève de Racine.--Sa prodigieuse
+ facilité.--Sa première pièce faite quand il avait _neuf
+ ans_.--Sa tragédie de _Jugurtha_.--Sa lettre à propos de cette
+ pièce.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Méléagre_
+ (1699).--_Athénaïs_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
+ (de 1700 à 1716).--Anecdotes.--Ses autres pièces.--Ses
+ aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
+ RIUPEROUX, autres contemporains de Racine.--Leurs
+ tragédies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son éducation négligée.--Ses
+ principales productions dramatiques.--Sa tragédie de
+ _Germanicus_ (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Méléagre_
+ (1694).--Anecdotes.--Comédies.--_Ésope à la Cour_ (1701).--Vers
+ retranchés.--_Ésope à la Ville_ (1690), première pièce à
+ tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
+ première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs
+ rôles.--Anecdotes sur Visé.--_Phaëton_ (1691).--_Les Mots à la
+ mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième
+ siècle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
+ auteur.--FONTENELLE.--Mérite de ses oeuvres.--Sa tragédie
+ d'_Aspar_ (1680).--Épigramme.--Couplets.--Ses opéras.--_Thétis
+ et Pelée_ (1689).--Anecdotes.--_Énée et Lavinie_
+ (1690).--_Bellérophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
+ (1731).--Couplets. 213
+
+X
+
+DE RACINE A VOLTAIRE.
+
+DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.
+
+ Époque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du
+ dix-septième siècle à 1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCHÉ,
+ PELLEGRIN et NADAL.--CRÉBILLON.--Lafosse, ses quatre
+ tragédies,--_Polixène_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thésée_
+ (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualités.--_Hésione_
+ (1700).--Anecdote.--_Tancrède_ (1702).--LA MAUPIN, Aventures
+ singulières de cette actrice.--_Aréthuse_ (1701).--Bon
+ mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de Voltaire.--Duché
+ de Vancy.--Son aventure avec le ministre Pontchartrain.--Ses
+ trois tragédies sacrées: _Débora_, _Absalon_ et _Jonathas_,
+ 1706, 1712, 1714.--Pellegrin protégé de Mme de Maintenon.--Ses
+ aventures.--Ses belles qualités.--_Polidor_ (1703).--_Pélopée_
+ (1733).--Anecdotes.--Sa comédie du _Nouveau-Monde_
+ (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragédie de _Saül_
+ (1704).--Crébillon.--Son genre de talent.--Ses débuts
+ dans l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idoménée_
+ (1705).--_Atrée et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_
+ (1708).--Son succès.--Épigramme.--_Rhadamiste et Zénobie_
+ (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Sémiramis_
+ (1717).--Épigramme contre Voltaire, à propos de la
+ tragédie de _Sémiramis_.--Pyrrhus (1726)--_Catilina_
+ (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers supprimés.--Horreur
+ de Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un
+ succès.--Crébillon et son médecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragédie
+ de _Mahomet II_ (1714), et des _Troyennes_ (1754). 253
+
+XI
+
+VOLTAIRE.--DE 1718 A 1773.
+
+ VOLTAIRE.--Il résume tous les genres dramatiques.--Son
+ caractère littéraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot
+ de Fontenelle.--Anecdote de pâté à propos de
+ _Zaïre_.--_Oedipe_ (1718).--Son succès.--Anecdotes
+ et bons mots.--_Artémise_ (1720).--Transformations successives
+ de cette tragédie.--Anecdotes.--Épigramme.--Origine
+ des différends de Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et
+ Éryphile_ (1730 et 1732).--Anecdote de la
+ _Calotte_.--_Zaïre_ (1732).--Vers à Mlle Gaussin et à
+ Dufrêne.--_Adelaïde Duguesclin_ (1734).--Sa
+ transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_
+ (1736).--Le Franc de Pompignan.--Critique
+ d'_Alzire_.--Comédie de _l'Enfant prodigue_
+ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de Voltaire sur cette
+ tragédie.--_La Mort de César_ (1741).--_Mahomet_
+ (1742).--Anecdotes.--Apogée des succès pour Voltaire.--_Le
+ Temple de la Gloire_, opéra (1743).--Joli mot de
+ Voisenon.--_Sémiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mérope_
+ (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
+ Anglais.--Parodie de _Mérope_ au théâtre des
+ Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique
+ sur _Sémiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote
+ sur _Oreste_.--_Rome sauvée_ (1752).--_Le Paysan
+ Normand._--_Tancrède._--_L'Écueil du Sage_ (1762).--_Les
+ Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.
+ --Mot piquant de Voltaire à une actrice. 275
+
+XII
+
+PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.--DEPUIS 1718.
+
+ Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
+ tragédies.--_Callisthène_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
+ Sarrazin.--L'abbé Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
+ (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDRÉ, perruquier et poëte, le
+ Jasmin du dix-huitième siècle.--Sa tragédie du _Tremblement
+ de terre de Lisbonne_.--Histoire littéraire de Monsieur André
+ et de sa tragédie.--Le PRÉSIDENT DUPUIS et la tragédie de
+ _Tibère_ (1726).--Épigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
+ inaltérable gaieté, même au moment de la mort.--Ses
+ tragédies de _Teglis_ (1735).--_Childéric_
+ (1736).--_Mégare_ (1748).--Anecdotes.--Sa comédie de
+ _l'Esprit du Divorce_ (1736).--Sujet de cette
+ pièce.--Anecdotes plaisantes.--LE FRANC DE POMPIGNAN.--Ses
+ tragédies de _Didon_ et de _Zoraïde_ (1745 et 1734).--Vers
+ supprimés dans _Didon_.--Vers à mademoiselle
+ Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
+ supprimés.--LAMOTT-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
+ tragédies en prose au théâtre.--_Les Machabées_
+ (1721).--Succès de cette pièce.--On l'attribue à
+ Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Inès de Castro_
+ (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726).--Genre de
+ talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de mérite.--Son
+ histoire.--_Zélisca_.--_La Coquette corrigée_ (1756).--Vers
+ sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire à propos de la
+ tragédie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys le Tyran_
+ (1748).--_Aristomène_ (1749).--Anecdote.--_Cléopâtre_
+ (1750).--L'aspic.--_Acante et Céphise_
+ (1751).--PORTELANCE.--Sa tragédie prônée
+ d'_Antipater_.--DORAT.--Ses tragédies de _Zulica_, de
+ _Régulus_ de 1760 à 1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE MIERRE.--De
+ 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies à la
+ scène.--Celles d'_Idoménée_ et de _Guillaume
+ Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOY, poëte national.--Sa tragédie
+ de _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Siége de Calais_
+ (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pièce.--Origine et
+ historique des représentations dites _gratis_.--Anecdotes. 297
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien
+Théâtre en France, Tome Premier, by Albert Du Casse
+
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+ The Project Gutenberg's eBook of Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre, by A. du Casse</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en
+France, Tome Premier, by Albert Du Casse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier
+ Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien,
+ Vaudeville, Théâtres forains, etc...
+
+Author: Albert Du Casse
+
+Release Date: March 18, 2011 [EBook #35609]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numeros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_i" id="Page_i"></a></p>
+
+<h3>HISTOIRE ANECDOTIQUE</h3>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h1>L'ANCIEN THÉATRE</h1>
+
+<h3>EN FRANCE</h3>
+
+<p class="p2 center"><b><small>THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN
+VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.</small></b></p>
+
+<p class="p4 center"><small><b>PAR</b></small></p>
+
+<p class="p2 center"><big><b>A. DU CASSE</b></big></p>
+
+<p class="p4 center"><small><b>AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.</b></small></p>
+
+<p class="center p4"><b>TOME PREMIER</b></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="250" height="182" alt="logo" title="" />
+</div>
+
+<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br />
+
+<b>E. DENTU, ÉDITEUR</b><br />
+
+<small><b>LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE</b></small><br />
+
+<small><b>PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><b>1864</b></p>
+
+<p class="center"><small><b>Tous droits réservés.</b></small></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_ii" id="Page_ii"></a></p>
+
+<h3>HISTOIRE ANECDOTIQUE</h3>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h3>L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE</h3>
+
+<p class="p4"><a name="Page_1" id="Page_1"></a></p>
+
+<p class="center"><b>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</b></p>
+
+<div class="p2 left25">
+<p class="ni1"><span class="smcap">Mémoires du Roi Joseph</span>,<br />
+10 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Histoire des négociations relatives aux traités de Morfontaine,<br />
+de Lunéville et d'Amiens</span>, faisant suite aux <i>Mémoires du<br />
+roi Joseph</i>, 3 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Album des Mémoires du roi Joseph</span>,<br />
+grand in-folio.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Précis historique des opérations de l'armée de Lyon en 1814</span>,<br />
+1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 1812</span>,<br />
+1 vol. in 8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Opérations du neuvième corps de la Grande-Armée en 1806 et en 1807</span>,<br />
+2 vol. in-8<sup>o</sup> avec atlas.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Précis des opération de l'armée d'Orient de mars 1854 à octobre 1855</span>,<br />
+1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Le duc de Raguse devant l'histoire</span>,<br />
+1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Les erreurs militaires de M. de Lamartine</span>,<br />
+1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Mémoires du prince Eugène</span>,<br />
+10 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">La morale du soldat</span>,<br />
+1 vol. in-18.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Souvenirs d'un officier du 2</span><sup>e</sup><span class="smcap"> de zouaves</span>,<br />
+1 vol. in-18.</p></div>
+
+<p class="p2 center"><big>ROMANS</big></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="romans">
+<tr>
+<td><span class="smcap">Quatorze de Dames</span>, 1 vol. in-18.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Rambures</span>, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Du soir au matin</span>, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Les deux belles-s&oelig;urs</span>, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Le marquis de Pazaval</span>, 1 vol. in-18.<br />
+&nbsp;<br />
+<span class="smcap">Le conscrit de l'an VII</span>, 1 vol. in-18.</td>
+<td valign="middle" class="cbrace">{</td>
+<td>En collaboration avec<br />
+<span class="smcap">M. Valvis</span>:</td>
+</tr>
+</table>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><small>Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.</small></p>
+
+<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p>
+
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<p class="p2">Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai
+composé ce livre en <i>bouquinant</i>. C'est du neuf fait
+avec du vieux. S'il vous intéresse autant à lire
+qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un
+et l'autre.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+
+<h4>HISTOIRE ANECDOTIQUE</h4>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h3>L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE</h3>
+
+<h2>I</h2>
+
+<p class="center"><b>ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.&mdash;LES DEUX PREMIÈRES
+PÉRIODES.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1402 A 1588.</b></p>
+
+<p class="ni1">Origine du théâtre en France.&mdash;Théâtre à Saint-Maur.&mdash;Lettres-patentes
+de 1402.&mdash;Confrères de la Passion.&mdash;Origine du droit pour les hôpitaux.&mdash;<i>Les
+mystères</i>.&mdash;Analyse d'une de ces pièces.&mdash;Anecdote
+relative au mystère de la Passion.&mdash;Bon mot d'un peintre.&mdash;<i>Les moralités</i>.&mdash;Origine
+de la petite pièce.&mdash;Analyse d'une moralité.&mdash;Personnages
+habituels des mystères et des moralités.&mdash;Origine de ce
+dicton, <i>faire le diable à quatre</i>.&mdash;Origine du prologue.&mdash;Principaux
+auteurs des mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la
+moitié du seizième.&mdash;Mystères joués dans les églises au treizième siècle.&mdash;Influence
+sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau de Bavière,
+en 1385.&mdash;Modifications apportées aux représentations par les pièces
+connues sous le nom de <i>farces</i>.&mdash;<i>Les sottises</i>.&mdash;Révolution dans le
+théâtre en 1548.&mdash;Édit du Parlement.&mdash;Les Confrères de la Passion à
+l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Transition entre le genre sacré et le genre
+profane, un peu avant 1548.&mdash;Modification du goût en France.&mdash;<span class="smcap">Lazare
+Baïf</span> et <span class="smcap">Jean de la Taille</span>.&mdash;Principaux auteurs et principales
+compositions dramatiques, de 1548 à 1588.&mdash;<span class="smcap">Jodelle</span>.&mdash;La
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+tragédie des anciens remise sur la scène française.&mdash;<i>Cléopâtre, Didon.</i>&mdash;Les
+comédies de Jodelle (de 1552 à 1558).&mdash;<span class="smcap">Jean de la Rivey.</span>&mdash;Ses
+comédies.&mdash;Ses innovations.&mdash;Comédie des <i>Esprits</i>, représentée
+en 1576.&mdash;Les farces.&mdash;<span class="smcap">François Villon</span>, auteur de celle de l'<i>Avocat
+Pathelin</i>.&mdash;Anecdote relative à la pièce de la Passion, de Villon.&mdash;Succès
+de l'<i>Avocat Pathelin</i>, au commencement du seizième siècle.</p>
+
+<p class="p2">L'origine du théâtre en France ne remonte pas au
+delà du commencement du quinzième siècle. Toute
+tradition de l'art dramatique qui, chez les anciens,
+avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait
+entièrement perdue, lorsque, poussés par une
+pensée pieuse, quelque bourgeois de Paris eurent
+l'idée de former une société, d'élever un théâtre, et
+d'y représenter les <i>Mystères de la Passion</i>.</p>
+
+<p>C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes,
+qu'ils choisirent pour y dresser leurs tréteaux. Le
+choix de Saint-Maur fut déterminé par deux raisons.
+La première, c'est que la société dramatique craignait,
+et elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir
+d'exercer dans l'intérieur de la ville; la seconde,
+c'est que les quartiers avoisinant la place Royale
+étaient alors la partie la mieux habitée de Paris, et
+que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu
+éloigné des grands hôtels.</p>
+
+<p>Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles
+aux représentations; mais, en 1402, la troupe de
+Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer devant
+Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet
+infortuné monarque, et les acteurs obtinrent des
+lettres-patentes pour leur établissement dans la capitale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter
+la création du premier théâtre à Paris. La troupe
+prit le nom de <i>Confrères de la Passion</i>, nom qui
+rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de
+l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des
+Saints. La salle de spectacle fut tout simplement une
+salle de l'hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères
+de la Passion subsista sans rival et sans grande amélioration,
+il était fort couru cependant, puisqu'en
+1541, un arrêt du Parlement obligea la société à
+payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres,
+<i>pour les indemniser</i> de la diminution que l'on
+remarquait dans les aumônes qui leur étaient faites
+depuis les représentations théâtrales. C'est à cet édit
+qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe
+pour les hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à
+nous et qui subsiste encore.</p>
+
+<p>L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait
+<i>Mystère</i>, était un <i>factum</i> presque toujours long,
+grossier et absurde, tiré de l'Écriture sainte et de la
+Legende des saints, et où Dieu et le diable étaient
+souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand
+succès furent: <i>le Mystère des Actes des Apôtres</i>, par
+Arnoul et Simon Gréban (représenté en 1450); <i>le
+Mystère de la Passion</i>, par Jean Michel (en 1490);
+<i>le Mystère du</i> <span class="smcap">Vieil</span> <i>Testament</i>, par Jean Petit (en
+1506); <i>le Mystère de la Conception et Nativité de la
+glorieuse Marie vierge avec le mariage d'icelle</i>, etc.,
+par Joseph de Marnef (en 1507); <i>le Mystère et beau
+miracle de Saint-Nicolas</i>, avec quatre-vingt-quatre
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+personnages, par Pierre Sergent (en 1544).</p>
+
+<p>On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de
+pièces, par l'analyse de l'une d'elles, <i>le Mystère du</i>
+<span class="smcap">Vieil</span> <i>Testament</i>. Dieu, irrité des crimes qui se commettent
+à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer
+le feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage
+ayant nom <i>Miséricorde</i>, veut intercéder pour les habitants
+des cités condamnées; Dieu répond naïvement:</p>
+
+<p class="verse">Leur péché si fort me déplaît,<br />
+Vu qu'il n'y a ni raison ni rime,<br />
+Qu'ils descendront tous en abîme.</p>
+
+<p><i>Le Mystère de la Passion</i>, qui fut représenté en
+Suède, sous le règne de Jean II, devint la cause d'une
+véritable et épouvantable tragédie. L'acteur ayant
+le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit
+tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement
+le fer de son arme dans le côté de celui qui était sur
+la croix. Ce dernier tomba mort et écrasa dans sa
+chute l'actrice qui représentait Marie. Jean II, indigné
+de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de
+lance, se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre
+fait voler sa tête. Le public, à son tour, exaspéré de
+la mort d'un homme qui lui plaît, envahit le théâtre
+et décapite le roi.</p>
+
+<p>Les représentations des Mystères servaient aussi
+souvent pour les fêtes et les solennités, telles que les
+mariages des princes, leurs entrées dans la capitale.</p>
+
+<p>Les idées les plus absurdes trouvaient place dans
+ces sortes de poëmes dramatiques. Ainsi, dans l'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+d'eux, Jésus-Christ en perruque et le diable en bonnet
+à deux cornes, se disputent, se battent à coups de
+poing et finissent par danser ensemble.</p>
+
+<p>Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à
+ceux qui l'entouraient en regardant <i>un paradis</i> qu'il
+venait de terminer pour la représentation d'un Mystère.</p>
+
+<p>&mdash;«Voilà bien le plus beau paradis que vous
+vîtes jamais, ni que vous verrez.»</p>
+
+<p>Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau
+genre de pièces théâtrales, auxquelles on donna
+le singulier nom de <i>Moralités</i>, partagea d'abord avec
+les Mystères les faveurs de la scène, puis leur succéda.</p>
+
+<p>Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième
+siècle, que les <i>Moralités</i> eurent les honneurs du théâtre.
+Dans le principe, une Moralité n'était qu'une
+petite pièce qu'on jouait après le Mystère, pour faire
+rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer
+les représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas
+encore longtemps, <i>la petite pièce</i>, et par ce qu'on
+appelle aujourd'hui <i>une fin de rideau</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean Bouchet</span>, procureur à Poitiers, est un des
+premiers qui ait introduit les Moralités au théâtre.
+Au commencement du règne de Louis XII, il en fit
+représenter une intitulée le <i>Nouveau-Monde</i>, qui eut
+un grand succès. Cette pièce contenait un trait de
+satire très-vif contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui
+avait autorisé les poëtes à critiquer les défauts de
+toutes les personnes de son royaume, sans exception,
+fut le premier à en rire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités
+les plus admirées du théâtre de cette époque.</p>
+
+<p>La pièce est intitulée <i>le Mirouer et l'exemple des
+enfants ingrats</i>. Un père et une mère marient leur
+fils unique et lui abandonnent tous leurs biens. Ils
+tombent dans la misère et ont recours à leur enfant.
+Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse.
+A son repas, il se fait servir un pâté de venaison. Du
+pâté s'élance un crapaud qui s'attache à son nez et
+que rien ne peut en arracher. Pensant que ce doit être
+une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le
+renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est
+qu'au moment où il obtient l'absolution du Saint-Père
+que le crapaud tombe de son nez.</p>
+
+<p>Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement
+les frais des Mystères, Satan avait d'ordinaire
+la plus large part dans les Moralités. On voyait souvent
+plusieurs diables sur la scène. Les représentations
+prenaient le nom de <i>Petite Vie ou Grande Diablerie</i>,
+suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre
+diables sur le théâtre; d'où est venu le proverbe de
+<i>faire le diable à quatre</i>.</p>
+
+<p>Il est juste de dire que malgré les défauts de toute
+nature dont ces sortes de pièces fourmillaient, on y
+trouvait cependant parfois des idées morales et des
+mots spirituels.</p>
+
+<p>Une Moralité jouée dès le commencement du seizième
+siècle, nous offre une nouveauté dont les
+auteurs modernes du boulevart abusent bien souvent:
+le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici
+question, fait connaître de la manière suivante, à
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+son public, le but de sa pièce:&mdash;Un jour, dit-il,
+j'étais couché seul dans ma chambre, je me sentis
+tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis
+Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les
+moyens qu'il employait pour tenter les chrétiens.
+Quant aux hérétiques, ajoutait-il, et aux infidèles,
+comme ils me sont acquis, je ne m'en inquiète guère.
+Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant
+n'être entendu de personne, découvrait à son maître
+toutes ses ruses, sans réticence, sans déguisement;
+aussi, lorsque je fus de retour chez moi, je m'empressai
+de prendre la plume et d'écrire tout ce que
+j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu
+retenir, afin de faire connaître aux chrétiens les principaux
+tours de Satan. Ils pourront ainsi les prévenir
+et les éviter.»</p>
+
+<p>Aux auteurs des Mystères et des Moralités que
+nous avons cités plus haut, nous pouvons encore en
+ajouter quelques-uns. <span class="smcap">Barthélemy Anneau</span>, principal
+au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque,
+fit représenter <i>les Mystères de la Nativité par personnages</i>.
+Anneau eut une fin tragique. Le 21 juin 1565,
+au moment où la procession passait devant le collége,
+une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres
+sur le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait.
+Le peuple, furieux, se précipita dans l'établissement
+et massacra sans pitié le principal, qui avait du reste
+une fort mauvaise réputation.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean Abundance</span>, notaire au Pont-Saint-Esprit,
+qui composa plusieurs Mystères et les fit jouer vers
+1544. <i>Moralité et figure sur la Passion</i>; <i>le joyeux</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+<i>Mystère des Trois Rois</i>; <i>le Couvert d'humanité</i>; <i>le
+Monde qui tourne le dos à chacun</i>; <i>Plusieurs qui
+n'ont pas de conscience</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean Allais</span><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, maître et chef des joueurs de Moralités
+et de Farces, et qui mourut vers la fin du
+seizième siècle après avoir fait représenter quelques
+pièces.</p>
+
+<p><span class="smcap">Bonfons</span>, le plus ancien des auteurs dramatiques
+français connus. Il fit jouer une pièce sous le titre de
+<i>Griselidis</i> ou <i>la marquise de Salus</i>, histoire mise
+par personnages et rimes, l'an 1395.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean Bouchet</span>, procureur à Poitiers, auteur d'une
+pièce à huit personnages, intitulée <i>Sottie</i>, et d'une
+moralité qui fait allusion à la pragmatique qui, sous
+Louis XII, divisait la France.</p>
+
+<p><span class="smcap">Simon Bourgoin</span>, valet de chambre de Louis XII,
+auteur d'une Moralité ayant pour titre: l'<i>Homme
+juste et l'Homme mondain</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+<span class="smcap">Jean Parmentier</span>, marchand de Dieppe, qui fit
+jouer en 1527 dans sa ville natale: la <i>Moralité très-excellente</i>,
+en l'honneur de la glorieuse assomption
+de Notre-Dame.</p>
+
+<p>Cette circonstance prouve que vers le seizième
+siècle, Paris n'était plus seul en possession d'un théâtre,
+et que le goût des représentations dramatiques
+avait gagné la province.</p>
+
+<p>Au treizième siècle, près de deux cents ans avant
+la fondation du théâtre des Confrères de la Passion,
+à Saint-Maur, on jouait déjà des espèces de tragédies
+rimées ou plutôt <i>rimaillées</i>, et, chose plus singulière,
+en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention
+d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient
+pour personnages Dieu, le diable et les saints, étaient
+représentées <i>dans les églises</i>. Elles différaient des
+Mystères qu'on introduisit plus tard au théâtre, en
+ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est
+là certainement la plus ancienne origine des pièces
+chantées, et la première et grossière image des opéras.
+Avant la révolution de 1789, beaucoup d'abbayes
+possédaient encore dans leurs archives, des manuscrits
+contenant des sortes de drames de cette espèce,
+joués dans les églises avec chant, déclamation et
+gestes.</p>
+
+<p>Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères
+de la Passion, d'autres sociétés théâtrales
+tentèrent de se fonder en France, dans le but de <i>bénéficier</i>
+plutôt que dans celui de <i>moraliser</i>; car Philippe-Auguste
+chassa les comédiens de son royaume,
+en disant: Que le théâtre du monde fournissait assez
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+de comédiens en original, sans s'amuser à les copier
+et sans s'arrêter à leurs fictions; intention morale,
+sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps
+suivie.</p>
+
+<p>En 1385, quelques années avant la fondation du
+théâtre de Saint-Maur, lors de l'entrée à Paris de la
+belle Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, on
+établit sur les places publiques des théâtres en plein
+vent, où se trouvaient des ch&oelig;urs de musique, des
+orgues, et sur plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent
+<i>diverses histoires de l'Ancien-Testament</i>.</p>
+
+<p>Au moyen de machines ingénieuses, probablement
+dans le genre de ce qu'on appelle aujourd'hui au
+théâtre <i>des trucs</i>, on fit descendre des édifices plusieurs
+enfants vêtus comme on a coutume de représenter
+les anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête
+de la reine. Un homme, se laissant couler sur une
+corde tendue depuis le haut des tours de Notre-Dame
+jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint
+également déposer une couronne sur le front d'Isabeau.
+Comme la nuit était close quand l'audacieux
+équilibriste exécuta ce tour périlleux, il prit à la main
+un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien apercevoir.</p>
+
+<p>Dans cette grande représentation ou mise en scène
+de l'entrée de la reine Isabeau à Paris, on peut donc
+retrouver la trace, peut-être même l'origine, du drame
+proprement dit, du drame avec musique ou opéra,
+du drame avec mise en scène, machines, trucs ou
+pièce féerique. C'est à cette époque qu'il est permis
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+de reporter les premiers essais de l'art de l'équilibriste.</p>
+
+<p>Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de
+Louis XII, le goût du public pour le genre des représentations
+théâtrales se modifia. Aux Mystères et aux
+Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un
+acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma
+<i>Farces</i>.</p>
+
+<p>Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des
+Moralités, ne manquaient pas d'originalité et d'esprit,
+et bien des auteurs y puisèrent, par la suite,
+une partie de leurs idées et de leurs bons mots. Sans
+vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut
+dire que plusieurs approchaient du comique de bon
+aloi. Il serait impossible de donner l'énumération,
+même approximative, de ces pièces. Beaucoup n'étaient
+jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois
+troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et
+auxquelles le public donnait les noms: d'<i>Enfants
+Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs de la Bazoche</i>. Les
+théâtres portatifs sur lesquels on représentaient d'habitude
+les Farces, finirent par inquiéter les acteurs
+qui avaient remplacé les Confrères de la Passion, et
+l'on verra les réclamations qui furent portées par eux,
+sous Louis XIII<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Disons aussi, en passant, qu'une
+de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+le règne de François I<sup>er</sup>. Elle fait pour ainsi dire école,
+c'est celle de <i>l'avocat Pathelin</i>, du poëte <span class="smcap">Villon</span>,
+remise à la scène deux siècles après, par Brueys.
+Nous en parlerons avec quelques détails, un peu plus
+loin.</p>
+
+<p>Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore
+d'autres d'un genre analogue qu'on nomma les <i>Sottises</i>,
+et qui, moitié sérieuses, moitié bouffonnes, finirent
+par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries
+telles que le public en fut scandalisé.</p>
+
+<p>Telle fut la filière par laquelle les représentations
+théâtrales et le genre dramatique passèrent en
+France, depuis leur origine jusqu'à l'année 1548.</p>
+
+<p>Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre.
+On ôta aux Confrères de la Passion la maison de
+la Trinité, qui rentra dans sa destination première et redevint
+un hôpital. Puis, comme le goût s'était un peu
+épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du
+diable avait fini par paraître quelque chose d'assez
+inconvenant, on permit aux Confrères de construire
+une salle de spectacle et d'y donner des représentations,
+mais sous la condition expresse, <i>par arrêt du
+Parlement</i>, que l'on ne jouerait que des pièces à
+<i>sujets profanes, licites et honnêtes</i>.</p>
+
+<p>Les Confrères de la Passion avaient fait des gains
+considérables pendant les cent quarante-six ans qu'ils
+avaient exercé de père en fils, leur profession lucrative.
+La société étant fort riche, acheta l'ancien hôtel
+des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle
+éleva des constructions fort belles, et pendant quarante
+ans encore (jusqu'en 1588), elle continua à
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+donner des représentations. Elle était assez désappointée,
+du reste, d'être obligée de renoncer aux
+Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont
+les membres faisaient profession de piété.</p>
+
+<p>Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été
+abandonnées qu'après l'édit de 1548, on doit signaler
+cependant trois drames ou tragédies qui, représentés
+par les Confrères de la Passion sur leur ancien théâtre
+avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la
+transition du genre sacré au genre profane. Deux de
+ces pièces sont de <span class="smcap">Lazare Baïf</span>: 1<sup>o</sup> <i>Electre, tragédie
+contenant la vengeance de l'inhumaine et très-piteuse
+mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande, faite
+par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus,
+traduit du grec de Sophocle, ligne pour ligne,
+vers pour vers, en rimes françaises</i>. 2<sup>o</sup> <span class="smcap">Hecuba</span>. Toutes
+deux furent représentées en 1537. La troisième
+pièce, <i>la Destruction de Troie</i>, jouée en 1544, est de
+<span class="smcap">Chopinel</span>.</p>
+
+<p>Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des
+Mystères, qui font leur apparition sur le théâtre
+avant l'édit de 1548.</p>
+
+<p>Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la
+littérature dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402,
+le goût s'était étendu et épuré; l'imprimerie avait
+été inventée; les lettres avaient eu leur renaissance
+sous François I<sup>e</sup>r; les livres, devenus moins rares, ramenaient
+les idées vers le théâtre des anciens. On
+pensa donc d'abord à traduire les auteurs grecs et
+romains, puis à les imiter, puis enfin, on s'enhardit
+jusqu'à créer des pièces à sujets non encore traités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un
+des premiers qui aient songé à faire revivre, sur la
+scène française, les tragédies des anciens, fut abbé,
+conseiller au Parlement, maître des requêtes, et enfin
+ambassadeur à Venise en 1538. C'était pour cette
+époque, un littérateur des plus distingués. Si Lazare
+Baïf fut en quelque sorte le régénérateur de la tragédie,
+<span class="smcap">Jean de la Taille de Bondaroy</span> fut le régénérateur
+de la comédie. Né près de Pithiviers, gentilhomme
+de la Bauce, Jean de la Taille donna au théâtre,
+outre plusieurs tragédies (dont une avec ch&oelig;ur,
+la <i>Famine</i>), trois comédies en prose: les <i>Corrivaux</i>
+en 1562<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; <i>Négromant</i> en 1568 et le <i>Combat de
+Fortune et de Pauvreté</i> en 1578. La première de ces
+comédies, tirée de l'Arioste, a un prologue très-significatif;
+il commence ainsi: «Il semble, Messieurs,
+à vous voir assemblés en ce lieu, que vous y soyez
+venus pour ouïr une comédie. Vraiment, vous ne
+serez point déçus de votre intention. Une comédie,
+pour certain, vous y verrez, non point une
+farce, ni une moralité. Nous ne nous amusons
+point en chose, ni si basse, ni si sotte, et qui ne
+montre qu'une pure ignorance de nos vieux Français.
+Vous y verrez jouer une comédie faite au
+patron, à la mode et au portrait des anciens Grecs
+et Latins; une comédie, dis-je, qui vous agréera
+plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+moralités qui furent onc jouées en France. Aussi,
+avons-nous grand désir de bannir de ce royaume
+telles badineries et sottises qui, comme amères épiceries,
+ne font que corrompre le goût de notre
+langue.»</p>
+
+<p>Comme on le voit, le prologue est tout un programme.
+C'est l'acte de rupture de l'ancien théâtre
+avec le nouveau. C'est le goût cherchant à supplanter
+le ridicule.</p>
+
+<p>Les principaux écrivains qui travaillèrent en France
+pour le théâtre, de 1548 à 1588, époque de transition,
+sont:</p>
+
+<p><span class="smcap">Fonteny</span>, ancien confrère de la Passion, qui fit paraître,
+en 1587, <i>le Beau Pasteur</i>, <i>la Chaste Bergère</i>
+et <i>Galathée</i>, assez ennuyeuses pastorales.</p>
+
+<p><span class="smcap">Guersens</span>, avocat au Parlement de Bretagne, puis
+sénéchal de Rennes, lequel composa, vers 1583,
+quelques pastorales.</p>
+
+<p><span class="smcap">Montreux</span>, auteur de plusieurs tragédies, entre
+autres celle d'<i>Isabelle</i>, tirée du poëme de <i>l'Arioste</i>,
+où l'on trouve le dialogue suivant entre Rodomont
+et Isabelle, dialogue qui fera juger de la convenance
+des pièces de cette époque:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i6 smcap">RODOMONT.</span></p>
+
+<p>Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars<br />
+Me permet de ravir, seule loi des soudars.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">ISABELLE.</span></p>
+
+<p>Un plaisir si léger vous sera peu durable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+<span class="i6 smcap">RODOMONT.</span></p>
+
+<p>Nul plaisir n'est léger, qui nous est secourable.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">ISABELLE.</span></p>
+
+<p>Est-ce bien que forcer une simple femelle?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">RODOMONT.</span></p>
+
+<p>Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle.</p></div>
+
+<p><span class="smcap">Mathieu</span>, principal du collége de Vercel, puis historiographe,
+et qui donna au théâtre, en 1580, la
+tragédie de <i>Clytemnestre</i>, celle de <i>Vasthi répudiée</i>,
+en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, <i>la Guisarde
+ou le triomphe de la Ligue</i>, à laquelle Racine,
+dans <i>Athalie</i>, emprunta plus d'une pensée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jacques de Boys</span>, auteur de <i>Comédie et Réjouissance
+de Paris</i>, poëme dramatique représenté en 1559,
+composé à l'occasion du mariage du roi d'Espagne
+et du prince de Piémont avec Élisabeth et Marguerite
+de France, à la fin duquel poëme ces princesses
+chantent des épithalames.</p>
+
+<p><span class="smcap">Desmazures</span>, capitaine d'une troupe de cavalerie
+sous Henri II, qui composa, en 1566, les tragédies
+de <i>Josias</i>, de <i>David combattant</i>, <i>David fugitif</i> et
+<i>David triomphant</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lebreton</span>, auteur de plusieurs tragédies, entre
+autres <i>Adonis</i>, <i>Dorothée</i>, jouées en 1579.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Devin</span>, qui fit les tragédies d'<i>Esther</i>, de <i>Judith</i>
+et de <i>Suzanne</i>, de 1570 à 1576.</p>
+
+<p>Trois autres auteurs méritent une étude toute particulière,
+car tous les trois font époque et même
+école. <span class="smcap">Jodelle</span>, pour la tragédie; <span class="smcap">La Rivey</span>, pour la
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+comédie; <span class="smcap">Villon</span>, pour les pièces dénommées farces.
+Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous
+ne devons pas oublier de citer <span class="smcap">Gérard de Vivre</span>, qui
+fit jouer, en 1577, <i>les Amours de Thésée et de Déjanire</i>.
+Cette pièce se termine par le mariage de
+Thésée et de Déjanire, ce qui est très-moral; mais
+ce qui est moins convenable, ce sont les dernières paroles
+de l'acteur au public:&mdash;«Messieurs, n'attendez
+pas que les noces se fassent ici, vu que le reste se
+fera là dedans.»</p>
+
+<p><span class="smcap">Jodelle</span> passe pour le premier qui essaya de ressusciter
+l'ancienne tragédie. Il ne put suivre que d'un
+peu loin les grands modèles de l'antiquité; mais il
+eut le courage de les prendre pour guides, ce qui,
+à cette époque, était beaucoup. Il rendit par là un
+immense service à l'art dramatique en France, car il
+trouva bientôt des imitateurs<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Ce poëte, qui eut
+une grande réputation, et qui fut honoré de la protection
+des rois Henri II et Charles IX, était encore fort
+jeune quand il donna au théâtre sa première tragédie,
+<i>Cléopâtre</i>, en 1552. Cette pièce eut des partisans
+et des adversaires; mais elle fit tant de plaisir à
+Henri II que ce prince fit compter à Jodelle cinq cents
+écus d'or; chose fort rare. Le succès du poëte faillit
+lui coûter bien cher. Les applaudissements dont on
+l'accabla échauffèrent la tête de quelques-uns de ses
+amis. Dans une partie de carnaval faite à Auteuil
+près Paris, Ronsard et les autres poëtes formant ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+qu'on appelait la <i>pléiade</i> française, eurent l'idée bouffonne
+de sacrifier un bouc à Jodelle, en imitation
+d'une des anciennes fêtes à Bacchus. Des couplets
+furent chantés, il s'ensuivit une espèce de baccanale
+qui, de nos jours, paraîtrait fort innocente, et
+qui parut alors un attentat à la religion. Ce fut à
+grand'peine que les auteurs de cette scène <i>renouvelée
+des Grecs</i> purent échapper aux châtiments des impies
+et des athées.</p>
+
+<p>Jodelle fit représenter également, en 1552, sa tragédie
+de <i>Didon se sacrifiant</i>. Comme dans sa <i>Cléopâtre</i>,
+il y eut des ch&oelig;urs, ainsi que c'était l'usage
+chez les anciens. Outre plusieurs autres pièces moins
+importantes, le poëte de Henri II et de Charles IX
+composa des comédies qui sont plus remarquables
+par les licences de pensées et de style, par les obscénités
+même, que par un mérite littéraire. La première
+de ces comédies, jouée en 1552, est <i>Eugène ou
+la Rencontre</i>, pièce en cinq actes en vers de huit syllabes
+avec prologue. Puis vint <i>la Mascarade</i>, <i>Momerie
+ou Muette</i>, <i>pantomime ou pièce dramatique</i>, qui
+fut exécutée à l'Hôtel-de-Ville, en 1558, en présence
+de Henri II.</p>
+
+<p>Jodelle eut le grand mérite de comprendre ce que
+valaient les anciens, assez de force de volonté pour
+suivre leurs traces, assez de talent pour faire quelques
+pas dans la même carrière. Il y avait une sorte
+d'élévation dans sa pensée; et si la langue lui eût
+prêté plus de charmes peut-être eût-il été un grand
+poëte dramatique? Nul, avant lui, à son époque, et
+longtemps encore après lui, ne comprit aussi bien la
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+vraie marche du poëme destiné au théâtre. Il est
+permis de dire: que c'était un habile architecte
+réduit à construire avec de mauvais matériaux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean de la Rivey</span>, qui a laissé plusieurs comédies
+au théâtre, vivait vers le milieu du seizième siècle.
+Il est le premier qui ait osé composer des pièces de
+pure invention et des comédies en prose<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.
+5: Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant l'apparition
+des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait remarquer.</p>
+
+<p>A ce double point de vue, il mérite d'être cité; car
+si Jodelle fit faire un pas immense à la tragédie, il
+fit faire également un grand pas à la comédie qu'il
+dégagea des premières entraves. On a de lui, <i>le Jaloux</i>,
+comédie en un acte et en prose avec prologue,
+tirée de <i>l'Eunuque</i> et de <i>l'Andrienne</i>; <i>le Laquais</i>,
+comédie en cinq actes et en prose, représenté en 1578
+comme la précédente; <i>le Morfondu</i>, <i>les Écoliers</i>, <i>la
+Veuve</i>, comédies en cinq actes et en prose, jouées
+en 1579 toutes les trois. La première des comédies
+de La Rivey, <i>les Esprits</i> (en cinq actes et en prose),
+fut représentée en 1576. Elle offre une particularité
+qui mérite d'être signalée. Dans une scène fort jolie,
+on fait croire à un vieillard que les esprits malins se
+sont emparés de sa maison. Cette idée fut reproduite
+dans le <i>Retour imprévu</i> de Regnard, joué aux Français
+en 1700. Puis, dans une autre scène, on trouve
+un monologue d'un avare à qui l'on a pris son argent,
+monologue dont Molière a fait grandement son profit
+dans le quatrième acte de sa pièce de <i>l'Avare</i>, ainsi
+qu'il est facile de le prouver. Voici ce que dit le personnage
+de la comédie de La Rivey:</p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+<span class="smcap">SEVERIN</span>, <i>regardant sa bourse</i>:</p>
+
+<p class="blockquote">«Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a
+mis dedans? hélas! je suis perdu, je suis détruit, je suis
+ruiné. Au voleur! au larron! prenez-le. Arrêtez tous ceux
+qui passent. Fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable
+que je suis! où cours-je? à qui le dis-je? Je ne sais
+où je suis, que je fais ni où je vais. (<i>Aux spectateurs.</i>) Hélas!
+mes amis, je me recommande à vous tous; secourez-moi, je
+vous prie; je suis mort, je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a
+dérobé mon âme, ma vie, mon c&oelig;ur et toute mon espérance?
+Que n'ai-je un licol pour me pendre? car j'aime mieux mourir
+que de vivre ainsi. Hélas! elle est toute vuide, vrai Dieu!
+Quel est ce cruel qui tout à coup m'a ravi mes biens, mon
+honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis: que ce jour m'a
+été malencontreux! A quoi veux-je plus vivre, puisque j'ai
+perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés, et que
+j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes écus
+que j'avais épargnés, retirant le pain de ma bouche, n'osant
+manger mon saoûl, et qu'un autre jouit maintenant de mon
+mal et de mon dommage!»</p>
+
+<p>Les petites pièces qu'on appela du nom de <i>Farces</i>,
+firent leur apparition au théâtre un peu avant l'époque
+où les Mystères cédèrent le pas aux Moralités.
+Les Farces sont assez dans le goût du peuple français,
+ce sont elles qui, selon toute probabilité,
+peuvent être considérées comme ayant donné naissance
+au vaudeville. Bien peu ont eu les honneurs de
+l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès
+véritable et un retentissement qui la maintint
+plus d'un siècle au théâtre: c'est celle de <i>l'Avocat
+Pathelin</i> du poëte Villon. Bien plus, après avoir été
+jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite au
+goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve
+encore, de nos jours, au répertoire du Théâtre-Français.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+<span class="smcap">François Corbeuil</span>, dit <i>Villon</i>, poëte qui vivait au
+commencement du seizième siècle et qui passe pour
+l'auteur de l'<i>Avocat Pathelin</i>, se retira, dit-on, sur
+ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis, abbé
+à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que
+pour s'égayer dans sa retraite, et aussi dans le but
+de divertir les habitants du lieu, il entreprit de faire
+jouer en langue poitevine la Passion de Notre-Seigneur,
+puis la farce de <i>Maître Pierre Pathelin</i>. La
+première de ces deux pièces fut la cause d'un petit
+scandale qui amusa le pays plus peut-être que le mystère
+représenté. Tout étant prêt pour jouer la Passion,
+on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez
+beaux pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel.
+Villon s'adressa au sacristain d'un couvent de Cordeliers
+dans l'établissement desquels existait une chape
+magnifique. Le sacristain refusa de la prêter, faisant
+fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui,
+furent l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés
+en diables, armés d'instruments de toute espèce,
+ils donnèrent au pauvre sacristain un charivari
+des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain!
+hé! le vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père
+une pauvre chape.» Les déguisements effrayèrent
+le malheureux, le bruit effraya sa mule, la mule se
+débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ
+de bataille et les charivaristes se retirèrent en riant
+aux éclats.</p>
+
+<p>Mais revenons à l'<i>Avocat Pathelin</i>. Cette farce fut
+reçue du public avec des applaudissements frénétiques.
+Le fait est, que comme <i>farce</i>, elle l'emporte de
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce
+genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce
+vieux proverbe: <i>A trompeur, trompeur et demi</i><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<h2>II</h2>
+
+<p class="center"><b>TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1588 A 1630.</b></p>
+
+<p class="ni1">Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à 1630.&mdash;Les
+Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de l'Hôtel de Bourgogne,
+1588.&mdash;La troupe se scinde en deux parties en 1600.&mdash;La seconde
+troupe s'établit au Marais.&mdash;<span class="smcap">Robert Garnier.</span>&mdash;Les principales
+tragédies, de 1568 à 1588.&mdash;Anecdotes relatives aux représentations de
+<i>Bradamante</i> et de <i>Hippolyte</i>.&mdash;<span class="smcap">Alexandre Hardy</span>, de 1601 à 1630.&mdash;Sa
+fécondité.&mdash;Ses principales productions dramatiques.&mdash;<i>La Force
+du sang</i>, et <i>Théagène et Chariclée</i>.&mdash;Prix des places aux théâtres.&mdash;Différents
+usages.&mdash;Entr'actes.&mdash;Ch&oelig;urs.&mdash;Orchestre.&mdash;Droits
+d'auteur.&mdash;L'art dramatique pendant les trente premières années du
+dix-septième siècle.&mdash;<span class="smcap">Nicolas Chrétien</span>, ses pastorales et ses tragédies.&mdash;Celle
+d'<span class="smcap">Alboin</span>.&mdash;<span class="smcap">Raissigner.</span>&mdash;L'<i>Aminte du Tasse</i>.&mdash;Les
+<i>Amours d'Astrée</i>.&mdash;<span class="smcap">Pierre Brinon</span>, auteur de la <i>Calomnie</i> et de
+<i>l'Éphésienne</i>.&mdash;Beaux vers qu'on trouve dans ces deux tragédies.&mdash;Les
+dernières <i>moralités</i>, en 1606 et 1624, de <span class="smcap">Soret</span>.&mdash;Le roman de l'<i>Astrée</i>,
+de <span class="smcap">Durfé</span> et de <span class="smcap">Baro</span>.&mdash;Pastorale de Baro.&mdash;Anecdote plaisante
+relative à celle de <i>Cloreste</i>.&mdash;<span class="smcap">Pierre du Ryer.</span>&mdash;Ses &oelig;uvres dramatiques.&mdash;Beaux
+vers qui s'y rencontrent.&mdash;Sa <i>Lucrèce</i>.&mdash;Singulières
+licences des poëtes de cette époque.</p>
+
+<p class="p2">La première période de l'art théâtral en France
+peut être considérée comme embrassant l'espace qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+s'écoule de la fin du quatorzième siècle au milieu du
+seizième; la seconde période, les quarante années de
+1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans
+l'enfance, se traîne péniblement sans faire de progrès;
+pendant la seconde époque, quelques hommes
+de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir
+de ses langes; secouant les vieilles coutumes reçues,
+admises sur la scène par un public ignorant, ils
+arrivent à un commencement de pièces dramatiques
+et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles
+de Corneille, de Racine et de Molière.</p>
+
+<p>Nous avons dit que les Confrères de la Passion
+voyaient avec peine les Mystères et les Moralités remplacés
+peu à peu, sur leur théâtre, par des drames
+profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne
+pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son
+Fils, de la Sainte Vierge et du diable, cédant le pas à
+Priam, à Cléopâtre, à Didon, à Marc-Antoine et autres
+personnages des histoires grecque ou romaine.
+Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité,
+avec d'assez bons profits toutefois, leur théâtre
+de l'hôtel de Bourgogne, pendant quarante années,
+ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de
+comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation
+du roi. Cette troupe peut être considérée, en
+quelque sorte, comme formant la souche de celle de
+la Comédie-Française, bien que la fondation du Théâtre-Français
+tel qu'il est encore de nos jours, date du
+21 octobre 1680, seulement sept ans après la mort
+de Molière.</p>
+
+<p>La troisième période théâtrale s'étend de 1588 à
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+1630, époque où Corneille commença à se produire.
+Sans avoir encore une grande valeur littéraire et dramatique,
+sans briller surtout par un goût bien pur,
+les pièces données à la scène pendant ces quarante-deux
+années sont supérieures, en tout point, à ce
+qui avait été écrit jusqu'alors.</p>
+
+<p>En 1600, l'affluence du public était devenue telle
+aux représentations, qu'un seul théâtre parut insuffisant.
+La troupe de l'hôtel de Bourgogne se scinda.
+Une partie forma une nouvelle société, qui fut s'établir
+au Marais et l'autre conserva son ancien emplacement:
+il y eut donc alors deux scènes françaises à
+Paris. Cinquante ans après, ainsi que nous l'expliquerons
+plus loin, Molière forma une troisième troupe.</p>
+
+<p>L'auteur qui occupe en première ligne la période
+théâtrale de 1588 à 1630 est <span class="smcap">Alexandre Hardy</span>. Il
+mérite d'être étudié; mais avant de parler de lui, disons
+un mot de <span class="smcap">Robert Garnier</span>, qui parut après Jodelle
+et fut comme le trait d'union entre ces deux
+poëtes dramatiques.</p>
+
+<p>Né à la Ferté-Bernard en 1534, et mort en 1590,
+Robert Garnier occupa des charges importantes, mais
+son goût le portant vers l'étude des anciens, il travailla
+pour le théâtre, s'efforçant surtout d'imiter
+Sénèque.</p>
+
+<p>Il ne faut pas chercher, dans les tragédies, en assez
+grand nombre, qu'il fit représenter, un style facile,
+des pensées bien élevées, ni des situations bien naturelles;
+cependant, son rang est marqué parmi les
+bons poëtes tragiques de la seconde période. Ses
+pièces sont comme une source de poésies de toute
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+nature. Ainsi, il n'est pas rare de trouver dans ses
+ch&oelig;urs, des stances dignes de l'ode; dans les scènes
+familières, des traits propres à l'épître. Son style est
+ampoulé, cela est vrai; mais ainsi le voulait le goût
+de l'époque. Si la langue fut un obstacle pour Jodelle,
+Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant au besoin
+des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont
+outrées, ses conceptions bizarres, mais sa muse est
+ardente et désintéressée. Vivant sous l'empire des
+idées poussées au fanatisme religieux le plus déplorable,
+il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous
+les sujets de ses tragédies sont choisis de façon à
+inspirer à son public une juste horreur des dissensions
+intestines. Il montre à la France ses malheurs
+dans ceux de Rome succombant sous les blessures
+que lui font ses propres enfants. Il combat avec force,
+avec talent: l'orgueil, l'envie, la cruauté. Défenseur
+des droits de la société, Garnier est non-seulement
+un poëte patriote, mais encore un moraliste éclairé.
+Si dans son <i>Hippolyte</i>, on voit une <i>Phèdre</i> sans pudeur
+bien différente de la Phèdre de Racine, on doit
+ne pas oublier que Garnier vivait sous Henri II et
+sous Charles IX, Racine sous Louis XIV.</p>
+
+<p>Les principales productions dramatiques de Robert
+Garnier sont: <i>Cornely</i>, <i>Hippolyte</i>, <i>Marc-Antoine</i>,
+<i>Porcie</i>, <i>la Troade</i>, <i>Antigone</i>, <i>Bradamante</i> et <i>Sédécias</i>,
+tragédies en ch&oelig;urs, représentées de 1568 à
+1588.</p>
+
+<p>Lors de la première représentation de <i>Bradamante</i>,
+en 1582, l'acteur jouant le rôle de Laroque avait à
+dire ces deux vers:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<p class="verse">Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez,<br />
+Vous n'êtes pas trop bien assuré <i>sur vos piés</i>.</p>
+
+<p>Jamais il ne put terminer le second vers qu'en
+remplaçant le mot <i>piés</i> par <i>jambes</i>, ce qui amusa
+beaucoup le public. Ceci rappelle cet autre acteur
+qui ayant à prononcer ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;<i>C'en est fait, il est mort,</i> disait habituellement:
+<i>C'en est mort, il est fait</i>.</p>
+
+<p>Dans l'<i>Hippolyte</i> de Garnier, représenté en 1568,
+on ne peut s'empêcher de remarquer la naïveté de
+Thésée interrompant, tout en larmes, le pathétique
+récit de la mort de son fils pour demander à celui
+qui la lui raconte, <i>quelle figure avait le monstre</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Hardy</span>, le plus fécond des poëtes dramatiques,
+puisque, dit-on, le nombre de ses pièces dépasse
+<i>sept cents</i>, naquit à Paris et commença à travailler
+pour le théâtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi,
+dans l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scène de
+ses productions. Il fournissait aux comédiens la pièce
+qu'ils demandaient, et cela au bout de cinq à six
+jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prédécesseurs,
+à observer l'unité de lieu, de temps, etc. Son
+drame embrassait souvent la vie d'un homme. Trente
+à quarante des compositions de cet auteur sont parvenues
+jusqu'à nous, les autres, ou n'ont pas été imprimées,
+ou sont tombées dans un tel oubli que
+personne n'a pris le soin de les recueillir. Il n'est pas
+une seule de celles connues qui supporte aujourd'hui
+la lecture, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais il
+n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+agréables, des vers heureux. Les caractères des personnages
+sont, en général, bien soutenus; les situations
+presque toujours intéressantes. Hardy a tous
+les défauts de son temps; la plupart de ses pièces
+sont grossières, indécentes même, pourtant elles affectent
+la morale. Le dialogue est rapide, pressé, il y
+a des scènes bien conduites, où l'intérêt va sans cesse
+en croissant; mais son style est dur, ampoulé, son
+dialogue froid, malgré sa brièveté.</p>
+
+<p>Nous ne nous astreindrons pas à citer toutes les
+pièces connues d'Alexandre Hardy, la liste en est
+trop longue; nous dirons un mot seulement de deux
+d'entre elles, parce que cela donnera l'idée des licences
+(dans le genre appelé de nos jours <i>romantique</i>)
+auxquelles cet auteur n'hésitait pas à se livrer.</p>
+
+<p>En 1612, il fit représenter une tragi-comédie intitulée
+<i>la Force du sang</i>, tirée d'une nouvelle de Cervantes;
+or, voici la contexture de cette production
+curieuse. Au premier acte, Léocadie, qui en est l'héroïne,
+est enlevée par Don Alphonse, qui la viole.
+Au commencement du deuxième acte, elle est renvoyée,
+et, deux scènes plus loin, elle sent les symptômes
+certains de grossesse. Le troisième acte débute
+par son accouchement. Elle met au jour un enfant
+qui, à la fin de ce même troisième acte, est déjà un
+garçon de huit à dix ans. Au quatrième acte, Don
+Alphonse, le ravisseur, reconnaît son fils; au cinquième,
+il épouse Léocadie.</p>
+
+<p>On voit, d'après cela, qu'unité de temps, de lieu
+et autres règles auxquelles les anciens, et, après les
+anciens, les grands maîtres de l'art dramatique, depuis
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+Louis XIII, s'astreignirent jusqu'à la venue de
+l'école romantique, étaient loin d'être observées par
+Alexandre Hardy. Ce poëte fit mieux encore. La première
+pièce qu'il donna au théâtre, en 1601, sa tragédie
+de <i>Théagène et Chariclée</i>, est distribuée en <i>huit
+journées de cinq actes chacune</i>.</p>
+
+<p>La longueur de ses compositions fit dire qu'avec
+lui le public en avait pour son argent. On pouvait
+l'affirmer d'autant mieux, qu'à cette époque on ne
+payait, pour l'entrée au théâtre, que cinq sous au
+parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque,
+pour des pièces nouvelles, il y avait lieu de faire
+des frais extraordinaires, le lieutenant civil du Châtelet
+fixait le prix des entrées; mais ce n'était jamais
+que quelques sous au delà du tarif habituel. Combien
+les temps sont changés et les tarifs modifiés pour les
+théâtres! Que diraient nos pères s'ils voyaient payer
+habituellement quarante francs, dans les petits théâtres
+de Paris, une loge de cinq places où quatre chiens
+de chasse un peu forts ne tiendraient pas à l'aise, et
+offrir quelquefois dix louis de la même <i>niche</i> pour un
+jour de première représentation?...</p>
+
+<p>A la fin du dix-septième siècle, en 1699, on augmenta
+le prix des places d'<i>un sou</i> pour le parterre,
+de <i>deux sous</i> pour les loges. Dix-sept ans après, en
+1716, le tarif fut porté à un neuvième en sus au profit
+de l'Hôtel-Dieu de Paris.</p>
+
+<p>Aux premiers temps des théâtres, les salles, qui
+étaient plus vastes et plus commodes peut-être, mais
+bien moins ornées que celles actuelles, étaient fermées
+le soir. Les représentations avaient lieu le jour.
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+En 1609, époque de la plus grande vogue d'Alexandre
+Hardy, une ordonnance de police enjoignit aux comédiens
+de l'hôtel de Bourgogne et à ceux du Marais
+d'ouvrir leurs portes à une heure après midi, et de
+commencer à deux heures précises leurs représentations,
+pour que leur jeu fût fini avant quatre heures
+et demie. Ce règlement avait lieu depuis la Saint-Martin
+jusqu'au 15 février. C'était chose prudente.
+On dînait alors à midi; il n'y avait point de lanternes
+dans Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et
+encore plus de voleurs.</p>
+
+<p>On comprend combien les représentations devaient
+être pressées et combien les entr'actes étaient courts,
+ce qui ne laissait pas que d'avoir un certain charme;
+car de nos jours l'ennui que l'on éprouve dans l'intervalle
+qui s'écoule entre les différentes pièces ou
+entre les actes d'une même pièce, ôte bien souvent
+une grande partie de l'agrément qu'on éprouve. Il
+est juste de dire que dans les premiers temps de l'art
+dramatique et même pendant des siècles encore, il
+n'y avait ni changement de décors au théâtre, ni
+changement de costume pour les acteurs. Comme
+cependant on voulait laisser à ces derniers le temps
+de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin
+que le public ne prît point trop d'ennui, des ch&oelig;urs,
+à l'imitation des anciens, chantaient pendant cet intervalle.
+Introduits au théâtre par Jodelle, ils furent
+scrupuleusement conservés par les auteurs dramatiques
+qui vinrent après lui, jusqu'à l'année 1630.
+Ces ch&oelig;urs récitaient habituellement des strophes
+morales ayant rapport à la pièce qu'on représentait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu que la
+musique instrumentale n'était pas encore en usage à
+la comédie. Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu
+une modification dans cette partie des représentations
+théâtrales. Les ch&oelig;urs causant trop d'embarras
+et de dépenses, on les remplaça par des joueurs
+d'instruments que l'on plaça d'abord sur les côtés de
+la salle. Avant que la pièce ne commençât et ainsi
+que cela a lieu encore de nos jours, l'orchestre exécutait
+quelques morceaux. Il en était de même pendant
+les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages
+actuels, et c'est peut-être un tort. Les musiciens,
+installés sur les ailes du théâtre, furent relégués ensuite
+tout au fond, derrière les troisièmes loges,
+puis derrière les secondes, et enfin on leur ménagea
+un certain espace entre la scène et le parterre. C'est
+celui qu'ils occupent encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>A l'époque des Jodelle, des Garnier, des Hardy,
+les droits d'auteur n'étaient pas fort élevés et ne
+pouvaient, comme actuellement, faire la fortune des
+poëtes dramatiques. Dans le principe, les pièces de
+théâtre appartenaient à ceux qui les voulaient
+jouer; plus tard, les comédiens achetèrent les
+pièces en débattant le prix avec les auteurs; puis
+enfin, à la suite d'une circonstance assez singulière,
+(dont nous parlerons en temps et lieu) vers la fin du
+dix-septième siècle, on fixa les droits:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Au neuvième du <i>produit</i> de la recette pour
+une tragédie et pour une comédie en cinq actes, <i>le
+quart des pauvres ainsi que la dépense journalière
+de la comédie prélevés;</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+2<sup>o</sup> Au dix-huitième pour les pièces d'un acte à
+trois, toujours après les mêmes <i>prélèvements</i> effectués.</p>
+
+<p>D'après ce que nous avons dit plus haut du prix
+des places au théâtre, et en raison des prélèvements,
+on peut juger de ce qui restait acquis aux auteurs
+n'ayant droit qu'aux neuvième et dix-huitième non
+pas de la <i>recette</i>, mais des <i>produits</i>.</p>
+
+<p>Les trente premières années du dix-septième siècle,
+années de transition entre la fin de la vieille école
+théâtrale et la nouvelle inaugurée par Pierre Corneille,
+produisit des auteurs dont les &oelig;uvres dramatiques
+se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins
+des pièces de la troisième période. Dans les uns on trouvait
+encore le goût des premières époques, tandis que
+les autres s'élevaient à une certaine hauteur qui permettait
+d'entrevoir une nouvelle façon d'écrire pour
+le théâtre. Le public transformait peu à peu son
+goût, soit qu'il dirigeât les auteurs, soit qu'il se
+laissât diriger par eux. De temps à autre, pendant
+ces trente années, quelques tragédies, quelques comédies
+se produisirent sur la scène, comme des
+éclaircies de beau temps à travers un ciel encore nuageux.</p>
+
+<p>Les auteurs qui remplissent cette période transitoire,
+aussi bien que leurs &oelig;uvres, sont curieux à
+observer.</p>
+
+<p><span class="smcap">Nicolas Chrétien</span>, poëte normand, l'un de ceux
+qui se rapprochent de la façon primitive, donna plusieurs
+pastorales fort longues et deux tragédies d'un
+ridicule achevé. Ses personnages chrétiens parlent en
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+païens, la fable et le christianisme sont confondus
+avec un sans-façon incroyable. Ainsi, dans <i>Alboin ou
+la Vengeance trahie</i>, représentée en 1608, la veuve
+d'Alboin, forcée d'épouser le meurtrier de son mari,
+empoisonne la coupe nuptiale et la présente au tyran
+qui, après avoir pris le breuvage, fait tout haut cette
+réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Ce vin-là n'est pas bon.&mdash;C'est donc que votre
+goût volontiers est changé, reprend la reine.&mdash;Eh!
+comme cela bout dans mon faible estomac, continue le
+roi.&mdash;Cela n'est pas étrange, ajoute la tendre veuve,
+c'est le mal qui sitôt pour votre bien se change.&mdash;Hélas!
+c'est du poison!&mdash;Que dites-vous, grands
+dieux!&mdash;Je suis empoisonné!&mdash;Vous êtes furieux,
+voyez-vous bien cela?&mdash;Si tu ne bois le reste, je le
+crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement:
+Je n'ai soif.&mdash;O dangereuse <i>peste</i> (il
+faut bien pardonner un langage peu élevé à un roi
+empoisonné), tu le boiras soudain.&mdash;J'ai bu vous
+l'apportant, et ma soif est éteinte.&mdash;Il faut boire
+pourtant, çà, çà, méchante louve, ouvre ta bouche
+infâme.</p>
+
+<p class="verse">Malheureux est celui qui se fie à sa femme.</p>
+
+<p>Ce dernier vers semble la morale de la pièce.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, et presque au moment où Corneille
+fit jouer sa première tragédie, <span class="smcap">Raissigner</span>, avocat
+languedocien, protégé du duc de Montmorency
+et amant malheureux, lança sur la scène plusieurs
+pastorales de mauvais goût et qui peignaient la douleur
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+de son âme méconnue. Le style de ses &oelig;uvres
+est assez pur, mais hérissé de pointes et d'antithèses.
+Dans l'une de ses pièces, l'<i>Aminte du Tasse</i>, se trouvent
+les vers suivants qui soulevèrent contre l'auteur
+la colère de toutes les femmes...</p>
+
+<p class="verse"><span class="i4">Le respect près des dames,</span><br />
+Ne soulage jamais les amoureuses flammes;<br />
+Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer,<br />
+Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser.</p>
+
+<p>Dans une autre pastorale de Raissigner, les <i>Amours
+d'Astrée et de Céladon</i>, Céladon, dédaigné par Astrée,
+se jette de désespoir dans le Lignon;</p>
+
+<p class="verse">Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable,<br />
+Contre sa volonté le jette sur le sable,<br />
+De peur que la grandeur du <i>feu de son amour</i><br />
+Ne changeât en guérets son humide séjour.</p>
+
+<p>Voilà certes une pensée d'une audace peu commune;
+on en retrouve d'autres du même genre dans
+les pastorales de cet auteur dramatique. Comme on
+lui faisait observer que cette pièce des <i>Amours
+d'Astrée</i> était un peu longue, il expliqua dans la préface
+qu'on devait lui savoir gré d'avoir restreint en
+deux mille vers une histoire pour laquelle il avait
+fallu cinq gros volumes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Brinon</span> (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie,
+auteur vivant à la même époque que les
+deux précédents, montra plus de goût.</p>
+
+<p>Il donna au théâtre deux pièces seulement; mais
+dans l'une et dans l'autre on trouve de beaux vers,
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+des pensées justes et élevées, comme celle-ci de
+<i>Baptiste ou la Calomnie</i>, tragédie traduite du latin
+et représentée en 1613:</p>
+
+<p class="verse">Par moi le peuple obéirait aux rois,<br />
+Les rois à Dieu, si je faisais les lois.</p>
+
+<p>Dans l'autre de ses pièces, <i>l'Éphésienne</i>, tragi-comédie
+avec ch&oelig;urs, jouée l'année suivante, on lit
+ces vers, dignes de l'école qui tendait à se fonder:</p>
+
+<p class="verse">Voilà de mes labeurs la belle récompense!<br />
+Et puis, suivez la cour, faites service aux grands,<br />
+Donnez à leur plaisir votre force et vos ans,<br />
+Embrassez leurs desseins avec un zèle extrême,<br />
+Méprisez vos amis, méprisez-vous vous-même;<br />
+Courez mille hasards pour leur ambition,<br />
+A la première humeur, la moindre impression<br />
+Qu'ils prendront contre vous, vous voilà hors de grâce,<br />
+Et cela seulement tous vos bienfaits efface.<br />
+Bienheureux celui-là qui, loin du bruit des gens,<br />
+Sans connaître au besoin, ni palais, ni sergents,<br />
+Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie,<br />
+Le bien de ses parents ménage sans envie.</p>
+
+<p>De loin en loin on faisait encore représenter, et
+surtout par les écoliers, des espèces de tragi-comédies
+avec ch&oelig;urs dans le goût des anciennes <i>Moralités</i>.
+Ainsi en 1606 et même en 1624, <span class="smcap">Nicolas Soret</span>
+fit jouer en province, à Reims, <i>le Martyre sanglant de
+sainte Cécile, et l'élection divine de saint Nicolas à
+l'archevêché de Myre</i>. C'était une réminiscence de
+l'art primitif, comme le dernier et pâle reflet d'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+feu qui s'éteint pour faire place à une lumière plus vive.</p>
+
+<p>Quelque temps aussi, les pièces qui n'étaient pas
+des tragédies portèrent le nom de pastorales, et
+jusqu'au milieu du dix-septième siècle, beaucoup de
+vieux habitués du théâtre ne purent se faire à les appeler
+autrement; cependant ces pastorales étaient
+souvent de véritables comédies, et en reçurent enfin
+le titre. Pendant plus d'un siècle, on les tira presque
+toutes de <i>l'Astrée</i>, roman célèbre et fort long de
+<span class="smcap">Durfé</span><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> et de <span class="smcap">Baro</span>. Durfé en fit les quatre premières
+parties et mourut, Baro son secrétaire le termina.</p>
+
+<p>Un des auteurs du dix-septième siècle qui composa
+le plus de <i>pastorales</i> d'après le roman de Durfé, est
+sans contredit ce Balthasar Baro, qui avait du reste le
+droit d'en agir ainsi, puisqu'il avait contribué à l'achèvement
+de cette &oelig;uvre volumineuse, &oelig;uvre qui
+trouva, à cette époque, tant d'admirateurs<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.
+Parmi les nombreuses pastorales, toutes assez médiocres,
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+de Baro, mort en 1650, académicien et trésorier
+de France à Montpellier, s'en trouve une,
+<i>Cloreste ou les Comédiens rivaux</i>, qui ne vaut certainement
+pas mieux que les autres, mais à laquelle se
+rattache une plaisante anecdote:</p>
+
+<p>A l'époque de la plus grande vogue de cette pièce,
+vivait un cadet de famille, <i>Cyrano</i>, né à Bergerac, auteur
+à qui son esprit et son bouillant caractère, plus
+encore que ses compositions dramatiques, acquirent
+bientôt une certaine célébrité. Entré au régiment des
+gardes étant encore fort jeune, il ne tarda pas à devenir
+la terreur des duellistes de son temps. Il n'y avait pas
+de jour qu'il ne se battît plus souvent pour les autres
+que pour son propre compte. Voyant un beau soir
+une centaine d'individus attroupés près de la porte
+de Nesle et insultant une personne de sa connaissance,
+il mit l'épée à la main, en blessa sept, en tua
+deux et délivra son protégé. Ayant reçu deux blessures
+au siège de Mouzon et à celui d'Arras, il quitta
+le service et se fit auteur. Il voyait habituellement
+l'acteur Montfleury, et s'étant pris un matin de querelle
+avec lui, il lui défendit très-sérieusement, de son
+autorité privée, de paraître au théâtre.&mdash;Je t'interdis
+pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard,
+Cyrano étant à la comédie, voit paraître Montfleury
+en scène dans la pièce de <i>Cloreste</i>. Il se lève du milieu
+du parterre et lui crie de se retirer ou qu'il va
+lui couper les oreilles. Montfleury obéit et se retire.&mdash;Ce
+coquin-là est si gros, disait plaisamment Cyrano,
+qu'il abuse de ce qu'on ne peut le bâtonner
+tout entier en un jour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+<span class="smcap">Pierre du Ryer</span>, d'une famille noble, reçu à l'Académie
+en 1646, se fit, pendant la première partie
+du dix-septième siècle, un nom assez célèbre au
+théâtre. Il produisit beaucoup, et ses &oelig;uvres dramatiques,
+bien qu'entachées de grands défauts, ne manquent
+pas de valeur. On a de lui plus de vingt tragédies,
+dans quelques-unes desquelles on a trouvé
+de jolis vers et de belles pensées.</p>
+
+<p>Par exemple, à la première scène du premier acte
+de <i>Cléomédon</i>, ceux-ci:</p>
+
+<p class="verse">Et comme un jeune c&oelig;ur est bientôt enflammé,<br />
+Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai.</p>
+
+<p>Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour:</p>
+
+<p class="verse">Pour obtenir un bien si grand, si précieux,<br />
+J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.</p>
+
+<p>On prétend que le prince de Condé, interrogé par
+un de ses amis sur ce qui l'avait porté à combattre
+Louis XIV pendant la minorité de ce prince, répondit
+par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion à
+M<sup>me</sup> de Châtillon dont il avait été amoureux fou, et
+qui avait exigé de lui de se jeter dans le parti contraire
+à celui de la cour.</p>
+
+<p>Dans l'<i>Esther</i> de ce même Du Ryer, il y a encore
+ces beaux vers:</p>
+
+<p class="verse">Car enfin quelle flamme et quels malheurs éclatent<br />
+Quand deux religions dans un État combattent!<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+Quel sang épargne-t-on, ignoble ou glorieux,<br />
+Quand on croit le verser pour la gloire des dieux?<br />
+Alors tout est permis, tout semble légitime;<br />
+Du nom de piété l'on couronne le crime;<br />
+Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux,<br />
+Qui verse plus de sang paraît le plus pieux.</p>
+
+<p>A côté de ces preuves de bon goût, on trouve chez
+Du Ryer de fâcheuses tendances à sacrifier aux exigences
+de l'époque; ainsi il donna au théâtre <i>une
+Lucrèce</i>, tragédie dans laquelle on voit un Sextus, le
+poignard à la main, demandant à la jeune Romaine
+de lui sacrifier son honneur. Lucrèce se défend, gagne
+la coulisse, on entend ses cris, elle reparaît en
+désordre et apprend elle-même aux spectateurs
+qu'elle vient <i>d'être violée</i>. Cette scène est un reste de
+la crudité, de la barbarie des premiers temps du
+théâtre.</p>
+
+<p>On jouait vers la même époque (en 1613) une
+pièce intitulée: <i>Dialogue en</i> <span class="smcap">rythme</span> <i>française et savoisienne</i>,
+en quatre actes, en vers de huit syllabes,
+etc., qui contient bien d'autres licences de pensées
+et d'expression! Voici le dialogue entre une servante
+et un valet, son amant. Ils sont brouillés, la servante
+dit au valet: «Va-t-en un po grater le cu. Le
+valet répond avec galanterie! Madame pour gratter
+le vôtre, je quitterais bientôt le nôtre. La belle, loin
+d'être désarmée, répond par une expression encore
+plus décolletée et que nous n'osons reproduire.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, en 1628, on représentait à Béziers
+une pièce à six personnages, <i>Les Aventures de
+Gazette</i>, en vers gascons, dans laquelle une vieille
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+femme, pour prouver combien sa fille aime le travail,
+s'écrie: Que per non perdre tems, ben souven on
+s'aviso qu'elle pissa en marchan san leva le camiso.</p>
+
+<p>Du Ryer était un fort honnête homme, qui devint,
+vers la fin de sa vie, historiographe de France. Sa
+fortune ayant été dérangée par un mariage peu avantageux,
+il s'était mis à faire d'abord des traductions,
+puis bientôt après des pièces dramatiques, pour aider
+sa famille. On prétend que son libraire lui donnait
+un petit écu par feuille de traduction, quatre livres
+par cent <i>grands</i> vers et quarante sous par cent
+<i>petits</i> vers. On comprend qu'à ce taux, il fallait que
+le pauvre poëte abattît beaucoup de lignes et de vers,
+aussi ses &oelig;uvres sont-elles plus volumineuses que
+soignées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<h2>III</h2>
+
+<p class="center"><b>FARCES ET TURLUPINADES.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1583 A 1634.</b></p>
+
+<p class="ni1">Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand Corneille.&mdash;La
+<i>Sylvie</i>, de <span class="smcap">Mairet</span>, en 1627.&mdash;<i>Le Duc d'Ossonne et Silvanire</i>, du même.&mdash;Qualités
+et défauts de Mairet.&mdash;Les <i>Bergeries</i>, de <span class="smcap">Racan</span>, en 1616.
+Les tragédies sacrées de <span class="smcap">Nancel</span>, en 1606.&mdash;<span class="smcap">Scudéry</span>, en 1625.&mdash;Sa
+tragi-comédie de <i>Ligdamon et Lidias</i>.&mdash;Singulière préface.&mdash;<span class="smcap">Troterel.</span>&mdash;<span class="smcap">Claude
+Billard</span>.&mdash;Sa tragédie d'<i>Henri IV.</i>&mdash;<span class="smcap">Mainfray.</span>&mdash;Sa
+tragédie d'<i>Aman.</i>&mdash;<i>Borée.</i>&mdash;<i>La Guisade</i>, de Pierre <i>Mathieu</i>,&mdash;<span class="smcap">Boissin
+de Gatterdon</span>.&mdash;<span class="smcap">Despanney</span> et son <i>Adaminte</i>, 1600.&mdash;<span class="smcap">Thullin</span>
+et <i>Les Amours de la Guimbarde</i>, 1629.&mdash;Les <i>Farces</i> remplacées
+par les <i>Turlupinades</i>, en 1583.&mdash;<span class="smcap">Gros-Guillaume</span>, <span class="smcap">Gauthier-Garguille</span>
+et <span class="smcap">Turlupin</span>.&mdash;Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.&mdash;Histoire
+de ce trio.&mdash;Vogue qu'il obtient.&mdash;Plaintes des acteurs de
+l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Le cardinal de Richelieu les fait venir.&mdash;Ils
+jouent devant lui une <i>Turlupinade</i>.&mdash;Le cardinal les incorpore dans la
+troupe de l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Mort de Gros-Guillaume.&mdash;Désespoir
+des deux autres amis; leur mort.&mdash;Fin des turlupinades, en 1634.&mdash;Récit
+d'une <i>Farce</i> sous Charles IX.&mdash;Titre singulier d'une autre farce,
+en 1558.</p>
+
+<p class="p2">Jusqu'à ce que le grand Corneille fût venu apporter
+un changement total, opérer une véritable révolution
+dans l'art dramatique et poser les bases du
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+goût et de la convenance, les auteurs donnaient accès
+dans leurs pièces à des vers d'une crudité d'expression,
+d'un cynisme de situation que le spectateur
+admettait sans y trouver rien à redire.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé de la scène où Lucrèce, les
+vêtements en désordre, vient faire part de son déshonneur,
+des vers savoisiens et gascons de deux autres
+pièces.</p>
+
+<p>Dans la <i>Sylvie</i> de Mairet, représentée en 1627, la
+bergère Sylvie saute au cou de son amant, en s'écriant:
+Cher prince, vous voyez mon âme toute nue;
+et le prince lui répond avec la plus exquise galanterie
+en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le
+<i>corps tout nu</i>. On n'est pas plus naïf et plus sans façon.
+Cela vaut les deux vers de Lucelle à son amant Ascagne
+dans la tragi-comédie de ce nom de Duhamel:</p>
+
+<p class="verse">Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps,<br />
+Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise.</p>
+
+<p>Dans le <i>Duc d'Ossone</i> de Mairet, joué en 1627,
+le duc couche avec sa maîtresse en plein théâtre; et
+cependant cela ne fit nullement scandale, les plus
+honnêtes femmes allaient voir cette comédie.</p>
+
+<p>Le même auteur dans sa <i>Silvanire</i>, jouée en 1625,
+nous offre un exemple frappant du jargon sentimental
+que le spectateur non-seulement souffrait mais préférait
+à tout autre, depuis l'apparition des longs et
+sots romans d'amour.</p>
+
+<p>Silvanire exposant la lutte de son amour et de son
+devoir, s'écrie:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<p class="verse">Ah! si comme le front, ce c&oelig;ur était visible,<br />
+Ce c&oelig;ur qu'injustement tu nommes insensible,<br />
+Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents,<br />
+La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans,<br />
+Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont placée<br />
+Sous la zone torride et la zone glacée.</p>
+
+<p>Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement
+n'était pas le seul qui usât aussi largement et d'une
+façon aussi ridicule du galimatias sentimental, mais
+encore c'était un poëte d'un certain mérite.</p>
+
+<p>Le théâtre de cette époque lui doit une douzaine
+de tragédies ou de tragi-comédies dont plusieurs ont
+de la valeur. Bien qu'il se soit cru obligé de sacrifier
+à quelques usages de son siècle, il sut aussi en réformer
+plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui
+sont dans toute la rigueur des règles. De belles pensées,
+des vers quelquefois heureux, en recommandent
+d'autres à la bienveillance. Mairet, s'il eût vécu
+à une autre époque, eût pu atteindre à une sorte
+d'élévation. Toutefois il eût mieux peint les passions
+terribles, telles que la vengeance, la fureur, que la
+tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette dans le sentiment,
+il tombe dans le lascif ou dans le pédantesque<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.
+L'amant appellera sa maîtresse son <i>soleil</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+et elle, soutiendra qu'elle est sa <i>lune</i> parce qu'elle
+tire de lui tout son éclat; puis tous les deux, sur la
+scène, se livreront aux ébats de leur mutuelle affection.
+Mais il est un point pour lequel Mairet fait
+école, c'est l'habileté de la mise en scène, et l'effet
+calculé de situations neuves et pleines d'intérêt. Son
+esprit était inventif, et quoique ses pièces ne soient pas
+restées longtemps au théâtre et ne lui aient guère
+survécu, son nom ne saurait être passé sous silence.</p>
+
+<p>Avant lui, bien qu'il n'ait composé qu'une longue
+pastorale avec prologue, <i>les Bergères</i>, <span class="smcap">Racan</span> acquit
+une véritable célébrité, tant cette pastorale eut de
+succès et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on
+donna cette pièce pour la première fois; elle conquit
+la plus prodigieuse admiration du public, et cependant
+le style et les pensées brillent par leur naïveté
+plutôt que par tout autre mérite: qu'on en juge. Sa
+bergère, racontant les premières impressions de l'amour,
+s'écrie:</p>
+
+<p class="verse">Je n'avais pas douze ans, quand la première flamme<br />
+Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon âme;<br />
+Mais ignorant le feu qui depuis me brûla,<br />
+Je ne pouvais juger d'où me venait cela.<br />
+Soit que, dans la prairie, il vît ses brebis paître;<br />
+Soit que sa bonne grâce au bal le fit paraître,<br />
+Je le suivais partout de l'esprit et des yeux.<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Il m'appelait ma s&oelig;ur, je l'appelais mon frère,<br />
+Nous mangions même pain au logis de mon père.<br />
+Cependant qu'il y fût, nous vécûmes ainsi.<br />
+Tout ce que je voulais, il le voulait aussi.<br />
+Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son âme;<br />
+De baisers innocents il nourrissait ma flamme;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+Mais dans ces privautés dont l'Amour nous masquait,<br />
+Je me doutais toujours de celle qui manquait.</p>
+
+<p>En 1606 <span class="smcap">Pierre Nancel</span> avait fait jouer dans la
+même année trois tragédies, <i>Débora</i>, <i>Dina</i> et <i>Josué</i>,
+tirées toutes les trois de l'Histoire sainte. Cette réminiscence
+des anciens mystères a ceci de remarquable
+que ce sont les premières pièces où l'on voit,
+en France, des combats, des batailles livrées sur la
+scène. Après la révolution de 1789, sous le premier
+Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que
+l'on appelle à <i>grand spectacle</i> a pris un accroissement
+considérable; mais alors c'était une innovation,
+que du reste aucun auteur ne voulut imiter.</p>
+
+<p>Un auteur dramatique dont la grande fécondité
+n'était pas le seul mérite, quoi qu'en dise le satirique
+Boileau, commença vers l'année 1625 à donner
+des ouvrages au théâtre. Nous voulons parler de
+<span class="smcap">Scudéry</span>, qui composa et fit jouer plus de trente pièces
+presque toutes assez longues. Né en 1601 au Havre,
+dont son père était gouverneur, Scudéry, d'une famille
+noble originaire de Naples, voyagea longtemps,
+puis entra au régiment des gardes, obtint le gouvernement
+de Notre-Dame à Marseille et mourut académicien.
+Ayant une imagination vive, ardente, élevée
+mais trop féconde, il se livrait aveuglément à sa facilité
+d'écrire. Aussi ses &oelig;uvres sont-elles entachées
+de nombreux défauts que rachètent quelques qualités,
+telles que de l'esprit, des tours pleins de
+hardiesse, des situations heureuses, variées à l'infini,
+intéressantes. Son style est décent et ses personnages
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+sont toujours convenables, ce qui était
+bien rare à cette époque, comme nous l'avons fait
+remarquer déjà. Scudéry ayant beaucoup voyagé,
+avait la mémoire ornée d'une foule d'aventures romanesques,
+d'histoires singulières, de traits bizarres,
+d'idées amusantes, de telles sortes que les intrigues
+étaient pour lui tout ce qu'il y avait de plus facile à
+nouer et à dénouer. Au commencement du dix-septième
+siècle, ce n'était pas là un défaut, au
+contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de
+nombreux admirateurs.</p>
+
+<p>La première pièce donnée par Scudéry, <i>Ligdamon
+et Lidias</i> (1629), tragi-comédie tirée, comme bien
+d'autres, de l'éternel roman <i>d'Astrée</i>, a une préface
+trop singulière pour que nous n'en parlions pas.
+L'auteur se donne pour un homme <i>au poil et à la
+plume</i> et dit: «J'ai passé plus d'années parmi les armes
+que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup
+plus usé de mèches en arquebuse qu'en chandelle,
+de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les
+paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes.»</p>
+
+<p>Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le
+renvoyât à ses mèches d'arquebuse et à ses bataillons,
+surtout lorsque Sylvie la bergère, refusant le don du
+c&oelig;ur qu'on lui offre, répond, en vraie gourgandine:</p>
+
+<p class="verse">Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie:<br />
+Je ne veux point passer pour un oiseau de proie.<br />
+Qui se nourrit de c&oelig;urs, et ce n'est mon dessein<br />
+De ressembler un monstre ayant deux <i>c&oelig;urs au sein</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage
+de soldat aux gardes. Il est vrai de dire que l'amoureux
+Ligdamon s'y prend d'une façon singulière pour
+se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère:</p>
+
+<p class="verse">Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent,<br />
+Changera ton poil d'or en des filons d'argent,<br />
+Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine,<br />
+Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine;<br />
+Que ton front plus ridé que Neptune en courroux,<br />
+Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux,<br />
+Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate,<br />
+Elle prendra son être en leur bord d'écarlate;<br />
+Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon,<br />
+N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon;<br />
+Que ta taille si droite et si bien ajustée,<br />
+Se verra comme un temple en arcade voûtée;<br />
+Que tes jambes seront grêles comme roseau;<br />
+Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux;<br />
+Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette,<br />
+Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette;<br />
+Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon,<br />
+Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.</p>
+
+<p>Parmi les auteurs dramatiques de la même époque,
+nous citerons: <span class="smcap">Troterel</span>, qui fit quelques pastorales
+et deux tragédies dont le succès dura peu de temps;
+<span class="smcap">Claude Billard</span>, sieur de Courgenay, d'abord page de
+la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre
+et laissa les médiocres tragédies de <i>Gaston de
+Foix</i>, de <i>Méroué</i>, de <i>Polixène</i>, de <i>Panthée</i>, de <i>Saül
+d'Alban</i>, de <i>Genèvre</i> et de <i>Henri IV</i>. Dans cette
+dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs
+de la cour, se révolte de ce qu'on le trouve
+trop jeune pour accompagner le roi son père. Ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+amis l'approuvent et le ch&oelig;ur des courtisans reprend:</p>
+
+<p class="verse">Je ne puis mettre dans ma tête,<br />
+Ce malheureux latin étranger<br />
+Qui met mes <i>fesses</i> en danger.</p>
+
+<p><span class="smcap">Mainfray</span>, auteur d'<i>Hercule</i>, d'<i>Astiage</i>, de <i>Cyrus
+triomphant</i>, de la <i>Rhodienne</i>, tragédie, et de la <i>Chasse
+royale</i>, comédie en quatre actes et en vers, jouée en
+1625 et contenant, dit le titre, <i>la subtilité dont usa
+une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait
+d'amour</i>.</p>
+
+<p>Dans une de ses tragédies, intitulée <i>la Perfidie
+d'Aman mignon et favori d'Assuérus</i>, on trouve le
+singulier dialogue suivant.</p>
+
+<p>Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de
+lui rendre hommage:</p>
+
+<p class="verse">Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce.<br />
+Il se moque de moi et bien loin me repousse<br />
+Comme homme de néant Je lui ferai sentir,<br />
+En dedans peu de jours, un triste repentir.<br />
+Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure,<br />
+Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.</p>
+
+<p>Mardochée arrive, et Aman lui dit:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi<br />
+D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">MARDOCHÉE.</span></p>
+
+<p>Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable?<br />
+Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux!<br />
+Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">AMAN.</span></p>
+
+<p>Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande,<br />
+Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende?<br />
+Et encore oses-tu te montrer devant moi?<br />
+Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">MARDOCHÉE.</span></p>
+
+<p>O le grand personnage! Adorer un tel homme!<br />
+J'adorerais plutôt la plus petite pomme,<br />
+Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur,<br />
+Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur?<br />
+Tu devrais te cacher, etc.</p></div>
+
+<p><span class="smcap">Borée</span> composa <i>Clorise</i>, <i>Achille</i>, <i>Bevalde</i>, <i>la
+Justice d'amour</i>, <i>Rhodes subjuguée</i>, <i>Tomyris</i>, tragédies
+aussi ennuyeuses que longues, se rapprochant
+des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles
+on trouve cependant quelques scènes bien dialoguées.</p>
+
+<p><span class="smcap">Pierre Mathieu</span>, historiographe de France, donna
+<i>la Guisarde, ou le triomphe de la Ligue</i>, tragédie
+dans laquelle on lit ces vers:</p>
+
+<p class="verse">Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains;<br />
+On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père.<br />
+Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux,<br />
+Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc.</p>
+
+<p>Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit
+dans un langage plus élevé et plus noble au
+commencement d'<i>Athalie</i>.</p>
+
+<p>Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques
+des premières années du dix-septième siècle,
+par un mot sur <span class="smcap">Boissin de Gattardon</span>, qui composa
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+d'abord des pièces saintes, telles que le <i>Martyre de
+sainte Catherine</i>, <i>de saint Eustache et de saint Vincent</i>,
+et fit ensuite les pièces profanes de <i>Andromède</i>,
+<i>Méléagre</i> et les <i>Urnes vivantes</i>, <i>ou les Amours de
+Pholimor et de Polibelle</i>.</p>
+
+<p>Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais
+existé. On ne comprend pas même aujourd'hui qu'il
+se soit trouvé dans aucun temps, un public pour accepter
+et laisser représenter des monstruosités semblables.
+Les héros de la fable, dans ses tragédies ou
+ce qu'il décore de ce nom, <i>citent</i> Démosthène, Cicéron,
+Pline. Les martyres des saints sont des rapsodies
+dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce.</p>
+
+<p>Nous n'avons cité que les principaux auteurs du
+commencement du dix-septième siècle. Le nombre
+en est beaucoup plus considérable. Quelques-unes
+des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé
+le nom, méritent encore par leur bizarrerie, d'être
+mentionnées dans cette étude anecdotique.</p>
+
+<p>En 1600, <span class="smcap">Despanney</span> fit jouer une tragi-comédie
+intitulée <i>Adamantine, ou le Désespoir</i>, dans laquelle
+se trouve la scène suivante qui parut aux spectateurs
+de cette époque, la chose du monde la plus simple et
+la plus morale.</p>
+
+<p>Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère,
+se jette à ses pieds et parvient à l'émouvoir.
+Elle lui dit:</p>
+
+<p class="verse">&mdash;Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance?<br />
+&mdash;Je n'en puis espérer que par la jouissance.<br />
+&mdash;Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser?<br />
+&mdash;Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+Alors la confidente de la princesse intervient et
+les fait s'embrasser, puis elle leur dit:</p>
+
+<p class="verse">C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage,<br />
+Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage.<br />
+Vous êtes mariés; ne reste que la nuit<br />
+Pour éteindre vos feux.</p>
+
+<p>Voilà certes une façon commode et des plus lestes
+de s'unir par les liens du mariage, c'est encore plus
+expéditif que d'avoir recours au fameux forgeron anglais.
+Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots,
+la confidente tranche toute difficulté.</p>
+
+<p><span class="smcap">Thulin</span>, en 1629, fit représenter une pièce en un
+acte sous ce singulier titre: <i>les Amours de la Guimbarde,
+toute en chanson et en vers gascons</i>. C'est à
+Béziers que se donna cette &oelig;uvre bizarre, l'une des
+treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui
+et intitulé: <i>l'Antiquité du Triomphe de
+Béziers un jour de l'Ascension</i>. Voici, du reste,
+quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces.
+La ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs
+siècles, avait été délivrée le jour de l'Ascension.
+En souvenir de cet heureux événement et pour
+en conserver la mémoire, on avait institué une fête
+anniversaire. Ce jour-là, les habitants des environs
+se rendaient à la procession, et des drames étaient
+représentés en l'honneur d'un certain capitaine
+Pépesuc, dont la statue de pierre existait alors dans
+la ville, et auquel on attribuait en partie la délivrance
+de Béziers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+Dans <i>Bisatic</i>, tragédie de <span class="smcap">Magarit Pageau</span>, jouée
+eu 1600, la fille du roi des Massiliens, éprise de
+Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi à Rome,
+s'écrie:</p>
+
+<p class="verse">Je te pouvais aider de petite servante,<br />
+Sous ton commandement volontiers fléchissante,<br />
+Ou bien pour tes rabats blanchement affiner,<br />
+Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.</p>
+
+<p>Les autres comédies ou pastorales dont nous
+pourrions parler, sont en général tellement ennuyeuses
+ou tellement décolletées par le fond et par la
+forme, que nous croyons devoir borner là nos citations,
+d'autant que nous en avons dit assez pour
+faire comprendre quel était le goût des premières
+époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle.
+Nous allons voir bientôt le théâtre et le public
+modifier complétement leur façon d'être, sous la salutaire
+influence de quelques grands auteurs; mais
+avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux
+vieilles <i>Farces</i> qui réjouissaient tant nos pères.</p>
+
+<p>Nous avons salué, dans une de nos études précédentes,
+l'avènement sur la scène des petites pièces
+qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de la première
+période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens,
+<span class="smcap">Gauthier-Garguille</span>, <span class="smcap">Gros-Guillaume</span> et <span class="smcap">Turlupin</span>, acquirent,
+vers la fin du seizième siècle et dans les
+trente premières années du dix-septième, une réputation
+telle, dans la parodie et la <i>farce</i>, que leurs
+pièces prirent insensiblement le nom de l'un d'eux
+et furent appelées <i>Turlupinades</i>. Les trois quarts du
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+temps ces turlupinades n'étaient que de mauvais
+jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées
+au gros sel; mais elles avaient le don de
+faire courir tout Paris. Du reste, cela n'est pas bien
+étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il n'y a
+pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les
+paillasses et les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent,
+dans les foires, un nombreux public.</p>
+
+<p>La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait
+pas de la cuisse de Jupiter, ils étaient tout
+simplement garçons boulangers au faubourg Saint-Laurent,
+à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque
+l'idée leur vint qu'ils avaient des talents transcendants
+comme acteurs. Une irrésistible passion les
+poussant vers les planches, ils abandonnèrent le pétrin
+pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des
+pièces ou fragments de pièces d'un comique à eux.
+Le public (peuple et bourgeois de Paris) accueillit
+par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt, leur
+réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la
+ville, se précipiterait aux <i>turlupinades</i> des trois
+amis. Ils prirent des costumes en rapport avec leur
+caractère et leur physique.</p>
+
+<p>Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces,
+représentait soit le maître d'école, soit un savant,
+débitant d'un air bien bête les chansons composées
+par lui.</p>
+
+<p>Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était
+toujours garotté par deux ceintures, ce qui le faisait
+ressembler à un tonneau cerclé; Gros-Guillaume, disons-nous,
+avait adopté les rôles de l'homme sentencieux.
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+Il ne portait point de masque, comme c'était
+encore l'usage à cette époque, mais il se couvrait la
+figure de farine si adroitement ménagée, qu'en remuant
+un peu les lèvres il blanchissait tout à coup
+ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière,
+ce malheureux était affecté d'une cruelle infirmité,
+et cette infirmité contribuait souvent à son succès.
+Il avait la pierre; il entrait quelquefois en scène,
+souffrant le martyre et son visage accusant la douleur;
+sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes
+contrastant avec ses rôles plaisants et ses lazzis,
+réjouissaient outre mesure les nombreux spectateurs
+dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut jusqu'à
+quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et
+sa mort, dont nous parlerons plus loin, eut une cause
+à peu près accidentelle.</p>
+
+<p>Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou,
+jouait avec feu comme on eût dit de nos jours; en
+argot de théâtre, il brûlait la planche. Il lançait à
+tout instant des pointes et des bons mots; bref,
+c'était le paillasse de la troupe, et l'on sait que pour
+être un amusant paillasse, il faut avoir non-seulement
+de l'entrain, mais de l'esprit.</p>
+
+<p>Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume
+à la porte Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était
+alors le fossé de l'Estrapade. Ils se firent un théâtre
+portatif dans le genre, mais sur une plus grande
+échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours,
+ils y adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise
+de décorations; puis, deux fois dans les vingt-quatre
+heures, dans l'après-midi et le soir, ils jouaient,
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.</p>
+
+<p>La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs
+de l'hôtel de Bourgogne en conçurent de la jalousie,
+puis finirent par se plaindre au cardinal de
+Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme
+ils les appelaient, allaient sur leurs brisées et leur
+causaient un véritable préjudice.</p>
+
+<p>Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que
+dévorait la manie d'être lui-même auteur dramatique,
+fut bien aise d'avoir un prétexte pour assister à
+une <i>turlupinade</i>. Il déclara qu'il voulait juger du différend
+en connaissance de cause, et fit venir les trois
+amis au Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur
+donna l'ordre de jouer dans une alcôve. Ils imaginèrent
+une scène comique dans laquelle Gros-Guillaume,
+en femme, cherche à apaiser la colère de
+Turlupin, son mari. Ce dernier, le sabre à la main,
+va couper la tête à sa malheureuse moitié, lorsqu'elle
+s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle
+lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre
+tombe des mains du mari offensé, qui s'écrie: «Ah!
+la carogne, elle m'a pris par mon faible, la graisse
+m'en fige encore sur le c&oelig;ur.» Cette scène, qui
+dura une heure, et dans laquelle les deux pauvres
+diables se surpassèrent, amusa tellement Richelieu,
+le fit rire à tel point, qu'il prit leur parti contre les
+acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à
+ces derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on
+sortait toujours triste de leur théâtre et qu'avec le secours
+de ces braves gens il n'en serait plus de même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+Voici une autre des principales <i>turlupinades</i> de
+cette époque. Gauthier-Garguille déblatère contre
+les servantes; il est obligé, dit-il, d'en changer tous
+les huit jours. Il termine la nomenclature de leurs
+défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend
+qu'il a trouvé les siennes se peignant au-dessus de
+la marmite. Turlupin répond qu'il n'est pas étonnant
+alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa soupe,
+puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un
+vrai phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la
+cave.</p>
+
+<p>Ces deux citations peuvent faire comprendre que
+les <i>Turlupinades</i> avaient bien de l'analogie avec les
+scènes de paillasse dont les masses populaires sont
+encore avides pendant les fêtes et dans les foires.</p>
+
+<p>Le facétieux trio de boulangers devenus artistes,
+entra donc, par ordre de Son Éminence le Grand
+Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne; mais
+ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut
+la hardiesse de contrefaire un magistrat affligé d'un
+tic très-désagréable. Il eut l'adresse, ou si l'on veut,
+la maladresse de le si bien contrefaire, qu'il était
+impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit,
+en effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats
+ne trouvèrent pas la chose plaisante, et le pauvre
+artiste fut décrété de prise de corps ainsi que ses
+deux compagnons en <i>Turlupinades</i>. Cette arrestation
+tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent;
+mais Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot.
+Il eut un tel saisissement qu'il en mourut. La douleur
+que ressentirent les deux autres membres de
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la
+mort de leur ami, que, dans la même semaine, l'un
+et l'autre descendirent au tombeau. Ils n'avaient pas
+fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les
+<i>Turlupinades</i> du vrai Turlupin; mais le nom subsista
+et les farces ne sont pas prêtes à disparaître en
+France. Pour un Gros-Guillaume, un Garguille, un
+Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième,
+des milliers de paillasses qui n'ont cessé de
+continuer leur genre sur tous les théâtres ambulants
+du monde.</p>
+
+<p>Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la <i>Farce</i>
+dans les premières périodes théâtrales, par le récit suivant
+de l'une d'elles, récit emprunté à un auteur qui
+vivait au temps de Charles IX:</p>
+
+<p>«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba
+en telle mélancolie et aliénation d'entendement,
+qu'il disait et croyait être mort. A cause de quoi
+il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même
+cheminer, mais se tenait couché. Enfin il devint si
+débile, qu'on attendait d'heure à heure qu'il dût
+expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme
+du malade, qui, après avoir tâché de persuader
+son oncle de manger, ne l'ayant pu faire, se délibéra
+d'y apporter quelque artifice pour sa guérison.
+Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre,
+d'un linceul à la façon qu'on agence ceux qui
+sont décédés, pour les inhumer, sauf qu'il avait le
+visage découvert, et se fit porter sur la table de la
+chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+cierges allumés autour de lui. Somme, la chose fut
+si bien exécutée, qu'il n'y eut personne qui eût pu
+se contenir de rire: même la femme du malade,
+combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir,
+ni le jeune homme inventeur de cette affaire; apercevant
+aucuns de ceux qui étaient autour de lui,
+faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient,
+pour qui tout cela se faisait, demanda à sa femme
+qui c'était qui était sur la table, laquelle répondit
+que c'était le corps de son neveu décédé; mais,
+répliqua le malade, comment serait-il mort, vu
+qu'il vient de rire à gorge déployée? La femme répond
+que les morts riaient. Le malade en veut faire
+l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un
+miroir, puis s'efforça de rire, et connaissant qu'il
+riait, se persuada que les morts avaient cette faculté,
+qui fut le commencement de sa guérison.
+Cependant le jeune homme, après avoir demeuré
+environ trois heures sur cette table étendu, demanda
+à manger quelque chose de bon. On lui présenta
+un chapon qu'il dévora avec une pinte de
+bon vin; ce qui fut remarqué du malade, qui demanda
+si les morts mangeaient. On l'assura que
+oui; alors il demanda de la viande qu'on lui apporta,
+dont il mangea de bon appétit. Et somme,
+il continua à faire toutes actions d'homme de bon
+jugement, et peu à peu cette cogitation mélancolique
+lui passa. Cette histoire fut réduite en <i>Farce</i>
+imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le
+roi Charles IX, moi y étant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+Voici le singulier titre d'une farce représentée en
+1558: les <i>Femmes Salées</i>, en un acte, en vers, à
+cinq personnages, par un anonyme, jouée par les Enfants
+Sans Souci, imprimée en caractères gothiques,
+ou <i>discours facétieux des hommes qui font saler
+leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p class="center"><b>COMÉDIE-FRANÇAISE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1600 A 1789.</b></p>
+
+<p class="ni1">Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en 1600.&mdash;Les
+deux théâtres du Palais-Cardinal.&mdash;Celui du jeu de paume de la rue
+Michel-le-Comte (1633).&mdash;<i>Mélite</i>, première comédie de Corneille (1625).&mdash;Rotrou,
+de 1609 à 1650.&mdash;Caractère de son talent.&mdash;Ses compositions
+dramatiques.&mdash;<i>Les Occasions perdues</i> (1631).&mdash;<i>Venceslas</i>
+(1648).&mdash;Anecdote relative à cette tragédie.&mdash;L'acteur Baron.&mdash;<i>Cosroës</i>
+retouché par M. d'Ussé.&mdash;Emprunt fait à Rotrou par plusieurs
+auteurs dramatiques.&mdash;Transformations diverses subies par les théâtres
+de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.&mdash;Deux troupes
+françaises à Paris jusqu'en 1641.&mdash;L'<i>illustre</i> théâtre de Molière.&mdash;Troisième
+troupe, celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642,
+sous le nom de troupe de <i>Monsieur</i>. Elle devient troupe du <i>Roi</i> en 1665.&mdash;Elle
+s'installe à la salle du Palais-Royal.&mdash;Trois troupes françaises
+jusqu'en 1673, à la mort de Molière.&mdash;Fusion de la troupe de Molière,
+partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie dans celle du Marais.&mdash;La
+troupe du Marais dans la rue Guénégaud.&mdash;Réunion des deux
+troupes françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de la Comédie-Française
+ou troupe <i>du Roi</i>.&mdash;Elle est installée d'abord dans la rue
+Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue Saint-Germain-des-Prés.&mdash;Ouverture
+de cette salle, le 18 avril 1689.&mdash;Période de 1689 à 1770.&mdash;Lutte
+avec les théâtres forains.&mdash;Anecdotes.&mdash;Dancourt, directeur de
+la Comédie, fait valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient
+divers décrets contre les théâtres forains (1710).&mdash;Règlement du 18
+juin 1757.&mdash;La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux Tuileries.&mdash;De
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+1782 à 1799 à l'Odéon.&mdash;Depuis 1799, à la salle de Richelieu.&mdash;Modifications
+dans le costume théâtral.&mdash;Réflexions.&mdash;Suppression
+des banquettes sur la scène, 1760.&mdash;Réflexions.</p>
+
+<p class="p2">Plus les compositions dramatiques s'épuraient et
+plus le goût du théâtre s'étendait. Le public se pressait
+en foule aux représentations théâtrales, et le
+nombre des auteurs augmentait dans une proportion
+notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien,
+et nous pourrions dire des habitants de la
+France entière, que bientôt, malgré les bateleurs
+ambulants et les <i>turlupins</i>, malgré la Comédie italienne,
+dont nous parlerons plus loin, on reconnut que
+la seule troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas
+suffisante à Paris.</p>
+
+<p>En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea.
+Une partie des comédiens conserva son premier
+théâtre, l'autre en éleva un second au Marais; il y eut
+donc, dès le commencement du dix-septième siècle,
+deux salles de spectacle à Paris, sans compter,
+comme nous l'avons dit, les tréteaux et le théâtre
+nomade de la troupe italienne, qui jouait assez habituellement
+à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577.
+Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre
+que nous raconterons.</p>
+
+<p>A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur
+des représentations théâtrales, fit construire
+dans son propre palais, deux salles: une petite, pouvant
+contenir six cents personnes et où l'on jouait les
+pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat,
+pouvant recevoir deux mille spectateurs et qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+plus tard fut donnée à la troupe de Molière. Mais
+ces deux salles n'étaient pas ouvertes au public.</p>
+
+<p>En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale,
+faillit doter Paris d'un troisième théâtre permanent,
+et dota la scène française du plus grand génie
+qui se fût encore révélé au point de vue de l'art dramatique.
+Un jeune homme de Rouen avait un ami, il
+le mène chez une jeune personne dont il est fort
+épris. La jeune personne trouve l'ami à son goût et
+repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait
+Pierre Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable,
+et si plaisante, qu'il en fait une charmante comédie.
+Il la met au théâtre sous le nom de <i>Mélite</i> (nom qui
+fut donné plus tard à la jeune personne, cause première
+de la première étincelle du génie du grand
+Corneille). La comédie a un succès fou, si bel et bien
+que la salle ne pouvant suffire au public, une nouvelle
+troupe de comédiens s'organise, demande et
+obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre
+avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine,
+rue Michel-le-Comte, pour louer son établissement
+et y organiser une salle de spectacle. La permission
+était accordée pour deux ans; mais à peine
+la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une
+affluence telle se porta aux représentations de la
+<i>Mélite</i> de Corneille, que la rue Michel-le-Comte,
+alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et
+étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la
+majeure partie du jour. De là les réclamations des habitants
+affirmant que souvent ils ne pouvaient rentrer
+que de nuit chez eux, se plaignant de rester en butte
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+aux sots propos des laquais et aux entreprises plus
+dangereuses des filous. Bref, l'affaire fut déférée au
+Parlement qui, par arrêt du 22 mars 1633, fit défendre
+aux comédiens du Jeu de paume de la Fontaine,
+de représenter aucune pièce, <i>jusqu'à ce qu'autrement
+en fût ordonné</i>; or il n'en fut pas autrement
+ordonné, et le troisième théâtre de Paris mourut en
+naissant.</p>
+
+<p>Avant de parler du grand Corneille, un mot de
+celui qu'il appelait son père en art dramatique, de
+Rotrou, dont les leçons lui furent fort utiles et qui,
+presque seul des poëtes du temps de Richelieu, eut la
+loyauté et le courage de refuser de condamner <i>le
+Cid</i> (ce chef-d'&oelig;uvre de la tragédie à cette époque),
+malgré les ordres injustes du cardinal-ministre. C'est
+de Rotrou que Corneille disait plus tard: «Lui et
+moi, nous ferions subsister des saltimbanques,» voulant
+exprimer que, jouées par de mauvais acteurs,
+leurs pièces auraient encore du succès, et il avait raison.</p>
+
+<p>Rotrou mérite une étude spéciale, car il est le trait
+d'union entre la tragédie primitive dégrossie à la fin
+du seizième siècle, et la tragédie digne de ce nom,
+inaugurée par Corneille et continuée par Racine et
+par Voltaire.</p>
+
+<p>Né à Dreux en 1609, Rotrou, doué d'une facilité
+prodigieuse, se distingua très-vite, par ses &oelig;uvres
+dramatiques, des poëtes qui l'avaient précédé. Le
+cardinal de Richelieu, en quête de littérateurs de talent
+pour les confisquer au profit de sa gloire (ce à
+quoi il n'a guère réussi), le choisit, bien qu'il fût encore
+fort jeune, pour se l'attacher, et s'il ne le fit pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+admettre à l'Académie française, c'est que l'on n'y
+recevait que les hommes ayant leur résidence fixe à
+Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux,
+où il mourut à l'âge de quarante et un ans.</p>
+
+<p>Rotrou fit représenter plus de trente-cinq pièces au
+théâtre, en vingt-deux années, puisque sa première,
+la <i>Bague de l'oubli</i>, est de 1628, et sa dernière <i>don
+Lopez de Cardone</i>, est de 1650. Corneille avait en
+grande estime les &oelig;uvres de ce poëte dramatique,
+et, en effet, le premier, il a rendu la tragédie à sa
+véritable signification; le premier, il a introduit dans
+sa composition la régularité. Surpassé et bien distancé
+par Corneille, il a prouvé par plusieurs productions
+pleines de goût et d'intérêt, qu'il eût pu approcher
+beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa
+trop grande facilité ne l'eût pas rendu trop coulant
+dans le choix de ses sujets. Une autre cause de
+la faiblesse d'un grand nombre de ses &oelig;uvres,
+fut la passion du jeu, qui le mettait souvent dans
+l'embarras. Pour se tirer des fausses positions où il
+se trouvait tout à coup, il fallait une comédie nouvelle.
+Eu quelques jours, la comédie faisait son entrée
+au théâtre et réparait les pertes du jeu; mais le
+travail se ressentait forcément de la rapidité du
+poëte et de la préoccupation du joueur. Rotrou,
+comme les maîtres qui vinrent après lui, Corneille,
+Racine, Molière, puisa aux sources pures des Grecs
+et des Romains. Les théâtres italiens et espagnols lui
+fournirent aussi des comédies agréables. Si ses tragi-comédies
+se ressentent du goût de l'époque et ne sont
+guère, comme toutes les pièces de ce genre, que des
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+romans dialogués, mal construits et surchargés de
+personnages épisodiques inutiles au sujet, il y a du
+moins plusieurs de ses comédies qui sont bien conduites.
+Ses tragédies de <i>Venceslas</i>, d'<i>Antigone</i>,
+d'<i>Hercule mourant</i>, de <i>Bélisaire</i>, d'<i>Iphigénie</i> et
+de <i>Cosroës</i> ont du mérite, même à côté de celles
+de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses compositions
+des vers secs, durs, allant quelquefois
+jusqu'au barbare et au burlesque (ce qui ne déplaisait
+pas encore au public d'alors), on y rencontre aussi
+des vers aisés, naturels, coulants, exprimant de belles
+pensées.</p>
+
+<p>Dans les <i>Occasions perdues</i>, représentée en 1631,
+il y a une scène de bonne comédie qui ne serait pas
+déplacée de nos jours.</p>
+
+<p>La reine de Naples éprise de <i>Cloriman</i>, mais ne
+voulant voir ce dernier que par l'entremise d'<i>Isabelle</i>
+sa confidente, la charge de le séduire pour elle, et
+lui dit:</p>
+
+<p class="verse">&mdash;Feins de brûler pour lui d'une ardeur sans seconde<br />
+&mdash;Mais en feignant, Madame, un feu si véhément,<br />
+Il faut donc me résoudre à perdre mon amant?<br />
+&mdash;Simple, qui ne sait pas qu'à la fille avisée,<br />
+Abuser tous les c&oelig;urs est une chose aisée.<br />
+Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux;<br />
+Et tu n'espères pas d'en pouvoir tromper deux?</p>
+
+<p>Isabelle s'empresse d'expliquer à la reine comment
+elle s'y prendra pour toucher le c&oelig;ur de Cloriman:</p>
+
+<p class="verse">Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace,<br />
+Avec quels mouvements ils auront plus de grace.<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+Par quels ris je pourrai m'acquérir plus de v&oelig;ux,<br />
+Et par quelle frisure embellir mes cheveux.<br />
+Pour rendre à mes désirs son âme résignée,<br />
+S'il vous plaît, j'emploierai le fard et la saignée.<br />
+Mes mains emprunteront la blancheur des onguents:<br />
+Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants.<br />
+Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle,<br />
+Pour me rendre le port et la taille plus belle<br />
+N'épargne en mes habits ni baleine, ni fer,<br />
+Et me serre le corps jusques à m'étouffer.<br />
+Je parlerai toujours de soupirs et de flamme<br />
+A ce jeune étranger qui vous a ravi l'âme.<br />
+Je n'épargnerai point les pas de cent valets,<br />
+Et mille c&oelig;urs navrés empliront mes poulets.<br />
+Je m'y qualifierai du nom de prisonnière;<br />
+Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumière.<br />
+Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que v&oelig;ux;<br />
+Je les cachetterai de mes propres cheveux.<br />
+Je verserai des pleurs; il me verra malade,<br />
+Si quelqu'autre en obtient seulement une &oelig;illade.<br />
+&mdash;Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obéir.<br />
+En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir.</p>
+
+<p>Le chef-d'&oelig;uvre de Rotrou est sa tragédie de <i>Venceslas</i>,
+jouée en 1648, deux ans avant sa mort, retouchée
+en 1759, plus d'un siècle après lui, par M. Marmontel,
+et donnée la seconde fois à la scène avec
+beaucoup moins de succès que la première. Rotrou
+venait à peine de terminer le dernier acte de son
+<i>Venceslas</i>, dont il était, avec raison, fort satisfait, qu'il
+fut se livrer à sa passion du jeu. La chance lui étant
+défavorable, il perdit une somme assez peu élevée,
+mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrêta, on
+le conduisit en prison. Le malheureux poëte ne savait
+où donner de la tête, lorsqu'il songea à son <i>Venceslas</i>.</p>
+
+<p>Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+tragédie pour <i>vingt pistoles</i>. Ce n'était pas cher; on
+s'empressa d'accepter, il sortit de prison, et la pièce
+eut un succès tel que les acteurs lui firent un beau
+présent. C'est par le rôle de Venceslas que Baron, le
+célèbre comédien, fit sa seconde rentrée au théâtre,
+trente ans après l'avoir abandonné, et c'est par ce
+même rôle qu'il quitta la scène pour n'y plus paraître.
+Il était temps, car il ne put achever son rôle. Il avait
+à peine déclamé ce vers:</p>
+
+<p class="verse">Si proche du cercueil où je me vois descendre.</p>
+
+<p>que son asthme l'empêcha de continuer.</p>
+
+<p>Plus d'un poëte venu longtemps après Rotrou, lui
+emprunta des pensées, des vers et même des scènes
+et des pièces. Ainsi, outre son <i>Venceslas</i> repris par
+Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses <i>Ménechmes</i>,
+joués en 1632; Racine utilisa, dans sa
+<i>Thébaïde</i>, l'<i>Antigone</i> représentée en 1638; Tristan
+retoucha son <i>Amarillis</i>; M. d'Ussé fit de même en
+1704, pour <i>Cosroës</i> donné au théâtre en 1648. Il est
+vrai de dire que dans cette dernière tragédie, les
+plus beaux vers sont du second auteur, comme, par
+exemple, ceux-ci dans une scène du quatrième acte:</p>
+
+<p class="verse">Fatale illusion, fantôme de grandeur,<br />
+Éblouissant éclat dont brille une couronne!<br />
+Pourquoi, malgré moi-même, embrasez-vous mon c&oelig;ur?<br />
+Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne.<br />
+<span class="i1">Cessez, honneur, de me donner des lois;</span><br />
+<span class="i2">Votre grandeur n'est qu'un passage</span><br />
+<span class="i2">Que le Destin, toujours volage,</span><br />
+<span class="i2">Abat et relève à son choix;</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+<span class="i2">Et la pompe qui suit les rois</span><br />
+<span class="i2">N'est rien qu'un brillant esclavage.</span></p>
+
+<p>Enfin, l'<i>Amphitryon</i> de Molière, joué en 1668, a,
+on n'en saurait disconvenir, un grand air de famille
+avec les <i>Sosies</i> de Rotrou, représentés trente ans plus
+tôt.</p>
+
+<p>Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui appréciait
+le génie de ce grand homme, imagina une
+singulière façon de faire l'éloge de l'auteur de <i>Cinna</i>.
+Dans sa tragédie de <i>Saint-Genest</i>, Dioclétien, après
+avoir loué sur ses talents, le plus grand comédien de
+son époque, lui demande quelles? sont les pièces qui
+ont le plus de succès. L'acteur répond:</p>
+
+<p class="verse">Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,<br />
+Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,<br />
+A qui les rares fruits que la Muse produit,<br />
+Ont acquis sur la scène un légitime bruit,<br />
+<i>Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,</i><br />
+Portent les noms fameux de <i>Pompée et d'Auguste</i>.<br />
+Les poëmes sans prix, où son illustre main,<br />
+D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain<br />
+Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,
+Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.</p>
+
+<p>Nous avons expliqué, dans un de nos chapitres
+précédents, comment la foule qui se pressait aux
+représentations dramatiques, avait amené les comédiens
+de l'Hôtel de Bourgogne, en 1600, à se séparer
+en deux troupes, ce qui avait donné naissance à une
+seconde scène élevée au Marais. Nous avons dit également
+qu'au commencement du dix-septième siècle,
+le cardinal de Richelieu, emporté par sa passion pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+le théâtre, avait fait construire dans son propre palais
+deux salles de spectacle, une grande et une petite.</p>
+
+<p>En 1641, Molière, ou plutôt Poquelin (car c'était
+son véritable nom), entra dans une des nombreuses
+sociétés particulières qui, à cette époque, se faisaient
+un divertissement domestique de jouer la comédie.
+Cette société acquit bientôt une certaine célébrité
+sous le nom de <i>l'Illustre Théâtre</i>. Beaucoup de
+princes et de grands personnages la faisaient venir
+dans leurs hôtels. Après avoir parcouru quelque temps
+la province avec cette <i>Société</i>, ou si l'on veut avec
+cette <i>troupe</i>, Molière revint à Paris, fut assez heureux
+pour avoir accès auprès de Monsieur, qui le présenta
+au Roi et à la Reine-Mère, et pour être appelé à
+jouer en présence de Leurs Majestés dans la salle
+des gardes du vieux Louvre. Bientôt Louis XIV, fort
+satisfait des talents de la troupe de Molière et des
+comédies composées par son chef, accorda à ces acteurs
+la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une
+troisième troupe dramatique sous le nom de troupe
+de <i>Monsieur</i>. En 1665, les comédiens de <i>Monsieur</i>
+devinrent comédiens <i>du Roi</i>, avec 7,000 livres
+de pension, et ils s'établirent à la salle du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Les trois théâtres, c'est-à-dire: celui de l'Hôtel de
+Bourgogne, le plus ancien de tous; celui du Marais,
+<i>fondé</i>, ou si l'on veut <i>détaché</i> du premier en 1600;
+et enfin celui du Palais-Royal de création récente,
+subsistèrent et jouèrent séparément jusqu'à la mort
+de Molière en février 1673. Les acteurs de l'Hôtel de
+Bourgogne et du Marais interprétaient de préférence
+la tragédie, ceux du Palais-Royal la comédie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+Lorsque la troupe de Molière eut perdu son chef,
+c'est-à-dire l'âme de la société, elle ne put se soutenir
+et se divisa. Une partie du personnel s'unit à
+l'Hôtel de Bourgogne, l'autre se joignit au théâtre du
+Marais. Il n'y eut donc plus à Paris que deux théâtres
+où étaient représentées les tragédies et les comédies
+françaises.</p>
+
+<p>La troupe du Marais quitta bientôt son établissement
+pour en fonder un autre rue Guénégaud.
+Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les
+décorations et tout le matériel encore dans la salle
+du Palais-Royal et ayant servi à la troupe de Molière.</p>
+
+<p>La troupe de l'Hôtel de Bourgogne et celle du
+théâtre Guénégaud restèrent distinctes et séparées
+jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-là, elles furent
+réunies par ordre de Louis XIV, en sorte qu'à dater
+de ce moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle
+de la Comédie-Française, dite <i>troupe du Roi</i>, qui fut
+seule chargée de représenter les comédies et les tragédies.
+Le nombre des acteurs fut déterminé, les
+bénéfices distribués au <i>prorata</i> des talents. Les artistes
+obtinrent certains priviléges. Les uns furent
+dispensés du service, les autres eurent des pensions.
+Une ordonnance royale affecta 12,000 livres à cette
+nouvelle société, dont toute l'administration fut réglée
+par ordonnance royale.</p>
+
+<p>C'est donc du 21 octobre 1680 que date réellement
+la Comédie-Française; cependant elle fut organisée
+sur de nouvelles bases, près d'un siècle plus
+tard, après avoir passé par diverses phases.</p>
+
+<p>La Comédie-Française fut d'abord installée au théâtre
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+de la rue Guénégaud; mais la proximité du collége
+Mazarin étant chose gênante et pour le collége
+et pour le théâtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs
+d'abandonner cette salle et de chercher un autre
+emplacement pour leurs représentations. La société
+fit l'acquisition du jeu de paume de la rue Saint-Germain-des-Prés
+et de deux maisons voisines. Sur les
+dessins de François d'Orbay, architecte, jouissant
+d'une réputation méritée, on bâtit l'hôtel dit des Comédiens
+du roi. Ces derniers en firent l'ouverture le 18
+avril 1689, lundi de pâques, par la tragédie de <i>Phèdre</i>
+de Racine. La dernière représentation donnée sur
+ce théâtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soirée
+<i>Béverley</i> et <i>le Sicilien</i>. L'acteur d'Allainval annonça
+au public le changement qui allait s'opérer
+par la petite allocution suivante:</p>
+
+<p class="blockquote">«Le Théâtre-Français touche enfin à l'époque la
+plus flatteuse qu'il pouvait espérer. Le gouvernement
+daigne fixer un moment son attention sur lui,
+et s'occupe des moyens de faire élever un monument
+digne des chefs-d'&oelig;uvre des hommes de
+génie qui vous ont fait l'hommage de leurs veilles.
+La scène lyrique vient d'offrir à vos yeux les ressources
+de l'architecture; vous avez rendu justice
+au travail de l'artiste célèbre qui a eu le courage
+de s'écarter des routes d'une imitation servile, et
+qui a été assez heureux de vous plaire, en osant
+innover. Il est temps que les mânes de Corneille,
+de Racine et de Molière viennent contempler les
+changements dont le théâtre est susceptible, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+nous dire: «Voilà le temple où nous aurons à
+être honorés. Il est temps enfin de faire cesser les
+reproches très-fondés des autres nations jalouses
+de la gloire de la nôtre.» Accoutumés depuis longtemps
+à votre bienveillance, nous ne cesserons jamais
+de vous donner des preuves de notre empressement
+à vous offrir des productions dignes de vos
+suffrages. C'est dans ces sentiments que nous quittons
+un théâtre où vous avez tant de fois secondé
+nos efforts. Pénétrés de la plus vive reconnaissance
+pour les bontés dont vous daignez nous honorer,
+nous osons vous en demander la continuation
+sur la nouvelle scène que nous allons occuper.»</p>
+
+<p>Pendant la période de 1689 à 1770, la Comédie-Française
+eut à supporter quelques vicissitudes, malgré
+la protection dont elle était l'objet de la part
+du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement
+du dix-huitième siècle, le peu d'empressement
+que les Comédiens mettaient à plaire au public,
+leurs négligences, leurs discussions intestines, la
+pauvreté des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs
+médiocres, après les grandes et belles productions
+de Corneille, de Racine, de Molière, avaient fait tomber
+leur théâtre dans un discrédit dont il ne semblait
+pas devoir se relever facilement. Leur spectacle
+était entièrement désert et, par contre, le public,
+même les grands seigneurs et la cour, se pressaient
+aux spectacles forains. La Comédie-Italienne
+avait pris le dessus sur la Comédie-Française. Quelques
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+parodies, quelques pièces légères, quelques
+vaudevilles amusants, joués aux Italiens, avaient fait
+entièrement déserter la première scène française.
+Les choses étaient en cet état en 1710 et la scène des
+Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles
+sur l'état d'abandon dans lequel on laissait la Comédie-Française,
+ce n'étaient que quolibets, que pointes
+épigrammatiques, que parodies du répertoire de
+la troupe du roi, quand le directeur de la Comédie-Française,
+Dancourt, voulut essayer de ramener les
+Parisiens dans sa salle. Mais au lieu de comprendre
+que la scène française ne doit briller et attirer les
+gens d'esprit que par des compositions dramatiques
+de bon aloi, par des tragédies ou par des comédies
+d'auteurs de mérite, de poëtes de talent, Dancourt
+imagina de sacrifier au goût du jour. Il résolut de
+faire représenter un divertissement dans lequel on
+verrait <i>Arlequin</i> et <i>Scaramouche</i>. Il proposa le rôle
+d'Arlequin à La Thorillière. Longtemps cet excellent
+acteur refusa de condescendre à ce qui lui semblait
+être une véritable platitude. Pressé par Dancourt, il
+finit cependant par accepter le rôle de Mezzetin<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.
+On se détermina à travailler au divertissement. Le
+sujet fut tiré de la situation même dans laquelle se
+trouvait alors la Comédie-Française. On l'intitula la
+<i>Comédie des Comédies</i>. Dancourt composa la pièce,
+fit faire quelques airs par Gilliers, et on l'offrit aux
+Parisiens. Les Parisiens montrèrent plus d'intelligence
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+que les Comédiens, en ne faisant pas fête à ce
+spectacle de mauvais goût<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>Par opposition, le théâtre de la foire Saint-Laurent
+fit représenter une espèce de prologue de Lesage, Fuzelier
+et d'Orneval, intitulé les <i>Comédiens Corsaires</i>.
+Dans cette petite pièce, les comédiens de la foire se
+plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et
+leurs danses. Un des personnages de cette farce était
+une actrice de la Comédie-Italienne arrivant en scène
+et chantant ce couplet:</p>
+
+<p class="verse">Au mépris de notre gloire,<br />
+Ces petits esprits follets<br />
+Ne demandent que couplets,<br />
+Que musique, vraiment voire!<br />
+Ils feraient, ces Messieurs-là,<br />
+Si on voulait les en croire,<br />
+Ils feraient, ces Messieurs-là,<br />
+Danser et Phèdre et Cinna.</p>
+
+<p>Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et,
+pour justifier le nouveau genre adopté par la Comédie-Française,
+il déclamait:</p>
+
+<p class="verse">Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes,<br />
+Nous voyons le préau s'enrichir de nos pertes;<br />
+Et là, les spectateurs, de couplets altérés,<br />
+Gobent les mirlitons qui les ont attirés:<br />
+Ils y courent en foule entendre des sornettes;<br />
+Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes.<br />
+Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près,<br />
+De nos tables jadis ont soutenu les frais;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span><br />
+Mais vous le savez tous, notre noble comique<br />
+Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique;<br />
+Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?<br />
+Trente contemporains de ces fameux auteurs...<br />
+Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage,<br />
+Pour rappeler Paris, donner du batelage.<br />
+Si vous me demandez où nous l'irons chercher;<br />
+Amis c'est aux forains que nous devons marcher.</p>
+
+<p>Voyant que la Comédie-Française n'avait pas même
+le privilége, avec de mauvaises pièces faites à la mode,
+de lutter contre les lazzis des théâtres forains, Dancourt
+trouva un autre expédient, celui de faire valoir
+le <i>privilége exclusif</i> de la troupe et d'en demander
+la stricte exécution en justice.</p>
+
+<p>Plusieurs sentences et divers arrêts furent en effet
+rendus dans ce sens, mais sans être exécutés. Enfin
+le Parlement se mêla du procès et fit défense aux
+théâtres de la foire de faire servir leurs établissements
+à d'<i>autres usages qu'à ceux de leur profession</i>,
+permettant, en cas de contravention, de démolir
+leurs salles de spectacles. Les petits théâtres voulurent
+encore lutter et les comédiens du roi firent
+abattre plusieurs salles. Un nouvel arrêt du conseil en
+date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1757, un règlement pour la Comédie-Française
+fut promulgué, lequel annulait tout ce qui
+avait été décrété jusqu'alors concernant ce théâtre,
+<i>formé en France</i>, dit le préambule royal, <i>par les talents
+des plus grands auteurs</i>.</p>
+
+<p>Quarante articles réglaient tout ce qui avait rapport:
+1<sup>o</sup> A l'administration, aux parts bénéficiaires
+des acteurs, à leurs devoirs, à leurs droits, à leurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+pensions de retraite; 2<sup>o</sup> aux retenues pour l'Hôpital
+général, pour l'Hôtel-Dieu, pour le traitement des
+employés; 3<sup>o</sup> à la tenue des archives; 4<sup>o</sup> à la composition
+du conseil de la troupe, et enfin à tout ce
+qui concernait l'organisation complète de cette société.</p>
+
+<p>La Comédie-Française était à la disposition du roi.
+Elle jouait habituellement à la cour depuis la Saint-Martin
+jusqu'au jeudi d'avant la Passion, et lorsque
+la famille royale allait à Fontainebleau, une partie de
+la troupe s'y rendait également. Chaque sujet avait
+un supplément. Une assemblée générale avait lieu
+tous les lundis à l'hôtel de la Comédie, et c'était
+alors que les auteurs présentaient leurs pièces, qui devaient
+être examinées par l'assemblée.</p>
+
+<p>En 1770, les comédiens ordinaires du roi s'établirent
+dans la salle des Tuileries où ils jouèrent jusqu'à
+l'année 1782, pendant que l'on construisait pour
+eux le théâtre de l'Odéon où ils restèrent de 1782 à
+1799.</p>
+
+<p>La salle de l'Odéon, bâtie par ordre de Louis XVI,
+d'après les plans des architectes Peyre, Lainé et
+Vailly, fut incendiée en 1799 et la Comédie-Française
+s'installa, à la suite de cet événement, au théâtre de
+la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui.
+Cette salle de la rue Richelieu avait été commencée
+en 1787, aux frais du duc d'Orléans. Terminée au
+bout de trois ans, la troupe des <i>Variétés-Amusantes</i>
+l'avait occupée en 1790, pour la céder, en 1799, aux
+comédiens français. L'Odéon, brûlé en 1799, reconstruit
+sur ses anciennes fondations par décision du
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+Premier Consul, servit à la troupe de M. Picard. Le
+feu détruisit une seconde fois cette belle salle le 20
+mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebâtir et annexa
+la troupe qui en exploitait le privilége à la Comédie-Française,
+l'autorisant à y représenter les tragédies, les
+drames et les comédies données sur la scène française.</p>
+
+<p>Pendant la période de 1710 à 1799, la Comédie-Française,
+devenue la première scène du monde, introduisit
+d'importantes et très-utiles améliorations
+dans ses habitudes intérieures. Elle arriva successivement,
+ainsi que nous allons le raconter, à la réforme
+complète des costumes, à leur appropriation à l'époque,
+de façon à ce que les paroles ne fussent plus un
+anachronisme <i>chronique</i> avec les vêtements. Elle
+obtint (à grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle
+obtint la liberté de l'emplacement sur lequel est représentée
+la pièce jouée par les acteurs.</p>
+
+<p>Jusqu'en l'année 1727, les acteurs et actrices disaient
+leurs rôles vêtus comme ils l'étaient dans la vie
+habituelle. On comprend combien cela nuisait à l'illusion,
+et quel ridicule en fût même résulté, si les
+yeux n'eussent été depuis longtemps façonnés par
+l'usage à cette bizarre disparate. A l'une des reprises
+de la tragédie de Campistron, <i>Tiridate</i>, en 1727,
+M<sup>lle</sup> Lecouvreur, excellente actrice et femme de
+goût, commença une petite réforme dans le costume;
+mais comme les choses, même les plus simples et les
+plus naturelles, ne se modifient pas en un jour, au lieu
+d'adopter pour elle et pour ses camarades de théâtre
+le vêtement spécial à l'&oelig;uvre dramatique représentée,
+elle ne fit que changer le costume de ville en costume
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+de cour, c'est-à-dire qu'elle parut sur la scène en
+robe à queue traînante et à paniers, comme en portaient
+les grandes dames au commencement du dix-huitième
+siècle. Cette nouveauté fut approuvée du
+public.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de
+trente années encore, on vit à la Comédie-Française
+les femmes des consuls romains et des héros grecs en
+robes bouffantes, la tête surmontée d'énormes coiffures
+inventées souvent par le mauvais goût de l'actrice.
+Les artistes de l'époque pensaient avoir bien
+mérité de la patrie et des beaux-arts en représentant
+les reines ou les princesses de la plus haute antiquité
+déguisées en marquises de la cour de Louis XV. Les
+acteurs étaient tout aussi ridicules. Avec la cuirasse
+antique, avec le cothurne, le Romain ou le héros
+grec de la Comédie-Française se coiffait d'un chapeau
+à plumes surmonté d'un panache. On applaudissait
+un Ajax, un Ulysse, un Agamemnon en perruque de
+magistrat, ayant au-dessus de cette perruque un casque
+plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi Priam
+traînait sur la scène une casaque de marchand arménien,
+et toutes ces absurdes bigarrures de costume,
+loin d'être l'objet de plaisanteries dans le public,
+étaient souvent applaudies et admirées.</p>
+
+<p>C'est donc ainsi <i>attiffés</i> que parurent sur la scène
+française les héros de Rotrou, de Corneille, de Racine.
+Le <i>Cid</i> et <i>Cinna</i> eurent pour interprètes des acteurs
+en fraise plate, en hauts-de-chausses à dentelle, en
+juste-au-corps à petites basques; des actrices en corsage
+court et rond, avec le sein découvert, la jupe à
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+queue, les talons élevés, les cheveux crêpés et bouffants.
+Auguste avait une couronne de laurier par
+dessus sa perruque à la Louis XIV.</p>
+
+<p>Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement
+adopté au théâtre. Il voulut s'y opposer,
+obtenir des modifications, l'usage fut plus fort que sa
+logique. Baron, le grand Baron lui-même, qui avait su
+réformer la diction ampoulée de ses prédécesseurs, ne
+comprit pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa
+carrière dramatique, il joua le jeune Misaël des <i>Machabées</i>,
+vêtu en bourgeois de Paris, avec un toquet
+d'enfant et des manches pendantes.</p>
+
+<p>Sorel, dans <i>la Maison des jeux</i>, raconte que le rôle
+d'Hercule était interprété par un acteur en vêtements
+ordinaires, mais en manches retroussées, qui le faisaient
+ressembler à un cuisinier en fonction. Il portait
+sur l'épaule, en guise de massue, une petite
+bûche. Apollon avait l'habitude de mettre derrière
+son oreille une plaque jaune destinée à représenter le
+soleil.</p>
+
+<p>En 1747, une jolie comédie en trois actes, de
+Lachaussée, <i>l'Amour castillan</i>, fut donnée aux Italiens
+avec des costumes espagnols. Cette nouveauté
+étonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation.</p>
+
+<p>En 1753, madame Favart fit un rôle de paysanne,
+sans robe à paniers, sans gants, sans coiffure; mais
+comme une fille de village, en jupon de serge, les
+cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et
+enfin chaussée de sabots, ce qui déplut aux élégants
+de l'époque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guidés
+par le bon goût et par l'amour de l'art dramatique,
+sentirent enfin le ridicule du costume et la nécessité
+d'arriver à une réforme devenue indispensable. Grâce
+à ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux
+à plumes disparurent de la tragédie; les habits furent
+coupés à la mode antique; les représentations
+théâtrales devinrent plus pompeuses. Les décors furent
+rendus plus semblables à la réalité, le nombre
+des gardes et des soldats qui environnent
+les rois fut augmenté. Les changements à vue
+eurent une plus grande précision. En un mot, tout
+s'améliora dans ce que l'on appelle la mise en
+scène.</p>
+
+<p>Toutefois, ni Lekain ni mademoiselle Clairon n'eurent
+assez de puissance encore, pour faire adopter
+complétement le costume vrai de l'époque dans chaque
+&oelig;uvre dramatique. Les Scythes et les Sarmates
+portèrent la peau de tigre, les Turcs le turban et le
+sabre recourbé; mais pour bien des rôles l'habit
+français resta toujours de mise. Il fallut que Talma
+vînt donner le coup de grâce aux oripeaux que l'on
+adaptait au vêtement de tous les jours, pour faire
+disparaître enfin ce reste de barbarie. Il introduisit
+le costume exact. Le premier exemple qu'il donna
+fut dans <i>Charles IX</i>. Bientôt <i>Virginie</i>, de La Harpe,
+<i>les Gracques</i>, d'André Chénier, furent joués avec
+l'habillement de l'époque; puis les acteurs et les actrices,
+Romains ou Grecs, à la scène, se vêtirent en
+Romains et en Grecs: puis enfin, en dernière analyse,
+à partir du commencement de ce siècle, on
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+devint au théâtre d'une rigidité extrême pour l'exactitude
+du costume.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nous rions en songeant à ces bévues,
+à ces usages extravagants si longtemps maintenus au
+théâtre. Nous sommes souvent tentés d'accuser nos
+bons ancêtres de folie, et nous ne pouvons comprendre
+qu'ils aient pu supporter d'entendre un vers héroïque
+sortir de la bouche d'un homme habillé en
+bourgeois de son temps? Avons-nous bien raison, et
+si nous nous donnions la peine de regarder un peu
+autour de nous, ne verrions-nous pas des choses tout
+aussi ridicules? D'abord, chaque jour, à l'Opéra,
+n'assistons-nous pas à des fêtes de village, dont toutes
+les villageoises en crinoline, sont ornées de diamants
+en plus ou moins grande quantité, selon que le leur
+permettent leurs appointements ou leurs ressources
+de toute nature? N'en est-il pas de même pour les
+jolies soubrettes de la Comédie-Française et des autres
+théâtres? Quelle est la paysanne qui n'entre en
+scène les bras nus, les épaules (pour ne pas dire plus)
+très-décolletées, chaussée d'un délicieux petit soulier
+verni, avec un bas de soie à jour, bien tiré, dessinant
+la jambe? Quel est le militaire de théâtre, arrivant
+à franc étrier, d'après son rôle, qui ne se présente
+en culotte irréprochable, en bottes sans une
+moucheture, en gants paille du dernier blanc? Tout
+ce qui sort de la coulisse n'est-il pas à l'état de pastel
+vivant?</p>
+
+<p>On le voit, il y aurait bien quelques réformes à
+faire encore au costume. Ces réformes cependant ne
+nous paraissent pas urgentes. De même que les dandys
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+de Louis XV, nous ne serions peut-être pas charmés
+à l'aspect d'une soubrette de théâtre malpropre
+comme une fille d'auberge, ou d'une paysanne déguenillée
+comme elles le sont dans nos campagnes.
+Nous acceptons volontiers le soldat couvert de gloire
+et de laurier, arrivant du combat comme s'il venait
+à la parade. Nous le trouverions peut-être fort désagréable
+s'il se montrait à nous, dans un ballet de
+l'Opéra, en uniforme poudreux ou déchiré.</p>
+
+<p>Soyons donc charitables pour nos pères, ne nous
+moquons pas trop d'eux; car s'ils revenaient en ce
+monde, ils pourraient bien, à leur tour, nous rendre
+au centuple nos plaisanteries, en voyant les sots lazzis
+qui font la fortune des théâtres depuis quelques années;
+en entendant le jargon de mauvais goût, les
+scènes obscènes et sans esprit, les gestes déplacés,
+inconvenants, qu'on applaudit à outrance. Avec
+quelle stupéfaction eux, qui avaient l'habitude de
+n'admettre les acteurs à l'honneur de leur parler
+qu'avec une politesse rigide, avec quelle stupéfaction
+ne verraient-ils pas le sans-gêne, le sans-façon,
+la manière d'être des <i>artistes</i> du dix-neuvième siècle
+vis-à-vis leur public?</p>
+
+<p>Non, non, ne rions pas trop. Le théâtre des siècles
+de Louis XIV et de Louis XV, s'il avait ses défauts,
+avait aussi de grandes qualités. On y sifflait les mauvaises
+pièces, on y applaudissait les bonnes. Aujourd'hui
+on rit trop souvent de sottises indécentes et
+platement ridicules. Si on mettait en parallèle les qualités
+de l'ancienne scène française et ses défectuosités
+avec les vertus et les vices de la nôtre, il est fort probable
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+que cette dernière n'aurait pas l'avantage aux
+yeux de la morale, de l'esprit et du bon goût.</p>
+
+<p>Après la révolution du costume théâtral, il restait
+encore à opérer un changement plus important peut-être,
+celui de la liberté de la scène, si longtemps
+désirée, demandée, réclamée par les auteurs et les
+acteurs. On ne put l'obtenir qu'en 1760; jusqu'à cette
+année, la partie du théâtre qui forme la scène sur laquelle
+agissent les acteurs, était encombrée par les
+bancs où de grands personnages, les élégants, les
+lions de l'époque venaient prendre place, nuisant au
+jeu des machines et des artistes, détruisant toute illusion,
+et mêlant souvent leurs réflexions aux paroles
+de la pièce. Qu'on se figure les conversations des
+avant-scènes d'aujourd'hui ayant lieu sur le théâtre
+même, à côté ou derrière les acteurs, tandis que ces
+derniers disent leur rôle, et on aura une idée de l'espèce
+de cacophonie qui devait régner sur la scène.
+Ces places, très-recherchées dans le grand monde
+d'alors, se payaient fort cher, et c'était un revenu
+important pour la troupe; cependant la Comédie-Française
+renonça volontiers au produit considérable
+qui en résultait pour elle afin de détruire cet abus.</p>
+
+<p>Alors donc, on put voir ouvrir la scène d'une
+manière imposante. L'illusion fut permise. Le jeu des
+comédiens, si utile au succès des pièces, n'étant plus
+entravé, prit un développement naturel. L'art dramatique
+eut devant lui une porte nouvelle. Les décors
+purent être placés et enlevés avec facilité. On ne vit
+plus un temple là où il fallait un salon; un cabinet
+à où il fallait un vestibule ou une place publique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement
+radical dans les habitudes du théâtre. Il donna,
+pour indemniser les comédiens, douze mille francs
+de sa bourse.</p>
+
+<p>Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout;
+à cette époque on commença à lui donner des siéges,
+et il ne fut plus un flot sans cesse agité. C'est
+pour la salle de l'Odéon que cette dernière modification
+fut d'abord admise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
+
+<h2>V</h2>
+
+<p class="center"><b>QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.&mdash;LES DEUX CORNEILLE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1630 A 1674.</b></p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Pierre Corneille.</span>&mdash;Considérations générales sur ses &oelig;uvres dramatiques.&mdash;Son
+portrait peint par lui-même.&mdash;Sa difficulté d'énonciation.&mdash;Anecdotes
+sur sa vie.&mdash;Ses différentes productions, dans l'ordre
+où elles ont été données au théâtre.&mdash;<i>Mélite</i> (1630).&mdash;Anecdotes.&mdash;<i>Clitandre</i>
+(1630).&mdash;<i>La Veuve et la Galerie du Palais</i> (1634).&mdash;Innovation
+due à cette dernière comédie.&mdash;<i>La Suivante</i> (1634).&mdash;<i>La Place
+Royale</i> (1635).&mdash;Lettre de Claveret.&mdash;<i>Médée</i> (1635), première tragédie
+de Pierre Corneille.&mdash;Son peu de succès.&mdash;<i>L'Illusion</i> (1635).&mdash;<i>Le Cid</i>
+(1636).&mdash;Réflexions.&mdash;Anecdotes.&mdash;Le cardinal de Richelieu.&mdash;L'Académie.&mdash;Boileau.&mdash;L'acteur
+Baron.&mdash;<i>Les Horaces et Cinna</i>
+(1639).&mdash;<i>Polyeucte</i> (1640).&mdash;Anecdotes.&mdash;Épîtres à la Montauron.&mdash;Le
+maréchal de La Feuillade.&mdash;Dufresne.&mdash;<i>La Mort de Pompée</i> (1641).&mdash;Le
+comte de Choiseul.&mdash;Ninon de Lenclos.&mdash;Pécourt.&mdash;<i>Le Menteur</i> et
+<i>La Suite du Menteur</i> (1642).&mdash;<i>Rodogune</i> (1646).&mdash;Réflexions.&mdash;Anecdotes.&mdash;<i>Théodore</i>,
+tragédie (1645).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Héraclius</i> (1647).&mdash;<i>Andromède</i>
+(1650).&mdash;Anecdote du cheval.&mdash;Succès de cette pièce.&mdash;<i>Don
+Sanche d'Aragon</i> (1651).&mdash;<i>Nicomède</i> (1652).&mdash;<i>Pertharite</i> (1653).&mdash;Premier
+échec grave de Pierre Corneille.&mdash;Il veut abandonner le théâtre
+et mettre l'<i>Imitation</i> en vers.&mdash;<i>&OElig;dipe</i> (1659).&mdash;Tragi-comédie de
+<i>la Toison d'Or</i> (1660).&mdash;<i>Sertorius</i>, tragédie (1662).&mdash;Mot de Turenne.&mdash;<i>Sophonisbe.</i>&mdash;<i>Othon</i>
+(1664).&mdash;Épigramme de Boileau.&mdash;<i>Agésilas</i>,
+<i>Attila</i> (1666 et 1667).&mdash;<i>Tite et Bérénice</i> (1670).&mdash;Galimatias double.&mdash;Baron,
+Molière et Corneille.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Pulchérie</i> (1672).&mdash;<i>Surena</i>,
+tragédie (1674).&mdash;<i>Psyché</i>, en collaboration avec Molière.&mdash;Anecdote.&mdash;Hommages
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+rendus au grand Corneille pendant sa vie et après
+sa mort.&mdash;Son petit-neveu.&mdash;Premier exemple de représentation à
+bénéfice.&mdash;Deuxième édition des &oelig;uvres de Pierre Corneille, donnée
+en dot par Voltaire à la petite-nièce de l'auteur du <i>Cid</i>.&mdash;<span class="smcap">Thomas
+Corneille.</span>&mdash;Considérations sur cet auteur.&mdash;Impromptu à propos
+de son portrait.&mdash;Ses principales productions dramatiques.&mdash;L'<i>Ariane</i>.&mdash;M<sup>lle</sup>
+Duclos.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Le Comte d'Essex.</i>&mdash;<i>Le Festin de Pierre</i>
+(1665), en collaboration avec Molière.&mdash;Origine de cette pièce.&mdash;<i>L'Inconnu.</i>&mdash;Chanson
+paysanne.&mdash;Le <i>Ballet de Louis XIV</i>.&mdash;<i>La Devineresse</i>,
+comédie dont le succès fut dû à l'actualité.&mdash;<i>Timocrate</i> (1656).&mdash;Anecdote
+à la quatre-vingtième représentation de cette pièce.&mdash;<i>Commode</i>
+(1658).&mdash;<i>Camma</i> (1661).&mdash;Succès de ces trois dernières tragédies.&mdash;<i>Laodice</i>
+(1668).&mdash;Bon mot au sujet de cette pièce.&mdash;<i>Achille.</i>&mdash;Anecdote
+d'un peintre à propos de cette tragédie.</p>
+
+<p class="p2">Nous avons dit par suite de quelle circonstance
+bien simple, Corneille avait eu la révélation de son
+talent poétique et de son aptitude pour le théâtre. Il
+n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comédie de <i>Mélite</i>
+fut le premier des anneaux qui devaient lui conquérir
+une gloire littéraire immortelle. Pendant cinquante-trois
+années, ce grand génie dota la scène française
+des plus belles productions et fixa définitivement les
+règles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on à
+le surpasser, il se produisit sans doute des talents de
+premier ordre qui illustrèrent leur nom, mais aucun
+n'a encore, dans le genre tragique, atteint à sa hauteur.
+Racine peut être préféré par beaucoup d'hommes
+de mérite pour la pureté de son style; mais ses
+&oelig;uvres, à notre avis, n'ont pas les éclats de mâle
+vigueur qu'on retrouve dans celles de Corneille.</p>
+
+<p>Ce grand poëte donna d'abord dans les travers
+communs aux auteurs de son époque. Il ne fut pas
+longtemps à s'apercevoir qu'il faisait fausse route, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+il s'empressa d'en changer. Guidé par l'étude des anciens,
+il entra résolument dans la vraie carrière dramatique,
+entraînant sur ses pas, littérateurs, orateurs,
+philosophes et artistes. Sans doute on peut reprocher
+à ce père du théâtre plus d'un défaut. Son style est
+souvent inégal, il se met quelquefois au-dessus des
+règles grammaticales; sans doute ses chefs-d'&oelig;uvre
+eux-mêmes, <i>le Cid</i>, <i>Cinna</i>, <i>Polyeucte</i>, <i>Rodogune</i>, ne
+sont pas exempts de tout reproche; mais ses ouvrages
+ont des beautés qu'on ne retrouve dans ceux
+d'aucun autre poëte. Ses compositions dramatiques,
+non-seulement ne ressemblent pas à celles qui avaient
+paru jusqu'alors, mais nulle des siennes n'a d'analogie
+avec celle qui l'a précédée ou qui l'a suivie, tant
+son esprit était inventif, tant son génie avait de ressources.
+Ses plans sont variés, ses caractères sont
+suivis, bien développés, vigoureusement tracés. Si
+ses vers ne sont pas toujours de la plus exacte pureté,
+que d'élévation dans les idées qu'ils expriment! Si un
+vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme
+la pensée qu'il exprime est forte et noble! On peut
+dire que nul ne sut mieux que Corneille échauffer le
+spectateur et produire l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Chose bizarre, cet homme si élevé, si sublime dans
+ses écrits, avait la parole difficile, embarrassée. Il
+s'énonçait si mal qu'une princesse, après l'avoir reçu
+et causé avec lui, disait: «Il ne faut pas entendre
+M. Corneille ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.»
+C'était malheureusement très-vrai, et lorsqu'il récitait
+ses beaux vers, il fatiguait tout son auditoire. A
+ce propos, Bois-Robert répondit plaisamment un jour
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+à Corneille qui lui reprochait d'avoir mal parlé d'une
+de ses pièces, après l'avoir entendue sur le théâtre:&mdash;Comment
+pourrais-je blâmer vos vers sur la scène,
+moi qui les ai trouvés admirables quand vous les
+<i>barbouilliez</i> vous-même?</p>
+
+<p>Corneille sentait cette infériorité. Il envoya un jour
+son portrait à Pélisson, avec les six vers que voici:</p>
+
+<p class="verse">En matière d'amour je suis fort inégal,<br />
+J'en écris assez bien et le fais assez mal.<br />
+J'ai la plume féconde et la bouche stérile,<br />
+Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville;<br />
+Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,<br />
+Que quand je me produis par la bouche d'autrui.</p>
+
+<p>Sur la fin de sa vie, son talent ne fut plus à la même
+hauteur; il avait eu, comme tout ici-bas, son commencement
+et son apogée, il touchait à son déclin. Le
+duc de Montpensier, son ami, voulant le lui faire sentir,
+lui dit: «M. Corneille, quand j'étais jeune, je
+faisais de jolis vers; à présent que je suis vieux, mon
+génie est éteint; croyez-moi, laissons faire des vers à
+la jeunesse.» Corneille ne profita pas de cette sage
+leçon, il travailla jusqu'à un âge fort avancé et donna,
+dans ses dernières années, des comédies que son génie
+eût repoussées dans ses belles années.</p>
+
+<p>Voici, dans l'ordre où elles furent représentées au
+théâtre, et avec quelques anecdotes, les pièces que
+l'on doit à Pierre Corneille.</p>
+
+<p>Nous avons déjà raconté comment avait été composée
+<i>Mélite</i>, comédie en cinq actes et en vers jouée
+en 1630; mais ce que nous n'avons pas dit, c'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+qu'il fallut plusieurs représentations pour faire sentir
+la supériorité de cette composition dramatique sur
+celles du même genre qui l'avaient précédée.</p>
+
+<p>Hardy était à cette époque l'auteur le plus en renom
+au théâtre dont il avait depuis longtemps le monopole,
+étant même associé avec les comédiens pour
+les pièces auxquelles il était complètement étranger.
+Il répondit, lorsqu'on lui apporta sa part du produit
+des représentations de <i>Mélite: bonne farce</i>.</p>
+
+<p><i>Mélite</i> avait paru trop simple au public, Corneille
+s'en aperçut et composa sa tragi-comédie de <i>Clitandre</i>,
+où les incidents, les aventures compliquent l'intrigue.
+On y supprima quelques expressions un peu trop décolletées.
+Cette pièce, donnée en 1630, parut aux
+spectateurs préférable à <i>Mélite</i>; mais Corneille ne fut
+nullement de cet avis, il sentit qu'il retombait dans
+l'ornière dont il avait hâte de sortir, il se promit de
+ne plus sacrifier à des usages de mauvais goût et de
+revenir à la manière simple, naturelle et vraie. La
+comédie de <i>Clitandre</i> fut la première où la fameuse
+règle des vingt-quatre heures, si dédaignée de nos
+jours, ait été observée. L'unité d'action y est fort
+abandonnée.</p>
+
+<p>Cette pièce fut suivie de <i>la Veuve</i> (1634), en cinq
+actes et en vers, puis quelques mois plus tard de <i>la
+Galerie du Palais</i>, comédie dans le genre de la précédente,
+mais qui donna lieu à une innovation heureuse,
+l'abolition du personnage de la nourrice. On
+conservait avec soin ce rôle dans la plupart des comédies
+anciennes, parce qu'on pouvait le faire remplir
+par un homme qui prenait le masque, et qu'alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+le nombre des actrices était assez restreint. L'indispensable
+nourrice devint la non moins indispensable
+suivante, soubrette, Lisette ou confidente qu'on retrouve
+dans les comédies d'avant la révolution, et
+encore beaucoup aujourd'hui dans tous les genres de
+compositions théâtrales.</p>
+
+<p>Cette suppression de la nourrice et son remplacement
+par la suivante fut probablement la cause première
+de la cinquième comédie de Corneille. Elle
+porte ce nom de <i>Suivante</i>. Elle fut représentée à la fin
+de la même année 1634, et eut, comme les précédentes,
+un succès qui fixa tous les regards sur l'auteur
+d'&oelig;uvres si différentes de tout ce qu'on avait
+entendu jusqu'à ce moment à la scène.</p>
+
+<p>En 1635, Corneille fit représenter une jolie comédie
+en cinq actes et en vers, <i>la Place royale</i>, qui lui
+valut la lettre suivante de Claveret, auteur d'une
+comédie non imprimée, donnée à Forges devant
+Louis XIII et portant le même titre:</p>
+
+<p>«Vous eussiez aussi bien appelé votre <i>Place Royale</i>
+la <i>Place Dauphine</i> ou autrement, si vous eussiez pu
+perdre l'envie de me choquer; pièce que vous résolûtes
+de faire, dès que vous sûtes que j'y travaillais,
+ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter
+celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a
+pas empêché que je n'aie reçu tout le contentement
+que j'en pouvais légitimement attendre, et que les
+honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses représentations,
+n'aient honoré de quelques louanges l'invention
+de mon esprit, etc.»</p>
+
+<p>Bientôt après, parut la première tragédie de Corneille,
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+<i>Médée</i>. C'était la troisième fois que ce sujet
+était donné au théâtre; ce ne devait pas être la dernière,
+puisque cinq autres <i>Médée</i> furent représentées
+sur la scène à différentes époques. La muse tragique
+ne parut pas d'abord vouloir traiter aussi bien le
+poëte normand que la muse de la comédie, et il fut
+si peu satisfait de l'impression produite sur le public
+par sa tragédie, qu'il revint dès l'année suivante à
+son genre favori, et qu'il fit représenter <i>l'Illusion</i>,
+pièce assez médiocre et que lui-même avoua plus
+tard être une <i>galanterie extravagante</i>. Heureusement
+le génie du grand poëte ne devait pas être restreint
+à la comédie, bien qu'il lui eût donné des formes
+autrement sages que n'était la tragi-comédie des
+siècles précédents. L'auteur de <i>Médée</i>, cédant au conseil
+d'un vieux serviteur de la reine Marie de Médicis,
+retiré à Rouen, se mit à étudier le sujet du Cid
+dans le poëte espagnol <i>Guillin de Castro</i>. Il y puisa
+l'immortelle tragédie qu'il mit au théâtre en 1636;
+tragédie qui eut dans le public le plus immense succès,
+tragédie que Richelieu combattit par jalousie, et
+que les quarante immortels dévoués au ministre, critiquèrent
+par ordre, ne croyant pouvoir faire autrement
+que d'obéir à celui auquel ils devaient tout.
+Des volumes ont été écrits sur le <i>Cid</i>; mais, malgré
+les critiques qu'on en fit, malgré l'opposition dont
+la pièce fut l'objet lors de son apparition, par suite de
+la haute cabale qui s'éleva pour la faire tomber,
+cette &oelig;uvre eut un retentissement inconnu jusqu'alors.
+Elle fut traduite dans chacune des langues
+de l'Europe, et pour tout dire en un mot, <i>elle fit</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+<i>école</i>. En vain tous les poëtes, à l'exception de Rotrou,
+tous les académiciens se liguèrent contre <i>le Cid</i>
+et son auteur, la pièce a survécu aux critiques, aux
+siècles, elle est encore de nos jours au théâtre. Seule
+elle suffirait pour conquérir à Corneille le premier
+rang parmi les poëtes dramatiques de tous les pays,
+de toutes les époques, et cependant elle n'est pas
+exempte de défauts.</p>
+
+<p>Richelieu, qui se montra si injustement acharné
+contre <i>le Cid</i> et contre Corneille, avait souhaité d'abord
+passer pour l'auteur de cette tragédie. Si le grand
+poëte eût voulu y consentir, sa fortune était faite; mais
+à l'argent il préférait la gloire, et son refus irrita le
+ministre tout-puissant au point de lui faire commettre
+la plus haute iniquité. Par son ordre, l'Académie dut
+faire l'examen de la pièce, ce à quoi Corneille consentit,
+en disant à Bois-Robert: «Puisque vous m'écrivez
+que Monseigneur serait bien aise de voir le
+jugement de Messieurs de l'Académie sur <i>le Cid</i>, et
+que cela doit divertir son Éminence, ils peuvent faire
+ce qui leur plaira.» Or, on sait que d'après les statuts,
+il fallait ce consentement de l'auteur pour que
+la pièce pût être jugée. Nous ne raconterons pas ici
+ce singulier procès dramatique si connu et qui fit
+tant de bruit à cette époque.</p>
+
+<p>Le cardinal, chose étrange, était le bienfaiteur de
+Corneille et récompensait, comme ministre, le mérite
+dont il se montrait jaloux comme poëte; aussi, après
+la mort de Richelieu, Corneille fit-il ces quatre vers:</p>
+
+<p class="verse">Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal,<br />
+Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;<br />
+Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.</p>
+
+<p>On connaît les vers de Boileau sur <i>le Cid</i>:</p>
+
+<p class="verse">En vain contre le <i>Cid</i> un ministre se ligue,<br />
+Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.<br />
+L'Académie en corps a beau le censurer<br />
+Le public révolté s'obstine à l'admirer.</p>
+
+<p>Aux premières représentations de cette tragédie,
+il y avait encore les quatre vers suivants, qui furent
+supprimés comme contenant une morale contraire à
+la religion et aux lois de l'État:</p>
+
+<p class="verse">Ces satisfactions n'apaisent point mon âme;<br />
+Qui les reçoit n'a rien; qui les fait, se diffame;<br />
+Et de tous ses accords, l'effet le plus commun,<br />
+Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un.</p>
+
+<p>Corneille se montra très-choqué d'une innocente
+plaisanterie de Racine qui, parodiant le vers de Don
+Diègue, avait mis à peu près le même dans la bouche
+d'un sergent, en lui faisant dire:</p>
+
+<p class="verse">Les rides sur son front gravaient tous ses exploits,</p>
+
+<p>Une foule d'anecdotes se rapportent à la tragédie
+du <i>Cid</i>. En voici deux entre mille:</p>
+
+<p>Baron, père du fameux Baron et assez bon acteur,
+mais bien loin de valoir son fils, mourut assez jeune
+pour avoir, dans le rôle de Don Diègue, poussé du
+pied l'épée que le comte de Gomas lui fait tomber
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+des mains. Il se blessa légèrement, négligea cette
+blessure, la gangrène s'y mit, et comme il refusa de
+se faire couper la jambe, disant qu'un roi de théâtre
+se ferait huer avec une jambe de bois, il succomba.</p>
+
+<p>Son fils reprit le rôle; mais étant remonté à quatre-vingts
+ans sur le théâtre qu'il avait abandonné pendant
+trente années, lorsque, dans le rôle de Rodrigue,
+il prononça d'un ton nazillard ces deux fameux vers:</p>
+
+<p class="verse"><i>Je suis jeune, il est vrai</i>, mais aux âmes bien nées<br />
+La valeur n'attend pas le nombre des années,</p>
+
+<p>la salle entière retentit d'un immense éclat de rire.
+Un Rodrigue de quatre-vingts ans était chose si
+amusante!</p>
+
+<p>Baron recommença sa déclamation, et les rires
+éclatèrent de plus belle; l'acteur s'avança et dit
+alors aux spectateurs:</p>
+
+<p>«Messieurs, je m'en vais recommencer pour la
+troisième fois; mais je vous avertis que si l'on rit
+encore, je quitte le théâtre.» Baron était tellement
+aimé qu'on se tut; malheureusement, quand vint la
+scène où Rodrigue se jette aux genoux de Chimène,
+Rodrigue-Baron tomba bien aux pieds de sa belle
+maîtresse; mais en vain le pressa-t-elle de se relever,
+il ne le put sans le secours de deux valets appelés de
+la coulisse. L'illusion n'était plus possible, Baron
+abandonna le rôle à plus jeune que lui.</p>
+
+<p>Il semble que <i>le Cid</i> ait ouvert à Corneille un filon
+de mine de chefs-d'&oelig;uvre, car on voit le grand
+poëte abandonner brusquement les comédies légères
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+qui avaient commencé sa réputation, pour jeter coup
+sur coup à la scène: <i>les Horaces</i> et <i>Cinna</i> en 1639,
+<i>Polyeucte</i> en 1640.</p>
+
+<p>Lorsque la belle tragédie des <i>Horaces</i> parut au
+théâtre, le bruit se répandit que l'Académie ferait
+encore des observations et prononcerait son jugement
+comme sur <i>le Cid</i>, ce qui fit dire: Horace fut
+condamné par les duumvirs et absous par le peuple.
+L'acteur Baron, le Talma du dix-septième siècle, fut
+à peu près le seul qui sut faire comprendre le rôle si
+difficile d'Horace, et prononcer ce fameux vers:</p>
+
+<p class="verse">Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,</p>
+
+<p>de façon à bien indiquer la pensée de l'auteur. Corneille
+l'en félicita et s'en montra fort satisfait. On
+raconte, à propos de cette tragédie, que dans une
+représentation, l'actrice chargée du rôle de Camille,
+au lieu de dire:</p>
+
+<p class="verse">Que l'un de vous me tue et que l'autre me venge,</p>
+
+<p>s'étant trompée, s'écria:</p>
+
+<p class="verse">Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange</p>
+
+<p>ce qui mit le public tellement en belle humeur qu'on
+eut peine à continuer la pièce. Dans une autre représentation,
+une circonstance imprévue vint beaucoup
+embarrasser <i>Camille</i>. Les actrices jouaient encore la
+tragédie et la comédie avec le costume, non <i>de l'époque
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+de leurs rôles</i>, mais dans celui de mode à leur
+époque à elles. Un jour que Camille des <i>Horaces</i>,
+après avoir lancé son imprécation contre Rome,
+fuyait vers la coulisse où elle doit être immolée, ses
+pieds s'embarrassèrent dans la queue traînante de sa
+robe et elle tomba. L'Horace de la scène, faisan
+aussitôt trêve à sa fureur, met le chapeau à la main
+et avec la plus exquise galanterie, offre l'autre à l'actrice
+pour la relever et la conduire dans la coulisse,
+puis se coiffant brusquement, reprenant sa colère un
+instant interrompue et rentrant dans son rôle, il s'élance
+le fer levé pour tuer brutalement Camille. Jamais
+meurtre de comédie ne causa une si forte explosion
+d'hilarité. Le grand Baron n'eût pas manqué de tuer
+Camille tombée à ses pieds, dût-il ensuite lui offrir la
+main une fois la toile abaissée.</p>
+
+<p>On raconte qu'un révérend Père, prêchant un nouveau
+converti et l'engageant à abandonner son affection
+pour une jeune fille de la religion réformée, en
+eut pour réponse ces deux beaux vers des <i>Horaces</i>:</p>
+
+<p class="verse">Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,<br />
+Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.</p>
+
+<p>Après <i>les Horaces</i>, et dans la même année 1639,
+parut la magnifique tragédie de <i>Cinna</i>. Deux chefs-d'&oelig;uvre
+en moins d'un an, c'était de la part du poëte
+s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna
+est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus
+admirable création de Corneille, cependant ce dernier
+lui préférait <i>Rodogune</i>. On prétend que Louis XIV
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+dit un jour, en sortant du théâtre où il venait d'entendre
+la fameuse scène de la clémence d'Auguste:
+«Si, après la représentation de <i>Cinna</i>, on m'avait demandé
+la grâce du chevalier de Rohan, je l'aurais
+accordée.» <i>Cinna</i> devait être dédiée au cardinal Mazarin;
+mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur
+que ce ministre, aussi avare que son prédécesseur
+était généreux, ne lui ferait aucun présent, Corneille
+l'adressa à M. de Montauron qui lui envoya mille
+pistoles, de là vint le nom d'<i>épîtres à la Montauron</i>,
+donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de
+<i>Cinna</i> fit une telle impression sur le grand Condé,
+qu'on vit couler ses larmes. A l'une des représentations,
+le vieux maréchal de La Feuillade fit une observation
+très-fine. Il était sur le théâtre, comme
+c'était encore l'usage, alors, pour beaucoup de grands
+personnages. <i>Auguste</i> venait de dire ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,<br />
+Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes
+le <i>soyons amis, Cinna</i>.</p>
+
+<p>Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra
+tout interdit: «Mais non, lui dit La Feuillade après
+la pièce; ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est
+Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite
+et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en
+disait autant, je le remercierais de cette amitié.»</p>
+
+<p>Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était
+habitué à des déclamations boursoufflées d'acteurs de
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+mauvais goût mugissant les beaux vers de Corneille,
+au lieu de les dire. La démarche noble, simple, majestueuse
+du nouveau comédien ne fut pas goûtée
+d'abord; mais lorsque dans le tableau de la conjuration,
+on le voit pâlir et rougir rapidement, le feu et
+la vérité de son jeu enlevèrent tous les suffrages.</p>
+
+<p>Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon
+acteur, Dufresne, mais dont le talent était loin d'égaler
+celui de Baron. Ce Dufresne imagina un jour un
+singulier moyen, ou si l'on veut, une <i>singulière ficelle</i>,
+pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au
+moment où il prononça ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Ici le fils baigné dans le sang de son père,<br />
+Et, sa tête à la main, demandant son salaire,</p>
+
+<p>il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita
+de sa main droite jusqu'alors cachée derrière son
+dos, son casque surmonté d'une plume rouge. Cela
+produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup.
+Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût
+aussi bien accueillie de nos jours, et que semblable
+jonglerie produisît autre chose que des rires, des
+huées et des coups de sifflet.</p>
+
+<p>Deux ans après cette avalanche de chefs-d'&oelig;uvre,
+en 1641, le grand Corneille donna la belle tragédie
+de <i>la Mort de Pompée</i>. Une femme de beaucoup
+d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant
+qu'elle ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop
+grand nombre de héros qui s'y trouvaient, ce qui
+l'empêchait de fixer son choix. La fameuse Ninon de
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui
+l'ennuyait de son amour et de ses soupirs, lui répondit
+un jour plaisamment par ce vers de la tragédie
+de <i>Pompée</i>:</p>
+
+<p class="verse">Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr.</p>
+
+<p>On prétend que le futur maréchal avait alors pour
+rival préféré auprès de Ninon, le danseur Pécourt.
+Ayant un jour trouvé chez Ninon, Pécourt, vêtu
+d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda
+dans quel corps il servait:&mdash;«Monsieur, lui répondit
+Pécourt blessé du persiflage, je commande à un corps
+où vous servez depuis longtemps.»</p>
+
+<p>Ayant donné à la scène française quatre tragédies
+qui y sont encore après plus de deux siècles et
+qui resteront tant que le goût du beau se conservera
+dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir
+reposer son génie et revenir pour se délasser à son
+genre primitif. Il composa <i>le Menteur</i>, belle comédie
+en cinq actes qu'il tira de l'Espagnol <i>Lopez de Vega</i>
+et qu'il fit jouer en 1642.&mdash;Je donnerais, disait-il
+un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur
+de la comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête
+à ce nouveau produit du grand poëte qui donna l'année
+suivante (1643), une autre comédie intitulée
+<i>la Suite du Menteur</i>. Elle eut moins de succès; cependant,
+un peu plus tard, elle réussit assez bien sur
+le théâtre du Marais.</p>
+
+<p>Après cinq années de repos, la muse tragique inspira
+à son grand poëte <i>Rodogune</i> (1646), composition
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+pour laquelle l'auteur eut toujours un faible et qu'il
+préférait à ses autres chefs-d'&oelig;uvre, peut-être parce
+qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que
+les précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à
+faire le scenario. Corneille avait déjà produit seize
+grandes compositions dramatiques, il avait quarante
+ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il devait
+encore donner au théâtre de bonnes tragédies,
+des comédies d'un grand mérite; mais le temps des
+<i>Horaces</i>, des <i>Cinna</i> commençait à s'éloigner de lui.
+Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la jeunesse.
+Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre,
+mais elle refroidissait peu à peu son génie.
+Le poëte, après être monté jusqu'au faîte du sublime,
+redescendit lentement et une à une les marches qui
+l'y avaient conduit.</p>
+
+<p>Voici une anecdote assez plaisante relative à la
+tragédie de <i>Rodogune</i>:</p>
+
+<p>A l'une des premières représentations, un soldat en
+faction sur le théâtre écoutait avec l'attention la plus
+soutenue. A plusieurs reprises, il avait essayé par
+divers signes, de faire comprendre à <i>Antiochus</i> que
+le meurtrier de son frère était <i>Cléopâtre</i>. Enfin, lorsque
+le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune:</p>
+
+<p class="verse">. . . . . . . Une main qui nous fut chère...<br />
+Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?<br />
+Est-ce vous? etc...</p>
+
+<p>le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut,
+en désignant <i>Cléopâtre</i>:</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs
+en scène eurent tant de peine à reprendre leur
+sérieux, que cet incident faillit compromettre le succès
+de la pièce qu'on acheva très-difficilement.</p>
+
+<p>La tragédie de <i>Théodore</i>, que Corneille fit jouer
+quelque temps après celle de <i>Rodogune</i> est loin de
+valoir celle-ci. On raconte à propos de celle pièce,
+que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:</p>
+
+<p class="verse">On la verrait offrir d'une âme résolue,<br />
+A l'époux sans macule une épouse impolue.</p>
+
+<p>s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire
+ainsi?» Il fut étonné d'apprendre que c'était son
+cher oncle, le grand Corneille.</p>
+
+<p>La tragédie d'<i>Héraclius</i> suivit en 1647 celle de
+<i>Théodore</i>. Elle ne vaut guère mieux quoiqu'elle servît
+de modèle à beaucoup de copies. L'abbé Pellegrin
+appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs
+tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe.
+Il lui fait allusion, lorsqu'il écrit dans son <i>Art
+poétique</i>:</p>
+
+<p class="verse">Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,<br />
+De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.<br />
+Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,<br />
+D'un divertissement me fait une fatigue.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille
+assistant à la reprise de cet ouvrage, quelques années
+après qu'il l'eut composé, avoua n'y plus rien du tout
+comprendre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+En 1650, l'auteur du <i>Cid</i> fut sollicité pour faire
+une tragédie qui pût prêter à une mise en scène
+splendide, avec machines et décorations. On voulait
+amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa minorité.
+La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour
+avoir un spectacle dans le genre des opéras de Venise.
+La pièce fut faite, elle porta le nom d'<i>Andromède</i>
+et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon, dont la
+salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement
+à la circonstance. L'ouvrage eut un immense succès,
+si bien que les acteurs du Marais s'empressèrent de
+la reprendre et ils eurent raison, car tout Paris y courut.
+Seulement ce ne fut plus, comme pour <i>Cinna</i>,
+comme pour <i>Rodogune</i>, à de beaux vers que Corneille
+dut le retentissement de sa pièce, mais à la première
+apparition sur la scène d'un vrai cheval représentant
+Pégase. Jamais encore on n'avait osé
+commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que
+si le théâtre du Cirque fût inopinément tombé au milieu
+de Paris au dix-septième siècle, avec ses chevaux
+caparaçonnés et sa brillante mise en scène, il eût fait
+fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour
+<i>Andromède</i> que pour le cheval qui jouait son rôle en
+acteur consommé. Il marquait une ardeur guerrière,
+il poussait, au moment opportun, des hennissements,
+il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se
+lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est
+vrai que ce bon public français, toujours le même,
+ne pouvait voir dans la coulisse un brave homme
+vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le
+pauvre animal, objet de son admiration, était à jeun
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+et ne soupait qu'après avoir fourni son emploi avec
+l'instinct que donnent à tout être vivant la faim et la
+soif.</p>
+
+<p><i>Don Sanche d'Aragon</i>, comédie héroïque, parut
+en 1651, après <i>Andromède</i>, ou si l'on veut, après le
+cheval d'<i>Andromède</i>. Cette pièce eut d'abord un
+succès; mais le prince de Condé, dont le goût faisait
+autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste,
+elle tomba bien vite et fut reléguée longtemps sur les
+planches de province. On y trouve de beaux vers,
+cependant, et de belles scènes, et on la reprit plusieurs
+fois sur les théâtres de Paris.</p>
+
+<p>Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent
+pas de beautés, mais qui ne sont plus à la hauteur
+de ses belles conceptions, parut vouloir se relever
+par la tragédie de <i>Nicomède</i>, jouée en 1652, et
+qui eut un très-grand retentissement. Toutefois,
+disons-le, ce retentissement fut en partie dû à cette
+circonstance, qu'à l'époque où on représenta l'ouvrage,
+les princes sortaient de prison et que plusieurs
+scènes semblaient une allusion à cet événement.</p>
+
+<p>En 1653, parut <i>Pescharite, roi des Lombards</i>,
+tragédie qui n'eut aucun succès, c'était le premier
+échec grave de Corneille sur la scène. Il en fut si
+chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut d'abandonner
+le théâtre, et se mit à traduire en vers
+français l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>. Ce qui surtout
+avait fait tomber la pièce, c'est que le public s'était
+montré indigné de voir un mari racheter sa femme
+au prix de son royaume. La bouderie de Corneille
+avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+été un serment de buveur, l'<i>Imitation</i> resta inachevée
+sur sa table, et <i>&OElig;dipe</i>, avec les beaux vers qu'il renferme,
+parut radieux aux yeux du public qui retrouva
+avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été
+fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à
+l'art dramatique l'homme de génie qui avait tant fait
+déjà pour la saine littérature.</p>
+
+<p>L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie
+de <i>la Toison d'or</i>, pour être représentée au
+château de Neubourg, chez le marquis de Sourdeac,
+à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix
+avec l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua
+avec les danses et la musique, mais elle ne resta pas
+longtemps au théâtre. Elle fut reprise en 1683, avec
+un prologue de La Chapelle.</p>
+
+<p><i>Sertorius</i> succéda à la <i>Toison d'or</i> en 1662. <i>Sertorius</i>
+a des scènes d'une grande beauté, et on prétend
+que Turenne, après avoir entendu cette tragédie, s'écria:&mdash;«Où
+donc Corneille a-t-il appris l'art de la
+guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à
+autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des
+éclairs qui brillaient d'un vif éclat, puis venant à
+s'éteindre, laissaient les admirateurs de son immense
+talent dans un clair-obscur. C'est ce qui arriva lorsqu'il
+voulut traiter le sujet de <i>Sophonisme</i>, déjà mis
+cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais,
+par Marmet, par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin
+d'une façon assez brillante par Mairet. La Grange-Chancel
+et Voltaire ont également fait leur tragédie
+de <i>Sophonisme</i>. Celle de Corneille ne réussit pas, non
+plus que la pièce d'<i>Othon</i>, donnée par lui en 1664,
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+et qui manque d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il
+dit dans son <i>Art Poétique</i>:</p>
+
+<p class="verse">Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir<br />
+Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;<br />
+Et qui, des vains efforts de votre rhétorique<br />
+Justement fatigué, s'endort ou vous critique.</p>
+
+<p>Les deux tragédies d'<i>Agésilas</i> et d'<i>Attila</i>, en 1666
+et en 1667, n'étaient pas faites pour venger Corneille
+de <i>Sophonisme</i> et d'<i>Othon</i>. Cependant, elles eurent
+Chapelain pour grand admirateur. On connaît l'épigramme
+de Boileau:</p>
+
+<p class="verse">Après l'<i>Agésilas</i><br />
+<span class="i4">Hélas!</span><br />
+Mais après l'<i>Attila</i><br />
+<span class="i4">Holà!</span></p>
+
+<p>Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre
+sur le sens de cette épigramme et la traduisit à
+son avantage. <span class="smcap">Hélas!</span> d'après lui, voulait dire que
+l'<i>Agésilas</i> inspirait la pitié, qu'ainsi elle remplissait le
+but de la tragédie, et le <span class="smcap">HOLA</span>mis après l'<i>Attila</i>, indiquait
+que c'était le <i>nec plus ultrà</i> de l'art.</p>
+
+<p><i>Attila</i> avait été composé par Corneille pour se venger
+des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, qui
+commençaient à préférer le talent jeune et pur de
+Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa
+tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le
+célèbre La Thorillière lui prêta l'appui de sa belle
+diction. Malgré cela, cet ouvrage ne resta pas au
+théâtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+<i>Tite et Bérénice</i>, représenté en 1670, était de plusieurs
+degrés au-dessous des deux précédentes tragédies,
+Boileau disait d'elle que c'était du <i>galimatias
+double</i>, c'est-à-dire du galimatias que non-seulement
+le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il
+avait raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:</p>
+
+<p>Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier
+avec le soin qu'il apportait toujours à se rendre
+compte des moindres intentions de l'auteur; mais il
+trouva tellement d'obscurité dans les pensées et dans
+les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie.
+Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer
+qu'il n'y entendait rien.&mdash;Attendez, dit-il à Baron,
+Corneille vient souper chez moi ce soir, soyez des
+nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron accepte,
+et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou,
+l'embrasse et le prie de lui expliquer plusieurs vers.
+Corneille, après les avoir examinés quelque temps,
+dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas trop bien
+non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les
+comprendra pas, les admirera.»</p>
+
+<p><i>Pulchérie</i>, tragi-comédie, et <i>Surena</i>, tragédie,
+furent, en 1672 et en 1674, les deux dernières pièces
+de Corneille, si nous en exceptons la tragi-comédie-ballet
+de <i>Psyché</i>, faite en collaboration avec Molière
+et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.</p>
+
+<p><i>Psyché</i> fut une dernière galanterie de Corneille à
+Louis XIV. Déjà bien vieux pour un poëte, puisqu'il
+avait soixante-cinq ans, il consentit à plier son mâle
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+génie que l'âge rendait sec et sévère, jusqu'à composer
+un pastiche pour amuser un roi jeune encore et
+aimant le plaisir. Molière fit le premier acte de cette
+espèce de pastorale, et quelques scènes détachées
+ainsi que le prologue; Corneille s'assujettit à broder
+sur le plan du grand comédien, Quinault composa les
+paroles de la musique et le fameux Lully la partition.</p>
+
+<p>Grâce à cette condescendance, le théâtre et la
+littérature furent dotés d'un morceau qui a passé
+longtemps pour un des plus tendres et des plus naturels
+qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore,
+excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à
+l'Amour. Le grand roi goûta fort cette jolie pièce.
+Les deux rôles principaux, celui de l'Amour et celui
+de Psyché, furent remplis par le fils du fameux Baron
+et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut
+mise à la scène.</p>
+
+<p>Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec
+tant de feu, que le duc d'Orléans, dont l'actrice était
+la maîtresse, en conçut des soupçons et de la jalousie.
+Il eut avec elle une explication orageuse qui se termina
+par l'aveu de sa flamme pour son camarade et
+par sa rupture avec l'altesse royale.</p>
+
+<p>Le grand Corneille acquit une gloire immortelle;
+mais il ne fit pas fortune ou du moins il n'en laissa
+guère après lui. Admiré des plus grands princes, jalousé
+par un grand ministre, estimé des plus grands
+hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les
+plus spontanés et les plus délicats de son vivant; sa
+mort fut un deuil général, et bien longtemps après
+qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+que nous allons le dire, fut honorée dans la personne
+de ses descendants.</p>
+
+<p>Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on
+ne l'avait pas vu depuis deux ans; à l'instant même
+les acteurs s'interrompent, le grand Condé, le prince
+de Conti, tous les personnages alors sur la scène se
+lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre
+applaudit; des acclamations se font entendre de toutes
+parts, et malgré sa modestie, il lui est impossible de
+se dérober à cette manifestation spontanée, à cette
+véritable ovation.</p>
+
+<p>A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent
+l'honneur de lui faire faire un service funèbre.
+Un acteur fit ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Puisque <i>Corneille</i> est mort, qui nous donnait du pain,<br />
+Faut vivre de <i>Racine</i>, ou bien mourir de faim.</p>
+
+<p>En 1750, près de soixante-dix années après la
+mort de Pierre Corneille, il restait encore un de ses
+petits-neveux, et le descendant du grand poëte n'était
+pas heureux. On le sut, et un des admirateurs du
+<i>Cid</i> eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du
+Théâtre-Français une représentation à son bénéfice.
+C'est peut-être le premier exemple de cet usage
+depuis si fréquent. La Comédie-Française mit à
+<i>ce bénéfice</i> un empressement qui ne fut égalé que
+par celui du public à répondre à cette pensée généreuse.
+On choisit pour la représentation, <i>Rodogune</i>,
+la tragédie de prédilection de Corneille, et <i>les
+Bourgeoises de qualité</i>, comédie dans laquelle presque
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+toute la troupe est en scène, et qui fut adoptée
+par cette raison, chacun voulant contribuer à cette
+bonne &oelig;uvre. La soirée fut des plus brillantes, elle
+produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il
+parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler
+l'attention de ce poëte riche, généreux et courant
+après la gloire, sur la fille du petit-neveu de Corneille.
+Voltaire maria et dota cette jeune personne. La dot
+fut le prix d'une belle édition des &oelig;uvres de l'auteur
+des <i>Horaces</i>, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur
+et qui se fit par souscription.</p>
+
+<p>Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les
+descendants du grand poëte dramatique qui sont la
+cause première, peut-être, de deux innovations heureuses
+pour les artistes et pour les lettres, les représentations
+à bénéfice et les éditions par souscription.</p>
+
+<p>Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas
+Corneille, qui voulut marcher sur ses traces et, se
+sentant la verve poétique, s'essaya de bonne heure
+au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique
+Boileau, si <i>Thomas</i> n'avait pas été le frère de
+<i>Pierre</i>, son nom de Corneille eût brillé d'un grand
+éclat. Il ne produisit pas des chefs-d'&oelig;uvre comme
+<i>Cinna</i>, <i>les Horaces</i>, <i>Rodogune</i>; mais il donna de
+belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies,
+bien conduites, bien versifiées, et que le public de
+cette époque loua et applaudit. Plusieurs sont restées
+à la scène, où elles sont encore de nos jours. C'est à
+tort que l'auteur de <i>l'Art poétique</i> prétend que Thomas
+Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et
+qu'il semble s'être étudié à copier les défauts de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+frère. Ce jugement est partial, injuste, et la postérité
+comme les contemporains n'ont pas voulu le ratifier.
+Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le
+portrait de cet auteur dramatique:</p>
+
+<p class="verse">Voyant le portrait de Corneille,<br />
+Gardez-vous de crier merveille;<br />
+Et dans vos transports n'allez pas<br />
+Prendre ici <i>Pierre</i> pour <i>Thomas</i>.</p>
+
+<p>Thomas Corneille se montra observateur fidèle des
+règles de l'art. En général, dans ses pièces, la partie
+théâtrale est bien entendue. Les situations sont variées,
+naturellement amenées et habilement conduites.
+Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait
+avec plaisir la supériorité de son aîné, qu'il appelait
+toujours le grand Corneille, et ce dernier, à son tour,
+a souvent dit qu'il eût voulu être l'auteur de plusieurs
+des comédies de celui que Boileau désignait
+sous le nom de <i>cadet de Normandie</i>.</p>
+
+<p><i>Ariane</i>, jouée en 1672; <i>le Comte d'Essex</i> (1678),
+<i>Camma</i> (1661), <i>Commode</i> (1658), <i>Timocrate</i> (1656)
+sont des tragédies qui ont de la valeur et qui eurent
+du succès. <i>L'Inconnu</i> (1675), <i>le Festin de Pierre</i>
+(1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles,
+sont des comédies qui méritaient mieux que des critiques
+peu loyales. Était-ce la faute de Thomas Corneille,
+si, avant lui et en même temps que lui, les
+plus belles productions dramatiques qui aient encore
+paru, étaient représentées sous le même nom que le
+sien?</p>
+
+<p>Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709,
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+vingt-cinq ans après son frère, il avait alors quatre-vingt-quatre
+ans. Le plus bel éloge qu'on puisse faire de
+lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie
+à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent
+les deux s&oelig;urs; ils vécurent toujours ensemble,
+dans la même maison, et, après vingt-cinq ans
+de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le
+partage des biens de leurs femmes.</p>
+
+<p>Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages,
+tragédies, tragi-comédies, comédies et même
+opéras; mais il ne réussit pas dans ce dernier genre.
+Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on lui
+demandait de déclamer une de ses pièces, comme
+c'était alors l'usage dans les salons des grands personnages,
+il le faisait sans avoir recours au manuscrit.
+A l'inverse de son frère, il avait une diction
+facile et heureuse.</p>
+
+<p>Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de
+l'<i>Ariane</i> de Thomas Corneille, à propos de l'actrice
+chargée du principal rôle, la Champmeslé, qu'elle appelait
+sa belle-fille, parce qu'elle était entretenue par
+son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos
+prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut
+son triomphe.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait
+deux grands théâtres à Paris, celui de l'Hôtel de
+Bourgogne et celui du Marais. Le premier avait le pas
+sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français
+sur l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas
+Corneille étaient jouées sur le théâtre du Marais.</p>
+
+<p>Un jour que le public redemandait l'<i>Ariane</i>, l'acteur
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+Dancourt s'avança timidement sur le devant de
+la scène, fort embarrassé pour expliquer d'une manière
+convenable qu'on ne pouvait donner cette tragédie,
+vu la position, que nous appellerions aujourd'hui
+<i>intéressante</i>, de mademoiselle Duclos. Enfin,
+il était parvenu, à l'aide d'un geste assez significatif,
+à se faire comprendre, lorsque l'actrice, qui le guettait
+des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui applique
+un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre:
+«Messieurs, dit-elle, à <i>demain l'Ariane</i>.» Au commencement
+du règne de Louis XV, la <i>Clairon</i> joua
+aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint un grand succès.</p>
+
+<p><i>Le Comte d'Essex</i>, tragédie dans laquelle brilla
+la belle mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un
+homme de beaucoup d'esprit: «J'ai vu une reine
+parmi les comédiens.»</p>
+
+<p><i>Le Festin de Pierre</i>, comédie de Molière, fut jouée
+par sa troupe en 1665; mais alors cette pièce était
+en prose. Molière proposa à Thomas Corneille de la
+mettre en vers, ce qu'il fit, et pour être agréable à
+l'auteur de <i>Tartuffe</i> et pour que cette condescendance
+lui devînt profitable à lui-même. Ce fut en 1667
+que cette comédie parut sur la scène, écrite par Corneille.
+Le succès qu'eut en tout temps le sujet de
+cette pièce, est prodigieux. Il fut apporté en France
+par les comédiens italiens qui l'avaient pris au théâtre
+espagnol de <i>Tirso di Molina</i>. Le titre primitif était
+<i>el Combibado de Pietra</i>, ce qui signifie <i>le Convié de
+Pierre</i>, c'est-à-dire la statue de Pierre <i>conviée à un
+repas</i>, dont on fit <i>le Repas</i>, <i>le Festin de Pierre</i>, parce
+que la statue invitée était celle d'un commandeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+appelé <i>Don Pedro</i>. Il n'y a pas de théâtre, il n'y a
+pas de troupe dramatique qui n'ait eu, sous un nom
+ou sous un autre, son <i>Festin de Pierre</i>. Devillers en
+1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le
+donnèrent sur diverses scènes, les uns pour les comédiens
+du Marais, les autres pour ceux de l'Hôtel
+de Bourgogne; enfin, Molière et Thomas Corneille
+pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux
+auteurs y avait hasardé quelques traits un peu forts
+que le second a retranchés, entre autres une scène où
+Don Juan dit à un pauvre qui lui demande l'aumône:
+«Tu passes ta vie à prier Dieu, il te laisse mourir de
+faim! prends cet argent, je te le donne pour l'amour
+de l'humanité.»</p>
+
+<p>Corneille le jeune ne dédaignait aucun genre, son
+heureuse facilité et son désir de se produire au théâtre,
+lui ont fait essayer depuis la tragédie jusqu'à
+l'opéra où il ne réussit nullement, quoique Lully fût
+son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra
+à la scène une comédie héroïque en cinq actes et en
+vers, avec prologue et divertissements, le tout mêlé
+de musique et de danses. Cette pièce, appelée <i>l'Inconnu</i>,
+eut un très-grand nombre de représentations,
+dont trente-trois consécutives, ce qui était alors assez
+rare. Il la fit avec <i>Visé</i>, qui travailla également à un
+autre ouvrage, <i>la Devineresse</i>, donnée en 1679. A
+la reprise de <i>l'Inconnu</i>, Thomas Corneille y ajouta,
+dans le divertissement du cinquième acte, une chanson
+de paysanne qui fit fureur, la voici:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">Ne frippez poan mon bavolet;</span><br />
+<span class="i2">C'est aujordi dimanche.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+<span class="i3">Je vous le dis tout net:</span><br />
+<span class="i2">J'ai des épingles sur une manche.</span><br />
+<span class="i2">Ma main pèse autant qu'all'est blanche,</span><br />
+<span class="i2">Et vous gagnerez un soufflet:</span><br />
+<span class="i2">Ne frippez poan mon bavolet;</span><br />
+<span class="i3">C'est aujordi dimanche.</span><br />
+<span class="i1">Attendez à demain que je vase à la ville,</span><br />
+<span class="i3">J'aurai mes vieux habits;</span><br />
+<span class="i4">Et les lundis,</span><br />
+<span class="i2">Je ne sis pas si difficile;</span><br />
+<span class="i3">Mais à présent, tout franc,</span><br />
+<span class="i2">Si vous faites l'impertinent,</span><br />
+<span class="i2">Si vous gâtez mon linge blanc,</span><br />
+<span class="i1">Je vous barrai comme il faut de la hâte;</span><br />
+<span class="i1">Je vous battrai, pincerai, piquerai;</span><br />
+<span class="i1">Je vous moudrai, grugerai, pilerai;</span><br />
+Menu, menu, menu, comme la chair en pâte.<br />
+Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tâte,<br />
+<span class="i1">Que je cachons sous not' bonnet.</span><br />
+<span class="i1">Ne frippez poan mon bavolet;</span><br />
+<span class="i2">C'est aujordi dimanche.</span></p>
+
+<p>Bien longtemps après la mort des deux auteurs, le
+roi Louis XV, encore fort jeune, fit représenter cette
+comédie au palais des Tuileries. Dans un ballet-intermède,
+il dansa, ainsi que tous les jeunes seigneurs
+de la cour. Ce fut une des dernières fois qu'on sacrifia
+à ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et
+qui nous semblerait aujourd'hui une monstruosité.</p>
+
+<p><i>La Devineresse</i>, dont nous venons de parler, est une
+comédie en prose, en cinq actes, et assez médiocre.
+Elle eut une grande vogue d'actualité. On parlait alors
+beaucoup dans le monde des empoisonnements de la
+fameuse Brinvilliers et de la poudre de succession;
+or, c'est à la Voisin qu'on fait allusion dans la pièce,
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+et cette empoisonneuse y est désignée sous le nom de
+madame <i>Jobin</i>. Quoi qu'il en soit, <i>la Devineresse</i>
+rapporta, dit-on, la somme énorme de cinquante
+mille livres, quatre fois peut-être davantage que la
+plus belle tragédie de Pierre Corneille.</p>
+
+<p>Thomas fit ses trois meilleures tragédies en l'espace
+de cinq ans, et étant encore assez jeune: ce sont
+<i>Timocrate</i>, en 1656; <i>Commode</i>, en 1658, et <i>Camma</i>,
+en 1661.</p>
+
+<p><i>Timocrate</i> fut donnée quatre-vingts fois de suite et
+toujours avec un égal succès et un succès tel, que
+Louis XIV, chose des plus rares, vint exprès au
+théâtre du Marais, où l'on représentait les compositions
+de Thomas Corneille, pour assister à l'une des
+représentations. Les acteurs étaient excédés de jouer
+cette tragédie que le public la demandait encore.
+Enfin, un beau jour, ils députèrent un des leurs qui,
+s'avançant sur le bord de la scène, dit au parterre:
+«Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre <i>Timocrate</i>;
+pour nous, nous sommes las de le jouer;
+nous courons risque d'oublier nos autres pièces,
+trouvez bon que nous ne le représentions plus.» Les
+comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, de beaucoup supérieurs,
+par le talent, à ceux du Marais, voulurent
+la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de leurs
+confrères du <i>second</i> théâtre, qu'ils y renoncèrent.</p>
+
+<p>La tragédie de <i>Commode</i> eut également le privilége
+de faire déplacer Louis XIV ainsi que toute la
+Cour qui vint mêler ses applaudissements à ceux du
+public.</p>
+
+<p><i>Camma</i> fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne et l'affluence
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+fut si considérable, que la scène était littéralement
+envahie par les grands personnages qu'on ne
+pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine à
+se remuer et cette vogue les décida à jouer les jeudis,
+ce qu'ils ne faisaient jamais, car alors, les représentations
+sur le grand théâtre n'avaient lieu que trois
+fois par semaine, les dimanches, mardis et vendredis.
+Le dénouement habile et imprévu imaginé par Thomas
+Corneille pour cette tragédie, est un des principaux
+motifs du succès qu'elle obtint. Quelques jeux
+de scène heureux, et qu'on appelle aujourd'hui des
+<i>ficelles</i> en langage vulgaire de théâtre, contribuèrent
+également à la faire réussir.</p>
+
+<p><i>Laodice</i>, reine de Cappadoce, tragédie jouée en
+1668, fut moins bien traitée que les trois précédentes.
+A l'une des représentations de cette pièce,
+l'auteur en expliquait le sujet à un grand seigneur
+qui paraissait peu le comprendre. «La scène, lui
+disait-il, est en Cappadoce, il faut se transporter dans
+ce pays-là et entrer dans le génie de la nation.&mdash;Ah!
+très-bien, très-bien, reprit le courtisan, je crois
+que votre pièce n'est bonne qu'à être jouée sur les
+lieux.»</p>
+
+<p>Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille
+fit son <i>Achille</i>. Un des acteurs qui tint le rôle du héros
+grec avait été menuisier de son état. Se trouvant
+superbe sous son casque, il voulut avoir son portrait
+dans son costume de théâtre. Il fit prix avec le peintre;
+mais on prévint ce dernier que le comédien
+était un mauvais payeur. Le rapin peignit le bouclier
+de son Achille en détrempe. Le portrait fut trouvé
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de
+comédie refusa de payer le prix convenu. Le peintre
+feignit d'être très-content de ce qu'on lui offrait et
+engagea l'acteur à passer plusieurs fois sur le tableau
+une éponge imbibée de vinaigre, pour lui donner
+plus d'éclat. Le conseil fut suivi, mais aussitôt l'image
+d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot
+à la main.</p>
+
+<p>A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas
+Corneille essaya de composer des opéras pour supplanter
+Quinault, alors fort en vogue pour ce genre
+de pièces. Lully se prêta avec peine à ses désirs, et il
+avait raison, car il échoua complétement. C'est ainsi
+qu'en 1678, parut <i>Psyché</i>, composée pour Louis XIV,
+et fort peu appréciée, comme on disait alors, de la
+Cour et de la ville.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<p class="center"><b>RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1636 A 1652.</b></p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Richelieu</span>, poëte dramatique.&mdash;<i>La Comédie des Thuileries</i> (1635).&mdash;Colletet
+et de Saint-Sorlin.&mdash;Caractère de ce dernier.&mdash;Ses vers sur la violette.&mdash;Sa
+comédie d'<i>Aspasie</i> (1636).&mdash;La comédie des <i>Visionnaires</i>
+(1637).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Roxane.</i>&mdash;<span class="smcap">Voiture.</span>&mdash;Son épître à M. de
+Boutillier.&mdash;Anecdote relative à l'abbé <span class="smcap">d'Aubignac</span>.&mdash;<i>Mirame</i>, tragi-comédie
+(1639).&mdash;Efforts de Richelieu pour faire réussir cette pièce.&mdash;Peu
+de succès de <i>Mirame</i> à la première représentation.&mdash;Anecdote.&mdash;Deuxième
+représentation.&mdash;Joie enfantine du cardinal de Richelieu.&mdash;Anecdote
+relative à <span class="smcap">Bois-Robert</span>.&mdash;<i>Europe</i>, tragi-comédie (1643).&mdash;Tribulations
+de Desmarets à l'occasion d'<i>Europe</i>.&mdash;Richelieu sollicite la
+critique de l'Académie.&mdash;Sa colère.&mdash;Le public préfère <i>le Cid</i> à <i>Europe</i>.&mdash;Richelieu
+retire la pièce.&mdash;Le nombre des auteurs dramatiques
+tend à s'accroître au dix-septième siècle.&mdash;Les auteurs, les spectateurs
+de cette époque et ceux de l'époque actuelle.&mdash;Critique.&mdash;Les réclames.&mdash;Les
+premières représentations.&mdash;Les journaux.&mdash;Jodelet.&mdash;Première
+pièce faite en vue d'un acteur.&mdash;Auteurs contemporains de
+Corneille.&mdash;<span class="smcap">Bois-Robert.</span>&mdash;Ses pièces des <i>Apparences trompeuses</i>, de
+<i>l'Amant ridicule</i> et des <i>Orontes</i>, en 1652 et 1655.&mdash;Anecdote.&mdash;La
+cathédrale de Bois-Robert.&mdash;Ce qui donna lieu à la pièce des <i>Orontes</i>.&mdash;L'abbé
+<span class="smcap">Boyer</span>, célèbre par ses revers au théâtre.&mdash;Épigramme sur
+une de ses pièces.&mdash;<i>Clotilde.</i>&mdash;<i>Agamemnon.</i>&mdash;Anecdote.&mdash;Sonnet
+sur cette pièce.</p>
+
+<p class="p2">L'humanité est ainsi faite que bien rarement ici-bas
+on se contente du lot que la nature nous a dévolu
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+en partage. Le grand homme de guerre veut passer
+pour grand politique, le politique veut paraître poëte,
+l'historien a des prétentions à être habile stratégiste.
+Et chacun est plus flatté des éloges non mérités qu'on
+lui donnera sur la vertu qu'il veut avoir et qu'il n'a pas,
+que de ceux qu'il méritera par les qualités qu'il possède
+réellement. C'est ainsi que le cardinal de Richelieu,
+l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour
+l'unité et la grandeur de la France, se souciait assez
+peu qu'on vantât ses talents administratifs, sa haute
+capacité d'homme d'État, le génie avec lequel il gouvernait
+le royaume; mais il ne pardonnait pas la plus
+légère critique des tragédies médiocres dont il avait
+ou donné le sujet ou barbouillé quelques scènes.
+Richelieu, le grand Richelieu, voulait être avant tout
+un grand poëte, il ne jalousait pas le ministre qui lui
+tenait tête dans les conseils de l'Europe, mais il ne
+pouvait souffrir qu'on lui vantât les &oelig;uvres dramatiques
+de Corneille. Piqué de la muse tragique, il cherchait
+à se faire une réputation littéraire, il s'entourait
+de beaux esprits, il suivait le théâtre, il composait
+lui-même des pièces qu'il trouvait admirables et qu'il
+ne pouvait réussir à faire admirer. Les travers des
+grands sont quelquefois bons à quelque chose. Celui
+du ministre de Louis XIII aboutit, entres autres mesures
+heureuses pour la France et pour les lettres, à
+la création de l'Académie.</p>
+
+<p>En 1635, Richelieu, aidé des cinq auteurs qu'il
+faisait travailler à ses productions dramatiques, mit
+au monde une comédie en cinq actes intitulée: <i>Les
+Thuileries</i>. Cette pièce fut représentée dans le Palais-Cardinal
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+avec une sollicitude toute paternelle. L'Éminence
+en avait arrangé lui-même toutes les scènes.
+Corneille, un des auteurs, plus docile à la muse poétique
+qu'aux volontés du ministre, avait cru devoir
+faire quelques changements au troisième acte qui lui
+avait été confié. Cela déplut à Richelieu qui lui dit:&mdash;Il
+faut avoir un esprit de suite. Or, par <i>esprit de
+suite</i>, Son Éminence entendait une soumission aveugle
+aux volontés du supérieur; ce que nous appellerions
+de nos jours, en termes militaires, une obéissance
+passive.</p>
+
+<p>Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut
+prêt, le cardinal-ministre pria le poëte de lui prêter
+son nom, ajoutant qu'en retour, il lui prêterait sa
+bourse en quelque autre occasion.</p>
+
+<p>En outre les cinq auteurs furent nommés avec éloge
+dans le prologue, ils eurent un banc spécial dans une
+des meilleures places de la salle, et leurs pièces étaient
+toujours représentées devant le roi et devant toute
+la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir
+pour eux quelque agrément.</p>
+
+<p>Colletet, un des cinq de la comédie de Son Éminence,
+ayant porté à Richelieu le monologue dans
+lequel se trouve une description de la pièce d'eau des
+Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois
+vers:</p>
+
+<p class="verse">La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;<br />
+D'une voix enrouée et d'un battement d'aile,<br />
+Animer le canard qui languit auprès d'elle.</p>
+
+<p>Richelieu courut à son secrétaire, prit cinquante
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+pistoles, les mit dans la main de Colletet en lui disant
+que c'était seulement pour ces vers qu'il trouvait
+très-bien; mais que le roi n'était pas assez riche pour
+payer tout le reste.</p>
+
+<p>Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Armand, qui pour six vers m'a donné six cents livres,<br />
+Que ne puis-je, à ce prix, te vendre tous mes livres!</p>
+
+<p>Ce Colletet, qui n'était certes pas un grand génie,
+quoiqu'il fût un des quarante immortels, tenait quelquefois
+tête à Richelieu dans des discussions littéraires.
+Un jour, un flatteur disait au ministre, que rien
+ne pouvait lui résister.&mdash;Vous vous trompez, reprit
+le cardinal, je trouve dans Paris même des personnes
+qui me résistent. Colletet, qui a combattu hier
+avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voilà
+une grande lettre qu'il vient de m'écrire à ce sujet.</p>
+
+<p>La seule production de Colletet est la tragédie-comédie
+de <i>Cymiade</i>, jouée en 1642, écrite en prose
+par l'abbé d'Aubignac et mise en vers par lui. On
+voit que son bagage littéraire n'a pu le charger beaucoup
+ pour aller à l'immortalité.</p>
+
+<p>Parmi les écrivains d'un mérite relatif qu'il avait à
+sa dévotion, se trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin,
+né en 1595, qui dut à son crédit auprès de
+lui, d'être contrôleur-général de l'extraordinaire des
+guerres, secrétaire-général de la marine du Levant,
+et l'un des premiers des <i>quarante immortels</i>.</p>
+
+<p>Desmarets avait réellement beaucoup d'esprit et
+d'imagination, mais une imagination déréglée qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+n'enfantait habituellement que des chimères. Il donna
+plusieurs pièces au théâtre, et comme l'une de ses
+premières comédies porte ce titre: <i>les Visionnaires</i>,
+on dit de lui qu'il était le plus bel esprit de tous les
+visionnaires, et le plus visionnaire des beaux esprits.
+Il n'avait nullement de penchant pour le métier de
+poëte, et s'il <i>enfourcha Pégase</i>, ce ne fut que pressé,
+que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui
+lui fournissait lui-même ses sujets de compositions
+dramatiques, qui y travaillait avec lui et le comblait
+de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin qui fit les
+jolis vers sur la violette de la <i>Guirlande de Julie</i>:</p>
+
+<p class="verse">Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,<br />
+Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;<br />
+Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,<br />
+La plus humble des fleurs sera la plus superbe.</p>
+
+<p><i>Aspasie</i>, comédie en cinq actes et en vers (1636),
+fut le coup d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire
+qu'il en fut l'auteur bien malgré lui; voici comment:
+Richelieu lui ayant reconnu beaucoup d'intelligence,
+de facilité et d'esprit naturel, le pressa de composer
+quelque pièce pour le théâtre. Desmarets résista
+longtemps, mais il n'osa refuser au cardinal de chercher
+au moins un sujet convenable pour la scène. Il
+composa le <i>scenario d'Aspasie</i>.</p>
+
+<p>Richelieu trouva ce <i>scenario</i> fort à son goût, lui
+donna de grands éloges et finit par dire que celui qui
+l'avait imaginé était seul capable de le traiter avec
+succès. Toutes les objections du pauvre auteur, tous
+ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se résigner à
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+devenir poëte de par Son Éminence. Il s'exécuta donc
+de la meilleure grâce possible, et sa pièce, représentée
+devant le duc de Parme, fut beaucoup applaudie
+<i>par ordre</i> du ministre qui veilla à son succès.</p>
+
+<p>Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu,
+il lui demanda un ouvrage du même genre tous les
+ans. Le malheureux poëte sans le vouloir, pris au
+piége, prétexta le travail incessant que lui donnait
+un grand poëme héroïque, <i>Clovis</i>, auquel il consacrait
+tous ses moments, et qui devait faire la gloire
+du règne de Sa Majesté Louis XIII. Cette occupation,
+disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier à la poésie
+dramatique.</p>
+
+<p>Le cardinal ne prit pas le change, déclara qu'il n'avait
+pas assez de temps à vivre pour voir la fin de
+<i>Clovis</i>, que le tracas des affaires exigeait qu'il prît
+des distractions, que les représentations théâtrales
+de bonnes pièces en vers étaient ses plus douces distractions,
+que Desmarets étant né poëte et homme
+d'esprit, Desmarets lui devait son talent et ses veilles.
+L'argument était sans réplique, et lorsque le ministre
+tout-puissant du dix-septième siècle parlait ainsi,
+tout refus devenait impossible. Desmarets devint
+donc le collaborateur forcé de Son Éminence.</p>
+
+<p>Tous deux se mirent à l'&oelig;uvre, et en 1637 il vint
+au monde une comédie en cinq actes, de leur façon,
+<i>les Visionnaires</i>, que Molière et Boileau ont, par la
+suite, appelée un <i>détachement des petites maisons</i>,
+mais qui eut, dans le principe, un très-grand succès.
+Il est vrai de dire que la protection hautement déclarée
+du cardinal, alors plus souverain que le roi de
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+France, fut pour beaucoup dans les éloges du public
+et dans les applaudissements du parterre. En littérature
+comme en politique, la puissance du jour, tant
+qu'elle a le dessus, peut à peu près tout ce qu'elle
+veut, puis vient la réaction, puis vient le jugement
+de la postérité. On comprend que Richelieu tenait
+à faire réussir cette comédie, puisqu'il en était en
+grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait tracé
+les caractères et donné le sujet. Ce sujet était
+une allusion à l'époque. Ainsi, par une des visionnaires,
+celle qui aime Alexandre, le cardinal avait
+voulu désigner madame de Sablé, auprès de qui lui-même
+avait échoué, et pour se venger de laquelle il
+voulait donner à la belle insensible le ridicule de n'aimer
+que le héros de Macédoine. La coquette était
+madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plaît
+qu'au théâtre, était madame de Rambouillet. La
+quatrième, celle qui se croit adorée de tous les
+hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce
+dernier rôle fut fort utile à Molière pour créer le caractère
+de <i>Bélise</i> des <i>Femmes savantes</i>. La comédie
+des <i>Visionnaires</i> avait donc au moins le mérite de
+l'actualité. Plus tard, on se permit de nombreuses
+critiques sur cette pièce, Desmarets finit par en être
+choqué et mit en tête de sa préface ces quatre vers:</p>
+
+<p class="verse">Ce n'est pas pour toi que j'écris,<br />
+Indocte et stupide vulgaire;<br />
+J'écris pour les nobles esprits,<br />
+Je serais marri de te plaire.</p>
+
+<p>Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+travaillait avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put
+donner la moindre pièce sans qu'on ne l'attribuât en
+grande partie au cardinal. Ainsi <i>Roxane</i>, tragédie
+qui parut en 1640, fut, dit-on, écrite par son Éminence.
+A ce compte-là, le grand ministre eût passé
+son temps à rimer tant bien que mal. Quoi qu'il en
+soit, Voiture, dans le doute où il était sur la paternité
+de <i>Roxane</i>, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il
+en fit un éloge pompeux, ridicule même, dans son
+épître latine à M. de Boutillier de Chavigny, et il dut
+se féliciter de sa prudence, lorsqu'il vit les portes de
+l'Académie française refusées à l'abbé d'Aubignac
+qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage
+médiocre. Ce d'Aubignac (Hedelin) était un singulier
+personnage; chargé par Richelieu de l'éducation du
+duc de Fronsac, et récompensé de ses soins par deux
+abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour à tour
+grammairien, humaniste, poëte, antiquaire, prédicateur
+et romancier, il possédait le caractère le plus
+hautain, le plus difficile, et trouvait le moyen de se
+brouiller avec tout le monde. Ayant <i>commis</i> un insipide
+roman, <i>Mascarisse</i>, dont Richelet ne fit pas à
+son gré un assez grand éloge, il ne voulut plus voir
+son ami. Richelet lui écrivit:</p>
+
+<p class="verse">Hedelin, c'est à tort que tu te plains de moi,<br />
+<span class="i2">N'ai-je pas loué ton ouvrage?</span><br />
+<span class="i2">Pouvais-je plus faire pour toi</span><br />
+<span class="i1">Que de rendre un faux témoignage?</span></p>
+
+<p>Mais revenons au collaborateur du grand cardinal.
+En 1639 et en 1643, il prêta son nom à deux tragi-comédies,
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+<i>Mirame</i> et <i>Europe</i>, qui firent alors bien
+du bruit dans le monde des lettres et sur la scène
+française. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua
+si bel et si bien, montra un tel amour, fit de
+telles dépenses, qu'il est difficile de ne pas admettre
+qu'il en est réellement l'auteur. Du reste, <i>Mirame</i>
+et <i>Europe</i> sont des pièces aussi mauvaises l'une que
+l'autre.</p>
+
+<p><i>Mirame</i> lui coûta cent mille écus; car il voulut,
+pour la faire jouer, une salle de spectacle qu'il fit
+construire à grands frais dans le Palais-Cardinal. Lors
+de la première représentation, il vint au théâtre, et
+voyant que la pièce n'avait aucun succès, il partit au
+désespoir et s'en fut cacher son dépit à Rueil, en
+faisant dire à Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin,
+assez peu désireux d'affronter seul l'humeur
+du ministre, pria un de ses amis, homme de ressource,
+de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal
+les aperçut, il leur cria:&mdash;«Eh bien! les Français
+n'auront jamais de goût; ils n'ont point été
+charmés de <i>Mirame</i>.» Desmarets baissait l'oreille,
+son ami se hâta de prendre la parole: «Monseigneur,
+dit-il, ce n'est pas la faute de l'ouvrage ni du public,
+mais bien celle des comédiens. Votre Éminence a dû
+s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rôles et
+même qu'ils étaient ivres?&mdash;C'est vrai, reprit le cardinal,
+ils ont tous joué d'une façon pitoyable.» Cette
+pensée consola Richelieu qui devint d'une humeur
+charmante et les retint à souper pour parler encore
+de <i>Mirame</i>. Dès que les deux amis furent libres, ils
+coururent à la comédie prévenir les acteurs de ce qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+venait de se passer à Rueil, puis ils se mirent en
+quête de spectateurs de bonne volonté et disposés à
+faire accueil à <i>Mirame</i>. A la seconde représentation,
+la pièce fut applaudie à outrance, Richelieu était au
+comble du bonheur. Il applaudissait lui-même, trépignait
+des pieds et des mains, se levait dans sa loge,
+mettait la moitié du corps en dehors, imposait silence
+pour faire mieux goûter les endroits qu'il jugeait
+sublimes, enfin il témoignait la joie d'un enfant!
+Hélas! le grand homme d'État ne put, malgré tous
+ses efforts, que sauver <i>Mirame</i> d'un éternel oubli, eu
+rendant cette tragi-comédie et celle d'<i>Europe</i>, célèbres,
+non par les beaux vers qu'elles renferment, mais
+par le souvenir qui se rattache à leur mise en scène.
+A l'une des représentations de <i>Mirame</i>, Richelieu
+avait défendu de laisser entrer d'autres personnes que
+celles qu'il désignerait. L'abbé de Bois-Robert, qui
+jouissait d'un grand crédit près de Son Éminence, à
+cause de son esprit toujours porté à la gaieté, introduisit
+dans la salle deux beautés d'une réputation
+passablement équivoque. La duchesse d'Aiguillon,
+nièce de Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Académie,
+dont Bois-Robert était membre, députa près du ministre
+pour demander son rappel, cette grâce fut refusée.
+Le médecin du cardinal, Citois, fut plus heureux.
+Un jour que son illustre malade était dans un
+de ses accès taciturnes, il lui fit cette singulière ordonnance:
+<i>Recipe Bois-Robert</i>.</p>
+
+<p>Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout à fait tort,
+lorsque, sous prétexte d'un <i>Clovis</i> infinissable, il refusait
+l'honneur de la collaboration du grand ministre.
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+Après les tribulations de <i>Mirame</i>, vinrent celles
+d'<i>Europe</i>, autre tragi-comédie tout aussi ennuyeuse
+que la première et jouée quatre ans plus tard.</p>
+
+<p>Lorsque cette pièce fut terminée, Richelieu, la
+trouvant sublime, l'envoya, par Bois-Robert, à Messieurs
+de l'Académie française, en les priant de donner
+leur avis avec la plus scrupuleuse impartialité et
+la plus entière bonne foi. Messieurs de l'Académie
+obéirent ponctuellement et maladroitement. Le jugement
+fut des plus sévères, si sévère même, que quelques
+vers échappèrent seuls à la critique. Bois-Robert
+rapporta le manuscrit; l'infortuné cardinal-auteur,
+piqué au vif, déchira et jeta de dépit sa pièce dans la
+cheminée. Heureusement, ou malheureusement pour
+<i>Europe</i>, on était au printemps, il n'y avait pas de
+feu. Son Éminence s'étant couchée là-dessus, est
+mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrésistible
+sentiment de tendresse paternelle pour son &oelig;uvre.
+Elle se lève, ordonne d'appeler son secrétaire Chevest,
+et l'envoie dans la lingerie demander aux femmes
+de l'empois. Bientôt les voilà, l'un et l'autre, collant
+de leur mieux chacune des pages du manuscrit
+sacrifié dans un moment d'humeur. Le lendemain,
+<i>Europe</i> était retapée, recopiée à peu près telle qu'elle
+avait été faite, sauf quelques légères corrections, et
+renvoyée à l'Académie par Bois-Robert, chargé
+d'observer aux Immortels que l'on avait <i>profité</i> de
+leurs lumières. Cette fois, Messieurs de l'Académie
+comprirent; ils n'eurent garde de toucher à <i>Europe</i>,
+qui sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuvée,
+louée, acclamée comme la plus belle fille qui ait
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+jamais paru au théâtre. Hélas! le chef-d'&oelig;uvre, mis
+à la scène, eut le succès le plus négatif! Le public,
+beaucoup moins dans les secrets du cardinal que
+Messieurs de l'Académie, à l'inverse du savant aréopage,
+condamna <i>Europe</i> et applaudit le <i>Cid</i>.</p>
+
+<p><i>Europe</i>, tragi-comédie entièrement politique, était,
+en effet, peu propre au théâtre. C'était un amalgame
+de scènes dans lesquelles les grandes puissances
+exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs
+intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse,
+cette pièce fut donnée à l'Hôtel de Bourgogne en
+même temps que <i>le Cid</i>. Lorsque la représentation
+de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur s'avança
+pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer
+qu'elle serait jouée le surlendemain. Ce n'était
+pas l'affaire des spectateurs. Des huées, des murmures
+s'élevèrent de toutes les parties de la salle, et
+tout le monde sembla s'entendre pour demander à la
+place la tragédie de Corneille.</p>
+
+<p>Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce
+et résolut de se venger sur <i>le Cid</i> de la chute de son
+<i>Europe</i>. De là vint la ligue, à l'Académie, contre l'un
+des chefs-d'&oelig;uvre du grand Corneille, et la fameuse
+critique qui restera comme un triste exemple de
+platitude et une preuve de ce que peut, en France,
+même sur les beaux-arts, un pouvoir despotique.</p>
+
+<p>Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs
+dramatiques s'était considérablement accru et tendait
+à s'accroître. A cette époque, quelques <i>noms</i>
+n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole
+du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+Bourgogne ou du Marais, n'acceptaient pas les yeux
+fermés une tragédie ou une comédie, parce qu'elle
+était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas
+de propos délibéré une autre, parce que le nom du
+poëte ne s'était pas encore fait connaître. Les grands
+et bons auteurs n'empêchaient nullement leurs jeunes
+confrères de s'approcher du tabernacle; ils encourageaient
+leurs efforts et applaudissaient à leurs succès.
+Un homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait
+s'essayer à la scène, sans crainte de se voir rejeter
+par un directeur, plus jaloux de mettre sur ses affiches
+un nom connu du public que d'offrir à ce public
+quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre
+le parterre qui existait encore et savait faire respecter
+les droits <i>qu'à la porte il achète en entrant</i>,
+il y avait des juges compétents dans la littérature, des
+juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux témoignages,
+des juges dont le goût épuré n'était mis en
+doute par personne et faisait loi. Il y avait enfin des
+spectateurs de toutes les classes, qui voulaient être
+intéressés, qui applaudissaient lorsqu'ils croyaient
+devoir applaudir et désapprouvaient impitoyablement
+et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle
+mauvais<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. On ne connaissait ni les intrépides <i>chevaliers
+du lustre</i>, ni les réclames à tant la ligne, ni la
+mise en scène des premières représentations, les loges
+données, les stalles offertes pour le succès de la pièce.
+Le succès était fait par le public, qui pouvait se tromper
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui
+ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui,
+<i>que les temps sont changés</i> pour le théâtre!
+N'a-t-on pas vu des directeurs commander des pièces
+à un auteur utile à ménager dans un but quelconque?
+L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent
+quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer
+un acte), se mettent à l'&oelig;uvre. L'acte, ou les
+actes bons ou mauvais, sont reçus, appris, joués, entonnés
+(qu'on nous passe l'expression), de gré ou de
+force au public, qui l'avale comme les boulettes dont
+on gave le dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt,
+trente représentations, jusqu'à ce que tout Paris soit
+venu se prendre bêtement à la glu d'une réclame bien
+stupide, commercialement acceptée par les journaux,
+et le tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de
+rendre compte des nouvelles représentations, qui
+pourrait et devrait, dans les feuilles hebdomadaires,
+charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois
+quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne
+le pourraient pas, les colonnes du journal leur seraient
+fermées, s'ils tentaient de critiquer le théâtre
+qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient de louer
+le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au
+temps où nous vivons, on ne va guère plus d'une fois
+entendre la même pièce, on ne se donne pas volontiers
+la peine de l'applaudir ou de la siffler. Si elle est
+bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des
+lèvres <i>bravo</i> ou en frappant légèrement le parquet du
+bout de sa canne. Si elle est mauvaise, on se contente
+de murmurer: <i>Dieu! que c'est bête!</i> puis on
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+sort en levant les épaules, bien décidé à laisser <i>voler</i>
+les autres comme on a été volé soi-même.</p>
+
+<p>Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre
+lequel nous ne craignons pas qu'on s'inscrive en faux,
+nous ajouterons qu'au temps des Corneille, des Racine,
+des Molière, l'acteur était fait pour les pièces et
+non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une
+comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A
+pût écraser tous ses camarades en brillant aux dépens
+du reste de la troupe; pour que le nez du comédien
+B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut
+naturel, mis en évidence, pût amuser le public.
+A l'exception du poëte Scarron, qui fit pour l'acteur
+<i>Jodelet</i> plusieurs pièces comiques, jamais encore on
+n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un
+acteur. L'auteur composait son &oelig;uvre sans se préoccuper
+de ceux qui devaient l'interpréter. Il est vrai
+d'ajouter aussi qu'alors Paris possédait deux ou trois
+scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a deux ou
+trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute
+espèce de produits plus ou moins frelatés.</p>
+
+<p>Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de
+Richelieu et de Corneille. Quelques auteurs dramatiques
+contemporains du grand poëte, obtenaient au
+théâtre, en même temps que lui, de temps à autre,
+des succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée
+du cardinal, l'abbé de <span class="smcap">Bois-Robert</span>, né en 1592, qui
+dut à son esprit jovial d'être en grande faveur auprès
+du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se
+passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État
+et un membre de l'Académie. Autant pour complaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+au maître que pour sa propre satisfaction, l'abbé
+composa et fit jouer une vingtaine de pièces de divers
+genres, assez médiocres en général. Il en est trois
+cependant: <i>les Apparences trompeuses</i>, <i>l'Amant ridicule</i>
+et <i>les Trois Orontes</i>, qui lui acquirent une
+sorte de réputation.</p>
+
+<p>Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes,
+ce qui lui attira maintes fois des aventures.
+Le jour où l'on devait donner la première représentation
+de sa comédie des <i>Apparences trompeuses</i>
+(1655), il était aux Minimes de la Place-Royale, à
+genou, un énorme livre de messe devant lui. Quelqu'un
+demanda à un ecclésiastique quel était cet abbé
+de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit
+l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à
+l'<i>Hôtel de Bourgogne</i>, et il prie pour le succès de son
+<i>sermon</i>.» Après la représentation de sa pièce, qui fut,
+en effet, bien accueillie par le public, Bois-Robert,
+s'en revenant à pied, fut rencontré par un de ses
+amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse.
+«Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a
+enlevé pendant que j'étais à la comédie.&mdash;Quoi,
+s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre <i>cathédrale</i>.
+Ah! ce n'est pas supportable.»&mdash;Un jour que
+le familier de Richelieu passait dans une rue, on l'appela
+pour confesser un pauvre diable prêt à mourir.
+Bois-Robert s'approcha de lui:&mdash;«Mon ami, lui dit-il,
+pensez à Dieu et récitez votre <i>Benedicite</i>.»</p>
+
+<p>On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva
+fut due à une aventure assez scandaleuse, parvenue
+aux oreilles de Richelieu. Comme il cherchait à se
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+disculper en affirmant que la personne au sujet de
+laquelle on l'accusait était affreuse:&mdash;«Si elle est
+laide, reprit Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»</p>
+
+<p>Pour compléter le tableau des vertus évangéliques
+de Bois-Robert, nous ajouterons qu'il était joueur
+enragé. Il perdit un jour dix mille écus contre le duc
+de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il
+possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant
+aux seize mille autres, comme il ne pouvait les faire,
+son ami Beautru fut trouver le duc, lui remit la
+somme réalisée et lui promit une ode à sa louange
+par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le
+monde que M. le duc a fait présent de seize mille
+francs pour une méchante pièce de vers, on s'écriera:
+Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»</p>
+
+<p>Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante
+pour en faire le sujet d'une de ses comédies, <i>les Trois
+Orontes</i>, représentés en 1652. Une demoiselle de
+Gournay avait un désir extrême de connaître Racan.
+Deux amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer
+l'un après l'autre chez elle; mademoiselle de
+Gournay fut charmante pour le premier faux Racan.
+Elle déplora avec le second l'impudence du premier;
+mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan
+qui, cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un
+état de fureur tel que, prenant sa pantoufle, elle le
+poussa à la porte en l'accablant de coups et sans lui
+permettre de dire un mot. Plus tard on fit sur le
+même sujet <i>les Trois Gascons</i>.</p>
+
+<p><i>L'Amant ridicule</i>, comédie en un acte et en prose
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+de Bois-Robert, resta quelque temps au théâtre. On
+représenta cette pièce avec le ballet des <i>Plaisirs</i>, de
+Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.</p>
+
+<p>Il est un autre abbé de cette époque, <span class="smcap">Boyer</span>, dont
+nous ne devons pas oublier la figure. C'est à lui qu'on
+eût pu dire: <i>Honneur au courage malheureux</i>.
+Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur
+pour le théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse
+de Corneille, de Molière, il courut de défaite en défaite,
+de chute en chute, et cependant il ne se lassa
+pas de composer pour celui qu'il eût pu justement
+appeler <i>son ingrat public</i>. Évidemment ce malheureux
+était né sous une mauvaise étoile, puisqu'il se
+rejeta sur le théâtre après avoir échoué comme prédicateur
+et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié
+sur la scène que du haut de la chaire. Pendant
+cinquante années, il laboura péniblement le champ
+pour lui stérile de la poésie dramatique, et, bien que
+ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par
+l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et
+son manque absolu de goût et de sens commun. Il
+fut membre de l'Académie en 1666 et mourut en
+1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité
+et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice
+de ses contemporains par l'amour-propre le plus
+excessif. Boileau et Racine se sont, on peut dire,
+acharnés après les ouvrages dramatiques de ce poëte,
+qu'ils eussent volontiers salué du titre de <i>Roi du galimatias</i>.</p>
+
+<p>A la suite d'une des nombreuses chutes de ses
+nombreuses pièces, on fit plusieurs épigrammes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+l'une suivit la représentation de <i>Clotilde</i>, la voici:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">Quand les pièces représentées,</span><br />
+<span class="i1">De Boyer sont peu fréquentées,</span><br />
+Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,<br />
+<span class="i1">Voici comment il tourne la chose:</span><br />
+<span class="i1">Vendredi, la pluie en est cause,</span><br />
+<span class="i1">Et le dimanche, le beau temps.</span></p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant
+cinquante ans pour le théâtre et ne vit jamais réussir
+aucun de ses ouvrages. Pour éprouver si leur chute
+ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du parterre
+à son égard, il fit afficher la tragédie d'<i>Agamemnon</i>
+sous le nom de Pader d'Affezan, jeune homme
+nouvellement arrivé à Paris. La pièce fut généralement
+applaudie. Racine même, le plus grand fléau de
+Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria
+du milieu du parterre: «Elle est pourtant de
+Boyer, malgré M. de Racine.»</p>
+
+<p>Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et
+l'on en fit une analyse peu favorable dans un sonnet
+que voici:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>On dit qu'<i>Agamemnon</i> est mort,<br />
+Il court un bruit de son naufrage,<br />
+Et Clytemnestre tout d'abord<br />
+Célèbre un second mariage.</p>
+
+<p>Le roi revient, et n'a pas tort<br />
+D'enrager de ce beau ménage;<br />
+Il aime une nonne bien fort,<br />
+Et prêche à son fils d'être sage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+De bons morceaux par-ci, par-là,<br />
+Adoucissent un peu cela;<br />
+Bien des gens ont crié merveilles.<br />
+J'ai fort crié de mon côté;<br />
+Mais comment faire? En vérité,<br />
+Les vers m'écorchaient les oreilles.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<p class="center"><b>CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.</b></p>
+
+<p class="ni1">Singulier hommage rendu à Corneille par M<sup>lle</sup> Beaupré.&mdash;Réflexions.&mdash;Contemporains
+du grand poëte.&mdash;<span class="smcap">Tristan.</span>&mdash;Sa tragédie de <i>Marianne</i>
+(1626).&mdash;Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.&mdash;<i>Panthée</i>
+(1637).&mdash;<i>Phaéton</i> (1637).&mdash;Singulier portrait des
+Destinées.&mdash;<i>Osman</i> (1656).&mdash;<i>Le Parasite</i>.&mdash;Qualités et défauts de
+Tristan.&mdash;Son épitaphe.&mdash;<span class="smcap">Claveret</span>, ami puis rival de Corneille.&mdash;Ses
+productions dramatiques.&mdash;<span class="smcap">La Calprenède</span>, auteur gascon.&mdash;Anecdote.&mdash;Ses
+tragédies de <i>Mithridate</i> (1638), du <i>Comte d'Essex</i>, de <i>la
+Mort des Enfants de Brute</i> (1647).&mdash;Son style.&mdash;<span class="smcap">Benserade</span>.&mdash;Anecdotes.&mdash;Ses
+tragédies de <i>Cléopâtre</i> (1636), de <i>Méléagre</i> (1640).&mdash;Citation.&mdash;Petite
+vanité de Benserade.&mdash;Anecdote.&mdash;Vers au bas de son
+portrait.&mdash;<span class="smcap">Urbain Chevreau</span>, poëte poitevin.&mdash;Son instruction.&mdash;Singulier
+anachronisme dans sa tragédie de <i>Lucrèce</i> (1637).&mdash;<i>Coriolan</i>
+(1638).&mdash;Citation.&mdash;<span class="smcap">Guérin de Bouscal</span>.&mdash;Son esprit.&mdash;Ses
+qualités.&mdash;<i>La Mort de Brute</i>, tragédie (1637).&mdash;<i>La Mort d'Agis</i> (1642).&mdash;Ses
+comédies sur <i>Don Quichotte</i> et <i>Sancho Pança</i>.&mdash;<span class="smcap">La Mesnardière</span>
+et <span class="smcap">La Serre</span>.&mdash;Anecdotes sur ces deux auteurs.&mdash;Réflexions.&mdash;Tragédies
+en prose de La Serre.&mdash;<i>Pandoste</i>.&mdash;<i>Thomas Morus</i> et <i>le
+Sac de Carthage</i>.&mdash;Anecdote.&mdash;L'auteur du <i>Parnasse Réformé</i>.&mdash;<span class="smcap">Leclerc</span>,
+de l'Académie Française.&mdash;Sa modestie.&mdash;<i>Iphigénie</i> (1645).&mdash;Épigramme
+de Racine.&mdash;<span class="smcap">Magnon.</span>&mdash;Sa vanité présomptueuse.&mdash;Son
+livre de la <i>Science universelle</i>.&mdash;Ses principales productions dramatiques
+(1645).&mdash;<i>Zénobie.</i>&mdash;Anecdote.&mdash;<span class="smcap">Gombault</span>, un des fondateurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+de la Société savante qui fut la base de l'Académie.&mdash;Sa tragédie des
+<i>Danaïdes</i> (1646).&mdash;<span class="smcap">Gilbert.</span>&mdash;Notice sur ce poëte, un des plus féconds
+de l'époque.&mdash;Ses tragédies.&mdash;<i>Hippolyte</i> (1646).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Rodogune</i>
+(1646).&mdash;Gilbert, plagiaire de Corneille.&mdash;<i>Sémiramis</i>
+(1646).&mdash;<i>Les Amours de Diane et d'Endymion</i>, tragédie (1659).&mdash;Épigramme.&mdash;<i>Cresphonte</i>
+(1659).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Arie et Petus</i> (1659).&mdash;Pastorales
+de Gilbert.&mdash;La tragi-comédie du <i>Courtisan</i> (1668).&mdash;Citation.&mdash;Qualités
+et défauts de Gilbert.&mdash;<span class="smcap">Montauban.</span>&mdash;Ses deux
+tragédies.&mdash;Sa pastorale des <i>Charmes de Félicie</i> (1651).&mdash;Citation.&mdash;<span class="smcap">L'abbé
+de Pure</span>, rendu célèbre par Boileau.&mdash;M<sup>me</sup> <span class="smcap">de Villedieu</span> et
+<span class="smcap">Millotet</span>.&mdash;<i>Manlius Torquatus</i> (1662).&mdash;<i>Nitetis</i> (1663).&mdash;Citation.&mdash;Millotet
+et son extravagante tragédie de <i>Sainte-Reine</i> (1660).&mdash;<span class="smcap">Quinault</span>,
+considéré comme poëte tragique.&mdash;Notice sur cet auteur.&mdash;La
+Cour des Comptes.&mdash;Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.&mdash;Nature
+de son talent.&mdash;Ses tragédies.&mdash;<i>Les Rivales</i> (1653).&mdash;Anecdote.&mdash;Origine
+des droits d'auteur.&mdash;<i>Cyrus</i> (1656).&mdash;<i>Agrippa</i>
+(1661).&mdash;<i>Astrate</i> (1663).</p>
+
+<p class="p2">Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices
+qui parut sur la scène (car pendant longtemps les
+hommes tinrent l'emploi des femmes au théâtre),
+rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à
+Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions
+avant lui des pièces pour <i>trois</i> écus et nous gagnions
+beaucoup, aujourd'hui les pièces sont fort cher et
+nous gagnons peu. Il est vrai que les premières
+étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes;
+mais bah! le public était accoutumé aux
+mauvaises, il ne s'en trouvait pas plus mal et le talent
+des comédiens les faisait passer.»</p>
+
+<p>La preuve de la régénération complète de l'ancien
+théâtre, en France, est dans ce mot de mademoiselle
+Beaupré. En exhalant cette plainte, l'actrice prononçait
+un jugement très-vrai.</p>
+
+<p>Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+le goût et fixa irrévocablement les règles de
+l'art. On put encore s'écarter plus ou moins du beau
+ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout
+de quelques années, il ne fut plus permis à personne
+de retomber dans les anciens errements, sous peine
+de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous beaucoup
+des auteurs tragiques contemporains de Corneille que
+le génie du grand poëte ne dégoûta pas de la scène,
+faire les plus louables efforts pour marcher sur ses
+traces. Nul ne put atteindre à sa hauteur; mais quelques-uns
+récoltèrent encore quelques palmes sur la
+route où lui-même en avait fait si ample moisson.</p>
+
+<p><span class="smcap">Tristan</span>, l'un d'eux, donna sa première tragédie
+de <i>Marianne</i> en 1626, très-peu d'années avant que
+le grand poëte de l'époque ne fît son apparition au
+théâtre, et quoique les productions de son esprit eussent
+à soutenir avec celles de Corneille une concurrence
+redoutable, il obtint cependant des succès.</p>
+
+<p>Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche,
+Tristan, surnommé l'<i>Hermite</i>, parce qu'il comptait,
+parmi ses aïeux, le promoteur fameux de la première
+croisade, eut le malheur, très-jeune encore,
+d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de
+passer en Angleterre, il revint ensuite en Poitou et
+fut accueilli par Scevole de Sainte-Marthe<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> chez lequel
+il commença à puiser le goût des lettres. Gracié
+par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières,
+nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan,
+qui partageait ses loisirs entre le jeu, les femmes et
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+la poésie, fit d'abord paraître en 1626 une tragédie
+de <i>Marianne</i> qui produisit à cette époque une véritable
+sensation. Le célèbre comédien Mondory,
+chargé du principal rôle dans cette &oelig;uvre dramatique,
+l'interpréta avec talent et contribua beaucoup
+au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie
+parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de
+l'entendre et manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le
+comédien se surpassa; l'Éminence, qui n'avait pas un
+c&oelig;ur des plus tendres, laissa échapper quelques larmes,
+aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il
+s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory,
+Mondory fût-il présent. Le jour fut convenu pour cette
+espèce de défi. Bois-Robert déclama avec âme, si
+bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette
+aventure valut au favori de Richelieu le surnom
+d'abbé Mondory. Pour en revenir à la <i>Marianne</i> de
+Tristan, nous dirons que non-seulement cette tragédie
+fut longtemps maintenue au théâtre, mais que
+Rousseau s'en occupa pour y introduire quelques
+corrections.</p>
+
+<p>Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta
+plusieurs années sans rien produire. En 1637, il
+donna <i>Panthée</i>, où l'on trouve ces deux beaux vers:</p>
+
+<p class="verse">Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,<br />
+Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.</p>
+
+<p>A peu près vers la même époque, il fit paraître la
+<i>Chute de Phaéton</i>, qui n'eut pas le succès de <i>Marianne</i>,
+d'autant que Pierre Corneille était alors entré
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de
+<i>Phaéton</i> que l'on trouve le très-singulier portrait suivant
+des <i>Destinées</i>:</p>
+
+<p class="verse">Ces juges souverains de la terre et de l'onde,<br />
+Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.<br />
+C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,<br />
+L'empêchent de passer au delà de ses bords.<br />
+C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;<br />
+C'est eux qui, des <i>cocus</i>, <i>font paraître les cornes</i>.</p>
+
+<p>On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas
+encore fort épuré, puisque cette tirade n'excita pas
+les murmures et parut toute naturelle. <i>La Folie du
+Sage</i>, tragi-comédie, <i>la Mort de Crispe</i>, et <i>la Mort
+du grand Osman</i>, les deux premières pièces jouées
+en 1644 et 1645, la dernière après la mort de l'auteur
+en 1656, composent, avec les tragédies citées
+plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous
+devons encore y ajouter deux comédies: l'<i>Amarillis</i>
+de Rotrou, retouchée par lui en 1650, et <i>le Parasite</i>,
+représenté au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en
+1654.</p>
+
+<p>Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que
+Boileau a dit de lui: qu'il passait l'été sans linge et
+l'hiver sans manteau. Après sa mort, Quinault, son
+élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie d'<i>Osman</i>,
+dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels
+que ceux-ci:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>. . . . . . Ne t'imagine pas<br />
+Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.</p>
+
+<p>Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,<br />
+Avaient mis sous mes lois les climats du matin,<br />
+Et si, par des progrès où ta valeur aspire,<br />
+Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,<br />
+Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;<br />
+Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.<br />
+Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,<br />
+N'eût-il rien que son c&oelig;ur, son esprit et sa grâce;<br />
+Et mon âme serait encore en désespoir,<br />
+De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.</p></div>
+
+<p>Dans sa comédie du <i>Parasite</i>, on lit ces quatre
+vers d'une crudité par trop hardie. Le parasite, toujours
+affamé, dit à une servante avec laquelle il est
+seul:</p>
+
+<p class="verse">Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?<br />
+Je serais fort habile à <i>torcher</i> ton museau.<br />
+Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,<br />
+Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.</p>
+
+<p>La scène française, après Corneille et Racine, s'est
+enrichie de trop de chefs-d'&oelig;uvre pour que les tragédies
+de Tristan n'aient pas été oubliées, cependant
+<i>Marianne</i> et <i>la Mort de Crispe</i> ont un mérite réel.
+Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié
+au jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs
+de l'époque n'ont pas osé débarrasser leurs &oelig;uvres.
+Sous sa plume, la passion prend des couleurs fortes
+et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits
+sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+suite et régularité, les événements sont naturels, bien
+amenés et vraisemblables.</p>
+
+<p>Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie,
+il mourut en 1655 à l'hôtel de Guise, ayant composé
+lui-même et pour lui la bizarre et misanthropique
+épitaphe que voici:</p>
+
+<p class="verse">Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,<br />
+Je me flattai toujours d'une espérance vaine,<br />
+Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,<br />
+Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;<br />
+Je vécus dans la peine attendant le bonheur,<br />
+Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.</p>
+
+<p>Nous avons déjà eu occasion de parler de <span class="smcap">Claveret</span>,
+autre poëte de la même époque, d'abord l'ami et
+bientôt après le rival assez ridicule de Corneille. Claveret
+composa plusieurs comédies et une tragédie,
+<i>le Ravissement de Proserpine</i> (1639). Le poëte eut
+une singulière idée à propos de cette pièce. Ne sachant
+comment faire pour observer l'unité de lieu, il
+imagina de prévenir le public que la scène se passant
+au <i>ciel</i>, en <i>Sicile</i> et aux <i>enfers</i>, et ces trois endroits
+se trouvant sur une ligne perpendiculaire tirée du
+céleste au sombre séjour, la règle pouvait être considérée
+comme étant observée. Parmi les comédies
+qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de <i>l'Écuyer</i>
+ou <i>les Faux Nobles</i>, en cinq actes et en vers
+(1666). Cette pièce fut inspirée par une mesure prise
+à cette époque pour la recherche des individus qui
+prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit.
+On voit que rien n'est nouveau sur la surface du
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+globe et que les travers du dix-neuvième siècle étaient
+déjà ceux du dix-septième.</p>
+
+<p>Un troisième contemporain du grand Corneille, <span class="smcap">La
+Calprenède</span>, gentilhomme gascon, fit parler de lui à
+la même époque que les deux précédents, et son nom
+fût passé à la postérité, même à défaut de ses &oelig;uvres,
+grâce à ces deux vers de Boileau:</p>
+
+<p class="verse">Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,<br />
+Calprenède et Juba parlent du même ton.</p>
+
+<p>Homme d'un certain mérite, La Calprenède était
+bien, en effet, des bords de la Garonne, dans toute l'acception
+qu'on donne à cette phrase; ainsi, Richelieu
+lui disant un jour, après avoir entendu une de ses
+tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que
+les vers en étaient <i>lâches</i>: «Cadedis! s'écria le Gascon,
+il n'y a rien de lâche dans la maison de La Calprenède.»
+Il était, du reste, d'une bonne famille. Son
+grand talent de conteur plein de verve lui fit accorder
+par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son
+roman de <i>Silvandre</i>, une pension assez ronde. Avec
+cet argent il se fit faire un habit et répétait avec orgueil
+en montrant la belle étoffe de son pourpoint:
+<i>C'est du Silvandre</i>.</p>
+
+<p>Il fit paraître en 1635, <i>Mithridate</i>, tragédie dont
+la première représentation tomba le jour des Rois, en
+1638, <i>le Comte d'Essex</i>, la meilleure pièce de son
+répertoire, en 1647, <i>la Mort des enfants de Brute</i> où
+l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de
+Brutus, après avoir condamné ses fils:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<div class="verse">
+<p>Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;<br />
+Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?<br />
+J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;<br />
+Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">JUNIE.</span></p>
+
+<p>Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">BRUTUS.</span></p>
+
+<p><span class="i12">Je l'ai versé.</span><br />
+Femme, viens achever ce que j'ai commencé.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">JUNIE.</span></p>
+
+<p>Rends-moi mes fils, cruel?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">BRUTUS.</span></p>
+
+<p><span class="i10">Ils ont perdu la vie.</span><br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,<br />
+Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;<br />
+Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:<br />
+Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.</p></div>
+
+<p>La Calprenède a fait représenter encore quatre ou
+cinq tragédies plus ou moins médiocres, mais dont
+aucune ne vaut ses romans de <i>Silvandre</i> et de <i>Cléopâtre</i>,
+genre dans lequel il excellait. Les personnages
+de ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans;
+ils ont sans cesse à la bouche des pointes, des
+phrases à effet et à sentiment exagéré.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+<span class="smcap">Benserade</span>, dont le nom eut du retentissement au
+commencement du dix-septième siècle, naquit en
+Normandie en 1602. Fils d'un procureur de Gisors, il
+eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné
+d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties
+afin d'être tout à sa passion pour l'une des plus charmantes
+actrices de cette époque, la Belle-Rose. Son
+esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit avec faveur,
+la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits,
+en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance.
+On aimait alors beaucoup les ballets, il s'attacha à
+composer ce genre de pièce; il y réussit, et pendant
+vingt années il exploita presque seul cette littérature
+facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea
+totalement la composition de ces ballets et les rendit
+à peu près supportables. Il écrivit six tragédies qui
+n'ont pas relativement la valeur de ses autres productions
+littéraires, mais qui, cependant, ne sont pas
+dénuées d'un certain mérite. La première, <i>Cléopâtre</i>,
+donnée en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose.
+Le public accueillit favorablement cette pièce. Il fit
+ensuite <i>Iphis</i>, puis <i>la mort d'Achille</i>, <i>Gustave</i> (1637),
+<i>la Pucelle d'Orléans</i> et enfin <i>Méléagre</i> (1640).</p>
+
+<p>Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils
+sont propres à donner une idée du <i>faire</i> tragique de
+Benserade. Déjanire s'étonne qu'Atalante coure au
+danger comme un homme et lui dit:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i6 smcap">DÉJANIRE.</span></p>
+
+<p>Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes<br />
+Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+Nos maux sont différents, de même que nos biens,<br />
+Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;<br />
+Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,<br />
+Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">ATALANTE.</span></p>
+
+<p>Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:<br />
+Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.</p></div>
+
+<p>Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à
+craindre d'un pareil rival. Benserade avait une grande
+vanité; il fit placer sur sa petite maison de Gentilly,
+où il se retira vers la fin de ses jours, des armes
+et une couronne de <i>comte</i>: «C'est aux poëtes à
+en faire,» dit plaisamment un bel esprit. Il mourut
+à quatre-vingts ans, ayant mis en rondeaux les <i>Métamorphoses
+d'Ovide</i> et ayant composé outre ses tragédies,
+vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son
+portrait:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">Ce bel esprit eut trois talents divers,</span><br />
+<span class="i1">Qui trouveront l'avenir peu crédule:</span><br />
+De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,<br />
+<span class="i1">Sans qu'ils le prissent de travers.</span><br />
+Il fut vieux et galant, sans être ridicule,<br />
+<span class="i1">Et s'enrichit à composer des vers.</span></p>
+
+<p>A l'époque où Benserade commença à se faire
+connaître, un autre poëte donna également quelques
+tragédies et trois comédies. Ce poëte, <span class="smcap">Urbain Chevreau</span>,
+fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les
+langues grecque, latine, arabe, italienne et espagnole,
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+et même la langue hébraïque, lui étaient familières. Il
+passa la première partie de sa vie en voyages, dans
+l'un desquels il vint à Stockholm où la reine Christine
+le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire
+de ses commandements. Précepteur du duc du
+Maine, il écrivit une <i>Histoire du Monde</i>, plusieurs
+romans, des voyages de philosophie et enfin quelques
+pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la
+scène française. Chose bizarre, cet homme, qui avait
+rédigé une <i>histoire universelle</i>, donne à <i>Tarquin</i>,
+dans sa première tragédie de <i>Lucrèce</i>, représentée
+en 1637, le titre d'<i>empereur de Rome</i>. Après <i>Lucrèce</i>
+vinrent: <i>La vraie suite du Cid</i> en 1638, et la
+même année <i>Coriolan</i>. Voici un échantillon de la versification
+de cette pièce: Virginie, en voyant son
+époux assassiné par les Volsques, lui dit:</p>
+
+<p class="verse">Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,<br />
+Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;<br />
+Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?<br />
+La vie est une mer qui n'a point de reflux.<br />
+Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;<br />
+Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;<br />
+Et depuis que la mort en arrête le cours,<br />
+Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.</p>
+
+<p>Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait
+donné <i>le Cid</i>!... Mais il fallait quelque temps pour
+que le génie du grand poëte pût développer dans
+l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine
+littérature, et pour que les auteurs consentissent à
+abandonner les niaiseries sentimentales, les expressions
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+ridicules, les pensées barbares et révoltantes,
+pour adopter franchement le langage noble et élevé
+que Racine allait bientôt <i>polir</i> encore, en lui faisant
+atteindre un dernier degré de pureté.</p>
+
+<p><span class="smcap">Guérin de Bouscail</span>, poëte contemporain des précédents,
+fournit quelques bonnes compositions à la
+scène française au milieu du dix-septième siècle.
+C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de l'esprit
+et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il
+fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors
+au théâtre. Ses pièces sont remarquables par
+une absence presque complète du ridicule et même,
+disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit de reprocher
+à la plupart des bons auteurs de cette
+époque. Nous avons dit à dessein une absence presque
+complète; car, dans sa première tragédie, <i>la Mort de
+Brute et de Porcie</i>, jouée en 1637, au milieu de très-beaux
+vers, on trouve cette description pitoyable
+d'une bataille:</p>
+
+<p class="verse">Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,<br />
+Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.<br />
+Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère<br />
+Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;<br />
+Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,<br />
+Arrêta sa fureur pour recourir aux v&oelig;ux.<br />
+L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,<br />
+Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:<br />
+Et la Victoire errante, en ce danger mortel,<br />
+Douta qui resterait pour lui faire un autel.</p>
+
+<p>Dans <i>la Mort d'Agis</i> (1642) au contraire, le poëte
+a fait une belle peinture des m&oelig;urs grecques
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+au temps où fleurissaient les lois de Lycurgue:</p>
+
+<p class="verse">La morale régnait dedans tous les esprits.<br />
+Le bienfait de lui-même était l'unique prix.<br />
+Chacun de la vertu recherchait les caresses.<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.<br />
+Au bonheur du pays consistait son bonheur.<br />
+Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,<br />
+Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.<br />
+Les orateurs parlaient avec sincérité.<br />
+La Justice régnait avec égalité;<br />
+Et jamais les présents n'avaient eu la puissance<br />
+De faire lâchement trébucher la balance.<br />
+Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus<br />
+Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.</p>
+
+<p>On est induit à penser que Guérin fut un grand
+admirateur du roman de Cervantes, car il en fit le
+sujet de trois comédies en vers, intitulées: <i>Don
+Quichotte 1<sup>re</sup> et 2<sup>e</sup> partie</i>, <i>Sancho Pança</i> (1638,
+1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard,
+s'empara si bel et si bien de cette dernière pièce,
+qu'on fut sur le point, au Théâtre-Français, de lui refuser
+ses droits d'auteur.</p>
+
+<p>Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire,
+les règles de l'art dramatique. <span class="smcap">La Mesnardière</span>, médecin
+du frère de Louis XIII, écrivit ces règles et ne
+put les appliquer. Richelieu, auquel il plut beaucoup,
+fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655,
+et cet auteur, qui rédigea une <i>poétique</i> fort bien pensée,
+ne put faire réussir ni la tragédie d'<i>Alinde</i> (1642), ni
+celle de <i>la Pucelle d'Orléans</i> de la même époque, et
+qu'on attribue aussi à l'abbé d'Aubignac.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+Un autre poëte, <span class="smcap">La Serre</span>, collègue de La Mesnardière,
+puisqu'il était, comme ce dernier, employé
+dans la maison de Monsieur, frère de Louis XIII, ne
+put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles
+dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et
+même d'écrire beaucoup et très-vite. Il se vantait,
+en outre, de gagner de l'argent, et c'était vrai. Du
+reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant entendu
+un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en
+s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations;
+depuis vingt-cinq ans, j'ai bien débité du <i>galimatias</i>,
+mais vous venez d'en dire plus en une
+heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre
+se plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il
+avait sur les autres auteurs un avantage immense,
+celui de tirer de mauvais ouvrages plus qu'ils ne tiraient
+de bonnes productions. On lui reprochait
+souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et
+sa promptitude. «Je suis toujours pressé, répondait-il,
+quand il s'agit de gagner de l'argent, et je préfère
+les pistoles qui me font vivre à la chimère d'une vaine
+gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre
+vivait aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour
+le comprendre! C'est à des écrivains de cette trempe
+que le siècle doit être redevable de l'annonce et de
+la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours,
+et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement
+tout ouvrage. Glu de l'époque à laquelle
+chacun se laisse piper.</p>
+
+<p>Une des productions de ce singulier poëte, est la
+tragédie de <i>Pandoste ou la Princesse malheureuse</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+en quatre journées, chacune de cinq actes. Probablement
+La Serre avait imaginé ce nouveau genre pour
+être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait
+dédié cette &oelig;uvre à une Uranie (nom supposé) dont
+il exalte les qualités <i>extérieures</i>, ajoutant ensuite:
+«Le reste de votre corps est une huitième merveille
+dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom
+propre.»</p>
+
+<p>Trouvant sans doute que des tragédies en vers
+prenaient trop de temps à confectionner, La Serre, <i>le
+premier et bien avant Lamotte</i>, inventa la tragédie
+en prose. Il donna dans cette forme, celle du <i>Sac de
+Carthage</i> en 1642. Le comédien Montfleury la mit
+plus tard en vers et la fit paraître sous le titre de <i>la
+Mort d'Esdrubal</i>.</p>
+
+<p>En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose
+de La Serre, <i>Thomas Morus ou le Triomphe de la Foi
+et de la Constance</i>.</p>
+
+<p>L'auteur du <i>Parnasse réformé, ou Apollon à l'École</i>
+(jolie petite pièce jouée dans les colléges), fait
+parler ainsi La Serre au sujet de sa tragédie de <i>Thomas
+Morus</i>:</p>
+
+<p>«On sait que mon <i>Thomas Morus</i> s'est acquis
+une réputation que toutes les autres comédies du
+temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de Richelieu
+a pleuré dans toutes les représentations qu'il a
+vues de cette pièce. Il lui a donné des témoignages
+publics de son estime, et toute la Cour ne lui a pas
+été moins favorable que Son Éminence. Le Palais-Royal
+était trop petit pour contenir ceux que la curiosité
+attirait à cette tragédie. On y suait au mois de
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+décembre, et l'on tua quatre portiers, de compte
+fait, la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on
+appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point de
+preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et
+je lui céderai volontiers le pas, quand il aura fait
+tuer cinq portiers en un seul jour.»</p>
+
+<p>Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques
+contemporains de Corneille, nous trouvons <span class="smcap">Michel
+Leclerc</span> de l'Académie Française, auteur plein de feu et
+d'imagination qui, certainement, eût donné au Théâtre
+des &oelig;uvres remarquables, s'il se fût occupé davantage
+de l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître
+sa première pièce: <i>Iphigénie</i>, Corneille était dans
+toute la splendeur de sa gloire. Il n'osa joûter contre
+ce terrible rival et se voua tout entier au barreau.&mdash;<i>Iphigénie</i>,
+quoique fort passable, n'eut que cinq représentations.
+Coras, ami de Leclerc, en revendiqua
+la collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer
+cette charmante épigramme:</p>
+
+<p class="verse">Entre Leclerc et son ami Coras,<br />
+Tous deux auteurs, rimant de compagnie,<br />
+N'a pas longtemps sourdirent grands débats<br />
+Sur le propos de leur <i>Iphigénie</i>.<br />
+Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»<br />
+Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»<br />
+Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,<br />
+Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>Deux autres tragédies: <i>Virginie</i> et <i>Oreste</i>, sont
+encore attribuées à Leclerc.</p>
+
+<p><span class="smcap">Jean Magnon</span>, poëte, né à Tournus, avait le défaut
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+diamétralement opposé à celui de Leclerc. Autant le
+second était modeste et réservé, autant le premier
+était présomptueux et plein de vanité. L'un était
+toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à
+qui voulait l'entendre, qu'il avait pour la poésie les
+plus heureuses dispositions. Ses tragédies, prétendait-il,
+lui coûtaient moins de temps et de peine à écrire
+qu'elles n'en demandaient pour êtres lues et jouées.
+Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent
+cinquante vers d'un ouvrage sur l'<i>Entrée du Roi et
+de la Reine à Paris</i>; enfin il eut l'aplomb de raconter
+qu'il travaillait à une <i>Science universelle</i> en deux
+cent mille vers, et qu'en ayant fait déjà cent mille,
+il aurait bientôt mis la dernière main à cette encyclopédie
+digne de son génie immense. Un beau jour,
+il prétendit que la poésie dramatique était au-dessous
+de ses talents et qu'il abandonnait le théâtre pour
+s'adonner à des compositions d'un ordre plus élevé.
+Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur
+les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de
+la Saône, les actions étaient peu en rapport avec le
+langage. <i>La Science Universelle</i> ne parut jamais; le
+monde fut déshérité de ce chef-d'&oelig;uvre, et les pièces
+qu'il donna, au nombre de huit à dix, tragédies ou
+comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât
+ni d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité.
+<i>Artaxerce</i> paru en 1645, <i>Josaphat</i> et <i>Séjames</i>
+en 1646, <i>Jeanne de Naples</i> en 1654, sont loin de
+passer pour des &oelig;uvres de mérite.</p>
+
+<p>Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en
+vers une tragédie faite en prose par l'abbé d'Aubignac.
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+Cette pièce, intitulée <i>Zénobie</i>, ne réussit ni en
+vers, ni en prose. Son premier auteur l'avait composée,
+disait-il, comme modèle des préceptes suivis par
+Aristote.&mdash;«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à
+qui l'on racontait cela, je sais bon gré à d'Aubignac
+d'avoir si bien observé les règles d'Aristote; mais je
+ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait
+faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»</p>
+
+<p>Nous ne parlerions pas de <span class="smcap">Gombault</span>, gentilhomme
+calviniste de la Saintonge, qui donna au théâtre
+deux comédies et la tragédie des <i>Danaïdes</i> en 1646,
+si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable
+auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs
+de la petite Société savante qui se réunissait
+chez Conrad, Société qui fut le principe de l'Académie
+Française.</p>
+
+<p>De tous les émules, car nous ne pouvons dire les
+rivaux de Corneille, l'un des contemporains qui eut
+le plus de succès et par son esprit et par ses compositions
+dramatiques et par son extrême fécondité, fut
+<span class="smcap">Gilbert</span>, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan,
+puis résident en France, de Christine de Suède.
+Malgré les occupations que lui donnait cette dernière
+place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable
+ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de
+tragédies et de comédies, il composa en vers et en
+prose un assez grand nombre d'ouvrages de divers
+genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort pauvre,
+les dernières années de sa vie se fussent même écoulées
+dans la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+Hervard, protecteur des gens de lettres de cette époque,
+qui lui donna asile. Les premières productions
+dramatiques de Gilbert sont: <i>Marguerite de France</i>
+et <i>Téléphonte</i> (1641), qui eurent un succès médiocre.
+Il fut ensuite cinq ans avant de rien donner à la
+scène; enfin, en 1646, il se décida à faire paraître
+une tragédie d'<i>Hippolyte</i> à laquelle plus tard Racine
+ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi,
+dans la pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son
+fils, Hippolyte répond:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Si je suis exilé pour un crime si noir,<br />
+Hélas! qui des mortels voudra me recevoir!<br />
+Je serai redoutable à toutes les familles,<br />
+Aux frères pour leurs s&oelig;urs, aux pères pour leurs filles.<br />
+Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">THÉSÉE.</span></p>
+
+<p>Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux,<br />
+Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,<br />
+Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères;<br />
+Ceux-là te recevront.</p></div>
+
+<p>Racine fait dire aux deux mêmes personnages:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i6 smcap">HIPPOLYTE.</span></p>
+
+<p>Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,<br />
+Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">THÉSÉE.</span></p>
+
+<p>Va chercher des amis dont l'estime funeste<br />
+Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,<br />
+Dignes de protéger des méchants tels que toi.</p></div>
+
+<p>Voici maintenant les adieux de l'<i>Hippolyte</i> de
+Gilbert:</p>
+
+<p class="verse">Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis,<br />
+En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes.<br />
+Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes,<br />
+Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.<br />
+Comme je suis constant, montrez-vous généreux.<br />
+Que je sorte d'ici, non de votre mémoire.<br />
+Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,<br />
+Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé,<br />
+Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.</p>
+
+<p>Encouragé par le succès d'<i>Hippolyte</i>, le poëte
+donna la même année (1646) une tragédie de <i>Rodogune</i>;
+mais il commit une mauvaise action. Un ami
+commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier
+avait confié son projet de composer <i>Rodogune</i>, trahit
+le grand poëte et communiqua son plan à Gilbert,
+qui s'empressa de faire paraître sa tragédie. Corneille,
+dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut taire
+ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le
+vengea en faisant tomber celle de son rival. Que de
+Gilbert, de nos jours, se font plagiaires sans scrupules!...</p>
+
+<p>L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car
+il donna encore à la scène une <i>Sémiramis</i> en cinq
+actes.</p>
+
+<p>Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de
+lui. Il se trouvait à Rome, en mission de la reine de
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+Suède, lorsque, par ordre de Christine, il fit jouer
+dans la capitale du monde chrétien une tragédie <i>des
+Amours de Diane et d'Endymion</i>, laquelle vint ensuite
+en 1657 sur la scène française. Cette pièce a du
+mérite et eut du succès, ce qui n'empêcha pas la
+<i>Gazette Burlesque</i>, le <i>Charivari</i> de cette époque, d'en
+rendre compte ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p class="verse">L'histoire d'Endymion,<br />
+Qui, selon mon opinion,<br />
+Est celle de tout le monde,<br />
+En plusieurs beaux traits est féconde,<br />
+Et fait juger Monsieur Gilbert<br />
+Écrivain tout à fait expert.</p>
+
+<p><i>Chrisphonte ou le retour des Héraclides</i>, joué la
+même année (1657), faillit être un revers pour l'auteur,
+malgré le mérite de la pièce, parce qu'au dénouement,
+le confident ayant dit à Mérope:</p>
+
+<p class="verse">Madame, c'en est fait, la bataille est donnée,<br />
+La fortune répond à vos justes souhaits;<br />
+Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix.<br />
+C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.<br />
+C'est...</p>
+
+<p>Mérope l'interrompt brusquement:</p>
+
+<p class="verse">Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.</p>
+
+<p><i>Arie et Petus</i>, en 1659, fut une des dernières tragédies
+de Gilbert. Il ne fit plus, à partir de cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+époque, que des comédies ou des pastorales, si l'on
+en exempte <i>Léandre et Héro</i> (1667), qui ne fut pas
+imprimé. <i>Les Amours d'Ovide</i>, <i>les Amours d'Angélique
+et de Médor</i>, <i>les Intrigues Amoureuses</i>, <i>les
+Peines et les Plaisirs de l'Amour</i>, sont des pastorales
+qui furent bien reçues du public, mais qui ne peuvent
+être mises en parallèle avec les compositions sérieuses
+de Gilbert.</p>
+
+<p>Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la
+tragi-comédie du <i>Courtisan Parfait</i> (1668), pièce
+originale qui en renferme <i>deux</i>, la seconde commençant
+au troisième acte. Joconde, un des personnages,
+énumérant les qualités que doit posséder le parfait
+courtisan, s'exprime ainsi:</p>
+
+<p class="verse">Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,<br />
+D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;<br />
+Haïssable au dedans, et charmant au dehors;<br />
+Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,<br />
+Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences;<br />
+Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.</p>
+
+<p>Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités
+et des défauts. Il sut choisir avec art ses sujets,
+mais il les traita quelquefois avec assez peu de goût.
+Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des situations
+heureuses et la versification en est facile. Ses
+comédies et ses pastorales ont des scènes de bon
+aloi. On ne peut reprocher à ses compositions,
+comme à celles de ses contemporains, de sortir des
+bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et
+sagement réglé; aussi, ne trouve-t-on pas dans ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+&oelig;uvres de grands défauts; et même à côté des productions
+de Corneille, son théâtre mérite d'être lu.</p>
+
+<p><span class="smcap">Montauban</span> fit jouer les deux tragédies de <i>Zénobie</i>
+et de <i>Seleucus</i> en 1650 et 1652, mais il est plus
+connu par ses comédies, dont une surtout: <i>les Charmes
+de Félicie</i>, représentée pour la première fois en
+1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers
+à la scène.</p>
+
+<p>On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes
+et en vers, un caractère de bergère coquette traité
+avec habileté. Ismène trace à son amant jaloux la
+ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:</p>
+
+<p class="verse">Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.<br />
+Je ne prétends jamais dépendre que de moi.<br />
+Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?<br />
+Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?<br />
+N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?<br />
+Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,<br />
+Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,<br />
+Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,<br />
+Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,<br />
+Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,<br />
+Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?<br />
+Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,<br />
+Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?<br />
+Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:<br />
+Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.<br />
+Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,<br />
+Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?<br />
+Et si cela se peut, espère quelque jour,<br />
+Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:<br />
+Et peut-être le c&oelig;ur, si mon humeur me change, etc.</p>
+
+<p>Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine,
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+et que l'on prétend même avoir travaillé aux
+<i>Plaideurs</i> de ce dernier, était un auteur ayant de
+l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se fit
+plus de renom au palais qu'au théâtre.</p>
+
+<p>Nous ne citerions pas ici l'abbé <span class="smcap">de Pure</span>, si les Satires
+de Boileau ne l'avaient rendu célèbre. L'abbé
+de Pure était un homme fort agréable, mais d'une
+figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il
+écrit satiriquement:</p>
+
+<p class="verse">Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,<br />
+Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.</p>
+
+<p>Une tragédie: <i>Ostorices</i>, et une comédie: <i>Les
+Précieuses</i>, pièces jouées l'une et l'autre en 1659,
+constituent tout le bagage dramatique de l'abbé de
+Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à
+nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier.
+A quelque chose malheur est bon!</p>
+
+<p>Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques
+contemporains de Corneille et ayant joui d'une
+certaine célébrité, à parler de Madame de <span class="smcap">Villedieu</span>
+et de <span class="smcap">Millotet</span>, auteur de la tragédie de <i>Sainte-Reine</i>.</p>
+
+<p>Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine
+du régiment de Dauphin, avait beaucoup
+d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son mariage,
+elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria
+de nouveau, mais sans quitter le nom de son premier
+époux. Ses romans l'ont fait plus connaître que son
+<i>Manlius Torquatus</i>, joué cependant avec succès en
+1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé d'Aubignac
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+n'était pas étranger au plan de cette pièce;
+mais l'abbé s'en est toujours défendu. <i>Nitetis</i>, tragédie
+représentée en 1663, fut également bien
+accueillie du public. Dans cette pièce, <i>Nitetis</i>, surprise
+par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler
+et avec un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de
+nos jours:</p>
+
+<p class="verse">Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,<br />
+La loi fait dans mon c&oelig;ur l'office de l'amour.<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Le même sentiment me force à t'avertir,<br />
+Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;<br />
+Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;<br />
+Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,<br />
+Il aurait dans mon c&oelig;ur le même rang que toi.</p>
+
+<p><span class="smcap">Millotet</span>, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer
+le peu de talents qu'il pouvait avoir à composer
+de bonnes tragédies, s'appliqua à faire un véritable
+tour de force. Il <i>fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot
+du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse,
+noble et illustre Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre</i>.
+Toutes les scènes commencent par chacune des
+lettres de ces cinq mots: <i>Sainte Reine, priez pour
+nous</i>. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que
+l'auteur a eu l'incroyable patience de faire en sorte
+que tous les acteurs et actrices qui représentaient
+cette tragédie, eussent leur acrostiche dans leurs paroles,
+par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs
+surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite
+pour vaincre une difficulté de cette espèce.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs
+tragiques contemporains de Pierre Corneille; mais
+nous croyons avoir passé en revue ceux d'entre eux
+dont les &oelig;uvres, au point de vue littéraire ou anecdotique
+peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs
+de l'époque actuelle. Quant à ceux qui se sont plus
+spécialement adonnés à la comédie ou aux pastorales,
+fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis XIV, nous
+les avons réservés pour faire escorte au père de la
+bonne comédie, à Molière, autour duquel nous les
+grouperons à leur tour. Il est un homme cependant
+dont le nom ne saurait être passé sous silence, c'est
+<span class="smcap">Quinault</span>; mais comme en lui se trouvent deux poëtes
+en la même personne, le poëte tragique et comique
+et le poëte lyrique, nous ne parlerons ici que du Quinault,
+auteur de plusieurs tragédies et d'un certain
+nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant,
+le Quinault qui charma son siècle par les productions
+littéraires dont il gratifia la scène de l'Opéra Français.</p>
+
+<p>Occupons-nous donc de l'auteur de: <i>la Mort de
+Cyrus</i>, de <i>Stratonice</i>, d'<i>Agrippine</i> et de bien d'autres
+&oelig;uvres dramatiques. Nous dirons d'abord que
+Quinault occupe un rang élevé dans les lettres, beaucoup
+moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces
+légères si bien mises en relief par la musique de Lully.
+Poëte lyrique, Quinault est en tête de la pléïade,
+poëte tragique, Quinault est sur le second plan.</p>
+
+<p>C'était du reste un homme des plus aimables, plein
+d'esprit et d'aménité que Quinault. Son premier état
+fut celui de clerc d'un avocat au Conseil. Fort jeune
+encore, et se sentant de la verve et du goût pour la
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné
+pour le théâtre, fit sa connaissance et le
+supplia de prendre un appartement dans sa maison.
+Quinault ne se fit pas prier; le marchand mourut et
+son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort
+jolie fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne
+se trouvant plus assez grand seigneur, imagina d'être
+quelque chose dans l'État. Il acheta à beaux deniers
+une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il
+n'avait pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de
+la Chambre des comptes, qui trouvèrent peu digne
+d'admettre dans un corps aussi recommandable par
+sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour
+résultat la plaisanterie suivante en quatre vers, d'un
+anonyme:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2">Quinault, le plus grand des auteurs,</span><br />
+Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître;<br />
+<span class="i2">Puisqu'il a fait tant d'<i>auditeurs</i>,</span><br />
+<span class="i2">Pourquoi l'empêchez-vous de l'être?</span></p>
+
+<p>Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger
+et domestique de l'acteur Mondory. Qu'il ait
+été d'une famille obscure, qu'il ait servi les autres,
+le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien des
+hommes de talent, il est l'enfant de ses &oelig;uvres. Modeste,
+sociable, d'une grande douceur de caractère,
+il alliait à beaucoup de bonnes qualités de véritables
+talents. En vain le satirique Boileau lui a-t-il lancé
+les traits les plus acérés; ces traits ont fini par faire
+plus de tort à l'auteur de l'<i>Art poétique</i> qu'à Quinault.
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+On connaît les vers de l'épître sur la calomnie,
+de Voltaire:</p>
+
+<p class="verse">O dur Boileau, dont la muse sévère,<br />
+Au doux Quinault envia l'art de plaire.<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Chacun maudit ta satire inhumaine.<br />
+N'entends-tu pas nos applaudissements<br />
+Venger Quinault quatre fois par semaine.</p>
+
+<p>Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation
+de cet auteur. On ne s'est déterminé que fort
+tard à lui rendre justice. Pendant près de cent ans
+on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la fin du
+dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître
+quelque mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique
+Despréaux l'avait fait admettre, et les jugements du
+critique parurent longtemps sans appel. On ne les
+contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si
+Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si
+les productions de son esprit étaient, oui ou non,
+aussi médiocres que le prétendait son détracteur. Ce
+qu'il y a de plus original dans cette singulière condamnation,
+c'est que les juges allaient chaque soir
+applaudir leur victime dans ses plus gracieuses compositions,
+lui donnant ainsi gain de cause contre eux-mêmes.</p>
+
+<p>Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous
+citerons: <i>les Rivales</i> (1653), pièce copiée de Rotrou
+et à laquelle se rattache une anecdote assez curieuse
+et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à cette
+époque, il était d'usage que les comédiens achetassent
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+des auteurs, à prix débattu, leurs compositions
+dramatiques et restassent maîtres de la recette entière.
+Il en résultait que, souvent, de bonnes choses
+étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de
+leur valeur. On payait enfin le <i>nom</i> de l'auteur, ainsi
+que cela se pratique encore aujourd'hui par les éditeurs<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.
+Tristan avait pour élève Quinault. Voulant
+lui être utile, il se chargea de lire <i>les Rivales</i> aux
+comédiens qui firent grand éloge de la pièce, l'acceptèrent,
+fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit
+que cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un
+jeune homme de talent. Aussitôt les comédiens de se
+récrier et de diminuer de moitié les honoraires de
+l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation
+et il parvient, par une habile transaction, à obtenir
+que le neuvième de la recette sera alloué à Quinault.
+Ce moyen parut si ingénieux et si équitable, qu'à
+partir de ce moment, il devint une règle toujours
+suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+les droits furent fixés au douzième et au dix-huitième
+de la recette.</p>
+
+<p>Quinault donna, en 1656, la tragédie de <i>Cyrus</i>,
+dans laquelle il fait dire à la reine Thomiris:</p>
+
+<p class="verse">Que l'on cherche partout <i>mes tablettes</i> perdues,<br />
+Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.</p>
+
+<p>Le public accueillit favorablement la pièce et ne
+s'aperçut pas du ridicule anachronisme de ces deux
+vers; mais Boileau n'était pas homme à les laisser
+passer sans critique. <i>Amalazonte</i>, <i>le Feint Alcibiade</i>
+(1658), <i>Stratonice</i> (1660), se succédèrent rapidement.</p>
+
+<p>En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'<i>Agrippa
+ou le Faux Tibérius</i>. Elle réussit, malgré
+l'absurdité de la donnée sur laquelle elle repose,
+donnée inacceptable, car comment admettre que la
+ressemblance de <i>Tibérius</i> et d'<i>Agrippa</i> est telle, au
+physique et au moral, que la maîtresse d'<i>Agrippa</i>,
+après avoir été longtemps avec l'un, continue à le
+prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663,
+parut <i>Astrate</i>, très-bien reçue du public et très-prônée
+dans le <i>Journal des Savants</i> de cette époque, tandis
+que Boileau, dans sa troisième satire, se plaît à <i>l'abîmer</i>,
+selon l'expression consacrée de nos jours. Cette
+tragédie, si elle a des défauts, a cependant du mérite,
+et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un
+siècle au théâtre.</p>
+
+<p>En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux
+tragédies: <i>Pausanias</i> et <i>Bellérophon</i>; mais, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+nous l'avons dit en commençant à parler de cet
+auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut
+l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable
+talent<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<p class="center"><b>RACINE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1666 A 1690.</b></p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Racine.</span>&mdash;Parallèle avec Corneille.&mdash;Talent comparé de ces deux
+grands poëtes.&mdash;Qualités de Racine.&mdash;Notice.&mdash;Sa tragédie de la
+<i>Thébaïde</i>, en 1664.&mdash;Anecdote.&mdash;Jugement de Corneille sur Racine.&mdash;Tragédie
+d'<i>Alexandre</i> (1666).&mdash;Son peu de succès dans le principe.&mdash;On
+l'ôte à la troupe de Molière pour la donner à la troupe de l'Hôtel de
+Bourgogne.&mdash;Son succès.&mdash;Plaisante anecdote à ce sujet.&mdash;Le <i>Dialogue
+des Morts</i>, de Boileau, et l'<i>Alexandre</i>, de Racine.&mdash;<i>Andromaque</i>
+(1667).&mdash;La Champmeslé et la Des&oelig;illets.&mdash;Mot judicieux de
+Louis XIV.&mdash;Boutade d'un spectateur.&mdash;Première parodie.&mdash;Chagrin
+de Racine.&mdash;<i>Les Plaideurs</i> (1668).&mdash;Histoire anecdotique de cette
+jolie comédie.&mdash;<i>Britannicus</i> (1669).&mdash;Dénouement, critiqué par Boileau.&mdash;Effet
+produit sur Louis XIV par quelques vers de cette tragédie.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Bérénice</i>
+(1671).&mdash;Sujet donné par Henriette d'Angleterre.&mdash;Parodie.&mdash;Mot
+de Chapelle.&mdash;M<sup>lle</sup> de Mancini.&mdash;Le Grand
+Condé.&mdash;Anecdote de la sentinelle et de M<sup>lle</sup> Gaussin.&mdash;Vers à ce
+sujet.&mdash;<i>Bajazet</i> (1672).&mdash;Racine, poëte satirique, de par Boileau.&mdash;<i>Mithridate</i>
+(1673).&mdash;Anecdotes relatives à cette tragédie.&mdash;<i>Iphigénie</i>
+(1674), donnée à Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.&mdash;Vers
+de Boileau à cette occasion.&mdash;Anecdote de Lully.&mdash;Singulière
+annonce à propos d'<i>Iphigénie</i>.&mdash;M<sup>lle</sup> Gaussin, dans le rôle d'<i>Iphigénie</i>.&mdash;Vers
+qu'on lui adresse.&mdash;<i>Phèdre</i> (1677).&mdash;Ce qui donna l'idée première
+de cette tragédie à Racine.&mdash;La Champmeslé.&mdash;Cabale contre cette pièce.&mdash;La
+<i>Phèdre</i> de Pradon.&mdash;M<sup>me</sup> Deshoulières, la duchesse de Bouillon
+et le duc de Nevers.&mdash;Les trois sonnets.&mdash;Grande querelle.&mdash;Frayeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+de Racine et de Boileau.&mdash;Le fils du Grand Condé les rassure.&mdash;Les
+tribulations essuyées par le tendre Racine, à propos de cette tragédie, le
+font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.&mdash;<i>Esther</i>
+(1689).&mdash;Anecdotes relatives à cette pièce.&mdash;<i>Athalie</i> (1690).&mdash;Cette
+pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV et défendue par Boileau.&mdash;M<sup>me</sup>
+de Maintenon la fait jouer en présence du roi.&mdash;En 1702,
+après la mort de Racine, Louis XIV la fait représenter à Versailles.&mdash;Les
+principaux personnages de la cour y prennent des rôles.&mdash;En 1716,
+le Régent donne l'ordre aux Comédiens de la mettre au théâtre.&mdash;Le
+public commence enfin à admirer ce dernier chef-d'&oelig;uvre de Racine.&mdash;Succès
+de cette pièce.&mdash;Son actualité pendant la Régence.</p>
+
+<p class="p2">Après les belles tragédies de Pierre Corneille, on
+était loin de penser qu'un auteur dramatique pût
+égaler le maître; c'est cependant ce qui arriva quand
+parut <span class="smcap">Racine</span>.</p>
+
+<p>Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrêter
+dans un âge et à un moment où sa réputation n'ayant
+fait que grandir, on pouvait affirmer que ce poëte
+était à l'apogée de sa gloire.&mdash;Ces deux hommes
+ont également contribué à élever l'art dramatique en
+France, l'un en faisant justice des pièces absurdes
+qui, jusqu'à sa venue, occupaient despotiquement la
+scène et en fixant les règles dont il n'était plus permis
+de s'écarter; l'autre en rectifiant la langue et en lui
+donnant une douceur qu'elle a conservée depuis les
+belles compositions de son génie. Le théâtre de Corneille,
+comme celui de Sophocle, brille par la vigueur
+des pensées. Racine, comme Euripide, a su donner
+au sien la tendresse des sentiments. On peut dire que
+la tragédie chez l'un prend les formes d'une statue qui
+frappe par la fierté, la hardiesse de ses proportions;
+que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+tendre, délicate, naturelle, animée, charme les yeux
+et touche le c&oelig;ur. Corneille, c'est le torrent qui
+grossit avec violence et brise ses digues pour faire
+une irruption; Racine, c'est le fleuve majestueux qui,
+dans son paisible cours, répand la fertilité dans les
+lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au c&oelig;ur par
+l'esprit, Racine trouve le chemin de l'esprit par le
+c&oelig;ur. Ils marchent parallèlement sur deux lignes à la
+hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et l'autre et
+dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront
+dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables
+d'apprécier le beau et de comprendre le sublime.
+Boileau disait: le <i>pompeux</i> Corneille et le <i>tendre</i> Racine,
+et il avait raison.</p>
+
+<p>Conduit par un goût qui ne faisait jamais fausse
+route, Racine choisissait avec un tact parfait tous les
+sujets de ses grandes compositions. Il aimait mieux
+devoir beaucoup à la bonté du sujet que de compromettre
+le succès d'une pièce en cherchant à vaincre
+une situation difficile. Son esprit fin, délicat, plein de
+noblesse et d'élévation, saisissait avec un grand bonheur
+les nuances du sentiment. Il savait, en peignant
+la nature sous ses plus riants aspects, l'embellir encore
+sans la déguiser. Les grandes passions avaient
+en lui un interprète sage, tendre et qui sut, de prime-abord,
+débarrasser la scène des fadaises dont on se
+croyait obligé de surcharger le langage, surtout
+lorsque l'on voulait exprimer le sentiment si naturel
+de l'amour. Dans ses belles et suaves compositions,
+Racine intéresse et fait passer l'âme du spectateur ou
+du lecteur par toutes les péripéties du drame intime.
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+Faiblesse, inquiétude, emportements, détours cachés,
+secrets passionnés, on comprend tout avec lui, au
+besoin on excuserait tout. Le style est d'une douceur,
+d'une noblesse, d'une élégance dont rien jusqu'à lui
+n'avait donné l'idée. On peut affirmer que Racine est
+le poëte de l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le
+c&oelig;ur, en l'écoutant, sont satisfaits. Aussi, jamais auteur
+n'eut un succès plus réel, plus soutenu et plus
+durable. Aujourd'hui encore, après deux siècles, il
+fait loi.</p>
+
+<p>Né, en 1639, à la Ferté-Milon, où son père était
+contrôleur du grenier à sel, Racine fut trésorier en la
+généralité de Moulins, secrétaire du roi, gentilhomme
+ordinaire de la Chambre, membre de l'Académie
+française et désigné par Louis XIV pour être l'historiographe
+de son règne. Il mourut à Paris, en 1699,
+et, selon son désir, il fut enterré à Port-Royal-des-Champs,
+où il avait été élevé dans sa jeunesse. Ami
+de Corneille, de Molière, avec lequel il fut par la suite
+en froid, il fut surtout très-lié avec Boileau, dont les
+utiles conseils aidèrent au développement de son talent
+admirable. Aussi disait-il avec la franchise d'un
+beau caractère, qu'il était plus redevable des succès
+de la plupart de ses pièces aux sages avis du judicieux
+et célèbre critique, qu'à l'étude des préceptes
+d'Horace et d'Aristote.</p>
+
+<p>Racine fit son entrée dans le monde des lettres par
+la tragédie de <i>la Thébaïde ou les Frères Ennemis</i>,
+en 1664. On prétend que le sujet lui en fut donné
+par Molière et que dans la pièce, telle qu'elle fut
+jouée d'abord, des scènes entières étaient puisées
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+presque littéralement dans l'<i>Antigone</i> de Rotrou.
+Quoi qu'il en soit, lorsque cette tragédie, qui commença
+sa réputation, fut imprimée, les plagiats, s'ils
+ont existé, avaient disparu.</p>
+
+<p>Sa seconde composition dramatique fut <i>Alexandre</i>,
+en 1666. Il la lut à Corneille avant que de la faire
+jouer, et Corneille, qui n'était mu par aucun sentiment
+de jalousie, lui dit: «Cette pièce me fait voir
+en vous de grands talents pour la poésie, mais ces
+talents ne sont point pour le tragique.» Corneille
+préférait Lucain à Virgile. Ce jugement parvint aux
+oreilles de Boileau, qui écrivit plus tard:</p>
+
+<p class="verse">Tel excelle à rimer, qui juge sottement,<br />
+Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville,<br />
+Qui jamais, de Lucain, n'a distingué Virgile.</p>
+
+<p>Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille;
+ils trouvèrent la pièce d'<i>Alexandre</i> fort belle
+et fort bonne, et le rassurèrent complétement. L'ouvrage
+fut livré à la troupe de Molière, dont les acteurs,
+excellents pour le genre comique, n'entendaient rien
+à la tragédie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit
+du mauvais conseil qu'on lui avait donné: «Votre
+pièce est excellente, lui dit-on; mais il faut des gens
+qui sachent l'interpréter; faites-la jouer à l'Hôtel de
+Bourgogne.» Racine adopta l'idée, et son <i>Alexandre</i>
+eut un succès immense. Cette détermination causa
+une petite révolution intérieure dans la troupe de
+Molière; mademoiselle Duparc, la meilleure actrice
+du théâtre de <i>Monsieur</i>, passa à l'Hôtel de Bourgogne.
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+Molière en fut mortifié, et cela jeta entre Racine et
+lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils
+se rendissent justice l'un à l'autre en toute circonstance.</p>
+
+<p>On raconte, à propos de ce fait, une plaisante histoire.
+Un abbé était au sermon, faisant d'épouvantables
+contorsions et répétant sans cesse ces mots:
+«O Racine! ô Racine!»&mdash;Mon Dieu, lui dit un de
+ses amis, l'abbé, qu'avez-vous donc à prononcer le
+nom de Racine?&mdash;Eh! mon cher, répondit l'autre,
+vous ne voyez donc pas l'identité de ma position avec
+celle de l'auteur d'<i>Alexandre</i>?&mdash;Comment cela?&mdash;C'est
+moi qui ai fait le sermon que vous venez d'entendre;
+il est admirable; mais ce bourreau le débite
+comme les acteurs de Molière ont débité la pièce de
+Racine; si je l'avais donné à un autre, mon sermon
+eût eu le succès qu'a eu l'<i>Alexandre</i> à l'Hôtel de
+Bourgogne.</p>
+
+<p>Racine disait à Boileau, en lui parlant de cette
+pièce, qu'il se sentait une surprenante facilité pour
+faire les vers. «Moi, lui dit le grand critique, je veux
+vous apprendre à faire avec peine des vers faciles, et
+vous avez assez de talent pour le savoir bientôt.»</p>
+
+<p>On eut, à cette époque, l'idée maligne et fort plaisante
+d'attribuer à Boileau la pensée d'avoir eu en vue
+la tragédie d'<i>Alexandre,</i> dans un de ses <i>Dialogues
+des Morts</i>. Pour cela, on avait adroitement intercalé
+quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche
+du conquérant par Racine, au milieu de ce
+dialogue.</p>
+
+<p>Voici le morceau tel qu'on le publiait:
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">PLUTON.</span></p>
+
+<p>Mais qui est ce jeune étourdi qui s'avance d'un air moitié sérieux
+et moitié badin? Le voilà bien échauffé!</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">DIOGÈNE.</span></p>
+
+<p>Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est changé! J'ai peine à le
+reconnaître. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est
+un guerrier petit-maître; apparemment que ses longs voyages
+l'ont un peu gâté. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais
+encore.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">PLUTON.</span></p>
+
+<p>Oh! pour le coup, nous avons un véritable héros et non pas
+un fade doucereux. Il n'a jamais soupiré que pour la gloire. Il
+s'est même si peu piqué de galanterie, que, dans sept ans, il n'a
+visité qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles
+fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnières.
+Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont
+respiré, et qu'ayant entendu parler de révolte, il se hâte de la
+venir apaiser. Approchez, généreux vainqueur de l'Asie, approchez.
+Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de
+votre bras.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">ALEXANDRE.</span></p>
+
+<p class="left30">Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi.<br />
+La Victoire elle-même a dégagé ma foi.<br />
+Tout cède autour de vous. C'est à vous à vous rendre.<br />
+Votre c&oelig;ur l'a promis, voudra-t-il s'en défendre?<br />
+Et lui seul pourrait-il échapper aujourd'hui<br />
+A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">DIOGÈNE.</span></p>
+
+<p>Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'était gâté dans ses voyages?
+Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.</p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+<span class="smcap">PLUTON.</span></p>
+
+<p>Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre,
+qui ne respirait que les combats, s'oublie auprès d'une maîtresse!</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">ALEXANDRE.</span></p>
+
+<p class="left30">Que vous connaissez mal les violents désirs<br />
+D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs!<br />
+J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée,<br />
+Mon c&oelig;ur ne soupirait que pour la renommée.<br />
+Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans,<br />
+Ont produit sur mon c&oelig;ur des effets différents!<br />
+Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">DIOGÈNE.</span></p>
+
+<p>Il faut l'envoyer auprès du grand Cyrus.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">ALEXANDRE.</span></p>
+
+<p class="left30">Hé quoi! vous croyez donc qu'à moi-même barbare,<br />
+J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">PLUTON.</span></p>
+
+<p>Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imaginée?
+Il est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison,
+là-haut, de plaindre la Macédoine de n'avoir pas eu de
+Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait
+traité en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc
+au plus vite.</p>
+
+<p>Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par
+Racine dans les vers suivants:</p>
+
+<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+Quelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire,<br />
+Embrase tout, sitôt qu'elle commence à luire;<br />
+Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison;<br />
+Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison;<br />
+Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes,<br />
+Les esclaves en nombre égalent tous les hommes!</p>
+
+<p>«Il est, disait-il, de la main d'un poëte héroïque,
+et celui que j'ai fait est de la main d'un poëte satirique.»</p>
+
+<p>Voici celui de Boileau:</p>
+
+<p class="verse">L'enragé qu'il était, né roi d'une province<br />
+Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,<br />
+S'en alla follement, et pensant être dieu,<br />
+Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu,<br />
+Et traînant avec soi les horreurs de la guerre,<br />
+De sa vaste folie emplit toute la terre.</p>
+
+<p>En 1667 parut <i>Andromaque</i>, un des chefs-d'&oelig;uvre
+de Racine. Cette tragédie eut un succès immense,
+mademoiselle Champmeslé y fit ses débuts par le rôle
+d'Hermione, au grand désespoir de l'auteur, qui fut
+bientôt rassuré en voyant le beau talent de la nouvelle
+actrice. Dans le principe, le rôle d'Hermione avait été
+tenu par mademoiselle Des&oelig;illets qui, ayant voulu assister
+au début de la Champmeslé, ne put s'empêcher
+de dire en sortant du théâtre: «Il n'y a plus de
+Des&oelig;illets.» Cependant, il paraît que si la débutante
+avait plus de feu dans les trois derniers actes, l'autre
+était meilleure dans les deux premiers, ce qui fit dire
+très-judicieusement à Louis XIV: «Il faudrait que
+la Des&oelig;illets jouât les deux premiers actes d'<i>Andromaque</i>
+et la Champmeslé les trois derniers.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+Cette tragédie causa la mort de Montfleury, qui
+tomba malade par suite de ses efforts pour représenter
+les fureurs d'Oreste. Mondory était mort de la
+même façon, après la <i>Marianne</i> de Tristan. Aussi
+un bel esprit de l'époque disait-il: «Il n'y aura plus
+désormais un poëte qui ne veuille avoir l'honneur de
+crever un comédien dans sa vie.»</p>
+
+<p>Une débutante au Théâtre-Français, dont les talents
+étaient médiocres et la figure désagréable, jouait
+un soir le rôle d'Andromaque, et le jouait mal. Un
+des spectateurs du parterre, grand admirateur de
+Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son
+poëte favori; n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce
+ce vers d'Andromaque à Pyrrhus:</p>
+
+<p class="verse">Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce?</p>
+
+<p>il s'écrie tout haut:</p>
+
+<p class="verse">Que vous êtes, Madame, une laide bougresse!</p>
+
+<p>puis il se lève et sort au milieu des rires, des battements
+de mains de la salle, laissant la malheureuse
+actrice toute décontenancée.</p>
+
+<p><i>Andromaque</i> fut la première tragédie qui donna
+lieu à une comédie critique ou <i>parodie</i>. On l'intitula
+<i>la Folle querelle</i>. L'auteur était Subligny; mais on
+l'attribua à Molière, ce qui brouilla encore davantage
+les cartes entre Racine et lui.</p>
+
+<p>De cette parodie date en France ce genre bâtard qui
+prête aux lazzis et qui va du reste assez bien à l'esprit
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+de la nation. Depuis, il est peu de pièces d'une
+certaine importance qui n'aient eu leur parodie, parce
+qu'il est toujours facile de trouver ou de faire naître
+un côté plaisant et même grotesque, à propos de
+l'&oelig;uvre dramatique la plus belle. La tragédie, l'opéra,
+la comédie même, sont en effet des &oelig;uvres soumises
+à des règles de convention. De nos jours, il n'est pas
+un petit théâtre qui ne donne la parodie de la grande
+pièce en vogue. Ce qui peut paraître étonnant, c'est
+que Racine se montra très-affecté de <i>la Folle querelle</i>.
+Au lieu d'en rire, comme font les auteurs modernes,
+dont plusieurs sont les premiers à aider à la parodie
+de leur pièce, le grand poëte ressentit de cette aventure
+un chagrin véritable.</p>
+
+<p>Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie
+dont son <i>Andromaque</i> avait été l'objet, fut entraîné
+lui-même, en 1668, à composer une comédie
+qui est restée au théâtre comme type de comique de
+bon aloi, <i>les Plaideurs</i>, et qu'on peut considérer
+comme la parodie de tous les talents et de tous les
+originaux du parquet et du barreau de cette époque.
+L'auteur d'<i>Alexandre</i> avait un oncle, brave religieux,
+dont le plus vif désir était d'arracher son neveu
+au théâtre, et qui, pour cela, avait imaginé de
+lui laisser un prieuré de son ordre, sous la condition
+expresse qu'il en prendrait l'habit. Racine accepta le
+bénéfice, mais ne se pressa pas de se faire moine.
+Un régulier lui disputa le prieuré, il s'ensuivit un
+procès qui fut à l'avantage du religieux, et ce n'était
+que justice. Un jour que Racine, en compagnie de
+Despréaux, de Lafontaine, de Chapelle, de Furetière,
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+en un mot, de tous les beaux esprits et les élégants
+de l'époque, se trouvait chez un traiteur fameux, à
+l'enseigne du <i>Mouton</i>, il raconta son aventure. Les
+cafés n'existaient pas encore, et encore bien moins
+les clubs; mais, par le fait, cette réunion était un
+petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez
+ledit traiteur un salon réservé spécialement pour
+leur société. Or donc, l'histoire du procès ayant
+égayé la joyeuse compagnie, il fut proposé, séance
+tenante, de faire une comédie où seraient mis en relief
+tous les travers de messieurs de la Cour et de
+messieurs du barreau. Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
+Mille propos joyeux servirent de fond à la pièce future,
+pour laquelle un conseiller au Parlement, de
+Brilhac, apprit à Racine les termes de la chicane.
+Cette jolie pièce, si spirituelle et si gaie, n'eut aucun
+succès aux premières représentations. Molière, alors
+en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa
+point sur la valeur de l'ouvrage, et après l'avoir lu
+un jour, il dit que ceux qui s'en moquaient étaient
+des sots qui méritaient qu'on se moquât d'eux. On
+la joua à la Cour, un mois après son apparition au
+théâtre. Le roi en rit beaucoup, et son entourage
+s'empressa naturellement de l'imiter. C'était un succès
+inouï. La représentation à peine terminée, les
+comédiens partent de Saint-Germain dans trois voitures,
+à onze heures du soir, et viennent porter cette
+bonne nouvelle à Racine. Tout le quartier est réveillé
+par le bruit des carrosses et des acteurs; on se
+met aux fenêtres, on s'enquiert, on cherche à savoir
+ce qui produit cette rumeur inusitée. On entend répéter
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+le mot <i>Plaideurs</i>, il n'en faut pas davantage
+pour que la nouvelle se répande que l'on est venu
+enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a
+mal parlé des juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller
+des requêtes avait fait grand bruit au palais de cette
+charmante comédie; mais cela n'avait abouti qu'à la
+mettre en vogue, dès que le roi et la Cour avaient
+<i>daigné</i> s'en amuser.</p>
+
+<p>La plupart des avocats du temps étaient parodiés
+dans <i>les Plaideurs</i>, et les différents tons sur lesquels
+l'<i>Intimé</i> déclame, sont autant de copies de différents
+tons des avocats de l'époque. L'exorde est un ridicule
+donné à une célébrité du barreau qui avait employé
+le même pour la cause d'un boulanger de ses
+clients; la scène de Chicaneau et de la comtesse eut
+lieu en original chez le greffier Boileau, frère aîné
+de Despréaux. Un président, neveu de Boileau, et la
+comtesse de Crissée, vieille et enragée plaideuse,
+étaient les deux originaux d'après lesquels la scène
+avait été imaginée. Cette comtesse de Crissée avait
+tellement fatigué la Cour de ses procès, que le Parlement
+de Paris lui fit défendre d'en intenter à l'avenir,
+sans l'avis par écrit de deux avocats désignés
+<i>ad hoc</i>. Cette interdiction mit la plaideuse dans une
+fureur et un désespoir dont rien ne saurait donner
+l'idée. Elle s'adressa aux juges, aux avocats, à son
+procureur, et enfin elle alla renouveler ses plaintes
+au greffier Boileau, chez lequel se trouvait alors, par
+hasard, le neveu de Despréaux, qui crut se rendre
+utile en donnant des conseils à la plaideuse. Elle les
+écouta d'abord avec avidité, puis, par suite d'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+malentendu, croyant qu'on voulait l'insulter, elle accabla
+le président d'injures,
+Ce vers de Dandin à Petit-Jean:</p>
+
+<p class="verse">Et vous, venez au fait, un mot du fait,</p>
+
+<p>est une allusion à une anecdote du palais, du temps
+de Racine. Un avocat, chargé de plaider pour un
+homme sur le compte duquel on voulait mettre un
+enfant, se jetait à dessein dans des digressions étrangères
+à la cause. Le juge ne cessait de lui dire: «Au
+fait, venez au fait.» Impatienté, l'avocat termine
+brusquement son plaidoyer, en s'écriant: «Le fait
+est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait, nie le
+fait, voilà le fait.» Enfin, la femme du lieutenant-criminel
+d'alors fournit à Racine le caractère de la
+femme de Perrin-Dandin. C'est d'elle qu'il dit:</p>
+
+<p class="verse">Elle eût du buvetier emporté les serviettes,<br />
+Plutôt que de rentrer chez elle les mains nettes.</p>
+
+<p>Elle avait effectivement pris quelques serviettes
+chez le buvetier du palais. <i>Les Plaideurs</i> sont un
+hors-d'&oelig;uvre dans les compositions sérieuses de Racine.
+En 1669, il continua le cours de ses études
+dramatiques par la tragédie de <i>Britannicus</i>. Quoique
+cette pièce fût fort belle, elle tomba à la huitième
+représentation. L'auteur était très-sensible à un revers;
+il composa contre ses critiques une préface un
+peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques
+attaques contre Corneille. Dans la suite, il la
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+supprima. Boileau lui-même, l'ami sincère et l'admirateur
+de Racine, critiquait le dénouement de
+<i>Britannicus</i>. Il trouvait avec raison que Junie entre
+chez les Vestales, après la mort de son amant, un
+peu comme on entrait, sous Louis XIV, au couvent
+des Ursulines.</p>
+
+<p>Cette tragédie produisit une petite révolution dans
+les coutumes de la Cour. On sait que, dans la pièce,
+Narcisse dit à Néron:</p>
+
+<p class="verse">Pour toute ambition, pour vertu singulière,<br />
+Il excelle à conduire un char dans la carrière,<br />
+A disputer des prix indignes de ses mains,<br />
+A se donner lui-même en spectacle aux Romains,<br />
+A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,<br />
+A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.</p>
+
+<p>Louis XIV crut voir une critique de sa conduite
+dans ce tableau, ou du moins cette peinture admirable
+le fit réfléchir, sans doute; car, à partir de ce
+moment, il cessa de danser dans les ballets où il figurait
+souvent.</p>
+
+<p>Boileau, tout en critiquant quelques détails du
+<i>Britannicus</i> de son ami, trouvait cependant cette
+tragédie admirable, et le voyant un jour tout chagrin
+du peu de succès qu'elle avait obtenu, il courut
+à lui, l'embrassa avec transport en lui disant que
+c'était son chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du
+rôle d'Agrippine:</p>
+
+<p class="verse">Mit <i>Claude</i> dans mon lit et <i>Rome</i> à mes genoux,</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+se trompa et fit éclater de rire le public, en disant:</p>
+
+<p class="verse">Mit <i>Rome</i> dans mon lit et <i>Claude</i> à mes genoux.</p>
+
+<p><i>Bérénice</i> parut deux ans après <i>Britannicus</i>,
+en 1671, à l'époque où Corneille, arrivé à la fin de
+sa carrière littéraire, abandonnait, trop tard déjà, le
+théâtre. Le sujet de <i>Bérénice</i> fut donné à Racine par
+Henriette d'Angleterre, belle-s&oelig;ur de Louis XIV, qui
+fit demander également à Corneille de traiter les
+<i>Adieux de Titus et de Bérénice</i>. Elle espérait voir
+une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV
+avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan,
+s'engagea, et fit une admirable pièce que l'on parodia
+avec assez d'esprit.</p>
+
+<p>Racine avait une grande susceptibilité de sentiments;
+il ne pouvait pardonner les critiques que l'on
+faisait de ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Il se montra très-chagrin des vers suivants, qui se
+trouvent dans la parodie de <i>Bérénice</i>:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i2 smcap">COLOMBINE</span> <i>dit à Arlequin, en le tirant par la manche</i>.</p>
+
+<p>Répondez donc.</p>
+
+<p><span class="i6 smcap">ARLEQUIN.</span></p>
+
+<p><span class="i8">Hélas! que vous me déchirez!</span></p>
+
+<p><span class="i6 smcap">COLOMBINE.</span></p>
+
+<p>Vous êtes Empereur, seigneur, et vous pleurez?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+<span class="i6 smcap">ARLEQUIN.</span></p>
+
+<p>Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
+Je frémis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire,
+Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.</p></div>
+
+<p>Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle.
+Tous ses amis vantaient le talent avec lequel il
+avait traité le sujet; Chapelle gardait le silence.
+«Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit Racine.
+Que pensez-vous de <i>Bérénice</i>?&mdash;Ce que je
+pense, répond Chapelle: <i>Marion pleure, Marion crie,
+Marion veut qu'on la marie</i>.»</p>
+
+<p>Mademoiselle de Mancini avait dit à Louis XIV, en
+partant: «Vous m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez
+et je pars.» Racine s'est souvenu de ces mots
+pour Bérénice:</p>
+
+<p class="verse">Vous m'aimez, vous me soutenez,<br />
+<span class="i1">Et cependant je pars.</span></p>
+
+<p>mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes
+d'un sentiment bien autrement énergique.</p>
+
+<p>On raconte que Louis XIV, rencontrant son médecin
+au sortir de la représentation de cette tragédie,
+lui dit avec beaucoup d'esprit et d'à-propos:
+«J'ai été sur le point de vous envoyer chercher pour
+secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir
+comment.»</p>
+
+<p>Le grand Condé fit un compliment très-délicat à
+Racine, à propos de cette pièce. On lui demandait
+son avis, il répondit par ces deux vers de Titus à
+Bérénice:
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p>
+
+<p class="verse">Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,<br />
+Et crois toujours la voir pour la première fois.</p>
+
+<p>A l'une des représentations, dont le rôle principal
+était joué par mademoiselle Gaussin, une des sentinelles,
+fondant en larmes, laissa tomber son fusil.
+Cela donna lieu aux vers suivants:</p>
+
+<p class="verse">Quel spectacle louchant a frappé mes regards,<br />
+<span class="i2">Quand sous le nom de Bérénice,</span><br />
+Gaussin de son amant déplorait l'injustice!<br />
+J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,<br />
+<span class="i1">Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,</span><br />
+Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.<br />
+Quel contraste divers, quand sous le même nom,<br />
+L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scène!<br />
+Aucun c&oelig;ur n'a senti la moindre émotion;<br />
+Aucun n'a retrouvé, dans sa froide action,<br />
+<span class="i2">Bérénice, ni Melpomène.</span><br />
+Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,<br />
+Le public, trop charmé de sa fuite soudaine,<br />
+Lui répondait: Partez et ne revenez plus:<br />
+<span class="i2">O Racine, ombre révérée,</span><br />
+De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,<br />
+Lorsque tu vois, du haut de l'Empyrée,<br />
+<span class="i2">La tendre Gaussin embellir</span><br />
+<span class="i2">Les chefs-d'&oelig;uvre de ton génie.</span><br />
+Répandre sur tes vers les grâces et la vie<br />
+<span class="i1">D'un sentiment aimable et délicat;</span><br />
+Surpasser Lecouvreur, étonner Melpomène,<br />
+<span class="i2">Et remontrer sur notre scène</span><br />
+<span class="i2">Bérénice avec plus d'éclat,</span><br />
+Que tu n'en sus prêter aux pleurs de cette reine.</p>
+
+<p>Les tragédies de Racine se succédaient pour ainsi
+dire régulièrement, soit chaque année, soit de deux
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+en deux ans, et pas une n'était entachée de médiocrité.</p>
+
+<p>En 1672 vint <i>Bajazet</i>, dont il est question dans
+les lettres de madame de Sévigné. Cette pièce réussit
+à merveille. Corneille, qui assistait à la première représentation,
+se penchant à l'oreille de M. Segrais,
+lui dit: «Les personnages de cette tragédie ont,
+sous des habits turcs, des sentiments trop français;
+je n'avoue cela qu'à vous, d'autres croiraient que
+la jalousie me fait parler.» Cette critique était fort
+juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:</p>
+
+<p class="verse">L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,<br />
+Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance,<br />
+Indigne également de vivre et de mourir,<br />
+On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;</p>
+
+<p>concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait,
+plus encore que lui, le génie satirique.</p>
+
+<p>La belle tragédie de <i>Mithridate</i>, donnée en 1673,
+marque l'époque où Racine est dans toute la splendeur
+de son immense talent et où le talent de Corneille
+est entièrement à son déclin; car c'est à cette
+époque que le grand nom de l'auteur du <i>Cid</i> ne put
+préserver <i>Pulchérie</i> d'une chute complète.</p>
+
+<p>De ce jour on vit s'accroître le parti de Racine et
+s'affaiblir celui de Corneille. Ce jour-là, ce dernier
+eût pu se dire à lui-même, comme jadis Pompée à
+Scylla: «Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent
+vers le soleil levant?»</p>
+
+<p><i>Mithridate</i> eut un grand succès. De toutes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+tragédies que Charles XII, de Suède, lut pendant les
+loisirs de sa captivité, c'était celle qui l'avait le plus
+fortement impressionné, et il en avait, dit-on, retenu
+les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La
+Thorillière, tous les grands acteurs ont joué le rôle
+de Mithridate, et beaucoup d'entre eux ont voulu
+débuter à la scène par cette pièce.</p>
+
+<p>Beaubourg, dont nous venons de prononcer le
+nom, était fort laid. Mademoiselle Lecouvreur, qui
+jouait Monime, lui ayant dit ce vers de <i>Mithridate</i>:</p>
+
+<p class="verse">Ah! Seigneur, vous changez de visage,</p>
+
+<p>on cria du parterre: «<i>Laissez-le faire</i>,» ce qui jeta
+un moment le trouble dans la représentation.</p>
+
+<p>Bannières, qu'on appelait le Toulousain, débuta
+en 1729 par <i>Mithridate</i>. Il joua le rôle avec un emportement
+qui excita un rire universel. A la fin de la
+pièce, cet acteur, qui était un homme d'esprit, comprenant
+la faute qu'il avait faite, vint plaisamment
+supplier le public de vouloir bien <i>revenir</i> à la représentation
+suivante, pour juger s'il avait profité de sa
+leçon. En effet, il joua, à son second début, avec
+tant d'intelligence, qu'on l'applaudit du parterre et
+des loges.</p>
+
+<p>Un autre acteur, Rousselet, après avoir débuté
+aux Français, en 1740, passa à l'Opéra-Comique,
+puis revint quelques années plus tard au premier
+théâtre.</p>
+
+<p>Un jour, qu'il jouait <i>Mithridate</i> et avait été mal
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+accueilli du public, il s'avança vers la rampe pour
+parler; mais un plaisant ne lui en laissa pas le temps,
+et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de la scène,
+il lui débita avec beaucoup d'à-propos ces deux vers
+du rôle qu'il venait de jouer:</p>
+
+<p class="verse">Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire,<br />
+Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.</p>
+
+<p>Les comédiens annoncèrent un jour <i>Mithridate</i>.
+Dans l'intervalle, les premiers sujets reçurent l'ordre
+de se rendre à Saint-Germain, où était la Cour, pour
+y jouer devant le roi. On fut obligé de donner les
+<i>doublures</i> au peuple de Paris. Ces doublures débitèrent
+si mal le premier acte, qu'il y eut un <i>tolle</i> général.
+La salle était comble, les malheureux n'osaient
+rentrer en scène et opinaient pour rendre l'argent.
+«Mais non! mais non! s'écrie Legrand, la recette
+est bonne, ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi
+faire, je vais conjurer l'orage.» Alors, il s'avance
+sur le devant du théâtre, et s'adressant au parterre,
+il lui dit d'un air fort humble:</p>
+
+<p>«Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg,
+MM. Ponteuil et Baron ont été obligés d'aller remplir
+leurs devoirs et de jouer à la Cour; nous sommes
+au désespoir de n'avoir pas leur talent et de ne
+pouvoir les remplacer; nous n'avons pu, pour ne
+pas fermer notre théâtre aujourd'hui, vous donner
+que <i>Mithridate</i>. Nous vous avouons qu'il est et sera
+joué par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez
+même pas encore tous vus; car je ne vous cacherai
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+point que c'est moi qui joue le rôle de Mithridate.»
+Sur cela, grands éclats de rire, applaudissements
+de toute la salle, et la représentation put continuer.</p>
+
+<p>Quinault l'aîné, frère de Quinault de Fresne, avait
+beaucoup d'esprit. Dînant un jour avec Crébillon et
+trois P. Jésuites, la conversation tourna en une grave
+dissertation sur le genre masculin ou féminin du mot
+<i>amour</i> d'un vers du <i>Mithridate</i> de Racine. Quinault
+soutenait que le mot est du genre féminin. Les Révérends
+prouvaient, par nombre d'exemples puisés
+aux meilleures sources, qu'il était du genre masculin.
+Après une discussion à n'en plus finir, Quinault, s'écrie
+tout à coup: «Allons, Messieurs, un peu de
+complaisance, passons l'amour masculin en faveur
+de la société, et qu'il n'en soit plus question.»</p>
+
+<p>A son retour de la campagne de la Franche-Comté,
+Louis XIV voulut offrir des divertissements splendides
+à toute la Cour. Un grand théâtre avait été
+dressé à cette occasion dans le parc de Versailles.
+Le monarque vainqueur fit choix, pour y être représentée,
+d'une tragédie nouvelle de Racine, <i>Iphigénie</i>,
+jouée pour la première fois en 1674, et qui avait eu
+un beau et légitime succès. Ce chef-d'&oelig;uvre fut applaudi
+à la Cour comme à la ville, tout le brillant auditoire
+laissait couler ses larmes, ce qui inspira à
+Despréaux ces quatre vers:</p>
+
+<p class="verse">Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,<br />
+N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée;<br />
+Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,<br />
+En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+Une anecdote qui prouve bien la puissance du
+génie musical de Lully, se rattache à cette pièce.
+Dans une soirée, les amis du célèbre compositeur
+lui firent un reproche que déjà ses ennemis lui
+avaient adressé, celui de ne pouvoir mettre en musique
+que des vers faibles comme ceux que lui fabriquait
+Quinault, ajoutant qu'il aurait bien autrement
+de peine si on lui donnait des vers pleins
+d'énergie. Lully, animé par cette plaisanterie, court
+à un clavecin, et, après avoir promené un instant ses
+mains sur les touches, il chante tout à coup ces quatre
+vers d'<i>Iphigénie</i>:</p>
+
+<p class="verse">Un prêtre, environné d'une foule cruelle,<br />
+Portera sur ma fille une main criminelle,<br />
+Déchirera son sein, et d'un &oelig;il curieux,<br />
+Dans son c&oelig;ur palpitant consultera les dieux!</p>
+
+<p>Un des témoins de cette scène racontait, longtemps
+encore après, que tous ceux qui y assistèrent
+croyaient voir commencer l'odieux sacrifice, et que
+la musique expressive dont Lully accompagna les
+vers de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la
+tête.</p>
+
+<p>En 1718, les Comédiens Français, voulant sans
+doute attirer beaucoup de monde et ne sachant
+comment faire concurrence aux autres théâtres,
+pour lesquels on délaissait le leur, eurent recours à
+un moyen que l'on a bien perfectionné, embelli,
+augmenté, et dont on a usé et abusé depuis cette
+époque, <i>l'annonce</i> et <i>la réclame</i>. Ils affichèrent qu'à
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+la représentation du 9 septembre, on verrait dans
+<i>Iphigénie</i>, de M. Racine, quelque chose d'extraordinaire.
+Tout Paris courut au théâtre, on excita l'impatience
+du public jusqu'au quatrième acte; enfin,
+on vit paraître le vieux Poisson en Achille, et le
+jeune et beau La Thorillière en Agamemnon. Cette
+singulière et ridicule mascarade fit d'abord rire un
+instant; mais bientôt le bon sens prenant le dessus,
+on trouva cette charge de mauvais goût, et les
+huées commencèrent. On fut obligé de baisser le
+rideau.</p>
+
+<p>Mademoiselle Gaussin, jouant le rôle d'Iphigénie,
+était ravissante. On lui adressa les vers suivants:</p>
+
+<p class="verse">Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux même,<br />
+Ne sauraient m'effrayer pour ses jours précieux.<br />
+<span class="i2">Les efforts d'Achille amoureux,</span><br />
+<span class="i2">Pour se conserver ce qu'il aime,</span><br />
+Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux<br />
+<span class="i2">Sur l'attendrissement des dieux.</span><br />
+Osez les regarder, aimable Iphigénie;<br />
+<span class="i2">Vers le ciel, levez vos beaux yeux,</span><br />
+Leur douceur me répond d'une si belle vie.</p>
+
+<p>Une grande dame de l'époque avait la prétention
+d'être un fin connaisseur en peinture. Elle possédait
+beaucoup de tableaux de grands maîtres, mais il y en
+avait un dont elle ne pouvait parvenir à comprendre
+le sujet. Elle le montra un jour à plusieurs artistes de
+talent, qui lui dirent: «Ce tableau, c'est le sacrifice
+d'Iphigénie en Aulide.&mdash;Quelle bonne folie, reprend
+en riant la maîtresse de la maison, voilà plus d'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+siècle que ce tableau est dans ma famille, et il n'y a
+pas dix ans que M. Racine a fait sa tragédie!»</p>
+
+<p><i>Phèdre</i>, qui parut en 1677, laissa trois années
+d'intervalle entre elle et <i>Iphigénie</i>. On assure que
+l'auteur de ce chef-d'&oelig;uvre fut singulièrement conduit
+à traiter ce sujet, un des plus difficiles qu'on
+puisse mettre à la scène. Il se trouva un jour amené,
+par la conversation, à soutenir qu'un bon poëte
+peut faire excuser les plus grands crimes et même
+inspirer de la compassion pour les criminels. Racine,
+en soutenant cette thèse, ajoutait avec feu qu'il ne
+fallait, pour cela, que de la fécondité, de la délicatesse,
+et surtout de la justesse d'esprit, prétendant
+qu'il n'était nullement impossible, par exemple, de
+rendre aimables Médée ou Phèdre. Personne ne fut
+de son avis, et l'on affirma que tout le monde échouerait
+dans une entreprise pareille. Cela piqua au jeu
+l'habile poëte tragique, et ne voulant pas avoir le
+démenti de son opinion, il se mit à travailler <i>Phèdre</i>.
+On sait comment il réussit à jeter, sur les crimes de
+la belle-mère, un sentiment de pitié qu'on accorde à
+peine au vertueux Hippolyte.</p>
+
+<p>La Champmeslé avait prié l'auteur de lui créer un
+rôle dans lequel seraient développées toutes les passions.
+Celui de Phèdre parut parfaitement convenable
+pour cela, et Racine le traça de façon à faire valoir
+les rares qualités et toutes les belles facultés de l'actrice.</p>
+
+<p><i>Phèdre</i> fut la première tragédie contre laquelle on
+vit s'organiser une cabale partie de haut et qui prit
+des proportions considérables. La chose faillit dégénérer
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+en dispute de prince, et elle eut pour la scène
+française et pour la littérature une bien autre
+et bien triste portée; elle causa tant de chagrin à
+Racine, qu'elle le détermina à abandonner le théâtre.
+En vain Boileau le supplia de n'en rien faire, sa résolution
+fut inébranlable, et ce ne fut que mû par un
+sentiment de piété qu'il composa, quelques années
+avant sa mort, les deux tragédies d'<i>Esther</i> et d'<i>Athalie</i>.
+Mais revenons à <i>Phèdre</i> et à la cabale qu'elle
+engendra.</p>
+
+<p>Lorsqu'on sut que Racine travaillait à cette tragédie
+et allait la faire paraître, la célèbre madame
+Deshoulières, qui n'aimait ni Boileau, ni Racine, noua
+une intrigue pour faire éprouver une chute complète
+au poëte favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit
+la duchesse de Bouillon, son frère le duc de
+Nevers, et plusieurs personnages haut placés. Ce
+petit aréopage imagina d'opposer à la <i>Phèdre</i> de
+Racine, une autre <i>Phèdre</i>. Pradon fut mis du complot
+et chargé de produire une &oelig;uvre ayant le même titre.</p>
+
+<p>Dès que la coterie Deshoulières connut les jours
+de la représentation des deux <i>Phèdre</i>, elle fit retenir,
+à prix d'or, toutes les premières loges aux deux
+théâtres, pour les cinq premières représentations. On
+se rendit en foule à la <i>Phèdre</i> de Pradon, qu'on applaudit,
+qu'on vanta, qu'on porta aux nues, bien
+qu'elle fût détestable et que le public dût en faire
+bientôt justice. Au contraire, on laissa les loges vides
+pour la <i>Phèdre</i> de Racine. Il en résulta naturellement
+une certaine froideur, et de la part du public et
+même dans le jeu des acteurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+Madame Deshoulières, qui avait trop d'esprit pour
+ne pas sentir la supériorité de la pièce de Racine sur
+celle de Pradon, revint cependant de l'Hôtel de Bourgogne
+rejoindre sa petite société, en faisant, avec
+Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'&oelig;uvre de
+Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut
+question que de cette déplorable, de cette détestable
+tragédie, qui coulait à tout jamais son auteur, le reléguant
+au second rang; puis, séance tenante, la
+Deshoulières composa le fameux sonnet-parodie que
+nous allons donner:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême,<br />
+Dit des vers où d'abord personne n'entend rien.<br />
+Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien,<br />
+Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.</p>
+
+<p>Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime;<br />
+Rien ne change son c&oelig;ur ni son chaste maintien.<br />
+La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.<br />
+Thésée a pour son fils une rigueur extrême.</p>
+
+<p>Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds,<br />
+N'est là que pour montrer deux énormes tétons,<br />
+Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.</p>
+
+<p>Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats.<br />
+Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats,<br />
+Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.</p></div>
+
+<p>Les amis de Racine attribuèrent cette satire, fort
+méchante, mais spirituelle, au duc de Nevers, qui se
+mêlait quelquefois <i>d'enfourcher Pégase</i>, comme on
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+disait alors, et qui le montait assez mal. Indignés, et
+ne faisant pas à Pradon l'honneur de le croire l'auteur
+du sonnet, ils répondirent par un autre, composé
+sur une forme identique et dirigé contre le duc.
+Le voici:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême,<br />
+Fait des vers où jamais personne n'entend rien.<br />
+Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien,<br />
+Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.</p>
+
+<p>La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.<br />
+Il a d'un franc poëte et l'air et le maintien.<br />
+Il veut juger de tout et ne juge pas bien.<br />
+Il a pour le Ph&oelig;bus une tendresse extrême.</p>
+
+<p>Une s&oelig;ur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,<br />
+Va partout l'univers promener deux tétons,<br />
+Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre.</p>
+
+<p>Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats;<br />
+L'<i>Énéide</i>, à son goût, est de la mort aux rats;<br />
+Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.</p></div>
+
+<p>Le second sonnet fit fureur et eut autrement de
+succès dans le monde des lettres et dans le monde de
+la cour, que celui dont on attribuait la paternité au
+duc de Nevers. Tout le monde désigna Racine et
+Boileau comme en étant les auteurs. Or, comme il
+était des plus méchants, comme il attaquait en quelque
+sorte les m&oelig;urs et l'honneur d'un fort grand
+seigneur de l'époque, la chose devint grave, et les
+deux poëtes commencèrent à avoir des craintes sérieuses.
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+Le duc de Nevers, pour les effrayer encore
+davantage, cassa les vitres par un troisième sonnet:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Racine et Despréaux, l'un triste et l'autre blême,<br />
+Viennent demander grâce, et ne confessent rien.<br />
+Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien;<br />
+Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.</p>
+
+<p>Damon, pour l'intérêt de cette s&oelig;ur qu'il aime,<br />
+Doit de ces scélérats châtier le maintien;<br />
+Car il serait blâmé de tous les gens de bien,<br />
+S'il ne punissait pas leur insolence extrême.</p>
+
+<p>Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds,<br />
+Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons<br />
+Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.</p>
+
+<p>Vous en serez punis, satiriques ingrats,<br />
+Non pas en trahison, par de la mort aux rats,<br />
+Mais à coups de bâton donnés en plein théâtre.</p></div>
+
+<p>Le duc fit aussi répandre le bruit qu'il avait
+donné ordre de chercher partout Racine et Boileau
+pour les faire assassiner. Or, comme la bravoure
+n'était pas le côté brillant des deux amis, la peur
+commença à les galoper de la belle manière. Ils
+désavouèrent hautement le deuxième sonnet; heureusement
+pour eux, ils trouvèrent un protecteur
+puissant dans le fils du grand Condé, le duc Henri-Jules,
+qui leur dit: «Si vous n'avez pas fait le sonnet,
+venez à l'hôtel de Condé, où M. le prince saura bien
+vous garantir de ces menaces, puisque vous êtes innocents;
+et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+à l'hôtel de Condé, et M. le prince vous prendra de
+même sous sa protection, parce que le sonnet est
+très-plaisant et plein d'esprit.»</p>
+
+<p>Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues
+dans ses vers, et il eut raison de ne pas pousser
+les choses plus loin; Racine et Boileau étaient déjà
+fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois
+après cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour
+les nommer historiographes de son règne. En venir
+aux voies de fait envers eux, c'était risquer toute la
+colère du monarque, colère qu'on ne bravait pas volontiers.
+D'ailleurs, le grand Condé, dès qu'il eut
+connaissance du troisième sonnet, fit dire en termes
+assez durs au duc de Nevers, qu'il vengerait, comme
+faites à lui-même, les injures dont on se permettrait
+de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit
+qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection.</p>
+
+<p>Le public, mieux encore que le grand Condé,
+vengea Racine. Sa <i>Phèdre</i> fut comprise. On l'admira,
+on l'applaudit et on plaignit l'auteur d'avoir été mis
+en parallèle avec un adversaire aussi méprisable que
+Pradon. Enfin, le poëte Lamotte, pour exprimer l'ascendant
+des femmes sur les hommes, ne trouva rien
+de plus fort que ce joli mot:&mdash;«Elles seraient capables
+de faire rechercher la <i>Phèdre</i> de Pradon et
+abandonner celle de Racine.»</p>
+
+<p>Malgré tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'&oelig;uvre
+ne voulut plus entendre parler de théâtre.
+Il s'arrêta court dans sa brillante carrière dramatique,
+abreuvé de dégoût, et résistant à toutes les supplications
+de ses meilleurs amis. Peut-être est-ce une
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+grande perte pour la littérature française, car Racine
+n'avait alors que trente-huit ans; peut-être aussi
+est-ce une chose heureuse, parce qu'il n'eût pu s'élever
+davantage. <i>Esther</i> et <i>Athalie</i> devaient fermer
+la couronne littéraire dont les premiers fleurons
+avaient été <i>la Thébaïde</i> et <i>Alexandre</i>. En treize ans,
+le poëte du grand siècle avait donné à la scène neuf
+tragédies admirables et une charmante comédie.</p>
+
+<p>Dix années avant sa mort, en 1689, et après avoir
+laissé dormir douze années sa muse, Racine, mu par
+un sentiment religieux et par la reconnaissance qu'il
+devait au roi et à madame de Maintenon, se décida,
+un peu à contre-c&oelig;ur, à céder aux désirs presque souverains
+de la femme de Louis XIV. On raconte que
+madame de Maintenon, qui voulait développer le goût
+de la belle poésie chez les jeunes élèves de Saint-Cyr,
+se trouva un jour dégoûtée des mauvaises pièces que
+mademoiselle de Brinon, première supérieure de ce
+grand établissement, faisait représenter aux jeunes
+filles. En outre, elle fut scandalisée de la manière trop
+passionnée avec laquelle on leur avait laissé jouer <i>Andromaque</i>.
+Elle pria donc Racine de lui composer un
+poëme moral ou historique, dont l'amour fût entièrement
+banni. La tâche n'était pas facile. Écrire
+une &oelig;uvre <i>dramatique</i> en enlevant du drame le sentiment
+le plus <i>dramatique</i>, parut d'abord à Racine un
+tour de force dont il ne se sentait pas capable. En
+outre, il craignait de réveiller la haine de ses ennemis
+et de compromettre sa réputation. C'étaient bien
+des difficultés à vaincre, bien des écueils à éviter.
+Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+d'Esther, il se mit au travail, encouragé par Boileau
+qui, d'abord, avait cherché à le détourner de répondre
+aux vues de madame de Maintenon.</p>
+
+<p><i>Esther</i> fut donc représentée à Saint-Cyr pendant
+le carnaval de 1689. Racine se chargea de former
+lui-même à la déclamation les jeunes personnes chargées
+des rôles dans sa nouvelle tragédie. Madame de
+Caylus, sortie depuis peu de l'établissement, ayant
+assisté à une répétition, fut prise d'un tel désir d'avoir
+un rôle, que, pour la satisfaire, l'auteur ajouta
+un prologue et le lui donna. <i>Esther</i> fut jouée devant
+la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais
+été les grandes tragédies du poëte, aux plus beaux
+jours de ses triomphes. Courtisans, dévots, prélats,
+jésuites, c'est à qui put obtenir ses entrées au théâtre
+de Saint-Cyr. Singulière et modeste éducation pour
+des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il
+fallait, avant tout, amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait
+plus de beaucoup de choses, et il fallait l'amuser
+<i>saintement</i>, ce qui était bien plus difficile
+encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre,
+et sa femme. On se disait bien bas à l'oreille
+que la pièce était allégorique. Assuérus était le Roi;
+l'altière Vasthy, madame de Montespan; Esther,
+madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.</p>
+
+<p>Il parut, à propos de cette tragédie, une ode, dans
+laquelle chacun des personnages anciens était désigné
+sous le nom du personnage de l'époque; mais le
+poëte établissait une différence entre la conduite de
+la femme d'Assuérus et celle de Louis XIV, et ce
+n'était pas en faveur de la favorite du dix-septième
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+siècle. L'une, disait-il, avait servi la nation juive, sa
+nation à elle, tandis que l'autre, loin d'empêcher la
+proscription des huguenots, ses frères, les avait
+poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux.
+Il est vrai, ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour
+ennemis, ni <i>jésuites</i>, ni <i>bigots</i>.</p>
+
+<p>Madame de Sévigné, dans une de ses lettres, raconte
+à sa fille la représentation d'<i>Esther</i>, à laquelle
+elle a assisté, et sa conversation (du reste parfaitement
+banale, mais qui lui fit bien des envieux) avec
+le vieux roi.</p>
+
+<p>La tragédie d'<i>Esther</i> ne fut imprimée et donnée
+au théâtre que bien longtemps après son apparition
+à Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas le succès immense
+qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait
+l'impression de cette pièce <i>une requête civile contre
+l'approbation publique</i>.</p>
+
+<p><i>Athalie</i>, un des chefs-d'&oelig;uvre du maître, et sa
+dernière tragédie, ne fut pas représentée à Saint-Cyr,
+comme on le croit généralement. Vers la fin
+de 1690, l'auteur se disposait à la faire jouer par la
+jolie troupe qui avait interprété <i>Esther</i>, lorsque madame
+de Maintenon, soit par suite des avis nombreux
+qu'elle reçut, soit éclairée par la raison et réfléchissant
+aux inconvénients qu'il y avait réellement à
+mettre en scène, devant la Cour, ses jeunes et jolies
+pensionnaires, coupa court aux représentations théâtrales
+et les défendit. On a pensé que les ennemis de
+Racine étaient pour quelque chose dans cette défense;
+la chose n'est point impossible. Cependant, comme
+tout était prêt pour les représentations d'<i>Athalie</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir
+de voir exécuter cette pièce avec tous les ch&oelig;urs.
+Elle fit venir deux fois à Versailles les jeunes actrices
+qui avaient dû remplir les rôles à Saint-Cyr, et se fit
+déclamer la tragédie en présence du roi, dans une
+chambre du théâtre, mais sans apparat, sans costumes.
+L'impression que cette représentation, ou
+plutôt ce récit, produisit sur Louis XIV, fut des plus
+vives, et cela valut à Racine la charge de gentilhomme
+ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le
+goût du beau, ne partageait pas l'avis de beaucoup
+de gens, qui répandaient partout que cette tragédie
+était plus que médiocre. On prétend même qu'à
+cette époque il était de bon ton de la décrier. On
+fit une méchante épigramme qui se terminait par ces
+deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Pour avoir fait pis qu'<i>Esther</i>,<br />
+Comment diable a-t-il pu faire?</p>
+
+<p>Quelques Parisiens se trouvaient à la campagne
+quand <i>Athalie</i> venait d'être imprimée, et on la leur
+avait envoyée. Le soir, en jouant aux petits jeux à
+gages, on infligea pour pénitence, à un des hommes
+de la joyeuse société, de lire tout seul le premier
+acte de la dernière tragédie de Racine. Il se récria
+contre la sévérité de la punition; mais, obligé de
+s'exécuter, il se retira dans sa chambre et prit en
+tremblant le livre. Tout à coup il fut saisi d'admiration,
+et, le lendemain, il déclara qu'<i>Athalie</i> était le
+chef-d'&oelig;uvre du grand poëte; on crut qu'il voulait
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+plaisanter; il affirma qu'il parlait sérieusement et demanda
+la permission de lire tout haut la pièce entière.
+L'ouvrage qu'on avait traité avec tant de mépris fut
+trouvé admirable.</p>
+
+<p>Racine ne croyait pas cette tragédie supérieure à
+ses autres pièces; il donnait la préférence sur toutes
+à <i>Phèdre</i>. Boileau fut le seul qui maintint, envers et
+contre tous, son opinion. «Je m'y connais bien,
+disait-il, on y reviendra; <i>Athalie</i> est un chef-d'&oelig;uvre.»</p>
+
+<p>Ce fut en 1716, longtemps après la mort de Racine,
+que la tragédie d'<i>Athalie</i> fut mise à la scène.
+La Cour avait toujours conservé pour elle une prédilection
+marquée. C'est au point qu'en 1702,
+Louis XIV voulut la voir représenter à Versailles. La
+duchesse de Bourgogne se chargea du rôle de Josabeth;
+ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de Zacharie,
+furent remplis par le duc d'Orléans, la présidente
+de Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du
+comte de la Guiche, et M. de Champeron. Baron
+père eut le rôle de Joad; le comte d'Ayen, plus tard
+maréchal de Noailles, et sa femme, nièce de madame
+de Maintenon, y remplirent également des rôles secondaires.
+Trois fois cette admirable tragédie fut
+jouée à la Cour par ces grands personnages. Comme
+ces représentations n'avaient qu'un nombre restreint
+de spectateurs, elle n'en acquit pas plus de célébrité.
+On continua, dans le public, à la croire détestable,
+et ce ne fut qu'après son interprétation par les comédiens
+de Paris, qui durent affronter l'orage d'un
+public mal disposé, que ce public comprit enfin qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+avait fait fausse route et revint franchement sur son
+opinion erronée. C'est le duc d'Orléans, régent de
+France, qui, sur le compte que lui en firent des
+hommes d'esprit, voulut juger par lui-même de l'effet
+produit à la scène par <i>Athalie</i>. Il ordonna aux acteurs
+du Théâtre-Français de l'apprendre, malgré la
+clause insérée dans le privilége et qui leur défendait
+de la représenter. Par une suite de circonstances
+politiques, <i>Athalie</i> avait à cette époque une sorte de
+mérite d'actualité qui servit encore à la faire valoir.
+Louis XV avait l'âge du Joas de Racine; ce prince,
+comme le Joas de l'histoire juive, restait seul d'une
+famille nombreuse éteinte par la mort. Le public de
+Paris, si prompt à saisir les à-propos, applaudit avec
+force ces vers:</p>
+
+<p class="verse">Voilà donc votre roi, votre unique espérance?<br />
+J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Du fidèle David c'est le précieux reste,<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Songez qu'en cet enfant tout Israël réside,<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Nous allons grouper autour de Racine, comme
+nous avons groupé autour de Corneille, les principaux
+auteurs tragiques dont les pièces furent mises
+au théâtre pendant la période qui s'étend de la fin
+du dix-septième siècle au milieu du dix-huitième,
+époque à laquelle nous aurons à parler d'un autre
+grand poëte, Arouet de Voltaire. Nous aborderons
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+ensuite la comédie avant, pendant et après Molière.</p>
+
+<p>«Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans
+le savoir, une école, comme les grands peintres;
+mais ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules
+Romain.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<p class="center"><b>CONTEMPORAINS DE RACINE.</b></p>
+
+<p class="ni1">Examen anecdotique des contemporains de Racine.&mdash;<span class="smcap">Pradon.</span>&mdash;Son
+genre de talent.&mdash;<i>Starita.</i>&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Tamerlan</i> (1676).&mdash;Mot de
+Pradon au prince de Conti.&mdash;<i>La Troade</i> (1679).&mdash;Sonnet-parodie de
+Racine au sujet de cette pièce.&mdash;<i>Scipion</i> (1697).&mdash;Épigramme de Gacon.&mdash;<i>Germanicus</i>
+(1694).&mdash;Épigramme.&mdash;Anecdote du quatorze de
+dames.&mdash;<i>Régulus</i> (1688).&mdash;Le manteau de Régulus.&mdash;Épigramme de
+Rousseau.&mdash;Épitaphe de Pradon.&mdash;M<sup>me</sup> <span class="smcap">Deshoulières</span>.&mdash;<i>Genseric</i>
+(1680).&mdash;Analyse-épigrammatique de cette tragédie.&mdash;<span class="smcap">La Chapelle.</span>&mdash;Il
+cherche à imiter Racine.&mdash;Ses tragédies de <i>Zaïde</i>, de
+<i>Cléopâtre</i>, de <i>Téléphonte</i> et d'<i>Ajax</i>, de 1681 à 1684.&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">Campistron</span>,
+élève de Racine.&mdash;Auteur fécond.&mdash;Son genre de talent.&mdash;<i>Virginie</i>
+(1683).&mdash;<i>Arminius.</i>&mdash;Succès de son <i>Andronic</i> (1685).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Alcibiade</i>
+(1685), et <i>Phraate</i> (1686).&mdash;<i>Phocion</i> (1688).&mdash;La
+bague de Péchantré.&mdash;<i>Adrien</i> (1690), tragédie chrétienne.&mdash;Citation.&mdash;<i>Alcide</i>
+(1693).&mdash;Quatrain sur cette pièce.&mdash;<span class="smcap">Péchantré.</span>&mdash;Histoire
+de la paternité de <i>Géta</i>, première tragédie de Péchantré.&mdash;<i>Jugurtha.</i>&mdash;<i>La
+Mort de Néron</i> (1703).&mdash;Anecdote.&mdash;<span class="smcap">Abeille.</span>&mdash;Ses
+tragédies d'<i>Argélie</i>, de <i>Coriolan</i>, de <i>Lyncée</i>, de <i>Soliman</i> (de 1673 à 1680).&mdash;Anecdotes.&mdash;Épitaphe
+d'Abeille.&mdash;Épigramme.&mdash;<span class="smcap">Lagrange-Chancel</span>,
+dernier élève de Racine.&mdash;Sa prodigieuse facilité.&mdash;Sa
+première pièce faite quand il avait <i>neuf ans</i>.&mdash;Sa tragédie de <i>Jugurtha</i>.&mdash;Sa
+lettre à propos de cette pièce.&mdash;<i>Oreste et Pilade</i> (1697).&mdash;<i>Méléagre</i>
+(1699).&mdash;<i>Athénaïs</i>, <i>Amadis</i>, <i>Alceste</i>, <i>Ino</i>, <i>Sophonisbe</i> (de 1700 à
+1716).&mdash;Anecdotes.&mdash;Ses autres pièces.&mdash;Ses aventures romanesques.&mdash;<span class="smcap">Ferrier</span>,
+<span class="smcap">Genest</span>, <span class="smcap">Longepierre</span>, <span class="smcap">Riuperoux</span> autres contemporains
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+de Racine.&mdash;Leurs tragédies.&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">Boursault.</span>&mdash;Son
+éducation négligée.&mdash;Ses principales productions dramatiques.&mdash;Sa
+tragédie de <i>Germanicus</i> (1679).&mdash;De <i>Marie Stuart</i> (1683).&mdash;De
+<i>Méléagre</i> (1694).&mdash;Anecdotes.&mdash;Comédies.&mdash;<i>Ésope à la Cour</i> (1701).&mdash;Vers
+retranchés.&mdash;<i>Ésope à la Ville</i> (1690), première pièce à tiroir.&mdash;Quatrain
+de Boursault.&mdash;<i>Le Mercure Galant</i> (1679), première pièce
+dans laquelle un acteur fait plusieurs rôles.&mdash;Anecdotes sur Visé.&mdash;<i>Phaëton</i>
+(1691).&mdash;<i>Les Mots à la mode</i> (1694).&mdash;Brochures chez Barbin,
+le Dentu du dix-septième siècle.&mdash;Autres ouvrages de Boursault.&mdash;Jugement
+sur cet auteur.&mdash;<span class="smcap">Fontenelle.</span>&mdash;Mérite de ses &oelig;uvres.&mdash;Sa
+tragédie d'<i>Aspar</i> (1680).&mdash;Épigramme.&mdash;Couplets.&mdash;Ses opéras.&mdash;<i>Thétis
+et Pelée</i> (1689).&mdash;Anecdotes.&mdash;<i>Énée et Lavinie</i> (1690).&mdash;<i>Bellérophon</i>
+(1719).&mdash;Anecdotes curieuses.&mdash;<i>Endymion</i> (1731).&mdash;Couplets.</p>
+
+<p class="p2">Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux,
+en ce sens qu'on n'avait fait l'honneur à personne
+de le comparer à lui. Racine en eut plusieurs.
+Cela provenait sans doute de ce que Corneille était
+entré tout à coup avec une supériorité telle dans la
+carrière dramatique, que Richelieu seul avait osé lui
+faire une opposition qui, littérairement parlant, n'avait
+pu être sérieuse, et qui, aujourd'hui, ne semble
+que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la
+route était déblayée, tracée déjà, et l'art débarrassé
+de ses entraves; la carrière étant plus facile à parcourir,
+plus d'hommes d'esprit pouvaient se mettre
+sur les rangs et aspirer à cueillir les palmes poétiques.
+Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou
+plutôt la coterie, posèrent au dix-septième siècle en
+rivaux de Racine, ne peut soutenir le moindre parallèle
+avec lui. Aujourd'hui que deux siècles, en
+passant sur les cendres de l'auteur de <i>Phèdre</i> et d'<i>Athalie</i>,
+ont enlevé jusqu'aux moindres traces des
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+passions des contemporains, aujourd'hui qu'on n'est
+plus que juste pour les littérateurs du grand règne,
+personne ne songe à lui opposer une bannière rivale.
+L'histoire et la postérité finissent tôt ou tard par
+juger en dernier ressort, et leur jugement est sans
+appel.</p>
+
+<p>Commençons l'examen anecdotique des contemporains
+de Racine, par ceux que les passions de l'époque
+lui firent opposer comme rivaux, honneur bien
+grand et qu'ils étaient loin de mériter pour la plupart.
+En tête, nous trouvons celui que la coterie
+Deshoulières avait choisi pour composer une <i>Phèdre</i>
+dont nous avons raconté l'histoire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Pradon</span>, né à Rouen, n'était pas un poëte sans
+valeur, il s'en faut de beaucoup. Il avait de l'esprit,
+de l'imagination, de la facilité, une connaissance
+exacte des règles du théâtre, du goût pour la saine
+littérature, et il est hors de doute que, si au lieu de
+se laisser sottement poser en rival d'un homme qu'il
+eût dû considérer comme un maître, il se fût borné
+à prendre cet homme pour modèle, il se fût épargné
+beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort
+spirituelles, et eût été mieux apprécié de ses contemporains.
+Longtemps Pradon resta sans pouvoir se
+relever, courbé sous les pointes acérées de Boileau;
+longtemps son nom fut pour le public le nom d'un
+poëte ridicule, et aujourd'hui même il est plutôt
+connu par les épigrammes et les satires auxquelles
+il donna lieu, que par ses &oelig;uvres dramatiques. Encore
+une fois cependant, Pradon a fait de beaux vers
+et de bonnes tragédies. Il savait ménager les incidents,
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+placer çà et là, dans ses pièces, des traits
+heureux, des situations intéressantes, des mouvements
+forts et véhéments. Nous le répétons, il s'est
+perdu par la vanité ridicule avec laquelle il a voulu
+se comparer à Racine. Si Pradon eût été un poëte
+modeste, il eût eu la réputation d'un poëte de mérite.</p>
+
+<p>Une des tragédies de Pradon, <i>Starita</i>, faillit lui
+coûter fort cher. A la première représentation, il s'en
+va, le nez dans son manteau, avec un ami, se glisser
+au parterre pour jouir, incognito, des applaudissements
+qu'on ne peut manquer de donner à sa pièce.
+Mais, dès le premier acte, les sifflets se font entendre;
+Pradon perd contenance; son ami lui conseille
+de faire comme tout le monde et de siffler à son
+tour. Le conseil lui paraît bon; il se met de la partie.
+Un mousquetaire trouve mauvais cette musique,
+pousse le coude de Pradon en lui disant que la tragédie
+est fort belle, que l'auteur est bien en cour et
+qu'il l'engage à se taire. Pradon, un peu vif, repousse
+le mousquetaire. Ce dernier jette sur le théâtre la
+perruque et le chapeau du poëte; celui-ci allonge un
+soufflet au militaire, qui, mettant l'épée à la main,
+lui fait deux estafilades sur la joue. Le malheureux
+auteur, sifflé, battu, blessé pour l'amour de lui-même,
+n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser,
+jurant qu'on ne le prendra jamais à défendre un
+poëte méconnu. <i>Starita</i>, donnée en 1679, était cependant
+une de ses bonnes pièces.</p>
+
+<p>Sa seconde tragédie, <i>Tamerlan</i>, jouée en 1676,
+eut plus de succès. Elle fut fort applaudie; aussi
+disait-on, plaisamment: «L'heureux <i>Tamerlan</i> du
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+malheureux Pradon.» En sortant du théâtre, le
+prince de Conti fit observer à l'auteur qu'il avait
+transporté en Europe une ville qui est en Asie. «Je
+prie Votre Altesse de m'excuser, dit le poëte, je ne
+sais pas la <i>chronologie</i>.»</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p><i>La Troade</i>, représentée en 1679, fut parodiée de
+la manière suivante, dans un sonnet de Racine:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>D'un crêpe noir, Hécube embéguinée,<br />
+Lamente, pleure et grimace toujours;<br />
+Dames en deuil courent à son secours;<br />
+Oncques ne fut plus lugubre journée.</p>
+
+<p>Ulysse vient, fait nargue à l'hyménée,<br />
+Le c&oelig;ur fera de nouvelles amours.<br />
+Pyrrhus et lui font de vaillants discours;<br />
+Mais aux discours leur vaillance est bornée.</p>
+
+<p>Après cela, plus que confusion;<br />
+Tant il n'en fut dans la grande Ilion,<br />
+Lors de la nuit aux Troyens si fatale.</p>
+
+<p>En vain Baron attend le brouhaha;<br />
+Point n'oserait en faire la cabale;<br />
+Un chacun bâille, et s'endort ou s'en va.</p></div>
+
+<p>En outre, on fit sur le même sujet cette épigramme:</p>
+
+<p class="verse">Quand j'ai vu de Pradon la pièce détestable,<br />
+Admirant du destin le caprice fatal,<br />
+Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable,<br />
+<span class="i2">Pallas a toujours un cheval.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+En 1697, il fit paraître <i>Scipion</i>, et son nouveau
+héros n'eut pas plus de chance que les autres grands
+hommes qu'il avait patronés. <i>Scipion</i> fut horriblement
+sifflé, et comme cette tragédie avait été jouée
+en carême, le poëte Gacon lança cette épigramme:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2">Dans sa pièce de <i>Scipion</i>,</span><br />
+<span class="i2">Pradon fait voir ce capitaine</span><br />
+Prêt à se marier avec une Africaine;<br />
+<span class="i2">D'Annibal il fait un poltron;</span><br />
+Ses héros sont enfin si différents d'eux-mêmes,<br />
+Qu'un quidam, les voyant plus masqués qu'en un bal,<br />
+Dit que Pradon donnait, au milieu du carême,<br />
+<span class="i2">Une pièce de carnaval.</span></p>
+
+<p>Chaque tragédie nouvelle du <i>malheureux</i> Pradon,
+comme on affectait de l'appeler, semblait destinée à
+faire éclore les plus amusantes et les plus spirituelles
+épigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur
+de la <i>Phèdre</i>, rivale de celle de Racine, s'était donné
+bien maladroitement deux rudes adversaires, contre
+lesquels il n'était pas de force à lutter. C'était à qui,
+des deux grands poëtes du siècle, l'accablerait de
+traits d'autant plus redoutables qu'ils étaient pleins
+de finesse. <i>Germanicus</i> n'eut pas plus tôt paru,
+en 1694, qu'on vit poindre l'inévitable épigramme.
+Elle était encore de la façon de Racine:</p>
+
+<p class="verse">Que je plains le destin du grand Germanicus!<br />
+<span class="i1">Quel fut le prix de ses rares vertus?</span><br />
+<span class="i1">Persécuté par le cruel Tibère,</span><br />
+<span class="i1">Empoisonné par le traître Pison;</span><br />
+<span class="i1">Il ne lui restait plus, pour dernière misère,</span><br />
+<span class="i2">Que d'être chanté par Pradon.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+Il se produisit un fait assez plaisant à la première
+représentation de cette pièce. Dans les deux premiers
+actes il ne paraît pas de femmes; aussi commençait-on
+à dire, dans le public, que c'était là, vraiment,
+une tragédie de collége, lorsqu'au troisième
+acte on voit tout à coup, au fond du théâtre, deux
+reines et deux confidentes. «Quatorze de dames
+<i>sont-ils bons</i>?» s'écrie une voix perçante et gasconne.
+Le mot fit fortune, et <i>Germanicus</i> ne put ramener le
+sérieux sur le visage des spectateurs.</p>
+
+<p><i>Régulus</i>, une des bonnes tragédies de Pradon,
+jouée en 1688, eut cependant du succès; et comme
+<i>Tamerlan</i> en avait eu beaucoup moins, un plaisant
+dit au poëte, qui portait un mauvais habit sous un
+beau manteau: «Voilà le manteau de Régulus sur le
+juste-au-corps de Tamerlan.»</p>
+
+<p>Un jour, l'auteur de tant de tragédies sifflées, le
+<i>plastron</i> de Racine et de Boileau, le but de tant d'épigrammes,
+l'objet de tant de satires, voulut se venger
+à son tour, et il lança une pièce de vers, une
+satire contre Boileau. Hélas! il avait à peine parlé,
+qu'un nouvel et terrible adversaire entrait en ligne
+contre lui. Rousseau prenait la plume pour lui dire:</p>
+
+<p class="verse">Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux,<br />
+Qui, contre Despréaux, exhale tant d'injures?<br />
+<span class="i2">Il m'a berné, me direz-vous:</span><br />
+Je veux le diffamer chez les races futures.<br />
+<span class="i2">Eh! croyez-moi, restez en paix,</span><br />
+En vain tenteriez-vous de ternir sa mémoire.<br />
+Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire,<br />
+Et le grand Scipion sera toujours mauvais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+Enfin, la mort ne le débarrassa pas de ses ennemis.
+On lui fit cette épitaphe:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">Ci-gît le poëte Pradon,</span><br />
+Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille,<br />
+<span class="i1">Fit, à la barbe d'Apollon,</span><br />
+<span class="i1">Le même métier que Corneille.</span></p>
+
+<p>Pradon adressa un jour quatre vers charmants à
+une jeune personne fort spirituelle, dont il était très-épris,
+et qui entretenait avec lui un commerce épistolaire,
+mais qui n'avait pas une bien grande passion
+pour le poëte. Voici ces vers:</p>
+
+<p class="verse">Vous n'écrivez que pour écrire,<br />
+C'est pour vous un amusement;<br />
+Moi qui vous aime tendrement<br />
+Je n'écris que pour vous le dire.</p>
+
+<p>Nous ne parlerions pas de madame <span class="smcap">Deshoulières</span>, qui
+composa beaucoup de bonnes et jolies poésies, mais
+qui ne donna au théâtre que deux mauvaises pièces, si
+madame Deshoulières ne s'était déclarée assez maladroitement
+contre Racine et n'avait été l'âme de la
+cabale à la suite de laquelle l'auteur de <i>Phèdre</i> renonça
+à la scène. Elle parlait plusieurs langues. C'était
+un bel esprit dans toute l'acception du mot. Un
+jour, malheureusement, elle eut l'idée fâcheuse de
+faire jouer une tragédie. Elle composa <i>Genseric</i> (1680),
+qui fut fort mal accueilli du public. On lui donna le
+conseil charitable de retourner à ses moutons (allusion
+à une de ses plus spirituelles idylles); cette tragédie
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+fut en outre le sujet de cette analyse épigrammatique,
+attribuée à Racine:</p>
+
+<p class="verse">La jeune Eudoxe est une bonne enfant,<br />
+La vieille Eudoxe une franche diablesse,<br />
+Et Genséric un roi fourbe et méchant,<br />
+Digne héros d'une méchante pièce.<br />
+Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent:<br />
+Et Sophronie en vain pour lui s'empresse;<br />
+Genseric est un homme indifférent,<br />
+Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.<br />
+Et sur le tout le sujet est traité<br />
+Dieu sait comment! Auteur de qualité,<br />
+Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.<br />
+C'est fort bien fait de se cacher ainsi:<br />
+Mais pour agir en personne bien sage,<br />
+Il nous fallait cacher la pièce aussi.</p>
+
+<p><span class="smcap">La Chapelle</span>, membre de l'Académie française, né
+à Bourges, en 1655, ne se posa pas en rival de Racine,
+mais il chercha à l'imiter. <i>Il fut de son école.</i>
+Ses pièces, bien qu'elles soient fort au-dessous de
+leur modèle, eurent pourtant quelques succès, car
+elles n'étaient pas sans valeur. Elles sont au nombre
+de quatre: <i>Zaïde</i>, <i>Cléopâtre</i>, <i>Téléphonte</i> et <i>Ajax</i>,
+de 1681 à 1684.</p>
+
+<p>La pièce de <i>Cléopâtre</i> (1681), faillit devenir une
+tragédie véritable. Voici à quelle occasion La Chapelle
+aimait beaucoup l'acteur Baron et avait toujours
+soin de lui composer des rôles qui le missent
+en relief. Un comédien, nommé Dauvilliers, jaloux
+du mérite de son camarade, eut l'infamie de présenter
+à ce dernier, dans <i>Cléopâtre</i>, une épée véritable,
+que Baron fut prêt à s'enfoncer dans la poitrine.
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite.</p>
+
+<p>Voici maintenant un élève véritable de Racine, car
+Racine guida ses pas dans la carrière des lettres,
+<span class="smcap">Campistron</span>. Ce poëte fut un des auteurs les plus féconds
+de la fin du dix-septième siècle. Il a non-seulement
+donné au théâtre un grand nombre de tragédies,
+mais aussi quelques comédies et divers opéras.</p>
+
+<p>Campistron, marquis de Penango, né à Toulouse,
+en 1656, montra, dès sa jeunesse, d'heureuses dispositions
+pour les lettres. Il reçut une brillante éducation,
+et son goût pour la poésie ne tarda pas à
+l'amener dans la capitale de la France, alors déjà le
+centre des beaux-arts. Il chercha à imiter Racine,
+son maître, et s'il est loin de lui pour les beautés de
+détail et la versification, il s'en approche du moins
+pour la conduite des pièces.</p>
+
+<p>Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur
+de Campistron, car il le désigna au duc de
+Vendôme lorsque ce dernier voulut faire composer
+et représenter, à son château d'Anet, une pastorale
+héroïque. A partir de ce moment, le duc, satisfait des
+talents et du caractère du jeune poëte, le nomma
+secrétaire de ses commandements, puis secrétaire-général
+des galères.</p>
+
+<p>Campistron écrivait beaucoup, facilement et vite,
+aussi ses pièces ont-elles les qualités et les défauts
+d'&oelig;uvres faites par un homme d'esprit, mais faites
+trop rapidement. On y trouve des peintures brillantes,
+des traits frappants, des situations intéressantes, des
+incidents heureux, puis à côté de cela, des longueurs,
+des irrégularités, des écarts qui ralentissent la marche
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+de l'action et nuisent au développement des caractères.
+Il y a plus d'esprit que d'art, et peu de cette
+verve, de ce pathétique qui enlève le spectateur, le
+passionne pour les personnages et pour l'action. Le
+talent de Campistron consistait principalement à donner
+de jolies descriptions, des peintures de m&oelig;urs
+attrayantes. Ses monologues, ses tirades sont souvent
+fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des morceaux
+bien écrits plutôt que des tragédies remarquables.</p>
+
+<p>Campistron commença sa carrière dramatique à peu
+près à l'époque où Racine finit la sienne. Sa première
+pièce, <i>Virginie</i>, parut en 1683. Elle fut assez
+bien accueillie du public. Malheureusement pour lui,
+au même moment où l'on représentait cette tragédie,
+on représentait également le <i>Téléphonte</i> de La Chapelle,
+et madame de Bouillon, alors arbitre quasi-souverain
+pour les succès littéraires, protégeait La
+Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait réussir,
+il fallait s'assurer le suffrage de la puissante duchesse,
+il lui dédia sa seconde pièce, <i>Arminius</i>, qui eut du
+succès et le mit en bonne position. En 1685, Campistron
+eut un véritable triomphe, lorsque parut son
+<i>Andronic</i>. Les comédiens furent obligés de doubler
+le prix des places, principalement dans le but de ménager
+la scène qui était toujours encombrée, et sur
+laquelle les acteurs avaient peine à se mouvoir. Trente
+ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragédie; les
+rôles étaient si mal distribués que le public ne put
+tenir son sérieux pendant tout le temps de la pièce.
+Lorsqu'elle fut terminée, l'acteur Legrand vint, selon
+l'usage, annoncer la représentation du lendemain en
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+ces termes: «Messieurs, nous aurons l'honneur de
+vous donner demain <i>le Joueur</i> et <i>le Grondeur</i>. Je
+souhaite que la petite pièce que vous allez voir, vous
+fasse rire autant que vous avez ri à la grande.» Cette
+saillie fut applaudie de toute la salle; malheureusement
+le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la
+petite pièce, intitulée <i>la Fausse veuve</i>, ennuya le public
+sans le faire rire.</p>
+
+<p><i>Alcibiade</i> parut également en 1685, et <i>Phraate</i> en
+1686. Cette dernière pièce n'eut que trois représentations.
+Il s'y trouvait des allusions politiques qui
+faillirent faire mettre Campistron à la Bastille, et il ne
+fallut rien moins que le crédit de Madame la Dauphine
+pour sauver l'auteur et faire cesser les représentations.
+<i>Phocion</i>, jouée en 1688, n'eut ni succès
+politique, ni succès dramatique, ni succès littéraire.
+Campistron, voyant au doigt de Péchantré, auteur de
+plusieurs pièces de théâtre, une bague dont ce dernier
+voulait se défaire, lui dit: «On va jouer ma tragédie
+nouvelle, et je m'en accommoderai.» A quelques
+jours de là, Péchantré trouve l'auteur de <i>Phocion</i>
+derrière un pilier des troisièmes loges à la comédie,
+on sifflait à outrance. «Veux-tu ma bague, dit-il à
+Campistron, je te l'ai gardée.»</p>
+
+<p>Racine avait fait <i>Esther</i> et <i>Athalie</i>, Campistron à
+son tour, voulut composer sa tragédie chrétienne. En
+1690, il donna à la scène <i>Adrien</i>, dans laquelle on
+trouve de beaux vers, ceux que nous allons citer,
+entre autres, dont Voltaire a pris la pensée pour son
+<i>Alzire</i>:</p>
+
+<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+A ma religion, vous préférez la vôtre.<br />
+Une fois seulement, comparez l'une à l'autre:<br />
+La vôtre n'eut jamais que de barbares lois;<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Elle ne se soutient que par la violence;<br />
+La mienne par la paix et par l'obéissance.<br />
+La vôtre vous prescrit l'ordre de me punir,<br />
+Moi, que des n&oelig;uds sacrés à vous doivent unir,<br />
+Moi qui, dès le berceau, sujet toujours fidèle,<br />
+Par des soins assidus vous ai prouvé mon zèle;<br />
+La mienne, quand je suis accablé de vos coups,<br />
+Me défend de penser à me venger de vous.<br />
+Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine,<br />
+De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine,<br />
+De dissiper la nuit de vos yeux aveuglés:><br />
+Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez.</p>
+
+<p><i>Pompeïa</i>, qui n'a pas été imprimée et dont on n'a
+rien conservé, <i>Tiridate</i>, et enfin <i>Alcide</i> ou <i>le Triomphe
+d'Hercule</i>, en 1693, complètent le répertoire tragique
+de Campistron. Après la représentation de cette
+dernière pièce on fit ce quatrain:</p>
+
+<p class="verse">A force de forger, on devient forgeron;<br />
+Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron;<br />
+<span class="i1">Au lieu d'avancer, il recule,</span><br />
+<span class="i3">Voyez <i>Hercule</i>.</span></p>
+
+<p>Son Théâtre, un de ceux qui ont été le plus souvent
+réimprimés, après les &oelig;uvres de Corneille, de
+Racine, de Crébillon, et, plus tard, de Voltaire, comprend
+encore les comédies: du <i>Jaloux désabusé</i>, de
+<i>l'Amante amant</i>, et les opéras d'<i>Acis et Galathée</i>,
+d'<i>Achille et Polixène</i>. La comédie de <i>l'Amante
+amant</i>, jouée en 1684, et que Campistron a toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+désavouée, bien qu'elle soit de lui, offre cette particularité,
+que c'est la première où une actrice parut
+sur la scène vêtue en homme. On était déjà loin du
+temps où les rôles de femmes avaient des hommes
+masqués pour interprètes. Quoi qu'il en soit, cela eut
+un grand succès, et la pièce, fort médiocre cependant,
+fut applaudie.</p>
+
+<p>Campistron avait pour protecteur M. de Vendôme.
+Lors d'une maladie grave, qui mit en danger les
+jours de Louis XIV, le roi, voyant les intrigues
+s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le
+crût aussi mal, pria M. de Vendôme de donner au
+Dauphin une grande fête. Lully fut chargé de composer
+tout exprès la musique d'une pastorale héroïque,
+et on lui imposa Campistron pour le <i>libretto</i>.
+Lully obéit à contre-c&oelig;ur. L'opéra d'<i>Acis et Galathée</i>
+fut fait et joué devant le Dauphin, au château
+d'Anet, en 1686. M. de Vendôme dépensa plus
+de 100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit
+bien les choses. Il fut tellement satisfait des paroles
+de l'opéra, qu'il envoya cent louis à Campistron,
+somme énorme pour l'époque. Cependant, d'après
+les conseils de la Champmeslé et de Raisin, Campistron
+renvoya ces cent louis au prince. Vendôme crut
+que son protégé agissait ainsi par désintéressement.
+Telle n'avait pas été la pensée du poëte, qui avait
+tout simplement espéré recevoir davantage. Touché
+de ce qu'il croyait être la suite d'une grande noblesse
+de sentiments, Vendôme prit Campistron pour secrétaire
+des commandements. Du reste, le choix était
+bon. On ne reprochait à l'auteur d'<i>Acis et Galathée</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+qu'une négligence un peu forte à répondre aux lettres.
+Un jour, M. de Vendôme le voyant brûler des
+papiers, dit plaisamment à ceux qui l'entouraient:
+«Tenez, voilà Campistron occupé à faire sa correspondance.»</p>
+
+<p>Le succès de l'opéra d'<i>Acis</i> engagea son auteur à
+cultiver ce genre de littérature dramatique. En 1687,
+il fit jouer <i>Achille et Polyxène</i>, opéra sur lequel on
+fit plusieurs épigrammes.</p>
+
+<p>En voici deux assez spirituelles:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i2">Entre Campistron et Colasse<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></span>,<br />
+<span class="i2">Grand débat s'émut au Parnasse,</span><br />
+Sur ce que l'opéra n'a pas un sort heureux.<br />
+De son mauvais succès nul ne se croit coupable;<br />
+L'un dit que la musique est plate et détestable;<br />
+L'autre, que la conduite et les vers sont affreux.<br />
+Et le grand Apollon, toujours juge équitable,<br />
+<span class="i2">Trouve qu'ils ont raison tous deux.</span></p>
+
+<p>Lully près du trépas, Quinault sur le retour,<br />
+Abjurent l'opéra, renoncent à l'amour,<br />
+Pressés de la frayeur que le remords leur donne<br />
+<span class="i2">D'avoir gâté de jeunes c&oelig;urs</span><br />
+Avec des vers touchants et des sons enchanteurs;<br />
+Colasse et Campistron ne gâteront personne.</p></div>
+
+<p>M. de Saint-Gilles fit sur le même opéra une chanson
+fort jolie, qu'on attribua à madame Deshoulières,
+et qu'il revendiqua dans une autre pièce de vers
+se terminant ainsi:</p>
+
+<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+Restituez donc à Saint-Gilles<br />
+Le faible honneur de ses chansons;<br />
+Contentez-vous de vos idylles<br />
+Et retournez à vos moutons.</p>
+
+<p>Comme la plupart des auteurs de mérite Campistron
+eut des admirateurs outrés et des détracteurs
+de mauvaise foi. Les uns ont prétendu qu'il avait
+seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres
+ont trouvé détestables les vers les plus remarquables
+de son répertoire. Il y a sottise à tomber dans l'un
+ou l'autre de ces jugements. Ce que l'on peut dire,
+c'est que Campistron, poëte estimable, a une belle
+place parmi les dramatiques de second ordre, et
+que longtemps il a occupé la scène française avec
+distinction.</p>
+
+<p><span class="smcap">Péchantré</span>, dont nous avons prononcé le nom plus
+haut, à propos d'une des tragédies de Campistron,
+était fils d'un chirurgien de Toulouse. Après avoir été
+couronné plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint à
+Paris dans le but de travailler pour le théâtre. En
+effet, il donna, en 1687, la tragédie de <i>Géta</i>, dont
+la paternité fut disputée par beaucoup de poëtes.
+D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie
+de vouloir être auteur, et qui, de ce que plusieurs
+poëtes ont mis leurs pièces sous son nom, s'est figuré
+être réellement le <i>père des enfants</i> qu'il avait pour
+ainsi dire tenus simplement sur les fonts baptismaux,
+l'acteur Baron voulut faire croire que <i>Géta</i> lui devait
+la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Péchantré, assez
+pauvre diable de poëte, ayant montré sa pièce à
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+Baron, ce dernier la trouva bien et lui en offrit
+vingt pistoles, en affirmant qu'elle était détestable. Le
+malheureux poëte rafalé, homme fort simple, accepta
+l'offre et livra pour ces quelques sous sa première
+tragédie. Que de Péchantré en ce moment à Paris!
+Que d'auteurs à vingt pistoles, dont les pièces, sous
+d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune
+des théâtres et des pères d'adoption? Malheureusement
+pour Baron, Champmeslé ayant eu vent de
+la conversation et du trafic, lut la pièce, la trouva
+fort belle, et prêta à Péchantré vingt pistoles pour la
+retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier
+père. Un second fut le nommé Dambelot, cousin de
+Palaprat, et qui, au dire de quelques chroniqueurs,
+aurait ébauché cette tragédie de <i>Géta</i> et serait mort
+avant de l'avoir terminée. Péchantré l'aurait obtenue
+de la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit
+encore d'autres versions, la pièce aurait été <i>composée</i>
+par Dambelot, <i>corrigée</i> par Péchantré, <i>achevée</i> par
+Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est
+qu'elle eut un grand succès. La seconde tragédie de
+Péchantré, <i>Jugurtha</i>, fut moins bien reçue du public.
+Sa troisième, jouée en 1703, et intitulée <i>Mort
+de Néron</i>, coûta à son auteur juste autant d'années
+qu'il faut de mois à une femme pour mettre au monde
+un enfant. Il courut alors une histoire ou un conte
+au sujet de cette tragédie. Péchantré avait laissé sur
+la table d'une auberge un papier sur lequel il y avait
+quelques chiffres, au-dessus desquels étaient ces paroles:
+<i>Ici le roi sera tué</i>. L'hôte, qui avait déjà été
+frappé de la physionomie et de la distraction de notre
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+poëte, crut devoir porter cet écrit au commissaire du
+quartier, qui lui dit que si l'inconnu revenait manger
+chez lui, il ne manquât pas de le faire avertir. Péchantré
+revint en effet quelques jours après, et à
+peine avait-il commencé son dîner, qu'il se vit environné
+d'une troupe d'archers. Le commissaire lui
+montra son papier pour le convaincre de son crime.
+«Ah! Monsieur, dit le poëte, que j'ai de joie de retrouver
+cet écrit! je le cherche depuis plusieurs
+jours: c'est la scène où j'ai dessein de placer la mort
+de Néron, dans une tragédie à laquelle je travaille.»
+Le commissaire renvoya ses archers, et quelque
+temps après Péchantré fit jouer sa pièce.</p>
+
+<p><span class="smcap">Abeille</span>, autre poëte dramatique de la même époque,
+plus tard abbé du prieuré de Notre-Dame de
+la Mercy et membre de l'Académie française, composa
+quelques tragédies qu'il fit paraître sous divers
+noms, en sorte que plusieurs de ses poésies ont
+longtemps passé pour avoir été l'&oelig;uvre d'autres auteurs.
+Cet abbé Abeille eut une assez singulière destinée.
+C'était un homme d'esprit, fort laid et très-amusant
+dans le monde. Il vint à Paris assez jeune,
+fut pris comme secrétaire par le maréchal de Luxembourg,
+et acquit une sorte de célébrité plus encore
+par ses bons mots et sa facilité d'élocution que par
+ses écrits.</p>
+
+<p>Il fit les tragédies d'<i>Argélie</i>, de <i>Coriolan</i>, de <i>Lyncée</i>
+et de <i>Soliman</i>, en 1673, 1676, 1678 et 1680.
+En outre, on lui attribue celles de <i>Hercule</i>, de <i>Caton</i>
+et de <i>Silanus</i>, parues sous le nom d'un acteur nommé
+La Thuillerie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+La première tragédie que fit représenter l'abbé
+Abeille, donna lieu à une plaisanterie qui, dit-on, le
+dégoûta longtemps de mettre son nom à ses ouvrages.
+Deux princesses entrent en scène, la première
+dit à l'autre:</p>
+
+<p class="verse">Vous souvient-il, ma s&oelig;ur, du feu roi notre père?</p>
+
+<p>L'actrice qui devait donner la réplique, au lieu de
+le faire de suite, resta muette. Un plaisant du parterre
+répondit pour elle:</p>
+
+<p class="verse">Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.</p>
+
+<p>Cet à-propos jeta la salle dans une gaîté folle; il fut
+impossible de continuer la pièce, et ce diable de vers
+poursuivit Abeille jusqu'après sa mort, car on le rappela
+dans son épitaphe:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2">Ci-gît un auteur peu fêté,</span><br />
+Qui veut aller tout droit à l'immortalité.<br />
+Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une même bière;<br />
+<span class="i2">Et lorsqu'Abeille on nommera,</span><br />
+<span class="i2">Dame postérité dira:</span><br />
+<i>Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.</i></p>
+
+<p>On n'avait pas attendu sa mort pour faire des épigrammes
+sur lui. En voici une fort jolie qu'on attribue
+à Racine:</p>
+
+<p class="verse">Abeille, arrivant à Paris,<br />
+D'abord, pour vivre, vous chantâtes<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+Quelques messes à juste prix;<br />
+Puis au théâtre vous lassâtes<br />
+Les sifflets par vous renchéris.<br />
+Quelque temps après fatiguâtes<br />
+De Mars l'un des grands favoris,<br />
+Chez qui pourtant vous engraissâtes.<br />
+Enfin, digne aspirant, entrâtes<br />
+Chez les Quarante beaux-esprits,<br />
+Et sur eux-mêmes l'emportâtes<br />
+A forger d'ennuyeux écrits.</p>
+
+<p>Un poëte dramatique, que l'on peut appeler le
+dernier élève de Racine, <span class="smcap">Lagrange-Chancel</span>, est un
+des hommes de cette époque dont la vie tient le plus
+du roman, par les aventures nombreuses et singulières
+dont elle est semée.</p>
+
+<p>Lagrange-Chancel naquit au château d'Antoniac,
+près de Périgueux, en 1676. La nature lui avait
+donné en partage un talent des plus extraordinaires
+pour la poésie. Nul doute que si la science de la phrénologie
+eût été connue de son temps, on n'eût découvert
+sur son crâne <i>la bosse poétique</i> la plus proéminente.
+Il disait spirituellement lui-même, et de lui,
+qu'il savait rimer avant que d'avoir eu le temps d'apprendre
+à lire. Évidemment il était né poëte, comme
+d'autres sont nés mathématiciens, peintres ou sculpteurs.
+A peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les &oelig;uvres
+de Corneille et les romans de La Calprenède. A
+sept ans, on le fit entrer au collége de Périgueux, où
+il fut considéré comme un petit prodige; et, en effet,
+il rimait déjà fort bien et <i>corrigeait les vers médiocres
+de ses propres maîtres</i>. Il passa au collége de
+Bordeaux et ayant eu occasion d'aller au théâtre, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+fut pris d'une irrésistible démangeaison de fabriquer
+à son tour une comédie. Il la composa en prenant
+pour sujet une aventure récente et connue. Sa mère,
+se prêtant aux fantaisies de son enfant, fit construire
+un petit théâtre; les rôles furent distribués par Lagrange
+à six de ses jeunes camarades et la représentation
+eut lieu. Une pièce en vers écrite par un enfant
+de neuf ans, jouée par des collégiens de même âge,
+il y avait là de quoi piquer la curiosité. Toute la ville
+voulut jouir de ce spectacle extraordinaire à tant de
+titres, et l'on applaudit beaucoup l'enfant-poëte et sa
+petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel
+sortit du collége pour se rendre à Paris, où, piqué par
+la muse poétique, il s'empressa de composer une
+tragédie. Ce fut celle de <i>Jugurtha</i>. Voici ce qu'il dit
+à propos de cette pièce, représentée en 1694, dans
+les dernières années de la vie de Racine:</p>
+
+<p class="blockquote">«Quand je crus avoir mis la dernière main à ma
+tragédie, dit l'auteur, je me hasardai de la présenter
+à madame la princesse de Conti. Malgré tous
+les défauts dont cette pièce était remplie, la princesse
+y trouva assez de choses dignes de son attention
+pour envoyer chercher le célèbre Racine
+et le prier, avec bonté, de lire cet essai d'un gentilhomme
+qui était son page, pour lui en dire son
+avis sans aucun déguisement. Racine garda la
+pièce huit jours, après lesquels il se rendit chez la
+princesse, et lui dit qu'il avait lu ma tragédie avec
+étonnement, qu'à la vérité elle était défectueuse
+en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+«agréait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir
+ses avis, il la mettrait, dans peu de temps,
+en état d'être jouée avec succès. Je ne manquai pas
+de m'y rendre tous les jours, et je puis dire que les
+leçons qu'il me donnait m'en ont plus appris que
+tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois
+un plaisir de m'entretenir des différents sujets qui
+lui avaient passé dans l'esprit. Il n'y en a presque
+pas, soit dans la fable, soit dans l'histoire, sur lesquels
+il n'eût promené ses idées et trouvé des situations
+intéressantes, dont il avait la bonté de me faire
+part. Ma tragédie étant achevée, je la présentai
+aux comédiens qui la reçurent. Il fut résolu qu'on
+la donnerait sous le titre d'<i>Adherbal</i>, au lieu de
+celui de <i>Jugurtha</i>, parce qu'il n'y avait pas longtemps
+que Péchantré en avait donné une sous le
+même titre, qui n'avait pas été reçue favorablement
+du public. Mon <i>Adherbal</i> fut représenté. Le
+prince de Conti, qui voulut bien assister à la première
+représentation, voulut aussi que je me misse
+auprès de lui, sur les bancs du théâtre, en disant
+que mon âge fermerait la bouche aux censeurs.
+Racine, à qui la dévotion ou la politique ne permettait
+plus de fréquenter les spectacles depuis que
+le roi s'en était privé, vint à cette première représentation,
+et parut prendre un plaisir extrême à
+tous les applaudissements que je reçus.»</p>
+
+<p>Lagrange avait alors dix-huit ans à peine; son jeune
+âge intéressa le public en sa faveur, ainsi que sa position
+de page à l'hôtel de Conti; on applaudit son
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+<i>Roi de Numidie</i>. Encouragé par ce succès, il composa
+<i>Oreste et Pilade</i>, en 1697, tragédie à laquelle on a
+prétendu que Racine avait travaillé à la prière de la
+princesse de Conti et dont les représentations fructueuses
+ne furent interrompues que par la maladie et
+la mort de la Champmeslé. Deux ans plus tard, en
+1699, il donna <i>Méléagre</i>, puis successivement <i>Athénaïs</i>,
+<i>Amasis</i>, <i>Alceste</i>, <i>Ino</i>, <i>Sophonisbe</i> de 1700 à
+1716. Alors les aventures dont nous allons parler
+sommairement arrêtèrent jusqu'en 1736, c'est-à-dire
+pendant vingt ans, sa prodigieuse fécondité;
+mais d'abord quelques anecdotes concernant ses premières
+tragédies:</p>
+
+<p><i>Athénaïs</i> ayant paru, une allusion fut faite à cette
+pièce dans une lettre que Lagrange-Chancel crut être
+de Le Noble; aussitôt l'auteur courroucé lança les vers
+suivants qui sont du dernier sanglant:</p>
+
+<p class="verse">Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre,<br />
+<span class="i2">Mauvais plaisant, fade Pasquin,</span><br />
+<span class="i2">Qui fais d'Ésope un Tabarin:</span><br />
+<span class="i2">Vraiment, c'est bien à toi de mordre</span><br />
+<span class="i2">Sur des ouvrages applaudis!</span><br />
+<span class="i2">Malgré la fureur qui t'anime,</span><br />
+<span class="i2">Tu feras sur les arts et sur <i>Athénaïs</i>,</span><br />
+<span class="i2">Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.</span></p>
+
+<p>Il faut dire que Le Noble prêtait, par sa conduite,
+par ses aventures et par ses ouvrages, à ces injures.
+Cependant, elles sont un peu trop fortes.</p>
+
+<p><i>Amasis</i>, jouée en 1701, fut assez bien analysée
+par les quelques mots suivants de l'abbé Desfontaines:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+«Je viens de voir, écrivait-il en sortant de la première
+représentation, un tableau dont le dessin est
+bizarre et les couleurs horribles et mal assorties;
+une maison où il y a quelque architecture singulière,
+mais où toutes les pierres ne sont ni bien
+taillées ni bien posées. C'est un édifice qui n'est
+passable que de très-loin. Si vous le regardez de
+près, tout y est gothique et sans goût.»</p>
+
+<p>Dans <i>Sophonisbe</i>, représentée en 1716, mais non
+imprimée, il se trouvait quatre vers remarquables,
+les seuls qui aient été sauvés de l'oubli. Asdrubal,
+parlant à sa fille Sophonisbe, de Massinissé, dont elle
+est aimée et à qui il veut qu'elle demande une grâce,
+lui dit:</p>
+
+<p class="verse">Songez qu'il est des temps où tout est légitime,<br />
+Et que, si la patrie avait besoin d'un crime<br />
+Qui pût seul relever son espoir abattu,<br />
+Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.</p>
+
+<p>Lagrange-Chancel fit paraître, de 1706 à 1740,
+<i>Érigone</i>, tragi-comédie en cinq actes et en prose;
+<i>Cassius</i>, tragédie en vers; <i>les Jeux olympiques</i>, comédie
+héroïque; <i>la Fille supposée</i>, comédie en trois
+actes et en vers; <i>Pyrame et Thisbé</i>, opéra; <i>le Crime
+puni</i>, opéra, imitation du <i>Festin de Pierre</i>. En outre,
+Louis XIV ayant demandé à Racine, à Quinault et à
+Molière, une pièce dans laquelle on pût utiliser une
+décoration des enfers, décoration fort belle et que
+l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel
+traita dans ce but le sujet d'Orphée,
+dont il fit une tragédie en cinq actes, avec prologue
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+et ch&oelig;urs. Cette pièce, imprimée en 1736, fut jouée
+au mariage de Louis XV. Lagrange avait été amené à
+composer <i>Orphée</i>, parce qu'il avait entendu dire souvent
+à Racine que c'était le sujet le plus apte à un
+grand spectacle.</p>
+
+<p>Si quelque chose est plus extraordinaire que la
+facilité et la fécondité poétique de Lagrange, c'est
+sa vie toute barriolée d'aventures qui tiennent du
+roman.</p>
+
+<p>Sous le Régent, il eut la malheureuse pensée de
+faire paraître les <i>Philippiques</i>, moins par animosité
+personnelle que pour être agréable à quelques ennemis
+du duc d'Orléans. On donna l'ordre de l'arrêter;
+il fut assez heureux pour échapper aux poursuites et
+se réfugia chez M. de Gonteris, archevêque et vice-légat
+d'Avignon. Il se trouvait dans cette ville, lorsque,
+trahi par un officier réfugié, et attiré hors des
+limites, il fut saisi et mené aux îles Sainte-Marguerite
+et mis en prison pendant une année entière. Il
+ne crut pouvoir mieux faire, pour attendrir le Régent,
+que de lui avouer humblement sa faute, en lui
+adressant une ode fort bien tournée. On se relâcha de
+la rigueur qu'on avait eue à son égard. La promenade
+lui fut accordée pendant quelques heures chaque
+jour, et il en profita habilement pour reconquérir
+sa liberté. Il gagna ses gardes, se procura une barque,
+et pendant une violente tempête il ne craignit pas de
+se rendre au port de Villefranche. Malgré une rigoureuse
+quarantaine, Lagrange obtint du roi de Sardaigne,
+par une épître en vers, d'être admis à Nice.
+Le prince, en outre, fit toucher au poëte, d'une façon
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+très-délicate, une forte somme. De Nice, Lagrange
+se rendit à Gênes, avec le projet de passer en Espagne.
+L'offre de M. Doria de résider dans son palais
+ne put le séduire; il s'embarqua sur-le-champ. Très-bien
+reçu à la cour de Madrid, il refusa un régiment,
+fut en butte aux tentatives plusieurs fois réitérées de
+spadassins contre lesquels il tira l'épée à maintes reprises.
+Sur les plaintes de l'ambassadeur de France,
+Lagrange-Chancel fut prévenu qu'il n'y avait plus de
+sûreté pour lui dans les États de Sa Majesté Catholique.
+Il s'embarqua à Bilbao pour Amsterdam, où
+il obtint d'être reçu comme bourgeois de la ville.
+Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui; à la
+mort du Régent, ses liaisons à l'étranger lui fournirent
+les moyens d'être utile au pays; il obtint son
+rappel. Il revint donc en France, se remit à la poésie
+et au théâtre, consacra sa vie à l'étude des muses,
+et versifia jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus féconds
+de la fin du dix-septième et du commencement du
+dix-huitième siècle, est un poëte dramatique de mérite,
+quoiqu'il y ait, dans ses &oelig;uvres, de grands
+défauts. On peut dire que la facilité avec laquelle il
+composait, nuisit beaucoup à son talent, en lui faisant
+produire des vers peu exacts, obscurs, prosaïques,
+quoique empreints d'énergie et de pensées spirituelles.</p>
+
+<p><span class="smcap">Ferrier</span>, <span class="smcap">Genest</span>, <span class="smcap">Longepierre</span>, <span class="smcap">Boursault</span>, <span class="smcap">Riuperoux</span>,
+autres contemporains de Racine, ont donné à
+la scène française quelques pièces dont plusieurs ne
+manquent pas d'un certain mérite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+Ferrier, dont on a les deux tragédies d'<i>Anne de
+Bretagne</i> jouée en 1678, et de <i>Montezume</i> de la même
+époque, débuta mal dans la carrière poétique. Ayant
+<i>commis</i> ce vers, dans <i>les Préceptes galants</i>:</p>
+
+<p class="verse">L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.</p>
+
+<p>il fut traîné devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie,
+et eut beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas.
+Il put enfin se tirer des griffes du Saint-Office et se
+retirer à Paris, où il devint précepteur des fils du duc
+de Saint-Aignan. Ses deux tragédies sont faibles de
+versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel
+et de l'esprit. La première, <i>Anne de Bretagne</i>,
+eut du succès, grâce à la protection de la Cour, protection
+que l'auteur sut s'attirer par une allusion aux
+grandes qualités de Louis XIV, lequel, comme tous
+les hommes et surtout les souverains, se laissait
+prendre facilement à la glu de la flatterie.</p>
+
+<p>Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en
+faire le portrait de Louis XIV:</p>
+
+<p class="verse">L'exemple du plus sage et du plus grand des rois,<br />
+Fait autant de héros que l'on voit de François.<br />
+C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde,<br />
+A qui le ciel promet la conquête du monde;<br />
+Dont la gloire et les ans ont le même progrès,<br />
+Et qui compte par eux le nombre de ses faits.<br />
+Tout l'univers le craint, toute la France l'aime,<br />
+Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-même;<br />
+Il charme également et les c&oelig;urs et les yeux.</p>
+
+<p>Certes, jamais portrait ne ressembla moins que
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+celui-ci au roi Charles VIII, qui n'avait guère de marine,
+que l'univers était loin de redouter, et auquel
+le ciel ne promit jamais la conquête de l'univers.
+<i>Montezume</i> réussit également, grâce à un grand
+luxe de décors et de costumes.</p>
+
+<p>Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de madame
+la duchesse d'Orléans, membre de l'Académie
+française, dut aussi le succès de ses deux principales
+tragédies, <i>Pénélope</i> et <i>Joseph</i>, à la protection de
+quelques grands personnages. Ces deux pièces, représentées
+d'abord au château de Clagny près Versailles,
+avaient eues pour interprètes: la duchesse du Maine,
+Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de
+Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. <i>Joseph</i>
+surtout fit fureur; mais quand les tragédies de Genest,
+auxquelles il faut ajouter <i>Zéloïde</i> et <i>Polymnestor</i>,
+arrivèrent à la Comédie-Française, elles ne furent
+nullement applaudies. C'était justice; car à part
+l'amour de la vertu qui règne dans les &oelig;uvres de
+l'abbé de Saint-Vilmer, on n'y trouve que défectuosités
+dans le plan et dans la versification.</p>
+
+<p>Longepierre, comme les deux auteurs dont nous
+venons de parler et avec eux, peut être relégué au
+troisième rang des poëtes dramatiques de l'époque;
+mais s'il donna quelques pièces médiocres au théâtre,
+il a du moins une excuse, c'est celle assez singulière
+de l'obéissance passive aux volontés paternelles. En
+effet, en rimant, Longepierre ne fit qu'obéir aux
+ordres de son père, et on pourrait l'appeler avec raison
+<i>le Poëte malgré lui</i>. Il composa et fit jouer:
+<i>Médée</i> en 1694, <i>Sésostris</i> en 1695 et <i>Electre</i> un peu
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+plus tard. Ces trois tragédies sont dans le genre de
+Sophocle et Euripide, que l'auteur connaissait à fond
+et étudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put
+approcher de ses modèles, et quand parut son <i>Electre</i>,
+on dit que c'était une statue de Praxitèle défigurée
+par un moderne.</p>
+
+<p>Rousseau fit sur lui cette épigramme:</p>
+
+<p class="verse">Longepierre le translateur,<br />
+De l'antiquité zélateur,<br />
+Ressemble à ces premiers fidèles<br />
+Qui combattaient jusqu'au trépas,<br />
+Pour des vérités immortelles<br />
+Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.</p>
+
+<p>Racine qui, cependant, avait quelques obligations
+à Longepierre, puisque ce dernier, dans un parallèle
+entre lui et Corneille, lui avait donné de grands
+éloges, Racine lui-même fit, à propos du <i>Sésostris</i>,
+l'épigramme suivante:</p>
+
+<p class="verse">Ce fameux conquérant, ce vaillant Sésostris,<br />
+Qui jadis en Égypte, au gré des Destinées,<br />
+<span class="i2"><i>Véquit</i> de si longues années,</span><br />
+<span class="i2">N'a vécu qu'un jour à Paris.</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Riuperoux</span>, né à Montauban en 1664, bien qu'ayant
+donné fort jeune de grandes espérances par sa tragédie
+de <i>Méléagre</i>, par son poëme de <i>l'Ame des
+Bêtes</i> et par son <i>Traité des Médailles</i>, n'occupe pas
+dans la littérature dramatique une place meilleure
+que les auteurs précédents. Ses tragédies d'<i>Annibal</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+de <i>Valeria</i>, d'<i>Agrippa</i>, d'<i>Hipermestre</i> ne sont pas
+restées au théâtre.</p>
+
+<p>Riuperoux, d'abord protestant, mené par M. de
+Foucault à Paris, et présenté au Père de La Chaise,
+confesseur de Louis XIV, abjura le calvinisme et
+obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux,
+dans un dîner, lui enleva l'habit ecclésiastique et lui
+donna, à la place, un commissariat des guerres avec
+un bon traitement. Riuperoux se laissa faire, ce qui
+lui valut du poëte Gacon les six vers ci-dessous:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2">Certain abbé, las de passer sa vie,</span><br />
+<span class="i2">Et sans verre et sans abbaye,</span><br />
+Brigue, obtient dans l'épée un poste bien renté:<br />
+<span class="i2">Et Barbezieux, par cette grâce,</span><br />
+Délivre en même temps l'Église et le Parnasse<br />
+<span class="i2">D'une grande incommodité.</span></p>
+
+<p>On voit qu'au siècle du grand roi tout était sujet
+à épigramme et que cette vengeance littéraire, souvent
+fort méchante, était pratiquée sur une grande
+échelle par tous les beaux-esprits et même par tous
+les grands poëtes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Boursault</span>, qui vécut de 1638 à 1701, ne doit pas
+être confondu avec les auteurs précédents, bien qu'il
+soit un poëte comique plus encore peut-être qu'un
+poëte dramatique; il s'est placé à un rang beaucoup
+plus élevé.</p>
+
+<p>Sans avoir fait d'études sérieuses, sans avoir jamais
+appris le latin, Boursault, venu de Bourgogne à
+Paris en 1651, fut bientôt en état de parler et d'écrire
+très-élégamment, grâce à la lecture de bons
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+ouvrages et à ses dispositions naturelles. Son ignorance
+des langues anciennes l'empêcha seule d'être
+nommé par Louis XIV, sous-précepteur du Dauphin.
+Il avait rédigé avec beaucoup de talent un ouvrage
+intitulé: <i>De la Véritable Étude des Souverains</i>, qui
+avait plu au roi. On l'engagea à essayer une gazette
+en vers. Elle parut tous les huit jours et lui fit obtenir
+une pension de 2,000 livres. Louis XIV et la Cour
+s'en amusaient; mais l'auteur s'étant laissé entraîner
+à quelques traits satiriques contre les Franciscains
+et surtout contre les Capucins, le confesseur de la
+reine, cordelier espagnol, obtint la suppression de la
+gazette et de la pension. Boursault faillit expier son
+<i>crime</i> à la Bastille.</p>
+
+<p>Il donna au théâtre plusieurs comédies, puis les
+tragédies de <i>Germanicus</i>, en 1679; de <i>Marie
+Stuart</i>, en 1683, et de <i>Méléagre</i>, en 1694.</p>
+
+<p><i>Germanicus</i>, d'abord représenté sans succès sous
+le titre de <i>la Princesse de Clèves</i>, fut ensuite applaudi
+et devint la cause d'un grand froid entre Corneille et
+Racine, le premier ayant laissé échapper ce jugement
+à l'Académie, sur la pièce de Boursault: <i>Il ne
+lui manque que le nom de M. Racine pour être achevée.</i>
+<i>Marie Stuart</i>, moins applaudie, fut plus profitable à
+son auteur, ce dernier ayant eu la pensée de la dédier
+au duc de Saint-Aignan, qui lui fit présent de
+cent louis.</p>
+
+<p>Parmi les bonnes comédies de Boursault, nous citerons
+<i>Ésope à la Cour</i>, jouée en 1701, après la
+mort de l'auteur, dont on retrancha maladroitement,
+dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p>
+
+<p class="verse">Par là je m'aperçois, ou du moins je soupçonne,<br />
+Qu'on encense la place autant que la personne;<br />
+Que c'est au diadème un tribut que l'on rend,<br />
+Et que le roi qui règne est toujours le plus grand.</p>
+
+<p><i>Ésope à la Ville</i> avait précédé <i>Ésope à la Cour</i> de
+onze ans. Cette comédie, ainsi que l'autre, en cinq
+actes et en vers, eut un immense succès. Elle fût
+peut-être tombée à la première représentation, sans
+la présence d'esprit de l'acteur chargé du principal
+rôle. Raisin le cadet, entendant des murmures dans
+le parterre, à la troisième fable qu'il débitait,
+s'avance au bord de la scène, et s'adressant au
+public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir
+faire parler Ésope par apologues, que si la
+répétition des fables fatigue le parterre, il est inutile
+d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui, douze
+fables à réciter dans le courant de la pièce. Raisin
+fut applaudi, la comédie continua; elle fut acclamée
+et elle est restée longtemps au théâtre.</p>
+
+<p>Cette pièce a cela de remarquable qu'elle fait époque,
+attendu qu'elle est la mère de toutes celles à
+scènes épisodiques ou à tiroir dont on a depuis usé
+et abusé d'une manière si fâcheuse.</p>
+
+<p>Le mauvais accueil que reçut d'abord <i>Ésope à la
+Ville</i> inspira à l'auteur la fable du <i>Dogue et du B&oelig;uf</i>,
+dont voici le quatrain final:</p>
+
+<p class="verse">A tant d'honnêtes gens qui sont devant vos yeux,<br />
+Laissez la liberté d'applaudir ce mélange;<br />
+Et ne ressemblez pas à ce dogue envieux,<br />
+Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+D'une autre comédie de Boursault, <i>le Mercure galant,
+ou la Comédie sans titre</i>, jolie critique du
+journal de Visé, jouée en 1679, date une autre innovation
+souvent imitée depuis, celle de faire remplir
+plusieurs rôles par le même acteur dans une même
+pièce. Préville y faisait six personnages, avec un talent,
+un entrain qui ne contribuèrent pas peu au
+succès.</p>
+
+<p>Visé, auteur du <i>Mercure</i>, se plaignit à la Cour
+de la comédie de Boursault, disant qu'elle tournait sa
+feuille en ridicule. La Cour renvoya l'affaire au lieutenant-général
+de police; alors M. de La Reynie,
+homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps
+du délit avant de prononcer. Il trouva <i>le Mercure
+galant</i> si spirituel, qu'il défendit de supprimer la
+pièce, ordonnant qu'on l'appellerait désormais <i>La
+Comédie sans titre</i>.</p>
+
+<p><i>Phaéton</i>, comédie en cinq actes et en vers libres,
+représentée en 1691, eut aussi un grand succès. «Au
+moment où je sortais de la comédie, écrit Boursault
+dans le temps qu'on jouait son <i>Phaéton</i>, un des
+gardes me donna un billet cacheté où étaient ces
+vers:</p>
+
+<p class="verse">Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide.<br />
+<span class="i2">C'est ainsi qu'au temps ancien</span><br />
+<span class="i2">Écrivait le galant Ovide</span><br />
+<span class="i2">Et l'ingénieux Lucien.»</span></p>
+
+<p>Ce quatrain est de Thomas Corneille.</p>
+
+<p>Du temps du Grand Roi, on faisait déjà des brochures
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+politiques ou littéraires, mais surtout <i>littéraires</i>,
+et pour cause, ni plus ni moins qu'au milieu du
+dix-neuvième siècle. Le libraire Barbin, le <i>Dentu</i> de
+l'époque, en avait le monopole, absolument comme
+le spirituel éditeur actuel du Palais-Royal. Une de
+ces brochures, <i>Les Mots à la mode</i>, inspira à Boursault
+une jolie petite comédie en un acte et en vers,
+laquelle parut en 1694, sous le même titre. C'est une
+critique des plus amusantes des manières affectées,
+du langage ridicule et des modes outrées. Sous ce
+dernier rapport, il est fâcheux que Boursault ne vive
+pas de nos jours, il eût pu facilement doubler sa
+pièce.</p>
+
+<p>L'auteur de ces &oelig;uvres dramatiques et comiques
+ne se borna pas au théâtre; il publia plusieurs romans
+fort bien écrits, et une série de lettres pleines d'esprit,
+sous le nom de <i>Lettres à Babet</i>.</p>
+
+<p>Cet auteur, dont l'heureuse facilité se pliait à tous
+les genres, obtint des succès dans tous. Ses tragédies
+décèlent une âme ferme, élevée, apte à comprendre
+et à exprimer noblement les grandes passions. Ses
+comédies sont une critique agréable des ridicules de
+son siècle. Il sait, sans jamais s'égarer, sans transiger
+avec le bon goût, passer du sérieux au comique, du
+comique au moral. Il est bien entendu que nous ne
+parlons ici que de ses bonnes pièces, de celles qu'il
+fit représenter lorsque, sa première jeunesse étant
+passée, il eut pu réparer, par l'étude, le vice de son
+éducation première.</p>
+
+<p>Chose digne de remarque, Boursault, arrivé à
+Paris, ne parlant que le patois languedocien, sut en
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+peu de temps se poser comme un des législateurs de
+la langue française, qu'il maniait avec une correction
+allant jusqu'au scrupule sans toucher à l'affectation.</p>
+
+<p>Quoique <span class="smcap">Fontenelle</span> ne soit pas précisément un des
+contemporains de Racine, puisqu'il vécut bien longtemps
+encore après le grand poëte, comme il donna
+plusieurs pièces pendant la vie de l'auteur de <i>Rodogune</i>,
+et comme ce dernier fit même quelques épigrammes
+à leur occasion, nous allons dire un mot de
+ce poëte, homme d'un très-grand mérite, qui enrichit
+la scène ou plutôt les scènes françaises, de beaucoup
+de bonnes productions.</p>
+
+<p>Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Académie,
+membre de celle des belles-lettres, Fontenelle
+naquit à Rouen en 1657 et mourut à Paris en 1757.
+Pendant un siècle, il sut soutenir sa réputation. Ses
+&oelig;uvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et
+sont écrites avec une pureté de style qui les rendent
+aussi agréables à la lecture qu'à la scène. Partout,
+Fontenelle est ingénieux, séduisant. Il charme par
+sa manière de dire, et quelquefois l'on a peine à reconnaître
+les défauts nombreux qui l'empêchent de
+prendre place au premier rang des auteurs de cette
+époque, cependant ses ouvrages n'en sont pas
+exempts. Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'énergie, on ne
+trouve chez lui que des agréments; la finesse est souvent
+plus dans l'expression que dans la pensée; la
+délicatesse du sentiment est rendue de telle sorte,
+que cela frise l'afféterie. Enfin, il semble affecter de
+s'éloigner du langage adopté par les autres grands
+poëtes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+Fontenelle commença à se produire au théâtre, en
+1680, par la tragédie d'<i>Aspar</i>, qui réussit peu.
+Racine fit, à propos de cette pièce, la charmante
+épigramme que voici:</p>
+
+<p class="verse">Ces jours passés, chez un vieil histrion,<br />
+Un chroniqueur émit la question:<br />
+Quand, à Paris, commença la méthode<br />
+De ces sifflets qui sont tant à la mode?<br />
+Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer.<br />
+Gens, pour Pradon, voulurent parier.<br />
+&mdash;Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire<br />
+Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller;<br />
+Boyer apprit au parterre à bâiller;<br />
+Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire,<br />
+Pommes sur lui volèrent largement;<br />
+Mais quand sifflets prirent commencement,<br />
+C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle),<br />
+C'est à l'<i>Aspar</i> du sieur de Fontenelle.</p>
+
+<p>On attribue encore à Racine quelques couplets sur
+cette pièce. En voici deux. C'est Fontenelle qui parle
+en quittant Paris pour retourner à Rouen, sa patrie:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Adieu, ville peu courtoise,<br />
+Où je crus être adoré;<br />
+Aspar est désespéré.<br />
+Le poulailler de Pontoise<br />
+Me doit ramener demain,<br />
+Voir ma famille bourgeoise;<br />
+Me doit ramener demain,<br />
+Un bâton blanc à la main.</p>
+
+<p>Mon aventure est étrange,<br />
+On m'adorait à Rouen;<br />
+Dans le <i>Mercure galant</i><br />
+J'avais plus d'esprit qu'un ange.<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+Cependant, je pars demain,<br />
+Sans argent et sans louange;<br />
+Cependant, je pars demain,<br />
+Un bâton blanc à la main.</p></div>
+
+<p>En 1689, Fontenelle donna la comédie du <i>Comte
+de Gabalis</i>, en un acte, tirée du livre singulier de
+l'abbé de Villars, puisé lui-même dans un roman
+italien. Nous ne parlerons pas des autres tragédies et
+comédies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intérêt
+anecdotique; mais nous dirons un mot de quelques-uns
+de ses opéras, auxquels se rattachent des
+aventures et des épigrammes assez curieuses.</p>
+
+<p>En 1689, il fit jouer la tragédie-opéra de <i>Thétis et
+Pelée</i>, dont la musique est de Colasse. Le 29 novembre
+1750, c'est-à-dire <i>soixante et un</i> ans plus tard,
+à la reprise de cette pièce, Fontenelle occupait à
+l'amphithéâtre la même place qu'il avait à la première
+représentation. Il soupa, comme en 1689, à
+l'hôtel du Plessis-Châtillon, chez le petit-fils de M. de
+Nonant dont le grand'père lui avait donné à souper
+plus d'un demi-siècle auparavant. A cette même reprise,
+les directeurs de l'Opéra prièrent l'auteur de
+juger une difficulté, à savoir si les prêtres qui paraissent
+dans la pièce devaient danser ou marcher.&mdash;«Je
+veux que mes prêtres <i>marchent</i>, dit Fontenelle,
+faites danser les autres si vous voulez.» Le mot avait
+de l'à-propos; car, à cette époque, le clergé de France
+était mal avec la Cour, qui voulait le forcer à faire
+la déclaration de ses biens.</p>
+
+<p><i>Énée et Lavinie</i>, autre opéra en cinq actes, musique
+de Colasse, joué en 1690, fut l'objet de très-jolies
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+critiques en vers. M. de Saint-Gilles fit une
+chanson spirituelle dans laquelle il parodie la pièce
+acte par acte, en la suivant pas à pas. Soixante années
+plus tard, on voulut en refaire la musique; on en
+parla à Fontenelle, qui répondit avec esprit et modestie:
+«On me fait beaucoup d'honneur; mais
+quand cet opéra fut représenté pour la première
+fois, il tomba, et personne ne me dit alors que ce fût
+la faute du musicien.» Toutefois, M. Dauvergne, à
+qui s'adressaient ces mots, changea la musique
+d'<i>Énée et Lavinie</i>, remit la pièce à la scène en 1758,
+et obtint un beau succès.</p>
+
+<p>N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut
+choisi par Thomas Corneille pour composer la tragédie-opéra
+de <i>Bellérophon</i>, dont Lully fit la musique,
+qui fut représentée en 1679 et eut un immense
+succès, puisqu'on la donna pendant quinze mois sans
+interruption. Il paraît que Lully, fatigué de l'acharnement
+de Boileau et de ses amis contre Quinault,
+abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui
+fournir un poëme. Thomas, assez embarrassé et
+n'aimant pas ce genre de travail, le confia à Fontenelle,
+alors à Rouen et très-jeune. Fontenelle le fit,
+broda sur le canevas qu'on lui avait envoyé, expédia
+acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer
+cette pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison
+comme de lui, par une lettre adressée aux auteurs
+du <i>Journal des Savants</i>. Quinault était protégé par
+M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau
+semblait être pour quelque chose dans le <i>Bellérophon</i>
+de Lully, l'invita à dîner avec les ducs de Chevreuse
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
+et de Beauvilliers, et avec Racine. A la fin du
+repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la
+pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau,
+voyant le ton de persiflage de son hôte, ce qui était
+d'assez mauvais goût de la part de M. de Seignelay,
+lui répondit: «Si vous voulez que je me fasse comprendre
+de vous, il faut d'abord que je passe au
+moins trois jours à vous instruire.» Cette réponse
+mit les convives du parti de l'auteur de l'<i>Art poétique</i>,
+et en sortant, Racine s'écria: «Le brave homme
+que vous êtes, Achille en personne n'aurait pas mieux
+combattu que vous.»</p>
+
+<p>A propos de cet opéra, Boileau disait: «Tous ces
+faiseurs d'opéra font des v&oelig;ux pour Quinault; Quinault
+est leur modèle: c'est le plus grand parleur d'amour
+qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le
+ch&oelig;ur de l'opéra prêche toujours une morale lubrique;
+vous n'y entendez autre chose, sinon:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2">Il faut aimer,</span><br />
+<span class="i1">Il faut s'enflammer;</span><br />
+<span class="i2">La sagesse</span><br />
+<span class="i1">De la jeunesse</span><br />
+C'est de savoir jouir de ses appas.</p>
+
+<p>«C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit
+permis à des chrétiens de prostituer leurs voix pour
+persuader aux filles qu'il est honteux de ne pas s'abandonner
+dans le bel âge; ce n'est pas du tout le
+langage de la passion, c'est celui de la débauche.»</p>
+
+<p>Illustre critique du grand siècle littéraire, que
+n'es-tu de ce monde, pour passer une ou deux soirées
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+au théâtre du Palais-Royal ou à l'un de ceux
+du <i>Boulevard du Crime</i>!</p>
+
+<p><i>Endymion</i>, pastorale héroïque, musique de Colin
+de Blamont, joué en 1731, à l'Opéra, fut le sujet
+d'une spirituelle chanson de Roy. Voici deux des
+nombreux couplets de cette critique:</p>
+
+<div class="verse">
+<p>Fontenelle, le vieux bedeau<br />
+<span class="i1">Du temple de Cythère,</span><br />
+Fait remonter sur le tréteau<br />
+<span class="i1">Sa muse douairière.</span><br />
+Si de ce ballet avorté,<br />
+Vous daignez faire une critique,<br />
+<span class="i2">Cher Dominique,</span><br />
+<span class="i1">Je dis qu'en vérité</span><br />
+Vous avez bien de la bonté.</p>
+
+<p>Puisque chaque âge a ses hochets,<br />
+<span class="i1">Comme a dit Fontenelle,</span><br />
+Passons tous les colifichets<br />
+<span class="i1">A sa jeune cervelle.</span><br />
+Mais que, décrépit et voûté,<br />
+Sur la scène encore il gigotte,<br />
+<span class="i2">Une calotte,</span><br />
+<span class="i1">Messieurs, en vérité,</span><br />
+Ne l'aurait-il pas mérité?</p></div>
+
+<p>Au nombre des pièces que l'on trouve dans l'édition
+des <i>&OElig;uvres de Fontenelle</i>, on peut remarquer
+la tragédie en <i>prose</i> et en cinq actes d'<i>Idalie</i>, véritable
+drame dans le genre de ceux qui font fureur,
+de nos jours, sur les scènes des boulevards.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p>
+
+<h2>X</h2>
+
+<p class="center"><b>DE RACINE A VOLTAIRE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.</b></p>
+
+<p class="ni1">Époque de transition entre Racine et Voltaire.&mdash;De la fin du dix-septième
+siècle à 1718.&mdash;<span class="smcap">Lafosse</span>, <span class="smcap">Danchet</span>, <span class="smcap">Duché</span>, <span class="smcap">Pellegrin</span> et <span class="smcap">Nadal</span>.&mdash;<span class="smcap">Crébillon.</span>&mdash;Lafosse,
+ses quatre tragédies.&mdash;<i>Polixène</i> (1696).&mdash;<i>Manlius</i>
+(1698).&mdash;<i>Thésée</i> (1700).&mdash;<i>Corisus</i> (1703).&mdash;Danchet, ses qualités.&mdash;<i>Hésione</i>
+(1700).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Tancrède</i> (1702).&mdash;<span class="smcap">La Maupin.</span>
+Aventures singulières de cette actrice.&mdash;<i>Aréthuse</i> (1701).&mdash;Bon mot.&mdash;<i>Achille
+et Deidamie</i> (1735).&mdash;Bon mot de Voltaire.&mdash;Duché de
+Vancy.&mdash;Son aventure avec le ministre Pontchartrain.&mdash;Ses trois
+tragédies sacrées: <i>Débora</i>, <i>Absalon</i> et <i>Jonathas</i>, 1706, 1712, 1714.&mdash;Pellegrin
+protégé de M<sup>me</sup> de Maintenon.&mdash;Ses aventures.&mdash;Ses belles
+qualités.&mdash;<i>Pélopée</i> (1733).&mdash;<i>Polidor</i> (1703).&mdash;Anecdotes.&mdash;Sa comédie
+du <i>Nouveau-Monde</i> (1722).&mdash;Anecdote.&mdash;Nadal.&mdash;Sa tragédie
+de <i>Saül</i> (1704).&mdash;Crébillon.&mdash;Son genre de talent.&mdash;Ses débuts dans
+l'art dramatique.&mdash;Le procureur Prieur.&mdash;<i>Idoménée</i> (1705).&mdash;<i>Atrée
+et Thyeste</i> (1707).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Electre</i> (1708).&mdash;Son succès.&mdash;Épigramme.&mdash;<i>Rhadamiste
+et Zénobie</i> (1711).&mdash;Anecdote.&mdash;Jugement
+partial de Boileau.&mdash;<i>Sémiramis</i> (1717).&mdash;Epigramme contre Voltaire,
+à propos de la tragédie de <i>Sémiramis</i>.&mdash;<i>Pyrrhus</i> (1726).&mdash;<i>Catilina</i>
+(1748).&mdash;Anecdotes.&mdash;M<sup>me</sup> de Pompadour.&mdash;Vers supprimés.&mdash;Horreur
+de Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un succès.&mdash;Crébillon
+et son médecin.&mdash;<span class="smcap">Chateau-Brun.</span>&mdash;Sa tragédie de <i>Mahomet II</i>
+(1714), et des <i>Troyennes</i> (1754).</p>
+
+<p class="p2">La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes
+comme Corneille et Racine. Après ce dernier poëte
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+dramatique, quelques années se passèrent sans qu'aucun
+auteur d'un mérite transcendant vînt occuper la
+scène tragique.</p>
+
+<p>Racine avait cessé en 1689 de travailler pour le
+théâtre; ce ne fut qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit
+paraître deux talents approchant du sien, Crébillon
+d'abord et Voltaire ensuite.</p>
+
+<p>L'espace qui s'écoule entre Racine et Crébillon est
+occupé, pour le genre dramatique, par Lafosse, Danchet,
+Duché, Pellegrin et Nadal. Entre Crébillon et
+Voltaire, nous ne trouvons que Château-Brun. Il est
+clair que nous ne parlons ici que des auteurs du
+théâtre français ayant marqué dans la littérature
+dramatique.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lafosse</span>, dont la première tragédie est de 1696,
+prit pour modèle le grand Corneille. Préférant, comme
+lui, l'expression des sentiments forts aux sentiments
+tendres, il va chercher ses héros sous les murs de
+Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le
+spectateur l'admiration pour une pensée ou pour une
+action énergique, que les larmes pour une situation
+pathétique. Nourri de la lecture des tragiques grecs
+et des grands historiens de l'antiquité, il sut profiter
+habilement de cet inappréciable avantage. Le plus
+sérieux reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner
+trop au récit, quelquefois au détriment de l'action.
+Son style est ferme, élevé, nourri, pompeux
+même, propre, en un mot, à exprimer les passions
+violentes. Ses vers sont peut-être un peu durs, un
+peu travaillés, cela vient de ce qu'il avait peine à bien
+rendre toute l'énergie de ses pensées. Lafosse n'a
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+malheureusement donné au théâtre que quatre tragédies,
+soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un
+public quelquefois mal disposé et injuste, soit qu'il
+ait préféré la tranquillité à la gloire. Du reste, le
+poëte parut dans de favorables circonstances, Racine
+avait cessé de travailler, Campistron venait de se retirer,
+et Crébillon était encore inconnu. Aussi dit-on
+de Lafosse, après sa tragédie de <i>Polixène</i>, qu'il allait
+consoler le public de la retraite de Campistron.</p>
+
+<p>Lafosse, véritable philosophe, peu désireux de la
+fortune, faisant sa principale occupation de la poésie,
+était d'une distraction incroyable. Un trait entre
+mille. Invité un jour à dîner pour midi chez M. du
+Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu'à quatre
+heures du soir. Il était très-fatigué, s'excusa d'être
+venu si tard, expliquant que parti à onze heures du
+matin de la rue de Jouy pour se rendre dans l'île
+Saint-Louis, où demeurait son amphitryon, il s'était
+trouvé, sans savoir comment, à deux heures, au beau
+milieu de la plaine d'Ivy, où la faim s'était fait sentir
+à lui d'une façon irrésistible. Jusqu'alors il avait
+voyagé en pensée avec <i>l'Iliade</i>, dont il voulait faire
+une belle traduction.</p>
+
+<p>La tragédie de Lafosse, <i>Polixène</i>, qu'il fit représenter
+en 1696, fut la première pièce de théâtre à
+laquelle ait assisté le Dauphin, fils de Louis XIV, qui
+se montra très-généreux pour les acteurs. Le même
+sujet de Polixène avait été traité en 1720 par <i>Molière</i>,
+surnommé le tragique.</p>
+
+<p>Lafosse donna en 1798 <i>Manlius</i>, qui eut du succès.
+C'est la meilleure pièce de son répertoire. En
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+1700 et en 1703, il fit représenter <i>Thésée et Corésus</i>,
+qui réussirent également.</p>
+
+<p><span class="smcap">Danchet</span>, son contemporain, dont on disait qu'il
+avait toutes les qualités d'un homme de lettres sans
+en avoir les défauts, composa des <i>drames-lyriques</i>
+plutôt encore que des tragédies. Membre des Académies
+française et des inscriptions, bibliothécaire
+du roi, il eut la sage modération de ne jamais se permettre
+contre personne une épigramme, à l'époque
+où ce genre de poésie-<i>caustique</i> était à la mode. Une
+seule fois, ayant été désigné dans une satire sanglante,
+il envoya à l'auteur une pièce de vers non
+moins sanglante et plus spirituelle, déclarant en
+même temps à ce rival que personne ne verrait cet
+écrit, et qu'il le lui avait adressé seulement pour lui
+prouver combien il était facile et honteux de manier
+l'arme de la satire.</p>
+
+<p>Dans le genre lyrique, qui était son véritable talent,
+Danchet n'eut de supérieur que Quinault, d'égal
+que Lamotte et peut-être Roy. Il savait, dans ses
+compositions, placer des situations intéressantes, y
+répandre des traits tendres et touchants. Ce poëte
+dramatique mérite une place distinguée parmi les
+auteurs du second rang.</p>
+
+<p>En 1700, il donna la tragédie-opéra d'<i>Hésione</i>,
+musique de Campra, qui eut un très-grand et très-légitime
+succès, mais qui faillit coûter fort cher à son
+auteur. Lorsqu'on joua cette pièce, Danchet était
+précepteur de deux élèves dont la mère, en mourant,
+lui avait laissé une pension viagère, sous la condition
+qu'il terminerait leur éducation. Les parents
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+de ses élèves, gens d'une dévotion mal entendue,
+croyant impossible d'instruire chrétiennement la
+jeunesse quand on était assez possédé du diable pour
+travailler au théâtre, voulurent exiger de Danchet
+qu'il renonçât à tout ouvrage de ce genre. Sur son
+refus, ils lui ôtèrent ses jeunes gens et lui refusèrent
+la pension. Un arrêt du Parlement décida qu'on pouvait
+faire une bonne pièce de théâtre sans cesser
+d'être un bon précepteur; en conséquence, la pension
+lui fut rendue sans ses élèves.</p>
+
+<p><i>Tancrède</i>, deuxième tragédie-opéra de Danchet,
+représenté en 1702, eut une vogue immense, non-seulement
+grâce à la musique de Campra et au <i>libretto</i>,
+mais aussi grâce à l'admirable voix, au jeu
+hardi de la Maupin, pour qui avait été créé le rôle
+de Clorinde. Cette célèbre actrice, dont les singulières
+aventures ont fait le sujet, tout récemment, d'une
+jolie comédie au Gymnase, mérite, par sa figure exceptionnelle,
+quelques mots de notre part. Née
+en 1673, fille du sieur d'Aubigny, mariée au nommé
+Maupin, elle ne tarda pas à oublier son tendre époux.
+Elle avait une voix admirable et un goût prononcé
+pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance
+avec un prévôt de salle qui avait lui-même une belle
+voix, elle s'en fut avec lui à Marseille. Sans ressources
+l'un et l'autre, ils se firent admettre au théâtre de
+cette ville et y furent appréciés. Malheureusement
+pour la Maupin, elle conçut de l'affection pour une
+jeune Marseillaise auprès de qui elle se faisait passer
+pour un homme. Les parents de la jeune fille
+la mirent au couvent; la Maupin découvrit sa retraite
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+et s'y fit recevoir. Une religieuse étant venue
+à mourir, la Maupin la déterra, la porta dans le lit de
+son amie, mit le feu au lit, à la chambre, et pendant
+le tumulte enleva sa compagne. Son procès fut instruit;
+on la condamna au feu par contumace, car elle
+s'était évadée.</p>
+
+<p>Toujours vêtue en homme, grande, belle, bien
+faite, ayant une figure accentuée, noble et régulière,
+la Maupin eut les aventures les plus bizarres. Elle
+maniait l'épée de façon à ne pas craindre le plus
+habile maître d'armes.</p>
+
+<p>Ennuyée de la province, elle vint à Paris, prit les
+habits de son sexe, se fit recevoir à l'Opéra, fut applaudie
+et beaucoup admirée. Un jour, Dumesnil, un
+de ses camarades de théâtre, l'insulte; elle l'attend
+le soir sur la place des Victoires, vêtue en homme, et
+veut l'obliger à mettre flamberge au vent. Dumesnil,
+assez poltron, refuse, elle lui donne une volée de
+coups de canne, lui prend sa tabatière et sa montre,
+sans être reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil
+raconte son aventure, se vantant d'avoir été
+attaqué par trois voleurs qu'il a mis en fuite, mais qui
+lui ont dérobé sa montre et sa tabatière. La Maupin
+le laisse dire, et quand il a fini, elle se lève en lui
+tendant sa montre et sa tabatière, et en lui criant:
+«Tu as menti, tu n'es qu'un lâche, qu'un poltron;
+c'est moi seule qui ai fait le coup, et la preuve la
+voilà.» Un autre acteur, Thévenard, qui l'avait aussi
+offensée, fut contraint de se cacher trois semaines
+au Palais-Royal, puis de lui demander pardon.</p>
+
+<p>A un bal de <i>Monsieur</i>, frère du roi, où elle était
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+venue en homme et sans être connue, elle fit la cour
+à une femme d'une façon qui parut blessante. Trois
+des amis de la dame l'appelèrent sur le terrain, elle
+les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le
+bal, et, s'étant fait connaître à <i>Monsieur</i>, obtint sa
+grâce.</p>
+
+<p>Ayant quitté l'Opéra pour aller à Bruxelles, la
+Maupin, qu'on pourrait nommer la Lola-Montès du
+dix-septième siècle, devint la maîtresse de l'électeur
+de Bavière. Ce dernier la quitta pour la comtesse
+d'Arcos, lui envoya une bourse de quarante mille
+francs, et chargea M. d'Arcos lui-même de la lui
+porter. La Maupin le reçut comme un valet, lui jeta
+la bourse au nez, en lui disant que cette récompense
+était bonne pour un homme de son espèce;
+puis elle revint à Paris, rentra à l'Opéra, se raccommoda
+avec le comte d'Albert, un de ses anciens
+amants, et vécut ainsi quelques années.</p>
+
+<p>En 1705, elle fit tout à coup sa conversion, se retira
+du théâtre, rappela son mari, et mena une vie
+aussi régulière qu'elle en avait menée une extravagante
+et licencieuse.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Revenons à Danchet.</p>
+
+<p>En 1701, il fit jouer <i>Aréthuse</i>, ballet avec prologue.&mdash;Cet opéra réussit peu. On cherchait le moyen
+de le soutenir.&mdash;Je n'en connais qu'un, dit un
+homme d'esprit, allongez les danses du ballet et raccourcissez
+les jupons des danseuses.</p>
+
+<p>Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidèle
+Campra, composèrent la tragédie-opéra de <i>Achille</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+<i>et Deidamie</i> (1735). L'âge avancé des deux auteurs
+fit dire à Voltaire: «Peste, ce ne sont pas là des
+jeux d'enfants!»</p>
+
+<p>Danchet donna au théâtre plusieurs autres tragédies-opéras.
+A sa mort on grava son portrait avec ces
+vers:</p>
+
+<p class="verse">Si l'honneur de briller au théâtre lyrique,<br />
+Si des succès heureux sur la scène tragique,<br />
+Danchet, affranchissaient de l'éternelle nuit,<br />
+On te verrait jouir encore de la vie<br />
+Et joindre le bon c&oelig;ur avec le bel esprit,<br />
+Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.</p>
+
+<p><span class="smcap">Duché de Vancy</span>, autre poëte tragique de la même
+époque, accueilli avec distinction par madame de
+Maintenon qui avait lu quelques vers de lui, eut à
+son débotté à Paris une aventure plaisante. La favorite,
+ou plutôt la femme de Louis XIV, choisit Duché
+pour composer quelques poésies à l'usage des élèves
+de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le recommanda en
+termes des plus chaleureux à M. de Pontchartrain,
+alors ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux témoigner
+son désir de plaire, qu'en allant, en grande
+pompe, rendre visite à Duché. Duché voyant entrer
+chez lui un secrétaire d'État et ne comprenant pas ce
+qu'un pauvre diable de poëte de son espèce peut
+avoir à débrouiller avec un personnage comme Pontchartrain,
+croit qu'on va le mettre à la Bastille, qu'il
+est criminel d'État. Ce n'est qu'à grand'peine que le
+ministre parvient à le rassurer.</p>
+
+<p>Le protégé de la célèbre marquise composa trois
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+tragédies sacrées pour Saint-Cyr, <i>Débora</i>, <i>Absalon</i>
+et <i>Jonathas</i>, qui furent représentées à Paris en
+1706, 1712, 1714, longtemps après la mort de leur
+auteur, arrivée en 1702. Il fit aussi plusieurs opéras
+qui furent bien accueillis du public.</p>
+
+<p>Un autre protégé de madame de Maintenon, l'abbé
+<span class="smcap">Pellegrin</span>, se fit, dans le même temps, un nom distingué
+dans les lettres. Entré dans l'ordre des religieux
+Servites, puis ennuyé de son genre de vie, il s'embarqua
+à bord d'un vaisseau de guerre en qualité
+d'aumônier, et fit quelques voyages. De retour à
+Paris, il composa une épître qui fut couronnée par
+l'Académie. En outre, il avait eu l'idée assez plaisante
+d'envoyer en même temps une ode qui balança
+les suffrages de la docte assemblée, en sorte qu'il se
+trouva le rival de lui-même. Cette singularité, quand
+elle fut dévoilée, le fit encore plus connaître que ses
+deux pièces de vers. On obtint un bref de transaction
+pour l'ordre de Cluny; mais comme il n'avait pas de
+fortune et qu'il faut d'abord vivre, il songea à utiliser
+ses talents pour la poésie. Il imagina de monter une
+espèce de fabrique d'esprit, une manufacture d'épigrammes,
+de madrigaux, d'épithalames, de compliments
+à tant le <i>vers</i> ou la <i>pièce</i>. En outre, il travailla
+pour divers théâtres, surtout pour l'Opéra-Comique.
+Le cardinal de Noailles, informé de cette singulière
+existence <i>de bohème</i>, le mit en demeure d'opter pour
+<i>la messe</i> ou <i>l'Opéra</i>. Pellegrin, ne pouvant vivre de
+la messe, opta pour l'Opéra. Le cardinal l'interdit. Il
+obtint une pension sur <i>le Mercure</i>, journal de l'époque,
+dans lequel il eut les articles sur les théâtres.
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+On doit dire à sa louange qu'une grande partie de ce
+qu'il gagnait passait à sa famille encore plus pauvre
+que lui, et pour laquelle il se refusait souvent le nécessaire.
+L'abbé Pellegrin était un excellent homme,
+un poëte de mérite et un noble c&oelig;ur. Outre ses &oelig;uvres
+dramatiques dont nous allons parler, il traduisit
+assez mal les &oelig;uvres d'Horace, ce qui lui valut cette
+charmante épigramme de La Monnoye:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i2">On devrait, soi dit entre nous,</span><br />
+A deux divinités offrir tes deux Horaces;<br />
+Le latin à Vénus, la déesse des Grâces,<br />
+<span class="i2">Et le français à son époux.</span></p>
+
+<p>Il mourut à quatre-vingt-deux ans, en 1745. On
+lui fit plusieurs épitaphes. Voici une des plus spirituelles:</p>
+
+<p class="verse">Poëte, prêtre et Provençal<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>,<br />
+Avec une plume féconde,<br />
+N'avoir ni dit, ni fait de mal,<br />
+Tel fut l'auteur du <i>Nouveau-Monde</i>.</p>
+
+<p>Ses tragédies sont <i>Polidor</i>, en 1703, et <i>Pélopée</i>,
+en 1733; ses tragédies-opéras: <i>Hippolyte et Aricie</i>,
+<i>Médée et Jason</i>; plusieurs comédies, un grand nombre
+d'opéras et d'opéras-comiques complètent son
+bagage littéraire.</p>
+
+<p>Quelques jours après la représentation de sa <i>Pélopée</i>,
+qui avait réussi, Pellegrin se promenait avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+un de ses amis au Luxembourg. L'ami ramassa une
+feuille de papier sur laquelle était une suite de P.
+«Devinez ce que c'est que cela? dit-il&mdash;Mais, répond
+l'abbé, ce ne peut être que la leçon donnée par
+un maître d'écriture à son élève. Vous n'y êtes
+pas; ce sont des abréviations dont voici le sens:
+<i>Pélopée, pièce pitoyable, par Pellegrin, poëte, pauvre
+prêtre provençal</i>.»</p>
+
+<p>Pellegrin rit beaucoup de cette interprétation donnée
+à la page d'écriture.</p>
+
+<p>Sa comédie du <i>Nouveau-Monde</i> (1720), lui fit
+honneur, ainsi que son opéra de <i>Jephté</i>. Sa <i>Princesse
+d'Élide</i>, opéra-ballet, représentée en 1728, donna
+lieu à un fort joli mot. Un auteur de beaucoup d'esprit,
+Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opéra,
+de charmants couplets. Un élégant du jour, homme
+fort nul, se les était attribués et en recevait des compliments.
+Un ami d'Autreau lui dit: «Voilà Monsieur
+qui se prétend l'auteur de tels couplets.&mdash;Eh
+bien! répondit Autreau avec le plus grand sang-froid,
+pourquoi Monsieur ne les aurait-il pas faits, je
+les ai bien faits, moi?» Puis il s'éloigna au milieu des
+rires des témoins de la scène.</p>
+
+<p><span class="smcap">Nadal</span>, contemporain et ami de Pellegrin, mort
+comme lui dans un âge fort avancé, vers 1741, composa
+plusieurs tragédies. L'une d'elles, <i>Saül</i>, jouée
+en 1704, avait une scène d'un effet terrible, lorsque
+Saül quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse
+et que l'on croit voir à chaque instant sortir de
+terre le fantôme évoqué par la magicienne. Une autre
+des pièces de Nadal, son <i>Hérode</i>, donna lieu à des
+<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+applications politiques. Lors de la première représentation,
+en 1709, à ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Esclave d'une femme indigne de ta foi,<br />
+Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi,</p>
+
+<p>un spectateur dit tout haut que ces vers étaient bien
+hardis.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce n'est pas dans les vers que se trouve la
+hardiesse, repartit aussitôt avec beaucoup d'esprit
+et d'à-propos le duc d'Aumont, protecteur de
+Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en
+faire.»</p>
+
+<p>Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et
+Racine, de s'élever jusqu'à ces deux grands poëtes,
+il fallait un travail assidu, une volonté de fer capable
+de briser tous les obstacles, mais surtout, et avant
+tout, une conviction intime et profonde qu'on était
+né avec le génie dramatique. Ces vérités, <span class="smcap">Crébillon</span>
+les comprit; il ne se fit aucune illusion, et cependant
+il essaya. Peut-être agit-il moins par choix que
+par impulsion; toujours est-il qu'à vingt-six ans il se
+décida à faire sa carrière de la carrière dramatique.
+On lui demandait un jour pourquoi ses tragédies
+étaient si terribles. «Corneille, répondit-il, a brillé
+dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais que
+l'horrible à choisir.»</p>
+
+<p>En effet, Crébillon fit revivre sur la scène tout le tragique
+d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses &oelig;uvres
+une régularité qu'Eschyle ne connut jamais. Son style
+n'a pas l'élévation de celui de Corneille, n'a pas l'élégante
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+pureté de celui de Racine, mais il est nerveux.
+Les images, il les sacrifie aux pensées; ses vers ont
+plus de force et d'harmonie, et son pinceau cherche,
+de préférence à tout, les objets terribles. Il se plaît
+dans le sang et dans le carnage. Dans beaucoup de
+ses pièces, une partie de ses héros meurent en scène.
+Dans <i>Xerxès</i> même, qui n'eut qu'une représentation,
+presque tous ses personnages succombaient. Une fort
+jolie actrice, qui avait, à tort ou à raison, la réputation
+d'avoir causé certain <i>préjudice</i> à plus d'un de
+ses nombreux amants, voulant se moquer du poëte,
+lui demanda la liste des morts. «Volontiers, Mademoiselle,
+lui répondit Crébillon; mais vous me donnerez
+la liste de tous ceux que vous avez blessés.»
+Du reste, après la représentation de <i>Xerxès</i>, Crébillon
+demanda aux acteurs leurs rôles, les jeta au feu devant
+tout le monde en disant: «Je me suis trompé,
+le public m'a éclairé.»</p>
+
+<p>Cet auteur tragique avait une mémoire prodigieuse;
+aussi sa façon de composer ses pièces était-elle
+des plus originales. Jamais il ne les écrivait que
+pour les donner au théâtre. Il les récitait de mémoire,
+et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une
+correction, ce qu'il avait composé d'abord et qui
+devait disparaître, s'effaçait complètement de son
+cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en excepte
+celui de la tragédie de <i>Xerxès</i>, sa plus mauvaise. Il
+ne fallait pas d'entraves à son génie. Toute méthode
+lui était antipathique.</p>
+
+<p>On attribuait, dans le principe, les tragédies de
+Crébillon à un Chartreux. Un jour, on lui demandait
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+quel était son meilleur ouvrage. «Je n'en sais rien,
+dit-il, mais je suis sûr que voilà le plus mauvais.» Et
+il montrait son fils. «C'est qu'il n'est pas du Chartreux,»
+reprit en riant le fils.</p>
+
+<p><i>Idoménée</i>, en 1705, fut la première tragédie <i>jouée</i>
+de Crébillon. Elle réussit; mais le cinquième acte
+n'ayant pas été approuvé, l'auteur en fit un autre
+qui fut composé et appris en cinq jours. A la première
+représentation, Boileau dit que cette pièce
+semblait avoir été composée par Racine ivre.</p>
+
+<p>Nous avons dit à dessein qu'<i>Idoménée</i> avait été
+la première tragédie <i>jouée</i> de Crébillon, car il en avait
+fait une autre, <i>la Mort des Enfants de Brutus</i>, qui
+fut refusée par la Comédie-Française. A cette pièce
+se rattache le commencement de la carrière dramatique
+de ce poëte célèbre. Son père le destinait à la
+carrière du barreau et l'avait envoyé à Paris, chez un
+procureur nommé Prieur, homme d'esprit et grand
+partisan du théâtre. Crébillon, dont les passions
+étaient vives et qui déjà sentait son goût pour la
+scène, se souciait fort peu de son procureur, qu'il
+ne voyait même pas. Un jour, il s'était habillé
+pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un
+manque total de voitures; cela avait lieu au commencement
+du dix-huitième siècle, car on était
+aux premières années de 1700, absolument comme
+de nos jours. Nous avons oublié de dire que Crébillon,
+né à Dijon, en 1674, avait alors de vingt-six
+à vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait pas
+moyen de se rendre au bal. Prieur, témoin du
+dépit de son pensionnaire, se prit à rire, puis à lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+proposer d'ôter sa toilette, de se mettre à son aise et
+de causer avec lui.</p>
+
+<p>Crébillon hésita d'abord, croyant son procureur
+un fâcheux, incapable de parler autre chose que procès
+et chicane; mais, nécessité fait loi; il craignit de
+s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il finit
+par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme
+allait très-souvent au théâtre, tourna la conversation
+sur ce sujet. Il fut aussi étonné des idées poétiques de
+son pensionnaire, que ce dernier le fut de l'esprit de
+son procureur. Prieur, frappé de la façon dont il entendait
+analyser les pièces, de la justesse, de la logique,
+de la force des raisonnements de Crébillon, fut intimement
+convaincu que ce jeune homme n'était nullement
+fait pour le barreau, mais qu'il recélait en lui, sans
+s'en douter encore, le génie d'un grand poëte dramatique.
+Il lui conseilla de composer une tragédie. Crébillon
+crut que Prieur voulait se moquer de lui, bientôt il
+fut convaincu du contraire. Alors il se défendit de pareille
+entreprise. Le procureur insista et finit par le
+décider. Il lui indiqua même le sujet de <i>la Mort des
+enfants de Brutus</i>. La pièce faite, Crébillon la fit
+porter aux comédiens. Les comédiens la rejetèrent
+sans même donner d'encouragement au jeune homme.
+Crébillon revint au logis, furieux, désespéré de l'affront
+qu'il croyait avoir reçu, se plaignant avec
+amertume au pauvre Prieur de l'école qu'il avait
+faite par ses conseils, jurant de ne plus tenter la
+muse. Prieur essuya bravement le premier feu, le
+raisonna, le chapitra et finit par le décider à entreprendre
+une autre composition dramatique. Cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+pièce fut <i>Idoménée</i>, bientôt suivie d'<i>Atrée et Thyeste</i>
+(1707). Lorsqu'on joua <i>Atrée</i>, le bon procureur,
+quoique fort malade, se fit porter au théâtre. A la fin
+du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur l'embrassa
+en lui disant:&mdash;Je meurs content; je vous ai fait
+poëte: je laisse un homme à la nation.</p>
+
+<p>Cette tragédie d'<i>Atrée</i> était si terrible, sortait tellement
+de ce qu'on avait entendu jusqu'alors à la
+scène, surtout depuis l'école de Racine, que le parterre
+s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais
+comme frappé de stupeur. Crébillon fut au café Procope,
+le café <i>divan</i> ou Lepelletier de l'époque. Un
+Anglais se jeta à son cou en lui faisant mille compliments
+sur sa pièce, ajoutant qu'elle n'était pas faite
+pour le théâtre de Paris, mais pour celui de Londres;
+qu'en Angleterre elle eût été acclamée. «La coupe
+d'Atrée, ajouta-t-il, m'a pourtant fait frémir, tout
+Anglais que je suis.»</p>
+
+<p>L'année suivante, en 1708, Crébillon donna <i>Électre</i>,
+tragédie qui fut applaudie; mais à laquelle on
+reproche les trois descriptions pompeuses déclamées
+par Tydée, ce qui donna lieu à cette épigramme:</p>
+
+<p class="verse">Quel est ce tragique nouveau,<br />
+Dont l'épique nous assassine?<br />
+<span class="i1">Il me semble voir Racine</span><br />
+Avec un transport au cerveau.</p>
+
+<p><i>Rhadamiste et Zénobie</i> suivit les premières pièces
+de Crébillon en 1711. Nous avons dit que cet auteur
+composait toujours de tête et sans écrire. Afin
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+d'être plus isolé, il avait obtenu une clef du Jardin-du-Roi,
+dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait
+à son <i>Rhadamiste</i>, par une chaleur tropicale,
+il avait ôté son habit et parcourait le jardin réservé
+en faisant de grands gestes et en poussant de temps
+à autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui l'observait,
+convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou
+un fou, courut chercher Duvernet, le célèbre anatomiste
+de qui Crébillon tenait la clef du jardin. Duvernet
+arrivant effrayé, ne put retenir un éclat de rire
+en reconnaissant Crébillon en pleine composition
+dramatique.</p>
+
+<p><i>Rhadamiste</i> eut un grand succès. Quand on le
+donna, Boileau était malade. On lui lut cette tragédie.&mdash;«Qu'on
+m'ôte ce galimatias! s'écria-t-il, les
+Pradons étaient des aigles, en comparaison de ces
+gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragédie
+qui a augmenté mon mal.»</p>
+
+<p>Boileau jugeait souvent d'une façon partiale. C'est
+ce qui eut lieu pour <i>Rhadamiste</i>, tragédie qui, malgré
+quelques défauts, est restée un des chefs-d'&oelig;uvre
+de l'ancien théâtre et la pièce qui caractérise
+le mieux le génie de Crébillon.</p>
+
+<p>Le succès de <i>Rhadamiste</i> eut sur la vie de son auteur
+une influence fâcheuse. A partir de ce moment,
+il se jeta dans la dissipation, montrant peu de goût
+pour son art, à tel point que le bruit, propagé sans
+doute par des rivaux,&mdash;que ses tragédies n'étaient
+pas de lui, se répandit de toute part. On prétendit
+qu'elles devaient le jour à un Chartreux, son proche
+parent. Or, Crébillon n'avait ni parents ni amis aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+Chartreux. Il ne fut pas moins fort affecté de ce bruit
+ridicule.</p>
+
+<p>A propos de <i>Rhadamiste</i>, on raconte que, dans
+une représentation de cette pièce sur un théâtre de
+province, l'acteur ayant prononcé ce vers:</p>
+
+<p class="verse">De quel front osez-vous, soldats de <span class="smcap">Corbulon</span>,</p>
+
+<p>un des spectateurs cria tout haut: «C'est de <i>Crébillon</i>
+qu'il faut dire. Ces comédiens de province sont d'une
+ignorance inconcevable.»</p>
+
+<p><i>Sémiramis</i>, donnée à la scène en 1717, quatrième
+tragédie du même nom depuis celle de Desfontaines,
+en 1637, ne fut pas la dernière sur le même sujet.
+Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous
+parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public
+des lettres, la monomanie du philosophe de Ferney,
+de puiser toujours ses compositions dramatiques
+dans le répertoire des autres auteurs. Piron se rendit
+l'interprète de ce sentiment public par l'épigramme
+que voici:</p>
+
+<p class="verse">N'en doutez pas; oui, si le premier homme<br />
+Eût eu le tic de ce faiseur de vers,<br />
+Il eût fait pis que de mordre à la pomme;<br />
+Et c'est ici un bien autre travers.<br />
+Du grand auteur de la nature humaine,<br />
+Il eût voulu refaire l'univers,<br />
+Et le refaire en moins d'une semaine.</p>
+
+<p>Le poëte Roy fut plus violent pour Voltaire:</p>
+
+<p class="verse">Si Quinault vivait encor,<br />
+Loin d'oser toucher sa lyre,<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+Je ne me ferais pas dire<br />
+De prendre ailleurs mon essor.<br />
+Usurpateur de la scène,<br />
+Petit bâtard d'Apollon,<br />
+Attendez que Melpomène<br />
+Soit veuve de Crébillon.</p>
+
+<p>En 1726 parut <i>Pyrrhus</i>; en 1748, <i>Catilina</i>.</p>
+
+<p>Crébillon mit plus de vingt-cinq ans à composer
+cette dernière pièce, ce qui fit dire: <i>Quousque tandem
+abutere patientia nostra, Catilina.</i> C'est à soixante-dix
+ans que l'auteur mit la dernière main à sa tragédie,
+dont il avait récité des passages à l'Académie française.
+On admira beaucoup les trois premiers actes,
+mais on fut généralement peiné d'entendre Cicéron
+dire de sa fille Tullie:</p>
+
+<p class="verse">Employons sur son c&oelig;ur<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> le pouvoir de Tullie,<br />
+Puisqu'il faut que le mien jusque-là s'humilie.</p>
+
+<p>A l'Académie surtout, on fut choqué de ce rôle
+fait à Cicéron. Crébillon s'aperçut du mauvais effet
+produit par cette scène, et, s'adressant à l'un des
+immortels qui secouait la tête:&mdash;Je vois bien, lui
+dit-il, que cela vous déplaît.&mdash;Point du tout, reprit
+l'académicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai
+beaucoup de plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa
+fille.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour
+cette pièce la dépense de tous les habits des acteurs.
+Elle obtint en outre, du Roi, l'impression, au profit de
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+Crébillon, des &oelig;uvres complètes du poëte par l'imprimerie
+royale.</p>
+
+<p>L'auteur de <i>Catilina</i>, en reconnaissance de tant
+de bienfaits, se crut obligé de supprimer quelques
+passages qui pouvaient être considérés comme des
+allusions, celui-ci entre autres:</p>
+
+<p class="verse">Car vous n'aimez jamais. Votre c&oelig;ur insolent,<br />
+Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant.<br />
+Qu'on vous laisse régner, tout vous paraîtra juste;<br />
+Et vous mépriseriez l'amant le plus auguste,<br />
+S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux,<br />
+La justice, les lois, sa patrie et ses dieux.</p>
+
+<p>Crébillon n'était ni jaloux ni envieux. Il méprisait
+les moyens détournés pour arriver au succès d'une
+pièce. Le triomphe moyennant coterie lui était odieux.
+S'il eût vécu de nos jours, il eût rejeté la réclame et
+la claque, dont on fait un usage si large et si déplorable.
+Le matin de la première représentation de
+<i>Catilina</i>, persécuté par des amis et des parents pour
+leur donner des billets, il n'y consentit qu'à la condition
+formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas
+obligés d'épargner sa pièce.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, <i>Catilina</i> avait été vingt-cinq
+ans sur le métier. Le fils de Crébillon en plaisantait
+à table devant Collé. Collé, impatienté de ce
+persiflage, lui dit: «Osez-vous, petit griffonneur de
+prose, petit r'habilleur de vieux contes de fées, osez-vous
+comparer vos frivoles rapsodies aux productions
+immortelles de votre père? Certes, il a fait en votre
+personne un assez mauvais ouvrage; mais n'a-t-il pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+fait aussi <i>Atrée</i>, <i>Électre</i>, <i>Rhadamiste</i>, <i>Catilina</i>, oui,
+<i>Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et qu'il fera toujours</i>.»
+Cette péroraison fit éclater de rire tous les
+convives.</p>
+
+<p>Crébillon avait des créanciers qui voulurent, pour
+se payer, saisir le produit des recettes de <i>Catilina</i>.
+Le Conseil d'État du Roi décida: <i>que les productions
+de l'esprit ne sont point au nombre des effets saisissables.</i></p>
+
+<p>Quelques années avant que cette tragédie ne fût
+achevée, Crébillon tomba si sérieusement malade,
+que son médecin, Hermant, désespérant de lui, le
+pria de lui faire présent des deux premiers actes de
+<i>Catilina</i>. Crébillon répondit par ce vers de <i>Rhadamiste</i>:</p>
+
+<p class="verse">Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine?</p>
+
+<p>A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernière pièce,
+<i>le Triumvirat</i>. Le public la reçut avec faveur et reconnaissance.</p>
+
+<p>Il fut enterré avec pompe, aux frais de la Comédie-Française,
+à Saint-Gervais, où le roi voulut lui
+faire élever un monument funèbre. Il avait été admis
+à l'Académie en 1731.</p>
+
+<p>Entre Crébillon et Voltaire, les deux plus grands
+poëtes tragiques du dix-huitième siècle, parut <span class="smcap">Chateau-Brun</span>,
+auteur des deux tragédies de <i>Mahomet II</i>
+et des <i>Troyennes</i>.</p>
+
+<p>Château-Brun, membre de l'Académie en 1753,
+était maître-d'hôtel du duc d'Orléans. Dans la crainte
+<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+de déplaire à son prince, il garda quarante ans, sans
+la faire jouer, sa première tragédie. Elle parut
+en 1714.</p>
+
+<p>Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second
+acte des <i>Troyennes</i>, un homme vient se jeter
+aux genoux du vainqueur, expose la misère du peuple
+et demande du pain. «J'aurais été bien surpris,
+dit un plaisant du parterre, si on n'eût pas parlé de
+manger dans une pièce faite par un maître-d'hôtel?»
+Ce mot fit changer le trait.</p>
+
+<p>C'est par cette pièce que la Comédie-Française
+rouvrit son théâtre, le 31 mars 1769, rentrée de
+laquelle date le fameux changement de la suppression
+des banquettes ridicules qui obstruaient le théâtre.
+On avait à dessein choisi <i>les Troyennes</i>, où il y
+a beaucoup d'acteurs en scène, pour faire comprendre
+au public les avantages résultant de cette disposition
+nouvelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<p class="center"><b>VOLTAIRE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE 1718 A 1773.</b></p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Voltaire.</span>&mdash;Il résume tous les genres dramatiques.&mdash;Son caractère littéraire.&mdash;Sa
+tendance au plagiat.&mdash;Mot de Fontenelle.&mdash;Anecdote
+de pâté à propos de <i>Zaïre</i>.&mdash;<i>&OElig;dipe</i> (1718).&mdash;Son succès.&mdash;Anecdotes
+et bons mots.&mdash;<i>Artémise</i> (1720).&mdash;Transformations successives de
+cette tragédie.&mdash;Anecdotes.&mdash;Épigramme.&mdash;Origine des différends
+de Voltaire et de Rousseau.&mdash;<i>Brutus et Éryphile</i> (1730 et 1732).&mdash;Anecdote
+de la <i>Calotte</i>.&mdash;<i>Zaïre</i> (1732).&mdash;Vers à M<sup>lle</sup> Gaussin et à Dufrêne.&mdash;<i>Adélaïde
+Duguesclin</i> (1734).&mdash;Sa transformation.&mdash;Anecdote.&mdash;Epigramme.&mdash;<i>Alzire</i>
+(1736). Le Franc de Pompignan.&mdash;Critique
+d'<i>Alzire</i>.&mdash;Comédie de <i>l'Enfant prodigue</i> (1736).&mdash;<i>Zulime</i> (1740).&mdash;Jugement
+de Voltaire sur cette tragédie.&mdash;<i>La Mort de César</i> (1741).&mdash;<i>Mahomet</i>
+(1742).&mdash;Anecdotes.&mdash;Apogée des succès pour Voltaire.&mdash;<i>Le
+Temple de la Gloire</i>, opéra (1743). Joli mot de Voisenon.&mdash;<i>Sémiramis</i>
+(1748).&mdash;<i>Oreste</i> (1750).&mdash;<i>Mérope</i> (1743).&mdash;Anecdotes.&mdash;Usage
+de demander l'auteur.&mdash;Un Anglais.&mdash;Parodie de <i>Mérope</i> au théâtre
+des Marionnettes.&mdash;Pellegrin.&mdash;Anecdotes et critique sur <i>Sémiramis</i>.&mdash;Le
+tonnerre de M<sup>lle</sup> Dumesnil.&mdash;Anecdote sur <i>Oreste</i>.&mdash;<i>Rome sauvée</i>
+(1752).&mdash;<i>Le Paysan Normand.</i>&mdash;<i>Tancrède</i>.&mdash;<i>L'Écueil du Sage</i> (1762).&mdash;<i>Les
+Scythes</i> (1767), et <i>les Triumvirs</i> (1764).&mdash;Anecdotes.&mdash;Mot piquant
+de Voltaire à une actrice.</p>
+
+<p class="p2">Le 30 novembre 1694, dix ans après la mort de
+Corneille, cinq ans avant celle de Racine, naquit à
+<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+Paris <span class="smcap">Arouet de Voltaire</span>, l'écrivain, l'auteur, le poëte
+qui devait résumer en lui seul tout le dix-huitième
+siècle littéraire. Cet homme, le plus extraordinaire
+qui ait jamais paru dans la spécialité des lettres, vécut
+de longues années travaillant toujours, produisant
+sans cesse, s'essayant à tous les genres, échouant
+d'abord dans plusieurs, réussissant ensuite, et finissant
+par mériter de ses contemporains le nom de <i>Poëte-Roi</i>,
+nom que la postérité lui a conservé.</p>
+
+<p>Lorsque Voltaire entra dans la carrière dramatique,
+tous les genres semblaient portés à leur apogée: le
+sublime pour Corneille, le touchant pour Racine, le
+terrible pour Crébillon. Il fallait donc se frayer une
+nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornière
+déjà si profondément creusée.&mdash;Il osa le tenter et
+il réussit, non sans éprouver de fréquentes chutes; il
+réussit en réunissant en un seul les trois genres qui
+avaient chacun, isolément, illustré le nom de trois
+grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris
+jusqu'alors inconnus et une sorte de philosophie encore
+plus ignorée sur la scène. On s'était borné à
+jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit plus,
+il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames,
+même les plus médiocres, est un plaidoyer en faveur
+de l'humanité. Ce genre, qui les réunit tous en ajoutant
+à leur perfection, manquait au théâtre. Il pouvait
+seul assurer à son auteur une gloire immortelle.</p>
+
+<p>Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se
+rattachent aux &oelig;uvres dramatiques de Voltaire, nous
+constaterons chez lui une tendance fâcheuse à s'emparer
+des sujets déjà traités par d'autres auteurs.
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+Ainsi: il tenta de refaire <i>l'Electre</i>, la <i>Sémiramis</i>, le
+<i>Catilina</i>, le <i>Triumvir</i>, l'<i>Atrée</i> de Crébillon, la <i>Marianne</i>
+de Tristan, l'<i>&OElig;dipe</i> de Corneille. Du moins
+prit-il les titres de ces pièces déjà célèbres au théâtre.
+Ce procédé lui fut reproché par ses contemporains,
+on le trouva peu digne d'un grand génie.</p>
+
+<p>Voltaire n'aimait pas à perdre le fruit de son travail.
+Lorsqu'une de ses pièces avait échoué sous un
+titre, il lui en donnait un autre, la remaniait et la remettait
+hardiment à la scène quelques années plus
+tard. Cette méthode lui a souvent réussi. Il ne demandait
+pas mieux que de faire les corrections que
+le goût du public lui indiquait après les premières
+représentations, aussi Fontenelle disait-il: «Ce
+monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il
+compose ses pièces pendant <i>leurs représentations</i>.»
+Ces corrections, quelquefois très-nombreuses, n'étaient
+pas habituellement du goût des acteurs, qui
+trouvaient fort dur, après avoir appris des rôles longs
+et difficiles, d'en <i>désapprendre</i> une partie pour <i>réapprendre</i>
+de nouveaux vers. L'un des artistes de la
+Comédie-Française qui se montrait le plus indocile à
+ces changements, était Dufrêne. Après le succès de
+<i>Zaïre</i>, des corrections ayant été indiquées à Voltaire,
+corrections sages et qui ne pouvaient que donner à
+ce chef-d'&oelig;uvre une perfection rare, le poëte s'empressa
+de faire les modifications qui lui étaient demandées.
+Dufrêne refusa net de les apprendre. Chaque
+jour Voltaire était à la porte de l'acteur pour le
+supplier de concourir, par un peu de complaisance,
+à un succès plus grand de la pièce. Dufrêne faisait ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun.
+Quand son cauchemar venait, il était toujours
+sorti. L'auteur ne se rebutait pas, il montait et introduisait
+par la serrure de petits papiers couverts des
+fatales corrections. Dufrêne n'y avait nul égard. Alors
+Voltaire eut recours à un expédient de bon goût et
+fort original pour forcer son bourreau jusque dans ses
+derniers retranchements et pour le mettre au pied du
+mur. Sachant que le comédien doit donner un grand
+dîner, il lui envoie un magnifique pâté de douze perdreaux,
+avec injonction à celui qui le porte de ne pas
+dire de quelle part il vient.</p>
+
+<p>Le pâté, plus heureux que les vers de <i>Zaïre</i>, est
+fort bien accueilli, on lui fait fête et on dîne; on
+l'ouvre, décidé à boire à la santé de l'aimable anonyme.
+On soulève la croûte de dessus avec précaution,
+et l'on aperçoit avec étonnement douze beaux
+volatiles, cuits à point et portant au bec un petit
+papier. Les papiers dépliés, on lit sur chacun d'eux
+les corrections au rôle de Dufrêne. Il n'y avait pas
+moyen d'hésiter davantage, les perdreaux furent
+mangés par les convives, et les corrections apprises
+par l'acteur. Le public ne tarda pas à s'apercevoir
+qu'on avait eu égard à ses remarques, il s'en montra
+reconnaissant; mais il ignora longtemps que <i>Zaïre</i>
+devait une partie de son succès à un pâté de perdrix.</p>
+
+<p>Voltaire, qui fournit à la scène française tant de
+bonnes tragédies, débuta d'une façon brillante et
+qui fixa sur lui tous les regards. En 1718, il donna
+<i>&OElig;dipe</i>. Tandis qu'on applaudissait sa première
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+pièce, lui-même était à la Bastille, par ordre du Régent;
+il avait vingt-quatre ans à peine. Le duc d'Orléans
+entendit parler de cette belle composition dramatique,
+il voulut la voir, et il en fut si charmé qu'il
+rendit la liberté au prisonnier. Voltaire vint sur-le-champ
+remercier le prince, qui lui dit:&mdash;«Soyez
+sage, et j'aurai soin de vous.»&mdash;«Je vous suis infiniment
+obligé, répondit le poëte; mais je supplie
+Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement
+et de ma nourriture.» Le Régent s'amusa beaucoup
+de cette spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins
+d'esprit dans deux autres circonstances qui se rattachent
+aux représentations d'<i>&OElig;dipe</i>. Le maréchal de
+Villars, en sortant du théâtre, lui ayant dit que la
+nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui
+consacrait ainsi ses veilles.&mdash;«Elle m'en aurait davantage,
+Monseigneur, lui répondit le jeune Arouet,
+si je savais écrire comme vous savez parler et agir.»</p>
+
+<p>A la sortie d'une autre représentation, un homme
+de la Cour donnait le bras à une jeune et jolie femme
+qui semblait encore tout émue de la tragédie d'<i>&OElig;dipe</i>.&mdash;«Voici
+deux beaux yeux, dit-il à l'auteur,
+auxquels vous avez fait répandre des larmes.»&mdash;«Ils
+s'en vengeront sur bien d'autres, répliqua Voltaire.»</p>
+
+<p><i>&OElig;dipe</i> eut beaucoup de peine à être reçu des acteurs
+de la Comédie-Française, ce qui prouve que
+déjà, à cette époque, il fallait un nom pour être admis
+sans peine.</p>
+
+<p>Un auteur de mérite, contemporain de Voltaire,
+et dont nous parlerons plus loin, La Motte, qui soutenait
+<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
+cette thèse: que la prose pouvait s'élever aux
+idées poëtiques, dit un jour à Voltaire: «<i>&OElig;dipe</i> est
+le plus beau sujet du monde, il faut que je le mette
+en prose.»&mdash;«Faites cela, répondit Voltaire, et je
+mettrai votre <i>Inès</i> en vers.</p>
+
+<p>La seconde tragédie d'Arouet, <i>Artémise</i> (1720),
+ne répondit pas à ce qu'on attendait de l'auteur
+d'<i>&OElig;dipe</i>. Il s'empressa de la retirer et la remit à la
+scène quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de
+<i>Marianne</i>. Elle n'eut pas meilleur succès. Deux
+mauvaises plaisanteries des spectateurs du parterre
+avaient contribué à sa chute. Lorsque l'actrice qui
+remplissait le rôle de Marianne porta la coupe empoisonnée
+à sa bouche, un individu s'écria: «<i>La reine
+boit.</i>» Il s'ensuivit des rires, un tumulte défavorable
+à la pièce, sur le mérite de laquelle, cependant, le
+public flottait incertain, lorsque, la toile baissée, on
+vint annoncer que l'on allait donner la comédie intitulée
+<i>le Deuil</i>.&mdash;«Est-ce le deuil de la pièce nouvelle?»
+cria un autre quidam. Ce mot décida la chute
+de <i>Marianne</i>. Voltaire ne voulut pas en avoir le démenti;
+sans se rebuter, il travailla de nouveau, et
+l'année suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre
+d'<i>Hérode et Marianne</i>. Elle eut alors beaucoup de
+succès. On comprend que les épigrammes et les parodies
+ne furent pas épargnées à la tragédie de Voltaire.
+Dans une pièce de l'Opéra-Comique, <i>Momus
+censeur des Théâtres</i>, Momus dit de Marianne:</p>
+
+<p class="verse">Le public ne doit qu'au latin,<br />
+Ses beautés, ses délicatesses;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
+Ainsi qu'un habit d'arlequin,<br />
+Elle est faite de toutes pièces.</p>
+
+<p>Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette
+tragédie et termine ainsi: «Voilà, Monsieur, le précis
+de ce chef-d'&oelig;uvre, qui, comme vous voyez, ne
+semble pas moins fait contre la raison que contre la
+rime, à laquelle le poëte en veut furieusement.»
+Une copie de cette épître tomba entre les mains de
+Voltaire; ce fut la source de ses querelles avec Rousseau.</p>
+
+<p>Voltaire, voulant s'essayer à la comédie, fit la jolie
+petite pièce en un acte et en vers de <i>l'Indiscret</i>;
+mais il revint bien vite au genre tragique, dans lequel
+son <i>&OElig;dipe</i> lui assurait une supériorité marquée.
+En 1730 et en 1732, il donna <i>Brutus et Éryphile</i>.
+Il eut deux chutes. En entendant ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Je suis fils de Brutus, et je porte en mon c&oelig;ur<br />
+La liberté gravée et les rois en horreur.</p>
+
+<p>le public, peu habitué à des expressions et à des pensées
+de ce genre pour tout ce qui touchait la royauté,
+le public du parterre témoigna son indignation.
+Rousseau écrivait de cette tragédie: «J'ai lu le
+<i>Brutus</i>, et j'ai été bien surpris de voir ce grand
+homme condamner son fils à la mort pour une simple
+pensée, qui ne passerait pas même pour une tentation
+chez nos casuistes les plus rigides: si celui de
+l'ancienne Rome eût été si sévère, il eût été dépeint,
+dans l'histoire, comme un extravagant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
+On raconte une anecdote assez plaisante comme
+ayant eu lieu à la représentation de cette tragédie.
+C'était du temps des satires auxquelles on avait
+donné le nom de <i>Calottes</i>. Un abbé était dans une
+loge, devant des femmes. Apostrophé par le parterre,
+qui lui cria: «<i>Place aux dames! A bas la
+calotte!</i>» il répondit en lançant son petit bonnet
+noir au milieu du public et en disant: «<i>Tiens, la
+voilà, parterre! tu la mérites bien!</i>» On prétend
+que ce trait énergique imposa silence. Cela prouve
+que le public du dix-huitième siècle était plus endurant
+que celui du dix-neuvième; ajoutons, il est
+vrai, que celui du dix-neuvième s'inquiète assez peu
+de savoir si les hommes sont ou non devant les femmes
+au théâtre, ce qu'on appelait la vieille galanterie
+française ayant, depuis longtemps déjà, franchi
+les Pyrénées, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbés,
+on n'en voit plus, grâce au ciel, dans nos salles de
+spectacle. Notre clergé, pieux sans affectation et
+convenable en tout, a laissé ce ridicule usage aux
+<i>monsignor</i> de la dévote Italie.</p>
+
+<p>Le sort d'<i>Éryphile</i> ne fut pas plus heureux que
+celui de <i>Brutus</i>. Tous deux restèrent sur le carreau.
+L'abbé Desfontaines, à qui Voltaire avait lu <i>Éryphile</i>,
+lui avait prédit son sort. Voltaire traita Desfontaines
+d'âne, d'ignorant, d'homme sans goût, de pédant,
+et ne lui pardonna jamais d'avoir été si bon prophète.</p>
+
+<p><i>Artémise</i>, sous la plume habile de son auteur,
+s'était changée en <i>Marianne</i>, puis en <i>Hérode et Marianne</i>;
+<i>Éryphile</i> se métamorphosa en <i>Sémiramis</i>
+seize ans plus tard! Un succès éclatant devait venger,
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
+cette même année 1732, l'auteur fécond alors encore
+à l'aurore de sa vie littéraire: <i>Zaïre</i> parut et conquit
+tous les suffrages. Voltaire, très-vain de sa nature,
+publia qu'il ne lui avait fallu que trois semaines pour
+composer et écrire ce chef-d'&oelig;uvre. Le public lui
+répondit en disant que la pièce n'était pas de lui,
+qu'il l'avait achetée à un abbé Macarti, quittant la
+France pour aller prendre le turban à Constantinople.
+Ce bruit tomba de lui-même. Un riche Anglais,
+nommé M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en
+entendant <i>Zaïre</i>, qu'il dépensa, en véritable insulaire,
+sa fortune et sa vie pour cette pièce. Voici
+comment. Il voulut absolument qu'elle fût traduite
+et jouée à Londres. N'ayant pu réussir à mettre au
+théâtre une traduction qui lui avait coûté fort cher, il
+la fit jouer chez lui. Il fit pour cela des frais énormes,
+prit, malgré son âge, le rôle de Lusignan, et tomba
+mort, et réellement <i>mort</i>, d'émotion, au beau milieu
+de l'une des scènes les plus pathétiques.</p>
+
+<p><i>Zaïre</i> fut l'époque de la grande réputation de mademoiselle
+Gaussin. Voltaire lui adressa des vers
+charmants pour la remercier d'avoir, par son talent,
+si puissamment contribué au succès de sa tragédie.
+Dufrêne, l'acteur au pâté, répandit également un
+grand charme sur le rôle d'Orosmane; de là ce joli
+quatrain:</p>
+
+<p class="verse">Quand Dufrêne ou Gaussin, d'une voix attendrie,<br />
+Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie,<br />
+Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir,<br />
+Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+Pendant deux années, Arouet de Voltaire ne donna
+rien au théâtre après <i>Zaïre</i>, son chef-d'&oelig;uvre. Enfin,
+il fit paraître <i>Adélaïde du Guesclin</i>, en 1734,
+qu'il remit ensuite au théâtre sous le nom du <i>Duc de
+Foix</i>, en 1752, parce qu'elle n'avait pas réussi avec
+son premier titre. A quoi tient souvent le succès ou
+la chute d'une &oelig;uvre dramatique. Il y avait dans
+<i>Adélaïde</i> le personnage de Coucy. A la fin d'une tirade,
+un personnage lui dit:</p>
+
+<p class="verse">Es-tu content, Coucy?</p>
+
+<p>Le parterre reprit en ch&oelig;ur: <i>Couci, couci</i>, et
+cette mauvaise plaisanterie arrêta quelque temps la
+représentation.</p>
+
+<p>Rousseau, l'éternel adversaire du poëte-roi, fit sur
+son <i>Adélaïde</i>, métamorphosée en <i>Duc de Foix</i>, cette
+sanglante épigramme:</p>
+
+<p class="verse">Par le démon de la dramaturgie,<br />
+Ce fanatique au théâtre agrégé,<br />
+Que l'ignorance, avec tant d'énergie,<br />
+Avait sans honte, en Corneille érigé,<br />
+De désespoir s'est noyé dans l'histoire.<br />
+Sa tragédie a pourtant eu la gloire<br />
+De voir deux yeux de larmes l'honorer,<br />
+Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire,<br />
+Son auditoire au moins l'a fait pleurer.</p>
+
+<p><i>Alzire</i>, en 1736, deux ans après <i>Adélaïde</i>, vengea
+Voltaire du peu de succès de cette dernière pièce.
+<i>Alzire</i> réussit et méritait de réussir. Comme pour
+<i>Zaïre</i>, on fit courir le bruit que cette pièce n'était
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel,
+qui s'écria: «Je le souhaiterais beaucoup!&mdash;Et
+pourquoi, lui demanda-t-on?&mdash;Parce que nous
+aurions deux bons poëtes au lieu d'un.» <i>Alzire</i>
+donna lieu à un conflit entre Voltaire et Le Franc de
+Pompignan, qui prétendit avoir remis cette tragédie
+entièrement faite entre les mains du premier. Voltaire
+écrivit dans le même sens pour se plaindre de
+ce que Le Franc lui avait, à la suite d'une indiscrétion,
+dérobé son sujet. Sans donner tort ni raison à l'un ou
+à l'autre, nous rappellerons que le grand Voltaire
+avait le naturel littéraire assez pillard.</p>
+
+<p>Voici la critique d'<i>Alzire</i>, faite à l'époque où parut
+cette tragédie, sur l'air du <i>Menuet d'Exaudet</i>:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i2">Pour Montez,</span><br />
+<span class="i2">Alvarez</span><br />
+<span class="i2">Est en peine:</span><br />
+Car son fils, fier et brutal,<br />
+<span class="i1">Traite horriblement mal</span><br />
+<span class="i2">La race américaine.</span><br />
+<span class="i2">Vers pompeux,</span><br />
+<span class="i2">Deux à deux,</span><br />
+<span class="i2">Il débite:</span><br />
+D'ailleurs tout manque au sujet:<br />
+<span class="i2">Clarté, vraisemblance et</span><br />
+<span class="i2">Conduite.</span></p>
+
+<p>Tendre Alzire, tu déplores<br />
+Ton triste hymen, quand Zamore<br />
+<span class="i2">Sort d'un trou;</span><br />
+<span class="i2">Mais par où?</span><br />
+<span class="i2">On l'ignore.</span><br />
+Mis au cachot, il arma<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+Dans les bois mille ma<br />
+<span class="i2">Tamore.</span></p>
+
+<p><span class="i2">En amour,</span><br />
+<span class="i2">C'est un tour</span><br />
+<span class="i2">Trop précoce,</span><br />
+Qu'aller, loin de son époux,<br />
+<span class="i2">Courir le guille doux</span><br />
+<span class="i2">La nuit même des noces.</span><br />
+<span class="i2">Mal en prend</span><br />
+<span class="i2">A Gusman,</span><br />
+<span class="i2">Qui, pour preuve</span><br />
+De foi chrétienne en sa fin,<br />
+Lègue à son assassin,<br />
+<span class="i2">Sa veuve.</span></p></div>
+
+<p>En 1736, Voltaire fit jouer la comédie de l'<i>Enfant
+prodigue</i>, en cinq actes et en vers de dix syllabes.
+Le roi fut tellement satisfait du talent des acteurs de
+la Comédie-Française, qu'il augmenta de mille livres
+la pension qu'il faisait à trois d'entre eux.</p>
+
+<p>Il semblait écrit que l'auteur de <i>Zaïre</i> ne pourrait
+avoir deux succès coup sur coup. En 1740, il
+donna <i>Zulime</i>, qui tomba à plat, malgré la réputation
+si justement acquise du poëte. Lui-même, du
+reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici
+ce qu'il écrit:</p>
+
+<p>«<i>Sic vos non vobis</i>. Dans le nombre immense de
+tragédies, comédies, opéras-comiques, discours moraux
+et facéties, au nombre d'environ cinq cent mille,
+qui font l'honneur éternel de la France, on vient
+d'imprimer une tragédie sous mon nom, intitulée
+<i>Zulime</i>. La scène est en Afrique. Il est bien vrai
+qu'ayant été autrefois avec <i>Alzire</i> en Amérique, je
+<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+fis un petit tour en Afrique avec <i>Zulime</i>, avant que
+d'aller voir <i>Idamé</i> à la Chine; mais mon voyage d'Afrique
+ne me réussit pas. Presque personne, dans le
+parterre, ne connaissait la ville d'Arsenie, qui était le
+lieu de la scène; c'est pourtant une colonie romaine,
+nommée <i>Arsenaria</i>, et c'est encore par cette raison
+qu'on ne la connaissait pas. Trémizène est un nom
+bien sonore; c'est un joli petit royaume; mais on
+n'en avait aucune idée. La pièce ne donne nulle envie
+de s'informer du gisement de ses côtes. Je retirai
+prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin
+saisis de la pièce et l'on fait imprimer; mais, par droit
+de conquête, ils ont supprimé deux ou trois cents
+vers de ma façon et en ont mis autant de la leur. Je
+crois qu'ils ont très-bien fait: je ne veux pas leur
+voler leur gloire, comme ils m'ont volé mon ouvrage.
+J'avoue que le dénouement leur appartient et qu'il
+est aussi mauvais que l'était le mien. Les rieurs auront
+beau jeu, car au lieu d'avoir une pièce à siffler,
+ils en auront deux, etc.»</p>
+
+<p>Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragédie en
+avait appelé une mauvaise; une mauvaise en avait
+appelé une bonne. A <i>Zulime</i> succéda <i>la Mort de
+César</i>, en 1741; <i>Mahomet</i>, en 1742. <i>La Mort de
+César</i>, pièce sans femme et sans amour, faite pour
+les colléges d'Harcourt et de Mazarin, fut représentée
+pour la première fois à l'hôtel de Sassenage. Elle
+n'était pas faite pour la scène française. <i>Mahomet</i> eut
+un autre sort; acclamée par le public, elle fut retirée
+par l'auteur au bout de trois représentations, parce
+qu'il fut averti que le procureur-général dénoncerait
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+la pièce au Parlement, si on la jouait encore. A cette
+époque, Crébillon était censeur de la police. Il avait
+refusé son approbation. Voltaire, par son crédit,
+ayant obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier
+ministre, ordre avait été donné de la laisser paraître.
+Cependant la crainte du procureur-général arrêta
+le cours du succès prodigieux de cette tragédie.
+Le 3 juin 1751, neuf années après sa première apparition
+au théâtre, Voltaire tenta de la faire reprendre.
+Cette seconde fois encore, on demanda l'approbation
+de M. de Crébillon, qui la refusa de nouveau.
+M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur
+de cette tragédie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit
+même à Crébillon de réfuter ses raisons, s'il voulait
+les faire imprimer. Enfin, <i>Mahomet</i> reparut avec
+éclat et continua à rester au répertoire du Théâtre-Français.</p>
+
+<p>Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce
+qu'il pensait de son <i>Mahomet</i>.&mdash;«Il est <i>horriblement
+beau</i>,» lui répondit le bel-esprit nonagénaire.</p>
+
+<p>L'époque de <i>Mahomet</i> marque, dans la vie littéraire
+du philosophe de Ferney, l'apogée, sinon de la
+gloire, du moins du succès dramatique; car il
+donne coup sur coup au théâtre, trois tragédies,
+<i>Mérope</i>, 1743, <i>Sémiramis</i> (ancienne <i>Eryphile</i>), 1748,
+<i>Oreste</i>, 1750, une comédie, <i>Nanine</i>, 1749, et
+une comédie-ballet, <i>la Princesse de Navarre</i>, 1765,
+qui toutes eurent une grande vogue et établirent la
+réputation de leur auteur de la façon la plus solide.
+En effet, il y avait dans ces cinq pièces, composées en
+sept années, de quoi illustrer le nom d'un homme,
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+Un seul petit revers vint troubler la quiétude du poëte.
+Il avait eu l'idée malheureuse de tenter un opéra
+dont Rameau fil la musique, <i>le Temple de la Gloire</i>,
+1743. Voltaire voulait être universel et régner en despote
+dans la république des lettres. C'était un de ses
+travers. Après son opéra, il dit à l'abbé de Voisenon:&mdash;Avez-vous
+vu <i>le Temple de la Gloire</i>.&mdash;J'y suis
+allé, répondit l'abbé, <i>elle</i> n'y était pas; je me
+suis fait inscrire. Voltaire reconnut sa méprise:
+«J'ai fait une grande sottise, écrivait-il à un ami,
+de composer un opéra; mais l'envie de travailler avec
+un homme comme Rameau, m'avait emporté. Je ne
+songeais qu'à son génie, et je ne m'apercevais pas
+que le mien, si tant il est que j'en aie un, n'est point
+fait du tout pour le genre lyrique, etc.»</p>
+
+<p>A <i>Mérope</i>, jouée en 1743, se rattache, comme à
+<i>Alzire</i>, une petite histoire de plagiat. Un certain
+Clément, de Genève, affirma qu'il avait fait représenter
+une tragédie semblable à celle de Voltaire, et du
+nom de <i>Mérope</i>; que Voltaire avait usé <i>de manége</i>
+pour empêcher qu'on ne la jouât. Du reste, ce sujet
+avait déjà été traité plus de quatre fois par divers auteurs
+et à différentes époques.</p>
+
+<p>C'est de <i>Mérope</i>, dit-on, que date l'usage de crier:
+l'auteur! Depuis, à chaque pièce nouvelle, le parterre
+le demandait, soit pour l'applaudir, soit pour le bafouer.
+Cette espèce de servitude dura jusqu'en 1775.
+Les spectateurs des théâtres de Londres voulurent
+également introduire cet usage chez eux; mais il
+tomba presque de suite. Un auteur ayant cru devoir
+paraître pour faire cesser le tumulte qui s'était élevé
+<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
+dans une occasion de ce genre, dit au public:&mdash;«Je
+vous remercie de l'honneur que vous me faites en
+accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance,
+vous auriez bien dû m'épargner la peine de me donner
+en spectacle, d'autant plus qu'il y a quelque différence
+entre l'ouvrage et l'auteur. La destination de
+l'un pourrait être de vous amuser quelque temps;
+mais je n'ai jamais pensé que ce dût être celle de
+l'autre.»</p>
+
+<p>Une rapsodie grotesque de <i>Mérope</i> passa au théâtre
+des Marionnettes, à la foire de Saint-Germain. Polichinelle
+causant avec son compère, celui-ci lui dit.&mdash;Eh
+bien, vas-tu nous donner quelque pièce nouvelle?&mdash;Si
+elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose,
+tu sais que je suis épuisé.&mdash;Bon, tu es inépuisable,
+donne toujours.&mdash;Tu le veux donc? Je le
+veux aussi, et je t'avouerai même que j'en meurs
+d'envie. Mais... tous mes amis sont là-bas? Alors, déboutonnant
+sa culotte et faisant sa révérence <i>à posteriori</i>,
+il lâche une pétarade au parterre. Immédiatement
+on entend crier: <i>l'auteur, l'auteur!</i></p>
+
+<p>Un bel-esprit, après avoir entendu <i>Mérope</i>, entra
+au café Procope en disant:&mdash;«En vérité, Voltaire est
+le roi des poëtes.&mdash;Et moi, dit en se levant d'un air
+piqué, l'abbé Pellegrin, que suis-je donc?&mdash;Vous,
+vous en êtes le doyen,» reprit le bel-esprit.</p>
+
+<p>Un autre usage prend date de cette pièce; celui
+que fit admettre mademoiselle Dumesnil, que, même
+dans les tragédies, il est telle circonstance où il est
+permis de marcher sur le théâtre autrement que d'un
+pas grave et cadencé, ce que jusqu'alors on n'avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
+pas voulu reconnaître. On la vit dans <i>Mérope</i> traverser
+rapidement la scène en criant: <i>Arrête... c'est
+mon fils</i>. Ce mouvement si naturel fut applaudi.</p>
+
+<p>Un nouvel acteur de la Comédie-Française, protégé
+de Voltaire, obtint l'honneur insigne d'avoir un
+rôle dans <i>Mérope</i>. Il s'en acquittait médiocrement.&mdash;Ah
+çà! pourquoi avez-vous donné le rôle d'un
+usurpateur à ce jeune homme? dit-on à Voltaire.&mdash;C'est,
+répondit-il, un tyran que j'élève à la brochette.</p>
+
+<p>Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter
+toutes les anecdotes qui se rattachent à cette belle
+tragédie. Il est temps que nous passions à <i>Nanine</i>,
+comédie en trois actes, tirée du roman de <i>Paméla</i>. En
+sortant de la représentation, où de grands applaudissements
+avaient été donnés à sa pièce, Voltaire dit à
+Piron: Qu'en pensez-vous?&mdash;Je pense, répondit celui-ci,
+que vous voudriez bien que ce fût Piron qui
+l'eût faite.&mdash;Pourquoi, reprit Voltaire, on n'a pas
+sifflé.&mdash;Peut-on siffler quand on bâille?</p>
+
+<p>On voit que les grands auteurs de cette époque ne
+se rendaient pas toujours justice entre eux, et qu'alors,
+comme de nos jours, ils sacrifiaient difficilement
+un bon mot.</p>
+
+<p>La <i>Sémiramis</i> est une des pièces de Voltaire qui,
+depuis son apparition au théâtre, a le plus excité
+l'admiration. Elle n'eut point un très-grand succès
+aux premières représentations. Le 10 mars 1749,
+l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle
+enleva tous les suffrages. Elle est, en effet, versifiée
+très-fortement, c'est ce qui voile un peu les défauts
+du plan, de la marche et des caractères. Piron fit un
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+couplet, qu'il appelait <i>l'inventaire</i> de tout ce qui se
+trouve dans cette tragédie. Le voici:</p>
+
+<div class="verse">
+<p><span class="i1">Que n'a-t-on pas mis</span><br />
+<span class="i1">Dans <i>Sémiramis</i>?</span><br />
+<span class="i1">Que dites-vous, amis,</span><br />
+<span class="i1">De tout ce salmis?</span><br />
+<span class="i1">Blasphêmes nouveaux,</span><br />
+<span class="i1">Vieux dictons dévots,</span><br />
+<span class="i1">Hapelourdes, pavots,</span><br />
+<span class="i1">Et brides à veaux:</span><br />
+<span class="i2">Mauvais rêve,</span><br />
+<span class="i2">Sacré glaive;</span><br />
+Billet, calotte et bandeau;<br />
+<span class="i2">Vieux oracle,</span><br />
+<span class="i2">Faux miracle,</span><br />
+<span class="i2">Prêtres et bedeau,</span><br />
+<span class="i2">Chapelles et tombeau.</span><br />
+<span class="i1">Que n'a-t-on pas mis, etc.</span></p>
+
+<p><span class="i1">Tous les diables en l'air,</span><br />
+<span class="i1">Une nuit, un éclair;</span><br />
+Le fantôme du <i>Festin de Pierre</i>,<br />
+<span class="i2">Cris sous terre,</span><br />
+<span class="i2">Grand tonnerre,</span><br />
+<span class="i1">Foudres et carreaux,</span><br />
+<span class="i1">Etats-Généraux.</span></p>
+
+<p><span class="i1">Reconnaissance au bout,</span><br />
+<span class="i1">Amphigouris pour tout,</span><br />
+Inceste, mort aux rats, homicide,<br />
+<span class="i2">Parricide,</span><br />
+<span class="i2">Matricide,</span><br />
+<span class="i1">Beaux imbroglios,</span><br />
+<span class="i1">Charmants quiproquos.</span><br />
+<span class="i1">Que n'a-t-on pas mis, etc.</span></p></div>
+
+<p>Au troisième acte de cette pièce, il y avait un tonnerre
+<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>
+dans une scène où mademoiselle Dumesnil
+jouait le grand rôle, et un autre au cinquième acte,
+pendant que mademoiselle Clairon seule était en scène.
+A la répétition générale, le machiniste qui avait le
+département de la foudre, étant prêt à lancer le tonnerre
+dans la scène de mademoiselle Clairon, et ne
+sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque
+ou faire durer le bruit, s'écria du haut du ciel, à
+l'actrice: «Voulez-vous le coup long?&mdash;Comme
+celui de mademoiselle Dumesnil, répondit-elle.»</p>
+
+<p>Les comédiens italiens étaient prêts à donner, à
+Fontainebleau, une parodie de <i>Sémiramis</i>. Voltaire
+l'apprit, en témoigna le chagrin le plus vif, et écrivit
+à la reine une longue et suppliante lettre, pour demander
+la suppression de cette parodie. Il réussit à
+empêcher la représentation.</p>
+
+<p><i>Oreste</i> fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire
+voulait lutter contre l'<i>Électre</i> de Crébillon; il fit
+imprimer, sur les billets de parterre les lettres initiales
+de ce vers d'Horace:</p>
+
+<p class="verse"><i>Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.</i><br />
+<i>O. &nbsp; &nbsp; &nbsp;T. &nbsp; &nbsp; P. &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Q. &nbsp; M. &nbsp; &nbsp; &nbsp; U. &nbsp; D.</i></p>
+
+<p>Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.</p>
+
+<p class="verse"><i>Oreste</i>, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.</p>
+
+<p><i>Rome sauvée</i> vint après <i>Oreste</i>, en 1752; puis la
+comédie de <i>l'Écossaise</i>, en 1760. On y trouve ce joli
+mot: «<i>Je ne le parierais pas, mais j'en jurerais</i>,»
+<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
+tiré de cette scène entre deux Normands:</p>
+
+<p class="verse">&mdash;Fable! à d'autres! tu veux rire?<br />
+&mdash;Non, parbleu! foi de chrétien!<br />
+Vrai, comme je suis de Vire.<br />
+&mdash;En jurerais-tu?&mdash;Très-bien.<br />
+&mdash;Encore n'en croirai-je rien,<br />
+Qu'un louis il ne m'en coûte;<br />
+Le voisin pâlit.&mdash;Écoute,<br />
+Je te l'avouerai tout bas:<br />
+J'en jurerais bien, sans doute;<br />
+Mais je ne parierai pas.</p>
+
+<p>Dès que Voltaire connut la suppression des banquettes
+qui obstruaient la scène, il fit son <i>Tancrède</i>,
+tragédie à grand spectacle, qui eut du succès.</p>
+
+<p><i>L'Écueil du Sage</i>, comédie en cinq actes, jouée
+en 1762, eût été pour le philosophe de Ferney un
+véritable écueil, si le public ne se fût souvenu qu'il
+devait à l'auteur une foule de belles et bonnes pièces.
+Il en fut de même d'<i>Olympie</i>, tragédie représentée
+en 1764. Bien évidemment, Voltaire était au déclin
+de son talent; il imitait Corneille, qui n'avait pas su
+quitter à temps la scène, ainsi que l'avait fait Racine.</p>
+
+<p><i>Les Scythes</i>, 1767, <i>les Triumvirs</i>, 1764, furent
+encore deux erreurs pour le poëte qui avait composé
+<i>&OElig;dipe</i>, <i>Zaïre</i>, <i>Mahomet</i>, etc. Maladroitement, Voltaire
+se vanta d'avoir écrit <i>les Scythes</i> en douze jours;
+les comédiens lui retournèrent la pièce en le priant
+<i>humblement</i> de mettre <i>douze</i> mois à la corriger. Ces
+défaites, coup sur coup, rendirent plus sage leur auteur.
+Il abandonna à peu près le théâtre. Il avait alors
+soixante-treize ans. Il était plus que temps.
+<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
+Pour terminer, un mot du <i>grand poëte</i> et du caustique
+écrivain, un mot qui n'est qu'un assez mauvais
+calembour, et qui a dû trouver depuis longtemps sa
+place dans les petites pièces de nos petits théâtres.
+Sous le péristyle de la Comédie-Française, Voltaire
+rencontre une actrice fort maigre et qui venait de
+jouer son rôle avec beaucoup de sentiment. Il lui
+prend la main et la lui serrant avec effusion: «Oh!
+lui dit-il, Mademoiselle, quel <i>pathétique</i>! (patte
+étique..)»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p>
+
+<h2>XII</h2>
+
+<p class="center"><b>PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.</b></p>
+
+<p class="center"><b>DEPUIS 1718.</b></p>
+
+<p class="ni1">Principaux tragiques contemporains de Voltaire.&mdash;<span class="smcap">Piron.</span>&mdash;Ses tragédies.&mdash;<i>Callisthène</i>
+(1730).&mdash;Anecdote.&mdash;L'acteur Sarrazin.&mdash;L'abbé
+Desfontaines et Piron.&mdash;<i>Fernand Cortez</i> (1744).&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">Monsieur
+André</span>, perruquier et poëte, le Jasmin du dix-huitième
+siècle.&mdash;Sa tragédie du <i>Tremblement de terre de Lisbonne</i>.&mdash;Histoire
+littéraire de Monsieur André et de sa tragédie.&mdash;<span class="smcap">Le président Dupuis</span>
+et la tragédie de <i>Tibère</i> (1726).&mdash;Epigramme.&mdash;<span class="smcap">De Morand.</span>&mdash;Ses
+infortunes.&mdash;Son inaltérable gaieté, même au moment de la mort.&mdash;Ses
+tragédies de <i>Teglis</i> (1735).&mdash;<i>Childéric</i> (1736).&mdash;<i>Mégare</i> (1748).&mdash;Anecdotes.&mdash;Sa
+comédie de <i>l'Esprit du Divorce</i> (1736).&mdash;Sujet de cette
+pièce.&mdash;Anecdotes plaisantes.&mdash;<span class="smcap">Le Franc de Pompignan.</span>&mdash;Ses
+tragédies de <i>Didon</i> et de <i>Zoraïde</i> (1745 et 1734).&mdash;Vers supprimés dans
+<i>Didon</i>.&mdash;Vers à mademoiselle Dufresne.&mdash;<i>Les Adieux de Mars</i> (1735).&mdash;Vers
+supprimés.&mdash;<span class="smcap">Lamotte-Houdard.</span>&mdash;Son projet d'introduire
+des tragédies en prose au théâtre.&mdash;<i>Les Machabées</i> (1721).&mdash;Succès
+de cette pièce.&mdash;On l'attribue à Racine.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Romulus</i>
+(1722).&mdash;<i>Inès de Castro</i> (1723).&mdash;Spirituelle critique.&mdash;<i>&OElig;dipe</i> (1726).
+Genre de talent de Lamotte.&mdash;<span class="smcap">La Noue</span>, acteur et auteur de mérite.&mdash;Son
+histoire.&mdash;<i>Zélisca.</i>&mdash;<i>La Coquette corrigée</i> (1756).&mdash;Vers sur
+lui.&mdash;Vers que lui adresse Voltaire à propos de la tragédie de <i>Mahomet
+II</i>.&mdash;<span class="smcap">Marmontel.</span>&mdash;<i>Denys le Tyran</i> (1748).&mdash;<i>Aristomène</i> (1749).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Cléopâtre</i>
+(1750).&mdash;L'aspic.&mdash;<i>Acante et Céphise</i> (1751).&mdash;<span class="smcap">Portelance.</span>&mdash;Sa
+tragédie prônée <i>d'Antipater</i>.&mdash;<span class="smcap">Dorat.</span>&mdash;Ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>
+tragédies de <i>Zulica</i>, de <i>Régulus</i> de 1760 à 1773.&mdash;Anecdotes.&mdash;Critiques.&mdash;<span class="smcap">Le
+Mierre.</span>&mdash;De 1758 à 1766, il donne plusieurs belles tragédies
+à la scène.&mdash;Celles d'<i>Idoménée</i> et de <i>Guillaume Tell</i>.&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">De
+Belloy</span>, poëte national.&mdash;Sa tragédie de <i>Titus</i> (1759).&mdash;<i>Zelmire</i>
+(1762).&mdash;<i>Le Siége de Calais</i> (1765).&mdash;Nombreuses anecdotes sur
+cette pièce.&mdash;Origine et historique des représentations dites <i>gratis</i>.&mdash;Anecdotes.</p>
+
+<p class="p2">Les poëtes tragiques contemporains de Voltaire
+sont nombreux, et il y aurait parmi eux un grand
+choix à faire. Quelques-uns ont marqué dans la littérature
+dramatique. Un de ceux dont le nom est le
+plus connu est le célèbre Piron, à qui ses comédies
+et ses poésies légères, <i>très-légères</i> même, beaucoup
+plus encore que ses pièces sérieuses, ont acquis une
+grande réputation.</p>
+
+<p><span class="smcap">Piron</span>, né en 1689, à Dijon, fit ses études dans le
+collége des jésuites de cette ville. Si les révérends
+pères eurent l'espoir de l'attirer dans leur ordre, ainsi
+qu'ils l'essaient volontiers lorsqu'ils rencontrent un
+sujet de mérite, ils se trompèrent grandement. A
+peine hors de la férule classique, Piron, qui se sentait
+pour la poésie, la folie, les chansons et l'amour,
+un irrésistible attrait, abandonna Dijon pour venir à
+Paris. Son entrain, sa facilité à composer des poésies
+grivoises et pleines d'esprit, le firent rechercher et
+admettre dans les sociétés les plus gaies, auxquelles
+il payait lui-même le plus aimable tribut. Ses bons
+mots, spirituels sans être méchants, ses saillies, où ne
+perçait jamais l'envie de nuire, furent bientôt cités,
+colportés, et son nom devint connu même à Paris,
+où il faut si longtemps pour se faire connaître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
+Prédécesseur de Béranger, il commença sa carrière
+dramatique en composant tantôt seul, tantôt en
+collaboration avec Lesage et d'Orneval, des parodies,
+des opéras comiques qu'il donnait aux théâtres forains.</p>
+
+<p>Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un
+ordre secondaire, quand nous aborderons les théâtres
+de la Foire; aujourd'hui nous n'avons à apprécier
+que Piron auteur tragique, Piron, poëte grave et
+sérieux.</p>
+
+<p>En 1730, il donna à la scène des Français la tragédie
+de <i>Callisthène</i>, qui eut du succès et faillit
+tomber par suite d'une circonstance assez plaisante.
+A la première représentation de cette pièce, le poignard
+qu'on remet à Callisthène pour qu'il se perce
+le sein, se trouva en si mauvais état, qu'en passant de
+la main de Lysimaque dans la sienne, le manche, la
+poignée, la garde, la lame, tout se disjoignit, se sépara
+de façon que l'acteur dut recevoir son arme
+pièce à pièce. Obligé de tenir tous les morceaux le
+mieux possible, à pleine main, et ce qui devait être
+moins facile, de garder son sérieux, forcé de continuer
+son rôle et de gesticuler en déclamant pompeusement
+bon nombre de vers avant de se poignarder, le
+pauvre acteur était dans un embarras qui n'échappait
+point aux spectateurs et qui amusait beaucoup
+le parterre. Aussi, lorsqu'à l'instant fatal, Callisthène
+fut contraint, sous prétexte d'un coup de poignard,
+de se donner un coup de poing dans la poitrine, jetant
+ensuite les diverses parties de l'arme dont il
+avait été censé se servir pour accomplir son suicide,
+<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+un rire général éclata dans la salle et faillit nuire à la
+pièce de Piron.</p>
+
+<p>Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait
+goût aux &oelig;uvres tragiques, fit représenter <i>Gustave
+Vasa</i>. Les Italiens s'en emparèrent et en firent
+une spirituelle critique, <i>les Étrennes</i>. On trouve dans
+cette parodie:</p>
+
+<p class="verse">Lorsque du fond du Nord un héros sortira,<br />
+Il effacera tout par sa clarté suprême;<br />
+<span class="i2">Le grand Gustave étonnera</span><br />
+<span class="i1">Par ses beautés et par ses défauts même;</span><br />
+Jusques à son habit, tout en lui charmera.<br />
+<span class="i1">Grands dieux! quelle riche abondance</span><br />
+De situations contre la vraisemblance!<br />
+Et que de lieux communs heureusement cousus<br />
+A des événements qu'on n'aura jamais vus!<br />
+<span class="i2">Un songe, une reconnaissance,</span><br />
+<span class="i2">Des monologues tant et plus;</span><br />
+<span class="i2">Une longue oraison funèbre</span><br />
+<span class="i2">D'un prince vivant qu'on célèbre;</span><br />
+Des travestissements, des conspirations,<br />
+Des emprisonnements et des proscriptions;<br />
+<span class="i2">Une sédition subite,</span><br />
+Qui change tout à coup les décorations:<br />
+<span class="i2">Un enlèvement, une fuite,</span><br />
+Un combat sur la glace, où, faisant le plongeon,<br />
+Par un prodige heureux, la fille de Sténon<br />
+<span class="i1">Disparaîtra sous l'eau, tout habillée,</span><br />
+<span class="i1">Puis reviendra sur l'horizon,</span><br />
+Pour nous en informer, sans paraître mouillée;<br />
+Et, par un dernier trait digne d'être vanté,<br />
+<span class="i1">Après tant de périls, de fracas, de furie,</span><br />
+Qui tiendront en suspens le public agité,<br />
+Sa pièce finira dans la tranquillité;<br />
+Et, hors un confident qui seul perdra la vie,<br />
+<span class="i2">Les acteurs de la tragédie</span><br />
+<span class="i1">Se retireront tous en bonne santé.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
+Un jour qu'on donnait cette tragédie aux Français,
+Sarrasin, jadis abbé, alors acteur, était en
+scène, lorsque Piron, mécontent de son jeu, cria du
+milieu de l'amphithéâtre, où il se trouvait: «Cet
+homme, qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre
+ans, n'est pas digne d'être excommunié à
+soixante.» Le mot est joli, mais il n'était pas juste;
+Sarrasin était un bon comédien.</p>
+
+<p>L'abbé Desfontaines rencontrant au théâtre, à la
+première représentation, Piron, vêtu trop somptueusement
+à son avis, lui dit: «Mon pauvre Piron, en
+vérité cet habit n'est guère fait pour vous.&mdash;C'est
+possible, reprit aussitôt le poëte; mais convenez que
+vous n'êtes guère fait pour le vôtre?»</p>
+
+<p>En 1744, Piron donna une troisième tragédie,
+<i>Fernand Cortez</i>. Cette pièce parut trop longue aux
+comédiens. Ils députèrent l'un d'eux auprès de l'auteur,
+pour le prier de faire des coupures. L'envoyé,
+mal reçu, fit observer que M. de Voltaire lui-même
+ne refusait jamais de corriger ses pièces au gré du
+public. «C'est possible! s'écria avec assez peu de
+modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en
+marqueterie, moi je jette en bronze.»</p>
+
+<p>On ne se montra pas favorable à la tragédie de
+<i>Fernand Cortez</i>. En sortant de la première représentation,
+Piron fit un faux pas; une personne s'empressa
+de lui venir en aide. «C'est ma pièce, Monsieur,
+qu'il fallait soutenir, et non pas moi,» lui dit moitié
+sérieusement l'auteur, mécontent de son public.</p>
+
+<p>Nous reviendrons sur ce poëte d'esprit et de mérite,
+dans le volume suivant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
+Nous avons déjà fait observer quelque part, que
+rien n'est nouveau sous la calotte des cieux, ni les
+choses ni les hommes. Le fameux poëte-coiffeur
+d'Agen, <span class="smcap">Jasmin</span>, dont la réputation est européenne,
+qui rase des clients dans son échoppe de la promenade
+de sa ville natale et vend ses propres ouvrages,
+poésies méridionales fort appréciées, Jasmin, le grand
+Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espèce
+qui ait paru dans le monde littéraire. Un siècle
+avant lui, en 1722, naquit à Langres, Charles <span class="smcap">André</span>,
+coiffeur, qui vint s'établir à Paris, et, la plume d'une
+main, les ciseaux de l'autre, composa la tragédie du
+<i>Tremblement de terre de Lisbonne</i>.</p>
+
+<p>Voici comment lui-même, dans la préface de sa
+pièce, fait en quelques mots l'histoire de sa vie:</p>
+
+<p>«On m'avait mis au collége, dit-il, mais ayant
+malheureusement été <i>créé</i> sans biens, j'ai été contraint
+de quitter mes études et d'embrasser l'état
+de la perruque, qui était celui, disait-on, qui me
+convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma
+jeunesse, à faire des petites rimes satiriques et des
+chansons, qui n'ont pas laissé de m'attirer quelques
+bons coups de bâton, ce qui ne m'a pas empêché
+de continuer toujours à composer quelques
+petits ouvrages, mais moins satiriques, mais qui
+n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de
+mon naturel, il me venait souvent des idées qui me
+faisaient tenir le fer à friser d'une main et la plume
+de l'autre. M'étant trouvé plusieurs fois à accommoder
+des personnes de goût et d'esprit, et me
+voyant penser, ils m'ont si fort questionné, <i>qu'ils</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
+m'ont forcé à leur avouer que je pensais toujours à
+composer quelques vers; leur ayant fait voir quelqu'un
+de mes petits ouvrages, ils m'ont persuadé
+que j'avais du talent pour le genre poétique, ce qui
+m'a déterminé à composer ma tragédie.»</p>
+
+<p>Les occupations de <i>Monsieur</i> André étaient si
+nombreuses, sa clientèle était si belle, il rasait et
+coiffait avec tant d'adresse, qu'il ne lui restait nul
+loisir pour cultiver les Muses. C'était là son grand
+chagrin. Il ne pouvait arriver à mettre la dernière
+main à sa magnifique tragédie à grand et terrible
+spectacle; il désespérait de la pouvoir finir. «Mais
+ayant été, dit-il, interrompu sur la fin de septembre,
+pendant deux nuits consécutives, par ces sortes
+de gens qui, par leurs odeurs, sont capables <i>d'empestiférer</i>
+le genre humain, j'ai tâché de dissiper
+leurs <i>odorats</i> en m'appliquant d'un grand zèle à ma
+tragédie. C'est ce qui m'a occasionné, mon cher
+lecteur, à vous la mettre plus tôt au jour.»</p>
+
+<p>Heureux lecteur de M. André!</p>
+
+<p>M. André porta l'ouvrage aux Comédiens du Roi,
+qui furent enchantés, ravis, de cette lecture, tant la
+chose leur parut singulière et plaisante, mais qui furent
+unanimes pour dire à l'auteur que, malheureusement
+la mise en scène dépasserait leurs moyens, et
+que pour faire abîmer, écrouler le théâtre au dernier
+acte et trembler toute la salle, il fallait une somme
+qui n'était pas à leur disposition. Du temps de
+M. André, l'art du machiniste n'avait pas dit son
+dernier mot.</p>
+
+<p>M. André se rendit à de si bonnes raisons. Il reprit
+<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>
+en soupirant ses vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne
+voulut pas que le public, que son siècle et la postérité
+fussent privés de son &oelig;uvre. Il la fit imprimer et
+la débita lui-même dans sa boutique, entre le cosmétique
+qui fait pousser les cheveux et la pâte qui
+fait tomber la barbe. La chose parut originale; la
+première édition fut épuisée en peu de jours. Cinquante
+carrosses stationnaient sans cesse à sa porte;
+M. André était passé à l'état d'homme célèbre. Tout
+Paris voulut se procurer la satisfaction de posséder
+un exemplaire de ce chef-d'&oelig;uvre de l'amour-propre
+et du ridicule; on voulut connaître, voir, toucher
+l'auteur de cette superbe tragédie. Chacun vint dans
+sa boutique le féliciter, vanter son mérite, et, comme
+dirait de nos jours le troupier, se procurer l'agrément
+de <i>raser le raseur</i>. Lui, l'excellent Monsieur
+André, reçut tous les compliments avec une modestie
+pleine de noblesse et de gravité. De tous côtés on lui
+adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui
+demanda sa pièce pour la faire traduire et la faire
+jouer à Londres. André, plastron sans s'en douter de
+la grande ville, fit insérer dans sa préface du <i>Tremblement
+de Lisbonne</i>, la lettre de l'enfant d'Albion,
+et une épître dédicatoire adressée à M. de Voltaire,
+épître dans laquelle il traite d'égal à égal avec Arouet
+et l'appelle son cher confrère. M. André vécut heureux
+et fier de son succès.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Nous ne dirions rien du président Dupuis qui, à
+proprement parler, n'est point un auteur, si à son
+nom ne se rattachait une tragédie de <i>Tibère</i>, représentée
+<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
+en 1726, laquelle tragédie a pour histoire un
+vrai roman que voici:</p>
+
+<p>Le P. Folard, jésuite, professeur de rhétorique,
+composait des pièces pour le collége de Lyon. Il prenait
+volontiers les avis d'un homme de beaucoup
+d'esprit, procureur du collége, et auquel il les lisait. Il
+lui confia un jour son <i>Tibère</i>; puis, en ayant eu besoin,
+il lui fit demander quelques jours plus tard de
+lui renvoyer cette tragédie. Le procureur ne l'ayant
+pas sous la main, dit au domestique de revenir à telle
+heure. Un filou entend la conversation, et, pensant
+que les <i>papiers</i> réclamés d'un procureur des jésuites
+ne peuvent être que des lettres de change, il prend la
+résolution de les enlever adroitement. Le lendemain,
+un peu avant l'heure fixée, le voleur, déguisé en domestique,
+se présente chez l'ami du P. Folard et
+n'a pas de peine à obtenir la remise des papiers précieux.
+En reconnaissant une tragédie, le filou se dit à
+lui-même qu'il a été volé, et il laisse le manuscrit
+dans une de ses poches. A trois jours de là il est arrêté
+ayant encore sur lui le <i>Tibère</i> du révérend père
+Folard. Conduit chez M. Hérault, interrogé par le magistrat,
+il raconte son aventure. La pièce est remise
+au président Dupuis, chargé de juger le coupable. Le
+président Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer
+<i>Tibère</i> sous son nom. Une difficulté se présente cependant,
+l'auteur véritable, destinant son &oelig;uvre à un
+collége, n'y avait pas mis de rôle de femme. Comment
+faire? Dupuis envoie chercher l'abbé Pellegrin
+et le prie d'introduire une reine ou une princesse dans
+sa tragédie. Pellegrin demande au président, pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
+cela, <i>six cents francs</i>.&mdash;«Six cents francs pour une
+femme! répond Dupuis, vous vous moquez.&mdash;Mais,
+Monsieur, réplique l'abbé, cette femme, je ne puis
+pas la laisser seule, il faut que je lui donne au moins
+une suivante.&mdash;Ta, ta, ta! pourquoi faire une suivante?
+s'écrie le président; après cela, mettez-en une,
+mettez-en deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du
+tout, peu m'importe, je vous offre dix écus pour votre
+travail.» Pellegrin accepte le marché. Les rôles de
+la reine et sa compagne sont <i>bâclés</i> en deux jours, la
+pièce est donnée, reçue, apprise, jouée et sifflée. Les
+journaux en parlèrent beaucoup et en donnèrent des
+extraits, des comptes rendus, le P. Folard y reconnut
+son ouvrage.</p>
+
+<p>On fit sur ce <i>Tibère</i>, qui avait tant couru le monde
+et avait eu de si singulières aventures, l'épigramme
+suivante:</p>
+
+<p class="verse">Pourquoi vouloir, de ce <i>Tibère</i>,<br />
+Blâmer le président Dupuis?<br />
+Si, sous son nom, il n'a pu plaire,<br />
+Aurait-il plus plu sous celui<br />
+De celui qui, pour le lui faire,<br />
+A reçu dix écus de lui?</p>
+
+<p>Une des plus singulières figures littéraires de cette
+époque fertile en écrivains de mérite, est celle de
+<span class="smcap">Pierre Morand</span>, né à Arles, en 1701, d'une famille noble,
+et qui, malheureux en tout et pour tout, en dépit
+et malgré tous ses revers, toutes ses infortunes
+non mérités, conserva jusqu'au moment suprême de
+<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+la mort la plus inaltérable bonne humeur, la plus inconcevable
+gaieté.</p>
+
+<p>Homme d'esprit et de talent, poëte de certain mérite,
+<span class="smcap">Morand</span> fit de bonnes tragédies qui ne furent pas
+appréciées; se maria, tomba dans la maison d'une
+belle-mère qui était une véritable furie, joua et perdit
+toujours; eut des bonnes <i>fortunes</i> qui pouvaient passer
+pour de très-mauvaises fortunes, puisqu'elles le
+menèrent aux portes de la tombe; vécut pauvre jusqu'au
+moment où il mourut, puis qu'ayant un petit
+bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus à
+cause de ses dettes, il allait en recevoir le premier
+quartier le lendemain du jour où il rendit le dernier
+soupir.</p>
+
+<p>Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire
+et imagé de l'époque actuelle: <i>Il n'avait pas
+de chance.</i></p>
+
+<p>Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore
+que cinquante-six ans, il tomba malade et on lui
+fit une opération cruelle; il la soutint avec la plus héroïque
+bonne humeur. On n'eut pas besoin d'user de
+détours pour lui annoncer que sa fin était proche; il
+fit venir le prêtre et se confessa; il fit aussi venir un
+notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaieté le
+testament de Crispin dans <i>le Légataire universel</i>, il
+força tous les assistants à rire. Ces devoirs accomplis,
+comme s'il s'agissait pour lui de la chose la plus plaisante,
+il s'entretint avec ses amis de vers, de littérature,
+d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment
+on lui apprit la victoire remportée le 26 juillet sur
+les Anglais du duc de Cumberland, par le maréchal
+<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>
+d'Estrées, aussitôt il s'écria avec Mithridate:</p>
+
+<p class="verse">Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.</p>
+
+<p>Il mourut quelques heures après, avec cet enjouement
+philosophique. Ses tragédies sont <i>Téglis</i>, en
+1755, <i>Childéric</i>, en 1736, et <i>Mégare</i>, en 1748. Il
+composa aussi <i>l'Esprit du divorce</i>, comédie jouée
+en 1738.</p>
+
+<p>La tragédie de <i>Childéric</i>, très-compliquée mais
+pleine de traits de force et de génie, dans le genre de
+celle d'<i>Héraclius</i>, eut à passer par une foule d'épreuves,
+à essuyer une série de contre-temps fâcheux.
+Lors de la première représentation, sept à
+huit jeunes gens qui ne connaissaient pas l'auteur,
+qui n'avaient nul intérêt à siffler cette pièce, imaginèrent
+dans un joyeux de dîner la faire tomber. Ils
+avaient invité à leur repas un moine de leur âge et
+de leurs amis. L'ayant bien fait boire, ils le déguisèrent
+puis l'amenèrent au théâtre. Là ils l'excitèrent
+si bien, que dans une scène où un des personnages
+apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la
+peine à se faire jour au travers des spectateurs de
+haut rang qui encombraient la scène, le jeune moine
+s'écria: «<i>Place au facteur!</i>» L'éclat de rire qui
+résulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout
+l'intérêt de la scène. On arrêta le moine, on le conduisit
+à son supérieur, qui lui infligea une punition;
+mais la pièce de Morand reçut de cette aventure un
+rude échec.</p>
+
+<p>A cette même représentation, on raconte qu'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span>
+monsieur à l'oreille dure, voyant de grands applaudissements
+retentir à la suite de ce vers:</p>
+
+<p class="verse">Tenter est des mortels, réussir est des dieux,</p>
+
+<p>et ayant demandé à son voisin quelle était la phrase
+qui avait excité un tel enthousiasme, je crois, lui
+répondit l'autre, qu'on a dit:</p>
+
+<p class="verse">Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.</p>
+
+<p>Dans une autre représentation de cette même tragédie,
+l'excellent acteur Dufrêne disait son rôle d'un
+ton de voix trop bas, on lui cria du parterre: «<i>Plus
+haut!</i>» Et vous, <i>plus bas!</i> reprit-il vivement, se
+croyant sans doute le prince qu'il représentait.
+Comme, à cette époque, le public ne plaisantait pas
+pour ces sortes d'algarades, des huées accueillirent
+la riposte de l'acteur; le spectacle fut interrompu, et
+Dufrêne, quoiqu'il fût fort aimé, dut venir faire ses
+excuses sur le bord de la scène.&mdash;«Messieurs, dit-il,
+je n'ai jamais mieux senti la bassesse de mon état, que
+par la démarche que je fais aujourd'hui.» On l'empêcha
+de terminer de crainte de l'humilier davantage,
+et il put reprendre son rôle.</p>
+
+<p>Deux ans après son <i>Childéric</i>, en 1736, Morand
+donna à la scène la charmante comédie de <i>l'Esprit
+du divorce</i>. Plusieurs anecdotes assez plaisantes se
+rattachent à cette jolie pièce.</p>
+
+<p>Morand était brouillé avec sa belle-mère qui, sous
+<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
+le nom de sa fille, lui avait intenté un procès en Provence,
+exigeant des avocats que son gendre fût décrié
+de toute façon. Morand donna ordre d'accorder
+ce que voudrait sa belle-mère, se réservant de composer
+à son tour un <i>factum</i> dans lequel ladite belle-mère
+serait arrangée de main de maître et selon
+ses mérites. Ce <i>factum</i> fut la comédie de <i>l'Esprit du
+divorce</i>. La belle-mère, sous le nom de madame Orgon,
+cherche à détruire partout la bonne harmonie.
+Séparée de son mari, elle oblige sa fille à agir de
+même avec le sien. Elle chasse un domestique parce
+que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa
+femme de chambre, Laurette, qu'il a épousée. Elle
+finit par être punie; sa fille la quitte pour suivre son
+époux et Laurette pour rejoindre le sien.</p>
+
+<p>La pièce, malgré les ennemis assez nombreux de
+Morand, fut bien accueillie. L'auteur descendait
+même déjà des troisièmes loges pour venir au foyer
+recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une
+critique assez vive du caractère de la belle-mère,
+qu'on disait chargé et hors nature. Ce jugement l'effraya;
+n'écoutant que son inquiétude paternelle,
+n'obéissant qu'à sa nature méridionale, il s'avance
+sur la scène, et dit au public:&mdash;«Messieurs, il me
+revient de tous côtés qu'on trouve que le principal
+caractère de la pièce que vous venez de voir n'est
+point dans la vraisemblance qu'exige le théâtre. Tout
+ce que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est
+qu'il m'a fallu beaucoup diminuer de la vérité pour
+le rendre tel que je l'ai représenté.» Cette sortie
+donna matière à bien des questions qui firent connaître
+<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span>
+l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais à
+la fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer
+pour le jour suivant <i>l'Esprit du divorce</i>, un plaisant
+cria du parterre:&mdash;«<i>Avec le compliment de l'auteur!</i>»
+Morand, furieux, se croyant insulté, jeta son
+chapeau au milieu des spectateurs, en disant:&mdash;«Celui
+qui veut voir l'auteur, n'a qu'à lui rapporter
+son chapeau.»&mdash;«Bah! reprit un autre, l'auteur
+ayant perdu la tête, n'a plus besoin de chapeau.»
+Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment
+arrêter le poëte et le conduisit chez le lieutenant de
+police, qui ne put d'abord s'empêcher de rire de
+toute cette scène; mais qui, ensuite, interdit le théâtre
+pour deux mois à M. Morand. Ce dernier retira
+sa comédie. Cela fit du bruit et servit de réclame à
+la pièce. Quelques jours après on la redemanda, on
+fit des démarches auprès de l'auteur, et elle fut reprise
+avec le plus grand succès. Seulement, le public
+garda rancune à Morand de sa vivacité, et la tragédie
+de <i>Mégare</i> ayant paru, il se fit un malin plaisir de
+la siffler.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Franc de Pompignan</span>, ancien président de la
+Cour des aides de Montauban, auteur de mérite
+auquel on doit plusieurs jolies comédies, et, malheureusement,
+seulement deux tragédies, celles de
+<i>Didon</i> et de <i>Zoraïde</i>, vivait en même temps que
+Voltaire. En lisant ses &oelig;uvres dramatiques, on
+reconnaît qu'il a su puiser aux bonnes sources.
+Sa <i>Didon</i> renferme de véritables beautés, les caractères
+y sont fort habilement tracés. Imitateur
+de Racine, il parvint, au moment où Crébillon
+<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
+se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par
+la cruelle énergie de ses compositions, à conquérir
+tous les suffrages des hommes de goût, en faisant
+vibrer dans les âmes sensibles les cordes des sentiments
+tendres et délicats. La pitié, l'amour, sont les
+moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine
+de ceux qui, pendant le règne de Crébillon, <i>le
+poëte noir</i>, prétendaient que l'auteur d'<i>Athalie</i> n'eût
+pas eu de succès au milieu du dix-huitième siècle.</p>
+
+<p>Le Franc de Pompignan mourut très-vieux. En
+1745, onze ans après la première apparition de
+<i>Didon</i> à la scène (1734), il fit plusieurs changements
+à sa tragédie, il refondit presque entièrement le cinquième
+acte, et elle obtint un beau succès. La police
+retrancha malheureusement quatre beaux vers, les
+suivants:</p>
+
+<p class="verse">S'il fallait remonter jusques aux premiers titres<br />
+Qui du sort des humains rendent les rois arbitres,<br />
+Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur:<br />
+Et le premier des rois fut un usurpateur.</p>
+
+<p>Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et
+qui <i>chapardait</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> volontiers partout, s'empara de la
+pensée, et dit beaucoup mieux dans <i>Mérope</i>:</p>
+
+<p class="verse">Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.</p>
+
+<p>A la suite de la représentation de <i>Didon</i>, Le Franc
+<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
+fit pour mademoiselle Dufresne, chargée du principal
+rôle dans sa pièce, ce joli compliment:</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">Reine crédule, infortunée amante,</span><br />
+<span class="i1">Virgile en vain, des plus vives couleurs,</span><br />
+<span class="i2">Nous peint ta beauté séduisante.</span><br />
+Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante<br />
+<span class="i1">Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs?</span><br />
+<span class="i2">Malgré l'inconstance fatale</span><br />
+Attachée aux amours de son héros pieux,<br />
+<span class="i2">Enée aurait laissé ses dieux,</span><br />
+Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.</p>
+
+<p>Mademoiselle Clairon, jouant pour la première fois
+le rôle de Didon, parut sur la scène, au cinquième
+acte, les cheveux épars et comme une femme qui
+sort précipitamment de son lit. On n'approuva pas
+généralement cette innovation. Le temps de la vérité
+scénique et de la rigidité du costume n'était pas encore
+arrivé.</p>
+
+<p><i>Zoraïde</i>, également de M. Le Franc, ne fut pas
+représentée. Cet auteur donna une jolie comédie,
+<i>les Adieux de Mars</i>, et plusieurs opéras et ballets.</p>
+
+<p>En 1735, lorsqu'on joua <i>les Adieux de Mars</i>, un
+ordre de la Cour fit supprimer les vers qu'on va lire,
+vers que Mars disait à Vulcain en lui commandant
+un bouclier:</p>
+
+<p class="verse">Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie<br />
+Expirante aux genoux d'un maître impérieux:<br />
+Vers les climats français qu'elle tourne les yeux;<br />
+Qu'un soleil bienfaisant la rappelle à la vie.<br />
+Que de ses protecteurs les bataillons nombreux<br />
+Conduits par le secret, la prudence et l'audace,<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span><br />
+<span class="i2">Malgré des montagnes de glace,</span><br />
+Volent à son secours et reçoivent ses v&oelig;ux.<br />
+Qu'elle ouvre à son aspect ses villes consternées,<br />
+Et bénisse le jour qui vit nos étendards<br />
+Briser, franchir les eaux par l'hiver enchaînées,<br />
+Et du sommet glacé des Alpes étonnées,<br />
+Du superbe Germain effrayer les regards.<br />
+Que bientôt l'Eridan, témoin de tant de gloire,<br />
+D'un peuple redoutable admire les exploits;<br />
+Et que les flots soumis à de nouvelles lois<br />
+Reconnaissent la France en voyant la victoire.<br />
+<span class="i2">Portez ailleurs vos yeux surpris,</span><br />
+Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits;<br />
+<span class="i2">Peignez la fière Germanie;</span><br />
+Aux armes du vainqueur à son tour asservie;<br />
+Que du Rhin mutiné le dieu présomptueux<br />
+Répande loin des bords ses flots impétueux;<br />
+Qu'aussitôt à sa voix les vents et les nuages<br />
+Excitent dans les airs la foudre et les orages;<br />
+Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards,<br />
+Dans le noble désir de venger la patrie,<br />
+Malgré l'airain en feu, tonnant de toutes parts,<br />
+Des bataillons français l'invincible furie,<br />
+Braver des éléments la force réunie.<br />
+Le fleuve consterné murmurer sur ses bords<br />
+Du malheureux succès de ses faibles efforts.<br />
+Les murs et les remparts tomber réduits en poudre,<br />
+Et l'aigle en frémissant abandonner la foudre.</p>
+
+<p>Ces vers ne furent ni déclamés ni imprimés.</p>
+
+<p>L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi
+les contemporains de Voltaire, fut <span class="smcap">Lamotte-Houdard</span>,
+qui débuta au théâtre par la tragédie des <i>Machabées</i>,
+en 1721. Né à Paris, en 1674, fils d'un riche marchand
+chapelier, cet auteur essaya de la carrière du
+barreau; puis, entraîné par son goût pour la poësie
+et pour le théâtre, il se livra à la carrière dramatique,
+<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
+dans laquelle il eut quelques succès et où il marqua
+surtout par son originalité. Fort jeune encore, il s'était
+retiré à la Trappe. L'abbé de Rancé, le trouvant
+trop faible pour soutenir les austérités de la règle, le
+renvoya au bout de trois mois. Jetant alors le froc
+aux orties, Lamotte travailla pour l'Opéra, et c'est le
+genre qu'il a le mieux réussi.</p>
+
+<p>A quarante ans il était aveugle. Après avoir passé
+la première partie de son existence à faire des vers,
+il essaya pendant la seconde de décrier ce genre de
+littérature, comparant les plus grands versificateurs
+à d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des
+graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir
+d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue.
+Pour populariser ses idées; il fit un <i>&OElig;dipe</i> en prose,
+le mettant en parallèle avec son <i>&OElig;dipe</i> en vers. Ces
+tentatives absurdes donnèrent naissance à une foule
+d'épigrammes dont il se consolait en philosophe. Son
+esprit, son aménité, sa conversation pleine d'une
+douce gaieté, son caractère bienveillant, le firent
+rechercher et entourer jusqu'à ses derniers jours.
+On ne connaît pas de lui la moindre satire, pas la
+plus légère épigramme.</p>
+
+<p>La scène dramatique lui doit quatre tragédies,
+parmi lesquelles celle des <i>Machabées</i>, en 1721, qui
+fut assez remarquable pour être imputée à Racine.
+L'auteur ayant gardé l'incognito, on prétendit pendant
+quelques jours que <i>les Machabées</i> étaient une &oelig;uvre
+posthume du grand poëte. C'est dans cette pièce
+que le fameux Baron, âgé de près de quatre-vingts
+ans, parut en Misaël. Le parterre garda assez bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
+son sang-froid, en voyant son cher artiste octogénaire
+affublé d'un rôle de jeune amoureux; mais,
+quand Antiochus, faisant arrêter les deux amants,
+prononça ces deux vers:</p>
+
+<p class="verse">Gardes, conduisez-les dans cet appartement,<br />
+Et qu'ils y soient, tous deux, gardés séparément.</p>
+
+<p>le mot <i>séparément</i> réveilla une idée folle dans quelques
+têtes, et le rire qu'elle excita faillit nuire à l'ouvrage.</p>
+
+<p><i>Romulus</i>, seconde tragédie de Lamotte, fut très-bien
+reçue du public en 1722. A cette pièce remonte
+l'usage de donner une comédie après les pièces nouvelles.
+Jusqu'alors les pièces nouvelles avaient été
+jouées seules, on n'y joignait les petites pièces qu'après
+les dix ou douze premières représentations, ce
+qui laissait à penser que la vogue commençait à
+s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comédie avec
+son <i>Romulus</i>, et l'exemple fut suivi par les autres
+auteurs dramatiques. On fit plusieurs parodies de
+<i>Romulus</i>, une seule réussit au théâtre des Marionnettes
+de la foire Saint-Germain. Elle était, dans le
+principe, destinée à l'Opéra-Comique. Le Sage et
+Fuzelier l'avaient composée pour ce théâtre; mais
+les acteurs ayant reçu défense de <i>parler</i> ni de <i>chanter</i>,
+ils furent contraints de la donner aux artistes en
+bois de M. Brioché.</p>
+
+<p>La troisième tragédie de Lamotte, <i>Inès de Castro</i>,
+représentée en 1723, fut fabriquée, dit-on, d'une
+façon singulière. On prétend que l'auteur commença
+<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
+par faire une composition dans laquelle il avait aggloméré
+toutes les passions qui, toujours, ont produit
+le plus d'effet au théâtre, qu'ensuite il avait prié plusieurs
+de ses amis de lui trouver un sujet historique
+auquel on pût adapter tout ce salmigondis. On ne put
+lui fournir qu'<i>Inès de Castro</i>.</p>
+
+<p>Deux enfants paraissent dans cette tragédie. Cela
+fut trouvé fort ridicule par le parterre. On prétend
+que mademoiselle Duclos, qui jouait Inès, s'arrèta
+pour dire avec indignation: Ris donc, sot parterre,
+à l'endroit le plus beau. Elle reprit son rôle, on applaudit,
+les enfants furent acceptés et la pièce réussit.
+<i>Inès de Castro</i> se soutint longtemps au théâtre, et
+toujours avec le même succès. Les critiques n'étaient
+cependant pas épargnées. Il en pleuvait de toute part.
+Un jour, Lamotte était au café Procope dans un cercle
+de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient
+des gorges chaudes sur sa tragédie. Lamotte
+les écouta longtemps, et quand ils eurent terminé
+leurs plaisanteries, il se leva en disant à un de ses
+amis:&mdash;Allons donc nous ennuyer à la <i>soixante-douzième
+représentation</i> de cette mauvaise pièce.</p>
+
+<p>Voici une spirituelle parodie d'<i>Inès</i>:</p>
+
+<p class="verse">Combien, dans cette <i>Inès</i> que l'on admire tant,<br />
+<span class="i1">Trouvez-vous d'acteurs inutiles?</span><br />
+&mdash;J'en trouve dix.&mdash;Quoi! dix? C'en est trop!&mdash;Tout autant;<br />
+&mdash;Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.<br />
+<span class="i2">&mdash;De quel usage est don Fernand?</span><br />
+&mdash;A vous dire le vrai, ce muet confident<br />
+<span class="i2">Pourrait rester dans la coulisse.</span><br />
+&mdash;Que sert l'ambassadeur?&mdash;Sans lui faire injustice,<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span><br />
+On pourrait se passer de son froid compliment.<br />
+&mdash;En voilà déjà deux; passons donc plus avant.<br />
+A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique?<br />
+&mdash;L'un est un faux amant, l'autre un faux politique.<br />
+<span class="i2">&mdash;Et les deux Grands de Portugal?</span><br />
+&mdash;Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.<br />
+&mdash;Parlons des deux enfants et de la gouvernante;<br />
+Qu'en dites-vous?&mdash;La scène est fort intéressante;<br />
+Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.<br />
+&mdash;Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.<br />
+&mdash;Ce dixième à trouver sera plus difficile.<br />
+&mdash;Et Constance, à la pièce est-elle plus utile?<br />
+<span class="i2">&mdash;On sait fort peu ce qu'elle y fait.</span><br />
+Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.&mdash;C'est le laid,<br />
+<span class="i2">Fût-on cent fois plus idolâtre</span><br />
+<span class="i2">Des ornements ambitieux.</span><br />
+Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux,<br />
+<span class="i2">N'entendit jamais le théâtre;</span><br />
+Et c'est bien insulter au goût des spectateurs,<br />
+<span class="i2">De leur offrir quatorze acteurs</span><br />
+Que Corneille ou Racine auraient réduits à quatre.</p>
+
+<p><i>&OElig;dipe</i>, quatrième tragédie de Lamotte, fut composée
+par son auteur d'abord en <i>vers</i>, et jouée en
+1726, sans succès, puis en <i>prose</i>, mais sans être représentée.
+Une polémique, fort polie du reste et des
+plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire
+à propos du projet d'introduire au théâtre des
+tragédies en prose. Lamotte n'était en cela que l'imitateur
+de La Serre, qui avant lui avait donné la
+tragédie de <i>Thomas Morus</i>, et de d'<i>Aubignac</i>, qui
+avait donné celle de <i>Zénobie</i>, toutes deux en prose.</p>
+
+<p>Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine,
+<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>
+ne manquait cependant pas de mérite. Il a essayé de
+tous les genres: le sublime dans <i>les Machabées</i>,
+l'héroïque dans <i>Romulus</i>, le pathétique dans Inès, et
+le simple dans <i>&OElig;dipe</i>; mais où il a le mieux réussi,
+c'est dans le genre lyrique. Il a fait seize opéras et
+huit comédies, dont une, <i>le Magnifigue</i>, est longtemps
+restée à la scène. Comme auteur lyrique, Quinault est
+le seul qui le surpassa.</p>
+
+<p>Au commencement du dix-huitième siècle (1701),
+naquit à Meaux un homme qui marqua au théâtre et
+comme acteur et comme auteur, <span class="smcap">Jean Sauvé</span>, plus
+connu sous le nom de <span class="smcap">La Noue</span>. Il fit une partie de
+ses études sous la protection d'un cardinal, et vint
+les achever à Paris, au collége d'Harcourt. Homme
+d'esprit et de moyens, bien doué par la nature, il
+céda à son goût pour le théâtre et se fit comédien.
+Il débuta à Lyon dans les premiers rôles, n'étant encore
+âgé que de vingt ans. Il y fut parfaitement bien
+accueilli, et ne cessa jamais de l'être sur les différents
+théâtres où il parut.</p>
+
+<p>De Lyon il se rendit à Strasbourg. Les mêmes succès
+l'y attendaient. Il y débuta dans un autre genre.
+Il donna pour son coup d'essai <i>les Deux Bals</i>, amusement
+comique où l'on trouve de l'esprit et de la
+gaieté. Plusieurs grands personnages l'engagèrent à
+venir à Paris; il suivit le conseil et s'y fit connaître
+très-avantageusement l'année suivante en y composant
+et jouant <i>le Retour de Mars</i>, qui eut le plus
+grand succès. Tout dans ce petit drame est fin, vif,
+léger et spirituel. C'est une des plus jolies pièces épisodiques
+du répertoire de cette époque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
+Les comédiens italiens désiraient que son auteur
+entrât parmi eux; le duc de la Trémouille l'en pressait;
+mais La Noue avait d'autres vues. Il organisait
+une troupe de comédiens pour le théâtre de Rouen,
+en société avec mademoiselle Gauthier, qui en avait
+le privilége. Cette troupe resta cinq ans dans la capitale
+de la Normandie. Pendant ce temps, La Noue
+fit représenter à Paris sa tragédie de <i>Mahomet II</i>,
+qu'il avait composée à Strasbourg. Elle eut un joli
+succès, on la compte même parmi le nombre des pièces
+qui restèrent longtemps au théâtre.</p>
+
+<p>En couronnant son auteur, le public de Paris eût
+voulu jouir de tous ses autres talents; mais, demandé
+par le roi de Prusse, La Noue fit ses dispositions pour
+passer à Berlin. On lui promettait des avantages importants.
+Ce fut néanmoins ce projet qui causa sa
+ruine. La guerre qui survint en empêcha l'exécution,
+et il fallut que le pauvre comédien-auteur payât et
+congédiât, à ses dépens, la troupe qui devait le suivre.
+Alors il prit le parti de revenir à Paris. Il débuta
+à Fontainebleau, en 1742, par le <i>Comte d'Essex</i>.
+L'intelligence et le naturel de son jeu y furent goûtés.
+La reine dit elle-même qu'elle le recevait. Il fut en
+effet admis le lendemain et avec distinction. Le public
+de Paris ne se croit pas toujours obligé de souscrire,
+en matière de goût, aux décisions de la Cour;
+mais, dans cette occasion, la Cour et le public furent
+d'accord.</p>
+
+<p>Bientôt même la Cour fournit à La Noue l'occasion
+de lui plaire dans un autre genre. On le chargea de
+composer pour les fêtes du mariage de Monseigneur
+<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
+le Dauphin, la comédie-ballet de <i>Zélisca</i>. C'était entrer
+en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le
+même temps et pour le même sujet, écrivit <i>la Princesse
+de Navarre</i>. Il est rare que des ouvrages de
+circonstance et de commande aient le mérite de ceux
+que le génie entreprend à loisir et à son choix; cependant
+la petite comédie de <i>Zélisca</i>, ingénieuse par
+le fond, agréable dans ses détails, spirituellement
+écrite et composée, fut fort appréciée. L'idée de deux
+rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de
+l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, établit
+un contraste qui ne pouvait manquer de produire
+de l'effet à la scène. Cette pièce et ses divertissements
+firent un plaisir universel, le Roi lui-même fit connaître
+sa satisfaction à l'auteur; il le lui dit de sa propre
+bouche.</p>
+
+<p>Il y avait alors à la Cour ce qu'on appelait <i>les spectacles
+des Petits appartements</i>; La Noue en fut nommé
+le répétiteur, avec mille livres de pension. Il fut particulièrement
+redevable de cette faveur au maréchal
+de Luxembourg. Le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup,
+lui donna également la direction de son théâtre
+de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>En 1756, La Noue couronna sa réputation dramatique
+par une comédie en cinq actes et en vers. C'est
+<i>la Coquette corrigée</i>. Ce fut la dernière production de
+l'auteur, du moins la dernière qu'il mit au théâtre.
+Il songea même à renoncer à la scène comme acteur.
+Sa santé, fort affaiblie, en était la principale cause.
+Il n'avait jamais été robuste, le double travail de la
+scène et du cabinet commençait à épuiser ses forces.
+<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+Il se proposait d'achever à loisir les différents ouvrages
+dont il avait déjà préparé les canevas; la mort
+ne lui en laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres
+le 15 novembre 1761. Il venait d'atteindre soixante
+ans.</p>
+
+<p>Outre les pièces dont nous venons de parler, on
+trouve dans son répertoire une comédie intitulée
+<i>l'Obstinée</i>. Elle n'a paru sur aucun theâtre; cependant
+elle offre plusieurs scènes d'un bon comique.
+On peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas
+de quelques tragédies qui furent trouvés dans ses
+papiers. Le sujet de l'une est <i>la Mort de Cléomène</i>, le
+sujet de l'autre, <i>la Mort de Thraséas</i>. On doit d'autant
+plus les regretter que, dégagé pour toujours des
+travaux de l'acteur, il aurait pu se livrer utilement à
+ceux du poëte. Ses ouvrages décèlent un génie flexible.
+Il avait le goût sûr, le style propre au sujet qu'il
+traitait et de l'aptitude à écrire pour tous les genres.
+Auteur et acteur il avait du mérite. Dans l'exercice
+de ces deux professions, il montra du tact et du talent.
+La nature avait peu fait pour lui. Il était fort
+laid, il n'avait qu'un faible organe; mais l'intelligence
+et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous
+les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait
+les m&oelig;urs les plus pures et la plus exacte probité,
+vertus que les plus grands talents ne supposent pas
+toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.</p>
+
+<p class="verse">Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,</p>
+
+<p>disait La Noue, dans <i>l'Époux par supercherie</i>, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span>
+il ne le disait jamais qu'avec de grands applaudissements,
+parce qu'il affectait de l'appliquer à sa figure,
+qui, en effet, n'annonçait rien moins que de la gaîté,
+quoiqu'il sût d'ailleurs très-bien rendre tous les autres
+sentiments de l'âme.</p>
+
+<p class="verse"><span class="i1">On voit en La Noue un acteur</span><br />
+<span class="i1">Qui fait très-bien son personnage;</span><br />
+<span class="i1">A le lire, c'est un auteur</span><br />
+Qui fait encor mieux un ouvrage.</p>
+
+<p>Lorsque La Noue eut fait jouer son <i>Mahomet II</i>,
+Voltaire, qui avait traité le même sujet, lui écrivit:</p>
+
+<p class="verse">Mon cher La Noue, illustre père<br />
+De l'invincible Mahomet,<br />
+Soyez le parrain d'un cadet<br />
+Qui sans vous n'est point fait pour plaire.<br />
+Votre fils fut un conquérant:<br />
+Le mien a l'honneur d'être apôtre,<br />
+Prêtre, filou, dévot, brigand,<br />
+Faites-en l'aumônier du vôtre.</p>
+
+<p>A l'époque où Voltaire faisait voir le jour à <i>&OElig;dipe</i>,
+sa première tragédie, la nature mettait au monde un
+homme qui devait marquer dans la littérature du
+dix-huitième siècle, <span class="smcap">Marmontel</span>, dont les <i>Contes moraux</i>
+ont fourni depuis des sujets de pièces à tous les
+théâtres. Auteur dramatique de mérite, Marmontel a
+donné à la scène française, de 1748 à 1770, une douzaine
+de tragédies, plusieurs comédies et même quelques
+opéras.</p>
+
+<p><i>Denys le Tyran</i>, tragédie jouée en 1748, commença
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
+la réputation de Marmontel, <i>Aristomène</i>
+(1749) eut également un grand succès. Malheureusement
+une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait
+un des principaux rôles, força d'interrompre le
+septième jour les représentations de cette pièce. On
+raconte que son médecin voulut profiter de cette
+circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, à
+abandonner le théâtre, et qu'il répondit par ce vers
+de <i>Catilina</i>:</p>
+
+<p class="verse">N'abusez point, Probus, de l'état où je suis.</p>
+
+<p>La troisième tragédie de Marmontel, <i>Cléopâtre</i>
+(1750), n'eut pas autant de bonheur que ses deux
+aînées. A la fin du cinquième acte, malgré la défense
+faite à cette époque de siffler au théâtre, un coup de
+cet instrument, la terreur des auteurs et des comédiens,
+partit du milieu de la salle. Aussitôt les gardes
+de chercher partout le délinquant; mais en vain, il
+avait su, à la grande joie des spectateurs, se dérober
+à la vindicte de l'autorité. Dans cette tragédie,
+<i>Cléopâtre</i>, selon la tradition historique, prend un aspic
+et l'approche de son sein pour se donner la mort.
+A ce moment, l'aspic de la Comédie-Française sifflait
+avec bruit. Quelqu'un ayant demandé en sortant
+du théâtre à un homme d'esprit ce qu'il pensait de
+la pièce: «Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis
+de l'aspic.»</p>
+
+<p>Marmontel écrivit les <i>librettos</i> de plusieurs opéras,
+entre autres de celui d'<i>Acante et Céphise</i>, dont la
+musique était de Rameau. Représentée en 1751, pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>
+les fêtes du premier mariage du Dauphin, cette pièce
+eut un succès prodigieux. Tout avait été employé,
+du reste, pour qu'il en fût ainsi, mise en scène splendide,
+musique excellente et dépenses considérables.</p>
+
+<p>Au milieu du dix-huitième siècle, vivait à Paris un
+auteur qui a donné plusieurs comédies en collaboration
+avec des hommes de lettres de cette époque et
+deux pièces, une tragédie et une comédie qui firent
+beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scène.
+Cet auteur est <span class="smcap">Portelance</span>, dont la tragédie d'<i>Antipater</i>,
+lue, relue dans vingt salons de Paris, eut parmi
+les gens du grand monde un succès à nul autre pareil.
+La chose était même devenue à la mode, on ne
+parlait que de l'<i>Antipater</i> de M. Portelance. Qui n'avait
+ouï la sublime tragédie de M. Portelance n'avait
+jamais ouï quelque chose de beau, d'incomparable.
+Pour un peu, ont eût porté son auteur en triomphe
+dans les rues de la capitale en criant au miracle. On
+sait ce que valent souvent les engouements de Paris,
+les réputations fausses. <i>Antipater</i> tomba du premier
+coup au Théâtre-Français et jamais ne se releva.</p>
+
+<p>Le même auteur prétendit avoir part à la spirituelle
+comédie des <i>Adieux du goût</i>, qu'il aurait faite
+en collaboration avec M. Patu.</p>
+
+<p>Dorat, ami du précédent auteur et dont le nom a
+acquis une certaine célébrité, fit jouer la comédie de
+<i>Feinte par amour</i>, et bientôt après, de 1760 à 1773,
+les tragédies de <i>Zulica</i>, de <i>Théagène et Chariclée</i>, de
+<i>Régulus</i> et d'<i>Adélaïde de Hongrie</i>.</p>
+
+<p><i>Zulica</i> fut d'abord fort mal accueillie du public;
+l'auteur s'empressa d'y faire d'importantes modifications,
+<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+et cela en fort peu de temps. Les acteurs,
+qui aimaient Dorat, firent un magnifique effort, et, en
+huit jours, la tragédie, presque entièrement renouvelée,
+fut apprise, répétée, jouée et applaudie avec
+fureur. Cela n'empêcha pas la parodie de s'emparer
+de <i>Zulica</i> et d'émettre dans <i>le Procès des ariettes et
+des vaudevilles</i> le jugement ci-dessous:</p>
+
+<p class="verse">Les demandeurs, dans leur requête,<br />
+Ont exposé que <i>Zulica</i>,<br />
+S'est parée des pieds à la tête<br />
+D'ornements pris par-ci, par-là.<br />
+Et quoique l'auteur se fatigue<br />
+Pour se défendre là-dessus,<br />
+Il appert qu'il doit son intrigue<br />
+A <i>Phanazar</i>, à <i>Dardanus</i>.</p>
+
+<p><i>Phanazar</i> était le titre d'une pièce de Morand.</p>
+
+<p><i>Régulus</i>, tragédie parue en 1773, imprimée longtemps
+avant que d'être mise à la scène, eut du succès.
+Chose assez singulière, le même jour, Dorat eut
+deux premières représentations aux Français: <i>Régulus</i>
+et la comédie de <i>Feinte par amour</i>; toutes les
+deux réussirent. Le parterre le demanda avec acharnement;
+mais il ne voulut pas paraître. Cette exhibition
+des auteurs était devenue une corvée des plus
+désobligeantes, car ils étaient quelquefois exposés
+aux lazzis du parterre, qui ne se gênait pas plus alors
+que ne se gênent de nos jours les <i>titis</i> des petits
+théâtres du boulevard.</p>
+
+<p>Malgré le succès de <i>Régulus</i> et de <i>Feinte par
+amour</i>, on fit sur ces deux pièces ces quatre vers:</p>
+
+<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>
+Dorat, qui veut tout effleurer,<br />
+Transporté d'un double délire,<br />
+Voulut faire rire et pleurer,<br />
+Et ne fit ni pleurer ni rire.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle
+épigramme fit rire Dorat.</p>
+
+<p><span class="smcap">Lemierre</span>, un des bons auteurs des règnes de
+Louis XV et Louis XVI, fit représenter plusieurs tragédies
+dans lesquelles on trouve de fort beaux vers,
+de belles pensées et de belles scènes. De 1758 à 1766,
+il donna aux Français les tragédies de <i>Hypermestre</i>
+(1758), de <i>Tirtée</i> (1761), d'<i>Idoménée</i> (1764),
+de <i>Guillaume Tell</i> (1766) et celles d'<i>Artaxercès et
+de la Veuve du Malabar</i>. Il composa aussi un drame
+tiré de l'histoire de Hollande, <i>Barnwell</i>, que l'ambassadeur
+du pays empêcha de jouer, en faisant des
+représentations à la Cour.</p>
+
+<p>A la tragédie d'<i>Idoménée</i> se rattache une aventure
+assez plaisante; à celle de <i>Guillaume Tell</i>, un joli
+mot.</p>
+
+<p>Les trois premiers actes d'<i>Idoménée</i> avaient été
+applaudis, et tout allait bien, lorsque le grand-prêtre
+et la peste, arrivant au quatrième, refroidissent les
+spectateurs. On avait affiché cette pièce <i>Idoménée</i>
+par un Y. La célèbre Clairon se plaignit de cette faute
+et s'en prit à l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur.
+Ce dernier, mandé à la barre du tribunal
+des comédiens, s'excuse de son mieux, disant que
+c'est le <i>semainier</i> qui lui a dit d'afficher par un Y.&mdash;C'est
+impossible, s'écrie la Clairon, il n'y a point
+de <i>comédien</i> (de nos jours elle eût dit d'artiste) parmi
+<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
+nous qui ne sache <i>orthographer</i>.&mdash;Pardon, pardon,
+Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il faudrait dire,
+pour bien faire, <i>orthographier</i>.</p>
+
+<p>Après quelques représentations, <i>Guillaume Tell</i>,
+qui avait été fort apprécié par les Suisses alors à
+Paris, n'eut plus le privilège d'attirer grand monde
+au théâtre; seuls, les enfants des montagnes de
+l'Helvétie restèrent fidèles à leur héros. La belle
+et spirituelle Arnoult étant venue au théâtre, dit en
+plongeant ses regards dans la salle: «Décidément,
+point d'argent point de Suisses est un faux proverbe:
+ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez
+plutôt?»</p>
+
+<p>Jusqu'au moment où parut <span class="smcap">M. de Belloy</span>, les auteurs
+tragiques s'étaient cru obligés de ne choisir
+leurs sujets dramatiques que dans les histoires
+ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient
+tenté de puiser dans l'histoire de France, si fertile
+cependant en héroïques actions. Ni Corneille, ni Racine,
+ni Crébillon, ni Voltaire n'avaient pensé à consacrer
+leurs veilles à la gloire de la patrie. M. de
+Belloy, après s'être essayé à la scène par les deux
+pièces de <i>Titus</i> et de <i>Zelmire</i>, ne voulut plus puiser
+ailleurs que dans les glorieuses annales de la
+France. M. de Belloy mérite donc le beau titre de
+poëte national.</p>
+
+<p>Son premier pas dans la carrière dramatique ne
+fut pas heureux. Son <i>Titus</i>, joué en 1759, n'eut
+qu'une représentation, ce qui fit mettre dans une parodie
+ce vers fort spirituel:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span></p>
+
+<p class="verse">Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.</p>
+
+<p>Après <i>Zelmire</i>, représentée en 1762, et qui fut un
+peu mieux accueillie que l'infortuné <i>Titus</i>, de Belloy
+composa son <i>Siége de Calais</i>, qu'il donna en
+1765. Cette belle tragédie est un des événements
+remarquables qui font époque dans l'histoire de
+l'ancien théâtre. Le roi Louis XV donna ordre de la
+faire représenter gratis, afin que le peuple de Paris
+pût y venir puiser des idées grandes, généreuses et
+patriotiques.</p>
+
+<p>Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler
+des représentations <i>gratis</i>, on nous permettra de
+donner ici un historique rapide de ce genre de
+plaisir si apprécié par le public parisien.</p>
+
+<p>Les représentations théâtrales gratis pour le peuple
+de Paris datent de la fin du dix-septième siècle. L'initiative
+première en est due aux administrations des
+théâtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les divers
+gouvernements, profitèrent de l'idée et accordèrent
+des gratifications pour subvenir aux frais occasionnés
+par ces représentations.</p>
+
+<p>Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de
+Bourgogne, que le peuple de Paris fut appelé, pour la
+première fois, à jouir de ce privilége. A cette époque,
+la capitale et la France entière étaient dans la
+joie: un héritier présomptif du trône venait de naître.</p>
+
+<p>Le célèbre Lully, directeur de l'Opéra, et qui devait
+toute sa fortune au grand roi Louis XIV, ne resta
+pas en arrière dans cette circonstance. Il voulut que
+l'opéra de <i>Persée</i>, dont les paroles étaient de Quinault
+<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
+et la musique de lui, fût choisi pour la représentation
+tout exceptionnelle qu'il allait donner au
+public.</p>
+
+<p>Ce tragi-opéra était alors fort en vogue dans le
+monde de la cour et des grands seigneurs. Il avait
+été représenté devant le roi. Le Dauphin et Leurs Altesses
+Royales avaient honoré la première représentation
+de leur présence. Enfin, chose qui était dans
+les m&oelig;urs de cette époque et qui semblerait bien
+singulière aujourd'hui, un jeune prince avait dansé
+seul sur le théâtre une très-belle <i>entrée de ballet</i>
+(comme on disait alors). Il y avait montré une grâce
+merveilleuse. Il avait paru sur la scène masqué, selon
+la coutume, et magnifiquement vêtu, tenant l'emploi
+d'un des principaux maîtres.</p>
+
+<p>Cet opéra de <i>Persée</i> agitait, depuis son apparition
+sur le théâtre lyrique, tous les beaux-esprits du temps.
+La question qu'il avait soulevée était grave. On commentait
+les sentiments de Phinée, les uns approuvant,
+les autres blâmant ces vers de la pièce:</p>
+
+<p class="verse">L'amour meurt dans mon c&oelig;ur; la rage lui succède;<br />
+<span class="i2">J'aime mieux voir un monstre affreux</span><br />
+<span class="i2">Dévorer l'ingrate Andromède,</span><br />
+Que la voir dans les bras de mon rival heureux.</p>
+
+<p>Les <i>Mercures</i> de l'époque étaient remplis de questions,
+de réponses, de discussions en vers, en prose,
+et même en <i>galimatias</i>, comme eût dit Boileau.
+Un poëte bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:</p>
+
+<p class="verse"><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>
+Voilà ce que Phinée a dit dans sa colère,<br />
+<span class="i2">Et ce que tout autre aurait dit.</span><br />
+Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit<br />
+Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire;<br />
+<span class="i2">Et sans crainte d'en user mal,</span><br />
+Peut voir avec plaisir périr une infidelle;<br />
+Ce n'est pas que cela se doive à cause d'elle,<br />
+Mais seulement pour faire enrager son rival!</p>
+
+<p>La représentation <i>gratis</i> donnée à l'occasion de la
+naissance du Dauphin, fut accueillie avec transport
+par les Parisiens. Ils ne s'évertuèrent nullement à
+commenter les paroles de Phinée, et ne s'inquiétèrent
+pas de décider s'il avait tort de vouloir faire <i>manger</i>
+son amante infidèle par le monstre pour jouer pièce
+au rival, mais ils admirèrent avec beaucoup de tact
+et d'intelligence les endroits les plus remarquables
+de la délicieuse musique de Lully, et ils furent vivement
+impressionnés des décors magnifiques, des machines
+merveilleuses mises en jeu dans la pièce. Du
+reste, Lully avait fait les choses en grand seigneur.
+Un arc de triomphe avait été, par ses ordres et aux
+frais de l'Opéra, élevé à l'entrée de la salle.</p>
+
+<p>Lorsque la représentation fut terminée, cet arc de
+triomphe parut en feu avec un soleil au-dessus et la
+fameuse devise du roi. Le soleil était composé, dit la
+chronique du temps, <i>de plus de mille lumières vives
+sans être couvertes</i>. On tira ensuite plus de <i>soixante
+fusées</i> les unes après les autres, et l'on fit couler jusqu'à
+minuit une fontaine de vin. Que diraient Lully
+et les Parisiens de 1682, s'ils revenaient tout à coup
+dans la bonne ville de Napoléon III, un 15 août?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
+L'usage des représentations gratuites fut adopté à
+partir de cette époque, mais les théâtres n'eurent
+plus à en supporter les frais; le gouvernement ou la
+ville de Paris leur accordèrent des subventions pour
+les indemniser.</p>
+
+<p>En 1744, un événement qui fut considéré comme
+un grand bonheur public, la convalescence du roi,
+porta les acteurs du Théâtre-Italien à donner deux
+magnifiques représentations gratuites, à quelques
+jours d'intervalle. La première, qui eut lieu après le
+<i>Te Deum</i> chanté en actions de grâces, se composa
+de <i>l'Illumination</i>, de <i>la Noce de village</i> et des <i>Fêtes
+sincères</i>, trois petites pièces en un acte, avec divertissement,
+composées pour la circonstance par Panard.
+L'une de ces pièces, <i>les Fêtes sincères</i>, fut,
+plus tard, représentée devant la Cour. C'est dans
+cette comédie, dédiée à la reine, que, pour la première
+fois, Louis XV reçut le nom de <i>Bien-Aimé</i>.</p>
+
+<p>Ce fut donc Panard qui donna à ce prince un surnom
+que la France entière adopta alors avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Quelques jours après la représentation dont nous
+venons de parler, le Théâtre-Italien en donna une
+autre gratuite, composée des <i>Paysans de qualité</i>, du
+<i>Fleuve d'oubli</i> et d'<i>Arlequin toujours Arlequin</i>.</p>
+
+<p>Ces trois jolies pièces furent accueillies avec transport
+par le public, auquel on ménageait encore une
+autre surprise. Les comédiens avaient fait illuminer
+la façade du théâtre et placer sur le balcon plusieurs
+pièces d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler
+toute la nuit, en réjouissance de l'heureux rétablissement
+<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
+du monarque. Sur le même balcon, après
+la représentation, et pendant toute la soirée, l'excellent
+orchestre de la Comédie-Italienne fit danser le
+peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration
+générale, ce fut une décoration pompeuse qui
+embrassait toute la façade du théâtre, ou si l'on veut
+de l'<i>hôtel</i> de messieurs les Comédiens du Roi, comme
+on disait alors. Cette décoration, qui pourrait paraître
+bien mesquine aujourd'hui, consistait en une
+vaste toile à la détrempe représentant le temple d'Isis,
+de forme circulaire, surmonté par un arc-en-ciel
+sur le point le plus élevé duquel on voyait la
+déesse répandant la rosée pour féconder la terre.
+Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle
+étaient placées trois pyramides lumineuses.
+Enfin, au milieu du temple tout illuminé, était le
+portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec
+ses symboles ordinaires et cette inscription:</p>
+
+<p class="verse"><i>Post nubila Ph&oelig;bus.</i></p>
+
+<p>Cette décoration, qui avait cinquante-deux pieds
+de hauteur sur cinquante de largeur, avait été dessinée
+et peinte par deux Italiens, décorateurs ordinaires
+du théâtre. Elle excita une vive curiosité et
+produisit une admiration universelle; jamais encore
+on n'avait rien vu d'aussi beau dans ce genre.</p>
+
+<p>En 1753, un siècle après le premier spectacle
+gratis, le Théâtre-Français reçut ordre de la Cour
+de donner une représentation extraordinaire au peuple
+de Paris, et voici à quelle occasion. M. de Belloy
+<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
+avait fait pour la scène sa belle et patriotique tragédie
+du <i>Siége de Calais</i>, cette tragédie, la première
+dans laquelle l'histoire nationale n'est pas sottement
+travestie. Cette belle tragédie, disons-nous, produisit
+une immense sensation, surtout à la Cour, où elle
+avait été accueillie avec une sorte d'enthousiasme.
+Le roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois;
+l'auteur leur avait été présenté, et le vieux et brave
+maréchal de Brissac, gouverneur de Paris, s'était
+écrié après avoir entendu les vers de M. de Belloy:
+«<i>Cette pièce est le brandevin de l'honneur.</i>»</p>
+
+<p>On racontait même que dans un moment d'enthousiasme,
+le brave maréchal avait dit à Brizard,
+l'acteur chargé du principal rôle: «Mon cher Brizard,
+tu peux être malade quand tu voudras, je jouerai
+ton rôle.»</p>
+
+<p>Le roi, jugeant qu'une tragédie où étaient exprimés
+des sentiments d'amour national, ne pouvait
+qu'être utile pour développer le patriotisme des
+masses, voulut que cette peinture des vertus de nos
+ancêtres fût offerte au peuple de sa bonne ville. En
+conséquence, le Théâtre-Français ouvrit ses portes à
+deux battants. On remarqua avec joie, mais non sans
+une certaine surprise, que le <i>populaire</i> applaudissait
+précisément les passages, les vers qui avaient été
+également applaudis par la Cour et qui avaient enlevé
+les suffrages des connaisseurs. Preuve certaine
+qu'en France les sentiments nobles, les paroles élevées,
+les beaux vers ont un écho dans le c&oelig;ur du
+citoyen, à quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque,
+on l'a faite bien souvent depuis, et l'on assure
+<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>
+que nos grands artistes lyriques, tragiques ou
+comiques préfèrent une salle composée d'hommes
+et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids
+devant leurs efforts, à ce public d'élite des premières
+représentations qui applaudit ou murmure sourdement
+du bout des lèvres ou du bout de la canne,
+systématiquement et en résistant à tout entraînement.</p>
+
+<p>A cette représentation du <i>Siége de Calais</i>, les
+spectateurs demandèrent à grands cris: <i>Monsieur
+l'auteur!</i> De Belloy parut, et aussitôt sa présence
+fut accueillie par un immense cri de: <i>Vive le roi et
+monsieur de Belloy!</i></p>
+
+<p>Il serait impossible de rapporter tous les bons
+mots, vrais cris du c&oelig;ur, échappés à ce peuple si vivement
+ému; mais nous citerons celui d'un des <i>titis</i>
+du dix-huitième siècle, disant tout haut, en montrant
+l'acteur qui jouait le rôle d'Eustache de Saint-Pierre:
+«Ce brave bourgeois de Calais, il avait l'âme d'un
+bourgeois de Paris.»</p>
+
+<p>La noble idée, exprimée si simplement et avec
+tant de franchise par l'enfant du peuple de Paris, fut
+relevée à Calais. Les habitants de cette ville en furent
+frappés, et ils décidèrent que M. de Belloy serait
+leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'âme
+d'Eustache était digne d'être admis au nombre de
+ses successeurs. Tous pensèrent que la plus belle récompense
+qui pût être offerte à un homme auquel la
+ville de Calais était redevable de ce souvenir de gloire
+nationale, c'était d'être associé à cette gloire par l'adoption
+même de la cité. En conséquence, des lettres
+<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>
+de citoyen de Calais furent envoyées à l'auteur de la
+tragédie, dans une boîte en or sur laquelle on grava
+les armes de la ville, entourées, d'un côté, par une
+branche de laurier; d'un autre, par une branche de
+chêne avec cette inscription: <i>Lauream tulit, civicam
+recipit.</i>»</p>
+
+<p>En outre, la ville de Calais fit exécuter le portrait
+en pied de M. de Belloy, et ce portrait fut placé
+dans l'hôtel de ville parmi ceux des bienfaiteurs de
+cette généreuse et noble cité.</p>
+
+<p>La première République ordonna quatre représentations
+gratuites par an pour le peuple, et on lit dans
+le <i>Moniteur</i> de 1794 une décision qui met une somme
+de cent mille francs à la disposition du ministre de
+l'intérieur, pour être répartie entre les vingt théâtres
+de Paris, selon leur importance, en compensation
+des quatre représentations que chacun de ces
+théâtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le
+jour de la fête du chef de l'État qui a été adopté
+pour ces spectacles <i>gratuits</i>, auxquels le populaire se
+porte avec un avide empressement.</p>
+
+<p><i>Le Siége de Calais</i> produisit l'émotion la plus profonde,
+la plus générale et la plus utile, non-seulement
+à Paris mais dans la province, où il fut joué, applaudi,
+redemandé. Presque partout on donna des représentations
+gratuites au peuple et aux soldats des garnisons.
+Les colonels en firent distribuer des exemplaires
+dans les casernes et quartiers de leurs troupes. A
+Arras, dans le régiment de la Couronne, on avait fait
+mettre en tête de la tragédie imprimée: <i>Pour inspirer
+aux nouveaux soldats les sentiments des anciens.</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
+L'auteur de cette belle et noble pièce reçut des lettres
+de la France et des pays étrangers. Un caporal
+du régiment de Hainaut lui écrivit au nom des hommes
+de sa compagnie. Le <i>Siége de Calais</i> pénétra
+dans nos colonies grâce au comte d'Estaing, gouverneur
+des possessions françaises. Il fit imprimer à ses
+frais et distribuer gratis le petit volume. Le corps des
+officiers envoya à M. de Belloy un des exemplaires
+avec cette inscription en tête: <i>Première tragédie
+imprimée dans l'Amérique française.</i></p>
+
+<p>Il ne manquait plus à cette tragédie que le suffrage
+des Anglais: et elle l'obtint, car ils estiment notre
+nation. La pièce fut imprimée à Londres en français,
+et depuis elle fut traduite deux fois en anglais. La
+<i>Gazette de Londres</i> en fit le plus grand éloge.</p>
+
+<p>Cette pièce fut la cause innocente d'une affligeante
+singularité, de la retraite de mademoiselle Clairon et
+des torts qu'elle eut envers le public. A la reprise
+que l'on devait donner du <i>Siége de Calais</i>, le 15 avril
+de l'année 1765, pour la rentrée après la quinzaine
+de Pâques, les comédiens affichèrent cette tragédie;
+mais il s'éleva entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades,
+une discussion qui empêcha le spectacle d'avoir
+lieu. Voici à quel propos. Dubois avait un procès
+avec son médecin, qui réclamait des honoraires que
+ce comédien prétendait avoir payés. Dubois demandait
+en justice qu'il fût admis au serment. Le médecin
+avait répondu en faisant imprimer un Mémoire
+dans lequel il prétendait qu'un comédien ne pouvait
+être admis <i>à faire serment, vu sa profession</i>. Les
+camarades de Dubois, piqués de ce que celui-ci
+<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
+avait donné lieu à ce Mémoire insultant, et voulant
+terminer cette affaire désagréable, demandèrent et
+obtinrent le renvoi de leur camarade Dubois. Comme
+il avait un rôle dans la tragédie du <i>Siége de Calais</i>,
+ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle
+Dubois, fille de l'acteur renvoyé, fit de si fortes représentations
+à MM. les gentilshommes de la Chambre,
+qu'elle obtint un sursis et un nouvel ordre portant
+que Dubois jouerait son rôle jusqu'à ce que le
+roi ait prononcé dans cette affaire. L'ordre fut signifié
+aux comédiens quelques heures seulement avant la
+représentation, et ils n'eurent ni le temps ni le pouvoir
+de le faire révoquer. Cependant l'heure du spectacle
+arrive, Le Kain, Molé et Brizard font défaut.
+Mademoiselle Clairon arrive, demande si ses camarades
+sont au théâtre; on lui répond qu'on ne les a
+point vus. Elle les attend, ils ne paraissent pas; alors
+elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui
+n'avaient point de rôle dans le <i>Siége de Calais</i>,
+étaient restés au foyer, fort embarrassés de la manière
+dont ils annonceraient au public que la représentation
+ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils
+savaient que mademoiselle Dubois avait des gens
+dans le parterre disposés à mal accueillir tous les
+comédiens français. Enfin, un d'entre eux se décide,
+il s'avance bravement au bord du théâtre, et dit
+d'une voix tremblante: «Messieurs, nous sommes
+au désespoir...» Il est interrompu. Une voix du parterre
+lui crie: «Point de désespoir, le <i>Siége de Calais</i>!»
+Toute la salle répète en ch&oelig;ur: «<i>Calais,
+Calais!</i>» L'orateur veut reprendre sa petite harangue,
+<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
+vingt fois il la commence, vingt fois les mêmes
+cris redoublent avec plus de fureur, accompagnés
+de sifflets. Il vient pourtant à bout de faire entendre
+qu'il leur est impossible de donner le <i>Siège de Calais</i>,
+qu'ils vont donner une représentation du <i>Joueur</i>,
+ou bien que l'on va rendre l'argent, puis il se retire.</p>
+
+<p>Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre,
+l'amphithéâtre, les loges même se joignent au
+parterre, pour demander à grands cris: <i>Calais, Calais,
+Calais!</i> Un quart d'heure après, et au milieu
+de ce bruit infernal, qui continue toujours, Préville
+paraît, et se jette, en robe de chambre, dans un fauteuil,
+pour commencer la première scène du <i>Joueur</i>.
+Ce comédien, l'idole du public, qui n'a jamais paru
+que pour en recevoir des applaudissements, en est
+mal accueilli. On crie; les injures pleuvent sur
+mademoiselle Clairon. Mille invectives grossières
+sont lancées contre elle, qui ne les méritait pas
+plus que ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal,
+qui dura plus d'une heure, fût devenu, sans
+doute, une scène sanglante, sans la prudence du
+maréchal de Biron, qui préféra laisser la colère du
+public s'user elle-même et s'exhaler en injures contre
+le manque de respect des comédiens, sans faire intervenir
+la troupe. Enfin on rendit l'argent. On avait
+renvoyé les voitures. La moitié des spectateurs fut
+obligée de les attendre; il y avait encore du monde à
+la comédie à dix heures du soir. Le lendemain, le
+ressentiment du public n'était pas calmé, le théâtre
+n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au
+Fort-l'Évêque; Brizard, Molé et Lekain y furent mis
+<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
+deux jours après, on les y détint pendant vingt-quatre
+jours. Au bout de cinq jours, mademoiselle Clairon,
+qui se dit malade, sortit de prison et demeura chez
+elle aux arrêts pendant le reste du temps. Le mercredi
+suivant, à l'ouverture du théâtre, Bellecour
+demanda pardon au public dans un discours rempli
+d'expressions les plus respectueuses.</p>
+
+<p><i>Le Siége de Calais</i>, qu'un événement si bizarre
+avait fait interrompre à la vingtième représentation,
+ne fut remis au théâtre qu'au bout de quatre ans.
+Mais il reparut avec un tel éclat, que le public demanda
+encore l'auteur, chose sans exemple à une reprise.
+Après la dixième représentation, nouvelle interruption,
+nouvel intervalle de quatre années. Enfin,
+en 1773, la Cour ayant désiré revoir la pièce, on en
+donna de suite dix représentations à Paris.</p>
+
+<p>Le Dauphin et la Dauphine, sur qui <i>le Siége de
+Calais</i> avait produit la plus vive impression à Versailles,
+le demandèrent pour le premier jour où ils
+devaient honorer la Comédie-Française de leur présence.
+On ne peut peindre la sensation que cette tragédie
+excita. Tous les c&oelig;urs s'élevaient en ce moment
+vers le prince qui devait être l'infortuné Louis XVI.
+On lui prodiguait les expressions énergiques d'amour,
+de zèle et de fidélité que l'auteur a mises dans
+la bouche des héros de Calais; et l'auguste prince y
+répondait en applaudissant tout ce qui pouvait faire
+allusion à ses sentiments envers le peuple, qui, vingt
+ans plus tard, faisait rouler sa tête sur l'échafaud!...</p>
+
+<p>Ces deux vers:
+<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p>
+
+<p class="verse">Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère,<br />
+Qui, né fils de l'État, en devienne le père.</p>
+
+<p>furent accueillis avec enthousiasme.</p>
+
+<p>De son côté, le Dauphin applaudit ceux-ci:</p>
+
+<p class="verse">Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!<br />
+Pour te faire adorer tu n'as qu'à le vouloir.</p>
+
+<p>Jamais tragédie, dans aucun pays, n'avait offert un
+spectacle aussi noble et aussi touchant. On remarqua
+que le Dauphin et madame la Dauphine saisirent tous
+les traits qui développent la bienfaisance et leur attachement
+pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur
+de leur être présenté après la représentation, et
+il reçut des deux princes, des éloges et des témoignages
+de leur satisfaction, récompense flatteuse et
+que méritait son &oelig;uvre patriotique.</p>
+
+<p class="p4 center"><b>FIN DU PREMIER VOLUME.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p>
+
+<hr class="c5" />
+<div class="footnotes">
+<h2>NOTES</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Jean</i> Allais, ou plutôt <i>Pont</i>-Allais, contemporain et camarade de
+Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: <i>Le Jeu du Prince des sots</i>, était
+bossu et avait de l'esprit. On le recevait chez les grands personnages de
+l'époque, ce qui lui donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal
+contrefait, il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant: «Monseigneur,
+que l'on dise maintenant que deux montagnes ne peuvent se rencontrer?»
+L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez mauvais goût.</p>
+
+<p>Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était dans l'usage
+de les annoncer par les rues et les carrefours, au son du tambourin. Un
+dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de faire battre le tambourin
+près l'église Saint Eustache. Le curé était en chaire. Ses paroissiens sortant
+de l'église pour entendre l'annonce du spectacle, le curé se précipite
+vers l'entrepreneur de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui
+vous a fait si hardi de tambouriner pendant que je prêche?&mdash;Et vous,
+reprend aussitôt <i>Pont-Allais</i>, qui vous a fait si hardi de prêcher quand je
+tambourine?»</p>
+
+<p>Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans les <i>Confrères de la Passion</i>, on doit voir l'origine première de
+la troupe du Théâtre-Français; dans les <i>Enfants Sans-Souci, Clercs de la Bazoche</i>,
+est l'origine première des troupes des théâtres forains, théâtres qui
+engendrèrent plus tard l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le
+drame.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C'est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en prose,
+si nous en exceptons celle de <i>Plutus</i>, traduite d'Aristophane, par Ronsard,
+le père de la poésie française, et représentée en 1539, à Paris, au collége
+de Coquerel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Il est juste de dire, comme nous l'avons prouvé précédemment, qu'il
+eut un prédécesseur, Lazare Baïf.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant l'apparition
+des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait remarquer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Nous devons dire que si l'on attribue généralement la <i>farce</i> de l'<i>Avocat
+Pathelin</i> à Villon, il est quelques auteurs qui prétendent qu'elle fut
+faite par Pierre Blanchet, né à Poitiers, en 1459, et mort dans cette ville,
+en 1519.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Durfé, né à Marseille eu 1567, mourut en 1625.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas confondre
+avec sa <i>Cloreste</i>, il met en scène le berger Philidor et la bergère Éliante.</p>
+
+<p>Philidor ôte le mouchoir d'Éliante en lui disant:</p>
+
+<p class="left5">Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue,
+Cherche la vérité, la voilà toute nue.</p>
+
+<p>Éliante répond:</p>
+
+<p class="left5">&mdash;Que fais-tu, Philidor?<br />
+<span class="i6">&mdash;C'est que je veux au moins</span><br />
+Te convaincre d'erreur avec deux beaux témoins.<br />
+&mdash;Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices<br />
+Je saurai châtier l'auteur et les complices.<br />
+&mdash;Pourquoi les caches-tu?<br />
+<span class="i6">&mdash;Parce que j'ai raison,</span><br />
+Puisqu'ils sont faux témoins, de les mettre en prison.<br />
+&mdash;..... Ta pensée est aimable et gentille,<br />
+Il me semble les voir à travers une grille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voici un exemple frappant de ce que nous avançons: dans sa pastorale
+de <i>Silvie</i>, le berger dit à la bergère:</p>
+
+<p class="left5">O Dieu! soyez témoin que je souffre un martyre<br />
+Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci?</p>
+
+<p>Silvie lui répond:</p>
+
+<p class="left5">Il faut croire plutôt qu'il s'éclate de rire,<br />
+Oyant les sots discours que tu me fais ici.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Mezzetin, nom d'un rôle de la Comédie-Italienne dont le caractère
+est à peu près celui de <i>Scapin</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On en était arrivé à ce point, à la Comédie-Française, que l'on vit
+la célèbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi lesquels le bilboquet
+était alors fort à la mode, jouer à ce jeu dans la pièce de l'<i>Amour vengé</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> C'est seulement on 1686, lors de la représentation du <i>Baron de Fondrières</i>,
+comédie <i>attribuée</i> à Thomas Corneille, que l'usage des sifflets commença
+à se généraliser parmi les spectateurs du parterre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Auteur distingué auquel on doit la première tragédie de <i>Médée</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous avons été
+témoin. Un de nos amis porte à un éditeur en renom un fort joli roman,
+le priant de le lire et de le lui éditer, s'il le trouve digne de l'impression.
+«Volontiers, lui dit l'éditeur, sans même prendre connaissance du titre de
+l'ouvrage; si cela forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes,
+1,500 francs que cela vous coûtera.» Le jeune homme se récrie. Alors,
+avec une franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend:
+«Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il excellent,
+je ne ferais pas les frais de l'édition; mais apportez-moi le <i>factum</i> le plus
+stupide signé d'un des grands noms de la littérature moderne, et je vous
+compte à l'instant 1,500 francs. Votre excellent ouvrage, signé de vous,
+je ne le vendrai pas; la rapsodie signée d'un grand nom, je l'écoulerai de
+suite; c'est comme cela.» A qui la faute? A l'éditeur ou au public?&mdash;Au
+public, selon nous, qui ne mord qu'à l'hameçon de la réclame et du charlatanisme,
+se souciant fort peu du talent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Nous parlerons des opéras de Quinault à l'article où il sera question
+du genre lyrique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Colasse avait fait la musique de l'opéra d'<i>Achille</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Il était de Marseille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Celui de Catilina.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Chaparder</i>, butiner, marauder, verbe qui semble presque avoir obtenu
+ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos braves zouaves
+l'emploient en paroles et en actions.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Personnages muets.</p>
+</div></div>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<p class="center">CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><b>I</b></p>
+
+<div class="blockquote">
+<p class="center">ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.&mdash;LES DEUX PREMIÈRES
+PÉRIODES.&mdash;DE 1402 A 1588.</p>
+
+<p class="ni1>">Origine du théâtre en France.&mdash;Théâtre à Saint-Maur.&mdash;Lettres-patentes
+de 1402.&mdash;Confrères de la Passion.&mdash;Origine du droit
+pour les hôpitaux.&mdash;<i>Les Mystères.</i>&mdash;Analyse d'une de ces pièces.&mdash;Anecdote
+relative au Mystère de la Passion.&mdash;Bon mot
+d'un peintre.&mdash;<i>Les Moralités.</i>&mdash;Origine de la petite pièce.&mdash;Analyse
+d'une moralité.&mdash;Personnages habituels des mystères
+et des moralités.&mdash;Origine de ce dicton, <i>faire le diable à quatre</i>.&mdash;Origine
+du prologue.&mdash;Principaux auteurs des mystères et
+des moralités pendant le quinzième siècle et la moitié du seizième.&mdash;Mystères
+joués dans les églises au treizième siècle.&mdash;Influence
+sur le théâtre, des fêtes données à Isabeau de Bavière en 1385.&mdash;Modifications
+apportées aux représentations par les pièces connues
+sous le nom de <i>Farces</i>.&mdash;<i>Les Sottises.</i>&mdash;Révolution dans
+le théâtre en 1548.&mdash;Édit du Parlement.&mdash;Les Confrères de la
+Passion à l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Transition entre le genre sacré
+et le genre profane, un peu avant 1548.&mdash;Modification du goût en
+France.&mdash;<span class="smcap">Lazare Baïf et Jean de la Taille.</span>&mdash;Principaux
+auteurs et principales compositions dramatiques, de 1548 à 1588.&mdash;<span class="smcap">Jodelle.</span>&mdash;La
+tragédie des anciens remise sur la scène française.&mdash;<i>Cléopâtre</i>,
+<i>Didon</i>.&mdash;Les comédies de Jodelle (de 1552 à
+1558).&mdash;<span class="smcap">Jean de la Rivey.</span>&mdash;Ses comédies.&mdash;Ses innovations.&mdash;Comédie
+des <i>Esprits</i>, représentée en 1576.&mdash;Les Farces.&mdash;<span class="smcap">François
+Villon</span>, auteur de celle de l'<i>Avocat Pathelin</i>.&mdash;Anecdote
+relative à la pièce de la Passion, de Villon.&mdash;Succès de
+l'<i>Avocat Pathelin</i>, au commencement du seizième siècle.<span class="dalign"><a href="#Page_3">3</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>II</b></p>
+
+<p class="center">TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.<br />
+DE 1588 A 1630.</p>
+
+<p class="ni1">Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à 1630.&mdash;Les
+<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
+Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de l'Hôtel de Bourgogne,
+1588.&mdash;La troupe se scinde en deux parties en 1600.&mdash;La
+seconde troupe s'établit au Marais.&mdash;<span class="smcap">Robert Garnier.</span>&mdash;Les
+principales tragédies, de 1568 à 1588.&mdash;Anecdotes relatives
+aux représentations de <i>Bradamante</i> et de <i>Hippolyte</i>.&mdash;<span class="smcap">Alexandre
+Hardy</span>, de 1601 à 1630.&mdash;Sa fécondité.&mdash;Ses principales productions
+dramatiques.&mdash;<i>La Force du sang</i>, et <i>Théagène et Chariclée</i>.&mdash;Prix
+des places aux théâtres.&mdash;Différents usages.&mdash;Entr'actes.&mdash;Ch&oelig;urs.&mdash;Orchestre.&mdash;Droits d'auteur.&mdash;L'art
+dramatique pendant les trente premières années du dix-septième
+siècle.&mdash;<span class="smcap">Nicolas Chrétien</span>, ses pastorales et ses tragédies.&mdash;Celle
+d'<span class="smcap">Alboin</span>.&mdash;<span class="smcap">Raissigner.</span>&mdash;L'<i>Aminte du Tasse</i>.&mdash;Les
+<i>Amours d'Astrée</i>.&mdash;<span class="smcap">Pierre Brinon</span>, auteur de la <i>Calomnie</i> et de
+<i>l'Éphésienne</i>.&mdash;Beaux vers qu'on trouve dans ces deux tragédies.&mdash;Les
+dernières <i>moralités</i>, en 1606 et 1624, de <span class="smcap">Soret</span>.&mdash;Le roman
+de l'<i>Astrée</i>, de <span class="smcap">Durfé</span> et de <span class="smcap">Baro</span>.&mdash;Pastorale de Baro.&mdash;Anecdote
+plaisante relative à celle de <i>Cloreste</i>.&mdash;<span class="smcap">Pierre du
+Ryer.</span>&mdash;Ses &oelig;uvres dramatiques.&mdash;Beaux vers qui s'y rencontrent.&mdash;Sa
+<i>Lucrèce</i>.&mdash;Singulières licences des poëtes de cette
+époque.<span class="dalign"><a href="#Page_25">25</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>III</b></p>
+
+<p class="center">FARCES ET TURLUPINADES.<br />
+DE 1583 A 1634.</p>
+
+<p class="ni">Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand Corneille.&mdash;La
+<i>Sylvie</i>, de <span class="smcap">Mairet</span>, en 1627.&mdash;<i>Le Duc d'Ossonne</i> et <i>Silvanire</i>,
+du même.&mdash;Qualités et défauts de Mairet.&mdash;Les <i>Bergeries</i>,
+de <span class="smcap">Racan</span>, en 1616.&mdash;Les tragédies sacrées de <span class="smcap">Nancel</span>, en 1606.&mdash;<span class="smcap">Scudéry</span>,
+en 1625.&mdash;Sa tragi-comédie de <i>Ligdamon et Lidias</i>.&mdash;Singulière
+préface.&mdash;<span class="smcap">Troterel.</span>&mdash;<span class="smcap">Claude Billard.</span>&mdash;Sa
+tragédie d'<i>Henri IV</i>.&mdash;<span class="smcap">Mainfray.</span>&mdash;Sa tragédie d'<i>Aman</i>.&mdash;<i>Borée.</i>&mdash;<i>La
+Guisade</i>, de Pierre <i>Mathieu</i>.&mdash;<span class="smcap">Boissin de Gatterdon.</span>&mdash;<span class="smcap">Despanney</span>
+et son <i>Adaminte</i>, 1600.&mdash;<span class="smcap">Thullin</span> et <i>Les
+Amours de la Guimbarde</i>, 1629.&mdash;Les <i>Farces</i> remplacées par les
+<i>Turlupinades</i>, en 1583.&mdash;<span class="smcap">Gros-Guillaume</span>, <span class="smcap">Gauthier-Garguille</span>
+et <span class="smcap">Turlupin</span>.&mdash;Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.&mdash;Histoire
+de ce trio.&mdash;Vogue qu'il obtient.&mdash;Plaintes des acteurs
+de l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Le cardinal de Richelieu les fait
+venir.&mdash;Ils jouent devant lui une <i>Turlupinade</i>.&mdash;Le cardinal les
+incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Mort de
+Gros-Guillaume.&mdash;Désespoir des deux autres amis; leur mort.&mdash;Fin
+des turlupinades, en 1634.&mdash;Récit d'une <i>Farce</i> sous Charles
+IX.&mdash;Titre singulier d'une autre farce, en 1558.<span class="dalign"><a href="#Page_43">43</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>
+<b>IV</b></p>
+
+<p class="center">COMÉDIE-FRANÇAISE.&mdash;DE 1600 A 1789.</p>
+
+<p class="ni1">Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en 1600.&mdash;Les
+deux théâtres du Palais-Cardinal.&mdash;Celui du jeu de paume
+de la rue Michel-le-Comte (1633).&mdash;<i>Mélite</i>, première comédie de
+Corneille (1625).&mdash;Rotrou, de 1609 à 1650.&mdash;Caractère de son
+talent.&mdash;Ses compositions dramatiques.&mdash;<i>Les Occasions perdues</i>
+(1631).&mdash;<i>Venceslas</i> (1648).&mdash;Anecdote relative à cette
+tragédie.&mdash;L'acteur Baron.&mdash;<i>Cosroës</i> retouché par M. d'Ussé.&mdash;Emprunt
+fait à Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.&mdash;Transformations
+diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de
+Bourgogne et du Marais, depuis 1600.&mdash;Deux troupes françaises
+à Paris jusqu'en 1641.&mdash;L'<i>illustre</i> théâtre de Molière.&mdash;Troisième
+troupe, celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642,
+sous le nom de troupe de <i>Monsieur</i>.&mdash;Elle devient troupe du <i>Roi</i> en
+1665.&mdash;Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.&mdash;Trois troupes
+françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.&mdash;Fusion de la
+troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de Bourgogne, partie
+dans celle du Marais.&mdash;La troupe du Marais dans la rue Guénégaud.&mdash;Réunion
+des deux troupes françaises, le 21 octobre 1680,
+et formation de la troupe de la Comédie-Française ou troupe <i>du Roi</i>.&mdash;Elle
+est installée d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu
+de Paume de la rue Saint-Germain-des-Prés.&mdash;Ouverture de
+cette salle, le 18 avril 1689.&mdash;Période de 1689 à 1770.&mdash;Lutte
+avec les théâtres forains.&mdash;Anecdotes.&mdash;Dancourt, directeur de
+la Comédie, fait valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient
+divers décrets contre les théâtres forains (1710).&mdash;Règlement
+du 18 juin 1757.&mdash;La Comédie-Française, de 1770 à 1782,
+aux Tuileries.&mdash;De 1782 à 1799 à l'Odéon.&mdash;Depuis 1799, à la
+salle de Richelieu.&mdash;Modifications dans le costume théâtral.&mdash;Réflexions.&mdash;Suppression
+des banquettes sur la scène, 1760.&mdash;Réflexions.<span class="dalign"><a href="#Page_63">63</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>V</b></p>
+
+<p class="center">QUATRIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.&mdash;LES DEUX CORNEILLE.<br />
+DE 1630 A 1674.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Pierre Corneille.</span>&mdash;Considérations générales sur ses &oelig;uvres
+dramatiques.&mdash;Son portrait peint par lui-même.&mdash;Sa difficulté
+d'énonciation.&mdash;Anecdotes sur sa vie.&mdash;Ses différentes productions,
+dans l'ordre où elles ont été données au théâtre.&mdash;<i>Mélite</i>
+(1630).&mdash;Anecdotes.&mdash;<i>Clitandre</i> (1630).&mdash;<i>La Veuve et la Galerie
+du Palais</i> (1634).&mdash;Innovation due à cette dernière comédie.&mdash;<i>La
+Suivante</i> (1634).&mdash;<i>La Place Royale</i> (1635).&mdash;Lettre de Claveret.&mdash;<i>Médée</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>
+(1635), première tragédie de Pierre Corneille.&mdash;Son
+peu de succès.&mdash;<i>L'Illusion</i> (1635).&mdash;<i>Le Cid</i> (1636).&mdash;Réflexions.&mdash;Anecdotes.&mdash;Le
+cardinal de Richelieu.&mdash;L'Académie.&mdash;Boileau.&mdash;L'acteur
+Baron.&mdash;<i>Les Horaces</i> et <i>Cinna</i>
+(1639).&mdash;<i>Polyeucte</i> (1640).&mdash;Anecdotes.&mdash;Épîtres à la Montauron.&mdash;Le
+maréchal de La Feuillade.&mdash;Dufresne.&mdash;<i>La Mort de
+Pompée</i> (1641). Le comte de Choiseul.&mdash;Ninon de Lenclos.&mdash;Pécourt.&mdash;<i>Le
+Menteur</i> et <i>La Suite du Menteur</i> (1642).&mdash;<i>Rodogune</i>
+(1646).&mdash;Réflexions.&mdash;Anecdotes.&mdash;<i>Théodore</i>, tragédie (1645).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Héraclius</i>
+(1647).&mdash;<i>Andromède</i> (1650).&mdash;Anecdote
+du cheval.&mdash;Succès de cette pièce.&mdash;<i>Don Sanche d'Aragon</i>
+(1651).&mdash;<i>Nicomède</i> (1652).&mdash;<i>Pescharite</i> (1653).&mdash;Premier échec
+grave de Pierre Corneille.&mdash;Il veut abandonner le théâtre et mettre
+l'<i>Imitation</i> en vers.&mdash;<i>&OElig;dipe</i> (1659).&mdash;Tragi-comédie de <i>la
+Toison d'Or</i> (1660).&mdash;<i>Sertorius</i>, tragédie (1662).&mdash;Mot de Turenne.&mdash;<i>Sophonisme.</i>&mdash;<i>Othon</i>
+(1664).&mdash;Épigramme de Boileau.&mdash;<i>Agésilas</i>,
+<i>Attila</i> (1666 et 1667).&mdash;<i>Tite et Bérénice</i> (1670).&mdash;Galimatias
+double.&mdash;Baron, Molière et Corneille.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Pulchérie</i>
+(1672).&mdash;<i>Surena</i>, tragédie (1674).&mdash;<i>Psyché</i>, en collaboration
+avec Molière.&mdash;Anecdote.&mdash;Hommages rendus au grand
+Corneille pendant sa vie et après sa mort.&mdash;Son petit-neveu.&mdash;Premier
+exemple de représentation à bénéfice.&mdash;Deuxième édition
+des &oelig;uvres de Pierre Corneille, donnée en dot par Voltaire
+à la petite-nièce de l'auteur du <i>Cid</i>.&mdash;<span class="smcap">Thomas Corneille.</span>&mdash;Considérations
+sur cet auteur.&mdash;Impromptu à propos de son portrait.&mdash;Ses
+principales productions dramatiques.&mdash;L'<i>Ariane</i>.&mdash;M<sup>lle</sup>
+Duclos.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Le Comte d'Essex.</i>&mdash;<i>Le Festin de Pierre</i>
+(1665), en collaboration avec Molière.&mdash;Origine de cette pièce.&mdash;<i>L'Inconnu.</i>&mdash;Chanson
+paysanne.&mdash;Le <i>Ballet de Louis XIV</i>.&mdash;<i>La
+Devineresse</i>, comédie dont le succès fut dû à l'actualité.&mdash;<i>Timocrate</i>
+(1656).&mdash;Anecdote à la quatre-vingtième représentation
+de cette pièce.&mdash;<i>Commode</i> (1658).&mdash;<i>Camma</i> (1661).&mdash;Succès
+de ces trois dernières tragédies.&mdash;<i>Laodice</i> (1668).&mdash;Bon mot au
+sujet de cette pièce.&mdash;<i>Achille.</i>&mdash;Anecdote d'un peintre à propos
+de cette tragédie.<span class="dalign"><a href="#Page_89">89</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>VI</b></p>
+
+<p class="center">RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.&mdash;DE 1636 A 1652.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Richelieu</span>, poëte dramatique.&mdash;<i>La Comédie des Thuileries</i> (1635).&mdash;Colletet
+et de Saint-Sorlin.&mdash;Caractère de ce dernier.&mdash;Ses vers
+sur la violette.&mdash;Sa comédie d'<i>Aspasie</i> (1636).&mdash;La comédie
+des <i>Visionnaires</i> (1637).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Roxane.</i>&mdash;<span class="smcap">Voiture.</span>&mdash;Son
+épître à M. de Boutillier.&mdash;Anecdote relative à l'abbé <span class="smcap">d'Aubignac</span>.&mdash;<i>Mirame</i>,
+tragi-comédie (1639).&mdash;Efforts de Richelieu
+<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
+pour faire réussir cette pièce.&mdash;Peu de succès de <i>Mirame</i> à la première
+représentation.&mdash;Anecdote.&mdash;Deuxième représentation.&mdash;Joie
+enfantine du cardinal de Richelieu.&mdash;Anecdote relative à
+<span class="smcap">Bois-Robert</span>.&mdash;<i>Europe</i>, tragi-comédie (1643).&mdash;Tribulations de
+Desmarets à l'occasion d'<i>Europe</i>.&mdash;Richelieu sollicite la critique
+de l'Académie.&mdash;Sa colère.&mdash;Le public préfère <i>le Cid à Europe</i>.&mdash;Richelieu
+retire la pièce.&mdash;Le nombre des auteurs dramatiques
+tend à s'accroître au dix-septième siècle.&mdash;Les auteurs, les spectateurs
+de cette époque et ceux de l'époque actuelle.&mdash;Critique.&mdash;Les
+réclames.&mdash;Les premières représentations.&mdash;Les journaux.&mdash;Jodelet.&mdash;Première
+pièce faite en vue d'un acteur.&mdash;Auteurs
+contemporains de Corneille.&mdash;<span class="smcap">Bois-Robert.</span>&mdash;Ses pièces
+des <i>Apparences trompeuses</i>, de <i>l'Amant ridicule</i> et des <i>Orontes</i>,
+en 1652 et 1655.&mdash;Anecdote.&mdash;La cathédrale de Bois-Robert.&mdash;Ce
+qui donna lieu à la pièce des <i>Orontes</i>.&mdash;L'abbé <span class="smcap">Boyer</span>,
+célèbre par ses revers au théâtre.&mdash;Épigramme sur une de ses
+pièces.&mdash;<i>Clotilde.</i>&mdash;<i>Agamemnon.</i>&mdash;Anecdote.&mdash;Sonnet sur
+cette pièce.<span class="dalign"><a href="#Page_123">123</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>VII</b></p>
+
+<p class="center">CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.</p>
+
+<p class="ni1">Singulier hommage rendu à Corneille par M<sup>lle</sup> Beaupré.&mdash;Réflexions.&mdash;Contemporains
+du grand poëte.&mdash;<span class="smcap">Tristan.</span>&mdash;Sa tragédie
+de <i>Marianne</i> (1626).&mdash;Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer,
+chez Richelieu.&mdash;<i>Panthée</i> (1637).&mdash;<i>Phaéton</i> (1637).&mdash;Singulier
+portrait des Destinées.&mdash;<i>Osman</i> (1656).&mdash;<i>Le Parasite.</i>&mdash;Qualités
+et défauts de Tristan.&mdash;Son épitaphe.&mdash;<span class="smcap">Claveret</span>, ami
+puis rival de Corneille.&mdash;Ses productions dramatiques.&mdash;<span class="smcap">La
+Calprenède</span>, auteur gascon.&mdash;Anecdote.&mdash;Ses tragédies de
+<i>Mithridate</i> (1638), du <i>Comte d'Essex</i>, de <i>la Mort des Enfants de Brute</i>
+(1647).&mdash;Son style.&mdash;<span class="smcap">Benserade.</span>&mdash;Anecdotes.&mdash;Ses tragédies
+de <i>Cléopâtre</i> (1636), de <i>Méléagre</i> (1640).&mdash;Citation.&mdash;Petite
+vanité de Benserade.&mdash;Anecdote.&mdash;Vers au bas de son portrait.&mdash;<span class="smcap">Urbain
+Chevreau</span>, poëte poitevin.&mdash;Son instruction.&mdash;Singulier
+anachronisme dans sa tragédie de <i>Lucrèce</i> (1637).&mdash;<i>Coriolan</i>
+(1638).&mdash;Citation.&mdash;<span class="smcap">Guérin de Bouscal.</span>&mdash;Son esprit.&mdash;Ses
+qualités.&mdash;<i>La Mort de Brute</i>, tragédie (1637).&mdash;<i>La Mort
+d'Agis</i> (1642).&mdash;Ses comédies sur <i>Don Quichotte et Sancho Pança</i>.&mdash;<span class="smcap">La
+Mesnardière</span> et <span class="smcap">La Serre</span>.&mdash;Anecdotes sur ces deux auteurs.&mdash;Réflexions.&mdash;Tragédies
+en prose de La Serre.&mdash;<i>Pandoste.</i>&mdash;<i>Thomas
+Morus</i> et <i>le Sac de Carthage</i>.&mdash;Anecdote.&mdash;L'auteur
+du <i>Parnasse Réformé</i>.&mdash;<span class="smcap">Leclerc</span>, de l'Académie Française.&mdash;Sa
+modestie.&mdash;<i>Iphigénie</i> (1645).&mdash;Épigramme de Racine.&mdash;<span class="smcap">Magnon.</span>&mdash;Sa
+vanité présomptueuse.&mdash;Son livre de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
+<i>Science universelle.</i>&mdash;Ses principales productions dramatiques
+(1645).&mdash;<i>Zénobie.</i>&mdash;Anecdote.&mdash;<span class="smcap">Gombault</span>, un des fondateurs
+de la Société savante qui fut la base de l'Académie.&mdash;Sa tragédie
+des <i>Danaïdes</i> (1646).&mdash;<span class="smcap">Gilbert.</span>&mdash;Notice sur ce poëte, un
+des plus féconds de l'époque.&mdash;Ses tragédies.&mdash;<i>Hippolyte</i> (1646).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Rodogune</i>
+(1646).&mdash;Gilbert, plagiaire de Corneille.&mdash;<i>Sémiramis</i>
+(1646).&mdash;<i>Les Amours de Diane et d'Endymion</i>,
+tragédie (1659).&mdash;Épigramme.&mdash;<i>Cresphonte</i> (1659).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Arie
+et Petus</i> (1659).&mdash;Pastorales de Gilbert.&mdash;La tragi-comédie
+du <i>Courtisan</i> (1668).&mdash;Citation.&mdash;Qualités et défauts de
+Gilbert.&mdash;<span class="smcap">Montauban.</span>&mdash;Ses deux tragédies.&mdash;Sa pastorale
+des <i>Charmes de Félicie</i> (1651).&mdash;Citation.&mdash;<span class="smcap">L'abbé de Pure</span>,
+rendu célèbre par Boileau.&mdash;<span class="smcap">M</span><sup>me</sup> <span class="smcap">de Villedieu et Millotet.</span>&mdash;<i>Manlius
+Torquatus</i> (1662).&mdash;<i>Nitetis</i> (1663).&mdash;Citation.&mdash;Millotet
+et son extravagante tragédie de <i>Sainte-Reine</i> (1660).&mdash;<span class="smcap">Quinault</span>,
+considéré comme poëte tragique.&mdash;Notice sur cet auteur.&mdash;La
+Cour des Comptes.&mdash;Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.&mdash;Nature
+de son talent.&mdash;Ses tragédies.&mdash;<i>Les Rivales</i> (1653).&mdash;Anecdote.&mdash;Origine
+des droits d'auteur.&mdash;<i>Cyrus</i> (1656).&mdash;<i>Agrippa</i>
+(1661).&mdash;<i>Astrate</i> (1663).<span class="dalign"><a href="#Page_143">143</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>VIII</b></p>
+
+<p class="center">RACINE.&mdash;DE 1666 A 1690.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Racine.</span>&mdash;Parallèle avec Corneille.&mdash;Talent comparé de ces
+deux grands poëtes.&mdash;Qualités de Racine.&mdash;Notice.&mdash;Sa tragédie
+de la <i>Thébaïde</i>, en 1664.&mdash;Anecdote.&mdash;Jugement de Corneille
+sur Racine.&mdash;Tragédie d'<i>Alexandre</i> (1666).&mdash;Son peu de
+succès dans le principe,&mdash;On l'ôte à la troupe de Molière pour la
+donner à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.&mdash;Son succès.&mdash;Plaisante
+anecdote à ce sujet.&mdash;Le <i>Dialogue des Morts</i>, de Boileau,
+et l'<i>Alexandre</i>, de Racine.&mdash;<i>Andromaque</i> (1667).&mdash;La Champmeslé
+et la Des&oelig;illets.&mdash;Mot judicieux de Louis XIV.&mdash;Boutade
+d'un spectateur.&mdash;Première parodie.&mdash;Chagrin de Racine.&mdash;<i>Les
+Plaideurs</i> (1668).&mdash;Histoire anecdotique de cette jolie comédie.&mdash;<i>Britannicus</i>
+(1669).&mdash;Dénouement, critiqué par Boileau.&mdash;Effet
+produit sur Louis XIV par quelques vers de cette
+tragédie.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Bérénice</i> (1671).&mdash;Sujet donné par
+Henriette d'Angleterre.&mdash;Parodie.&mdash;Mot de Chapelle.&mdash;M<sup>lle</sup> de
+Mancini.&mdash;Le Grand Condé.&mdash;Anecdote de la sentinelle et de
+M<sup>lle</sup> Gaussin.&mdash;Vers à ce sujet.&mdash;<i>Bajazet</i> (1672).&mdash;Racine,
+poëte satirique, de par Boileau.&mdash;<i>Mithridate</i> (1673).&mdash;Anecdotes
+relatives à cette tragédie.&mdash;<i>Iphigénie</i> (1674), donnée à
+Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comté.&mdash;Vers
+de Boileau à cette occasion.&mdash;Anecdote de Lully.&mdash;Singulière
+<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
+annonce à propos d'<i>Iphigénie</i>.&mdash;M<sup>lle</sup> Gaussin, dans le rôle
+d'Iphigénie.&mdash;Vers qu'on lui adresse.&mdash;<i>Phèdre</i> (1677).&mdash;Ce qui
+donna l'idée première de cette tragédie à Racine.&mdash;La Champmeslé.&mdash;Cabale
+contre cette pièce.&mdash;La <i>Phèdre</i> de Pradon.&mdash;M<sup>me</sup>
+Deshoulières, la duchesse de Bouillon et le duc de Nevers.&mdash;Les
+trois sonnets.&mdash;Grande querelle.&mdash;Frayeur de Racine et de
+Boileau.&mdash;Le fils du Grand Condé les rassure.&mdash;Les tribulations
+essuyées par le tendre Racine, à propos de cette tragédie, le
+font renoncer au théâtre, à l'âge de trente-huit ans, malgré Boileau.&mdash;<i>Esther</i>
+(1689).&mdash;Anecdotes relatives à cette pièce.&mdash;<i>Athalie</i>
+(1690).&mdash;Cette pièce, mal jugée, est comprise par Louis XIV
+et défendue par Boileau.&mdash;M<sup>me</sup> de Maintenon la fait jouer en présence
+du roi.&mdash;En 1702, après la mort de Racine, Louis XIV la
+fait représenter à Versailles.&mdash;Les principaux personnages de la
+cour y prennent des rôles.&mdash;En 1716, le Régent donne l'ordre aux
+Comédiens de la mettre au théâtre.&mdash;Le public commence enfin
+à admirer ce dernier chef-d'&oelig;uvre de Racine.&mdash;Succès de cette
+pièce.&mdash;Son actualité pendant la Régence.<span class="dalign"><a href="#Page_175">175</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>IX</b></p>
+
+<p class="center">CONTEMPORAINS DE RACINE.</p>
+
+<p class="ni1">Examen anecdotique des contemporains de Racine.&mdash;<span class="smcap">Pradon.</span>&mdash;Son
+genre de talent.&mdash;<i>Starita.</i>&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Tamerlan</i> (1676).&mdash;Mot
+de Pradon au prince de Conti.&mdash;<i>La Troade</i> (1679).&mdash;Sonnet-parodie
+de Racine au sujet de cette pièce.&mdash;<i>Scipion</i> (1697).&mdash;Épigramme
+de Gacon.&mdash;<i>Germanicus</i> (1694).&mdash;Épigramme.&mdash;Anecdote
+du quatorze de dames.&mdash;<i>Régulus</i> (1688).&mdash;Le manteau
+de Régulus.&mdash;Épigramme de Rousseau.&mdash;Épitaphe de Pradon.&mdash;<span class="smcap">M</span><sup>me</sup>
+<span class="smcap">Deshoulières.</span>&mdash;<i>Genseric</i> (1680).&mdash;Analyse-épigrammatique
+de cette tragédie.&mdash;<span class="smcap">La Chapelle.</span>&mdash;Il cherche à
+imiter Racine.&mdash;Ses tragédies de <i>Zaïde</i>, de <i>Cléopâtre</i>, de <i>Téléphonte</i>
+et d'<i>Ajax</i>, de 1681 à 1684.&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">Campistron</span>, élève
+de Racine.&mdash;Auteur fécond.&mdash;Son genre de talent.&mdash;<i>Virginie</i>
+(1683).&mdash;<i>Arminius.</i>&mdash;Succès de son <i>Andronic</i> (1685).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Alcibiade</i>
+(1685), et <i>Phraate</i> (1686).&mdash;<i>Phocion</i> (1688).&mdash;La
+bague de Péchantré.&mdash;<i>Adrien</i> (1690), tragédie chrétienne.&mdash;Citation.&mdash;<i>Alcide</i>
+(1693).&mdash;Quatrain sur cette pièce.&mdash;<span class="smcap">Péchantré.</span>&mdash;Histoire
+de la paternité de <i>Géta</i>, première tragédie de
+Péchantré.&mdash;<i>Jugurtha</i>.&mdash;<i>La Mort de Néron</i> (1703).&mdash;Anecdote.&mdash;<span class="smcap">Abeille.</span>&mdash;Ses
+tragédies d'<i>Argélie</i>, de <i>Coriolan</i>, de <i>Lyncée</i>, de
+<i>Soliman</i> (de 1673 à 1680).&mdash;Anecdotes.&mdash;Épitaphe d'Abeille.&mdash;Épigramme.&mdash;<span class="smcap">Lagrange-Chancel</span>,
+dernier élève de Racine.&mdash;Sa
+prodigieuse facilité.&mdash;Sa première pièce faite quand il avait
+<i>neuf ans</i>.&mdash;Sa tragédie de <i>Jugurtha</i>.&mdash;Sa lettre à propos de cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
+pièce.&mdash;<i>Oreste et Pilade</i> (1697).&mdash;<i>Méléagre</i> (1699).&mdash;<i>Athénaïs</i>,
+<i>Amadis</i>, <i>Alceste</i>, <i>Ino</i>, <i>Sophonisbe</i> (de 1700 à 1716).&mdash;Anecdotes.&mdash;Ses
+autres pièces.&mdash;Ses aventures romanesques.&mdash;<span class="smcap">Ferrier</span>,
+<span class="smcap">Genest</span>, <span class="smcap">Longepierre</span>, <span class="smcap">Riuperoux</span>, autres contemporains de
+Racine.&mdash;Leurs tragédies.&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">Boursault.</span>&mdash;Son
+éducation négligée.&mdash;Ses principales productions dramatiques.&mdash;Sa
+tragédie de <i>Germanicus</i> (1679).&mdash;De <i>Marie Stuart</i> (1683).&mdash;De
+<i>Méléagre</i> (1694).&mdash;Anecdotes.&mdash;Comédies.&mdash;<i>Ésope à la Cour</i>
+(1701).&mdash;Vers retranchés.&mdash;<i>Ésope à la Ville</i> (1690), première
+pièce à tiroir.&mdash;Quatrain de Boursault.&mdash;<i>Le Mercure Galant</i>
+(1679), première pièce dans laquelle un acteur fait plusieurs rôles.&mdash;Anecdotes
+sur Visé.&mdash;<i>Phaëton</i> (1691).&mdash;<i>Les Mots à la mode</i>
+(1694).&mdash;Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septième siècle.&mdash;Autres
+ouvrages de Boursault.&mdash;Jugement sur cet auteur.&mdash;<span class="smcap">Fontenelle.</span>&mdash;Mérite
+de ses &oelig;uvres.&mdash;Sa tragédie d'<i>Aspar</i>
+(1680).&mdash;Épigramme.&mdash;Couplets.&mdash;Ses opéras.&mdash;<i>Thétis et Pelée</i>
+(1689).&mdash;Anecdotes.&mdash;<i>Énée et Lavinie</i> (1690).&mdash;<i>Bellérophon</i> (1719).&mdash;Anecdotes
+curieuses.&mdash;<i>Endymion</i> (1731).&mdash;Couplets<span class="dalign"><a href="#Page_213">213</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>X</b></p>
+
+<p class="center">DE RACINE A VOLTAIRE.<br />
+DE LA FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE A 1718.</p>
+
+<p class="ni1">Époque de transition entre Racine et Voltaire.&mdash;De la fin du dix-septième
+siècle à 1718.&mdash;<span class="smcap">Lafosse</span>, <span class="smcap">Danchet</span>, <span class="smcap">Duché</span>, <span class="smcap">Pellegrin</span>
+et <span class="smcap">Nadal</span>.&mdash;<span class="smcap">Crébillon.</span>&mdash;Lafosse, ses quatre tragédies,&mdash;<i>Polixène</i>
+(1696).&mdash;<i>Manlius</i> (1698).&mdash;<i>Thésée</i> (1700).&mdash;<i>Corisus</i>
+(1703).&mdash;Danchet, ses qualités.&mdash;<i>Hésione</i> (1700).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Tancrède</i>
+(1702).&mdash;<span class="smcap">La Maupin,</span> Aventures singulières de cette
+actrice.&mdash;<i>Aréthuse</i> (1701).&mdash;Bon mot.&mdash;<i>Achille et Deidamie</i>
+(1735).&mdash;Bon mot de Voltaire.&mdash;Duché de Vancy.&mdash;Son
+aventure avec le ministre Pontchartrain.&mdash;Ses trois tragédies
+sacrées: <i>Débora</i>, <i>Absalon</i> et <i>Jonathas</i>, 1706, 1712, 1714.&mdash;Pellegrin
+protégé de M<sup>me</sup> de Maintenon.&mdash;Ses aventures.&mdash;Ses belles
+qualités.&mdash;<i>Polidor</i> (1703).&mdash;<i>Pélopée</i> (1733).&mdash;Anecdotes.&mdash;Sa
+comédie du <i>Nouveau-Monde</i> (1722).&mdash;Anecdote.&mdash;Nadal.&mdash;Sa
+tragédie de <i>Saül</i> (1704).&mdash;Crébillon.&mdash;Son genre de talent.&mdash;Ses
+débuts dans l'art dramatique.&mdash;Le procureur Prieur.&mdash;<i>Idoménée</i>
+(1705).&mdash;<i>Atrée et Thyeste</i> (1707).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Electre</i>
+(1708).&mdash;Son succès.&mdash;Épigramme.&mdash;<i>Rhadamiste et Zénobie</i>
+(1711).&mdash;Anecdote.&mdash;Jugement partial de Boileau.&mdash;<i>Sémiramis</i>
+(1717).&mdash;Épigramme contre Voltaire, à propos de la tragédie
+de <i>Sémiramis</i>.&mdash;Pyrrhus (1726)&mdash;<i>Catilina</i> (1748).&mdash;Anecdotes.&mdash;M<sup>me</sup>
+de Pompadour.&mdash;Vers supprimés.&mdash;Horreur de
+Crébillon pour les moyens factices d'obtenir un succès.&mdash;Crébillon
+<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span>
+et son médecin.&mdash;<span class="smcap">Chateau-Brun.</span>&mdash;Sa tragédie de <i>Mahomet
+II</i> (1714), et des <i>Troyennes</i> (1754).<span class="dalign"><a href="#Page_253">253</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>XI</b></p>
+
+<p class="center">VOLTAIRE.&mdash;DE 1718 A 1773.</p>
+
+<p class="ni1"><span class="smcap">Voltaire</span>.&mdash;Il résume tous les genres dramatiques.&mdash;Son caractère
+littéraire.&mdash;Sa tendance au plagiat.&mdash;Mot de Fontenelle.&mdash;Anecdote
+de pâté à propos de <i>Zaïre</i>.&mdash;<i>&OElig;dipe</i> (1718).&mdash;Son
+succès.&mdash;Anecdotes et bons mots.&mdash;<i>Artémise</i> (1720).&mdash;Transformations
+successives de cette tragédie.&mdash;Anecdotes.&mdash;Épigramme.&mdash;Origine
+des différends de Voltaire et de Rousseau.&mdash;<i>Brutus et
+Éryphile</i> (1730 et 1732).&mdash;Anecdote de la <i>Calotte</i>.&mdash;<i>Zaïre</i> (1732).&mdash;Vers
+à M<sup>lle</sup> Gaussin et à Dufrêne.&mdash;<i>Adelaïde Duguesclin</i> (1734).&mdash;Sa
+transformation.&mdash;Anecdote.&mdash;Epigramme.&mdash;<i>Alzire</i>
+(1736).&mdash;Le Franc de Pompignan.&mdash;Critique d'<i>Alzire</i>.&mdash;Comédie
+de <i>l'Enfant prodigue</i> (1736).&mdash;<i>Zulime</i> (1740).&mdash;Jugement de
+Voltaire sur cette tragédie.&mdash;<i>La Mort de César</i> (1741).&mdash;<i>Mahomet</i>
+(1742).&mdash;Anecdotes.&mdash;Apogée des succès pour Voltaire.&mdash;<i>Le
+Temple de la Gloire</i>, opéra (1743).&mdash;Joli mot de Voisenon.&mdash;<i>Sémiramis</i>
+(1748).&mdash;<i>Oreste</i> (1750).&mdash;<i>Mérope</i> (1743).&mdash;Anecdotes.&mdash;Usage
+de demander l'auteur.&mdash;Un Anglais.&mdash;Parodie de <i>Mérope</i>
+au théâtre des Marionnettes.&mdash;Pellegrin.&mdash;Anecdotes et critique
+sur <i>Sémiramis</i>.&mdash;Le tonnerre de M<sup>lle</sup> Dumesnil.&mdash;Anecdote sur
+<i>Oreste</i>.&mdash;<i>Rome sauvée</i> (1752).&mdash;<i>Le Paysan Normand.</i>&mdash;<i>Tancrède.</i>&mdash;<i>L'Écueil
+du Sage</i> (1762).&mdash;<i>Les Scythes</i> (1767), et <i>les Triumvirs</i>
+(1764).&mdash;Anecdotes.&mdash;Mot piquant de Voltaire à une actrice.<span class="dalign"><a href="#Page_275">275</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>XII</b></p>
+
+<p class="center">PENDANT ET APRÈS VOLTAIRE.&mdash;DEPUIS 1718.</p>
+
+<p class="ni1">Principaux tragiques contemporains de Voltaire.&mdash;<span class="smcap">Piron.</span>&mdash;Ses
+tragédies.&mdash;<i>Callisthène</i> (1730).&mdash;Anecdote.&mdash;L'acteur Sarrazin.&mdash;L'abbé
+Desfontaines et Piron.&mdash;<i>Fernand Cortez</i> (1744).&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">Monsieur
+André</span>, perruquier et poëte, le Jasmin
+du dix-huitième siècle.&mdash;Sa tragédie du <i>Tremblement de
+terre de Lisbonne</i>.&mdash;Histoire littéraire de Monsieur André et de sa
+tragédie.&mdash;Le <span class="smcap">président Dupuis</span> et la tragédie de <i>Tibère</i> (1726).&mdash;Épigramme.&mdash;<span class="smcap">De
+Morand.</span>&mdash;Ses infortunes.&mdash;Son inaltérable
+gaieté, même au moment de la mort.&mdash;Ses tragédies de
+<i>Teglis</i> (1735).&mdash;<i>Childéric</i> (1736).&mdash;<i>Mégare</i> (1748).&mdash;Anecdotes.&mdash;Sa
+comédie de <i>l'Esprit du Divorce</i> (1736).&mdash;Sujet de cette pièce.&mdash;Anecdotes
+plaisantes.&mdash;<span class="smcap">Le Franc de Pompignan.</span>&mdash;Ses
+tragédies de <i>Didon</i> et de <i>Zoraïde</i> (1745 et 1734).&mdash;Vers supprimés
+dans <i>Didon</i>.&mdash;Vers à mademoiselle Dufresne.&mdash;<i>Les Adieux</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>
+<i>de Mars</i> (1735).&mdash;Vers supprimés.&mdash;<span class="smcap">Lamott-Houdard.</span>&mdash;Son
+projet d'introduire des tragédies en prose au théâtre.&mdash;<i>Les
+Machabées</i> (1721).&mdash;Succès de cette pièce.&mdash;On l'attribue à
+Racine.&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Romulus</i> (1722).&mdash;<i>Inès de Castro</i> (1723).&mdash;Spirituelle
+critique.&mdash;<i>&OElig;dipe</i> (1726).&mdash;Genre de talent de Lamotte.&mdash;<span class="smcap">La
+Noue</span>, acteur et auteur de mérite.&mdash;Son histoire.&mdash;<i>Zélisca</i>.&mdash;<i>La
+Coquette corrigée</i> (1756).&mdash;Vers sur lui.&mdash;Vers
+que lui adresse Voltaire à propos de la tragédie de <i>Mahomet II</i>.&mdash;<span class="smcap">Marmontel.</span>&mdash;<i>Denys
+le Tyran</i> (1748).&mdash;<i>Aristomène</i> (1749).&mdash;Anecdote.&mdash;<i>Cléopâtre</i>
+(1750).&mdash;L'aspic.&mdash;<i>Acante et Céphise</i>
+(1751).&mdash;<span class="smcap">Portelance.</span>&mdash;Sa tragédie prônée d'<i>Antipater</i>.&mdash;<span class="smcap">Dorat</span>.&mdash;Ses
+tragédies de <i>Zulica</i>, de <i>Régulus</i> de 1760 à 1773.&mdash;Anecdotes.&mdash;Critiques.&mdash;<span class="smcap">Le
+Mierre.</span>&mdash;De 1758 à 1766, il
+donne plusieurs belles tragédies à la scène.&mdash;Celles d'<i>Idoménée</i> et
+de <i>Guillaume Tell</i>.&mdash;Anecdotes.&mdash;<span class="smcap">De Belloy</span>, poëte national.&mdash;Sa
+tragédie de <i>Titus</i> (1759).&mdash;<i>Zelmire</i> (1762).&mdash;<i>Le Siége de
+Calais</i> (1765).&mdash;Nombreuses anecdotes sur cette pièce.&mdash;Origine
+et historique des représentations dites <i>gratis</i>.&mdash;Anecdotes.<span class="dalign"><a href="#Page_297">297</a></span></p>
+</div>
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+<p class="p2 center"><small><b>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</b></small></p>
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+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien
+Théâtre en France, Tome Premier, by Albert Du Casse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***
+
+***** This file should be named 35609-h.htm or 35609-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+
+1.F.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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