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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:03:58 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Charlotte de Bourbon + Princesse d'Orange + +Author: Jules Delaborde + +Release Date: March 8, 2011 [EBook #35525] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + CHARLOTTE + + DE BOURBON + + PRINCESSE D'ORANGE + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + + LIBERTÉ RELIGIEUSE.--Mémoires et plaidoyers. 1 vol. in-8º, + 1854 3 fr. » + + MADAME L'AMIRALE DE COLIGNY, APRÈS LA SAINT-BARTHÉLÉMY. + Brochure in-8º, 1867 1 fr. 50 + + LES PROTESTANTS A LA COUR DE SAINT-GERMAIN LORS DU + COLLOQUE DE POISSY. Gr. in-8º, 1874 3 fr. » + + ÉLÉONORE DE ROYE, PRINCESSE DE CONDÉ. 1 vol. gr. in-8º + avec portrait. 1876 7 fr. 50 + + GASPARD DE COLIGNY, AMIRAL DE FRANCE. 3 vol. gr. in-8º, + 1879 45 fr. » + + (_Ouvrage couronné par l'Académie française._) + + + Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial + sur papier de Hollande au prix de 90 fr. + + + FRANÇOIS DE CHASTILLON, COMTE DE COLIGNY. 1 vol. gr. + in-8º 12 fr. » + + Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial + sur papier de Hollande au prix de 20 fr. + + HENRI DE COLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILLON. 1 vol. gr. in-8º 5 fr. + + Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur + papier de Hollande au prix de 10 fr. + + + Paris.--Imp. Ve p. larousse et Cie, rue Montparnasse, 19. + + + + + CHARLOTTE + + DE + + BOURBON + + PRINCESSE D'ORANGE + + PAR + + LE CTE JULES DELABORDE + + [Illustration] + + PARIS + LIBRAIRIE FISCHBACHER + SOCIÉTÉ ANONYME + 33, RUE DE SEINE, 33 + + 1888 + + + + +CHARLOTTE DE BOURBON + +PRINCESSE D'ORANGE + + + + +CHAPITRE PREMIER + + Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de + Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée + par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils + veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de + Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences + employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans + laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa + protestation, par acte authentique, contre la contrainte + qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à + l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se + repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort + de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté + de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que + celles qui se concilient avec les enseignements du pur Évangile, + qu'elle a été amenée à connaître par ses relations avec + quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles, + notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne + d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en + secondes noces, Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses + actions, Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et + à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de + Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une + retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de + l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour + toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où elle + est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au duc de + Montpensier. + + +Nulle femme, par sa piété, par ses vertus, par le charme de ses +exquises qualités, n'a porté plus haut que Charlotte de Bourbon le nom +de la grande famille dont elle était issue. + +Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la voie du +respect qu'elle commande et de la sympathie qu'elle doit inspirer à +toute âme éprise de la grandeur morale et de l'intime alliance d'un +coeur aimant à un esprit distingué. + +Quelque courte qu'ait été cette belle vie, elle demeure féconde en +précieux enseignements, qui, dégagés de tous commentaires, +ressortiront naturellement du simple exposé des actions de +l'excellente princesse et de la fidèle reproduction de son langage, +toujours empreint de sincérité. + +Dans l'isolement immérité, qui fut le triste lot de son enfance et de +sa première jeunesse s'accomplit peu à peu, en elle, sous le regard de +Dieu, un travail intérieur qui, épurant et éclairant son âme au +contact des vérités éternelles, la fortifia contre de douloureuses +épreuves, les lui fit surmonter, et, en réponse à ses légitimes +aspirations, la mit enfin, comme femme et comme croyante, en +possession d'une liberté d'agir, dont elle consacra dignement +l'exercice à l'accomplissement des plus saints devoirs. + +En ces quelques mots se résume la vie de la princesse. Etudions-en +maintenant en détail les diverses phases. + +Alliée, de longue date, à la maison royale de France[1], la famille de +Bourbon se divisait, vers le milieu du XVIe siècle, en deux branches, +dont la principale était représentée par Antoine de Bourbon, d'abord +duc de Vendôme, puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de Bourbon, +et par Louis Ier de Bourbon, prince de Condé. La branche secondaire +avait pour seuls représentants Louis II de Bourbon, duc de +Montpensier, et Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon. + + [1] Par le mariage de Béatrix de Bourbon avec Robert, l'un des + fils du roi saint Louis. + +Louis II de Bourbon épousa, en 1538, Jacqueline de Long-Vic, fille de +Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron de Lagny et de Mirebeau en +Bourgogne, et de Jeanne d'Orléans. + +De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils et cinq +filles. + +Sous l'empire des habitudes et des préjugés nobiliaires de l'époque, +ce fils, François de Bourbon, portant le titre de prince dauphin +d'Auvergne, fut pour ses parents, au point de vue de son avenir, +l'objet d'une sollicitude particulière. + +Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur fut donné de +contracter, échappèrent à la vie du cloître, qui, de gré ou de force, +devint le partage des trois autres. + +Charlotte de Bourbon, née en 1546 ou 1547[2], était la quatrième de +ces cinq filles. Son sort, à la différence de celui de ses soeurs, +dont il sera parlé plus loin, fut, dès sa naissance, fixé par ses +parents avec une inflexible rigueur, qui, pendant de longues années, +ne cessa de peser sur elle. + + [2] Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte émané + d'elle le 25 août 1565, lequel sera ci-après reproduit, ignorait + à tel point la date précise de sa naissance, qu'elle ne pouvait + pas plus se dire, en 1565, âgée de treize ans que de douze. + +Les faits sont, à cet égard, d'une signification précise. + +L'opulente abbaye de Jouarre avait alors à sa tête la propre soeur de +la duchesse de Montpensier, Louise de Long-Vic. Le duc et la duchesse +obtinrent d'elle la promesse de ne se démettre de ses fonctions et de +ses prérogatives abbatiales qu'en y substituant directement sa nièce +Charlotte, dès que cette dernière aurait atteint l'âge requis pour +être apte à lui succéder. + +Méconnaissant ses devoirs de père, le duc, en qui la dureté de coeur +s'alliait à un grossier despotisme d'idées et d'habitudes, proscrivit +promptement du foyer domestique la pauvre enfant et la livra aux mains +de sa tante, afin d'être façonnée et assouplie par elle au régime de +la vie monastique. + +Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse de +Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir à ce que la débile +créature à laquelle elle avait récemment donné le jour demeurât, dès +le berceau, privée de la tendresse maternelle qui eût dû l'entourer, +et fût vouée à la torpeur d'une existence dont elle ne pourrait, +semblait-il, secouer le joug, quelque intolérable qu'il devînt +ultérieurement. + +Toutefois, le père et la mère, en confinant dans l'enceinte d'un +cloître le corps de leur fille, n'avaient pas compté avec les droits +inaliénables de son âme. Que pouvaient-ils sur cette partie +immatérielle de son être? La froisser, sans doute, l'ulcérer, la +torturer même; mais l'arrêter dans son légitime essor, la comprimer, +l'asservir? jamais! Quels que fussent, dans l'avenir, les assauts +livrés à l'âme de Charlotte, ils devaient, en dépit des prévisions +humaines, échouer devant l'irrésistible puissance du protecteur +suprême, qui autorise tout enfant délaissé, dont les regards se +tournent vers le ciel, à se dire[3]: «Si mon père et ma mère m'ont +abandonné, l'Eternel toutefois me recueillera!» Abritée sous l'égide +divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, ne pouvait manquer de +venir, pour ses parents, un jour où l'évidence de leur défaite morale +les contraindrait à reconnaître, dans l'amertume de la déception et du +remords, qu'on ne se joue impunément ni de Dieu[4], ni de l'âme +humaine, qui relève de lui, par la double grandeur de son origine et +de sa destinée. + + [3] Psaume XXVII, 10. + + [4] Ep. aux Galates. VI. 7. + +Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, en ce +qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher à déterminer les +circonstances dans lesquelles elle se trouva placée, avant qu'il +advînt. + +Et d'abord, comment s'écoula son enfance, dans l'abbaye de Jouarre, +sous la direction de sa tante? + +Si la réponse à cette question ne peut reposer sur la connaissance +acquise de minutieux détails, elle se déduit du moins, jusqu'à un +certain point, de divers faits caractéristiques, qui ressortent +nettement soit des déclarations de la véridique Charlotte, soit de +celles de personnes qui l'entourèrent à cette époque de sa vie. Ces +faits sont: l'éveil et le développement de sa conscience; la +souffrance de son coeur, privé de l'affection d'une mère et d'un père, +qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en même temps, +l'invariable droiture de sa déférence envers eux, alors que, sourds à +ses supplications, et sans pitié pour les angoisses de son âme, ils +s'attachaient à lui imposer, par la menace et par la violence, des +engagements, des devoirs, des pratiques, une profession extérieure, en +un mot, tout l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle +éprouvait une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au duc et à +la duchesse cette aversion, la loyauté qui l'avouait, l'énergique +revendication des droits sacrés de la conscience, et la respectueuse +résistance à une aveugle volonté qui s'arrogeait le droit de disposer, +en maîtresse souveraine, d'une âme et d'une vocation! Obéir +passivement, à l'état d'être automatique; devenir abbesse, à tout +prix, même au prix de l'immolation d'une conscience taxée de rebelle, +parce qu'elle s'indignait, à la seule idée du parjure: Voilà le sort +auquel il fallait que Charlotte apprît à se plier! + +Ici, comment ne pas être frappé d'un étrange contraste entre +l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, à son égard, et +celle qu'il jugèrent opportun d'adopter, en 1558, vis-à-vis de +Françoise de Bourbon, leur fille aînée! Voulant assurer à celle-ci une +brillante situation dans le monde, ils la marièrent à Henri-Robert de +La Marck, duc de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la +prochaine adhésion de ce prince et de sa jeune femme aux doctrines +purement évangéliques, ni de l'appui que Françoise, au double titre de +soeur dévouée et de haute personnalité protestante, prêterait, un +jour, à Charlotte, pour l'aider à s'affranchir des liens dans lesquels +on avait crû pouvoir l'enchaîner à jamais. + +Avec l'année 1559, s'ouvrit pour l'infortunée Charlotte, touchant à +l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement de souffrances +morales. + +Vainement, s'efforçait-on, plus encore que précédemment, de la dresser +à ce rôle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie entendait lui imposer: +la jeune fille persévérait dans sa résistance; mais, finalement, ses +parents tinrent si peu compte de ses représentations réitérées, de ses +ardentes supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de +mars, parvint à Jouarre l'injonction de tout disposer pour sa +transformation forcée en abbesse, même avant qu'elle eût atteint l'âge +fixé par les canons pour pouvoir être régulièrement investie de ce +titre. + +Alors, le 17 de ce même mois, dans l'église de l'abbaye, au sein d'une +assemblée renforcée de l'assistance d'un représentant du duc et de la +duchesse de Montpensier, se déroula le scandale inouï d'une scène +sacrilège, dans laquelle la lâcheté de l'astuce s'associa à l'odieux +de la contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit! + +Précipitamment poussée plutôt qu'introduite dans cette assemblée, +prenant Dieu à témoin de la violence qui lui était faite, pâle, +éperdue, fondant en larmes, s'affaissant sur elle-même, Charlotte de +Bourbon fut, en véritable victime, traînée à l'autel; et là, devant un +impassible prêtre, déviant de la sincérité de son ministère par un +raffinement de simulation[5], elle balbutia quelques paroles, dont on +s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel librement +consenti, tandis que ces paroles avaient été extorquées par +l'inexorable pression de ses parents, et aussitôt accompagnées de +cette déclaration expresse de la victime: qu'elle ne se courbait sous +le fardeau du sacrifice, que par crainte révérentielle. + + [5] Ce prêtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la + duchesse de Montpensier, à titre de précepteur de leur fils, + n'était autre que _Ruzé_, qui depuis devint évêque d'Angers: + c'est ce que déclara le duc de Montpensier lui-même dans une + lettre adressée, le 28 mars 1572 à l'électeur palatin, et insérée + ici au no 2 de l'_Appendice_. + +Ce fut là ce que les profanateurs de l'époque osèrent appeler _une +entrée en religion_. + +Cela fait, ils se hâtèrent, sans pitié comme sans conscience, +d'abandonner Charlotte à ses émotions déchirantes. + +La _pauvre enfant_ (qualification que lui donnaient les compatissantes +religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) fut saisie d'une fièvre +violente, qui de longtemps ne la quitta pas[6]. + + [6] Voir une information secrète du 28 avril 1572, dont le texte + complet sera reproduit plus loin. + +Tel est l'exposé sommaire de ce qui se passa, à l'abbaye de Jouarre, +en 1559[7]. + + [7] A peine est-il nécessaire d'ajouter que la résignation du + titre et des fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au + profit de sa nièce, concorda avec _l'entrée en religion_ dont il + s'agit. + +Mais il y a plus à apprendre sur la scène néfaste du 17 mars. + +Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-même, parlant, plus +tard, de la lamentable épreuve que son adolescence avait traversée: +que déclare-t-elle[8]? + + [8] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, fº 82.--_Ibid._ + Collect. Clérambault. vol. 1,114, fº 182.--Coustureau, _Vie du + duc de Montpensier_, in-4º, p. 217. + +«Qu'elle fut mise en religion, dès le berceau; que y ayant esté +nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle jamais avoir, aucune +volonté;--que ce qu'elle y continua fut, partie par les menaces +estranges de madame de Montpensier, sa mère, et partie par la crainte +qu'elle avoit d'offenser monseigneur son père, auquel elle eust désiré +obéyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa conscience le luy +eust pû permettre;--que, nonobstant toutes les rigueurs de madame sa +mère, qui la vouloit faire professe, elle refusa tousjours, mesmes à +l'extrémité, et en fit _une protestation expresse et authentique, +tesmoignée par toutes les religieuses de l'abbaye_;--que Ruzé, évesque +d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le voeu, voyant +combien elle en estoit aliénée, en avoit deux par escrit, l'un simulé, +qui ne contenoit que choses douces, qui luy fut leu; l'autre, à +l'ordinaire, dont jamais ne fut faicte lecture;--et que lesdites +religieuses se mutinans, comme si elle n'eust point esté leur abbesse, +n'en ayant pas fait le vray voeu, ledit Ruzé leur respondit qu'elles +ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de conserver +leurs biens, aussi bien comme les précédentes;--que lors elle n'estoit +âgée que de douze à treize ans;--que madame du Paraclet, sa cousine, +qui lui donna le voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit +pas abbesse, et par conséquent ne la pouvoit faire professe; tellement +que les quatre principales causes qui rendent la profession nulle, y +estoient intervenues, à sçavoir: force, fraude, bas âge, et incapacité +de celle qui la faisoit professe, comme il appert par les +canons;--que, aussi peu, aussi avoit-elle été abbesse, premièrement +n'estant point professe, et secondement n'ayant jamais esté bénite, +selon que portent les cérémonies observées en icelles choses.» + +La protestation à laquelle Charlotte de Bourbon se référait dans les +lignes ci-dessus transcrites était ainsi conçue[9]: + + [9] Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 221. + +«Fut présente, en sa personne, très noble et très illustre princesse, +dame Charlotte de Bourbon, à présent abbesse de l'abbaye Nostre-Dame +de Jouarre, laquelle nous a dit et remonstré que, estant à l'âge de +douze à treize ans, elle auroit esté par menaces, et de crainte de +désobéir à monseigneur le duc de Montpensier, son père, et à madame +Jaquette de Long-Wy, son épouse, sa mère, induite et persuadée, contre +son gré, vouloir et intention, à faire profession en ladite abbaye, le +17e jour de mars 1559; ce qu'elle a plusieurs fois remonstré et +protesté qu'elle ne vouloit estre religieuse, et que la profession +qu'elle faisoit estoit par induction et crainte; dont elle auroit +faict inmonstrance, en la présence de dame Jeanne Chabot, abbesse du +Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye de Jouarre, et commise +au temporel et spirituel, le siège vacant, de dame Cécile de Crue, à +présent prieure de ladite abbaye, et des soeurs Michelle, de +Lafontaine, Jeanne de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson, +Antoinette de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses +professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, advocat au +parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, et de monsieur Ruzé, +advocat audit parlement de Paris, conseiller et procureur desdits +seigneur et dame de Montpensier, et envoyé à cette fin, de leur part: +en la présence desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte +de Bourbon auroit fait protestation de son jeune âge, qui estoit de +douze à treize ans, et que la profession qu'elle faisoit estoit par +crainte et révérence paternelle et maternelle desdits seigneur et +dame, ses père et mère; dont elle auroit requis aux dessus dits +nommez leur souvenir, pour en dire et déposer la vérité, ce qu'elle +fit pour lors, comme elle fait de présent. + +»Tous lesquelz susnommez présens, hormis ledit Ruzé, qui n'a esté +présent à ce présent acte, nous ont dit et attesté pour vérité: + +»Qu'ils ont esté présens à la profession de ladite dame Charlotte de +Bourbon, à présent abbesse, et qu'elle ne pouvoit estre âgée que de +douze à treize ans, lors de ladite profession, qui fut le 17 mars +1559; et qu'auparavant que faire sa profession, elle pleuroit et se +complaignoit des craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses +père et mère; dit et répéta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit +estoit par crainte de désobéir à mesdits seigneur duc et duchesse de +Montpensier, ses père et mère: et testa, en la présence des susnommez, +le 16e jour dudit mois de mars et an, que la profession qu'elle devoit +faire le lendemain estoit par crainte, contre sa volonté, et pour +obéir auxdits sieurs, ses père et mère; ce qu'elle continua encore, au +chapitre, en la présence des prieure et religieuses de ladite abbaye +capitulairement assemblées, et dit publiquement et à haute voix: +qu'ayant reçu commandement de sesdits seigneurs, père et mère, les duc +et duchesse de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre, +furent tous les dessus nommez présens, quand ladite dame Charlotte de +Bourbon, lors de la lecture de sa profession, continuant ses +protestations, pleuroit, lisant icelles lettres de profession, comme +faisant icelle par crainte et force.--Dont et de laquelle déclaration +et déposition ladite dame Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce +présent, a requis acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et +servir, en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires +soubzsignez lui avons octroyé, et certifions estre vray et ainsi +avoir esté fait, le 25 août 1565. (_Signé_) Charlotte de Bourbon et +tous les susnommez.» + +»Et moy, soubzsigné, qui suis dénommé au présent acte, et qui n'ay +esté présent aux signatures ci-dessus, certifie le contenu audit acte, +toute la profession, déclaration et protestations et pleurs ci-dessus +estre véritable, et y avoir esté présent. En témoin de quoy j'ay signé +la présente certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy. +(_Signé_) Jean Ruzé.» + +Ces témoignages, d'une sérieuse portée, dans la modération même de +leur expression[10], militent, sans réserve, en faveur de la victime, +à l'encontre des instigateurs et acteurs du sinistre drame dont, le 17 +mars 1559, l'abbaye de Jouarre fut le théâtre. + + [10] Ils sont, avec addition de détails complémentaires, + pleinement confirmés par l'information secrète du 28 avril 1572, + contenant les dépositions de six religieuses de l'abbaye de + Jouarre, autres que celles qui avaient, le 25 août 1565, attesté, + en leur déclaration la sincérité des faits énoncés par Charlotte + de Bourbon, dans sa protestation du même jour. + +Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exercée, au mépris de +tout sentiment religieux, par un père et par une mère sur la +conscience de leur enfant fut péremptoirement prouvé, c'est assurément +celui dont il s'agit en ce moment. Inutile au surplus d'insister sur +ce point; car l'évidence se passe du cortège des démonstrations. + +D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine moral, +la justice suprême, qui condamne un coupable, laisse toujours ouverte, +devant lui, la voie du relèvement. + +En présence de cette vérité salutaire, à l'application de laquelle +nous ne saurions assez fortement nous attacher, surgit ici une +question délicate, qu'il importe essentiellement de résoudre, dans la +mesure du possible, pour satisfaire au devoir primordial de +l'impartialité historique. Cette question, dans laquelle est engagée, +au premier chef, l'honneur paternel et maternel, est celle de savoir +si le duc et la duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du +devoir, se désistèrent, vis-à-vis de Charlotte de Bourbon, de leurs +âpres procédés, et accordèrent enfin à sa conscience la réparation qui +lui était due. + +De la part du père, le désistement et la réparation se firent attendre +pendant de longues années, ainsi que l'établira la suite de ce récit. + +Quant à la mère, dont l'existence se termina deux ans et demi après +l'abus d'autorité du 17 mars 1559, nous demeurons convaincu que, +déplorant sa faute, elle s'efforça de la réparer. Notre conviction ne +s'appuie, il est vrai, en l'absence de preuves proprement dites, que +sur des présomptions; mais ces présomptions nous semblent devoir se +rapprocher extrêmement de la réalité; aussi nous y attachons-nous avec +d'autant plus d'énergie qu'elles nous autorisent à applaudir à la +réhabilitation du coeur maternel, dont il nous a été profondément +pénible de constater la défaillance originaire. + +Une précision complète dans la détermination des bases de nos +présomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont autres que des +faits qui ne peuvent être révoqués en doute, et dont il faut +soigneusement peser la valeur. Exposons-les rapidement. + +Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, tels, +notamment que les présidents de La Place et de Thou, l'attitude de la +duchesse de Montpensier, à dater de la seconde partie de l'année 1559, +puis dans le cours de l'année 1560, et durant les huit premiers mois +de 1561? Ce fut celle d'une femme éminemment recommandable par la +dignité de son caractère et de ses actions. + +Cela nous suffit pour juger qu'une transformation réelle s'était +opérée alors dans l'âme de la duchesse, et que cette transformation +dérivait de sa récente adhésion aux principes évangéliques, remis en +honneur, au sein de la France, par les réformés. Cette adhésion, +quelque restreinte peut-être qu'en ait été originairement la +manifestation, n'en constitue pas moins, à nos yeux, un fait capital, +que nous tenons d'autant plus à mettre en relief que les écrivains +contemporains se sont bornés à l'énoncer transitoirement, sans en +apprécier d'ailleurs la portée considérable. + +Du fait générique d'une transformation ainsi opérée, sous l'influence +du sentiment religieux, découlèrent, comme autant de corollaires, +divers faits particuliers, dont chacun, dans sa spécialité, était +singulièrement expressif. Leur énumération doit trouver ici sa place. + +Tandis que le duc de Montpensier n'obéissait qu'à une aveugle +ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son étroit bigotisme, +l'abaissait au niveau d'une honteuse servilité vis-à-vis des Guises et +du gouvernement espagnol[11], Jacqueline de Long-Vic devenait un +modèle de droiture, de tolérance et de dévouement. L'histoire la +représente, au milieu des agitations de l'époque, comme une femme +«d'un courage et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne +cherchoit que la paix et la tranquillité publique[12].» + + [11] «Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimitié à la + religion (réformée), et avoit esté de telle sorte pratiqué par + ceux de Guise, qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans + pouvoir gouster la conséquence des entreprises contraires.» + (Regnier de La Planche, _Hist. du règne de François II_, édit. de + 1576, p. 567). + + [12] De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 59. + +Catherine de Médicis, qui la savait attachée à la religion réformée, +ne l'en tenait pas moins pour «l'une de ses plus privées amies[13]». +On lit dans une relation de l'ambassadeur vénitien J. Michiel[14]: +«Le duc de Montpensier ne se mêle pas des affaires, mais, en revanche, +sa femme le fait bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame +d'honneur de la reine, très familière avec elle, et elle en obtient +tout ce qu'elle veut.» + + [13] Regnier de La Planche, _loc. cit._, p. 39. + + [14] _Ap. Tommasco, Relazioni_, in-4º, t. Ier, p. 133. + +Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, à Orléans, contre Louis +Ier et Antoine de Bourbon, Marillac, archevêque de Vienne, rappelant à +la duchesse de Montpensier, dont il possédait toute la confiance, une +promesse qu'elle lui avait faite naguère, de s'opposer, en temps +opportun, aux desseins des Guises, lui signala les mesures à prendre +pour tenter de détourner le coup que voulaient frapper les ennemis de +la France et des princes du sang[15]. Il lui conseilla, entre autres +choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon, à recevoir les +enfants du prince de Condé dans Sedan et Jametz, et à consentir qu'on +enfermât dans ces places les enfants ou les frères du duc de Guise, si +l'on réussissait à les prendre, parce que leur vie répondrait de celle +des Bourbons. La duchesse mit à exécution le conseil de Marillac, en +envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux princes +protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours à la cause des +princes du sang. + + [15] De La Place, _Comment._, édit. de 1565, p. 109, 110, + 111.--De Thou, _Hist. univ._, t. II, 824, 825. + +Les rigueurs exercées, à ce moment, contre Antoine et Louis Ier de +Bourbon, ainsi que contre la belle-mère de ce dernier, n'arrêtèrent ni +le zèle ni le courage de Jacqueline de Long-Vic. Au risque de se voir, +à son tour, traitée comme la comtesse de Roye, incarcérée alors au +château de Saint-Germain, elle se prévalut de la familiarité, non +ébranlée encore, de sa liaison avec Catherine de Médicis, pour +plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa +belle-mère, et de son frère. Elle conjura la reine mère de se défier +de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du +roi de Navarre et du prince l'eût portée au comble, et d'opposer aux +Lorrains factieux la noblesse de France, qui, s'il le fallait, +prendrait contre eux les armes[16]. + + [16] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 832. + +Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la question de +savoir qui serait appelé aux fonctions de chancelier de France, en +remplacement d'Olivier. «La duchesse de Montpensier, dit de Thou[17], +favorite de la reine mère, princesse d'un esprit élevé, ne voyoit +qu'avec peine, que la puissance des Lorrains croissoit de jour en +jour; et communiquant ses chagrins à Catherine de Médicis, qui +commençoit à redouter la violence de ces princes, elle persuada à +cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, elle devoit +choisir un homme ferme et courageux qui s'opposât à leurs desseins,» +en d'autres termes, Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, à cet +homme si recommandable, à tant de titres, que les sceaux furent +confiés. + + [17] _Hist. univ._, t. II, p. 776. + +Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de Montpensier fit un +noble usage du crédit dont elle jouissait. + +Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de touchantes +preuves de sa foi et de sa résignation, sous le poids de longues +souffrances. Le ministre Jean Malot l'assista à ses derniers +moments[18]. + + [18] De La Place, _Comment._, p. 237. + +Elle succomba, le 28 août 1551, laissant après elle d'unanimes +regrets. + +«Si elle eût plus longuement vescu, dit de La Place[19], l'on estime +que les troubles ne fûssent tels survenus, que depuis ils survinrent, +pour ce qu'elle estoit, d'une part, fort aimée et creue de la reine, +et, d'autre part, le roi de Navarre se sentoit fort obligé à elle, qui +servoit d'un lien pour les unir et entretenir en paix et amitié. Elle +estoit femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires mesme +d'Estat.» + + [19] _Comment._, p. 237.--Voir à l'_Appendice_, no 1, une pièce + de vers composée, peu de temps après la mort de la duchesse de + Montpensier, et qui donne une idée des sentiments élevés dont on + la savait animée. + +A voir, d'après ce qui précède, les actes noblement accomplis par la +duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, de 1559 à 1561, sous +l'impulsion des convictions religieuses qui l'animaient, on est en +droit d'admettre que ces mêmes convictions ont nécessairement dû se +traduire, dans sa vie privée, par des actes non moins nobles; et que +surtout elle a agi, vis-à-vis de sa fille Charlotte, sous l'influence +de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus élevés et plus purs, +dans leur expansion, que lorsque la foi chrétienne les inspire. + +Puis, comment ne pas croire que les fréquentes relations de la +duchesse avec des mères telles que Jeanne d'Albret, reine de Navarre, +et que Mmes de Coligny, de Roye, de Soubize, de Rothelin, de +Seninghen, se montrant à la fois judicieuses, fermes et tendres, à +l'égard de leurs enfants, ne l'aient pas induite à faire retour sur +elle-même et à suivre leur exemple? + +Oui, tout porte à croire que Jacqueline de Long-Vic, déplorant +amèrement le passé, aura résolument cherché à délivrer Charlotte du +fardeau d'une intolérable situation, et à lui assurer dans la famille +la place à laquelle elle avait droit. + +Mais voici le point où nos conjectures, déjà si sérieuses, touchent à +la réalité et se confondent, en quelque sorte, avec elle; c'est par +la constatation et la portée d'un fait que de Thou[20] atteste +expressément, savoir: que la duchesse de Montpensier voulut marier +Charlotte au fils de la marquise de Rothelin, au jeune duc de +Longueville, que Calvin entourait, ainsi que sa pieuse mère, d'une +affectueuse sollicitude[21]. + + [20] «La duchesse de Montpensier avoit destiné une de ses filles, + nommée Charlotte au duc de Longueville.» (De Thou, _Hist. univ._, + t. III, p. 60.) + + [21] _Lettres françaises de Calvin_, t. II, p. 179, 265, 267, + 286, 499. L'une de ces lettres, adressée par Calvin au jeune duc + de Longueville, le 22 août 1559 (p. 286) contenait ce passage: + «Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que madame + vostre mère ne désire rien plus que de vous voir cheminer + rondement en la crainte de Dieu, et ne sçauroit recevoir plus + grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la + foy de l'Évangile.» + +Ce fait est décisif, quant à la question qui nous occupe, car il +implique virtuellement, de la part de la duchesse, le remords, la +réprobation du passé, et le soin du bonheur de la jeune fille, aimée +désormais par sa mère, comme elle eût dû toujours l'être. + +Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la réhabilitation morale de +Jacqueline de Long-Vic, que ses désirs et ses efforts en faveur de son +enfant soient venus se briser, même à l'heure suprême, contre +l'intraitable ténacité du duc: ils n'en attestent pas moins, à +l'honneur de la duchesse, la loyauté de son relèvement, et nous font +pressentir avec quelle ardeur, à son lit de mort, elle aura appelé les +bénédictions d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les mains +du Dieu des miséricordes. + +Du fond de l'isolement où s'appesantissait sur elle la main tyrannique +d'un père, que cependant elle continuait à respecter jusque dans ses +aberrations, Charlotte se rattachait avec amour à la pensée d'avoir +enfin conquis le coeur de sa mère, avant que celle-ci ne rendit le +dernier soupir. Chercher, tout en pleurant sa mort, à se retremper au +culte des pieux souvenirs, était déjà, sans doute, une tendance +salutaire, une aspiration élevée; mais il fallait plus encore à l'âme +de la jeune fille, dans sa détresse: il lui fallait l'action +pénétrante d'une force supérieure qui la soutînt et la consolât. Dieu, +qui, dans sa bonté, veillait sur l'infortunée, lui apprit à puiser +cette force en lui seul; à quelle époque, dans quelles circonstances, +par quels moyens? nous l'ignorons. Toutefois, ce que nous savons, +c'est que, dans le laps des onze années qui s'écoulèrent, de 1561 à +1572, la jeune abbesse de Jouarre fut amenée à la connaissance des +vérités évangéliques, et qu'elle y amena, à son tour, quelques-unes +des religieuses de son abbaye[22]. + + [22] D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv. Ier, ch. 11. + +On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte de Bourbon, +les difficultés avec lesquelles elle se trouva aux prises, afin de +sauvegarder, dans la situation qui lui était imposée, sa conscience et +le développement de sa foi. + +Antipathique à une religion au nom de laquelle on avait violenté son +âme et prétendu enchaîner à jamais sa liberté de penser, de croire et +d'agir, elle ne devait ni voulait se prêter à rien qui, de près ou de +loin, sous quelques dehors que ce fût, portât la moindre atteinte à la +dignité de ses convictions et de son caractère. Aussi, que devint pour +elle la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait +abusivement condamnée à subir? Non; car si ce fut, d'un côté, une vie +d'abnégation et de dévouement, qui ne compromettait que son repos, +dont elle faisait volontiers le sacrifice; ce fut aussi, de l'autre, +une vie d'indépendance morale légitimement revendiquée et fermement +maintenue. Il n'y avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, à +scinder de la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence, +mais en réalité corrélatives entre elles, alors qu'au fond de son âme +elle avait le sentiment que cette même vie, dans l'ensemble de son +expansion, comme dans l'unité de son principe, ne relevait que de Dieu +et du service qui lui est dû. Par la seule force de ce sentiment elle +pouvait dominer et domina, en effet, les difficultés et les périls du +rôle qui lui était assigné. + +De ce rôle d'abbesse elle accepta donc sans réserve et accomplit avec +un zèle éclairé le devoir de guider les religieuses de Jouarre dans +les voies de l'ordre et de la paix, de veiller sur leur bien-être +moral et physique, de les former à l'exercice de la charité; et, en sa +qualité de protectrice des intérêts temporels de la communauté, elle +satisfit à l'obligation d'administrer avec vigilance et intégrité les +biens qui appartenaient à celle-ci. Mais, quant aux règles dont ce +même rôle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, l'observation, +elle se dégagea loyalement, sans blesser la liberté d'autrui, de +celles qui froissaient ses convictions et ne s'abstint de répudier que +celles à la pratique desquelles elle pouvait, sans hypocrisie, +condescendre. + +Agir ainsi, c'était faire preuve à la fois de droiture et de courage. +Il n'en pouvait pas être autrement d'un coeur gagné, dans la captivité +du cloître, aux pures doctrines de l'Évangile, et n'aspirant qu'à y +demeurer fidèle. + +Il serait intéressant de saisir les traces de l'allègement que purent +apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de Bourbon ses relations +avec quelques notables personnalités du protestantisme français, dont, +antérieurement à l'année 1572, la sympathie et les encouragements la +soutinrent, probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie +monastique; mais les traces historiques sur ce point sont extrêmement +rares; elles se limitent à peu près à une correspondance de Jeanne +d'Albret, que nous reproduirons plus loin, et à une déclaration des +religieuses de Jouarre, portant: que Charlotte recevait, à l'abbaye, +quelques personnes professant la religion réformée, et spécialement +les sieurs François et Georges Daverly, «qui étoient ordinairement à +son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur[23].» + + [23] Information secrète du 28 avril 1572.--François Daverly + portait le titre de seigneur de Minay. + +Réduit, en dehors de la correspondance et de la déclaration dont il +s'agit, à de simples conjectures, nous ne pouvons que supposer +l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un affectueux appui accordé +à la jeune abbesse, dans l'isolement où la laissait la mort de sa +mère, soit, avant tout, par sa soeur aînée, la duchesse de +Bouillon[24], et peut-être même par une autre de ses soeurs, Anne de +Bourbon, mariée en 1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et +son cousin, la princesse et le prince de Condé, soit par Mmes de Roye, +de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrétiennes, d'une condition +analogue à celle de ces dames. + + [24] Il nous semble impossible qu'une active correspondance, + inspirée par la plus tendre affection, n'ait pas existé entre + Charlotte de Bourbon et sa soeur la duchesse de Bouillon, surtout + depuis l'année 1562; époque à laquelle cette femme si distinguée, + à tant de titres, avait, ainsi que le duc, son mari, ouvertement + embrassé la religion réformée, et dès lors chaleureusement servi, + avec lui, non seulement les intérêts spirituels et matériels des + habitants du duché, mais aussi ceux d'une foule de personnes + venues de France, auxquelles un asile était accordé à Sedan et à + Jametz. Des documents précis, postérieurs à 1572, témoignent au + surplus de l'étroite amitié qui unissait l'une à l'autre les deux + soeurs, Charlotte et Françoise de Bourbon. + +Quoi qu'il en soit à cet égard, une chose demeure certaine: c'est que, +dans le laps ci-dessus indiqué de onze années (1561 à 1572), Charlotte +de Bourbon suivit avec un intérêt toujours croissant la marche des +circonstances extérieures, dont quelques-unes devaient, à un moment +donné, influer sur sa destinée. Les principaux acteurs du grand drame +religieux et politique dont la France fut alors le théâtre, la +préoccupaient fortement, en deux sens opposés: les uns, les +persécuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et qu'effroi; les autres, +les persécutés, que sympathie et que respect. Au premier rang des +généreux défenseurs de ces derniers apparaissait à ses yeux l'amiral +de Coligny, duquel elle se montra toujours sincère admiratrice. + +D'une autre part, alors que ses pensées se reportaient vers les divers +membres de sa famille, qu'elle savait être plus ou moins engagés dans +le conflit des événements contemporains, à peine osait-elle s'arrêter +à la constatation, poignante pour son coeur de fille, des cruautés +commises par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme, +l'implacable ennemi des réformés, et, dans sa servilité, le suppôt des +Guises, surtout à dater de 1562[25]. + + [25] Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excès + par lesquels le duc se déshonora. On frémit d'indignation et de + dégoût à l'aspect des lugubres et cyniques détails dans lesquels + sont entrés, sur ce point, Brantôme (édit. L. Lal., t. V, p. 9 et + suiv.), et, plus amplement encore l'auteur de l'_Histoire des + martyrs_ (in-fº 1608, p. 589 à 591, et 593, 594).--Voir aussi + l'_Histoire des choses mémorables advenues en France, de 1547 à + 1597_ (édit. de 1599, p. 186 à 193). + +Avec les culpabilités de la vie publique d'un tel homme devait +inévitablement coïncider la dépression de sa vie privée; aussi, que +fut-il désormais comme père? + +S'agissait-il de son fils: il restait sans autorité morale pour le +guider dans la carrière dont l'accès lui avait été ouvert. Afin d'y +marcher avec honneur, il fallait à ce fils autre chose que l'exemple +des déviations paternelles. + +Quant aux cinq filles, quelle était vis-à-vis d'elles, la contenance +du duc? + +Deux d'entre elles s'étant, si ce n'est peut-être de leur plein gré, +du moins sans aucun murmure, pliées à la vie du cloître, ce dont son +bigotisme s'applaudissait, il n'eut d'autre souci que celui d'aviser à +ce qu'elles y restassent indéfiniment confinées; comme il laissa +confinée dans son deuil une autre de ses filles, la duchesse de +Nevers, devenue veuve en 1562. + +Avec le calme relatif de l'existence de ces trois soeurs contrastaient +les perplexités du servage de la quatrième. + +Lorsqu'on 1565, comme on l'a déjà vu, Charlotte de Bourbon formula une +protestation, qu'appuyaient les témoignages décisifs de religieuses de +l'abbaye de Jouarre et du représentant officiel de son père et de sa +mère à l'odieuse scène du 17 mars 1559, le duc de Montpensier +s'indigna. Dans cet acte, qui eût dû dessiller ses yeux et le porter à +désavouer sa conduite passée, il ne vit qu'un motif de plus pour faire +peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs. + +Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolérance se fît +sentir ailleurs qu'à Jouarre. De là toute une série de remontrances et +d'obsessions, pour arracher sa fille aînée à ce qu'il appelait une +criminelle hérésie. Déplorant, à huit ans de distance, le consentement +qu'il avait donné à son mariage avec un prince qui depuis lors était +devenu protestant, et dont elle partageait les convictions +religieuses[26]; outré, en même temps, de l'antipathie de Charlotte +pour la religion au nom de laquelle elle était opprimée par lui, il +eut, en 1566, l'étrange prétention de ramener à la profession de cette +même religion la duchesse de Bouillon, qui s'en tenait plus que jamais +éloignée, d'un côté, par l'affermissement de son adhésion à la +religion réformée, et, de l'autre, par la répulsion que lui inspirait +le despotisme tenace dont sa soeur était victime. Harcelée par son +père, mais fermement décidée à voir s'épuiser en stériles efforts son +zèle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, elle le +laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques aux prises avec +des ministres protestants. Le plus clair résultat de leurs longues +controverses fut de démontrer au duc de Montpensier le complet +insuccès de sa tentative; car la duchesse, sa fille, demeura fidèle à +la religion qu'elle professait[27]. + + [26] On lit dans un rapport relatif à un synode provincial des + églises réformées, tenu à Laferté-sous-Jouarre, le 27 avril 1564, + le passage suivant: «Le duc de Bouillon a envoyé paroles de + créance par Perucelly, qui disoit avoir parlé à luy à Troyes, ou + ès environs, et par Journelle, par lesquelles il faisoit entendre + le bon vouloir qu'il a de s'employer pour le Seigneur, _avec + madame sa femme_, et que, en brief temps il exterminerait la + messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait estre + empesché, parce qu'il ne dépendoit que de Dieu et de l'espée. Il + prioit l'assemblée de luy faire venir des régents de Genève pour + dresser un collège à Sedan, lequel il veult renter de deux ou + troys mille francs; promettant que ses places seront toujours + seur refuge aux fidèles, et qu'elles estoient munies suffisamment + de tout ce qu'il falloit.» (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616, + fos 96, 97). + + [27] E. Benoit, _Histoire de l'Édit de Nantes_, t. Ier, p. + 42.--De Thou, _Histoire univ._, t. III, p. 655.--Bayle, _Dict. + phil._, Ve Rosier (Hugues, Sureau du). + +Quatre ans plus tard, ce déplorable chef de famille montra, de +nouveau, combien, au foyer domestique, il était dépourvu de toute +délicatesse de sentiments et de procédés. En effet, rompant avec le +respect qu'il devait à la mémoire de sa femme et aux impressions qui, +dans le coeur de ses enfants, survivaient à la perte de leur mère, il +eut la téméraire prétention, en se remariant à l'âge de cinquante-cinq +ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis-à-vis d'eux, +Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf ans[28], sans +consistance morale, appartenant à cette funeste maison de Guise, +contre l'ambition et les haines invétérées de laquelle la défunte +duchesse s'était naguère noblement élevée. + + [28] «Quoy que le duc de Montpensier eût eu de la duchesse, sa + femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer à + un second mariage, à l'âge de cinquante-cinq ans passés; et ayant + fait choix de Catherine de Lorraine, fille de François de + Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Este, pour lors âgée + seulement de dix-huit ans, le traité en fut passé à Angers, le 4 + février 1570.» (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit., + p. 179).--Brantôme dit de Catherine de Lorraine que «bien + tendrette d'aage, elle espousa son mary qui eût pu estre son + ayeul». (Édit. L. Lal., t. IX, p. 646).--Le Laboureur (addit. aux + _Mém. de Castelnau_, t. II, p. 735) allant au fond des choses, + n'hésite pas à dire: «Le duc de Montpensier se maria, en + premières noces à Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crédit + de l'admiral Chabot, qui avoit épousé Françoise de Long-Vic, sa + soeur aînée; et ce fut pour la mesme considération qu'il prit + pour seconde femme Catherine de Lorraine, soeur du duc de Guise, + auquel cette alliance fut plus utile pour achever de détacher ce + prince des intérêts de sa maison, et pour le discréditer parmi + des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... Il apprit par les + suites des différends qu'il eut à la cour et par la conduite que + cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre + dessein que de désunir sa maison....., en luy donnant pour le + veiller une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des + affaires.» + +Insulter ainsi au passé de celle qui n'existait plus, c'était, de la +part du duc, blesser au coeur ses enfants. + +C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour où son père +voulut lui donner pour seconde mère Catherine de Lorraine, elle sentit +qu'elle n'avait plus qu'à briser, dès qu'elle le pourrait, +l'insupportable joug sous lequel il la tenait, à Jouarre, asservie +depuis tant d'années. Libre de tout engagement, légalement maîtresse +de sa personne et de ses actions, elle se décida à quitter pour +toujours l'abbaye et à se ménager une retraite honorable hors de +France. + +Confiant alors à sa soeur, la duchesse de Bouillon, et à la reine de +Navarre le secret de la résolution qu'elle avait prise et que ces +femmes de coeur ne pouvaient qu'approuver, elle leur demanda conseil +sur le choix des moyens propres à en assurer l'exécution. + +La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, son mari, +étaient prêts à la recevoir, et que leur affectueux dévouement lui +était acquis, plus que jamais. + +Les dispositions de la reine de Navarre n'étaient pas moins +favorables. Tout en émettant l'avis que Charlotte de Bourbon devait se +rendre directement auprès de sa soeur et de son beau-frère, elle +estima que peut-être, quel que fût leur bon vouloir, elle ne se +trouverait pas suffisamment en sûreté à Sedan, et que dès lors il +serait prudent de lui procurer, au loin, un asile, à la cour de +l'électeur palatin, Frédéric III. Aussi en écrivit-elle à ce prince, +qui déclara consentir à recevoir la protégée de la reine. Il y eut +plus: le séjour que Charlotte ferait à Heydelberg, ne devait être, +dans la pensée de Jeanne d'Albret, qu'un moyen à l'aide duquel elle +espérait obtenir du duc de Montpensier qu'il laissât sa fille se +retirer définitivement en Béarn et y vivre auprès d'elle. Quoi de plus +touchant que cette dernière partie du plan ainsi conçu par Jeanne +d'Albret en faveur de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny +et sa famille, qui soutenaient alors, à La Rochelle, d'intimes +rapports avec la reine de Navarre, approuvèrent sans réserve son plan, +à l'exécution duquel le gendre de l'amiral, Téligny, se chargea de +concourir en une certaine mesure. + +Voilà ce que nous révèle la lettre suivante, à peine connue +jusqu'ici[29]: + +«Ma cousine, écrivait Jeanne d'Albret à Charlotte de Bourbon, j'ay +receu vostre lettre et suis infiniment marrye que je ne vous puis +servir comme je le désire; vous priant ne doubter point de mon +affection, laquelle ne manquera jamais, à vostre endroict; mais vostre +affaire est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite +faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assuré vous faire +rendre mes lettres bien seurement, je vous diray que _nous ne +trouvons_ point de meilleur expédient pour vous, que celuy que _vous +avons mandé_, d'aller vers madame de Bouillon, vostre soeur, et delà +en Allemagne. Et si avez besoing que j'en escrive _encores_ au +seigneur dont il est question, vous me le manderez, où je dresseray +vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point que monsieur +vostre père, sçachant que serez en pays estranger, ne trouve bien, +pour vous en retirer, que veniez plustost en mes païs et avec moy; ce +que je desire infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous +porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je puis parvenir +à cela, je vous feray office de mère en tout ce qui concernera vostre +grandeur et contentement. Il faut, ma cousine, que ceci soit mené bien +sagement et secrètement. Je vous prie, par le moyen de monsieur _de +Telligny_, qui me fera seurement tenir voz lettres, me mander ce que +vous voulez que je face, et faire estat de mon amitié. Et sur ceste +asseurance, je prieray Dieu, ma cousine, qu'il vous donne +accroissement de ses sainctes grâces. De La Rochelle, ce 28 de juillet +1571. + + »Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye, + + »JEHANNE.» + + [29] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367. + + +Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et +l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre. + +Depuis sa réception, six mois s'écoulèrent en prudentes combinaisons +et démarches, avant que la jeune princesse pût mettre à exécution son +projet d'évasion. + +Forte de l'appui que lui prêtaient sa soeur et la reine de Navarre, +elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui d'un homme +recommandable, François Daverly, seigneur de Minay, dont le dévouement +était à la hauteur des devoirs que lui imposait le rôle de protecteur +d'une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu'elle +allait entreprendre. + +Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l'abbaye, d'où +sortirent, en même temps qu'elle, deux de ses religieuses. Toutes +trois étaient accompagnées par François Daverly et par son frère. + +On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage franchir +l'enceinte du cloître, qu'il ne s'agissait que d'une simple visite à +rendre à l'abbesse du Paraclet. + +En réalité Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, comme vers un +lieu de refuge inaccessible à la persécution. Mais, là même, à en +juger par certains indices d'hostiles menées, récemment ourdies en +France, la persécution pouvait l'atteindre: aussi, presque aussitôt, +des conseils inspirés par l'affection et la vigilance d'autrui la +détournèrent-ils, à son vif regret et à celui de la duchesse, sa +soeur, de son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se +rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé qu'elle +serait en pleine sûreté, auprès de l'électeur Frédéric III et de +l'électrice. + +Un témoin bien informé[30] nous fournit, sur l'évasion et le voyage de +Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements. S'adressant, après +qu'elle eut cessé de vivre, à l'une des filles issues de son mariage +avec un prince duquel il sera bientôt parlé, il dit: + +«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la très illustre +princesse, vostre mère, se retira totalement de la superstition et +idolâtrie papistique, dont Dieu luy avoit donné bien bonne +cognoissance, et qu'elle fuyoit la France comme le climat auquel, +lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement à Dieu +estoient grièvement persécutez, sans aucune distinction de sexe, +d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et +princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non plus que ceux du +commun populaire, _je sçay, comme tesmoin oculaire_, qu'elle prit la +route de Sedan, vers feue, de très heureuse mémoire, la très illustre +princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d'autant qu'audit +lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et les sacremens de +la religion chrétienne administrés selon leur institution: qui estoit +le bien à la participation duquel tendoit et aspiroit le principal +désir de son âme. Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur +plusieurs notables considérations, de n'y venir point establir son +séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine +tranquillité. Comme donc il estoit question de l'adresser à quelque +bon port, auquel, autant qu'on en pouvoit juger, elle peust avoir ung +assez sûr abry, pour n'estre point agitée de tant d'orages et +tempestes qu'elle l'eust peult-estre esté en d'autres, elle fut aussi +prudemment que heureusement adressée à ce phoenix des princes de son +temps, le très illustre et très puissant Electeur, Frédéric troisième, +comte palatin du Rhin, comme à celui qui estant le parangon de toute +piété et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques +rendoient recommandables.» + + [30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du + _Traité servant à l'esclaircissement de la doctrine de la + prédestination_, Basle, »in-8º, 1779.»--Les lignes ci-dessus + transcrites sont tirées de la préface de ce traité, dans laquelle + Couet s'adresse «à haulte et puissante» dame, madame + Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.» + +Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui émane d'un autre +écrivain, également digne de foi[31]. + + [31] _Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse + Loyse-Julienne, Electrice palatine, née princesse d'Orange._ 1 + vol. in-4º; à Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, fº 12. + +Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes: + +«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) étoit peu +disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu et son bon naturel la +firent demeurer dans une déférence entière aux volontés paternelles, +et patienter en sa condition jusques à ce que la Providence divine +brisât miraculeusement les chaînes qui sembloient brider et asservir +sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années auparavant, +rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent +exposés à la violence des armes, et le monastère de Jouarre courut la +mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en +liberté. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres, +que de se retirer vers une sienne soeur, mariée avec M. R. de Lamarck, +duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C'est par ce moyen qu'elle fut +conduite, en fuite, à la cour palatine, à Heidelberg, et accueillie +par Frédéric III, électeur palatin, avec l'honneur dû à une princesse +de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école de +vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut +pas pouvoir trouver une retraite plus innocente.» + +Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c'est légitimer, par cela même +le respect qui s'attache à sa mémoire et démontrer immédiatement +combien il était apte à étendre sur Charlotte de Bourbon un patronage +efficace. + +Peut-être Frédéric III n'a-t-il jamais mieux justifié le surnom de +_pieux_, que par sa noble attitude, d'une part, au foyer domestique, +et, de l'autre, dans la série de ses généreux efforts en faveur des +protestants français, cruellement persécutés. Ils étaient pour lui des +frères en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur défense +contre leur souverain, dans d'énergiques représentations adressées à +celui-ci, soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le +fit pour Anne du Bourg[32], soit en répondant à leurs appels par +l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses fils, soit +enfin en repoussant, dans une protestation mémorable[33], les censures +que l'empire germanique fulminait contre lui à raison de l'appui qu'il +prêtait à la réforme française, et en défendant, en face de cet +empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne. + + [32] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 701. + + [33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619. + +La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses co-religionnaires de +France, et surtout pour Coligny, éclate dans sa correspondance[34]. +Réciproquement, les lettres adressées par Coligny, d'Andelot, Condé, +et autres, à Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils +tenaient ce prince, dont Hotman, de son côté[35], caractérisait le +sage gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize ans, +prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du +Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce +temps-là on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos +et tranquillité on a vescu en tous les pays de vostre obéissance, +ressemblant proprement à une bonace riante de la mer plate et +tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant +toutes choses y ont toujours esté, moyennant vostre sage prévoyance, +paisibles, saintement et religieusement ordonnées.» + + [34] Frédéric III s'est, en quelque sorte, peint lui-même dans + cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant + l'une et l'autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un + monument durable à la mémoire du prince électeur. Voir 1º _sur + Frédéric III_, Le Laboureur, addit. aux _Mém. de Castelnau_, + in-fº, t. Ier, p. 538 à 542;--les _Mém. de Condé, + passim_;--D'Aubigné, _Histoire univ., passim_;--La Popolinière, + _Hist., passim_;--Brantôme, édit., L. Lal., t. Ier, p. + 313;--Baum, _Th. de Bèze_, append.;--Archives de Stuttgard, + Frankreich, 16, no 40;--_Bulletin de la Soc. d'hist. du prot. + fr._, année 1869, p. 287.--2º _Écrits de Frédéric III_--_das + Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten der Pfalz_, von A. + Kluckhohn, in-4º;--Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, + etc., etc., in-8º, 1868, 3 vol.--Voir, pour d'autres lettres de + Frédéric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign + series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;--à Genève, + Archiv., portef. histor., no 1.753;--en France, Bibl. nat., mss., + f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619, + 15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397. + + [35] Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé _la Gaule + françoise_ (ap. _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. + II, p. 579). + +Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur gratitude et +celle de leurs troupeaux, en lui écrivant[36]: «Nous osons avoir +recours à vous, veu principalement que vous avez jà depuis longues +années fait une singulière profession de la religion chrétienne, de +laquelle une bonne partie est employée à l'aide de ceux qui sont +affligés pour le nom de Dieu et au soulagement des misères et +adversitez de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est +possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années passées, +avons reçus de vostre bénignité et splendeur, ayant si souvent usé de +prières et supplications à l'endroit des rois, nos souverains, pour +nos frères qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et +tourmens[37].» + + [36] _Mém. de Condé_, in-4º, t. III, p. 431. + + [37] Frédéric III couronna sa carrière par une profession + solennelle de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23 + septembre 1575, contenant d'ailleurs, sur des points divers, une + longue suite de dispositions. L'une d'elles, notamment, atteste + sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des + persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France ou + d'autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil + hospitalier, et pour celles qui à l'avenir, y chercheraient un + refuge; il voulait que les unes continuassent à jouir des + avantages dont elles étaient pourvues, et que des secours fussent + assurés d'avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi, + dans l'intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers, de + toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la + continuation du service divin qui se célébrait, _en langue + française_, à Heydelberg. + +Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la nature de +l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, à la cour +d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu'il y eut +de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet +ajouter à son récit ces lignes expressives[38]: «Comme l'électeur +Frédéric III étoit d'un vray naturel de prince, il receut aussi ceste +princesse et la recommanda à la très illustre électrice, d'affection +accompagnée de si graves propos concernans la condition de ceux qui +préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs et commodités +desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses +yeux un bel objet, que ladite très illustre princesse a eu toute +occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy +estoient familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde, +lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second père et une +seconde mère, puis un domicile tellement orné de piété et de toute +autre vertu, qu'il lui estoit plus agréable que n'avoit jamais esté +celui de sa propre naissance.» + + [38] _Loc. cit._ + +Frédéric III s'empressa d'informer le roi de France, la reine mère et +le duc de Montpensier de l'arrivée de Charlotte de Bourbon à +Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi que l'électrice, cru +devoir lui faire. + +Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15 +mars 1572, mois qui était précisément celui dans le cours duquel, onze +ans auparavant, avait eu lieu, à Jouarre, l'odieuse scène qualifiée +_d'entrée en religion_. Asservie alors, Charlotte était libre +désormais. + +«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la jeune +princesse[39], ce gentilhomme, présent porteur, vous dira comme il a +laissé ma cousine, vostre fille, en ma maison, où je l'ay receue et +veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle +a, tant à la gloire de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs +d'obéissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et, +par mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez +avoir de son absence, n'empêche point que vous ne la recongnoissiez +pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux à qui elle +ne touche pas de si près en veulent bien prendre soing. J'ai faict +sçavoir au roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion elle +soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales +dignitez estans informées de son faict, ne se sentent bien fort +contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sçachant +que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict +de la religion, ne trouverez point mauvais ce département de madite +cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, usant de +vostre prudence et bonté accoustumées, ne ferez que prendre le tout en +la meilleure part, et moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté +de sa conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr de ses +biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous prierois davantage, si +je ne craignois de mettre par là en doubte la bonne affection +paternelle que portez à ladite vostre fille, laquelle je sçay vous +estre par trop bien recommandée. Par tant je feray fin de ceste +présente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé bonne +et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.» + + [39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, fº 62. + +Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si digne +et si conciliant? + +Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que l'électeur +portait à Charlotte de Bourbon, à raison de _sa bonne affection à la +gloire de Dieu_, point capital sur lequel il était parfaitement à même +de se prononcer, et de son respect filial pour le duc; + +La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui +assurât la liberté de sa conscience et lui permît de concilier avec +l'exercice du culte évangélique, qu'avant tout elle entendait +professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait +de porter à son père; + +L'espoir que le duc, avec _sa prudence et sa bonté accoutumées_, +accueillerait cette légitime revendication. + +Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la part d'un +homme à idées rétrécies et grossières, violent, haineux, tel que le +duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage, +depuis l'évasion de sa fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on +va pouvoir en juger. + + + + +CHAPITRE II + + Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ + de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur + palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre. + Dépositions importantes des religieuses.--Négociations + entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de + Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne + d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection + de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne + d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la + mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres + de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français + qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à + l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes + relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean + Taffin et autres personnages distingués, ses + compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de + Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du + roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à + Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui + s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son + cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères + et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc de Bouillon en + décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon + le veuvage de la duchesse, sa soeur. + + +Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de Bourbon, +l'une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, était accourue à Jouarre, +et avait aussitôt informé le duc de Montpensier de la disparition de +sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre +renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle +avait prise. + +Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses devoirs +militaires. A l'ouïe de l'événement inopiné qui le blessait au vif +dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de colère et déclara: +qu'il fallait que chacun s'employât «pour sçavoir où la fugitive +s'estoit retirée, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon +admonestement»; ajoutant qu'il fallait aussi qu'on l'aidât, «pour +qu'elle pût estre trouvée, en quelque part qu'elle fût, dedans ou +dehors le royaume, et ramenée, _vive ou morte_, afin que l'injure et +déshonneur faits à son père par elle et ceulx qui l'avoient induite, +conseillée et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés, avec +une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mémoire en +demeureroit perpétuelle, à l'advenir[40]». + + [40] Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l'abbesse de + Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l'église de + Meaux_, in-4º, 1731, t. II, _Pièces justificatives_, no 5). + +Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'était devenue Charlotte, +ainsi qu'il l'annonçait, d'Aigueperse, ce même jour, «à son bon +seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41]». + + [41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, fº 23. + +La réception de la lettre de l'électeur palatin mit un terme à son +incertitude; mais, en même temps, excita en lui un redoublement de +colère. + +Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en proie se +traduisirent avec amertume dans une réponse qu'il adressa, le 28 mars, +à l'électeur[42]. + + [42] Cette réponse, démesurément longue, est intégralement + reproduite avec les annotations qu'elle nécessite, au no 2 de + l'_Appendice_, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart + outrageantes et mensongères. + +Il ne s'en tint pas à cet acrimonieux _factum_: il écrivit au roi, à +la reine mère, et à divers personnages sur le concours desquels il +croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d'un côté, une enquête, et, +de l'autre, des négociations ayant pour objet le retour de sa fille en +France, même par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accès de +fureur, sur le châtiment exemplaire qu'il lui réservait. + + [43] «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes, + pour sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée, + s'enfuit à Heidelberg.» (D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv. + 1er, ch. II.) + +Ses démarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gré de ses désirs. + +En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée à Jouarre +même, sur l'ordre du premier président du Parlement de Paris, n'eut +d'autre résultat, que la constatation réitérée de la brutale pression +dont Charlotte de Bourbon avait été victime, le 17 mars 1559. + +Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations +du magistrat chargé de les interroger, six religieuses, autres que +celles dont les déclarations avaient été recueillies, le 25 août 1565, +confirmèrent pleinement ces déclarations par des dépositions +empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long +séjour à l'abbaye de Jouarre, s'était constamment montrée affectueuse +et bonne pour chacune d'elles. + +L'information secrète dont il s'agit est d'une si haute portée, qu'il +faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]: + +«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes, +lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appelé +avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce, à la +postulation et requeste de noble homme, Me Pierre André, sieur de La +Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des +affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur +desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la +vérité de ceux qui ont suborné madame Charlotte de Bourbon, abbesse de +Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite +abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions +qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir laissé son habit +qu'elle avoit porté par l'espace de douze à treize ans, sans en avoir +faict plainte ni doléance à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que +prétend ledict André; joinct qu'elle n'avoit faict protestation +contraire à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se +trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, séduction, +force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de +deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures; à la vérification +desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou à +ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqué comme s'en suit: + + »Du 28e jour d'apvril, l'an 1572. + + [44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.--Au + dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention + suivante: «Par commandement de messieurs le premier président et + Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les + officiers de Jouerre.» + +»1º.--Vénérable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en +l'abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre ans ou environ, laquelle, +après serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a, +qu'elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu'elle ne sçait qui a +sollicité ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte +de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense que Françoys +et Georges d'Averly luy pourroient bien avoir sollicité de ce faire, +parce que journellement ils hantoient et fréquentoient en ladite +abbaye, où icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne +sçayt personne qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle +elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son habit à +contre-coeur, parce qu'elle n'a esté religieuse que par le +commandement de madame sa mère, laquelle la faisoit importuner et +solliciter d'estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles +rapportant à madite dame sa mère, que sa fille n'y vouloit entendre, +elle-même luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et +de l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et +pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère voulut; mais le +regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps. +N'a la déposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier +ayt oncques forcé sadite fille, mais au contraire marry contre sa +défunte femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son gré +telle qu'elle la desiroit, et prophétisa ce qui est advenu de cette +force et importunement; et pense ladite déposante que, si ladite fille +eust fait entendre librement à mondit seigneur que son habit luy +déplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle +estoit fille si craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte +de l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent à plusieurs, qui +l'ont célé à mondit seigneur, de peur de l'irriter. Toutefois elle +continuoit toujours à dire, en lieu de liberté, qu'elle n'estoit +professe, et que, si elle n'avoit craint que mondit seigneur son père +se fâchast, qu'elle auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a +souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine +de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent et +familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte mère si faisoit, +et la révérence paternelle qu'elle portoit à sondit père. + + »_Ainsi signé_: RICHEMONT. + + +»2º.--Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en +l'abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou environ, laquelle, après +serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est +religieuse en ladite abbaye, et qu'elle ne sçayt ceux qui pourroient +avoir sollicité et donné conseil à madame Charlotte de Bourbon, +abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir allé hors du +royaume de France, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui estoient +ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur; +et nul ne pouvoit sçavoir ce qu'ils vouloient faire; et emmenèrent +madite dame, faisant semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on +esté longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust allée que jusques audict +Paraclet, jusques à tant qu'il vint nouvelles de ceulx qui estoient +allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys +Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui +dirent qu'elle estoit allée en Allemagne, au logis du comte palatin, +et que lesdits d'Averly et un nommé Robichon estoient demourez avec +madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a jà longtemps que +lesdits d'Averly sollicitoient madite dame de s'en aller. Dict aussy +que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint à Jouarre, durant +les désastres qui ont esté en ce royaume, et qu'il fit publier de +baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque +mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu'elle ne se +pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et ne luy monstrast +qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, en ayant faict +profession par forcedite de madame sa mère, laquelle, à la vérité, luy +a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu +la déposante tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations +de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle n'en ose dire la +centième partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle +déposante vit que, quand monsieur Ruzé, à présent évesque d'Angers, +vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une +contenant paroles douces et fort légères, de profession, non +accoustumées à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et +une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a +entendu que, si elle n'eust faict ladicte profession, que madite dame +sa mère luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N'a jamais +entendu que mondit seigneur son père en ait esté content, mais bien +marry; mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubté, qu'elle ne +s'est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages qui luy ont +tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est l'occasion qu'elle luy +peult présentement avoir baillé un ennui. Dict, oultre, qu'elle a +tousjours entendu continuer sa volonté n'estre en cest estat, et pour +cest effect n'a oncques voulu se faire béniste abbesse. C'est tout ce +qu'elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu'il est notoire. + + »_Ainsi signé_: C. DE PERTHUIS. + + +»3º.--Vénérable religieuse, soeur Marie Brette, grand'prieure de +l'abbaye de Jouarre, âgée de quatre-vingts ans, ou environ, laquelle, +après serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est +religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle ne sçayt ceulx qui peuvent +avoir donné conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse +de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de +s'en aller hors de ce royaume, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui +estoient ordinairement à ladite abbaye et à l'entour d'icelle madite +dame; et pense qu'il n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye +qui en pussent sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne +Vassetz, qui s'en sont allées avec madite dame. Et quand elle partit, +elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; et néanmoins elle s'en seroit +allée en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy +dire. Dict aussy qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques, +de son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle ayt faict +voeu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy qu'il +appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu'elle fust +prompte à hanter et fréquenter l'église; et quand ladicte déposante +l'allait quérir pour aller au service, elle y estoit aussitost que +ladicte déposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agréer à +monseigneur son père; mais, pour tout cela, la déposante ne peut +croire qu'icelle n'eust tousjours dévotion (volonté) de poser son +habit, qu'elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l'avoir pris +trop jeune, à contre-coeur, par force de sa mère, laquelle luy a faict +faire profession par des subtilitez et forces estranges. + + »_Ainsi signé_: soeur MARIE BRETTE. + + +»4º.--Vénérable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en +ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, après +serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est +religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle a tousjours connu, depuis que +madame Charlotte de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort +jeune, qu'elle y a faict une profession oultre son gré et volonté, +parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le +décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent, elle, abbesse de +ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de +Givry décedast, elle se voulut démettre de ladicte abbaye entre les +mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le +couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle ne vouloit +accorder; tellement que madame sa mère fut extrêmement offensée, et +dès lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes, +qui émurent tellement cette jeune princesse, que l'appréhension +qu'elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes +les filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit +estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mère +ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu'elle +seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son père +estoit bien fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de +mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse +leur disoit, qu'elle déposante a opinion qu'il luy eust osté l'habit +qu'elle a tousjours porté et fait actes de religion convenables à sa +charge, pour donner plaisir à sondit père, plustost que de volonté, +car elle n'eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualité +et habit de religion; qu'elle, comme tout le monde sçayt, a faict voeu +par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle escrivoit +audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon +donnast son bien à monseigneur le prince son frère. Ne sçayt ladicte +déposante si elle fit ou non, parce qu'elle n'y estoit présente. Dict +aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles +dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture de son +voeu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une simulée, et l'autre +ordinaire; et quand eust présenté à l'autel une desdictes lettres, +soeur Cécile Crue, autrement appelée Chauvillat, print icelle et la +mit dans son sein; et que telle prétendue profession fut faicte assez +maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit +professe; et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les +religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle pense +qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicité ladicte dame de Bourbon de +sortir de sa maison, sinon Françoys et Georges d'Averly, auxquels elle +portoit faveur, et estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy +que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé, +avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles +n'avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur +fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme +les autres abbesses avoient faict auparavant. + + «_Ainsi signé_: soeur R. SARROT. + + +«5º.--Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye âgée de +quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après serment par elle +faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en +ladite abbaye, et qu'elle sçayt que madame Charlotte de Bourbon a esté +contraincte d'estre religieuse et faire sa profession par madame la +duchesse de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit +ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault; depuis lequel +temps, depuis deux ans en çà, ladite dame Charlotte de Bourbon avoit +dict à feue madame de Reuty, qu'elle n'estoit professe et qu'elle +n'avoit faict les voeux ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite +dame de Reuty; et qu'elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser +son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la religion prétendue +réformée, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion +qu'elle se damnoit en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû +les lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et pour avoir +esté présente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite +dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire récit des volontés de +sadite mère, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au +moyen de ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna une +fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses +qui voyoient la manifeste contrainte et les menées avec la force, peu +de volonté de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de +profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour +luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que légitime et +solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais approuvé, sinon +pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire à iceluy. + + »_Ainsi signé_: soeur MARIE BEAUCLER. + + +»6º.--Soeur Marie de Méry, religieuse professe en l'abbaye de Jouarre, +âgée de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est +professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame +Loïse de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de ladite +abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite déposante a vû que ladicte +dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l'eust +jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa +part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire à soeur Cécile +de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, parce que c'étoit la +volonté de madame sa mère, à laquelle elle n'oseroit désobéir. Mesme, +le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut +entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par +ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire sortir de +ladite abbaye madicte dame. + + »_Ainsi signé_: MARIE, soeur de Méry. + + »_Signé_: DE GAULNES, + + »DESMOLINS.» + + +Après avoir échoué sur le terrain de l'enquête, le duc de Montpensier +échoua également sur celui des négociations entamées, à la cour +d'Heydelberg. + +Le premier président de Thou et le sieur d'Aumont s'étaient rendus +auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom du roi, de +renvoyer Charlotte de Bourbon à son père: l'électeur répondit avec +fermeté qu'il ne la lui renverrait qu'à la condition expresse que la +princesse serait certaine d'obtenir, pour la sûreté de sa personne et +pour le libre exercice de son culte, la protection à laquelle elle +avait droit[45]. + + [45] «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r'avoir + Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec + bonnes cautions, pour la liberté de la dame en sa vie et en sa + religion, le père aima mieux ne l'avoir jamais.» (D'Aubigné, + _Hist. univ._, t. II., liv. Ier, chap. II).--«Le père, grand + catholique, avoit redemandé sa fille à l'électeur, vers lequel + fut envoyé M. le président de Thou, et puis M. d'Aumont. + L'électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne la + forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux + la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux, + professer une religion qui lui étoit si à contre-coeur.» + (_Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande et des autres + provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p. + 63.) + +Les envoyés du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur aucun de ces deux +points, la négociation qu'ils avaient entamée fut rompue. + +Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de l'électeur +et de l'électrice; position honorable et sûre, qu'elle avait +immédiatement conquise, sans effort, par l'intérêt qu'excitait son +infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son +caractère, et par le sérieux de ses hautes qualités. + +Jeanne d'Albret, qui suivait, de coeur et de pensée, sa jeune amie sur +la terre étrangère, se montra sensible à l'accueil qu'elle y recevait, +en lui écrivant[46]: + +«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne, j'ay +escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur le duc Casimir, son +filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage +de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon +recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant +j'estime que ce mariage vous pourra servir, car j'auray meilleur +crédict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos +parentes. J'ay commencé à parler de vostre faict; mais monsieur de +Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne +fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le pouvoir que +Dieu m'a donné. Parmy la joye que j'ay du mariage de mon filz, Dieu +m'a affligée d'une maladie qu'a ma fille, d'une seconde pleurésie qui +luy a repris quatre jours après l'autre. Elle a été saignée: j'espère +en Dieu que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en +disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu'il +sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma cousine, ce que vous +désirez. + + »De Bloys, ce 5e d'apvril 1572. + + »Vostre bonne cousine et parfaite amye, + + »JEHANNE.» + + [46] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367. + + +La dignité personnelle d'une femme chrétienne, aux prises avec les +difficultés inséparables d'une vie de privations, recèle en elle-même +des secrets trésors d'abnégation et de délicatesse, que pressent et +que respecte, dans sa généreuse sympathie, tout coeur qui aspire à +soulager une souffrance noblement supportée. + +Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg, dans la +sincérité de son application. + +La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état voisin du +dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement résolue +à en subir les rigoureuses conséquences, plus, de leur côté, +l'électeur et l'électrice s'attachèrent, par de judicieux et tendres +ménagements, à l'affranchir du malaise inhérent à un tel état. +Profondément touchée de leurs prévenances, elle en déclinait cependant +en partie les effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne +réussirent à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir +la plénitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le +meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de son +affection et de sa gratitude, était de les laisser l'aimer et la +traiter comme si elle eût été leur propre fille. + +Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la +bienveillante protection de l'électeur et de l'électrice, Charlotte de +Bourbon rencontra un appui de plus dans le dévouement éprouvé de +François d'Averly, seigneur de Minay, qui avait pris à coeur, +disait-elle «de la secourir et de l'assister en ses affaires», et qui, +de fait, avec l'assentiment de Frédéric III, dont il s'était concilié +l'estime, resta auprès d'elle, à Heydelberg, tant qu'elle-même y +résida. + +La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui +l'entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement chère +aux personnes attachées à son service. Au premier rang de celles-ci, +se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins +vigilants et sur la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente +discrète de maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans +l'épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme de coeur +s'élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la seule intensité de +son dévouement. Ayant voué à Charlotte de Bourbon une sorte de culte, +elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles +circonstances la mort seule les sépara l'une de l'autre. + +Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient à leur +côté, par sympathie pour ses épreuves et pour ses convictions +religieuses, Charlotte, libre désormais de professer publiquement ces +dernières et d'y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de +prendre part aux exercices du culte réformé, auquel sa mère s'était +rattachée naguères, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon, +continuait à pratiquer. Elle le fit en toute simplicité, avec un +sérieux d'attitude et une modestie de langage qui lui concilièrent le +respect de tous. + +Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première fois une +réelle dilatation de coeur, elle commençait à goûter le charme d'une +existence paisible et utilement employée. + +La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux conseils +sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en même temps +qu'elle agissait, dans son intérêt, auprès du duc de Montpensier et de +Catherine de Médicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], datées de +Vendôme, où la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel +devoir[48]: + +«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et +monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir +receue; ce que mon filz continuera, à sa venue. Quant à vostre +affaire, j'ay monstré à la royne, mère du roy, celles-ci que m'a +escript monsieur le comte, et sur cela ay adjousté ce que j'ay pensé +vous pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse +désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous, mais peu qui +osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient +tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse +me fermer la bouche. Je m'employeray de coeur et d'effect en tout ce +que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j'en auray +le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrêmement malades: Dieu les a +encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon +amitié, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine, +vous donner sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande +affaire. + + »De Vendosme, ce 5e de may 1572. + + »Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye. + + »JEHANNE.» + + [47] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367. + + [48] «_La de Vandoma_ (qualification dédaigneusement appliquée + par les Espagnols à Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha + Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se + han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del + principe de Condé que por la honrra le quieren poner en la + yglesia entre los otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc + d'Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B. + 32.) + + +A un mois de là, une mort inopinée ravit à l'affection de Charlotte de +Bourbon cette _parfaite amie_, qui s'était montrée pour elle une +seconde mère, et à laquelle l'attachaient des liens devenus de jour en +jour plus étroits[49]. Cette séparation déchirante la plongea dans une +affliction dont la correspondance de Frédéric III atteste la +profondeur[50]. + + [49] Jeanne d'Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.--Voir sur + ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée: + _Gaspard de Coligny, amiral de France_, t. III, p. 383, 384, 385. + + [50] Lettre de l'électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572 + (ap. Kluckhohn, _Briefe_, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p. + 467).--Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series, + lettre du 27 juin 1572. On y lit: «Mademoiselle de Bourbon is + very grieved at the death of the queen of Navarra.» + +Quel surcroît de douleur la jeune princesse n'eut-elle pas à subir, +peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg les premières +nouvelles des effroyables massacres commis à Paris et dans les +provinces de France lors de la Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée +de stupeur et navrée. + +Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous l'impulsion +d'un grand devoir à remplir, elle concentra ses pensées sur +l'adoption immédiate de moyens propres à soulager ceux de ses +compatriotes qui, ayant échappé au fer des égorgeurs, viendraient +chercher un refuge dans les États de l'électeur palatin. Plusieurs y +vinrent, en effet, et ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du +ministère de charité et de consolation qu'elle remplit auprès d'eux: +pieux ministère, dans l'accomplissement duquel, associée aux efforts +et aux généreux procédés de l'électeur et de l'électrice adoption, +que, dès le premier moment, ils lui avaient accordé. + +Aimée par eux, que ne l'était-elle aussi par son père? Que ne +pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui, +mais, en outre, de l'énergique besoin qu'elle éprouvait de gagner son +affection et de lui faire sentir la sincérité de celle, qu'en retour, +elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux +de Charlotte de Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne +désespérait cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui +semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses prières, +en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice +envers une fille qui n'avait, en rien, démérité de lui, et en lui +inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra +plus loin combien Charlotte de Bourbon, inébranlable dans sa foi et +fidèle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de +n'avoir jamais désespéré de gagner le coeur de son père. + +Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait à la +délaisser? + +Selon son habitude, il menait de front les assiduités d'un homme de +cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste et intolérant. Il +se complut, notamment, à reprendre, dans les derniers mois de 1572, +ses menées de convertisseur, à l'égard de sa fille la duchesse de +Bouillon. Il détacha vers elle le jésuite Maldonat et le ministre +apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux échouèrent dans leur +mission: Maldonat en dépensant son argumentation en pure perte, et du +Rosier en n'affrontant la présence de la duchesse que pour subir les +légitimes reproches qu'elle lui adressa sur son infidélité. + + [51] Benoit, _Hist. de l'édit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--Bayle, + _Dict. phil._, Vc Rosier (Hugues Sureau du).--Voir aussi les + détails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un + écrit intitulé: «Oraison funèbre pour la mémoire de très noble + madame Françoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et + prononcée par de Lalouette, président de Sedan, etc., etc. Sedan, + in-4º, p. 10.» + +Revenu à résipiscence, l'apostat se rendit à Heydelberg, où Charlotte +de Bourbon put lire, dans un écrit qu'il y publia[52], cet aveu, +précédé de bien d'autres: «Le duc de Montpensier m'avoit envoyé, le +mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers +madame de Bouillon, pour la ramener à l'obéissance du pape. J'escrivis +lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement de monsieur son +père, pour la tirer à cest estat: lui faisant une triste et pauvre +recongnoissance de l'humanité receue de sa part, tant par moy que par +plusieurs autres, aux troubles de l'an 1568.» + + [52] _La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du + Rosier touchant sa chute en la papauté et les horribles scandales + par lui commis, à_, etc. (_Mémoires de l'Estat de France sous + Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.). + +Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il s'était rendu +coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d'avouer +publiquement l'énormité de ses méfaits et d'exprimer un repentir dont +il n'était guère permis de révoquer en doute la sincérité. La loyale +et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se +représentant les angoisses qui torturaient l'âme du malheureux, elle +s'empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les +sentiments élevés, de couvrir d'un généreux pardon l'offense commise à +Sedan. Ce fut là pour du Rosier, dans sa détresse, un réel bienfait, +sous l'impression duquel il se retira à Francfort, où, trois ans plus +tard, il termina sa triste existence. + +Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale et +intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs, savants +de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, François +Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frédéric III aimait à +s'entourer et dont il avait vu le nombre s'accroître, à Heydelberg, à +dater de 1572! Cédant à l'attrait qu'exerçaient la complète affabilité +et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués +avaient noué, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, de +sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On +la vit, charmée elle-même de les connaître, s'entretenir avec eux de +leurs affections domestiques, de leurs intérêts personnels, de leurs +travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune à +laquelle tous demeuraient profondément attachés, dans la crise +terrible qu'elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de +pensée, les incessantes péripéties. + +Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à Heydelberg, avait +rarement quitté cette ville, et était ainsi demeuré à l'écart des +événements qui, dans le cours des quinze dernières années, s'étaient +accomplis de l'autre côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la +jeune princesse se reportait, de préférence, vers le passé; elle se +plaisait à l'entendre parler d'une mission dont l'électeur palatin +l'avait chargé, en 1561, et à l'occasion de laquelle il avait, à +l'issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une foule de +hauts personnages, et, plus particulièrement que tous autres, l'amiral +de Coligny et divers membres de sa famille[53]. + + [53] Relation, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommens_, + Erst Band, p. 215 à 229.--Voir, sur la mission de Boquin, les + développements contenus dans notre publication intitulée: _Les + protestants à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de + Poissy_, 1574. + +Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de Boquin. + +Pour être d'une nature différente, ceux que lui faisaient d'autres +Français ne l'intéressaient pas moins. + +Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par l'électeur à +occuper, à Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait +d'inaugurer avec éclat la prise de possession, entretenait la +princesse des scènes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient été +le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy, et auxquelles il n'avait +échappé qu'à grand'peine; de ses dangereuses pérégrinations à travers +la France, et du triste sort d'une masse de victimes de la +persécution, en proie à la misère, à des perplexités, à des +souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant +ensuite du tableau de tant d'infortunes les pensées de son +interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques +ou littéraires, qu'il savait être de nature à captiver son attention. +Il n'y avait qu'à gagner dans les familières communications d'un tel +homme, doué de vastes connaissances, que son esprit judicieux et +lucide mettait avec aisance à la portée d'autrui. + + [54] Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y + enseigner le droit romain. + +L'énergique et docte François Dujon, connu dans le monde littéraire +sous le nom de _Junius_, parlait à Charlotte de Bourbon de l'actif et +périlleux ministère qu'il avait, comme pasteur, exercé jusqu'en 1566, +dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frédéric III l'avait +honoré, en le chargeant de la direction de l'église de Schonau, puis +en l'envoyant à l'armée du prince d'Orange, pour y remplir, pendant +toute la durée d'une laborieuse campagne, les fonctions d'aumônier, et +enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service +au sein de l'église de Schonau, qu'il devait ultérieurement quitter, +par ordre de l'électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le +collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55]. + + [55] Voir sur François Dujon, D. 1º _Scrinium antiquarium_, + Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet + conscripta_; 2º G. Brandts, _Historie der Reformatie_, Amst., + 1677, in-4º, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17. + +Quant à Jean Taffin, que l'électeur avait investi, à sa cour, du titre +et des fonctions de _prédicateur français_[56], et dont les +antécédents dans l'exercice du saint ministère, spécialement à Anvers, +étaient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualités, +promptement gagné la confiance de la princesse, qui depuis lors +attacha toujours un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait +mieux caractériser le sérieux et l'efficacité de ses relations avec +elle, qu'en disant, à l'honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon +inspira à Taffin un dévouement qui ne se démentit jamais, et qu'en +toute occasion elle sut dignement reconnaître. + + [56] «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget + zich naar den Paltz in weerd _fransch predikant te Heidelberg_.» + (_Dict. biogr., Holland_.)--Voir sur J. Taffin, l'intéressante et + substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitulée: + _Jean Taffin, un réformateur belge du XVIe siècle_, Leyde, 1886, + br. in-8º. + +Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à l'affermissement +de ses intimes convictions et à l'expansion de son activité +chrétienne, la pieuse fille du persécuteur des réformés français ne +cessait d'étendre, de loin comme de près, sa sollicitude sur tous les +infortunés, qui, sortis de France, portaient, à des degrés divers, le +douloureux poids de l'expatriation. + +De ce nombre étaient les enfants de l'homme éminent dont plus que de +tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la +grande victime, Chastillon et d'Andelot, réfugiés en Suisse, venaient +d'écrire, de Bâle, à l'électeur et à Charlotte de Bourbon, qu'ils +savaient être, à Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la +chrétienne sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération +qu'elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt leur +parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par la princesse[57]. + + [57] La lettre écrite à Chastillon et à d'Andelot par Charlotte + de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite + d'après l'original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses + riches archives, et qu'il a bien voulu me communiquer. + +«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui a réduit vos +affaires en telle extrémité comme elles sont, vous ne pouviez pas à +qui mieux vous adresser qu'à moy, pour ressentir vostre peine et vous +y plaindre infiniment, n'en faisant point seulement comparaison à la +mienne, mais l'estimant, selon qu'à la vérité l'on peult juger, ne +vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espère que les moyens +qui vous sont cachez à ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu +vous les descouvrira lorsqu'il luy plaira vous en retirer. De ma part, +si je puis quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien +grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour celle que +j'ay tousjours portée à feu monsieur l'admiral, vostre père, dont le +zèle et piété qu'un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la +mémoire. Incontinent donc que j'ay receu vos lettres et celles que +vous escriviez à monsieur l'électeur, j'ay esté les luy présenter, +lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir son +Exelence embrasser l'affaire dont luy faites requeste, avec une +singulière affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l'est +venu trouver de vostre part, à qui il a parlé de façon que je vous +puis assurer que son Exelence est résolue à faire bientost la +dépesche, tant pour madame l'admirale[58], que pour vostre regard, +telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy +ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme aussy madame +l'électrice m'a fait entendre estre en pareille volonté; en sorte que +vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que +celuy de leurs Exelences, qui sçavent peser les causes selon la +droiture et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner +ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre +et bientost vous remettre en tel heur, bien et félicité, que vous +vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnées +recommandations à vos bonnes grâces, et la tiendrez pour + + »Vostre affectionnée et meilleure amye, + + »CHARLOTTE DE BOURBON. + + »A Heydelberg, ce 12 mars.» + + [58] Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en + captivité. (Voir, sur ce point, notre publication intitulée + _Madame l'amirale de Coligny, après la Saint-Barthélemy_. Br. + in-8º, Paris, 1867.) + + +L'excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement ce à +quoi «elle pouvoit s'employer de bien grande affection». Elle réussit +à concilier à ses jeunes correspondants la protection de Frédéric III +et celle de l'électrice. + +La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs +émus de reconnaissance. «Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte +et briefve expédition de nos affaires en la cour de monseigneur +l'électeur nous est assez suffisant témoignage de la grande +sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre d'icelles; +mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous escrire rendent la +preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que +nostre ingratitude seroit la plus extrême qui fust oncq, si nous ne +sentions à bon escient combien nous sommes obligez à recongnoistre par +tous très humbles services, quand Dieu nous en donnera les moïens, le +très grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui +estes esmeue et incitée à nous bien faire, par la seule inclination +naturelle d'une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes +partout merveilleusement recommandée. A ceste cause, mademoiselle, +après vous avoir très humblement remercié du très grand bien et +plaisir qu'avons promptement receu par vostre moïen, des sainctes +consolations et vertueux enseignemens qu'il vous a pleu nous adresser +par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables, +accompagnées d'une vifve démonstration de la charité chrestienne que +pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions très +humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que +mettrons si bonne peine et diligence, avec la grâce de Dieu, à suivre +le droit chemin de vertu et vraye piété, que toutes les contrariétés +et grandes difficultés qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne +pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant +compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance qu'avec le +temps il fera, nous relève de ceste oppression très dure, et qu'ayons +moïen de vous faire très humble service, nous osons bien vous +promettre, mademoiselle, que jamais n'aurés serviteurs plus humbles ni +plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens, +quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance +d'avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous +supplions l'Eternel, nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir +très longuement, mademoiselle, en très bonne santé et heureuse vie, +pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement des pauvres +affligez. + + »Vos très humbles et obéissans serviteurs, + + »CHASTILLON, ANDELOT. + + »De Basle, ce 1er juin 1573.» + + [59] Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que + dans la note précédente). + + +Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance avec les fils +de Coligny, une preuve de l'affectueux intérêt qu'elle prenait à leur +situation, la princesse fut, en ce qui concernait l'atténuation des +rigueurs imposées à la sienne par la dureté et l'avarice de son père, +l'objet d'une démarche officielle que tentèrent auprès de Charles IX +les ambassadeurs polonais venus en France, à l'occasion de l'élévation +du duc d'Anjou au trône de leur patrie. + +Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se +présentaient d'énergiques paroles[60]. Après avoir réclamé en faveur +des droits et des intérêts de la généralité des protestants français, +ils dirent[61]: «Nous conjoignons aussi à ces causes les requestes de +beaucoup de princes d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de +personnes qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et +autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre intercession vaudroit +beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majesté, n'ont cessé, en +présence, quand elles nous ont rencontrés, et par lettres, de nous +prier et supplier d'employer toute la faveur et crédit que Dieu, par +sa puissance et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté que +nostre sérénissime esleu, à ce qu'il y ait paix en France, et que les +innocens et affligés soient soulagés. Parquoy la pitié et _les +requestes de ceux auxquels nous n'avons pû ne dû refuser ce que nous +pouvons en cest endroist_, font que nous supplions Vostre Majesté que, +selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il luy plaise +pourvoir et remédier à une si longue et grande calamité d'armes +civiles, par une équitable et très ferme paix.» + + [60] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 6 à + 15.--La Popelinière, _Hist._, t. II, liv. 36, fos 196, 197, + 198.--Du Bouchet, _Hist. de la maison de Coligny_, p. 569. + + [61] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 8. + +L'histoire atteste[62] «qu'outre ceste requeste pour ceux de la +religion, ces nobles ambassadeurs en firent d'autres pour divers +particuliers, de la part desquels ils en avoient esté suppliez, +notamment _pour mademoiselle de Bourbon_, jadis abbesse de Jouarre, +fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitté l'habit, s'étoit +retirée en Allemaigne, chez l'Electeur palatin, où elle fut receue +honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit qu'il pleust au +roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy +s'entretenir selon le rang qu'elle devoit tenir, estant fille d'un +prince du sang.» + + [62] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 14, + 15. + +Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit +des pompes et des fêtes par lesquelles seules la cour de France +prétendait honorer leur présence; aucun droit ne fut fait à leurs +légitimes demandes[63], et une grande iniquité de plus vint ainsi +s'ajouter à tant d'autres déjà commises. + + [63] «Le roi, dit de Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 6), éluda + leurs demandes sous prétexte qu'elles n'intéressoient en rien la + Pologne.» + +L'électeur palatin, qui très probablement avait invité les +ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte de Bourbon, +donna-t-il à celle-ci, après l'échec de la démarche tentée par ces +ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX, le conseil de s'adresser +directement à la reine mère? Il est permis de supposer que oui, quand +on voit la jeune princesse, trop réservée pour se décider seule à +entrer en rapports avec l'autorité souveraine, entretenir d'une +affaire qui la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans +une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]: + +«Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dépend seulement de +vostre grâce, j'ay prins, _encores à ceste fois_, la hardiesse de +supplier très humblement Vostre Majesté d'en user envers moy, à qui +vous laisserez un perpétuel devoir de prier Dieu qu'il vous conserve +vostre santé, madame, en très heureuse et très longue vie. De +Heidelberg, ce 8 novembre 1573. + +»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante, + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, fº 947. + + +Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans cette +lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis de son père. + +Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du +duc à l'égard de Charlotte. Il persista à refuser de l'assister, à +Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre communication. Son +obstination demeurait telle, qu'elle ne fut même pas ébranlée par les +démarches officieuses que la reine d'Angleterre chargea, à diverses +reprises, ses ambassadeurs d'accomplir, en France, dans l'intérêt de +la jeune princesse[65]. + + [65] Calendar of state papers, foreign series: 1º The queen to Dr + Valentin Dale, 3 février 1574;--2º Dr Dale to the queen, 19 + février 1574;--3º Answer, 8 mars 1574;--4º Instruction to lord + North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574. + +Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers jours de +l'année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon +éprouvait une répulsion que ne justifiait que trop, à ses yeux, le +triple titre d'ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et +le prince de Condé, d'insolent et vil auteur des infortunes +domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny, +ainsi que de tant d'autres personnages. Cet être dégradé était le duc +d'Anjou, qui, élu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, en +compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser +d'aller, avec eux, saluer l'électeur palatin. Une telle obligation lui +pesait, car il devait nécessairement se trouver déplacé et mal à +l'aise dans le milieu essentiellement honnête, digne et ferme qu'il +allait aborder. + + [66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne, + du marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du + comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de + Louis P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de + Schomberg, d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de + Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes, + des frères de Balzac d'Entragues, et de plus de six cents autres + Français, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de + Bellièvre qui suivait le prince en qualité d'ambassadeur de + France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de + Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du pape. + (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 21.) + +De même que l'électeur et l'électrice, Charlotte de Bourbon se +résigna à subir la présence de l'odieux visiteur et de son entourage. + +«Frédéric III, rapporte d'Aubigné[67], averti des hôtes qui lui +venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour +bonne considération; et cela fut la première frayeur du roi de Pologne +et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire +un mauvais tour. Ce vieil prince n'oublia, à sa réception, rien +d'honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi pourmener dans +une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l'amiral de +Coligny, le rideau tiré exprès. A cette vue, le palatin ayant vû +changer de couleur son hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur +François qui jamais ait esté[68], et en la mort duquel la France a +beaucoup perdu d'honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui furent +trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des +cautions qui lui estoient nécessaires au traitement des princes les +plus proches, et de mesme pour les affaires d'Angleterre. Nous avons +receu qu'on fit lire cet escrit à Mgr d'Alençon, vostre frère, et à +l'ambassadeur d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là +vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur +responce, bien que non concertée, fut pareille et telle: ces lettres +ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles +monstrent bien qu'il estoit bon François.--Le roi de Pologne dit qu'il +n'estoit point coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court, +induisant ceste remonstrance pour un affront.» + + [67] _Hist. univ._, t. II, liv. II, ch. XIV. + + [68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années + auparavant, Frédéric III avait adressées à l'amiral: _«Gratulamur + tibi quod, præ cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus + amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei + acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et + exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum + precibus juvare non cessabimus.»_ (Lettre du 23 mai 1561, ap. + Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfürsten von der + Pfalz_, 1868, in-8º, t. Ier, p. 179).--L'électeur palatin, + Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg avec le roi + de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé dans un + recueil intitulé: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re + publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701, + in-4º, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantôme (édit. + L. Lal.), à l'appendice, p. 412 et suiv. + +La sévère leçon que donna ainsi l'électeur était méritée: le royal +meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossièreté accoutumée, en +cherchant à blesser Frédéric III dans son affection pour Charlotte de +Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69], +qui, à ce moment, se trouvait à Heydelberg: + +«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu +et salué mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au +partir, il ne luy feist jamais aucun présent, comme il feist à toutes +les aultres, bien qu'il veist l'affection dudit sieur électeur envers +elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en +aultre chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de quelque +peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en fut fort marry et +deist depuis que, s'il eust crû cela, il se feust esloigné de +Heydelberg, à son passage.» + + [69] _Mémoires_, in-8º, 1877, t. Ier, p. 195, 196. + +Quant à la princesse, trop haut placée dans l'estime générale, pour se +sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procédé du méprisable +roi qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle ne songea qu'à +applaudir, avec toute l'énergie de son coeur de chrétienne et de +Française, à la leçon qu'il avait reçue de l'électeur, et qu'à +remercier ce généreux protecteur de la nouvelle preuve de bonté qu'il +lui accordait, en considérant, dans sa paternelle susceptibilité, +comme faite à lui-même, l'offense calculée, qui ne s'adressait qu'à +elle, et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu'à dédaigner. + +Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire de l'aplomb +avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel à +l'amitié qu'il prétendait exister entre l'électeur et lui, et vouloir +resserrer, en écrivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70] à Frédéric +III: «Mon cousin, puisqu'il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy, +mon frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne, +j'espère l'estre aussy de l'amitié dont vous l'avez aymé, et que +j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit départy entre luy et moy: +toutefois, pour ce que je le désire ainsy, et afin qu'elle soit +perpétuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy +autant de bonne volonté et affection en vostre endroit, _que je vous +en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison_.» + + [70] Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, t. II, p. 694. + +Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour de Frédéric +III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la satisfaction d'apprendre +que son cousin le prince de Condé, dont la position, depuis près de +deux ans, la tenait dans l'anxiété, se trouvait en Alsace, et qu'il se +rendrait prochainement à Heydelberg. + +Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d'Eléonore de Roye avait, en août +1572, au Louvre, fait preuve d'énergie, en réponse à ces trois mots, +«messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX, dans un accès de fureur, +lui avait jetés à la face; et si, plus tard, par une défaillance +regrettable, il s'était prêté, pour la forme, à conférer avec +l'apostat Sureau du Rosier; s'il avait même plié sous la main de ses +oppresseurs, jusqu'au point de déserter extérieurement sa foi, ce +n'avait été qu'en se réservant, au fond du coeur, le droit de +désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule +lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à cet +égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins laisser +subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait +précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur de Condé, que, +sans prétendre d'ailleurs effacer cette tache indélébile, il aspirait +avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur +la miséricorde et les directions providentielles de Dieu. + +Dans les premiers mois de l'année 1574, Charlotte de Bourbon passa de +l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune +prince, le jour d'un relèvement digne de lui et du nom qu'il portait. + +Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mêmes. + +En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on croyait +d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête; La Rochelle, +Nîmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes encore avaient tenu en +échec les troupes royales; la cour s'était résignée à certaines +concessions inscrites dans le traité dit _de La Rochelle_, concessions +envisagées bientôt comme insuffisantes par les assemblées de Milhau, +de Montauban et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans +une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, des +revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de +Médicis elle-même. + +Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par +la gravité des circonstances. + +Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais non +seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur +prêtait le parti des _politiques_, ayant à sa tête les Montmorency et +Cossé. La question d'une pacification avait été vainement agitée: la +mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine mère avaient mis +obstacle à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un +mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi de Navarre +et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes +ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d'évasion, étaient +retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux +de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La +formation en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc de +divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants et leurs +alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau conflit allait s'engager. + +Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que tout +légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la cour et se +posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur des opprimés. + +De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de +cette province, il réussit à gagner le territoire du duché de +Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay, +qui l'accompagna jusqu'à deux lieues au delà de Juvigny[71], et +finalement il arriva à Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thoré. + + [71] _Mém. de Mme Duplessis-Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. + 80.--_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde, + 1647, in-4º, p. 28. + +A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en l'église des +Français[72], profession de son retour à la religion réformée, jura +d'en soutenir, à l'exemple de son père, les sectateurs contres leurs +adversaires, et il informa les églises tant du Languedoc, que +d'autres provinces, de l'engagement solennel qu'il venait de +contracter. + + [72] _«Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia + gallica quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse, + quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra + pontificia accesserit, et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi + ignosceretur.» (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24 + junii 1574.)_ + +Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à la levée des +troupes destinées à composer une armée qui pût, un jour, marcher au +secours des réformés français, il rechercha, sous ce rapport, des +appuis en Suisse, en Allemagne, et spécialement le concours de +l'électeur palatin, auprès duquel il se rendit en mai[73] et en +juillet. + + [73] Lettre de Guillaume Ier, prince d'Orange, au comte Jean de + Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de + la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. IV, p. 385.)--Cette + lettre, dans laquelle Guillaume parle de l'arrivée de Condé à + Heydelberg, contient ce passage remarquable: «Il nous faut avoir + cette assurance que Dieu n'abandonnera jamais les siens; dont + nous voyons maintenant si mémorable exemple, en la France, où, + après si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et + autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun + se proposoit la fin et une entière extirpation de tous ceux de la + religion, et de la religion mesme, nous voyons ce néantmoins + qu'ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.» + +L'accueil qu'à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à son cousin fut +naturellement des plus expansifs. On se représente aisément la joie +qu'elle éprouva à nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la +franche intimité atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les +rigueurs de l'expatriation. + +Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg et de là +aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence qui, mieux que +toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanées avec la +France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne. + +Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon s'associait, +de coeur, à l'existence que menaient, au loin, sa soeur aînée et son +beau-frère, aux relations qu'ils soutenaient avec autrui, au bien +qu'ils faisaient, à leurs joies, à leurs épreuves, à la sollicitude +dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas +permis de se fixer à Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en +quittant Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d'eux, en +pensée, à titre de soeur aimante et dévouée. + +Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue +de la large hospitalité accordée aux réfugiés français, une véritable +similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernière ville +se trouvait une jeune femme française d'une haute distinction, Mme +veuve de Feuquères[74], qui, ayant échappé au massacre de la +Saint-Barthélemy, était, ainsi qu'elle se plaisait à le dire[75], +«receue avec beaucoup d'honneur et d'amytié par M. le duc et Mme la +duchesse de Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu'à Sedan se +trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable par +la noblesse de ses sentimens et par la rare maturité de son caractère, +Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de +la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis +l'affection[76]; qu'il soutenait d'excellents rapports, avec nombre de +personnes notables de la ville et du dehors; «qu'il étoit aussi visité +journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et +qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la +cause de la religion, que pour l'estat particulier de M. de Bouillon, +qui ne luy feust communiqué[77].» + + [74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas, + seigneur de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux + ans. + + [75] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 71. + + [76] Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans. + + [77] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 82. + +Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui attachaient à +sa soeur et à son beau-frère Mme de Feuquères et Philippe de Mornay, +se félicitait de leur présence à Sedan, et se reposait sur eux du +soin de continuer à assister de leur affection et de leur dévouement +ces deux membres de sa famille qui lui étaient particulièrement chers. + +Vers la fin de l'année 1574, elle eut la douleur de voir brisé pour +toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de +Bouillon[78]. + + [78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il + eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze + ans. + +Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de ce prince, +demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur indissolublement +attaché à sa mémoire, ainsi qu'à celle de sa fidèle et courageuse +compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuquères le consigna dans ses +Mémoires[79], alors qu'elle était devenue Mme de Mornay: + +«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et +estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, et qu'il avoit esté +empoisonné au siège de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa +mère, l'estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort +de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan, +attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des +Avelles, qui en estoit gouverneur. L'église de Sedan estoit belle par +le nombre des réfugiés. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit +avec beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs et +divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec le sieur de Verdavayne, +mon hoste, médecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort +religieux et zélé. Ilz prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne +déclareroit à Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche, +l'extrême maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y +avoit, en cas qu'il pleust à Dieu de l'appeler, que madame sa +belle-mère, qui estoit fort contraire à la religion[80], par le moyen +du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon +la volonté du roy[81].--Elle, après l'avoir ouy, toute affligée +qu'elle estoit, se délibéra d'en escrire à M. de Bouillon qui estoit +en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, la voulant +voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa +chambre, et après résolution prise entr'eux, fut reportée en son +lict.--Le lendemain M. de Bouillon envoyé quérir ses plus confidens, +particulièrement fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux +esclarcit les moyens d'effectuer sadicte résolution; puis appelle tous +ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur déclare +que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa +charge, et pour ce, sur-l'heure mesme, luy ayant demandé les clefz, +les mit ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, et +de La Marcillière, conseiller au grand conseil, pour, appelés les +officiers et gardes du chasteau, leur déclarer l'intention dudict +seigneur duc de Bouillon, et les remettre ès mains dudict sieur de la +Lande, lieutenant de sa compagnie.--Ainsi, ceste place forte fut +asseurée, et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre +heures; et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort +chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et +son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa +mort, non moins paisiblement que auparavant.» + + [79] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 84, + 85.--Voir aussi l'_Histoire de la vie de messire Philippe de + Mornay_, Leyde, in-4º. + + [80] Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la + haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'âpre + cupidité qui la poussait à s'enrichir de leurs dépouilles. + + [81] On voit par là que Mme de Bouillon mère était de la même + école que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de + ménagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait + pour sa fille aînée; car, si la duchesse de Bouillon était + exposée aux obsessions tenaces de son père, en matière + religieuse, le duc de Bouillon, de son côté, avait à redouter et + à déjouer les coupables manoeuvres de sa mère, hostile à la + religion réformée qu'il professait, et, par voie de conséquence, + aux droits dont il était investi, dans l'étendue de son duché. + +Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse, sa soeur, plus +elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée au veuvage, sans +rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants, +l'appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient. +Aussi, éprouva-t-elle un allègement à ses préoccupations fraternelles, +en acquérant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins +sur le concours de l'électeur palatin, auquel le duc de Bouillon avait +confié, ainsi qu'au duc de Clèves, l'exécution de ses dernière +volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de Mme de Feuquères et +de Philippe de Mornay. + +Avec l'année 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase +la plus solennelle de sa vie, que feront connaître les développements +qui vont suivre. + + + + +CHAPITRE III + + Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de + Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de + l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon. + Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse + de Charlotte.--La demande du prince est définitivement + accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne + pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de + Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y + tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour + l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La + jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde, + vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés + à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des + Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à + l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de + Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage + avec Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les + nouveaux époux se rendent de La Brielle à + Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces deux + villes.--Chant composé en leur honneur. + + +Femme d'élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait à +une foi vivante le double apanage de la supériorité du coeur et de +celle de l'esprit. La dignité personnelle rehaussait, en elle, le +charme d'une beauté morale et physique[82], qui se reflétait dans la +grâce de son langage et l'affabilité de ses manières. Aimante et +douce, avant tout; d'autant plus compatissante, qu'elle avait +profondément souffert; énergique et fidèle dans l'expansion de son +dévouement à la cause des faibles et des infortunés de tout genre; +associant à la générosité de sentiments la justesse et l'élévation +d'idées, à la fermeté de convictions la rectitude d'actions et de +paroles; sympathique enfin à tout ce qui était juste, salutaire et +grand, elle exerçait sur quiconque avait accès auprès d'elle +l'irrésistible ascendant par lequel se caractérise, dans la délicate +sérénité d'une âme chrétienne, l'empire de la véritable bonté. + + [82] De Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 166) dit en parlant de + Charlotte de Bourbon: «C'estoit une princesse d'une grande beauté + et de beaucoup d'esprit.»--Un autre écrivain dit: «Si le visage + de cette princesse avoit de la sérénité et de la majesté, tout + ensemble et des grâces non communes, son esprit avoit encore plus + de beauté, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mémoires sur + la vie et la mort de la sérenissime princesse Louyse-Julianne, + Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4º.) + +Aussi, de quels voeux sincères n'était-elle pas l'objet, à Sedan, à +Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme qui, unie à la sienne +par les liens de l'amitié ou de la gratitude, se préoccupait du soin +de son bonheur! On ne se bornait pas à désirer que, affranchie +désormais d'une situation isolée et dépendante, elle occupât, dans les +hautes régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était +digne; on aspirait surtout à voir son coeur aimant et dévoué +s'épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer +domestique dont elle serait l'honneur et l'égide. + +Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le poids +d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec plus +d'ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu'un homme +éminent, dont elle avait naguères, à Heydelberg même, fortement +impressionné le généreux coeur par l'attrait de ses vertus et de ses +rares qualités, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par +la dignité avec laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume +de Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la république des +provinces unies des Pays-Bas[83]. + + [83] Durant les premiers mois de l'année 1572, Guillaume de + Nassau séjourna en Allemagne, et tout particulièrement à + Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres + datées de cette ville, il s'occupait d'organiser une armée, à la + tête de laquelle il marcherait au secours de son frère Louis, qui + se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces + espagnoles. Voulant, au sujet de l'expédition qu'il préparait, se + concerter avec l'électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et + ce fut très probablement alors qu'à la cour de ce prince il vit + Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la + maison d'Orange-Nassau_, Ire série, t. V, p. 113) se rapproche de + notre opinion, sur ce point. Il en est de même de J. Van der Aa, + dans l'ouvrage intitulé: _Biographisch Woordenboek der + Nederlanden_, 1858, in-fº, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon. + +Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce prince, +jusqu'à la fin de l'année 1574, et dans quelles circonstances +nourrissait-il le désir d'unir son sort à celui de Charlotte de +Bourbon? c'est ce qu'il importe de préciser, au moins sommairement. + +Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d'une +profonde piété, Guillaume Ier, de Nassau, dit _le Taciturne_ naquit, +en 1533, au château de Dillembourg. + +Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines situés dans +les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin, la principauté +d'Orange enclavée dans le territoire de la France. + +Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne de +Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration d'esprit +et à une grande droiture de caractère, se concilier la faveur et +l'affection de ce monarque, que, dès l'âge de quinze ans, il devint en +quelque sorte son confident. + +A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas, Anne +d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren. + +A vingt et un ans, il fut appelé par l'empereur, en l'absence du duc +de Savoie, au commandement en chef de l'armée qui occupait alors la +frontière de France. + +Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle de +l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'épaule de Guillaume de +Nassau, que Charles-Quint se présenta à l'assemblée qu'il avait +convoquée. + +Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la couronne +impériale. + +En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants, +Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince. + +Après avoir pris une large part aux opérations militaires dont la +Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux négociations qui +aboutirent, en 1559, au traité de paix du Cateau-Cambrésis, Guillaume +de Nassau vint en France avec le duc d'Albe. + +A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la jeune princesse +accordée en mariage à Philippe II, s'ajoutait une mission secrète, +celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens à employer pour +procéder en France, parallèlement à la marche qui serait suivie en +Espagne et dans les Pays-Bas, à l'extermination des protestants. +Satisfait des entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II +en fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de convictions +religieuses précises, mais du moins ennemi décidé de toute intolérance +et de toute persécution, se disait catholique, et ne l'était que de +nom[84]. Ému d'indignation, à l'ouïe du langage de Henri, Guillaume +toutefois se contint si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de +_Taciturne_[85] a l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en +cette circonstance, au sujet de laquelle il a écrit[86]: «Je confesse +que je fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers tant de +gens de bien qui estoient vouez à l'occision, que dès lors +j'entrepris, à bon escient, d'aider à faire chasser cette vermine +d'Espaignols hors de ces païs.» Ce fut ainsi que la vocation du +_Taciturne_ comme futur fondateur de l'indépendance des provinces +unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la liberté religieuse au +sein de ces provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés et +à l'insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques. + + [84] «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je + confesse que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le + berceau, j'y avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y + estoit mort, ayant chassé de ses seigneuries les abus de + l'Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine + estoit tellement engravée en mon coeur et y avoit jecté telles + racines, qu'en son temps elle est venue à apporter ses fruicts? + Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en la + chambre de l'empereur, et estant en âge de porter les armes, que + je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées, + pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture, + quant à la religion, que nous avions, j'avois lors plus à la + teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes + seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois, + j'ai grande occasion de remercier Dieu, qui n'a pas permis ceste + sainte semence s'étouffer, qu'il avoit semée luy-mesme en moy; et + dis dadvantage, que jamais ne m'ont plû ces cruelles exécutions + de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop + ordinaires à l'endroit de ceux de la religion.» (_Apologie de + Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'édict de + proscription publié en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne_, + Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8º, p. 87, 88.) + + [85] Loin d'être taciturne, il se montrait au contraire si bien + doué d'expansion et d'affabilité, qu'on a dit de lui: «C'étoit un + personnage d'une merveilleuse vivacité d'esprit.... jamais parole + indiscrète ou arrogante ne sortait de sa bouche par colère, ni + autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient + faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans + user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et + agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les aultres seigneurs + de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et bien voulu sur + tous aultres, pour une gracieuse façon de faire, qu'il avoit, de + saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le monde.» + (_Mémoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861, + in-8º, t. Ier, p. 42).--On lit dans un récit manuscrit, intitulé: + _Troubles des Pays-Bas_ (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179): + «Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit + séduisante; son silence même étoit éloquent; on pouvoit lui + appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando + incanta._» + + [86] Apologie précitée, p. 88. + +Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affecté par la mort +de son père[87]. + + [87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet + (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. Ier, p. 47. + Lettre du 15 octobre 1559, datée de Bruxelles). On y rencontre + l'expression des louables sentiments qui l'animaient comme fils + et comme frère, et auxquels il demeura fidèle. + +Sous l'influence de l'émotion que lui avait récemment causée le +langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive +opposition à la présence des troupes espagnoles; et, sans partager +encore les convictions religieuses des protestants, il se prit +cependant de compassion pour eux, et résolut de les soustraire aux +persécutions. Il y réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en +qualité de stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht, de faire +châtier et périr une foule d'innocents, il leur ménagea des moyens +d'évasion; croyant en cela «qu'il valoit mieux obéir à Dieu qu'aux +hommes[88]». + + [88] Apologie précitée, p. 109. + +Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait, +malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés, l'amenèrent +à contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille +du célèbre électeur Maurice, mort depuis quelques années. De cette +union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie. + +La marche des événemens ayant, d'année en année, aggravé la situation +générale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d'autres +seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays +par sa désastreuse administration. + +On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte +engagée contre la politique persécutrice de Philippe II, et s'attacher +à apaiser la fermentation des esprits justement indignés. + +Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux +horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea vers les Pays-Bas, +à la tête d'une armée, Guillaume écrivit à Philippe qu'il se démettait +de toutes ses charges et se retirait dans le comté de Nassau. + +Sommé de comparaître devant _le conseil des troubles_, surnommé _le +conseil de sang_, il répondit par un refus formel de se soumettre à +cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt fulmina contre lui une +condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, à +force d'excès, pousser les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer +par une répression sanguinaire. + +En concours avec _le conseil de sang_ agissait le _saint-office_ qui, +aux termes d'une sentence du 16 février 1568, confirmée par décision +royale du 26 du même mois, condamna à mort tous les habitans des +Pays-Bas, à titre d'hérétiques[89]. La cruauté se confondait ainsi, +chez les persécuteurs, avec le délire. + + [89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zélande, + etc._, in-fº, t. II, p. 174, 175, 176. + +Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché à +l'université de Louvain et entraîné en Espagne. + +Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses biens par voie de +confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son +patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la réforme, dont il +faisait désormais sa propre cause, Guillaume s'érigea résolument, +contre la tyrannie, en défenseur des droits de la nation et des +sectateurs de la religion réformée, à laquelle il déclarait +expressément adhérer. + +Ce fut là plus qu'un pas décisif dans sa carrière: ce fut un acte +d'une immense portée; car la foi chrétienne, en s'emparant alors de +son âme, lui imprima une direction suprême et le doua d'une +indomptable énergie dans l'accomplissement des devoirs ardus qui +s'imposaient à lui. + +Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et la fit entrer +en Frise sous le commandement de son frère, Louis de Nassau, qui, +quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une défaite. + +Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume leva, toujours +à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle il entra dans le +Brabant, mais sans réussir à attirer le duc d'Albe au combat. + +Suivi par douze cents hommes qu'il s'était réservés, et accompagné de +ses frères Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui +s'avançait en France, au secours des réformés, y prit part à divers +combats, et ne se retira momentanément dans le comté de Nassau que +pour y préparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de +troupes. + +Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors à Guillaume d'organiser +un armement maritime fut éminemment utile à ce courageux chef; car, +avec l'appui des _gueux de mer_, plus heureux dans leurs entreprises +que ne l'avaient été jusque-là les _gueux de terre_, il s'assura la +possession de la Hollande et de la Zélande, dont les états le +reconnurent pour leur gouverneur. + +De leur côté, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la province +d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de la Frise, ne +tardèrent pas à se ranger sous l'autorité du prince. + +La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis nécessitait, +de la part de Guillaume, un redoublement d'énergie. + +Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur les provinces +que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement sur trois +villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à la défense desquelles il dut +pourvoir. + +Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir des +assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux événement, +Guillaume écrivit à son frère Louis[90]: «J'avois espéré vous envoyer +de meilleures nouvelles; cependant, puisqu'il en a plû autrement au +bon Dieu, il faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce +même Dieu à témoin que j'ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui +étoit possible pour secourir la ville.» + + [90] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 175. + Lettre du 22 juillet 1573. + +Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n'avait pas à +redouter Guillaume, en s'efforçant d'en soustraire les habitants aux +horreurs d'un siège! Les anxiétés de son lieutenant Dietrich Sonoy, à +cet égard, étaient grandes; le prince les dissipa par ces simples +paroles[91]: «Puisque malgré nos efforts, il a plû à Dieu de disposer +de Harlem selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa sainte +parole? Le bras puissant de l'Éternel est-il raccourci? Son église +est-elle détruite? Vous me demandez si j'ai conclu quelque traité avec +des rois et de grands potentats: je vous réponds qu'avant de prendre +en main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces j'étois +entré dans une étroite alliance avec le roi des rois, et je suis +convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront +en lui leur confiance. Le Dieu des armées suscitera des armées afin +que nous puissions lutter contre ses ennemis et les nôtres.» + + [91] P. Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, Seste Boek, + p. 447, 448, 9 _Augusti_ 1573. + +Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d'êtres opprimés +qui, comme lui, s'attendaient à l'Éternel! Aussi, des prodiges +d'abnégation et de courage furent-ils, de même qu'à Harlem accomplis à +Alkmaar. Redoutant un désastre final, les Espagnols se virent +contraints de lever le siège de cette seconde place. + +Bientôt ils entreprirent celui de Leyde. + +Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons relatives +à la défense de cette ville, sur un corps d'armée que son frère Louis +lui amenait d'Allemagne; mais ce corps fut défait à Mookerheyde, dans +un combat où Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre +frère de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la mort, +en 1558, à la bataille de Heyligerlée. + +Frappé au coeur par la mort de ses trois frères, dont l'un surtout, +Louis, avait été pour lui constamment un appui précieux, le prince ne +se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde +tout ce qui lui restait de force et d'activité. + + [92] Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de + Louis et de Henri: «Je vous confesse qu'il ne m'eust sçeu venir + chose à plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut + conformer à la volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine + providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique, + pour maintenir son église, ne fera rien que ce qui redondera à + l'avancement de sa gloire et maintenement de son église, oires + qu'il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous + viendrions à mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacré + et chassé, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que + Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si + mémorable exemple en la France, où après si cruel massacre de + tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes + qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une + entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la + religion mesme, nous voyons ce néantmoins, qu'ils ont derechef la + teste eslevée plus que jamais, se trouvant le roy en plus de + peines et fascheries que oncques auparavant, espérant que le + seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa + puissance et miséricorde envers nous.» (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 386, 387.) + +Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le fardeau de +préoccupations incessantes, il fut saisi d'une violente fièvre qui mit +ses jours en danger; toutefois, quelque menaçantes que devinssent, de +moment en moment, les étreintes du mal[93], il n'en concentrait pas +moins toutes ses pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré +l'extrême faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner +toutes les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait être +nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever de son état de +faiblesse, il se porta partout où sa présence et ses directions +pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous son inspiration, les +habitants de Leyde supportèrent avec un admirable courage le poids +d'horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succombé; +et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à +la tête de ses marins, l'un de ces prodiges de dévouement, de bravoure +et d'habileté qui commandent à jamais l'admiration et la +reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols laissèrent libre +l'accès de cette noble cité à Guillaume, qui y fut acclamé comme il +méritait de l'être. + + [93] Voir _Appendice_, no 3. + +Peu de jours avant celui où il lui fut possible d'entrer à Leyde en +libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean de Nassau, son +frère[94]: «Je me remetz du tout à Dieu, bien asseuré qu'il ordonnera +de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sçait estre utile, +et ne me surchargera de plus d'afflictions que la débilité et +fragilité de cette nature en pourra porter.» + + [94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. V, p. 53). + +Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par de +poignantes afflictions. + +En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son fils +aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée et à +Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de l'indigne conduite +d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mère, +avait, depuis plusieurs années, abandonné et lui et ses enfants, pour +se plonger dans un abîme de désordres auxquels il s'était vainement +efforcé de l'arracher. + +La culpabilité de l'épouse infidèle ressortait à la fois de +témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux +de son complice; témoignages et aveux que le magistrat compétent avait +recueillis[95], et à la vue desquels les représentants les plus +considérables de l'autorité ecclésiastique, appelés à se prononcer, +avaient déclaré que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe était +désormais dissous, se trouvait légalement libre d'en contracter un +autre[96]. + + [95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les + documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la + _Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. III, + p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397. + + [96] Voir _Appendice_, no 4. + +Telle était, à la fin de l'année 1574, la situation de Guillaume, au +double point de vue de sa carrière publique et des douloureuses +perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se créer +un nouvel intérieur le porta à demander la main de Charlotte de +Bourbon. + +La grandeur de ses devoirs d'homme d'État ne lui permettant pas de se +rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle ami Marnix de +Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre à la princesse une +lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et +l'invitait à croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-même, dans +les franches communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pût +apprécier sous toutes ses faces la portée d'une démarche qui +impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la +félicité conjugale. + +On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde était +porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d'un +mémoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, à +quelque temps de là, il lui confia une mission confirmative de celle +dont Sainte-Aldegonde s'était acquitté à Heydelberg. + + [97] Voir _Appendice_, no 5. + +Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en homme de +coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui +à l'élévation de ses sentiments, à ses vertus, à l'attrait de ses +rares qualités, à l'irrésistible ascendant de son généreux caractère. +Il plaçait dès lors en elle une confiance sans réserve. + +Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se révélait-il +à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque +la majeure partie de ses biens demeurait affectée, soit à la +conservation des droits de ses enfants, soit au service des +Provinces-Unies; ni la perspective d'une existence paisible, car elle +aurait à affronter les agitations, les labeurs et les périls de la +sienne; mais il lui assurait du moins l'inébranlable dévouement d'une +âme qui voulait se consacrer à elle, et la stabilité d'une gratitude +qu'inspirerait à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle +dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique +appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il présageait +le bien sérieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, par la +douce influence de ses conseils et de ses procédés, à resserrer les +liens qui unissaient les réformés français à ceux des Provinces-Unies, +et la France elle-même à ces provinces. + +On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de +Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins la lettre qu'à la suite de +ces entretiens elle fit parvenir à Guillaume de Nassau. La voici dans +sa gracieuse simplicité[98]: + + + «A monsieur le prince d'Orange. + +»Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire et entendu +de ce gentilhomme, présent porteur, l'affaire dont luy avés donné +charge de me parler, quy est telle que je n'y puis faire réponce que +par le conseil et commandement de monsieur l'Électeur et de madame +l'Électrice, auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de père et +de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons +traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de +fille, comme j'y suis obligée. Pour ce qui dépent de ma voullonté, +monsieur, il ne sera jamais que je n'estime et honore beaucoup la +vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera +le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, après vous +avoir présenté mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce, +en santé et prospérité, très heureuse et longue vie. + + »Vostre bien humble, à vous faire service. + + »CHARLOTTE DE BOURBON. + + »à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.» + + [98] Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille). + + +La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes n'excluait pas, +aux yeux de Guillaume, la perspective d'un consentement qui, s'il +était obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la détermination à +laquelle Charlotte de Bourbon s'arrêterait ne devait être que le +résultat de mûres réflexions, il tint à la laisser s'y livrer à +loisir, en demeurant, vis-à-vis d'elle, dans une silencieuse +expectative, et à lui prouver, par cela même, combien il respectait la +plénitude de sa liberté. + +Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur de ceux de +Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant qu'à connaître et +qu'à suivre sa volonté. Vint le jour où, obtenant, dans le +recueillement de la foi, une réponse à ses instantes prières, elle se +sentit paternellement amenée par une direction suprême sur le seuil de +la voie qu'elle devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant +elle, l'affectueuse approbation de sa soeur aînée, de ses cousins, le +roi de Navarre et le prince de Condé, de l'électeur palatin et de +l'électrice. Alors elle accepta avec une confiante sérénité d'âme le +rôle sacré de compagne d'un homme de foi et d'abnégation, et la +mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants. +Préoccupations, labeurs, fatigues, périls, elle était prête à tout +supporter, à ses côtés; car son coeur la portait à devenir pour lui ce +qu'elle fut en effet, «_une aide fidèle, lui faisant du bien, tous les +jours de sa vie_[100].» + + [99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse + de «vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée + d'une piété singulière.» (Voir Lepetit, _la Grande chronique de + Hollande, Zélande, etc._, t. II, p. 301.--_Hist. des troubles et + guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582, + p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur Ryckwaert d'Ypres.) + + [100] _Genèse_, chap. II, v. 18.--_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12. + +L'acceptation si vivement désirée par le prince intervint, à la fin du +mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l'un des +principaux conseillers de l'électeur palatin, fit connaître à +Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour de ce même mois, la +lettre suivante[101]: + +«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine est revenu de +France, portant la mesme résolution du roy de France et de la royne +mère, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres +dudit de Mine, lequel ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à +sçavoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant +contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de +rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mère: et +qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle +feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son +bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que +cela méritoit bien estre communiqué au duc de Montpensier, son père. +Ce nonobstant, il a esté résolu, en présence du conte palatin, du +chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing +d'attendre le consentement du duc de Montpensier, à cause qu'il ne +faut espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme +religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande sinon +d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy +conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour père; et qu'ayant +le conte palatin trouvé bon et déclaré qu'il ne luy sçauroit +desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion, +Madamoiselle a simplement déclaré en cest affaire d'obéir au conte +palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin +m'a commandé de escrire à Vostre Excellence. + + [101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. + 165. + +»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de Vostre +Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte +palatin et Madamoiselle la remettent à la suffisance de Vostre +Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant +pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre +Excellence et de Madamoiselle. + +»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que +Vostre Excellence a résolu touchant la maison de Middelbourg; mais +comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter +avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à Vostre +Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle, +comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre +Excellence aura considération du sexe, et des biens que Vostre +Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duché de +Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans précédens de +Vostre Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir de quoy +s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs, frères de Vostre +Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder. +Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien +que les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence, +laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement. +Il ne reste donc sinon la déclaration de Vostre Excellence là dessus, +et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission +du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose +superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains +suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend +de jour en autre la response du frère du roy et du roy de Navarre, +ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir à ce mariage, +et adoucir le duc de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.» + +La solution affirmative de la grande question du consentement fut +aisément suivie de celle des questions secondaires qui s'y +rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans émotion, approcher +le moment où elle devrait se séparer de l'électeur et de l'électrice. +Sa gratitude envers eux était profonde, et toujours elle sut en +prouver la sincérité. + +Heureusement fixé sur la réalisation de ses voeux par la lettre de +Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements s'accomplissant +alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du +territoire de celle-ci, pour se rendre à Heydelberg, voulut du moins, +qu'en quittant cette résidence, sa noble fiancée, sur le voyage de +laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'acheminât vers les +Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dévoué et +vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte de +Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse devait +recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102]. + + [102] Voir _Appendice_, no 5. + +Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume et à ceux +de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immédiatement dans le +Palatinat se mettre à la disposition de la princesse, et, d'accord +avec elle, il prit, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, +toutes les mesures nécessaires à l'organisation de son départ, avant +que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût +arrivé à Heydelberg. + +Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse, +Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre +étendue[103] qui témoignait de son zèle à seconder les intentions du +prince dans l'observation des égards et des ménagements auxquels sa +noble fiancée avait droit. + + [103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. + 192. + +Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon +entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement +informé de son départ, en donna avis au comte Jean, en ces +termes[104]: + +«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour vous advertir +que, suivant la charge que j'avois donnée à M. de Sainte-Aldegonde, de +contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy +avois de mesme commandé que, tout aussitost qu'il auroit le +consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en +chemin, pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le retour de +M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois prié M. le +comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de +vouloir passer à Heydelberg pour porter mon consent à Madamoiselle de +Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est +retourné à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte palatin +et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la première charge, il +s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardeça, ignorant +entièrement la requeste que j'avois faicte à mondict beau-frère le +comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à +cause que je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde, +qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon à Heydelberg; que ce +néantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est passé +oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et +advoue entièrement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu +advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez +ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.» + + [104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. + 205. + +De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'étaient +dirigés vers Embden, où avaient ordre de les attendre des vaisseaux de +guerre fortement armés, que Guillaume de Nassau avait envoyés +au-devant d'eux[105], pour protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une +des côtes des Provinces-Unies. + + [105] «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince + de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten + na de Mase, etc., etc.» (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche + Oorlogen_, in-fº, t. Ier, p. 644.) + +Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en +l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrivée. +Voici, quant à la Hollande, celles que nous font connaître les +procès-verbaux des _résolutions de ses états_[106]: + +«Séance du 4 juin 1575.--Étant représenté aux états, que, pour +répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de +congratuler, à son arrivée, la princesse, future épouse de Son +Excellence qui a si bien mérité de la patrie, et de lui offrir quelque +don de joyeuse entrée; que, dès lors, il y a lieu de déterminer où et +de quelle manière la princesse sera receue;--en conséquence, il est +_résolu_ qu'on informera Son Excellence de la décision prise par les +états de congratuler la princesse, au lieu même de son arrivée, et de +l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence a l'intention de +célébrer les fêtes de noces; ce dont les états s'enquerront auprès de +Son Excellence; à l'effet de quoi sont députés vers elle les sieurs +Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.» + + [106] Archives générales du royaume de Hollande. + +«Séance du 6 juin 1575.--Étant fait rapport aux états de la +congratulation adressée à Son Excellence, à raison de sa nouvelle +alliance, et étant offerts de la part des états, tous les bons offices +du pays, Son Excellence les en a remerciés et a déclaré qu'elle +espéroit que cette nouvelle alliance contribueroit à la prospérité +dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de +noces seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre +l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit pu +s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que la princesse +fût receue à La Brielle même par les états.--Sur ce, il est résolu par +les états, que, de leur part, seront envoyés à La Brielle divers +députés, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht, +d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les +noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques cadeaux et un +don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son +Excellence prendra plus en considération l'affection que l'importance +de l'offre, à raison des pesantes charges imposées aux états par suite +de la longue durée de la guerre; ce que l'on aura soin de +représenter[107].» + + [107] On lit dans le recueil _des Résolutions_ des états de + Hollande (Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du + 10 juin 1575.--Les villes et états de Hollande ayant résolu + d'offrir à la princesse Charlotte de Bourbon, à titre de + congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera + demandé à Son Excellence en quoi elle désire que le don consiste, + soit en numéraire soit en pierres précieuses.» «Séance du 16 juin + 1575.--Son Excellence a déclaré désirer que le don destiné à la + princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse + faire tel usage que bon lui semblera.» + +A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le prince eut +le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de Bourbon, dont +l'arrivée fut acclamée par la population et par les députés des états +avec un enthousiasme qui émut profondément cette princesse. + +Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les conventions +civiles qui devaient précéder leur union. + +L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité +exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il +mérite d'autant plus d'être connu, qu'il témoigne d'une complète +réciprocité de désintéressement, en laissant apparaître l'absence de +toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du côté de l'une +des parties contractantes, et l'exiguïté des seules ressources alors +disponibles, du côté de l'autre[108]. + + [108] Voir _Appendice_, no 6. + +Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. Il fut +béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait +récemment pris pour chapelain, et qui, à ce titre, demeura désormais +attaché à la maison du prince et de la princesse. + +Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, où, de +même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux accueil, bientôt +suivi de fêtes et de réjouissances, dans le cours desquelles +d'ailleurs on s'abstint de danser[109]. + + [109] Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée + et au séjour de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné + dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J. + Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8º, p. 50 + et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in + 1575_). Il y est parlé, notamment d'une association littéraire, + dite des _Rhétoriciens_, ayant pour devise les «mots: _joie + pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une + moralité.» + +On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de l'ardente +sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, à La Brielle et à +Dordrecht, qu'en se reportant à une modeste production littéraire, du +XVIe siècle, qui, dans sa naïveté, demeure empreinte de l'émotion que +fit naître en une foule de coeurs la présence de l'excellente et +gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant +partie d'un ancien recueil intitulé: _Chansonnier des Gueux_[110]. + +Voici la traduction simplement littérale de ce morceau, +qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et de la +princesse dans cette ville, en 1575: + +«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance. + + »(Sur l'air de Guillaume de Nassau.) + +»1º Faites éclater votre allégresse, vous, villes de Hollande et de +Zélande! Vous, hommes, femmes, faites éclater, de tous côtés, votre +allégresse, en l'honneur de l'éminent prince et de son épouse noble et +renommée. Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur +continuer, à toujours. + +»2º A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun +en a été témoin. De nombreux coups de canon furent tirés en l'honneur +du prince; et, quant à elle, on la prit par la main et on lui dit +qu'elle était la bienvenue dans la patrie du prince. + +»3º En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince, joyeux de +coeur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers elle tendaient les +plus chers désirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa +fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement. + +»4º Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; je vous le +dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre +sur la jetée et dans la ville. Le canon fut tiré en l'honneur de la +charmante fiancée. Rien n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie +par de nombreuses salves. + +»5º Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun +lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata de toutes parts. Des feux +brillèrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une +manière ravissante. Pas une plainte ne troubla l'émotion générale. + +»6º De là, les nouveaux époux sont partis rapidement pour Dordrecht, +comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gardés. Tandis +que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun +accourir pour rendre hommage à la compagne du prince. + +»7º Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent bientôt pris leurs +mesures; car, en attendant la princesse, ils n'épargnèrent aucuns +frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avança en faisant +flotter ses bannières. + +»8º Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte +de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se +fit entendre. On vit, çà et là, par la ville, les tonneaux de résine +lancer leurs flammes, à la honte de tous les mécréants, et en +l'honneur du prince vénéré. + +»9º Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins, dans leur +bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allèrent +triomphalement, bannières déployées, à la rencontre de la princesse, +et lui adressèrent avec cordialité ces paroles: Soyez la bienvenue en +Hollande. + +»10º Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester une vive +allégresse, faire éclater votre amour pour le vaillant prince, et +remercier Dieu, à haute voix, d'avoir détruit Babylone, et de vous +avoir donné sa sainte parole. + +»11º Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes très renommées, +parce que jamais vous n'avez été placées sous une aussi grande +protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente +princesse, qui, tous deux, appuyés sur la parole divine, veulent +sacrifier, pour nous, corps et biens. + +»12º Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui +qui nous soutient, nous pauvres créatures chétives, comme on a pu le +voir devant la ville de Leyde, où l'ennemi a été saisi d'épouvante, +et aussi à Alckmaar, d'où il s'est enfui précipitamment. + +»13º De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer de bon coeur ce +chant composé en l'honneur du prince d'Orange et de l'éminente +princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne santé et leur +accorder une longue vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon +coeur!» + + [110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de + troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght + is. «T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't + water, anno 1656_, in-8º». + +Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au +sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle +pouvait y voir le présage de celui qu'elle recevrait des membres, +alors disséminés, de la famille du prince. Répondraient-ils aux +sincères efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de +chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de +Dieu, pour résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante +question, si intimement liée désormais à celle de son bonheur +domestique. + + + + +CHAPITRE IV + + Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa + belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son + frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de + la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à + Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à + l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de + Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en + vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier, + son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des + sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, + sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au + sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle + s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et + dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires + publiques depuis l'insuccès des _Conférences de + Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet + 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de + Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse + d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral + Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces + par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits + dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du + prince et de la princesse d'Orange avec François de + Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de + Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc + d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la + Zélande.--_Union de Bruxelles._ + + +Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique frère qui lui +restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister +à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l'une, par son +âge avancé et son état de faiblesse, l'autre, par la maladie. + +Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais, +plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner +Guillaume, si ce n'est précisément du mariage projeté par lui, tout au +moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit +politiques, soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient +rien de déterminant. + +Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'était +dégagée de ces considérations, et n'avait nullement songé à dissuader +son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être +assuré de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui +trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et +à la justesse de ses appréciations. + +Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les +premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha à gagner, avant +tout, le coeur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par +l'expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées +de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24 +juin, avec son mari[111]: + + + «A madame la comtesse de Nassau, + ma bien-aimée mère, + +«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse de vous voir, +pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay +dédiée à vous obéir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a +faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me +faire ceste faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous +supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me +donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous +pouvoir faire service, je m'y emploiré de sy bon coeur, que vous +cognoistrés, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre +alliance, laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu +et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour +duquel j'espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos +bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et +supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je +puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous +conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très +longue vie. + + »Vostre très humble et obéissante fille. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 230. + + +Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui +concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine +appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital. +Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorité d'un +homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous +détachons ces paroles[112]: + +«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may +dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me +vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par +celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin +que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens +par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de +Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après +pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je +ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19 +dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie, +laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui +ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que +vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que +de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy +j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous +remettre bonne santé. + + [112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 244 + et suiv. + + [113] Anne de Saxe. + +»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry, +qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train, +vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procédé avec telle +discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en +si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause +générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en +ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à +Francfort. + +»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon +intention, depuis que Dieu m'a donné quelque peu d'entendement, a +tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en +chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans +faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y avoir +vocation légitime et commandement exprès de Dieu. + +»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou +menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont +présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si +dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du +passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais, +après que j'avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou +complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fûst, y peust servir de +rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d'embrasser +le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost +rendz grâce à Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à +la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au +coeur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient, +pour grandes qu'elles fussent. + +»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque +c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et +sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement +de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les +hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu +singulièrement qu'après avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans, +et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon +beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait +presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque +l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et avec toute +accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust +peu donner. + +».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et +de la cause générale, que n'eust fait le retardement ou plus long +délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre +intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul +juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur +indignation et offense si grande que vous me alléguez. + +».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion +de me sçavoir bon gré d'y estre procédé de cette façon, et m'estre +plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d'aucuns qui +ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète +façon de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par odieuses +disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou +bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait +par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus +grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114]. + + [114] Voir _Appendice_, no 7. + +».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non +seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.» + +Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientôt +partagée, comme elle devait l'être, par le comte Jean, qui s'y +affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et +précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître +la constante dignité de sentiments, de caractère et d'actions de sa +belle-soeur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de +ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un +devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son +mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de +tenir au landgrave de Hesse: + +«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au +sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut +les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées +contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de +tout fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il faut +attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles +et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de +justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si +nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et +principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite +noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des +calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la +princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux +sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie, +à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a +écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.» + + [115] Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van + Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 312.) + +Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de +Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l'appui +implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean. + +Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active +correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin +desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier +moment, fait part à son frère et à ses soeurs de son mariage avec +Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d'eux, suivi son exemple. + +Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants +du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils étaient loin d'avoir subi +l'influence des préventions et des rudesses paternelles à l'égard de +leur soeur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage +qu'ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour +lui. + +Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part de la +duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d'affection, de +croyance et de sentiment qui l'unissaient à Charlotte. + +Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de +la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spécialité +même de la position de chacun d'eux. + +A ne parler que de celles du frère et de l'une des soeurs, quoi de +plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin, +François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés de son père, et +parfois confident de ses pensées, déclarer qu'il éprouve un +contentement réel du mariage de sa soeur! + +Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point, +l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui +plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de +Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à +Charlotte, elle écrivait, dans l'élan du coeur, au mari de +celle-ci[116]: + +«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur +que j'ay receu de vous, m'ayant faict démonstration, par la lettre +qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que +j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très +humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la +faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, d'y avoir prins +alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la réputant très +heureuse d'avoir esté voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en +avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me +tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir +de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l'exécution, +combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je +présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur +vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très +heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575. + + »Vostre plus humble et obéissante soeur à vous + faire service. + + »LOUYSE DE BOURBON.» + + [116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, suppl., p. + 174. + + +Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative +vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, Guillaume de +Nassau disait à ce prince[117]: + +«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle +m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu +de nostre alliance; ce que, procédant de vostre singulière courtoisie +et honnesteté, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je +m'en sens très obligé à déservir par quelque humble service où je +m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me ferés ceste +faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien +humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amitié; +et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de +tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse recevoir les +offres de mon obéissance et très humble service agréables, et +reprendre ma femme en sa bonne grâce, la recognoissant comme celle qui +a cest honneur de lui estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous +luy avez desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous +plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en +tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de +telle affection que je désire, comme frère, serviteur et amy, d'estre +particulièrement favorisé de vos bonnes grâces, etc., etc.» + + [117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, fº 34. + +Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement de son +beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller dans l'âme du duc de +Montpensier des sentiments vraiment paternels, à l'égard de sa fille +Charlotte, fut entendu par François de Bourbon; mais ses efforts +demeurèrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on +pourra s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres +adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, témoignent +du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit d'échecs successifs, à +se concilier enfin les bonnes grâces de ce père qui, depuis tant +d'années, persistait à méconnaître les sentiments de respect et de +dévouement qu'elle avait constamment professés à son égard. + +Les inexorables refus que le duc opposait aux instances réitérées qui +lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention d'asservir la +conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement +par la ténacité avec laquelle il se cantonnait dans ses préjugés et +son intolérance. Cette ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre +que l'un de ses enfants échappât, même par la mort, aux liens +religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à +l'enserrer. + +Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa dans la demeure +même du duc, et que rapporte son panégyriste attitré? + +L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de Bourbon, veuve +du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce père? Sans égard pour +la profession de la religion réformée à laquelle il savait que la +duchesse était, jusqu'à son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut +que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur +pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette +arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la croyante, +le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans +défense, dans l'inertie de sa condition présente, n'était-ce pas +insulter à l'âme, qui, ne relevant que de Dieu et obéissant à son +appel, était retournée à lui, juge suprême de la foi qu'elle avait +manifestée aux yeux des hommes? + + [118] «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la + duchesse douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575), + à laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsèques + avec grande cérémonie, à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau, + _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.) + +A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois +encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse d'Orange, dans le +cours de l'année 1575, de graves préoccupations au sujet de son mari, +avec la carrière publique duquel elle s'était, dès le début de son +union, pleinement identifiée. + +Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique, +journellement obsédé par des complications de tout genre, par des +difficultés sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher était de +le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prières. +Que de fois, à l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince +était engagé contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec +la pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement +parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant dénué de tout +secours, de résister à un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas +que le Tout-Puissant vous a délivré, jusqu'à présent, des plus grands +périls, et que tout lui est possible.» + +Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bonté +de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de +sa mère et de sa femme. Son coeur battait à l'unisson des leurs! Ah! +combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austères +épreuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bonté du +Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme +sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, le +plus riche des trésors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit élevé et +d'un noble caractère! + +L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour Guillaume, à +la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, dès les premiers +jours qui suivirent la célébration de son mariage avec Charlotte de +Bourbon. + +Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, comme +prépondérante, la question de la liberté religieuse, avaient échoué, +parce que l'intolérance espagnole, répudiant toute idée d'une +coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prétendait +ne laisser aux réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou +s'expatrier. + +Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience chrétienne, +Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire aux exigences des +farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui +étaient fondés à maintenir l'exercice; et son refus avait +immédiatement entraîné la reprise des hostilités, dans des conditions +défavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa +protection. + +Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et +celles du prince une énorme disproportion. Quel que fût le bon vouloir +des Hollandais et des Zélandais, à la tête desquels il avait +jusqu'alors, sur les champs de bataille, défendu la cause de la +liberté, il n'en était pas moins contraint de constater la complète +insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matériel de +guerre et en approvisionnements, pour continuer à soutenir +efficacement la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de +désespérer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui +s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: «Quand +même nous nous verrions non seulement délaissés du monde entier, mais +même ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas +de nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice du +fait que nous maintenons, nous reposant entièrement en la miséricorde +de Dieu.» + +La sainte confiance du prince en cette miséricorde suprême n'excluait +pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours à l'intervention et à +l'appui d'une puissance étrangère. Mais, où rencontrer une puissance +assez sûre d'elle-même et assez résolue pour s'ériger en protectrice +des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer +ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle le +dirait déchu? + +Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans reculer +devant les difficultés inhérentes à sa solution, les provinces de +Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir d'avance ces +difficultés, commencèrent par s'unir entre elles et par proclamer leur +indépendance; puis une Diète, siégeant à Delft en juillet 1575, +conféra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs +étendus, et décida qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il +fallait invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le +choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant +l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter +_les états_ sur les affaires du gouvernement. + +Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation +nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation de la république +des Provinces-Unies. + +Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, d'accord avec les +représentants de la Hollande et de la Zélande, venait d'assumer, +l'une, à savoir la recherche et l'obtention d'un appui étranger, +impliquait, pour son accomplissement, d'inévitables délais; l'autre, +ayant pour objet la défense et le gouvernement des deux provinces +désormais unies, nécessitait le développement immédiat d'une activité +qui devrait se soutenir indéfiniment. + +Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints intérêts +contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal secondé, +parfois même desservi et calomnié, obligé de compter avec la +versatilité des masses populaires, ralliant à peine à lui, dans les +rangs supérieurs de la société, quelques hommes dignes de sa confiance +et dévoués, le prince souffrait de n'avoir pas à sa disposition les +ressources nécessaires pour pourvoir utilement à la défense du pays. + +Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans toutefois +s'abandonner au moindre découragement. + +Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient à +un avantage plus grand encore, en cherchant à se rendre maîtres de +Ziricksée. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le siège de +cette place importante, sur la défense de laquelle Guillaume +concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentanée à ses graves +préoccupations lui fut apportée par un heureux événement de famille, +dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques +mots[119]: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu à Dieu +délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars +passé, sur le matin.» + + [119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 335. + +Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: _Mémoyre des +nativités de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que +le billet du prince; il porte[120]: + +«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit +heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft, +en Hollande, de sa première fille, qui fut baptisée, le 29 d'avril +ensuivant, au temple du cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame +la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de +Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse +de Nassau, mère de monseigneur le prince, et monsieur de +Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings +audit baptesme.» + + [120] Archives de M. le duc de La Trémoille. + + [121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en + l'année 1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse + d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent, + sans interruption, bien au delà de cette même année. D'où il est + naturel de conclure que ces mots: «Mme la comtesse de Culembourg, + au nom de M. le duc de Montpensier» n'impliquent nullement l'idée + d'une autorisation accordée par le duc à la comtesse de le + représenter au baptême. Ils n'ont d'autre signification que celle + d'une preuve de déférence de la princesse envers son père. + Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de + son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son aïeul + maternel (Louis). + +Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par +Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la +force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du +prince, momentanément éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous +révèle les sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père +et à sa belle-mère[122]. Nous y lisons: + +«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que +j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu de délivrer Madame +d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, assés +bien; de quoy avons bien matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le +tout s'est si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, en +estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a causé à +Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si +bien advenu, il en faut rendre grâce au Tout-Puissant.» + +Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait le +prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur[123] est saisy de trois +fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de +fascherie de sy près; et davantage, touchant Ziricksée, j'espère que +nostre seigneur donnera aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée, +et ne faudray à mon debvoir.» + + [122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de + Nassau était alors âgée de vingt ans. + + [123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince + le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement + _cher et bon père._ + +Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique avait été +fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement il était +demeuré infructueux, mais, de plus, il avait coûté la vie au héros de +Leyde, au brave amiral Boisot. Informée de ce douloureux événement, +Charlotte de Bourbon, que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit +aussitôt à son mari[124]: + +«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine +que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté +bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte +que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne +soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a +dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de +Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous +plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je +suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay +point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast +quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit +jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air +jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre +fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit +dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous +supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse. +Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à +_messieurs les estats_, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que +vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le +mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je +vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A +Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir. + + »Vostre très humble et très obéyssante femme + tant que vivera, + + »C. DE BOURBON.» + + [124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, + 1re série, t. V, p. 366.) + + +Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude +avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des +événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice +de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de +sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des +rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait. + +Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas +particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer, +en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et +aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties +de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui. + +Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle +dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même +trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible +initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de +la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce +que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses +communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant +recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait +Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il +était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu, +dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude +de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils. +En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces +conseils, qu'il les savait inspirés par un coeur généreux et par un +esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment, +dans leur expression, une touchante modestie. + +Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de +Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter +les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui +accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de +soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout +autre personne, en alléger le fardeau. + +Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par +l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une +seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les +états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre +son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait +fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages +directions et son dévouement méritaient. + +D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement +émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à +l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du +gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la +recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces +démarches étaient demeurées infructueuses. + +La paix dite _de Monsieur_[125] ayant été conclue en 1576, il avait +jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance +sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but +était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à +exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations +faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait +s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme. + + [125] Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau + dans sa principauté d'Orange et dans ses autres possessions de + France.--Lors des préliminaires de cette paix, dans lesquels le + maréchal de Montmorency joua un rôle honorable, sa femme, Diane + de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations + avec Charlotte de Bourbon, adressa à cette dernière une lettre + dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse + avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir cette lettre à + l'_Appendice_, no 7.) + +Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans +leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la +fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme +un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se +trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de +Ziricksée. En effet, qu'advint-il? + +Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces +hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté la malheureuse ville +dont les ressources étaient épuisées, à la suite d'un long siège, pour +se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de même nationalité +qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les +habitants, ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même +plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. Or, +les abominables excès commis par cette soldatesque en furie +excitèrent, d'une extrémité à l'autre des Pays-Bas, une profonde +indignation. Dans toute l'étendue de leur territoire se firent sentir +le devoir d'une défense énergique et l'ardent besoin d'une sévère +répression. Aussi s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs +une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de +Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations opprimées. + +Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, où, au +double point de vue de ses communications, tant avec l'intérieur du +pays qu'avec les contrées étrangères, et spécialement avec la France, +il se trouvait plus que partout ailleurs à portée de satisfaire aux +exigences multiples d'une situation qui, envisagée de haut par lui, +nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une union entre +toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour +objet, non seulement leur défense commune contre des hordes +meurtrières et dévastatrices, mais encore l'organisation d'une +inébranlable résistance aux volontés injustes du souverain, qui +assurât le maintien de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin +la concession au culte réformé d'une place à côté du culte catholique. + +Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume +espérait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas à la +proclamation d'une indépendance dont la Hollande et la Zélande +venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles +s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille +conservaient, au milieu des circonstances extérieures les plus +graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, le 28 août, +à son frère, avec qui elle était en correspondance suivie[126]: «Si +ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne espérance +d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur +de vous revoir; ce que je désire de tout mon coeur.» + + [126] Voir à l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre + de Charlotte de Bourbon à son frère, du 28 août 1576. + +A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas, +l'intervention du prince Dauphin auprès du duc d'Alençon. «Monsieur, +lui disait-il[127], encores que je vous aye dépesché un gentilhomme +depuis dix ou douze jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce +qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme +vous estes à présent près de monseigneur le duc, il m'a semblé, +cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me porter, comme à celui sur +qui avez puissance, pour vous estre très affectionné frère et +serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, monsieur, +pour vous supplier bien humblement emploïer vostre faveur et moïens +vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà faict cest +honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation +de ce païs, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy +accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette +heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de +bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir +leurs anciennes libertés et privilèges, ainsi que ledit sieur de +Lagarde vous dira, auquel j'ay donné charge de vous en discourir bien +particulièrement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest +honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grâces, +etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576. + + »Vostre bien humble frère et serviteur, + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + [127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 19. + + +Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte à +Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'était fait un +devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener à des +sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous +aucun rapport, n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa +à François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait à +l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire de la +marche des événements dans les Pays-Bas[128]: + +«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous me faites cest +honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant +en France, comme depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais, +pour vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien +fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne façon +dont il vous pleu parler à monseigneur nostre père pour moi et la +bonne volonté qu'il vous plaist de me continuer; dont, après vous en +avoir remercié très humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il +plaît à Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque +jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir et faire tant +de services, que vous tiendrez pour bien emploiés tant d'honneur et de +bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la +bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me promettant, monsieur, +que l'amitié que vous me portez s'étendra aussy à mes enfants, pour +les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir à M. de La Brosse, +ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse +dire des nouvelles. J'espère que, si elle peut vivre, elle sera encore +si heureuse de vous faire très humble service, comme sera son plus +grand heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste, +monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, l'on est à présent sur un +nouveau traité de paix avec les estats et avec les seigneurs +catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne +issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé quelques +compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les +Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent +encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire +que nous fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur +oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus +grand repos que nous n'avons point encores esté, et regaignons +tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La +Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant, +je finiray cette lettre par mes très humbles recommandations à vostre +bonne grâce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575. + +»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous présenter ses très +humbles recommandations, avec semblable prière de le vouloir excuser +de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, à cause que le vent +estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir. + + »Vostre très humble et très obéissante soeur, + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 46. + + +Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la princesse, +succédèrent, peu de jours après leur réception, celles que contenait, +sur sa soeur aînée, une lettre de Louis Cappel, datée de Sedan[129]. +Ce fidèle ministre de l'Évangile, après avoir, disait-il, «couru en +France, avec une armée, six mois, jusques à la conclusion de la paix, +et depuis, autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris, +pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement +des églises, finalement avait tant fait par ses tournées, qu'il avait +gagné Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de +Bouillon, et voir son ménage.» + + [129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re + série, t. V, p. 457.) + +La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une +généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à +plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution +religieuse. + +Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle +supériorité d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon, +avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un +douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes +enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du +duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité +de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au +maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz +et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses +intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci +dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage +à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans +les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De +quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la +duchesse, vostre soeur, que je vois affectionnée, et en estre en souci +autant et plus que de nulle chose sienne!» + +Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même +temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses +affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que +de ses préoccupations à leur égard. + +«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130], +vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce +bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle +de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose +plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon +Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement +que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me +donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère, +par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout +mon coeur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par +vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère +qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste +occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne +bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je +puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos. + + »Vostre très humble et très obéissante fille + jusqu'à la mort, + + »MARIE DE NASSAU.» + + [130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. V, p. 428.) + + +Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10 +octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme +entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant, +Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?» + +Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le +milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière, +mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque +l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers, +oeuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait +d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances. +En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant +d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé +le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de +_pacification de Gand_[131]. + + [131] Voir le texte du traité dans Le Petit, _Grande chronique de + Hollande et de Zélande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv. + +Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales +dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien +perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575 +et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres +provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes +espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une +convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de +tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les +ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe; +d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas +été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la +facilité des communications et la liberté des relations commerciales. + +En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme +étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande +pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux +provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des +Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé. +Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût +loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte +réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable +progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient +affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes, +mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la +légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public, +et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa +célébration, au foyer domestique. + +Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était +essentiellement son oeuvre, une première récompense de ses efforts +persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais +il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas +à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême +à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut +commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé +qu'il se proposait. + +Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume +se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, contre les +tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en +qualité de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il +continuait à se ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser, +alors que les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il +tenait au duc[132]: + +«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les états des autres +provinces (que celles de Hollande et de Zélande) il n'y a nulle +difficulté en cela, car déjà la paix est accordée et publiée. Mais +comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible +que, du commencement, il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si +convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non +seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, mais aussy apporte de +grands avantages à l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le désastre des +villes de Maëstricht et d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean +d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part, +ores que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, à +l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude +injuste et intolérable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je +ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle +conséquence et attire tant de difficultés et inconvénients, quant en +soy, que je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner ces +pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite des affaires +encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit à Dieu me +faire la grâce que je peusse estre secondé et assisté de vostre +personne, avec quelque nombre compétent de bons soldats, je trouveroys +la resolution plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés que +leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue pardeçà, et mesme +qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de là, si ce n'est à la +dérobée, il me semble advis que j'ay des grandes considérations et de +grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien +que je suis résolu de faire ce à quoy le salut et le plus grand bien +de la patrie me conviera; qui me fait vous prier très affectueusement +de ne vous vouloir laisser ébranler, pour le premier refus, mais +continuer tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices +que jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant +plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant plus +accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons à vous.» + + [132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. V, p. 515.) + +Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important événement +qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent +expulsés de Schouwen et de tout le reste de la Zélande. + +D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager contre don +Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une sorte d'appui momentané +dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous +les auspices des états des Pays-Bas[133], laquelle confirmait +expressément les clauses du traité _de pacification_ signé _à Gand_. + + [133] Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le + Petit, _Chron. de Hollande et de Zélande_, t. II, p. 326. + +Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don Juan à +Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les intentions et +les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, sur ce point, +concordait avec celle du prince. Mais bientôt ils faiblirent; +Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses +actions. + +Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume et +Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves +événements auxquels demeurait liée la vie publique du prince, pendant +la dernière partie de sa résidence dans cette ville, avec la +princesse, se placent, au point de vue de la vie privée de l'un et de +l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un +rapide coup d'oeil. + + + + +CHAPITRE V + + Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la + mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa + correspondance avec Marie de Nassau et avec François de + Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de + Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se + rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant + pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de + la princesse dans la partie septentrionale des + Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht. + Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de + Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords + commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, + d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt + appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à + Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son + mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le + rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de + Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires + publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est + élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de + l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas. + + +Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille de Guillaume +de Nassau sa seconde famille. Elle eût été charmée de pouvoir, dès les +premiers jours de son mariage, en réunir autour d'elle les membres +épars; mais les circonstances s'y étaient opposées jusqu'au début de +l'année 1577; époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de +son affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde +grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né deviendrait +le plus attrayant centre de réunion qu'elle pût offrir aux parents du +prince. + +Celui-ci, pour complaire à sa fidèle compagne, écrivit, de +Middelbourg, au comte Jean, le 6 février[134]: «J'ay bien voulu vous +prier que, si vostre commodité s'addonne aulcunement, il vous plaise +vous trouver, pour quelque temps icy. Et comme ma femme est +continuellement avec grand désir de veoir, une fois, madame ma mère et +madame ma soeur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts +aussy présentement, à cest effect, afin que, s'il ne leur vient à +discommodité, elles nous facent cest honneur que de nous venir veoir +pardeçà, pour le temps de l'accouchement de ma femme; et se peuvent +asseurer qu'elles ne pourroient se trouver en lieu du monde où elles +seront mieulx venues et accueillies que pardeçà. Ce néantmoins, en cas +que, pour le grand aage de madame ma mère, ou pour quelque aultre +empeschement, elle n'y pourroit venir, ny madame ma soeur aussy, je +vous prie toutesfois que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes +deux filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn au +commencement du moys de may advenir.» + + [134] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 610. + +Des personnes mentionnées dans cette lettre, les seules qui purent, un +peu au delà de l'époque désignée, se rendre auprès de Charlotte de +Bourbon, et du séjour desquelles, à ses côtés, il sera parlé plus +loin, furent le comte Jean, Marie et sa soeur. Le second fils de +Guillaume, Maurice de Nassau, vint, en même temps qu'eux, séjourner +aussi sous le toit du prince et de la princesse. + +Elle et lui, dès le mois de février, étaient en souci de sa santé et +désiraient qu'il pût suivre, sous leurs yeux, un traitement dont une +lettre de Jean Taffin[135] spécifiait la nature; mais il avait été +finalement jugé opportun que Maurice ne fût pas déplacé avant un +certain temps. + + [135] Lettre du 22 février 1577. (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. V, p. 624.) + +Tout souffrant qu'il était, il ne s'en livrait pas moins à des études +régulières, conjointement avec ses cousins, les fils du comte Jean, +sous la direction d'un précepteur zélé. Aussi, Marie de Nassau, en +bonne soeur, se prévalut-elle de l'assiduité de son frère, pour lui +concilier, en même temps que l'approbation paternelle, l'octroi d'un +cadeau, à titre d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une +bienveillance toute maternelle, appuya, auprès du prince, ces paroles +de Marie à son père[136]: «Je vous dois bien prier pour Moritz, car le +maître me dit qu'il le mérite bien et qu'il prend grand'peine de bien +estudier; et j'espère qu'en recevant quelque chose que monsieur luy +envoyera, il fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en +mieulx.» + + [136] Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, + 1re série, t. VI, p. 15.) + +Les lettres de la princesse à Marie étaient, pour la jeune fille, une +source de douces émotions, dont on saisit la trace dans une billet +adressé par elle à son père, qu'elle terminait, à la suite de +certaines communications intimes, par ces mots[137]: «Je ne vous +saurois aussy jamais exprimer quel contentement ce m'est d'entendre, +par la lettre qu'il a plû à Madame m'escripre, datée du 23 de février, +vostre bonne santé et celle de Madame; de coy je suis esté fort +resjouie, et en loue mon Dieu, en le priant.» + + [137] Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison + d'Orange-Nassau, no 2.241a.) + +Marie, dont le coeur aimant avait accueilli avec joie la naissance de +_la petite soeur_ que Charlotte de Bourbon lui avait donnée, +saisissait avec ardeur l'espérance de pouvoir prochainement étendre +son affection fraternelle à un second _petit enfant_. + +Peu de jours avant que celui-ci vînt au monde, la princesse d'Orange, +recevant de son frère une lettre que les députés des états généraux +lui avaient remise, à leur retour de France, insérait dans sa réponse +la communication suivante[138]: «Ma santé est, pour le présent, Dieu +mercy, assez passable. Quant à ma fille, elle se fait assez bien +nourrir; et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de +connaistre l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est icy +près de moy, en ce quartier de Zélande, où monsieur le prince d'Orange +est continuellement empesché aux affaires dont il a un si grand +nombre, que je désireroys bien luy en pouvoir veoir quelque +soulagement. Ce m'en seroit un à toutes mes peines, si je pouvois +avoir, un jour, cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de +tout mon coeur.» + + [138] Lettre du 20 février 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. + 3.415, fº 49.) + +Dans une autre lettre, du 20 mars, à son frère[139], Charlotte +prouvait que ses pensées se reportaient avec sollicitude sur le père +qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. En effet, elle +écrivait: «Je vous supplie de croire que c'est l'un des plus grands +contentemens que j'aye, quand je suis rendue certaine de l'estat de la +santé de monseigneur nostre père et de la vostre, que je prie Dieu +vouloir conserver bien bonne.» + + [139] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 51. + +Un impérieux devoir venait d'obliger Guillaume à s'absenter de +Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, Charlotte de +Bourbon donna le jour à une seconde fille[140]. + + [140] _Mémoire des nativités de mesdemoiselles de Nassau._ + (Archives de M. le duc de La Trémoille.) + +Quel que fût encore son état de faiblesse, elle écrivit, dès le 3 +avril, à son mari[141]: + + [141] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44. + +«Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la première, du 28e de +mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier soir. J'ai esté très aise +d'entendre vostre bonne santé, et particulièrement de ce qu'il vous a +pleu m'honorer de vos lettres, vous asseurant, qu'après l'assistance +de Dieu, elles servent à ma convalescence, plus qu'autre chose qui +soit. Ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'en attendant +que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise m'escrire aussy +souvent que vos affaires le permettront.--Et quant à ce que madame +d'Aremberg[142] vous a prié de m'asseurer, de sa part, de la bonne +affection et amitié qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur +persuadeur pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont aussy +je ne faudray de m'en tenir pour asseurée aussy advant que vous en +estes persuadé, de votre part.--Je désireroys bien, à vostre retour de +Ghertrudenburg, entendre quel advancement il y a au bastiment de la +maison, et, en général, quel est, en ce quartier-là, l'estat de vos +affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de sçavoir si les Allemands +sont sortis de Bréda, et quelle apparence il y a d'en bien +espérer.--Quant à ma disposition, j'ay esté quelquefois en tel estat, +que j'y appréhendois quelque danger; ce qui me causoit de l'ennuy, +singulièrement au regard de votre absence; mais maintenant je ne sens +plus d'occasion de craindre, ains plutost d'espérer retour en santé +entière, avec la grâce de Dieu. J'ay quelquefois des foiblesses, comme +vous sçavez que j'y suis assez encline; mais j'espère que cela aussi +se passera. Nos deux filles se portent bien, loué soit Dieu.» + + [142] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44. + Mme d'Aremberg, Anne de Croy, était fille du duc d'Arschot; il + suffit de connaître la nature fort peu cordiale des rapports + existant entre les maisons de Nassau et de Croy pour apprécier la + véritable portée et la finesse des expressions employées ici par + Charlotte de Bourbon. + +Comment ne pas rapprocher de ces dernières lignes celles dans +lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien une joie fraternelle et +une sollicitude filiale, qui ne touchèrent pas moins le coeur de +Charlotte de Bourbon, que celui du prince? «Mon bien aymé père, disoit +Marie[143], je suis bien resjouie de la délivrance de Madame, et que +j'ay encore une petite soeur; mais il me déplaist fort que, depuis sa +couche, elle ne s'est point si bien trouvée. Si est-ce, puisque +m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, j'espère que +doresnavant Madame se trouvera de mieux en mieux; ce qui me seroit un +grand contentement, car je désire toujours d'estre avertie de vos +bonnes prospéritez.» + + [143] Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison + d'Orange-Nassau, no 2.241a.) + +L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait à le +tenir au courant des circonstances de famille qu'elle jugeait devoir +l'intéresser. Le 15 avril, par exemple, elle lui mandait de +Middlebourg[144]: + + [144] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 69. + +«Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre soeur la plus +jeune, m'a escrit et priée de vous présenter ses très humbles +recommandations, désirant fort avoir de vos nouvelles. Si vous aviez +commodité de luy escrire, ce luy seroit un grand contentement et +plaisir. J'ay aussy receu lettres de madame vostre mère; et, combien +que je n'aye personne qui me les puisse bien donner à entendre[145], +toutefois je luy feray responce[146] laquelle j'envoyeray, d'ici à +deux ou trois jours, avec celle que je feray à mademoiselle d'Aurange. +Monsieur de Hautain et sa femme me viennent souvent veoir. Si vous +trouvez bon, luy escrivant, en faire quelque mention, ils auroyent, +comme je croy, pour agréable de connoistre que je vous en auroys +escrit.» + + [145] La mère du prince n'écrivait qu'en allemand. + + [146] Ces mots permettent de supposer que, si la mère du prince + n'écrivait pas le français, elle pouvait du moins comprendre + cette langue. + +Le 14 mai, la princesse ajoutait[147], en ce qui la concernait +personnellement: «Je vous puis asseurer, qu'à ceste heure, j'espère +bien de ma santé, moyennant la grâce de Dieu, que je supplie, +monseigneur, de faire prospérer l'occasion de vostre voyage et vous +ramener bientost en bonne santé.» + + [147] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86. + +Le prince était alors en Hollande, il s'arrêta à Leyde: là, au milieu +des soins qu'il devait donner aux affaires publiques, il prit celui +d'assurer par un acte régulier[148], à sa femme, l'usufruit, et aux +enfants nés et à naître de son union avec elle, d'abord la nue +propriété, et, s'ils survivaient à leur mère, la pleine propriété d'un +immeuble dont sa réintégration dans la principauté d'Orange lui +permettait de disposer. + + [148] Du 4 mai 1577. (Voir _Appendice_, no 10.) + +Un peu auparavant, les états de Hollande, mus probablement par le +désir de répondre à ses habitudes de prévoyance domestique, avaient +pris la résolution suivante[149]: «Les états ont accordé, qu'au lieu +des six mille livres promises à madame la princesse, à l'occasion de +_sa joyeuse entrée_ dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de +six mille livres, après la mort de Son Excellence, à payer par les +provinces de Hollande et de Zélande.» + + [149] Archives générales du royaume de Hollande, 7 février 1577. + +Se rendant avec son empressement habituel à un appel qui lui était +adressé, Charlotte de Bourbon crut devoir quitter Middlebourg, vers le +milieu de mai. Le prince fut informé de son départ par ce billet[150]: + +«Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur le midi, et +ensemble celles que m'escript monsr de Sainte-Aldegonde, je me suis +délibéré de partir incontinent, et, pour cet effet, j'ay prié à +disner aujourd'huy deux des magistrats de chacune ville, espérant, si +le vent continue bon, de partir, à la marée, après minuit. Dieu +veuille que je vous puisse trouver en bonne santé!» + + [150] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 88. + +Arrivée à Delft, la princesse transmit au prince ces informations, qui +témoignent de sa constance à surveiller, en l'absence de son mari, les +divers incidents qui se produisaient dans la marche, si souvent +compliquée, des affaires publiques[151]: + +«Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, je sceus qu'il +estoit arrivé quelque personnage avec lettres des états de Brabant; +mais, d'aultant que je n'ay peu entendre les particularitez, et que, +d'autre part, j'ay esté avertie que messieurs les estats de ces païs +vous mandent ce qui en est, je m'en suis reposée là-dessus, combien +qu'il me demeure crainte que toutes ces présentations de pardon, dont +le bruit court, soit pour, s'il leur estoit possible, esmouvoir +quelque sédition pendant vostre absence. Vous aurez aussy entendu +comme il a esté pourvu à Saint-Gertrudenberg bien à propos, contre le +dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, me font +croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, d'avoir bientost +cest heur de vous revoir, j'ay double raison de le désirer, pour le +bien du pays, que Dieu, par sa grâce, veuille conserver, et vous +donne, monseigneur, en parfaite santé, très heureuse et longue vie. A +Delft, ce 22 may, sur les dix heures du matin. + + »Vostre très humble et très obéissante femme, + tant que vivera, + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + +«(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait présent de saucisses de Bruxelles, +que je vous envoie, à la charge que n'en mangerés guères, et ferés +boire les aultres. Je me porte assés bien, et vostre fille encore +mieux.» + + [151] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86. + + +De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait être, le 30 mai, +baptisée à Dordrecht, se rendit dans cette dernière ville, pour y +attendre son mari. + +Le prince avait chargé son principal secrétaire d'inviter les états de +Hollande à assister au baptême: ceux-ci prirent, le 28 mai, une +_résolution_ ainsi conçue[152]: «Son Excellence ayant, par le +secrétaire, Bruninck, fait demander aux états de vouloir bien +assister, comme témoins, au baptême de sa fille, qui aura lieu, jeudi +prochain, à Dordrecht, les états ont député deux des nobles, un membre +de chacune des grandes villes, et Droushens, pour se rendre à +Dordrecht; et est conjointement proposé et accordé, qu'au profit de +l'enfant, comme présent de baptême, sera offerte une rente annuelle de +deux mille florins.» + + [152] Collection des _Résolutions_ des états de Hollande, à la + date du 28 mai 1577. (Archives générales du royaume de + Hollande.)--La même collection contient, à la date du 17 août + 1577, cette mention: «Ceux de Zélande ont adopté et consenti le + présent de baptême de la demoiselle Élisabeth d'Orange, fille du + seigneur prince, jusqu'à deux mille livres.»--Il importe de + remarquer que le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de + Nassau_, se référant, quant au don fait par les états, _à des + lettres sur ce dépeschées_, établit que l'allocation définitive + se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents à + la charge des états de Hollande, et cinq cents à celle des états + de Zélande. + +La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et à la princesse +d'Orange une preuve de la haute estime en laquelle elle les tenait, +leur avait directement annoncé qu'elle serait marraine de leur fille. +Elle le devint, en effet, et le prénom d'Élisabeth, fut, de sa part, +officiellement donné à l'enfant, ainsi que le prouve cette mention +consignée dans le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de +Nassau_[153]: «La deuxième fille de madame la princesse fut baptisée, +le 30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et nommée +Élisabeth par monsieur de Sidney, grand escuyer de la royne +d'Angleterre, au nom de monsieur le comte de Leicester, et par +messieurs les estats d'Hollande et Zélande, comme tesmoings dudit +baptesme, lesquels dits estats luy ont accordé une rente héritière de +deux mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins à leur +charge les quinze cens, et ceux de Zélande les restans cinq cens +florins, comme il est porté plus amplement aux lettres sur ce +dépeschées et enregistrées.» + + [153] Archives de M. le duc de La Trémoille.--La reine + d'Angleterre, parlant plus tard des filles de Charlotte de + Bourbon dans des termes prouvant la sincérité de l'intérêt + qu'elle leur portait, ne manqua pas de dire: «La seconde d'entre + elles _est notre filleule_.» (Lettre du 17 octobre 1584. British + museum. Bibl. Cott., t. II, fº 188.) + +La princesse, à l'issue du baptême, se fit un devoir de remercier la +reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait bien voulu lui adresser. +Elle l'assura que le nombre de ses fidèles servantes s'était accru, à +la naissance de la seconde fille que Dieu, dans sa bonté, lui avait +accordée; et affirma qu'elle s'efforcerait de rendre _la petite +Élisabeth_ capable d'apprécier, un jour, dans toute leur étendue, les +éminentes qualités dont était douée la souveraine qui avait daigné lui +donner son nom[154]. + + [154] Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign + series, no 1.451.) + +La réponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima à la +princesse la vive satisfaction que lui avait causée sa missive, +empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle avait bon espoir +que Dieu, après lui avoir donné deux filles, comblerait son bonheur, +en lui accordant des fils[155]. + + [155] Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign + series, no 1.486.) + +De Dordrecht, Charlotte de Bourbon était revenue à Delft. Le prince, +qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le milieu de juin, se +disposait à continuer, mais, cette fois, en compagnie de sa femme, une +tournée qu'il avait entreprise, à l'effet de visiter maintes villes et +localités de la partie septentrionale des Provinces-Unies. La +princesse se montrait heureuse, à la pensée de ne pas être séparée de +lui. + +Avant de partir avec elle, il lui procura une véritable satisfaction, +en lui annonçant qu'il espérait pouvoir prochainement lui présenter +Marie et Maurice, que Brunynck irait prendre à Dillembourg, pour les +conduire en Hollande, ainsi que le portaient ces lignes adressées au +comte Jean[156]: «Je suis d'intention de redépescher vostre secrétaire +avec mon secrétaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy de ce +messagier sert seulement pour advertir ma fille qu'elle se tienne +preste pour venir faire ung tour pardeçà, lorsque Brunynck sera arrivé +à Dillembourg. Je demande sa venue ici pour certaines affaires que +j'ay à communiquer avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une +fois, ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; espérant +que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, mais que ce sera par +vostre bon congé. En cas que mon fils Maurice soit retourné de +Heydelberg, je seray aussi d'advis qu'il me soit amené avec sa soeur, +etc., etc.» + + [156] Lettre du 18 juin 1577, datée de Delft. (Groen van + Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 100.) + +La continuation de la tournée du prince fut pour la princesse une +source de douces émotions. Elle se sentait heureuse et fière +d'entendre partout, dans les campagnes comme dans les villes, les +populations acclamer son mari, par ces paroles sortant des coeurs: +«Notre père Guillaume est ici! Le voilà![157]» Et quand les hommes, +les femmes, les enfants, qui s'étaient groupés autour de _ce père_, +pour le saluer cordialement, saluaient, en même temps, avec une joie +mêlée d'admiration, la présence, à ses côtés, de sa noble compagne, +qui avait pour tous un geste bienveillant, un gracieux sourire, une +aimable parole, l'excellente princesse, dans l'oubli d'elle-même, +reportait sur le prince les hommages dont elle était personnellement +l'objet. + + [157] _Hoofts Nederlandshe historien_, p. 525.--_Wagenaar + Vaderlandsche hist._, t. VII, p. 159. + +Une seule ville, dans le cours de la tournée, fut abordée par +Charlotte de Bourbon avec anxiété. Il lui suffisait de savoir que +l'autorité du prince sur la province d'Utrecht, telle qu'on la lui +avait conférée, n'était pas encore reconnue, pour qu'elle redoutât +qu'à Utrecht même ne s'élevât, entre les partisans déclarés de +Guillaume et des hommes opposés à leurs sentiments, un conflit dont +les conséquences seraient funestes. Quant à Guillaume, sans +appréhender ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs +douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir l'enceinte +de la vieille cité et se montrer confiant, c'était, pour lui, +dignement répondre aux vives instances que lui avaient adressées les +magistrats locaux, au nom des citoyens qu'ils représentaient. Ces +instances étaient, à ses yeux, la garantie d'un accueil favorable. + +Au moment où, au bruit des salves d'artillerie, le prince et la +princesse traversaient, à leur entrée dans Utrecht, les flots d'une +population non seulement étrangère à toute démonstration hostile, mais +animée au contraire des meilleurs sentiments, un projectile, +traversant la vitre de leur carrosse, atteignit Guillaume, à la +poitrine. Saisie d'épouvante, la princesse jeta les bras autour du cou +de son mari, en s'écriant: «Nous sommes trahis[158]!» Mais elle se +calma dès que le prince, l'assurant qu'il n'était point blessé, lui +fit voir que le projectile qu'elle avait supposé être une balle, +n'était, en réalité, qu'un inoffensif fragment de la bourre de l'un +des canons dont les coups retentissaient en l'honneur et d'elle et de +lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une impression de soulagement +à celle d'une véritable dilatation de coeur, à mesure que, d'une +extrémité à l'autre de la ville, elle entendit les chaleureuses +acclamations de la foule. + + [158] P. Bor, X Boeck.--_Hoofts Neder. hist._, p. 527.--_Wagenaar + Vaderl. hist._, t. VII, p. 160. + +Elle eut, en outre, quand vint le moment du départ, le bonheur de +constater que le prince, par sa présence et par son langage, venait de +confirmer les habitants d'Utrecht, ainsi que ceux de la province, dans +la résolution de se placer sous son autorité, comme sous l'égide du +plus ferme protecteur qu'ils pussent avoir. + +Charlotte de Bourbon était loin de se douter qu'au moment où son +voyage avec le prince touchait au terme prévu, le duc de Montpensier, +retiré dans son domaine de Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur +la conscience duquel le remords commençait à peser. Sans se reprocher +complètement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis plusieurs +années, il laissait la princesse sa fille, il se demandait du moins +s'il ne devait pas revenir sur la résolution, secrètement prise, de +l'exhéréder, et si «sans offenser Dieu, en sa conscience, il pouvoit, +de son vivant, lui assigner dot et partage équipollent à ce que ses +soeurs avoient reçu en mariage, à la charge toutefois par elle de +renoncer aux successions maternelle et paternelle, au profit du +prince dauphin et de ses enfans.» Considérant, non en père, mais en +casuiste, la question comme embarrassante, il voulut en soumettre +l'examen à l'appréciation d'autrui. En conséquence, il adressa, le 21 +juillet, au président Barjot une note[159] empreinte de l'étroitesse +d'esprit et de la sécheresse de coeur dont, déjà, il n'avait donné que +trop de preuves; et il pria ce magistrat de délibérer, avec quelques +personnes qu'il lui désignait, sur les questions indiquées dans cette +note. Il voulait se régler sur ses conseils et les leurs. + + [159] Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, fº 134.--Coustureau, + _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Voir à l'_Appendice_, no + 11, le texte de la note. + +Nous ignorons quel fut le sort de la démarche du duc. Toujours est-il +que, depuis l'envoi de l'écrit dont il s'agit, un long temps s'écoula +encore avant que Charlotte de Bourbon pût réussir à se concilier les +bonnes grâces de son père. + +Mais laissons, quant à présent, celui-ci pour revenir au prince et à +la princesse. + +Le 12 août, le fidèle Brunynck, arrivé à Cologne, les informa de +l'accomplissement de la première partie de sa mission, relative à +l'organisation du départ des enfants du prince pour la Hollande. Le +lendemain, il expédia au comte Jean, qui se proposait de les +accompagner, une dépêche dont la teneur nous renseigne sur les +dispositions prises pour que le voyage projeté s'effectuât aussi +sûrement que possible[160]. + + [160] Voir _Appendice_, no 12. + +A quelques semaines de là, Marie de Nassau, Anne, Maurice et le comte +Jean arrivèrent en Hollande; mais à peine Guillaume put-il jouir de +leur présence, car un impérieux devoir l'appelait à quitter, de +nouveau, son foyer. + +Des instances réitérées lui avaient été adressées, depuis un certain +temps, pour qu'il se rendît à Bruxelles, afin d'y remédier aux +difficultés d'une situation que l'obliquité des actes et des paroles +de don Juan, vis-à-vis des provinces et des états généraux, avait, de +jour en jour, aggravée. Sollicité, en dernier lieu, avec un +redoublement d'insistance, par ces états, qui l'adjuraient de venir, +au plus tôt, les éclairer de ses conseils, il se décida à s'acheminer +vers la grande cité dans laquelle ils siégeaient. + +Quels que fussent, à raison des sourdes menées de ses pires ennemis, +les dangers auxquels il pût s'y trouver exposé, sa femme voulut les +affronter avec lui; mais il l'en dissuada. Soumise, comme toujours, à +une volonté qu'elle savait n'être inspirée que par la plus affectueuse +sollicitude, elle se résigna donc à une séparation qui la laissait +livrée à de douloureuses anxiétés. + +Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entrée dans cette ville, +récemment affranchie de la domination étrangère dont elle avait eu +tant à souffrir, fut saluée avec enthousiasme par la population, qui +le considérait, à juste titre, comme le plus ferme et le plus fidèle +de ses appuis. + +Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court séjour qu'il +fit à Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait à l'annonce d'un +avantage remporté par son beau-frère sur l'ennemi la recommandation +des intérêts de communautés villageoises, desquelles elle venait de +recevoir un témoignage de naïve prévenance; aussi tenait-elle beaucoup +au succès de son intervention en leur faveur. + +«Monseigneur, écrivait-elle[161], je croy que monsieur le comte de +Hohenlohe vous aura dépesché homme exprès pour vous faire entendre +l'accord fait avec les Allemands de Bosleduc[162], comme aussy il m'a +faict ce bien de m'envoyer le capitaine Racaume, pour m'advertir de +toutes les particularitez. Loué soit Dieu qui augmente sa bénédiction +et l'advancement de sa gloire! + + [161] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a. + + [162] Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc, + l'_Histoire des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par + Théophile D. L., in-12, 1582. + +»Les communautez des villages de Buys-et-Echer situées sous les pays +de Cressieux, m'ont prié de vous représenter leur requeste, afin +d'entendre bien amplement leur désir, comme ils s'asseurent de vostre +bonne volonté à soulager les affligés. Ils m'ont fait présent de deux +pièces de toile, dont j'ay donné une à mademoiselle d'Aurange, vostre +fille, afin qu'elle s'employe à intercéder avec moy pour eux; comme, à +la vérité, je serois marrie de recevoir ou retenir présent d'eux, +qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. Or, leur désir seroit que +M. de Cruynenghen retirast les chevaux de leurs villages tant chargez +et foulez, qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il vous +semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores retirer de là, qu'au +moins il vous plaise tant les favorizer, qu'en escrivant audit sieur +Cruynenghen, ils obtiennent quelque allégement de la charge qu'il leur +est impossible de plus supporter. Je les ay assuré que vous ferez +vostre mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible, +comme aussy je vous supplie très humblement vouloir faire, en ce +qu'ils puissent sentir quelque fruict de mon intercession conjointe +avec celle de mademoiselle vostre fille; nous confians que ceste +nostre requeste, au nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet. +Sur quoy, je prieray Dieu, etc., etc.» + +»De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577. + + +»Monseigneur, je vous supplie encore très humblement de faire ce qu'il +vous sera possible pour ces pauvres gens. + +»J'ay donné au capitaine Racaume un petit diamant et luy ay dit que je +vous ferois entendre comme il estoit venu m'apprendre ces bonnes +nouvelles. + +»Vostre très humble et très obéissante femme, tant que vivra. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + +Après un court séjour à Anvers, où une députation des états généraux +était venue le trouver, le prince arriva à Bruxelles. Il y fut +chaleureusement accueilli par les représentants de toutes les +provinces, et surtout par le peuple, heureux d'entourer l'homme +d'élite qu'il appelait _son père_. + +Au même moment, loin de la grande cité qui acclamait Guillaume, des +milliers de coeurs dévoués demeuraient inquiets de son sort et +suppliaient Dieu de le protéger contre une tourbe d'ennemis qui, +maudissant les acclamations dont il était l'objet, tramaient, dans +l'ombre, sa perte. De là, ce solennel concours de prières qui, +tant que le prince fut absent d'Anvers, s'élevèrent au ciel +quotidiennement, pour la conservation de ses jours, de l'enceinte de +toutes les églises de Hollande et de Zélande, sur la recommandation de +la princesse et des états de chacune de ces deux fidèles +provinces[163]. + + [163] P. Bor, _loc. cit._, p. 870. + +Le lendemain de l'arrivée du prince à Bruxelles, Charlotte de Bourbon +lui adressa ces lignes émues[164]: + +«Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour en Anvers, et ne +suis guère à mon repos jusques à ce que j'entende l'occasion de +vostre soudain partement, et s'il est vray que Don Johan soit secouru +de monsieur de Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de +prendre meilleure garde à vostre santé, que vous n'avez faict, ces +jours passés, car delà dépend la mienne, et après Dieu, tout mon heur, +lequel je supplie vous conserver, monseigneur, au milieu de tant de +travaux, en santé, heureuse et longue vie... Nos filles, grandes et +petites, se portent bien, et moy aussy moïennement.» + + [164] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 172. + +Tant que dura le séjour du prince à Bruxelles, sa femme lui écrivit, à +peu près, chaque jour; l'entretenant de divers sujets, qu'on ne peut +mieux faire connaître qu'en la laissant en tracer elle-même le tableau +dans ceux des fragments de son active correspondance que voici: + + + «Dordrecht, 2 octobre 1577[165]. + +»Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne heure après +midy, et vins avec le bateau jusques auprès du logis, où j'ay trouvé +nos petites filles en bonne santé. Les grandes, espérant vostre retour +bien de bref, n'ont point voulu loger en vostre quartier. Elles ont +ung bon logis, mais il est un peu trop loing, à mon gré... Demain +votre sirurgien commencera à pencer M. le comte Maurice. Nous nous +portons tous bien, grâce à Dieu, et désirons fort que puissiés +bientost revenir. Ceulx à qui j'ay parlé de ceste ville m'ont dit que +les estats de ce païs vous avoient déjà prié de retourner, et s'y +attendent, et leur semble que vous pouvés aussy bien donner conseil +d'icy que plus près, et plus seurement, sy la paix est conclue avec +Don Joan. Je ne sçay, monseigneur, si vous aurés affaire d'y séjourner +plus longuement; et puis monsieur vostre frère est absent de vous, +quy ne peut sans quy luy ennuye beaucoup. Nous désirerions bien fort +qu'y fust pardeçà. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de +vous laisser le précepteur qui est auprès de monsieur votre fils, je +serois bien de cet avis; car ledit précepteur est en peine d'estre +incertain de sa demeure, et sera tout fâché de quoy l'on l'aura +retenu, sy ce n'est pour tousjours. Aussy fauldroit-il bien sçavoir +l'entretenement qu'il vous plaira luy bailler. Je vous romps la teste, +monseigneur, de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de +sçavoir vostre volonté. Je vouldrois bien sçavoir si vous aurés +remercié la roine d'Engleterre de tant de bons offices qu'elle fait +faire par son embassadeur qui est à Bruxelles, ce que je prens la +hardiesse de vous ramentevoir.» + + [165] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 173. + + + «Dordrecht, 4 octobre 1577[166]. + +»J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion de Bréda, +et comme les Allemans doibvent sortir aujourd'hui; dont j'ay esté fort +aise et en loue Dieu[167]. Les pauvres sujets nous y desirent bien et +disent qu'ils ont déjà faict provision de tourbe pour tout nostre +yver. Quant j'auré sceu vostre voullonté, alors je seray bientost +preste, pourvu que j'espère d'avoir cest honneur de vous y voir. Le +capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier très humblement de +vouloir escripre aux estats de pardeçà, affin qu'il puisse estre païé +de son entretenement, depuis que les compagnies françoises sont +cassées, ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens fort +bien que, deux jours devant que vous particié, vous commandâtes les +lettres; mais elles ont esté oubliées. Il me prie de vous faire une +très humble requeste pour luy, pour luy donner la capitainerie de +Bréda; mais je pense, monseigneur, que vous y aurés desjà pourveu. Il +dit qu'il pourroit vous y faire service pour le regard des +fortifications. Je sçay que vous cognoissés que c'est ung homme de +bien et qui vous est fidèle serviteur; quy me faict vous supplier, +monseigneur, que si ne le pouvés gratifier en cest endroict, que +veuillés penser de l'avancer en quelque aultre chose... Au reste, ils +desirent fort icy monsieur vostre frère, et luy ont préparé le logis +qu'avoit monsieur le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien +loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. Je prie Dieu +qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous donne, monseigneur, en très +bonne santé, très heureuse et longue vie.» + + [166] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 174. + + [167] Les Allemands en garnison à Bréda, sous les ordres de + Frosberg, y avaient causé de grands dégâts au palais du prince. + + + «Dordrecht, 5 octobre 1577[168]. + +»Monseigneur, je desirerois bien estre asseurée que vous n'allés +plus sy souvent manger hors de vostre logis, du soir, car l'on +m'a dict que les bourgeois ont esté tout fâchés[169]. Je vous +supplie, monseigneur, de prendre ung peu plus garde à ce quy est +pour vostre conservation[170]. Aussy je desirerois fort sçavoir sy +les estats ne vous auront point permis quelque exercice de la religion, +soit secrètement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, comme +vous pourrez demeurer plus longuement sans cela. Je sçay bien que vous +y pensés, mais le desir que j'ay que Dieu face tousjours de plus en +plus prospérer vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous +dire ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour, à Breda, +car je ne sçay sy sera bon de parler de ces choses cependant que vous +estes là.» + + [168] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 177. + + [169] Ils voyaient avec peine que le prince, par excès de + confiance, exposait sa personne. + + [170] On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon à Guillaume + Martinij, greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: «Je vous + prie de vouloir tousjours me mander comme le tout se passe + pardelà et ce que je doibs espérer. Je désirerois bien qu'il + plûst à monseigneur le prince me mander, ou bien qu'il revint + pardecà; car encores que je cognois bien le bon zèle et coeur que + ceulx de vostre ville d'Anvers et ceulx de Bruxelles luy portent, + toutesfois l'esloignement de sa présence me donne beaucoup de + peines et de craintes. Néantmoins je remets le tout en la main de + Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur avec + tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, et + conduire par eux les affaires à une heureuse fin.» + + + «Dordrecht, 7 octobre 1577[171]. + +»Monseigneur, j'ay receu, ce matin, à mon réveil, vos lettres, en date +du troisième de ce mois, et vous asseure que j'ay esté bien joïeuse +d'estre rendue certaine de vostre bonne santé, dont je loue et +remercie Dieu, et luy supplie de vous y voulloir bien maintenir. + +»Aujourd'hui est arrivé, sur ungne heure après midy, en ceste ville +monsieur le comte vostre frère, quy a esté avec le grand contentement +du bourgmestre et de tout le peuple. Nous avons esté, nos filles et +moy, plus ayses encores que tout le reste, et avons dîné ensemble, et +bien bû à vostre santé, desirant fort, monseigneur, que eussiés esté +en présence, pour nous faire raison. + +»Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que vous me +mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desjà avisés de faire leur +présent[172], à part, d'ungne coupe dont le vase est de licorne, le +reste d'argent, quy vaut quelques cent livres de gros. Sy toutes les +aultres (villes) font le semblable, seroit quelque tesmoignage de leur +bonne voullonté; mais j'eusse mieulx aymé que tous les estats eûssent +faict ung présent de chose qui parust et de quoy l'on se peust servir +ensemble. Toutesfois, monseigneur, je n'ay osé empescher, espérant que +l'on pourra bien encore remédier à ce que le général supplée en ce que +le particulier auroit défailly; ce que je feray le plus discrètement +que je pourray. + +»Quant aux mille florins, j'ay mandé Jan Back, pour sçavoir s'il les +pourra fournir; et où il n'auroit moïen pour le tout, j'en trouveroy +ungne partie; tellement que j'espère, avec l'aide de Dieu, que je ne +fauldray de satisfaire à vostre commandement; comme nous ferons, nos +filles et moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons, +combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur vostre +frère partira d'icy; car, cependant qu'il y est, il ne nous semble +point que vous soiés du tout (entièrement) absent. + +»Je me réconforte, monseigneur, sur ce que vous espérés que les +affaires prendront ung meilleur chemyn; et je suis bien estonnée de ce +quy ne sont point encores résolus, car il est plus que temps. J'estime +que ceste petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous +puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de quoy vous +estes là. + +»Quant à la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne feray encores, +et attendray M. Dorpt. + +»Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations à nos filles, +qui vous présentent les leurs très humblement à vostre bonne grâce. +Nous nous aimons bien, l'une l'autre, et sommes bien privément +ensemble, et elles ont bien grant soin de leurs petites. Tous se +portent bien, et monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les +soirs et tous les matins.» + + [171] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 181. + + [172] Ce présent était destiné probablement au comte Jean de + Nassau, pour fêter sa bienvenue. + +Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu de la +lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte: + +«Je viens de penser aux gentilshommes qui sont près de monsieur vostre +frère, qu'y me semble leur fauldroit donner quelque chose. S'il vous +plaist que je face faire en or vostre pourtrait et le mien, tout en +ugne médaille, ou à part, avec les devises, vous me le manderés; et, +s'il fauldroit quelque petite chaîne pour les pendre, de quelle valeur +vous les vouldriés avoir.» + + + «Dordrecht, 8 octobre 1577[173]. + +»Monseigneur, j'ay receu le présent qu'il vous a pleu m'envoyer, de la +part de la roine (d'Angleterre), que j'ay trouvé fort bien et joliment +faict. Quant à la signification de la lésarde, d'aultant que l'on +escript que sa propriété est, quand ugne personne dort et qu'un +serpent la veut mordre, la lésarde la réveille, je pense que c'est à +vous, monseigneur, à quy cella est attribué, quy esveillés les Estats, +craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par sa grâce, que les +puissiés bien garder du serpent! + +»Nous avons vû, ce matin, monsieur et madame de Mérode, et sa fille, +la marquise de Bergue, quy est belle et fort grande pour son âge, quy +est de dix-sept ans. Je l'ay bien regardée, pour vous en dire, quand +je vous voiré, ce qui m'en semble.--Ce 8 octobre, sur les onze heures +devant diné.» + + [173] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 190. + + + «Dordrecht, 10 octobre 1577[174]. + +»Monseigneur, j'ay esté bien contente de savoir par monsieur le conte +de Hohenlohe comme vous estes en bonne santé, dont je loue Dieu, et +desire qu'il luy plaise vous y maintenir, en sorte que je puisse avoir +bientost cest heur de vous voir à Bréda, dont mondit sieur le conte +m'a donné bonne espérance, et m'a dict, de vostre part, qu'il vous +plaist que j'aille incontinent à Bréda; à quoy je ne feray faulte; et +mesme monsieur vostre frère est en voullonté que nous allions +ensemble, dont je suis fort aise, estimant que cela vous fera encores +venir plus tost. Je ne pense pas que puissions plus promptement que +lundi ou mardi prochain, à cause que, dimanche, messieurs de ceste +ville ont prié au banquet monsieur vostre frère. Nous donnerons aussy +ce loisir pour apprester les logis, et feray tout le mieux que je +pourray, m'attendant à monsieur le conte de Hohenlohe pour la sécurité +des chemins. + +»Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste après-disnée, j'ay pensé +que j'avois oublié à savoir vostre voullonté comme je me dois +conduire, pour l'exercice de la religion, à Bréda; sy fault se face +qu'y secrétement, ou si j'en pourray user comme en ce lieu +(Dordrecht). Et encores que j'espère bien, qu'à vostre venue, la chose +pourra estre bien reiglée et quy n'y aura point de difficulté, sy +ay-je voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre esclarcie +de vostre intension, laquelle je sçay estre bonne; et en priant Dieu +de la vouloir bénir, je le supplie vous donner en bien bonne santé, +heureuse et longue vie.--Tous nos enfans font bonne chère et se +portent bien, et se recommandent très humblement à vostre bonne +grâce.» + + [174] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 198, + 199. + + + «Bréda, 11 octobre 1577[175]. + +»Monseigneur, depuis la dépesche que je vous fis ier, je suis demeurée +en paine, craignant que vous pensiés que je ne considère point assés +les difficultés en quoy vous retrouvés à présent, et le travail et +labeur que vous prenés à y remédier; mais je vous puis asseurer, +monseigneur, que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, et +que l'observacion de la pacification me rompt bien la teste; +toutesfois j'espère, qu'à vostre venue, vous y pourés pourvoir, +laquelle j'ay tant desirée en ce lieu, que, devant que d'y venir, je +n'ay point eu d'aultre pensée. Mr. Taffin s'est retiré à Dordrecht, +jusqu'à ce que je luy fasse entendre vostre voullonté. Quant à tout le +reste, nous nous portons, grâce à Dieu, tous fort bien; et ay trouvé +vostre maison en meilleur estat que je ne l'eûsse espéré. L'on +travaille tant que l'on peut pour faire un toît et racoutrer le logis +du boulever qui récompense, au plaisir de l'assiette, l'inégalité +qu'il y a de la beauté de l'autre.» + + [175] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 200. + + + «Bréda, 21 octobre 1577[176]. + +»Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, nous nous +conduirons pardeçà où vostre venue est bien desirée, dont D..... m'a +encores mis en quelque doute. Il m'a parlé selon le commandement que +vous luy aviez faict, de la dépesche vers monsieur mon père; j'espère +qu'y pourra servir à faire entendre à Mr. de Mansart mon intension. +Au reste, monseigneur, je vous supplie très humblement, s'il est +possible, ne retarder plus votre partement, car les affaires de deçà +requièrent aussy vostre présence; et vient fort mal à propos que +monsieur le conte de Hohenlohe se trouve assés mal d'une fiebvre +tierce. Quant à monsieur vostre frère, je l'ay encores fort prié, de +vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. Il me semble +qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer point.» + + [176] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 205. + +La date de cette dernière lettre coïncidait presque avec celle du +départ du prince, de Bruxelles pour Anvers. + +De retour dans cette dernière ville, Guillaume écrivit, le 23 octobre, +au comte Jean[177]: + +«Monsieur mon frère, je vous envoyé Mr. de Malleroy pour vous advertir +de ma venue à Anvers, ensemble pour vous donner compte de tout ce qui +est passé à Bruxelles et vous prier quant et quant de vous vouloir +trouver issi avecques ma femme et mes filles, car ne sçay si je seray +retenu issi plus longtemps que j'ay proposé. Or, puisque vous +entendrés le tout plus particulièrement dudit porteur, ne vous feray +ceste plus longue; me recommandant très affectueusement à vostre bonne +grâce, etc., etc.» + + [177] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 207. + +L'ardent désir de la princesse allait être satisfait. Précipitant son +départ pour Anvers, elle eut bientôt la joie d'y revoir son mari. Ses +enfants et le comte Jean l'avaient accompagnée. Délivrée des +inquiétudes imposées par la séparation, la famille se sentait heureuse +d'avoir recouvré son chef vénéré, et de pouvoir désormais, au foyer +domestique, l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de ces +délicates prévenances, qui toujours rassérénaient son âme, au cours +d'une vie d'austères labeurs, d'incessantes agitations, et, souvent +même, de périls à affronter. + +Quelle impression Guillaume rapportait-il de son séjour à Bruxelles? +Telle fut la question que Charlotte de Bourbon se posa à elle-même, et +sur la solution de laquelle ses entretiens avec le prince ne tardèrent +pas à la fixer. Si le secret de ces entretiens nous échappe, car +l'histoire demeure nécessairement étrangère à leur intimité, nous +connaissons du moins les circonstances qui motivèrent, en 1577, la +présence du prince à Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa +l'adoption. Arrêtons-nous ici, un instant, non à l'exposé des unes et +des autres, mais uniquement à leur indication sommaire. + +Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur général des +Pays-Bas, don Juan y était arrivé, porteur d'instructions secrètes, +qui se résumaient en ces deux points: 1º soumission de la population +néerlandaise à l'autorité absolue du roi; 2º exercice exclusif de la +religion catholique, et, comme corollaire, châtiment de l'hérésie. + +Dès ses premiers rapports avec une députation des états généraux, don +Juan se heurta, non sans dépit, à l'impossibilité de concilier +l'absolutisme de l'autorité royale avec le maintien, soit des +prérogatives de ces états, soit des libertés et privilèges des +provinces ou des villes. + +Force lui fut, en outre, de reconnaître que l'exercice exclusif du +culte catholique était en opposition directe avec le régime inauguré, +en matière religieuse, par la pacification de Gand. + +Il vit enfin, avec mécontement, se dresser devant lui la nécessité de +se prononcer, sans délai, sur le renvoi des troupes étrangères, +énergiquement réclamé de toutes parts. + +S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, à des regrets, à +des tergiversations, parfois même à une incohérence d'idées et de +paroles, qui ne compromettaient pas moins les intérêts publics que sa +situation personnelle, il ne savait à quel parti s'arrêter, quand lui +fut officieusement donné le conseil de recourir à la voie des +négociations. + +Celles qui s'ouvrirent entre lui et les députés des états généraux +aboutirent, le 12 février 1577, après maintes discussions, à un +traité, décoré du nom d'_Édit perpétuel_, que le roi d'Espagne +déclara, quelques semaines plus tard, approuver. Ce traité ratifiait +la pacification de Gand, promettait le renvoi des troupes étrangères, +la conservation des chartes et privilèges des Pays-Bas, et la mise en +liberté des prisonniers, à l'exception du comte de Buren, qui ne +serait libéré que lorsque son père, le prince d'Orange, aurait adhéré +aux résolutions prises par les états généraux. + +Blessé, comme il devait l'être, de ce qu'on l'avait tenu à l'écart des +préliminaires et de la conclusion du traité dont il s'agit, Guillaume +répondit à la demande que lui adressaient les états généraux d'en +approuver la teneur, en élevant contre cet acte les critiques +suivantes: la constitution du pays était violée, en ce que lesdits +états se trouvaient dépouillés du droit de s'assembler quand ils le +jugeraient opportun; les lois régissant les Provinces étaient violées +aussi par le fait révoltant de l'incarcération prolongée du comte de +Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la ratification de la +pacification de Gand était dérisoire, attendu que des subterfuges, +immanquablement mis en jeu par la politique espagnole, en +paralyseraient les effets; les états généraux s'étaient laissés +entraîner à une concession désastreuse, en s'engageant à payer la +solde de troupes étrangères, flétries et expulsées, à raison des +effroyables excès qu'elles avaient commis. + +Quelque fondées que fussent ses critiques, le prince déclara cependant +qu'il ne refuserait pas son adhésion à l'édit perpétuel, pourvu que +les états généraux promissent formellement, en prévision du cas où les +troupes espagnoles ne partiraient point, de s'abstenir de toute +communication ultérieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes, +même par la force des armes, à sortir des Pays-Bas. + +Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze mille +soldats allemands restèrent encore au service du roi d'Espagne dans +les Provinces. Les méfaits commis par plusieurs d'entre eux +soulevèrent des conflits et motivèrent, plus d'une fois, une énergique +répression. + +La versatilité du caractère de don Juan, ses réponses ambigües, ses +réticences en plus d'une occasion, la divulgation partielle du secret +des trames ourdies entre lui et les agents de Philippe II, au +détriment des Pays-Bas, l'inconsistance de la plupart des actes +accomplis dans l'exercice de ses fonctions de gouverneur, excitèrent, +au sein des Provinces, un mécontentement général. Sa position étant +devenue de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en sortir +qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa brusque mainmise +sur la citadelle de Namur, qu'il occupa pour s'y retrancher, et son +infructueuse tentative pour s'emparer du château d'Anvers, +équivalurent à une déclaration de guerre. + +La conséquence du défi qu'il porta ainsi aux états généraux fut la +résolution prise par ceux-ci de soutenir contre lui la lutte, si, à la +suite de pourparlers qu'il venait d'entamer avec eux, il ne désavouait +pas hautement ses actes agressifs et ne se soumettait pas à certaines +conditions qu'ils formulaient. + +Tel était l'état des choses lorsque, répondant à leur appel dicté par +l'anxiété, Guillaume arriva à Bruxelles. + +Le conseil qu'aussitôt il donna aux états généraux fut celui d'élargir +le cercle des conditions imposées par eux au gouverneur général, en +stipulant le maintien formel de la pacification de Gand et de l'édit +perpétuel, l'obligation pour don Juan d'évacuer la citadelle de Namur, +d'abandonner les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer +les troupes allemandes au delà des frontières, de licencier, à +l'intérieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, de +s'abstenir de toutes levées en pays étranger, de réintégrer dans leurs +grades tous les officiers destitués, de restituer les biens frappés de +confiscation, de libérer les prisonniers, de s'engager à faire cesser, +à l'expiration d'un délai de deux mois, la captivité du comte de +Buren, enfin de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la +nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas, +d'obtempérer aux décisions qui émaneraient du conseil d'Etat institué +par les états généraux. + +Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une déclaration de +guerre; et, laissant une forte garnison dans la citadelle de Namur, il +se retira à Luxembourg, espérant y concentrer les forces nécessaires +pour lutter avec avantage lorsque éclateraient les hostilités. + +La retraite forcée de don Juan et les conséquences qu'elle devait +entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume: il s'y était attendu, au +moment où il avait donné aux états généraux le conseil, bientôt suivi +par eux, que lui inspirait son inébranlable dévouement à la cause de +la liberté civile et de la liberté religieuse. + +Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer +sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule, +une guerre soutenue pour anéantir le régime de compression et +d'intolérance trop longtemps pratiqué dans les Pays-Bas par les +Espagnols pouvait conduire à un affranchissement final, et par cela +même, à l'inauguration d'un régime de sage liberté. + +Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait +le prince en dehors du concours que lui prêtaient, dans l'élan de la +reconnaissance, les fidèles provinces de Hollande et de Zélande? Ce +n'était ni sur les nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres +provinces; c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce +double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle, que +Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux +états généraux, à l'époque dont il s'agit en ce moment, la direction +que lui paraissaient commander les circonstances. + +Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé, jaloux de +l'influence prépondérante du prince dans le maniement des affaires +publiques, se concertèrent-ils pour tenter de la détruire: leurs +tentatives échouèrent contre sa fermeté et son habileté consommée, de +même que contre la résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le +vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret, +durant son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à titre +de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée, dans ses +effets, par l'élévation instantanée de Guillaume aux suprêmes +fonctions de _Ruart_ du Brabant, et par le rôle qu'il sut remplir, aux +côtés du jeune archiduc, ainsi que bientôt on en pourra juger. + +En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince, à +Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts +généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et +en consolidant, au point de vue des nouveaux services à rendre, la +situation personnelle de l'homme éminent sous l'égide duquel +s'abritaient ces mêmes intérêts. + + + + +CHAPITRE VI + + Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume + au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc + Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10 + décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise + des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume + domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie à sa + cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les + Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils + donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse a + Desprumeaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les + Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince et de + la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans les + Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de + Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion de son + baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du + duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de + Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces + troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint + Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité + d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre + Farnèse lui succède. + + +A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, que, +d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle +chargeait de s'acquitter, auprès du duc de Montpensier, d'une mission +dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendît à +convaincre le duc de la nécessité de rendre enfin justice à sa fille +et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une +lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire, +qu'il fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir, +au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, toujours +est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, dans l'une et +l'autre hypothèse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce coeur +paternel qu'elle supposait, même en souffrant de ses injustes +rigueurs, ne lui être pas encore totalement fermé. + + [178] Cette lettre, en date du 20 décembre 1577, sera reproduite + ci-après. + +Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait +en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au prince dauphin[179]: + +«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que monsieur le +prince, vostre frère, et moy envoïons vers monsieur nostre père, je +vous supplie très humblement de croire que je ne sçaurois recevoir +plus de faveur et contentement, que de sçavoir souvent des nouvelles +de vostre santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de +madame ma soeur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit +chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa guérison, je +l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire +comme elle se trouve à présent.--Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme +vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a à requérir de +mondit seigneur et père, en nostre part je vous supplieray très +humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre +prière et moyen nous y sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup, +espérant tant de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que +prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée à vous rendre, +toute ma vie, très humble service, etc.» + + [179] Lettre du 30 octobre 1577, datée d'Anvers. (Bibl. nat., + mss. f. fr., vol. 3.415, fº 53.) + +Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin perdit sa femme, +il reçut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une +affectueuse sympathie[180]: + +«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que +vous avez faite de madame ma soeur, est tel quy ne me permect quasi +point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant +bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle séparacion, je +me suis contrainte à vous faire ceste lettre pour vous supplier très +humblement que la part que j'ay à vostre douleur et fascherie la +puisse diminuer, et que vous regardiés, le plus qu'il vous sera +possible, à vous conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous +faut tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de grâce, mais +c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu, +de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je désire +plus que jamais d'estre prés de vous pour m'essaïer à vous divertir et +soulager en vostre ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur +de croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme +aussi feroit monsieur le prince, vostre frère, qui est extrêmement +desplaisant de vous sçavoir en cest estat. Luy et moy avons grande +crainte que vostre santé en soit diminuée, ce quy faict que je desire +que me faciés cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de +me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps, +apporter le contentement pareil à la tristesse et regrets que j'ay à +présent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus +long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque +soulagement en vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me +permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles +recommandations à madame la marquise, accompagnées d'un témoignage de +la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost +rafraîchir la mémoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour +ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur, que ceste +lettre serve pour vous deux, à qui je prie Dieu donner la constance +et résolution qui vous est bien nécessaire.» + + [180] Lettre du 9 décembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. + 3.415, fº 55.) + +Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne tarda pas +à les suivre. Elle portait[181]: + +«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la lettre que je +vous avois escripte par le sieur X..., bientost après avoir entendu la +perte que vous avés faicte de feu madame ma soeur, est véritable, je +suis doublement ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye +de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement que +je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis +obligée. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est +arrivé, je me suis résolue vous faire ceste dépesche, tant pour avoir +cest heur de sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui +s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant osé passer +oultre, à cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt +asseuré de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me +puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous +suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce que j'en fais +maintenant et excuser les incommodités survenues, au reste me faisant +cest honneur d'avoir égard à l'amitié que je vous porte et à +l'obéissance très humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui +me faict estre en continuel soucy de vostre santé, craignant bien +fort, qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême ennuy que +vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me +sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le +croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur +de vous voir et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre +si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes +mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement de vous, que je +supplie très humblement qu'il luy plaise me le départir, sur ce que +vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup +plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus +que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui me ferés cet +honneur me départir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je +me trouve, à ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la +grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle +affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il +vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus +accomplis pour son âge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien +garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy +vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie +très humblement avoir toujours pour recommandées, et moy, en vos +bonnes grâces, etc., etc. + +»(_P.S._) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal; quy m'a +fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir mander meilleure +nouvelle de ma santé, laquelle est si souvent afoiblie par maladie, +que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grâce, +pendant que j'ai à vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.» + + [181] Lettre du 23 décembre, datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. + fr., vol. 3.415, fº 82). + + +Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la lecture de +ce simple post-scriptum! + +La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans proférer +la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne, toute +dispensation émanant de la volonté divine. Il semble qu'elle ait le +pressentiment de la brièveté de son existence. N'y a-t-il pas, en +effet, pour son coeur à la fois si tendre et si pieux, plus de +mélancolique résignation que d'espoir, dans ces paroles: «pendant que +j'ai à vivre?» Hélas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que +quelques années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi +ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au bonheur +de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection, de son +dévouement et de son inépuisable bonté! + +C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se compose, dans +l'ensemble des données biographiques, la meilleure partie du +patrimoine de l'histoire. Honneur à elle quand elle les ravive et +quand ses annales en reflètent la splendeur! + +Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de +sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'était lié d'amitié avec le +frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frère affectionné +qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, à son tour, du deuil à +l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprimé sa profonde +sympathie. + +«Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay +esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'eûssent esté +accompagnées du rafraîchissement de la perte que vous avez faite de +feu madame vostre femme, j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de +contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je +vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant en si +grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne +souvenance de moi, qui vous plains extrêmement d'une telle séparation. +Mais je désire, monsieur, qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre +patience, et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a +départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au reste, +monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle +je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit +bien, soit mal; et lors vous cognoistriés, monsieur, que, quand +j'aurois cest honneur de vous estre propre frère, je ne sçaurois de +plus grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir moïen de +vous faire bien humble service. Quant à l'estat de ce païs, M. de +Maleroy, lequel nous envoyons exprès pour vous visiter de nostre part, +vous pourra particulièrement raconter ce qui est advenu pardeça, +depuis l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue, +les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail que +j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est tel, que le peu de +loisir que j'ay m'a souventes fois empesché de faire mon devoir envers +vous, comme je suis obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur +de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que +cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos +commandemens, à quoy je me sens plus obligé que jamais, veu l'honneur +que faites à ma femme de prendre ses affaires en main, pour les +recommander à monseigneur vostre père, ce qu'elle vous supplie bien +humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle +je présente mes très humbles recommandations, et prie Dieu vous +donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse et longue vie. + + »D'Anvers, ce 20 décembre 1577. + + »Votre très humble frère, à vous faire service. + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + [182] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 23. + + +Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre +ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince dauphin, étaient +empreints d'une incontestable gravité. En voici la substance: + +Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, en +appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils +eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche? +Aveuglés par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de +l'incapacité de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs +desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef qui +s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince d'Orange et à +annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse de la population. + +Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince déjoua la +combinaison ourdie contre lui. + +Devenu _Ruart_ de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, il apaisa +le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et +de prime abord, le voyant totalement dépourvu d'expérience, sans idées +arrêtées, sans plan conçu, il déclara, sur le ton d'un bienveillant +protecteur, «qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons +enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien». + +De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'âme; elles +aboutirent à des solutions précises. + +Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la dépendance des +états généraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant +général, Guillaume, expressément maintenu, du reste, dans ses hautes +attributions de _Ruart_, il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un +guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif. +Un gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. Il +n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt des Pays-Bas. + +Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde +religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir au sein des +Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un acte solennel dont +il était le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de +ses plus glorieux titres à la reconnaissance publique; digne +couronnement de sa noble carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En +effet, grâce à lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un +nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les +non-catholiques s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, dans +l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger mutuellement +contre leurs ennemis communs. De la simple tolérance, limitativement +admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et +bienfaisant régime de la liberté religieuse. Ce fut un immense +progrès. + +Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, dans sa lettre à +son beau-frère, «les difficultés qui, depuis l'arrivée de l'archiduc +Matthias, s'étoient présentées, d'heure à autre, et le travail qu'il +avoit pour amener le tout à une bonne fin.» + +De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux labeurs à +accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes incessantes. + +Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement +maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas, fut conclue +le 7 janvier 1578. + +Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença les hostilités, +à la tête d'une armée, dans le commandement de laquelle il avait pour +principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld, +Mondragon et Mendoza. Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la +faible armée des états, et s'empara de plusieurs villes. + +Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation générale +contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et à l'incapacité +desquels on l'attribuait, non sans raison. + +Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme +dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens, +de s'unir entre eux, réussit à rallier au soutien de la cause qu'il +défendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en était tenue +séparée, et travailla activement à l'organisation d'une nouvelle +armée, capable de tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait +don Juan. + +Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le +valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours duquel il +attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de +cette armée. + +Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient en Lanoue un +ami dévoué. La sincérité des sentiments de haute estime et de +confiante amitié qu'ils professaient pour lui ressort de leur +correspondance; nous en détacherons les lignes suivantes, tracées par +la princesse[183]. + +«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon +endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire +sçavoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, présent porteur, lequel +vous pouvant dire ce qui se passe pardeçà, je n'étendray point la +présente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnément +de nous continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen de +faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux bonnes grâces du +roy de Navarre, et qu'il soit assuré que ne souhaitons rien tant que +luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et +moy désirons surtout qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez +tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce +ne sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous rendra de +tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir +d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous, +attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit +hors d'espérance de se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste +saison vous apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause +des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui désire estre +justifiée par tout le monde, vous envoyant, à ceste fin, ce qui en a +esté publié: vous priant très affectueusement vouloir tousjours +embrasser les affaires de ce pays pour qui avez jà tant fait, et selon +les occurences qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent +porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne +volonté, comme pouvez attendre assurément de nostre part ceux de +l'obligation où nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des +vostres se peut faire pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me +recommander bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de +Lanoue; priant Dieu, etc., etc.» + + [183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p. + 232, 233). + +Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la +fin de février 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le +duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le retenait auprès de sa +personne. + + [184] Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv. + 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 6). + +Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages +conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient devenus l'objet de ses +âpres convoitises. Il voulait que son attitude vis-à-vis d'eux fût +celle, non d'un ambitieux qui prétendît les maîtriser, mais d'un +généreux auxiliaire qui contribuât à les soustraire au joug de la +tyrannie espagnole. «Il faut, disait-il[185], s'armer de bonté, +vérité, justice et tempérance, aultant comme de aultres armures: car à +ung peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la +vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En cela, comme sur une +foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entièrement +avec celles de Guillaume de Nassau. + + [185] Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f. + fr., vol. 3.277, fº 6). + +Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou hostile +que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, la +garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard des Pays-Bas. +Guillaume, dans l'excès de sa confiance, accepta comme garantie la +parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les négociateurs +employés par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que +Despruneaux. + +Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la correspondance +échangée, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier +et Despruneaux, indiquent les prétentions originaires du duc, et les +limites ultérieurement apposées à son intervention dans les événements +qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186]. + + [186] _Appendice_, no 13. + +Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou, +Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, en ces termes, à +diverses lettres qu'elle avait reçues de Despruneaux[187]: + +«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de faire congnoistre +à monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire très humble +service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en +représentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires +de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que +vous avez peu entendre estant pardeça, ce que je puis en cest endroit +est de leur recommander en général les affaires de mondit seigneur, et +voudrois y avoir autant de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en +cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion +s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours +contentement. Quant à vostre particulier, je ne vous puis assez +remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous +asseurant que me trouverés toujours bien preste à vous faire plaisir, +partout où j'en aurai le moïen, etc.» + + [187] Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, + fº 38). + +La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]: + +«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je fais encore, +que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a +au bien et repos de ce païs; ce que j'ai occasion de désirer autant +que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera +entendre bien au long les particularitez qui se sont passées depuis +l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous en ferai point de +redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de +présenter à son Altesse mes très humbles recommandations avec mon très +humble service, desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy +soit agréable, etc.» + + [188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 51. + +En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et +la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles étaient celles de ce +dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux et des diverses provinces +des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de préciser; car des faits +d'une haute gravité, que relatent deux dépêches de Bellièvre et de +Lanoue, des 17 et 18 août 1578[189], ont fait naître, sur ce point, +des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés. + + [189] _Appendice_, no 14. + +D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de +concert avec le prince d'Orange, la défense des Pays-Bas contre leurs +pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux +inaugurer les fonctions de maréchal de camp, que venaient de lui +conférer les états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il +allait prendre les armes, ces belles paroles[190]: + +«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités que vous +avez souffertes, par ceste insupportable et âpre nation espagnole, +laquelle s'est débordée en toutes sortes de violences sur vos peuples; +ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et +nous sommes issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes +de laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et nous +donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours esté très +affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle il est notoire +combien nos maïeurs ont par le passé valeureusement combattu; ce qui +me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour +chasser la cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous +tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce +regard, usant, à l'endroict des personnes libres, du traitement +convenable à des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de +mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores +d'autres liens de proximité, afin que nous fussions aussy prompts à +vostre défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne +perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous sçavez bien que +Dieu oit le gémissement des affligez et favorise leur justice. Il vous +oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression +ont esté délivrés par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il +vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est à ceste heure +que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!» + + [190] Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. + 3.426, fº 6). + +Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque Lanoue ne doit-il +pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de +ses dignes amis du XVIe siècle, qu'il appelait si bien _ses +compatriotes_! + +Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce même +langage fit vibrer son coeur de Française et de compagne du prince en +qui se personnifiait le sincère ami de la France et le constant +protecteur des Pays-Bas. + +Un Français, non moins recommandable par ses nobles qualités que +Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près en même temps que lui, et +eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes +entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon était +Duplessis-Mornay. Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les +affaires des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau et +par les états généraux pour remplir une mission de pacification dans +l'une des provinces qui était alors plus agitée que les autres: il +était chargé «de se pourmener par la province de Flandres, où il avoit +jà acquis des amis[191]»; on espérait que ses conseils exerceraient +sur les esprits troublés une salutaire influence. + + [191] _Mémoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121. + +La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grâce délicate à +lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer en lui, non seulement +l'homme d'État au mérite duquel elle rendait pleinement hommage, mais +aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donné de nombreuses +preuves de dévouement au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le +convainquit, en outre, qu'à titre de soeur tendrement attachée à la +duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse sympathie +et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, dans son +douloureux veuvage, avait été entourée par Mme de Mornay. + +La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre le prince et +les états généraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance +particulière dont il importe de dire ici quelques mots. + +Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à une +troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptême de +cet enfant, Guillaume en informa les états généraux. Le recueil +officiel de leurs _résolutions_ nous fait connaître[192], dans les +termes suivants, la communication du prince, et celles de ces +_résolutions_ qu'elle motiva: + +«_Séance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges déclare +comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer une fille, laquelle il +vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre +exercice est permis en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict +exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable, +en advertir les estats.» + + [192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, + p. 310 et suiv. + +«_Séance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence +a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant, +Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se +sont référez à la discrétion de Son Excellence et luy offrent tout +humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys, +Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont déclaré qu'ils ne +sont authorisez; mesmes que leur est par exprès deffendu de toucher le +faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque +consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de +quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les sieurs +d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue +remercyer lesditz estats de leur bonne affection.» + +«_Séance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille +de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de +Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres, +Tournay, Tournésis et Valenciennes absens.» + +«_Séance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur +prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, a requis les estatz de +dénommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son +Excellence, après midy, entre troys et quatre heures, convyant tous +ceulx de l'assemblée au souper.--Quant à la dénomination y est +satisfaict.--Pour faire un présent à la fille dudit seigneur prince, +résolu par pluralité de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant, +qui sera mis par escript...--résolu de donner la somme de troys cents +florins à la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de +chambre de la femme et fille dudict prince...--après midy, la fille du +prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle religion.» + +De son côté, le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ +porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure après +midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisième fille, +qui fut baptisée au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de +septembre en suyvant, et nommée _Catharina-Belgia_ par madame la +comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince; +mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de +monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes +les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis, +lesquelz dictz estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente +héritière de trois mille francs par an sur le comté de Lenghen, comme +il appert par les lettres sur ce despeschées.» + +Un document contemporain[193] donne sur le baptême dont il s'agit les +détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit remonstré que Dieu luy +avoit donné une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien +que, depuis un an en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa +religion, que toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit +librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la +maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres +places en ladite ville, il estoit intentionné désormais s'y accommoder +en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir +messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy +ne fust donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou +aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, entre les +cinq à six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptisée, +au lieu où que l'on exerce la nouvelle religion, situé devant l'hostel +du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de +garde du chasteau; et a luy auroit esté imposé le nom de _Catharina_, +de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg, +et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient +levé de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc +Casimir. De la part desditctz estatz auroit esté faict présent audict +seigneur prince de la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au +prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente +héritière, au denier seize[194].--Au soir, se célébra un magnifique +banquet, à l'hostel dudict prince, où que ledict Liébart, encores +qu'il se fûst absenté, quant il fut question d'offrir et dénommer +députez pour lever ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent +de ladite conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères, +convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, à +une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de +Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.» + + [193] «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et + passées ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6 + octobre 1579», par Me Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard, + _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312). + + [194] Voir _Appendice_, no 15. + +Les états généraux, en donnant le comté de Linghen au prince, +rappelaient «les grandes raisons, congnues à un chascun, qu'ils +avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit +continuellement pour le bien et conservation du pays»; mais, quelque +sincère que fût leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain +que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles à soutenir par un +concours sérieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa +tâche ardue. + +A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face à des +difficultés sans cesse renaissantes. + +Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année 1578, +provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient annoncés comme +voulant lui venir en aide; là, de la continuation de la guerre avec +don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui sévissaient dans les +provinces et dans les villes. + +Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit étaient +le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de +renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation de ses projets de +domination sur les Pays-Bas, n'était pour eux qu'un douteux +auxiliaire, disposé d'ailleurs à quitter bientôt leur territoire, et +qui, en effet, sans écouter ses conseillers habituels, le quitta +brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine +d'Angleterre, s'était annoncé comme champion de la réforme dans les +Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en vulgaire +ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité égalait la +présomption. + +Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités entre +l'armée des états généraux et celle de don Juan restaient suspendues +par des négociations qui étaient encore loin d'aboutir à une solution +pacifique. + +Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs +causes étaient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir, +sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les atténuer, qu'en +unissant à l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une +stricte fermeté dans la répression de tous actes coupables. + +Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs à +l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. Bornons-nous, sur +un seul point, à mentionner la fermeté dont Guillaume de Nassau fit +preuve vis-à-vis de la population de Gand et l'habileté avec laquelle +il la fit rentrer dans les voies de l'ordre. + +Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, Gand, était en +proie à l'anarchie. Le plus désastreux des ravages, enfantés par la +démence des anarchistes, était celui d'une hideuse intolérance. Elle +apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engagée +entre deux partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme +pervers, ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support mutuel +que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent possédé la +moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés et furieux, qui +n'étaient catholiques ou réformés que de nom, se disputaient une +suprématie chimérique, et ne respiraient, les uns à l'égard des +autres, qu'une haine toujours prête à éclater en actes de violence. + +Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier aux excès commis +et en prévenir le retour. + +Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de désordre +c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que fût son +anxiété, à la pensée des périls qu'il allait affronter, elle ne songea +pas, un seul instant, à le retenir à Anvers; car, ainsi que lui, elle +était douée d'une foi et d'une abnégation qui la maintenaient +constamment à la hauteur de tout grand devoir à remplir. + +Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les +passions déchaînées, lorsque, commençant à concevoir quelque espérance +de finir par les dompter, il écrivit à la princesse, le 18 décembre +1578[195]. + + [195] Archives de M. le duc de La Trémoille. + +«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ les neuf +heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de monsieur mon frère +et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de +Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait +response et l'ay prié voloir faire mes excuses tant vers mondit +frère, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte +de Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour vous respondre +sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois dire aultre chose qu'il +me déplaist bien que les affaires de pardelà sont en tel estat que +nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernière, +l'on peut donner quelque contentement à la commune, ne peus sinon me +conformer à l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de +Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils +passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y +ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les +faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault, +et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre +les affaires, s'y trouveront bien empeschez à démeller ung tel faict. +Et veulx dire en vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils +sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, avoir faict ung +signalé service à tout ce païs, et mesme à ceulx qui ne taschent que +de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de +tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai +apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement, +sans avoir aultre regard que au bien et tranquillité de nostre patrie; +et en cela je prie à Dieu faire ainsi à mon âme. Il me déplaist, +certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup +mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de +déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci à +cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs +interprètent les offices que je faicts issi comme si fûssent faicts en +aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz sçavent +bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc +Casimirus at esté faict par réciproque intelligence, et que n'ai désir +que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne +fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité nos +affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus tost pittié que +non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer +constamment de faire son mieulx, comme j'espère que Dieu m'en donnera +la grâce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que +Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient peu ou +nulle espérance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir +il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes très +affectueuses recommandations à vostre bonne grâce, priant le Créateur +vous donner, ma femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant, +ce 18 de décembre, _anno_ 1578. + + »Vostre bien bon mari à jamais, + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + +Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de Bossu, n'étaient +que trop fondées; car bientôt il eut la douleur d'apprendre la mort de +ce valeureux chef, dont les efforts s'étaient confondus avec les +siens, dans la défense de la cause nationale. + +La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite de démarches +et de conférences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du +juste, sa fermeté et son esprit de conciliation prévalurent, il ramena +au calme et à la raison une population turbulente et égarée. Il obtint +son adhésion à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des +deux religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578. + +Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari à +Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde, +et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22, le prince annonça aux +états généraux que, «s'estant transporté à Gand, il y avoit fait tous +extrêmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et +accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196]». + + [196] Lepetit, _Chronique_, t. II, p. 372 à 375. + +Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence se +maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés par un clergé +ambitieux et intolérant, en même temps que par _les mécontents_, +nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les +haines, les scissions et les désordres de tout genre s'accumulaient de +jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune était +menacée d'un prochain démembrement. + +A un traité issu _des troubles d'Arras_, et conclu le 6 janvier 1579 +par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de +Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans le pays comme un brandon +de discorde, il avait été répondu par un traité d'union, que les +députés de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de +quelques autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier, +et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en cette +ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion desquels il y +avait lieu de compter. + +Le premier de ces traités tendait à fomenter la division au sein des +dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher de leur ensemble dix de +ces provinces, pour les assujettir indéfiniment à l'autocratie +espagnole, et, par cela même, à un régime exclusivement catholique. + +Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire les sept +autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait une union entre +elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse et les autres +libertés publiques contre toute oppression étrangère. + +La mémorable _Union d'Utrecht_ n'était, en effet, qu'un rempart opposé +aux excès de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement +de la royauté. Que, d'ailleurs, cette union portât inconsciemment en +elle le germe de l'indépendance à laquelle devaient arriver, un jour, +les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne +faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, et que les +Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance que pour se +dégager de l'intolérable pression sous laquelle elles s'affaissaient, +et qui menaçait de les écraser. + +L'_Union d'Utrecht_[197] ne pouvait être mieux caractérisée que par +Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des ennemis qui +l'attaquaient, il disait[198]: «Ils trouvent merveilleusement mauvaise +l'union des provinces faicte à Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce +qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est +mortel. Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: ils +avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu de conseils +qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur dévotion quelques pestes +qui estoient entre nous. Quel remède pouvoit-on inventer meilleur à +l'encontre de désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre +leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi leurs +desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrètes +intelligences ont esté en un moment dissipés, monstrant Dieu, qui est +Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues +frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses +et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un +beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai +procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai estudié à l'entretenir, et +vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content +que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende, +maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes, +messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en +effet vous exécutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez +d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et +m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union, +pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une +paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost à +Arras, tantost à Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et +ce, pour se desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits +légers, semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous +joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent +leur estre permis de mal faire et abandonner le païs, et quand? quand +Maestricht est assiégé; et à nous il n'estoit loisible alors de bien +faire et de garantir le païs. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui +nous est utile et nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que +jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.» + + [197] Voir au no 16 de l'_Appendice_, le texte du traité, dit + _Union d'Utrecht_. + + [198] _Apologie_, éd. de 1858, p. 137, 138. + +Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité d'Arras et +du point d'appui qu'il prêtait au développement du système +d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des Pays-Bas. Don Juan +venait de mourir; Alexandre Farnèse, habile capitaine, sans doute, +mais en même temps homme sans foi, alliant la perfidie à la cruauté, +lui succédait dans le commandement de l'armée espagnole; et ce +nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilités. + +Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles luttes, +quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations filiales de +sa compagne? Elle-même va nous les faire connaître. + + + + +CHAPITRE VII + + Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui écrit. + Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt + auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de + Charlotte.--Mémoire dont Chassincourt est porteur.--Lettre de + Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé de + cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense de + Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et de + ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les + autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour + éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de leur + généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause de + l'indépendance nationale et celle de la liberté + religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le + premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du + duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de + Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de + Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats + d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de + Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès + de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse + d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de Ph. de + Mornay et de Guillaume.--Répression de ces + troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en + 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis + et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute + vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement + de diverses affaires d'État--Éloge par le comte Jean de la + princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert + Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de + Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. + Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte + Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau. + + +Au milieu des alarmes que causait alors à Charlotte de Bourbon la +complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui +l'émut profondément. Son père avait été sérieusement malade, sans +vouloir, dans le premier moment, que sa fille fût informée de la +gravité de son état. Elle ne l'avait apprise que par une +communication, qui lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque +pénible que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de +Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres qu'elle +lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée à lui prouver, +une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, en lui adressant les +lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au coeur +paternel[199]: + +«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir aussy tost vostre +guérison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne +lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon +debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par +mes lettres, qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne +affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me +pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a faict derechef prendre +la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce et +de vous supplier très humblement de croire que c'est la chose du monde +que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si +heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en ay me faict +entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moïen +et faveur je puisse avoir quelque accès vers vous, monseigneur, pour +vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me +concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues; +espérant que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés tant +d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce qui s'est passé, +mais de n'avoir plus aucun mécontentement de moy, qui ay, ce me +semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et +de tous offices paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir +à présent honorée de vostre amitié et recognue de vous pour très +humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript +aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit déclarer la bonne +affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois à ung très +grand heur, et vous en supplie encores très humblement, et de m'avoir +tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme estant +nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous puisse durer +longuement, et vous donner, monseigneur, en très bonne santé, très +heureuse et longue vie. + +»D'Anvers, ce 21 février 1579. + + »Votre très humble et très obéissante fille, + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [199] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, fº 19. + + +La princesse écrivit, en même temps, à son frère[200]: +«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de +quelques mémoires que je luy ay donnés, pour supplier le roy de +Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre +père, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur +de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de +vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma +vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur puisse prendre +quelque résolution à mon contentement, lequel me sera double, sy je +voy que par vostre moïen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le +prince vostre frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce +qui nous sera possible, très humble service.» + + [200] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 60. + +Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait +appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses instances de +celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous +connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au +prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay esté adverti par +plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me +porter, et à ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de +vous en remercier humblement. Et comme présentement nous prions le roy +de Navarre nous vouloir estre tant favorable et à mes enfans, de +prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner +quelque recognoissance de la bonne amitié et affection naturelle que +je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je sçay que +cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre +part, le moïen que vous avez pour persuader à mondit sieur ce que vous +trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous +prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir +cest honneur que de vous tenir de si près; en quoy, oultre +l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en +particulier pour vous faire humble service, partout où il vous plaira +de me commander.» + + [201] Voir ci-dessus, sa lettre du 21 février 1579, au duc de + Montpensier. + + [202] Lettre du 21 février 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. + 3.415, fº 28). + +Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était membre +du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un haut degré, la +confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia pleinement celle que +le prince et la princesse d'Orange avaient placée en lui. + +Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de Navarre[203] se +composait de deux parties, dont nous avons déjà fait connaître la +première[204], contenant le récit de ce qui s'était passé à l'abbaye +de Jouarre, en 1559, et déduisant les raisons desquelles ressortait +l'irrégularité de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme +abbesse. + + [203] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 82, et fonds + Clérambault, vol. 1.114, fos 182, 183.--Coustureau, _Vie du duc + de Montpensier_, p. 217. + + [204] Voir ci-avant, chapitre Ier. + +La seconde partie de ce mémoire portait: + +«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons, sçachant bien +que monsieur son père défère beaucoup aux cérémonies susdites, qu'il +pourroit penser avoir esté observées en son endroict et pour tant s'en +rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vérifiées par +l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la +poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a +l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une +voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus amplement, tout ce qui +dessus est dit. + +»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit seigneur de +Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requérir, +pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa très humble et +très obéissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens, +mesmes en considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son +mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à l'avenir il +n'en puisse naistre aucune difficulté. + +»C'est la première voye que ladite dame veut tenter comme la plus +favorable, et qui ne peut estre trouvée mauvaise de personne, se +confiant tant en la justice de sa cause, en la bonté de mondit +seigneur, son père, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle +espère en avoir une bonne issue. + +»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont +contraires pourraient rendre mondit seigneur, son père, moins facile +envers elle, en ce cas, et ceste première voye ne réussît-elle pas, +elle est conseillée d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de +Navarre la trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de +Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, il ne fust +esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y +asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre que manifeste +injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast +sa sentence selon ses propres canons. + +»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges ecclésiastiques, +en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle +requiert que la chose soit jugée par tels personnages non +ecclésiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de +Montpensier, son père, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous +le bon plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point de +bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, ne se déclare +point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espère +qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre. + +»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne la peut +refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause de religion, elle +est à renvoyer à la court d'église, nous avons l'édict de +pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde, +et en oste la cognoissance aux cours d'église, auquel mondit seigneur +de Montpensier a advisé des premiers.» + +Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de Chassincourt, +sans qu'aucun détail relatif à la mission dont il s'était chargé fût +encore parvenu à Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter +le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait privée de ses +nouvelles, à rompre, vis-à-vis d'elle, un silence dont elle +s'inquiétait. + +«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je +croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous ay escriptes par M. +de Chassincourt, où vous aurez entendu combien ce temps m'est +ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles. +Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours, +m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust +par deux foys depuis sa première maladie; et comme je pensois +dépescher en diligence pour l'envoïer visiter, madame de Bouillon, +nostre soeur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu; +quy m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, voir +monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, ung cheval venu de +Dannemarck, lequel je luy ay dédié aussitost que je l'ay veu, car il +semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'âge de mondit +sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son +service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à tous deux, +en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon +affection en cet endroit, où je vous supplieray très humblement me +continuer vos bons offices vers monsieur nostre père, et me mander en +quelle voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que l'on +m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur +de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce +porteur, l'un de mes gens, est fidèle et seur, pour oultre ce que vous +m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanderés de me dire. +Je luy ay donné charge de vous faire entendre bien au long l'estat de +nos affaires, tant générales que particulières, et à quoy l'on est du +traicté de paix, etc. + + [205] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 71. + +»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer vostre +pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoïer +celuy de ma fille aisnée, m'asseurant quy ne vous sera point +désagréable.» + +Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la famille de la +princesse, s'adressa en même temps que celle-ci, à François de +Bourbon[206]. «Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de +vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprès devers monsieur +vostre père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, delaquelle +nous avons esté en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il +estoit recheu par deux fois depuis sa première maladie; mais, à ceste +heure, on nous a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger. +Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que bon +d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, nous puissions +sçavoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de +vostre bonne grâce... j'ay donné charge audict porteur de vous faire +entendre l'estat auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce +païs, etc.» + + [206] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 30. + +Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que mentionnait +la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut être répondu ici, +qu'en quelques mots, à ces deux questions. + +Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi depuis +environ deux mois, avaient imprimé aux événements politiques une +marche rapide. + +Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait +nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, dans laquelle +résidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser +surprendre. L'attaque, qui n'était qu'une feinte, fut repoussée par le +prince d'Orange, après un rude combat. Le but réel des opérations de +Farnèse était la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta +donc vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de +l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa colossale +armée une poignée de combattants, ayant pour émules, dans la défense +commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le +patriotisme n'apparaît plus grand, en affrontant une lutte formidable, +qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le +vivifient!! + +Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour déterminer les +états généraux à secourir Maëstricht, mais il ne put, sur ce point +capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, à tort, leur trop +grande confiance dans des négociations alors engagées avec les +Espagnols pour arriver à une paix dont la conclusion était +singulièrement problématique. Aussi, la malheureuse ville, abandonnée +à elle-même, finit-elle par succomber, victime des atrocités commises, +à l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il +avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves, contre une héroïque +population livrée, comme proie, à l'assouvissement de leur rage. + +Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient demeurés +au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la remplir vis-à-vis des +provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince +d'Orange. + +Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante +était celle de la religion et de l'exercice du culte. + +Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien, dans les +dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base +de l'unité nationale, et d'une tolérance préludant à la consécration +de la liberté religieuse. Les provinces wallonnes répudiaient la +pacification de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans +l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion +catholique. + +Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité nationale, +et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance religieuse, ces +provinces se mirent servilement à la merci de Farnèse, en lui +envoyant, sous les murs de Maëstricht, une députation; puis, bientôt +fut signé, entre leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un +accord préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait +irrévocablement les Pays-Bas en deux parties. + +En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de +Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent un noble rôle. Pour +sauver d'un démembrement la patrie commune, le prince, de concert avec +sa fidèle compagne, dont l'abnégation maternelle le secondait dans un +suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, à l'appui +d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il +présenta, comme autant d'ôtages, tous ses enfants. + +Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis que, d'une +part, leur rejet pèse de tout son poids sur la mémoire des hommes +néfastes qui courbèrent les provinces wallonnes sous le joug de +l'Espagne, de l'autre, aux noms vénérés de Guillaume de Nassau et de +Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attaché le glorieux +souvenir d'un dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus +grand des sacrifices. + +Voilà, pour reproduire les expressions employées par la princesse, +dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette époque, l'état +général des affaires, et à quoy l'on étoit du traité de paix». + +Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de l'autre par un +abîme, se produisaient alors: d'un côté, l'abdication du sentiment +patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression +de l'intolérance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa +fidélité, avec le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la +revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un régime +provisoire de tolérance, devant conduire à un régime définitif de +liberté religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole, +saturée de bigotisme et de haine, prétendant façonner dix provinces à +son image; là, la haute personnalité de Guillaume de Nassau, +travaillant désormais à sauvegarder l'indépendance de sept provinces, +et à faire prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de +la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui. + +Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but +vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il? +que chacun professât sa religion avec une égale liberté et obtînt pour +son culte la même protection. Sa volonté s'appuyait sur un principe +fondamental qui, au XVIe siècle, n'était encore entrevu que par un +très petit nombre d'hommes supérieurs. + +Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel dans les +États civilisés, se place, comme il le doit, tout sage législateur, en +proclamant la liberté religieuse. Ce législateur ne crée pas un droit; +il le constate. Appuyé sur l'étude de l'organisation intellectuelle et +morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la +société; et, mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de +l'âme, il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter la +foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple témoin du +mouvement religieux, à quelque degré et sous quelque forme qu'il +apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mérite intrinsèque +des causes qui le déterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne +l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit +surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les +expressions diverses de la vérité divine. Sans aptitude et sans +mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, il +ouvre, car tel est son devoir, un libre accès dans la cité, à toutes +les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se +développer librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et +qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition +paisible et un support mutuel. + +Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait +Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la liberté religieuse, +revenons à la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et +écoutons-la parler de la joie qu'elle éprouva à saisir le premier +indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de +Montpensier, à son égard. Ce changement venait de se traduire, d'abord +par la satisfaction qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des +nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis, +par certaines communications échangées entre lui et la princesse, +ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, d'une affaire +de famille par voie d'arbitrage. + +Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à son frère, est +précis sur ce double point. + +«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu, +par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à Dieu remettre +monseigneur nostre père en bonne santé, j'en ay receu beaucoup de +contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me +faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en +quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il +conserve encores en mon endroict, dont je reçois un grand repos et +soulagement, attendant qu'il plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre +à me le faire tant plus paroistre; vous remerciant très humblement, +monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce +regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis +recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis +tousjours promis, pour l'amitié que m'avez continuellement fait cest +honneur de me démonstrer, et celle que, de mon costé, je vous avois +dédiée, oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il vous +plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desjà commencé pour +moi envers mondit seigneur nostre père, luy faire souvenir de déclarer +les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par +ledit Jolytemps il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en résoudre; +à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.» + + [207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 63. + +La princesse ajoutait, le 12 août 1579[208]: + +«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement remercier de ce que, +suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme +pardeçà, et avec telle déclaration de vostre bonne volonté en mon +endroict, que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du contentement que +j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je désire le plus que +d'estre continuée en vos bonnes grâces et celles de monseigneur nostre +père, ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant +les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la +difficulté, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre +part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne +nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il +vous a pleu commander à ce gentilhomme de me faire et sçavoir de moy +ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en +donner une déclaration, laquelle j'espère que vous trouverez +raisonnable, non seulement pour les moïens et facultez de nostre +maison et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi +par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et +à mes enfans; quy me faict vous supplier très humblement, monsieur, de +vouloir, selon que vous avez desjà bien commencé, estre moïen envers +monseigneur nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il +prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, etc.» + + [208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 65.--Avec le + contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au + prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl. + nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 33). + +Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de +Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements de l'amitié; aussi, +avait-elle accueilli avec bonheur l'arrivée à Anvers d'une jeune femme +française qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay +s'étaient établies de douces et confiantes relations, correspondant à +celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait avec +la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite dont le dévouement +avait été et ne cessait d'être, pour elle et ses enfants, un ferme +appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre +part, reçu des preuves de ce même dévouement, et saisissaient toute +occasion, s'offrant à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient. +Or, en l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils +se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer +d'affectueux égards M. et Mme de Mornay. Un fils leur étant né, à +Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau serait la +marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François de Lanoue et +Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance +n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé le privilège de resserrer les +liens qui déjà unissaient deux familles! + + [209] _Mémoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123. + +A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du fils de M. et +de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mère d'une quatrième +fille. On lit, en effet, dans le _Mémoire sur les nativités des +demoiselles de Nassau_: «Mardi, le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures +devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui +fut baptisée, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et +nommée _Flandrine_ par messieurs les députés des quatre membres de +Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son +Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de +Flandres luy ont accordé une rente héritière de deux mille florins par +an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.» + +Ailleurs on lit[210]: «Messieurs les estats de Flandres, en signe +d'une affection publique, luy donnèrent le nom de _Flandrine_, afin +que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours +et les délices de la Flandre.» + + [210] _Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de Mme + Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640. + +Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte de Bourbon +adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]: + +«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je n'ay voulu +faillir à vous remercier bien affectionnément du bien et honneur qu'il +vous a pleu faire à monseigneur le prince et à moy, faisant assister +en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions +assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest +endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les incommoditez +que vous avez en ce temps présent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y +avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez +faict à nostre dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de +vostre bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble, +assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en +demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce +en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce +que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je +ferai nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant je +ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'après avoir +présenté mes plus affectionnées recommandations à vos bonnes grâces, +je prie Dieu vous donner, messieurs, en santé, heureuse et longue vie. +D'Anvers, ce 21 octobre 1579. + + »Vostre affectionnée et bien bonne amye. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [211] _Documents historiques inédits, concernant les troubles des + Pays-Bas_, 1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et + J. Diegerick. In-8º, Gand, 1849, t. Ier, p. 434. + + +Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude Allard, chanoine de +Laval, auteur d'un livre à peine connu aujourd'hui[212], les +réflexions suivantes, que tout lecteur impartial appréciera à leur +juste valeur: + +«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison +dont elle était issue apporta tout ce qu'elle put à sa conservation, +et depuis à son élévation, fors ce qui estoit nécessaire au salut de +son âme; mais, comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné +Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui +touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant toute de chair, et +n'ayant point les véritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit +sortie du chemin qui conduit à l'héritage céleste, ne se mit pas non +plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le +corps; ils allèrent à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur +suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer +que cette imaginaire grandeur est suivie, après la mort, d'un horrible +abaissement et d'une perte éternelle. Ainsi, la liberté de la religion +où elle estoit née ne voulant point advouer la nécessité du baptême, +elle fut baptisée plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses +soeurs, et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que pour +estre reçue comme héritière de la gloire par le père céleste. On lui +imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa +famille, une nomination de puissance et d'éclat, que de religion et de +sainteté. Les estats de Flandre, qui avoient formé un corps de +république, furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque +qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde +prit possession du corps et de l'âme de cette jeune princesse.» + + [212] _Le Miroir des âmes religieuses_, ou la vie de très haute + et très religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de + Nassau, très digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de + Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de + Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4º. + +Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon à sa +cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, privée +du plaisir de voir désormais Charlotte, l'avait instamment priée de +lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour +au Paraclet atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la +cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs +fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été +accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un an, +était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans +plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère. + +Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans la pensée +de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; jamais non +plus Madeleine de Longwic n'avait songé à rien de tel pour Flandrine, +car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions +à imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la +mère, qu'elle partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se +rencontra, dans la suite des années, un jour où Flandrine devint +abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre les +obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, ni la +protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite à la triste +condition d'orpheline, ni même la protection de Madeleine de Longwic, +car cette dernière était frappée d'impuissance par de redoutables +ennemis dont les efforts combinés réussirent à arracher de ses mains +la jeune fille. + +Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de l'existence de +Flandrine: nous nous bornerons à signaler la fidélité avec laquelle +l'abbesse du Paraclet veilla sur le précieux dépôt que Charlotte de +Bourbon lui avait confié. Une preuve péremptoire de cette fidélité se +tire des faits mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son +livre. Il y disait[213]: + +«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas âge, +d'abandonner la maison de son père, par un effet de cet amour +farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le monde. Charlotte de +Bourbon, sa mère, estant en France, avoit lié une étroite amitié avec +une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La +perte que celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre +elle-même, l'oblige de chercher quelque consolation à une absence qui +n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir ou la douleur; et, +pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son +père, accorde à la poursuite de sa femme, la prière de sa cousine, +quoiqu'avec une extrême difficulté... + + [213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51. + +»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie avoit répandu +son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de +l'Église, ayant pénétré jusques dans le sanctuaire et ayant ébranlé +les colonnes mesmes de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de +l'abbesse du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les moeurs, estoit +altérée, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion, +sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie +estoit un continuel déguisement, car, en effet, elle avoit les +sentimens et la créance huguenote, encore qu'elle eût un habit saint +et qu'elle parût vestue en religieuse.... + +»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, perça les murailles +de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit +horriblement frappée de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et +quelques-unes de ces religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant +rien de sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les +apparences à Dieu, et le coeur au démon. Ce fut dans ce lieu où le +père et la mère de nostre jeune princesse prirent résolution de +l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infectés de ce mortel +breuvage, ils vouloient que leur fille allât s'abreuver dans cette +source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si +trouble.... + +»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de +l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les +sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse +portoit le coeur d'un démon et l'âme d'une mégère contre la foi +catholique sous cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières +semences de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mère +de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce rejeton eût pû être +différent de son trônc?... + +»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection cordiale +des parens de nostre princesse, répondit à ce témoignage de leur +amitié par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa +reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle +avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amitié et +ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse... + +»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la créance de +Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument pour l'induire +d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de +l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'épargna ny +conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans +cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce lors une +table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures: +de façon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le +lieu où l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion +huguenote, eslevée dans l'esprit de ceste fausse créance, elle but +l'iniquité comme de l'eau.» + +Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux enfants +venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le père de l'un +d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de +l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition +de son célèbre _Traité de la vérité de la religion chrétienne_[214]; +oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-même, par +anticipation, la condamnation des erreurs et des déclamations +intolérantes du chanoine Claude Allard. + + [214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49. + +Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, et +hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à sa noble compagne +et à leur digne ami. + +De graves événements, compromettant le sort de la Flandre entière, +venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y réclamaient, +ainsi que l'affirmait Mornay, la présence du prince. En effet, de +nouveaux troubles avaient éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait +fomentés, attirait sur lui une répression d'autant plus stricte, +qu'ils dégénéraient en une véritable anarchie. Éclairé par les +rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se +rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie du +rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les localités +secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou moins sentir le +contre-coup de ses excès démagogiques. + +De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir dans cette +ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux atteintes duquel +celle-ci et lui échappèrent heureusement. + +Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le fléau +continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par ceux de Gand d'aller +changer d'air en leur ville. Ils lui meublèrent une maison, de tout +point; et, le lendemain qu'il fut arrivé, le magistrat le venant +saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y +levoient, assez grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de +ce qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion +d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença l'an 1580. Il n'eut pas +plus tost repris un peu de santé, qu'il se remit à continuer son +oeuvre[215]». + + [215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51. + +L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas, +sur le sort desquels demeurèrent sans influence de longues conférences +tenues à Cologne, qui n'avaient pu aboutir à aucune solution précise. + +Au début de l'année 1580, les relations entre le prince d'Orange et la +cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon, +dans l'espoir de concourir, ne fût-ce qu'indirectement, à leur +maintien, adressa à Catherine de Médicis l'expression de sa déférence, +en lui disant[216]: + +«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majestés, j'ay +esté bien aise d'avoir si bonne commodité de me ramentavoir en +l'honneur de vos bonnes grâces et vous supplier très humblement, +madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours +tenir au nombre de vos très humbles servantes et de me commander ce +que Vostre Majesté me trouvera capable de luy faire très humble +service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande +affection, de laquelle je baise très humblement les mains à Vostre +Majesté, et supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé, +très heureuse et longue vie. + +»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et +servante. + + »CHARLOTTE DE BOURBON. + + »A Anvers, ce 1er de février 1580.» + + [216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents + appartenant à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, + vol. 1.248, fº 11. + + +Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de laquelle le +service des finances royales était en retard d'acquitter une somme +due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes, +empreints d'une réelle modération[217]: + +«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, pour mettre ordre +aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay +donné charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie très +humblement Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu +m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce n'est du tout, +au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu à +Vostre Majesté, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la +conserver, sire, très longuement en très heureuse et très parfaite +santé. D'Anvers, ce 10 mai 1580. + +»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et +servante. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [217] Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy, + vol. 260. + + +Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, activait, en +s'adressant au receveur général de Hollande, à Dordrecht, le +recouvrement d'une somme à laquelle sa fille Élisabeth de Nassau avait +droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle[218], comme je pensois envoyer +devers vous, pour la rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre +responce sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois +escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés que l'argent +ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de ce moys; qui m'a faict +retarder le voïage jusques à présent, que la nécessité en laquelle +nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de +m'en excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera +mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardeça il y +a chose où je puisse m'emploïer pour vous, que je me revencheray de +tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.» + + [218] Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales + du royaume de Hollande). + +La correspondance de la princesse, dans le cours de l'année 1580, +offre des traces particulièrement intéressantes de ses intimes +relations de famille et d'amitié. + +Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée d'Anvers, 27 +février, se trouve ce passage[219]: «Ayant entendu comme depuis +quelque temps vous estes arrivé à Paris, j'ai esté bien fort aise pour +l'espérance que cela me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous +aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur +moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs +qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre santé est bonne, et +pareillement à monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis +quelques jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires sont +en assez bon estat, grâces à Dieu.» + + [219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 67. + +Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, une +preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa +femme, quant aux soins à prendre pour assurer la transmission +d'informations relatives à la marche des affaires publiques. En effet, +Guillaume, avant de partir, invitant les députés de la Flandre à +correspondre avec lui, leur avait expressément recommandé d'envoyer +leurs lettres directement à la princesse, qui les lui ferait +parvenir[220]. + + [220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, + t. VII, p. 262. + +La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il +entretenait la princesse du fond même des affaires qu'il dirigeait. + +D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre +écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des +choses dont la connaissance pût soutenir ou utiliser le zèle d'amis +dévoués de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de +communiquer à ces amis non seulement la substance de telles choses, +mais encore les lettres mêmes qui les mentionnaient. Rien, par +exemple, de plus probant, à cet égard, que ces simples paroles +adressées au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par +Sainte-Aldegonde: «Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre +Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles il lui a +pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy à M. de +Saint-Aldegonde[221], etc.»--«Monseigneur, j'ai lû ce qu'il a plû à +Vostre Excellence d'escrire à M. de Villiers et à moy, et depuis lû ce +qu'elle escrit à Madame[222] etc.» + + [221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 362). + + [222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer, + _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 276). + +Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut +pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur +échappent généralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que +du moins on connaît des sentiments, du langage et des actions de la +noble princesse suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux +riches qualités d'une femme éminente. + +Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, s'est +rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement +précieux à recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux +placé que d'autres pour connaître ce qui se passait au foyer +domestique de son frère et pour constater l'étendue du bonheur que la +princesse répandait autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au +comte Ernest de Schaunbourg[223]: «Le prince a si bonne mine et si bon +courage, malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses +peines, de ses travaux, de ses périls, que vous ne sauriez le croire, +et que vous en seriez extrêmement joyeux. Certes, ce lui est une +précieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donné +une épouse si distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute +intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il +la chérit tendrement.» + + [223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, + Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327. + +Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des +hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute +sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'étudiait à lui ménager leur +concours, et allait parfois jusqu'à le réclamer elle-même directement +avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus +délicatement senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un jour, +à Hubert Languet[224]: + +«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser +par ensemble d'envoïer quelque ung en France pour ses affaires, je me +suis avancée de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus +de prudence et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y étant +joinct avec elle la bonne affection que vous portés à mondit seigneur +mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il désire fort que vous +entrepreniés ce véage; qui me faict vous prier que, s'il est possible +que vous puissiés encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos +amis et, par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, comme avés +toujours faict; et sur ce, je me vais recommander à vostre bonne +grâce, et remect le surplus de nos nouvelles à M. de Villiers, priant +Dieu, monsieur Languet, vous conserver en santé, avec bonne et longue +vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.» + + [224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p. + 335. + +Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis de Guillaume, +Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses +amis, et l'un des plus chers, assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la +suite d'un combat héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes +contre les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin +d'Engelmunster[225]. Il était tout naturel que, sous l'impression de +ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce à diverses +communications contenues dans une lettre qu'elle écrivait alors «à sa +bien-aimée mère», la comtesse Julienne de Nassau. + + [225] Qui ne sait avec quelle admirable constance François de + Lanoue supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux + traitements que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis. + +«J'ay esté, lui disait-elle[226], très aise d'entendre par mon nepveu, +le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, en bonne santé, grâce +à Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver +longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions +recepvoir, et qui donne un grand contentement à monseigneur le prince +vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours à +l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, y donnant assés bon +succez, aïant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et +Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de +Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur +vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et doué de +beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidèle et affectionné +amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu à Dieu +ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous +puis asseurer, pour le présent, de la bonne santé de monseigneur +vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade, +mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme +auparavant. De moy, madame, je me trouve à l'accoustumée... Je me +rejouy avec nos grans et petits enfans; je désire qu'y puisse avoir +encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille +aînée, Loïse-Julienne dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce +qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler +l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous en bonne +santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de +mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, à +quy je ne désire moindre prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je +m'estimerois très heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose +peur vostre service; car je vous obéiray toute ma vie, de très grande +affection, de laquelle je vous présente mes très humbles +recommandations à vostre bonne grâce, et supplie Dieu vous donner, +madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie. + + »A Anvers, ce 9 juin. + + »Vostre très humble et très obéissante fille, + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, + 1re série, t. VII, p. 367). + + [227] «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant + de courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples + avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire + qu'on peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à + s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre + paye; uniquement attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul + obstacle n'étoit capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût + exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposés à le suivre.... + Il est certain que la France fut infiniment redevable à ce grand + homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos + généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la cour, rendoient + la nation méprisable par le désordre de leur conduite, sut lui + seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire + ancienne du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence + et sa sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités + qui, en lui, n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au + degré le plus éminent.» (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.) + + +Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, écrit, +d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser à sa +belle-mère; peut-être même celle-ci n'en eut-elle pas connaissance, +car, le 18 du même mois, elle succomba à Dillembourg; et il était +difficile, au XVIe siècle, que la distance séparant de cette ville, +Anvers, où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de +guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les lignes +ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter. + +Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un être bien-aimé, +qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, qu'accompagne, en +regard de l'éternité, une suprême espérance, fondée sur des +déclarations divines! Telles furent les larmes que versèrent le prince +et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler à lui leur +mère vénérée. Sa longue existence avait été celle d'une humble et +fervente chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment ne +pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais entrée en +possession de cette vie supérieure? + +L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, à la +fois modestes et puissantes, dignes, à ce double titre, d'être +honorées, admirées même. De ce nombre est la comtesse Julienne de +Nassau. + +Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel, +des judicieux et fermes conseils qu'elle donna à ses nombreux enfants, +si un pieux et savant écrivain n'avait pris soin de publier diverses +lettres de cette sainte femme? + +Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à sa mémoire, que de +reproduire, en les empruntant à la riche collection dont l'honorable +M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles +de ces lettres qui furent adressées à Guillaume de Nassau. + + [228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplém. de la 1re + partie. Introduction, p. 12, 13, 14. + +En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse Julienne lui +écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture et appris de vos +nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes +affaires que vous avez sur les bras! A lui est donnée toute puissance +dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se +confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les +braves gens de Haarlem... Mon coeur de mère est toujours auprès de +vous.» + +A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, que Dieu +vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous engagent à rien de +nuisible au corps ou à l'âme... Je vous supplie de ne pas avoir +recours, dans vos difficultés, à des moyens contraires à la volonté de +Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est +épuisé, et il ne délaissera jamais les siens.» + +En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant tout à +la faveur divine, disait à Guillaume: «Je vous félicite de la grande +victoire que le Seigneur, dans sa grâce miraculeuse, vous a donnée.» + +Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: «En vérité, +je suis une pauvre et misérable femme; je ne sourois être délivrée de +ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette vallée de +larmes; j'espère, et prie de coeur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez +que rien n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, il +faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout +cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes, +et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son +esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre +consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai pas plus +longtemps par ma lettre; mais je persévérerai autant que Dieu m'en +fera la grâce, en priant pour vous.» + +En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, dans les +Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait à Guillaume ce +langage: «Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile, +étant dénué de tout secours, de résister, à la longue, à une si grande +puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré +jusqu'à maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible; +sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute miséricorde +de vous faire la grâce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses +afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien +entreprendre qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse +nuire au salut de votre âme.» + +En 1576 elle exprimait à son fils ce voeu: « Que le Seigneur vous soit +en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves +soucis, de même que, jusqu'à ce jour, il vous a sauvé de la violence +et des menées de l'ennemi!» + +M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments +de correspondance de réflexions pleines de justesse; il dit: + +«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien que le nom, de +tels passages doivent paraître fades et insipides; mais nous sommes +persuadé que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent répété +avec ferveur les mots de l'Écriture: «--Tourne-toi vers moi et aie +pitié de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de ta +servante!» Nous leur attribuons même une importance historique, +sachant que la prière du juste a une grande efficace, que les +supplications des fidèles trouvent accès auprès du Dieu des armées, +que lui-même est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur +libérateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et +abaisse les yeux hautains. + +»La mère de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux +qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'épée, se sont +montrés forts dans la bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée, +souvent au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui +regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misérable femme_ +une héroïne de la foi.» + +Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la mémoire du coeur; +aussi, depuis la mort de l'électeur palatin[229], Frédéric III, qui +l'avait naguère si bienveillamment accueillie, à Heidelberg, +concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive +affection qu'elle lui avait vouée. Apprenant, en août 1580, que la +jeune comtesse palatine, qu'elle chérissait comme une soeur, allait +épouser le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens +d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus étroits +encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent dans ces +lignes adressées à son beau-frère[230]: + +«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le +prince, vostre frère, m'a escripte, comme vous eussiés bien desiré que +luy et moy, et tous nos enffans eûssions pû nous trouver, à +Dillembourg, à vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien +selon mon souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que nous +pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien +humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de +bonne voullonté; car je me sens, en ce faict, doublement obligée, tant +pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy +bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour sa +piété et aimée comme ma propre soeur, dont à présent, pour l'honneur +de vous, j'auré encore plus d'occasion que jamais; et espère, monsieur +mon frère, quant elle sera pardeça, de luy rendre tous les offices +d'ungne humble et affectionnée soeur, dont il vous plaira l'asseurer, +etc., etc.» + + [229] Survenue le 26 octobre 1576. + + [230] Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, + 1re série, t. VII, p. 389.) + +Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le prince, qui se +trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, au comte Jean[231]: + +«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, et que les +fiançailles ont esté faictes avecque résolution d'accomplir le mariage +au troisième de septembre. Vous povés estre asseuré que je en ay reçu +ung indicible contentement et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir +donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par ensemble en vraye +amitié et bon accord. Il n'y a rien quy me déplaist plus, que ma femme +et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver +audit jour avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais, +puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse du +temps, j'espère que nous pardonnerés que ne faisons le debvoir à quoy +sommes obligés, etc., etc.» + + [231] Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, + 1re série, t. VII, p. 386.) + +Si l'état du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient à ce que le +prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, pour y assister +au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionné +d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins, +tout déplacement. En effet, la santé de la princesse commandait des +ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. La naissance de +son cinquième enfant était attendue comme très prochaine; et les +prévisions sur ce point ne furent nullement déçues; car, le 17 +septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le +_Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ cette mention: +«Mardy, le 17e de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite dame +accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut baptisée audit +temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nommée _Brabantine_ +par messieurs les états de Brabant, qui luy ont accordé une rente de +deux mille florins par an[232].» + + [232] Un acte de l'_État noble_, du 6 décembre 1580, relatant les + résolutions des trois ordres, détermine l'assiette des + hypothèques destinées à garantir le payement de la rente de 2.000 + florins accordée à Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans + Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Préface, p. + x.) + + + + +CHAPITRE VIII + + Traité conclu avec le duc d'Anjou au + Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à + l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse + aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des + ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre + Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon + avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations + affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay + et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau + rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de Philippe II.--Il + la communique aux états généraux. Langage qu'il leur + tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de Guillaume de + Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ à la + plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation + de quelques-uns des principaux passages de + l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable + document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement + de Charlotte de Bourbon. + + +Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince étranger, +sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient être efficacement +placés. Après maintes délibérations sur la conclusion desquelles les +sages conseils de Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il +fut décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces +serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions. + +En conséquence, les états de certaines provinces, tels notamment que +ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la +responsabilité d'une ferme initiative, s'assemblèrent à Anvers, et +résolurent, le 12 août, d'envoyer au duc une députation, munie de +pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette députation avait pour +chef Marnix de Sainte-Aldegonde. + +Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, au +Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé à cet effet par le +roi, son frère, un traité qui, postérieurement à la conférence de +Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de +la publication d'un manifeste dans lequel le prince français se disait +résolu à délivrer les Pays-Bas du joug de l'étranger. + +Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces mêmes pays, son +principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict +accomplissement de ses sinistres desseins à l'égard du prince +d'Orange? + +Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux +gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]: + +«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par +deux réitérées lettres siennes nous ayt mandé bien expressément de +faire incontinent publier ès pays de pardeçà la proscription et ban +icy joint, à l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour +les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour +obéyr, au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer, vous +requérant et néantmoins, au nom et de la part de Sa Majesté, +ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez à le publier et faire +publier par toutes les villes et places de vostre ressort et +juridiction en la manière accoustumée, afin que personne n'en puisse +prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin, +très chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons, +le 15e jour de juing 1580. (signé): ALEXANDRE.» + + [233] Pièces jointes à l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25 + de l'édition publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig. + +Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans cette circulaire, +portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forgée à loisir était +donc, depuis trois mois environ, tenue en réserve par Philippe II, qui +épiait le moment où il pourrait, le plus sûrement, en frapper sa +victime. + +Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince +d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été le +promoteur de _la requête_, de la destruction des images, de la +profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; «d'avoir, +du vivant de sa seconde femme, épousé une religieuse et abbesse bénie +solennellement de main épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy; +chose la plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon la +religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute +honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande et la Zélande; d'y avoir +introduit la liberté de conscience; de s'être fait nommer Ruart; +d'avoir lutté contre les gouverneurs nommés par le roi; d'avoir +constitué l'union d'Utrecht, et d'avoir fait échouer les négociations +de Cologne. + +La conclusion du ban était ainsi libellée: + +«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques, +Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons sur luy (Guillaume +de Nassau), tant en vertu des serments de fidélité et obéissance qu'il +nous a souvent fait, que comme étant prince absolut et souverain +desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour +estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et +principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste +publique de la république chrétienne, le déclairons pour trahistre et +meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et +proscripvons perpétuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz +estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous noz +subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz soyent, de +hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou +couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer +vivres, boire, feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur +peine d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict; + +»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour +l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester, empescher, et +s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en +sa personne et vie, exposant à tous ledict Guillaume de Nassau comme +ennemy du genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles et +immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et +occuper, ou conquérir: exceptez les biens qui sont présentement souz +nostre main et possession. + +»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée tant plus +promptement et pour tant plustost délivrer nostredict peuple de ceste +tyrannie et oppression, veuillant apprémier _la vertu_ et chastier le +crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_, +que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si +_généreux de coeur_ et désireux de nostre service et bien publicq, qui +sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte +de cette dicte peste, le nous délivrant vif ou mort, ou bien luy +ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses +hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants, à son choix, +incontinent après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz +d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque grief +qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et dès maintenant luy +pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et +si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou +exécution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et +mercède, et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service +qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que +pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement. + +»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et adhérens de telz +tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et +entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants +dominer longuement, nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après +la publication de la présente ne se retireront de tenir de son costé, +ains continueront à luy faire faveur et assistence, ou aultrement le +hanteront, fréquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou +favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici +en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos +publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs +et grâces présentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, où +qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors +d'iceux, à ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent, +debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux +biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour +parvenir à l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour +preuve, de monstrer qu'on les auroit vus après le terme mis en ceste, +communiquer, parler, traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret +avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur, +assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois +à tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire, +se venant réduyre et remettre soubz la deue et légitime obéissance +qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict traité d'Arras, arresté à +Mons, ou les articles des députez de l'Empereur à Coulongue.» + +Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants! + +Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la majesté divine, que +sur les lèvres de cet être dégradé, de ce sinistre chef des +inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire +_ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la +cupidité et la main de vils sicaires, transforme, à leurs yeux, +l'assassinat en un acte _de vertu, de générosité de coeur_, que +récompenseront à la fois, la décharge de tous crimes antérieurement +commis, l'or et un titre de noblesse? + +Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le prince[234], +il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement +entendre, en temps voulu. + + [234] Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement + exprimé sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire + (_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): «Il faut prendre garde + que les lois soient conçues de manière qu'elles ne choquent point + la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange, + Philippe II promet à celui qui le tuera de donner à lui ou à ses + héritiers vingt-cinq mille écus et la noblesse; et cela, en + parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise + pour une telle action! une telle action ordonnée en qualité de + serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de + l'honneur, celles de la morale et celles de la + religion.»--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et + imprimer au front de Philippe II le stigmate indélébile d'une + énergique réprobation? + +Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement, il dut, +par respect pour de hautes convenances, la différer. Il fallait, en +effet, qu'il consultât préalablement[235] plusieurs personnages +notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des états. +Ce préliminaire à accomplir, et l'élaboration de l'_Apologie_, dont +il sera parlé bientôt, impliquaient des démarches et des soins, qui +réclamaient de sa part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut +négligé par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des +affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers, soit +qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence était +nécessaire. + + [235] C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes: + «Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis, + contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher + grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées + mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs + personnages notables et de qualité, mesmes des principauls + conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux. Delft, + 13 décembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le + Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conservé la lettre que Guillaume + écrivit au Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10 + septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette + lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.) + +Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de +Bourbon, au milieu même de ses appréhensions[236] en voyant les jours +du prince plus que jamais menacés[237], se résignait à ce qu'il se +séparât d'elle, dès que les circonstances l'exigeaient. + + [236] «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit + part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de + madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort + mal; que le duc d'Alençon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx + de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son + mari, n'avoit rien gagné à travailler pour sa grandeur, sinon + d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie à + toute oultrance et par déclaration et proposition publicque du + prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand + désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner_.» (_Mémoires de + La Huguerie_, t. II, p. 205.) + + [237] Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de + Nassau remontaient au début de l'année 1573. Toutes les + tentatives, concertées dans l'ombre, pour l'assassiner avaient + échoué. M. Gachard les fait connaître (_Corresp. de Guillaume le + Taciturne_, t. VI, Préface, p. XXII à XXXI).--Guillaume disait + (voir _Apologie_): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz + à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif. + Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à + présent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et + les siens ont faict marché avecq les assassineurs et + empoisonneurs pour m'oster la vie!» + +Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait avec lui, au +sujet des affaires d'État, une correspondance active, dont un fragment +important doit trouver place ici, comme pouvant donner une idée de la +vigilance et de la sagacité de la princesse. + +«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le 29 novembre +1580[238], il y a deux jours que je vous dépeschay exprès pour vous +advertir de la prinse de Condé; à ceste heure, je viens de recevoir +des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il +vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de +ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la +Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au conseil de guerre en +ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien nécessaire, pour y porter +plus prompt remède; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de +vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous plaira, +monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant +des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer à quelqu'ung; +ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce +sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de +Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent, +ils eûssent à en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il +y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns +des François qui estoient auprès de Cambray se retirent. Il me semble +qu'il seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers +monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il a +commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve +en bonne volonté, ce qui seroit besoing de faire pour empescher +l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre présence est +bien nécessaire où vous estes, mais aussi elle manque bien +pardeça.--Je me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait, +qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques +jours; mais si vous délibériez de revenir bienstost, alors ma +délibération changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.» + + [238] Archives générales du royaume de Hollande. Recueil + manuscrit, intitulé: _Brieven van vorsten, regering personen_, + etc. + +Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait le prince, +Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, avec sa femme et ses +enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir +se séparer d'elle, peut-être pour toujours, qu'elle était encore toute +émue de la perte récente d'un ami commun, non moins cher au prince et +à elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent +Hubert Languet[239]. Survint un incident, à l'heureuse issue duquel, +d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un biographe[240] raconte en +ces termes: + +«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, de M. le +prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage acheminé, sa femme et +ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en +Flandre, luy deux heures après les devant suivre; voicy que, sans luy +en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en +authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance qu'elle +feist, la ramène en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant à +venir, au premier jour, au pays, près duquel ils avoient si peu de +personnes confidentes et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le +temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le +prince d'Orange qui estoit à Gand, _parler par madame la princesse, sa +femme_, requérir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit +acquiescer à leur désir, duquel néanmoins il se sentoit et indigne et +très honoré, sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut +promptement dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres +très expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de +Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec beaucoup d'estime de M. +Duplessis, combien son service luy estoit utile auprès de soy, luy +permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprès d'eux, +desquels il ne luy sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés +près de sa propre personne.» + + [239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse + sollicitude, assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir. + Sentant approcher l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il + n'avoit regret que de n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que + mourir, auquel il eust laissé son coeur, s'il eust pû.... il + l'adjura de requérir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une + chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumière, il feist + mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami fidèle, répondit, + par la préface de la version latine de son _Traité de la vérité + de la religion chrétienne_, au désir qu'avait exprimé Hubert + Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel + se revèlent à nous ces deux coeurs de chrétiens, indissolublement + unis l'un à l'autre dans la conviction que les saintes affections + demeurent, par la grâce de Dieu, plus fortes que la mort!! + + [240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les détails + ci-dessus sont empruntés par le biographe aux _Mémoires de Mme de + Mornay_. + +Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à Anvers. + +Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, ainsi qu'à Hubert +Languet, son projet de réponse au ban de proscription, accueillit avec +confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils étaient +toujours si désintéressés et si sûrs[241]; et ayant définitivement +arrêté la rédaction de sa mémorable _Apologie_[242], la présenta, le +13 décembre 1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en leur +tenant ce viril langage[243]: + + + «Messieurs, + +»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de +proscription, qui a esté envoiée par le roi d'Espaigne et depuis +publiée par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes +ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher +grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées +mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages +notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls de ces païs. +Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, les énormes et +atroces crimes desquels je suis chargé, ores que ce soit à tort: +toutesfois j'ai esté conseillé ne pouvoir satisfaire aultrement à mon +honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement +j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi +publiquement injurié et calomnié. Suivant lequel advis, messieurs, +attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes supérieurs, +je vous présente ceste mienne défense escritte contre les criminations +de mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir +descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement +justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant que leur principal +but et intention est de cercher tous les moïens de m'oster la vie, ou +bien me faire bannir de ces païs, et pour le moins diminuer +l'authorité qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle +chose, le tout leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant +qu'ils me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon +authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis +content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre vous, et vous +continuer mon fidèle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdiée à +vostre service, et ma présence au milieu de vous, ne me sont point si +chères, que très volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me +retire du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult +aucunement servir pour vous acquérir une certaine liberté. Et quant à +l'authorité qu'il vous a pleu me donner, vous sçavez, messieurs, +combien de fois je vous ai supplié de vous contenter de mon service et +me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos +affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme +j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de +continuer à m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je +n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre +plus amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous jugez +convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumière, +affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde +puisse juger de l'équité de ma cause et de l'injustice de mes +adversaires.» + + [242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le + prince avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous + apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce + qui avoit été dit contre son mariage». (De Thou, _Hist. univ._, + t. V, p. 613, note 1.) + + [242] «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de + Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave + d'Anvers et viscomte de Besançon; baron de Breda, Diest, + Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin, + etc., lieutenant-général ès Païs-Bas, et gouverneur de Brabant, + Hollande, Zélande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et + édict publié par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict + seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations + contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8º, Bruxelles et + Leipzig, 1858.) + + [243] «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les + états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec + pièces, p. 31 à 33). + +Le 17 décembre, les états généraux répondirent au prince[244]: + +«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et leu une +proscription publiée par les ennemis contre la personne de Vostre +Excellence, par laquelle ils imposent à icelle des crimes énormes, +essaiants la rendre odieuse, comme si par moïens illégitimes et voies +sinistres elle auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est +constituée; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son +honneur: aiants veu pareillement la défense proposée par Vostre +Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vérité de ce +qui est passé en ces païs, et qu'à chascun d'eus en son endroict est +cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir esté à tort +imposez à icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-général que +des gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement choisi et +esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos instantes requestes, +esquelles auroit aussi continué à nos prières et avec entier +contentement et satisfaction du païs: et la supplient encores lesdicts +estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance, +sans espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre prompte +obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus +par Vostre Excellence à ces païs et ceus qu'ils espèrent encores à +l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne, +d'entretenir une compagnie de gens à cheval pour sa garde, la +suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez à la +conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se +treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief +aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.» + + [244] «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de + l'_Apologie_, avec pièces, p. 33, 36). + +Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si +honorable pour lui, des états généraux, Guillaume envoya son apologie +à la plupart des souverains et des princes de l'Europe. + +Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son envoi, +portait, entre autres chose[247]: + +«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois +satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une juste défense à la +proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi. + +»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir mon fils et +mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de présenter, comme il +faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les +homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis, +j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par ci-devant, +de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui +est mien, et eusse suivi la mesme façon de vivre que j'ai faict. Mais +le roi d'Espaigne aiant publié par tout le monde que je suis peste +publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, ce +sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des +subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement, +quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que +par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant esté +par lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles +je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de +toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature +l'enseigne à un chascun, par tous moïens à maintenir mon honneur, qui +me doibt estre et à tous hommes nobles plus cher que la vie et les +biens. Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre né +seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les +princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en +oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon +principaulté ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant +subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes +seigneuries, desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé ne +pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement à mes parens +proches, à plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir, +et à toute ma postérité, sinon en respondant par escript publicq à +ceste accusation proposée en la face de toute la chrestienté. Et +combien que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, j'espère +néantmoins que vous l'imputerez plustost à la contrainte que m'a +apporté la qualité de ceste proscription, que non pas à ma nature ou à +ma volonté. + +»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus près cogneu la +vérité de ce qui est contenu en ceste mienne défense, l'ont approuvée, +m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous +supplie très humblement, en approuvant icelle mienne response, croire +que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu +merci, gentilhomme de bonne et très ancienne maison, et homme de bien, +véritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant +commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse +recepvoir aucun reproche.» + + [245] «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois + et aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft, + en Hollande, 4 février 1581 (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec + pièces, p. 41 à 46). + +Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue un document +historique de premier ordre, digne, à ce titre, d'être sérieusement +médité. + +Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, Guillaume de +Nassau réfute victorieusement, une à une, toutes les accusations, +toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entraîné +par les strictes nécessités de sa défense personnelle, il s'érige en +légitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il +lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation +publique les scelle d'une impérissable flétrissure. + +L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, pour qu'il +soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties. +Nous nous bornerons donc à la citation de quelques passages, à l'aide +desquels on pourra du moins se former une idée, non seulement de la +vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mâle et incisive +éloquence du prince: + +Le début de l'écrit est d'une vive allure: + +«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme qu'un cours de sa +vie entière, heureux, prospère, et égal sans aucun heurt ou mauvaise +rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues à souhait et +sans avoir rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses +adhérens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu +par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de +gloire dont j'eusse peu désirer, devant ma mort, estre couronné. +Qu'est-ce qu'il y a plus agréable en ce monde et principalement à +celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la +liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes gens, que +d'estre haï mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la +patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux +tesmoignage de sa fidélité envers les siens, constance contre les +tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de +plaisirs que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants me +faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus +pensé me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donné plus +de contentement; car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi +ils m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que je n'eusse +osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le monde l'équité et +justice de mes entreprises, en laisser à ma postérité un exemple de +vertu imitable à tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse +des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a +jamais favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des peuples +entre lesquels ils ont eu charge et authorité.» + +Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache à leur +approbation: + +«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne +renommée, que je ne prinse à gré, comme j'espère mes actions le +mériter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et +républiques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens, +desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie, je ne désire +ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque: toutesfois puisque vous +estes seuls en ce monde à qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens +obligé, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les +improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu +tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions, qui ont esté +tousjours conjointes à vostre bien, utilité et service: et endurerai +patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs +passions et affections, ou bien, ce que plus je désire, selon +l'équité, droiture et justice.» + +Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est +incriminé par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se +porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même sous le coup de +formidables accusations? Les critiques qu'il ose élever ne sont-elles +pas, d'ailleurs, dépourvues de tout fondement? + +La réponse à la première de ces questions est empreinte d'une légitime +indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables désordres +dont s'est rendu coupable, dans sa vie privée, le royal accusateur. + +Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit: + +«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma personne, pour +m'accuser d'ingratitude et d'infidélité, mais aussi, comme la rage et +fureur mord également tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui +qu'on juge estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que +de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils +cuident mettre sus à mon dernier mariage. Je ne sçai si je les trouve +plus à condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants +hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon +chantée et rechantée par les plus petits escolliers: _Celui qui +s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._ +Car c'est une impudence et témérité, s'ils cognoissent leurs faultes +si notables, et néantmoins passent par dessus leurs épines et +chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent, +quelle bestise est-ce, quelle stupidité, de ne point voir ce qui se +présente, à toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours, +un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste, +légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances de l'église +de Dieu.» + +(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.) + +Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte de Bourbon, +le prince s'exprime ainsi: + +«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et qu'on peust le +tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse +reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien +meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur, +sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine +de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis +tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand à ma défuncte femme, elle +appartenoit à princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur, +lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je +vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire +cognoistre que les plus sçavants de ses docteurs le condamnent. Quant +à ce qui touche le mariage auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils +facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus +traditions de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais +croire à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs +d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-père, +lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal +de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui +commander, et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et aiant +ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de +Paris assemblée à Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ouï +l'advis des évesques et docteurs, a trouvé, comme telle est la vérité, +que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma +compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte en bas +âge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts +souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon +ennemi défère tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte, +ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes +informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout +cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu versé en la +bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors +par les hommes ne pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.» + +Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils dont les +Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme, et qu'ils tiennent en +captivité! + +«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune enfant +escollier, et, contre les privilèges de l'université, le tirent +violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par +l'université, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus +vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les +privilèges du païs, contre le serment du roi, et l'envoient en +Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son père, et jusques à +présent détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement, +quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non +seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de +père, si je n'emploioi tout le sens et tous les moïens que Dieu m'a +donnez, pour essaier de le retirer de ceste misérable servitude, et me +faire réparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant +desnaturé que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que +souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se présente à +mon entendement.» + +Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse dans les +Pays-Bas, le prince répond: + +»Ils entrelassent _que j'ai procuré la liberté de conscience_: s'ils +entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui se +commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, où +l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est +chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle +liberté ou plustost licence effrénée. Mais je confesserai bien que la +lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a +jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc +d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté d'advis que les +persécutions cessassent au Païs-Bas. Je vous confesserai dadvantage, +affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire à une partie qui +parle rondement et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de +Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda de faire +mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne +voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le +pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à +Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon +leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et nations qui les valent +bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance +rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous, +messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis +approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces +cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et +leurs adhérens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur +nostre religion, ils nous appellent hérétiques; mais il y a si +longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu +venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.» + +Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume à l'adresse +de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur de leurs crimes! + +«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui soit à +comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez +esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser publier devant +toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent à pris un chef libre et +francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y +adjoustent encore telles récompenses si barbares et si esloignées de +toute reigle d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu, +_qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il +n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit exécuté un +si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra permettre) seroit de +race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre +les nations qui sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement +manger avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit tué pour +argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse +trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel +est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que +tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et +principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et +des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont +faict marché, à baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur: +ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu, +_ils lui pardonnent tout délict et forfaict, quelque grief qu'il +puisse estre_. Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un +de ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de +l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or, +puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes +biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings +de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et +en tant de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand +advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que +ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains +et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus +exécrables de la terre, et donner telle récompense et si honorable à +une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus +propre pour vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels +moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rémissions de +crimes énormes, anoblissement de meschants, opprimer le défenseur de +la liberté d'un peuple vexé cruellement et tyranniquement? Je ne +doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens, +osté l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout le +monde matière pour cognoistre son coeur envenimé contre ce païs et +contre nostre liberté, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte, +quelque meschant et détestable qu'il puisse estre, au prix de la mort +de celui qui vous a servi jusques à présent et si fidèlement. Et +encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de +Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste +puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, mais de +le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et +de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre. +Mais je ne doubte que Dieu, par son très juste jugement, ne face +tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et +qu'il ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon honneur, +de mon vivant et envers la postérité. Quant à mes biens et à ma vie, +il y a long temps que je les ai dédiez à son service; il en fera ce +qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.» + +Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathétiques et admirables +paroles, par lesquelles se termine l'apologie: + +«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que +c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si +grande somme d'argent ils ont vouée et déterminée à la mort, et disent +pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust +à Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma mort, vous +peut apporter une vraie délivrance de tant de maus et de calamitez, +que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu délibérer au +conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors, +vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit +dous, que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce que j'ai +exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu +mes propres frères, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en +trouver d'autres? Pourqui ai-je laissé mon fils si longtemps +prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer, si je suis +père? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous +restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris, +quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont +parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la ruine de +tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, s'il en est +besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si doncq vous jugez, +messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir, +me voilà prest à obéir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la +terre, j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque +n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et +conservation de vostre république. Mais si vous jugez que ceste +médiocrité d'expérience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai +acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le +reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je +vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur les +points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque +amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller, +croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et délivrer. Cela +faict, allons ensemble de mesme coeur et volonté, embrassons ensemble +la défense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de +conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si +encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez portée par +ci-devant, j'espère moiennant vostre aide et la grâce de Dieu, +laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si +perplexes, que ce qui sera par vous résolu pour le bien et +conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et +sacrées, je le maintiendrai.» + +L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec laquelle +Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était solennellement engagé à +soutenir. + +Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion publique se +prononça en faveur du second contre le premier; et l'arrêt émané +d'elle contribua puissamment à rendre plus étroite désormais +l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient à secouer le joug +de l'Espagne et l'homme éminent qu'elles considéraient, à bon droit, +comme leur plus ferme appui, comme leur prochain libérateur. + +Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une grande force; +mais une force plus grande encore pour lui était celle qu'il puisait +dans de saintes inspirations, au foyer domestique, là où un noble +coeur de femme, qui s'était consacré à lui, exerçait en secret, avec +une exquise délicatesse, le touchant privilège de le seconder dans +l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de +grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II, +plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des pensées et des +sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fière d'être sa +compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidélité d'une +profonde affection, les labeurs, les angoisses, les périls de sa +généreuse carrière. + + + + +CHAPITRE IX + + Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de + Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a + lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef + d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les + jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à + se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en + France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange à La + Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit + d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de + l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec + Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président + Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa + petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt + de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J. + Borleeut.--Assemblée à La Haye des députés des + Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant + Cambrai. + + +Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était plus porté à +dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, «qu'il se feroit +mettre en pièces, pour Sa Majesté, et que, si on lui ouvroit le coeur, +on y trouverait gravé le nom de _Philippe_[245].» En effet, que devait +être désormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui +avait osé «toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre à +prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef de famille +indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme s'étendant jusqu'à +sa personne, l'outrage fait à ses enfants. Nous aimons à croire qu'en +réalité il le ressentit, et comprit qu'il était de son devoir, non +seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux +et de leur accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient +droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plénitude? + + [246] Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans + une dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de + Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux + qui unissent depuis si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à + lui en particulier, à raison de la ligne de conduite qu'il + n'avoit cessé de suivre, ainsi qu'il convenoit à un gentilhomme + de son rang et à un véritable chrestien. Enchanté de cette + ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant + que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir + qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se feroit mettre + en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y + trouverait gravé le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle + expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y + avoit chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (_Papiers d'État de + Granville_, t. IX, p. 284 à 292.) + +Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le duc dans la +voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait parlé d'elle, de son +mari, de ses enfants avec quelque intérêt, et s'était même prêté à +l'examen, par intermédiaires, de diverses questions concernant les +droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus +encore: aussi, en insistant auprès de lui sur la solution de ces +questions, le prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir +directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le +prince. + +La preuve des bons offices de François de Bourbon, en cette +circonstance, ressort, notamment, de deux lettres écrites, en 1581, +l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau. + +Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père[247]: + +«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest +honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il +plaist à monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre, +pour son mariage, dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant +veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agréable; +qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je +ne fauldray d'escripre bien amplement à mondit seigneur et luy +remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me +despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel +que désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur le +prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous sçaurois assez très +humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir, +me voulant toujours conformer à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et +suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute ma vie, +etc.» + + [247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 47. + +Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces +termes[248]: + +«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu +m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne +affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai esté très aise et ne +vous en puis assez humblement remercier, singulièrement pour les +faveurs et bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma femme +envers monseigneur vostre père, et que vous estes aussy volontairement +enclin, de vostre part, à entendre aux affaires qui concernent son +bien et des enfans qu'il a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant, +monsieur, que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en rendre +bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de +m'employer. J'ai donné charge à ce porteur de vous aller visiter de ma +part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble +pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de +ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris, de la +part de monseigneur vostre père et de la vostre, par vos députez avec +ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande +asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce présent +porteur vous pourra déduire plus particulièrement, la signer de vostre +main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis +pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty +de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest +honneur de le vouloir escouter, etc.[248]» + + [248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 38. + + [249] A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre + suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay + veu les deux transactions qui ont esté passées, tant soubz mon + nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur, + la princesse d'Orange, et des renonciations à vostre prouffit, + requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles + de feu vostre mère et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay + trouvées conformes aux articles et conditions que j'avais faict + dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers + ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing que vous + faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient + envoyées à vostre soeur jusques à ce que son mary et elle les + aient aussi ratiffiées, et, les envoyant à Me André, il délivrera + lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS + DE BOURBON.» (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 36.) + +De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne +pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa fille, et de son mari, à +un règlement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer +juste et bon père, en leur accordant une affection dont ils étaient +depuis trop longtemps privés. Sur ce second point, le duc, au mépris +d'une parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de Navarre +renouvelât ses instances[250]; et le père, en y cédant, ouvrit enfin +son coeur à sa fille, au prince et à leurs enfants. + + [250] «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement + de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père, + n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donnée, de la + recevoir en sa grâce et de ratifier son mariage, l'en sollicita + pour la seconde fois; et, après quelques entrevues à Champigny, + _ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux + larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont l'amitié ne + lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.» + (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.) + +Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance des +communications qui furent alors directement échangées entre le duc, +Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu'à +présent, échappé à toutes investigations. + +Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître, l'un, +l'époque d'un rapprochement affectueux entre le père et la fille, +l'autre, l'impression qu'en reçut le coeur de celle-ci. Le premier de +ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant. + +Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits +antérieurs à la double date qui vient d'être signalée. + +Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti à +l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser à la conclusion +du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette +ambassade était François de Bourbon, que devaient accompagner le +maréchal Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de +Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges, +gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon, +qui avait été déjà ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson, +président au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La +Maurissière, et Claude de Pinart, secrétaire d'État. + +François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de Bouillon, sa +soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci. + +Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son frère[251]: +«J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver +à Calais, pour l'effect de vostre voïage, estant bien marrye n'avoir +eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel +j'eusse désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le défaut +duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous, qui ne sera le +premier bienfait receu pour tous lesquels sçachant n'y avoir chose qui +vous les face mieulx employés, que quand ils seront sages et vertueux, +je supplieray Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il +vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez +que vous y ayez.» + + [251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, fº 7. + +Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment où il +allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mandé au +duc, leur grand-père[252]: «Monseigneur, comme toutes nos intentions +tendent à vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons, +sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a estée +représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour +accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il a entrepris, sommes +retournez en ceste ville, nous rendre à ses pieds, pour luy faire très +humble service, en ce qu'il aura agréable nous commander, et ayant mis +tout l'ordre qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage, +espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy rendre toutes +nos actions agréables.» + + [252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. + 3.210, fº 69). + +Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de +sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les premiers jours d'avril, et +arrivèrent en Angleterre où ils furent honorablement accueillis. + +Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam avec son mari, +exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si, à son +retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite. + +«Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrivée à Calais, +quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis demeurée en extrême +désir que vostre voïage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et +de bien, qu'à vostre retour, vous puissiés passer par Zellande où +j'espère, sy Dieu me continue la santé, de me pouvoir trouver, pour +avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, s'il +est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy +je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous +négociés, car l'affection que j'ay d'estre honorée de vostre présence +ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en +doibs espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte, +s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frère, se +trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer à ce mesme heur, +et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amitié que +vous avez ensemble etc. + +»P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvés, depuis +avoir passé la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois +que vous ne vous trouviés mal.» + + [253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. + 3,415, fº 76). + +Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait au prince +dauphin[254]: «J'ay esté bien aise d'entendre, par les lettres qu'il +vous a pleu d'escrire à ma femme, que vous estes en bonne disposition, +et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de +la royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et heureuse +issue de l'affaire que vous avez, de présent, entre mains, vers Sa +Majesté, et dont il ne peut réussir qu'un grand bien en toute la +chrestienté, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur +nous. J'eusse bien désiré que la commodité de vos affaires, et +principalement de l'honorable charge que vous avez, vous eût pû +permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me +fûsse efforcé de vous y faire bonne chère et vous rendre l'honneur qui +vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger +que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner, +espérant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, une +aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je désireray +bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer +de mesmes, en ceste occasion.» + + [254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, + fº 40). + +Séparée de la princesse, sa soeur, depuis bien des années, la duchesse +de Bouillon tenait à se dédommager de cette privation, au moins en +partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait à leur +représenter, ainsi qu'à sa fille, comme ayant pour eux trois une +affection maternelle. Telle était, en effet, celle que Charlotte de +Bourbon avait vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec +ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du désir de +voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre pour se rendre dans +les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt au prince dauphin[255]: + +«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu +des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, où elle +me faict entendre le désir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon, +nos nepveux, pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre la +commodité de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy +vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir +agréable, dont tant pour estre asseurée en cest endroit, de sa +vollonté, que pour le très grand désir que j'ay d'avoir cest heur de +les voir, j'entreprendray de vous supplier très humblement de leur +vouloir permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité +infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur +et de bien ne m'est permis, à cause de la négociation que vous +traictés, j'espère que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux +en cest endroict à rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il +vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la +très humble requeste que je vous en fais, etc.» + + [255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, + fº 69). + +Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au sujet de ses +neveux, auprès de François de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]: + +«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez à traicter +avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos +affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de +vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma +femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys je +désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce d'avoir cest honneur, je +vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et à ma femme, que +messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le +temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que madame de Bouillon +prendra à plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit à ma femme, +moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de +quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en +rendre humble service.» + + [256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, + fº 42). + +Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux soient venus dans +les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, ainsi que le désiraient si +vivement la princesse et le prince. + +D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La Haye. Le docteur +Forestus, qui leur était fort attaché, ne manqua pas de quitter sa +résidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le +soin de consigner, dans l'un de ses écrits, l'expression du plaisir +qu'il éprouva à se retrouver auprès d'eux, et surtout à recevoir des +gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets +d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus +de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de la bonté de +Charlotte de Bourbon à son égard[257]. + + [257] Voir _Appendice_, no 17. + +Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en +1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille. + +Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de +Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait désormais +l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, à la face +de la France et de l'Europe, l'approbation, sans réserve, qu'il +donnait à l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect +dû par chacun à la dignité morale de la princesse et du prince, dont +il tenait à honneur d'être le père. + +Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration officielle qui +reçut aussitôt une grande publicité[257]: + +«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de +Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut! + +»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et très aimée +fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité et conduite de défunt +très hault et très puissant prince et nostre très cher et honoré +cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, électeur du +Saint-Empire, faisant office de père et représentant nostre personne +envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy +très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc +d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage avec nostre très cher et très +aimé beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau, +etc., etc., et qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit +mariage, que tousjours depuis il a non seulement continué en tout +honneur et grande amitié, mais aussi multiplié en lignée, ainsi qu'il +fera encores, moïennant sa grâce; au moïen de quoy nul ne doive +prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon +et légitime; ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que +nous n'aurions assisté et ne serions intervenu audit mariage, +quelques-uns en ont parlé et pourroient parler ou présumer aucunement +qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et +considérant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans +ennemis et malveillans; + +»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré, comme nous +faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable +pour nostredite fille et à l'estat et grandeur de nostre maison, avons +dit et déclaré, disons et déclarons nostre intention et volonté avoir +esté qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué, +aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant que besoin +seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons, tout ainsi que +si nous avions esté présent en personne à le passer et contracter; +recognoissant les enfans, tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos +petits enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime +mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos +filles mariées par nous, et de nostre authorité. + +»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté Impériale, et +tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons +l'honneur d'estre parens et alliés, que autres princes et seigneurs, +nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit +meue, à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy, nez +ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur +plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur +bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous +princes ont accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle +comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et +les leurs, quand nous en serons requis. + +»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes de nostre main, et +à icelles fait mettre nostre scel. + + »Donné, à Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581. + + »LOUYS DE BOURBON.» + + [258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl. + nat., mss. f. fr., vol. 3.902, fº 222.--Sur le repli de l'acte + ci-dessus est écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de + Montrillon, et scellé du grand scel dudit seigneur duc, en cire + rouge. + + »Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs + paraphes). + + »Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en + parchemin blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot + à mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire + impérial.» + + +Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc de +Montpensier rompit courageusement, comme père, avec un passé +déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance, l'affection, +les respectueux égards de cette fille et de ce gendre qui consacraient +à son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de +leurs enfants. + +L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle +attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en douter, profonde, et +se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de +tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de +ses pensées. S'il ne fût donné qu'à eux de les recueillir, +félicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son émotion +filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La +Haye, au président Coustureau[259]: + +»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très grand +contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur mon père a esté +esclaircy de la vérité de tout ce qui s'est passé pour mon regard, il +m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme +sa singulière prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté, +j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit seigneur mon père, +d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller +X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous +m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en +ceste dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu désirer; +dont je vous remercie bien affectionnément, et comme je vous congnoys +de longtemps entièrement dédié à mondit seigneur mon père et portant +bonne affection à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près +comme moi, etc., etc.» + + [259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, fº 31. + +Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se +réhabilita comme père, en restituant à la princesse la place qu'elle +eût dû toujours occuper dans sa famille, de son côté, la duchesse +Catherine de Lorraine, se montra, à la même époque, comme belle-mère +et comme aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec +Charlotte de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait +généralement ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera +d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la +seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations +criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus +tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins +rendre à cette femme, dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de +tristes souvenirs, la justice de déclarer: qu'il fut un temps où, +encore étrangère à de coupables passions, et accessible à de +salutaires influences, elle se sentit attirée vers la princesse +d'Orange et rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant +délicatement remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à sa +fille aînée. + +La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, comme le furent +ses soeurs, à l'image de la princesse, sa mère, n'avait que cinq ans, +lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, était +une aïeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu'à peine +venait-elle d'atteindre sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui +suit[260]: + + + «A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau, + +»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de vous, et +combien vous estes jolye, saige et accompaignée de perfections, en +vostre petit ange, je me suis bien aperçue que c'est pour l'envie que +vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisnée de mes +autres petites filles, voz soeurs, et que vous seriez marrie qu'elles +eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous; +ce qui me donne occasion d'augmenter particulièrement, en vostre +endroict, la singulière affection et amytié que je porte à vous et à +vosdictes soeurs, et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié +que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en +avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous +envoie un petit présent d'ung phoenix, lequel je vous prie vouloir +accepter d'aussy bon coeur que je le vous donne; et soubhaiste que +vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi à +beaucoup de plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de +monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me maintenir en +l'heur de leurs bonnes grâces, comme se recommande affectueusement à +la vostre, + + »Vostre bien affectionnée grant mère. + + »CATHERINE DE LORRAINE. + + »De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581.» + + [260] Archives de M. le duc de La Trémoille. + + +Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier, se +montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté et d'aimables +prévenances que lui avait légués sa vénérable grand'mère la duchesse +de Ferrare, Renée de France. + +Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier à +Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu +être, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc +correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le +coeur, sous l'inspiration maternelle, s'était tourné vers lui. + +L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas +seulement par la direction élevée qu'avant tout elle imprimait à leur +coeur et à leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de +leur santé; il se manifestait aussi par la vigilance éclairée qu'elle +apportait au soutien de leurs intérêts personnels dans la gestion de +ressources pécuniaires qui leur appartenaient en propre. + +Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple[261], ressort, +de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier échevin de la +ville de Gand, reçut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente +accordée, en 1579, par les quatre membres de Flandre à Flandrine de +Nassau. + +La première des lettres dont il s'agit portait[262]: + +«Monsieur de Borluut, le président Taffin m'a bien et au long déclaré +les bons offices que vous avez faits et la peine qu'avez prinse pour +obtenir le paiement de la rente de ma fille Flandrine, nonobstant les +difficultez qui se sont présentées, à cause de la répartition entre +messieurs les quatre membres. Et certes, depuis le commencement de +nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et expérimenté vostre +prompte volonté et affection à faire plaisir à monseigneur le prince +et à moy. De quoy nous nous tiendrons tousjours bien obligez envers +vous.--Or, entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par +vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour mettre, une fois, +fin aux difficultez et débats à cause de ladite répartition, aussi +qu'il ne soit besoing d'importuner, à chacune fois, messieurs les +quatre membres, pour le fournissement de leur part et portion, cest +expédient se pourroit trouver, de transporter à madite fille la terre +et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu à l'abbé de Saint-Bavon, +si comme la maison, bassecourt, fossez et jardinages, et en fonds de +terre et héritages, en valeur jusqu'à la concurrence d'iceux 2m fl. +par an. Si cela me pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite +fille, de tant plus obligée tant envers vous, pour si bons et +agréables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, en +particulier, à cause de leur consentement et agréation, et, en +général, envers messieurs les quatre membres, de la bénéficence +desquels ladite rente est procédée, sans jamais mettre en oubly une +accommodation venue si bien à propos.--Oultre ce, comme j'entends +dudit président que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et +estendue, qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a délibéré et +résolu de desmembrer et vendre par pièces et portions, pour satisfaire +au paiement de quelques debtes particulières; mais veu que l'héritage +est la plupart bien planté, l'on feroit beaucoup plus de proffict de +le vendre en une masse, car cela est le parement de son estime et +valeur. Ce qui me faict vous déclarer comme j'ay envoyé en France, +passé longtemps, vers monsieur mon père, affin d'estre satisfaicte, +comme mes soeurs, de la succession des biens paternels et maternels. +J'ay doncq une bien grande envie et desir d'emploïer le plus que je +pourray en l'achapt desdites terres, en donnant la valeur, selon +qu'elles seroient appréciées, ou selon le pris qu'elles pourroient +estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement m'adviser +comment en cela je pourrais procéder.--Mais il faudroit, pour quelque +peu de temps, supercéder ladite vente, pour le moins jusques à ce que +j'auroys nouvelles de France, que j'attends de jour à autre; que lors +je sçauray au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques à ce que +monsieur mon mary vienne à Gand, que j'espère sera de bref.--Or, le +plus prouffitable et avantageux seroit, pour les créditeurs et pour +les vendeurs, d'avoir affaire avec un seul qu'avec plusieurs, veu +mesmes que le commun, en ces temps si calamiteux et estranges, ne +viendront à achepter qu'à fort vil pris; et, si les créditeurs le +prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera à leur grand +advantage et au mescontentement de la commune. Si cela ne se peut +impétrer, qu'il vous plaise tenir la main à ce que ladite maison, +bassecour, granges, fossez et jardinages ne soient délaissez, soubz +telle estimation qu'on trouvera raisonnable; à quoy je ne faudray de +satisfaire promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine soit +emploiée ès terres et héritages les plus proches de ladite maison, +jusques à la concurrence des deniers capitaux portant XXXIIm fl.; à +quoy j'adjousteray le plus que je pourray. Vous me ferez en ce que +dessus un très singulier plaisir, lequel je ne fauldray de +recognoistre, etc., etc.--(_P.-S._). Monsieur mon mary trouve plus +considérable d'engaiger lesdites terres que de les vendre +absolutement; à quoy je serois aussi contente d'entendre. Quand il +sera près de vous, ce qui, j'espère, sera de bref, il vous pourra +amplement dire les causes et raisons.» + + [261] Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 août + 1580, à Muys, receveur général de Hollande, au sujet de la rente + à laquelle Élisabeth de Nassau avait droit. + + [262] _Documents historiques inédits concernant les troubles des + Pays-Bas_ (1577-1584), publiés par Kervyn de Volkaersbeke et J. + Diegerick. Gand, 1850, in-8º, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet + 1581 datée de La Haye. + +La seconde lettre de la princesse, à six jours de distance de la +précédente, était ainsi conçue[263]: + +«Monsieur de Borluut, j'ay reçu la lettre que m'avez escrite par le +sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les bons offices qu'il vous a +plu me faire, en retardement de la vendition de la maison et biens de +Loochrist, selon que je vous en avoy prié par mes précédentes +lettres, pour en faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que +peut porter la rente qu'il a pleu à messieurs les quatre membres lui +donner. Je ne vous en puis assez affectueusement remercier, et vous +supplie, monsieur de Borluut, de nous continuer en ceci vostre bonne +volonté de tenir la main à ce que nous puissions avoir autant de +terre, à l'entour dudit Loochrist, que pourront s'étendre les deux +mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficulté +particulière pour la maison; car, encores qu'elle seroit à nous, +_messeigneurs les quatre membres en pourront disposer comme du leur, +en ce qui concerne le bien du pays, auquel le particulier doibt +tousjours estre postposé_. Ledit sieur Lucas Deynart vous fera +entendre sur ce plus particulièrement l'intention de monsieur mon mary +et la mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera de +vous en escrire; seulement je vous assureray que, l'occasion se +présentant, nous n'oublirons point à nous revencher de l'obligation +que nous vous avons et que vous augmentez journellement par vos bons +offices, etc., etc.» + + [263] MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, _op. cit._, t. + II, p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, datée de La Haye. + +Tandis qu'une sérieuse union, trop longtemps différée par le duc de +Montpensier, venait enfin de s'établir entre lui et ses enfants, une +rupture définitive allait éclater entre le roi d'Espagne et les +énergiques provinces auxquelles, parmi celles des Pays-Bas, sa +domination tyrannique était devenue insupportable. + +Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581, +immédiatement précédée d'un acte solennel, qui apporta un notable +changement dans la position de Guillaume de Nassau. Les provinces de +Hollande et de Zélande, à qui la suprématie du duc d'Anjou eût déplu, +étaient demeurées étrangères au traité conclu avec lui, le 29 +septembre 1580. Usant de la liberté qu'elles s'étaient réservée, quant +au choix d'un protecteur suprême, elles conférèrent le pouvoir +souverain au prince d'Orange, par une déclaration du 24 juillet 1581, +applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. Le +prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir. + +Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accepté la souveraineté des +autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas que l'attribution de +cette souveraineté impliquât simplement la déchéance de Philippe II; +il fallait, de toute nécessité, que cette déchéance fut expressément +déclarée. + +En conséquence, le 26 juillet 1581, les députés des Provinces-Unies, +assemblés à La Haye, formulèrent une déclaration d'indépendance[264], +à laquelle fut donnée le nom d'_acte d'abjuration_. + + [264] Le Petit, _Chronique de Hollande, Zélande_, etc., in-fº, t. + II, p. 428 et suiv. + +Le préambule de cette déclaration portait: + +«Les estats généraux des provinces unies des Pays-Bas, à tous ceux qui +ces présentes verront, ou lire oyront, salut! + +»Comme il est à un chacun notoire, qu'un seigneur et prince du pays +est ordonné de Dieu, souverain et chef de ses sujets, pour les +défendre et conserver de toutes injures forces et violences, tout +ainsi qu'un pasteur, pour la défense et garde de ses brebis, et que +les sujectz ne sont pas créés de Dieu pour le prince, pour luy obéir +en tout ce qu'il luy plaît commander, soit selon ou contre Dieu, +raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, mais plus tost le +prince pour les sujectz, sans lesquels il ne peut estre prince, afin +de les gouverner selon droit et raison, les contre-garder et aymer +comme un père ses enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps +et sa vie en danger pour les défendre et garantir. + +»Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses sujectz, +il se met à les outrager, opprimer, priver de leurs priviléges et +anciennes coustumes, à leur commander et s'en vouloir servir comme +d'esclaves: on ne le doit alors pas tenir ou respecter pour prince et +seigneur, ains le réputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz, +selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur prince, de +manière que, sans en rien mesprendre, signament quand il se fait avec +délibération et autorité des estats du pays, on le peut franchement +abandonner et, en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur, +qui les deffende; chose qui principalement a lieu quand les sujectz +par humbles prières, requestes et remontrances n'ont jamais sceu +adoucir leur prince, ny le destourner de ses entreprises et concepts +tyranniques; en sorte qu'il ne leur soit resté autre moyen que +celuy-là, pour conserver et défendre leur liberté ancienne, de leurs +femmes, enfans et postérité, pour lesquels, selon la loy de nature, +ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour semblables +occasions, on a vû, par diverses fois, advenir en divers pays et en +divers temps, dont les exemples en sont encores tout récens et assez +cognus. + +»Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces pays, lesquels, +d'ancienneté, ont esté et doivent estre gouvernez ensuyvant les +serments faicts par leurs princes, quand ils les reçoivent, +conformément à leurs priviléges et anciennes coustumes, sans aucun +pouvoir de les enfreindre. Joinct aussy que la plupart des dictes +provinces ont tousjours reçeu et admis leurs princes et seigneurs, à +certaines conditions et par contracts et accords jurez, lesquels si le +prince vient à violer, il est, selon droict, décheu de la supériorité +du pays.» + +Viennent ensuite l'exposé des événements dont les Pays-Bas ont été le +théâtre, dans le cours des vingt-cinq dernières années, et +l'articulation des accusations dirigées contre la domination de +Philippe II[264]. Après quoi, les états généraux terminent en ces +termes: + +«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et +pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun +accord, délibération et consentement déclairé et déclarons, par +cestes, le roy d'Espaigne, _ipso jure_, decheu de sa seigneurie, +principauté, jurisdiction et héritage de ces dits pays; et que sommes +délibérez de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant +le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, ny de plus user +ou permettre qu'autres usent doresnavant de son nom, comme souverain +seigneur d'iceux. + +»Suyvant quoy, nous déclairons tous officiers, seigneurs particuliers, +vassaux et tous autres habitans de ces pays, de quelque condition ou +qualité qu'ils soyent, estre d'icy en avant deschargez du serment +qu'ils ont faict, en quelque manière que ce soit, au roy d'Espaigne, +comme seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient à luy estre +obligez. + +»Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart desdites +provinces unies, par commun accord et consentement de leurs membres, +se sont rendues sous la seigneurie et gouvernement du sérénissime +prince, le duc d'Anjou, sous certaines conditions contractées et +accordez avec Son Alteze, et que le sérénissime archiduc d'Autriche +Matthias, a résigné en nos mains le gouvernement général de ces pays, +ce qui par nous a esté accepté, ordonnons et commandons à tous +justiciers, officiers, et tous autres qu'il appartiendra, que +doresnavant ilz délaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny +petit sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, qu'en +lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, pour ses urgentes +affaires concernant le bien et prospérité de ces pays, est encore +absent, pour autant que touche les provinces ayant contracté avec son +Alteze, et touchant les autres, par forme de provision, ilz useront du +titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, que lesdits +chefs et conseillers ne seront de fait dénommez, appelez et réellement +établis en l'exercice de leurs charges et estats, useront de nostre +nom; réservé qu'en Hollande et Zélande, on usera, comme par cy-devant, +du nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats d'icelles +provinces, jusques à ce que ledit conseil sera, comme dit, +effectuellement constitué; que lors ilz se régleront en suyvant ce +qu'ils ont accordé touchant les instructions dressées sur ledit +conseil et accords faits avec sadite Alteze.» + + [265] Voir l'exposé des faits et les articulations dont il + s'agit, à l'_Appendice_, no 18. + +Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore s'avancer de +France, dans la direction des Pays-Bas, les troupes dont l'envoi lui +avait été promis par le duc d'Anjou, écrivit, en juillet, à son +conseiller Despruneaux[266]: «J'ay esté bien aise d'avoir entendu de +vos nouvelles par M. de Marchais, et eusse esté plus aise de les avoir +eues par vous mesme, si la commodité du service de Son Alteze l'eust +peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer autrement, je ne +puis que je ne le trouve bon, comme toutes autres choses qui +concernent son service et l'advancement de Sa Grandeur. Seulement je +vous prieray ne laisser couler aucune occasion sans nous advertir de +ce qui se passe pardelà, car il est nécessaire que nous soyons au vray +informez, parce que nous ne pouvons autrement dresser nos conseils si +certainement; et, combien que je ne doubte que vous ne faciez vostre +plein devoir, je ne laisserai toutefois de vous prier d'advancer le +plus que vous pourrez l'armée, considérant le temps qu'il y a que tout +ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que vous regardiez +où j'aurai moïen de m'emploier pour vous, car vous me trouverez +toujours prêt à le faire de très bonne affection.» + + [266] Lettre du 1er juillet 1581 datée de La Haye. (Bibl. nat., + mss. f. fr., vol. 3.283, fº 11.) + +Le duc d'Anjou, au milieu de l'été, se présenta enfin, avec ses +troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le siège; il approvisionna +la ville et en augmenta la garnison; après quoy, laissant la majeure +partie de son infanterie au service des états généraux, sous les +ordres du prince d'Epinoy, gouverneur de Tournai, il partit pour +l'Angleterre, afin d'y donner suite à son projet de mariage avec la +reine Elisabeth. + +Les états généraux envoyèrent alors, en Angleterre, Dohain et J. +Junius, afin de presser le duc de se rendre dans les Pays-Bas. + +De son côté, le prince d'Orange, accompagné du prince d'Epinoy s'en +alla en Zélande pour y attendre le duc d'Anjou, et disposer tout ce +qui était nécessaire pour la continuation de la guerre. + +Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant que le duc d'Anjou se +rendît au voeu des états généraux, en quittant l'Angleterre. + +Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mêmes mois, au foyer +domestique de Guillaume de Nassau. + + + + +CHAPITRE X + + Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre + 1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de + libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18 + novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre + de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de + Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de + François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur + la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations + du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la + princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son + retour en Angleterre. + + +On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression +de la foi, des sentiments et des dernières volontés d'une mère +chrétienne, alors qu'on la trouve consignée dans un ensemble d'écrits +conçus et rédigés sous le regard de Dieu. + +L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement +s'appuyer sur la possession d'écrits de cette nature. Quoi de plus +touchant, que d'y voir cette jeune mère, pressentant peut-être une fin +prochaine, rendre grâce à Dieu du bienfait suprême d'un salut +gratuitement accordé, appeler sa bénédiction sur des êtres chéris, +leur léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse +sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le dévouement! + +Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue pouvait +être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte +de Bourbon crut devoir formuler, dans divers écrits, des déclarations +et des dispositions, dont la teneur doit être fidèlement reproduite +ici. + +La princesse était alors dans un état avancé de grossesse. Obligé de +se rendre à Gand, son mari venait de la laisser à Anvers. + +Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée par lui, +conformément aux usages de l'époque, à faire tels testaments et +codicilles qu'elle jugerait à propos de rédiger, le prince lui +adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]: + +«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau, +etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut! + +»Comme nous avons esté requis par nostre chère et bien-aimée épouse et +compaigne de luy accorder et donner puissance et authorité de faire et +ordonner son testament et disposition de dernière volonté, nous, pour +le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans +à son désir, luy avons volontairement accordé de pouvoir faire +testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entièrement +de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, léguer et donner +par donation à cause de mort, par forme de testament, légat ou +fidéicommis, à telle personne que bon luy semblera. + +»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes soubz nostre +seing et sceel de nos armes. + +»Fait en la ville de Gand, ce 14e jour de novembre, l'an 1581. + + »GUILLAUME DE NASSAU. + + »Par ordonnance de Son Excellence: + + »VALICOME.» + + [267] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.143. + + +Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581, +porte[268]: + +«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain +que la mort, après avoir supplié nostre Dieu, père éternel de tous ses +esleus, de me faire la grâce, qu'à quelque heure qu'il luy plaise de +m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner +congnoissance de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive +foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ, nostre +Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des +choses terrestres, desquelles néant moins, d'aultant qu'il n'en +deffend point le soing et prévoïance, je désire, devant qu'il luy +plaise de m'appeler, faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le +prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte, il ne +l'aura point désagréable. + +»En premier donc, je luy supplie très humblement que des cinq filles +que Dieu nous a données ensemble, et l'enfant dont j'espaire, +moïennant sa grâce, estre délivrée heureusement, il en veuille prendre +grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion +crestienne; et oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue +plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira leur +laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aïant +égard, que de prétensions quy sont en France, il n'y a point grant +aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de +quelque autre costé, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra +faire, clair et net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que +mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner +ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de la déclaracion de sa +voullonté, puisqu'il s'est réservé de la pouvoir déclarer par son +testament. + +»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince mon mari, de +pourchasser vers le roy les quarante mille livres qui me sont deubs +de la pension qu'il a pleu à Sa Majesté de m'acorder, laquelle je +supplie très humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés, +et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très humble +subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance à mondit seigneur +le prince, mon mari, sans premièrement le faire entendre à Sa Majesté +et aussy Son Altesse; qui me faict espérer que cella les rendra tant +plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais très humble +requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa faveur à cest +affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a plû déjà me faire, +qu'il luy plaise continuer ceste bonté et amour paternelle envers mes +enfans; comme je fais aussy pareille et très humble requeste à madame +ma belle-mère et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les +avoir tousjours pour recommandés. + +»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince, mon mari, +d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommandés, et me +permettre d'user de quelque libéralité envers eux, comme il s'en suit: + +»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins contant, et +deux cents livres de rente, leur vie durant, en considération des bons +services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie +avec tel soing et fidélité, l'espace de vingt ans, que j'ay grande +occasion de m'en contenter, quy me faict supplier très humblement +mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft à +son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il +luy plaist luy donner à ceste heure, et se souvenir de luy faire +passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy +promettre, sa vie durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame +près de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne. + +»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie +durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay déjà +ordonné, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant +accompagné de France en Allemaigne et secourue, trois ans, à +Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier +très humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie +durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere, +assises en la Duché de Bourgogne, avec quelque honorable traictement. + +»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et +cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince +de la lesser aussi auprès de nos enfans avec son trestement +ordinaire. + +»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins. + +»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à chacune je lesse +trois cents florins. + +»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins. + +»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins. + +»A ma sage-fame, deux cents florins. + +»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins. + +»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins. + +»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins. + +»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse à +chacun quatre cents florins. + +»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins, +pour quelque petit témoignage de la bonne voullonté que je luy porte. + +»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices que j'en ai +resceus, m'asseurant quy les continueront à l'endroict de mes enfans. + +»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse +trois cents florins. + +»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins. + +»A Piere, mon tailleur, soixante florins. + +»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du +garde-manger, cinquante florins. + +»A France, servant à mon cartier, cinquante florins. + +»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun ungue année +de leur gage. + +»A Jolitens, deux cents florins. + +»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main, d'aultres petites +debtes, à quoy il plaira à monseigneur le prince de satisfaire, s'il +advenoit que je n'y aie point donné ordre. + +»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien +employé sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et +Flandrine, dont le président Taffin a fait estat jusqu'à environ +quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les +ay emploïé, qui est tout pour la nécessité de la maison ou +extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que +je supplie très humblement que le tout soit emploïé au proufit des +enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que +j'ordonne par ce présent testament; à quoy en oultre, j'oblige la +rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée, +en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon +mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure pour l'honneur, amitié +et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant à la rente +viagère, j'entends qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt +mille livres que mondit seigneur mon père m'a assignée. + + »Fait à Envers, ce 12 novembre 1581. + + »CHARLOTTE DE BOURBON» + + [268] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144. + + +Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce +qui suit[269]: + + + _(De la main de la _(D'une main autre que celle + princesse.)_ de la princesse.)_ + + _«Mémoire des bagues + et perles de Madame._ + + «Je lesse ladite bague »Premièrement une bague + venue de monsieur l'Electeur, à pendre, que monsieur + à ma fille Loise de l'Electeur a donnée à Son + Nassau. Excellence, où il y a un + grand ruby cabochon, et + neuf moyens, deux grands + diamants et six petits, + deux esmeraudes, trois + grosses perles et quatre + moyennes. + + »Je lesse à madite fille »Un grand mirouer de + Loise ledict miroer, venu cristal de roche, de la + de la royne mère du roy. royne mère, qui est enchassé + en or, avec deux + diamants et six rubis, et + le revers, d'un lapis gravé. + + »Je luy lesse à ma dite »Ung collier de l'Archiduc, + fille Loise le collier venu de huit diamants, + de monsieur l'archiduc. cinq grand rubis, huit + petits, et vingt perles, + avec une croix de diamants. + + »Je lesse à ma fille Elisabeth »Une bague à pendre + la bague à pendre que monsieur le conte de + qui m'a esté présentée Lecestre dona à Son Excellence, + par monsieur le conte de au baptesme de mademoiselle + Lecestre. Elisabeth, qui + est faite en fasson de + pigeon, garnie de plusieurs + rubis et diamants. + + »Je lesse à mademoiselle »Une bague à pendre, + Charlotte de La Marck, faite en fasson de boiste, + ma niepce, ceste bague à où il y a le portrait de + pendre, où est mon pourtraict. Madame, garni de rubis à + l'entour, et, par dessus, + des diamants et des rubis. + + »Je lesse cette bague à »Un petit oiseau couvert, + ma fille Brabantine. les ailes et la queue de diamans, + et un ruby fait en + coeur au milieu, et quatre + petites perles, venant de + madame la comtesse de + Schwartzenbourg. + + »Je lesse cette bague à »Une bague de ladite + pendre à ma fille Caterine-Belgia dame, d'un diamant, etc., + de Nassau. etc. + + »Je lesse cette bague »Un coeur et un crochet + faite en coeur à ma fille d'or garni de rubis et de + Flandrine de Nassau. diamans. + + »Je lesse cette bague signifiant »Une bague à pendre, + la victoire à ma signifiant la victoire, etc., + fille Elisabeth de Nassau. etc. + + »Je lesse cette bague »Une bague à pendre, + d'une grande émeraude, à etc. + ma fille Loise de Nassau. + + »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets + à ma fille Caterine Belgia. d'or faicts à la fasson + d'Espaigne, desquels + mademoiselle Elisabeth se sert. + + »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets + avec pied d'Ellan à ma d'or, avec pied d'Ellan, + fille Flandrine. venant de monsieur l'Electeur. + + »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets, + à ma fille Brabantine. etc., etc. + + »Je lesse cette bague à »Une bague à mettre au + madame de Sainte-Croix, doigt, d'une grande émeraude, + ma soeur. venant de madame l'Électrice. + + »Je lesse ceste bague à »Une autre bague, etc. + ma cousine madame du + Paraclet. + + »Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie + ma fille Loyse de Nassau. d'un grand rubis et + d'onze petits, venant de + monsieur l'Electeur. + + »Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie + madame la duchesse de de cinq grands diamans + Bouillon, ma soeur. et quatorze petits, venant + de madame l'Electrice. + + »Je lesse cette bague à »Une bague garnie, etc., + ma fille Elisabeth. venant de madame la comtesse + de Nassau, la mère + de Son Excellence. + + »Je lesse cette bague à »Une bague garnie de + ma fille Loise de Nassau. neuf diamants, venant de + monsieur d'Oranges. + + »Je lesse cette bague à »Une bague garnie d'une + monseigneur le prince, grande opalle et huit rubis. + mon mari. + + »Je lesse cette bague à madame »Une pointe de diamants. + de Merre, ma soeur. + + »Je lesse la table de diamants »Une table de diamants + à Marie Saincte-Aldegonde. et une de rubis, venant + Je lesse la table de rubis de Nort-Hollande. + à Herlau, venant de + Nort-Hollande. + + »Je lesse l'autre table de »Encore une table de + rubis à Horne. rubis. + + »Je lesse une bague d'un »Une bague de ruby et + petit rubi et un diamant un diamant. + ensemble à mademoiselle + de Venneray. + + »Je lesse la bague faite »Une aultre faite en rose, + en rose à ma fille Elisabeth. de quatre diamants, et + un ruby au milieu. + + »Je lesse la table de diamants »Une table de diamants + avec quatre rubis à [ma] et quatre rubis à l'entour. + fille Belgia. + + »Neuf cents perles rondes, + enfilées, revenant à + ma fille Loise de Nassau. + + »Ung millier de plus petites + perles rondes, à ma + fille Elisabeth de Nassau. + + »Le portrait de monsieur + le duc Casimir garni de + deux rubis et deux diamants, + à ma fille Belgia + de Nassau. + + »Faict en Envers ce + 13 novembre 1581. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [269] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184. + + +Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux colonnes, contient +ce qui suit[270]: + + + (_De la main de la_ (_D'une main autre que_ + _princesse._) _celle de la princesse._) + + + «_Mémoire de la vaisselle + d'argent de Madame_. + + + «Je lesse à ma fille Loise »Douze grands platz et + de Nassau toute la vaiselle six moïens, dix-huit + que j'ai aporté de France, assiettes, quatre petites + ormis le petit bassin rond saucières, cadenas doré, + qui est pour Cecile et avec une cuiller et une + Jacqueline, avec les quatre fourchette, deux grands + boîtes d'argent, servant bassins dorez par les + sur ma toillette. bords, avec une esguière + de mesme, un petit bassin + rond, en sa cassolette. + + »Je laisse à madite fille »Ce que dessus, Madame + Loise de Nassau le rang l'a apporté de France. + de perles qui est sur la + robe de velours noir. + + »La vaisselle de Breda, si »Onze coupes dorées, etc. + j'ai un filz, je désire qu'elle V. de Breda. + luy demeure; aultrement, + qu'elle soit partie à mes + cinq filles et à l'enfant qu'il + plaira à Dieu de me donner. + Egalement je supplie + très humblement monseigneur + le prince l'avoir agréable; car je + ne vouldrois rien entreprendre que + soubz son bon plaisir. + + »Je donne et lesse à ma, »Un bassin et une aiguière, + fille Loise ce bassin et etc. + l'aiguière venant de l'abbé de + Saint-Bernard. + + »Je lesse à monseigneur »Grand goblet, etc. + le prince ce grand goblet, + qui m'a esté donné par + ceulx de Zellande pour le + présant qui me fust promis, + au Bril, à mes nopces, + par messieurs les estats + de Hollande. + + »Je lesse à ma fille Belgia »Coupe couverte, etc. + la coupe couverte. + + «A madame Tontorf je lesse »Grand goblet couvert, etc. + le grand goblet couvert, venant + de l'évesque d'Utrecht. + + »A ma fille madamoiselle »Coupe couverte, etc. + Marie de Nassau je lesse + ceste coupe couverte, venant + de ceulx de la ville de + Lire. + + »A ma fille Elisabeth de »Une coupe, etc. + Nassau je lesse ceste coupe + venant de ceulx d'Enchuysen. + + »A ma fille madamoiselle »Une coupe, etc. + Anne de Nassau je lesse cette + coupe, venant de ceulx de + la ville de Leevarden. + + »De ces deux coupes dorées »Deux coupes dorées, etc. + je lesse l'une à madame + de Saincte-Aldegonde, + et l'autre à madamoiselle + de La Montaire. + + »Ces deux bassins et esguières, »Deux bassins et aiguières, + l'une je lesse à ma etc. + fille Belgia et l'autre à ma + fille Flandrine. + + »A mon fils monsieur le »Une coupe, etc. + comte Maurice je lesse + ceste coupe venant de madame + Astralle. + + »A ma fille Elisabeth je »Un estuy, etc. + lesse cest estuy venant de + l'abbé de Tougerden. + + »A mes filles Flandrine et »Douze tasses, etc. + Brabantine, à chacune six + tasses blanches venant de + ceulx de Tregoer. + + »D'aultant que ces six »Six coupes, etc. + coupes venant de ceulx de + la Vere ont esté présentées + à monseigneur le prince + aussy bien comme à moy, + encore que mondit sieur + mon mary m'a faict cest + honneur de m'en accorder + sa part, je lesse toutes fois + en la disposition de mondit + seigneur. + + »Je lesse ceste coupe accoustrée »Une coupe, etc. + d'agates à madame la comtesse de + Schwartzenbourg, ma soeur. + + »A mes filles Flandrine et »Deux coupes-tasses, etc. + Brabantine, à chacune, une + de ces coupes-tasses que + j'ay achetées en Zellande. + + »A madame de Jouerre, ma »Une rose, etc. + soeur, cette rose d'écaille + de perle. + + »A monseigneur mon père »Noix des Indes, etc. + je lesse ceste grande noix + des Indes, et supplie très + humblement monseigneur + le prince de l'avoir agréable. + + »Je lesse à ma fille Brabantine »Bassin et aiguière, etc. + ce bassin et ceste + aiguière, de quoy je me + sers à la chambre. + + »A madame Tontorf ceste »Ecuelle et cassolette, etc. + grande escuelle avec les + bords d'argent, la petite + cassolette d'argent où il y + a du parfum. + + »Je laisse à madamoiselle »Petite noix des Indes, etc. + de Senneton ceste petite + noix des Indes. + + »Je laisse à mes filles »Quatre flambeaux, etc.» + Loise et Elisabeth, à chacune + deux flambeaux. + + »Faict à Envers ce 15 novembre + 1581. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [270] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184. + +Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament qui, +loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les écrits des 13 et +15 du même mois, en maintint, au contraire, expressément les +dispositions. + +Voici le texte de ce second testament[271]. + + + «Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen. + +»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de mourir, et qu'il +n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est +expédient, pour attendre ce jour-là avec plus de repos et contentement +d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en +donne le moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on +desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement en la +conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que +Dieu donne; + +»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse d'Orange, +estant en bon sens et quant à l'esprit, et en bonne santé et +disposition de corps, grâces à Dieu, desirant, cependant que Dieu nous +en donne le moïen, pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict, +disposer et ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention +puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme moïen soit +ostée toute occasion de débats et dissensions, et ce, d'aultant plus +que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y +est assez clairement pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné, +déclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes et +formes que possible nous est de faire, pour nostre dernière volunté et +testament ce qui s'en suit. + + [271] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144. + +»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui par sa grande +miséricorde m'a illuminée en la cognoissance de sa saincte volonté et +m'a donné asseurance de mon salut et de la vie éternelle, par les +mérites infinis de Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme, +mon seul sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que me +conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retirée en son +église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer en esprit et vérité +avecq les autres fidèles, ouir sa parole et communiquer aux saintz +Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et +asseurance de son amour envers moy et de mon ellection à salut et vie +éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance certaine +est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je +recommande mon esprit ès mains de Dieu, mon père, le priant n'avoir +esgard à la multitude de mes pèchés, ains de me regarder en la face de +son fils bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les +mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy, +me recognoistre son enfant bien-aimé, et me recevoir en la jouissance +de la vie et gloire qu'il a préparée à tous ses esleuz en son royaulme +éternel. + +»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute +modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à monseigneur le prince en +disposer, pour attendre le jour bien heureux de la résurrection, +auquel je croy certainement que, par la puissance et grâce de +Jésus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et +immortel, pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre +eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous les cieux, +en la possession désirée de l'accomplissement du bien et gloire, que +j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque +Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par +Jésus-Christ. + +»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me +donner à l'advenir, mon désir et intention est qu'ils soient nourriz +et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte +de Dieu et en la foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est +le principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois demander +à Dieu, ainsy je me confie entièrement que monseigneur le prince en +portera le soing convenable et y pourvoira selon le zèle que Dieu luy +a donné à sa gloire, et le devoir de père envers ses enfans; de quoy +aussy je le prie très humblement et de tout mon coeur. + +»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me donner à +l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier +lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une +fois, et donnée ès mains des diacres de l'église réformée en laquelle +Dieu m'appélera, pour estre par eux distribuée aux pauvres membres de +Jésus-Christ. + +»_Item_ que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput dix +mille francs, monnoye de France, en considération que mes aultres +filles qu'il a pleu à Dieu me donner ont esté advantagées, de mon +vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont esté données; +ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes +héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth, +Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espère que Dieu, +en brief, me délivrera; voulant que lesdits biens soient despartis +entre mesdits six enfans également. Et, advenant que l'un d'eux +mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et +mesme, estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je veux +et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle également; +suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera +déclaré et disposé par moy en deux codicilles et deux autres mémoires +contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main, +soit observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance +desdits codicilles estoit expressément inséré et couché par escript en +cestuy mien testament et dernière volonté, et que pour fournissement +et accomplissement du contenu és dits codicilles soit employé ce qui +me sera deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur mon +père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, que monseigneur le +prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou à mesdits +enfans, pour ayder à les entretenir honnestement; priant mondit +seigneur le prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon +costé, vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement, +et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait +asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant à l'aage de quinze +ans, sera à chacun d'eux délivré sa part purement et librement; et +advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage, +que le bien à eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur +advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se pourra; +suppliant très humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa +mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y +pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et +dispositions précédentes, si aulcunes se trouveront, et me réservant +la liberté d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu +m'en donne le moïen et vollonté. + +»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons +signé la présente de nostre propre main et cacheté du cachet de nos +armoiries, ensemble prié les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner. + +»Faict à Anvers le 18e jour de novembre 1581, + + CHARLOTTE DE BOURBON. + JEAN TAFFIN.[271] + MATTHIAS DE LOBEL. + GODEFROY MONTENS.[272] + JACOB VAN WARHKENDOUCK.[273] + C. DE MOY.[274] + + [272] Ministre de l'Évangile. + + [273] Échevin de la ville d'Anvers. + + [274] Échevin de la ville d'Anvers. + + [275] Secrétaire de la ville d'Anvers. + + +Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son coeur, en rédigeant les +divers écrits que nous venons de faire connaître: aussi, dès qu'elle +les eut signés, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans +l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de +Dieu. + +Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais un +enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur +tous autres, à une volonté suprême, et attendait avec calme ce que +déciderait, à son égard, le Dieu dont les dispensations sont toujours, +pour ses fidèles serviteurs, celles d'un père miséricordieux. + +La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour elle une +source de douces émotions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le +nouvel enfant que Dieu lui accordait. + +Le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ contient à +cet égard, la mention suivante: «Samedy, le 9e jour de décembre 1581, +à trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa +sixiesme fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25e de +febvrier ensuyvant, et nommée _Amélie_ par madame de Mérode, au nom +de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange, +fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par +messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une +rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.» + +A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction +d'apprendre que son cousin le prince de Condé se proposait de venir, +dès que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour +s'y associer aux généreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des +populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la +liberté. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie, +pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser Guillaume +adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes[276]: + +«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous +plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais +principalement de ce qu'il a pleu à Son Alteze[277] vous en escrire et +vous en prier, espérant que par ce moyen vous aurez avec le +contentement de Sa Majesté, plus de facilité à dresser ce qui sera +nécessaire pour une si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en +particulier et à messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer +qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et +auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant, +qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la +bonne volonté que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que +le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reçu +en ces pays la religion, vous convie dadvantage à vouloir prendre +ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers +vous pour vous en rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je +vous eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la +part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores différée pour +quelque temps, d'aultant que je dépêche un courrier vers le roy de +Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy +monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans +vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne +affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir +en vos bonnes grâces, auxquelles je me recommande bien humblement, +priant Dieu vous donner, en bonne santé, heureuse et longue vie. +D'Anvers, le 24e jour de décembre 1581. + +«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript, +à cause que, depuis peu de jours, elle est accouchée de sa sixiesme +fille. + + »Vostre bien humble serviteur et amy, + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + [276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450. + + [277] Le duc d'Anjou. + + +La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à entourer son +père de prévenances délicates, avait tenu à ce que l'aînée de ses +petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage +à la main qu'elle aurait appris à confectionner. Cet ouvrage était +une ceinture, dont l'envoi fut accompagné de quelques lignes de +l'enfant à son grand-père. + +Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte, +s'épanouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut +vivement ému à la réception de ce cadeau, témoignage touchant des +tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et +surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser +à Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]: + +«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le +vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre le lassis, que j'ay +congneu par la ceinture de belle soye violette et bordée d'une +dentelle d'argent, que vous m'avez envoyée; et donnez bien par là à +congnoistre que vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner +de la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le plus grand +contentement que je pourray, avec voz père et mère, jamays recevoir, +comme ce m'en a esté que m'ayez desdié vostre premier ouvraige dudit +lassis. Vous ne l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus +cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma +petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole. +Volontiers j'emploieray ce vostre présent pour me servir de ceinture +sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mandé le desirer, afin que je +me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mémoire; +mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en +remercye, en attendant qu'il se présente quelque commodité plus seure +et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay +affection de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz +estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous +donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et +vertus, avecq sa saincte grâce. + +»De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582. + + »Vostre bien bon grant père, + LOYS DE BOURBON.» + + [278] Archives de M. le duc de La Trémoille. + + +Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir, +à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui venait d'Angleterre avec +le duc d'Anjou. + +Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth +rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, avait +pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui était adressé des +Pays-Bas, pour y être proclamé duc de Brabant; et il s'était embarqué +à Douvres, le 9 février, avec une suite nombreuse de seigneurs +anglais, à la tête desquels figuraient Robert Dudley, comte de +Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au +nombre de ces derniers était Philippe Sidney. + +François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, le 20 février +1582, au duc de Montpensier, son père, rendait compte, en ces termes, +de l'arrivée du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la réception qui +venait de lui être faite[279]: + +«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay averty du +partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce +bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa troupe, à fort bon port, +grâce à Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer, +laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux +jours et deux nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied +en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se trouvèrent, +l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs +autres seigneurs et gentilshommes du païs. Le lendemain s'en alla à +Middelbourg et y feit son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou +cinq jours, s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier, +ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et +receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé hors la porte de +ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, présens avec les +princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et +puis après lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict, +le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et +magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter +particulièrement, tant pour leur singularité, que pour le grand nombre +d'icelles; qui me fera vous supplier très humblement, monseigneur, de +m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous +voir, me faire tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui +ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc., +etc.» + + [279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 90.--Voir, sur ce + même sujet, les détails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t. + VI, p. 172 et suiv.). + +On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte de Bourbon +éprouva à s'entretenir avec son frère, après une longue séparation, et +à lui exprimer combien elle était heureuse du changement qui s'était +opéré dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection +qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait à +rappeler à François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable, +sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes +paroles adressées à ce frère dont les démarches et la correspondance +avaient été pour elle un appui, durant les longues années +d'expectative et de perplexité que, comme fille, elle avait eu à +traverser. + +En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, elle ne +manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait éprouvée en +recevant la lettre que le duc, son grand-père, avait bien voulu lui +adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma à +son oncle, en un langage animé, tout ce que sa mère lui avait révélé +sur ce point. + +Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur, +François de Bourbon le fut également de celui que Guillaume de Nassau +s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle +une douce satisfaction à constater immédiatement la cordialité des +rapports désormais établis entre son frère et son mari. + +Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse de +Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement +accrue; mais des devoirs impérieux retenaient alors au loin cette +soeur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses enfants, si tendrement +attachée. + +A la même époque, le comte de Leicester profita de son séjour à +Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir avec le +prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un +nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, n'avaient été effleurées que +par voie de correspondance. + +En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve +d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, filleule de la reine +d'Angleterre, circonstance que bientôt Charlotte de Bourbon eut +occasion de relever avec une délicatesse toute maternelle, dans sa +correspondance avec Leicester. + +Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adressées à ce +haut personnage peu après qu'il les eut quittés, témoignent de la +consolidation réelle de leurs relations avec lui. + +Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582[280]. + +«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, que vous nous y +avez laissez, et j'espère que les affaires s'y conduiront tellement, +que ce sera au service et contentement de Sa Majesté et de Son Alteze; +à quoy j'acheveray de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le +commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, Monsieur, +que vous serez arrivé en bonne prospérité en Angleterre; ce que je +désire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner à entendre +par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays, +en la bonne grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis bien +aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre +connoissance, que j'avois commencé de sentir par voz lettres, et me +sens tellement vostre obligé, pour l'amitié et honnesteté qu'il vous a +pleu me démontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir +l'occasion de faire chose qui soit agréable pour votre service, et +vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc., +etc. + + »Vostre bien humble serviteur et amy, + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + [280] Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester, + par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867. + + +On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de Leicester en +Angleterre, après une traversée dangereuse, lorsque Charlotte de +Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]: + +«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie obligée à +vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a +tousjours pleu me départir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et +bien de vous veoir je me suis trouvée redevable de nouvelles et très +grandes obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez fait +paraître _à ma petite-fille_ et à moy, dont je ne perdray jamais la +mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fîst la grâce +de me pouvoir emploïer en chose qui vous fûst agréable; vous suppliant +très humblement de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant +les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque bon service. Au +reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy +a pleu, en vous préservant du danger auquel vous avez esté, vous +reconduire auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous a +tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons esté +jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, lesquelles ne +peuvent estre meilleures que je le désire; me recommandant sur ce, +bien humblement, à vostre bonne grâce, et priant Dieu vous donner, +Monsieur, en bien bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9 +de mars 1582. + +»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes très +affectionnées recommandations à monsieur de Sidney vostre cousin[282]. + + »Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service, + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [281] Notice précitée, de M. Sijbrandi. + + [282] Neveu. + + +La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son mari, de ses +enfants, de son frère, et d'amis français, tels que M. et Mme de +Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur à +leur faire sentir toute l'étendue de son affection pour eux, et à +jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalières. Après +les perplexités qui, tant de fois, avaient agité son esprit et son +coeur, elle commençait à goûter un calme auquel elle aspirait depuis +longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de +sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable +attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans ses affections les +plus chères, anéantir le peu de forces physiques qui lui restaient et +mettre prématurément un terme à sa noble existence. + + [283] «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant) + au conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que + les états choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy + nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz + prétexte donc de les obliger, leur déclara qu'il ne vouloit autre + conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point. + Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et + d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis. Néantmoins, en + l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de + tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine + d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine + leur maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens + et vers elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou + non à se servir de ces deux, desquels la probité leur étoit + connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit + familier à eux, surtout si quelqu'un de messieurs des états + estoit présent; mais ne les admettoit aucunement à ses affaires, + leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il + pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de + supporter et dissimuler.» (_Hist. de la vie de messire Philippe + de Mornay._ Leyde, in-4º, 1647, p. 60.) + +La marche de faits profondément douloureux va se précipiter ici avec +une extrême rapidité. + + + + +CHAPITRE XI + + Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de + Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte + de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres + des états généraux aux provinces et aux villes de + l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des + complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la + guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats + des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une + rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants + tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par + Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la + princesse au comte Jean.--Service d'actions de + grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses + obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du + duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion. + + +Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après avoir, le matin, +assisté au prêche, vient, dans la citadelle où il a établi sa demeure, +de retenir à dîner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier +de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres +gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux +de ses neveux, fils du comte Jean. + +Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en public, les +hallebardiers de service dans la salle à manger remarquent, parmi les +spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est +parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui +s'approche indiscrètement de la table: ils le repoussent dans la +direction d'une porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à +l'issue du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa +chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer au +comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un +hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte d'une requête à +présenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitôt il décharge, +à bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle +l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, près de +la mâchoire supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi +d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se sent blessé, +s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au milieu du tumulte +causé par l'attentat commis sur sa personne, s'écrie qu'on doit +s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais déjà le +misérable a succombé sous les coups d'épées et de hallebardes que les +assistants lui ont portés[285]. + + [284] Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à + commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_. + + [285] «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince + d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner. + Les gardes avoient voulu chasser ce misérable de la salle, et il + (le prince) les en avoit tancés, disant que c'étoit quelque + bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre, + et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie à M. de Laval, par + dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y accourus aussitôt, + et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles et toiles + conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange ayant + repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison fût + tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y + avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les + siens, n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde, + pour empêcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart + d'heure, donné un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit + ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de + réserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela fût + arrivé là, on n'eût jamais pu croire que ce n'eût été de son + fait, et premier que la vérité eût été connue, tout eût été en + combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de + de Thou, t. VI, p. 180.) + +Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs français, qui +l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un fidèle serviteur.» Puis, +s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu, +mon Seigneur, de m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me +soumets à sa volonté avec patience, et je vous recommande ma femme et +mes enfants.» + +Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en +proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous +leur poids, s'affaisse, et ne se relève d'un évanouissement, que pour +retomber dans un autre[286]. + + [286] «The perturbation that followed within the prince's house + was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor + princess, overcome with vehement passion, did swoon continually; + the children confounded with tears and cries troubled all the + place, and the rest of the friends and family present were + utterly perplexed.» (Herle to lord Burghley. _Corresp. of + Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re série, + suppl. p. 220.) + +Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes et jettent des +cris de détresse. + +L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence d'esprit +au-dessus de son âge, fait immédiatement explorer, sous ses yeux, le +cadavre et les vêtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard, +des heures, un catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de +lettres, des _agnus Dei_, une médaille à l'effigie du Christ, une +image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces de +peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole. +Ces dernières contiennent des transcriptions de prières et de voeux +adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils +favorisent l'entreprise de l'assassin[287]. + + [287] La publication intitulée _Brief recueil de l'assassinat + commis sur la personne du très illustre prince d'Orange_ (Anvers + 1582) contient le texte de ces prières et de ces voeux, dont + voici le début: «Jesu Christo nuestro señor, y la virgen sancta + Maria, nuestra señora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha + para su sanctissimo servicio!!» Un tel début donne une idée + suffisante de tout ce dont il est suivi. + +De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le +coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols. + +Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette circonstance +capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et +l'agitation qui régnait dans la ville commence à se calmer. On ne +tarde pas à connaître le nom de l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on +réussit à arrêter deux de ses complices, Venero et Timmermann. + +Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours à la +hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à maîtriser, dans une +certaine mesure, ses douloureuses émotions; et, dès qu'elle a recouvré +assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari, +elle s'y établit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient +de ses ferventes prières. + +Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans +l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse de +Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay. + + [288] «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur + du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services + dont elle était capable.» (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p. + 183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principauté + d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-fº, + Amsterdam, 1677, p. 816.) + +Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle qui se passa, +en présence de sa femme et de la princesse, peu après l'attentat +commis par Jauréguy: + +«Il est digne de mémoire, dit-il[289], que monsieur le prince se +croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers, Pierre +Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant plus rien de sa vie, se +dispensa de la défense que les médecins lui avaient faite de parler. +S'enquérant donc quel compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès +commis en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui +disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et, +qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en étoit pas tenu. +Pour les guerres civiles aussi, démenées pour une juste querelle, soit +de la religion, soit de la patrie, y ayant apporté une bonne +conscience, que tout cela étoit couvert de la justice de la cause. +Lors le prince: _A la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la +miséricorde, à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a +point d'autre!_--Ma femme y étoit présente avec madame la princesse +d'Orange, en cette extrémité.» + + [289] Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p. + 183. + +De Mornay dit encore[290]: «Pendant l'incertitude de cette blessure, +n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce peuple. Cette +grande place entre la ville et la citadelle, dès le point du jour, +étoit pleine de personnes de tout sexe, âge et condition, qui se +venoient enquérir de son état; vraye récompense de ce qu'il avoit +travaillé pour ce peuple.» + + [290] Mornay, _loc. cit._ + +Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat, s'étaient +empressés d'en informer par écrit les magistrats de Bruges, leur +adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les informations +suivantes[291]: + +«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez +desireux de connaître comment les choses se sont passées ici, depuis +la nouvelle que vous avez reçue hier de la tentative d'assassinat sur +la personne de Son Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu +nous dispenser de vous mander par la présente que quelques complices +de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que la situation de Son +Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu en soit loué, pas empirée. +D'après l'opinion et le jugement des médecins et des chirurgiens, la +blessure n'est pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une +fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant +été tué sur la place, on transporta immédiatement son cadavre sur un +échafaud, devant l'hôtel de ville, où on le reconnut comme étant celui +de Jean Jauréguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand +espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier, +pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les domestiques +qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre qui a avoué avoir +entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir +administré la communion, après qu'il l'eut absous du crime qu'il se +proposoit de commettre. De plus, il a encore avoué que, pendant la +semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des prières pour +la réussite du projet. Et afin de donner à l'assassin plus de force +pour accomplir son crime, ce prêtre lui avait attaché au cou un _agnus +Dei_ et un petit cierge béni, sous lequel était lié un billet +renfermant divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés +sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou du moins comme +paraissant ne pas avoir ignoré le complot, un autre caissier +appartenant à la même maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et +son domestique. Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement, +il est à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables. +Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont +été désignés pour assister, conjointement avec le magistrat de cette +ville, à l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de +vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons +penser de cette conspiration.» + + [291] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, + 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand, + 1850, t. II, p. 336.--Des lettres semblables à celle qui est ici + reproduite, furent adressées aux provinces et aux villes de + l'Union. + +L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et +Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et exécutés le +lendemain. + +Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours généreux à l'égard +de ses ennemis, avait écrit à Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: «J'ay +entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant +complices de celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne +très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et s'ils ont +peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir +tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent +faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mérité, +d'une courte mort.» + + [292] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p. + 80. + +Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant +des médecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince +quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de sérieuses +inquiétudes: «Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et +le jugement bien certains; et luy estant défendu de parler beaucoup, +il escrivoit ferme et bien courant[293].» + + [293] _Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de + très illustre prince, monseigneur le prince d'Orange_, par Jean + Jauréguy, Espaignol, à Anvers, br. in-4º, 1582, imp. de Ch. + Plantin. + +Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la guérison du +prince, avaient été dites dans toutes les églises d'Anvers, en +présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient joints les membres des +états généraux. + +«Icy, écrivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple +d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce détestable coup, toute +la ville print le sac et la cendre, humiliée devant Dieu en jeunes, en +prières, en oraisons. Les églises françoises et flamandes retentirent +en pleurs et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition +et de repentance y furent répandues abondamment, et cette action fut +célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence et l'attention y +furent si grandes, que, dès le matin jusqu'au soir, on demeura dans +les églises.» + + [294] Lapize, _Hist. des princes et de la principauté d'Orange_, + La Haye, 1639, in-fº p. 524. + +Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet élan +de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle +gravité! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique élan +n'inspira-t-il pas au noble coeur de Charlotte de Bourbon! + +Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari. + +Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, il +adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des +lettres, dont on rencontre un spécimen dans celle que reçurent de lui, +vers cette époque, les représentants de la ville d'Ypres; elle +portait[295]: + +«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons +nullement que vous n'ayez été informez du malheur qui nous est arrivé, +dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez été +vivement peinés. Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est +juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu +nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous +espérons cependant qu'il nous sauvera. Sa colère contre nos ennemis +s'étant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-être +daignera-t-il manifester d'une manière éclatante sa miséricorde pour +son peuple. Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la +blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens peuvent +émettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de guérir et +de revenir à la santé, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de +blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous espérons pouvoir, de +nouveau et dans peu de temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos +services, pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous +sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un prince aussi +brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volonté de +Dieu (car nous sommes soumis à tous les accidents et à tous les maux +qui affligent l'humanité), nous devions quitter ce monde, nous vous +prions de conserver toujours à Son Altesse vostre respect et vostre +obéissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en +garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront certainement +pas de mettre tout en oeuvre pour accomplir sur vous leurs perfides +desseins. A cette fin, nous vous avons conseillé maintes fois de +prendre de bonnes mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux +villes vos voisines et en les exhortant à la persévérance. + +»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous +recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23e jour de mars 1582. + +»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de ce mois, nous +ne voulons pas manquer de vous informer également, qu'avec l'aide de +Dieu, nous éprouvons, de jour en jour, de l'amélioration.» + + [295] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, + 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand, + 1850, t. II, p. 347. + +Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel se +déclara une hémorragie que, pendant quelque temps, on ne put réussir à +arrêter. + +A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon éprouva +l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut +degré, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par +la souffrance. Frappée au coeur, elle suppliait Dieu de la soutenir, +au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son +ministère de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout +qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la +gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine. + +Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à tout +sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari fussent +épargnés. + +Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée. + +De Thou prétend[296] que tous les remèdes ordinaires ayant été +inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti, médecin du +duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de +faire succéder continuellement diverses personnes, les unes aux +autres, pour la fermer, de cette manière; qu'on eut recours au procédé +qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma. + + [296] _Hist. univ._, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne + concordant pas tout à fait avec le récit de de Thou, celui de P. + G. Hoofts, _Nederlandsche historien_, Amsterdam, 1677, in-fº, p. + 816. + +Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et était dès +lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité des soins qui +lui étaient donnés, fournit sur le point dont il s'agit un +renseignement à la précision duquel il y a lieu de s'attacher +exclusivement[297]. + + [297] Note de Mornay sur l'_Hist._ de de Thou, t. VI, p. 182. + +«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de si près, +avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en le perçant, et par +conséquent étanché le sang, jusques à ce que l'escarre tomba! Mais ce +ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien +qu'on y tînt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement +qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq +livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé une _tente_ en +la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient, +et ayant en vain tâché de la retirer, au bout de quelques jours, +nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au +bout, qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se trouva +vray.» + +Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu, _les quatre +membres du pays et comté de Flandre_ donnèrent charge au grand bailli +de Gand et à un magistrat d'Ypres de se rendre auprès du prince +d'Orange. L'instruction dont ils étaient munis portait[298], entre +autres choses: «Lesdits sieurs visiteront, de la part _des quatre +membres_, Son Excellence. Ils représenteront devant luy, sy sa +disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le +grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui tiendront les +propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec présentation +de tout service et témoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir +accès à Son Excellence, représenteront tout le mesme _à madame la +princesse_, en tels termes qu'ils sçauront appartenir.» + + [298] «Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand + bailly et superintendant de la ville de Gand, et le Sr de + Winterhove, adv. de la ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de + la part des quatre membres du pays et comté de Flandres.» (_Doc. + hist. inédits concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_, + par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p. + 358.) + +A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude des +populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes démarches +analogues à celle que les délégués _des quatre membres de Flandre_ +furent ainsi chargés d'accomplir; démarches éminemment significatives, +qui touchèrent extrêmement le prince et la princesse. + +L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages +révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du parti +espagnol. + +Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, osait écrire à +Philippe II, le 24 mars[299]: «Le coeur me crevoit de voir que tant de +méchancetés et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion +et de Votre Majesté tardassent si longtemps à recevoir le salaire +convenable, et qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin +nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectuât, +quand le moment a paru en être venu, en ôtant du monde un homme si +pernicieux et méchant, et en délivrant ces pauvres pays d'une peste et +d'un poison tel que lui.» + + [299] Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap. + Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 77. + +Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse d'Orange que +son émule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine +l'avait été naguère envers la pieuse et héroïque princesse de +Condé[300], le cardinal Granvelle, instigateur, à la cour de Philippe +II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se déshonorait en écrivant +à tel ou tel de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde, +que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une poyne +extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors son beau visaige, +pour donner contentement à sa nonnain apostate[301].»--«Il fust esté +bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement, +car je m'asseure qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde, +d'accommoder ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx[302]...--On +assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleurésie: il seroit +bien les avoir enterrés ensemble tous deux[303].» + + [300] Voir ce que contient, sur ce point, notre publication + intitulée: _Éléonore de Roye, princesse de Condé_, 1 vol, in-8º, + Paris, 1876, p. 91, 92. + + [301] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII. + + [302] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p. + 98. + + [303] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p. + 104. + +Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur poids sur la +mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à ces belles paroles du +psalmiste[304]: «Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur!!» + + [304] Ps. CIX, 28. + +Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la redoutable +hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'état de +son mari à Jean de Nassau, dans une lettre qui, très probablement est +la dernière de celles qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors +s'attache un intérêt particulier. Elle lui disait[305]: + +«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire vous trouver, +je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos +bonnes grâces, et vous assurer que je n'ay laissé d'avoir tousjours +fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma soeur, +encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes +lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour +ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point +de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous +advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté, +quelque temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur le +prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels +changemens et dangers, à cause d'une veine blessée, que, selon le +jugement humain, il estoit tenu plus près de la mort que de la vie. +_Mais Dieu, par sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque +nous estions au bout de nostre espérance_, aïant cessé le sang depuis +quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est tousjours portée de +mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une _tente_ +qui y avoit été cachée depuis ledit jour qu'il saignoit pour la +dernière fois; et se guérit, à ceste heure, la playe si naturellement, +que nous ne doutons point de sa convalescence, _moiennant la grâce de +Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon coeur nous vouloir +continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets_, +et qu'il vous donne, monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse +et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre +bonne grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582. + +»Vostre bien humble et obéissante soeur, à vous faire service. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + [305] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p. + 86. + + +_La grâce de Dieu_, en réponse aux ferventes supplications de la +princesse, _continuait_ si manifestement _à faire sentir ses effets_, +que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé[306]: «Je vous remercie +humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma +blessure, et comme je suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la +guérison que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay +bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que, comme tous +les médecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en +moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais +moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle +j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous +plaira me commander.» + + [306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, fº 725. + +A peu de jours de là, la guérison étant complète, les états généraux, +en corps, allèrent offrir au prince leurs félicitations. + +Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les églises de toutes les +villes des services d'actions de grâces. + +Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le 2 mai, «au +milieu d'une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont +plusieurs pleuroient de joie, qu'à peine, à un certain moment, +pouvait-on pénétrer dans l'église, ou en sortir[307]». + + [307] Bor, t. II, p. 316. + +Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde; quelle +n'était pas, en même temps, celle de sa pieuse et fidèle compagne! +Elle voyait comblé le plus cher de ses voeux, par le rétablissement de +son mari; et, heureuse d'avoir pu accomplir, dans sa plénitude, +vis-à-vis de lui, une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière +soumission l'austère dispensation sous laquelle désormais elle devait +s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre +avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques, et un mal +irrémédiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de +la vie: elle allait mourir, et le savait. + +Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre, allait la +séparer de tous ceux qu'elle chérissait; et ce fut, en priant pour +eux, en les bénissant, que, confiante en un revoir éternel, elle +exhala son dernier soupir. + +Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, que celui où +elle remit, en paix, son âme entre les mains de Dieu! Que de larmes, +mais aussi quelle puissance de relèvement et d'espérance dans ces +admirables paroles: «Toute mort des biens-aimés de l'Éternel est +précieuse devant ses yeux[308].»--«Bienheureux sont dès à présent ceux +qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs +oeuvres les suivent[309].» + + [308] Ps. CXVI, 15. + + [309] Apocal. XIV, 13. + +L'histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la maladie à +laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit +avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui +l'assista, à l'heure suprême[310] ni sur les recommandations qu'elle +put faire entendre, dans l'intérêt de ceux qu'elle aimait. L'intuition +de quiconque peut aujourd'hui se faire une juste idée du caractère et +des généreux sentiments de cette femme éminente suppléera aisément ici +au silence de l'histoire. + + [310] «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des + sang-melleures qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, à + tout moment d'espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut + fort chrétiennement, et l'assista ma femme, jusques à la mort.» + (Note de Mornay sur l'_Hist. univ._, de de Thou, t. VI, p. 182.) + +Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela à +lui sa fidèle servante[311]. + + [311] Le même jour, les états généraux prirent la résolution + suivante: «Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse + d'Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour + s'associer au deuil du prince, des membres de l'Assemblée se + transporteront vers Son Excellence, après midy.» (Archives + générales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des + Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.) + +Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers avec une +solennité exceptionnelle[312]. + + [312] Bor, t. II, p. 316.--Meteren, _Hist. des Pays-Bas_, tr. fr. + La Haye, 1618, in-fº p. 215.--_Antverpin Christo nascens et + crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760: + «Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis maï, solenni pompa, in + cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus, + statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis, + etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane + restitutus.» + +«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable de recevoir +quelque allégement, ce fut qu'on la voyoit comme partagée par un grand +nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit +tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de +cette superbe ville y rendoient des preuves sincères d'une véritable +douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur et de pompe pour un +appareil funèbre y fut contribué; et le corps où une si belle âme +avoit habité fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule +indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle _la grande +église_, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en la +chapelle de la Circoncision[313].» + + [313] _Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau_, Leyden, + 1625, p. 18.--Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la + sépulture de Charlotte de Bourbon dans la _grande église_ + d'Anvers, en d'autres termes, dans la cathédrale. Aucune mention + n'en est même faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier + (Anvers, 1856, gr. in-4º) est intitulé: «Inscriptions funéraires + et monumentales de la province d'Anvers.»--Arrondissement + d'Anvers.--Église cathédrale.»--Voir les explications dans + lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur de + l'ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad + annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc., + auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.» + +La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui, +au sein des Pays-Bas, de même qu'en France et ailleurs, l'aimaient et +l'honoraient. + +La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait pas été +constamment, pour lui, son incomparable compagne? + +«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé[314], encore que j'aie senti +de plus près la perte que j'ai faite de ma femme, pour plusieurs +raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens +de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amytié et affection +qu'elle a portée à tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous, +monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente +et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la +chrestienté. J'espère que vous ne lairrez, pour cette affliction qu'il +a plû à Dieu m'envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits +enfans, la mesme bonne volonté qu'il vous a pleu nous porter par +cy-devant.» + + [314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. + 29, fº 727). + +Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur, étaient +bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour sa part, et la +lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu'il éprouvait +pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments +élevés de la fille qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin +gagné son coeur. + +Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau[315], le duc de +Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]: + +«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour +la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mère, que +j'eusse bien désiré qu'il eut pleu à Dieu vous conserver plus +longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles, +comme j'ay entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement, +qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont +elle estoit douée, obéissant bien à vostre père, je ne vous oublieray +jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma +petite-fille, de vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver +en la sienne. + + »De Champigny, ce 16e jour de juing 1582. + + »Vostre bien bon grand-père, + + »Loys de Bourbon[317]» + + [315] «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc + de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (_J. de P. de + L'Estoile_, nouvelle édit., t. II, p. 69).--De L'Estoile dit + encore dans son journal (t. II. p. 69).--«En ce moys de may 1582 + mourut, à Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour + ses vertus et, entre autres, pour la charité miséricordieuse + qu'elle exerçoit à l'endroit de toutes sortes de personnes + affligées et oppressées.» + + [316] Archives de M. le duc de La Trémoille. + + [317] Une lettre, qu'à la même époque, Louise-Julienne de Nassau + reçut de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma + fille, je n'ay peu qu'avec beaucoup de regret entendre les + nouvelles du désceds de feu madame la princesse, vostre mère, + tant pour la grande perte que je sçay que vous et mes + petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l'amytié + que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter; vous + suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je prendray + bien grand plaisir de m'emploïer pour vous servir toutes, en ce + que j'en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes + grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours + de pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre, + je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne + santé, longue et heureuse vye.--De Champigny, ce 9e jour de juin + 1582.--Vostre plus affectionnée grand-mère, Caterine de + Lorraine.» (Archives de M. le duc de La Trémoille.) + + +Arrêtons-nous à ces touchants hommages, rendus par un mari et par un +père à la jeune princesse dont nous avons tenté de retracer la vie. + +Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un devoir à remplir, +qu'un respectueux besoin de coeur à satisfaire, en saluant ainsi, à +trois siècles de distance, la pure et radieuse image de celle qui, +tout en s'identifiant avec une seconde patrie, n'oublia jamais sa +patrie d'origine, cette France, au sein de laquelle s'était écoulée la +majeure partie de son existence, et qui doit s'honorer de la compter +au nombre de ses enfants. + +Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une conviction +qui déborde, en quelque sorte du cadre étroit de cette simple esquisse +biographique. + +S'il est bon, sans doute, de chercher parfois à planer sur les hautes +cimes de l'histoire et d'étendre de là ses regards jusqu'à de +lointains horizons, il est surtout bon de se limiter à la +contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement accessibles. +En d'autres termes, il est au point de vue moral et intellectuel, +pratiquement salutaire de s'attacher, dans la vaste généralité des +milieux historiques, à l'étude intime des grandes individualités, et +d'entretenir avec elles un commerce dont la familiarité sympathique ne +fait qu'accroître le respect et l'admiration qu'elles commandent. + +Cette vérité, toute d'expérience, s'applique, nous sommes heureux de +le constater, aussi bien à telles individualités contemporaines, qu'à +telles autres des siècles passés; car ceux-ci n'ont pas, eux seuls, +l'apanage des natures d'élite. + +Or, de cette importante vérité, tirons une conclusion bienfaisante: + +Aimons, honorons, dans le présent, ainsi que dans le passé, la +grandeur morale, partout où il nous est donné d'en saisir l'aspect; et +sachons, nous hommes surtout, proclamer avec gratitude, comme fils, +comme frères, comme maris, comme pères, que jamais, soit au sein de la +société, soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons +rencontré cette sainte grandeur plus féconde et plus touchante, que +dans un coeur de femme, vivifié par la foi chrétienne, s'épanouissant +dans l'inaltérable sphère du dévouement et de la bonté; puis, +demeurons inébranlables dans la consolante conviction que ce noble +coeur, lorsqu'il a cessé de battre, sur cette terre, laisse après lui, +en s'élevant à la vie supérieure de l'Éternité, une trace lumineuse +qui nous montre le chemin du ciel!! + + + + +APPENDICE + + +I + + «L'esprit de Mme Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier, + à la Royne, mère du roy.» + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, fos 94 à 97.) + + «.... Que Vostre Majesté du service s'enqueste + Et de l'honneur de Dieu qui n'est point adoré, + Où le peuple ignorant adresse sa requeste. + Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste, + Qu'il a monstré en quoy il veut estre honoré, + En quoy il est seroy, en quoy deshonoré, + Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste. + S'il a sa volonté laissée par escrit, + Le temps ne sçauroit rien contre elle avoir prescrit + Qu'en son premier estat et force il ne remette. + A jamais durera l'éternelle bonté; + L'usaige n'obtiendra contre sa volonté, + Et de le soustenir qui vouldra s'entremette. + .......................................... + Gardez-vous de penser comme Hérode, le sire + Et roy du peuple juif, que, le règne advenant + De Jésus-Christ, tous roys et règnes maintenant + Viennent de vostre filz la puissance destruire. + Ceste erreur feit jadis les innocens occire + A Hérode, et pourrait vous nuyre maintenant, + Si vous n'allez tousjours ce propos retenant + Que Dieu fait et maintient tout règne et tout empire. + C'est le roy souverain de tout le genre humain + Qui a mis la couronne et le sceptre en la main + De Charles, vostre filz qui domine la France. + Si Dieu veut que son peuple entende à le servir, + Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir + Blasphémeroit le nom du Seigneur à outrance. + Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorité donne, + Pays, peuples, subjects et dominations, + Princes, roys, empereurs, sur toutes nations, + N'a garde de ravir la puissance à personne; + Et qui de tel meffait Sa Magesté soupçonne, + Juge de l'Éternel selon ses passions, + De qui les voyes sont grâces, compassions, + Bénignité, pitié, mercy, volonté bonne, + Voire à ceux qui ont coeur de se renger soubz luy + Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy + Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire, + Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez, + Comme gresse seront tout soudain escoulez. + Si Sa Magesté vient les reprendre en son ire. + ............................................. + La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontrée, + Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer, + Dont chacun me souloit heureuse renommer + Faisoit parler de moy en plus d'une contrée; + Mais ces records au ciel vous donneront entrée + S'il vous plaist si avant au coeur les imprimer, + Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer, + Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montrée. + + +II + + Lettre du duc de Montpensier à l'électeur palatin, 28 mars 1572. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, fos 65, 66.) + +«Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est +matière de grande consolation aux pères et mères, aussi puis-je porter +bon tesmoignage que leur désobéissance tient le lieu du plus extrême +desplaisir qui sçauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour +ce que, m'estant proposé beaucoup de contentement de leur saincte et +chrestienne nourriture, de celle qui s'est retirée en vostre maison, +il faut, à mon grand regret, que j'en ressente à présent tout le +crève-coeur qui se pourroit dire; car, _l'ayant aimée, secourue et +assistée en toutes ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un +très bon et très affectionné père_[318], elle s'est néanmoins tant +eslongnée du sien, que, sans avoir esgard à sa qualité et profession +et à ceux à qui elle avoit l'honneur d'appartenir, elle s'est absentée +de ce royaume pour chercher ung lieu où elle se peust faussement +douloir _de ce dont elle ne s'est jamais plaincte pendant qu'elle a +esté pardeçà_[319]. Aussi, monsieur mon cousin, ne suis-je pas si +cruel envers mon propre sang, _quand elle m'eust fait entendre, ou par +elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle avoit de continuer +ses jours dans un monastère_[320], que je ne n'eusse moy-mesme cherché +moïens honestes pour l'en retirer, et avec le moins de scandale qu'il +eust esté possible, la mettre en ung estat plus conforme à ses +affections. + +»Mais qui eust jugé, après avoir demeuré en son abbaye, portant +qualité et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans, +donné l'habit et fait faire profession à plusieurs ses religieuses, +et, en ma présence et hors d'icelle, satisfait ordinairement à tous +les aultres actes et exercices de piété convenables à ceste charge, +qu'elle en eust desdaigné l'estat? + +»Aussi, suis-je certain que le désir d'avancer l'honneur de Dieu, +ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17e jour de ce présent moys, +_ne l'a point tant sollicitée en ce faict, comme la menée d'aucuns, +avec une liberté qui ne sent aultre chose de sainteté que le monde et +la chair_[321]; _ce qu'elle a fait aisément paroistre, ne s'estant +accompaignée, en ce voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et +mauvais garnemens, congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu +habitude d'aussi scandaleuse vie qu'il s'en feust peu choisir_[322]; +ce que néanmoins je ne trouve pas par trop estrange, parce qu'il +estoit bien raisonnable d'exécuter la conduite d'une telle et si +malheureuse entreprise par personnaiges de sac et de corde comme +ceux-là, et ce qui ne valoit rien de soy feust manyé par le conseil et +industrie de gens de cette qualité. + +»Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que +vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la +bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant à la gloire de +Dieu, que à me rendre tout debvoir d'obéissance et service; car je +n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advancée pour faulcer _un +serment et voeu qui luy a volontairement et franchement esté +rendu_[323], ne que les prédécesseurs roys, roynes, princes et +princesses de ceste couronne ayent acquis le nom de très chrestiens +par une voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la +première de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion +de ses prédécesseurs, a trouvé bon de porter l'habit de religieuse par +l'espace de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du +tiltre et proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout +soudain, sans en communiquer à père, frère, soeur, ne parente, +habandonner le tout, voire son roy et son pays, pour en aller chercher +en Allemagne[324]. + +»Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict +qu'elle s'efforce de vous donner _d'avoir esté forcée en sa +profession, qu'elle a esté faicte hors ma présence et en l'absence +semblablement de la feue duchesse de Montpensier, ma femme_[325], que +Dieu absolve, voire sans que nous fûssions plus près d'elle que de +quatrevingts lieues, ne que autres y assistassent pour nous et de +nostre part, que monseigneur Ruzé, à présent évesque d'Angiers, et +pour lors précepteur de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour +faire paroistre, joinct l'approbation qu'elle en a faict par le long +temps qu'elle a depuis demeuré en ladite abbaye, _sans s'en estre +plainte ny à moy, ni à aucun de ses supérieurs, que ceste présupposée +force qu'elle porte dedans la bouche n'est que un masque dont elle +cuyde couvrir sa témérité_[326]. + +»Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrétion de mettre en jeu +l'obéissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule +folye en est si eslonguée, qu'elle donnera matière à tout le monde de +croire que, de sa vie, elle n'en eût déjà la volonté. Aussy la +sainteté dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la +désobéissance et rebellion; et ont ordinairement ceux de son party +commencé leur renouvellement de vie par tels fruits et actions[327]. + +»Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la +parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous luy +faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obéissance +servir de retraite aux enfans fugitifs de la présence de leurs pères, +et particulièrement d'elle, _qui ne sçauroit remarquer une seule +rudesse que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent +bien en son âme, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay +oublié office de paternité, amitié, privauté et services dont je n'aye +usé en son endroit_[328]. + +»Et tant s'en fault que j'aye le coeur si cruel que d'y avoir failly, +que mesme, à cette heure, et après la lourde faute qu'elle a commise, +je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire +revenir pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je sçavois +que Dieu luy feit la grâce _de vouloir suyvre ce conseil_[329]. Pour +le moins ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois à +beaucoup d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous +veulx remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me +demanderiez en pareille fortune, comme chose très raisonnable, que +nous fassions à aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous +fust faite. + +»Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire +entendre aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont +fait aller pardelà, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et +n'en peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous +promettez. Si, contre leur naturelle piété et bonté, ilz n'ont, depuis +que les ay veuz, apprins à favoriser le vice pour la vertu, et se +contenter de ce qui doit apporter mescontentement et horreur à toute +âme bien naye qui cognoit et réclâme notre Dieu; voilà pourquoy il ne +fault point mettre en avant, _au moins en la faveur de ceste mal +advisée, combien peut la force de conscience_[330]; car j'ose dire, et +me pardonnera la majesté de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a +province en l'Europe où elle soit tenue plus libre à toutes sortes de +gens _qu'elle est en ceste-cy, ne où ce que nous ressentons de la +religion dedans nos âmes soit moins recherché ou empesché_[331]. + +»Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en +pourront avoir les étrangers, nos voisins; mais je sçay bien que telz +importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et +permettre diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux +où ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient +souffrir aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui +ont tousjours par cy-devant esté inférieurs à ceste couronne, obéy et +receu les lois de ceux qui l'ont portée, sont montez en telle +arrogance, que de vouloir forcer la bonté de nostre prince en cecy et +luy faire accorder ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez +qu'ils blasment et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la +religion que mes prédécesseurs ont entretenue et continuée depuis le +temps que Dieu leur a fait la grâce de leur avoir donné cognoissance +de son saint nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis résolu +par sa bonté d'y continuer et user mes jours, portant en ma conscience +un très certain tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par +son fils Jésus-Christ, et qui aiant été baillée à son église, est +parvenue jusques à nous, sans avoir este réprouvée ne condamnée par +aucuns conciles généraux, ne peut estre atteinte par les hérésies qui +l'ont traversée et assaillie continuellement; cela m'apporte une +indicible consolation et me tient si ferme en ma créance, _que je ne +recognoistray jamais ceux-là pour mes enfans, qui s'en seront désunitz +et retranchez_[332]. + +»Aussy ay-je tousjours désiré leur estre autant père et exemplaire de +religion, comme j'ay esté, prenant soin de ce qui a regardé leur vie +et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommodé +celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne +aultre, _pour demander aucune chose en ma succession_[333], de +laquelle je trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat, +premier qu'elle fûst advenue; car, comme elle sçait, sa défunte mère +luy a delaissé si peu de moïens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part +pour rendre la moitié _de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont +elle est partie_[334]. D'ailleurs elle y a renoncé au profit de son +frère, auquel par conséquent elle se debvroit adresser, si elle y +pouvoit ou y debvoit estre restituée, ayant, quant à moy, très bonne +espérance de donner tel ordre à mes affaires, qu'elle, ne aultre de +semblable religion, ne se vantera jamais d'avoir esté récompensée de +sa désobéissance, sur les biens qui resteront après ma mort, ou de +recueillir profit sur mon bon mesnage, du travail, peine et desplaisir +qu'elle donne à ma vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez, +qui en cecy doibvent estre aultant justement offensées, comme le +scandale en est publicq et dommageable, vouldront tant réputer avec +mes longs, fidèles et loïaux services, qu'ilz ne feront jamais édictz, +qui me frustent de mes intentions, ne qui astreignent mes héritiers à +chose si injuste et déraisonnable. + +»Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en +user aultrement, et que, mettant la main à vostre conscience, vous +confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine, +vostre fille, avoit de semblable façon contrevenu à voz volontez. Je +supplie Dieu, de tout mon coeur, dresser et réformer si bien celles de +la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement +en son debvoir; à quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main et +m'osterez toute juste occasion _de me douloir qu'elle ayt trouvé avec +vous support en sa folye_[335], qui est et se trouvera telle par tous +les princes et potentats de l'Europe, qui en considéreront +l'importance, qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy +donner retraite en leur pays; et me tenant certain que vous vous y +comporterez en parent et amy, je vais achever cette longue et +ennuieuse lettre par mes humbles recommandations à vos bonnes grâces, +et en priant Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et +contentement que vous desirez. + +»Votre humble et obéissant cousin, + + »LOYS DE BOURBON. + +»A Aigueperse, ce XXVIIIe jour de mars 1572.» + + [318] Était-ce aimer en père, que tyranniser la conscience de + Charlotte? + + [319] Assertion formellement démentie par les doléances et les + supplications réitérées de Charlotte. + + [320] C'est précisément ce que, maintes fois, Charlotte fit + entendre. + + [321] Outrage révoltant, qui jamais n'eût dû sortir de la bouche + d'un père. + + [322] Nouvel outrage et allégation d'un fait faux; car Charlotte, + d'accord avec sa soeur la duchesse de Bouillon, et avec la reine + de Navarre, favorables à sa sortie de Jouarre, et en ayant + prudemment assuré les suites immédiates, avait été accompagnée + jusqu'à Heydelberg par un homme honorable, François Daverly, + seigneur de Minay, dont l'électeur palatin, Frédéric III, + apprécia si bien le caractère et la rectitude de procédés que, + plus tard, il se fit représenter par lui dans une imposante + solennité qui concernait personnellement la jeune princesse; + solennité dont il sera parlé plus tard. + + [323] Le duc se laisse entraîner ici à une imposture; car c'était + par son ordre même et par celui de la duchesse qu'un simulacre de + serment et de voeu avait été extorqué à leur fille le 17 mars + 1559. + + [324] Il y a là une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant + la loyauté dont la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon + portèrent toujours l'empreinte. + + [325] Qu'importait l'absence du père et de la mère, lorsque la + profession eut lieu? Tous deux n'en avaient pas moins été les + instigateurs de la violence qui imposa cette profession à + Charlotte de Bourbon. + + [326] Les répugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent + surabondamment qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle + obéissait à la voix de sa conscience, ni approbation de la + violence qu'elle subissait. + + [327] Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter + réellement et échapper à l'accusation de désobéissance et de + rébellion qu'en se pliant à l'injonction d'avoir la même religion + que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des + bas-fonds de la servilité religieuse. + + [328] Quelle absurde insistance que celle du duc à se faire + passer pour un excellent père, quand il n'avait été jusque-là + pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais père! + + [329] Les beaux sentiments dans l'étalage desquels se complaît + ici le duc, avec plus d'affectation que de sincérité, n'étaient + en réalité que des effusions de paroles frappées de stérilité par + son altière intolérance. Il exigeait, en effet, que pour réussir + à se concilier les bonnes grâces paternelles, Charlotte de + Bourbon commençât par abdiquer, en matière religieuse, ses + convictions personnelles. + + [330] Nouvel outrage à la conscience de Charlotte de Bourbon. + + [331] Le duc tombe ici dans d'absurdes déclamations, en + contradiction manifeste avec l'ensemble des faits attestés par + l'histoire. + + [332] Cette déclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un + père dénaturé; et celui qui ose la faire ose aussi se dire un + homme religieux! Il est difficile d'insulter plus arrogamment à + la sainteté de Dieu et à celle de ses commandements. + + [333] Ici le duc déraisonne en s'étendant sur un sujet tel que + celui de sa succession, dont l'électeur palatin ne lui avait pas + dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, _ab irato_, contre sa + fille Charlotte une menace d'exhérédation. + + [334] Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de + détournements commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela + sans qu'un fait quelconque soit allégué à l'appui de + l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de + caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires + calomniateurs.--De son côté, dom Toussaint Duplessis (_Histoire + de l'église de Meaux_, t. Ier, p. 374) dit: «Qu'il est sûr que + Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie, ne + se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme + d'argent aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette + odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il + prétend qu'en échangeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre + contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon + aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle + se serait appropriée; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins + réduit à l'impossibilité de démontrer le fait même du prétendu + détournement. Son assertion sur ce point demeure donc à l'état de + véritable calomnie.--Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain + sérieux, M. Thiercelin (_Histoire du monastère de Jouarre_, + publiée en 1861, p. 66, 67), se soit laissé entraîner à croire + sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de près + il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation + formulée par cet annaliste, en l'absence de tout élément de + preuve. + + [335] L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un + méfait par le duc; car n'est-ce pas un véritable méfait que + d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon, à cette folle, à + cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants + de l'Europe auraient refusé d'accueillir? + + +III + +_Petrus Forestus_, médecin distingué, qui, maintes fois, fut appelé à +soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rédigé un récit fort +circonstancié de celle dont il fut atteint, lors du siège de Leyde, et +un exposé précis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur +d'amener son rétablissement. Ce récit et cet exposé, que contient la +collection des oeuvres de l'habile médecin (_Petri Foresti opera +omnia, F. r. c. f._, 1660, _in-fº_) ont été reproduits par M. _Fruin_, +dans la très intéressante notice biographique sur _P. Forestus_ qu'il +a publiée en 1886. (Voy. _Bijdragen voor Vaderlansche Geschiedenis en +Oudheid-Kunde Verzameld en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff +en P. Nijhoff thans door Dr R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.--Derde +Reeks. Derde Deel, eerste stuk.--'s Gravenhage, Martinus Nijhoff, +1886._) + +Parlant à Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir +eues avec le prince, son père, _P. Forestus_ disait: + +«Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum. +Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego +illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro +transferam. Ut enim nominis gentilitii et bonorum hoereditas exstat, +ita et amoris successionem esse oportere veteres censuerunt. +Valetudinem suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit. +Roterodami enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me +Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam, indolem +morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem, dixit amicis: +Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque potestatem probe +perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam me illi totum +nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei enim auxilio (in quem +sanationis laudem libenter transcribo) restitui optimum principem +reipublicæ, tibi ac fratribus optatissimum parentem.» + +Voici maintenant en quels termes s'exprimait _Forestus_ sur la maladie +du prince et sur le traitement suivi: + +«Illustrissimus princeps Auraicus, cùm per totam hyemem quartam +laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque +continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis +strenuissimi mortem, moerore quoque afflictus, deinde etiam haud +exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidanæ, quo +tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in +principio mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem +biliosam, eamque valde malignam incidit. Quæ quidem febris cùm +quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse +existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cùm venæ +sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam et curis +continuo extenuato, ac idem pilulas ex aloë et agarico deglutisset, et +præterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus +obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis magisque +increscente. Quæ adeo Excellentiam suam affligere coepit, ut a +continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente, +altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod sumeret, cùm +maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita ut hoec febris +ex genere febrium subintrantium biliosarum esset. Cùm jam quasi pro +deplorato haberetur, tandem per æconomum ejusdem, ex Philippi +Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam accitus fui. Ubi +vero illum graviter decumbentem vidissem, et præter febrem malignam +etiam symptomata gravissima conspexissem, nempe fluxum ventris +biliosum vires dejicientem et calorem febrilem excedentem, et sitim +intolerabilem, adeo ut vires ita collapsæ essent ut ex lecto vix +amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur. Evenit enim, cùm in +sede paulisper collocatus esset, ac magister supplicum libellorum +camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque tempore reservatis, +subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi graviorem incidit, +ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum putarent; sed +frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in eadem instinctis, +et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum collocatus, +melius respirare coepit. Cæterum, cùm victus rationem observarem, qua +Excellentia sua uteretur, intellexi quod hæc ipsa magis morbum +auxerat, nam alimenta quædam calida eidem concessa erant, similiter et +quædam exiccantia: bibebat enim vinum rubrum, in febre biliosa, a qua +urina valde quoque tincta erat et inflammata, quæ mihi spectanda +offerebatur. Hæc, cùm diligent examine advertissem, inprimis victum +omnino immutandum esse suasi, et ut præcipue a vino gallico, quo solo +perperam utebatur abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me +conversus, inquiens: Quid aliud, quæso, biberem, cùm fluxum alvi +vehementiorem habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia +sua febrem acutissimam satisque malignam, quæ vini potione ita +augebitur, quæ licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem +transibit, calore ob vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei +bibendam consului vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et +ita ratione inductus, aquam cinnamomi elegit: et cùm eam ultra octo +dies bibisset, statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor +febrilis ex parte coepit mitigari, quamvis febris eumdem minime +reliquerit, ut una febris alteram subintraret, antequam præcedentis +febris perfecte fieret declinatio: in quibus febribus subintrantibus, +licet sub declinationem postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et +cùm cibum sumeret, vel potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum +est, febris eumdem apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum +levi refrigeratione digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica +invadere solet, quam etiam timebam, in homine exiccato, præcedente +quartana, tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam +extenuantibus, et vires ejusdem dejicitienbus. Propterea, cùm vires +debiles essent, et ne in hecticam incideret, victu humectante +refrigeranteque subinde usi sumus, ac reficiente; aliquando vero et +parum restringente, ob fluxum biliosum concitatiorem, qui et vires +labefactabat. Cùm autem Adrianus Junius, medicus ille doctissimus ac +nostri amantissimus, tunc temporis forte Roterodami esset, +Excellentiam suam ultro bis terve invisit, cum quo ac alio medico +domestico præscripsimus emplastrum ex malis cotoneis paratum, quod +ventriculo exterius apponebatur, ad ejusdem ventriculi roborationem, +ob bilem quoque ad stomachum confluentem et fluxum concitantem, +refrenandam. At Junius ipse in febrem tunc incidens, Middelburgum +remeavit, cum eodem tempore ibidem commorabatur. Discedens vero de +curatione Excellentiæ suæ satis anxius erat, uti et alius medicus. De +saluteta men Domini nequaquam contra opinionem multorum animum abjeci; +cumque una in curatione cum medico domestico permanerem, tempusque +calidum esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua +maliorum, in cubiculum ægrotantis fieret, ut antea solebat. Præterea +cùm cubiculum in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum +situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi +ligneis stratum, in altiore loco positum, cùmque alias locus commodus +non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus ut +aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde +frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus +dispersis. Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus, +cotoneorum, fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob. +de riber extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore +facta, eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus, +ut viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch. +injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis +cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis +distillatis, confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes +nutrientibus humectantibusque, tandem præter omnium hominum opinionem, +tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus fuit. +Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici, +illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo morbo +detineretur, mea opera semper usus est.» + +Il est aussi parlé de la maladie du prince d'Orange dans les lettres +suivantes: + +1º De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau, du 22 +août 1574 (Groen van Prinsterer. _Corresp._, 1re série, t. 5., p. 38); + +2º Des mêmes au même, du 28 août 1574 (_ibid._, p. 43 à 45); + +3º De N. Brunynck au comte Jean, du 28 août 1574 (_ibid._, p. 45 à +47); + +4º Du même au même, du 2 septembre 1574 (_ibid._, p. 51, 52); + +5º De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574 (_ibid._, +p. 52 à 57). + +6º De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (_ibid._, p. 57). + + +IV + +§ 1. + + Avis de cinq ministres de l'Évangile sur le mariage projeté de Guillaume + de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 224.) + +«Ayant très illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appelé +les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous +ayant commandé de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages +et dépositions receues et couchées par escript par Michel Vinue, +notaire publicq, y entrevenant l'autorité d'un bourgmaistre et +eschevin, touchant l'adultère de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a +quelque aultre chose tendante à cela, et de donner à Son Excellence +nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la +première femme, et si luy est licite de s'allier à une autre par +mariage; nous avons estimé que nostre devoir estoit de rendre +obéissance à Son Excellence et ainsy luy en déclarer nostre advis +brièfvement et clairement. Avons doncques leu et pezé les tesmoignages +qu'ont rendu, touchant cest adultère, nobles hommes, le sieur +d'Allendorf, le sieur Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix, +seigneur du Mont de Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck, +secrétaire de Son Excellence, desquels tous les dépositions nous ont +esté mises entre mains par ledit notaire. Ayans aussi pezé le bruit +commun de cest adultère, et qui continue desjà par l'espace de près de +quatre ans entiers; ayant aussi monseigneur le prince passé plus de +trois ans, averty de cest adultère par le conte de Hohenlohe, très +illustre prince, le duc de Saxe, oncle de ladite dame Anne et le plus +prochain parent d'elle, semblablement très illustre prince le +Landgrave, aussi son oncle, par le conte Jehan de Nassau, son frère, +et n'y ayant esté faict aucune réplique, contradiction ou complainte +de tort et injure, ny par lesdits seigneurs duc de Saxe et Landgrave, +ny par elle, ny par quelque autre, en son nom. + +»Finalement ayant esté advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et +autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le très +illustre seigneur le prince d'Orange, et très illustre dame, +madamoiselle de Bourbon; ayant aussy esté publié en l'église par trois +divers dimanches, à la façon accoustumée, leur intention d'accomplir +le mariage, et après ayans encor différé sept jours avant l'exécuter, +afin que personne, ayant quelque chose à y opposer, ne se peut +plaindre d'avoir esté prévenu et forclos pour brièveté du temps, ce +que néantmoins personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer. +Tout ce que dessus bien et meurement pezé, et singulièrement lesdites +dépositions, nous estimons qu'il y a assés de fondement pour nous +résoudre qu'il ne faut aucunement douter que l'adultère n'ait esté par +elle commis; dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre, +selon le droit divin et humain, pour s'allier à une autre par mariage, +et que celle qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les +hommes, sa femme légitime. + +»Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575. + + »GASPAR VAN DER HEIDEN, + »Ministre de la parole de Dieu à Middelbourg. + »JEAN TAFFIN, + »Ministre de la parole de Dieu. + »JACOBUS MICHAEL, + »Ministre de l'église de Dordrecht. + »THOMAS TYLIUS, + »Ministre de Delft. + »JAN MIGGRODUS, + »Ministre de l'église de la Vère.» + +§ 2. + + Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 220.) + +«Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent +nullement du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un +tel deshonneur à leur race; ont donné même conseil au mari de la faire +mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy il +n'y a pas d'apparence que de ce costé-là il faille craindre aucune +querelle pour le présent... + +»L'église de ce païs ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq) +ministres des plus notables et célèbres dudit païs _à ce déléguez par +un synode_, y ont passé. Les aultres églises d'Allemagne ou de France +n'y ont que veoir; et à qui s'enquerra on a tousjours de quoy +respondre qu'il y a répude (répudiation) légitime de la première pour +cause de forfait, lequel a été confessé, et sur quoy _soit intervenu +jugement légitime_; ce qui contentera toute personne modeste et non +trop curieuse de s'enquérir de ce qui ne leur appartient point, +ausquels on n'est pas tenu de rendre compte de toutes les formalités +par le menu. + +»Reste le père de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses +plaintes sur quelques formalités non gardées, faudroit adviser un peu +de plus près de response pertinente, selon le défault qu'il y +vouldroit remarquer; mais n'estant pas cela qui le meult, ains son +consentement qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable +qu'il dira n'avoir pas seulement esté requis, à celà il y a beaucoup +de quoy se défendre; car, la dureté de laquelle, par l'espace de trois +ans et demy, il a esté envers sadite fille, ayant comme despouillé +toute affection paternelle, sans la vouloir, en païs estrange où elle +estoit, secourir d'un seul denier, non pas mander une seule bonne +parole, ny recevoir seulement une lettre de sa part, excuse assés +ladite fille de ne s'estre point adressée à luy, pour n'en recevoir +sinon un refus tout à plat, non fondé sur cognoissance de cause, mais +simplement pour la hayne de religion. Comme ainsi soit qu'il auroit +tousjours fait entendre que, tant qu'elle suivroit ceste maudite +religion, ainsi qu'il a accoustumé de la nommer, qu'il n'en vouloit +ouyr parler en façon du monde, mais quand elle voudroit reprendre +celle de ses pères, il la marieroit honorablement et avec pareil +advantage que ses soeurs, jusques à luy faire porter parole et +escrire, par la belle-mère et par la soeur de ladite dame, d'un party +grand en France et d'un autre encore plus grand en païs estrange. Par +où il appert que le mariage ne luy a pas dépleu simplement, ny la +personne ou qualité particulière de celuy qu'elle a espousé; ains la +seule qualité de religion et de la querelle qu'il soutient, laquelle +luy est commune avec tant d'autres roys, princes et grands seigneurs +de la chrestienté, qui a esté cause que on ne s'est pas trop donné de +peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un refus; conjoint avec +injure et menace, et tout effort en oultre pour l'empescher, s'il eût +pû, comme il est certain qu'il s'en fust mis en peine; mais si luy on +a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant par les mémoires qui +luy en ont esté baillés, un mois ou deux auparavant, comme par les +bruicts qui coururent tout publiquement. La royne à qui il avoit esté +communicqué et au roy, et lesquels ne le voulurent oncques empescher +ou défendre, l'ayant dit en pleine table, à Reims, lors du sacre. +Ainsi ladite dame a pû, sans attendre le consentement de sondit père, +dont le refus n'eust esté fondé que sur la seule cause de religion +(passer outre); et en nos églises nous ne faisons nulle difficulté +d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du père, qui ne seroit +fondé que sur la seule cause de religion, estant mesmement émancipée +par l'aage atteint et passé de vingt-six ans, autorisée et induite à +ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace de +trois ans et demy, et servoit encore de père, fortifiée des advis de +madame la duchesse de Bouillon, sa soeur, du roi de Navarre et prince +de Condé, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouvé mauvais; +particulièrement cestuy-cy l'en a conseillé et gratifié par lettres.» + +§ 3. + + Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince + d'Orange. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 216.) + +«..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince +souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a usé de son +droit de prévention, mais aussi, que le consistoire du surintendant, +ou le surintendant en l'autorité légitime, a practiqué et exercé le +deu de la charge qu'il a en cest affaire, rien, à mon opinion, ne +manque à cette formalité, sinon un acte authentique pour confirmation +et tesmoignage publicq d'un fait si important. + +»Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il +n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part à la +domination et souveraineté du lieu où le jugement a esté fait, mais +qu'il faut fermement insister sur la compétence de M. le comte Jehan, +qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et +parfait les procès sans évocation ou appellation interjetée par la +partie qui se fût sentie grevée. + +»... Je m'arresterai à (cette récapitulation), à savoir: la +vérification du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et +cognoissance tant ecclésiastique que civile, brief, l'observation des +formalités juridiques autant exacte que les qualités des personnes, +lieux et temps l'ont requis ou enduré. + + +V + + Mémoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange + vers le comte Jean de Nassau, l'électeur palatin et son épouse, + et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 189.) + +»Premièrement il donnera à mon frère ample déclaration des lettres que +j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baillée, et luy +déclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant à cest effect +prié d'aller vers mademoiselle, résoudre avec elle de tout ce qui +concerne ce faict, et sur cela luy déclarer son consentement. + +»Après communicquera mondit frère avecq luy par quel moïen on la +pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la +rivière; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour éviter +despense et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc +avec mondit frère quel moïen il y pourroit avoir de descendre par la +rivière, sans danger. + +»Aiant faict cela, prendra mondit frère son chemin vers Heydelberg, +où, aiant donné mes lettres à monseigneur l'Electeur et à madame sa +femme, leur présentera mes humbles recommandations, et quant et quant +leur déclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aïant +adverty M. Zuléger, par ses lettres du dernier de mars, de la +déclaration faicte par mademoiselle, en présence de Son Exc., de sa +bonne volonté sur la réquisition faicte par moi, je l'ay prié de +traiter et résoudre avec elle de tout ce qui concernera +l'accomplissement et exécution de ce fait. + +»Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime, +exposé mon estat, toutefois mondit frère leur en faira encore plus +particulière déclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu, +puissent tant mieux adviser pour se résoudre, et ainsi entendre que +mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper et +laisser quelque occasion de débat ou de reproche, à l'avenir. + +»Il leur ramentévera doncq enquel estat sont les affaires avecq la +femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme +suivant l'advis de ses parens, afin que, de costé-là, il n'y ait aucun +empeschement, ny mesme retardement. + +»Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers +enfans, suivant quoy je n'ay encoire moïen de luy pouvoir assigner +aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon mieulx en cest +endroict, selon les moïens qu'il plaira à Dieu me donner à l'avenir. +Car, quant à la maison que j'ay achepté à Middelbourg et celle que je +fay bastir à Saint-Gertrudenberg, combien que ce n'est chose pour en +faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour commencement +et tesmoignage de ma bonne volonté, il n'y aura aucune difficulté. + +»En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle; +que je suis fort endetté pour ceste cause, tant vers princes +qu'aultres seigneurs, capitaines et gens de guerre. + +»Que je commence à vieillir, aient environ quarante-deux ans. + +»Ces particularitez déclarées, mondit frère priera Son Exc. et Madame, +de ma part, que, suivant l'amitié et honneur qu'ils m'ont tousjours +monstré et l'affection paternelle qu'ils ont déclarée vers elle, joint +la cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise +considérer s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait +expédient ni conseillable, soit à elle, soit à moy, de passer plus +oultre. Et advenant, comme j'espère, que, tout ce que dessus estant +pezé, elle se trouve disposée, avec leur advis, de parachever ceste +oeuvre, il luy donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et +par un commun advis résoudront du voïage pour accomplir ce qui est +encommencé, à la gloire du Seigneur. + +»A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575. + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + +VI + + Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon. + 7 juin 1575. + (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.127.) + +«Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grâce de Dieu, +prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine +général du conté et pays de Bourgoigne, Hollande, Zélande, Westfrise +et Utrecht, d'une part; + +»Et la très illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon, +fille de M. le duc de Montpensier, assistée du sieur Franchois +Daverly, seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et +authorité, pour et au nom de très illustre prince Frédéric, électeur, +comte palatin du Rhin, duc de Bavière, etc., etc., qui entend à ladite +princesse tenir lieu de père, en ce contrat, d'assister, insister, +ordonner, pourveoir et passer oultre en tous les pointz concernant le +contract de mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dépeschée +par monseigneur l'électeur, à Heydelberg, en date du cinquiesme de may +1575, signée de sa main et scellée de son scéel en cire rouge, à +double queue, d'autre part; + +»Estans, au nom et à l'honneur de Dieu, résoluz de se joindre par le +saint lien du mariage, sont ensemble, par manyère de contract +anté-nuptial, accordez et convenuz comme en suit: + +»Puisque la principauté d'Orange et les aultres biens dudit sieur +prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des +précédens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le présent, près +de soy, les instrumens des contrats anté-nuptiaux passez éz dicts +mariages et conséquemment ignore, en partie, quels biens soient +libres, ne sçauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun +partaige asseuré aux enfans qui, par la grâce de Dieu, de ce mariage +seront procréés, ne douaire à ladite princesse, selon l'envie et grand +desir qu'il a, et que la grandeur et qualité de ladite princesse +méritent, néantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir, +le mieulx que sera possible, est convenu et accordé: Que les enfans +qui seront procréés de ce mariage succéderont en tous droits, noms, +raisons et actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France, +au regard du roy très chrétien et contre aultres particuliers, tant +pour le regard des sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes, +sur le comté de Toudre, comté de Charny, Ponbienne et quatre baronnies +de Dauphiné, item ès maisons que ledit sieur prince a de la ville de +Middelbourg, et que présentement fait bastir en la ville de +sainte-Gertrudenberg, et, en somme, en tous aultres et quelconques +biens, seigneuries et terres qui paravant ne sont aux enfans des +précédens mariages, ny par leur propre nature affectez ou aultrement +obligez, sans que les enfans précédens y pourront prétendre part ou +portion, tant et si longtemps qu'il y demeurera hors de ce présent +mariage; comme aussi les enfans du présent mariage ne pourront +prétendre succession sur les biens paravant affectez et obligez aux +enfans précédens eulx ou hoirs d'eulx demeurant en estre. _Item_ que +les biens que Dieu par sa faveur et grâce largira et fera conquérir ou +acquérir audit sieur prince, durant ce mariage, seront semblablement +tenuz au prouffit des enfans de ce mariage, et qu'eulx seuls y +succéderont. Et en cas que ledit sieur prince vint à trespasser, +devant elle, sans hoirs de ce présent mariage, ou iceulx défaillans, +que, en tel cas, ladite princesse jouira franchement et quiétement, en +forme de douaire, et sa vie durant, de tous droits, actions, maisons, +biens, seigneuries et terres cy-dessus assignez aux enfants de ce +mariage, et que les biens par la faveur de Dieu conquis ou acquis +durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront à elle en +propriété; comme aussy, si ladite princesse vient à trespasser devant +ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx défaillans, lesdits biens +compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront en propriété +audit sieur prince. + +»En vertu de tout ce que dessus sont esté faicts de ce présent +contract de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun signé de +mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi du +sieur de Minay susdit, y estant aussi apposé le sceau de mondit sieur +le prince, muni de ses armes. + +»Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septième jour de +juin, l'an de grâce XVe soixante et quinze. + +»Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, François +Daverly.» + +»Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince, +et signé Brunynck, scellé du scel de Son Excellence, en cire rouge.» + + +Na.--A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives +de M. le duc de La Trémoille, est inscrite la mention suivante: + +»L'an 1577, le jeudi 2e jour de may, les présentes lettres de traicté +de mariage ont esté apportées au greffe du Châtelet de Paris et +icelles insinuées, acceptées et eues pour agréables, selon que contenu +est par icelles, par Me Noël Franchet, procureur dudit Chastelet, +comme porteur, et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire +Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau, +etc., et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et +épouse, dénommés en lesdites présentes lettres.» + + +VII + +Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui était +indispensable, pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle +compagne, d'avoir en sa possession tous les documents établissant la +culpabilité d'Anne de Saxe, afin qu'il pût, au besoin, s'en prévaloir +pour repousser d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre +son mariage avec Charlotte de Bourbon. + +De là, les deux lettres suivantes: + +§1. + + Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 décembre 1576. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 544.) + +»Monsieur mon frère,... la principale occasion qui me fait depescher +le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous +touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon +conseil et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour +éviter tous ultérieurs débats et fascheries que l'on pourroit faire +cy-après à ma femme, ce que je désire en temps pourvoir. Et combien +qu'il n'y a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement +de ma femme, je vous prie de vouloir bien collationner à l'original +les coppies que en avés desjà envoié sur ce fait, et m'envoyer par le +mesme les procédures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit +mémoire pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrés plus +amplement mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon +frère, vouloir adjouster foy et créance comme à ma propre personne, et +au reste luy assister en tout pour satisfaire à sa charge, selon +l'entière confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung +affaire fondée en toute justice et équité, etc.--De Middelbourg, 2 de +décembre 1576. + + GUILLAUME DE NASSAU.» + +§2. + + Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 décembre 1576. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 554.) + +»Monsieur mon frère, si j'avois eu le moïen de vous faire autant de +service comme j'en ai bonne volonté, vous tiendriez, comme je +m'assure, pour bien emploiée la peine que vous avez déjà prinse à mon +occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore +prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frère vous en +escrit; pour l'honneur duquel et l'amitié que vous luy portez et à +tout ce qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frère, +qu'il vous plaira bien, en ce qui dépend de vous et de vostre +autorité, me faire en cest endroit tous bons offices; en quoy vous +m'obligerez, outre l'affection que je vous ai desjà dédiée, à vous +faire de plus en plus service; remettant sur le sieur Taffin de vous +faire plus au long entendre sa charge, lequel je vous supplie de +croire de ce qu'il vous dira de ma part. Il vous a été dépesché, pour +la confiance que nous avons en luy, et affin que cest affaire soit +conduit avec plus de discrétion. Car, combien, monsieur mon frère, que +la requeste que je vous fait soit légitime et juste, je serois trop +marrie qu'il vous en revint aucune incommodité; ce qui n'arrivera +point, comme j'espère, aidant Dieu, lequel je supplie, après vous +avoir présenté mes biens humbles recommandations à vostre bonne grâce, +ensemble à celle de madame la comtesse, ma soeur, vous donner, +monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie.--A +Middelbourg, le 3 décembre 1576. + +»Vostre bien humble et plus affectionnée soeur, pour vous faire +service. + + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + +VIII + + Diane de France à Charlotte de Bourbon. 17 février 1576. + (Archives de M. le duc de La Trémoille.) + +»A madame la princesse d'Orange. + +»Madame, j'ai esté infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous +pouvoir très humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu faire +à monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de l'entière +démonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne volonté; ce +que j'estime un plus grand heur que je sçaurois jamais recevoir, et +vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais ceste faveur à +personne qui s'en sente plus obligée, ne qui ait l'affection plus +dédiée à vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien que +je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par le +commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la +royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille +asseurance de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en +rien moins affectionné à vostre service que je suis; et suis bien +marrie que je ne l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa +Majesté, pour luy faire particulièrement entendre l'honneur qu'il vous +plaist de luy faire, ce qu'il ne m'a esté possible par autres moyens +que par lettres, estant demeuré par le commandement de la royne, avec +monsieur vostre père, près la personne de monseigneur, pour la +négociation de la paix, qui me fait vous supplier très humblement, en +son absence, recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy +mesmes, vous asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira +nous honorer de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous +y servir d'aussi bonne et entière volonté, qu'après vous avoir très +humblement baisé les mains je supplie le Créateur, madame, qu'il vous +donne, en très parfaite santé, très heureuse et très longue vie. + +»De Paris, ce 17e jour de febvrier 1576. + +»Madame, je vous supplie me permectre de présenter mes bien humbles +recommandations à la bonne grâce de monsieur le prince, et le +remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur +de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour luy offrir +son service, auquel je le supplie croire que luy et moy serons +toujours prests à nous employer. + +»Vostre très humble et obéissante à vous faire service. + + »DIANE L. DE FRANCE.» + + +IX + + Lettre de Charlotte de Bourbon à son frère. 28 août 1576. (Bibl. + nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 78.) + +«Monsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nommé le +capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement +que j'avois reçu de la dernière lettre que m'aviés faict cest honneur +de m'escrire, qui m'a esté rendue il n'y a point longtemps, vous +asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest heur +et bien de sçavoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour n'avoir +point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de la bonne +santé de vous, de madame ma soeur et de monsieur mon nepveu, +dépeschant ce porteur exprès pour vous aller trouver là part où vous +serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois prié, il +y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs qu'il +pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseuré +d'avoir faict; mais ce n'a pas esté si promptement que j'eusse bien +désiré, à cause des incommoditez que nous avons quand le passage de la +mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir à venir +de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste +guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen de +faire mon debvoir et bonne espérance d'estre encore si heureuse, une +fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire de +tout mon coeur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en +vostre bonne grâce, comme d'aultre fois je me suis asseurée d'estre si +heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en +pareil ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce +bien; et, en ceste assurance, je vous vais présenter mes très humbles +recommandations, et supplie Dieu vous donner, monsieur, en très bonne +santé, très heureuse et longue vie. + +»A Middlebourg, ce 28 d'aoust. + + »Vostre très humble et très obéissante soeur, + »CHARLOTTE DE BOURBON.» + + +«Monsieur le prince m'a commandé de vous supplier très humblement de +l'excuser si sa lettre est de vieille date; car, à cause qu'il craint +que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la +refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos +secrétaires sont malades; et, si nous eûssions remis ceste dépesche à +ungue aultre fois, c'eust esté pour ung mois ou deux à faire, sy le +vent se fust changé.» + + +X + +§ 1. + + Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses + enfants. 4 mai 1577. + + (L'original de ces lettres-patentes, sur vélin, avec sceau en cire + rouge, fait partie de notre collection de documents + historiques.) + +»Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, de +Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem, +seigneur et baron de Bréda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de +Auzerow, et vicomte héréditaire d'Anvers et de Besançon, gouverneur +et lieutenant général d'Hollande, Zélande, West-Frize et d'Utrecht, à +tous ceux qui ces présentes lettres verront ou lire orront, salut. + +»Comme ainsi soit que, dès le mois d'aoust 1574, l'abbaïe de +Saint-André des Ramières située en nostre principauté d'Orange seroit +vacante par le trespas de feu dame Polixène de Grasse, dernière +abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient +abandonné ladicte abbaïe, estans les unes décédées et les aultres +changées de profession; au moïen de quoy estant ladicte abbaïe +demeurée vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et +venant le droit à nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi +que nous plaira; + +»A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que +nous pouvons gratifier notre très chère et très aimée femme et +compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre +mariage, et des enfans qu'il a pleu desjà à Dieu et luy plaira encore +par cy-après nous donner, avons donné comme nous donnons par cestes à +ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant, et en +après aux enfans desjà procrées et à procréer de nostredict mariage, +en succession et propriété à perpétuité, sçavoir est tout le bien +temporel et revenu de ladite abbaïe de Saint-André des Ramières et ce +qui en peut dépendre, + +»Voulons aussi et entendons bien expressément qu'en cas qu'en la +jouissance tant de l'usufruit que de la propriété susdite, soit donné +par cy-après à ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre très aimée +femme, ou à ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier +quelconque par mes enfans procréés des précédens mariages, ou aultres, +lors ils aient aultant en propriété et usufruit, que l'effect de ceste +donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de +quelque condition et en quelque lieu qu'ils soyent situés; à quoy nous +les avons desjà dès à présent affectez et affectons par cestes. + +»En tesmoing et confirmation de quoy avons signé la présente patente +de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes. + +»En la ville de Leyden, le 4e jour de may, l'an de grâce 1577. + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + +§ 2. + + Mandement pour l'exécution des lettres-patentes ci-dessus. 22 + juin 1577. (Archives de M. le duc de La Trémoille.) + +«Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau, +etc., etc., à vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et +lieutenant-général de nostre principauté d'Orange, ensemble à tous noz +officiers de nostredite principauté, et autres à qui ces présentes +toucheront, salut. + +»Comme ainsi soit que pour certaines considérations, et pour gratifier +nostre très chère et très aimée femme et compaigne, dame Charlotte de +Bourbon, nous, de nostre bon gré et propre mouvement luy avons donné +en usufruit, sa vie durant, et en après à noz enfans desjà procréés et +à procréer de nostre mariage, en succession et propriété, à +perpétuité, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de Saint-André +des Ramières et ce qui en peut dépendre, assiz en nostre dite +principauté; desirons que nostre dite très chère et très aimée femme +et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manière portée par +noz lettres-patentes de donation à elle sur ce expédiées, du 4e de may +de cette année 1577, nous vous ordonnons et commandons bien +expressément par ceste, que vous ayez à mettre nostre dite très chère +et très aimée compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en la rélle, +entière et effectuelle possession de tout le bien et revenu de ladite +abbaye de Saint-André et de ce qui en dépend, et l'en laisser jouir +par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer en la +recepte ou perception d'iceulx, et à cet effet luy faire donner ou à +celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs, +par nostre recepveur-général de nostredicte principauté ou aultres, +tous les congés, mandemens et documens servant en l'éclaircissement +desdits biens et revenus, pour en faire une perception et part, et au +surplus de luy donner, ou à ses agens, en tout ce qui dépendra de ce +que dit est, toute ayde, adresse et service à vous possible; car ainsi +nous le voulons. Tesmoing ceste signée de nostre main et confirmée de +nostre scéel. + +»Faict en la ville de Leyden, le 22e jour de juin, l'an de grâce 1577. + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + + +XI + + Note du 21 juillet 1577. + (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Bibl. nat., + mss. f. fr., vol. 3.182, fº 54.) + +»Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le président Barjot +se ressouvenir, estant à Paris, d'envoyer quérir monsieur de +Beauclerc, son secrétaire, logé en la rue de la Coustellerie, près le +carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy +escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur André les pièces qu'il +luy mande mettre entre les mains dudit sieur président; lequel, +icelles receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit, +à tel jour et en tel lieu qu'il advisera, à sa commodité et à la leur, +et leur fera entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de +laisser quelque trouble en sa maison, après sa mort, pour raison du +partage que madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander, +il desire sçavoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra +de son vivant, assigner dot et partage à ladite dame princesse +équipolent au mariage qu'ont eu mesdames ses soeurs, moyennant lequel +elle renoncera tant aux biens délaissez par feu madame sa mère, qu'à +la succession de mondit seigneur, son père, et ce, au profit de +monseigneur le prince Dauphin, son frère, et de monseigneur le prince +de Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame +princesse a esté religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de +Jouarre, par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie +qu'après l'âge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est après mariée, +sans le sceu de mondit seigneur, son père, à monsieur le prince +d'Orange, qui avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour +s'estre forfaite en son mariage, elle avoit esté reléguée et confinée +en certain lieu où elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa +mort, il seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite +fille trois enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et +convertir sa fille à la religion catholique, par les admonestemens +qu'il lui a faicts et pourra faire, ne aussi la ranger à vouloir +obtenir de nostre saint-père le pape les dispenses qui luy sont +nécessaires pour estre libérée de ses voeux, et pour le faict dudit +mariage, il suffira, pour la descharge de ladite conscience de mondit +seigneur, desdits admonestemens avec protestations qu'il n'entend et +ne veut la favoriser, supporter ne gratifier en son erreur: et si +ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit sieur le président fera, +s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et contracs qu'il sera +besoing d'estre passé et stipulé pour ce regard entre mondit seigneur +et ladite dame princesse, et la procuration nécessaire pour aller +stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur, faire accepter +ledit dot à ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites +renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre +nécessaires. + +Et envoyera mondit sieur le président à mondit seigneur ladite +consultation écrite et signée, avec les minutes de contract et +procuration, le plus tost que faire se pourra. + +»Faict à Champigny, le 21e jour de juillet, l'an 1577. + + »LOYS DE BOURBON.» + + +XII + + Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 août 1577. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI, + p. 131.) + +»Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay +failly de dépescher doiz hier messaigier exprès devers Son Excellence +(le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succès de mon voyage +jusques à présent, et aussy de la délibération de vostre seigneurie +pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je sçay +Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de +certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de jour +en jour, l'arrivée de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay +escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq +jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques à +Emmeryck, et delà peult-estre au logis de monsieur le conte van Berch, +dont ne passerons oultre sans avoir premièrement nouvelles de Son +Excellence, ne sçaichant quels changemens ces altérations et nouvelles +émotions en Brabant, peuvent avoir apporté.... Or, monseigneur, comme +je suis asseuré que Son Excellence desire entièrement la venue de ses +enfans en Hollande, je supplie très humblement vostre seigneurerie que +madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg pour le temps qui a +esté préfixé, assavoir samedy ou dimanche prochain, et que puissions +ainsy aller jusques à Emmeryck pour illecq entendre la résolution de +Son Excellence, combien que je tiens qu'il n'y a aucun dangier. Je +donne cependant icy ordre à tout ce qui est besoing pour le voyage de +vos seigneuries, ayant desjà loué les batteaulx et faict aultres +apprests. En cas que vostre seigneurie ne pourroit estre sitost +preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle attende à Emmeryck +qu'en ces quartiers icy, à cause de la mortalité qui augmente tous les +jours; aussy la belle saison se passe et le mauvais temps est proche. +J'espère, m'aydant Dieu, de partir dans un jour ou deux de ceste ville +vers Mulheim pour, avecq ma femme, y attendre la venue de madamoiselle +et y faire tous les autres préparatifs nécessaires. Coulongne, ce 13e +jour d'aoust 1577. + +»De vostre seigneurie bien humble et obéissant serviteur. + + »NICOLAS BRUNYNCK.» + + +XIII + +§ 1. + + Le duc d'Anjou à ses agents. 28 mars 1578. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 7.) + +«Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux, +conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de +sa part vers les sieurs des estats généraux, prince d'Orange, et comte +de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas. + + +»Premièrement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats +généraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs +desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulière +affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a donnez +pour pourveoir à la seureté et conservation de l'estat dudit païs, les +rédimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs anciens +privilèges et droicts dudit païs; ce qu'il a cy-devant démonstré, et +encores à présent, recognoissant la nécessité des affaires, il désire +plus que jamais obliger à luy lesdits estats généraux, princes et +seigneurs dudit païs par bons offices, prenant leur faict en sa +protection et sauvegarde. + +»Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites +à Son Altesse et instructions à elle envoyées de sa part par le sieur +de Linsart, mondit seigneur envoyé lesdits sieurs de La Rochepot et +Despruneaux, ses conseillers et chambellans ordinaires, pour +l'assurer, en premier lieu, de son affection et bonne volonté en son +endroict, et recevoir les villes que ledit sieur comte a promis +délivrer et mettre ès mains de mondit seigneur; ce qu'il désire estre +promptement effectué afin de pourveoir aux remèdes nécessaires pour le +soulagement dudit comte et conduite de l'armée que mondit seigneur +entend y amener, deux mois après la délivrance desdites villes et +places, ladite armée composée de, etc., etc., etc. + +»Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa +possession, mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre, +et y établir les gouverneurs à sa dévotion; demeurant néantmoins ledit +comte de Lalaing, lieutenant-général de mondit seigneur, audit +pays..... + +»Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs de +La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne +volonté que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde, +que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en +font profession, et avec telle liberté et asseurance qu'ils sçauroient +désirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme +d'entretenir, garder et faire garder inviolablement le traité et +accord fait avec luy à Gand, etc., etc., etc. + +»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appèleront avec eux, en +leurs négociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiéran, qui sont +instruits, de longue main, des affaires dudit païs. + +»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance à ce que +mondit seigneur _soit esleu et déclaré souverain desdits païs_; et où +ilz ne vouldroient accorder ledit titre, après plusieurs remonstrances +à eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme chose +qu'ils désirent, mondit seigneur se contentera du titre de +_protecteur_ dudit païs. + +Fait à ..... le 28e jour de mars 1578. + + »FRANÇOYS.» + +§ 2. + + Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 avril 1578. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, fº 14.) + +Monsieur, je désireroys bien aussi de pouvoir privément communiquer +avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et repos des +consciences, dont je pense que principalement dépend la tranquillité +de ce pays, comme aussy de la France; à quoy je sçay qu'il n'y a +prince, en la chrestienté, qui nous y peut tant ayder que monseigneur +d'Alençon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour ou de deux crue +en mon esprit; car il y a jà longtemps que j'en suis résolu; et +encores à présent je demeure en la mesme opinion. Je vous remercye +cependant _de la bonne assurance que vous me donnez de la volonté de +Son Altesse_. De ma part, pour l'humble service que je désire faire, +toute ma vie, à mondit seigneur, je m'emploieray très volontiers à +tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement de sa grandeur +et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement de ce qu'il +vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant que je +seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, où il +vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre +maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict +où, après m'estre recommandé affectueusement à voz bonnes grâces, je +prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en santé, bonne et longue vie. +De Anvers, ce 26 avril 1578. + +»Vostre très affectionné amy, à vous faire service, + + »GUILLAUME DE NASSAU.» + +§3. + + Despruneaux à Guillaume de Nassau. 22 juin 1578. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI, + p. 399.) + +»..... Monseigneur, vous croirés que tout ce que j'ay dans mon coeur +est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray +jamais sera premièrement à la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois +Son Altesse dutout induicte au repos et résolue à la conservation de +l'une et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient +mesler), et après à la grandeur et maintien de vous et de vostre +maison. Je suis marry que je n'ay pu estre crû comme sincèrement j'ay +parlé sur les trois faits alléguez, le premier pour la gloire de Dieu, +le second pour la gloire de mon maistre, et le tiers pour la +vostre..... Monseigneur, je désireroys que Son Altesse vous envoyast +quelques-uns des siens qui vous fûst plus agréable que je ne suis, +mais il ne pourroit un plus homme de bien et qui vous parlast plus +franchement. Il y a maintenant près de Son Altesse monsieur de Lanoue, +je serois très ayse qu'il fûst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit +plus agréable avecq très grande suffisance. Je serai très ayse, très +content et satisfait, quand, par qui que ce fust, cest affaire se +puisse acheminer au bien que je désire..... Je ne me puys départir +d'icy, combien que j'en eûsse occasion, pour l'espérance que j'ay que +Son Altesse viendra, et que vous serez celuy qui luy ayderez luy +mestre trois couronnes sur la teste, après avoir esté cause de l'avoir +fait venir.--Mons, 22 juin. + +§ 4. + + Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 juin 1578. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 42.) + +«Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envoïé de la part de +monseigneur d'Anjou, m'a empesché de vous respondre, combien qu'à sa +venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant à ce que vous +m'escripvez par les premières et secondes lettres, je ne puis le +trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous désirez, +faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy +plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part, +de se plaindre de ce que nous n'avons pas esté crus, que vous estimez +en avoir occasion, de vostre costé. Quant à ce qui me touche, je vous +prie de croire que, partout où je verrai, faisant service aux estats, +avoir moïen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre à +mondit seigneur que je luy suis affectionné serviteur, je serai +toujours très aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a esté ouï, +aux estats, et on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a proposé; +ce que j'espère qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront +responce dont il aura occasion de se contenter. A tant, après m'estre +affectueusement recommandé à vos bonnes grâces, je prieray Dieu, +monsieur, de vous tenir en sa saincte et digne garde. + +»En Anvers, ce 26 juin 1578. + + »Vostre bien bon amy, à vous faire service, + »GUILLAUME DE NASSAU.» + +§ 5 + + Le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578. + (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI, + p. 404.) + +«Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment esté adverty des levées +que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs +des estats généraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me +gardera vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que, +estant mes forces prestes à marcher, j'ay donné charge à ung de mes +plus spéciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps +d'armée; et cependant je me suis achemyné par delà avec aucuns de mes +plus confidens et spéciaux serviteurs; espérant que mes susdites +forces me suyvront de près; de quoy je vous ay bien voulu advertir +incontinent, et prier me faire sçavoir de vos nouvelles, qui me seront +tousjours fort agréables, et surtout quand me donnerez quelque +espérance de vous veoir et conférer avec vous des moyens qu'il fauldra +doresnavant user pour réprimer l'audace et insolence insupportable de +l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodité pouvoit +permettre de faire un voïage en ceste ville, me semble, soubs vostre +prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et plus +facilement achemyner, au gré et contentement de l'un et de l'autre... +surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence et +correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme pied et zèle, +nous ostions à l'ennemy toute l'espérance qu'il a fondée sur la +division qu'il tâche par tous subtils moyens et inventions de faire +naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne sçaurait apporter +que l'entière ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la +conservation et salut duquel dépend, après Dieu, de nostre mutuelle +intelligence, très parfaite union et vraye concorde; de quoy nous +pourrions amplement traiter et discourir, et plus en présence que par +nulle aultre voye; ce que, comme dict est, je remectrai à vostre très +saige et prudent advis, etc. + + »Vostre bien bon cousin, + »FRANÇOYS.» + +§6. + + Promesse faite par le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 18 août 1578. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 65.) + +«Nous, Françoys, fils de France, frère unique du roy, duc d'Anjou et +d'Alençon, en satisfaisant à la promesse faicte par nostre cher et +bien-aimé le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, à +monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant que +le traité encommencé entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas +se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et nous +opposerons à ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny autres +faisant profession de la religion réformée, à cause de ladite +religion, ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir +également comme ceux qui font profession de la religion catholique +romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera à ce qu'il ne soit fait +aucune violence par ceux de la religion réformée contre ceux qui font +profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse, +advenant que les estats généraux de ces pays ordonnent qu'en quelques +provinces de ce païs soit permis l'exercice libre de la religion +réformée, nous nous emploierons à ce que les autres provinces qui, +pour certaines raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se +séparent et disjoignent des autres provinces pour cest effect; au +contraire procurerons et emploierons nostre autorité à ce que toutes +les provinces de ces païs se tiendront jointes et unies comme elles +ont esté par cy-devant et premièrement; en quelque état de prééminence +que nous puissions parvenir, nous emploierons nostre autorité et +moïens pour retirer le comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la +captivité en laquelle il est détenu, en Espagne, contre les droits et +privilèges de Brabant, en le remettant en sa pleine liberté. Et pour +confirmation de ce que dessus, avons escript et signé ces présentes de +nostre main et scellées de nos armes. + +»Donné à Mons, le 18e jour d'aoûst 1578. + + »FRANÇOIS.» + + +XIV + +§1. + + Dépêche de Bellièvre au duc d'Anjou. 17 août 1578. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, fº 61.) + +«Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire à +vostre commandement, le premier propos qui m'a esté dit par M. le +prince d'Orange a esté que arrivèrent, devant hyer au soir, en ceste +ville d'Anvers, deux députés de Flandre quy luy rapportèrent que M. de +Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit prié ceux de Flandre luy +envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; ce +qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur, +luy aviez par deux fois envoyé un nommé sieur d'Alféran, qui luy avoit +monstré, de vostre part, comme ces païs sont perdus pour le roy +d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront +dominés par un ennemi de la foy catholique; que nous estiés icy venu +avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous aviés +pour le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de +cavalerie; et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion, +et faire massacrer le prince d'Orange. Vous luy offriés de grands +biens et pensions, moyennant qu'il se mist de vostre costé. +Monseigneur, je me trouvay fort estonné d'ouïr ce langage, c'est, au +dire ancien: calomniés hardiment, il en demeure tousjours quelque +chose. Si cette calomnie ne sera vivement effacée, elle avancera ces +peuples à faire la paix, plus que toutes ambassades. Or, monseigneur, +il est plus que requis que vous pourvoyés soigneusement à oster de +l'opinion de ces peuples une si mauvaise opinion de vous, que ledit +sieur de Lamotte y a voulu imprimer. J'entends que la vérité est que +le sieur d'Alféran a esté pardevers ledit sieur de Lamotte; pour le +moins, ils le croyent icy. Il sera bon qu'ils sachent le vray de ce +qui est passé; et comme ceux des estats vous envoyent les députés de +Flandre pour faire entendre ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de +considérer si aussy il ne sera bon que vous leur envoyés icy le sieur +d'Alféran, pour les advertir de ce qui a passé, et qu'il déclare qu'il +se veut rendre responsable de son dire et de ses actions. J'estime +aussy, monseigneur, qu'il seroit à propos que vous envoyés avec luy +personnages notables et de qualité, pour les assurer de vostre bonne +volonté. M. Despruneaux, qui n'est suspect de vouloir faire massacrer +ceux de la nouvelle opinion, vous y pourra faire bon service; comme, +monseigneur, l'affaire requiert que vous fassiez si expresse +déclaration de la bonne volonté que vous portés à toute ceste nation, +que rien n'en puisse demeurer au contraire en leurs opinions. Quant à +monsieur le prince d'Orange, c'est un fort sage seigneur, et qui +prendra raison en payement. Vous avés, ce me semble, plus d'intérêt de +le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre de vous. Vous ne +tirerés pas aisément, ni au premier coup, toutes les promesses de luy +que l'on voudrait. Ce aussy à quoy il obligera sa promesse, j'estime +qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question que vous veoyés +comme vous l'amènerés à s'obliger à vous, car, s'il vous sera ennemy +ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ayés de grandes +forces et que vous ne puissiez faire ressentir à ce pays le déplaisir +que l'on vous feroit, etc., etc.» + +§2. + + Dépêche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 août 1578. + (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 63.) + +«Monseigneur, depuis deux jours il est arrivé vers messieurs des +estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont +j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que +le sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya quérir depuis +naguières quelques notables personnages dudit païs et leur dict qu'il +les vouloit advertir de chose qui importoit grandement à la patrie, +pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est: +qu'Alféran estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui +avoit remonstré que trois causes principalement vous avoient esmeu de +venir pardessà: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour +ruiner la religion réformée, et la dernière, pour chasser le prince +d'Orange, et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que +vous le feriez grand. Puis après il leur dist que, puisqu'on parloit +de changer de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir à l'ancien, +qui estoit le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Françoys, et +qu'il avoit cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors +auxdicts personnages, disant qu'il en aideroit les estats, s'ils +vouloyent demeurer fidèles audict roy d'Espagne et s'employer contre +les huguenots du pays et contre le prince d'Orange.--Voilà la somme de +ces propos, tant ce qu'Alféran luy a dit, que le parlement qu'il faict +pour reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il +tend, c'est, par ces artifices et choses controuvées, vous mettre en +défiance et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les +affaires de don Juan.--Messieurs des estats pourront bien en escrire à +Vostre Alteze, et peut-être vous envoyer les personnes qui ont parlé +audit Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prévenir par ceste +lettre, afin que vous soyez tousjours instruit davantage.--Il est très +nécessaire, monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincérité de +vos actions, que vous rendiez ce faict éclairci à ceux qui en +pourroient estre en quelque doubte; et sera assez à temps d'en +répondre, si lesdits estats envoyent vers Vostre Alteze pour cet +effect. Je ne sçay si Alféran se seroit tant oublié, d'avoir tenu un +tel langage, car ce seroit vous faire tort. Mais, afin qu'il n'arrive +de tels inconvéniens, il est expédient d'aviser aux personnes qu'on +emploie, qui soient telz qui ne puissent rien mesler de leurs +particulières factions avec ce qui leur sera commandé.--Monseigneur, +j'ay opinion que vendredy, l'armée de M. le duc Casimir se joindra et +marchera, ou incontinent après. Et pour ce, sera bon que vostre Alteze +diligente de tenir la sienne preste, parce que il pourra survenir +occasion qui commandera qu'elle marche, et vous aussi pareillement; +car le temporiser nuirroit aux affaires communes. Et d'aultant +qu'il y a plusieurs choses à pourvoir et accomoder avant que Vostre +Altèze puisse desloger, on ne doit perdre une seule heure de +temps.--Monseigneur, vous pourrez donner avis à M. le prince d'Orange +de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez cest honneur de prendre +conseil de luy en affaires présentes, il vous en mandera fidèlement +son opinion et ce qui sera convenable que faciez, soit pour vous +avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre Alteze doit se +haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, du costé de +deçà, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre d'arquebusiers +qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement que vous envoyez +quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien disposer en vostre +endroict; ce qu'à mon jugement se fera aisément; et si je le voy +bientost, je luy parlerai comme il faut.--J'ay parlé à M. le prince +d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon qu'il accompagne +M. de Bellièvre. Et quant à ce que Vostre Altèze craint d'estre +soupçonnée de moienner la paix avec don Juan, elle ne s'en doit mettre +en peine. On croit plustost que les François désirent la +guerre.--Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy qu'elle +n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a bonne +commodité d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y trouve.--Je +partirai demain d'icy pour m'en aller à Bruxelles, pour après aller au +camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le Créateur, +monseigneur, vous tenir en sa sainte garde. + +»De Anvers, ce 18 août 1578. + +»Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais. + + »LANOUE.» + + +XV + + Résolution des états généraux donnant au prince d'Orange, à + l'occasion du baptême de sa fille, _Catharina-Belgia_, + la terre et comté de Linghen.--Anvers, 21 septembre 1578. + (Archives du royaume.--Gachard, _Correspondance de Guillaume + le Taciturne_, t. VI, p. 313, 314.) + +«Ayant les estats généraulx des Pays-Bas délibérez sur le présent +qu'on poulroit faire à monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage +du baptesme de la fille de Son Excellence, nommée _Katharina-Belgia_, +auquel iceulx estats par certains leurs députez ont assisté, se sont +advisez et résoluz que, pour les grandes raisons, cogneues à un +chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son +Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du pays, +ne se pourroit faire présent plus convenable et agréable à sadicte +Excellence, que de la terre et comté de Linghen, avecq les actions, +droits et dépendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie +et munitions, et en tout tel estat comme elle est présentement, et +soubz les charges y appartenantes, à en prendre la possession +incontinent, à condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre +ayant cause dudicte comté après icelle, sera tenue d'en payer +annuellement au prouffit de sadite fille, une rente héritable de trois +mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au +prouffit de ladicte fille, seront dépeschées lettres en forme deue et +vaillable.» + +»Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy +d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante +groz, monnoye de Flandres, à raison de ses gaiges, pensions, +traistemens, obligations et debtes liquides, escheant à la fin du mois +de juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a +franchement quicté et quicte par ces présentes. Et, moyennant ce, ont +lesdits estats accordé et accordent audit seigneur prince de demeurer +seigneur et possesseur de ladicte terre et comté de Linghen, aux +conditions susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande +valeur que la somme par ledit seigneur prince quictée. + +»Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les +drossart, aultres officiers et soldatz qui sont à présent audict +Linghen, à leurs propres coustz et dépens, jusque au jour que ledit +seigneur prince sera mis en réelle et actuelle possession de ladicte +terre et seigneurie de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur +prince son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent +soixante mille florins. + +»En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du païs, fût +contrainct ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison +extraordinaire, comme elle y est à présent, ne sera tenu entretenir +ladicte garnison à ses despens, ainsi sera ladicte garnison +extraordinaire payée par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant +droict, estant ledit sieur prince seulement subject à entretenir la +garnison ordinaire à ses despens. + +»Requerront lesdicts estats à Son Altèze que lettres-patentes en forme +deue sur ce soyent despeschées. + +»Faict en Anvers, le 21e jour de septembre 1578.» + + +XVI + + Union d'Utrecht. 23 janvier 1579. + (Lepetit, _Grande chronique de Hollande, Zélande_, etc., etc., + t. 2 p. 372.) + +«Comme on a cogneu depuis la pacification faite à Gand, par laquelle +les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obligées de s'entre-secourir +de corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et +leurs adhérens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres leurs +chefs et capitaines cherché tous moyens, comme ils font encore +journellement, de réduire lesdites provinces, tant en général qu'en +particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que +par leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union +faite par ladite pacification, à la totale ruine desdits pays; comme +de fait on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de +temps ils auroyent par leurs lettres sollicité quelques villes et +quartiers desdites provinces, s'estant nommément advancez de faire +irruption au pays de Gueldre; + +»Pour ce est-il que ceux de la duché de Gueldre et conté de Zutphen, +ceux des contés de Hollande, Zélande, Utrecht, Frise et les Ommelandes +entre les rivières d'Ems et Lauwers, ont trouvé expédient et +nécessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et +particulièrement par ensemble, non pas pour se départir de l'union +faite à la pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et +se pourvoir contre tous inconvéniens èsquelz ils pourroient eschoir +par les pratiques, surprises et efforts de leurs ennemis; et pour +sçavoir comment, en telles occurences, ils se pourront conserver et +garantir; aussi pour éviter et retrancher ultérieurement division +desdites provinces et des membres d'icelles; demeurant au surplus +ladite union et pacification de Gand en sa force et vigueur suyvant +quoy les députez desdites provinces, chacun en leur regard, +suffisamment authorisez, ont conclu et arresté les points et articles +qui s'en suyvent, sans, en tout cas, se vouloir par cestes aucunement +distraire ny aliéner du Saint-Empire. + +»1º En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et +confédération par ensemble, comme par ces présentes elles se sont +alliées, unies et confédérez à jamais, de demeurer ainsi en toutes +sortes et manières, comme si toutes ne fûssent qu'une province seule, +sans qu'elles se puissent en nul temps, à l'advenir, désunir ny +séparer, ny par testament, codicille, donation, cession, eschange, +vendition, traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion +que ce soit ou puisse estre; demeurans néanmoins sains et entiers, +sans aucune diminution ny altération les privilèges spéciaux et +particuliers, droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes, +usances et toutes autres droictures et prééminences que chacune +desdites provinces, villes, membres et habitants d'icelles peuvent +avoir. En quoi ils ne veulent non seulement point préjudicier ny +donner empeschement aucun, mais assisteront les uns les autres par +tous moyens, voire de corps et de biens, si besoin est, à les +deffendre, les confirmer et maintenir contre et envers tous qui en +iceux les voudroient troubler ou inquiéter. Bien entendu que des +différends qu'aucunes desdites provinces, membres et villes de ceste +union peuvent avoir entre elles, ou par après se pourroient susciter +touchant leurs privilèges et franchises, exemptions, droicts, +statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres droictures, il en +sera vuydé par voye de justice ordinaire ou par arbitres et +appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces, membres +ou villes à qui tels différends ne touchent (si avant que parties se +submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler, sinon +d'intercession tendante à accord. + +»2º Que lesdictes provinces, en conformité et pour confirmation de +ladicte alliance et union, seront tenues et obligées de s'entr'aider +et entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et +biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous +efforts, envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque +couleur ou prétexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre: +ou à cause qu'en vertu du traité de la pacification de Gand, ils +auroient prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour +gouverneur l'archiduc Mathias, ou de quelques autres dépendances de +ce, et de tout ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore +ensuyvre: et sur ce sous couleur de vouloir restablir par les armes la +religion catholique romaine, des nouveauctez et altérations qui depuis +l'an 1578 sont advenues en aucunes desdites provinces, membres et +villes, ou bien pour cause de ceste présente union et confédération, +ou autre cause semblable: et ce, en cas qu'on voulût user desdits +efforts, envahies et attentats, aussi bien en particulier sur l'une +desdites provinces, que sur toutes, en général. + +»3º Que lesdites provinces seront aussi tenues et obligées de, en +pareille manière, s'entre-secourir et défendre contre tous sieurs +princes et potentats, pays, villes et républiques estrangères quy, +soit en général ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou +faire la guerre; bien entendu que l'assistance qui en sera décernée +par la généralité de cette union se fera avec cognoissance de cause. + +»4º Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes +contre toute force ennemie, que les villes frontières et celles qu'on +trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par +l'advis et ordonnance de la généralité de ceste union, fortifiées, aux +dépens des villes et de la province où elles sont situées et assises, +à ces fins aydées de la généralité, pour la moitié. Mais, s'il se +trouve expédient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en +desmolir aucunes en icelles provinces, que les frais seront à la +charge de la généralité. + +»5º Et, pour subvenir à la dépense qu'il conviendra faire, en cas que +dessus, pour la tuition et défense desdites provinces, a esté accordé +que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un +même pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermées +au plus offrant, ou collectées, certaines gabelles sur toutes sortes +de vins et bières, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les +draps d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur +tous chevaux et boeufs qui se vendront ou échangeront, sur tous biens +sujets au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par +commun advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant +les ordonnances qui en seront pourjectées et dressées, et qu'à ces +fins on employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne, +défalquées les charges qui y sont. + +»6º Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser ou +abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour +subvenir à la défense commune, et pour ce que la généralité sera +submise de supporter sans, en nulle manière, les pouvoir appliquer à +nul autre usage. + +»7º Que les villes frontières et toutes les autres, que requis sera, +et qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir +toute telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir, +et qui, par l'advis du gouverneur de la province où les villes +requièrent garnison, sera ordonné, sans le pouvoir refuser; lesquelles +garnisons seront payées de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et +les capitaines et soldats, pardessus le serment général, en feront un +particulier à la ville ou province où ils seront posez, ce qui se +couchera ès articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre +et discipline entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans +des villes et pays, tant ecclésiastiques que séculiers, ne soyent trop +chargez, ny fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus +exemptes d'axes et impôts, que les bourgeois et communes des lieux où +ils seront mis, moyennant que la généralité de ladite bourgeoisie leur +paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu'à +présent en Hollande. + +»8º Et afin, qu'à toutes occurences et en tout temps on puisse estre +assisté des gens du pays, les habitans de chacune desdites +Provinces-Unies, èz villes et champs, feront tout au plus long, en +dedans un mois de la date de ceste, passez à monstre et couchez par +escrit, depuis les 18 jusqu'à 60 ans, afin que le nombre d'iceux +estant cogneu à la première assemblée des confédérez, il en soit +ordonné par plus grande asseurance et défense du pays, comme se +trouvera convenir. + +»9º Nuls accordz ne traités de trèves ny de paix ne se pourront faire, +ny guerres se susciter, nuls impôts se lever, nulles contributions se +mettre sus, concernant la généralité de ceste union, que par l'advis +et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes +autres choses touchant l'entretenement de ceste confédération et de ce +qui en dépend, on se réglera selon ce qui sera advisé et résolu par la +pluralité des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles +seront recueillies comme on a fait jusques à présent en la généralité +des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonné +par les dispositions communes des confédérez. Mais si ès dicts traitez +de trèves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se +sçavent accorder par ensemble, lesdits différends se remettront et +référeront, par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont +à présent ès dites provinces, lesquels accorderont les parties ou +décideront de leurs différends comme ils trouveront estre pour raison. +Et si lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point +par ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non +partiaux que bon leur semblera, et seront les parties tenues +d'accomplir et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans +aura esté, en manière que dessus, déterminé. + +»10o Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront +faire aucune confédération ou alliance avec nuls sieurs ou pays de +leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs +confédérez. + +»11º Trop bien est accordé que, si quelques sieurs princes ou pays +voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confédération avec +les Provinces-Unies, que par l'advis et agréation de toutes ilz y +seront reçus et admis. + +»12º Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et évaluation des ors +et argents, toutes lesdites provinces auront à se conformer et régler +selon les ordonnances qui, à la première opportunité en seront +dressées, que l'une ne pourra changer ny altérer sans l'autre. + +»13º Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zélande s'y +comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres +provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon +le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur général des Pas-Bas, +mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats généraux touchant +la liberté de religion. Ou bien elles pourront, soit en général ou en +particulier, y mettre tel ordre et réglement que, pour le repos de +leurs provinces, villes et membres particuliers, tant ecclésiastiques +que séculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et +prérogatives, ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre +province, leur puisse en cela estre faict ny donné aucun destourbier +ou empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu'à +cause d'icelle personne ne puisse estre recherché, suyvant la +pacification de Gand. + +»14º Que toutes personnes conventuelles et ecclésiastiques suyvant +ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis +en aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns +ecclésiastiques, lesquels durant les guerres de Hollande et Zélande à +l'encontre des Espagnols estoyent sous le commandement desdits +Espagnols et se sont depuis retirez de leurs couvents ou colléges et +venus se rejeter en Hollande ou Zélande, qu'on leur fera, par ceux de +leursdits cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement +suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera à ceux de +Hollande et Zélande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces +provinces unies. + +»15º Que pareillement sera donné l'alimentation et entretenement, leur +vie durant, selon la commodité du revenu de leurs cloistres ou +couvens, à toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront +départir, ou jà en sont départis, soit pour religion ou autre occasion +raisonnable: bien entendu qu'à ceux qui depuis la date de cestes se +voudront habituer èsdits cloistres et couvents et qui après en +voudroyent sortir, ne leur sera donné aucune alimentation, mais s'en +pourront retirer, si bon leur semble, en retenant à eux ce qu'ils y +auront apporté. Et que tous ceux qui présentement sont ès dits couvens +ou qui par cy-après y voudront entrer, demeureront libres en leur +religion, profession et habits, à la charge, qu'en tous autres cas, +ils soyent obéissans à leurs généraux. + +»16º Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites +provinces il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en +quoy elles ne sçauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait +touche une province en particulier, seront appoinctées et vuidées par +les autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles +voudroyent dénommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en +général, cela se vuidera par les gouverneurs et lieutenans des +provinces, comme il est dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront +tenus de faire droit aux parties, ou de les accorder, en dedans un +mois, ou en plus bref temps, si le cas le requiert, après en avoir +esté sommez et requis par l'une ou l'autre des parties; et ce qui par +les autres provinces, ou leurs députez, ou par lesdits gouverneurs ou +lieutenans aura esté dit et prononcé, sera suivi, et accompli, sans, +en ce, se pouvoir prévaloir d'aucune provision de droict, soit +d'appel, relief, revision, nullité ne autres prétentions, quelles +qu'elles soyent. + +»17º Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont +de donner aucune occasion de guerre ou noise à ceuls de leurs voisins, +princes, scieurs, pays, villes ou républiques; pour à quoy obvier +seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et +expédition de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu'à +leurs sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit +défaillante, les autres, leurs confédérez, tiendront la main, par tous +moyens raisonnables, que cela soit fait, et que tous abus qui le +pourroient empescher ou retarder le cours de la justice soyent +corrigez et réformez, selon le droict et suyvant les priviléges et +anciennes coutumes d'icelles. + +»18º Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre sus +aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au +préjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger +aucuns de ses confedérez plus avant que soy mesmes, ou ses habitans. + +»19º Que pour mettre ordre à toutes choses occurrentes et aux +difficultez qui se pourroient présenter, lesdits confédérez seront +tenus, sur le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui +seront autorisés quant à ce, de comparoistre en ladite ville +d'Utrecht, au jour qui sera limité, pour entendre à ce que par les +lettres de rescription sera exprimé, si la chose ne requiert d'estre +secrète, pour sur ce délibérer, et par commun advis et consentement, +ou par la pluralité des voix, y résoudre et ordonner, jaçoit qu'aucuns +ne comparussent pas: auquel cas, ceux qui comparaîtront, pendant ce +temps, procéder à la résolution et détermination de ce qu'ils +trouveront convenable et proufitable au bien public de ces +Provinces-Unies; et ce qui aura esté ainsi résolu s'accomplira mesmes +par ceux qui n'ont point comparu, ne fût que la chose fût de trop +grande importance et qu'elle pût souffrir le délayer; auquel cas, on +rescrivera à ceux qui ont esté défaillans de s'y trouver à certain +jour limité, à peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette fois. +Et lors, ce qui aura été fait demeurera ferme et valable, ores +qu'aucunes desdites provinces ayant esté absentes; sauf qu'à ceux qui +n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y +envoyer leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y +avoir tel regard qu'il appartiendra. + +»20o Et à ces fins seront tous et chacun desdits confédérez tenus de +rescrire à ceux qui auront l'autorité, de faire assembler lesdites +Provinces-Unies, de toutes choses qui pourront occurrer et venir au +devant ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites +provinces et confédérez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus. + +»21º Et si avant qu'il s'y représente quelque obscurité ou ambiguité +par où pourroit naître dispute ou question, l'interprétation d'icelles +appartiendra auxdits confédérez qui, par commun advis les pourront +esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne +tomboient d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans +des provinces, comme dict est. + +»22º Comme pareillement s'il se trouvoit nécessaire d'augmenter on +diminuer quelque chose aux articles de cette union, confédération et +alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis +et consentement de tous lesdits confédérez, et non autrement. + +»23º Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier +lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes +d'accomplir et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre +contrevenu directement ou indirectement en aucune manière. Et si, +avant qu'aucune chose se face on attente au contraire par aucun +d'entre eux, que dès maintenant et pour lors, ils le déclarent nul et +de nulle valeur, obligeant à ce leurs personnes et tous les manans et +habitans respectivement desdites provinces, villes et membres, +ensemble tous leurs biens pour iceux en cas de contraventions estre, +par toutes places, pardevant tous seigneurs, juges et juridictions où +on les pourra recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect +et accomplissement de ces présentes et de ce qui en dépend, renonçans, +à ces fins, à toutes exceptions, grâces, privilèges, relèvemens, et +généralement à tous bénéfices de droit qui, au contraire de cestes, +leur pourroient ayder et servir, et spécialement au droict qui dict +générale renonciation non valoir si la spéciale ne précède. + +»24º Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et +lieutenans desdites provinces, qui y sont à présent, ou qui y pourront +estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers +desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prêter le +serment d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles +et chacun d'eux en particulier de ceste union et confédération. + +»Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous corps +de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune +desdites villes et places de ladite union. + +»De ce en seront dépeschés lettres en forme par les gouverneurs, +lieutenans, membres et villes des provinces, à ce spécialement +requises, soubsignées. + +»Et fut ceste présente faite et soussignée en ladite ville d'Utrecht, +le 23 de janvier 1579.» + + +Après avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit +(_Gr. chron. de Holl. et Zél._, t. II, p. 376) dit: + +«Le 4e de février ensuyvant, ceste union fut signée par ceux de Gand; +le 3e de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11e de juin, par +George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de Frise, +d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Après, ceux d'Anvers +suivirent ceux de Bruges, de Bréda, et plusieurs autres.--Tout ceci se +faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay Orchies, +tramoient leur désunion et pourchassoient leur réconciliation +particulière vers le prince de Parme, lors campé devant Maëstricht, +s'excusant vers les autres confédérez, qu'ils ne pouvoient souffrir +aucune altération de la religion romaine.» + + +XVII + + Petri Foresti opera omnia.--Observat. et curat. medic. de + febribus, + lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.) + +Illustriss. Dominus princeps Auraïcus, cum per hyemem Delphis ageret, +et in stupha longo tempore degeret, apertis sæpe fenestris, quæ ad +turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex +parte Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret, +quam et valida febris subsequebatur, cùm aliquantulum inhoeruisset: +quæ per viginti quatuor horas tantùm duravit, febre non ampliciis +redeunte, licet vires utcumque ex valida illa febre dejectæ fuerint. +Utebatur autem tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis +malo, quo alias commode uti solebat ab ejusdem _generosissima uxore_ +confecto... Verum cùm inde nihil juvaminis sentiret, _27 januarii anno +1581_ Excellentia sua me vocavit. (Suit l'exposé du traitement de la +maladie.)--Fuitque istis remediis illustriss. Dominus princeps magna +cum nostra laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum +accesserit. Cùmque Excellentissimus Dominus princeps _tertio julii_ +rediisset, ejusque Excellentiam, _tùm Dominam ejus uxorem +generosissimam Carolam_, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam, +strenuissimi Ducis Monpenserii filiam, in Haghà Comitis salutarem, ea +ipsa admodum liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans +æternæ memoriæ gratitudinis post se relinquens. + + +XVIII + + Déclaration des états généraux des Provinces-Unies du 26 juillet + 1581, moins le préambule, qui a été déjà reproduit au chap. IX. + (Lepetit, _Chronique de Hollande et Zélande_, t. II, p. 428 + et suiv.) + +«Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, après le trespas de feu, de +haute mémoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son père, de qui luy +sont transportés tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit +père que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx, +par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si +glorieuses et mémorables victoires contre ses ennemis, que son nom et +puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde; +oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majesté impériale luy +avoit par cy-devant faites: au contraire a donné audience, foi et +crédit à ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil +conçu une haine secrète contre ces pays et leur liberté; pour autant +qu'il ne leur étoit permis d'y commander et les gouverner, ou de +servir en iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au +royaume de Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets à +la puissance du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays, +à la plus part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des +principaux d'iceluy, ont par diverses foys remonstré au roy que, pour +sa réputation et plus grande autorité de Sa Majesté, il valoit mieux +conquester de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander +librement, à son plaisir, et absolutement, c'est-à-dire, tyranniser, à +sa volonté, que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, à +la réception de la seigneurie desdits pays, juré d'observer. + +»Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherché tous +moyens pour réduire ces pays, les despouillant de leur ancienne +liberté, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, sous +prétexte de la religion, premièrement voulu mettre ez principales et +plus puissantes villes nouveaux évesques, les dotant de +l'incorporation des plus riches abbayes, adjoustant à chacun évesque +neuf chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient +la charge péculière de l'inquisition; par laquelle incorporation +lesdits évesques, estant ses créatures à sa dévotion et commandement +(qui eûssent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels +du pays) auroient le premier bien et la première voix ez assemblées +des estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit +introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a esté en +ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrême +servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire à un chacun; tellement que +la majesté impériale l'ayant autrefois mise en avant à cesdits pays, +icelle, moiennant les remontrances faictes à Sa Majesté, cessa de plus +la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit à ses +subjectz. + +»Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, tant +par les provinces et villes particulières, que par aulcuns des +principaux seigneurs du pays, nommément par le baron de Montigny, et +depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse de +Parme, alors régente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et de +la généralité, ont, à ces fins, successivement esté envoyés en +Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, donné +espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement du +pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis après tout +le contraire; commandant bien expressément et sous peine d'encourir +son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux évesques et de +les mettre en possession de leurs évêchez et abbayes incorporées: +d'effectuer l'inquisition, où elle avoit auparavant esté encommencée à +pratiquer, et d'obéyr et ensuivre les décrets et statuts du concile de +Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux priviléges du +pays. + +»Ce qu'estant venu à la cognoissance de la commune, a donné juste +occasion d'une grande altération entre eux et grandement diminué la +bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout +temps portée au roy et à ses prédécesseurs; car ils mettoient +principalement en considération que le roy ne prétendoit pas tant +seulement tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur +leurs consciences, desquelles ils n'entendoient estre responsables ou +tenus d'en rendre compte qu'à Dieu seul. + +»A cette occasion, et pour la pitié qu'ils avoient du pauvre peuple, +les principaux de la noblesse du pays exhibèrent, l'an 1566, certaine +remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour +apaiser la commune, et éviter toutes émotions et séditions, qu'il +pleust à Sa Majesté, monstrant l'amour et affection que, comme prince +benin et clément, il portoit à ses sujets, de modérer lesdits points, +et signamment ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et +supplices pour le fait de la religion. + +»Et pour remonstrer le mesme plus particulièrement au roy et avec plus +d'autorité et luy donner à entendre combien il estoit nécessaire pour +le bien et prospérité du pays, et pour le maintenir en repos et +tranquillité, d'oster les susdites nouvelletez et modérer la rigueur +des placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit +marquis de Berghe et ledit baron de Montigny, à la requeste de ladite +dame la régente, du conseil d'Estat et des estats généraux de tous les +pays, comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, là où le roi, au +lieu de leur donner audience et pourvoir aux inconvéniens par eux +remontrez (lesquels, pour n'y avoir remédié à temps, comme l'urgente +nécessité le requéroit, s'estoient desjà en effect commencé à +descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct, +persuasion et sentence du conseil d'Espagne il a fait déclarer +rebelles et coupables du crime de lèze-majesté tous ceux qui avoient +faict ladite remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens. + +»Et pardessus ce, pensant estre totalement asseuré desdits pays par +les forces et violence du duc d'Alve et les avoir réduits sous sa +plénière puissance et tyrannie, il a fait, puis après, contre tout +droit des gens (de tout temps inviolablement observé, mesmes entre les +plus barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques), +emprisonner et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous +leurs biens. + +»Et nonobstant que toute la susdite altération survenue l'an 1566, à +l'occasion que dit est, eût été quasi assoupie par la régente et ceux +de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'étaient +présentés devant elle pour la liberté du pays se fûssent retirés, ou +eûssent été déchassés, et les autres assujétis: ce néantmoins, pour ne +négliger l'opportunité que ceux du conseil d'Espagne avoient si +longtemps cherchée et espérée, selon qu'ouvertement donnèrent à +cognoistre les lettres interceptées, audit an 1566, de l'ambassadeur +d'Espagne, nommé d'Alava, escrites à la duchesse de Parme, pour avoir +moyen, sous quelque prétexte, d'abolir tous les priviléges du pays et +de le pouvoir faire gouverner tyranniquement par les Espagnols, comme +ils faisoyent les Indes et autres pays par eux de nouveau conquestez, +il a par l'instruction et conseil desdits Espagnols, monstrant en cela +le peu d'affection qu'il portoit à ses sujets de ces pays, +contrevenant à ce qu'il estoit obligé, comme leur prince, protecteur +et bon pasteur, envoyé en ces pays le duc d'Alve, fort renommé pour sa +rigueur et cruauté, l'un des principaux ennemys des mesmes pays, +accompagné d'un conseil de personnes de mesme naturel et humeur que +lui. + +»Et combien que ledit duc d'Alve soit entré en ce pays avec son armée, +sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt esté receu des +povres inhabitans avec toute révérence et honneur, n'en attendant que +toute bénignité et clémence, suyvant ce que le roy leur avoit tant de +fois promis par ses lettres fainctement escrites, voire mesme qu'il +estoit délibéré de se trouver en personne au pays et d'y venir donner +ordre à tout, au contentement d'un chacun. + +»Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve +pour venir par deçà, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de +navires pour l'amener icy, et une autre en Zélande pour l'aller +rencontrer et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux +grands frais et dépens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les +povres sujets et plus facilement les attirer en ses filets. +Nonobstant quoy, iceluy duc d'Alve, incontinent après sa venue, bien +qu'il fûst estranger, nullement de sang royal, déclara qu'il avait +commission du roy, de grand capitaine, et, peu après, de gouverneur +général de ces pays: chose du tout contraire aux priviléges et anciens +usages d'iceux. Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit +subitement garnison éz principales villes et forteresses du pays, fit +bastir aux plus puissantes et riches villes des citadelles, pour les +tenir en sujétion. Et par charge du roy, comme il disoit, appela +aimablement vers luy, tant par lettres qu'autrement, les principaux +seigneurs du pays, sous prétexte d'avoir affaire de leurs conseils et +assistance pour le bien et service du roy et des pays. + +»Après quoy il fit appréhender prisonniers ceux qui, ayant donné foy à +ses lettres, s'étoient venus présenter: qu'il a, contre les +priviléges, fait mener hors du pays de Brabant, où ils avaient esté +appréhendez, faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne +fûssent juges compétens, instruire leur procès. Et devant qu'ils +fûssent instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur +défense, jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant +publiquement et ignominieusement mettre à mort. + +»Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols, +s'estoyent retirez et tenus hors du pays, déclarez rebelles, et +d'avoir commis crime de lèze-majesté, d'avoir forfait corps et biens, +et comme tels, confisqué tout ce qu'ils avoient pardeçà; le tout, afin +que les povres inhabitans ne s'en pûssent ayder, en la juste défense +de leur liberté contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces, +à l'assistance desdits seigneurs et princes; pardessus une infinité +d'autres gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie +fait mourir et en partie déchassez, pour confisquer leurs biens: +travaillant le reste des bons inhabitans tant par fourragement de +soldats, qu'autres outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme +aussi par diverses exactions et tailles; les contraignant de +contribuer tant aux bastimens des nouvelles citadelles et +fortifications des villes, qu'il fit à leur oppression, que de fournir +centiesmes et vingtiesmes deniers, pour le paiement des soldats, en +partie par luy amenez et en partie par luy levez de nouveau, pour les +employer contre leurs compatriotes; et ceux qui, au danger de leur +vie, se hazardoient à défendre la liberté du pays, afin qu'aux sujets +ainsi appauvris il ne restât aucun moyen pour empescher ses desseins, +et mieux effectuer l'instruction qui lui avoit esté baillée en +Espagne, à sçavoir de traiter ces pays comme nouvellement conquis. + +»A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes +principales l'ordre du gouvernement et de la justice, érigea nouveaux +consaux, à la manière d'Espagne, directement contre les priviléges du +pays. + +»Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force +introduire certaine imposition d'un dixième denier sur toutes sortes +de marchandises et manufactures, à la totale ruine de la commune, de +laquelle le bien et la prospérité consiste, la plupart, au trafique et +manufactures; et ce, nonobstant une infinité de remonstrances faites +au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de +toutes, en général; ce que par violence il auroit ainsi effectué, si +ce n'eust esté que, bientost après, par le moyen de monseigneur le +prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs de +ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur +prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans +affectionnez à la liberté de leur patrie, les provinces de Hollande et +de Zélande ne se fûssent révoltées et mises sous la protection dudit +seigneur prince. + +»Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant +son gouvernement, et après lui, le grand commandeur de Castille, +envoyé en son lieu par le roy, non pour adoucir et modérer quelque peu +la tyrannie de son prédécesseur, mais pour la poursuivre plus +couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les +provinces, qui par leurs garnisons et citadelles étoient réduites sous +le joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour +aider à les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites +provinces, ainsi en les traitant comme ennemis, présentant aux +Espagnols, sous ombre d'une mutinerie, à la vue dudit commandeur, +d'entrer par force en la ville d'Anvers, y séjourner l'espace de six +semaines, vivans à discrétion, à la charge des povres bourgeois, les +contraignant pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences, +de fournir la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de +la solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la +connivence de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de +prendre ouvertement les armes contre le pays: tâchans premièrement de +surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du siége ancien et +ordinaire des princes de pardeçà, faire illec un nid de leurs rapines; +ce que, en leur succédant selon leur dessein, prinrent par force et +violence la ville d'Alost, et tost après forcèrent la ville de +Maëstricht. Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers, +l'ont pillée, saccagée et mise à feu et à sang, et ainsi traitée, que +les plus barbares et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire +davantage ne pire: au dommage indicible non seulement des povres +inhabitans, mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent +illec leurs marchandises, debtes et argent. + +«Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil d'Estat, +auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur peu +auparavant avait conféré le gouvernement général du pays, fûssent, en +la présence mesme de Jéronimo de Rhoda, déclairez et publiez ennemis +du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorité privée, comme il +est à présumer en vertu de certaine secrète instruction qu'il avoit +d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs +adhérens; de manière que, sans respecter ledit conseil d'estat, il +usurpa le nom et authorité du roy, contrefit son sceau et se porta en +gouverneur et lieutenant du roy en ces pays. + +«Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit sieur +le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zélande; lequel accord +a par ledit conseil d'Estat, comme légitimes gouverneurs, esté +approuvé, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre aux +Espagnols, communs ennemis de la patrie et les déchasser de ces pays; +sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis par +diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec toute +diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: qu'en +prenant égard aux fautes, troubles et inconvéniens déjà survenus et +apparentement encore à suivre, il luy plût faire sortir les Espagnols +hors de ces pays, et premièrement ceux qui auroient esté cause des +saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres +innumérables forces et violences que ses povres sujets avoient +souffert, à la consolation et soulagement de ceux qui les avoient +endurez, et à l'exemple de tous autres. + +«Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il fît semblant par +paroles que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son +gré, et qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de +vouloir pourvoir et donner ordre avec toute clémence au repos du +pays, comme il appartenoit à un prince bénin, n'a pas seulement +négligé de faire la punition dudit chef et auteurs, ains au contraire, +comme assez il appert que tout estoit avec son consentement et +préalable délibération de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines +lettres siennes, peu après interceptées ont donné pleine foy: par +lesquelles estoit escrit audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs +du mal, que le roy non seulement ne blâmoit point leur fait, mais le +trouvoit bon et le prisoit, promettant les récompenses, signament +ledit Rhoda, comme ayant fait un singulier service; ce qu'à son retour +en Espagne et à tous autres ministres de sa tyrannie exercée en ces +pays il auroit par effet démontré. + +»Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les yeux +de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur général, son frère +bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel sous +prétexte de déclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et approuvoit la +pacification faite à Gand, promit de faire sortir les Espagnols, de +faire punir les auteurs des violences et désordres advenus en ces +pays, et de mettre ordre au repos général et réintégration de leur +ancienne liberté: tascher de séparer lesdits Estats et de subjuguer un +pays et l'autre après. + +»Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, il +fut découvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit +charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy +seroyt donnée par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy +défendoit à dom Juan et à Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un à +l'autre; luy commandant de se comporter avec les grands et principaux +seigneurs avec toute bénignité et bénévolence, pour gagner leurs +affections: jusques à ce que, par leur assistance et moyen, il eût pû +réduire la Hollande et Zélande, pour après faire sa volonté des autres +provinces. Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit +solennellement juré, en présence de tous les estats du pays, +d'observer ladite pacification de Gand, contrairement à cela, chercha +par le moyen de leurs colonels, lesquels il avoit déjà à sa dévotion, +toutes manières pour, par grandes promesses, gagner les soldats +allemands, lesquels estoient alors en garnison et avoient en garde les +principales villes et forteresses du pays, desquels par ce moyen il se +fit maistre; comme déjà, par l'induction de leurs colonels, il les +avoit gagnez et attirez, se tenant assuré des places par eux +occupées: pour, par ce moyen, forcer ceux qui ne se voudroient joindre +avec luy à faire la guerre au prince d'Orange et à ceux de Hollande et +Zélande; par ainsi susciter une plus sanglante et cruelle guerre +intestine, qu'elle n'avoit esté auparavant. + +»Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement et +par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer cachées, venant les +menées de don Juan à estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer +ce qu'il avoit désigné, il ne sceut mener ses conceptions et +entreprises à la fin qu'il prétendoit. + +»Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure +encore jusques à présent, au lieu d'un repos et paix assurée, dont, à +son arrivée, il se vantoit tant. + +»Lesquelles susdites raisons nous ont donné assés d'occasions pour +deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin +seigneur pour ayder à deffendre ces pays et les prendre en sa +protection. Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desjà receu +telles foules, souffert tels outrages, et ont esté délaissez et +abandonnez par leur prince jà par l'espace de plus de vingt ans, +durant lesquels les habitans ont esté traitez, non comme sujets, mais +comme ennemis; leur propre prince et seigneur s'efforçant de les +ruiner par force d'armes. + +»En outre, après le trespas de don Juan, ayant envoyé le baron de +Selles, lequel, sous prétexte de mettre en avant quelques moyens +d'accord, déclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la +pacification faite à Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit juré en +son nom de maintenir, mettant ainsi, de jour à autre, plus graves +conditions d'accord. + +»Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir, +voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant mesme +la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de la +chrestienté, et par tous moyens, continuellement et sans intermission, +de chercher à nous réconcilier et accorder avec le roy. + +»Ayant aussi eu dernièrement bien longtemps noz députez à Coulogne, +espérans _illec_, par intercession de la majesté impériale et des +seigneurs princes électeurs estant à ce entremis, d'impétrer une paix +assurée, avec quelque gracieuse et modérée liberté de la religion +(laquelle concerne principalement Dieu et les consciences) selon que +la constitution des affaires du pays le requéroit pour lors. + +»Mais nous avons finalement trouvé par expérience, que par icelle +remonstrance et communication à Coulogne ne pouvions rien obtenir du +roy, et que ladite communication estoit seulement pratiquée et servoit +pour désunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus +facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre après, et +exécuter contre icelles leurs premiers desseins. + +»Ce qui est depuis évidemment apparu par certain placard de +proscription que le roy fit publier, par lequel nous et tous les +habitans desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur +party, sont déclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et +biens, promettant en oultre grande somme de deniers à celuy qui +tueroit ledit seigneur prince; le tout, pour rendre odieux les propres +habitans, empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un +extrême désespoir: tellement que, désespérant totalement de tous +moyens de réconciliation, et destituez de tout autre remède et +secours, avons, suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence +de noz (et des autres habitans) droits, priviléges et anciennes +coustumes, et de la liberté de la patrie, la vie et l'honneur de nous, +nos femmes et enfans, et postérité, afin qu'ils ne viennent à tomber +en la servitude des Espagnols, délaissant à bon droit le roy +d'Espagne, esté contraints de trouver et practiquer autres moyens, +tels que, pour nostre plus grande sûreté et conservation de nos +droits, privilèges et libertés susdites, avons advisé le mieux +convenir. + +«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et +pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun +accord, délibération et consentement, déclaré, etc., etc., etc.» + + + + +XIX + + Circonstances qui déterminèrent Jauréguy à attenter à la vie du + prince d'Orange. + (De Thou, _Hist. univ._, t. VI, p. 178 à 180.) + + +«Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen, +natif de la ville de Victoria, qui avoit été autrefois commissaire des +vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen d'avancer +sa fortune. Pendant qu'il étoit occupé de cette pensée, il apprit que +Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis longtemps la +banque à Anvers, étoit sur le point de faire banqueroute. Il crut que +dans le désordre où étoient ses affaires il ne seroit pas difficile de +l'engager à quelque coup hardi. + +»Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit écrit de Lisbonne, et il +l'avoit depuis fait solliciter par ses émissaires d'entreprendre une +chose qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui +tourneroit à la gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par +son hérésie, et à la tranquillité des Pays-Bas qu'il troubloit par sa +révolte. Et, pour l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui +lui promettoit, après l'action, quatre-vingt mille ducats, argent +comptant, une commanderie de Saint-Jacques, et une fortune éclatante. + +»Annastro, effrayé du péril auquel il s'exposeroit, balança longtemps; +mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil de +son désespoir, s'ouvre à son caissier, nommé Antoine de Venero, natif +de Bilbao, et, après lui avoir découvert le mauvais état de ses +affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en +larmes en lui parlant; et Venero, touché des malheurs de son maître, +laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit +horreur, soit par la vue du péril, soit par un motif de conscience. + +»Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point à le servir, lui +demanda s'il croyoit que Jean de Jauréguy fût disposé à entreprendre +un coup pareil. Ce Jauréguy, qui servoit à la banque, étoit un jeune +homme d'environ vingt ans, d'un caractère sombre et opiniâtre; ce qui +faisoit juger à son maître que, s'il se déterminoit une fois, il ne +reculeroit pas. + +»Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il +pouvoit exposer un jeune étourdi à une mort certaine. Mais Annastro +soutint que, le prince d'Orange ayant été déclaré criminel de +leze-majesté et proscrit par le prince qui a droit de suppléer à la +loi, il étoit permis à tout le monde de le tuer, comme un homme +justement condamné, qu'il avoit consulté les théologiens d'Espagne et +qu'ils lui avoient répondu qu'il n'y avoit point de difficulté; +qu'ainsi il ne lui restoit aucun scrupule sur cet article. + +»Aussitôt, ayant renvoyé Venero, il fait venir Jauréguy et, jetant un +grand soupir, à son abord: «--Si je ne connaissois, dit-il, votre +fidélité, votre constance et votre piété sincère, je ne m'adresserois +pas à vous, dans l'état malheureux où sont les affaires publiques et +les miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baignés de +pleurs, et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je +remarque depuis longtemps que vous êtes sensible aux outrages que l'on +fait à notre souverain, et que, quoique vous soyez né en Espagne aussi +bien que moi, vous ne laissez pas d'être touché des maux de ces +provinces, qui sont à notre égard, comme une seconde patrie. J'ai vû +d'ailleurs que vous plaigniez sincèrement mon sort et que vous étiez +touché de me voir réduit à un état si malheureux par la faute et par +le malheur d'autrui. Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de +me tirer de l'abyme où je suis: mais enfin voici une occasion que +m'offre la Providence. Vous pouvez, si vous avez du courage, délivrer +votre roi, votre patrie, et votre maître. Considérez qui est la cause +et l'auteur de tous nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange, +qui, après avoir violé la foi qu'il devoit à Dieu, vient de renoncer +hautement à celle qu'il avoit jurée à son roi. Quoique proscrit, comme +il le méritoit, il a eu l'insolence de publier un écrit injurieux, où +il ose attaquer le nom et la majesté de son prince; et, pour comble +d'attentat, après avoir fasciné les esprits par ses manières +populaires, il vient de donner aux habitans du pays un prince étranger +pour souverain. Notre roi l'a donc justement condamné à mort. C'est de +cet homme qu'il faut nous défaire, si nous voulons nous acquitter de +ce que nous devons à Dieu, au roi et à la patrie. Le roi promet de +grandes récompenses; mais j'en suis moins touché, quoiqu'elles +puissent être utiles pour mes affaires et pour les vôtres, que du +devoir que notre conscience nous impose. Il me semble qu'elle nous +reproche notre lâcheté, disons plus, notre perfidie, si nous laissons +vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu et des hommes, et qui +est né pour le malheur et pour la ruine de ces provinces.» + +»En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant à la mine du +jeune homme et à son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se +jeta à son cou et l'embrassa étroitement. + +»Jauréguy aussitôt lui répondit avec un air intrépide: «--Je suis tout +prêt; me voilà affermi dans un dessein que je méditois depuis +longtemps. Je méprise le péril et les conditions; je n'en veux aucune, +et je suis résolu à mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois me +servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes à feu, je serai plus sûr +avec le fer. Je ne vous demande qu'une grâce: c'est de prier Dieu pour +moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien à mon père, et qu'il ne +laisse pas mourir ce vieillard dans la misère. + +»--Je loue votre résolution et votre fermeté, interrompit Annastro; +mais il faut que vous ayez une meilleure idée du succès: j'espère que +vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action +vous promet. Comptez sur l'efficacité des prières et des voeux dont je +vais vous montrer des copies.» + +»Aussitôt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets +superstitieux, conçus en forme de prières; mais surtout il y glisse un +écrit sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prétendus secrets +de la magie; et il eut soin de le disposer de manière qu'on ne pouvoit +s'empêcher de le lire dès qu'on tenoit les tablettes. Par cet écrit on +promettoit, au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce +fût traitoit bien celui qui auroit tué le prince d'Orange, cette ville +obtiendroit du roi toutes les grâces qu'elle voudroit demander. +Annastro, qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune +furieux, dès qu'il seroit de sang-froid, étoit bien aise de lui faire +espérer l'impunité. + +»Cette ruse lui réussit; et Jauréguy, persistant dans sa résolution, +entreprit de l'exécuter, au dimanche, 18 de mars. + +»Annastro était sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant passé +à Bruges, à Dunkerque et à Gravelines, il s'étoit rendu à Tournai. + +»Le jour que Jauréguy avoit pris étant arrivé, il se confessa à +Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de dire la +messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des conférences +de piété pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession, +ce forcené ajouta qu'il avoit résolu de tuer le prince d'Orange, pour +délivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hérésie. Timmermann +approuva ce dessein, pourvu que ce ne fût point l'avarice qui +conduisît sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le +bien de sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses péchés, et, +après la messe, il reçut l'Eucharistie. + +Jauréguy dit ensuite à Venero qu'il alloit exécuter son projet, il but +un coup d'un vin étranger, et se rendit à la citadelle, où logeoit le +prince d'Orange.» + + +FIN + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + + CHAPITRE PREMIER + + Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de + Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée + par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils + veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de + Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences + employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans + laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa + protestation, par acte authentique, contre la contrainte + qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à + l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se + repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort + de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par + l'opiniâtreté de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions + d'abbesse, que celles qui se concilient avec les + enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à + connaître par ses relations avec quelques-unes des hautes + personnalités du protestantisme, telles, notamment, que sa + soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de + Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces, + Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses actions, + Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et à la + reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de + Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une + retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de + l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour + toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où + elle est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au + duc de Montpensier. 1 + + CHAPITRE II + + Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ + de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur + palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre. + Dépositions importantes des religieuses.--Négociations + entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de + Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne + d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection + de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne + d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la + mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres + de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français + qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à + l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes + relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, + Jean Taffin et autres personnages distingués, ses + compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de + Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du + roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à + Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui + s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son + cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères + et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc du Bouillon en + décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon + le veuvage de la duchesse, sa soeur. 35 + + CHAPITRE III + + Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de + Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de + l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon. + Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse + de Charlotte.--La demande du prince est définitivement + accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne + pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de + Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y + tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour + l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La + jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde, + vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés + à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des + Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à + l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de + Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec + Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les nouveaux + époux se rendent de La Brielle à Dordrecht.--Chaleureux + accueil qu'ils reçoivent dans ces deux villes.--Chant + composé en leur honneur. 73 + + CHAPITRE IV + + Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa + belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son + frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de + la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à + Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à + l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de + Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en + vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier, + son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des + sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, + sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au + sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle + s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et + dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires + publiques depuis l'insuccès des _Conférences de + Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet + 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de + Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse + d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral + Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces + par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits + dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du + prince et de la princesse d'Orange avec François de + Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de + Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc + d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la + Zélande.--_Union de Bruxelles._ 98 + + CHAPITRE V + + Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la + mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa + correspondance avec Marie de Nassau et avec François de + Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de + Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se + rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant + pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de + la princesse dans la partie septentrionale des + Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht. + Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de + Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords + commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, + d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt + appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à + Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son + mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le + rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de + Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires + publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est + élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de + l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas. 128 + + CHAPITRE VI + + Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume + au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc + Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10 + décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise + des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume + domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie + à sa cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les + Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils + donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse à + Despruneaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les + Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince + et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans + les Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de + Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion du son + baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du + duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de + Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces + troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint + Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité + d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre + Farnèse lui succède. 159 + + CHAPITRE VII + + Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui + écrit. Touchant appel au coeur paternel.--Mission de + Chassincourt auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de + Charlotte.--Mémoire dont Chassaincourt est porteur.--Lettre + de Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé + de cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense + de Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et + de ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre + les autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte + pour éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de + leur généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause + de l'indépendance nationale et celle de la liberté + religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le + premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du + duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de + Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de + Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats + d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de + Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès + de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse + d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de + Ph. de Mornay et de Guillaume.--Répression de ces + troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en + 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis + et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute + vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement + de diverses affaires d'État.--Éloge par le comte Jean de la + princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert + Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de + Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. + Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte + Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau. 186 + + CHAPITRE VIII + + Traité conclu avec le duc d'Anjou au + Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à + l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse + aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des + ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre + Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon + avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations + affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay + et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de + Nassau rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de + Philippe II.--Il la communique aux états généraux. Langage + qu'il leur tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de + Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son + _Apologie_ à la plupart des souverains et des princes de + l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de + l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable + document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement + de Charlotte de Bourbon. 220 + + CHAPITRE IX + + Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de + Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a + lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef + d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les + jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, + à se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en + France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange + à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit + d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de + l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec + Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président + Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa + petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt + de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J. + Borluut.--Assemblée à La Haye des députés des + Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant + Cambrai. 246 + + CHAPITRE X + + Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre + 1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de + libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18 + novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre + de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de + Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de + François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur + la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations + du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la + princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son + retour en Angleterre. 270 + + CHAPITRE XI + + Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de + Nassau.--Paroles de Guillaume--Soins que lui donne Charlotte + de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres + des états généraux aux provinces et aux villes de + l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des + complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la + guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats + des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une + rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants + tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par + Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de + la princesse au comte Jean.--Service d'actions de + grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses + obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du + duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion. 298 + + APPENDICE Page 319 + +FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES + + +Paris.--Imprimerie Ve P. Larousse et Cie, rue Montparnasse, 19 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON *** + +***** This file should be named 35525-8.txt or 35525-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/5/2/35525/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Charlotte de Bourbon + Princesse d'Orange + +Author: Jules Delaborde + +Release Date: March 8, 2011 [EBook #35525] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numeros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<h3>CHARLOTTE</h3> + +<h2>DE BOURBON</h2> + +<h4 class="p4">PRINCESSE D'ORANGE</h4> + +<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<p class="center"><small><b>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</b></small></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="ad"> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Liberté religieuse.</span>—Mémoires et plaidoyers. 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 1854</td> + <td class="tdr">3 fr. »</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Madame l'Amirale de Coligny, après la Saint-Barthélémy.</span> Brochure in-8<sup>o</sup>, 1867</td> + <td class="tdr">1 fr. 50</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Les Protestants a la cour de Saint-Germain lors du colloque de Poissy.</span> Gr. in-8<sup>o</sup>, 1874</td> + <td class="tdr">3 fr. »</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Éléonore de Roye, princesse de Condé.</span> 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup> avec portrait. 1876</td> + <td class="tdr">7 fr. 50</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Gaspard de Coligny, amiral de france.</span> 3 vol. gr. in-8<sup>o</sup>, 1879</td> + <td class="tdr">45 fr. »</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" align="center">(<i>Ouvrage couronné par l'Académie française.</i>)</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" align="center">Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur papier de Hollande<br /> + au prix de 90 fr.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">François de Chastillon, comte de Coligny.</span> 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup></td> + <td class="tdr">12 fr. »</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" align="center">Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur papier de Hollande<br /> + au prix de 20 fr.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl"><span class="smcap">Henri de Coligny, seigneur de Chastillon.</span> 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup></td> + <td class="tdr">5 fr. </td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2" align="center">Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur papier de Hollande<br /> + au prix de 10 fr. </td> +</tr> +</table> + +<p class="p2 center"><b>Paris.—Imp. V<sup>e</sup> P. Larousse et C<sup>ie</sup>, rue Montparnasse, 19.</b></p> + +<p class="p6"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<h3>CHARLOTTE</h3> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h1>BOURBON</h1> + +<p class="p2 center"><b>PRINCESSE D'ORANGE</b></p> + +<p class="p2 center"><b>PAR</b></p> + +<p class="p2 center"><b>LE C<sup>te</sup> JULES DELABORDE</b></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/colophon.jpg" width="177" height="231" alt="colophon" title="" /> +</div> + +<p class="p2 center"><b>PARIS</b><br /> +<b>LIBRAIRIE FISCHBACHER</b><br /> +<small><b>SOCIÉTÉ ANONYME</b></small><br /> +<small><b>33, RUE DE SEINE, 33</b></small></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><b>1888</b></p> + +<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2>CHARLOTTE DE BOURBON</h2> + +<p class="center"><b>PRINCESSE D'ORANGE</b></p> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="ni1 block">Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont +destinée à la vie monastique, est confinée par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye +de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.—Aversion de Charlotte +pour le régime du cloître.—Menaces et violences employées à son égard.—Scène +sacrilège du 17 mars 1559, dans laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui +est imposé.—Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle +a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à l'appui de sa protestation.—La +duchesse de Montpensier se repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.—Mort +de la duchesse, en 1561.—Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté de +son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient +avec les enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à connaître par ses +relations avec quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles, +notamment, que sa sœur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de +Navarre.—Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.—Désormais +maîtresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie à la +duchesse de Bouillon et à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de +Jouarre.—L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprès de +l'électeur palatin, Frédéric III, et de l'électrice.—En février 1572, Charlotte de +Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où +elle est favorablement accueillie.—Lettre de Frédéric III au duc de Montpensier.</p> + +<p class="p2">Nulle femme, par sa piété, par ses vertus, par le charme +de ses exquises qualités, n'a porté plus haut que Charlotte +de Bourbon le nom de la grande famille dont elle était +issue.</p> + +<p>Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la +voie du respect qu'elle commande et de la sympathie +qu'elle doit inspirer à toute âme éprise de la grandeur morale +<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +et de l'intime alliance d'un cœur aimant à un esprit +distingué.</p> + +<p>Quelque courte qu'ait été cette belle vie, elle demeure +féconde en précieux enseignements, qui, dégagés de tous +commentaires, ressortiront naturellement du simple exposé +des actions de l'excellente princesse et de la fidèle reproduction +de son langage, toujours empreint de sincérité.</p> + +<p>Dans l'isolement immérité, qui fut le triste lot de son +enfance et de sa première jeunesse s'accomplit peu à peu, +en elle, sous le regard de Dieu, un travail intérieur qui, +épurant et éclairant son âme au contact des vérités éternelles, +la fortifia contre de douloureuses épreuves, les lui +fit surmonter, et, en réponse à ses légitimes aspirations, la +mit enfin, comme femme et comme croyante, en possession +d'une liberté d'agir, dont elle consacra dignement l'exercice +à l'accomplissement des plus saints devoirs.</p> + +<p>En ces quelques mots se résume la vie de la princesse. +Etudions-en maintenant en détail les diverses phases.</p> + +<p>Alliée, de longue date, à la maison royale de France<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, +la famille de Bourbon se divisait, vers le milieu du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, en deux branches, dont la principale était +représentée par Antoine de Bourbon, d'abord duc de Vendôme, +puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de +Bourbon, et par Louis I<sup>er</sup> de Bourbon, prince de Condé. +La branche secondaire avait pour seuls représentants +Louis II de Bourbon, duc de Montpensier, et Charles de +Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon.</p> + +<p>Louis II de Bourbon épousa, en 1538, Jacqueline de +Long-Vic, fille de Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron +de Lagny et de Mirebeau en Bourgogne, et de Jeanne +d'Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> +De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils +et cinq filles.</p> + +<p>Sous l'empire des habitudes et des préjugés nobiliaires +de l'époque, ce fils, François de Bourbon, portant le titre de +prince dauphin d'Auvergne, fut pour ses parents, au point +de vue de son avenir, l'objet d'une sollicitude particulière.</p> + +<p>Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur +fut donné de contracter, échappèrent à la vie du cloître, +qui, de gré ou de force, devint le partage des trois autres.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon, née en 1546 ou 1547<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, était la +quatrième de ces cinq filles. Son sort, à la différence de +celui de ses sœurs, dont il sera parlé plus loin, fut, dès +sa naissance, fixé par ses parents avec une inflexible +rigueur, qui, pendant de longues années, ne cessa de peser +sur elle.</p> + +<p>Les faits sont, à cet égard, d'une signification précise.</p> + +<p>L'opulente abbaye de Jouarre avait alors à sa tête la +propre sœur de la duchesse de Montpensier, Louise de +Long-Vic. Le duc et la duchesse obtinrent d'elle la promesse +de ne se démettre de ses fonctions et de ses prérogatives +abbatiales qu'en y substituant directement sa nièce +Charlotte, dès que cette dernière aurait atteint l'âge requis +pour être apte à lui succéder.</p> + +<p>Méconnaissant ses devoirs de père, le duc, en qui la +dureté de cœur s'alliait à un grossier despotisme d'idées et +d'habitudes, proscrivit promptement du foyer domestique +la pauvre enfant et la livra aux mains de sa tante, afin +d'être façonnée et assouplie par elle au régime de la vie +monastique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse +de Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir à ce +que la débile créature à laquelle elle avait récemment +donné le jour demeurât, dès le berceau, privée de la tendresse +maternelle qui eût dû l'entourer, et fût vouée à la +torpeur d'une existence dont elle ne pourrait, semblait-il, +secouer le joug, quelque intolérable qu'il devînt ultérieurement.</p> + +<p>Toutefois, le père et la mère, en confinant dans l'enceinte +d'un cloître le corps de leur fille, n'avaient pas compté avec +les droits inaliénables de son âme. Que pouvaient-ils sur +cette partie immatérielle de son être? La froisser, sans +doute, l'ulcérer, la torturer même; mais l'arrêter dans son +légitime essor, la comprimer, l'asservir? jamais! Quels que +fussent, dans l'avenir, les assauts livrés à l'âme de Charlotte, +ils devaient, en dépit des prévisions humaines, échouer +devant l'irrésistible puissance du protecteur suprême, qui +autorise tout enfant délaissé, dont les regards se tournent +vers le ciel, à se dire<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>: «Si mon père et ma mère m'ont +abandonné, l'Eternel toutefois me recueillera!» Abritée +sous l'égide divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, +ne pouvait manquer de venir, pour ses parents, un jour où +l'évidence de leur défaite morale les contraindrait à reconnaître, +dans l'amertume de la déception et du remords, +qu'on ne se joue impunément ni de Dieu<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ni de l'âme +humaine, qui relève de lui, par la double grandeur de son +origine et de sa destinée.</p> + +<p>Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, +en ce qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher à +déterminer les circonstances dans lesquelles elle se trouva +placée, avant qu'il advînt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +Et d'abord, comment s'écoula son enfance, dans l'abbaye +de Jouarre, sous la direction de sa tante?</p> + +<p>Si la réponse à cette question ne peut reposer sur la +connaissance acquise de minutieux détails, elle se déduit +du moins, jusqu'à un certain point, de divers faits caractéristiques, +qui ressortent nettement soit des déclarations de +la véridique Charlotte, soit de celles de personnes qui +l'entourèrent à cette époque de sa vie. Ces faits sont: +l'éveil et le développement de sa conscience; la souffrance +de son cœur, privé de l'affection d'une mère et d'un père, +qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en même +temps, l'invariable droiture de sa déférence envers eux, +alors que, sourds à ses supplications, et sans pitié pour les +angoisses de son âme, ils s'attachaient à lui imposer, par la +menace et par la violence, des engagements, des devoirs, +des pratiques, une profession extérieure, en un mot, tout +l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle éprouvait +une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au +duc et à la duchesse cette aversion, la loyauté qui l'avouait, +l'énergique revendication des droits sacrés de la conscience, +et la respectueuse résistance à une aveugle volonté +qui s'arrogeait le droit de disposer, en maîtresse souveraine, +d'une âme et d'une vocation! Obéir passivement, +à l'état d'être automatique; devenir abbesse, à tout prix, +même au prix de l'immolation d'une conscience taxée de +rebelle, parce qu'elle s'indignait, à la seule idée du parjure: +Voilà le sort auquel il fallait que Charlotte apprît à +se plier!</p> + +<p>Ici, comment ne pas être frappé d'un étrange contraste +entre l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, à +son égard, et celle qu'il jugèrent opportun d'adopter, en +1558, vis-à-vis de Françoise de Bourbon, leur fille aînée! +Voulant assurer à celle-ci une brillante situation dans le +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +monde, ils la marièrent à Henri-Robert de La Marck, duc +de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la prochaine +adhésion de ce prince et de sa jeune femme aux +doctrines purement évangéliques, ni de l'appui que Françoise, +au double titre de sœur dévouée et de haute personnalité +protestante, prêterait, un jour, à Charlotte, pour l'aider à +s'affranchir des liens dans lesquels on avait crû pouvoir +l'enchaîner à jamais.</p> + +<p>Avec l'année 1559, s'ouvrit pour l'infortunée Charlotte, +touchant à l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement +de souffrances morales.</p> + +<p>Vainement, s'efforçait-on, plus encore que précédemment, +de la dresser à ce rôle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie +entendait lui imposer: la jeune fille persévérait dans +sa résistance; mais, finalement, ses parents tinrent si peu +compte de ses représentations réitérées, de ses ardentes +supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de +mars, parvint à Jouarre l'injonction de tout disposer pour +sa transformation forcée en abbesse, même avant qu'elle eût +atteint l'âge fixé par les canons pour pouvoir être régulièrement +investie de ce titre.</p> + +<p>Alors, le 17 de ce même mois, dans l'église de l'abbaye, +au sein d'une assemblée renforcée de l'assistance d'un +représentant du duc et de la duchesse de Montpensier, se +déroula le scandale inouï d'une scène sacrilège, dans +laquelle la lâcheté de l'astuce s'associa à l'odieux de la +contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit!</p> + +<p>Précipitamment poussée plutôt qu'introduite dans cette +assemblée, prenant Dieu à témoin de la violence qui lui +était faite, pâle, éperdue, fondant en larmes, s'affaissant +sur elle-même, Charlotte de Bourbon fut, en véritable +victime, traînée à l'autel; et là, devant un impassible prêtre, +déviant de la sincérité de son ministère par un raffinement +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +de simulation<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, elle balbutia quelques paroles, dont on +s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel +librement consenti, tandis que ces paroles avaient été extorquées +par l'inexorable pression de ses parents, et aussitôt +accompagnées de cette déclaration expresse de la victime: +qu'elle ne se courbait sous le fardeau du sacrifice, que par +crainte révérentielle.</p> + +<p>Ce fut là ce que les profanateurs de l'époque osèrent +appeler <i>une entrée en religion</i>.</p> + +<p>Cela fait, ils se hâtèrent, sans pitié comme sans conscience, +d'abandonner Charlotte à ses émotions déchirantes.</p> + +<p>La <i>pauvre enfant</i> (qualification que lui donnaient les +compatissantes religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) +fut saisie d'une fièvre violente, qui de longtemps ne la +quitta pas<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Tel est l'exposé sommaire de ce qui se passa, à l'abbaye +de Jouarre, en 1559<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Mais il y a plus à apprendre sur la scène néfaste du +17 mars.</p> + +<p>Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-même, parlant, +plus tard, de la lamentable épreuve que son adolescence +avait traversée: que déclare-t-elle<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +«Qu'elle fut mise en religion, dès le berceau; que y +ayant esté nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle +jamais avoir, aucune volonté;—que ce qu'elle y continua +fut, partie par les menaces estranges de madame de +Montpensier, sa mère, et partie par la crainte qu'elle +avoit d'offenser monseigneur son père, auquel elle eust +désiré obéyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa +conscience le luy eust pû permettre;—que, nonobstant +toutes les rigueurs de madame sa mère, qui la vouloit +faire professe, elle refusa tousjours, mesmes à l'extrémité, +et en fit <i>une protestation expresse et authentique, tesmoignée +par toutes les religieuses de l'abbaye</i>;—que Ruzé, +évesque d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le +vœu, voyant combien elle en estoit aliénée, en avoit deux +par escrit, l'un simulé, qui ne contenoit que choses douces, +qui luy fut leu; l'autre, à l'ordinaire, dont jamais ne fut +faicte lecture;—et que lesdites religieuses se mutinans, +comme si elle n'eust point esté leur abbesse, n'en ayant +pas fait le vray vœu, ledit Ruzé leur respondit qu'elles +ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de +conserver leurs biens, aussi bien comme les précédentes;—que +lors elle n'estoit âgée que de douze à treize ans;—que +madame du Paraclet, sa cousine, qui lui donna le +voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit pas +abbesse, et par conséquent ne la pouvoit faire professe; +tellement que les quatre principales causes qui rendent la +profession nulle, y estoient intervenues, à sçavoir: force, +fraude, bas âge, et incapacité de celle qui la faisoit professe, +comme il appert par les canons;—que, aussi peu, +aussi avoit-elle été abbesse, premièrement n'estant point +professe, et secondement n'ayant jamais esté bénite, selon +que portent les cérémonies observées en icelles choses.»</p> + +<p>La protestation à laquelle Charlotte de Bourbon se référait +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +dans les lignes ci-dessus transcrites était ainsi +conçue<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>:</p> + +<p>«Fut présente, en sa personne, très noble et très illustre +princesse, dame Charlotte de Bourbon, à présent abbesse +de l'abbaye Nostre-Dame de Jouarre, laquelle nous a dit +et remonstré que, estant à l'âge de douze à treize ans, +elle auroit esté par menaces, et de crainte de désobéir à +monseigneur le duc de Montpensier, son père, et à madame +Jaquette de Long-Wy, son épouse, sa mère, induite +et persuadée, contre son gré, vouloir et intention, +à faire profession en ladite abbaye, le 17<sup>e</sup> jour de mars 1559; +ce qu'elle a plusieurs fois remonstré et protesté qu'elle ne +vouloit estre religieuse, et que la profession qu'elle faisoit +estoit par induction et crainte; dont elle auroit faict inmonstrance, +en la présence de dame Jeanne Chabot, +abbesse du Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye +de Jouarre, et commise au temporel et spirituel, le siège +vacant, de dame Cécile de Crue, à présent prieure de ladite +abbaye, et des sœurs Michelle, de Lafontaine, Jeanne +de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson, Antoinette +de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses +professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, +advocat au parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, +et de monsieur Ruzé, advocat audit parlement de Paris, +conseiller et procureur desdits seigneur et dame de Montpensier, +et envoyé à cette fin, de leur part: en la présence +desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte de +Bourbon auroit fait protestation de son jeune âge, qui +estoit de douze à treize ans, et que la profession qu'elle +faisoit estoit par crainte et révérence paternelle et maternelle +desdits seigneur et dame, ses père et mère; dont elle +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +auroit requis aux dessus dits nommez leur souvenir, +pour en dire et déposer la vérité, ce qu'elle fit pour lors, +comme elle fait de présent.</p> + +<p>»Tous lesquelz susnommez présens, hormis ledit Ruzé, +qui n'a esté présent à ce présent acte, nous ont dit et +attesté pour vérité:</p> + +<p>»Qu'ils ont esté présens à la profession de ladite dame +Charlotte de Bourbon, à présent abbesse, et qu'elle ne pouvoit +estre âgée que de douze à treize ans, lors de ladite +profession, qui fut le 17 mars 1559; et qu'auparavant que +faire sa profession, elle pleuroit et se complaignoit des +craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses père et +mère; dit et répéta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit +estoit par crainte de désobéir à mesdits seigneur duc +et duchesse de Montpensier, ses père et mère: et testa, +en la présence des susnommez, le 16<sup>e</sup> jour dudit mois de +mars et an, que la profession qu'elle devoit faire le lendemain +estoit par crainte, contre sa volonté, et pour obéir +auxdits sieurs, ses père et mère; ce qu'elle continua encore, +au chapitre, en la présence des prieure et religieuses +de ladite abbaye capitulairement assemblées, et dit publiquement +et à haute voix: qu'ayant reçu commandement +de sesdits seigneurs, père et mère, les duc et duchesse +de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre, +furent tous les dessus nommez présens, quand ladite dame +Charlotte de Bourbon, lors de la lecture de sa profession, +continuant ses protestations, pleuroit, lisant icelles lettres +de profession, comme faisant icelle par crainte et force.—Dont +et de laquelle déclaration et déposition ladite dame +Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce présent, a requis +acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et servir, +en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires +soubzsignez lui avons octroyé, et certifions estre vray et +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +ainsi avoir esté fait, le 25 août 1565. (<i>Signé</i>) Charlotte de +Bourbon et tous les susnommez.»</p> + +<p>»Et moy, soubzsigné, qui suis dénommé au présent acte, +et qui n'ay esté présent aux signatures ci-dessus, certifie +le contenu audit acte, toute la profession, déclaration et +protestations et pleurs ci-dessus estre véritable, et y avoir +esté présent. En témoin de quoy j'ay signé la présente +certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy. +(<i>Signé</i>) Jean Ruzé.»</p> + +<p>Ces témoignages, d'une sérieuse portée, dans la modération +même de leur expression<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, militent, sans réserve, en +faveur de la victime, à l'encontre des instigateurs et acteurs +du sinistre drame dont, le 17 mars 1559, l'abbaye de Jouarre +fut le théâtre.</p> + +<p>Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exercée, +au mépris de tout sentiment religieux, par un père et par +une mère sur la conscience de leur enfant fut péremptoirement +prouvé, c'est assurément celui dont il s'agit en ce +moment. Inutile au surplus d'insister sur ce point; car +l'évidence se passe du cortège des démonstrations.</p> + +<p>D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine +moral, la justice suprême, qui condamne un coupable, +laisse toujours ouverte, devant lui, la voie du relèvement.</p> + +<p>En présence de cette vérité salutaire, à l'application de +laquelle nous ne saurions assez fortement nous attacher, +surgit ici une question délicate, qu'il importe essentiellement +de résoudre, dans la mesure du possible, pour satisfaire +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +au devoir primordial de l'impartialité historique. Cette +question, dans laquelle est engagée, au premier chef, l'honneur +paternel et maternel, est celle de savoir si le duc et la +duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du devoir, +se désistèrent, vis-à-vis de Charlotte de Bourbon, de leurs +âpres procédés, et accordèrent enfin à sa conscience la +réparation qui lui était due.</p> + +<p>De la part du père, le désistement et la réparation se +firent attendre pendant de longues années, ainsi que l'établira +la suite de ce récit.</p> + +<p>Quant à la mère, dont l'existence se termina deux ans et +demi après l'abus d'autorité du 17 mars 1559, nous demeurons +convaincu que, déplorant sa faute, elle s'efforça de +la réparer. Notre conviction ne s'appuie, il est vrai, en l'absence +de preuves proprement dites, que sur des présomptions; +mais ces présomptions nous semblent devoir se +rapprocher extrêmement de la réalité; aussi nous y attachons-nous +avec d'autant plus d'énergie qu'elles nous autorisent +à applaudir à la réhabilitation du cœur maternel, +dont il nous a été profondément pénible de constater la défaillance +originaire.</p> + +<p>Une précision complète dans la détermination des bases +de nos présomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont +autres que des faits qui ne peuvent être révoqués en doute, +et dont il faut soigneusement peser la valeur. Exposons-les +rapidement.</p> + +<p>Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, +tels, notamment que les présidents de La Place et de Thou, +l'attitude de la duchesse de Montpensier, à dater de la seconde +partie de l'année 1559, puis dans le cours de l'année +1560, et durant les huit premiers mois de 1561? Ce fut +celle d'une femme éminemment recommandable par la dignité +de son caractère et de ses actions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +Cela nous suffit pour juger qu'une transformation réelle +s'était opérée alors dans l'âme de la duchesse, et que cette +transformation dérivait de sa récente adhésion aux principes +évangéliques, remis en honneur, au sein de la France, +par les réformés. Cette adhésion, quelque restreinte peut-être +qu'en ait été originairement la manifestation, n'en constitue +pas moins, à nos yeux, un fait capital, que nous +tenons d'autant plus à mettre en relief que les écrivains +contemporains se sont bornés à l'énoncer transitoirement, +sans en apprécier d'ailleurs la portée considérable.</p> + +<p>Du fait générique d'une transformation ainsi opérée, sous +l'influence du sentiment religieux, découlèrent, comme autant +de corollaires, divers faits particuliers, dont chacun, +dans sa spécialité, était singulièrement expressif. Leur énumération +doit trouver ici sa place.</p> + +<p>Tandis que le duc de Montpensier n'obéissait qu'à une +aveugle ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son +étroit bigotisme, l'abaissait au niveau d'une honteuse servilité +vis-à-vis des Guises et du gouvernement espagnol<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, Jacqueline +de Long-Vic devenait un modèle de droiture, de tolérance +et de dévouement. L'histoire la représente, au milieu +des agitations de l'époque, comme une femme «d'un courage +et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne +cherchoit que la paix et la tranquillité publique<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<p>Catherine de Médicis, qui la savait attachée à la religion +réformée, ne l'en tenait pas moins pour «l'une de ses plus +privées amies<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>». On lit dans une relation de l'ambassadeur +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +vénitien J. Michiel<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>: «Le duc de Montpensier ne se +mêle pas des affaires, mais, en revanche, sa femme le fait +bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame +d'honneur de la reine, très familière avec elle, et elle en +obtient tout ce qu'elle veut.»</p> + +<p>Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, à Orléans, +contre Louis I<sup>er</sup> et Antoine de Bourbon, Marillac, archevêque +de Vienne, rappelant à la duchesse de Montpensier, +dont il possédait toute la confiance, une promesse qu'elle lui +avait faite naguère, de s'opposer, en temps opportun, aux +desseins des Guises, lui signala les mesures à prendre pour +tenter de détourner le coup que voulaient frapper les ennemis +de la France et des princes du sang<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Il lui conseilla, +entre autres choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon, +à recevoir les enfants du prince de Condé dans Sedan et +Jametz, et à consentir qu'on enfermât dans ces places les enfants +ou les frères du duc de Guise, si l'on réussissait à les +prendre, parce que leur vie répondrait de celle des Bourbons. +La duchesse mit à exécution le conseil de Marillac, +en envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux +princes protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours +à la cause des princes du sang.</p> + +<p>Les rigueurs exercées, à ce moment, contre Antoine et +Louis I<sup>er</sup> de Bourbon, ainsi que contre la belle-mère de ce +dernier, n'arrêtèrent ni le zèle ni le courage de Jacqueline +de Long-Vic. Au risque de se voir, à son tour, traitée comme +la comtesse de Roye, incarcérée alors au château de Saint-Germain, +elle se prévalut de la familiarité, non ébranlée +encore, de sa liaison avec Catherine de Médicis, pour +plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +belle-mère, et de son frère. Elle conjura la reine mère de se +défier de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre +que la mort du roi de Navarre et du prince l'eût portée au +comble, et d'opposer aux Lorrains factieux la noblesse de +France, qui, s'il le fallait, prendrait contre eux les +armes<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<p>Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la +question de savoir qui serait appelé aux fonctions de chancelier +de France, en remplacement d'Olivier. «La duchesse +de Montpensier, dit de Thou<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, favorite de la reine mère, +princesse d'un esprit élevé, ne voyoit qu'avec peine, que +la puissance des Lorrains croissoit de jour en jour; et +communiquant ses chagrins à Catherine de Médicis, qui +commençoit à redouter la violence de ces princes, elle +persuada à cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, +elle devoit choisir un homme ferme et courageux +qui s'opposât à leurs desseins,» en d'autres termes, +Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, à cet homme si +recommandable, à tant de titres, que les sceaux furent +confiés.</p> + +<p>Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de +Montpensier fit un noble usage du crédit dont elle jouissait.</p> + +<p>Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de +touchantes preuves de sa foi et de sa résignation, sous le +poids de longues souffrances. Le ministre Jean Malot +l'assista à ses derniers moments<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Elle succomba, le 28 août 1551, laissant après elle d'unanimes +regrets.</p> + +<p>«Si elle eût plus longuement vescu, dit de La Place<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +l'on estime que les troubles ne fûssent tels survenus, que +depuis ils survinrent, pour ce qu'elle estoit, d'une part, +fort aimée et creue de la reine, et, d'autre part, le roi de +Navarre se sentoit fort obligé à elle, qui servoit d'un lien +pour les unir et entretenir en paix et amitié. Elle estoit +femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires +mesme d'Estat.»</p> + +<p>A voir, d'après ce qui précède, les actes noblement accomplis +par la duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, +de 1559 à 1561, sous l'impulsion des convictions religieuses +qui l'animaient, on est en droit d'admettre que ces +mêmes convictions ont nécessairement dû se traduire, dans +sa vie privée, par des actes non moins nobles; et que surtout +elle a agi, vis-à-vis de sa fille Charlotte, sous l'influence +de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus élevés et +plus purs, dans leur expansion, que lorsque la foi chrétienne +les inspire.</p> + +<p>Puis, comment ne pas croire que les fréquentes relations +de la duchesse avec des mères telles que Jeanne d'Albret, +reine de Navarre, et que M<sup>mes</sup> de Coligny, de Roye, de +Soubize, de Rothelin, de Seninghen, se montrant à la fois +judicieuses, fermes et tendres, à l'égard de leurs enfants, ne +l'aient pas induite à faire retour sur elle-même et à suivre +leur exemple?</p> + +<p>Oui, tout porte à croire que Jacqueline de Long-Vic, déplorant +amèrement le passé, aura résolument cherché à délivrer +Charlotte du fardeau d'une intolérable situation, et à lui +assurer dans la famille la place à laquelle elle avait droit.</p> + +<p>Mais voici le point où nos conjectures, déjà si sérieuses, +touchent à la réalité et se confondent, en quelque sorte, avec +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +elle; c'est par la constatation et la portée d'un fait que de +Thou<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> atteste expressément, savoir: que la duchesse de +Montpensier voulut marier Charlotte au fils de la marquise +de Rothelin, au jeune duc de Longueville, que Calvin entourait, +ainsi que sa pieuse mère, d'une affectueuse sollicitude<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Ce fait est décisif, quant à la question qui nous occupe, +car il implique virtuellement, de la part de la duchesse, le +remords, la réprobation du passé, et le soin du bonheur de +la jeune fille, aimée désormais par sa mère, comme elle eût +dû toujours l'être.</p> + +<p>Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la réhabilitation +morale de Jacqueline de Long-Vic, que ses désirs et ses +efforts en faveur de son enfant soient venus se briser, +même à l'heure suprême, contre l'intraitable ténacité du +duc: ils n'en attestent pas moins, à l'honneur de la duchesse, +la loyauté de son relèvement, et nous font pressentir avec +quelle ardeur, à son lit de mort, elle aura appelé les bénédictions +d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les +mains du Dieu des miséricordes.</p> + +<p>Du fond de l'isolement où s'appesantissait sur elle la main +tyrannique d'un père, que cependant elle continuait à respecter +jusque dans ses aberrations, Charlotte se rattachait +avec amour à la pensée d'avoir enfin conquis le cœur de sa +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +mère, avant que celle-ci ne rendit le dernier soupir. Chercher, +tout en pleurant sa mort, à se retremper au culte des +pieux souvenirs, était déjà, sans doute, une tendance salutaire, +une aspiration élevée; mais il fallait plus encore à +l'âme de la jeune fille, dans sa détresse: il lui fallait l'action +pénétrante d'une force supérieure qui la soutînt et la +consolât. Dieu, qui, dans sa bonté, veillait sur l'infortunée, +lui apprit à puiser cette force en lui seul; à quelle époque, +dans quelles circonstances, par quels moyens? nous l'ignorons. +Toutefois, ce que nous savons, c'est que, dans le laps +des onze années qui s'écoulèrent, de 1561 à 1572, la jeune +abbesse de Jouarre fut amenée à la connaissance des vérités +évangéliques, et qu'elle y amena, à son tour, quelques-unes +des religieuses de son abbaye<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<p>On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte +de Bourbon, les difficultés avec lesquelles elle se trouva aux +prises, afin de sauvegarder, dans la situation qui lui était +imposée, sa conscience et le développement de sa foi.</p> + +<p>Antipathique à une religion au nom de laquelle on avait +violenté son âme et prétendu enchaîner à jamais sa liberté +de penser, de croire et d'agir, elle ne devait ni voulait se +prêter à rien qui, de près ou de loin, sous quelques dehors +que ce fût, portât la moindre atteinte à la dignité de ses +convictions et de son caractère. Aussi, que devint pour elle +la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait +abusivement condamnée à subir? Non; car si ce fut, d'un +côté, une vie d'abnégation et de dévouement, qui ne compromettait +que son repos, dont elle faisait volontiers le sacrifice; +ce fut aussi, de l'autre, une vie d'indépendance morale +légitimement revendiquée et fermement maintenue. Il n'y +avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, à scinder de +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence, mais +en réalité corrélatives entre elles, alors qu'au fond de son +âme elle avait le sentiment que cette même vie, dans l'ensemble +de son expansion, comme dans l'unité de son principe, +ne relevait que de Dieu et du service qui lui est dû. +Par la seule force de ce sentiment elle pouvait dominer et +domina, en effet, les difficultés et les périls du rôle qui lui +était assigné.</p> + +<p>De ce rôle d'abbesse elle accepta donc sans réserve et +accomplit avec un zèle éclairé le devoir de guider les religieuses +de Jouarre dans les voies de l'ordre et de la paix, +de veiller sur leur bien-être moral et physique, de les former +à l'exercice de la charité; et, en sa qualité de protectrice +des intérêts temporels de la communauté, elle satisfit à +l'obligation d'administrer avec vigilance et intégrité les +biens qui appartenaient à celle-ci. Mais, quant aux règles +dont ce même rôle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, +l'observation, elle se dégagea loyalement, sans blesser +la liberté d'autrui, de celles qui froissaient ses convictions +et ne s'abstint de répudier que celles à la pratique desquelles +elle pouvait, sans hypocrisie, condescendre.</p> + +<p>Agir ainsi, c'était faire preuve à la fois de droiture et de +courage. Il n'en pouvait pas être autrement d'un cœur gagné, +dans la captivité du cloître, aux pures doctrines de l'Évangile, +et n'aspirant qu'à y demeurer fidèle.</p> + +<p>Il serait intéressant de saisir les traces de l'allègement +que purent apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de +Bourbon ses relations avec quelques notables personnalités +du protestantisme français, dont, antérieurement à l'année +1572, la sympathie et les encouragements la soutinrent, +probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie monastique; +mais les traces historiques sur ce point sont extrêmement +rares; elles se limitent à peu près à une correspondance +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +de Jeanne d'Albret, que nous reproduirons plus loin, +et à une déclaration des religieuses de Jouarre, portant: +que Charlotte recevait, à l'abbaye, quelques personnes professant +la religion réformée, et spécialement les sieurs +François et Georges Daverly, «qui étoient ordinairement +à son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.»</p> + +<p>Réduit, en dehors de la correspondance et de la déclaration +dont il s'agit, à de simples conjectures, nous ne pouvons +que supposer l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un +affectueux appui accordé à la jeune abbesse, dans l'isolement +où la laissait la mort de sa mère, soit, avant tout, par +sa sœur aînée, la duchesse de Bouillon<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, et peut-être même +par une autre de ses sœurs, Anne de Bourbon, mariée en +1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et son +cousin, la princesse et le prince de Condé, soit par M<sup>mes</sup> de +Roye, de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrétiennes, +d'une condition analogue à celle de ces dames.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit à cet égard, une chose demeure certaine: +c'est que, dans le laps ci-dessus indiqué de onze +années (1561 à 1572), Charlotte de Bourbon suivit avec un +intérêt toujours croissant la marche des circonstances extérieures, +dont quelques-unes devaient, à un moment donné, +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +influer sur sa destinée. Les principaux acteurs du grand +drame religieux et politique dont la France fut alors le +théâtre, la préoccupaient fortement, en deux sens opposés: +les uns, les persécuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et +qu'effroi; les autres, les persécutés, que sympathie et que +respect. Au premier rang des généreux défenseurs de ces +derniers apparaissait à ses yeux l'amiral de Coligny, duquel +elle se montra toujours sincère admiratrice.</p> + +<p>D'une autre part, alors que ses pensées se reportaient +vers les divers membres de sa famille, qu'elle savait être +plus ou moins engagés dans le conflit des événements contemporains, +à peine osait-elle s'arrêter à la constatation, +poignante pour son cœur de fille, des cruautés commises +par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme, +l'implacable ennemi des réformés, et, dans sa servilité, le +suppôt des Guises, surtout à dater de 1562<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<p>Avec les culpabilités de la vie publique d'un tel homme +devait inévitablement coïncider la dépression de sa vie privée; +aussi, que fut-il désormais comme père?</p> + +<p>S'agissait-il de son fils: il restait sans autorité morale +pour le guider dans la carrière dont l'accès lui avait été +ouvert. Afin d'y marcher avec honneur, il fallait à ce fils +autre chose que l'exemple des déviations paternelles.</p> + +<p>Quant aux cinq filles, quelle était vis-à-vis d'elles, la contenance +du duc?</p> + +<p>Deux d'entre elles s'étant, si ce n'est peut-être de leur +plein gré, du moins sans aucun murmure, pliées à la vie +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +du cloître, ce dont son bigotisme s'applaudissait, il n'eut +d'autre souci que celui d'aviser à ce qu'elles y restassent +indéfiniment confinées; comme il laissa confinée dans son +deuil une autre de ses filles, la duchesse de Nevers, devenue +veuve en 1562.</p> + +<p>Avec le calme relatif de l'existence de ces trois sœurs +contrastaient les perplexités du servage de la quatrième.</p> + +<p>Lorsqu'on 1565, comme on l'a déjà vu, Charlotte de +Bourbon formula une protestation, qu'appuyaient les témoignages +décisifs de religieuses de l'abbaye de Jouarre et du +représentant officiel de son père et de sa mère à l'odieuse +scène du 17 mars 1559, le duc de Montpensier s'indigna. +Dans cet acte, qui eût dû dessiller ses yeux et le porter à +désavouer sa conduite passée, il ne vit qu'un motif de plus +pour faire peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs.</p> + +<p>Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolérance +se fît sentir ailleurs qu'à Jouarre. De là toute une série de +remontrances et d'obsessions, pour arracher sa fille aînée +à ce qu'il appelait une criminelle hérésie. Déplorant, à huit +ans de distance, le consentement qu'il avait donné à son +mariage avec un prince qui depuis lors était devenu protestant, +et dont elle partageait les convictions religieuses<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>; +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +outré, en même temps, de l'antipathie de Charlotte pour la +religion au nom de laquelle elle était opprimée par lui, il +eut, en 1566, l'étrange prétention de ramener à la profession +de cette même religion la duchesse de Bouillon, qui +s'en tenait plus que jamais éloignée, d'un côté, par l'affermissement +de son adhésion à la religion réformée, et, de +l'autre, par la répulsion que lui inspirait le despotisme +tenace dont sa sœur était victime. Harcelée par son père, +mais fermement décidée à voir s'épuiser en stériles efforts +son zèle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, +elle le laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques +aux prises avec des ministres protestants. Le plus clair +résultat de leurs longues controverses fut de démontrer au +duc de Montpensier le complet insuccès de sa tentative; +car la duchesse, sa fille, demeura fidèle à la religion qu'elle +professait<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>Quatre ans plus tard, ce déplorable chef de famille montra, +de nouveau, combien, au foyer domestique, il était dépourvu +de toute délicatesse de sentiments et de procédés. +En effet, rompant avec le respect qu'il devait à la mémoire +de sa femme et aux impressions qui, dans le cœur de ses +enfants, survivaient à la perte de leur mère, il eut la téméraire +prétention, en se remariant à l'âge de cinquante-cinq +ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis-à-vis +d'eux, Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf +ans<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, sans consistance morale, appartenant à cette funeste +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +maison de Guise, contre l'ambition et les haines invétérées +de laquelle la défunte duchesse s'était naguère noblement +élevée.</p> + +<p>Insulter ainsi au passé de celle qui n'existait plus, +c'était, de la part du duc, blesser au cœur ses enfants.</p> + +<p>C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour +où son père voulut lui donner pour seconde mère Catherine +de Lorraine, elle sentit qu'elle n'avait plus qu'à briser, dès +qu'elle le pourrait, l'insupportable joug sous lequel il la +tenait, à Jouarre, asservie depuis tant d'années. Libre de +tout engagement, légalement maîtresse de sa personne et +de ses actions, elle se décida à quitter pour toujours l'abbaye +et à se ménager une retraite honorable hors de France.</p> + +<p>Confiant alors à sa sœur, la duchesse de Bouillon, et à la +reine de Navarre le secret de la résolution qu'elle avait +prise et que ces femmes de cœur ne pouvaient qu'approuver, +elle leur demanda conseil sur le choix des moyens propres +à en assurer l'exécution.</p> + +<p>La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +son mari, étaient prêts à la recevoir, et que leur affectueux +dévouement lui était acquis, plus que jamais.</p> + +<p>Les dispositions de la reine de Navarre n'étaient pas +moins favorables. Tout en émettant l'avis que Charlotte de +Bourbon devait se rendre directement auprès de sa sœur +et de son beau-frère, elle estima que peut-être, quel que +fût leur bon vouloir, elle ne se trouverait pas suffisamment +en sûreté à Sedan, et que dès lors il serait prudent de lui +procurer, au loin, un asile, à la cour de l'électeur palatin, +Frédéric III. Aussi en écrivit-elle à ce prince, qui déclara +consentir à recevoir la protégée de la reine. Il y eut plus: +le séjour que Charlotte ferait à Heydelberg, ne devait être, +dans la pensée de Jeanne d'Albret, qu'un moyen à l'aide +duquel elle espérait obtenir du duc de Montpensier qu'il +laissât sa fille se retirer définitivement en Béarn et y vivre +auprès d'elle. Quoi de plus touchant que cette dernière +partie du plan ainsi conçu par Jeanne d'Albret en faveur +de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny et sa +famille, qui soutenaient alors, à La Rochelle, d'intimes rapports +avec la reine de Navarre, approuvèrent sans réserve +son plan, à l'exécution duquel le gendre de l'amiral, Téligny, +se chargea de concourir en une certaine mesure.</p> + +<p>Voilà ce que nous révèle la lettre suivante, à peine connue +jusqu'ici<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>:</p> + +<p>«Ma cousine, écrivait Jeanne d'Albret à Charlotte de +Bourbon, j'ay receu vostre lettre et suis infiniment marrye +que je ne vous puis servir comme je le désire; vous +priant ne doubter point de mon affection, laquelle ne +manquera jamais, à vostre endroict; mais vostre affaire +est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite +faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assuré +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +vous faire rendre mes lettres bien seurement, je vous +diray que <i>nous ne trouvons</i> point de meilleur expédient +pour vous, que celuy que <i>vous avons mandé</i>, d'aller vers +madame de Bouillon, vostre sœur, et delà en Allemagne. +Et si avez besoing que j'en escrive <i>encores</i> au seigneur +dont il est question, vous me le manderez, où je dresseray +vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point +que monsieur vostre père, sçachant que serez en pays +estranger, ne trouve bien, pour vous en retirer, que veniez +plustost en mes païs et avec moy; ce que je desire +infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous +porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je +puis parvenir à cela, je vous feray office de mère en tout +ce qui concernera vostre grandeur et contentement. Il +faut, ma cousine, que ceci soit mené bien sagement et +secrètement. Je vous prie, par le moyen de monsieur <i>de +Telligny</i>, qui me fera seurement tenir voz lettres, me +mander ce que vous voulez que je face, et faire estat de +mon amitié. Et sur ceste asseurance, je prieray Dieu, +ma cousine, qu'il vous donne accroissement de ses +sainctes grâces. De La Rochelle, ce 28 de juillet 1571.</p> + +<p class="left30">»Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye,<br /> +<span class="i8 smcap">»Jehanne.</span></p> + +<p class="p2">Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions +et l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre.</p> + +<p>Depuis sa réception, six mois s'écoulèrent en prudentes +combinaisons et démarches, avant que la jeune princesse +pût mettre à exécution son projet d'évasion.</p> + +<p>Forte de l'appui que lui prêtaient sa sœur et la reine de +Navarre, elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui +d'un homme recommandable, François Daverly, seigneur +de Minay, dont le dévouement était à la hauteur des devoirs +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +que lui imposait le rôle de protecteur d'une noble fugitive, +pendant le long et difficile trajet qu'elle allait entreprendre.</p> + +<p>Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta +l'abbaye, d'où sortirent, en même temps qu'elle, deux de +ses religieuses. Toutes trois étaient accompagnées par François +Daverly et par son frère.</p> + +<p>On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage +franchir l'enceinte du cloître, qu'il ne s'agissait que +d'une simple visite à rendre à l'abbesse du Paraclet.</p> + +<p>En réalité Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, +comme vers un lieu de refuge inaccessible à la persécution. +Mais, là même, à en juger par certains indices d'hostiles +menées, récemment ourdies en France, la persécution pouvait +l'atteindre: aussi, presque aussitôt, des conseils inspirés +par l'affection et la vigilance d'autrui la détournèrent-ils, +à son vif regret et à celui de la duchesse, sa sœur, de +son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se +rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé +qu'elle serait en pleine sûreté, auprès de l'électeur Frédéric +III et de l'électrice.</p> + +<p>Un témoin bien informé<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> nous fournit, sur l'évasion et le +voyage de Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements. +S'adressant, après qu'elle eut cessé de vivre, à l'une +des filles issues de son mariage avec un prince duquel il +sera bientôt parlé, il dit:</p> + +<p>«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la +très illustre princesse, vostre mère, se retira totalement +de la superstition et idolâtrie papistique, dont Dieu luy +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +avoit donné bien bonne cognoissance, et qu'elle fuyoit +la France comme le climat auquel, lors, tous ceux et +celles qui vouloient servir purement à Dieu estoient grièvement +persécutez, sans aucune distinction de sexe, +d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les +princes et princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non +plus que ceux du commun populaire, <i>je sçay, comme +tesmoin oculaire</i>, qu'elle prit la route de Sedan, vers feue, +de très heureuse mémoire, la très illustre princesse, +duchesse de Bouillon, sa sœur; et ce, d'autant qu'audit +lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et +les sacremens de la religion chrétienne administrés +selon leur institution: qui estoit le bien à la participation +duquel tendoit et aspiroit le principal désir de son âme. +Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur plusieurs +notables considérations, de n'y venir point establir son +séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en +pleine tranquillité. Comme donc il estoit question de +l'adresser à quelque bon port, auquel, autant qu'on en +pouvoit juger, elle peust avoir ung assez sûr abry, pour +n'estre point agitée de tant d'orages et tempestes +qu'elle l'eust peult-estre esté en d'autres, elle fut aussi +prudemment que heureusement adressée à ce phœnix des +princes de son temps, le très illustre et très puissant +Electeur, Frédéric troisième, comte palatin du Rhin, +comme à celui qui estant le parangon de toute piété et +vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes +marques rendoient recommandables.»</p> + +<p>Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui +émane d'un autre écrivain, également digne de foi<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes:</p> + +<p>«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) +étoit peu disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu +et son bon naturel la firent demeurer dans une déférence +entière aux volontés paternelles, et patienter en sa condition +jusques à ce que la Providence divine brisât miraculeusement +les chaînes qui sembloient brider et asservir sa +conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années +auparavant, rempli la France de confusion, les lieux les +plus inviolables furent exposés à la violence des armes, +et le monastère de Jouarre courut la mesme fortune. Cette +occasion servit pour mettre cette princesse en liberté. De +fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres, +que de se retirer vers une sienne sœur, mariée avec M. +R. de Lamarck, duc de Bouillon et seigneur de Sedan. +C'est par ce moyen qu'elle fut conduite, en fuite, à la cour +palatine, à Heidelberg, et accueillie par Frédéric III, +électeur palatin, avec l'honneur dû à une princesse de sa +naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école +de vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse +princesse ne crut pas pouvoir trouver une retraite plus +innocente.»</p> + +<p>Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c'est légitimer, par +cela même le respect qui s'attache à sa mémoire et démontrer +immédiatement combien il était apte à étendre sur Charlotte +de Bourbon un patronage efficace.</p> + +<p>Peut-être Frédéric III n'a-t-il jamais mieux justifié le +surnom de <i>pieux</i>, que par sa noble attitude, d'une part, au +foyer domestique, et, de l'autre, dans la série de ses généreux +efforts en faveur des protestants français, cruellement +persécutés. Ils étaient pour lui des frères en la foi; et il le +leur prouva, soit en prenant leur défense contre leur souverain, +dans d'énergiques représentations adressées à celui-ci, +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le fit +pour Anne du Bourg<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, soit en répondant à leurs appels par +l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses +fils, soit enfin en repoussant, dans une protestation mémorable<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, +les censures que l'empire germanique fulminait +contre lui à raison de l'appui qu'il prêtait à la réforme +française, et en défendant, en face de cet empire, les droits +imprescriptibles de la conscience chrétienne.</p> + +<p>La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses co-religionnaires +de France, et surtout pour Coligny, éclate +dans sa correspondance<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Réciproquement, les lettres +adressées par Coligny, d'Andelot, Condé, et autres, à +Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils tenaient +ce prince, dont Hotman, de son côté<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, caractérisait le sage +gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize +ans, prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +de la coste du Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de +Vostre Excellence, et depuis ce temps-là on ne sauroit +croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos et tranquillité +on a vescu en tous les pays de vostre obéissance, +ressemblant proprement à une bonace riante de la mer +plate et tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et +gracieux: tant toutes choses y ont toujours esté, moyennant +vostre sage prévoyance, paisibles, saintement et +religieusement ordonnées.»</p> + +<p>Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur +gratitude et celle de leurs troupeaux, en lui écrivant<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>: +«Nous osons avoir recours à vous, veu principalement que +vous avez jà depuis longues années fait une singulière +profession de la religion chrétienne, de laquelle une bonne +partie est employée à l'aide de ceux qui sont affligés pour +le nom de Dieu et au soulagement des misères et adversitez +de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est +possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années +passées, avons reçus de vostre bénignité et splendeur, +ayant si souvent usé de prières et supplications à l'endroit +des rois, nos souverains, pour nos frères qui, pour le +nom du Christ, souffroient martyres et tourmens<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la +nature de l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, +à la cour d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre +de tout ce qu'il y eut de simple et de touchant dans cet +accueil, en entendant J. Couet ajouter à son récit ces lignes +expressives<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>: «Comme l'électeur Frédéric III étoit d'un +vray naturel de prince, il receut aussi ceste princesse et +la recommanda à la très illustre électrice, d'affection +accompagnée de si graves propos concernans la condition +de ceux qui préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs +et commodités desquelles ils pouvoient jouyr en ce +monde, dont elle avoit devant ses yeux un bel objet, que +ladite très illustre princesse a eu toute occasion de dire, +comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy estoient +familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde, +lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second +père et une seconde mère, puis un domicile tellement +orné de piété et de toute autre vertu, qu'il lui estoit plus +agréable que n'avoit jamais esté celui de sa propre +naissance.»</p> + +<p>Frédéric III s'empressa d'informer le roi de France, la +reine mère et le duc de Montpensier de l'arrivée de Charlotte +de Bourbon à Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi +que l'électrice, cru devoir lui faire.</p> + +<p>Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la +date du 15 mars 1572, mois qui était précisément celui +dans le cours duquel, onze ans auparavant, avait eu lieu, +à Jouarre, l'odieuse scène qualifiée <i>d'entrée en religion</i>. +Asservie alors, Charlotte était libre désormais.</p> + +<p>«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la +jeune princesse<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, ce gentilhomme, présent porteur, vous +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +dira comme il a laissé ma cousine, vostre fille, en ma +maison, où je l'ay receue et veue bien volontiers, pour la +bonne affection que j'ay congneu qu'elle a, tant à la gloire +de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs d'obéissance +et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et, par +mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous +pourriez avoir de son absence, n'empêche point que vous +ne la recongnoissiez pour ce qu'elle vous est; dont je +m'asseure, puisque ceux à qui elle ne touche pas de si +près en veulent bien prendre soing. J'ai faict sçavoir au +roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion +elle soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte +que leurs royales dignitez estans informées de son faict, +ne se sentent bien fort contentes et satisfaites, ainsi je me +persuade qu'aussi vous, sçachant que c'est que de la force +de conscience, principalement quant au faict de la +religion, ne trouverez point mauvais ce département de +madite cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, +usant de vostre prudence et bonté accoustumées, ne +ferez que prendre le tout en la meilleure part, et +moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté de sa +conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr +de ses biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous +prierois davantage, si je ne craignois de mettre par là en +doubte la bonne affection paternelle que portez à ladite +vostre fille, laquelle je sçay vous estre par trop bien +recommandée. Par tant je feray fin de ceste présente; +priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé +bonne et heureuse vie. De Heidelberg, le 15<sup>e</sup> jour de +mars 1572.»</p> + +<p>Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si +digne et si conciliant?</p> + +<p>Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +l'électeur portait à Charlotte de Bourbon, à raison de <i>sa +bonne affection à la gloire de Dieu</i>, point capital sur lequel +il était parfaitement à même de se prononcer, et de son +respect filial pour le duc;</p> + +<p>La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une +situation qui assurât la liberté de sa conscience et lui +permît de concilier avec l'exercice du culte évangélique, +qu'avant tout elle entendait professer sans contrainte restrictive, +le respect qu'elle ne cesserait de porter à son père;</p> + +<p>L'espoir que le duc, avec <i>sa prudence et sa bonté accoutumées</i>, +accueillerait cette légitime revendication.</p> + +<p>Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la +part d'un homme à idées rétrécies et grossières, violent, +haineux, tel que le duc de Montpensier? rien, absolument +rien. Sa conduite et son langage, depuis l'évasion de sa +fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on va pouvoir +en juger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<p class="ni1 block">Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ de sa fille.—Sa +réponse à la lettre de l'électeur palatin.—Une information judiciaire a lieu à +Jouarre. Dépositions importantes des religieuses.—Négociations entamées à +Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.—Fermeté +de l'électeur.—Lettre de Jeanne d'Albret.—Charlotte demeure à Heydelberg +sous la protection de l'électeur et de l'électrice.—Dernière lettre de Jeanne +d'Albret à Charlotte.—Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de +Navarre, et, bientôt après, les massacres de la Saint-Barthélemy.—Charlotte +vient en aide aux Français qui se réfugient à Heydelberg.—Ses procédés généreux +à l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.—Ses intéressantes relations avec +Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingués, +ses compatriotes.—Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.—Intervention +des ambassadeurs polonais auprès du roi de France en +faveur de Charlotte de Bourbon.—Passage à Heydelberg de Henri, élu roi de +Pologne. Double incident qui s'y rattache.—Joie que Charlotte éprouve du +séjour de son cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.—M<sup>me</sup> de Feuquères +et Ph. de Mornay à Sedan.—Mort du duc de Bouillon en décembre 1574.—Affliction +que causa à Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa sœur.</p> + +<p class="p2">Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de +Bourbon, l'une de ses sœurs, abbesse de Farmoutiers, était +accourue à Jouarre, et avait aussitôt informé le duc de Montpensier +de la disparition de sa fille, sans avoir pu, du reste, +lui donner le moindre renseignement, soit sur ses intentions, +soit sur la direction qu'elle avait prise.</p> + +<p>Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses +devoirs militaires. A l'ouïe de l'événement inopiné qui le blessait +au vif dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de +colère et déclara: qu'il fallait que chacun s'employât «pour +sçavoir où la fugitive s'estoit retirée, afin de trouver moyen +de luy faire quelque bon admonestement»; ajoutant qu'il +fallait aussi qu'on l'aidât, «pour qu'elle pût estre trouvée, +en quelque part qu'elle fût, dedans ou dehors le royaume, +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +et ramenée, <i>vive ou morte</i>, afin que l'injure et déshonneur +faits à son père par elle et ceulx qui l'avoient induite, conseillée +et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés, +avec une pugnition et chastiment si exemplaires, que la +mémoire en demeureroit perpétuelle, à l'advenir<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>».</p> + +<p>Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'était devenue +Charlotte, ainsi qu'il l'annonçait, d'Aigueperse, ce même +jour, «à son bon seigneur, parent et amy, le duc de +Nemours<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>».</p> + +<p>La réception de la lettre de l'électeur palatin mit un terme +à son incertitude; mais, en même temps, excita en lui un +redoublement de colère.</p> + +<p>Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en +proie se traduisirent avec amertume dans une réponse qu'il +adressa, le 28 mars, à l'électeur<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Il ne s'en tint pas à cet acrimonieux <i>factum</i>: il écrivit au +roi, à la reine mère, et à divers personnages sur le concours +desquels il croyait pouvoir compter<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Il provoqua, d'un +côté, une enquête, et, de l'autre, des négociations ayant +pour objet le retour de sa fille en France, même par voie +de contrainte. Il insistait, dans ses accès de fureur, sur le +châtiment exemplaire qu'il lui réservait.</p> + +<p>Ses démarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gré +de ses désirs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée +à Jouarre même, sur l'ordre du premier président du +Parlement de Paris, n'eut d'autre résultat, que la constatation +réitérée de la brutale pression dont Charlotte de Bourbon +avait été victime, le 17 mars 1559.</p> + +<p>Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations +du magistrat chargé de les interroger, six religieuses, +autres que celles dont les déclarations avaient été +recueillies, le 25 août 1565, confirmèrent pleinement ces +déclarations par des dépositions empreintes de sympathie +pour la jeune princesse, qui, durant son long séjour à l'abbaye +de Jouarre, s'était constamment montrée affectueuse +et bonne pour chacune d'elles.</p> + +<p>L'information secrète dont il s'agit est d'une si haute +portée, qu'il faut en reproduire ici la teneur exacte. La +voici<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>:</p> + +<p>«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes, +lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere +(Jouarre), appelé avec nous, Pierre Desmolins, greffier +de ce bailliage, et ce, à la postulation et requeste de noble +homme, M<sup>e</sup> Pierre André, sieur de La Garde, advocat en +la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des affaires +de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le +procureur desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux +fins de trouver la vérité de ceux qui ont suborné madame +Charlotte de Bourbon, abbesse de Jouarre, fille de +mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite abbaye, +pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des +occasions qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +laissé son habit qu'elle avoit porté par l'espace de +douze à treize ans, sans en avoir faict plainte ni doléance +à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que prétend ledict +André; joinct qu'elle n'avoit faict protestation contraire +à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se +trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, séduction, +force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, +que de deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures; +à la vérification desquelles choses, pour servir +auxdicts procureur, seigneur duc, ou à ladicte dame de +Juere ce que de raison, avons vacqué comme s'en suit:</p> + +<p class="left5">»Du 28<sup>e</sup> jour d'apvril, l'an 1572.</p> + +<p>»1<sup>o</sup>.—Vénérable religieuse Catherine de Richemont, +religieuse en l'abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre +ans ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a +dict que, plus de cinquante ans a, qu'elle est religieuse en +ladite abbaye, mais qu'elle ne sçait qui a sollicité ny fait +sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte +de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense +que Françoys et Georges d'Averly luy pourroient bien +avoir sollicité de ce faire, parce que journellement ils +hantoient et fréquentoient en ladite abbaye, où icelle madite +dame leur monstroit grande faveur. On ne sçayt personne +qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle +elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son +habit à contre-cœur, parce qu'elle n'a esté religieuse que +par le commandement de madame sa mère, laquelle la +faisoit importuner et solliciter d'estre religieuse par plusieurs +personnes, lesquelles rapportant à madite dame sa +mère, que sa fille n'y vouloit entendre, elle-même luy +envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et de +l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +quoy et pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère +voulut; mais le regret luy en fist avoir la fiebvre qui la +tint pour un long temps. N'a la déposante jamais entendu +que monseigneur le duc de Montpensier ayt oncques forcé +sadite fille, mais au contraire marry contre sa défunte +femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son +gré telle qu'elle la desiroit, et prophétisa ce qui est +advenu de cette force et importunement; et pense ladite +déposante que, si ladite fille eust fait entendre librement +à mondit seigneur que son habit luy déplaisoit, que fort +voluntiers il luy eust faict oster; mais elle estoit fille si +craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte de +l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent à plusieurs, +qui l'ont célé à mondit seigneur, de peur de l'irriter. +Toutefois elle continuoit toujours à dire, en lieu de +liberté, qu'elle n'estoit professe, et que, si elle n'avoit +craint que mondit seigneur son père se fâchast, qu'elle +auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a souvent +ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine +de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent +et familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte +mère si faisoit, et la révérence paternelle qu'elle portoit à +sondit père.</p> + +<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: <span class="smcap">»Richemont.</span></p> + +<p class="p2">»2<sup>o</sup>.—Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis, +religieuse en l'abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou +environ, laquelle, après serment par elle faict, a dit que, +quarante-six ans a, elle est religieuse en ladite abbaye, +et qu'elle ne sçayt ceux qui pourroient avoir sollicité et +donné conseil à madame Charlotte de Bourbon, abbesse +de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir allé hors du +royaume de France, sinon Françoys et Georges d'Averly, +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +qui estoient ordinairement avec madite dame, ausquels +elle monstroit grande faveur; et nul ne pouvoit sçavoir ce +qu'ils vouloient faire; et emmenèrent madite dame, faisant +semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on +esté longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust allée que jusques +audict Paraclet, jusques à tant qu'il vint nouvelles +de ceulx qui estoient allez avec elle, qui estoient M<sup>e</sup> Jehan +Petit, Jehan Parent, Loys Lambinot, Gilles Leroy et Jacques +de Conches, fussent revenus, qui dirent qu'elle estoit +allée en Allemagne, au logis du comte palatin, et que +lesdits d'Averly et un nommé Robichon estoient demourez +avec madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a +jà longtemps que lesdits d'Averly sollicitoient madite dame +de s'en aller. Dict aussy que, quand monseigneur le duc +de Montpensier vint à Jouarre, durant les désastres qui +ont esté en ce royaume, et qu'il fit publier de baptiser +plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque +mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu'elle +ne se pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et +ne luy monstrast qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, +en ayant faict profession par forcedite de madame +sa mère, laquelle, à la vérité, luy a tenu toutes les +rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu la déposante +tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations +de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle +n'en ose dire la centième partie, voire que, pour tromper +cette pauvre enfant, elle déposante vit que, quand monsieur +Ruzé, à présent évesque d'Angers, vint pour luy faire +faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une contenant +paroles douces et fort légères, de profession, non accoustumées +à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast +rudes, et une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture +quelconque; et a entendu que, si elle n'eust faict ladicte +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +profession, que madite dame sa mère luy eust faict toutes +les rigueurs du monde. N'a jamais entendu que mondit +seigneur son père en ait esté content, mais bien marry; +mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubté, qu'elle ne +s'est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages +qui luy ont tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est +l'occasion qu'elle luy peult présentement avoir baillé un +ennui. Dict, oultre, qu'elle a tousjours entendu continuer +sa volonté n'estre en cest estat, et pour cest effect n'a +oncques voulu se faire béniste abbesse. C'est tout ce +qu'elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu'il est +notoire.</p> + +<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: <span class="smcap">»C. de Perthuis.</span></p> + +<p class="p2">»3<sup>o</sup>.—Vénérable religieuse, sœur Marie Brette, grand'prieure +de l'abbaye de Jouarre, âgée de quatre-vingts ans, +ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict +que, soixante-dix ans a, elle est religieuse en ladicte +abbaye, et qu'elle ne sçayt ceulx qui peuvent avoir donné +conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse +de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, +mesmes de s'en aller hors de ce royaume, sinon Françoys +et Georges d'Averly, qui estoient ordinairement à ladite +abbaye et à l'entour d'icelle madite dame; et pense qu'il +n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye qui en pussent +sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et +Jehanne Vassetz, qui s'en sont allées avec madite dame. +Et quand elle partit, elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; +et néanmoins elle s'en seroit allée en Allemaigne, au logis +du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy dire. Dict aussy +qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques, de +son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle +ayt faict vœu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +qu'il appartient, faict aux religieuses, parce que, encores +qu'elle fust prompte à hanter et fréquenter l'église; et +quand ladicte déposante l'allait quérir pour aller au service, +elle y estoit aussitost que ladicte déposante; si est-ce +que cela estoit sinon pour agréer à monseigneur son père; +mais, pour tout cela, la déposante ne peut croire qu'icelle +n'eust tousjours dévotion (volonté) de poser son habit, +qu'elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l'avoir +pris trop jeune, à contre-cœur, par force de sa mère, +laquelle luy a faict faire profession par des subtilitez et +forces estranges.</p> + +<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: sœur <span class="smcap">»Marie Brette.</span></p> + +<p class="p2">»4<sup>o</sup>.—Vénérable religieuse, sœur Radegonde Sarrot, +religieuse en ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou +environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict que, +quarante-deux ans a, elle est religieuse en ladicte abbaye, +et qu'elle a tousjours connu, depuis que madame Charlotte +de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort jeune, +qu'elle y a faict une profession oultre son gré et volonté, +parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant +le décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent, +elle, abbesse de ladicte abbaye, et deux ou trois +jours auparavant que ladicte dame de Givry décedast, elle +se voulut démettre de ladicte abbaye entre les mains de +madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le +couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle +ne vouloit accorder; tellement que madame sa mère fut +extrêmement offensée, et dès lors infinies rudesses avec +inductions et sollicitations grandes, qui émurent tellement +cette jeune princesse, que l'appréhension qu'elle en eust +luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes les +filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que +sadite mère ne la traitast mal; pour obvier auxquels +mauvais traictemens, qu'elle seroit contrainte faire son +commandement; dont monsieur son père estoit bien +fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de +mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame +leur abbesse leur disoit, qu'elle déposante a opinion qu'il +luy eust osté l'habit qu'elle a tousjours porté et fait actes +de religion convenables à sa charge, pour donner plaisir +à sondit père, plustost que de volonté, car elle n'eut oncques +le cœur de demeurer en ceste charge, qualité et habit +de religion; qu'elle, comme tout le monde sçayt, a faict +vœu par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle +escrivoit audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame +Charlotte de Bourbon donnast son bien à monseigneur le +prince son frère. Ne sçayt ladicte déposante si elle fit ou +non, parce qu'elle n'y estoit présente. Dict aussy que, +quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles +dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture +de son vœu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une +simulée, et l'autre ordinaire; et quand eust présenté à l'autel +une desdictes lettres, sœur Cécile Crue, autrement +appelée Chauvillat, print icelle et la mit dans son sein; et +que telle prétendue profession fut faicte assez maigrement, +par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit professe; +et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les religieuses +du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle +pense qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicité ladicte +dame de Bourbon de sortir de sa maison, sinon Françoys +et Georges d'Averly, auxquels elle portoit faveur, et +estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy que, quand +madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé, +avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +n'avoient point entendu la profession de madicte dame, +lequel leur fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder +les biens, comme les autres abbesses avoient faict auparavant.</p> + +<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: sœur <span class="smcap">»R. Sarrot.</span></p> + +<p class="p2">«5<sup>o</sup>.—Sœur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye +âgée de quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après +serment par elle faict, a dict que, trente ans a, elle est +religieuse professe en ladite abbaye, et qu'elle sçayt que +madame Charlotte de Bourbon a esté contraincte d'estre +religieuse et faire sa profession par madame la duchesse +de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit +ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault; +depuis lequel temps, depuis deux ans en çà, ladite dame +Charlotte de Bourbon avoit dict à feue madame de Reuty, +qu'elle n'estoit professe et qu'elle n'avoit faict les vœux +ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite dame de +Reuty; et qu'elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser +son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la +religion prétendue réformée, qui hantoient en ladite +maison, qui lui mettoient en opinion qu'elle se damnoit +en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû les +lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et +pour avoir esté présente quand plusieurs personnes venoient +de la part de madite dame vers ladite dame Charlotte +pour luy faire récit des volontés de sadite mère, en quoy +faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au moyen de +ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna +une fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure +des religieuses qui voyoient la manifeste contrainte et les +menées avec la force, peu de volonté de ladite abbesse, +surprise par le moyen de deux lettres de profession et des +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour luy +faire faire le vœu, connu par toutes moins que légitime +et solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais +approuvé, sinon pour faire plaisir, monstrant toujours +effect contraire à iceluy.</p> + +<p class="left5">»<i>Ainsi signé</i>: sœur <span class="smcap">Marie Beaucler.</span></p> + +<p class="p2">>»6<sup>o</sup>.—Sœur Marie de Méry, religieuse professe en +l'abbaye de Jouarre, âgée de quarante ans, ou environ, +dict que, vingt-cinq ans a, elle est professe en ladite +abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame Loïse +de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de +ladite abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite +déposante a vû que ladicte dame Charlotte de Bourbon +ne vouloit faire profession, et ne l'eust jamais faicte, +ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa +part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire à +sœur Cécile de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, +parce que c'étoit la volonté de madame sa mère, à +laquelle elle n'oseroit désobéir. Mesme, le jour de sa profession, +elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut entendre +un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par +ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire +sortir de ladite abbaye madicte dame.</p> + +<p class="left5">»<i>Ainsi signé</i>: <span class="smcap">Marie</span>, sœur de Méry.<br /> +»<i>Signé</i>: <span class="i4 smcap">de Gaulnes</span>,<br /> +<span class="i8 smcap">»Desmolins.</span>»</p> + +<p class="p2">Après avoir échoué sur le terrain de l'enquête, le duc de +Montpensier échoua également sur celui des négociations +entamées, à la cour d'Heydelberg.</p> + +<p>Le premier président de Thou et le sieur d'Aumont s'étaient +rendus auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +du roi, de renvoyer Charlotte de Bourbon à son père: +l'électeur répondit avec fermeté qu'il ne la lui renverrait +qu'à la condition expresse que la princesse serait certaine +d'obtenir, pour la sûreté de sa personne et pour le libre +exercice de son culte, la protection à laquelle elle avait +droit<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<p>Les envoyés du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur +aucun de ces deux points, la négociation qu'ils avaient +entamée fut rompue.</p> + +<p>Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de +l'électeur et de l'électrice; position honorable et sûre, qu'elle +avait immédiatement conquise, sans effort, par l'intérêt +qu'excitait son infortune, par la franchise de son maintien, +par le charme de son caractère, et par le sérieux de ses +hautes qualités.</p> + +<p>Jeanne d'Albret, qui suivait, de cœur et de pensée, sa +jeune amie sur la terre étrangère, se montra sensible à l'accueil +qu'elle y recevait, en lui écrivant<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>:</p> + +<p>«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne, +j'ay escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur +le duc Casimir, son filz, pour leur mander la bonne +nouvelle de la convention du mariage de madame et de +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon +recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. +Cependant j'estime que ce mariage vous pourra servir, +car j'auray meilleur crédict, duquel vous pouvez faire +estat comme de la meilleure de vos parentes. J'ay commencé +à parler de vostre faict; mais monsieur de Montpensier +tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne +fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le +pouvoir que Dieu m'a donné. Parmy la joye que j'ay du +mariage de mon filz, Dieu m'a affligée d'une maladie qu'a +ma fille, d'une seconde pleurésie qui luy a repris quatre +jours après l'autre. Elle a été saignée: j'espère en Dieu +que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en +disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui +donner ce qu'il sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma +cousine, ce que vous désirez.</p> + +<p class="left30">»De Bloys, ce 5<sup>e</sup> d'apvril 1572.<br /> +<span class="i4">»Vostre bonne cousine et parfaite amye,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Jehanne.</span>»</p> + +<p class="p2">La dignité personnelle d'une femme chrétienne, aux prises +avec les difficultés inséparables d'une vie de privations, +recèle en elle-même des secrets trésors d'abnégation et de +délicatesse, que pressent et que respecte, dans sa généreuse +sympathie, tout cœur qui aspire à soulager une souffrance +noblement supportée.</p> + +<p>Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg, +dans la sincérité de son application.</p> + +<p>La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état +voisin du dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait +humblement résolue à en subir les rigoureuses conséquences, +plus, de leur côté, l'électeur et l'électrice s'attachèrent, par +de judicieux et tendres ménagements, à l'affranchir du +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +malaise inhérent à un tel état. Profondément touchée de +leurs prévenances, elle en déclinait cependant en partie les +effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne réussirent +à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir la +plénitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le +meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de +son affection et de sa gratitude, était de les laisser l'aimer et +la traiter comme si elle eût été leur propre fille.</p> + +<p>Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la +bienveillante protection de l'électeur et de l'électrice, +Charlotte de Bourbon rencontra un appui de plus dans le +dévouement éprouvé de François d'Averly, seigneur de +Minay, qui avait pris à cœur, disait-elle «de la secourir et de +l'assister en ses affaires», et qui, de fait, avec l'assentiment +de Frédéric III, dont il s'était concilié l'estime, resta auprès +d'elle, à Heydelberg, tant qu'elle-même y résida.</p> + +<p>La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous +ceux qui l'entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement +chère aux personnes attachées à son service. +Au premier rang de celles-ci, se trouvait une femme recommandable, +du nom de Tontorf, sur les soins vigilants et sur +la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente discrète de +maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans +l'épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme +de cœur s'élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la +seule intensité de son dévouement. Ayant voué à Charlotte +de Bourbon une sorte de culte, elle ne la quitta jamais. On +verra plus tard dans quelles circonstances la mort seule les +sépara l'une de l'autre.</p> + +<p>Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient +à leur côté, par sympathie pour ses épreuves et pour +ses convictions religieuses, Charlotte, libre désormais de professer +publiquement ces dernières et d'y conformer pleinement +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +sa vie, se fit un devoir de prendre part aux exercices +du culte réformé, auquel sa mère s'était rattachée naguères, +et que sa sœur, la duchesse de Bouillon, continuait à pratiquer. +Elle le fit en toute simplicité, avec un sérieux d'attitude +et une modestie de langage qui lui concilièrent le +respect de tous.</p> + +<p>Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première +fois une réelle dilatation de cœur, elle commençait +à goûter le charme d'une existence paisible et utilement +employée.</p> + +<p>La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux +conseils sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille +adoptive, en même temps qu'elle agissait, dans son intérêt, +auprès du duc de Montpensier et de Catherine de Médicis, +ainsi que le prouvent ces lignes<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, datées de Vendôme, où +la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel devoir<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>:</p> + +<p>«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu +mes lettres, et monsieur le comte, les remercimens que +je luy fais de vous avoir receue; ce que mon filz continuera, +à sa venue. Quant à vostre affaire, j'ay monstré à +la royne, mère du roy, celles-ci que m'a escript monsieur +le comte, et sur cela ay adjousté ce que j'ay pensé vous +pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse +désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous, +mais peu qui osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur +de Montpensier tient tous ceux de ceste court. +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +Cependant je ne craindray chose qui puisse me fermer la +bouche. Je m'employeray de cœur et d'effect en tout ce +que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que +j'en auray le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrêmement +malades: Dieu les a encores conservez pour sa gloire. +Ma cousine, faictes estat de mon amitié, de mes moyens +et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine, vous donner +sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande +affaire.</p> + +<p class="left30">»De Vendosme, ce 5<sup>e</sup> de may 1572.<br /> +<span class="i4">»Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Jehanne.</span>»</p> + +<p class="p2">A un mois de là, une mort inopinée ravit à l'affection +de Charlotte de Bourbon cette <i>parfaite amie</i>, qui s'était +montrée pour elle une seconde mère, et à laquelle l'attachaient +des liens devenus de jour en jour plus étroits<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. +Cette séparation déchirante la plongea dans une affliction +dont la correspondance de Frédéric III atteste la profondeur<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>Quel surcroît de douleur la jeune princesse n'eut-elle +pas à subir, peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg +les premières nouvelles des effroyables massacres +commis à Paris et dans les provinces de France lors de la +Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée de stupeur et navrée.</p> + +<p>Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous +l'impulsion d'un grand devoir à remplir, elle concentra ses +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +pensées sur l'adoption immédiate de moyens propres à soulager +ceux de ses compatriotes qui, ayant échappé au fer +des égorgeurs, viendraient chercher un refuge dans les +États de l'électeur palatin. Plusieurs y vinrent, en effet, et +ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du ministère +de charité et de consolation qu'elle remplit auprès d'eux: +pieux ministère, dans l'accomplissement duquel, associée +aux efforts et aux généreux procédés de l'électeur et de +l'électrice adoption, que, dès le premier moment, +ils lui avaient accordé.</p> + +<p>Aimée par eux, que ne l'était-elle aussi par son père? +Que ne pouvait-elle le convaincre non seulement de son +respect pour lui, mais, en outre, de l'énergique besoin +qu'elle éprouvait de gagner son affection et de lui faire +sentir la sincérité de celle, qu'en retour, elle lui porterait? +Question douloureuse pour le cœur anxieux de Charlotte de +Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne désespérait +cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui +semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses +prières, en touchant le cœur du duc, en lui inculquant un +sentiment de justice envers une fille qui n'avait, en rien, +démérité de lui, et en lui inspirant enfin pour elle une affection +vraiment paternelle. On verra plus loin combien Charlotte +de Bourbon, inébranlable dans sa foi et fidèle aux +pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de n'avoir +jamais désespéré de gagner le cœur de son père.</p> + +<p>Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait à +la délaisser?</p> + +<p>Selon son habitude, il menait de front les assiduités d'un +homme de cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste +et intolérant. Il se complut, notamment, à reprendre, +dans les derniers mois de 1572, ses menées de convertisseur, +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +à l'égard de sa fille la duchesse de Bouillon. Il détacha +vers elle le jésuite Maldonat et le ministre apostat +Sureau du Rosier<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>; mais tous deux échouèrent dans leur +mission: Maldonat en dépensant son argumentation en +pure perte, et du Rosier en n'affrontant la présence de la +duchesse que pour subir les légitimes reproches qu'elle +lui adressa sur son infidélité.</p> + +<p>Revenu à résipiscence, l'apostat se rendit à Heydelberg, +où Charlotte de Bourbon put lire, dans un écrit qu'il y +publia<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, cet aveu, précédé de bien d'autres: «Le duc de +Montpensier m'avoit envoyé, le mardi 4 novembre 1572, +avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers madame de +Bouillon, pour la ramener à l'obéissance du pape. J'escrivis +lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement +de monsieur son père, pour la tirer à cest estat: +lui faisant une triste et pauvre recongnoissance de l'humanité +receue de sa part, tant par moy que par plusieurs +autres, aux troubles de l'an 1568.»</p> + +<p>Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il +s'était rendu coupable, du Rosier avait eu finalement le +courage d'avouer publiquement l'énormité de ses méfaits et +d'exprimer un repentir dont il n'était guère permis de +révoquer en doute la sincérité. La loyale et compatissante +Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se représentant +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +les angoisses qui torturaient l'âme du malheureux, elle +s'empressa au nom de sa sœur, la duchesse, dont elle connaissait +les sentiments élevés, de couvrir d'un généreux +pardon l'offense commise à Sedan. Ce fut là pour du Rosier, +dans sa détresse, un réel bienfait, sous l'impression duquel +il se retira à Francfort, où, trois ans plus tard, il termina +sa triste existence.</p> + +<p>Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale +et intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs, +savants de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre +Boquin, François Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont +Frédéric III aimait à s'entourer et dont il avait vu le +nombre s'accroître, à Heydelberg, à dater de 1572! Cédant +à l'attrait qu'exerçaient la complète affabilité et la vive intelligence +de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués +avaient noué, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, +de sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse +compatriote. On la vit, charmée elle-même de les connaître, +s'entretenir avec eux de leurs affections domestiques, +de leurs intérêts personnels, de leurs travaux, puis aussi et +surtout de la France, de cette patrie commune à laquelle +tous demeuraient profondément attachés, dans la crise terrible +qu'elle traversait et dont ils suivaient, de cœur et de +pensée, les incessantes péripéties.</p> + +<p>Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à +Heydelberg, avait rarement quitté cette ville, et était ainsi +demeuré à l'écart des événements qui, dans le cours des +quinze dernières années, s'étaient accomplis de l'autre +côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la jeune princesse +se reportait, de préférence, vers le passé; elle se plaisait +à l'entendre parler d'une mission dont l'électeur palatin +l'avait chargé, en 1561, et à l'occasion de laquelle il avait, +à l'issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +foule de hauts personnages, et, plus particulièrement que tous +autres, l'amiral de Coligny et divers membres de sa famille<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de +Boquin.</p> + +<p>Pour être d'une nature différente, ceux que lui faisaient +d'autres Français ne l'intéressaient pas moins.</p> + +<p>Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par +l'électeur à occuper, à Heydelberg, une chaire de droit<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> +dont il venait d'inaugurer avec éclat la prise de possession, +entretenait la princesse des scènes sanglantes dont Bourges +et le Berri avaient été le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy, +et auxquelles il n'avait échappé qu'à grand'peine; de +ses dangereuses pérégrinations à travers la France, et du +triste sort d'une masse de victimes de la persécution, en +proie à la misère, à des perplexités, à des souffrances de tout +genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant ensuite +du tableau de tant d'infortunes les pensées de son interlocutrice, +il les reportait sur des sujets religieux, historiques +ou littéraires, qu'il savait être de nature à captiver son +attention. Il n'y avait qu'à gagner dans les familières communications +d'un tel homme, doué de vastes connaissances, +que son esprit judicieux et lucide mettait avec aisance à la +portée d'autrui.</p> + +<p>L'énergique et docte François Dujon, connu dans le +monde littéraire sous le nom de <i>Junius</i>, parlait à Charlotte +de Bourbon de l'actif et périlleux ministère qu'il avait, +comme pasteur, exercé jusqu'en 1566, dans les Pays-Bas, +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +et de la confiance dont Frédéric III l'avait honoré, en le +chargeant de la direction de l'église de Schonau, puis en +l'envoyant à l'armée du prince d'Orange, pour y remplir, +pendant toute la durée d'une laborieuse campagne, les +fonctions d'aumônier, et enfin en le rappelant dans le Palatinat, +pour y reprendre son service au sein de l'église de +Schonau, qu'il devait ultérieurement quitter, par ordre de +l'électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le collaborateur +de Tremellins dans la traduction de la Bible<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + +<p>Quant à Jean Taffin, que l'électeur avait investi, à sa +cour, du titre et des fonctions de <i>prédicateur français</i><a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, et +dont les antécédents dans l'exercice du saint ministère, +spécialement à Anvers, étaient des plus recommandables, +il avait, par ses solides qualités, promptement gagné la +confiance de la princesse, qui depuis lors attacha toujours +un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait mieux +caractériser le sérieux et l'efficacité de ses relations avec +elle, qu'en disant, à l'honneur de tous deux, que Charlotte +de Bourbon inspira à Taffin un dévouement qui ne se +démentit jamais, et qu'en toute occasion elle sut dignement +reconnaître.</p> + +<p>Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à +l'affermissement de ses intimes convictions et à l'expansion +de son activité chrétienne, la pieuse fille du persécuteur +des réformés français ne cessait d'étendre, de loin comme +de près, sa sollicitude sur tous les infortunés, qui, sortis de +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +France, portaient, à des degrés divers, le douloureux poids +de l'expatriation.</p> + +<p>De ce nombre étaient les enfants de l'homme éminent +dont plus que de tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. +Deux des fils de la grande victime, Chastillon et d'Andelot, +réfugiés en Suisse, venaient d'écrire, de Bâle, à l'électeur +et à Charlotte de Bourbon, qu'ils savaient être, à Heydelberg, +sous sa protection; ils connaissaient la chrétienne +sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération +qu'elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt +leur parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par +la princesse<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> + +<p>«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui +a réduit vos affaires en telle extrémité comme elles sont, +vous ne pouviez pas à qui mieux vous adresser qu'à moy, +pour ressentir vostre peine et vous y plaindre infiniment, +n'en faisant point seulement comparaison à la mienne, +mais l'estimant, selon qu'à la vérité l'on peult juger, ne +vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espère +que les moyens qui vous sont cachez à ceste heure pour +en pouvoir sortir, ce bon Dieu vous les descouvrira lorsqu'il +luy plaira vous en retirer. De ma part, si je puis +quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien +grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour +celle que j'ay tousjours portée à feu monsieur l'admiral, +vostre père, dont le zèle et piété qu'un chacun a recongneu +en luy me fait honnorer la mémoire. Incontinent +donc que j'ay receu vos lettres et celles que vous escriviez +à monsieur l'électeur, j'ay esté les luy présenter, +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir +son Exelence embrasser l'affaire dont luy faites +requeste, avec une singulière affection; ce que vous pourra +dire le gentilhomme qui l'est venu trouver de vostre part, +à qui il a parlé de façon que je vous puis assurer que son +Exelence est résolue à faire bientost la dépesche, tant +pour madame l'admirale<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, que pour vostre regard, telle +que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy +ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme +aussy madame l'électrice m'a fait entendre estre en pareille +volonté; en sorte que vous ne pouviez pas choisir +un meilleur et plus favorable recours que celuy de leurs +Exelences, qui sçavent peser les causes selon la droiture +et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner +ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster +de ce nombre et bientost vous remettre en tel heur, bien +et félicité, que vous vouldroit veoir celle de qui vous recevrez +les affectionnées recommandations à vos bonnes +grâces, et la tiendrez pour</p> + +<p class="left30">»Vostre affectionnée et meilleure amye,<br /> +<span class="i4 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span><br /> +<span class="i8">»A Heydelberg, ce 12 mars.»</span></p> + +<p class="p2">L'excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement +ce à quoi «elle pouvoit s'employer de bien grande +affection». Elle réussit à concilier à ses jeunes correspondants +la protection de Frédéric III et celle de l'électrice.</p> + +<p>La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut +celle de cœurs émus de reconnaissance. +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +«Mademoiselle, disaient-ils<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, la prompte et briefve expédition +de nos affaires en la cour de monseigneur l'électeur +nous est assez suffisant témoignage de la grande +sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre +d'icelles; mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous +escrire rendent la preuve si certaine de vostre charitable +affection envers nous, que nostre ingratitude seroit la plus +extrême qui fust oncq, si nous ne sentions à bon escient +combien nous sommes obligez à recongnoistre par tous +très humbles services, quand Dieu nous en donnera les +moïens, le très grand bien et faveur que recevons de vous, +mademoiselle, qui estes esmeue et incitée à nous bien +faire, par la seule inclination naturelle d'une grande et +vertueuse princesse, de laquelle vous estes partout merveilleusement +recommandée. A ceste cause, mademoiselle, +après vous avoir très humblement remercié du très grand +bien et plaisir qu'avons promptement receu par vostre +moïen, des sainctes consolations et vertueux enseignemens +qu'il vous a pleu nous adresser par vos lettres, avec +les offres tant honnestes et amyables, accompagnées +d'une vifve démonstration de la charité chrestienne que +pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions +très humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur +de croire que mettrons si bonne peine et diligence, avec +la grâce de Dieu, à suivre le droit chemin de vertu et +vraye piété, que toutes les contrariétés et grandes difficultés +qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne pourront nous +en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant +compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance +qu'avec le temps il fera, nous relève de ceste +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +oppression très dure, et qu'ayons moïen de vous faire très +humble service, nous osons bien vous promettre, mademoiselle, +que jamais n'aurés serviteurs plus humbles ni +plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens, +quand il vous plaira les nous faire entendre; +et sur ceste assurance d'avoir cest honneur que serons +creus de vous, mademoiselle, nous supplions l'Eternel, +nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir très longuement, +mademoiselle, en très bonne santé et heureuse +vie, pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement +des pauvres affligez.</p> + +<p class="left30">»Vos très humbles et obéissans serviteurs,<br /> +<span class="i4 smcap">»Chastillon, Andelot.</span><br /> +<span class="i8">»De Basle, ce 1<sup>er</sup> juin 1573.»</span></p> + +<p class="p2">Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance +avec les fils de Coligny, une preuve de l'affectueux intérêt +qu'elle prenait à leur situation, la princesse fut, en ce qui +concernait l'atténuation des rigueurs imposées à la sienne +par la dureté et l'avarice de son père, l'objet d'une démarche +officielle que tentèrent auprès de Charles IX les ambassadeurs +polonais venus en France, à l'occasion de l'élévation +du duc d'Anjou au trône de leur patrie.</p> + +<p>Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant +lequel ils se présentaient d'énergiques paroles<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Après avoir +réclamé en faveur des droits et des intérêts de la généralité +des protestants français, ils dirent<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>: «Nous conjoignons +aussi à ces causes les requestes de beaucoup de princes +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de personnes +qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne, +Suisse et autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre +intercession vaudroit beaucoup, en ce temps, envers +Vostre Majesté, n'ont cessé, en présence, quand elles nous +ont rencontrés, et par lettres, de nous prier et supplier +d'employer toute la faveur et crédit que Dieu, par sa puissance +et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté +que nostre sérénissime esleu, à ce qu'il y ait paix +en France, et que les innocens et affligés soient soulagés. +Parquoy la pitié et <i>les requestes de ceux auxquels nous +n'avons pû ne dû refuser ce que nous pouvons en cest +endroist</i>, font que nous supplions Vostre Majesté que, +selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il +luy plaise pourvoir et remédier à une si longue et grande +calamité d'armes civiles, par une équitable et très ferme +paix.»</p> + +<p>L'histoire atteste<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> «qu'outre ceste requeste pour +ceux de la religion, ces nobles ambassadeurs en firent +d'autres pour divers particuliers, de la part desquels ils en +avoient esté suppliez, notamment <i>pour mademoiselle de +Bourbon</i>, jadis abbesse de Jouarre, fille du duc de Montpensier, +laquelle ayant quitté l'habit, s'étoit retirée en +Allemaigne, chez l'Electeur palatin, où elle fut receue +honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit +qu'il pleust au roy faire tant envers le duc de Montpensier, +que sa fille eust de quoy s'entretenir selon le rang +qu'elle devoit tenir, estant fille d'un prince du sang.»</p> + +<p>Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit +dans le bruit des pompes et des fêtes par lesquelles seules +la cour de France prétendait honorer leur présence; aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +droit ne fut fait à leurs légitimes demandes<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, et une grande +iniquité de plus vint ainsi s'ajouter à tant d'autres déjà +commises.</p> + +<p>L'électeur palatin, qui très probablement avait invité les +ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte +de Bourbon, donna-t-il à celle-ci, après l'échec de la démarche +tentée par ces ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX, +le conseil de s'adresser directement à la reine mère? Il est +permis de supposer que oui, quand on voit la jeune princesse, +trop réservée pour se décider seule à entrer en rapports +avec l'autorité souveraine, entretenir d'une affaire qui +la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans +une correspondance que semble clore la lettre suivante<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>:</p> + +<p>«Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dépend +seulement de vostre grâce, j'ay prins, <i>encores à ceste fois</i>, +la hardiesse de supplier très humblement Vostre Majesté +d'en user envers moy, à qui vous laisserez un perpétuel +devoir de prier Dieu qu'il vous conserve vostre santé, madame, +en très heureuse et très longue vie. De Heidelberg, +ce 8 novembre 1573.</p> + +<p>»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante,</p> + +<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans +cette lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis +de son père.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions +du duc à l'égard de Charlotte. Il persista à refuser +de l'assister, à Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +communication. Son obstination demeurait telle, qu'elle ne +fut même pas ébranlée par les démarches officieuses que la +reine d'Angleterre chargea, à diverses reprises, ses ambassadeurs +d'accomplir, en France, dans l'intérêt de la jeune +princesse<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers +jours de l'année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte +de Bourbon éprouvait une répulsion que ne justifiait +que trop, à ses yeux, le triple titre d'ennemi personnel de +ses cousins, le roi de Navarre et le prince de Condé, d'insolent +et vil auteur des infortunes domestiques de ce dernier, +et de promoteur du meurtre de Coligny, ainsi que de +tant d'autres personnages. Cet être dégradé était le duc +d'Anjou, qui, élu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, +en compagnie de plusieurs seigneurs<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, et ne pouvait +se dispenser d'aller, avec eux, saluer l'électeur palatin. Une +telle obligation lui pesait, car il devait nécessairement se +trouver déplacé et mal à l'aise dans le milieu essentiellement +honnête, digne et ferme qu'il allait aborder.</p> + +<p>De même que l'électeur et l'électrice, Charlotte de Bourbon +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +se résigna à subir la présence de l'odieux visiteur et de +son entourage.</p> + +<p>«Frédéric III, rapporte d'Aubigné<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, averti des hôtes qui +lui venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de +gens armez, pour bonne considération; et cela fut la première +frayeur du roi de Pologne et des siens, qui estimoient +les gens de guerre cachez pour leur faire un mauvais +tour. Ce vieil prince n'oublia, à sa réception, rien +d'honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi +pourmener dans une galerie de laquelle le premier tableau +estoit celui de l'amiral de Coligny, le rideau tiré exprès. +A cette vue, le palatin ayant vû changer de couleur son +hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur François qui +jamais ait esté<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, et en la mort duquel la France a beaucoup +perdu d'honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui +furent trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit +son roi des cautions qui lui estoient nécessaires au traitement +des princes les plus proches, et de mesme pour les +affaires d'Angleterre. Nous avons receu qu'on fit lire cet +escrit à M<sup>gr</sup> d'Alençon, vostre frère, et à l'ambassadeur +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là +vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores +dit que leur responce, bien que non concertée, fut pareille +et telle: ces lettres ne nous assurent point comment il +estoit nostre ami, mais elles monstrent bien qu'il estoit +bon François.—Le roi de Pologne dit qu'il n'estoit point +coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court, induisant +ceste remonstrance pour un affront.»</p> + +<p>La sévère leçon que donna ainsi l'électeur était méritée: le +royal meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossièreté +accoutumée, en cherchant à blesser Frédéric III dans son +affection pour Charlotte de Bourbon. Voici, en effet, ce que +mentionne Michel de La Huguerye<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, qui, à ce moment, se +trouvait à Heydelberg:</p> + +<p>«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), +ayant veu et salué mademoiselle de Bourbon comme les +aultres, quand ce fut au partir, il ne luy feist jamais +aucun présent, comme il feist à toutes les aultres, bien qu'il +veist l'affection dudit sieur électeur envers elle, dont il luy +recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en aultre +chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de +quelque peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en +fut fort marry et deist depuis que, s'il eust crû cela, il +se feust esloigné de Heydelberg, à son passage.»</p> + +<p>Quant à la princesse, trop haut placée dans l'estime +générale, pour se sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais +procédé du méprisable roi qu'elle venait d'avoir sous +les yeux, elle ne songea qu'à applaudir, avec toute l'énergie +de son cœur de chrétienne et de Française, à la leçon qu'il +avait reçue de l'électeur, et qu'à remercier ce généreux protecteur +de la nouvelle preuve de bonté qu'il lui accordait, +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +en considérant, dans sa paternelle susceptibilité, comme faite +à lui-même, l'offense calculée, qui ne s'adressait qu'à elle, +et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu'à dédaigner.</p> + +<p>Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire +de l'aplomb avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de +France, fit appel à l'amitié qu'il prétendait exister entre +l'électeur et lui, et vouloir resserrer, en écrivant, de +Cracovie, le 15 juin 1574<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> à Frédéric III: «Mon cousin, +puisqu'il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy, mon +frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne, +j'espère l'estre aussy de l'amitié dont vous l'avez +aymé, et que j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit +départy entre luy et moy: toutefois, pour ce que je le +désire ainsy, et afin qu'elle soit perpétuelle, je vous prie +croire que vous pouvez attendre de moy autant de bonne +volonté et affection en vostre endroit, <i>que je vous en ay +moy-mesme promis, passant par vostre maison</i>.»</p> + +<p>Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour +de Frédéric III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la +satisfaction d'apprendre que son cousin le prince de Condé, +dont la position, depuis près de deux ans, la tenait dans +l'anxiété, se trouvait en Alsace, et qu'il se rendrait prochainement +à Heydelberg.</p> + +<p>Ce fils de Louis I<sup>er</sup> de Bourbon et d'Eléonore de Roye avait, +en août 1572, au Louvre, fait preuve d'énergie, en réponse +à ces trois mots, «messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX, +dans un accès de fureur, lui avait jetés à la face; et si, plus +tard, par une défaillance regrettable, il s'était prêté, pour +la forme, à conférer avec l'apostat Sureau du Rosier; s'il +avait même plié sous la main de ses oppresseurs, jusqu'au +point de déserter extérieurement sa foi, ce n'avait été qu'en +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +se réservant, au fond du cœur, le droit de désavouer, un +jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule lui +avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à +cet égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins +laisser subsister la tache du coupable pacte de conscience +qui l'avait précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur +de Condé, que, sans prétendre d'ailleurs effacer cette +tache indélébile, il aspirait avec ardeur à se relever de sa +chute, et comptait, pour y réussir, sur la miséricorde et les +directions providentielles de Dieu.</p> + +<p>Dans les premiers mois de l'année 1574, Charlotte de +Bourbon passa de l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit +venir enfin, pour ce jeune prince, le jour d'un relèvement +digne de lui et du nom qu'il portait.</p> + +<p>Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mêmes.</p> + +<p>En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on +croyait d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête; +La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes +encore avaient tenu en échec les troupes royales; la cour +s'était résignée à certaines concessions inscrites dans le +traité dit <i>de La Rochelle</i>, concessions envisagées bientôt +comme insuffisantes par les assemblées de Milhau, de Montauban +et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans +une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, +des revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent +Catherine de Médicis elle-même.</p> + +<p>Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées +par la gravité des circonstances.</p> + +<p>Il avait fallu composer avec des adversaires comptant +désormais non seulement sur leurs propres forces, mais en +outre sur l'appui que leur prêtait le parti des <i>politiques</i>, +ayant à sa tête les Montmorency et Cossé. La question d'une +pacification avait été vainement agitée: la mauvaise foi et +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +l'insatiable ambition de la reine mère avaient mis obstacle +à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un +mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi +de Navarre et Condé prendraient la direction. Les deux +premiers de ces princes ayant échoué, en mars 1574, dans +une tentative d'évasion, étaient retenus à la cour, en une +sorte de captivité, tandis que les maréchaux de Montmorency +et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La formation +en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc +de divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants +et leurs alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau +conflit allait s'engager.</p> + +<p>Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que +tout légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la +cour et se posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur +des opprimés.</p> + +<p>De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur +titulaire de cette province, il réussit à gagner le territoire +du duché de Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon +par Duplessis-Mornay, qui l'accompagna jusqu'à deux +lieues au delà de Juvigny<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, et finalement il arriva à Strasbourg, +avec l'un des Montmorency, Thoré.</p> + +<p>A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en +l'église des Français<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, profession de son retour à la religion +réformée, jura d'en soutenir, à l'exemple de son père, les +sectateurs contres leurs adversaires, et il informa les églises +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +tant du Languedoc, que d'autres provinces, de l'engagement +solennel qu'il venait de contracter.</p> + +<p>Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à +la levée des troupes destinées à composer une armée qui +pût, un jour, marcher au secours des réformés français, il +rechercha, sous ce rapport, des appuis en Suisse, en Allemagne, +et spécialement le concours de l'électeur palatin, +auprès duquel il se rendit en mai<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> et en juillet.</p> + +<p>L'accueil qu'à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à +son cousin fut naturellement des plus expansifs. On se +représente aisément la joie qu'elle éprouva à nouer avec +Henri de Bourbon des entretiens dont la franche intimité +atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les +rigueurs de l'expatriation.</p> + +<p>Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg +et de là aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence +qui, mieux que toute autre, pouvait faciliter ces communications +simultanées avec la France, la Suisse, l'Alsace et +l'Allemagne.</p> + +<p>Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon +s'associait, de cœur, à l'existence que menaient, au loin, sa +sœur aînée et son beau-frère, aux relations qu'ils soutenaient +avec autrui, au bien qu'ils faisaient, à leurs joies, à leurs +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +épreuves, à la sollicitude dont ils entouraient leurs enfants. +Les circonstances ne lui ayant pas permis de se fixer à +Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en quittant +Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d'eux, en +pensée, à titre de sœur aimante et dévouée.</p> + +<p>Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au +point de vue de la large hospitalité accordée aux réfugiés +français, une véritable similitude entre Heydelberg et Sedan, +et que dans cette dernière ville se trouvait une jeune femme +française d'une haute distinction, M<sup>me</sup> veuve de Feuquères<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, +qui, ayant échappé au massacre de la Saint-Barthélemy, était, +ainsi qu'elle se plaisait à le dire<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, «receue avec beaucoup +d'honneur et d'amytié par M. le duc et M<sup>me</sup> la duchesse de +Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu'à Sedan se +trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable +par la noblesse de ses sentimens et par la rare +maturité de son caractère, Philippe de Mornay, seigneur du +Plessis, Marly, etc., etc., investi de la confiance du duc et +de la duchesse, dont il avait conquis l'affection<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>; qu'il soutenait +d'excellents rapports, avec nombre de personnes +notables de la ville et du dehors; «qu'il étoit aussi visité +journellement de plusieurs ministres et autres gens de +lettres; et qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles +de France et la cause de la religion, que pour l'estat particulier +de M. de Bouillon, qui ne luy feust communiqué<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.»</p> + +<p>Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui +attachaient à sa sœur et à son beau-frère M<sup>me</sup> de Feuquères +et Philippe de Mornay, se félicitait de leur présence à +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +Sedan, et se reposait sur eux du soin de continuer à assister +de leur affection et de leur dévouement ces deux membres +de sa famille qui lui étaient particulièrement chers.</p> + +<p>Vers la fin de l'année 1574, elle eut la douleur de voir +brisé pour toujours le bonheur domestique de sa sœur, par +la mort du duc de Bouillon<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> + +<p>Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de +ce prince, demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur +indissolublement attaché à sa mémoire, ainsi qu'à celle de +sa fidèle et courageuse compagne. Voici ce fait, tel que +M<sup>me</sup> de Feuquères le consigna dans ses Mémoires<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, alors +qu'elle était devenue M<sup>me</sup> de Mornay:</p> + +<p>«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et +traisner; et estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, +et qu'il avoit esté empoisonné au siège de La +Rochelle. Cependant M<sup>me</sup> de Bouillon, sa mère, l'estoit +venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort de +M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de +Sedan, attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise +opinion du sieur des Avelles, qui en estoit gouverneur. +L'église de Sedan estoit belle par le nombre des réfugiés. +M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit avec +beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs +et divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec +le sieur de Verdavayne, mon hoste, médecin de mondit +seigneur de Bouillon, homme fort religieux et zélé. Ilz +prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne déclareroit +à M<sup>me</sup> de Bouillon, sa femme, qui estoit lors +en couche, l'extrême maladie de M. de Bouillon, son +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +mary, et le danger qu'il y avoit, en cas qu'il pleust à Dieu +de l'appeler, que madame sa belle-mère, qui estoit fort +contraire à la religion<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, par le moyen du sieur des Avelles, +ne se saisist de la place, pour en faire selon la volonté +du roy<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.—Elle, après l'avoir ouy, toute affligée qu'elle +estoit, se délibéra d'en escrire à M. de Bouillon qui estoit +en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, +la voulant voir pour en communiquer avec elle, elle se +feit doncq porter en sa chambre, et après résolution prise +entr'eux, fut reportée en son lict.—Le lendemain M. de +Bouillon envoyé quérir ses plus confidens, particulièrement +fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux +esclarcit les moyens d'effectuer sadicte résolution; puis +appelle tous ceux de son conseil et les principaux de sa +maison, et leur déclare que, pour certaines causes, M. des +Avelles ne pouvoit plus exercer sa charge, et pour ce, +sur-l'heure mesme, luy ayant demandé les clefz, les mit +ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, +et de La Marcillière, conseiller au grand conseil, +pour, appelés les officiers et gardes du chasteau, leur +déclarer l'intention dudict seigneur duc de Bouillon, et +les remettre ès mains dudict sieur de la Lande, lieutenant +de sa compagnie.—Ainsi, ceste place forte fut asseurée, +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre heures; +et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort chrestiennement, +remettant madame sa femme, messieurs ses +enfans, et son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, +nonobstant sa mort, non moins paisiblement que +auparavant.»</p> + +<p>Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse, +sa sœur, plus elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée +au veuvage, sans rencontrer dans la famille de son mari, +pour elle et ses enfants, l'appui et la sympathie que sa position +et la leur commandaient. Aussi, éprouva-t-elle un allègement +à ses préoccupations fraternelles, en acquérant la +conviction que la duchesse pouvait compter du moins sur +le concours de l'électeur palatin, auquel le duc de Bouillon +avait confié, ainsi qu'au duc de Clèves, l'exécution de ses +dernière volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de +M<sup>me</sup> de Feuquères et de Philippe de Mornay.</p> + +<p>Avec l'année 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de +Bourbon, la phase la plus solennelle de sa vie, que feront +connaître les développements qui vont suivre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<p class="ni1 block">Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de Nassau.—Résumé +de la vie de ce prince jusqu'à la fin de l'année 1574.—Il demande la main de +Charlotte de Bourbon. Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.—Réponse +de Charlotte.—La demande du prince est définitivement accueillie.—Lettre +de Zuliger à ce sujet.—Le prince, ne pouvant s'absenter des Pays-Bas, +confie à Marnix de Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y +tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour l'accompagner dans le +voyage qu'elle doit entreprendre.—La jeune princesse se dirige, avec Marnix +de Sainte-Aldegonde, vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés +à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des Provinces-Unies.—<i>Résolutions</i> +des états de Hollande à l'occasion de la prochaine arrivée de +Charlotte de Bourbon.—La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec +Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.—Les nouveaux époux se rendent +de La Brielle à Dordrecht.—Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces +deux villes.—Chant composé en leur honneur.</p> + +<p class="p2">Femme d'élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de +Bourbon alliait à une foi vivante le double apanage de la +supériorité du cœur et de celle de l'esprit. La dignité personnelle +rehaussait, en elle, le charme d'une beauté morale et +physique<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, qui se reflétait dans la grâce de son langage et +l'affabilité de ses manières. Aimante et douce, avant tout; +d'autant plus compatissante, qu'elle avait profondément +souffert; énergique et fidèle dans l'expansion de son dévouement +à la cause des faibles et des infortunés de tout genre; +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +associant à la générosité de sentiments la justesse et l'élévation +d'idées, à la fermeté de convictions la rectitude d'actions +et de paroles; sympathique enfin à tout ce qui était +juste, salutaire et grand, elle exerçait sur quiconque avait +accès auprès d'elle l'irrésistible ascendant par lequel se +caractérise, dans la délicate sérénité d'une âme chrétienne, +l'empire de la véritable bonté.</p> + +<p>Aussi, de quels vœux sincères n'était-elle pas l'objet, à +Sedan, à Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme +qui, unie à la sienne par les liens de l'amitié ou de la gratitude, +se préoccupait du soin de son bonheur! On ne se +bornait pas à désirer que, affranchie désormais d'une situation +isolée et dépendante, elle occupât, dans les hautes +régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était +digne; on aspirait surtout à voir son cœur aimant et dévoué +s'épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer +domestique dont elle serait l'honneur et l'égide.</p> + +<p>Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le +poids d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec +plus d'ardeur au changement de situation de la jeune +princesse, qu'un homme éminent, dont elle avait naguères, à +Heydelberg même, fortement impressionné le généreux cœur +par l'attrait de ses vertus et de ses rares qualités, aussi bien +que par la grandeur de son infortune et par la dignité avec +laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume de +Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la république +des provinces unies des Pays-Bas<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce +prince, jusqu'à la fin de l'année 1574, et dans quelles circonstances +nourrissait-il le désir d'unir son sort à celui de +Charlotte de Bourbon? c'est ce qu'il importe de préciser, au +moins sommairement.</p> + +<p>Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, +femme d'une profonde piété, Guillaume I<sup>er</sup>, de Nassau, dit +<i>le Taciturne</i> naquit, en 1533, au château de Dillembourg.</p> + +<p>Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines +situés dans les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin, +la principauté d'Orange enclavée dans le territoire de la +France.</p> + +<p>Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne +de Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration +d'esprit et à une grande droiture de caractère, +se concilier la faveur et l'affection de ce monarque, +que, dès l'âge de quinze ans, il devint en quelque sorte +son confident.</p> + +<p>A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas, +Anne d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.</p> + +<p>A vingt et un ans, il fut appelé par l'empereur, en l'absence +du duc de Savoie, au commandement en chef de l'armée +qui occupait alors la frontière de France.</p> + +<p>Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle +de l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'épaule de Guillaume +de Nassau, que Charles-Quint se présenta à l'assemblée +qu'il avait convoquée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la +couronne impériale.</p> + +<p>En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants, +Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le +jeune prince.</p> + +<p>Après avoir pris une large part aux opérations militaires +dont la Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux +négociations qui aboutirent, en 1559, au traité de paix du +Cateau-Cambrésis, Guillaume de Nassau vint en France +avec le duc d'Albe.</p> + +<p>A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la +jeune princesse accordée en mariage à Philippe II, s'ajoutait +une mission secrète, celle de se concerter avec Henri II, +sur les moyens à employer pour procéder en France, parallèlement +à la marche qui serait suivie en Espagne et dans +les Pays-Bas, à l'extermination des protestants. Satisfait des +entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II en +fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de +convictions religieuses précises, mais du moins ennemi +décidé de toute intolérance et de toute persécution, se disait +catholique, et ne l'était que de nom<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Ému d'indignation, +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +à l'ouïe du langage de Henri, Guillaume toutefois se contint +si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de <i>Taciturne</i><a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> a +l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en cette circonstance, +au sujet de laquelle il a écrit<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>: «Je confesse que je +fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers +tant de gens de bien qui estoient vouez à l'occision, que +dès lors j'entrepris, à bon escient, d'aider à faire chasser +cette vermine d'Espaignols hors de ces païs.» Ce fut +ainsi que la vocation du <i>Taciturne</i> comme futur fondateur +de l'indépendance des provinces unies des Pays-Bas, et +comme promoteur de la liberté religieuse au sein de ces +provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés +et à l'insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement +affecté par la mort de son père<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p> + +<p>Sous l'influence de l'émotion que lui avait récemment +causée le langage du roi de France, il souleva, dans les +Pays-Bas, une vive opposition à la présence des troupes +espagnoles; et, sans partager encore les convictions religieuses +des protestants, il se prit cependant de compassion +pour eux, et résolut de les soustraire aux persécutions. Il y +réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en qualité +de stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht, de +faire châtier et périr une foule d'innocents, il leur ménagea +des moyens d'évasion; croyant en cela «qu'il valoit mieux +obéir à Dieu qu'aux hommes<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>».</p> + +<p>Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait, +malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés, +l'amenèrent à contracter, en 1561, une nouvelle +alliance avec Anne de Saxe, fille du célèbre électeur Maurice, +mort depuis quelques années. De cette union naquirent +un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie.</p> + +<p>La marche des événemens ayant, d'année en année, +aggravé la situation générale des Pays-Bas, Guillaume de +Nassau provoqua, avec d'autres seigneurs, le renvoi du +cardinal Granvelle, comme troublant ces pays par sa désastreuse +administration.</p> + +<p>On vit alors le prince se consumer en de longs efforts +dans une lutte engagée contre la politique persécutrice de +Philippe II, et s'attacher à apaiser la fermentation des esprits +justement indignés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +Quand, pour opprimer les populations et les livrer en +proie aux horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea +vers les Pays-Bas, à la tête d'une armée, Guillaume écrivit +à Philippe qu'il se démettait de toutes ses charges et se retirait +dans le comté de Nassau.</p> + +<p>Sommé de comparaître devant <i>le conseil des troubles</i>, surnommé +<i>le conseil de sang</i>, il répondit par un refus formel de +se soumettre à cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt +fulmina contre lui une condamnation, et il proclama hautement +que les Espagnols voulaient, à force d'excès, pousser +les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer par une répression +sanguinaire.</p> + +<p>En concours avec <i>le conseil de sang</i> agissait le <i>saint-office</i> +qui, aux termes d'une sentence du 16 février 1568, confirmée +par décision royale du 26 du même mois, condamna à mort +tous les habitans des Pays-Bas, à titre d'hérétiques<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. La +cruauté se confondait ainsi, chez les persécuteurs, avec le +délire.</p> + +<p>Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché +à l'université de Louvain et entraîné en Espagne.</p> + +<p>Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses +biens par voie de confiscation, mis hors la loi, mais fort de +sa conscience, de son patriotisme et de sa sympathie pour +la cause de la réforme, dont il faisait désormais sa propre +cause, Guillaume s'érigea résolument, contre la tyrannie, en +défenseur des droits de la nation et des sectateurs de la religion +réformée, à laquelle il déclarait expressément +adhérer.</p> + +<p>Ce fut là plus qu'un pas décisif dans sa carrière: ce fut +un acte d'une immense portée; car la foi chrétienne, en +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +s'emparant alors de son âme, lui imprima une direction suprême +et le doua d'une indomptable énergie dans l'accomplissement +des devoirs ardus qui s'imposaient à lui.</p> + +<p>Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et +la fit entrer en Frise sous le commandement de son frère, +Louis de Nassau, qui, quels que fussent ses valeureux +efforts, essuya une défaite.</p> + +<p>Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume +leva, toujours à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle +il entra dans le Brabant, mais sans réussir à attirer +le duc d'Albe au combat.</p> + +<p>Suivi par douze cents hommes qu'il s'était réservés, et +accompagné de ses frères Louis et Henri, il se joignit au +duc de Deux-Ponts, qui s'avançait en France, au secours +des réformés, y prit part à divers combats, et ne se retira +momentanément dans le comté de Nassau que pour y préparer, +en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de troupes.</p> + +<p>Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors à Guillaume +d'organiser un armement maritime fut éminemment utile +à ce courageux chef; car, avec l'appui des <i>gueux de mer</i>, +plus heureux dans leurs entreprises que ne l'avaient été +jusque-là les <i>gueux de terre</i>, il s'assura la possession de la +Hollande et de la Zélande, dont les états le reconnurent pour +leur gouverneur.</p> + +<p>De leur côté, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la +province d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de +la Frise, ne tardèrent pas à se ranger sous l'autorité du +prince.</p> + +<p>La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis +nécessitait, de la part de Guillaume, un redoublement +d'énergie.</p> + +<p>Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur +les provinces que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +sur trois villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à +la défense desquelles il dut pourvoir.</p> + +<p>Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir +des assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux +événement, Guillaume écrivit à son frère Louis<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>: +«J'avois espéré vous envoyer de meilleures nouvelles; cependant, +puisqu'il en a plû autrement au bon Dieu, il +faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce +même Dieu à témoin que j'ai fait, suivant mes moyens, +tout ce qui étoit possible pour secourir la ville.»</p> + +<p>Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n'avait +pas à redouter Guillaume, en s'efforçant d'en soustraire les +habitants aux horreurs d'un siège! Les anxiétés de son lieutenant +Dietrich Sonoy, à cet égard, étaient grandes; le +prince les dissipa par ces simples paroles<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>: «Puisque malgré +nos efforts, il a plû à Dieu de disposer de Harlem +selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa +sainte parole? Le bras puissant de l'Éternel est-il raccourci? +Son église est-elle détruite? Vous me demandez +si j'ai conclu quelque traité avec des rois et de grands +potentats: je vous réponds qu'avant de prendre en +main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces +j'étois entré dans une étroite alliance avec le roi des rois, +et je suis convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant +ceux qui mettront en lui leur confiance. Le Dieu des +armées suscitera des armées afin que nous puissions lutter +contre ses ennemis et les nôtres.»</p> + +<p>Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d'êtres +opprimés qui, comme lui, s'attendaient à l'Éternel! Aussi, +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +des prodiges d'abnégation et de courage furent-ils, de même +qu'à Harlem accomplis à Alkmaar. Redoutant un désastre +final, les Espagnols se virent contraints de lever le siège de +cette seconde place.</p> + +<p>Bientôt ils entreprirent celui de Leyde.</p> + +<p>Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons +relatives à la défense de cette ville, sur un corps +d'armée que son frère Louis lui amenait d'Allemagne; mais +ce corps fut défait à Mookerheyde, dans un combat où Louis +et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre frère de +Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la +mort, en 1558, à la bataille de Heyligerlée.</p> + +<p>Frappé au cœur par la mort de ses trois frères, dont l'un +surtout, Louis, avait été pour lui constamment un appui +précieux, le prince ne se laissa pourtant pas abattre<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> et +consacra au secours de Leyde tout ce qui lui restait de force +et d'activité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le +fardeau de préoccupations incessantes, il fut saisi d'une violente +fièvre qui mit ses jours en danger; toutefois, quelque +menaçantes que devinssent, de moment en moment, les +étreintes du mal<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, il n'en concentrait pas moins toutes ses +pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré l'extrême +faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner toutes +les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait +être nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever +de son état de faiblesse, il se porta partout où sa présence et +ses directions pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous +son inspiration, les habitants de Leyde supportèrent avec +un admirable courage le poids d'horribles souffrances, auxquelles, +sans lui, ils eussent succombé; et sous son inspiration +aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à la tête +de ses marins, l'un de ces prodiges de dévouement, de bravoure +et d'habileté qui commandent à jamais l'admiration +et la reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols +laissèrent libre l'accès de cette noble cité à Guillaume, qui +y fut acclamé comme il méritait de l'être.</p> + +<p>Peu de jours avant celui où il lui fut possible d'entrer à +Leyde en libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean +de Nassau, son frère<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>: «Je me remetz du tout à Dieu, bien +asseuré qu'il ordonnera de moy comme pour mon plus +grand bien et salut il sçait estre utile, et ne me surchargera +de plus d'afflictions que la débilité et fragilité de +cette nature en pourra porter.»</p> + +<p>Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par +de poignantes afflictions.</p> + +<p>En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +fils aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée +et à Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de +l'indigne conduite d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses +devoirs de femme et de mère, avait, depuis plusieurs années, +abandonné et lui et ses enfants, pour se plonger dans un +abîme de désordres auxquels il s'était vainement efforcé de +l'arracher.</p> + +<p>La culpabilité de l'épouse infidèle ressortait à la fois de +témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que +de ceux de son complice; témoignages et aveux que le magistrat +compétent avait recueillis<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, et à la vue desquels les +représentants les plus considérables de l'autorité ecclésiastique, +appelés à se prononcer, avaient déclaré que le prince, +dont le mariage avec Anne de Saxe était désormais dissous, +se trouvait légalement libre d'en contracter un autre<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> + +<p>Telle était, à la fin de l'année 1574, la situation de Guillaume, +au double point de vue de sa carrière publique et +des douloureuses perturbations de son foyer domestique, +lorsque le besoin de se créer un nouvel intérieur le porta à +demander la main de Charlotte de Bourbon.</p> + +<p>La grandeur de ses devoirs d'homme d'État ne lui permettant +pas de se rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle +ami Marnix de Sainte-Aldegonde, en le chargeant de +remettre à la princesse une lettre dans laquelle il lui exprimait +le plus cher de ses vœux et l'invitait à croire Sainte-Aldegonde, +comme un autre lui-même, dans les franches +communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pût apprécier +sous toutes ses faces la portée d'une démarche qui +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases +de la félicité conjugale.</p> + +<p>On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde +était porteur; mais il est facile de la deviner, en +consultant le texte d'un mémoire que Guillaume remit au +comte de Hohenloo<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, lorsque, à quelque temps de là, il lui +confia une mission confirmative de celle dont Sainte-Aldegonde +s'était acquitté à Heydelberg.</p> + +<p>Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en +homme de cœur, aux yeux de la jeune princesse, comme +un hommage rendu par lui à l'élévation de ses sentiments, +à ses vertus, à l'attrait de ses rares qualités, à l'irrésistible +ascendant de son généreux caractère. Il plaçait dès lors en +elle une confiance sans réserve.</p> + +<p>Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se +révélait-il à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir +ni fortune, puisque la majeure partie de ses biens demeurait +affectée, soit à la conservation des droits de ses enfants, +soit au service des Provinces-Unies; ni la perspective d'une +existence paisible, car elle aurait à affronter les agitations, +les labeurs et les périls de la sienne; mais il lui assurait du +moins l'inébranlable dévouement d'une âme qui voulait se +consacrer à elle, et la stabilité d'une gratitude qu'inspirerait +à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle dont +elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique +appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il +présageait le bien sérieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, +par la douce influence de ses conseils et de ses procédés, +à resserrer les liens qui unissaient les réformés français +à ceux des Provinces-Unies, et la France elle-même à +ces provinces.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon +avec Marnix de Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins +la lettre qu'à la suite de ces entretiens elle fit parvenir à +Guillaume de Nassau. La voici dans sa gracieuse simplicité<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>:</p> + +<p class="p2 left5">«A monsieur le prince d'Orange.</p> + +<p>»Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire +et entendu de ce gentilhomme, présent porteur, l'affaire +dont luy avés donné charge de me parler, quy est telle que +je n'y puis faire réponce que par le conseil et commandement +de monsieur l'Électeur et de madame l'Électrice, +auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de père et +de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes +offices et bons traitemens, il est bien raisonnable que je +leur rende le debvoir de fille, comme j'y suis obligée. +Pour ce qui dépent de ma voullonté, monsieur, il ne sera +jamais que je n'estime et honore beaucoup la vostre, avec +desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera +le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, +après vous avoir présenté mes bien humbles recommandations +à vostre bonne grâce, en santé et prospérité, très +heureuse et longue vie.</p> + +<p class="left30">»Vostre bien humble, à vous faire service.<br /> +<span class="i4 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span><br /> +<span class="i8">»à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.»</span></p> + +<p class="p2">La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes +n'excluait pas, aux yeux de Guillaume, la perspective d'un +consentement qui, s'il était obtenu, assurerait son bonheur. +Convaincu que la détermination à laquelle Charlotte de +Bourbon s'arrêterait ne devait être que le résultat de mûres +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +réflexions, il tint à la laisser s'y livrer à loisir, en demeurant, +vis-à-vis d'elle, dans une silencieuse expectative, et à lui +prouver, par cela même, combien il respectait la plénitude +de sa liberté.</p> + +<p>Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur +de ceux de Guillaume<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant +qu'à connaître et qu'à suivre sa volonté. Vint le jour +où, obtenant, dans le recueillement de la foi, une réponse +à ses instantes prières, elle se sentit paternellement amenée +par une direction suprême sur le seuil de la voie qu'elle +devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant elle, +l'affectueuse approbation de sa sœur aînée, de ses cousins, +le roi de Navarre et le prince de Condé, de l'électeur palatin +et de l'électrice. Alors elle accepta avec une confiante +sérénité d'âme le rôle sacré de compagne d'un homme de +foi et d'abnégation, et la mission touchante de maternelle +protectrice de ses enfants. Préoccupations, labeurs, fatigues, +périls, elle était prête à tout supporter, à ses côtés; car son +cœur la portait à devenir pour lui ce qu'elle fut en effet, «<i>une +aide fidèle, lui faisant du bien, tous les jours de sa vie</i><a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.»</p> + +<p>L'acceptation si vivement désirée par le prince intervint, +à la fin du mois de mars 1575, dans des circonstances que +Zuliger, l'un des principaux conseillers de l'électeur palatin, +fit connaître à Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour +de ce même mois, la lettre suivante<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +est revenu de France, portant la mesme résolution du roy +de France et de la royne mère, comme Vostre Excellence +l'a cognue par l'extrait des lettres dudit de Mine, lequel +ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à sçavoir que +le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant +contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit +heureuse de rencontrer une si bonne partie; semblablement +a fait la royne mère: et qu'en somme, ils ne trouveront +point mauvais ce que Madamoiselle feroit par le conseil +du conte palatin, et qu'elle verroit estre son bien, +moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois +que cela méritoit bien estre communiqué au duc de +Montpensier, son père. Ce nonobstant, il a esté résolu, en +présence du conte palatin, du chancelier Ehem et de moy, +par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing d'attendre le consentement +du duc de Montpensier, à cause qu'il ne faut +espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme +religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande +sinon d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy +plairoit de luy conseiller, lequel en cest affaire elle trouve +pour père; et qu'ayant le conte palatin trouvé bon et +déclaré qu'il ne luy sçauroit desconseiller un parti si honneste +et estant de sa religion, Madamoiselle a simplement +déclaré en cest affaire d'obéir au conte palatin, et vouloir +donner son consentement; ce que le conte palatin m'a +commandé de escrire à Vostre Excellence.</p> + +<p>»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de +Vostre Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre +partie, le conte palatin et Madamoiselle la remettent à la +suffisance de Vostre Excellence, laquelle fera tout ce +qu'elle trouvera convenable, tant pour appaiser lesdits +parens, que pour garder l'honneur de Vostre Excellence +et de Madamoiselle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont +entendu ce que Vostre Excellence a résolu touchant la +maison de Middelbourg; mais comme Madamoiselle ne +demande autre chose, sinon d'attendre et porter avec +Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à +Vostre Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy +Madamoiselle, comme aussy le conte palatin, ne font +aucun doute que Vostre Excellence aura considération du +sexe, et des biens que Vostre Excellence pourra avoir en +France, soit Aurange ou en la duché de Bourgogne, s'ils +ne soyent point obligez aux enfans précédens de Vostre +Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir +de quoy s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs, +frères de Vostre Excellence, elle ne voudroit ni +Vostre Excellence ni eux discommoder. Car elle ne s'arreste +nullement sur ce point, ains le remet aussi bien que +les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence, +laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y +pourvoir autrement. Il ne reste donc sinon la déclaration de +Vostre Excellence là dessus, et qu'icelle ordonne du reste +qu'il luy plaise que par la permission du conte palatin +Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose superflue +que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au +roy; ains suffit de la response susdite; veu aussi que le +conte palatin attend de jour en autre la response du frère +du roy et du roy de Navarre, ausquels le conte palatin a +escrit de vouloir consentir à ce mariage, et adoucir le duc +de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.»</p> + +<p>La solution affirmative de la grande question du consentement +fut aisément suivie de celle des questions secondaires +qui s'y rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non +sans émotion, approcher le moment où elle devrait se +séparer de l'électeur et de l'électrice. Sa gratitude envers +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +eux était profonde, et toujours elle sut en prouver la sincérité.</p> + +<p>Heureusement fixé sur la réalisation de ses vœux par la +lettre de Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements +s'accomplissant alors au sein de sa patrie ne permettait +pas de s'absenter du territoire de celle-ci, pour se rendre +à Heydelberg, voulut du moins, qu'en quittant cette résidence, +sa noble fiancée, sur le voyage de laquelle se concentrait +sa sollicitude, ne s'acheminât vers les Provinces-Unies, +que sous la protection d'un personnage dévoué et +vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte +de Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse +devait recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p> + +<p>Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume +et à ceux de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde +vint immédiatement dans le Palatinat se mettre à la disposition +de la princesse, et, d'accord avec elle, il prit, sous les +yeux de l'électeur et de l'électrice, toutes les mesures nécessaires +à l'organisation de son départ, avant que le comte de +Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût arrivé +à Heydelberg.</p> + +<p>Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse, +Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de +Nassau une lettre étendue<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a> qui témoignait de son zèle à seconder +les intentions du prince dans l'observation des égards +et des ménagements auxquels sa noble fiancée avait droit.</p> + +<p>Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte +de Bourbon entreprenait un long et fatigant voyage, +Guillaume, promptement informé de son départ, en donna +avis au comte Jean, en ces termes<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour +vous advertir que, suivant la charge que j'avois donnée à +M. de Sainte-Aldegonde, de contracter le mariage entre +Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy avois de mesme +commandé que, tout aussitost qu'il auroit le consentement +de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en chemin, +pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le +retour de M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, +j'avois prié M. le comte Wolfgang de Hohenloo, partant +d'icy vers l'Allemaigne, de vouloir passer à Heydelberg +pour porter mon consent à Madamoiselle de Bourbon. Sur +ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est retourné +à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte +palatin et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la +première charge, il s'est mis en chemyn avec elle, pour la +conduire pardeça, ignorant entièrement la requeste que +j'avois faicte à mondict beau-frère le comte de Hohenloo; +ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à cause que +je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde, +qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon +à Heydelberg; que ce néantmoins, sur le premier commandement +qu'il avoit, il est passé oultre, dont je suis certes +bien aise pour plusieurs raisons, et advoue entièrement +ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu advertir, afin +que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez +ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.»</p> + +<p>De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde +s'étaient dirigés vers Embden, où avaient ordre de les +attendre des vaisseaux de guerre fortement armés, que +Guillaume de Nassau avait envoyés au-devant d'eux<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, pour +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des +Provinces-Unies.</p> + +<p>Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, +en l'honneur de la princesse dont on attendait la +prochaine arrivée. Voici, quant à la Hollande, celles que +nous font connaître les procès-verbaux des <i>résolutions de ses +états</i><a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>:</p> + +<p>«Séance du 4 juin 1575.—Étant représenté aux états, que, +pour répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se +dispenser de congratuler, à son arrivée, la princesse, future +épouse de Son Excellence qui a si bien mérité de la patrie, +et de lui offrir quelque don de joyeuse entrée; que, dès +lors, il y a lieu de déterminer où et de quelle manière la +princesse sera receue;—en conséquence, il est <i>résolu</i> +qu'on informera Son Excellence de la décision prise par +les états de congratuler la princesse, au lieu même de son +arrivée, et de l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence +a l'intention de célébrer les fêtes de noces; ce dont +les états s'enquerront auprès de Son Excellence; à l'effet +de quoi sont députés vers elle les sieurs Culemburgh, +Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.»</p> + +<p>«Séance du 6 juin 1575.—Étant fait rapport aux états +de la congratulation adressée à Son Excellence, à raison +de sa nouvelle alliance, et étant offerts de la part des +états, tous les bons offices du pays, Son Excellence les en +a remerciés et a déclaré qu'elle espéroit que cette nouvelle +alliance contribueroit à la prospérité dudit pays. Son +Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de noces +seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre +l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +pu s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que +la princesse fût receue à La Brielle même par les états.—Sur +ce, il est résolu par les états, que, de leur part, seront +envoyés à La Brielle divers députés, savoir: les sieurs +Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht, d'Alckmaar, +M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les +noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques +cadeaux et un don de six mille livres de quarante gros, +dans l'espoir que Son Excellence prendra plus en considération +l'affection que l'importance de l'offre, à raison des +pesantes charges imposées aux états par suite de la longue +durée de la guerre; ce que l'on aura soin de représenter<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.»</p> + +<p>A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le +prince eut le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de +Bourbon, dont l'arrivée fut acclamée par la population et +par les députés des états avec un enthousiasme qui émut +profondément cette princesse.</p> + +<p>Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les +conventions civiles qui devaient précéder leur union.</p> + +<p>L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité +exceptionnelle, au double point de vue de la forme +et du fond. Il mérite d'autant plus d'être connu, qu'il +témoigne d'une complète réciprocité de désintéressement, +en laissant apparaître l'absence de toute fortune personnelle, +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +pour le moment du moins, du côté de l'une des parties contractantes, +et l'exiguïté des seules ressources alors disponibles, +du côté de l'autre<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p> + +<p>Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. +Il fut béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume +de Nassau avait récemment pris pour chapelain, et qui, à ce +titre, demeura désormais attaché à la maison du prince et +de la princesse.</p> + +<p>Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, +où, de même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux +accueil, bientôt suivi de fêtes et de réjouissances, dans +le cours desquelles d'ailleurs on s'abstint de danser<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> + +<p>On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de +l'ardente sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, +à La Brielle et à Dordrecht, qu'en se reportant à une +modeste production littéraire, du XVI<sup>e</sup> siècle, qui, dans sa +naïveté, demeure empreinte de l'émotion que fit naître en +une foule de cœurs la présence de l'excellente et gracieuse +princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant +partie d'un ancien recueil intitulé: <i>Chansonnier des +Gueux</i><a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> + +<p>Voici la traduction simplement littérale de ce morceau, +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et +de la princesse dans cette ville, en 1575:</p> + +<p>«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.</p> + +<p class="center">»(Sur l'air de Guillaume de Nassau.)</p> + +<p>»1<sup>o</sup> Faites éclater votre allégresse, vous, villes de +Hollande et de Zélande! Vous, hommes, femmes, faites +éclater, de tous côtés, votre allégresse, en l'honneur de +l'éminent prince et de son épouse noble et renommée. +Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur continuer, +à toujours.</p> + +<p>»2<sup>o</sup> A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, +comme chacun en a été témoin. De nombreux coups de +canon furent tirés en l'honneur du prince; et, quant à +elle, on la prit par la main et on lui dit qu'elle était la +bienvenue dans la patrie du prince.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince, +joyeux de cœur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers +elle tendaient les plus chers désirs de ce noble et bon +prince. Aussi, en recevant sa fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement.</p> + +<p>»4<sup>o</sup> Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; +je vous le dis tout simplement. Les tambours et les trompettes +se firent entendre sur la jetée et dans la ville. Le +canon fut tiré en l'honneur de la charmante fiancée. Rien +n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie par de nombreuses +salves.</p> + +<p>»5<sup>o</sup> Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la +ville, chacun lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata +de toutes parts. Des feux brillèrent sur la tour et dans les +rues, nuit et jour; et cela, d'une manière ravissante. Pas +une plainte ne troubla l'émotion générale.</p> + +<p>»6<sup>o</sup> De là, les nouveaux époux sont partis rapidement +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +pour Dordrecht, comme on a pu s'en assurer en les +voyant. Dieu les a gardés. Tandis que les trompettes et +les clairons sonnaient fortement, on vit chacun accourir +pour rendre hommage à la compagne du prince.</p> + +<p>»7<sup>o</sup> Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent +bientôt pris leurs mesures; car, en attendant la princesse, +ils n'épargnèrent aucuns frais pour la recevoir. La garde +bourgeoise s'avança en faisant flotter ses bannières.</p> + +<p>»8<sup>o</sup> Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent +la porte de la ville, afin de recevoir honorablement la +princesse. Le canon se fit entendre. On vit, çà et là, par +la ville, les tonneaux de résine lancer leurs flammes, à +la honte de tous les mécréants, et en l'honneur du prince +vénéré.</p> + +<p>»9<sup>o</sup> Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins, +dans leur bon vouloir, les bourgmestres et les gardes +civiques allèrent triomphalement, bannières déployées, à +la rencontre de la princesse, et lui adressèrent avec cordialité +ces paroles: Soyez la bienvenue en Hollande.</p> + +<p>»10<sup>o</sup> Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester +une vive allégresse, faire éclater votre amour pour le +vaillant prince, et remercier Dieu, à haute voix, d'avoir +détruit Babylone, et de vous avoir donné sa sainte +parole.</p> + +<p>»11<sup>o</sup> Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes +très renommées, parce que jamais vous n'avez été placées +sous une aussi grande protection que sous celle de notre +noble prince et de notre excellente princesse, qui, tous +deux, appuyés sur la parole divine, veulent sacrifier, pour +nous, corps et biens.</p> + +<p>»12<sup>o</sup> Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. +C'est lui qui nous soutient, nous pauvres créatures +chétives, comme on a pu le voir devant la ville de Leyde, +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +où l'ennemi a été saisi d'épouvante, et aussi à Alckmaar, +d'où il s'est enfui précipitamment.</p> + +<p>»13<sup>o</sup> De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer +de bon cœur ce chant composé en l'honneur du prince +d'Orange et de l'éminente princesse. Que Dieu daigne les +maintenir en bonne santé et leur accorder une longue +vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon cœur!»</p> + +<p>Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle +rencontrait au sein des populations, Charlotte de Bourbon +se demandait si elle pouvait y voir le présage de celui +qu'elle recevrait des membres, alors disséminés, de la famille +du prince. Répondraient-ils aux sincères efforts qu'elle +ferait pour se concilier l'affection de chacun d'eux? Elle +l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de Dieu, pour +résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante question, +si intimement liée désormais à celle de son bonheur +domestique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="ni1 block">Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa belle-mère.—Lettre +de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frère.—Hommage rendu par le +comte Jean au noble caractère de la princesse, sa belle-sœur.—Félicitations +adressées à Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à l'occasion +de son mariage.—Lettre de Guillaume à François de Bourbon, son beau-frère.—Charlotte +de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grâces du +duc de Montpensier, son père.—Inexorable dureté de celui-ci.—Étroitesse des +sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.—Graves +préoccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrière +publique duquel elle s'est identifiée.—Il trouve dans ses judicieux conseils et +dans son dévouement un appui efficace.—État des affaires publiques depuis l'insuccès +des <i>Conférences de Bréda</i>.—Reprise des hostilités.—Diète de Delft en +juillet 1575.—Siège de Ziricksée.—Naissance de Louise-Julienne de Nassau.—Lettre +de Marie de Nassau.—Lettre de la princesse d'Orange à son mari lors +de la mort de l'amiral Boisot.—Perte de Ziricksée.—Excès commis dans les +provinces par les Espagnols.—Indignation générale et efforts faits dans la voie +d'une sévère répression.—Correspondance du prince et de la princesse d'Orange +avec François de Bourbon.—Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.—<i>Pacification +de Gand.</i>—Lettre de Guillaume au duc d'Alençon.—Les Espagnols +sont expulsés de la Zélande.—<i>Union de Bruxelles.</i></p> + +<p class="p2">Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique +frère qui lui restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter +l'Allemagne pour assister à son mariage. Tous deux +avaient été retenus au loin, l'une, par son âge avancé et son +état de faiblesse, l'autre, par la maladie.</p> + +<p>Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son +frère; mais, plus timoré parfois que clairvoyant, il avait +cherché à détourner Guillaume, si ce n'est précisément du +mariage projeté par lui, tout au moins de sa prompte conclusion, +en invoquant des considérations, soit politiques, +soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient rien +de déterminant.</p> + +<p>Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +s'était dégagée de ces considérations, et n'avait nullement +songé à dissuader son fils de contracter une union dans +laquelle il lui disait être assuré de rencontrer le bonheur. +Elle l'aimait trop et avait en lui trop de confiance pour ne +pas croire à la dignité de ses sentiments et à la justesse de +ses appréciations.</p> + +<p>Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, +dès les premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha +à gagner, avant tout, le cœur de sa belle-mère; et y +réussit immédiatement par l'expression de sa douce et délicate +déférence, dans ces lignes datées de Ziricksée, où elle +venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24 juin, avec +son mari<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>:</p> + +<p class="left5 p2">«A madame la comtesse de Nassau, ma bien-aimée mère,</p> + +<p>«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse +de vous voir, pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage +de l'affection que j'ay dédiée à vous obéir et servir, +sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a faict, monsieur +le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me faire ceste +faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous +supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, +si Dieu me donne le moïen, et que vos commandemens +me rendent capable de vous pouvoir faire service, je m'y +emploiré de sy bon cœur, que vous cognoistrés, madame, +combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre alliance, +laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu et +piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour +l'amour duquel j'espère que vous me favorisés de quelque +bonne part en vos bonnes grâces, dont je vous fais encore +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +bien humble requeste, et supplie Dieu que le temps puisse +estre bientost si paisible, que je puisse avoir cest honneur +de vous voir; et que cependant il vous conserve en bonne +santé et vous donne, madame, très heureuse et très +longue vie.</p> + +<p class="left30">»Vostre très humble et obéissante fille.<br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en +ce qui concernait son mariage, amener le comte Jean à une +saine appréciation des préliminaires et de la portée de cet +acte capital. Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec +toute l'autorité d'un homme de cœur, une grave et longue +lettre, de laquelle nous détachons ces paroles<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>:</p> + +<p>«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du +21<sup>e</sup> jour de may dernier passé, par laquelle vous priois +bien affectueusement me vouloir envoier les actes et +informations de la faulte commise par celle que sçavez<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, +ou bien quelque attestation solennelle, afin que, à faulte +de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens +par publications solennelles de donner contentement à +madamoiselle de Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes +oblocutions qui, par cy-après pourroient se faire, desire +grandement ce que dessus; en quoy aussi je ne puis sinon +luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19 +dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement +vostre malladie, laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques +au cœur, comme celuy qui ne désire rien tant, comme +aussy je me sens tenu à le desirer, que vostre bien, salut +et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que de tout +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy +j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens +et vous remettre bonne santé.</p> + +<p>»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté +très marry, qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien +mariage qui est en train, vous semblant advis que l'on n'y +auroit pas procédé avec telle discrétion, et par tels moyens, +comme il estoit requis, et mesmes en si grande haste, et +par cela moy et les miens, voire et toute la cause générale, +en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement +en ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de +juillet, à Francfort.</p> + +<p>»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, +que mon intention, depuis que Dieu m'a donné quelque +peu d'entendement, a tendu toujours à cela, de ne me +soucier de paroles, ni de menasses, en chose que je peusse +faire avecq bonne et entière conscience, et sans faire +tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y +avoir vocation légitime et commandement exprès de +Dieu.</p> + +<p>»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des +gens, ou menasses des princes, ou aultres semblables +difficultez qui se sont présentées, jamais je ne me fûsse +embarqué en affaires et actions si dangereuses et tant +contraires à la volonté du roi, mon maistre du passé, et +mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. +Mais, après que j'avois veu que ny humbles prières, ny +exhortations ou complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle +fûst, y peust servir de rien, je me résoluz, avecq la grâce +et aide du Seigneur, d'embrasser le faict de ceste guerre, +dont encoires ne me repens, mais plus tost rendz grâce à +Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à la +rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +au cœur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui +se présentoient, pour grandes qu'elles fussent.</p> + +<p>»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, +que, puisque c'est chose que je puis faire en bonne conscience, +devant Dieu, et sans juste reproche devant les +hommes; mesmes que par le commandement de Dieu je +me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les +hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et +liquide; veu singulièrement qu'après avoir attendu +l'espace de quatre ou cinq ans, et en avoir adverty tous les +parens, tant par vous que par mon beau-frère, le comte de +Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait presté la main, +ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque +l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et +avec toute accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses +que l'on y eust peu donner.</p> + +<p>».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à +nostre bien et de la cause générale, que n'eust fait le +retardement ou plus long délai, lequel eust peu bien aisément +ruiner et renverser toute nostre intention. Aussi, +quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul +juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir +leur indignation et offense si grande que vous me +alléguez.</p> + +<p>».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront +grande occasion de me sçavoir bon gré d'y estre procédé +de cette façon, et m'estre plustost assubjecty à je ne sçay +quels soupçons sinistres d'aucuns qui ignorent la vérité, +par ceste mienne accélération et simple et secrète façon +de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par +odieuses disputes, débats et déclarations sur les difficultés +occurrentes, ou bien par autres solennités ou cérémonies +juridiques, publier ce fait par tout le monde, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +à son de trompe, et réduire le tout à plus grande aigreur +et scandale qui ne fust oncques<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p> + +<p>».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus +seur, non seulement pour moy, mais aussy pour la cause +générale.»</p> + +<p>Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut +bientôt partagée, comme elle devait l'être, par le comte +Jean, qui s'y affermit sans réserve, dès que, par les communications +détaillées et précises qui lui parvinrent à Dillembourg, +il eut appris à connaître la constante dignité de +sentiments, de caractère et d'actions de sa belle-sœur, ainsi +que la basse animosité de ses détracteurs et de ceux de +Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un +devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon +et de son mari. La preuve en est, notamment, dans le langage +qu'il s'empressa de tenir au landgrave de Hesse:</p> + +<p>«En ce qui concerne, lui disait-il<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, les rumeurs qui courent +au sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le +prince d'Orange, il faut les reléguer au rang des déplorables +et indignes calomnies proférées contre sa grâce, +la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de tout +fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il +faut attendre avec patience le moment où, après de longs +jours de troubles et d'orages, il daignera, de nouveau, +faire luire son soleil de justice et délivrer Sa Grâce la +princesse, ainsi que nous-mêmes, de si nombreuses croix. +Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et principalement +ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite +noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit +des calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +à sa grâce la princesse. Et afin, mon cher prince, +que vous puissiez d'autant mieux sonder le fond des +odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie, à cet +effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a +écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame +ma mère.»</p> + +<p>Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait +Charlotte de Bourbon de continuer à correspondre avec +sa belle-mère et l'appui implicite que celle-ci prêtait au +langage du comte Jean.</p> + +<p>Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, +par une active correspondance, des personnes qui lui étaient +chères et loin desquelles elle se trouvait, la jeune princesse +avait, dès le premier moment, fait part à son frère et à ses +sœurs de son mariage avec Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis +d'eux, suivi son exemple.</p> + +<p>Par leurs réponses à la communication des nouveaux +époux, les enfants du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils +étaient loin d'avoir subi l'influence des préventions et des +rudesses paternelles à l'égard de leur sœur; car ils la félicitèrent, +ainsi que Guillaume, d'un mariage qu'ils envisageaient +comme un élément de bonheur pour elle et pour +lui.</p> + +<p>Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part +de la duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples +d'affection, de croyance et de sentiment qui l'unissaient à +Charlotte.</p> + +<p>Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement +remarquable, de la part des autres enfants du duc de Montpensier, +c'est la spécialité même de la position de chacun +d'eux.</p> + +<p>A ne parler que de celles du frère et de l'une des sœurs, +quoi de plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +dauphin, François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés +de son père, et parfois confident de ses pensées, déclarer +qu'il éprouve un contentement réel du mariage de sa sœur!</p> + +<p>Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce +point, l'expression d'une vive sympathie sous la plume +d'une abbesse, et, qui plus est, d'une abbesse de Jouarre; +car telle était bien Louise de Bourbon. Du fond de l'abbaye, +qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à Charlotte, elle +écrivait, dans l'élan du cœur, au mari de celle-ci<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur +et faveur que j'ay receu de vous, m'ayant faict +démonstration, par la lettre qu'il vous a pleu m'escripre, de +me vouloir recognoistre pour ce que j'ay l'honneur de +vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très humblement +de croire que, pour ma part, j'estime comme je +doibz la faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, +d'y avoir prins alliance par le mariage de ma sœur avec +vous; la réputant très heureuse d'avoir esté voulue d'un +prince si vertueux et sage, comme en avez la réputation; +et me ferés cest honneur de croyre que je me tiendroys +bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir +de vos commandemens, affin que puissiés juger, par +l'exécution, combien je désire tenir lieu en vos bonnes +grâces, aulxquelles je présente mes très humbles recommandations +et supplie Nostre Seigneur vous donner, monsieur, +en très bonne santé, très longue et très heureuse +vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.</p> + +<p class="left30">»Vostre plus humble et obéissante sœur à vous faire service.<br /> +<span class="i8 smcap">»Louyse de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative +vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, +Guillaume de Nassau disait à ce prince<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, +laquelle m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement +qu'avez receu de nostre alliance; ce que, procédant +de vostre singulière courtoisie et honnesteté, j'ay +receu avec telle et si bonne affection, que je m'en sens +très obligé à déservir par quelque humble service où je +m'employeray de bien bon cœur, toutes les fois que me +ferés ceste faveur de me commander quelque chose; vous +remerciant au reste bien humblement de l'honneur que +me faites de vous asseurer de mon amitié; et, comme je +me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de +tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse +recevoir les offres de mon obéissance et très humble service +agréables, et reprendre ma femme en sa bonne grâce, +la recognoissant comme celle qui a cest honneur de lui +estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous luy avez +desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous +plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous +deux en tout ce qu'il vous plaira nous employer pour +vostre service, et de telle affection que je désire, comme +frère, serviteur et amy, d'estre particulièrement favorisé +de vos bonnes grâces, etc., etc.»</p> + +<p>Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement +de son beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller +dans l'âme du duc de Montpensier des sentiments vraiment +paternels, à l'égard de sa fille Charlotte, fut entendu par +François de Bourbon; mais ses efforts demeurèrent longtemps +infructueux, ainsi que le prouvent, comme on pourra +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres +adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, +témoignent du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit +d'échecs successifs, à se concilier enfin les bonnes grâces +de ce père qui, depuis tant d'années, persistait à méconnaître +les sentiments de respect et de dévouement qu'elle avait +constamment professés à son égard.</p> + +<p>Les inexorables refus que le duc opposait aux instances +réitérées qui lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention +d'asservir la conscience de sa fille Charlotte, ne +s'expliquent que trop clairement par la ténacité avec laquelle +il se cantonnait dans ses préjugés et son intolérance. Cette +ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre que l'un de ses +enfants échappât, même par la mort, aux liens religieux dans +lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à l'enserrer.</p> + +<p>Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa +dans la demeure même du duc, et que rapporte son panégyriste +attitré?</p> + +<p>L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de +Bourbon, veuve du duc de Nevers, venait de mourir: que +fit ce père? Sans égard pour la profession de la religion +réformée à laquelle il savait que la duchesse était, jusqu'à +son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut que les rites +du culte catholique se produisissent, dans toute leur pompe, +autour de son cercueil<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Mais, que devenait, dans cette +arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la +croyante, le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, +demeurant sans défense, dans l'inertie de sa condition présente, +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +n'était-ce pas insulter à l'âme, qui, ne relevant que de +Dieu et obéissant à son appel, était retournée à lui, juge +suprême de la foi qu'elle avait manifestée aux yeux des +hommes?</p> + +<p>A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir +pu une fois encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse +d'Orange, dans le cours de l'année 1575, de graves préoccupations +au sujet de son mari, avec la carrière publique +duquel elle s'était, dès le début de son union, pleinement +identifiée.</p> + +<p>Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique, +journellement obsédé par des complications de tout +genre, par des difficultés sans cesse renaissantes: et son +soin le plus cher était de le soutenir de son affection, de +ses encouragements, de ses prières. Que de fois, à l'aspect +de la formidable lutte dans laquelle le prince était engagé +contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec la +pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement +parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant +dénué de tout secours, de résister à un si redoutable +adversaire; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous +a délivré, jusqu'à présent, des plus grands périls, et que +tout lui est possible.»</p> + +<p>Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et +en la bonté de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les +solennelles paroles de sa mère et de sa femme. Son cœur +battait à l'unisson des leurs! Ah! combien en face du danger, +quel qu'il soit, et des plus austères épreuves de la vie, +un homme est fort, quand il tient de la bonté du Dieu qu'il +adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme +sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, +le plus riche des trésors, celui d'un cœur aimant, +d'un esprit élevé et d'un noble caractère!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour +Guillaume, à la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, +dès les premiers jours qui suivirent la célébration +de son mariage avec Charlotte de Bourbon.</p> + +<p>Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, +comme prépondérante, la question de la liberté religieuse, +avaient échoué, parce que l'intolérance espagnole, répudiant +toute idée d'une coexistence quelconque de deux +religions dans les Pays-Bas, prétendait ne laisser aux +réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou +s'expatrier.</p> + +<p>Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience +chrétienne, Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire +aux exigences des farouches adversaires d'un culte +dont ses coreligionnaires et lui étaient fondés à maintenir +l'exercice; et son refus avait immédiatement entraîné la +reprise des hostilités, dans des conditions défavorables pour +lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa protection.</p> + +<p>Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols +et celles du prince une énorme disproportion. Quel +que fût le bon vouloir des Hollandais et des Zélandais, à la +tête desquels il avait jusqu'alors, sur les champs de bataille, +défendu la cause de la liberté, il n'en était pas moins contraint +de constater la complète insuffisance de ses ressources +en hommes, en argent, en matériel de guerre et +en approvisionnements, pour continuer à soutenir efficacement +la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de désespérer? +Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces +qui s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: +«Quand même nous nous verrions non seulement +délaissés du monde entier, mais même ayant ce monde +contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas de +nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +du fait que nous maintenons, nous reposant entièrement +en la miséricorde de Dieu.»</p> + +<p>La sainte confiance du prince en cette miséricorde +suprême n'excluait pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours +à l'intervention et à l'appui d'une puissance étrangère. Mais, +où rencontrer une puissance assez sûre d'elle-même et +assez résolue pour s'ériger en protectrice des provinces en +lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer ouvertement +contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle +le dirait déchu?</p> + +<p>Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans +reculer devant les difficultés inhérentes à sa solution, les +provinces de Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir +d'avance ces difficultés, commencèrent par s'unir entre +elles et par proclamer leur indépendance; puis une Diète, +siégeant à Delft en juillet 1575, conféra au prince d'Orange, +comme chef de l'union, des pouvoirs étendus, et décida +qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il fallait +invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le +choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant +l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de +consulter <i>les états</i> sur les affaires du gouvernement.</p> + +<p>Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation +nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation +de la république des Provinces-Unies.</p> + +<p>Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, +d'accord avec les représentants de la Hollande et de la +Zélande, venait d'assumer, l'une, à savoir la recherche et +l'obtention d'un appui étranger, impliquait, pour son accomplissement, +d'inévitables délais; l'autre, ayant pour objet +la défense et le gouvernement des deux provinces désormais +unies, nécessitait le développement immédiat d'une +activité qui devrait se soutenir indéfiniment.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints +intérêts contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent +mal secondé, parfois même desservi et calomnié, obligé de +compter avec la versatilité des masses populaires, ralliant à +peine à lui, dans les rangs supérieurs de la société, quelques +hommes dignes de sa confiance et dévoués, le prince souffrait +de n'avoir pas à sa disposition les ressources nécessaires +pour pourvoir utilement à la défense du pays.</p> + +<p>Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans +toutefois s'abandonner au moindre découragement.</p> + +<p>Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols +visaient à un avantage plus grand encore, en cherchant +à se rendre maîtres de Ziricksée. Ils avaient, depuis +plusieurs mois, entrepris le siège de cette place importante, +sur la défense de laquelle Guillaume concentrait ses efforts, +lorsqu'une diversion momentanée à ses graves préoccupations +lui fut apportée par un heureux événement de famille, +dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques +mots<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu +à Dieu délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier +jour du mois de mars passé, sur le matin.»</p> + +<p>Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: <i>Mémoyre +des nativités de mesdamoyselles de Nassau</i> est un +peu plus explicite que le billet du prince; il porte<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>:</p> + +<p>«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les +sept et huit heures du matin, madame la princesse accoucha, +en la ville de Delft, en Hollande, de sa première fille, +qui fut baptisée, le 29 d'avril ensuivant, au temple du +cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame la comtesse +de Culembourg, au nom de monsieur le duc de +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +Montpensier<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, par madame de Asperen, au nom de madame +la comtesse de Nassau, mère de monseigneur le prince, +et monsieur de Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur +le comte de Hohenloo, tesmoings audit baptesme.»</p> + +<p>Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, +par Marie de Nassau, issue du premier mariage +de Guillaume, et que la force des circonstances retenait, +ainsi que les autres enfants du prince, momentanément +éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous révèle les +sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père +et à sa belle-mère<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>. Nous y lisons:</p> + +<p>«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que +ce m'est, que j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu +de délivrer Madame d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement +ma petite sœur, assés bien; de quoy avons bien +matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le tout s'est +si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, +en estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce +qui a causé à Madame tant souvent grand peur et fascherie. +Mais, puisqu'il en est si bien advenu, il en faut rendre +grâce au Tout-Puissant.»</p> + +<p>Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +le prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> est +saisy de trois fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne +vous donnera plus tant de fascherie de sy près; et davantage, +touchant Ziricksée, j'espère que nostre seigneur donnera +aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée, et ne +faudray à mon debvoir.»</p> + +<p>Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique +avait été fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement +il était demeuré infructueux, mais, de plus, il avait +coûté la vie au héros de Leyde, au brave amiral Boisot. Informée +de ce douloureux événement, Charlotte de Bourbon, +que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit aussitôt à son +mari<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail +et peine que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon +vostre désir, aiant esté bien fâchée de l'inconvénient survenu +au grand bateau, et de la perte que vous avez faite +du <i>pauvre amiral</i>; car je ne doute point que ne soiés bien +empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry +m'a dit que vous receviez beaucoup de soulagement de +monsieur le comte de Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, +et du commandement qu'il vous plaist de me faire, de vous +aller trouver. Mais, avecques ce que je suis encore bien +foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay point +voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast +quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques +sept ou huit jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist +à Dieu, prendre l'air jusques à La Haye, pour voir comme +je me trouveray. Quant à vostre fille, elle se porte bien. +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +Je me suis enquise si la mer lui seroit dangereuse à passer: +beaucoup me disent que non; toutefois je vous supplie, +monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que +j'en fasse. Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que +me commandiés, à <i>messieurs les estats</i>, et l'édict de paix +de France. Dieu veuille que vous en aiés bientost des nouvelles, +à vostre contentement, duquel le mien dépent +entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je +vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre +soing. A Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.</p> + +<p class="left30">»Vostre très humble et très obéyssante femme tant que vivera,<br /> +<span class="i8 smcap">»C. de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la +sollicitude avec laquelle la princesse suivait la marche générale +et le détail des événements auxquels son mari était +mêlé; elle est, en outre, un indice de la confiance qu'inspiraient +à Guillaume la capacité et le zèle de sa femme +à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, +des rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui +désignait.</p> + +<p>Par là se révèle implicitement, dans son application à un +cas particulier, la salutaire résolution prise par le prince, +d'associer, en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée +compagne aux plans et aux actes d'une carrière politique +et religieuse, dans les péripéties de laquelle elle devint +pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.</p> + +<p>Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, +que le rôle dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de +tact et, par cela même trop réservée pour s'immiscer, ne +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +fût-ce que par la plus faible initiative, dans les affaires +publiques, elle ne connaissait guère de la nature et de la +direction de telle ou telle de ces affaires, que ce que, çà et +là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses communications, +elle les attendait toujours; et si, en les voyant +recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume +interrogeait Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle +en avait ressentie, il était frappé de la justesse de ses +réponses; si bien que, peu à peu, dans l'intimité de ses +entretiens avec elle, il contracta l'habitude de passer des +amples confidences à de sérieuses demandes de conseils. +En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité +de ces conseils, qu'il les savait inspirés par un cœur généreux +et par un esprit supérieur, à la rare sagacité duquel +s'alliait constamment, dans leur expression, une touchante +modestie.</p> + +<p>Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, +Charlotte de Bourbon eut du moins recouvré assez de force +pour pouvoir affronter les fatigues d'un voyage, elle se +rendit auprès de son mari, qui accueillit avec joie sa présence; +car une formidable accumulation de soucis pesait +alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout autre +personne, en alléger le fardeau.</p> + +<p>Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et +de Zélande par l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé +dans ses pouvoirs par une seconde assemblée, en 1576, +Guillaume n'avait rencontré, ni dans les états, que cependant +n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre son +impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles +il avait fait appel pour la défense commune, le concours que +ses sages directions et son dévouement méritaient.</p> + +<p>D'un autre côté, par condescendance pour une opinion +généralement émise, sans que du reste il la partageât, +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +il s'était plié à l'accomplissement de démarches ayant pour +objet d'obtenir du gouvernement anglais cet appui d'une +puissance étrangère, dont la recherche avait été décidée +par l'assemblée de 1575; mais ces démarches étaient demeurées +infructueuses.</p> + +<p>La paix dite <i>de Monsieur</i><a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> ayant été conclue en 1576, +il avait jugé l'occasion favorable pour entamer avec la +France, seule puissance sur laquelle il croyait pouvoir +compter, des négociations dont le but était d'investir le +duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à exercer +dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations +faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait +s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées +à terme.</p> + +<p>Cependant la situation des provinces de Hollande et de +Zélande, dans leur isolement, s'était aggravée, de jour en +jour, lorsque, vers la fin de juin 1576, la perte de Ziricksée +se dressa devant elles comme un sinistre présage de leur +ruine prochaine. Toutefois ce présage se trouva inopinément +démenti par le fait même des vainqueurs de Ziricksée. +En effet, qu'advint-il?</p> + +<p>Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps +due, ces hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté +la malheureuse ville dont les ressources étaient épuisées, à +la suite d'un long siège, pour se ruer sur le Brabant, y soulever +les troupes de même nationalité qu'eux, et, avec leur +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +concours, piller les villes, en massacrer les habitants, +ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même +plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. +Or, les abominables excès commis par cette soldatesque +en furie excitèrent, d'une extrémité à l'autre des +Pays-Bas, une profonde indignation. Dans toute l'étendue +de leur territoire se firent sentir le devoir d'une défense +énergique et l'ardent besoin d'une sévère répression. Aussi +s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs une +lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de +Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations +opprimées.</p> + +<p>Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, +où, au double point de vue de ses communications, tant +avec l'intérieur du pays qu'avec les contrées étrangères, et +spécialement avec la France, il se trouvait plus que partout +ailleurs à portée de satisfaire aux exigences multiples +d'une situation qui, envisagée de haut par lui, +nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une +union entre toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union +devait avoir pour objet, non seulement leur défense commune +contre des hordes meurtrières et dévastatrices, mais +encore l'organisation d'une inébranlable résistance aux +volontés injustes du souverain, qui assurât le maintien +de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin la concession +au culte réformé d'une place à côté du culte +catholique.</p> + +<p>Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles +bases, Guillaume espérait amener un jour toutes les provinces +des Pays-Bas à la proclamation d'une indépendance +dont la Hollande et la Zélande venaient de donner +l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles s'affermissaient, +Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +conservaient, au milieu des circonstances extérieures les +plus graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, +le 28 août, à son frère, avec qui elle était en correspondance +suivie<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>: «Si ceste guerre pouvait prendre +une bonne fin, j'aurois bonne espérance d'estre encore +si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de +vous revoir; ce que je désire de tout mon cœur.»</p> + +<p>A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur +des Pays-Bas, l'intervention du prince Dauphin auprès du +duc d'Alençon. «Monsieur, lui disait-il<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, encores que je +vous aye dépesché un gentilhomme depuis dix ou douze +jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce qu'ayant +entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle +comme vous estes à présent près de monseigneur le duc, +il m'a semblé, cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me +porter, comme à celui sur qui avez puissance, pour vous +estre très affectionné frère et serviteur, que je ne pouvais +mieux m'adresser qu'à vous, monsieur, pour vous supplier +bien humblement emploïer vostre faveur et moïens vers +mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà +faict cest honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation +la conservation de ce païs, vous veuilliez +aussy, de vostre part, estre moyen pour luy accroistre +de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette +heure que les affaires sont en assez bon terme, et que +les gens de bien, tant d'une part que d'autre, se mettent +en debvoir pour establir leurs anciennes libertés et privilèges, +ainsi que ledit sieur de Lagarde vous dira, auquel +j'ay donné charge de vous en discourir bien particulièrement; +il vous plaira donc, monsieur, me faire cest +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes +grâces, etc.—De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.</p> + +<p class="left30">»Vostre bien humble frère et serviteur,<br /> +<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="p2">Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait +rendu compte à Charlotte de Bourbon du langage que le +prince Dauphin s'était fait un devoir de tenir au duc de +Montpensier afin de l'amener à des sentiments de justice et +de bienveillance pour une fille qui, sous aucun rapport, +n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa à +François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait +à l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire +de la marche des événements dans les Pays-Bas<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous +me faites cest honneur de m'aimer, pour beaucoup de +tesmoignages que j'en ai eu, tant en France, comme +depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais, pour +vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien +fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la +bonne façon dont il vous pleu parler à monseigneur nostre +père pour moi et la bonne volonté qu'il vous plaist de me +continuer; dont, après vous en avoir remercié très humblement, +je vous dirai, monsieur, que, s'il plaît à Dieu +me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque +jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir +et faire tant de services, que vous tiendrez pour bien +emploiés tant d'honneur et de bons offices que j'ay +receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la +bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me +promettant, monsieur, que l'amitié que vous me portez +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +s'étendra aussy à mes enfants, pour les avoir tousjours +recommandez.—J'ay faict voir à M. de La Brosse, +ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin +qu'il vous en puisse dire des nouvelles. J'espère que, +si elle peut vivre, elle sera encore si heureuse de vous +faire très humble service, comme sera son plus grand +heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.—Au +reste, monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, +l'on est à présent sur un nouveau traité de paix avec +les estats et avec les seigneurs catholiques de Brabant, +Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne +issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé +quelques compagnies pour secourir ceux de la ville de +Gand contre les Espaignols, lesquels s'estant saisis +de quelques places, leur donnent encore beaucoup de +fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire que nous +fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur oppression. +Cependant, pour nostre particulier, nous sommes +au plus grand repos que nous n'avons point encores esté, +et regaignons tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi +que mondit sieur de La Brosse vous pourra faire entendre +plus au long, auquel me remettant, je finiray cette lettre +par mes très humbles recommandations à vostre bonne +grâce, priant Dieu, etc.—A Middelbourg, ce 10 d'octobre +1575.</p> + +<p>»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous +présenter ses très humbles recommandations, avec semblable +prière de le vouloir excuser de ce qu'il ne vous +escript, pour cette fois, à cause que le vent estant propre +pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.</p> + +<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante sœur,<br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la +princesse, succédèrent, peu de jours après leur réception, +celles que contenait, sur sa sœur aînée, une lettre de Louis +Cappel, datée de Sedan<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Ce fidèle ministre de l'Évangile, +après avoir, disait-il, «couru en France, avec une armée, +six mois, jusques à la conclusion de la paix, et depuis, +autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris, +pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement +des églises, finalement avait tant fait par ses +tournées, qu'il avait gagné Sedan pour y venir baiser les +mains de madame la duchesse de Bouillon, et voir son +ménage.»</p> + +<p>La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de +Sedan, une généreuse hospitalité à la famille de Louis +Cappel, ainsi qu'à plusieurs autres familles, chassées de +France par la persécution religieuse.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec +quelle supériorité d'esprit, sa sœur, depuis la mort du duc +de Bouillon, avait surmonté les difficultés de la situation que +lui créait un douloureux veuvage, avec quelle sollicitude +elle élevait ses jeunes enfants, de quelle main habile et +ferme elle dirigeait les affaires du duché dont le gouvernement +lui était déféré, à raison de la minorité de son fils +aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au maintien +et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz +et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, +par ses intimes relations avec sa sœur, sur la noble attitude +de celle-ci dans son duché, entendit-elle avec bonheur +Louis Cappel rendre hommage à sa piété, à ses vertus, et +dire, au sujet des efforts tentés, dans les Pays-Bas, par +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De quelle +affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par +madame la duchesse, vostre sœur, que je vois affectionnée, +et en estre en souci autant et plus que de nulle chose +sienne!»</p> + +<p>Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque +en même temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son +père de ses affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte +de Bourbon, ainsi que de ses préoccupations à leur égard.</p> + +<p>«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante +jeune fille<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien +contente, pour avoir ce bien d'avoir de vos nouvelles et +entendre vostre bonne santé et celle de madame; de coy +je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose plus +agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie +à mon Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je +say véritablement que vous avés beaucoup de négoce et +rompement de teste; ce qui me donne souventefois grande +fascherie quant j'y pense; mais j'espère, par la grâce de +Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout mon +cœur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre +par vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. +J'espère qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que +par ceste occasion Dieu nous fera la grâce que le tout +viendra bientost à ugne bonne, ferme paix; ce que je +souhaite de tout mon cœur, afin que je puisse avoir ce +bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.</p> + +<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante fille jusqu'à la mort,<br /> +<span class="i8 smcap">»Marie de Nassau.</span>»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa +lettre du 10 octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées +à son frère comme entamées «avec les états et +avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandres +et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne +issue?»</p> + +<p>Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à +Gand, vers le milieu d'octobre, ces négociations avaient +suivi une marche régulière, mais elles ne semblaient pas +encore approcher de leur terme, lorsque l'indignation soulevée +par les massacres et le pillage d'Anvers, œuvre néfaste +de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait +d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes +instances. En effet, dès le 8 novembre, en face même +de l'ennemi menaçant d'envahir la grande cité dans +laquelle siégeait le congrès, fut signé le traité mémorable +qui porte, dans l'histoire, le nom de <i>pacification de +Gand</i><a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<p>Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les +principales dispositions, les provinces de Hollande et de +Zélande, sans rien perdre de la situation indépendante +qu'elles s'étaient créée en 1575 et qu'elles avaient consolidée +en 1576, s'alliaient aux autres provinces des Pays-Bas, +avant tout pour expulser les troupes espagnoles, puis +pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une convocation +des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution +de tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de +toutes les ordonnances rendues, en matière criminelle, par +le duc d'Albe; d'aviser à la restitution de ceux des biens +saisis qui n'auraient pas été vendus, au détriment de leurs +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +propriétaires, d'assurer la facilité des communications et la +liberté des relations commerciales.</p> + +<p>En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte +réformé comme étant celui que les habitants de la Hollande +et de la Zélande pratiquaient, sans contestation, dans toute +l'étendue de ces deux provinces. Ce même culte n'était pas +proscrit des autres provinces des Pays-Bas; seulement il ne +pouvait pas y être publiquement professé. Quoiqu'en présence +de cette restriction, la liberté religieuse fût loin d'être +assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte réformé, +il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable +progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement +ils étaient affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors +été victimes, mais qu'en outre, ce culte était si bien +reconnu, quant à la légitimité de son essence, qu'ici on +respectait son exercice public, et que là, loin de le combattre, +on le tolérait, dans le secret de sa célébration, au foyer +domestique.</p> + +<p>Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était +essentiellement son œuvre, une première récompense de ses +efforts persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. +Mais il lui fallait par de nouveaux efforts préparer +peu à peu les Pays-Bas à leur affranchissement complet +du joug de l'Espagne; résultat suprême à la consécration +duquel, dans sa pensée, était attaché le salut commun. Or, +rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé +qu'il se proposait.</p> + +<p>Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, +Guillaume se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, +contre les tendances et les actes de don Juan, que +le roi d'Espagne envoyait, en qualité de gouverneur, dans +les Pays-Bas; et, d'une autre part, il continuait à se +ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser, alors que +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il tenait +au duc<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>:</p> + +<p>«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les +états des autres provinces (que celles de Hollande et de +Zélande) il n'y a nulle difficulté en cela, car déjà la paix +est accordée et publiée. Mais comme il faut que tout passe +par plusieurs testes, il est impossible que, du commencement, +il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si convenable +que l'importance de telles affaires le requiert. Cela +non seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, +mais aussy apporte de grands avantages à l'ennemy, ainsy +qu'il a apparu par le désastre des villes de Maëstricht et +d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean d'Austriche +si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part, ores +que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, +à l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays +hors de la servitude injuste et intolérable, tant qu'en moy +sera, et que, en ce regard, je ne refuseray nul travail ny +peine, si est-ce que la chose est de telle conséquence et +attire tant de difficultés et inconvénients, quant en soy, que +je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner +ces pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite +des affaires encores sy creuz, aux autres provinces. +Que s'il plaisoit à Dieu me faire la grâce que je peusse +estre secondé et assisté de vostre personne, avec quelque +nombre compétent de bons soldats, je trouveroys la resolution +plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés +que leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue +pardeçà, et mesme qu'il y a peu d'apparence de tirer +gens de là, si ce n'est à la dérobée, il me semble advis +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +que j'ay des grandes considérations et de grands poids, +pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien +que je suis résolu de faire ce à quoy le salut +et le plus grand bien de la patrie me conviera; qui me +fait vous prier très affectueusement de ne vous vouloir +laisser ébranler, pour le premier refus, mais continuer +tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices que +jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant +plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant +plus accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons +à vous.»</p> + +<p>Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important +événement qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les +Espagnols furent expulsés de Schouwen et de tout le reste +de la Zélande.</p> + +<p>D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager +contre don Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une +sorte d'appui momentané dans l'<i>Union</i> dite <i>de Bruxelles</i>, +conclue, le 10 janvier 1577, sous les auspices des états des +Pays-Bas<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>, laquelle confirmait expressément les clauses du +traité <i>de pacification</i> signé <i>à Gand</i>.</p> + +<p>Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don +Juan à Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les +intentions et les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, +sur ce point, concordait avec celle du prince. Mais bientôt +ils faiblirent; Guillaume au contraire demeura ferme +dans ses desseins et dans ses actions.</p> + +<p>Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume +et Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. +Or, en regard des graves événements auxquels demeurait +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +liée la vie publique du prince, pendant la dernière partie de +sa résidence dans cette ville, avec la princesse, se placent, +au point de vue de la vie privée de l'un et de l'autre, divers +faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un rapide +coup d'œil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<p class="ni1 block">Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la mère, le frère et +les enfants de Guillaume.—Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec +François de Bourbon.—Absence de Guillaume.—Naissance d'Élisabeth de +Nassau.—Lettres de la princesse au prince son mari.—Elle se rend à Dordrecht, +où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.—Tournée +du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.—Réception +qui leur est faite à Utrecht. Incident.—Le duc de Montpensier +s'occupe secrètement de Charlotte, en père sur la conscience duquel le +remords commence à peser.—Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne, +de Maurice et du comte Jean.—Guillaume est bientôt appelé à se séparer d'eux +et de la princesse pour se rendre à Anvers et à Bruxelles.—Nombreuses lettres +de Charlotte à son mari.—Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le rejoint.—Résumé +des événements qui ont motivé le séjour de Guillaume à Bruxelles.—Situation +générale des affaires publiques.—Don Juan se retire à Luxembourg.—Guillaume +est élevé aux fonctions de <i>Ruart</i> de Brabant.—Arrivée de l'archiduc +Matthias dans les Pays-Bas.</p> + +<p class="p2">Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille +de Guillaume de Nassau sa seconde famille. Elle eût été +charmée de pouvoir, dès les premiers jours de son mariage, +en réunir autour d'elle les membres épars; mais les circonstances +s'y étaient opposées jusqu'au début de l'année 1577; +époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de son +affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde +grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né +deviendrait le plus attrayant centre de réunion +qu'elle pût offrir aux parents du prince.</p> + +<p>Celui-ci, pour complaire à sa fidèle compagne, écrivit, +de Middelbourg, au comte Jean, le 6 février<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>: «J'ay bien +voulu vous prier que, si vostre commodité s'addonne aulcunement, +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +il vous plaise vous trouver, pour quelque temps +icy. Et comme ma femme est continuellement avec grand +désir de veoir, une fois, madame ma mère et madame ma +sœur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts +aussy présentement, à cest effect, afin que, s'il ne leur +vient à discommodité, elles nous facent cest honneur que de +nous venir veoir pardeçà, pour le temps de l'accouchement +de ma femme; et se peuvent asseurer qu'elles ne +pourroient se trouver en lieu du monde où elles seront +mieulx venues et accueillies que pardeçà. Ce néantmoins, +en cas que, pour le grand aage de madame ma mère, ou +pour quelque aultre empeschement, elle n'y pourroit venir, +ny madame ma sœur aussy, je vous prie toutesfois +que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes deux +filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn +au commencement du moys de may advenir.»</p> + +<p>Des personnes mentionnées dans cette lettre, les seules +qui purent, un peu au delà de l'époque désignée, se rendre +auprès de Charlotte de Bourbon, et du séjour desquelles, à +ses côtés, il sera parlé plus loin, furent le comte Jean, Marie +et sa sœur. Le second fils de Guillaume, Maurice de Nassau, +vint, en même temps qu'eux, séjourner aussi sous le toit +du prince et de la princesse.</p> + +<p>Elle et lui, dès le mois de février, étaient en souci de sa +santé et désiraient qu'il pût suivre, sous leurs yeux, un +traitement dont une lettre de Jean Taffin<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> spécifiait la +nature; mais il avait été finalement jugé opportun que Maurice +ne fût pas déplacé avant un certain temps.</p> + +<p>Tout souffrant qu'il était, il ne s'en livrait pas moins à +des études régulières, conjointement avec ses cousins, les +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +fils du comte Jean, sous la direction d'un précepteur zélé. +Aussi, Marie de Nassau, en bonne sœur, se prévalut-elle de +l'assiduité de son frère, pour lui concilier, en même temps +que l'approbation paternelle, l'octroi d'un cadeau, à titre +d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une bienveillance +toute maternelle, appuya, auprès du prince, ces +paroles de Marie à son père<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>: «Je vous dois bien prier +pour Moritz, car le maître me dit qu'il le mérite bien et +qu'il prend grand'peine de bien estudier; et j'espère qu'en +recevant quelque chose que monsieur luy envoyera, il +fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en +mieulx.»</p> + +<p>Les lettres de la princesse à Marie étaient, pour la jeune +fille, une source de douces émotions, dont on saisit la trace +dans une billet adressé par elle à son père, qu'elle terminait, +à la suite de certaines communications intimes, par ces +mots<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>: «Je ne vous saurois aussy jamais exprimer quel +contentement ce m'est d'entendre, par la lettre qu'il a plû +à Madame m'escripre, datée du 23 de février, vostre bonne +santé et celle de Madame; de coy je suis esté fort resjouie, +et en loue mon Dieu, en le priant.»</p> + +<p>Marie, dont le cœur aimant avait accueilli avec joie la +naissance de <i>la petite sœur</i> que Charlotte de Bourbon lui +avait donnée, saisissait avec ardeur l'espérance de pouvoir +prochainement étendre son affection fraternelle à un second +<i>petit enfant</i>.</p> + +<p>Peu de jours avant que celui-ci vînt au monde, la princesse +d'Orange, recevant de son frère une lettre que les +députés des états généraux lui avaient remise, à leur retour +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +de France, insérait dans sa réponse la communication suivante<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>: +«Ma santé est, pour le présent, Dieu mercy, assez +passable. Quant à ma fille, elle se fait assez bien nourrir; +et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de connaistre +l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est +icy près de moy, en ce quartier de Zélande, où monsieur +le prince d'Orange est continuellement empesché aux +affaires dont il a un si grand nombre, que je désireroys +bien luy en pouvoir veoir quelque soulagement. Ce m'en +seroit un à toutes mes peines, si je pouvois avoir, un jour, +cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de tout +mon cœur.»</p> + +<p>Dans une autre lettre, du 20 mars, à son frère<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, Charlotte +prouvait que ses pensées se reportaient avec sollicitude sur +le père qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. +En effet, elle écrivait: «Je vous supplie de croire que +c'est l'un des plus grands contentemens que j'aye, quand +je suis rendue certaine de l'estat de la santé de monseigneur +nostre père et de la vostre, que je prie Dieu vouloir +conserver bien bonne.»</p> + +<p>Un impérieux devoir venait d'obliger Guillaume à s'absenter +de Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, +Charlotte de Bourbon donna le jour à une seconde fille<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p> + +<p>Quel que fût encore son état de faiblesse, elle écrivit, dès +le 3 avril, à son mari<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la première, +du 28<sup>e</sup> de mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier +soir. J'ai esté très aise d'entendre vostre bonne santé, et +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +particulièrement de ce qu'il vous a pleu m'honorer de vos +lettres, vous asseurant, qu'après l'assistance de Dieu, elles +servent à ma convalescence, plus qu'autre chose qui soit. +Ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'en attendant +que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise +m'escrire aussy souvent que vos affaires le permettront.—Et +quant à ce que madame d'Aremberg<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> vous a prié +de m'asseurer, de sa part, de la bonne affection et amitié +qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur persuadeur +pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont +aussy je ne faudray de m'en tenir pour asseurée aussy +advant que vous en estes persuadé, de votre part.—Je +désireroys bien, à vostre retour de Ghertrudenburg, entendre +quel advancement il y a au bastiment de la maison, +et, en général, quel est, en ce quartier-là, l'estat de vos +affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de sçavoir si +les Allemands sont sortis de Bréda, et quelle apparence il +y a d'en bien espérer.—Quant à ma disposition, j'ay esté +quelquefois en tel estat, que j'y appréhendois quelque +danger; ce qui me causoit de l'ennuy, singulièrement au +regard de votre absence; mais maintenant je ne sens plus +d'occasion de craindre, ains plutost d'espérer retour en +santé entière, avec la grâce de Dieu. J'ay quelquefois des +foiblesses, comme vous sçavez que j'y suis assez encline; +mais j'espère que cela aussi se passera. Nos deux filles +se portent bien, loué soit Dieu.»</p> + +<p>Comment ne pas rapprocher de ces dernières lignes +celles dans lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +une joie fraternelle et une sollicitude filiale, qui ne touchèrent +pas moins le cœur de Charlotte de Bourbon, que celui du +prince? «Mon bien aymé père, disoit Marie<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, je suis bien +resjouie de la délivrance de Madame, et que j'ay encore +une petite sœur; mais il me déplaist fort que, depuis sa +couche, elle ne s'est point si bien trouvée. Si est-ce, +puisque m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, +j'espère que doresnavant Madame se trouvera de mieux +en mieux; ce qui me seroit un grand contentement, car je +désire toujours d'estre avertie de vos bonnes prospéritez.»</p> + +<p>L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait +à le tenir au courant des circonstances de famille +qu'elle jugeait devoir l'intéresser. Le 15 avril, par exemple, +elle lui mandait de Middlebourg<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>:</p> + +<p>«Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre sœur +la plus jeune, m'a escrit et priée de vous présenter ses +très humbles recommandations, désirant fort avoir de vos +nouvelles. Si vous aviez commodité de luy escrire, ce luy +seroit un grand contentement et plaisir. J'ay aussy receu +lettres de madame vostre mère; et, combien que je n'aye +personne qui me les puisse bien donner à entendre<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, toutefois +je luy feray responce<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> laquelle j'envoyeray, d'ici à +deux ou trois jours, avec celle que je feray à mademoiselle +d'Aurange. Monsieur de Hautain et sa femme me viennent +souvent veoir. Si vous trouvez bon, luy escrivant, en faire +quelque mention, ils auroyent, comme je croy, pour +agréable de connoistre que je vous en auroys escrit.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +Le 14 mai, la princesse ajoutait<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, en ce qui la concernait +personnellement: «Je vous puis asseurer, qu'à ceste heure, +j'espère bien de ma santé, moyennant la grâce de Dieu, +que je supplie, monseigneur, de faire prospérer l'occasion +de vostre voyage et vous ramener bientost en bonne +santé.»</p> + +<p>Le prince était alors en Hollande, il s'arrêta à Leyde: +là, au milieu des soins qu'il devait donner aux affaires +publiques, il prit celui d'assurer par un acte régulier<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, à sa +femme, l'usufruit, et aux enfants nés et à naître de son +union avec elle, d'abord la nue propriété, et, s'ils survivaient +à leur mère, la pleine propriété d'un immeuble dont +sa réintégration dans la principauté d'Orange lui permettait +de disposer.</p> + +<p>Un peu auparavant, les états de Hollande, mus probablement +par le désir de répondre à ses habitudes de prévoyance +domestique, avaient pris la résolution suivante<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>: +«Les états ont accordé, qu'au lieu des six mille livres promises +à madame la princesse, à l'occasion de <i>sa joyeuse +entrée</i> dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de +six mille livres, après la mort de Son Excellence, à payer +par les provinces de Hollande et de Zélande.»</p> + +<p>Se rendant avec son empressement habituel à un appel +qui lui était adressé, Charlotte de Bourbon crut devoir +quitter Middlebourg, vers le milieu de mai. Le prince fut +informé de son départ par ce billet<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur +le midi, et ensemble celles que m'escript mons<sup>r</sup> de Sainte-Aldegonde, +je me suis délibéré de partir incontinent, et, +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +pour cet effet, j'ay prié à disner aujourd'huy deux des +magistrats de chacune ville, espérant, si le vent continue +bon, de partir, à la marée, après minuit. Dieu veuille que +je vous puisse trouver en bonne santé!»</p> + +<p>Arrivée à Delft, la princesse transmit au prince ces informations, +qui témoignent de sa constance à surveiller, en +l'absence de son mari, les divers incidents qui se produisaient +dans la marche, si souvent compliquée, des affaires +publiques<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, +je sceus qu'il estoit arrivé quelque personnage avec +lettres des états de Brabant; mais, d'aultant que je n'ay +peu entendre les particularitez, et que, d'autre part, j'ay +esté avertie que messieurs les estats de ces païs vous +mandent ce qui en est, je m'en suis reposée là-dessus, +combien qu'il me demeure crainte que toutes ces présentations +de pardon, dont le bruit court, soit pour, s'il leur +estoit possible, esmouvoir quelque sédition pendant +vostre absence. Vous aurez aussy entendu comme il a +esté pourvu à Saint-Gertrudenberg bien à propos, contre +le dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, +me font croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, +d'avoir bientost cest heur de vous revoir, j'ay double raison +de le désirer, pour le bien du pays, que Dieu, par sa +grâce, veuille conserver, et vous donne, monseigneur, en +parfaite santé, très heureuse et longue vie. A Delft, ce +22 may, sur les dix heures du matin.</p> + +<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante femme,<br /> +<span class="i4">tant que vivera,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +«(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait présent de saucisses +de Bruxelles, que je vous envoie, à la charge que n'en +mangerés guères, et ferés boire les aultres. Je me porte +assés bien, et vostre fille encore mieux.»</p> + +<p class="p2">De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait être, le +30 mai, baptisée à Dordrecht, se rendit dans cette dernière +ville, pour y attendre son mari.</p> + +<p>Le prince avait chargé son principal secrétaire d'inviter +les états de Hollande à assister au baptême: ceux-ci +prirent, le 28 mai, une <i>résolution</i> ainsi conçue<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>: «Son +Excellence ayant, par le secrétaire, Bruninck, fait +demander aux états de vouloir bien assister, comme +témoins, au baptême de sa fille, qui aura lieu, jeudi prochain, +à Dordrecht, les états ont député deux des nobles, +un membre de chacune des grandes villes, et Droushens, +pour se rendre à Dordrecht; et est conjointement proposé +et accordé, qu'au profit de l'enfant, comme présent de +baptême, sera offerte une rente annuelle de deux mille +florins.»</p> + +<p>La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et à la +princesse d'Orange une preuve de la haute estime en +laquelle elle les tenait, leur avait directement annoncé qu'elle +serait marraine de leur fille. Elle le devint, en effet, et le +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +prénom d'Élisabeth, fut, de sa part, officiellement donné à +l'enfant, ainsi que le prouve cette mention consignée dans +le <i>Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de Nassau</i><a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>: +«La deuxième fille de madame la princesse fut baptisée, le +30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et +nommée Élisabeth par monsieur de Sidney, grand +escuyer de la royne d'Angleterre, au nom de monsieur le +comte de Leicester, et par messieurs les estats d'Hollande +et Zélande, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels +dits estats luy ont accordé une rente héritière de deux +mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins à leur +charge les quinze cens, et ceux de Zélande les restans +cinq cens florins, comme il est porté plus amplement aux +lettres sur ce dépeschées et enregistrées.»</p> + +<p>La princesse, à l'issue du baptême, se fit un devoir de +remercier la reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait +bien voulu lui adresser. Elle l'assura que le nombre de ses +fidèles servantes s'était accru, à la naissance de la seconde +fille que Dieu, dans sa bonté, lui avait accordée; et affirma +qu'elle s'efforcerait de rendre <i>la petite Élisabeth</i> capable +d'apprécier, un jour, dans toute leur étendue, les éminentes +qualités dont était douée la souveraine qui avait daigné lui +donner son nom<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p> + +<p>La réponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima +à la princesse la vive satisfaction que lui avait causée sa +missive, empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +avait bon espoir que Dieu, après lui avoir donné deux filles, +comblerait son bonheur, en lui accordant des fils<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p> + +<p>De Dordrecht, Charlotte de Bourbon était revenue à Delft. +Le prince, qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le +milieu de juin, se disposait à continuer, mais, cette fois, en +compagnie de sa femme, une tournée qu'il avait entreprise, +à l'effet de visiter maintes villes et localités de la partie +septentrionale des Provinces-Unies. La princesse se montrait +heureuse, à la pensée de ne pas être séparée de lui.</p> + +<p>Avant de partir avec elle, il lui procura une véritable +satisfaction, en lui annonçant qu'il espérait pouvoir prochainement +lui présenter Marie et Maurice, que Brunynck +irait prendre à Dillembourg, pour les conduire en Hollande, +ainsi que le portaient ces lignes adressées au comte Jean<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>: +«Je suis d'intention de redépescher vostre secrétaire avec +mon secrétaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy +de ce messagier sert seulement pour advertir ma fille +qu'elle se tienne preste pour venir faire ung tour pardeçà, +lorsque Brunynck sera arrivé à Dillembourg. Je demande +sa venue ici pour certaines affaires que j'ay à communiquer +avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une fois, +ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; +espérant que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, +mais que ce sera par vostre bon congé. En cas que mon +fils Maurice soit retourné de Heydelberg, je seray aussi +d'advis qu'il me soit amené avec sa sœur, etc., etc.»</p> + +<p>La continuation de la tournée du prince fut pour la princesse +une source de douces émotions. Elle se sentait heureuse +et fière d'entendre partout, dans les campagnes +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +comme dans les villes, les populations acclamer son mari, +par ces paroles sortant des cœurs: «Notre père Guillaume +est ici! Le voilà!<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>» Et quand les hommes, les femmes, +les enfants, qui s'étaient groupés autour de <i>ce père</i>, pour le +saluer cordialement, saluaient, en même temps, avec une +joie mêlée d'admiration, la présence, à ses côtés, de sa +noble compagne, qui avait pour tous un geste bienveillant, +un gracieux sourire, une aimable parole, l'excellente princesse, +dans l'oubli d'elle-même, reportait sur le prince les +hommages dont elle était personnellement l'objet.</p> + +<p>Une seule ville, dans le cours de la tournée, fut abordée +par Charlotte de Bourbon avec anxiété. Il lui suffisait de +savoir que l'autorité du prince sur la province d'Utrecht, +telle qu'on la lui avait conférée, n'était pas encore reconnue, +pour qu'elle redoutât qu'à Utrecht même ne s'élevât, +entre les partisans déclarés de Guillaume et des hommes +opposés à leurs sentiments, un conflit dont les conséquences +seraient funestes. Quant à Guillaume, sans appréhender +ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs +douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir +l'enceinte de la vieille cité et se montrer confiant, c'était, +pour lui, dignement répondre aux vives instances que lui +avaient adressées les magistrats locaux, au nom des citoyens +qu'ils représentaient. Ces instances étaient, à ses yeux, la +garantie d'un accueil favorable.</p> + +<p>Au moment où, au bruit des salves d'artillerie, le prince +et la princesse traversaient, à leur entrée dans Utrecht, les +flots d'une population non seulement étrangère à toute +démonstration hostile, mais animée au contraire des meilleurs +sentiments, un projectile, traversant la vitre de leur +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +carrosse, atteignit Guillaume, à la poitrine. Saisie d'épouvante, +la princesse jeta les bras autour du cou de son mari, +en s'écriant: «Nous sommes trahis<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>!» Mais elle se calma +dès que le prince, l'assurant qu'il n'était point blessé, lui fit +voir que le projectile qu'elle avait supposé être une balle, +n'était, en réalité, qu'un inoffensif fragment de la bourre de +l'un des canons dont les coups retentissaient en l'honneur +et d'elle et de lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une +impression de soulagement à celle d'une véritable dilatation +de cœur, à mesure que, d'une extrémité à l'autre de la ville, +elle entendit les chaleureuses acclamations de la foule.</p> + +<p>Elle eut, en outre, quand vint le moment du départ, le +bonheur de constater que le prince, par sa présence et par +son langage, venait de confirmer les habitants d'Utrecht, +ainsi que ceux de la province, dans la résolution de se +placer sous son autorité, comme sous l'égide du plus ferme +protecteur qu'ils pussent avoir.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon était loin de se douter qu'au +moment où son voyage avec le prince touchait au terme +prévu, le duc de Montpensier, retiré dans son domaine de +Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur la conscience +duquel le remords commençait à peser. Sans se reprocher +complètement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis +plusieurs années, il laissait la princesse sa fille, il se +demandait du moins s'il ne devait pas revenir sur la résolution, +secrètement prise, de l'exhéréder, et si «sans offenser +Dieu, en sa conscience, il pouvoit, de son vivant, lui +assigner dot et partage équipollent à ce que ses sœurs +avoient reçu en mariage, à la charge toutefois par elle +de renoncer aux successions maternelle et paternelle, au +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +profit du prince dauphin et de ses enfans.» Considérant, +non en père, mais en casuiste, la question comme +embarrassante, il voulut en soumettre l'examen à l'appréciation +d'autrui. En conséquence, il adressa, le 21 juillet, +au président Barjot une note<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> empreinte de l'étroitesse +d'esprit et de la sécheresse de cœur dont, déjà, il n'avait +donné que trop de preuves; et il pria ce magistrat de délibérer, +avec quelques personnes qu'il lui désignait, sur les +questions indiquées dans cette note. Il voulait se régler sur +ses conseils et les leurs.</p> + +<p>Nous ignorons quel fut le sort de la démarche du duc. +Toujours est-il que, depuis l'envoi de l'écrit dont il s'agit, +un long temps s'écoula encore avant que Charlotte de Bourbon +pût réussir à se concilier les bonnes grâces de son +père.</p> + +<p>Mais laissons, quant à présent, celui-ci pour revenir au +prince et à la princesse.</p> + +<p>Le 12 août, le fidèle Brunynck, arrivé à Cologne, les +informa de l'accomplissement de la première partie de sa +mission, relative à l'organisation du départ des enfants du +prince pour la Hollande. Le lendemain, il expédia au comte +Jean, qui se proposait de les accompagner, une dépêche +dont la teneur nous renseigne sur les dispositions prises +pour que le voyage projeté s'effectuât aussi sûrement que +possible<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<p>A quelques semaines de là, Marie de Nassau, Anne, Maurice +et le comte Jean arrivèrent en Hollande; mais à peine +Guillaume put-il jouir de leur présence, car un impérieux +devoir l'appelait à quitter, de nouveau, son foyer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +Des instances réitérées lui avaient été adressées, depuis +un certain temps, pour qu'il se rendît à Bruxelles, afin d'y +remédier aux difficultés d'une situation que l'obliquité des +actes et des paroles de don Juan, vis-à-vis des provinces et +des états généraux, avait, de jour en jour, aggravée. Sollicité, +en dernier lieu, avec un redoublement d'insistance, +par ces états, qui l'adjuraient de venir, au plus tôt, les +éclairer de ses conseils, il se décida à s'acheminer vers la +grande cité dans laquelle ils siégeaient.</p> + +<p>Quels que fussent, à raison des sourdes menées de ses +pires ennemis, les dangers auxquels il pût s'y trouver exposé, +sa femme voulut les affronter avec lui; mais il l'en dissuada. +Soumise, comme toujours, à une volonté qu'elle savait n'être +inspirée que par la plus affectueuse sollicitude, elle se résigna +donc à une séparation qui la laissait livrée à de douloureuses +anxiétés.</p> + +<p>Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entrée dans +cette ville, récemment affranchie de la domination étrangère +dont elle avait eu tant à souffrir, fut saluée avec enthousiasme +par la population, qui le considérait, à juste +titre, comme le plus ferme et le plus fidèle de ses +appuis.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court +séjour qu'il fit à Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait +à l'annonce d'un avantage remporté par son beau-frère sur +l'ennemi la recommandation des intérêts de communautés +villageoises, desquelles elle venait de recevoir un témoignage +de naïve prévenance; aussi tenait-elle beaucoup au +succès de son intervention en leur faveur.</p> + +<p>«Monseigneur, écrivait-elle<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, je croy que monsieur le +comte de Hohenlohe vous aura dépesché homme exprès +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +pour vous faire entendre l'accord fait avec les Allemands +de Bosleduc<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, comme aussy il m'a faict ce bien de m'envoyer +le capitaine Racaume, pour m'advertir de toutes les +particularitez. Loué soit Dieu qui augmente sa bénédiction +et l'advancement de sa gloire!</p> + +<p>»Les communautez des villages de Buys-et-Echer situées +sous les pays de Cressieux, m'ont prié de vous représenter +leur requeste, afin d'entendre bien amplement leur désir, +comme ils s'asseurent de vostre bonne volonté à soulager +les affligés. Ils m'ont fait présent de deux pièces de toile, +dont j'ay donné une à mademoiselle d'Aurange, vostre +fille, afin qu'elle s'employe à intercéder avec moy pour +eux; comme, à la vérité, je serois marrie de recevoir ou +retenir présent d'eux, qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. +Or, leur désir seroit que M. de Cruynenghen +retirast les chevaux de leurs villages tant chargez et foulez, +qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il +vous semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores +retirer de là, qu'au moins il vous plaise tant les favorizer, +qu'en escrivant audit sieur Cruynenghen, ils obtiennent +quelque allégement de la charge qu'il leur est impossible +de plus supporter. Je les ay assuré que vous ferez vostre +mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible, +comme aussy je vous supplie très humblement vouloir +faire, en ce qu'ils puissent sentir quelque fruict de +mon intercession conjointe avec celle de mademoiselle +vostre fille; nous confians que ceste nostre requeste, au +nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet. Sur quoy, +je prieray Dieu, etc., etc.»</p> + +<p class="left5 p2"><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +»De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577.</p> + +<p class="p2">»Monseigneur, je vous supplie encore très humblement +de faire ce qu'il vous sera possible pour ces pauvres gens.</p> + +<p>»J'ay donné au capitaine Racaume un petit diamant et +luy ay dit que je vous ferois entendre comme il estoit venu +m'apprendre ces bonnes nouvelles.</p> + +<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante femme, tant que +vivra.<br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Après un court séjour à Anvers, où une députation des +états généraux était venue le trouver, le prince arriva à +Bruxelles. Il y fut chaleureusement accueilli par les représentants +de toutes les provinces, et surtout par le peuple, +heureux d'entourer l'homme d'élite qu'il appelait <i>son père</i>.</p> + +<p>Au même moment, loin de la grande cité qui acclamait +Guillaume, des milliers de cœurs dévoués demeuraient +inquiets de son sort et suppliaient Dieu de le protéger contre +une tourbe d'ennemis qui, maudissant les acclamations dont +il était l'objet, tramaient, dans l'ombre, sa perte. De là, ce +solennel concours de prières qui, tant que le prince fut +absent d'Anvers, s'élevèrent au ciel quotidiennement, pour +la conservation de ses jours, de l'enceinte de toutes les +églises de Hollande et de Zélande, sur la recommandation +de la princesse et des états de chacune de ces deux fidèles +provinces<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p> + +<p>Le lendemain de l'arrivée du prince à Bruxelles, Charlotte +de Bourbon lui adressa ces lignes émues<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour +en Anvers, et ne suis guère à mon repos jusques à ce que +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +j'entende l'occasion de vostre soudain partement, et s'il +est vray que Don Johan soit secouru de monsieur de +Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de prendre +meilleure garde à vostre santé, que vous n'avez faict, ces +jours passés, car delà dépend la mienne, et après Dieu, +tout mon heur, lequel je supplie vous conserver, monseigneur, +au milieu de tant de travaux, en santé, heureuse +et longue vie... Nos filles, grandes et petites, se portent +bien, et moy aussy moïennement.»</p> + +<p>Tant que dura le séjour du prince à Bruxelles, sa femme +lui écrivit, à peu près, chaque jour; l'entretenant de divers +sujets, qu'on ne peut mieux faire connaître qu'en la laissant +en tracer elle-même le tableau dans ceux des fragments de +son active correspondance que voici:</p> + +<p class="p2 left5">«Dordrecht, 2 octobre 1577<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne +heure après midy, et vins avec le bateau jusques auprès +du logis, où j'ay trouvé nos petites filles en bonne santé. +Les grandes, espérant vostre retour bien de bref, n'ont +point voulu loger en vostre quartier. Elles ont ung bon +logis, mais il est un peu trop loing, à mon gré... Demain +votre sirurgien commencera à pencer M. le comte Maurice. +Nous nous portons tous bien, grâce à Dieu, et désirons +fort que puissiés bientost revenir. Ceulx à qui j'ay +parlé de ceste ville m'ont dit que les estats de ce païs vous +avoient déjà prié de retourner, et s'y attendent, et leur +semble que vous pouvés aussy bien donner conseil d'icy +que plus près, et plus seurement, sy la paix est conclue +avec Don Joan. Je ne sçay, monseigneur, si vous aurés +affaire d'y séjourner plus longuement; et puis monsieur +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +vostre frère est absent de vous, quy ne peut sans quy luy +ennuye beaucoup. Nous désirerions bien fort qu'y fust +pardeçà. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de +vous laisser le précepteur qui est auprès de monsieur votre +fils, je serois bien de cet avis; car ledit précepteur est +en peine d'estre incertain de sa demeure, et sera tout +fâché de quoy l'on l'aura retenu, sy ce n'est pour tousjours. +Aussy fauldroit-il bien sçavoir l'entretenement qu'il vous +plaira luy bailler. Je vous romps la teste, monseigneur, +de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de sçavoir +vostre volonté. Je vouldrois bien sçavoir si vous aurés +remercié la roine d'Engleterre de tant de bons offices +qu'elle fait faire par son embassadeur qui est à Bruxelles, +ce que je prens la hardiesse de vous ramentevoir.»</p> + +<p class="p2 left5">«Dordrecht, 4 octobre 1577<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p> + +<p>»J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion +de Bréda, et comme les Allemans doibvent sortir +aujourd'hui; dont j'ay esté fort aise et en loue Dieu<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. Les +pauvres sujets nous y desirent bien et disent qu'ils ont +déjà faict provision de tourbe pour tout nostre yver. +Quant j'auré sceu vostre voullonté, alors je seray bientost +preste, pourvu que j'espère d'avoir cest honneur de vous +y voir. Le capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier +très humblement de vouloir escripre aux estats de pardeçà, +affin qu'il puisse estre païé de son entretenement, +depuis que les compagnies françoises sont cassées, +ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens +fort bien que, deux jours devant que vous particié, vous +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +commandâtes les lettres; mais elles ont esté oubliées. Il +me prie de vous faire une très humble requeste pour luy, +pour luy donner la capitainerie de Bréda; mais je pense, +monseigneur, que vous y aurés desjà pourveu. Il dit qu'il +pourroit vous y faire service pour le regard des fortifications. +Je sçay que vous cognoissés que c'est ung homme +de bien et qui vous est fidèle serviteur; quy me faict vous +supplier, monseigneur, que si ne le pouvés gratifier en +cest endroict, que veuillés penser de l'avancer en quelque +aultre chose... Au reste, ils desirent fort icy monsieur +vostre frère, et luy ont préparé le logis qu'avoit monsieur +le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien +loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. +Je prie Dieu qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous +donne, monseigneur, en très bonne santé, très heureuse +et longue vie.»</p> + +<p class="p2 left5">«Dordrecht, 5 octobre 1577<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, je desirerois bien estre asseurée que vous +n'allés plus sy souvent manger hors de vostre logis, du +soir, car l'on m'a dict que les bourgeois ont esté tout +fâchés<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Je vous supplie, monseigneur, de prendre ung +peu plus garde à ce quy est pour vostre conservation<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +Aussy je desirerois fort sçavoir sy les estats ne vous +auront point permis quelque exercice de la religion, soit +secrètement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, +comme vous pourrez demeurer plus longuement +sans cela. Je sçay bien que vous y pensés, mais le desir +que j'ay que Dieu face tousjours de plus en plus prospérer +vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous dire +ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour, +à Breda, car je ne sçay sy sera bon de parler de ces choses +cependant que vous estes là.»</p> + +<p class="p2 left5">«Dordrecht, 7 octobre 1577<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, j'ay receu, ce matin, à mon réveil, vos +lettres, en date du troisième de ce mois, et vous asseure +que j'ay esté bien joïeuse d'estre rendue certaine de vostre +bonne santé, dont je loue et remercie Dieu, et luy supplie +de vous y voulloir bien maintenir.</p> + +<p>»Aujourd'hui est arrivé, sur ungne heure après midy, en +ceste ville monsieur le comte vostre frère, quy a esté avec +le grand contentement du bourgmestre et de tout le +peuple. Nous avons esté, nos filles et moy, plus ayses +encores que tout le reste, et avons dîné ensemble, et bien +bû à vostre santé, desirant fort, monseigneur, que eussiés +esté en présence, pour nous faire raison.</p> + +<p>»Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que +vous me mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desjà +avisés de faire leur présent<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, à part, d'ungne coupe dont le +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +vase est de licorne, le reste d'argent, quy vaut quelques +cent livres de gros. Sy toutes les aultres (villes) font le +semblable, seroit quelque tesmoignage de leur bonne +voullonté; mais j'eusse mieulx aymé que tous les estats +eûssent faict ung présent de chose qui parust et de quoy +l'on se peust servir ensemble. Toutesfois, monseigneur, +je n'ay osé empescher, espérant que l'on pourra bien +encore remédier à ce que le général supplée en ce que le +particulier auroit défailly; ce que je feray le plus discrètement +que je pourray.</p> + +<p>»Quant aux mille florins, j'ay mandé Jan Back, pour +sçavoir s'il les pourra fournir; et où il n'auroit moïen pour +le tout, j'en trouveroy ungne partie; tellement que j'espère, +avec l'aide de Dieu, que je ne fauldray de satisfaire à +vostre commandement; comme nous ferons, nos filles et +moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons, +combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur +vostre frère partira d'icy; car, cependant qu'il y +est, il ne nous semble point que vous soiés du tout (entièrement) +absent.</p> + +<p>»Je me réconforte, monseigneur, sur ce que vous +espérés que les affaires prendront ung meilleur chemyn; +et je suis bien estonnée de ce quy ne sont point encores +résolus, car il est plus que temps. J'estime que ceste +petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous +puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de +quoy vous estes là.</p> + +<p>»Quant à la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne +feray encores, et attendray M. Dorpt.</p> + +<p>»Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations +à nos filles, qui vous présentent les leurs très humblement +à vostre bonne grâce. Nous nous aimons bien, l'une +l'autre, et sommes bien privément ensemble, et elles ont +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +bien grant soin de leurs petites. Tous se portent bien, et +monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les soirs +et tous les matins.»</p> + +<p>Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu +de la lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte:</p> + +<p>«Je viens de penser aux gentilshommes qui sont près de +monsieur vostre frère, qu'y me semble leur fauldroit +donner quelque chose. S'il vous plaist que je face faire en +or vostre pourtrait et le mien, tout en ugne médaille, ou à +part, avec les devises, vous me le manderés; et, s'il fauldroit +quelque petite chaîne pour les pendre, de quelle +valeur vous les vouldriés avoir.»</p> + +<p class="p2 left5">«Dordrecht, 8 octobre 1577<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, j'ay receu le présent qu'il vous a pleu +m'envoyer, de la part de la roine (d'Angleterre), que j'ay +trouvé fort bien et joliment faict. Quant à la signification +de la lésarde, d'aultant que l'on escript que sa propriété +est, quand ugne personne dort et qu'un serpent la veut +mordre, la lésarde la réveille, je pense que c'est à vous, +monseigneur, à quy cella est attribué, quy esveillés les +Estats, craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par +sa grâce, que les puissiés bien garder du serpent!</p> + +<p>»Nous avons vû, ce matin, monsieur et madame de +Mérode, et sa fille, la marquise de Bergue, quy est belle +et fort grande pour son âge, quy est de dix-sept ans. Je +l'ay bien regardée, pour vous en dire, quand je vous voiré, +ce qui m'en semble.—Ce 8 octobre, sur les onze heures +devant diné.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<p class="p2 left5">«Dordrecht, 10 octobre 1577<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, j'ay esté bien contente de savoir par monsieur +le conte de Hohenlohe comme vous estes en bonne +santé, dont je loue Dieu, et desire qu'il luy plaise vous y +maintenir, en sorte que je puisse avoir bientost cest heur +de vous voir à Bréda, dont mondit sieur le conte m'a +donné bonne espérance, et m'a dict, de vostre part, qu'il +vous plaist que j'aille incontinent à Bréda; à quoy je ne +feray faulte; et mesme monsieur vostre frère est en voullonté +que nous allions ensemble, dont je suis fort aise, +estimant que cela vous fera encores venir plus tost. Je ne +pense pas que puissions plus promptement que lundi ou +mardi prochain, à cause que, dimanche, messieurs de +ceste ville ont prié au banquet monsieur vostre frère. +Nous donnerons aussy ce loisir pour apprester les logis, +et feray tout le mieux que je pourray, m'attendant à +monsieur le conte de Hohenlohe pour la sécurité des +chemins.</p> + +<p>»Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste après-disnée, +j'ay pensé que j'avois oublié à savoir vostre voullonté +comme je me dois conduire, pour l'exercice de la religion, +à Bréda; sy fault se face qu'y secrétement, ou si j'en +pourray user comme en ce lieu (Dordrecht). Et encores +que j'espère bien, qu'à vostre venue, la chose pourra estre +bien reiglée et quy n'y aura point de difficulté, sy ay-je +voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre +esclarcie de vostre intension, laquelle je sçay estre bonne; +et en priant Dieu de la vouloir bénir, je le supplie vous +donner en bien bonne santé, heureuse et longue vie.—Tous +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +nos enfans font bonne chère et se portent bien, +et se recommandent très humblement à vostre bonne +grâce.»</p> + +<p class="p2 left5">«Bréda, 11 octobre 1577<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, depuis la dépesche que je vous fis ier, je +suis demeurée en paine, craignant que vous pensiés que +je ne considère point assés les difficultés en quoy vous +retrouvés à présent, et le travail et labeur que vous prenés +à y remédier; mais je vous puis asseurer, monseigneur, +que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, +et que l'observacion de la pacification me rompt bien la +teste; toutesfois j'espère, qu'à vostre venue, vous y pourés +pourvoir, laquelle j'ay tant desirée en ce lieu, que, +devant que d'y venir, je n'ay point eu d'aultre pensée. +M<sup>r</sup>. Taffin s'est retiré à Dordrecht, jusqu'à ce que je luy +fasse entendre vostre voullonté. Quant à tout le reste, +nous nous portons, grâce à Dieu, tous fort bien; et ay +trouvé vostre maison en meilleur estat que je ne l'eûsse +espéré. L'on travaille tant que l'on peut pour faire un +toît et racoutrer le logis du boulever qui récompense, au +plaisir de l'assiette, l'inégalité qu'il y a de la beauté de +l'autre.»</p> + +<p class="p2 left5">«Bréda, 21 octobre 1577<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p> + +<p>»Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, +nous nous conduirons pardeçà où vostre venue est bien +desirée, dont D..... m'a encores mis en quelque doute. +Il m'a parlé selon le commandement que vous luy aviez +faict, de la dépesche vers monsieur mon père; j'espère +qu'y pourra servir à faire entendre à M<sup>r</sup>. de Mansart mon +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +intension. Au reste, monseigneur, je vous supplie très +humblement, s'il est possible, ne retarder plus votre partement, +car les affaires de deçà requièrent aussy vostre +présence; et vient fort mal à propos que monsieur le conte +de Hohenlohe se trouve assés mal d'une fiebvre tierce. +Quant à monsieur vostre frère, je l'ay encores fort prié, +de vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. +Il me semble qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer +point.»</p> + +<p>La date de cette dernière lettre coïncidait presque avec +celle du départ du prince, de Bruxelles pour Anvers.</p> + +<p>De retour dans cette dernière ville, Guillaume écrivit, le +23 octobre, au comte Jean<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>:</p> + +<p>«Monsieur mon frère, je vous envoyé M<sup>r</sup>. de Malleroy +pour vous advertir de ma venue à Anvers, ensemble pour +vous donner compte de tout ce qui est passé à Bruxelles +et vous prier quant et quant de vous vouloir trouver +issi avecques ma femme et mes filles, car ne sçay si je +seray retenu issi plus longtemps que j'ay proposé. Or, +puisque vous entendrés le tout plus particulièrement +dudit porteur, ne vous feray ceste plus longue; me +recommandant très affectueusement à vostre bonne +grâce, etc., etc.»</p> + +<p>L'ardent désir de la princesse allait être satisfait. Précipitant +son départ pour Anvers, elle eut bientôt la joie d'y +revoir son mari. Ses enfants et le comte Jean l'avaient +accompagnée. Délivrée des inquiétudes imposées par la +séparation, la famille se sentait heureuse d'avoir recouvré +son chef vénéré, et de pouvoir désormais, au foyer domestique, +l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de +ces délicates prévenances, qui toujours rassérénaient son +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +âme, au cours d'une vie d'austères labeurs, d'incessantes +agitations, et, souvent même, de périls à affronter.</p> + +<p>Quelle impression Guillaume rapportait-il de son séjour à +Bruxelles? Telle fut la question que Charlotte de Bourbon +se posa à elle-même, et sur la solution de laquelle ses entretiens +avec le prince ne tardèrent pas à la fixer. Si le secret +de ces entretiens nous échappe, car l'histoire demeure +nécessairement étrangère à leur intimité, nous connaissons +du moins les circonstances qui motivèrent, en 1577, la présence +du prince à Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa +l'adoption. Arrêtons-nous ici, un instant, non à l'exposé +des unes et des autres, mais uniquement à leur indication +sommaire.</p> + +<p>Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur général +des Pays-Bas, don Juan y était arrivé, porteur d'instructions +secrètes, qui se résumaient en ces deux points: 1<sup>o</sup> soumission +de la population néerlandaise à l'autorité absolue +du roi; 2<sup>o</sup> exercice exclusif de la religion catholique, et, +comme corollaire, châtiment de l'hérésie.</p> + +<p>Dès ses premiers rapports avec une députation des états +généraux, don Juan se heurta, non sans dépit, à l'impossibilité +de concilier l'absolutisme de l'autorité royale avec le +maintien, soit des prérogatives de ces états, soit des libertés +et privilèges des provinces ou des villes.</p> + +<p>Force lui fut, en outre, de reconnaître que l'exercice +exclusif du culte catholique était en opposition directe avec +le régime inauguré, en matière religieuse, par la pacification +de Gand.</p> + +<p>Il vit enfin, avec mécontement, se dresser devant lui la +nécessité de se prononcer, sans délai, sur le renvoi des +troupes étrangères, énergiquement réclamé de toutes parts.</p> + +<p>S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, à des +regrets, à des tergiversations, parfois même à une incohérence +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +d'idées et de paroles, qui ne compromettaient pas +moins les intérêts publics que sa situation personnelle, il +ne savait à quel parti s'arrêter, quand lui fut officieusement +donné le conseil de recourir à la voie des négociations.</p> + +<p>Celles qui s'ouvrirent entre lui et les députés des états +généraux aboutirent, le 12 février 1577, après maintes discussions, +à un traité, décoré du nom d'<i>Édit perpétuel</i>, que +le roi d'Espagne déclara, quelques semaines plus tard, +approuver. Ce traité ratifiait la pacification de Gand, promettait +le renvoi des troupes étrangères, la conservation +des chartes et privilèges des Pays-Bas, et la mise en liberté +des prisonniers, à l'exception du comte de Buren, qui ne +serait libéré que lorsque son père, le prince d'Orange, +aurait adhéré aux résolutions prises par les états généraux.</p> + +<p>Blessé, comme il devait l'être, de ce qu'on l'avait tenu à +l'écart des préliminaires et de la conclusion du traité dont +il s'agit, Guillaume répondit à la demande que lui adressaient +les états généraux d'en approuver la teneur, en élevant +contre cet acte les critiques suivantes: la constitution du +pays était violée, en ce que lesdits états se trouvaient +dépouillés du droit de s'assembler quand ils le jugeraient +opportun; les lois régissant les Provinces étaient violées aussi +par le fait révoltant de l'incarcération prolongée du comte +de Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la +ratification de la pacification de Gand était dérisoire, attendu +que des subterfuges, immanquablement mis en jeu par la +politique espagnole, en paralyseraient les effets; les états +généraux s'étaient laissés entraîner à une concession désastreuse, +en s'engageant à payer la solde de troupes étrangères, +flétries et expulsées, à raison des effroyables excès +qu'elles avaient commis.</p> + +<p>Quelque fondées que fussent ses critiques, le prince déclara +cependant qu'il ne refuserait pas son adhésion à l'édit +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +perpétuel, pourvu que les états généraux promissent formellement, +en prévision du cas où les troupes espagnoles +ne partiraient point, de s'abstenir de toute communication +ultérieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes, +même par la force des armes, à sortir des Pays-Bas.</p> + +<p>Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze +mille soldats allemands restèrent encore au service du roi +d'Espagne dans les Provinces. Les méfaits commis par plusieurs +d'entre eux soulevèrent des conflits et motivèrent, +plus d'une fois, une énergique répression.</p> + +<p>La versatilité du caractère de don Juan, ses réponses +ambigües, ses réticences en plus d'une occasion, la divulgation +partielle du secret des trames ourdies entre lui et les +agents de Philippe II, au détriment des Pays-Bas, l'inconsistance +de la plupart des actes accomplis dans l'exercice de +ses fonctions de gouverneur, excitèrent, au sein des Provinces, +un mécontentement général. Sa position étant devenue +de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en +sortir qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa +brusque mainmise sur la citadelle de Namur, qu'il occupa +pour s'y retrancher, et son infructueuse tentative pour s'emparer +du château d'Anvers, équivalurent à une déclaration +de guerre.</p> + +<p>La conséquence du défi qu'il porta ainsi aux états généraux +fut la résolution prise par ceux-ci de soutenir contre +lui la lutte, si, à la suite de pourparlers qu'il venait d'entamer +avec eux, il ne désavouait pas hautement ses actes +agressifs et ne se soumettait pas à certaines conditions qu'ils +formulaient.</p> + +<p>Tel était l'état des choses lorsque, répondant à leur appel +dicté par l'anxiété, Guillaume arriva à Bruxelles.</p> + +<p>Le conseil qu'aussitôt il donna aux états généraux fut celui +d'élargir le cercle des conditions imposées par eux au gouverneur +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +général, en stipulant le maintien formel de la pacification +de Gand et de l'édit perpétuel, l'obligation pour +don Juan d'évacuer la citadelle de Namur, d'abandonner +les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer les +troupes allemandes au delà des frontières, de licencier, à +l'intérieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, +de s'abstenir de toutes levées en pays étranger, de réintégrer +dans leurs grades tous les officiers destitués, de restituer +les biens frappés de confiscation, de libérer les prisonniers, +de s'engager à faire cesser, à l'expiration d'un +délai de deux mois, la captivité du comte de Buren, enfin +de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la +nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas, +d'obtempérer aux décisions qui émaneraient du conseil +d'Etat institué par les états généraux.</p> + +<p>Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une +déclaration de guerre; et, laissant une forte garnison dans +la citadelle de Namur, il se retira à Luxembourg, espérant +y concentrer les forces nécessaires pour lutter avec avantage +lorsque éclateraient les hostilités.</p> + +<p>La retraite forcée de don Juan et les conséquences +qu'elle devait entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume: +il s'y était attendu, au moment où il avait donné aux états +généraux le conseil, bientôt suivi par eux, que lui inspirait +son inébranlable dévouement à la cause de la liberté civile +et de la liberté religieuse.</p> + +<p>Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait +reposer sur le terrain mouvant des compromis ou d'une +paix douteuse. Seule, une guerre soutenue pour anéantir le +régime de compression et d'intolérance trop longtemps +pratiqué dans les Pays-Bas par les Espagnols pouvait conduire +à un affranchissement final, et par cela même, à +l'inauguration d'un régime de sage liberté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur +qui comptait le prince en dehors du concours que lui prêtaient, +dans l'élan de la reconnaissance, les fidèles provinces +de Hollande et de Zélande? Ce n'était ni sur les +nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres provinces; +c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce +double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle, +que Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, +imprimait aux états généraux, à l'époque dont il s'agit en +ce moment, la direction que lui paraissaient commander +les circonstances.</p> + +<p>Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé, +jaloux de l'influence prépondérante du prince dans le +maniement des affaires publiques, se concertèrent-ils pour +tenter de la détruire: leurs tentatives échouèrent contre sa +fermeté et son habileté consommée, de même que contre la +résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le vit bien, surtout, +lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret, durant +son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à +titre de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée, +dans ses effets, par l'élévation instantanée de Guillaume +aux suprêmes fonctions de <i>Ruart</i> du Brabant, et par +le rôle qu'il sut remplir, aux côtés du jeune archiduc, ainsi +que bientôt on en pourra juger.</p> + +<p>En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince, +à Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts +généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, +et en consolidant, au point de vue des nouveaux +services à rendre, la situation personnelle de l'homme +éminent sous l'égide duquel s'abritaient ces mêmes intérêts.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="ni1 block">Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.—Lettre de Guillaume au même.—Attitude +de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc Matthias.—Nouvel acte d'union +signé à Bruxelles le 10 décembre 1577.—Alliance conclue avec l'Angleterre.—Reprise +des hostilités par don Juan.—Défaite de Gembloux.—Guillaume domine +la crise qui agite les Provinces.—Il rallie à sa cause Amsterdam.—Il appelle +Lanoue dans les Pays-Bas.—Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.—Conseils +donnés par Lanoue au duc d'Anjou.—Lettres de la princesse a Desprumeaux.—Lanoue +nommé maréchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyauté, son +énergie.—Relations du prince et de la princesse avec M. et M<sup>me</sup> de Mornay +arrivés dans les Pays-Bas.—Naissance de <i>Catherine-Belgia</i> de Nassau.—Résolutions +des états généraux à l'occasion de son baptême.—Détails sur ce +baptême.—Difficultés provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.—Troubles +de Gand.—Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces troubles, +qu'il réussit à réprimer.—La princesse rejoint Guillaume à Gand et revient +avec lui à Anvers.—Traité d'Arras.—Union d'Utrecht.—Mort de don Juan.—Alexandre +Farnèse lui succède.</p> + +<p class="p2">A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, +que, d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme +qu'elle chargeait de s'acquitter, auprès du duc de +Montpensier, d'une mission dont on ignore l'objet. Mais, +soit que cette mission tendît à convaincre le duc de la +nécessité de rendre enfin justice à sa fille et de lui accorder +au moins quelque bienveillance; soit, comme une lettre de +Guillaume au prince dauphin<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a> pourrait le faire croire, qu'il +fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir, +au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, +toujours est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, +dans l'une et l'autre hypothèse, comme preuve manifeste +de sa confiance en ce cœur paternel qu'elle supposait, +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +même en souffrant de ses injustes rigueurs, ne lui être pas +encore totalement fermé.</p> + +<p>Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui +viendrait en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au +prince dauphin<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>:</p> + +<p>«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que +monsieur le prince, vostre frère, et moy envoïons vers +monsieur nostre père, je vous supplie très humblement +de croire que je ne sçaurois recevoir plus de faveur et contentement, +que de sçavoir souvent des nouvelles de vostre +santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de +madame ma sœur en si mauvais estat, et vous asseure +que, s'il y avoit chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui +peust avancer sa guérison, je l'en voudrois servir. Vous +me ferez donc cest honneur de m'escrire comme elle se +trouve à présent.—Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme +vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il +a à requérir de mondit seigneur et père, en nostre part +je vous supplieray très humblement le vouloir favoriser +et nous obliger tant, que vostre prière et moyen nous y +sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup, espérant tant +de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que +prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée +à vous rendre, toute ma vie, très humble service, etc.»</p> + +<p>Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin +perdit sa femme, il reçut de Charlotte de Bourbon ces +lignes empreintes d'une affectueuse sympathie<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>:</p> + +<p>«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de +Mansart la perte que vous avez faite de madame ma +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +sœur, est tel quy ne me permect quasi point de vous +pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant +bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle +séparacion, je me suis contrainte à vous faire ceste lettre +pour vous supplier très humblement que la part que j'ay +à vostre douleur et fascherie la puisse diminuer, et que +vous regardiés, le plus qu'il vous sera possible, à vous +conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous faut +tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de +grâce, mais c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire +paroistre vostre vertu, de laquelle encore que je ne doubte +point, si est-ce que je désire plus que jamais d'estre prés +de vous pour m'essaïer à vous divertir et soulager en vostre +ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur de +croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, +comme aussi feroit monsieur le prince, vostre frère, +qui est extrêmement desplaisant de vous sçavoir en cest +estat. Luy et moy avons grande crainte que vostre santé +en soit diminuée, ce quy faict que je desire que me faciés +cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de +me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, +de longtemps, apporter le contentement pareil à la tristesse +et regrets que j'ay à présent; et, pour n'accroistre +point la vostre, je n'useray de plus long discours, sinon +pour prier Dieu de vous donner quelque soulagement en +vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me +permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles +recommandations à madame la marquise, accompagnées +d'un témoignage de la douleur que j'ay de nostre +commune perte; ne luy en osant sitost rafraîchir la mémoire, +cela me gardera de luy en dire davantage, pour +ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur, +que ceste lettre serve pour vous deux, à qui je prie +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +Dieu donner la constance et résolution qui vous est bien +nécessaire.»</p> + +<p>Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne +tarda pas à les suivre. Elle portait<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>:</p> + +<p>«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la +lettre que je vous avois escripte par le sieur X..., bientost +après avoir entendu la perte que vous avés faicte de feu +madame ma sœur, est véritable, je suis doublement +ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye de +ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement +que je m'asseurois vous donner, en rendant le +debvoir en quoy je suis obligée. Cela faict que, depuis +deux jours que M. de Mansart est arrivé, je me suis résolue +vous faire ceste dépesche, tant pour avoir cest heur de +sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui +s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant +osé passer oultre, à cause du danger des chemins; et +encores combien quy m'ayt asseuré de vous avoir faict +tenir bien seurement mes lettres, sy ne me puis-je contenter +de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous +suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce +que j'en fais maintenant et excuser les incommodités survenues, +au reste me faisant cest honneur d'avoir égard à +l'amitié que je vous porte et à l'obéissance très humble +que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui me faict estre +en continuel soucy de vostre santé, craignant bien fort, +qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême +ennuy que vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que +toute aultre chose ne me sauroit contenter. Faites-moy, +s'il vous plaist, cette faveur de le croire, et que mon plus +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +grand desir est d'avoir encores cest honneur de vous voir +et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre si +heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en +toutes mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement +de vous, que je supplie très humblement qu'il luy plaise +me le départir, sur ce que vous dira de ma part M. de +Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup plus obliger +que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus +que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui +me ferés cet honneur me départir des nouvelles de monsieur +mon nepveu, de quoy je me trouve, à ceste heure, +avec plus grand soin que jamais, vue la grande perte qu'il +a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle affection +vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce +qu'il vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un +prince des plus accomplis pour son âge. Je supplie Dieu, +monsieur, de le vous bien garder, et que je le puisse, ung +jour, voir. Mondit sieur de Malleroy vous dira des nouvelles +de mes petites filles, que je vous supplie très humblement +avoir toujours pour recommandées, et moy, en +vos bonnes grâces, etc., etc.</p> + +<p>»(<i>P.S.</i>) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal; +quy m'a fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir +mander meilleure nouvelle de ma santé, laquelle est si +souvent afoiblie par maladie, que cella me faict de tant +plus desirer que Dieu me fist la grâce, pendant que j'ai à +vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.»</p> + +<p class="p2">Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la +lecture de ce simple post-scriptum!</p> + +<p>La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans +proférer la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne, +toute dispensation émanant de la volonté divine. Il semble +qu'elle ait le pressentiment de la brièveté de son existence. +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +N'y a-t-il pas, en effet, pour son cœur à la fois si tendre et +si pieux, plus de mélancolique résignation que d'espoir, +dans ces paroles: «pendant que j'ai à vivre?» Hélas! +Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que quelques +années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi +ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au +bonheur de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection, +de son dévouement et de son inépuisable bonté!</p> + +<p>C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se +compose, dans l'ensemble des données biographiques, la +meilleure partie du patrimoine de l'histoire. Honneur à elle +quand elle les ravive et quand ses annales en reflètent la +splendeur!</p> + +<p>Partageant, dans le cercle des relations de famille, les +sentiments de sa noble compagne, Guillaume de Nassau +s'était lié d'amitié avec le frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le +langage d'un frère affectionné qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, +à son tour, du deuil à l'occasion duquel Charlotte +de Bourbon lui avait exprimé sa profonde sympathie.</p> + +<p>«Monsieur, disait-il au prince dauphin<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, si les lettres que +j'ay esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard +n'eûssent esté accompagnées du rafraîchissement de +la perte que vous avez faite de feu madame vostre femme, +j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de contentement +de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je +vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant +en si grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir +encore si bonne souvenance de moi, qui vous plains extrêmement +d'une telle séparation. Mais je désire, monsieur, +qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre patience, +et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au +reste, monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance +chose par laquelle je vous peusse tesmoigner combien +me touche ce qui vous arrive, soit bien, soit mal; et lors +vous cognoistriés, monsieur, que, quand j'aurois cest honneur +de vous estre propre frère, je ne sçaurois de plus +grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir +moïen de vous faire bien humble service. Quant à l'estat +de ce païs, M. de Maleroy, lequel nous envoyons exprès +pour vous visiter de nostre part, vous pourra particulièrement +raconter ce qui est advenu pardeça, depuis +l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue, +les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail +que j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est +tel, que le peu de loisir que j'ay m'a souventes fois empesché +de faire mon devoir envers vous, comme je suis +obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur de +croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que +cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir +de vos commandemens, à quoy je me sens plus obligé que +jamais, veu l'honneur que faites à ma femme de prendre +ses affaires en main, pour les recommander à monseigneur +vostre père, ce qu'elle vous supplie bien humblement vouloir +continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle +je présente mes très humbles recommandations, et prie +Dieu vous donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse +et longue vie.</p> + +<p class="left30">»D'Anvers, ce 20 décembre 1577.<br /> +<span class="i4">»Votre très humble frère, à vous faire service.</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="p2">Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la +lettre ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +dauphin, étaient empreints d'une incontestable gravité. En +voici la substance:</p> + +<p>Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, +en appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, +comme s'ils eussent eu le droit d'en disposer, un +membre de la maison d'Autriche? Aveuglés par la passion, +ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de l'incapacité +de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs +desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef +qui s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince +d'Orange et à annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse +de la population.</p> + +<p>Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince +déjoua la combinaison ourdie contre lui.</p> + +<p>Devenu <i>Ruart</i> de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, +il apaisa le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc +Matthias; et de prime abord, le voyant totalement +dépourvu d'expérience, sans idées arrêtées, sans plan conçu, +il déclara, sur le ton d'un bienveillant protecteur, «qu'il +falloit entourer ce jeune seigneur de bons enseignemens +et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».</p> + +<p>De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut +l'âme; elles aboutirent à des solutions précises.</p> + +<p>Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la +dépendance des états généraux. Acceptant, par le fait de +ceux-ci, pour lieutenant général, Guillaume, expressément +maintenu, du reste, dans ses hautes attributions de <i>Ruart</i>, +il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un guide, entre les +mains duquel se concentra le gouvernement effectif. Un +gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. +Il n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt +des Pays-Bas.</p> + +<p>Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir +au sein des Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un +acte solennel dont il était le promoteur, et qui demeure +dans l'histoire comme l'un de ses plus glorieux titres à la +reconnaissance publique; digne couronnement de sa noble +carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En effet, grâce à +lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un nouvel +acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les non-catholiques +s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, +dans l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger +mutuellement contre leurs ennemis communs. De la simple +tolérance, limitativement admise par la pacification de +Gand, on passa ainsi au large et bienfaisant régime de la +liberté religieuse. Ce fut un immense progrès.</p> + +<p>Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, +dans sa lettre à son beau-frère, «les difficultés qui, depuis +l'arrivée de l'archiduc Matthias, s'étoient présentées, +d'heure à autre, et le travail qu'il avoit pour amener le +tout à une bonne fin.»</p> + +<p>De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux +labeurs à accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes +incessantes.</p> + +<p>Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement +maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas, +fut conclue le 7 janvier 1578.</p> + +<p>Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença +les hostilités, à la tête d'une armée, dans le commandement +de laquelle il avait pour principaux lieutenants, le prince +Alexandre de Parme, Mansfeld, Mondragon et Mendoza. +Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la faible +armée des états, et s'empara de plusieurs villes.</p> + +<p>Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation +générale contre les seigneurs catholiques, aux intrigues +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +et à l'incapacité desquels on l'attribuait, non sans +raison.</p> + +<p>Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume +ramena le calme dans les esprits, insista sur le devoir, pour +tous les bons citoyens, de s'unir entre eux, réussit à rallier +au soutien de la cause qu'il défendait la ville d'Amsterdam, +qui, jusqu'alors, s'en était tenue séparée, et travailla activement +à l'organisation d'une nouvelle armée, capable de +tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait don Juan.</p> + +<p>Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas +le valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours +duquel il attachait le plus grand prix pour la mise +sur pied et l'emploi de cette armée.</p> + +<p>Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient +en Lanoue un ami dévoué. La sincérité des sentiments de +haute estime et de confiante amitié qu'ils professaient pour +lui ressort de leur correspondance; nous en détacherons +les lignes suivantes, tracées par la princesse<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p> + +<p>«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection +en mon endroict ne permet que ceste occasion se +perde, sans vous faire sçavoir de nos nouvelles par le sieur +Lenart, présent porteur, lequel vous pouvant dire ce qui se +passe pardeçà, je n'étendray point la présente en ce sujet, +mais bien pour vous prier bien affectionnément de nous +continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen +de faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux +bonnes grâces du roy de Navarre, et qu'il soit assuré que +ne souhaitons rien tant que luy faire quelque bon service; +de quoy monsieur le prince d'Orange et moy désirons surtout +qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez tout et qui +nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce ne +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous +rendra de tant plus vos redevables; ce que monsieur le +prince ne se peut tenir d'avancer et ramentevoir, toutes et +quantes fois qu'il parle de vous, attendant que l'occasion +d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit hors d'espérance de +se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste saison vous +apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause +des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui +désire estre justifiée par tout le monde, vous envoyant, +à ceste fin, ce qui en a esté publié: vous priant très affectueusement +vouloir tousjours embrasser les affaires de ce +pays pour qui avez jà tant fait, et selon les occurences +qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent porteur +vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre +bonne volonté, comme pouvez attendre assurément de +nostre part ceux de l'obligation où nous tenez de longtemps, +si pour vous ou autres des vostres se peut faire +pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me recommander +bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de +Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»</p> + +<p>Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, +vers la fin de février 1578<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>, ne fut libre d'y arriver +que plus tard. Le duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le +retenait auprès de sa personne.</p> + +<p>Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre +de sages conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient +devenus l'objet de ses âpres convoitises. Il voulait que son +attitude vis-à-vis d'eux fût celle, non d'un ambitieux qui +prétendît les maîtriser, mais d'un généreux auxiliaire qui +contribuât à les soustraire au joug de la tyrannie espagnole. +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +«Il faut, disait-il<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>, s'armer de bonté, vérité, justice et tempérance, +aultant comme de aultres armures: car à ung +peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de +la vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En +cela, comme sur une foule d'autres points, les vues de +Lanoue concordaient entièrement avec celles de Guillaume +de Nassau.</p> + +<p>Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou +hostile que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, +la garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard +des Pays-Bas. Guillaume, dans l'excès de sa confiance, +accepta comme garantie la parole du duc, sur la valeur +de laquelle insistaient les négociateurs employés par lui, +et notamment, un homme recommandable, tel que Despruneaux.</p> + +<p>Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la +correspondance échangée, soit entre lui et Guillaume de +Nassau, soit entre ce dernier et Despruneaux, indiquent les +prétentions originaires du duc, et les limites ultérieurement +apposées à son intervention dans les événements qui s'accomplirent, +en 1578, au sein des Pays-Bas<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p> + +<p>Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du +duc d'Anjou, Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, +en ces termes, à diverses lettres qu'elle avait reçues de +Despruneaux<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de +faire congnoistre à monseigneur d'Anjou combien j'ay +envie de luy faire très humble service, pour plusieurs +raisons que vous cognoissez et dont vous m'en représentez +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires de +ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, +ainsi que vous avez peu entendre estant pardeça, ce que +je puis en cest endroit est de leur recommander en général +les affaires de mondit seigneur, et voudrois y avoir autant +de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en cela ma +puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion +s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura +toujours contentement. Quant à vostre particulier, je ne +vous puis assez remercier de la bonne affection que vous +me faites paroistre, vous asseurant que me trouverés toujours +bien preste à vous faire plaisir, partout où j'en aurai +le moïen, etc.»</p> + +<p>La princesse ajoutait, le 15 juillet<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>:</p> + +<p>«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je +fais encore, que monseigneur le duc feroit paroistre par +effect l'affection qu'il a au bien et repos de ce païs; ce que +j'ai occasion de désirer autant que personne du monde. +Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera entendre +bien au long les particularitez qui se sont passées +depuis l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous +en ferai point de redite, mais seulement je vous prieray de +me faire ce bon office, de présenter à son Altesse mes très +humbles recommandations avec mon très humble service, +desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy soit +agréable, etc.»</p> + +<p>En regard des dispositions favorables que manifestaient +le prince et la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles +étaient celles de ce dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux +et des diverses provinces des Pays-Bas? C'est ce qu'il +est difficile de préciser; car des faits d'une haute gravité, +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +que relatent deux dépêches de Bellièvre et de Lanoue, des +17 et 18 août 1578<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, ont fait naître, sur ce point, des doutes +qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.</p> + +<p>D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux +embrassa, de concert avec le prince d'Orange, la défense +des Pays-Bas contre leurs pires ennemis, ce fut incontestablement +Lanoue. Il ne pouvait mieux inaugurer les fonctions +de maréchal de camp, que venaient de lui conférer les +états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il allait +prendre les armes, ces belles paroles<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>:</p> + +<p>«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités +que vous avez souffertes, par ceste insupportable et +âpre nation espagnole, laquelle s'est débordée en toutes +sortes de violences sur vos peuples; ingratitude vilaine +pour le service que vous lui avez fait. Vous et nous sommes +issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes de +laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et +nous donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours +esté très affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle +il est notoire combien nos maïeurs ont par le passé +valeureusement combattu; ce qui me fait croire que ceste +vertu antique se renouvellera en vous, pour chasser la +cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous +tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, +et, pour ce regard, usant, à l'endroict des personnes libres, +du traitement convenable à des esclaves. Nous sommes +vos compatriotes, usant de mesme langage, ayant mesmes +mœurs et coustumes, et bien encores d'autres liens de +proximité, afin que nous fussions aussy prompts à vostre +défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +Ne perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous +sçavez bien que Dieu oit le gémissement des affligez et +favorise leur justice. Il vous oira et favorisera. Combien +de peuples battus de ceste dure oppression ont esté délivrés +par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il +vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est +à ceste heure que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»</p> + +<p>Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque +Lanoue ne doit-il pas trouver, de nos jours encore, dans les +cœurs des descendants de ses dignes amis du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +qu'il appelait si bien <i>ses compatriotes</i>!</p> + +<p>Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de +Bourbon, ce même langage fit vibrer son cœur de Française +et de compagne du prince en qui se personnifiait le sincère +ami de la France et le constant protecteur des Pays-Bas.</p> + +<p>Un Français, non moins recommandable par ses nobles +qualités que Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près +en même temps que lui, et eut aussi, avec le prince et la +princesse d'Orange, d'intimes entretiens. Ce second compatriote +de Charlotte de Bourbon était Duplessis-Mornay. +Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les affaires +des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau +et par les états généraux pour remplir une mission de pacification +dans l'une des provinces qui était alors plus agitée +que les autres: il était chargé «de se pourmener par la +province de Flandres, où il avoit jà acquis des amis<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>»; +on espérait que ses conseils exerceraient sur les esprits troublés +une salutaire influence.</p> + +<p>La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une +grâce délicate à lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +en lui, non seulement l'homme d'État au mérite duquel elle +rendait pleinement hommage, mais aussi et surtout l'homme +de cœur qui avait donné de nombreuses preuves de dévouement +au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le convainquit, +en outre, qu'à titre de sœur tendrement attachée à la +duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse +sympathie et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, +dans son douloureux veuvage, avait été entourée par +M<sup>me</sup> de Mornay.</p> + +<p>La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre +le prince et les états généraux, se manifesta, en 1578, dans +une circonstance particulière dont il importe de dire ici +quelques mots.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à +une troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question +du baptême de cet enfant, Guillaume en informa les états +généraux. Le recueil officiel de leurs <i>résolutions</i> nous fait +connaître<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>, dans les termes suivants, la communication du +prince, et celles de ces <i>résolutions</i> qu'elle motiva:</p> + +<p>«<i>Séance du 9 septembre 1578.</i>—Le seigneur prince +d'Oranges déclare comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer +une fille, laquelle il vouldroyt faire baptiser selon sa +religion, de laquelle comme le libre exercice est permis +en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict exercice: +ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable, +en advertir les estats.»</p> + +<p>«<i>Séance du 12 septembre 1578.</i>—Sur la proposition que +Son Excellence a faicte touchant le baptesme de son enffant, +les estats de Brabant, Gueldres, Flandres, Hollande, +Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se sont référez à la +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +discrétion de Son Excellence et luy offrent tout humble +service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys, +Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont +déclaré qu'ils ne sont authorisez; mesmes que leur est par +exprès deffendu de toucher le faict de la religion, et que, +partant, ilz ne peuvent porter quelque consentement au +faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de +quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les +sieurs d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle +depuis est venue remercyer lesditz estats de leur bonne +affection.»</p> + +<p>«<i>Séance du 20 septembre 1578.</i>—Pour assister au baptesme +de la fille de monseigneur le prince d'Oranges, sont +nommez les sieurs de Saventhem, Leefdale, Utenhove, de +Bie, et le docteur Aisma. Gueldres, Tournay, Tournésis +et Valenciennes absens.»</p> + +<p>«<i>Séance du 21 septembre 1578.</i>—Le maistre d'hostel +du seigneur prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, +a requis les estatz de dénommer aulcuns pour +assister au baptesme de la fille de Son Excellence, après +midy, entre troys et quatre heures, convyant tous ceulx +de l'assemblée au souper.—Quant à la dénomination y +est satisfaict.—Pour faire un présent à la fille dudit +seigneur prince, résolu par pluralité de voix, de suyvre +l'avis de ceulx de Brabant, qui sera mis par escript...—résolu +de donner la somme de troys cents florins à la +sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de +chambre de la femme et fille dudict prince...—après +midy, la fille du prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle +religion.»</p> + +<p>De son côté, le <i>Mémoire sur les nativités des demoiselles +de Nassau</i> porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, +l'an 1578, une heure après midy, Madame accoucha, en +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +la ville d'Anvers, de sa troisième fille, qui fut baptisée au +temple du chasteau de ladite ville, le 21 de septembre en +suyvant, et nommée <i>Catharina-Belgia</i> par madame la +comtesse de Schwarzbourg, sœur de mondit seigneur +le prince; mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de +Clervant, au nom de monseigneur le duc Jehan-Casimir, +et messieurs les estats de toutes les provinces unies des +Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis, lesquelz dictz +estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente héritière +de trois mille francs par an sur le comté de +Lenghen, comme il appert par les lettres sur ce despeschées.»</p> + +<p>Un document contemporain<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a> donne sur le baptême dont +il s'agit les détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit +remonstré que Dieu luy avoit donné une fille, et qu'il +desiroit la faire baptiser; et combien que, depuis un an +en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa religion, que +toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit librement +et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme +en la maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, +et deux aultres places en ladite ville, il estoit intentionné +désormais s'y accommoder en publicq, mais qu'auparavant +il en avoit bien voulu advertir messieurs les estatz, +afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy ne fust +donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou +aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, +entre les cinq à six heures du soir, la fille du prince +d'Oranges fut baptisée, au lieu où que l'on exerce la nouvelle +religion, situé devant l'hostel du dict prince, lequel +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +aultrefois servait d'une place de corps de garde du chasteau; +et a luy auroit esté imposé le nom de <i>Catharina</i>, de la part +de la sœur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg, +et <i>Belgia</i>, de la part des estatz, qui avec ladicte +dame l'auroient levé de font, assistez de l'ambassadeur +d'Angleterre et du duc Casimir. De la part desditctz +estatz auroit esté faict présent audict seigneur prince de +la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au prouffict +de sadicte fille, par an, trois mille florins de +rente héritière, au denier seize<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.—Au soir, se célébra +un magnifique banquet, à l'hostel dudict prince, où que +ledict Liébart, encores qu'il se fûst absenté, quant il +fut question d'offrir et dénommer députez pour lever +ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent de ladite +conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères, +convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines +d'Anvers, à une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde +et pensionnaire de Middelbourg et aultres +festoyoient pour le prince.»</p> + +<p>Les états généraux, en donnant le comté de Linghen +au prince, rappelaient «les grandes raisons, congnues +à un chascun, qu'ils avoient de recognoistre le +soing et travail que Son Excellence prenoit continuellement +pour le bien et conservation du pays»; mais, +quelque sincère que fût leur reconnaissance, il n'en +demeure pas moins certain que, parfois, ils se montraient +lents ou inhabiles à soutenir par un concours sérieux +Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa tâche +ardue.</p> + +<p>A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire +face à des difficultés sans cesse renaissantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année +1578, provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient +annoncés comme voulant lui venir en aide; là, de la continuation +de la guerre avec don Juan; ailleurs, des divisions +intestines qui sévissaient dans les provinces et dans les villes.</p> + +<p>Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit +étaient le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, +contraint de renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation +de ses projets de domination sur les Pays-Bas, n'était +pour eux qu'un douteux auxiliaire, disposé d'ailleurs à +quitter bientôt leur territoire, et qui, en effet, sans écouter +ses conseillers habituels, le quitta brusquement. Le duc +Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine d'Angleterre, +s'était annoncé comme champion de la réforme dans +les Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en +vulgaire ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité +égalait la présomption.</p> + +<p>Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités +entre l'armée des états généraux et celle de don Juan +restaient suspendues par des négociations qui étaient encore +loin d'aboutir à une solution pacifique.</p> + +<p>Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les +villes, leurs causes étaient multiples, et il n'y avait pour le +prince, espoir, sinon d'y mettre rapidement un terme, au +moins de les atténuer, qu'en unissant à l'emploi de mesures +de justice et d'apaisement, celui d'une stricte fermeté dans +la répression de tous actes coupables.</p> + +<p>Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs +à l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. +Bornons-nous, sur un seul point, à mentionner la fermeté +dont Guillaume de Nassau fit preuve vis-à-vis de la population +de Gand et l'habileté avec laquelle il la fit rentrer +dans les voies de l'ordre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, +Gand, était en proie à l'anarchie. Le plus désastreux des +ravages, enfantés par la démence des anarchistes, était +celui d'une hideuse intolérance. Elle apparaissait, en traits +sinistres, dans une effroyable lutte engagée entre deux +partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme pervers, +ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support +mutuel que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent +possédé la moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés +et furieux, qui n'étaient catholiques ou réformés que de +nom, se disputaient une suprématie chimérique, et ne respiraient, +les uns à l'égard des autres, qu'une haine toujours +prête à éclater en actes de violence.</p> + +<p>Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier +aux excès commis et en prévenir le retour.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de +désordre c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, +quelle que fût son anxiété, à la pensée des périls qu'il allait +affronter, elle ne songea pas, un seul instant, à le retenir à +Anvers; car, ainsi que lui, elle était douée d'une foi et d'une +abnégation qui la maintenaient constamment à la hauteur +de tout grand devoir à remplir.</p> + +<p>Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, +contre les passions déchaînées, lorsque, commençant à +concevoir quelque espérance de finir par les dompter, il +écrivit à la princesse, le 18 décembre 1578<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p> + +<p>«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ +les neuf heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de +monsieur mon frère et de monsieur de Sainte-Aldegonde; +et, comme celles de monsieur de Sainte-Aldegonde estoient +d'importance, je lui ai incontinent fait response et l'ay prié +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +voloir faire mes excuses tant vers mondit frère, que vous, +que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte de +Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour +vous respondre sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois +dire aultre chose qu'il me déplaist bien que les affaires +de pardelà sont en tel estat que nous ne nous porrons +si tost veoir; mais puisque par vostre dernière, l'on peut +donner quelque contentement à la commune, ne peus +sinon me conformer à l'advis de monsieur le comte de +Schwarzbourg, monsieur de Sainte-Aldegonde et le vostre. +Je pense bien que pour le moing ils passeront les quinze +jours avant que porrai partir d'issi; car il y ast tant de +diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les +faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient +bien hault, et qu'ilz porront plus tost de contredire que +non pas pour remettre les affaires, s'y trouveront bien +empeschez à démeller ung tel faict. Et veulx dire en +vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils +sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, +avoir faict ung signalé service à tout ce païs, et mesme +à ceulx qui ne taschent que de blasmer mes actions. +Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de tels blasmes +continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai +apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict +ouvertement, sans avoir aultre regard que au bien et +tranquillité de nostre patrie; et en cela je prie à Dieu faire +ainsi à mon âme. Il me déplaist, certes, de veoir toutes ces +dissidences, et me sembleroit beaucoup mieulx qu'ilz parlassent +ouvertement, que non pas, en particulier de +déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts +tout ceci à cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me +mande que plusieurs interprètent les offices que je faicts +issi comme si fûssent faicts en aultre intention; et que tout +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +n'est que feintise, et qu'ilz sçavent bien que tout qui se faict +en ceste ville et de monsieur le duc Casimirus at esté faict +par réciproque intelligence, et que n'ai désir que de remuer +tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne fasse +honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité +nos affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus +tost pittié que non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se +lasser, mais continuer constamment de faire son mieulx, +comme j'espère que Dieu m'en donnera la grâce. La +maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que +Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient +peu ou nulle espérance. Je vous prie me donner souventement +advis quel espoir il y est de sa convalescence. Et sur ce +finiray ceste avec mes très affectueuses recommandations +à vostre bonne grâce, priant le Créateur vous donner, ma +femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant, +ce 18 de décembre, <i>anno</i> 1578.</p> + +<p class="left30">»Vostre bien bon mari à jamais,<br /> +<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="p2">Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de +Bossu, n'étaient que trop fondées; car bientôt il eut la +douleur d'apprendre la mort de ce valeureux chef, dont les +efforts s'étaient confondus avec les siens, dans la défense de +la cause nationale.</p> + +<p>La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite +de démarches et de conférences, dans le cours desquelles +son amour du vrai et du juste, sa fermeté et son esprit de +conciliation prévalurent, il ramena au calme et à la raison +une population turbulente et égarée. Il obtint son adhésion +à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des deux +religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.</p> + +<p>Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +mari à Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour +Dendermonde, et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22, +le prince annonça aux états généraux que, «s'estant +transporté à Gand, il y avoit fait tous extrêmes debvoirs +et offices pour y apaiser les habitants et accommoder les +affaires entre eux et les Wallons<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>».</p> + +<p>Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence +se maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés +par un clergé ambitieux et intolérant, en même temps que +par <i>les mécontents</i>, nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, +les antagonismes, les haines, les scissions et les +désordres de tout genre s'accumulaient de jour en jour, +dans de telles proportions, que la patrie commune était +menacée d'un prochain démembrement.</p> + +<p>A un traité issu <i>des troubles d'Arras</i>, et conclu le 6 janvier +1579 par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, +par les villes de Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans +le pays comme un brandon de discorde, il avait été répondu +par un traité d'union, que les députés de la Gueldre, de +Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de quelques +autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier, +et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en +cette ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion +desquels il y avait lieu de compter.</p> + +<p>Le premier de ces traités tendait à fomenter la division +au sein des dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher +de leur ensemble dix de ces provinces, pour les assujettir +indéfiniment à l'autocratie espagnole, et, par cela même, à +un régime exclusivement catholique.</p> + +<p>Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire +les sept autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +une union entre elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse +et les autres libertés publiques contre toute oppression +étrangère.</p> + +<p>La mémorable <i>Union d'Utrecht</i> n'était, en effet, qu'un +rempart opposé aux excès de l'absolutisme royal: elle ne +visait pas au renversement de la royauté. Que, d'ailleurs, +cette union portât inconsciemment en elle le germe de l'indépendance +à laquelle devaient arriver, un jour, les Provinces-Unies, +c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il +ne faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, +et que les Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance +que pour se dégager de l'intolérable pression +sous laquelle elles s'affaissaient, et qui menaçait de les +écraser.</p> + +<p>L'<i>Union d'Utrecht</i><a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> ne pouvait être mieux caractérisée que +par Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des +ennemis qui l'attaquaient, il disait<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>: «Ils trouvent merveilleusement +mauvaise l'union des provinces faicte à +Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce qui nous est bon +leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est mortel. +Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: +ils avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu +de conseils qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur +dévotion quelques pestes qui estoient entre nous. Quel +remède pouvoit-on inventer meilleur à l'encontre de +désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre +leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi +leurs desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, +leurs secrètes intelligences ont esté en un moment dissipés, +monstrant Dieu, qui est Dieu de paix et de concorde, +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +combien il a en abomination ces langues frauduleuses, et +comment il peult facilement renverser telles fausses et +abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur +donne un beau champ de crier, de se tempester. Je leur +confesse que j'ai procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai +estudié à l'entretenir, et vous dis, messieurs, encores, +et le dis si hault, que je suis content que non seulement +eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende, +maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, +faictes, messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par +escrit, mais qu'en effet vous exécutiez ce que porte vostre +trousseau des flesches liez d'un seul lien, que vous portez +en vostre sceau. Aillent maintenant et m'accusent d'avoir +tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union, pour +lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre +d'une paix, ilz nous tramoient une division, s'ils +s'assembloient tantost à Arras, tantost à Mons, en nous +donnant tousjours de belles paroles, et ce, pour se +desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits légers, +semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de +nous joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre +ils pensent leur estre permis de mal faire et abandonner le +païs, et quand? quand Maestricht est assiégé; et à nous +il n'estoit loisible alors de bien faire et de garantir le païs. +Apprenons donc, messieurs, ici ce qui nous est utile et +nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que +jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»</p> + +<p>Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité +d'Arras et du point d'appui qu'il prêtait au développement +du système d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des +Pays-Bas. Don Juan venait de mourir; Alexandre Farnèse, +habile capitaine, sans doute, mais en même temps homme +sans foi, alliant la perfidie à la cruauté, lui succédait dans +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +le commandement de l'armée espagnole; et ce nouveau chef +allait reprendre avec vigueur les hostilités.</p> + +<p>Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles +luttes, quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations +filiales de sa compagne? Elle-même va nous les +faire connaître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="ni1 block">Maladie du duc de Montpensier.—Charlotte de Bourbon lui écrit. Touchant appel +au cœur paternel.—Mission de Chassincourt auprès du roi de Navarre dans +l'intérêt de Charlotte.—Mémoire dont Chassincourt est porteur.—Lettre de +Charlotte à son frère.—Farnèse attaque Anvers. Repoussé de cette place, il va +assiéger Maëstricht.—Héroïque défense de Maëstricht.—Prise de cette ville. +Cruauté de Farnèse et de ses troupes.—Antagonisme des provinces wallonnes +contre les autres provinces.—Efforts de Guillaume et de Charlotte pour éviter +le démembrement de la patrie commune.—Preuve de leur généreuse abnégation.—Guillaume +soutient la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté +religieuse.—Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un +changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier à son égard.—Lettres +d'elle à François de Bourbon.—Son amitié pour M<sup>me</sup> de Mornay.—Naissance +de Flandrine de Nassau.—Lettre de la princesse aux magistrats +d'Ypres.—Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il +dit de son baptême et de son séjour auprès de l'abbesse du Paraclet, cousine et +amie de la princesse d'Orange.—Nouveaux troubles à Gand.—Intervention de +Ph. de Mornay et de Guillaume.—Répression de ces troubles.—Relations de +Guillaume avec la cour de France en 1580.—Lettres de Charlotte de Bourbon +à Catherine de Médicis et au roi de France.—Confiance de Guillaume dans la +haute vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement de diverses +affaires d'État—Éloge par le comte Jean de la princesse, sa belle-sœur.—Lettres +de la princesse à Hubert Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.—Captivité +de Lanoue.—Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. Lettres +d'elle.—Lettre de Charlotte au comte Jean.—Naissance de Brabantine de +Nassau.</p> + +<p class="p2">Bourbon la complication des affaires publiques, arriva de +France une nouvelle qui l'émut profondément. Son père +avait été sérieusement malade, sans vouloir, dans le premier +moment, que sa fille fût informée de la gravité de son +état. Elle ne l'avait apprise que par une communication, qui +lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque pénible +que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de +Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres +qu'elle lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +à lui prouver, une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, +en lui adressant les lignes suivantes, qui contenaient un +touchant appel au cœur paternel<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir +aussy tost vostre guérison, comme j'ai faict vostre grande +maladie, dont encores je ne lesse d'estre en paine; et ne +fauldroys de faire plus souvent mon debvoir de vous escrire, +sans la crainte que j'ay de vous ennuier par mes lettres, +qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne +affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect +me pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a +faict derechef prendre la hardiesse de me ramentevoir en +l'honneur de vostre bonne grâce et de vous supplier très +humblement de croire que c'est la chose du monde que +je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys +si heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en +ay me faict entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, +affin que par son moïen et faveur je puisse avoir quelque +accès vers vous, monseigneur, pour vous rendre tant +mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me concernent, +que, possible, vous n'avez point encores entendues; espérant +que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés +tant d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce +qui s'est passé, mais de n'avoir plus aucun mécontentement +de moy, qui ay, ce me semble, monseigneur, par +ungne si longue privation de vostre faveur et de tous offices +paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir à présent +honorée de vostre amitié et recognue de vous pour +très humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange +vous escript aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous +plaisoit déclarer la bonne affection qu'il vous plaist me +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +porter, je le tiendrois à ung très grand heur, et vous en +supplie encores très humblement, et de m'avoir tousjours, +moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme +estant nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous +puisse durer longuement, et vous donner, monseigneur, +en très bonne santé, très heureuse et longue vie.</p> + +<p class="left30">»D'Anvers, ce 21 février 1579.<br /> +<span class="i4">»Votre très humble et très obéissante fille,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">La princesse écrivit, en même temps, à son frère<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>:</p> + +<p>«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le +faict de quelques mémoires que je luy ay donnés, pour +supplier le roy de Navarre de me faire cette faveur, de +moienner vers monseigneur nostre père, qu'il luy plaise +me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur de luy estre. +De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de +vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay, +toute ma vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur +puisse prendre quelque résolution à mon contentement, +lequel me sera double, sy je voy que par vostre moïen il +me soit avenu; ce quy obligera monsieur le prince vostre +frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce +qui nous sera possible, très humble service.»</p> + +<p>Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>, +avait appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses +instances de celle-ci dans une lettre dont nous ignorons +la teneur. Nous connaissons du moins la lettre qu'en +cette circonstance il adressa au prince dauphin; la voici<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>: +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +Monsieur, j'ay esté adverti par plusieurs gens de bien de +la bonne affection qu'il vous plaist de me porter, et à ma +femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de vous +en remercier humblement. Et comme présentement nous +prions le roy de Navarre nous vouloir estre tant favorable +et à mes enfans, de prier, en nostre nom, M. de Montpensier, +afin qu'il luy plaise donner quelque recognoissance +de la bonne amitié et affection naturelle que je +m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je +sçay que cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir +interest, et, d'autre part, le moïen que vous avez pour +persuader à mondit sieur ce que vous trouverez estre de +raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous prier +humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez +avoir cest honneur que de vous tenir de si près; en +quoy, oultre l'obligation naturelle que nous vous avons, +vous m'obligerez aussi en particulier pour vous faire humble +service, partout où il vous plaira de me commander.»</p> + +<p>Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était +membre du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un +haut degré, la confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia +pleinement celle que le prince et la princesse d'Orange +avaient placée en lui.</p> + +<p>Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de +Navarre<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> se composait de deux parties, dont nous avons +déjà fait connaître la première<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>, contenant le récit de ce +qui s'était passé à l'abbaye de Jouarre, en 1559, et déduisant +les raisons desquelles ressortait l'irrégularité de l'investiture +de Charlotte de Bourbon, comme abbesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +La seconde partie de ce mémoire portait:</p> + +<p>«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons, +sçachant bien que monsieur son père défère beaucoup aux +cérémonies susdites, qu'il pourroit penser avoir esté observées +en son endroict et pour tant s'en rendre plus difficile. +Mais elles sont toutes vérifiées par l'information mesmes +qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la poursuite et +instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a +l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, +d'une voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus +amplement, tout ce qui dessus est dit.</p> + +<p>»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit +seigneur de Montpensier, ladite dame supplie le roy de +Navarre de le requérir, pour conclusion, de la vouloir +recognoistre pour sa très humble et très obéissante fille, +et, comme telle, luy faire part de ses biens, mesmes en +considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son +mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à +l'avenir il n'en puisse naistre aucune difficulté.</p> + +<p>»C'est la première voye que ladite dame veut tenter +comme la plus favorable, et qui ne peut estre trouvée +mauvaise de personne, se confiant tant en la justice de sa +cause, en la bonté de mondit seigneur, son père, et en +l'intercession du roy de Navarre, qu'elle espère en avoir +une bonne issue.</p> + +<p>»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes +qui luy sont contraires pourraient rendre mondit seigneur, +son père, moins facile envers elle, en ce cas, et +ceste première voye ne réussît-elle pas, elle est conseillée +d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de Navarre la +trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de +Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, +il ne fust esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +s'en tient s'y asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre +que manifeste injustice, quand mesme le pape en seroit +juge, pourveu qu'il donnast sa sentence selon ses propres +canons.</p> + +<p>»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges +ecclésiastiques, en tels faits et contre telles personnes est +trop suspecte, elle requiert que la chose soit jugée par +tels personnages non ecclésiastiques, que ledit seigneur +roy et mondit seigneur de Montpensier, son père, en +voudront nommer pour juges ou arbitres, sous le bon +plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point +de bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, +ne se déclare point partie contre elle, ains les en laisse +faire, comme elle espère qu'il fera, par l'intercession +dudit seigneur roy de Navarre.</p> + +<p>»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne +la peut refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause +de religion, elle est à renvoyer à la court d'église, nous +avons l'édict de pacification, au contraire, qui la renvoye +aux chambres de concorde, et en oste la cognoissance aux +cours d'église, auquel mondit seigneur de Montpensier +a advisé des premiers.»</p> + +<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de +Chassincourt, sans qu'aucun détail relatif à la mission dont +il s'était chargé fût encore parvenu à Charlotte de Bourbon, +lorsqu'elle crut devoir inviter le prince dauphin, qui depuis +longtemps la laissait privée de ses nouvelles, à rompre, +vis-à-vis d'elle, un silence dont elle s'inquiétait.</p> + +<p>«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, vous avez, +comme je croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous +ay escriptes par M. de Chassincourt, où vous aurez entendu +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +combien ce temps m'est ennuyeulx, quand je n'ay +point cest heur de savoir de vos nouvelles. Celles que j'ay +aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours, +m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il +est recheust par deux foys depuis sa première maladie; +et comme je pensois dépescher en diligence pour l'envoïer +visiter, madame de Bouillon, nostre sœur, m'a +escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu; quy +m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, +voir monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, +ung cheval venu de Dannemarck, lequel je luy ay dédié +aussitost que je l'ay veu, car il semble estre aussi rare de +force qu'il est petit, pour l'âge de mondit sieur mon nepveu. +Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son +service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à +tous deux, en chose meilleure, pour vous tesmoigner +combien est grande mon affection en cet endroit, où je +vous supplieray très humblement me continuer vos bons +offices vers monsieur nostre père, et me mander en quelle +voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que +l'on m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me +faire cest honneur de m'avertir de ce qui en est, je le +tiendray bien plus certain. Ce porteur, l'un de mes gens, +est fidèle et seur, pour oultre ce que vous m'escripvrez, +me faire rapport de ce que luy commanderés de me +dire. Je luy ay donné charge de vous faire entendre +bien au long l'estat de nos affaires, tant générales que +particulières, et à quoy l'on est du traicté de paix, etc.</p> + +<p>»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer +vostre pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, +sur peine de vous envoïer celuy de ma fille aisnée, m'asseurant +quy ne vous sera point désagréable.»</p> + +<p>Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +famille de la princesse, s'adressa en même temps que +celle-ci, à François de Bourbon<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>. «Monsieur, lui disait-il, +je n'ai point voulu faillir de vous escrire par ce porteur +que ma femme envoie exprès devers monsieur vostre +père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, +delaquelle nous avons esté en bien grand'peine, pour +avoir entendu comme il estoit recheu par deux fois depuis +sa première maladie; mais, à ceste heure, on nous +a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger. +Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que +bon d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, +nous puissions sçavoir vostre bonne disposition et me +ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce... j'ay +donné charge audict porteur de vous faire entendre l'estat +auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce païs, etc.»</p> + +<p>Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que +mentionnait la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut +être répondu ici, qu'en quelques mots, à ces deux questions.</p> + +<p>Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi +depuis environ deux mois, avaient imprimé aux événements +politiques une marche rapide.</p> + +<p>Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers +n'avait nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, +dans laquelle résidait alors, avec sa famille, un chef trop +vigilant pour se laisser surprendre. L'attaque, qui n'était +qu'une feinte, fut repoussée par le prince d'Orange, après +un rude combat. Le but réel des opérations de Farnèse était +la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta donc +vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de +l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +colossale armée une poignée de combattants, ayant pour +émules, dans la défense commune, leurs femmes et leurs +enfants; tant il est vrai que jamais le patriotisme n'apparaît +plus grand, en affrontant une lutte formidable, qu'alors que +les saintes affections de famille l'inspirent et le vivifient!!</p> + +<p>Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour +déterminer les états généraux à secourir Maëstricht, mais +il ne put, sur ce point capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, +à tort, leur trop grande confiance dans des négociations +alors engagées avec les Espagnols pour arriver à +une paix dont la conclusion était singulièrement problématique. +Aussi, la malheureuse ville, abandonnée à elle-même, +finit-elle par succomber, victime des atrocités commises, à +l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce +nom, qu'il avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves, +contre une héroïque population livrée, comme proie, à l'assouvissement +de leur rage.</p> + +<p>Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient +demeurés au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la +remplir vis-à-vis des provinces wallonnes, en suivant, cette +fois, les directions du prince d'Orange.</p> + +<p>Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante +était celle de la religion et de l'exercice du +culte.</p> + +<p>Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien, +dans les dix-sept provinces, indistinctement, de la +pacification de Gand, base de l'unité nationale, et d'une +tolérance préludant à la consécration de la liberté religieuse. +Les provinces wallonnes répudiaient la pacification +de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans l'espoir +d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion +catholique.</p> + +<p>Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +nationale, et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance +religieuse, ces provinces se mirent servilement à la +merci de Farnèse, en lui envoyant, sous les murs de +Maëstricht, une députation; puis, bientôt fut signé, entre +leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un accord +préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait +irrévocablement les Pays-Bas en deux parties.</p> + +<p>En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et +Charlotte de Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent +un noble rôle. Pour sauver d'un démembrement la +patrie commune, le prince, de concert avec sa fidèle compagne, +dont l'abnégation maternelle le secondait dans un +suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, +à l'appui d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens +catholiques: il présenta, comme autant d'ôtages, +tous ses enfants.</p> + +<p>Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis +que, d'une part, leur rejet pèse de tout son poids sur la +mémoire des hommes néfastes qui courbèrent les provinces +wallonnes sous le joug de l'Espagne, de l'autre, aux noms +vénérés de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon +demeure indissolublement attaché le glorieux souvenir d'un +dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus +grand des sacrifices.</p> + +<p>Voilà, pour reproduire les expressions employées par la +princesse, dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette +époque, l'état général des affaires, et à quoy l'on étoit du +traité de paix».</p> + +<p>Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de +l'autre par un abîme, se produisaient alors: d'un côté, +l'abdication du sentiment patriotique et l'affaissement du +sentiment religieux, sous la pression de l'intolérance; de +l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa fidélité, avec +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la +revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un +régime provisoire de tolérance, devant conduire à un +régime définitif de liberté religieuse; en d'autres termes, ici +l'autocratie espagnole, saturée de bigotisme et de haine, +prétendant façonner dix provinces à son image; là, la haute +personnalité de Guillaume de Nassau, travaillant désormais +à sauvegarder l'indépendance de sept provinces, et à faire +prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de +la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux +d'autrui.</p> + +<p>Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire +que le but vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! +Car, que voulait-il? que chacun professât sa religion avec +une égale liberté et obtînt pour son culte la même protection. +Sa volonté s'appuyait sur un principe fondamental qui, +au XVI<sup>e</sup> siècle, n'était encore entrevu que par un très petit +nombre d'hommes supérieurs.</p> + +<p>Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel +dans les États civilisés, se place, comme il le doit, tout +sage législateur, en proclamant la liberté religieuse. Ce +législateur ne crée pas un droit; il le constate. Appuyé sur +l'étude de l'organisation intellectuelle et morale de l'homme, +il voit la foi religieuse se produire au sein de la société; et, +mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de l'âme, +il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter +la foi, dans son essence et dans ses manifestations. +Simple témoin du mouvement religieux, à quelque degré +et sous quelque forme qu'il apparaisse, il s'abstient de se +prononcer sur le mérite intrinsèque des causes qui le déterminent; +accueillant l'homme sur la terre, il ne l'interroge +point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit +surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +comme les expressions diverses de la vérité divine. Sans +aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en +matière de croyances, il ouvre, car tel est son devoir, un +libre accès dans la cité, à toutes les religions; et, neutre au +milieu d'elles, il les laisse agir et se développer librement, +tant qu'elles respectent l'ordre social et qu'elles vivent, les +unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition paisible +et un support mutuel.</p> + +<p>Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait +Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la +liberté religieuse, revenons à la situation personnelle de Charlotte +de Bourbon; et écoutons-la parler de la joie qu'elle +éprouva à saisir le premier indice d'un changement survenu +dans les sentiments du duc de Montpensier, à son égard. +Ce changement venait de se traduire, d'abord par la satisfaction +qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des nouvelles +de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis, par +certaines communications échangées entre lui et la princesse, +ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, +d'une affaire de famille par voie d'arbitrage.</p> + +<p>Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à +son frère, est précis sur ce double point.</p> + +<p>«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>, ayant +entendu, par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à +Dieu remettre monseigneur nostre père en bonne santé, +j'en ay receu beaucoup de contentement, et mesme de ce +qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me faire cest honneur +d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en +quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur +de voir qu'il conserve encores en mon endroict, dont je +reçois un grand repos et soulagement, attendant qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre à me le faire tant +plus paroistre; vous remerciant très humblement, monsieur, +des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant +pour ce regard, que pour l'avancement de mes affaires: en +quoy je ne puis recevoir de vous plus de faveur et d'assistance +que je m'en suis tousjours promis, pour l'amitié que +m'avez continuellement fait cest honneur de me démonstrer, +et celle que, de mon costé, je vous avois dédiée, +oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il +vous plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez +desjà commencé pour moi envers mondit seigneur nostre +père, luy faire souvenir de déclarer les arbitres qu'il luy +plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par ledit Jolytemps +il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en +résoudre; à quoy je vous supplie de vouloir tenir la +main, etc.»</p> + +<p>La princesse ajoutait, le 12 août 1579<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement +remercier de ce que, suivant vostre promesse, il vous +a pleu envoyer ce gentilhomme pardeçà, et avec +telle déclaration de vostre bonne volonté en mon endroict, +que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du +contentement que j'en ay receu, pour estre la chose du +monde que je désire le plus que d'estre continuée en vos +bonnes grâces et celles de monseigneur nostre père, +ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant +les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il +se trouve de la difficulté, d'autant que nous attendions +d'en nommer aussy de nostre part, desquels nous eussions +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +meilleure cognoissance. Enfin, nous ne nous +sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture +qu'il vous a pleu commander à ce gentilhomme de me +faire et sçavoir de moy ce que je penserois estre propre. +Je n'ay voulu faillir de luy en donner une déclaration, +laquelle j'espère que vous trouverez raisonnable, non +seulement pour les moïens et facultez de nostre maison +et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi +par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me +porter, et à mes enfans; quy me faict vous supplier très +humblement, monsieur, de vouloir, selon que vous avez +desjà bien commencé, estre moïen envers monseigneur +nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il +prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, +etc.»</p> + +<p>Largement ouvert aux affections de famille, le cœur de +Charlotte de Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements +de l'amitié; aussi, avait-elle accueilli avec bonheur +l'arrivée à Anvers d'une jeune femme française qu'elle aimait +et qui l'aimait. Entre elle et M<sup>me</sup> de Mornay s'étaient +établies de douces et confiantes relations, correspondant à +celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait +avec la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite +dont le dévouement avait été et ne cessait d'être, pour +elle et ses enfants, un ferme appui. Le prince et la princesse +d'Orange avaient, pour leur propre part, reçu des preuves +de ce même dévouement, et saisissaient toute occasion, s'offrant +à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient. Or, en +l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils +se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer +d'affectueux égards M. et M<sup>me</sup> de Mornay. Un fils leur étant +né, à Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau +serait la marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +de Lanoue et Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>. +Que de fois l'enfance n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé +le privilège de resserrer les liens qui déjà unissaient deux +familles!</p> + +<p>A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du +fils de M. et de M<sup>me</sup> de Mornay, que Charlotte de Bourbon +devint mère d'une quatrième fille. On lit, en effet, dans le +<i>Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau</i>: «Mardi, +le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures devant midy, Madame +accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui fut baptisée, +au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et +nommée <i>Flandrine</i> par messieurs les députés des quatre +membres de Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, +seconde fille de Son Excellence, comme tesmoings +dudit baptesme, lesquels membres de Flandres luy ont +accordé une rente héritière de deux mille florins par +an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»</p> + +<p>Ailleurs on lit<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>: «Messieurs les estats de Flandres, en +signe d'une affection publique, luy donnèrent le nom de +<i>Flandrine</i>, afin que ceux qui l'oyraient nommer entendissent +qu'elle estoit les amours et les délices de la +Flandre.»</p> + +<p>Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte +de Bourbon adressa aux magistrats d'Ypres la lettre +suivante<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>:</p> + +<p>«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +n'ay voulu faillir à vous remercier bien affectionnément du +bien et honneur qu'il vous a pleu faire à monseigneur le +prince et à moy, faisant assister en vostre nom au baptesme +de nostre fille Flandrine; dont nous estions assez +contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest +endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les +incommoditez que vous avez en ce temps présent; mais, +veu qu'il vous a pleu, sans y avoir esgard, adjouster encore +nouvelle obligation par le don qu'avez faict à nostre +dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de vostre +bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble, +assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment +qui nous en demeure, qui est tel, pour mon regard, que je +n'oublieray rien de ce en quoy je me pourray employer +pour vostre contentement et repos; ce que je vous prie de +croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je ferai +nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant +je ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon cœur, +qu'après avoir présenté mes plus affectionnées recommandations +à vos bonnes grâces, je prie Dieu vous donner, +messieurs, en santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, +ce 21 octobre 1579.</p> + +<p class="left30">»Vostre affectionnée et bien bonne amye.<br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude +Allard, chanoine de Laval, auteur d'un livre à peine connu +aujourd'hui<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>, les réflexions suivantes, que tout lecteur impartial +appréciera à leur juste valeur:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur +de la maison dont elle était issue apporta tout ce +qu'elle put à sa conservation, et depuis à son élévation, +fors ce qui estoit nécessaire au salut de son âme; mais, +comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné +Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut +pas ce qui touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant +toute de chair, et n'ayant point les véritables sentimens du +ciel, puisqu'elle estoit sortie du chemin qui conduit à l'héritage +céleste, ne se mit pas non plus en peine des biens +immortels. Leur empressement fut pour le corps; ils allèrent +à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur suffisoit +de former une princesse grande pour le monde, sans +songer que cette imaginaire grandeur est suivie, après la +mort, d'un horrible abaissement et d'une perte éternelle. +Ainsi, la liberté de la religion où elle estoit née ne voulant +point advouer la nécessité du baptême, elle fut baptisée +plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses sœurs, +et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que +pour estre reçue comme héritière de la gloire par le père +céleste. On lui imposa donc le nom de <i>Flandrine</i>, qui fut +autant, dans l'ordre de sa famille, une nomination de puissance +et d'éclat, que de religion et de sainteté. Les estats +de Flandre, qui avoient formé un corps de république, +furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque +qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le +monde prit possession du corps et de l'âme de cette jeune +princesse.»</p> + +<p>Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de +Bourbon à sa cousine Madeleine de Longwic, abbesse du +Paraclet. Madeleine, privée du plaisir de voir désormais +Charlotte, l'avait instamment priée de lui envoyer, pour +quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour au Paraclet +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la cousine +retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs +fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été +accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un +an, était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, +deux ans plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.</p> + +<p>Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans +la pensée de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; +jamais non plus Madeleine de Longwic n'avait songé +à rien de tel pour Flandrine, car elle respectait d'autant +plus, dans la perspective des directions à imprimer au cœur +de l'enfant, les convictions religieuses de la mère, qu'elle +partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se rencontra, +dans la suite des années, un jour où Flandrine devint +abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre +les obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, +ni la protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite +à la triste condition d'orpheline, ni même la protection +de Madeleine de Longwic, car cette dernière était +frappée d'impuissance par de redoutables ennemis dont les +efforts combinés réussirent à arracher de ses mains la jeune +fille.</p> + +<p>Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de +l'existence de Flandrine: nous nous bornerons à signaler la +fidélité avec laquelle l'abbesse du Paraclet veilla sur le +précieux dépôt que Charlotte de Bourbon lui avait confié. +Une preuve péremptoire de cette fidélité se tire des faits +mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son +livre. Il y disait<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>:</p> + +<p>«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas +âge, d'abandonner la maison de son père, par un effet de +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +cet amour farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le +monde. Charlotte de Bourbon, sa mère, estant en France, +avoit lié une étroite amitié avec une sienne cousine germaine, +abbesse de la maison du Paraclet. La perte que +celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre elle-même, +l'oblige de chercher quelque consolation à une +absence qui n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir +ou la douleur; et, pour cela, elle luy demande une de +ses filles. Le prince d'Orange, son père, accorde à la +poursuite de sa femme, la prière de sa cousine, quoiqu'avec +une extrême difficulté...</p> + +<p>»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie +avoit répandu son poison dans les parties qui devoient +estre les plus saines de l'Église, ayant pénétré jusques +dans le sanctuaire et ayant ébranlé les colonnes mesmes +de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de l'abbesse +du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les mœurs, +estoit altérée, dans la doctrine; elle avoit un cœur de loup +et de lion, sous la peau et sous l'apparence d'une brebis +et d'une colombe: sa vie estoit un continuel déguisement, +car, en effet, elle avoit les sentimens et la créance +huguenote, encore qu'elle eût un habit saint et qu'elle parût +vestue en religieuse....</p> + +<p>»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, +perça les murailles de l'abbaye du Paraclet, laquelle, +entre les autres, se vit horriblement frappée de l'haleine +mortelle de ce serpent. L'abbesse et quelques-unes de ces +religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant rien de +sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les apparences +à Dieu, et le cœur au démon. Ce fut dans ce lieu +où le père et la mère de nostre jeune princesse prirent +résolution de l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes +infectés de ce mortel breuvage, ils vouloient que leur +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +fille allât s'abreuver dans cette source corrompue et boire +dans cette fontaine si sale et si trouble....</p> + +<p>»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille +entre les mains de l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient +pas n'avoir que les sentimens profanes du calvinisme, +puisque cette malheureuse religieuse portoit le cœur d'un +démon et l'âme d'une mégère contre la foi catholique sous +cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières semences +de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, +mère de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce +rejeton eût pû être différent de son trônc?...</p> + +<p>»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection +cordiale des parens de nostre princesse, répondit +à ce témoignage de leur amitié par toutes les choses qui +pouvoient faire paroistre sa reconnaissance; sa passion et +le respect tout particulier qu'elle avoit pour ce qui touchait +la maison de Nassau rendirent son amitié et ses +attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...</p> + +<p>»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la +créance de Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument +pour l'induire d'abandonner Dieu, fut ravie de +voir entre ses mains un rejeton de l'arbre dont elle avoit +corrompu la racine. Elle n'épargna ny conseils, ny tendresses, +ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans +cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce +lors une table rase, ou une toile capable de recevoir toute +sorte de figures: de façon qu'il ne fut pas difficile de courber +cet arbrisseau selon le lieu où l'on le vouloit placer; +estant nourrie dans la religion huguenote, eslevée dans +l'esprit de ceste fausse créance, elle but l'iniquité comme +de l'eau.»</p> + +<p>Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux +enfants venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le +<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +père de l'un d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les +yeux des parents de l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte +de Bourbon, la composition de son célèbre <i>Traité de la +vérité de la religion chrétienne</i><a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>; œuvre de foi et de science, +qui portait en elle-même, par anticipation, la condamnation +des erreurs et des déclamations intolérantes du chanoine +Claude Allard.</p> + +<p>Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, +et hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à +sa noble compagne et à leur digne ami.</p> + +<p>De graves événements, compromettant le sort de la +Flandre entière, venaient de s'accomplir au centre de cette +province, et y réclamaient, ainsi que l'affirmait Mornay, la +présence du prince. En effet, de nouveaux troubles avaient +éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait fomentés, attirait +sur lui une répression d'autant plus stricte, qu'ils dégénéraient +en une véritable anarchie. Éclairé par les rapports +et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume +se rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie +du rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les +localités secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou +moins sentir le contre-coup de ses excès démagogiques.</p> + +<p>De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir +dans cette ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux +atteintes duquel celle-ci et lui échappèrent heureusement.</p> + +<p>Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; +et, le fléau continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par +ceux de Gand d'aller changer d'air en leur ville. Ils lui +meublèrent une maison, de tout point; et, le lendemain +qu'il fut arrivé, le magistrat le venant saluer, lui apporta +une exemption de tous les subsides qui s'y levoient, assez +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de ce +qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion +d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença +l'an 1580. Il n'eut pas plus tost repris un peu de santé, +qu'il se remit à continuer son œuvre<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>».</p> + +<p>L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave +dans les Pays-Bas, sur le sort desquels demeurèrent sans +influence de longues conférences tenues à Cologne, qui +n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.</p> + +<p>Au début de l'année 1580, les relations entre le prince +d'Orange et la cour de France suivaient leur cours, lorsque +Charlotte de Bourbon, dans l'espoir de concourir, ne fût-ce +qu'indirectement, à leur maintien, adressa à Catherine de +Médicis l'expression de sa déférence, en lui disant<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>:</p> + +<p>«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver +Vos Majestés, j'ay esté bien aise d'avoir si bonne commodité +de me ramentavoir en l'honneur de vos bonnes +grâces et vous supplier très humblement, madame, qu'il +vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours +tenir au nombre de vos très humbles servantes et de +me commander ce que Vostre Majesté me trouvera capable +de luy faire très humble service; qui sera tousjours, +oultre mon debvoir, de bien grande affection, de laquelle +je baise très humblement les mains à Vostre Majesté, et +supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé, +très heureuse et longue vie.</p> + +<p>»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante +subjecte et servante.</p> + +<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span><br /> +<span class="i8">»A Anvers, ce 1<sup>er</sup> de février 1580.»</span></p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de +laquelle le service des finances royales était en retard d'acquitter +une somme due, appelait sur ce point l'attention du +souverain en ces termes, empreints d'une réelle modération<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>:</p> + +<p>«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, +pour mettre ordre aux mouvemens y survenuz, au mieux +que faire se pourra, je luy ay donné charge de vous porter +ceste lettre, par laquelle je supplie très humblement +Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu +m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce +n'est du tout, au moins de quelque partie, suyvant les +promesses qu'il a pleu à Vostre Majesté, par diverses fois, +m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la conserver, sire, très +longuement en très heureuse et très parfaite santé. +D'Anvers, ce 10 mai 1580.</p> + +<p>»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte +et servante.</p> + +<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, +activait, en s'adressant au receveur général de Hollande, à +Dordrecht, le recouvrement d'une somme à laquelle sa fille +Élisabeth de Nassau avait droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>, +comme je pensois envoyer devers vous, pour la +rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre responce +sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois +escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés +que l'argent ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de +ce moys; qui m'a faict retarder le voïage jusques à présent, +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +que la nécessité en laquelle nous sommes d'argent +me contraint de vous importuner, vous priant de m'en +excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en +donnera mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur +Muys, si pardeça il y a chose où je puisse m'emploïer +pour vous, que je me revencheray de tant de bons +offices que vous me faictes, etc., etc.»</p> + +<p>La correspondance de la princesse, dans le cours de +l'année 1580, offre des traces particulièrement intéressantes +de ses intimes relations de famille et d'amitié.</p> + +<p>Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée +d'Anvers, 27 février, se trouve ce passage<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>: «Ayant entendu +comme depuis quelque temps vous estes arrivé à +Paris, j'ai esté bien fort aise pour l'espérance que cela +me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous aurons +cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et +meilleur moyen de vous accommoder des nostres. C'est +un des plus grands heurs qui me puisse advenir, que +d'entendre que vostre santé est bonne, et pareillement à +monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis quelques +jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires +sont en assez bon estat, grâces à Dieu.»</p> + +<p>Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, +une preuve remarquable de sa haute confiance dans +la vigilance de sa femme, quant aux soins à prendre pour +assurer la transmission d'informations relatives à la marche +des affaires publiques. En effet, Guillaume, avant de partir, +invitant les députés de la Flandre à correspondre avec lui, +leur avait expressément recommandé d'envoyer leurs lettres +directement à la princesse, qui les lui ferait parvenir<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car +souvent il entretenait la princesse du fond même des affaires +qu'il dirigeait.</p> + +<p>D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle +lettre écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de +celle-ci, des choses dont la connaissance pût soutenir ou +utiliser le zèle d'amis dévoués de la maison de Nassau, elle +se faisait un devoir de communiquer à ces amis non seulement +la substance de telles choses, mais encore les lettres +mêmes qui les mentionnaient. Rien, par exemple, de plus +probant, à cet égard, que ces simples paroles adressées au +prince d'Orange, soit par Villiers, soit par Sainte-Aldegonde: +«Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre +Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles +il lui a pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict +aussy à M. de Saint-Aldegonde<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>, etc.»—«Monseigneur, +j'ai lû ce qu'il a plû à Vostre Excellence d'escrire à M. de +Villiers et à moy, et depuis lû ce qu'elle escrit à Madame<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a> +etc.»</p> + +<p class="p2">Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte +de Bourbon fut pour Guillaume de Nassau, car les inspirations +d'un grand cœur échappent généralement aux investigations +de l'histoire. Mais ce que du moins on connaît des +sentiments, du langage et des actions de la noble princesse +suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux riches +qualités d'une femme éminente.</p> + +<p>Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, +s'est rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement +précieux à recueillir: cet homme fut le comte +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +Jean de Nassau. Mieux placé que d'autres pour connaître +ce qui se passait au foyer domestique de son frère et pour +constater l'étendue du bonheur que la princesse répandait +autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au comte Ernest de +Schaunbourg<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>: «Le prince a si bonne mine et si bon courage, +malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur +de ses peines, de ses travaux, de ses périls, que vous +ne sauriez le croire, et que vous en seriez extrêmement +joyeux. Certes, ce lui est une précieuse consolation et un +grand soulagement que Dieu lui ait donné une épouse si +distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute intelligence, +parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il la chérit +tendrement.»</p> + +<p>Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle +des hommes sur lesquels elle pensait que son mari +pouvait, en toute sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon +s'étudiait à lui ménager leur concours, et allait parfois jusqu'à +le réclamer elle-même directement avec un confiant +empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus délicatement +senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un +jour, à Hubert Languet<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>:</p> + +<p>«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon +mari, pour aviser par ensemble d'envoïer quelque ung en +France pour ses affaires, je me suis avancée de vous nommer, +pour n'en cognoistre poinct quy avec plus de prudence +et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y +étant joinct avec elle la bonne affection que vous portés à +mondit seigneur mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il +désire fort que vous entrepreniés ce véage; qui me +faict vous prier que, s'il est possible que vous puissiés +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos amis et, +par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, +comme avés toujours faict; et sur ce, je me vais recommander +à vostre bonne grâce, et remect le surplus de nos +nouvelles à M. de Villiers, priant Dieu, monsieur Languet, +vous conserver en santé, avec bonne et longue vie. A +Middelbourg, ce 12 avril 1580.»</p> + +<p>Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis +de Guillaume, Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre +qu'un autre de ses amis, et l'un des plus chers, +assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la suite d'un combat +héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes contre +les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin d'Engelmunster<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>. +Il était tout naturel que, sous l'impression de +ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce +à diverses communications contenues dans une lettre qu'elle +écrivait alors «à sa bien-aimée mère», la comtesse Julienne +de Nassau.</p> + +<p>«J'ay esté, lui disait-elle<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>, très aise d'entendre par mon +nepveu, le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, +en bonne santé, grâce à Dieu, lequel je supplie, tous les +jours, vous y voulloir conserver longuement, comme estant +le plus grand heur que nous puissions recepvoir, et qui +donne un grand contentement à monseigneur le prince +vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont +toujours à l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, +y donnant assés bon succez, aïant, depuis peu de jours, +reprins les villes de Malines et Diest que tenoient les ennemis. +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +Il est vray que la prinse de M. de Lanoue, qui estoit +mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur +vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et +doué de beaucoup de rares vertus<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, et, outre cella, fidèle +et affectionné amy et serviteur de mondit seigneur; mais +puisqu'il a pleu à Dieu ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. +Au reste, madame, je vous puis asseurer, pour le +présent, de la bonne santé de monseigneur vostre filz, +lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade, +mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, +comme auparavant. De moy, madame, je me trouve à +l'accoustumée... Je me rejouy avec nos grans et petits +enfans; je désire qu'y puisse avoir encore ungne fois en leur +vie cet honneur de vous voir. Ma fille aînée, Loïse-Julienne +dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce qu'elle a +cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler +l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous +en bonne santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, +qu'il en soit de mesme de vostre part, et de toutes mesdames +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +mes sœurs, vos filles, à quy je ne désire moindre +prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je m'estimerois +très heureuse qu'il vous plust me commander +quelque chose peur vostre service; car je vous obéiray +toute ma vie, de très grande affection, de laquelle je vous +présente mes très humbles recommandations à vostre bonne +grâce, et supplie Dieu vous donner, madame, en très +bonne santé, très heureuse et longue vie.</p> + +<p class="left30">»A Anvers, ce 9 juin.<br /> +<span class="i4">»Vostre très humble et très obéissante fille,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, +écrit, d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon +ait pu adresser à sa belle-mère; peut-être même celle-ci +n'en eut-elle pas connaissance, car, le 18 du même mois, +elle succomba à Dillembourg; et il était difficile, au +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, que la distance séparant de cette ville, Anvers, +où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de +guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les +lignes ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.</p> + +<p>Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un +être bien-aimé, qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, +qu'accompagne, en regard de l'éternité, une suprême espérance, +fondée sur des déclarations divines! Telles furent +les larmes que versèrent le prince et la princesse, en apprenant +que Dieu venait de rappeler à lui leur mère vénérée. +Sa longue existence avait été celle d'une humble et fervente +chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment +ne pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais +entrée en possession de cette vie supérieure?</p> + +<p>L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +à la fois modestes et puissantes, dignes, à ce double +titre, d'être honorées, admirées même. De ce nombre est la +comtesse Julienne de Nassau.</p> + +<p>Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour +maternel, des judicieux et fermes conseils qu'elle donna +à ses nombreux enfants, si un pieux et savant écrivain +n'avait pris soin de publier diverses lettres de cette sainte +femme?</p> + +<p>Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à +sa mémoire, que de reproduire, en les empruntant à la riche +collection dont l'honorable M. Groen van Prinsterer est +l'auteur<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, quelques passages de celles de ces lettres qui +furent adressées à Guillaume de Nassau.</p> + +<p>En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse +Julienne lui écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture +et appris de vos nouvelles! Que le Seigneur vous soit +en aide, dans les grandes affaires que vous avez sur les +bras! A lui est donnée toute puissance dans le ciel et sur +la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se confient +en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les braves +gens de Haarlem... Mon cœur de mère est toujours auprès +de vous.»</p> + +<p>A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, +que Dieu vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous +engagent à rien de nuisible au corps ou à l'âme... Je +vous supplie de ne pas avoir recours, dans vos difficultés, +à des moyens contraires à la volonté de Dieu, car le Seigneur +peut aider, lorsque tout secours humain est épuisé, +et il ne délaissera jamais les siens.»</p> + +<p>En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +tout à la faveur divine, disait à Guillaume: «Je +vous félicite de la grande victoire que le Seigneur, dans +sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»</p> + +<p>Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: +«En vérité, je suis une pauvre et misérable femme; je ne +sourois être délivrée de ma douleur, avant que le bon +Dieu ne me retire de cette vallée de larmes; j'espère, et +prie de cœur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez que rien +n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, +il faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: +je sais tout cela, et que c'est notre devoir; mais les +hommes restent des hommes, et ne peuvent le faire sans +son secours. Puisse-t-il nous accorder son esprit, pour +nous faire accepter ses dispensations et trouver notre +consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai +pas plus longtemps par ma lettre; mais je persévérerai +autant que Dieu m'en fera la grâce, en priant pour vous.»</p> + +<p>En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, +dans les Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait +à Guillaume ce langage: «Humainement parlant, il vous +sera, en effet, difficile, étant dénué de tout secours, de +résister, à la longue, à une si grande puissance; mais +n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré jusqu'à +maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible; +sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute +miséricorde de vous faire la grâce de ne pas perdre courage +dans vos nombreuses afflictions, mais d'attendre +avec patience son secours, et de ne rien entreprendre +qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse nuire +au salut de votre âme.»</p> + +<p>En 1576 elle exprimait à son fils ce vœu: « Que le Seigneur +vous soit en aide et en consolation, dans toutes vos +affaires et dans vos graves soucis, de même que, jusqu'à +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +ce jour, il vous a sauvé de la violence et des menées de +l'ennemi!»</p> + +<p>M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de +ces fragments de correspondance de réflexions pleines de +justesse; il dit:</p> + +<p>«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien +que le nom, de tels passages doivent paraître fades et +insipides; mais nous sommes persuadé que le prince, en +lisant ces paroles, aura souvent répété avec ferveur les +mots de l'Écriture: «—Tourne-toi vers moi et aie pitié +de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de +ta servante!» Nous leur attribuons même une importance +historique, sachant que la prière du juste a une grande +efficace, que les supplications des fidèles trouvent accès +auprès du Dieu des armées, que lui-même est leur +aide et leur bouclier, leur forteresse et leur libérateur, +leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et abaisse +les yeux hautains.</p> + +<p>»La mère de Guillaume I<sup>er</sup> nous semble occuper une +place parmi ceux qui, avec des armes plus terribles +que la lance et l'épée, se sont montrés forts dans la +bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée, souvent +au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui +regarde aux humbles avait fait de cette <i>pauvre et misérable +femme</i> une héroïne de la foi.»</p> + +<p>Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la +mémoire du cœur; aussi, depuis la mort de l'électeur palatin<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>, +Frédéric III, qui l'avait naguère si bienveillamment +accueillie, à Heidelberg, concentrait-elle sur la veuve +et sur la fille de ce prince, la vive affection qu'elle lui avait +vouée. Apprenant, en août 1580, que la jeune comtesse +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +palatine, qu'elle chérissait comme une sœur, allait épouser +le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens +d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus +étroits encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent +dans ces lignes adressées à son beau-frère<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>:</p> + +<p>«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que +monseigneur le prince, vostre frère, m'a escripte, comme +vous eussiés bien desiré que luy et moy, et tous nos +enffans eûssions pû nous trouver, à Dillembourg, à vos +nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien selon mon +souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que +nous pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous +supplier bien humblement nous vouloir excuser, et croire +qu'y n'y a point faulte de bonne voullonté; car je me sens, +en ce faict, doublement obligée, tant pour vostre regart, +que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy bonne et +vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour +sa piété et aimée comme ma propre sœur, dont à présent, +pour l'honneur de vous, j'auré encore plus d'occasion +que jamais; et espère, monsieur mon frère, quant elle +sera pardeça, de luy rendre tous les offices d'ungne +humble et affectionnée sœur, dont il vous plaira l'asseurer, +etc., etc.»</p> + +<p>Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le +prince, qui se trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, +au comte Jean<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>:</p> + +<p>«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, +et que les fiançailles ont esté faictes avecque résolution +d'accomplir le mariage au troisième de septembre. Vous +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +povés estre asseuré que je en ay reçu ung indicible contentement +et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir +donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par +ensemble en vraye amitié et bon accord. Il n'y a rien quy +me déplaist plus, que ma femme et moy, avecques mes +filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver audit jour +avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais, +puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse +du temps, j'espère que nous pardonnerés que ne +faisons le debvoir à quoy sommes obligés, etc., etc.»</p> + +<p>Si l'état du pays et <i>la courtesse du temps</i> s'opposaient +à ce que le prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, +pour y assister au mariage du comte Jean, un +obstacle particulier, non mentionné d'ailleurs par eux, leur +interdisait aussi, pour le moment au moins, tout déplacement. +En effet, la santé de la princesse commandait des +ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. +La naissance de son cinquième enfant était attendue comme +très prochaine; et les prévisions sur ce point ne furent nullement +déçues; car, le 17 septembre, naquit une fille, au +sujet de laquelle est inscrite dans le <i>Mémoire sur les nativités +des demoiselles de Nassau</i> cette mention: «Mardy, le +17<sup>e</sup> de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite +dame accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut +baptisée audit temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, +et nommée <i>Brabantine</i> par messieurs les états de +Brabant, qui luy ont accordé une rente de deux mille +florins par an<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="ni1 block">Traité conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.—Sinistres desseins de +Philippe II à l'égard du prince d'Orange.—Circulaire adressée par Farnèse aux +gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des ordres de Philippe II.—<i>Ban</i> +fulminé par Philippe II contre Guillaume de Nassau.—Correspondance +de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.—Relations +affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert +Languet.—Mort de ce dernier.—Guillaume de Nassau rédige une <i>Apologie</i> en +réponse au <i>Ban</i> de Philippe II.—Il la communique aux états généraux. Langage +qu'il leur tient.—Réponse des états généraux.—Lettre de Guillaume de +Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son <i>Apologie</i> à la plupart des souverains +et des princes de l'Europe.—Citation de quelques-uns des principaux +passages de l'<i>Apologie</i>.—Impression produite en Europe par ce mémorable +document.—Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement de Charlotte +de Bourbon.</p> + +<p class="p2">Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un +prince étranger, sous la protection duquel les Pays-Bas +pourraient être efficacement placés. Après maintes délibérations +sur la conclusion desquelles les sages conseils de +Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il fut +décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces +serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.</p> + +<p>En conséquence, les états de certaines provinces, tels +notamment que ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, +qui assumaient sur eux la responsabilité d'une ferme initiative, +s'assemblèrent à Anvers, et résolurent, le 12 août, +d'envoyer au duc une députation, munie de pleins pouvoirs +pour traiter avec lui. Cette députation avait pour chef +Marnix de Sainte-Aldegonde.</p> + +<p>Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +au Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé +à cet effet par le roi, son frère, un traité qui, postérieurement +à la conférence de Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec +quelques additions, et suivi de la publication d'un manifeste +dans lequel le prince français se disait résolu à délivrer les +Pays-Bas du joug de l'étranger.</p> + +<p>Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces +mêmes pays, son principal agent, sur le concours duquel il +comptait, pour le strict accomplissement de ses sinistres +desseins à l'égard du prince d'Orange?</p> + +<p>Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin +1580, aux gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire +suivante<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>:</p> + +<p>«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy +mon seigneur, par deux réitérées lettres siennes nous +ayt mandé bien expressément de faire incontinent publier +ès pays de pardeçà la proscription et ban icy joint, à l'encontre +de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour +les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons +laisser, pour obéyr, au commandement de Sa Majesté, +de vous l'envoyer, vous requérant et néantmoins, au +nom et de la part de Sa Majesté, ordonnant, qu'incontinent +ceste veue, ayez à le publier et faire publier par +toutes les villes et places de vostre ressort et juridiction +en la manière accoustumée, afin que personne n'en +puisse prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A +tant, mon cousin, très chers et bien aimez, nostre Seigneur +vous ait en garde. De Mons, le 15<sup>e</sup> jour de juing 1580. +(signé): <span class="smcap">Alexandre.</span>»</p> + +<p>Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +cette circulaire, portait la date du 15 mars 1580; l'arme, +ainsi forgée à loisir était donc, depuis trois mois environ, +tenue en réserve par Philippe II, qui épiait le moment où il +pourrait, le plus sûrement, en frapper sa victime.</p> + +<p>Dans cet odieux <i>factum</i>, le tyran espagnol taxait le prince +d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été +le promoteur de <i>la requête</i>, de la destruction des images, +de la profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; +«d'avoir, du vivant de sa seconde femme, épousé +une religieuse et abbesse bénie solennellement de main +épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy; chose la +plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon +la religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, +et contre toute honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande +et la Zélande; d'y avoir introduit la liberté de conscience; +de s'être fait nommer Ruart; d'avoir lutté contre les gouverneurs +nommés par le roi; d'avoir constitué l'union d'Utrecht, +et d'avoir fait échouer les négociations de Cologne.</p> + +<p>La conclusion du ban était ainsi libellée:</p> + +<p>«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques, +Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons +sur luy (Guillaume de Nassau), tant en vertu des serments +de fidélité et obéissance qu'il nous a souvent fait, que +comme étant prince absolut et souverain desdits Pays-Bas: +pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour +estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles +et principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, +la peste publique de la république chrétienne, le déclairons +pour trahistre et meschant, ennemy de nous et du pays, et +comme tel l'avons proscript et proscripvons perpétuellement +hors de nosdictz pays et tous autres noz estatz, +royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous +noz subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +soyent, de hanter, vivre, converser, parler ny communiquer +avec luy, en appert ou couvert, ny le recevoir ou +loger en leurs maisons, ny luy administrer vivres, boire, +feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur peine +d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict;</p> + +<p>»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres, +pour l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester, +empescher, et s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser +tant en ses biens qu'en sa personne et vie, exposant +à tous ledict Guillaume de Nassau comme ennemy du +genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles +et immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les +pourra prendre et occuper, ou conquérir: exceptez les +biens qui sont présentement souz nostre main et possession.</p> + +<p>»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée +tant plus promptement et pour tant plustost délivrer nostredict +peuple de ceste tyrannie et oppression, veuillant +apprémier <i>la vertu</i> et chastier le crime; promettons, <i>en +parolle de roy, et comme ministre de Dieu</i>, que, s'il se +trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si <i>généreux +de cœur</i> et désireux de nostre service et bien publicq, +qui sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance, +et de se faire quicte de cette dicte peste, le nous +délivrant vif ou mort, ou bien luy ostant la vie: nous luy +ferons donner et fournir pour luy et ses hoirs, en fondz +de terres ou deniers comptants, à son choix, incontinent +après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz +d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque +grief qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et +dès maintenant luy pardonnons, mesme s'il ne fut noble, +l'anoblissons pour sa valeur: et si le principal facteur +prend pour assistance en son entreprise, ou exécution de +son faict, aultres personnes, leur ferons bien et mercède, +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service +qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant +aussy ce que pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant +semblablement.</p> + +<p>»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et +adhérens de telz tyrans sont ceulx qui sont cause de les +faire continuer, nourrir, et entretenir en leur malice, sans +lesquels ne peuvent les meschants dominer longuement, +nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après la +publication de la présente ne se retireront de tenir de +son costé, ains continueront à luy faire faveur et assistence, +ou aultrement le hanteront, fréquenteront, suyvront, +assisteront, conseilleront, ou favoriseront directement +ou indirectement, ou bailleront argent d'ici en avant, +semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos +publicq, et comme telz les privons de tous biens, +noblesse, honneurs et grâces présentes et advenir, donnant +leurs biens et personnes, où qu'ilz se puissent trouver, +soit en noz royaumes et pays, ou hors d'iceux, à ceux +qui les occuperont, soyent marchandises, argent, debtes +et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux +biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme +dict est: et pour parvenir à l'arrest de leurdicte personne +ou biens, souffira pour preuve, de monstrer qu'on les auroit +vus après le terme mis en ceste, communiquer, parler, +traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret avec +ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur, +assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant +toutesfois à tous, tout ce que jusques audict temps auroient +faict au contraire, se venant réduyre et remettre soubz +la deue et légitime obéissance qu'ilz nous doibvent, en acceptant +ledict traité d'Arras, arresté à Mons, ou les articles +des députez de l'Empereur à Coulongue.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants!</p> + +<p>Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la +majesté divine, que sur les lèvres de cet être dégradé, de +ce sinistre chef des inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations +au crime, ose se dire <i>ministre de Dieu</i>, et qui, +stimulant, <i>de sa parole de roi</i>, la cupidité et la main de vils +sicaires, transforme, à leurs yeux, l'assassinat en un acte +<i>de vertu, de générosité de cœur</i>, que récompenseront à la +fois, la décharge de tous crimes antérieurement commis, +l'or et un titre de noblesse?</p> + +<p>Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le +prince<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement +entendre, en temps voulu.</p> + +<p>Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement, +il dut, par respect pour de hautes convenances, la +différer. Il fallait, en effet, qu'il consultât préalablement<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> +plusieurs personnages notables et les conseils de justice qui +tenaient le parti des états. Ce préliminaire à accomplir, et +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +l'élaboration de l'<i>Apologie</i>, dont il sera parlé bientôt, impliquaient +des démarches et des soins, qui réclamaient de sa +part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut négligé +par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des +affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers, +soit qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence +était nécessaire.</p> + +<p>Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir, +Charlotte de Bourbon, au milieu même de ses appréhensions<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a> +en voyant les jours du prince plus que jamais menacés<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>, +se résignait à ce qu'il se séparât d'elle, dès que les +circonstances l'exigeaient.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait +avec lui, au sujet des affaires d'État, une correspondance +active, dont un fragment important doit trouver place ici, +comme pouvant donner une idée de la vigilance et de la +sagacité de la princesse.</p> + +<p>«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le +29 novembre 1580<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[238]</a>, il y a deux jours que je vous dépeschay +exprès pour vous advertir de la prinse de Condé; +à ceste heure, je viens de recevoir des lettres de monsieur +le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il vous mande +les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de ladite +ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont +sur la Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au +conseil de guerre en ceste ville, ce qui, me semble, +seroit bien nécessaire, pour y porter plus prompt remède; +car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de vos +nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous +plaira, monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, +et si, recevant des lettres qu'on vous escrit, je les +dois communiquer à quelqu'ung; ce que je n'ay pas +encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce sera le +meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx +de Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous +escrivent, ils eûssent à en avoir correspondance avec +ledit conseil de guerre. Il y a aussi une chose qui me faict +peine, qu'ils disent que d'aulcuns des François qui estoient +auprès de Cambray se retirent. Il me semble qu'il +seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers +monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il +a commandement de faire, et leur faire aussy entendre +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +si on les trouve en bonne volonté, ce qui seroit besoing +de faire pour empescher l'ennemy; tant y a, monseigneur, +que je scay que vostre présence est bien nécessaire +où vous estes, mais aussi elle manque bien pardeça.—Je +me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait, +qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller +trouver, dans quelques jours; mais si vous délibériez de +revenir bienstost, alors ma délibération changeroit. Et sur +ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»</p> + +<p>Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait +le prince, Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, +avec sa femme et ses enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait +d'autant plus de les voir se séparer d'elle, peut-être +pour toujours, qu'elle était encore toute émue de la perte +récente d'un ami commun, non moins cher au prince et à +elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent +Hubert Languet<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Survint un incident, à l'heureuse +issue duquel, d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un +biographe<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a> raconte en ces termes:</p> + +<p>«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +de M. le prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage +acheminé, sa femme et ses enfans en carrosse sur le bord +de l'Escaut, pour trajecter en Flandre, luy deux heures +après les devant suivre; voicy que, sans luy en dire mot, +M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne +en authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance +qu'elle feist, la ramène en son logis, disant que +M. le duc d'Anjou ayant à venir, au premier jour, au +pays, près duquel ils avoient si peu de personnes confidentes +et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le temps +de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par +M. le prince d'Orange qui estoit à Gand, <i>parler par +madame la princesse, sa femme</i>, requérir par les estats. +Mais il leur dit qu'il ne pouvoit acquiescer à leur désir, +duquel néanmoins il se sentoit et indigne et très honoré, +sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut promptement +dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec +lettres très expresses du prince d'Orange et des estats, +vers le roy de Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec +beaucoup d'estime de M. Duplessis, combien son service +luy estoit utile auprès de soy, luy permettoit toutefois de +demeurer encore six mois auprès d'eux, desquels il ne luy +sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés près de +sa propre personne.»</p> + +<p>Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à +Anvers.</p> + +<p>Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, +ainsi qu'à Hubert Languet, son projet de réponse au ban +de proscription, accueillit avec confiance les observations +de ces deux amis, dont les conseils étaient toujours si désintéressés +et si sûrs<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>; et ayant définitivement arrêté la rédaction +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +de sa mémorable <i>Apologie</i><a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>, la présenta, le 13 décembre +1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en +leur tenant ce viril langage<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>:</p> + +<p class="left5 p2">«Messieurs,</p> + +<p>»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en +forme de proscription, qui a esté envoiée par le roi +d'Espaigne et depuis publiée par ordonnance du prince +de Parme. Et, comme par icelle, mes ennemis, contre tout +droict et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon +honneur, et faire trouver mes actions passées mauvaises: +j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages +notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls +de ces païs. Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, +les énormes et atroces crimes desquels je suis +chargé, ores que ce soit à tort: toutesfois j'ai esté conseillé +ne pouvoir satisfaire aultrement à mon honneur, +sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement +j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme +aussi j'estoi publiquement injurié et calomnié. Suivant +lequel advis, messieurs, attendu que je vous recognoi +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +seuls en ce monde pour mes supérieurs, je vous présente +ceste mienne défense escritte contre les criminations de +mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir +descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement +justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant +que leur principal but et intention est de cercher tous les +moïens de m'oster la vie, ou bien me faire bannir de ces +païs, et pour le moins diminuer l'authorité qu'il vous a +pleu me donner, comme si, obtenant telle chose, le tout +leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant qu'ils +me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon +authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores +que je suis content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre +vous, et vous continuer mon fidèle service, toutesfois que +ma vie que j'ai desdiée à vostre service, et ma présence +au milieu de vous, ne me sont point si chères, que très +volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me retire +du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous +peult aucunement servir pour vous acquérir une certaine +liberté. Et quant à l'authorité qu'il vous a pleu me +donner, vous sçavez, messieurs, combien de fois je vous +ai supplié de vous contenter de mon service et me descharger, +si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de +vos affaires: comme encores je vous en requiers, offrant +toutesfois, comme j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous +a pleu me commander, de continuer à m'emploier au service +la patrie, au prix de laquelle je n'estime rien de ce +que est en ce monde: comme je le vous remonstre plus +amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous +jugez convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit +mise en lumière, affin que non seulement vous, messieurs, +mais aussi tout le monde puisse juger de l'équité de ma +cause et de l'injustice de mes adversaires.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +Le 17 décembre, les états généraux répondirent au +prince<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>:</p> + +<p>«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et +leu une proscription publiée par les ennemis contre la +personne de Vostre Excellence, par laquelle ils imposent +à icelle des crimes énormes, essaiants la rendre odieuse, +comme si par moïens illégitimes et voies sinistres elle +auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est constituée; +et d'exposer sa personne en proie et lui oster son honneur: +aiants veu pareillement la défense proposée par +Vostre Excellence contre ladicte proscription, trouvent +par la vérité de ce qui est passé en ces païs, et qu'à chascun +d'eus en son endroict est cogneu et manifeste, lesdicts +crimes et blasmes avoir esté à tort imposez à icelle: et +quant aus charges tant de lieutenant-général que des +gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement +choisi et esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos +instantes requestes, esquelles auroit aussi continué à nos +prières et avec entier contentement et satisfaction du +païs: et la supplient encores lesdicts estats y vouloir +continuer, lui promettant toute aide et assistance, sans +espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre +prompte obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les +services fidels rendus par Vostre Excellence à ces païs et +ceus qu'ils espèrent encores à l'advenir, ils lui offrent, +pour l'asseurance de sa personne, d'entretenir une compagnie +de gens à cheval pour sa garde, la suppliant l'accepter +de la part de ceus qui se sentent obligez à la conservation +d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats +qui se treuvent aussi chargez par ladicte proscription, +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +entendent de brief aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront +convenir.»</p> + +<p>Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, +si honorable pour lui, des états généraux, Guillaume +envoya son apologie à la plupart des souverains et des +princes de l'Europe.</p> + +<p>Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son +envoi, portait, entre autres choses<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>:</p> + +<p>«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne +pourrois satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une +juste défense à la proscription que le roi d'Espaigne a fait +publier contre moi.</p> + +<p>»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir +mon fils et mes biens, qu'il a en sa possession, et encores +de présenter, comme il faict, vingt-cinq mil escus, pour +ma teste, promettre d'anoblir les homicides, leur pardonner +tels crimes qu'ils pourraient avoir commis, +j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par +ci-devant, de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir +rentrer dans ce qui est mien, et eusse suivi la mesme +façon de vivre que j'ai faict. Mais le roi d'Espaigne aiant +publié par tout le monde que je suis peste publique, +ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, +ce sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres +qui soit des subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et +doit endurer: tellement, quand je seroi l'un de ses +simples et absoluts vassauls, si est-ce que par telle sentance, +et si inique en toutes ses parties, et aiant esté par +lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles +je lui auroi eu serment par ci-devant, je me +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +tiendroi absouls de toutes mes obligations envers lui, et +essaierai, comme nature l'enseigne à un chascun, par tous +moïens à maintenir mon honneur, qui me doibt estre et à +tous hommes nobles plus cher que la vie et les biens. +Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre +né seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, +comme font les princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne +et d'Italie, et en oultre que je porte tiltre de +prince absolut, ores que mon principaulté ne soit bien +grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant subject naturel, ni +aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes seigneuries, +desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé +ne pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement +à mes parens proches, à plusieurs princes ausquels +j'ai cest honneur d'appartenir, et à toute ma postérité, +sinon en respondant par escript publicq à ceste accusation +proposée en la face de toute la chrestienté. Et combien +que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, +j'espère néantmoins que vous l'imputerez plustost à la +contrainte que m'a apporté la qualité de ceste proscription, +que non pas à ma nature ou à ma volonté.</p> + +<p>»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus +près cogneu la vérité de ce qui est contenu en ceste +mienne défense, l'ont approuvée, m'aiants rendu assez +suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous supplie +très humblement, en approuvant icelle mienne response, +croire que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que +je suis, Dieu merci, gentilhomme de bonne et très ancienne +maison, et homme de bien, véritable en tout ce que je +promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant commis chose +dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse +recepvoir aucun reproche.»</p> + +<p>Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +un document historique de premier ordre, digne, à ce +titre, d'être sérieusement médité.</p> + +<p>Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, +Guillaume de Nassau réfute victorieusement, une à une, +toutes les accusations, toutes les calomnies de son implacable +ennemi. Il fait plus; entraîné par les strictes nécessités +de sa défense personnelle, il s'érige en légitime censeur +de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il lui +suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation +publique les scelle d'une impérissable flétrissure.</p> + +<p>L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, +pour qu'il soit seulement possible d'en reproduire ici les principales +parties. Nous nous bornerons donc à la citation de +quelques passages, à l'aide desquels on pourra du moins se +former une idée, non seulement de la vigueur et de la justesse +d'esprit, mais encore de la mâle et incisive éloquence +du prince:</p> + +<p>Le début de l'écrit est d'une vive allure:</p> + +<p>«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme +qu'un cours de sa vie entière, heureux, prospère, et égal +sans aucun heurt ou mauvaise rencontre: toutesfois si +toutes choses me fussent venues à souhait et sans avoir +rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses adhérens, +j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui +m'est rendu par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus +excellent fleuron de gloire dont j'eusse peu désirer, +devant ma mort, estre couronné. Qu'est-ce qu'il y a plus +agréable en ce monde et principalement à celui qui a +entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la +liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes +gens, que d'estre haï mortellement par ses ennemis, et +ennemis ensemble de la patrie, et par leur propre bouche +et confession recevoir un doux tesmoignage de sa fidélité +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +envers les siens, constance contre les tyrans et perturbateurs +du repos publicq? Tellement que de tant de plaisirs +que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants +me faire desplaisirs, comme par cette infame +proscription ils ont plus pensé me nuire, aussi ils m'ont +davantage resjoui et m'ont donné plus de contentement; +car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi ils +m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que +je n'eusse osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le +monde l'équité et justice de mes entreprises, en laisser à +ma postérité un exemple de vertu imitable à tous ceulx +qui ne vouldront deshonnorer la noblesse des ancestres dont +nous sommes descendus, et desquels un seul n'a jamais +favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des +peuples entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»</p> + +<p>Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache +à leur approbation:</p> + +<p>«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement +ennemi de ma bonne renommée, que je ne prinse à gré, +comme j'espère mes actions le mériter, d'estre en bonne +estime envers tous les princes, potentats et républiques +de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens, +desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie, +je ne désire ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque: +toutesfois puisque vous estes seuls en ce monde à qui j'ai +serment, auxquels seuls je me tiens obligé, qui seuls avez +puissance d'approuver mes actions, ou de les improuver, +je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu +tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions, +qui ont esté tousjours conjointes à vostre bien, utilité et +service: et endurerai patiemment les aultres peuples et +nations en juger selon leurs passions et affections, ou bien, +ce que plus je désire, selon l'équité, droiture et justice.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de +Bourbon est incriminé par Philippe II; mais, de quel droit +un tel homme se porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même +sous le coup de formidables accusations? Les critiques +qu'il ose élever ne sont-elles pas, d'ailleurs, dépourvues +de tout fondement?</p> + +<p>La réponse à la première de ces questions est empreinte +d'une légitime indignation, qui se traduit par le tableau des +effroyables désordres dont s'est rendu coupable, dans sa vie +privée, le royal accusateur.</p> + +<p>Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit:</p> + +<p>«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma +personne, pour m'accuser d'ingratitude et d'infidélité, +mais aussi, comme la rage et fureur mord également tout +le monde, aussi bien l'innocent comme celui qu'on juge +estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que +de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le +blasme qu'ils cuident mettre sus à mon dernier mariage. +Je ne sçai si je les trouve plus à condamner en impudence +ou en bestise, n'aiant sceu ces savants hommes, qui se +vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon chantée +et rechantée par les plus petits escolliers: <i>Celui qui +s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de +tout crime.</i> Car c'est une impudence et témérité, s'ils +cognoissent leurs faultes si notables, et néantmoins passent +par dessus leurs épines et chardons, comme si c'estoient +roses: ou si ils ne les cognoissent, quelle bestise est-ce, +quelle stupidité, de ne point voir ce qui se présente, à +toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours, un +roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, +honeste, légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances +de l'église de Dieu.»</p> + +<p>(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte +de Bourbon, le prince s'exprime ainsi:</p> + +<p>«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et +qu'on peust le tenir pour innocent, si est-ce que je ne +crains point qu'il me puisse reprocher aulcune faulte: +et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien meurement et +avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur, +sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup +de peine de chose en laquelle il n'a que veoir, et de +laquelle aussi je ne suis tenu de lui rendre aulcun compte. +Car, quand à ma défuncte femme, elle appartenoit à +princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur, +lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et +quand je vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui +pourrai bien faire cognoistre que les plus sçavants de ses +docteurs le condamnent. Quant à ce qui touche le mariage +auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils facent bouclier +du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus traditions +de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais croire +à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs +d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur +mon beau-père, lequel ne faict pas profession de sa +religion comme faict le cardinal de Grandvelle et ses semblables, +mais comme il pense sa conscience lui commander, +et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et +aiant ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour +de parlement de Paris assemblée à Poictiers pour les +grands jours, aiant aussi ouï l'advis des évesques et docteurs, +a trouvé, comme telle est la vérité, que non seulement +ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma compagne, +elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte +en bas âge, contre les canons, ordonnances de France et +arrests des courts souveraines, mesmes contre les canons +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +du concile de Trente auquel mon ennemi défère tant; +mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte, ains +plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par +bonnes informations faictes mesmes en absence de ma compagne. +Et quand tout cela ne seroit point, si est-ce que je ne +suis pas si peu versé en la bonne doctrine, que je ne sache +tous ces liens de conscience retors par les hommes ne +pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.»</p> + +<p>Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils +dont les Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme, +et qu'ils tiennent en captivité!</p> + +<p>«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune +enfant escollier, et, contre les privilèges de l'université, +le tirent violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance +faite par l'université, ce barbare de Vergas respond +barbarement: <i>Non curamus vestros privilegios.</i> Ils le +tirent hors de Brabant, contre les privilèges du païs, contre +le serment du roi, et l'envoient en Espaigne pour l'esloigner +de moi qui suis son père, et jusques à présent +détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement, +quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi +indigne non seulement de ma race et du nom que je porte, +mais aussi du nom de père, si je n'emploioi tout le sens +et tous les moïens que Dieu m'a donnez, pour essaier de +le retirer de ceste misérable servitude, et me faire réparer +un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant desnaturé +que je ne sente les affections paternelles, ni si +sage, que souvent le regret d'une si longue absence de +mon fils ne se présente à mon entendement.»</p> + +<p>Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse +dans les Pays-Bas, le prince répond:</p> + +<p>»Ils entrelassent <i>que j'ai procuré la liberté de conscience</i>: +s'ils entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +se commettent ordinairement en la maison du prince de +Parme, où l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, +je respons que c'est chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys +qu'il fault chercher telle liberté ou plustost licence +effrénée. Mais je confesserai bien que la lueur des feus +esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a +jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui +la veue du duc d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté +d'advis que les persécutions cessassent au Païs-Bas. Je +vous confesserai dadvantage, affin que les ennemis cognoissent +qu'ils ont affaire à une partie qui parle rondement +et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de +Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda +de faire mourir plusieurs gens de bien, suspects +de la religion, ce que je ne voulus faire et les en advertis +eus mesmes, sachant bien que je ne le pouvoi faire en +saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à Dieu que +non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce +que bon leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et +nations qui les valent bien, et qui ont appris que par les +feus et les glaives on n'advance rien, me loueront et +approuveront mon faict. Mais puisque vous, messieurs, +avec le consentement universel du peuple l'avez depuis +approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant +cesser ces cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci +de ce que les Espaignols et leurs adhérens en murmurent... +Ils jettent des blasmes infinis sur nostre religion, +ils nous appellent hérétiques; mais il y a si longtemps +qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu +venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»</p> + +<p>Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume +à l'adresse de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur +de leurs crimes!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui +soit à comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me +puis assez esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser +publier devant toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent +à pris un chef libre et francq, qui ne les a jamais, Dieu +merci, redoubtez, mais qu'ils y adjoustent encore telles +récompenses si barbares et si esloignées de toute reigle +d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu, +<i>qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il +n'estoit noble</i>. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit +exécuté un si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra +permettre) seroit de race noble, pensez-vous qu'il y +ait gentilhomme au monde, je dis entre les nations qui +sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement manger +avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit +tué pour argent un homme, voire le moindre et le plus +abject qui se puisse trouver? Que si les Espaignols tiennent +tels gens pour nobles, si tel est le chemin de l'honneur +en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que tout le +monde croit la plus grande part des Espaignols, et principalement +ceus qui se disent nobles, estre du sang des +marraus et des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs +ancestres, qui ont faict marché, à baux deniers comptants, +de la vie de Nostre Saulveur: ce qui me faict prendre plus +patiemment ceste injure. En second lieu, <i>ils lui pardonnent +tout délict et forfaict, quelque grief qu'il puisse estre</i>. +Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un de +ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de +l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en +Espaigne? Or, puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier +que d'attenter sur mes biens, sur ma vie et sur mon honneur, +et pour avoir plus de tesmoings de son injustice +et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et en tant +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand +advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres +ornemens que ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, +non seulement des vilains et infames, mais aussi des plus +meschantes gents et des plus exécrables de la terre, et +donner telle récompense et si honorable à une tant insigne +vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus propre pour +vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels +moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, +rémissions de crimes énormes, anoblissement de meschants, +opprimer le défenseur de la liberté d'un peuple +vexé cruellement et tyranniquement? Je ne doubte, messieurs, +que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens, osté +l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout +le monde matière pour cognoistre son cœur envenimé +contre ce païs et contre nostre liberté, d'aultant qu'il +n'estime rien tout acte, quelque meschant et détestable +qu'il puisse estre, au prix de la mort de celui qui vous a +servi jusques à présent et si fidèlement. Et encores il n'a +point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de Dieu, +se disant son <i>ministre</i>! Le ministre doncq a il ceste puissance, +non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, +mais de le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et +remission de crimes? Et de quels crimes? De tous crimes, +quelque griefs qu'ils puissent estre. Mais je ne doubte que +Dieu, par son très juste jugement, ne face tomber la juste +vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et qu'il +ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon +honneur, de mon vivant et envers la postérité. Quant à +mes biens et à ma vie, il y a long temps que je les ai +dédiez à son service; il en fera ce qu'il lui plaira, pour +sa gloire et pour mon salut.»</p> + +<p>Un noble cœur pouvait seul inspirer ces pathétiques et +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +admirables paroles, par lesquelles se termine l'apologie:</p> + +<p>«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez +messieurs, que c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle +avecq tel pris et si grande somme d'argent ils ont vouée +et déterminée à la mort, et disent pendant que je serai +entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust à Dieu, +messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma +mort, vous peut apporter une vraie délivrance de tant de +maus et de calamitez, que les Espaignols, lesquels j'ai +tant de fois veu délibérer au conseil, deviser en particulier, +et que je cognoi dedans et dehors, vous machinent et +vous apprestent. O que ce bannissement me seroit dous, +que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce +que j'ai exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? +Pourquoi ai-je perdu mes propres frères, que j'aimoi plus +que ma vie? Est-ce pour en trouver d'autres? Pourqui ai-je +laissé mon fils si longtemps prisonnier, mon fils, dis-je, +que je dois tant désirer, si je suis père? M'en pouvez-vous +donner un autre, ou me le pouvez-vous restituer? Pourquoi +ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris, quel +loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont +parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la +ruine de tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, +s'il en est besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si +doncq vous jugez, messieurs, ou que mon absence, ou que +ma mort mesme vous peult servir, me voilà prest à obéir: +commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la terre, +j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque +n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre +bien, salut et conservation de vostre république. Mais si +vous jugez que ceste médiocrité d'expérience et d'industrie +qui est en moi, et que j'ai acquise par un si long et si +assiduel travail; si vous jugez que le reste de mes +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je +vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur +les points que je vous propose. Et si vous estimez que +je porte quelque amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance +pour conseiller, croiez que c'est le seul moien pour +nous garantir et délivrer. Cela faict, allons ensemble de +mesme cœur et volonté, embrassons ensemble la défense +de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures +de conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce +faisant, si encores vous me continuez ceste faveur que vous +m'avez portée par ci-devant, j'espère moiennant vostre aide +et la grâce de Dieu, laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant +et en choses si perplexes, que ce qui sera par vous +résolu pour le bien et conservation de vous, vos femmes +et enfans, toutes choses saintes et sacrées, je le maintiendrai.»</p> + +<p>L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec +laquelle Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était +solennellement engagé à soutenir.</p> + +<p>Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion +publique se prononça en faveur du second contre le premier; +et l'arrêt émané d'elle contribua puissamment à rendre +plus étroite désormais l'alliance entre celles des provinces +qui aspiraient à secouer le joug de l'Espagne et l'homme +éminent qu'elles considéraient, à bon droit, comme leur +plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.</p> + +<p>Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une +grande force; mais une force plus grande encore pour lui +était celle qu'il puisait dans de saintes inspirations, au foyer +domestique, là où un noble cœur de femme, qui s'était +consacré à lui, exerçait en secret, avec une exquise délicatesse, +le touchant privilège de le seconder dans l'accomplissement +de sa haute mission. Plus cette mission venait de +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un +Philippe II, plus Charlotte de Bourbon, digne confidente +des pensées et des sentiments de Guillaume se sentit heureuse +et fière d'être sa compagne, et, comme telle, de +partager, avec la fidélité d'une profonde affection, les +labeurs, les angoisses, les périls de sa généreuse carrière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="ni1 block">Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille +Charlotte.—Le rapprochement a lieu.—François de Bourbon se rend en Angleterre +comme chef d'ambassade.—La princesse, sa sœur, l'invite, ainsi que les +jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à se rendre dans les +Pays-Bas avant leur retour en France.—Séjour du prince et de la princesse +d'Orange à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit d'eux.—Déclaration +officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de +sa fille avec Guillaume de Nassau.—Lettre de la princesse au président Coustureau.—Lettre +de la duchesse de Montpensier à sa petite-fille, Louise-Julienne.—Lettres +que, dans l'intérêt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse +à J. Borleeut.—Assemblée à La Haye des députés des Provinces-Unies.—<i>Acte +d'abjuration.</i>—Le duc d'Anjou devant Cambrai.</p> + +<p class="p2">Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était +plus porté à dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, +«qu'il se feroit mettre en pièces, pour Sa Majesté, +et que, si on lui ouvroit le cœur, on y trouverait gravé le +nom de <i>Philippe</i><a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[245]</a>.» En effet, que devait être désormais, +aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui avait osé +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +«toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre +à prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef +de famille indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme +s'étendant jusqu'à sa personne, l'outrage fait à ses enfants. +Nous aimons à croire qu'en réalité il le ressentit, et comprit +qu'il était de son devoir, non seulement de les couvrir +de sa protection, mais de se rapprocher d'eux et de leur +accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient +droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa +plénitude?</p> + +<p>Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le +duc dans la voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait +parlé d'elle, de son mari, de ses enfants avec quelque +intérêt, et s'était même prêté à l'examen, par intermédiaires, +de diverses questions concernant les droits de sa fille sur +certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus encore: aussi, en +insistant auprès de lui sur la solution de ces questions, le +prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir directement +quelques rapports affectueux avec la princesse et le +prince.</p> + +<p>La preuve des bons offices de François de Bourbon, en +cette circonstance, ressort, notamment, de deux lettres +écrites, en 1581, l'une par lui, l'autre par Guillaume de +Nassau.</p> + +<p>Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me +faire cest honneur de m'escripre par Lamy, et congneu +par icelle l'honneur qu'il plaist à monseigneur me faire, +de vouloir que j'aille en Angleterre, pour son mariage, +dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant veu +parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +agréable; qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, +monseigneur, je ne fauldray d'escripre bien amplement +à mondit seigneur et luy remonstrer l'ennuy et +desplaisir que je recepvrois, si je me despartois d'avec +vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel que +désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur +le prince d'Orange et de ma sœur, je ne vous sçaurois +assez très humblement remercier du soing et peine +qu'il vous plaist d'en avoir, me voulant toujours conformer +à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et suivre en +tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute +ma vie, etc.»</p> + +<p>Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en +ces termes<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous +a pleu m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de +Sainte-Aldegonde, la bonne affection qu'il vous plaist de +me porter, j'en ai esté très aise et ne vous en puis assez +humblement remercier, singulièrement pour les faveurs et +bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma +femme envers monseigneur vostre père, et que vous estes +aussy volontairement enclin, de vostre part, à entendre +aux affaires qui concernent son bien et des enfans qu'il +a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant, monsieur, +que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en +rendre bien humble service, en ce qu'il vous plaira me +faire l'honneur de m'employer. J'ai donné charge à ce +porteur de vous aller visiter de ma part pour vous en +remercier plus amplement, de bouche; et ensemble pour +vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, +de ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris, +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +de la part de monseigneur vostre père et de la vostre, par +vos députez avec ceux que nous y avions envoyez de la +nostre, et pour plus grande asseurance de nos respects qui +m'importent, ainsi que ce présent porteur vous pourra +déduire plus particulièrement, la signer de vostre main, +et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je +suis pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent +que je seray adverty de la conclusion faite, et qu'il vous +plaira au reste me faire cest honneur de le vouloir +escouter, etc.<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>»</p> + +<p>De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier +de ne pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa +fille, et de son mari, à un règlement d'affaires, mais de leur +tendre la main et de se montrer juste et bon père, en leur +accordant une affection dont ils étaient depuis trop longtemps +privés. Sur ce second point, le duc, au mépris d'une +parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de +Navarre renouvelât ses instances<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>; et le père, en y cédant, +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +ouvrit enfin son cœur à sa fille, au prince et à leurs +enfants.</p> + +<p>Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance +des communications qui furent alors directement +échangées entre le duc, Charlotte et Guillaume; mais, +malheureusement elles ont, jusqu'à présent, échappé à +toutes investigations.</p> + +<p>Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître, +l'un, l'époque d'un rapprochement affectueux entre +le père et la fille, l'autre, l'impression qu'en reçut le cœur +de celle-ci. Le premier de ces documents est du 25 juin 1581, +le second, du 29 juillet suivant.</p> + +<p>Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques +faits antérieurs à la double date qui vient d'être signalée.</p> + +<p>Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti +à l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y +aviser à la conclusion du mariage de la reine Elisabeth +avec le duc d'Anjou. Le chef de cette ambassade était François +de Bourbon, que devaient accompagner le maréchal +Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan +de Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, +sieur de Carrouges, gouverneur de Rouen, Bertrand de +Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon, qui avait été déjà +ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson, président au +Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La Maurissière, +et Claude de Pinart, secrétaire d'État.</p> + +<p>François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de +Bouillon, sa sœur, emmenait avec lui les deux jeunes fils +de celle-ci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son +frère<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>: «J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a +dit se falloir trouver à Calais, pour l'effect de vostre +voïage, estant bien marrye n'avoir eu plus de loisir d'accomoder +mieulx le train de mes enfans, auquel j'eusse +désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le +défaut duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous, +qui ne sera le premier bienfait receu pour tous lesquels +sçachant n'y avoir chose qui vous les face mieulx employés, +que quand ils seront sages et vertueux, je supplieray +Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il +vous plaise leur commander pour vostre service, comme +aux plus obligez que vous y ayez.»</p> + +<p>Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle, +au moment où il allait s'acheminer vers Calais, les deux +jeunes gens avaient mandé au duc, leur grand-père<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>: +«Monseigneur, comme toutes nos intentions tendent à +vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons, +sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a +estée représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre, +pour accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il +a entrepris, sommes retournez en ceste ville, nous rendre +à ses pieds, pour luy faire très humble service, en ce qu'il +aura agréable nous commander, et ayant mis tout l'ordre +qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage, +espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy +rendre toutes nos actions agréables.»</p> + +<p>Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts +personnages de sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les +premiers jours d'avril, et arrivèrent en Angleterre où ils +furent honorablement accueillis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam +avec son mari, exprima au prince dauphin combien elle +serait heureuse si, à son retour d'Angleterre, elle pouvait +recevoir sa visite.</p> + +<p>«Quand j'ai entendu, lui disait-elle<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, vostre arrivée à +Calais, quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis +demeurée en extrême désir que vostre voïage d'Engleterre +me peust aporter tant d'heur et de bien, qu'à vostre retour, +vous puissiés passer par Zellande où j'espère, sy Dieu me +continue la santé, de me pouvoir trouver, pour avoir cest +honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, +s'il est possible, de me vouloir accorder ma requeste, +et me pardonner sy je ne puis avoir tel respect que je +doibs aux affaires que vous négociés, car l'affection que +j'ay d'estre honorée de vostre présence ne me le permect +point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en doibs +espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en +sorte, s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre +frère, se trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer +à ce mesme heur, et pour vous ofrir son service +et tant mieulx confirmer l'amitié que vous avez +ensemble etc.</p> + +<p>»P.S.—Je vous suplie de me mander comme vous +vous trouvés, depuis avoir passé la mer; car, ne l'aiant +point encore faict, je craignois que vous ne vous trouviés +mal.»</p> + +<p>Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait +au prince dauphin<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>: «J'ay esté bien aise d'entendre, par +les lettres qu'il vous a pleu d'escrire à ma femme, que +vous estes en bonne disposition, et encore plus des +grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de la +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et +heureuse issue de l'affaire que vous avez, de présent, +entre mains, vers Sa Majesté, et dont il ne peut réussir +qu'un grand bien en toute la chrestienté, lequel aussi, +comme je m'y attends, redondra aussi sur nous. J'eusse +bien désiré que la commodité de vos affaires, et principalement +de l'honorable charge que vous avez, vous eût +pû permettre nous faire cest honneur de venir voir ce +pays, auquel je me fûsse efforcé de vous y faire bonne +chère et vous rendre l'honneur qui vous appartient; mais +d'aultant que personne n'en peult mieux juger que vous +mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner, espérant, +si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, +une aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je +désireray bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, +de pouvoir advancer de mesmes, en ceste occasion.» +Séparée de la princesse, sa sœur, depuis bien des années, +la duchesse de Bouillon tenait à se dédommager de cette +privation, au moins en partie, en faisant visiter par ses fils +la tante qu'elle aimait à leur représenter, ainsi qu'à sa +fille, comme ayant pour eux trois une affection maternelle. +Telle était, en effet, celle que Charlotte de Bourbon avait +vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec +ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, +du désir de voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre +pour se rendre dans les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt +au prince dauphin<a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>:</p> + +<p>«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai +encore receu des lettres de madame la duchesse de +Bouillon, nostre sœur, où elle me faict entendre le désir +qu'elle auroit que messieurs de Bouillon, nos nepveux, +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre +la commodité de venir veoir monsieur le prince, leur +oncle, et moy sy vous plaisoit de me faire tant d'honneur +de leur permettre et l'avoir agréable, dont tant pour estre +asseurée en cest endroit, de sa vollonté, que pour le très +grand désir que j'ay d'avoir cest heur de les voir, j'entreprendray +de vous supplier très humblement de leur vouloir +permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité +infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si +tant d'honneur et de bien ne m'est permis, à cause de la +négociation que vous traictés, j'espère que n'estant mesdits +sieurs de Bouillon nos nepveux en cest endroict à +rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il vous +plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier +la très humble requeste que je vous en fais, etc.»</p> + +<p>Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au +sujet de ses neveux, auprès de François de Bourbon, par +l'envoi de ces lignes<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>:</p> + +<p>«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez +à traicter avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, +je doubte que vos affaires pourroient bien tirer en longueur, +et mesme, pour raison de vostre charge, que +vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma +femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys +je désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce +d'avoir cest honneur, je vous supplie bien humblement +me vouloir accorder, et à ma femme, que messieurs nos +nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le +temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que +madame de Bouillon prendra à plaisir et contentement, +ainsi qu'elle escrit à ma femme, moiennant que ce soit +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +vostre plaisir de leur vouloir accorder; de quoy derechef +je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en rendre +humble service.»</p> + +<p>Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux +soient venus dans les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, +ainsi que le désiraient si vivement la princesse et le prince.</p> + +<p>D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La +Haye. Le docteur Forestus, qui leur était fort attaché, ne +manqua pas de quitter sa résidence habituelle de Delft, pour +aller les y voir. Il a pris le soin de consigner, dans l'un de +ses écrits, l'expression du plaisir qu'il éprouva à se retrouver +auprès d'eux, et surtout à recevoir des gracieuses mains de +la princesse le charmant cadeau de deux objets d'art, en +souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus +de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de +la bonté de Charlotte de Bourbon à son égard<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p> + +<p>Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement +qui eut lieu, en 1581, entre le duc de Montpensier et la +princesse, sa fille.</p> + +<p>Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit +Charlotte de Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait +désormais l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama +noblement, à la face de la France et de l'Europe, +l'approbation, sans réserve, qu'il donnait à l'union de sa +fille avec le prince d'Orange, et le respect dû par chacun à +la dignité morale de la princesse et du prince, dont il tenait +à honneur d'être le père.</p> + +<p>Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration +officielle qui reçut aussitôt une grande publicité<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>:</p> + +<p>«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +souverain de Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes +lettres verront, salut!</p> + +<p>»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et +très aimée fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité +et conduite de défunt très hault et très puissant prince et +nostre très cher et honoré cousin, monsieur Friedrich, +comte palatin du Rhin, électeur du Saint-Empire, faisant +office de père et représentant nostre personne envers +nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du +roy très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur +le duc d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage +avec nostre très cher et très aimé beau-fils, Guillaume de +Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau, etc., etc., et +qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit mariage, +que tousjours depuis il a non seulement continué +en tout honneur et grande amitié, mais aussi multiplié +en lignée, ainsi qu'il fera encores, moïennant sa grâce; +au moïen de quoy nul ne doive prendre occasion de le +blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon et légitime; +ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de +ce que nous n'aurions assisté et ne serions intervenu +audit mariage, quelques-uns en ont parlé et pourroient +parler ou présumer aucunement qu'il n'est licite, n'estant +esclaircis de nostre intention sur ce; et considérant +d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans +ennemis et malveillans;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré, +comme nous faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable +et honorable pour nostredite fille et à l'estat et +grandeur de nostre maison, avons dit et déclaré, disons +et déclarons nostre intention et volonté avoir esté qu'il +sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué, +aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant +que besoin seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons, +tout ainsi que si nous avions esté présent en personne +à le passer et contracter; recognoissant les enfans, +tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos petits +enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime +mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront +d'autres nos filles mariées par nous, et de nostre authorité.</p> + +<p>»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté +Impériale, et tous les rois, princes et potentats souverains, +desquels nous avons l'honneur d'estre parens et +alliés, que autres princes et seigneurs, nos bons amis, +que, si aucune question, trouble ou querelle estoit meue, +à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy, +nez ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou +autrement, il leur plaise prendre leur honneur en main +et les avoir et recepvoir en leur bonne protection, leur +donnant tel confort, aide et faveur, que tous princes ont +accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle +comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire +pour eux et les leurs, quand nous en serons requis.</p> + +<p>»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes +de nostre main, et à icelles fait mettre nostre scel.</p> + +<p class="left30">»Donné, à Champigny, le 25<sup>e</sup> jour de juing, l'an 1581.<br /> +<span class="i8 smcap">»Louys de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +de Montpensier rompit courageusement, comme père, avec +un passé déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance, +l'affection, les respectueux égards de cette fille et de +ce gendre qui consacraient à son bonheur, pour le reste +de ses jours, leurs cœurs et ceux de leurs enfants.</p> + +<p>L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la +nouvelle attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en +douter, profonde, et se manifesta certainement par des effusions +de gratitude et de tendresse que connurent les intimes +confidents de ses sentiments et de ses pensées. S'il ne fût +donné qu'à eux de les recueillir, félicitons-nous de pouvoir, +du moins, saisir la trace de son émotion filiale, dans ces +lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La Haye, au +président Coustureau<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>:</p> + +<p>»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très +grand contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur +mon père a esté esclaircy de la vérité de tout ce +qui s'est passé pour mon regard, il m'a fait paroistre, +tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme sa singulière +prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté, +j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit +seigneur mon père, d'estre satisfaite aussy de vostre part; +joinct que mon conseiller X..., m'a rendu bien ample +tesmoignage des bons offices que vous m'avez faicts, et +que vous avez prins la peine de vous employer en ceste +dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu +désirer; dont je vous remercie bien affectionnément, et +comme je vous congnoys de longtemps entièrement dédié +à mondit seigneur mon père et portant bonne affection +à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près +comme moi, etc., etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier +se réhabilita comme père, en restituant à la princesse +la place qu'elle eût dû toujours occuper dans sa famille, +de son côté, la duchesse Catherine de Lorraine, se +montra, à la même époque, comme belle-mère et comme +aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec Charlotte +de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait généralement +ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera +d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au +sujet de la seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, +les excitations criminelles et les insignes violences +auxquelles elle se livra, plus tard, dans les saturnales de la +Ligue. Mais il n'en faut pas moins rendre à cette femme, +dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de tristes souvenirs, +la justice de déclarer: qu'il fut un temps où, encore étrangère +à de coupables passions, et accessible à de salutaires +influences, elle se sentit attirée vers la princesse d'Orange et +rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant délicatement +remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à +sa fille aînée.</p> + +<p>La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, +comme le furent ses sœurs, à l'image de la princesse, sa +mère, n'avait que cinq ans, lorsque la duchesse de Montpensier, +qui, soit dit en passant, était une aïeule d'une jeunesse +exceptionnelle, attendu qu'à peine venait-elle d'atteindre +sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui suit<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>:</p> + +<p class="left5 p2">«A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,</p> + +<p>»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de +vous, et combien vous estes jolye, saige et accompaignée +de perfections, en vostre petit ange, je me suis bien +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +aperçue que c'est pour l'envie que vous avez de faire congnoistre +que vous estes vraiment l'aisnée de mes autres +petites filles, voz sœurs, et que vous seriez marrie qu'elles +eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et +digne de vous; ce qui me donne occasion d'augmenter +particulièrement, en vostre endroict, la singulière affection +et amytié que je porte à vous et à vosdictes sœurs, +et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié que vous +tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous +en avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, +je vous envoie un petit présent d'ung phœnix, +lequel je vous prie vouloir accepter d'aussy bon cœur que +je le vous donne; et soubhaiste que vous le gardiez bien, +pour l'amour de moy, qui recevray aussi à beaucoup de +plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de +monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me +maintenir en l'heur de leurs bonnes grâces, comme se +recommande affectueusement à la vostre,</p> + +<p class="left30">»Vostre bien affectionnée grant mère.<br /> +<span class="i4 smcap">»Catherine de Lorraine.</span><br /> +<span class="i8">»De Champigny, ce 15<sup>e</sup> jour de juillet 1581.»</span></p> + +<p class="p2">Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier, +se montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté +et d'aimables prévenances que lui avait légués sa vénérable +grand'mère la duchesse de Ferrare, Renée de France.</p> + +<p>Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier +à Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi +qu'il en ait pu être, on verra plus loin en quels termes bienveillants +le duc correspondait avec sa petite-fille et filleule, +dont il savait que le cœur, sous l'inspiration maternelle, +s'était tourné vers lui.</p> + +<p>L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +traduisait pas seulement par la direction élevée qu'avant +tout elle imprimait à leur cœur et à leur intelligence et par +le soin assidu qu'elle prenait de leur santé; il se manifestait +aussi par la vigilance éclairée qu'elle apportait au soutien +de leurs intérêts personnels dans la gestion de ressources +pécuniaires qui leur appartenaient en propre.</p> + +<p>Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>, +ressort, de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, +premier échevin de la ville de Gand, reçut de la princesse, +en 1581, au sujet de la rente accordée, en 1579, par +les quatre membres de Flandre à Flandrine de Nassau.</p> + +<p>La première des lettres dont il s'agit portait<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>:</p> + +<p>«Monsieur de Borluut, le président Taffin m'a bien et +au long déclaré les bons offices que vous avez faits et la +peine qu'avez prinse pour obtenir le paiement de la rente +de ma fille Flandrine, nonobstant les difficultez qui se +sont présentées, à cause de la répartition entre messieurs +les quatre membres. Et certes, depuis le commencement +de nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et +expérimenté vostre prompte volonté et affection à faire +plaisir à monseigneur le prince et à moy. De quoy nous +nous tiendrons tousjours bien obligez envers vous.—Or, +entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par +vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour +mettre, une fois, fin aux difficultez et débats à cause de +ladite répartition, aussi qu'il ne soit besoing d'importuner, +à chacune fois, messieurs les quatre membres, +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +pour le fournissement de leur part et portion, cest expédient +se pourroit trouver, de transporter à madite fille la +terre et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu à l'abbé +de Saint-Bavon, si comme la maison, bassecourt, fossez +et jardinages, et en fonds de terre et héritages, en valeur +jusqu'à la concurrence d'iceux 2<sup>m</sup> fl. par an. Si cela me +pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite fille, de +tant plus obligée tant envers vous, pour si bons et +agréables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, +en particulier, à cause de leur consentement et agréation, +et, en général, envers messieurs les quatre membres, de +la bénéficence desquels ladite rente est procédée, sans +jamais mettre en oubly une accommodation venue si bien +à propos.—Oultre ce, comme j'entends dudit président +que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et estendue, +qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a délibéré +et résolu de desmembrer et vendre par pièces et portions, +pour satisfaire au paiement de quelques debtes particulières; +mais veu que l'héritage est la plupart bien planté, +l'on feroit beaucoup plus de proffict de le vendre en une +masse, car cela est le parement de son estime et valeur. +Ce qui me faict vous déclarer comme j'ay envoyé en +France, passé longtemps, vers monsieur mon père, affin +d'estre satisfaicte, comme mes sœurs, de la succession des +biens paternels et maternels. J'ay doncq une bien grande +envie et desir d'emploïer le plus que je pourray en l'achapt +desdites terres, en donnant la valeur, selon qu'elles +seroient appréciées, ou selon le pris qu'elles pourroient +estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement +m'adviser comment en cela je pourrais procéder.—Mais +il faudroit, pour quelque peu de temps, supercéder ladite +vente, pour le moins jusques à ce que j'auroys nouvelles +de France, que j'attends de jour à autre; que lors je sçauray +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques à ce +que monsieur mon mary vienne à Gand, que j'espère sera +de bref.—Or, le plus prouffitable et avantageux seroit, +pour les créditeurs et pour les vendeurs, d'avoir affaire +avec un seul qu'avec plusieurs, veu mesmes que le commun, +en ces temps si calamiteux et estranges, ne viendront +à achepter qu'à fort vil pris; et, si les créditeurs le +prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera à +leur grand advantage et au mescontentement de la commune. +Si cela ne se peut impétrer, qu'il vous plaise tenir la +main à ce que ladite maison, bassecour, granges, fossez et +jardinages ne soient délaissez, soubz telle estimation qu'on +trouvera raisonnable; à quoy je ne faudray de satisfaire +promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine +soit emploiée ès terres et héritages les plus proches de +ladite maison, jusques à la concurrence des deniers +capitaux portant XXXII<sup>m</sup> fl.; à quoy j'adjousteray le plus +que je pourray. Vous me ferez en ce que dessus un très +singulier plaisir, lequel je ne fauldray de recognoistre, +etc., etc.—(<i>P.-S.</i>). Monsieur mon mary trouve plus +considérable d'engaiger lesdites terres que de les vendre +absolutement; à quoy je serois aussi contente d'entendre. +Quand il sera près de vous, ce qui, j'espère, sera de bref, +il vous pourra amplement dire les causes et raisons.»</p> + +<p>La seconde lettre de la princesse, à six jours de distance +de la précédente, était ainsi conçue<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>:</p> + +<p>«Monsieur de Borluut, j'ay reçu la lettre que m'avez +escrite par le sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les +bons offices qu'il vous a plu me faire, en retardement de +la vendition de la maison et biens de Loochrist, selon que +<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +je vous en avoy prié par mes précédentes lettres, pour en +faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que +peut porter la rente qu'il a pleu à messieurs les quatre +membres lui donner. Je ne vous en puis assez affectueusement +remercier, et vous supplie, monsieur de Borluut, de +nous continuer en ceci vostre bonne volonté de tenir la +main à ce que nous puissions avoir autant de terre, à l'entour +dudit Loochrist, que pourront s'étendre les deux +mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficulté +particulière pour la maison; car, encores qu'elle seroit à +nous, <i>messeigneurs les quatre membres en pourront disposer +comme du leur, en ce qui concerne le bien du pays, +auquel le particulier doibt tousjours estre postposé</i>. Ledit +sieur Lucas Deynart vous fera entendre sur ce plus particulièrement +l'intention de monsieur mon mary et la +mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera +de vous en escrire; seulement je vous assureray que, +l'occasion se présentant, nous n'oublirons point à nous +revencher de l'obligation que nous vous avons et que vous +augmentez journellement par vos bons offices, etc., etc.»</p> + +<p>Tandis qu'une sérieuse union, trop longtemps différée par +le duc de Montpensier, venait enfin de s'établir entre lui et +ses enfants, une rupture définitive allait éclater entre le roi +d'Espagne et les énergiques provinces auxquelles, parmi +celles des Pays-Bas, sa domination tyrannique était devenue +insupportable.</p> + +<p>Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581, +immédiatement précédée d'un acte solennel, qui apporta un +notable changement dans la position de Guillaume de Nassau. +Les provinces de Hollande et de Zélande, à qui la suprématie +du duc d'Anjou eût déplu, étaient demeurées étrangères +au traité conclu avec lui, le 29 septembre 1580. Usant +de la liberté qu'elles s'étaient réservée, quant au choix d'un +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +protecteur suprême, elles conférèrent le pouvoir souverain +au prince d'Orange, par une déclaration du 24 juillet 1581, +applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. +Le prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir.</p> + +<p>Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accepté la souveraineté +des autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas +que l'attribution de cette souveraineté impliquât simplement +la déchéance de Philippe II; il fallait, de toute nécessité, +que cette déchéance fut expressément déclarée.</p> + +<p>En conséquence, le 26 juillet 1581, les députés des Provinces-Unies, +assemblés à La Haye, formulèrent une déclaration +d'indépendance<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>, à laquelle fut donnée le nom d'<i>acte +d'abjuration</i>.</p> + +<p>Le préambule de cette déclaration portait:</p> + +<p>«Les estats généraux des provinces unies des Pays-Bas, +à tous ceux qui ces présentes verront, ou lire oyront, +salut!</p> + +<p>»Comme il est à un chacun notoire, qu'un seigneur et +prince du pays est ordonné de Dieu, souverain et chef +de ses sujets, pour les défendre et conserver de toutes +injures forces et violences, tout ainsi qu'un pasteur, pour +la défense et garde de ses brebis, et que les sujectz ne +sont pas créés de Dieu pour le prince, pour luy obéir en +tout ce qu'il luy plaît commander, soit selon ou contre +Dieu, raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, +mais plus tost le prince pour les sujectz, sans lesquels il +ne peut estre prince, afin de les gouverner selon droit et +raison, les contre-garder et aymer comme un père ses +enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps et sa +vie en danger pour les défendre et garantir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +»Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses +sujectz, il se met à les outrager, opprimer, priver de leurs +priviléges et anciennes coustumes, à leur commander et +s'en vouloir servir comme d'esclaves: on ne le doit alors +pas tenir ou respecter pour prince et seigneur, ains le +réputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz, +selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur +prince, de manière que, sans en rien mesprendre, signament +quand il se fait avec délibération et autorité des +estats du pays, on le peut franchement abandonner et, +en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur, qui +les deffende; chose qui principalement a lieu quand les +sujectz par humbles prières, requestes et remontrances +n'ont jamais sceu adoucir leur prince, ny le destourner +de ses entreprises et concepts tyranniques; en sorte qu'il +ne leur soit resté autre moyen que celuy-là, pour conserver +et défendre leur liberté ancienne, de leurs femmes, +enfans et postérité, pour lesquels, selon la loy de nature, +ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour +semblables occasions, on a vû, par diverses fois, advenir +en divers pays et en divers temps, dont les exemples en +sont encores tout récens et assez cognus.</p> + +<p>»Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces +pays, lesquels, d'ancienneté, ont esté et doivent estre +gouvernez ensuyvant les serments faicts par leurs princes, +quand ils les reçoivent, conformément à leurs priviléges +et anciennes coustumes, sans aucun pouvoir de les enfreindre. +Joinct aussy que la plupart des dictes provinces +ont tousjours reçeu et admis leurs princes et seigneurs, +à certaines conditions et par contracts et accords jurez, +lesquels si le prince vient à violer, il est, selon droict, +décheu de la supériorité du pays.»</p> + +<p>Viennent ensuite l'exposé des événements dont les Pays-Bas +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +ont été le théâtre, dans le cours des vingt-cinq dernières +années, et l'articulation des accusations dirigées contre la +domination de Philippe II<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>. Après quoi, les états généraux +terminent en ces termes:</p> + +<p>«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, +et pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, +avons, par commun accord, délibération et consentement +déclairé et déclarons, par cestes, le roy d'Espaigne, <i>ipso +jure</i>, decheu de sa seigneurie, principauté, jurisdiction +et héritage de ces dits pays; et que sommes délibérez +de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant +le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, +ny de plus user ou permettre qu'autres usent doresnavant +de son nom, comme souverain seigneur d'iceux.</p> + +<p>»Suyvant quoy, nous déclairons tous officiers, seigneurs +particuliers, vassaux et tous autres habitans de ces pays, +de quelque condition ou qualité qu'ils soyent, estre d'icy +en avant deschargez du serment qu'ils ont faict, en +quelque manière que ce soit, au roy d'Espaigne, comme +seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient à luy estre +obligez.</p> + +<p>»Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart +desdites provinces unies, par commun accord et consentement +de leurs membres, se sont rendues sous la seigneurie +et gouvernement du sérénissime prince, le duc +d'Anjou, sous certaines conditions contractées et accordez +avec Son Alteze, et que le sérénissime archiduc d'Autriche +Matthias, a résigné en nos mains le gouvernement +général de ces pays, ce qui par nous a esté accepté, +ordonnons et commandons à tous justiciers, officiers, +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +et tous autres qu'il appartiendra, que doresnavant ilz +délaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny petit +sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, +qu'en lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, +pour ses urgentes affaires concernant le bien et prospérité +de ces pays, est encore absent, pour autant que +touche les provinces ayant contracté avec son Alteze, et +touchant les autres, par forme de provision, ilz useront +du titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, +que lesdits chefs et conseillers ne seront de fait dénommez, +appelez et réellement établis en l'exercice de leurs +charges et estats, useront de nostre nom; réservé qu'en +Hollande et Zélande, on usera, comme par cy-devant, du +nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats +d'icelles provinces, jusques à ce que ledit conseil sera, +comme dit, effectuellement constitué; que lors ilz se +régleront en suyvant ce qu'ils ont accordé touchant les +instructions dressées sur ledit conseil et accords faits +avec sadite Alteze.»</p> + +<p>Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore +s'avancer de France, dans la direction des Pays-Bas, +les troupes dont l'envoi lui avait été promis par le duc +d'Anjou, écrivit, en juillet, à son conseiller Despruneaux<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>: +«J'ay esté bien aise d'avoir entendu de vos nouvelles par +M. de Marchais, et eusse esté plus aise de les avoir eues +par vous mesme, si la commodité du service de Son Alteze +l'eust peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer +autrement, je ne puis que je ne le trouve bon, comme +toutes autres choses qui concernent son service et l'advancement +de Sa Grandeur. Seulement je vous prieray ne +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +laisser couler aucune occasion sans nous advertir de ce +qui se passe pardelà, car il est nécessaire que nous soyons +au vray informez, parce que nous ne pouvons autrement +dresser nos conseils si certainement; et, combien que je +ne doubte que vous ne faciez vostre plein devoir, je ne +laisserai toutefois de vous prier d'advancer le plus que +vous pourrez l'armée, considérant le temps qu'il y a que +tout ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que +vous regardiez où j'aurai moïen de m'emploier pour vous, +car vous me trouverez toujours prêt à le faire de très +bonne affection.»</p> + +<p>Le duc d'Anjou, au milieu de l'été, se présenta enfin, +avec ses troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le siège; +il approvisionna la ville et en augmenta la garnison; après +quoy, laissant la majeure partie de son infanterie au service +des états généraux, sous les ordres du prince d'Epinoy, gouverneur +de Tournai, il partit pour l'Angleterre, afin d'y +donner suite à son projet de mariage avec la reine Elisabeth.</p> + +<p>Les états généraux envoyèrent alors, en Angleterre, +Dohain et J. Junius, afin de presser le duc de se rendre +dans les Pays-Bas.</p> + +<p>De son côté, le prince d'Orange, accompagné du prince +d'Epinoy s'en alla en Zélande pour y attendre le duc d'Anjou, +et disposer tout ce qui était nécessaire pour la continuation +de la guerre.</p> + +<p>Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant que le +duc d'Anjou se rendît au vœu des états généraux, en quittant +l'Angleterre.</p> + +<p>Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mêmes +mois, au foyer domestique de Guillaume de Nassau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<p class="ni1 block">Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre 1581.—Acte de +libéralité du 13 novembre.—Autre acte de libéralité du 15 novembre.—Second +testament du 18 novembre.—Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.—Lettre +de Guillaume au prince de Condé.—Lettre du duc de Montpensier à sa +petite-fille Louise-Julienne.—Arrivée de François de Bourbon à Anvers.—Lettre +de lui à son père sur la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.—Relations +du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.—Lettres +qu'ils lui écrivent lors de son retour en Angleterre.</p> + +<p class="p2">On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie +l'expression de la foi, des sentiments et des dernières +volontés d'une mère chrétienne, alors qu'on la trouve consignée +dans un ensemble d'écrits conçus et rédigés sous le +regard de Dieu.</p> + +<p>L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut +heureusement s'appuyer sur la possession d'écrits de cette +nature. Quoi de plus touchant, que d'y voir cette jeune +mère, pressentant peut-être une fin prochaine, rendre grâce +à Dieu du bienfait suprême d'un salut gratuitement accordé, +appeler sa bénédiction sur des êtres chéris, leur +léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse +sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le +dévouement!</p> + +<p>Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue +pouvait être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, +que Charlotte de Bourbon crut devoir formuler, dans divers +écrits, des déclarations et des dispositions, dont la teneur +doit être fidèlement reproduite ici.</p> + +<p>La princesse était alors dans un état avancé de grossesse. +<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +Obligé de se rendre à Gand, son mari venait de la +laisser à Anvers.</p> + +<p>Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée +par lui, conformément aux usages de l'époque, à +faire tels testaments et codicilles qu'elle jugerait à propos de +rédiger, le prince lui adressa, de Gand, l'autorisation suivante<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>:</p> + +<p>«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, +comte de Nassau, etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut!</p> + +<p>»Comme nous avons esté requis par nostre chère et +bien-aimée épouse et compaigne de luy accorder et donner +puissance et authorité de faire et ordonner son testament +et disposition de dernière volonté, nous, pour le +bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, +inclinans à son désir, luy avons volontairement accordé +de pouvoir faire testament, un ou plusieurs, faire codicilles, +et disposer entièrement de ses biens, tant meubles +qu'immeubles, les laisser, léguer et donner par donation +à cause de mort, par forme de testament, légat ou fidéicommis, +à telle personne que bon luy semblera.</p> + +<p>»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes +soubz nostre seing et sceel de nos armes.</p> + +<p>»Fait en la ville de Gand, ce 14<sup>e</sup> jour de novembre, +l'an 1581.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">»Guillaume de Nassau.</span><br /> +»Par ordonnance de Son Excellence:<br /> +<span class="smcap">»Valicome.</span>»</p> + +<p class="p2">Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre +1581, porte<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus +certain que la mort, après avoir supplié nostre Dieu, +père éternel de tous ses esleus, de me faire la grâce, qu'à +quelque heure qu'il luy plaise de m'apeler, et de quelque +maladie que ce soit, il me veuille donner congnoissance +de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive +foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ, +nostre Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout +regret et affection des choses terrestres, desquelles néant +moins, d'aultant qu'il n'en deffend point le soing et prévoïance, +je désire, devant qu'il luy plaise de m'appeler, +faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le prince, +mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte, +il ne l'aura point désagréable.</p> + +<p>»En premier donc, je luy supplie très humblement que +des cinq filles que Dieu nous a données ensemble, et +l'enfant dont j'espaire, moïennant sa grâce, estre délivrée +heureusement, il en veuille prendre grant soin, les fesant +instruire en la crainte de Dieu et religion crestienne; et +oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue +plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira +leur laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de +mariage, aïant égard, que de prétensions quy sont en +France, il n'y a point grant aparance d'en pouvoir jouir, +affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de quelque autre costé, +et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra faire, clair et +net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que mondit +seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, +donner ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de +la déclaracion de sa voullonté, puisqu'il s'est réservé de +la pouvoir déclarer par son testament.</p> + +<p>»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince +mon mari, de pourchasser vers le roy les quarante mille +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +livres qui me sont deubs de la pension qu'il a pleu à Sa +Majesté de m'acorder, laquelle je supplie très humblement +d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés, et +se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très +humble subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance +à mondit seigneur le prince, mon mari, sans premièrement +le faire entendre à Sa Majesté et aussy Son Altesse; +qui me faict espérer que cella les rendra tant plus favorables +envers mes enffans; dont je leur fais très humble +requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa +faveur à cest affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a +plû déjà me faire, qu'il luy plaise continuer ceste bonté et +amour paternelle envers mes enfans; comme je fais aussy +pareille et très humble requeste à madame ma belle-mère +et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les avoir +tousjours pour recommandés.</p> + +<p>»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince, +mon mari, d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour +recommandés, et me permettre d'user de quelque libéralité +envers eux, comme il s'en suit:</p> + +<p>»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins +contant, et deux cents livres de rente, leur vie durant, en +considération des bons services que j'ai resceus d'eux, et +mesme sadite fame qui m'a servie avec tel soing et fidélité, +l'espace de vingt ans, que j'ay grande occasion de +m'en contenter, quy me faict supplier très humblement +mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit +Tontorft à son service, avec le trestement de quatre +cents florins par an, qu'il luy plaist luy donner à ceste +heure, et se souvenir de luy faire passer lettres de deux +cents florins par an, qu'il luy a pleu luy promettre, sa vie +durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame près de +nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de +rente, sa vie durant, oultre douze cents livres, pour ungue +fois, que je luy ay déjà ordonné, en recognoissance du +service quy m'a faict, m'aiant accompagné de France en +Allemaigne et secourue, trois ans, à Heydelberg, pour +m'assister en mes affaires; quy me faict supplier très +humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser +sa vie durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux +et Beaurepere, assises en la Duché de Bourgogne, +avec quelque honorable traictement.</p> + +<p>»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents +florins et cent livres de rente, sa vie durant, suppliant +monseigneur le prince de la lesser aussi aussi auprès de nos +enfans avec son trestement ordinaire.</p> + +<p>»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.</p> + +<p>»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à +chacune je lesse trois cents florins.</p> + +<p>»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins.</p> + +<p>»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.</p> + +<p>»A ma sage-fame, deux cents florins.</p> + +<p>»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.</p> + +<p>»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins.</p> + +<p>»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.</p> + +<p>»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, +je lesse à chacun quatre cents florins.</p> + +<p>»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre +cents florins, pour quelque petit témoignage de la bonne +voullonté que je luy porte.</p> + +<p>»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices +que j'en ai resceus, m'asseurant quy les continueront +à l'endroict de mes enfans.</p> + +<p>»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison, +je luy lesse trois cents florins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins.</p> + +<p>»A Piere, mon tailleur, soixante florins.</p> + +<p>»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, +que du garde-manger, cinquante florins.</p> + +<p>»A France, servant à mon cartier, cinquante florins.</p> + +<p>»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun +ungue année de leur gage.</p> + +<p>»A Jolitens, deux cents florins.</p> + +<p>»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main, +d'aultres petites debtes, à quoy il plaira à monseigneur le +prince de satisfaire, s'il advenoit que je n'y aie point donné +ordre.</p> + +<p>»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard +que j'ay bien employé sept mille florins de la rente de mes +filles Elizabeth et Flandrine, dont le président Taffin a +fait estat jusqu'à environ quatre mille. Et du reste, +madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les ay emploïé, +qui est tout pour la nécessité de la maison ou extraordinaire, +par le commandement de mondit seigneur, mon +mari, que je supplie très humblement que le tout soit +emploïé au proufit des enffans, soit en les deschargeant et +satisfaisant aux deniers que j'ordonne par ce présent testament; +à quoy en oultre, j'oblige la rente que monseigneur +le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée, +en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit +seigneur, mon mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure +pour l'honneur, amitié et bon traitement que j'en ai +tousjours resceu; mais quant à la rente viagère, j'entends +qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt mille +livres que mondit seigneur mon père m'a assignée.</p> + +<p class="left30">»Fait à Envers, ce 12 novembre 1581.<br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon</span>»</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> +Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes +distinctes, ce qui suit<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="baques"> +<col width="300" /> +<col width="300" /> +<tr> +<td class="tdc"><i>(De la main de la princesse.)</i></td> +<td class="tdc"><i>(D'une main autre que celle de la princesse.)</i></td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td><i>«Mémoire des bagues et perles de Madame.</i></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">«Je lesse ladite bague venue de monsieur l'Electeur, + à ma fille Loise de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Premièrement une bague à pendre, que monsieur + l'Electeur a donnée à Son Excellence, où il y a un + grand ruby cabochon, et neuf moyens, deux grands + neuf moyens, deux grands diamants et six petits, + deux esmeraudes, trois grosses perles et quatre moyennes.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse à madite fille Loise ledict miroer, venu + de la royne mère du roy.</td> + <td class="tdt">»Un grand mirouer de cristal de roche, de la + royne mère, qui est enchassé en or, avec deux + diamants et six rubis, et le revers, d'un lapis gravé. </td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je luy lesse à ma dite fille Loise le collier venu + de monsieur l'archiduc.</td> + <td class="tdt">»Ung collier de l'Archiduc, de huit diamants, + cinq grand rubis, huit petits, et vingt perles, + avec une croix de diamants.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse à ma fille Elisabeth la bague à pendre + qui m'a esté présentée par monsieur le conte de Lecestre.</td> + <td class="tdt">»Une bague à pendre que monsieur le conte de Lecestre dona à son + <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> + Excellence au baptesme de mademoiselle Elisabeth, qui est faite en fasson de + pigeon, garnie de plusieurs rubis et diamants.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse à mademoiselle Charlotte de La Marck, + ma niepce, ceste bague à pendre, où est mon pourtraict.</td> + <td class="tdt">»Une bague à pendre, faite en fasson de boiste, + où il y a le portrait de Madame, garni de rubis à + l'entour, et, par dessus, des diamants et des rubis.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Brabantine.</td> + <td class="tdt">»Un petit oiseau couvert, les ailes et la queue de diamans, + et un ruby fait en cœur au milieu, et quatre + petites perles, venant de madame la comtesse de Schwartzenbourg.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à pendre à ma fille Caterine-Belgia de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Une bague de ladite dame, d'un diamant, etc., etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague faite en cœur à ma fille Flandrine de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Un cœur et un crochet d'or garni de rubis et de diamans.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague signifiant la victoire à ma fille Elisabeth de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Une bague à pendre, signifiant la victoire, etc., etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague d'une grande émeraude, à ma fille Loise de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Une bague à pendre, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse ces bracelets à ma fille Caterine Belgia.</td> + <td class="tdt">»Une paire de bracelets d'or faicts à la fasson d'Espaigne, + <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> + desquels mademoiselle Elisabeth se sert.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse ces bracelets avec pied d'Ellan à ma fille Flandrine.</td> + <td class="tdt">»Une paire de bracelets d'or, avec pied d'Ellan, venant de monsieur l'Electeur.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse ces bracelets à ma fille Brabantine.</td> + <td class="tdt">»Une paire de bracelets, etc., etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à madame de Sainte-Croix, ma sœur.</td> + <td class="tdt">»Une bague à mettre au doigt, d'une grande émeraude, venant de madame l'Électrice.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse ceste bague à ma cousine madame du Paraclet.</td> + <td class="tdt">»Une autre bague, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Loyse de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Une grande bague garnie d'un grand rubis et d'onze petits, + venant de monsieur l'Electeur.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à madame la duchesse de Bouillon, ma sœur.</td> + <td class="tdt">»Une grande bague garnie de cinq grands diamans et quatorze petits, + venant de madame l'Electrice.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Elisabeth.</td> + <td class="tdt">»Une bague garnie, etc., venant de madame la comtesse + de Nassau, la mère de Son Excellence.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Loise de Nassau.</td> + <td class="tdt">»Une bague garnie de neuf diamants, venant de monsieur d'Oranges.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à monseigneur le prince, mon mari.</td> + <td class="tdt">»Une bague garnie d'une grande opalle et huit rubis. + <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse cette bague à madame de Merre, ma sœur.</td> + <td class="tdt">»Une pointe de diamants.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse la table de diamants à Marie Saincte-Aldegonde. + Je lesse la table de rubis à Herlau, venant de Nort-Hollande.</td> + <td class="tdt">»Une table de diamants et une de rubis, venant de Nort-Hollande.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse l'autre table de rubis à Horne.</td> + <td class="tdt">»Encore une table de rubis.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse une bague d'un petit rubi et un diamant + ensemble à mademoiselle de Venneray.</td> + <td class="tdt">»Une bague de ruby et un diamant.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse la bague faite en rose à ma fille Elisabeth.</td> + <td class="tdt">»Une aultre faite en rose, de quatre diamants, et un ruby au milieu.</td> +</tr> +<tr> + <td>»Je lesse la table de diamants avec quatre rubis à [ma] fille Belgia.</td> + <td>»Une table de diamants et quatre rubis à l'entour.</td> +</tr> +<tr> + <td>»Neuf cents perles rondes, enfilées, revenant à ma fille Loise de Nassau.</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td>»Ung millier de plus petites perles rondes, à ma fille Elisabeth de Nassau.</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td>»Le portrait de monsieur le duc Casimir garni de deux rubis et deux diamants, + à ma fille Belgia de Nassau.</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td>»Faict en Envers ce 13 novembre 1581.<br /> + <span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</td> + <td> </td> +</tr> +</table> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> +Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux +colonnes, contient ce qui suit<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="vaisselle"> +<tr> + <td class="tdc">(<i>De la main de la princesse.</i>)</td> + <td class="tdc">(<i>D'une main autre que celle de la princesse.</i>)</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td>«<i>Mémoire de la vaisselle d'argent de Madame</i>.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">«Je lesse à ma fille Loise de Nassau toute la vaiselle que j'ai aporté de France, + ormis le petit bassin rond qui est pour Cecile et Jacqueline, + avec les quatre boîtes d'argent, servant sur ma toillette.</td> + <td class="tdt">»Douze grands platz et six moïens, dix-huit assiettes, quatre petites saucières, + cadenas doré, avec une cuiller et une fourchette, deux grands bassins dorez par les bords, + avec une esguière de mesme, un petit bassin rond, en sa cassolette.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je laisse à madite fille Loise de Nassau le rang de perles qui est sur la + robe de velours noir.</td> + <td class="tdt">»Ce que dessus, Madame l'a apporté de France.</td> +</tr> +<tr> + <td>»La vaisselle de Breda, si j'ai un filz, je désire qu'elle + luy demeure; aultrement, qu'elle soit partie à mes + cinq filles et à l'enfant qu'il plaira à Dieu de me donner. + Egalement je supplie très humblement monseigneur le prince l'avoir + <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> + agréable; car je ne vouldrois rien entreprendre que soubz son bon plaisir.</td> + <td class="tdt">»Onze coupes dorées, etc. V. de Breda.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je donne et lesse à ma, fille Loise ce bassin et l'aiguière + venant de l'abbé de Saint-Bernard.</td> + <td class="tdt">»Un bassin et une aiguière, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse à monseigneur le prince ce grand goblet, qui m'a esté donné par + ceulx de Zellande pour le présant qui me fust promis, au Bril, à mes nopces, + par messieurs les estats de Hollande.</td> + <td class="tdt">»Grand goblet, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse à ma fille Belgia la coupe couverte.</td> + <td class="tdt">»Coupe couverte, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">«A madame Tontorf je lesse le grand goblet couvert, venant + de l'évesque d'Utrecht.</td> + <td class="tdt">»Grand goblet couvert, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A ma fille madamoiselle Marie de Nassau je lesse + ceste coupe couverte, venant de ceulx de la ville de Lire.</td> + <td class="tdt">»Coupe couverte, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A ma fille Elisabeth de Nassau je lesse ceste coupe venant de ceulx d'Enchuysen.</td> + <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A ma fille madamoiselle Anne de Nassau je lesse cette + coupe, venant de ceulx de la ville de Leevarden. + <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></td> + <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»De ces deux coupes dorées je lesse l'une à madame de Saincte-Aldegonde, + et l'autre à madamoiselle de La Montaire.</td> + <td class="tdt">»Deux coupes dorées, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Ces deux bassins et esguières, l'une je lesse à ma + fille Belgia et l'autre à ma fille Flandrine.</td> + <td class="tdt">»Deux bassins et aiguières, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A mon fils monsieur le comte Maurice je lesse ceste coupe venant de madame + Astralle.</td> + <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A ma fille Elisabeth je lesse cest estuy venant de l'abbé de Tougerden.</td> + <td class="tdt">»Un estuy, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A mes filles Flandrine et Brabantine, à chacune six + tasses blanches venant de ceulx de Tregoer.</td> + <td class="tdt">»Douze tasses, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»D'aultant que ces six coupes venant de ceulx de + la Vere ont esté présentées à monseigneur le prince + aussy bien comme à moy, encore que mondit sieur + mon mary m'a faict cest honneur de m'en accorder + sa part, je lesse toutes fois en la disposition de mondit seigneur.</td> + <td class="tdt">»Six coupes, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse ceste coupe accoustrée d'agates à madame + <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> + la comtesse de Schwartzenbourg, ma sœur.</td> + <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A mes filles Flandrine et Brabantine, à chacune, une + de ces coupes-tasses que j'ay achetées en Zellande.</td> + <td class="tdt">»Deux coupes-tasses, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A madame de Jouerre, ma sœur, cette rose d'écaille de perle.</td> + <td class="tdt">»Une rose, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A monseigneur mon père je lesse ceste grande noix + des Indes, et supplie très humblement monseigneur + le prince de l'avoir agréable.</td> + <td class="tdt">»Noix des Indes, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je lesse à ma fille Brabantine ce bassin et ceste + aiguière, de quoy je me sers à la chambre.</td> + <td class="tdt">»Bassin et aiguière, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»A madame Tontorf ceste grande escuelle avec les + bords d'argent, la petite cassolette d'argent où il y a du parfum.</td> + <td class="tdt">»Ecuelle et cassolette, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je laisse à madamoiselle de Senneton ceste petite noix des Indes.</td> + <td class="tdt">»Petite noix des Indes, etc.</td> +</tr> +<tr> + <td class="tdt">»Je laisse à mes filles Loise et Elisabeth, à chacune deux flambeaux.</td> + <td class="tdt">»Quatre flambeaux, etc.»</td> +</tr> +<tr> + <td>»Faict à Envers ce 15 novembre 1581.<br /> + <span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</td> + <td> </td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> +Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament +qui, loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit +les écrits des 13 et 15 du même mois, en maintint, au contraire, +expressément les dispositions.</p> + +<p>Voici le texte de ce second testament<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p> + +<p class="left5 p2">«Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.</p> + +<p>»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de +mourir, et qu'il n'y a rien plus incertain que le jour de +la mort, et qu'il est expédient, pour attendre ce jour-là +avec plus de repos et contentement d'esprit, de disposer, +de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en donne le +moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on +desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement +en la conduite et gouvernement de ses enfans, et +assignation des biens que Dieu donne;</p> + +<p>»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse +d'Orange, estant en bon sens et quant à l'esprit, et +en bonne santé et disposition de corps, grâces à Dieu, +desirant, cependant que Dieu nous en donne le moïen, +pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict, disposer et +ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention +puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme +moïen soit ostée toute occasion de débats et dissensions, +et ce, d'aultant plus que, par le contract de mariage faict +avec monseigneur le prince, n'y est assez clairement +pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné, déclarons +et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes +et formes que possible nous est de faire, pour nostre +dernière volunté et testament ce qui s'en suit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui +par sa grande miséricorde m'a illuminée en la cognoissance +de sa saincte volonté et m'a donné asseurance de +mon salut et de la vie éternelle, par les mérites infinis de +Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme, mon seul +sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que +me conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a +retirée en son église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer +en esprit et vérité avecq les autres fidèles, ouir sa +parole et communiquer aux saintz Sacremens, me confirmant +de plus en plus en la congnoissance et asseurance +de son amour envers moy et de mon ellection à salut et +vie éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance +certaine est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet +appuy et fondement, je recommande mon esprit ès mains +de Dieu, mon père, le priant n'avoir esgard à la multitude +de mes pèchés, ains de me regarder en la face de son fils +bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les +mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en +faveur de luy, me recognoistre son enfant bien-aimé, et +me recevoir en la jouissance de la vie et gloire qu'il a +préparée à tous ses esleuz en son royaulme éternel.</p> + +<p>»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely +avecq toute modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à +monseigneur le prince en disposer, pour attendre le jour +bien heureux de la résurrection, auquel je croy certainement +que, par la puissance et grâce de Jésus-Christ, il +ressuscitera corps glorieux, incorruptible et immortel, +pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre +eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous +les cieux, en la possession désirée de l'accomplissement +du bien et gloire, que j'attends, en la compagnie des +justes, avecq les saints anges, lorsque Dieu sera toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +choses en moy comme en ses autres enfans, par Jésus-Christ.</p> + +<p>»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres +qu'il lui plaira me donner à l'advenir, mon désir et intention +est qu'ils soient nourriz et eslevez et soigneusement +endoctrinez en la cognoissance et crainte de Dieu et en la +foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est le +principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois +demander à Dieu, ainsy je me confie entièrement que +monseigneur le prince en portera le soing convenable et +y pourvoira selon le zèle que Dieu luy a donné à sa gloire, +et le devoir de père envers ses enfans; de quoy aussy je +le prie très humblement et de tout mon cœur.</p> + +<p>»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me +donner à l'advenir, meubles et immeubles, je veux et +ordonne, qu'en premier lieu, soit prinse d'iceulx la somme +de six cents florins, pour une fois, et donnée ès mains +des diacres de l'église réformée en laquelle Dieu m'appélera, +pour estre par eux distribuée aux pauvres membres +de Jésus-Christ.</p> + +<p>»<i>Item</i> que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput +dix mille francs, monnoye de France, en considération +que mes aultres filles qu'il a pleu à Dieu me donner +ont esté advantagées, de mon vivant, chacune de certaynes +rentes quy leur ont esté données; ordonnant et +nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes +héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth, +Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel +j'espère que Dieu, en brief, me délivrera; voulant +que lesdits biens soient despartis entre mesdits six enfans +également. Et, advenant que l'un d'eux mourust avant +estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et mesme, +estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je +<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +veux et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle +également; suppliant, au reste, monseigneur le prince +que ce qui se trouvera déclaré et disposé par moy en deux +codicilles et deux autres mémoires contenant disposition +de mes bagues et vaisselles, signez de ma main, soit +observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance +desdits codicilles estoit expressément inséré et couché +par escript en cestuy mien testament et dernière +volonté, et que pour fournissement et accomplissement +du contenu és dits codicilles soit employé ce qui me sera +deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur +mon père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, +que monseigneur le prince jouisse de tout ce qui m'appartient +ou escherra, ou à mesdits enfans, pour ayder à +les entretenir honnestement; priant mondit seigneur le +prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon costé, +vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement, +et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits +enfans, il y ait asseurance sur quelque sienne terre, et que, +venant à l'aage de quinze ans, sera à chacun d'eux délivré +sa part purement et librement; et advenant sa mort avant +que lesdits enfans ayent atteint ledit aage, que le bien à +eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur +advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se +pourra; suppliant très humblement monseigneur le prince +ordonner, avant sa mort, gens propres et tels qu'il trouvera +convenir, affin d'y pourveoir; rappelant, pour conclusion, +toutes autres ordonnances et dispositions précédentes, +si aulcunes se trouveront, et me réservant la liberté d'adjouster, +changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu m'en +donne le moïen et vollonté.</p> + +<p>»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que +dessus, nous avons signé la présente de nostre propre +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +main et cacheté du cachet de nos armoiries, ensemble prié +les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.</p> + +<p class="left10">»Faict à Anvers le 18<sup>e</sup> jour de novembre 1581,</p> + +<p class="left30"><span class="smcap">Charlotte de Bourbon.</span><br /> +<span class="smcap">Jean Taffin</span>.<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a><br /> +<span class="smcap">Matthias de Lobel.</span><br /> +<span class="smcap">Godefroy Montens.</span><a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a><br /> +<span class="smcap">Jacob van Warhkendouck.</span><a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a><br /> +<span class="smcap">C. de Moy</span>.<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>»</p> + +<p class="p2">Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son cœur, en +rédigeant les divers écrits que nous venons de faire connaître: +aussi, dès qu'elle les eut signés, put-elle, en paix +avec sa conscience, se reposer dans l'ineffable sentiment +d'un grand devoir accompli sous le regard de Dieu.</p> + +<p>Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais +un enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce +point comme sur tous autres, à une volonté suprême, et +attendait avec calme ce que déciderait, à son égard, le Dieu +dont les dispensations sont toujours, pour ses fidèles serviteurs, +celles d'un père miséricordieux.</p> + +<p>La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour +elle une source de douces émotions, alors qu'elle put serrer +dans ses bras le nouvel enfant que Dieu lui accordait.</p> + +<p>Le <i>Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau</i> +contient à cet égard, la mention suivante: «Samedy, le +9<sup>e</sup> jour de décembre 1581, à trois heures du matin, madite +dame accoucha, en Anvers, de sa sixiesme fille, qui fut +baptisée audit temple du chasteau, le 25<sup>e</sup> de febvrier ensuyvant, +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> +et nommée <i>Amélie</i> par madame de Mérode, au +nom de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle +d'Orange, fille de son Excellence, au nom de +madame la comtesse de Meurs, et par messieurs du +magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une +rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»</p> + +<p>A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction +d'apprendre que son cousin le prince de Condé se +proposait de venir, dès que les circonstances le permettraient, +dans les Pays-Bas, pour s'y associer aux généreux +efforts de Guillaume de Nassau en faveur des populations, +au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la liberté. +Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie, +pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser +Guillaume adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>:</p> + +<p>«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention +qu'il vous plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, +mais principalement de ce qu'il a pleu à Son +Alteze<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a> vous en escrire et vous en prier, espérant que par +ce moyen vous aurez avec le contentement de Sa Majesté, +plus de facilité à dresser ce qui sera nécessaire pour une +si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en particulier +et à messieurs les estatz, je vous supplie vous +asseurer qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit +mieulx venu, et auquel nous desirions faire plus de service; +mesmement cognoissant, qu'oultre l'affection que +vous avez au service de Son Alteze et la bonne volonté +que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que le +desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour +avoir reçu en ces pays la religion, vous convie dadvantage +<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> +à vouloir prendre ceste peine et nous secourir; ce +qui nous rend aussy plus obligez vers vous pour vous en +rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je vous +eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre +de la part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores +différée pour quelque temps, d'aultant que je dépêche +un courrier vers le roy de Navarre, pour le supplier de +nous laisser encores quelque temps icy monsieur Duplessis +(Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans +vous escrire pour vous remercier bien humblement de +vostre bonne affection qu'il vous plaist me communiquer, +et vous supplier me tenir en vos bonnes grâces, auxquelles +je me recommande bien humblement, priant Dieu vous +donner, en bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, +le 24<sup>e</sup> jour de décembre 1581.</p> + +<p>«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne +vous escript, à cause que, depuis peu de jours, elle est +accouchée de sa sixiesme fille.</p> + +<p class="left30">»Vostre bien humble serviteur et amy,<br /> +<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="p2">La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à +entourer son père de prévenances délicates, avait tenu à ce +que l'aînée de ses petites-filles fit hommage au duc de Montpensier +du premier ouvrage à la main qu'elle aurait appris +à confectionner. Cet ouvrage était une ceinture, dont l'envoi +fut accompagné de quelques lignes de l'enfant à son +grand-père.</p> + +<p>Le duc, dont le cœur, sous la pieuse et douce influence +de Charlotte, s'épanouissait enfin dans les saintes affections +de famille, fut vivement ému à la réception de ce cadeau, +témoignage touchant des tendres sentiments, non seulement +de sa petite-fille, mais encore et surtout de la princesse, +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> +sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser à Louise-Julienne +l'affectueuse lettre que voici<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>:</p> + +<p>«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre +aage que le vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre +le lassis, que j'ay congneu par la ceinture de belle soye +violette et bordée d'une dentelle d'argent, que vous +m'avez envoyée; et donnez bien par là à congnoistre que +vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner de +la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le +plus grand contentement que je pourray, avec voz père et +mère, jamays recevoir, comme ce m'en a esté que m'ayez +desdié vostre premier ouvraige dudit lassis. Vous ne +l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus cher, +ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous +estes ma petite-fille, que aussy vous portez mon nom et +estes ma fillole. Volontiers j'emploieray ce vostre présent +pour me servir de ceinture sur ma robbe de nuict, +selon que m'avez mandé le desirer, afin que je me souvienne +de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr +mémoire; mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, +et vous en remercye, en attendant qu'il se présente +quelque commodité plus seure et certaine que ceste +cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay affection +de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz +estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je +prieray Dieu vous donner, ma petite-fille, accroissement +en toutes perfections et vertus, avecq sa saincte grâce.</p> + +<p class="left30">»De Champigny, ce 8<sup>e</sup> jour de janvier 1582.<br /> +<span class="i4">»Vostre bien bon grant père,</span><br /> +<span class="i8 smcap">Loys de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +joie de revoir, à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui +venait d'Angleterre avec le duc d'Anjou.</p> + +<p>Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth +rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, +avait pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui +était adressé des Pays-Bas, pour y être proclamé duc de +Brabant; et il s'était embarqué à Douvres, le 9 février, avec +une suite nombreuse de seigneurs anglais, à la tête desquels +figuraient Robert Dudley, comte de Leicester, l'amiral +Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au nombre de +ces derniers était Philippe Sidney.</p> + +<p>François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, +le 20 février 1582, au duc de Montpensier, son père, rendait +compte, en ces termes, de l'arrivée du duc d'Anjou dans les +Pays-Bas et de la réception qui venait de lui être faite<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>:</p> + +<p>«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay +averty du partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour +s'en venir en ce bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa +troupe, à fort bon port, grâce à Dieu, et sans avoir senti +aucun mal ny tourment de la mer, laquelle l'on n'a veu, il +y a longtemps, plus tranquille, pendant deux jours et deux +nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied +en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se +trouvèrent, l'attendant, messieurs les princes d'Orange, +d'Espinoy, et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes +du païs. Le lendemain s'en alla à Middelbourg et y feit +son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou cinq jours, +s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier, +ayant faict le serment entre les mains de messieurs des +estats, et receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé +<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> +hors la porte de ladite ville. Tous les principaux habitans +d'icelle, présens avec les princes et seigneurs susdits, +qui le vestirent du manteau de Duc, et puis après lui rendirent +hommage de vassaux et sujets; et, cela faict, le +conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes +et magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous +raconter particulièrement, tant pour leur singularité, que +pour le grand nombre d'icelles; qui me fera vous supplier +très humblement, monseigneur, de m'en vouloir excuser; +et, en attendant que j'aye l'honneur de vous voir, me faire +tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui ne +seront jamais meilleures que je le souhaite, priant +Dieu, etc., etc.»</p> + +<p>On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte +de Bourbon éprouva à s'entretenir avec son frère, après +une longue séparation, et à lui exprimer combien elle était +heureuse du changement qui s'était opéré dans les sentiments +du duc de Montpensier et de l'affection qu'il lui montrait. +En sœur reconnaissante, elle se plaisait à rappeler à +François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable, +sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de +touchantes paroles adressées à ce frère dont les démarches +et la correspondance avaient été pour elle un appui, durant +les longues années d'expectative et de perplexité que, comme +fille, elle avait eu à traverser.</p> + +<p>En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, +elle ne manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait +éprouvée en recevant la lettre que le duc, son grand-père, +avait bien voulu lui adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; +car Louise-Julienne confirma à son oncle, en un langage +animé, tout ce que sa mère lui avait révélé sur ce point.</p> + +<p>Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de +sa sœur, François de Bourbon le fut également de celui +<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> +que Guillaume de Nassau s'empressa de lui faire. Aussi, +Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle une douce satisfaction +à constater immédiatement la cordialité des rapports désormais +établis entre son frère et son mari.</p> + +<p>Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse +de Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement +accrue; mais des devoirs impérieux retenaient +alors au loin cette sœur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses +enfants, si tendrement attachée.</p> + +<p>A la même époque, le comte de Leicester profita de son +séjour à Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir +avec le prince et la princesse d'Orange des relations +directes, ajoutant un nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, +n'avaient été effleurées que par voie de correspondance.</p> + +<p>En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait +preuve d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, +filleule de la reine d'Angleterre, circonstance que bientôt +Charlotte de Bourbon eut occasion de relever avec une +délicatesse toute maternelle, dans sa correspondance avec +Leicester.</p> + +<p>Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, +adressées à ce haut personnage peu après qu'il les eut +quittés, témoignent de la consolidation réelle de leurs relations +avec lui.</p> + +<p>Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>.</p> + +<p>«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, +que vous nous y avez laissez, et j'espère que les affaires +s'y conduiront tellement, que ce sera au service et contentement +de Sa Majesté et de Son Alteze; à quoy j'acheveray +de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le +<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, +Monsieur, que vous serez arrivé en bonne prospérité en +Angleterre; ce que je désire qu'il vous plaise me faire cet +honneur de me donner à entendre par voz lettres, comme +aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays, en la bonne +grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis +bien aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement +de votre connoissance, que j'avois commencé de sentir +par voz lettres, et me sens tellement vostre obligé, pour +l'amitié et honnesteté qu'il vous a pleu me démontrer, que +je m'estimeray heureux si je puis avoir l'occasion de faire +chose qui soit agréable pour votre service, et vous supplye, +Monsieur, de bon cœur, de m'y vouloir employer, +etc., etc.</p> + +<p class="left30">»Vostre bien humble serviteur et amy,<br /> +<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="p2">On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de +Leicester en Angleterre, après une traversée dangereuse, +lorsque Charlotte de Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre +suivante<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps +resentie obligée à vous faire service, pour tant de faveurs +et bons offices qu'il vous a tousjours pleu me départir, +si est-ce que, depuis avoir cest heur et bien de vous veoir +je me suis trouvée redevable de nouvelles et très grandes +obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez +fait paraître <i>à ma petite-fille</i> et à moy, dont je ne perdray +jamais la mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, +que Dieu me fîst la grâce de me pouvoir emploïer en +chose qui vous fûst agréable; vous suppliant très humblement +<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant +les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque +bon service. Au reste, Monsieur, je vous asseureray +que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy a pleu, en vous préservant +du danger auquel vous avez esté, vous reconduire +auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous +a tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons +esté jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, +lesquelles ne peuvent estre meilleures que je le désire; me +recommandant sur ce, bien humblement, à vostre bonne +grâce, et priant Dieu vous donner, Monsieur, en bien +bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9 de +mars 1582.</p> + +<p>»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes +très affectionnées recommandations à monsieur de Sidney +vostre cousin<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> + +<p class="left30">»Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,<br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son +mari, de ses enfants, de son frère, et d'amis français, tels que +M. et M<sup>me</sup> de Mornay, et que le jeune comte de Laval<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>, mettait +<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> +son bonheur à leur faire sentir toute l'étendue de son +affection pour eux, et à jouir de celle dont ils lui donnaient +des preuves journalières. Après les perplexités qui, tant de +fois, avaient agité son esprit et son cœur, elle commençait à +goûter un calme auquel elle aspirait depuis longtemps, et +dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de +sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable +attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans +ses affections les plus chères, anéantir le peu de forces physiques +qui lui restaient et mettre prématurément un terme à +sa noble existence.</p> + +<p>La marche de faits profondément douloureux va se précipiter +ici avec une extrême rapidité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="ni1 block">Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de Nassau.—Paroles +de Guillaume.—Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.—Émotion générale +causée par l'attentat.—Lettres des états généraux aux provinces et aux villes +de l'Union.—Générosité de Guillaume à l'égard de deux des complices de +Jauréguy.—Prières pour demander à Dieu la guérison de Guillaume.—Lettre +de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.—Amélioration de son état +suivie d'une rechute.—Désolation de la princesse.—Propos outrageants tenus +sur elle et sur le prince par Farnèse et par Granvelle.—Guillaume est hors de +danger.—Lettre de la princesse au comte Jean.—Service d'actions de grâces.—Dernière +maladie de la princesse.—Sa mort.—Ses obsèques.—Deuil +général.—Lettres de Guillaume à Condé et du duc de Montpensier à Louise-Julienne +de Nassau.—Conclusion.</p> + +<p class="p2">Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après +avoir, le matin, assisté au prêche, vient, dans la citadelle +où il a établi sa demeure, de retenir à dîner les comtes de +Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier de Bonnivet, Roch +de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres gentilshommes. +A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et +deux de ses neveux, fils du comte Jean.</p> + +<p>Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en +public, les hallebardiers de service dans la salle à manger +remarquent, parmi les spectateurs qui s'y sont introduits +et dont la contenance est parfaitement convenable, un +jeune homme de mauvaise mine qui s'approche indiscrètement +de la table: ils le repoussent dans la direction d'une +porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à l'issue +du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa +chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer +au comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit +obtient d'un hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte +<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> +d'une requête à présenter au prince, s'approcher de +celui-ci; et aussitôt il décharge, à bout portant, sur Guillaume +un pistolet<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>, dont la balle l'atteint au-dessus de +l'oreille droite et franchit le palais, près de la mâchoire +supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi +d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se +sent blessé, s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au +milieu du tumulte causé par l'attentat commis sur sa personne, +s'écrie qu'on doit s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il +lui pardonne; mais déjà le misérable a succombé sous les +coups d'épées et de hallebardes que les assistants lui ont +portés<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.</p> + +<p>Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs +français, qui l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un +fidèle serviteur.» Puis, s'adressant au bourgmestre van +<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu, mon Seigneur, de +m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me soumets à +sa volonté avec patience, et je vous recommande ma +femme et mes enfants.»</p> + +<p>Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle +pas, alors, en proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: +elle succombe sous leur poids, s'affaisse, et ne se relève +d'un évanouissement, que pour retomber dans un autre<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>.</p> + +<p>Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes +et jettent des cris de détresse.</p> + +<p>L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence +d'esprit au-dessus de son âge, fait immédiatement +explorer, sous ses yeux, le cadavre et les vêtements de +l'assassin. On trouve sur lui un poignard, des heures, un +catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de lettres, +des <i>agnus Dei</i>, une médaille à l'effigie du Christ, une image +de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces +de peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue +espagnole. Ces dernières contiennent des transcriptions de +prières et de vœux adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, +à l'ange Gabriel, afin qu'ils favorisent l'entreprise de +l'assassin<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> +De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve +que le coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.</p> + +<p>Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette +circonstance capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le +duc d'Anjou, et l'agitation qui régnait dans la ville commence +à se calmer. On ne tarde pas à connaître le nom de +l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on réussit à arrêter deux de +ses complices, Venero et Timmermann.</p> + +<p>Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours +à la hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à +maîtriser, dans une certaine mesure, ses douloureuses émotions; +et, dès qu'elle a recouvré assez de force physique pour +se tenir au chevet du lit de son mari, elle s'y établit et lui +prodigue les plus tendres soins, le soutient de ses ferventes +prières.</p> + +<p>Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans +l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse +de Schwartzenburg, sœur du prince<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>, l'autre, M<sup>me</sup> Ph. de +Mornay.</p> + +<p>Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle +qui se passa, en présence de sa femme et de la princesse, +peu après l'attentat commis par Jauréguy:</p> + +<p>«Il est digne de mémoire, dit-il<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>, que monsieur le prince +se croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers, +Pierre Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant +plus rien de sa vie, se dispensa de la défense que les +<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> +médecins lui avaient faite de parler. S'enquérant donc quel +compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès commis +en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui +disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, +et, qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en +étoit pas tenu. Pour les guerres civiles aussi, démenées +pour une juste querelle, soit de la religion, soit de la patrie, +y ayant apporté une bonne conscience, que tout cela +étoit couvert de la justice de la cause. Lors le prince: <i>A +la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la miséricorde, +à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a +point d'autre!</i>—Ma femme y étoit présente avec madame +la princesse d'Orange, en cette extrémité.»</p> + +<p>De Mornay dit encore<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>: «Pendant l'incertitude de cette +blessure, n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce +peuple. Cette grande place entre la ville et la citadelle, +dès le point du jour, étoit pleine de personnes de tout sexe, +âge et condition, qui se venoient enquérir de son état; +vraye récompense de ce qu'il avoit travaillé pour ce +peuple.»</p> + +<p>Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat, +s'étaient empressés d'en informer par écrit les magistrats de +Bruges, leur adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les +informations suivantes<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>:</p> + +<p>«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous +ne soyez desireux de connaître comment les choses se +sont passées ici, depuis la nouvelle que vous avez reçue +hier de la tentative d'assassinat sur la personne de Son +<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> +Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu +nous dispenser de vous mander par la présente que quelques +complices de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que +la situation de Son Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu +en soit loué, pas empirée. D'après l'opinion et le jugement +des médecins et des chirurgiens, la blessure n'est +pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une +fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin +ayant été tué sur la place, on transporta immédiatement +son cadavre sur un échafaud, devant l'hôtel de ville, où +on le reconnut comme étant celui de Jean Jauréguy, sous-caissier +du sieur Gaspard Anastro, marchand espagnol, +parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier, +pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les +domestiques qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre +qui a avoué avoir entendu, hier avant midi, la confession +du meurtrier et lui avoir administré la communion, après +qu'il l'eut absous du crime qu'il se proposoit de commettre. +De plus, il a encore avoué que, pendant la +semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des +prières pour la réussite du projet. Et afin de donner à +l'assassin plus de force pour accomplir son crime, ce +prêtre lui avait attaché au cou un <i>agnus Dei</i> et un petit +cierge béni, sous lequel était lié un billet renfermant +divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés +sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou +du moins comme paraissant ne pas avoir ignoré le complot, +un autre caissier appartenant à la même maison, +ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et son domestique. +Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement, il est +à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables. +Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns +d'entre nous ont été désignés pour assister, conjointement +<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> +avec le magistrat de cette ville, à l'interrogatoire +des prisonniers. Nous ne manquerons pas de vous informer +de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous +devons penser de cette conspiration.»</p> + +<p>L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero +et Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et +exécutés le lendemain.</p> + +<p>Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours +généreux à l'égard de ses ennemis, avait écrit à Marnix +de Sainte-Aldegonde<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>: «J'ay entendu que l'on doit demain +faire justice des deux prisonniers estant complices de +celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne +très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et +s'ils ont peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, +je vous prie vouloir tenir la main, devers messieurs les +magistrats, qu'ils ne les veullent faire souffrir grand tourment, +et se contenter, s'ils l'ont mérité, d'une courte +mort.»</p> + +<p>Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, +en recevant des médecins et chirurgiens l'assurance que la +blessure du prince quoique grave, ne leur inspirait cependant +pas de sérieuses inquiétudes: «Il avoit la veue et la +parole bonnes, l'entendement et le jugement bien certains; +et luy estant défendu de parler beaucoup, il escrivoit +ferme et bien courant<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.»</p> + +<p>Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la +guérison du prince, avaient été dites dans toutes les églises +d'Anvers, en présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient +joints les membres des états généraux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> +«Icy, écrivait un contemporain<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>, parut l'affection du +peuple d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce +détestable coup, toute la ville print le sac et la cendre, +humiliée devant Dieu en jeunes, en prières, en oraisons. +Les églises françoises et flamandes retentirent en pleurs +et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition +et de repentance y furent répandues abondamment, +et cette action fut célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence +et l'attention y furent si grandes, que, dès le +matin jusqu'au soir, on demeura dans les églises.»</p> + +<p>Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, +que cet élan de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances +empreintes d'une telle gravité! Aussi, quels sentiments de +gratitude ce magnifique élan n'inspira-t-il pas au noble cœur +de Charlotte de Bourbon!</p> + +<p>Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.</p> + +<p>Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, +il adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et +de l'Union, des lettres, dont on rencontre un spécimen dans +celle que reçurent de lui, vers cette époque, les représentants +de la ville d'Ypres; elle portait<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>:</p> + +<p>«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, +nous ne doutons nullement que vous n'ayez été informez +du malheur qui nous est arrivé, dimanche dernier, et nous +sommes convaincus que vous en avez été vivement peinés. +Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est juste +que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien +voulu nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous +<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> +ait atteint, nous espérons cependant qu'il nous sauvera. +Sa colère contre nos ennemis s'étant encore accrue pour un +crime aussi abominable, peut-être daignera-t-il manifester +d'une manière éclatante sa miséricorde pour son peuple. +Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la +blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens +peuvent émettre dans cette circonstance, nous avons grand +espoir de guérir et de revenir à la santé, sans qu'il y ait +beaucoup d'apparence de blessure. Ainsi, avec l'aide de +Dieu, nous espérons pouvoir, de nouveau et dans peu de +temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos services, +pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous +sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un +prince aussi brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. +Si, par la volonté de Dieu (car nous sommes soumis à tous +les accidents et à tous les maux qui affligent l'humanité), +nous devions quitter ce monde, nous vous prions de conserver +toujours à Son Altesse vostre respect et vostre obéissance, +de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir +en garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront +certainement pas de mettre tout en œuvre pour accomplir +sur vous leurs perfides desseins. A cette fin, nous +vous avons conseillé maintes fois de prendre de bonnes +mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux villes +vos voisines et en les exhortant à la persévérance.</p> + +<p>»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous +vous recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23<sup>e</sup> jour de +mars 1582.</p> + +<p>»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de +ce mois, nous ne voulons pas manquer de vous informer +également, qu'avec l'aide de Dieu, nous éprouvons, de +jour en jour, de l'amélioration.»</p> + +<p>Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel +<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +se déclara une hémorragie que, pendant quelque temps, +on ne put réussir à arrêter.</p> + +<p>A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon +éprouva l'une de ces commotions violentes qui compromettent, +au plus haut degré, les derniers ressorts d'un +organisme graduellement affaibli par la souffrance. Frappée +au cœur, elle suppliait Dieu de la soutenir, au milieu de ses +indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son ministère +de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout +qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion +sur la gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.</p> + +<p>Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à +tout sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari +fussent épargnés.</p> + +<p>Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée.</p> + +<p>De Thou prétend<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a> que tous les remèdes ordinaires ayant +été inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti, +médecin du duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie +avec le pouce, et de faire succéder continuellement diverses +personnes, les unes aux autres, pour la fermer, de cette +manière; qu'on eut recours au procédé qu'il indiquait, et, +qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.</p> + +<p>Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et +était dès lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité +des soins qui lui étaient donnés, fournit sur le point dont il +s'agit un renseignement à la précision duquel il y a lieu de +s'attacher exclusivement<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> + +<p>«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de si +<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> +près, avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en +le perçant, et par conséquent étanché le sang, jusques à +ce que l'escarre tomba! Mais ce ne fut pas l'invention de +Botal qui la fit fermer; car, quelque bien qu'on y tînt les +pouces, le sang tombait par le dedans, tellement qu'en +un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq +livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé +une <i>tente</i> en la playe, oincte de quelques onguens, plus +avant qu'ils ne vouloient, et ayant en vain tâché de la +retirer, au bout de quelques jours, nature avec un peu +d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au bout, +qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se +trouva vray.»</p> + +<p>Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu, +<i>les quatre membres du pays et comté de Flandre</i> donnèrent +charge au grand bailli de Gand et à un magistrat d'Ypres +de se rendre auprès du prince d'Orange. L'instruction dont +ils étaient munis portait<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>, entre autres choses: «Lesdits +sieurs visiteront, de la part <i>des quatre membres</i>, Son Excellence. +Ils représenteront devant luy, sy sa disposition +le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le +grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui +tiendront les propos qu'ils trouveront convenir pour le +consoler, avec présentation de tout service et témoignage +d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir accès à Son Excellence, +représenteront tout le mesme <i>à madame la princesse</i>, +en tels termes qu'ils sçauront appartenir.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> +A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude +des populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes +démarches analogues à celle que les délégués <i>des quatre +membres de Flandre</i> furent ainsi chargés d'accomplir; démarches +éminemment significatives, qui touchèrent extrêmement +le prince et la princesse.</p> + +<p>L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages +révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du +parti espagnol.</p> + +<p>Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, +osait écrire à Philippe II, le 24 mars<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>: «Le cœur me crevoit +de voir que tant de méchancetés et d'insolence contre +le service de Dieu, de la religion et de Votre Majesté tardassent +si longtemps à recevoir le salaire convenable, et +qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin +nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose +s'effectuât, quand le moment a paru en être venu, en +ôtant du monde un homme si pernicieux et méchant, et +en délivrant ces pauvres pays d'une peste et d'un poison +tel que lui.»</p> + +<p>Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse +d'Orange que son émule en fait de haine et de bassesse, le +cardinal de Lorraine l'avait été naguère envers la pieuse et +héroïque princesse de Condé<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>, le cardinal Granvelle, instigateur, +à la cour de Philippe II, de l'assassinat de Guillaume +de Nassau, se déshonorait en écrivant à tel ou tel +de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde, +que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une +poyne extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors +<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> +son beau visaige, pour donner contentement à sa nonnain +apostate<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>.»—«Il fust esté bon pour les affaires, que le +prince d'Orange fust mort soubdainement, car je m'asseure +qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde, d'accommoder +ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>...—On +assure fort que sa nonnain apostate soit morte de +pleurésie: il seroit bien les avoir enterrés ensemble tous +deux<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.»</p> + +<p>Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur +poids sur la mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à +ces belles paroles du psalmiste<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>: «Ils maudiront, mais tu +béniras, Seigneur!!»</p> + +<p>Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la +redoutable hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit +compte de l'état de son mari à Jean de Nassau, dans une +lettre qui, très probablement est la dernière de celles +qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors s'attache un intérêt +particulier. Elle lui disait<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>:</p> + +<p>«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire +vous trouver, je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour +me ramentevoir en vos bonnes grâces, et vous assurer +que je n'ay laissé d'avoir tousjours fort bonne souvenance +de vous et de madame la comtesse, ma sœur, encore que +de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par +mes lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire +mon debvoir, pour ce que je me suis tousjours promis qu'il +vous plaist n'en faire point de doubte, et aussi d'autant +que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous advertit souvent +<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté, quelque +temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur +le prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous +sommes passez tels changemens et dangers, à cause d'une +veine blessée, que, selon le jugement humain, il estoit +tenu plus près de la mort que de la vie. <i>Mais Dieu, par +sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque nous +estions au bout de nostre espérance</i>, aïant cessé le sang +depuis quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est +tousjours portée de mieux en mieux; mesme, devant-hier, +au matin, est sortie une <i>tente</i> qui y avoit été cachée depuis +ledit jour qu'il saignoit pour la dernière fois; et se +guérit, à ceste heure, la playe si naturellement, que nous +ne doutons point de sa convalescence, <i>moiennant la +grâce de Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon cœur +nous vouloir continuer; ainsi que jusques icy il nous en a +fait sentir les effets</i>, et qu'il vous donne, monsieur mon +frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie; me +recommandant, sur ce, bien humblement en vostre bonne +grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.</p> + +<p>»Vostre bien humble et obéissante sœur, à vous faire +service.</p> + +<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2"><i>La grâce de Dieu</i>, en réponse aux ferventes supplications +de la princesse, <i>continuait</i> si manifestement <i>à faire sentir +ses effets</i>, que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>: +«Je vous remercie humblement de ce qu'il vous a pleu +avoir soing de moy, durant ma blessure, et comme je +suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la guérison +que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en +ay bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que, +<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> +comme tous les médecins et chirurgiens m'assurent, et +comme je le sens aussy en moy mesme, Dieu m'a mis +non seulement hors de ce danger, mais moyennant son +ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle +j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce +qu'il vous plaira me commander.»</p> + +<p>A peu de jours de là, la guérison étant complète, les +états généraux, en corps, allèrent offrir au prince leurs +félicitations.</p> + +<p>Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les églises +de toutes les villes des services d'actions de grâces.</p> + +<p>Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le +2 mai, «au milieu d'une telle affluence de personnes venues +pour le voir, et dont plusieurs pleuroient de joie, qu'à +peine, à un certain moment, pouvait-on pénétrer dans +l'église, ou en sortir<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>».</p> + +<p>Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde; +quelle n'était pas, en même temps, celle de sa pieuse et +fidèle compagne! Elle voyait comblé le plus cher de ses +vœux, par le rétablissement de son mari; et, heureuse +d'avoir pu accomplir, dans sa plénitude, vis-à-vis de lui, +une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière soumission +l'austère dispensation sous laquelle désormais elle devait +s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout +genre avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques, +et un mal irrémédiable devait, en peu de jours, tarir +chez elle les sources de la vie: elle allait mourir, et le savait.</p> + +<p>Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre, +allait la séparer de tous ceux qu'elle chérissait; et ce fut, en +priant pour eux, en les bénissant, que, confiante en un +revoir éternel, elle exhala son dernier soupir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> +Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, +que celui où elle remit, en paix, son âme entre les mains de +Dieu! Que de larmes, mais aussi quelle puissance de relèvement +et d'espérance dans ces admirables paroles: «Toute +mort des biens-aimés de l'Éternel est précieuse devant ses +yeux<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>.»—«Bienheureux sont dès à présent ceux qui +meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux +et leurs œuvres les suivent<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.»</p> + +<p>L'histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la +maladie à laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers +entretiens, soit avec son mari, soit avec ses enfants, +soit avec M<sup>me</sup> de Mornay, qui l'assista, à l'heure suprême<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a> +ni sur les recommandations qu'elle put faire entendre, dans +l'intérêt de ceux qu'elle aimait. L'intuition de quiconque +peut aujourd'hui se faire une juste idée du caractère et des +généreux sentiments de cette femme éminente suppléera +aisément ici au silence de l'histoire.</p> + +<p>Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que +Dieu rappela à lui sa fidèle servante<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p> + +<p>Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers +avec une solennité exceptionnelle<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> +«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable +de recevoir quelque allégement, ce fut qu'on la voyoit +comme partagée par un grand nombre, et que chacun y +prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit tendu de +deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans +de cette superbe ville y rendoient des preuves sincères +d'une véritable douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur +et de pompe pour un appareil funèbre y fut contribué; +et le corps où une si belle âme avoit habité fut conduit +par tous les ordres du pays, en une foule indicible, +en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle <i>la grande +église</i>, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en +la chapelle de la Circoncision<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.»</p> + +<p>La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil +tous ceux qui, au sein des Pays-Bas, de même qu'en France +et ailleurs, l'aimaient et l'honoraient.</p> + +<p>La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait +pas été constamment, pour lui, son incomparable compagne?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> +«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>, encore que +j'aie senti de plus près la perte que j'ai faite de ma femme, +pour plusieurs raisons, si est-ce que je ne laisse de +cognoistre que plusieurs gens de bien y ont perdu avecq +moy, par la grande amytié et affection qu'elle a portée à +tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous, monsieur, +je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne +parente et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que +prince de la chrestienté. J'espère que vous ne lairrez, +pour cette affliction qu'il a plû à Dieu m'envoyer, de +continuer, en mon endroict et de mes petits enfans, la +mesme bonne volonté qu'il vous a pleu nous porter par +cy-devant.»</p> + +<p>Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur, +étaient bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour +sa part, et la lettre suivante ne prouve pas seulement la +sympathie qu'il éprouvait pour eux; elle constitue surtout +un hommage rendu aux sentiments élevés de la fille +qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin gagné son +cœur.</p> + +<p>Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>, +le duc de Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne +de Nassau<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>:</p> + +<p>«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites +sœurs, pour la perte que vous avez faicte en feu ma fille, +<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> +vostre bonne mère, que j'eusse bien désiré qu'il eut pleu +à Dieu vous conserver plus longuement, pour achever de +vous rendre bien saiges et bonnes filles, comme j'ay +entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement, +qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes +mœurs dont elle estoit douée, obéissant bien à vostre +père, je ne vous oublieray jamais, ny voz sœurs pareillement, +et supplie Nostre Seigneur, ma petite-fille, de +vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver en la +sienne.</p> + +<p class="left30">»De Champigny, ce 16<sup>e</sup> jour de juing 1582.<br /> +<span class="i4">»Vostre bien bon grand-père,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Loys de Bourbon</span><a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>»</p> + +<p class="p2">Arrêtons-nous à ces touchants hommages, rendus par un +mari et par un père à la jeune princesse dont nous avons +tenté de retracer la vie.</p> + +<p>Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un +devoir à remplir, qu'un respectueux besoin de cœur à satisfaire, +en saluant ainsi, à trois siècles de distance, la pure et +<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> +radieuse image de celle qui, tout en s'identifiant avec une +seconde patrie, n'oublia jamais sa patrie d'origine, cette +France, au sein de laquelle s'était écoulée la majeure partie +de son existence, et qui doit s'honorer de la compter au +nombre de ses enfants.</p> + +<p>Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une +conviction qui déborde, en quelque sorte du cadre étroit de +cette simple esquisse biographique.</p> + +<p>S'il est bon, sans doute, de chercher parfois à planer sur +les hautes cimes de l'histoire et d'étendre de là ses regards +jusqu'à de lointains horizons, il est surtout bon de se limiter +à la contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement +accessibles. En d'autres termes, il est au point de vue +moral et intellectuel, pratiquement salutaire de s'attacher, +dans la vaste généralité des milieux historiques, à l'étude +intime des grandes individualités, et d'entretenir avec elles +un commerce dont la familiarité sympathique ne fait qu'accroître +le respect et l'admiration qu'elles commandent.</p> + +<p>Cette vérité, toute d'expérience, s'applique, nous sommes +heureux de le constater, aussi bien à telles individualités +contemporaines, qu'à telles autres des siècles passés; +car ceux-ci n'ont pas, eux seuls, l'apanage des natures +d'élite.</p> + +<p>Or, de cette importante vérité, tirons une conclusion +bienfaisante:</p> + +<p>Aimons, honorons, dans le présent, ainsi que dans le +passé, la grandeur morale, partout où il nous est donné +d'en saisir l'aspect; et sachons, nous hommes surtout, proclamer +avec gratitude, comme fils, comme frères, comme +maris, comme pères, que jamais, soit au sein de la société, +soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons +rencontré cette sainte grandeur plus féconde et plus touchante, +que dans un cœur de femme, vivifié par la foi chrétienne, +<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> +s'épanouissant dans l'inaltérable sphère du dévouement +et de la bonté; puis, demeurons inébranlables dans la +consolante conviction que ce noble cœur, lorsqu'il a cessé +de battre, sur cette terre, laisse après lui, en s'élevant à la +vie supérieure de l'Éternité, une trace lumineuse qui nous +montre le chemin du ciel!!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span></p> + +<h2>APPENDICE</h2> + +<p class="center"><b>I</b></p> + +<p class="center">«L'esprit de M<sup>me</sup> Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier, +à la Royne, mère du roy.»<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, f<sup>os</sup> 94 à 97.)</p> + +<p class="p2 left30">«.... Que Vostre Majesté du service s'enqueste<br /> +Et de l'honneur de Dieu qui n'est point adoré,<br /> +Où le peuple ignorant adresse sa requeste.<br /> +Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste,<br /> +Qu'il a monstré en quoy il veut estre honoré,<br /> +En quoy il est seroy, en quoy deshonoré,<br /> +Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste.<br /> +S'il a sa volonté laissée par escrit,<br /> +Le temps ne sçauroit rien contre elle avoir prescrit<br /> +Qu'en son premier estat et force il ne remette.<br /> +A jamais durera l'éternelle bonté;<br /> +L'usaige n'obtiendra contre sa volonté,<br /> +Et de le soustenir qui vouldra s'entremette.<br /> +..........................................<br /> +Gardez-vous de penser comme Hérode, le sire<br /> +Et roy du peuple juif, que, le règne advenant<br /> +De Jésus-Christ, tous roys et règnes maintenant<br /> +Viennent de vostre filz la puissance destruire.<br /> +Ceste erreur feit jadis les innocens occire<br /> +A Hérode, et pourrait vous nuyre maintenant,<br /> +Si vous n'allez tousjours ce propos retenant<br /> +Que Dieu fait et maintient tout règne et tout empire.<br /> +C'est le roy souverain de tout le genre humain<br /> +Qui a mis la couronne et le sceptre en la main<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> +De Charles, vostre filz qui domine la France.<br /> +Si Dieu veut que son peuple entende à le servir,<br /> +Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir<br /> +Blasphémeroit le nom du Seigneur à outrance.<br /> +Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorité donne,<br /> +Pays, peuples, subjects et dominations,<br /> +Princes, roys, empereurs, sur toutes nations,<br /> +N'a garde de ravir la puissance à personne;<br /> +Et qui de tel meffait Sa Magesté soupçonne,<br /> +Juge de l'Éternel selon ses passions,<br /> +De qui les voyes sont grâces, compassions,<br /> +Bénignité, pitié, mercy, volonté bonne,<br /> +Voire à ceux qui ont cœur de se renger soubz luy<br /> +Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy<br /> +Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire,<br /> +Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez,<br /> +Comme gresse seront tout soudain escoulez.<br /> +Si Sa Magesté vient les reprendre en son ire.<br /> +.............................................<br /> +La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontrée,<br /> +Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer,<br /> +Dont chacun me souloit heureuse renommer<br /> +Faisoit parler de moy en plus d'une contrée;<br /> +Mais ces records au ciel vous donneront entrée<br /> +S'il vous plaist si avant au cœur les imprimer,<br /> +Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer,<br /> +Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montrée.</p> + +<p class="p2 center"><b>II</b></p> + +<p class="center">Lettre du duc de Montpensier à l'électeur palatin, 28 mars 1572.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, f<sup>os</sup> 65, 66.)</p> + +<p>«Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est +matière de grande consolation aux pères et mères, aussi puis-je porter +bon tesmoignage que leur désobéissance tient le lieu du plus extrême +<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> +desplaisir qui sçauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour ce que, +m'estant proposé beaucoup de contentement de leur saincte et chrestienne +nourriture, de celle qui s'est retirée en vostre maison, il faut, +à mon grand regret, que j'en ressente à présent tout le crève-cœur +qui se pourroit dire; car, <i>l'ayant aimée, secourue et assistée en toutes +ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un très bon et très affectionné +père</i><a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>, elle s'est néanmoins tant eslongnée du sien, que, sans avoir +esgard à sa qualité et profession et à ceux à qui elle avoit l'honneur +d'appartenir, elle s'est absentée de ce royaume pour chercher ung lieu +où elle se peust faussement douloir <i>de ce dont elle ne s'est jamais +plaincte pendant qu'elle a esté pardeçà</i><a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>. Aussi, monsieur mon cousin, +ne suis-je pas si cruel envers mon propre sang, <i>quand elle m'eust +fait entendre, ou par elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle +avoit de continuer ses jours dans un monastère</i><a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>, que je ne n'eusse +moy-mesme cherché moïens honestes pour l'en retirer, et avec le +moins de scandale qu'il eust esté possible, la mettre en ung estat +plus conforme à ses affections.</p> + +<p>»Mais qui eust jugé, après avoir demeuré en son abbaye, portant +qualité et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans, +donné l'habit et fait faire profession à plusieurs ses religieuses, et, en +ma présence et hors d'icelle, satisfait ordinairement à tous les aultres +actes et exercices de piété convenables à ceste charge, qu'elle en eust +desdaigné l'estat?</p> + +<p>»Aussi, suis-je certain que le désir d'avancer l'honneur de Dieu, +ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17<sup>e</sup> jour de ce présent moys, +<i>ne l'a point tant sollicitée en ce faict, comme la menée d'aucuns, avec une +liberté qui ne sent aultre chose de sainteté que le monde et la chair</i><a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>; +<i>ce qu'elle a fait aisément paroistre, ne s'estant accompaignée, en ce +voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et mauvais garnemens, +congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu habitude d'aussi scandaleuse +vie qu'il s'en feust peu choisir</i><a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>; ce que néanmoins je ne trouve pas +<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +par trop estrange, parce qu'il estoit bien raisonnable d'exécuter la conduite +d'une telle et si malheureuse entreprise par personnaiges de sac +et de corde comme ceux-là, et ce qui ne valoit rien de soy feust manyé +par le conseil et industrie de gens de cette qualité.</p> + +<p>»Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que +vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la +bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant à la gloire de +Dieu, que à me rendre tout debvoir d'obéissance et service; car je +n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advancée pour faulcer +<i>un serment et vœu qui luy a volontairement et franchement esté +rendu</i><a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>, ne que les prédécesseurs roys, roynes, princes et princesses +de ceste couronne ayent acquis le nom de très chrestiens par une +voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la première +de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion de ses +prédécesseurs, a trouvé bon de porter l'habit de religieuse par l'espace +de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du tiltre et +proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout soudain, sans en +communiquer à père, frère, sœur, ne parente, habandonner le tout, +voire son roy et son pays, pour en aller chercher en Allemagne<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p> + +<p>»Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict +qu'elle s'efforce de vous donner <i>d'avoir esté forcée en sa profession, +qu'elle a esté faicte hors ma présence et en l'absence semblablement de +la feue duchesse de Montpensier, ma femme</i><a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>, que Dieu absolve, voire +sans que nous fûssions plus près d'elle que de quatrevingts lieues, ne +que autres y assistassent pour nous et de nostre part, que monseigneur +Ruzé, à présent évesque d'Angiers, et pour lors précepteur +de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour faire paroistre, joinct +<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> +l'approbation qu'elle en a faict par le long temps qu'elle a depuis demeuré +en ladite abbaye, <i>sans s'en estre plainte ny à moy, ni à aucun +de ses supérieurs, que ceste présupposée force qu'elle porte dedans la +bouche n'est que un masque dont elle cuyde couvrir sa témérité</i><a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p> + +<p>»Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrétion de mettre en jeu +l'obéissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule +folye en est si eslonguée, qu'elle donnera matière à tout le monde de +croire que, de sa vie, elle n'en eût déjà la volonté. Aussy la sainteté +dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la désobéissance et +rebellion; et ont ordinairement ceux de son party commencé leur +renouvellement de vie par tels fruits et actions<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>.</p> + +<p>»Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la +parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous +luy faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obéissance +servir de retraite aux enfans fugitifs de la présence de leurs pères, et +particulièrement d'elle, <i>qui ne sçauroit remarquer une seule rudesse +que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent bien en son +âme, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay oublié office +de paternité, amitié, privauté et services dont je n'aye usé en son +endroit</i><a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> + +<p>»Et tant s'en fault que j'aye le cœur si cruel que d'y avoir failly, +que mesme, à cette heure, et après la lourde faute qu'elle a commise, +je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire revenir +pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je sçavois que +Dieu luy feit la grâce <i>de vouloir suyvre ce conseil</i><a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>. Pour le moins +ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois à beaucoup +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> +d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous veulx +remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me demanderiez +en pareille fortune, comme chose très raisonnable, que nous +fassions à aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous fust +faite.</p> + +<p>»Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire entendre +aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont fait +aller pardelà, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et n'en +peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous promettez. +Si, contre leur naturelle piété et bonté, ilz n'ont, depuis que les ay +veuz, apprins à favoriser le vice pour la vertu, et se contenter de ce +qui doit apporter mescontentement et horreur à toute âme bien naye +qui cognoit et réclâme notre Dieu; voilà pourquoy il ne fault point +mettre en avant, <i>au moins en la faveur de ceste mal advisée, combien +peut la force de conscience</i><a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>; car j'ose dire, et me pardonnera la majesté +de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a province en l'Europe où +elle soit tenue plus libre à toutes sortes de gens <i>qu'elle est en ceste-cy, +ne où ce que nous ressentons de la religion dedans nos âmes soit moins +recherché ou empesché</i><a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.</p> + +<p>»Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en +pourront avoir les étrangers, nos voisins; mais je sçay bien que telz +importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et permettre +diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux où +ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient souffrir +aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui ont +tousjours par cy-devant esté inférieurs à ceste couronne, obéy et receu +les lois de ceux qui l'ont portée, sont montez en telle arrogance, que +de vouloir forcer la bonté de nostre prince en cecy et luy faire accorder +ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez qu'ils blasment +et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la religion que mes +prédécesseurs ont entretenue et continuée depuis le temps que Dieu +leur a fait la grâce de leur avoir donné cognoissance de son saint +nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis résolu par sa bonté d'y +continuer et user mes jours, portant en ma conscience un très certain +tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par son fils Jésus-Christ, +<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> +et qui aiant été baillée à son église, est parvenue jusques à +nous, sans avoir este réprouvée ne condamnée par aucuns conciles +généraux, ne peut estre atteinte par les hérésies qui l'ont traversée et +assaillie continuellement; cela m'apporte une indicible consolation et +me tient si ferme en ma créance, <i>que je ne recognoistray jamais +ceux-là pour mes enfans, qui s'en seront désunitz et retranchez</i><a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>.</p> + +<p>»Aussy ay-je tousjours désiré leur estre autant père et exemplaire +de religion, comme j'ay esté, prenant soin de ce qui a regardé leur +vie et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommodé +celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne +aultre, <i>pour demander aucune chose en ma succession</i><a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>, de laquelle je +trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat, premier qu'elle +fûst advenue; car, comme elle sçait, sa défunte mère luy a delaissé si +peu de moïens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part pour rendre la +moitié <i>de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont elle est partie</i><a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>. +D'ailleurs elle y a renoncé au profit de son frère, auquel par conséquent +elle se debvroit adresser, si elle y pouvoit ou y debvoit estre +restituée, ayant, quant à moy, très bonne espérance de donner tel +ordre à mes affaires, qu'elle, ne aultre de semblable religion, ne se +<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +vantera jamais d'avoir esté récompensée de sa désobéissance, sur les +biens qui resteront après ma mort, ou de recueillir profit sur mon +bon mesnage, du travail, peine et desplaisir qu'elle donne à ma +vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez, qui en cecy doibvent +estre aultant justement offensées, comme le scandale en est publicq +et dommageable, vouldront tant réputer avec mes longs, fidèles et +loïaux services, qu'ilz ne feront jamais édictz, qui me frustent de mes +intentions, ne qui astreignent mes héritiers à chose si injuste et +déraisonnable.</p> + +<p>»Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en +user aultrement, et que, mettant la main à vostre conscience, vous +confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine, +vostre fille, avoit de semblable façon contrevenu à voz volontez. Je +supplie Dieu, de tout mon cœur, dresser et réformer si bien celles de +la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement +en son debvoir; à quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main +et m'osterez toute juste occasion <i>de me douloir qu'elle ayt trouvé avec +vous support en sa folye</i><a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, qui est et se trouvera telle par tous les +princes et potentats de l'Europe, qui en considéreront l'importance, +qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy donner retraite +en leur pays; et me tenant certain que vous vous y comporterez en +parent et amy, je vais achever cette longue et ennuieuse lettre par +mes humbles recommandations à vos bonnes grâces, et en priant +Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et contentement que +vous desirez.</p> + +<p class="left10">»Votre humble et obéissant cousin,<br /> +<span class="i4 smcap">»Loys de Bourbon.</span><br /> +<span class="i8">»A Aigueperse, ce <span class="smcap">XXVIII</span><sup>e</sup> jour de mars 1572.»</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>III</b></p> + +<p><i>Petrus Forestus</i>, médecin distingué, qui, maintes fois, fut appelé à +soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rédigé un récit fort +circonstancié de celle dont il fut atteint, lors du siège de Leyde, et un +exposé précis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur d'amener +son rétablissement. Ce récit et cet exposé, que contient la collection +des œuvres de l'habile médecin (<i>Petri Foresti opera omnia, F. r. c. f.</i>, +1660, <i>in-f<sup>o</sup></i>) ont été reproduits par M. <i>Fruin</i>, dans la très intéressante +notice biographique sur <i>P. Forestus</i> qu'il a publiée en 1886. (Voy. <i>Bijdragen +voor Vaderlansche Geschiedenis en Oudheid-Kunde Verzameld +en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff en P. Nijhoff thans door +D<sup>r</sup> R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.—Derde Reeks. Derde Deel, +eerste stuk.—'s Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1886.</i>)</p> + +<p>Parlant à Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir eues +avec le prince, son père, <i>P. Forestus</i> disait:</p> + +<p>«Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum. +Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego +illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro transferam. +Ut enim nominis gentilitii et bonorum hœreditas exstat, ita et +amoris successionem esse oportere veteres censuerunt. Valetudinem +suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit. Roterodami +enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me +Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam, +indolem morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem, +dixit amicis: Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque +potestatem probe perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam +me illi totum nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei +enim auxilio (in quem sanationis laudem libenter transcribo) restitui +optimum principem reipublicæ, tibi ac fratribus optatissimum parentem.»</p> + +<p>Voici maintenant en quels termes s'exprimait <i>Forestus</i> sur la maladie +du prince et sur le traitement suivi:</p> + +<p>«Illustrissimus princeps Auraicus, cùm per totam hyemem quartam +<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> +laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque +continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis +strenuissimi mortem, mœrore quoque afflictus, deinde etiam haud +exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidanæ, quo +tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in principio +mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem biliosam, +eamque valde malignam incidit. Quæ quidem febris cùm +quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse +existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cùm +venæ sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam +et curis continuo extenuato, ac idem pilulas ex aloë et agarico deglutisset, +et præterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus +obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis +magisque increscente. Quæ adeo Excellentiam suam affligere cœpit, +ut a continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente, +altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod +sumeret, cùm maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita +ut hœc febris ex genere febrium subintrantium biliosarum esset. +Cùm jam quasi pro deplorato haberetur, tandem per æconomum +ejusdem, ex Philippi Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam +accitus fui. Ubi vero illum graviter decumbentem vidissem, et +præter febrem malignam etiam symptomata gravissima conspexissem, +nempe fluxum ventris biliosum vires dejicientem et calorem febrilem +excedentem, et sitim intolerabilem, adeo ut vires ita collapsæ essent +ut ex lecto vix amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur. +Evenit enim, cùm in sede paulisper collocatus esset, ac magister +supplicum libellorum camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque +tempore reservatis, subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi +graviorem incidit, ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum +putarent; sed frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in +eadem instinctis, et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum +collocatus, melius respirare cœpit. Cæterum, cùm victus rationem +observarem, qua Excellentia sua uteretur, intellexi quod hæc +ipsa magis morbum auxerat, nam alimenta quædam calida eidem +concessa erant, similiter et quædam exiccantia: bibebat enim vinum +rubrum, in febre biliosa, a qua urina valde quoque tincta erat et +inflammata, quæ mihi spectanda offerebatur. Hæc, cùm diligent +examine advertissem, inprimis victum omnino immutandum esse +<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> +suasi, et ut præcipue a vino gallico, quo solo perperam utebatur +abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me conversus, inquiens: +Quid aliud, quæso, biberem, cùm fluxum alvi vehementiorem +habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia sua febrem +acutissimam satisque malignam, quæ vini potione ita augebitur, quæ +licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem transibit, calore ob +vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei bibendam consului +vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et ita ratione inductus, +aquam cinnamomi elegit: et cùm eam ultra octo dies bibisset, +statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor febrilis ex parte +cœpit mitigari, quamvis febris eumdem minime reliquerit, ut una +febris alteram subintraret, antequam præcedentis febris perfecte fieret +declinatio: in quibus febribus subintrantibus, licet sub declinationem +postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et cùm cibum sumeret, vel +potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum est, febris eumdem +apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum levi refrigeratione +digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica invadere solet, +quam etiam timebam, in homine exiccato, præcedente quartana, +tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam extenuantibus, et vires +ejusdem dejicitienbus. Propterea, cùm vires debiles essent, et ne in +hecticam incideret, victu humectante refrigeranteque subinde usi +sumus, ac reficiente; aliquando vero et parum restringente, ob fluxum +biliosum concitatiorem, qui et vires labefactabat. Cùm autem Adrianus +Junius, medicus ille doctissimus ac nostri amantissimus, tunc temporis +forte Roterodami esset, Excellentiam suam ultro bis terve +invisit, cum quo ac alio medico domestico præscripsimus emplastrum +ex malis cotoneis paratum, quod ventriculo exterius apponebatur, ad +ejusdem ventriculi roborationem, ob bilem quoque ad stomachum +confluentem et fluxum concitantem, refrenandam. At Junius ipse in +febrem tunc incidens, Middelburgum remeavit, cum eodem tempore +ibidem commorabatur. Discedens vero de curatione Excellentiæ suæ +satis anxius erat, uti et alius medicus. De saluteta men Domini nequaquam +contra opinionem multorum animum abjeci; cumque una in +curatione cum medico domestico permanerem, tempusque calidum +esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua maliorum, +in cubiculum ægrotantis fieret, ut antea solebat. Præterea cùm cubiculum +in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum +situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi +<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> +ligneis stratum, in altiore loco positum, cùmque alias locus commodus +non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus +ut aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde +frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus dispersis. +Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus, cotoneorum, +fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob. de riber +extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore facta, +eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus, ut +viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch. +injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis +cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis distillatis, +confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes nutrientibus +humectantibusque, tandem præter omnium hominum opinionem, +tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus +fuit. Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici, +illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo +morbo detineretur, mea opera semper usus est.»</p> + +<p>Il est aussi parlé de la maladie du prince d'Orange dans les lettres suivantes:</p> + +<p>1<sup>o</sup> De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau, +du 22 août 1574 (Groen van Prinsterer. <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. 5., +p. 38);</p> + +<p>2<sup>o</sup> Des mêmes au même, du 28 août 1574 (<i>ibid.</i>, p. 43 à 45);</p> + +<p>3<sup>o</sup> De N. Brunynck au comte Jean, du 28 août 1574 (<i>ibid.</i>, p. 45 +à 47);</p> + +<p>4<sup>o</sup> Du même au même, du 2 septembre 1574 (<i>ibid.</i>, p. 51, 52);</p> + +<p>5<sup>o</sup> De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574 +(<i>ibid.</i>, p. 52 à 57).</p> + +<p>6<sup>o</sup> De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (<i>ibid.</i>, p. 57).</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>IV</b></p> + +<p class="center">§ 1.</p> + +<p class="center">Avis de cinq ministres de l'Évangile sur le mariage projeté de Guillaume +de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 224.)</p> + +<p>«Ayant très illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appelé +les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous +ayant commandé de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages +et dépositions receues et couchées par escript par Michel Vinue, +notaire publicq, y entrevenant l'autorité d'un bourgmaistre et eschevin, +touchant l'adultère de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a +quelque aultre chose tendante à cela, et de donner à Son Excellence +nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la première +femme, et si luy est licite de s'allier à une autre par mariage; +nous avons estimé que nostre devoir estoit de rendre obéissance à Son +Excellence et ainsy luy en déclarer nostre advis brièfvement et clairement. +Avons doncques leu et pezé les tesmoignages qu'ont rendu, +touchant cest adultère, nobles hommes, le sieur d'Allendorf, le sieur +Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix, seigneur du Mont de +Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck, secrétaire de Son Excellence, +desquels tous les dépositions nous ont esté mises entre mains +par ledit notaire. Ayans aussi pezé le bruit commun de cest adultère, +et qui continue desjà par l'espace de près de quatre ans entiers; ayant +aussi monseigneur le prince passé plus de trois ans, averty de cest +adultère par le conte de Hohenlohe, très illustre prince, le duc de Saxe, +oncle de ladite dame Anne et le plus prochain parent d'elle, semblablement +très illustre prince le Landgrave, aussi son oncle, par le +conte Jehan de Nassau, son frère, et n'y ayant esté faict aucune réplique, +contradiction ou complainte de tort et injure, ny par lesdits seigneurs +duc de Saxe et Landgrave, ny par elle, ny par quelque autre, +en son nom.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> +»Finalement ayant esté advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et +autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le très +illustre seigneur le prince d'Orange, et très illustre dame, madamoiselle +de Bourbon; ayant aussy esté publié en l'église par trois divers +dimanches, à la façon accoustumée, leur intention d'accomplir le +mariage, et après ayans encor différé sept jours avant l'exécuter, +afin que personne, ayant quelque chose à y opposer, ne se peut plaindre +d'avoir esté prévenu et forclos pour brièveté du temps, ce que néantmoins +personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer. Tout ce +que dessus bien et meurement pezé, et singulièrement lesdites dépositions, +nous estimons qu'il y a assés de fondement pour nous résoudre +qu'il ne faut aucunement douter que l'adultère n'ait esté par elle commis; +dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre, selon le droit +divin et humain, pour s'allier à une autre par mariage, et que celle +qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les hommes, sa femme +légitime.</p> + +<p class="left10">»Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575.</p> + +<p class="left15"><span class="smcap">»Gaspar van der Heiden</span>,<br /> +»Ministre de la parole de Dieu à Middelbourg.<br /> +<span class="smcap">»Jean Taffin</span>,<br /> +»Ministre de la parole de Dieu.<br /> +<span class="smcap">»Jacobus Michael</span>,<br /> +»Ministre de l'église de Dordrecht.<br /> +<span class="smcap">»Thomas Tylius</span>,<br /> +»Ministre de Delft.<br /> +<span class="smcap">»Jan Miggrodus</span>,<br /> +»Ministre de l'église de la Vère.»</p> + +<p class="center">§ 2.</p> + +<p class="center">Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 220.)</p> + +<p>«Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent nullement +du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un tel +deshonneur à leur race; ont donné même conseil au mari de la faire +<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> +mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy +il n'y a pas d'apparence que de ce costé-là il faille craindre aucune +querelle pour le présent...</p> + +<p>»L'église de ce païs ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq) +ministres des plus notables et célèbres dudit païs <i>à ce déléguez par un +synode</i>, y ont passé. Les aultres églises d'Allemagne ou de France n'y +ont que veoir; et à qui s'enquerra on a tousjours de quoy respondre +qu'il y a répude (répudiation) légitime de la première pour cause de +forfait, lequel a été confessé, et sur quoy <i>soit intervenu jugement légitime</i>; +ce qui contentera toute personne modeste et non trop curieuse +de s'enquérir de ce qui ne leur appartient point, ausquels on n'est +pas tenu de rendre compte de toutes les formalités par le menu.</p> + +<p>»Reste le père de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses plaintes +sur quelques formalités non gardées, faudroit adviser un peu de plus +près de response pertinente, selon le défault qu'il y vouldroit remarquer; +mais n'estant pas cela qui le meult, ains son consentement +qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable qu'il dira n'avoir +pas seulement esté requis, à celà il y a beaucoup de quoy se défendre; +car, la dureté de laquelle, par l'espace de trois ans et demy, il a esté +envers sadite fille, ayant comme despouillé toute affection paternelle, +sans la vouloir, en païs estrange où elle estoit, secourir d'un seul +denier, non pas mander une seule bonne parole, ny recevoir seulement +une lettre de sa part, excuse assés ladite fille de ne s'estre point +adressée à luy, pour n'en recevoir sinon un refus tout à plat, non +fondé sur cognoissance de cause, mais simplement pour la hayne de +religion. Comme ainsi soit qu'il auroit tousjours fait entendre que, +tant qu'elle suivroit ceste maudite religion, ainsi qu'il a accoustumé +de la nommer, qu'il n'en vouloit ouyr parler en façon du monde, mais +quand elle voudroit reprendre celle de ses pères, il la marieroit honorablement +et avec pareil advantage que ses sœurs, jusques à luy faire +porter parole et escrire, par la belle-mère et par la sœur de ladite +dame, d'un party grand en France et d'un autre encore plus grand +en païs estrange. Par où il appert que le mariage ne luy a pas dépleu +simplement, ny la personne ou qualité particulière de celuy qu'elle +a espousé; ains la seule qualité de religion et de la querelle qu'il soutient, +laquelle luy est commune avec tant d'autres roys, princes et +grands seigneurs de la chrestienté, qui a esté cause que on ne s'est +pas trop donné de peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un +<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> +refus; conjoint avec injure et menace, et tout effort en oultre pour +l'empescher, s'il eût pû, comme il est certain qu'il s'en fust mis en +peine; mais si luy on a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant +par les mémoires qui luy en ont esté baillés, un mois ou deux auparavant, +comme par les bruicts qui coururent tout publiquement. La +royne à qui il avoit esté communicqué et au roy, et lesquels ne le voulurent +oncques empescher ou défendre, l'ayant dit en pleine table, à +Reims, lors du sacre. Ainsi ladite dame a pû, sans attendre le consentement +de sondit père, dont le refus n'eust esté fondé que sur la seule +cause de religion (passer outre); et en nos églises nous ne faisons nulle +difficulté d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du père, qui ne +seroit fondé que sur la seule cause de religion, estant mesmement +émancipée par l'aage atteint et passé de vingt-six ans, autorisée et +induite à ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace +de trois ans et demy, et servoit encore de père, fortifiée des advis +de madame la duchesse de Bouillon, sa sœur, du roi de Navarre et +prince de Condé, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouvé mauvais; +particulièrement cestuy-cy l'en a conseillé et gratifié par +lettres.»</p> + +<p class="center">§ 3.</p> + +<p class="center">Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince d'Orange.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 216.)</p> + +<p>«..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince +souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a usé de son +droit de prévention, mais aussi, que le consistoire du surintendant, +ou le surintendant en l'autorité légitime, a practiqué et exercé le deu +de la charge qu'il a en cest affaire, rien, à mon opinion, ne manque à +cette formalité, sinon un acte authentique pour confirmation et tesmoignage +publicq d'un fait si important.</p> + +<p>»Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il +n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part à la +domination et souveraineté du lieu où le jugement a esté fait, mais +qu'il faut fermement insister sur la compétence de M. le comte Jehan, +qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et +<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> +parfait les procès sans évocation ou appellation interjetée par la partie +qui se fût sentie grevée.</p> + +<p>»... Je m'arresterai à (cette récapitulation), à savoir: la vérification +du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et cognoissance +tant ecclésiastique que civile, brief, l'observation des formalités juridiques +autant exacte que les qualités des personnes, lieux et temps +l'ont requis ou enduré.</p> + +<p class="p2 center"><b>V</b></p> + +<p class="center">Mémoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange +vers le comte Jean de Nassau, l'électeur palatin et son épouse, +et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 189.)</p> + +<p>»Premièrement il donnera à mon frère ample déclaration des lettres +que j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baillée, et luy +déclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant à cest effect +prié d'aller vers mademoiselle, résoudre avec elle de tout ce qui concerne +ce faict, et sur cela luy déclarer son consentement.</p> + +<p>»Après communicquera mondit frère avecq luy par quel moïen on la +pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la +rivière; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour éviter despense +et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc avec mondit +frère quel moïen il y pourroit avoir de descendre par la rivière, +sans danger.</p> + +<p>»Aiant faict cela, prendra mondit frère son chemin vers Heydelberg, +où, aiant donné mes lettres à monseigneur l'Electeur et à madame sa +femme, leur présentera mes humbles recommandations, et quant et +quant leur déclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aïant +adverty M. Zuléger, par ses lettres du dernier de mars, de la déclaration +faicte par mademoiselle, en présence de Son Exc., de sa bonne +volonté sur la réquisition faicte par moi, je l'ay prié de traiter et +résoudre avec elle de tout ce qui concernera l'accomplissement et exécution +de ce fait.</p> + +<p>»Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime, +<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> +exposé mon estat, toutefois mondit frère leur en faira encore +plus particulière déclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu, +puissent tant mieux adviser pour se résoudre, et ainsi entendre que +mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper +et laisser quelque occasion de débat ou de reproche, à l'avenir.</p> + +<p>»Il leur ramentévera doncq enquel estat sont les affaires avecq la +femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme +suivant l'advis de ses parens, afin que, de costé-là, il n'y ait aucun +empeschement, ny mesme retardement.</p> + +<p>»Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers +enfans, suivant quoy je n'ay encoire moïen de luy pouvoir +assigner aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon +mieulx en cest endroict, selon les moïens qu'il plaira à Dieu me donner +à l'avenir. Car, quant à la maison que j'ay achepté à Middelbourg +et celle que je fay bastir à Saint-Gertrudenberg, combien que ce +n'est chose pour en faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour +commencement et tesmoignage de ma bonne volonté, il n'y aura +aucune difficulté.</p> + +<p>»En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle; +que je suis fort endetté pour ceste cause, tant vers princes qu'aultres +seigneurs, capitaines et gens de guerre.</p> + +<p>»Que je commence à vieillir, aient environ quarante-deux ans.</p> + +<p>»Ces particularitez déclarées, mondit frère priera Son Exc. et Madame, +de ma part, que, suivant l'amitié et honneur qu'ils m'ont tousjours +monstré et l'affection paternelle qu'ils ont déclarée vers elle, joint la +cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise considérer +s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait expédient +ni conseillable, soit à elle, soit à moy, de passer plus oultre. Et +advenant, comme j'espère, que, tout ce que dessus estant pezé, elle +se trouve disposée, avec leur advis, de parachever ceste œuvre, il luy +donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et par un commun +advis résoudront du voïage pour accomplir ce qui est encommencé, +à la gloire du Seigneur.</p> + +<p class="left10">»A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575.<br /> +<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>VI</b></p> + +<p class="center">Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon. +7 juin 1575.<br /> +(Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.127.)</p> + +<p>«Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grâce de +Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine +général du conté et pays de Bourgoigne, Hollande, Zélande, +Westfrise et Utrecht, d'une part;</p> + +<p>»Et la très illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon, +fille de M. le duc de Montpensier, assistée du sieur Franchois Daverly, +seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et authorité, +pour et au nom de très illustre prince Frédéric, électeur, comte palatin +du Rhin, duc de Bavière, etc., etc., qui entend à ladite princesse +tenir lieu de père, en ce contrat, d'assister, insister, ordonner, pourveoir +et passer oultre en tous les pointz concernant le contract de +mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dépeschée par monseigneur +l'électeur, à Heydelberg, en date du cinquiesme de may 1575, +signée de sa main et scellée de son scéel en cire rouge, à double queue, +d'autre part;</p> + +<p>»Estans, au nom et à l'honneur de Dieu, résoluz de se joindre par +le saint lien du mariage, sont ensemble, par manyère de contract +anté-nuptial, accordez et convenuz comme en suit:</p> + +<p>»Puisque la principauté d'Orange et les aultres biens dudit sieur +prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des +précédens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le présent, près +de soy, les instrumens des contrats anté-nuptiaux passez éz dicts +mariages et conséquemment ignore, en partie, quels biens soient libres, +ne sçauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun partaige +asseuré aux enfans qui, par la grâce de Dieu, de ce mariage seront +procréés, ne douaire à ladite princesse, selon l'envie et grand desir +qu'il a, et que la grandeur et qualité de ladite princesse méritent, +néantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir, le mieulx +<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> +que sera possible, est convenu et accordé: Que les enfans qui seront +procréés de ce mariage succéderont en tous droits, noms, raisons et +actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France, au regard du +roy très chrétien et contre aultres particuliers, tant pour le regard des +sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes, sur le comté de +Toudre, comté de Charny, Ponbienne et quatre baronnies de Dauphiné, +item ès maisons que ledit sieur prince a de la ville de Middelbourg, +et que présentement fait bastir en la ville de sainte-Gertrudenberg, +et, en somme, en tous aultres et quelconques biens, seigneuries et +terres qui paravant ne sont aux enfans des précédens mariages, ny par +leur propre nature affectez ou aultrement obligez, sans que les enfans +précédens y pourront prétendre part ou portion, tant et si longtemps +qu'il y demeurera hors de ce présent mariage; comme aussi les enfans +du présent mariage ne pourront prétendre succession sur les biens +paravant affectez et obligez aux enfans précédens eulx ou hoirs +d'eulx demeurant en estre. <i>Item</i> que les biens que Dieu par sa faveur +et grâce largira et fera conquérir ou acquérir audit sieur prince, durant +ce mariage, seront semblablement tenuz au prouffit des enfans de ce +mariage, et qu'eulx seuls y succéderont. Et en cas que ledit sieur +prince vint à trespasser, devant elle, sans hoirs de ce présent +mariage, ou iceulx défaillans, que, en tel cas, ladite princesse jouira +franchement et quiétement, en forme de douaire, et sa vie durant, de +tous droits, actions, maisons, biens, seigneuries et terres cy-dessus +assignez aux enfants de ce mariage, et que les biens par la faveur de +Dieu conquis ou acquis durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront +à elle en propriété; comme aussy, si ladite princesse vient à +trespasser devant ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx défaillans, +lesdits biens compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront +en propriété audit sieur prince.</p> + +<p>»En vertu de tout ce que dessus sont esté faicts de ce présent contract +de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun signé +de mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi +du sieur de Minay susdit, y estant aussi apposé le sceau de mondit +sieur le prince, muni de ses armes.</p> + +<p>»Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septième jour de +juin, l'an de grâce XV<sup>e</sup> soixante et quinze.</p> + +<p>»Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, François +Daverly.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> +»Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince, +et signé Brunynck, scellé du scel de Son Excellence, en cire rouge.»</p> + +<p class="p2">N<sup>a</sup>.—A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives +de M. le duc de La Trémoille, est inscrite la mention suivante:</p> + +<p>»L'an 1577, le jeudi 2<sup>e</sup> jour de may, les présentes lettres de traicté +de mariage ont esté apportées au greffe du Châtelet de Paris et icelles +insinuées, acceptées et eues pour agréables, selon que contenu est par +icelles, par M<sup>e</sup> Noël Franchet, procureur dudit Chastelet, comme porteur, +et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire Guillaume, +par la grâce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau, etc., +et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et +épouse, dénommés en lesdites présentes lettres.»</p> + +<p class="p2 center"><b>VII</b></p> + +<p>Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui était indispensable, +pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle compagne, +d'avoir en sa possession tous les documents établissant la culpabilité +d'Anne de Saxe, afin qu'il pût, au besoin, s'en prévaloir pour repousser +d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre son mariage avec +Charlotte de Bourbon.</p> + +<p>De là, les deux lettres suivantes:</p> + +<p class="center">§ 1.</p> + +<p class="center">Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 décembre 1576.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 544.)</p> + +<p>»Monsieur mon frère,... la principale occasion qui me fait depescher +le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous +touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon conseil +et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour éviter +tous ultérieurs débats et fascheries que l'on pourroit faire cy-après à +ma femme, ce que je désire en temps pourvoir. Et combien qu'il n'y +<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> +a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement de ma +femme, je vous prie de vouloir bien collationner à l'original les coppies +que en avés desjà envoié sur ce fait, et m'envoyer par le mesme +les procédures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit mémoire +pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrés plus amplement +mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon +frère, vouloir adjouster foy et créance comme à ma propre personne, +et au reste luy assister en tout pour satisfaire à sa charge, selon l'entière +confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung +affaire fondée en toute justice et équité, etc.—De Middelbourg, 2 de +décembre 1576.</p> + +<p class="left30"><span class="smcap">Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="center">§ 2.</p> + +<p class="center">Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 décembre 1576.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 554.)</p> + +<p>»Monsieur mon frère, si j'avois eu le moïen de vous faire autant de +service comme j'en ai bonne volonté, vous tiendriez, comme je m'assure, +pour bien emploiée la peine que vous avez déjà prinse à mon +occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore +prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frère vous en escrit; +pour l'honneur duquel et l'amitié que vous luy portez et à tout ce +qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frère, qu'il vous +plaira bien, en ce qui dépend de vous et de vostre autorité, me faire +en cest endroit tous bons offices; en quoy vous m'obligerez, outre +l'affection que je vous ai desjà dédiée, à vous faire de plus en plus service; +remettant sur le sieur Taffin de vous faire plus au long entendre +sa charge, lequel je vous supplie de croire de ce qu'il vous dira de ma +part. Il vous a été dépesché, pour la confiance que nous avons en luy, +et affin que cest affaire soit conduit avec plus de discrétion. Car, combien, +monsieur mon frère, que la requeste que je vous fait soit légitime +et juste, je serois trop marrie qu'il vous en revint aucune incommodité; +ce qui n'arrivera point, comme j'espère, aidant Dieu, lequel +je supplie, après vous avoir présenté mes biens humbles recommandations +à vostre bonne grâce, ensemble à celle de madame la +comtesse, ma sœur, vous donner, monsieur mon frère, en bien +<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> +bonne santé, heureuse et longue vie.—A Middelbourg, le 3 décembre +1576.</p> + +<p class="left10">»Vostre bien humble et plus affectionnée sœur, pour vous faire +service,<br /> +<span class="i10 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2 center"><b>VIII</b></p> + +<p class="center">Diane de France à Charlotte de Bourbon. 17 février 1576.<br /> +(Archives de M. le duc de La Trémoille.)</p> + +<p class="left5">»A madame la princesse d'Orange.</p> + +<p>»Madame, j'ai esté infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous +pouvoir très humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu +faire à monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de +l'entière démonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne +volonté; ce que j'estime un plus grand heur que je sçaurois jamais +recevoir, et vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais +ceste faveur à personne qui s'en sente plus obligée, ne qui ait l'affection +plus dédiée à vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien +que je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par +le commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la +royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille asseurance +de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en rien moins +affectionné à vostre service que je suis; et suis bien marrie que je ne +l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa Majesté, pour +luy faire particulièrement entendre l'honneur qu'il vous plaist de luy +faire, ce qu'il ne m'a esté possible par autres moyens que par lettres, +estant demeuré par le commandement de la royne, avec monsieur +vostre père, près la personne de monseigneur, pour la négociation de +la paix, qui me fait vous supplier très humblement, en son absence, +recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy mesmes, vous +asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira nous honorer +de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous y servir +<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> +d'aussi bonne et entière volonté, qu'après vous avoir très humblement +baisé les mains je supplie le Créateur, madame, qu'il vous +donne, en très parfaite santé, très heureuse et très longue vie.</p> + +<p class="left5">»De Paris, ce 17<sup>e</sup> jour de febvrier 1576.</p> + +<p>»Madame, je vous supplie me permectre de présenter mes bien +humbles recommandations à la bonne grâce de monsieur le prince, +et le remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur +de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour +luy offrir son service, auquel je le supplie croire que luy et moy +serons toujours prests à nous employer.</p> + +<p class="left10">»Vostre très humble et obéissante à vous faire service.<br /> +<span class="i10 smcap">»Diane L. de France.</span>»</p> + +<p class="p2 center"><b>IX</b></p> + +<p class="center">Lettre de Charlotte de Bourbon à son frère. 28 août 1576. +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 78.)</p> + +<p>$1onsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nommé +le capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement +que j'avois reçu de la dernière lettre que m'aviés faict cest honneur +de m'escrire, qui m'a esté rendue il n'y a point longtemps, +vous asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest +heur et bien de sçavoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour +n'avoir point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de +la bonne santé de vous, de madame ma sœur et de monsieur mon +nepveu, dépeschant ce porteur exprès pour vous aller trouver là part +où vous serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois +prié, il y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs +qu'il pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseuré +d'avoir faict; mais ce n'a pas esté si promptement que j'eusse bien +désiré, à cause des incommoditez que nous avons quand le passage de +la mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir à venir +de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste +<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> +guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen +de faire mon debvoir et bonne espérance d'estre encore si heureuse, +une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire +de tout mon cœur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en +vostre bonne grâce, comme d'aultre fois je me suis asseurée d'estre si +heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en pareil +ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce bien; et, +en ceste assurance, je vous vais présenter mes très humbles recommandations, +et supplie Dieu vous donner, monsieur, en très bonne +santé, très heureuse et longue vie.</p> + +<p class="left10">»A Middlebourg, ce 28 d'aoust.<br /> +<span class="i4">»Vostre très humble et très obéissante sœur,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2">«Monsieur le prince m'a commandé de vous supplier très humblement +de l'excuser si sa lettre est de vieille date; car, à cause qu'il +craint que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la +refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos secrétaires +sont malades; et, si nous eûssions remis ceste dépesche à ungue +aultre fois, c'eust esté pour ung mois ou deux à faire, sy le vent se +fust changé.»</p> + +<p class="p2 center"><b>X</b></p> + +<p class="center">§ 1.</p> + +<p class="center">Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses enfants. +4 mai 1577.<br /> +(L'original de ces lettres-patentes, sur vélin, avec sceau en cire rouge, +fait partie de notre collection de documents historiques.)</p> + +<p>»Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, +de Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem, +seigneur et baron de Bréda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de +Auzerow, et vicomte héréditaire d'Anvers et de Besançon, gouverneur +<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> +et lieutenant général d'Hollande, Zélande, West-Frize et +d'Utrecht, à tous ceux qui ces présentes lettres verront ou lire orront, +salut.</p> + +<p>»Comme ainsi soit que, dès le mois d'aoust 1574, l'abbaïe de Saint-André +des Ramières située en nostre principauté d'Orange seroit +vacante par le trespas de feu dame Polixène de Grasse, dernière +abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient abandonné +ladicte abbaïe, estans les unes décédées et les aultres changées +de profession; au moïen de quoy estant ladicte abbaïe demeurée +vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et venant le +droit à nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi que +nous plaira;</p> + +<p>»A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que +nous pouvons gratifier notre très chère et très aimée femme et compaigne, +dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre +mariage, et des enfans qu'il a pleu desjà à Dieu et luy plaira encore +par cy-après nous donner, avons donné comme nous donnons par +cestes à ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant, +et en après aux enfans desjà procrées et à procréer de nostredict +mariage, en succession et propriété à perpétuité, sçavoir est tout le +bien temporel et revenu de ladite abbaïe de Saint-André des Ramières +et ce qui en peut dépendre,</p> + +<p>»Voulons aussi et entendons bien expressément qu'en cas qu'en la +jouissance tant de l'usufruit que de la propriété susdite, soit donné +par cy-après à ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre très aimée +femme, ou à ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier quelconque +par mes enfans procréés des précédens mariages, ou aultres, +lors ils aient aultant en propriété et usufruit, que l'effect de ceste +donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de quelque +condition et en quelque lieu qu'ils soyent situés; à quoy nous les +avons desjà dès à présent affectez et affectons par cestes.</p> + +<p>»En tesmoing et confirmation de quoy avons signé la présente +patente de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes.</p> + +<p class="left10">»En la ville de Leyden, le 4<sup>e</sup> jour de may, l'an de grâce 1577.<br /> +<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p> + +<p class="center">§ 2.</p> + +<p class="center">Mandement pour l'exécution des lettres-patentes ci-dessus. 22 juin 1577.<br /> +(Archives de M. le duc de La Trémoille.)</p> + +<p>«Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau, +etc., etc., à vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et lieutenant-général +de nostre principauté d'Orange, ensemble à tous noz +officiers de nostredite principauté, et autres à qui ces présentes +toucheront, salut.</p> + +<p>»Comme ainsi soit que pour certaines considérations, et pour gratifier +nostre très chère et très aimée femme et compaigne, dame Charlotte +de Bourbon, nous, de nostre bon gré et propre mouvement luy +avons donné en usufruit, sa vie durant, et en après à noz enfans +desjà procréés et à procréer de nostre mariage, en succession et propriété, +à perpétuité, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de +Saint-André des Ramières et ce qui en peut dépendre, assiz en nostre +dite principauté; desirons que nostre dite très chère et très aimée +femme et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manière +portée par noz lettres-patentes de donation à elle sur ce expédiées, +du 4<sup>e</sup> de may de cette année 1577, nous vous ordonnons et commandons +bien expressément par ceste, que vous ayez à mettre nostre +dite très chère et très aimée compaigne, dame Charlotte de Bourbon, +en la rélle, entière et effectuelle possession de tout le bien et revenu +de ladite abbaye de Saint-André et de ce qui en dépend, et l'en laisser +jouir par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer +en la recepte ou perception d'iceulx, et à cet effet luy faire donner ou +à celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs, +par nostre recepveur-général de nostredicte principauté ou +aultres, tous les congés, mandemens et documens servant en l'éclaircissement +desdits biens et revenus, pour en faire une perception et +part, et au surplus de luy donner, ou à ses agens, en tout ce qui dépendra +de ce que dit est, toute ayde, adresse et service à vous possible; +car ainsi nous le voulons. Tesmoing ceste signée de nostre main +et confirmée de nostre scéel.</p> + +<p class="left10">»Faict en la ville de Leyden, le 22<sup>e</sup> jour de juin, l'an de grâce 1577.<br /> +<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>XI</b></p> + +<p class="center">Note du 21 juillet 1577.<br /> +(Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, p. 225.—Bibl. nat., mss. f. fr., +vol. 3.182, f<sup>o</sup> 54.)</p> + +<p>»Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le président +Barjot se ressouvenir, estant à Paris, d'envoyer quérir monsieur de +Beauclerc, son secrétaire, logé en la rue de la Coustellerie, près le +carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy +escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur André les pièces qu'il +luy mande mettre entre les mains dudit sieur président; lequel, icelles +receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit, à tel jour +et en tel lieu qu'il advisera, à sa commodité et à la leur, et leur fera +entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de laisser quelque +trouble en sa maison, après sa mort, pour raison du partage que +madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander, il desire +sçavoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra de son +vivant, assigner dot et partage à ladite dame princesse équipolent au +mariage qu'ont eu mesdames ses sœurs, moyennant lequel elle +renoncera tant aux biens délaissez par feu madame sa mère, qu'à la +succession de mondit seigneur, son père, et ce, au profit de monseigneur +le prince Dauphin, son frère, et de monseigneur le prince de +Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame princesse +a esté religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de Jouarre, +par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie qu'après +l'âge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est après mariée, sans le sceu +de mondit seigneur, son père, à monsieur le prince d'Orange, qui +avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour s'estre forfaite +en son mariage, elle avoit esté reléguée et confinée en certain +lieu où elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa mort, il +seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite fille trois +enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et convertir sa fille +à la religion catholique, par les admonestemens qu'il lui a faicts et +<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> +pourra faire, ne aussi la ranger à vouloir obtenir de nostre saint-père +le pape les dispenses qui luy sont nécessaires pour estre libérée +de ses vœux, et pour le faict dudit mariage, il suffira, pour la descharge +de ladite conscience de mondit seigneur, desdits admonestemens avec +protestations qu'il n'entend et ne veut la favoriser, supporter ne gratifier +en son erreur: et si ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit +sieur le président fera, s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et +contracs qu'il sera besoing d'estre passé et stipulé pour ce regard +entre mondit seigneur et ladite dame princesse, et la procuration nécessaire +pour aller stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur, +faire accepter ledit dot à ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites +renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre nécessaires.</p> + +<p>Et envoyera mondit sieur le président à mondit seigneur ladite +consultation écrite et signée, avec les minutes de contract et procuration, +le plus tost que faire se pourra.</p> + +<p class="left10">»Faict à Champigny, le 21<sup>e</sup> jour de juillet, l'an 1577.<br /> +<span class="i10 smcap">»Loys de Bourbon.</span>»</p> + +<p class="p2 center"><b>XII</b></p> + +<p class="center">Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 août 1577.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 131.)</p> + +<p>»Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay +failly de dépescher doiz hier messaigier exprès devers Son Excellence +(le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succès de mon voyage +jusques à présent, et aussy de la délibération de vostre seigneurie +pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je +sçay Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de +certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de +jour en jour, l'arrivée de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay +escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq +jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques à +Emmeryck, et delà peult-estre au logis de monsieur le conte van +Berch, dont ne passerons oultre sans avoir premièrement nouvelles de +<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> +Son Excellence, ne sçaichant quels changemens ces altérations et nouvelles +émotions en Brabant, peuvent avoir apporté.... Or, monseigneur, +comme je suis asseuré que Son Excellence desire entièrement +la venue de ses enfans en Hollande, je supplie très humblement vostre +seigneurerie que madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg +pour le temps qui a esté préfixé, assavoir samedy ou dimanche +prochain, et que puissions ainsy aller jusques à Emmeryck pour +illecq entendre la résolution de Son Excellence, combien que je tiens +qu'il n'y a aucun dangier. Je donne cependant icy ordre à tout ce qui +est besoing pour le voyage de vos seigneuries, ayant desjà loué les +batteaulx et faict aultres apprests. En cas que vostre seigneurie ne +pourroit estre sitost preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle +attende à Emmeryck qu'en ces quartiers icy, à cause de la mortalité +qui augmente tous les jours; aussy la belle saison se passe et le +mauvais temps est proche. J'espère, m'aydant Dieu, de partir dans un +jour ou deux de ceste ville vers Mulheim pour, avecq ma femme, y +attendre la venue de madamoiselle et y faire tous les autres préparatifs +nécessaires. Coulongne, ce 13<sup>e</sup> jour d'aoust 1577.</p> + +<p class="left10">De vostre seigneurie bien humble et obéissant serviteur.<br /> +<span class="i10 smcap">»Nicolas Brunynck.</span>»</p> + +<p class="p2 center"><b>XIII</b></p> + +<p class="center">§ 1.</p> + +<p class="center">Le duc d'Anjou à ses agents. 28 mars 1578.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 7.)</p> + +<p>«Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux, +conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de +sa part vers les sieurs des estats généraux, prince d'Orange, et comte +de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas.</p> + +<p class="p2">»Premièrement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats +généraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs +<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> +desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulière +affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a +donnez pour pourveoir à la seureté et conservation de l'estat dudit +païs, les rédimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs +anciens privilèges et droicts dudit païs; ce qu'il a cy-devant démonstré, +et encores à présent, recognoissant la nécessité des affaires, il +désire plus que jamais obliger à luy lesdits estats généraux, princes et +seigneurs dudit païs par bons offices, prenant leur faict en sa protection +et sauvegarde.</p> + +<p>»Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites +à Son Altesse et instructions à elle envoyées de sa part par le sieur de +Linsart, mondit seigneur envoyé lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux, +ses conseillers et chambellans ordinaires, pour l'assurer, +en premier lieu, de son affection et bonne volonté en son endroict, et +recevoir les villes que ledit sieur comte a promis délivrer et mettre +ès mains de mondit seigneur; ce qu'il désire estre promptement effectué +afin de pourveoir aux remèdes nécessaires pour le soulagement +dudit comte et conduite de l'armée que mondit seigneur entend y +amener, deux mois après la délivrance desdites villes et places, ladite +armée composée de, etc., etc., etc.</p> + +<p>»Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa possession, +mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre, et y +établir les gouverneurs à sa dévotion; demeurant néantmoins ledit +comte de Lalaing, lieutenant-général de mondit seigneur, audit +pays.....</p> + +<p>»Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs +de La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne +volonté que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde, +que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en +font profession, et avec telle liberté et asseurance qu'ils sçauroient +désirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme d'entretenir, +garder et faire garder inviolablement le traité et accord fait avec +luy à Gand, etc., etc., etc.</p> + +<p>»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appèleront avec eux, +en leurs négociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiéran, qui +sont instruits, de longue main, des affaires dudit païs.</p> + +<p>»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance à ce +que mondit seigneur <i>soit esleu et déclaré souverain desdits païs</i>; et +<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> +où ilz ne vouldroient accorder ledit titre, après plusieurs remonstrances +à eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme +chose qu'ils désirent, mondit seigneur se contentera du titre de <i>protecteur</i> +dudit païs.</p> + +<p class="left10">Fait à ..... le 28<sup>e</sup> jour de mars 1578.<br /> +<span class="i10 smcap">»Françoys.</span>»</p> + +<p class="p2 center">§ 2.</p> + +<p class="center">Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 avril 1578.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, f<sup>o</sup> 14.)</p> + +<p>Monsieur, je désireroys bien aussi de pouvoir privément communiquer +avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et +repos des consciences, dont je pense que principalement dépend la +tranquillité de ce pays, comme aussy de la France; à quoy je sçay +qu'il n'y a prince, en la chrestienté, qui nous y peut tant ayder que +monseigneur d'Alençon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour +ou de deux crue en mon esprit; car il y a jà longtemps que j'en suis +résolu; et encores à présent je demeure en la mesme opinion. Je vous +remercye cependant <i>de la bonne assurance que vous me donnez de la +volonté de Son Altesse</i>. De ma part, pour l'humble service que je désire +faire, toute ma vie, à mondit seigneur, je m'emploieray très +volontiers à tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement +de sa grandeur et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement +de ce qu'il vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant +que je seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, où il +vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre +maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict +où, après m'estre recommandé affectueusement à voz bonnes grâces, +je prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en santé, bonne et longue +vie. De Anvers, ce 26 avril 1578.</p> + +<p class="left10">»Vostre très affectionné amy, à vous faire service,<br /> +<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p> + +<p class="center">§ 3.</p> + +<p class="center">Despruneaux à Guillaume de Nassau. 22 juin 1578.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 399.)</p> + +<p>»..... Monseigneur, vous croirés que tout ce que j'ay dans mon cœur +est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray +jamais sera premièrement à la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois Son +Altesse dutout induicte au repos et résolue à la conservation de l'une +et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient mesler), et +après à la grandeur et maintien de vous et de vostre maison. Je suis +marry que je n'ay pu estre crû comme sincèrement j'ay parlé sur les +trois faits alléguez, le premier pour la gloire de Dieu, le second pour +la gloire de mon maistre, et le tiers pour la vostre..... Monseigneur, +je désireroys que Son Altesse vous envoyast quelques-uns des siens +qui vous fûst plus agréable que je ne suis, mais il ne pourroit un plus +homme de bien et qui vous parlast plus franchement. Il y a maintenant +près de Son Altesse monsieur de Lanoue, je serois très ayse +qu'il fûst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit plus agréable avecq très +grande suffisance. Je serai très ayse, très content et satisfait, quand, +par qui que ce fust, cest affaire se puisse acheminer au bien que je +désire..... Je ne me puys départir d'icy, combien que j'en eûsse occasion, +pour l'espérance que j'ay que Son Altesse viendra, et que vous +serez celuy qui luy ayderez luy mestre trois couronnes sur la teste, +après avoir esté cause de l'avoir fait venir.—Mons, 22 juin.</p> + +<p class="center">§ 4.</p> + +<p class="center">Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 juin 1578.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 42.)</p> + +<p>«Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envoïé de la part de +monseigneur d'Anjou, m'a empesché de vous respondre, combien +qu'à sa venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant à ce que +<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> +vous m'escripvez par les premières et secondes lettres, je ne puis le +trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous désirez, +faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy +plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part, de se +plaindre de ce que nous n'avons pas esté crus, que vous estimez en +avoir occasion, de vostre costé. Quant à ce qui me touche, je vous +prie de croire que, partout où je verrai, faisant service aux estats, avoir +moïen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre à mondit +seigneur que je luy suis affectionné serviteur, je serai toujours très +aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a esté ouï, aux estats, et +on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a proposé; ce que j'espère +qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront responce dont il +aura occasion de se contenter. A tant, après m'estre affectueusement +recommandé à vos bonnes grâces, je prieray Dieu, monsieur, de vous +tenir en sa saincte et digne garde.</p> + +<p class="left10">»En Anvers, ce 26 juin 1578.<br /> +<span class="i4">»Vostre bien bon amy, à vous faire service,</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p> + +<p class="center">§ 5</p> + +<p class="center">Le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578.<br /> +(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 404.)</p> + +<p>«Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment esté adverty des levées +que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs +des estats généraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me gardera +vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que, estant +mes forces prestes à marcher, j'ay donné charge à ung de mes plus +spéciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps d'armée; +et cependant je me suis achemyné par delà avec aucuns de mes +plus confidens et spéciaux serviteurs; espérant que mes susdites +forces me suyvront de près; de quoy je vous ay bien voulu advertir +incontinent, et prier me faire sçavoir de vos nouvelles, qui me seront +tousjours fort agréables, et surtout quand me donnerez quelque espérance +de vous veoir et conférer avec vous des moyens qu'il fauldra +<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> +doresnavant user pour réprimer l'audace et insolence insupportable de +l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodité +pouvoit permettre de faire un voïage en ceste ville, me semble, soubs +vostre prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et +plus facilement achemyner, au gré et contentement de l'un et de +l'autre... surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence +et correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme +pied et zèle, nous ostions à l'ennemy toute l'espérance qu'il a fondée +sur la division qu'il tâche par tous subtils moyens et inventions de +faire naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne sçaurait apporter +que l'entière ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la conservation +et salut duquel dépend, après Dieu, de nostre mutuelle intelligence, +très parfaite union et vraye concorde; de quoy nous pourrions +amplement traiter et discourir, et plus en présence que par nulle aultre +voye; ce que, comme dict est, je remectrai à vostre très saige et prudent +advis, etc.</p> + +<p class="left10">»Vostre bien bon cousin,<br /> +<span class="i10 smcap">»Françoys</span>.»</p> + +<p class="center">§ 6.</p> + +<p class="center">Promesse faite par le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 18 août 1578.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 65.)</p> + +<p>«Nous, Françoys, fils de France, frère unique du roy, duc d'Anjou et +d'Alençon, en satisfaisant à la promesse faicte par nostre cher et bien-aimé +le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, à +monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant +que le traité encommencé entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas +se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et +nous opposerons à ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny +autres faisant profession de la religion réformée, à cause de ladite religion, +ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir également +comme ceux qui font profession de la religion catholique +romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera à ce qu'il ne soit fait +aucune violence par ceux de la religion réformée contre ceux qui font +profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse, +<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> +advenant que les estats généraux de ces pays ordonnent qu'en quelques +provinces de ce païs soit permis l'exercice libre de la religion réformée, +nous nous emploierons à ce que les autres provinces qui, pour certaines +raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se séparent et +disjoignent des autres provinces pour cest effect; au contraire procurerons +et emploierons nostre autorité à ce que toutes les provinces de ces +païs se tiendront jointes et unies comme elles ont esté par cy-devant +et premièrement; en quelque état de prééminence que nous puissions +parvenir, nous emploierons nostre autorité et moïens pour retirer le +comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la captivité en laquelle il +est détenu, en Espagne, contre les droits et privilèges de Brabant, en +le remettant en sa pleine liberté. Et pour confirmation de ce que dessus, +avons escript et signé ces présentes de nostre main et scellées +de nos armes.</p> + +<p class="left10">»Donné à Mons, le 18<sup>e</sup> jour d'aoûst 1578.<br /> +<span class="i10 smcap">»François.</span>»</p> + +<p class="p2 center"><b>XIV</b></p> + +<p class="center">§ 1.</p> + +<p class="center">Dépêche de Bellièvre au duc d'Anjou. 17 août 1578.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, f<sup>o</sup> 61.)</p> + +<p>«Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire à +vostre commandement, le premier propos qui m'a esté dit par M. le +prince d'Orange a esté que arrivèrent, devant hyer au soir, en ceste +ville d'Anvers, deux députés de Flandre quy luy rapportèrent que +M. de Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit prié ceux de Flandre +luy envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; +ce qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur, +luy aviez par deux fois envoyé un nommé sieur d'Alféran, qui +luy avoit monstré, de vostre part, comme ces païs sont perdus pour le +roy d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront +dominés par un ennemi de la foy catholique; que nous estiés icy venu +avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous aviés pour +<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> +le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de cavalerie; +et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion, et faire +massacrer le prince d'Orange. Vous luy offriés de grands biens et pensions, +moyennant qu'il se mist de vostre costé. Monseigneur, je me +trouvay fort estonné d'ouïr ce langage, c'est, au dire ancien: calomniés +hardiment, il en demeure tousjours quelque chose. Si cette calomnie +ne sera vivement effacée, elle avancera ces peuples à faire la paix, plus +que toutes ambassades. Or, monseigneur, il est plus que requis que +vous pourvoyés soigneusement à oster de l'opinion de ces peuples une +si mauvaise opinion de vous, que ledit sieur de Lamotte y a voulu +imprimer. J'entends que la vérité est que le sieur d'Alféran a esté pardevers +ledit sieur de Lamotte; pour le moins, ils le croyent icy. Il +sera bon qu'ils sachent le vray de ce qui est passé; et comme ceux +des estats vous envoyent les députés de Flandre pour faire entendre +ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de considérer si aussy il ne sera bon +que vous leur envoyés icy le sieur d'Alféran, pour les advertir de ce +qui a passé, et qu'il déclare qu'il se veut rendre responsable de son +dire et de ses actions. J'estime aussy, monseigneur, qu'il seroit à propos +que vous envoyés avec luy personnages notables et de qualité, pour +les assurer de vostre bonne volonté. M. Despruneaux, qui n'est suspect +de vouloir faire massacrer ceux de la nouvelle opinion, vous y +pourra faire bon service; comme, monseigneur, l'affaire requiert que +vous fassiez si expresse déclaration de la bonne volonté que vous portés +à toute ceste nation, que rien n'en puisse demeurer au contraire +en leurs opinions. Quant à monsieur le prince d'Orange, c'est un fort +sage seigneur, et qui prendra raison en payement. Vous avés, ce me +semble, plus d'intérêt de le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre +de vous. Vous ne tirerés pas aisément, ni au premier coup, toutes les +promesses de luy que l'on voudrait. Ce aussy à quoy il obligera sa +promesse, j'estime qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question +que vous veoyés comme vous l'amènerés à s'obliger à vous, car, s'il vous +sera ennemy ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ayés +de grandes forces et que vous ne puissiez faire ressentir à ce pays le +déplaisir que l'on vous feroit, etc., etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span></p> + +<p class="center">§ 2.</p> + +<p class="center">Dépêche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 août 1578.<br /> +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 63.)</p> + +<p>«Monseigneur, depuis deux jours il est arrivé vers messieurs des +estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont +j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que le +sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya quérir depuis +naguières quelques notables personnages dudit païs et leur dict qu'il +les vouloit advertir de chose qui importoit grandement à la patrie, +pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est: qu'Alféran +estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui avoit +remonstré que trois causes principalement vous avoient esmeu de +venir pardessà: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour ruiner +la religion réformée, et la dernière, pour chasser le prince d'Orange, +et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que vous le feriez +grand. Puis après il leur dist que, puisqu'on parloit de changer +de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir à l'ancien, qui estoit +le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Françoys, et qu'il avoit +cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors auxdicts personnages, +disant qu'il en aideroit les estats, s'ils vouloyent demeurer +fidèles audict roy d'Espagne et s'employer contre les huguenots du +pays et contre le prince d'Orange.—Voilà la somme de ces propos, +tant ce qu'Alféran luy a dit, que le parlement qu'il faict pour +reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il tend, +c'est, par ces artifices et choses controuvées, vous mettre en défiance +et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les affaires de +don Juan.—Messieurs des estats pourront bien en escrire à Vostre +Alteze, et peut-être vous envoyer les personnes qui ont parlé audit +Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prévenir par ceste lettre, afin +que vous soyez tousjours instruit davantage.—Il est très nécessaire, +monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincérité de vos actions, +que vous rendiez ce faict éclairci à ceux qui en pourroient estre en +quelque doubte; et sera assez à temps d'en répondre, si lesdits estats +<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span> +envoyent vers Vostre Alteze pour cet effect. Je ne sçay si Alféran se +seroit tant oublié, d'avoir tenu un tel langage, car ce seroit vous faire +tort. Mais, afin qu'il n'arrive de tels inconvéniens, il est expédient +d'aviser aux personnes qu'on emploie, qui soient telz qui ne puissent +rien mesler de leurs particulières factions avec ce qui leur sera commandé.—Monseigneur, +j'ay opinion que vendredy, l'armée de +M. le duc Casimir se joindra et marchera, ou incontinent après. Et +pour ce, sera bon que vostre Alteze diligente de tenir la sienne preste, +parce que il pourra survenir occasion qui commandera qu'elle marche, +et vous aussi pareillement; car le temporiser nuirroit aux affaires +communes. Et d'aultant qu'il y a plusieurs choses à pourvoir et +accomoder avant que Vostre Altèze puisse desloger, on ne doit perdre +une seule heure de temps.—Monseigneur, vous pourrez donner avis +à M. le prince d'Orange de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez +cest honneur de prendre conseil de luy en affaires présentes, il vous +en mandera fidèlement son opinion et ce qui sera convenable que +faciez, soit pour vous avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre +Alteze doit se haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, +du costé de deçà, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre +d'arquebusiers qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement +que vous envoyez quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien +disposer en vostre endroict; ce qu'à mon jugement se fera aisément; +et si je le voy bientost, je luy parlerai comme il faut.—J'ay parlé à +M. le prince d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon +qu'il accompagne M. de Bellièvre. Et quant à ce que Vostre Altèze +craint d'estre soupçonnée de moienner la paix avec don Juan, elle +ne s'en doit mettre en peine. On croit plustost que les François désirent +la guerre.—Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy +qu'elle n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a +bonne commodité d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y +trouve.—Je partirai demain d'icy pour m'en aller à Bruxelles, pour +après aller au camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le +Créateur, monseigneur, vous tenir en sa sainte garde.</p> + +<p class="left10">»De Anvers, ce 18 août 1578.<br /> +<span class="i4">»Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais.</span><br /> +<span class="i8 smcap">»Lanoue.</span>»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>XV</b></p> + +<p class="center">Résolution des états généraux donnant au prince d'Orange, à l'occasion +du baptême de sa fille, <i>Catharina-Belgia</i>, +la terre et comté de Linghen.—Anvers, 21 septembre 1578.<br /> +(Archives du royaume.—Gachard, <i>Correspondance de Guillaume le Taciturne</i>, +t. VI, p. 313, 314.)</p> + +<p>«Ayant les estats généraulx des Pays-Bas délibérez sur le présent +qu'on poulroit faire à monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage +du baptesme de la fille de Son Excellence, nommée <i>Katharina-Belgia</i>, +auquel iceulx estats par certains leurs députez ont assisté, se +sont advisez et résoluz que, pour les grandes raisons, cogneues à +un chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son +Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du +pays, ne se pourroit faire présent plus convenable et agréable à sadicte +Excellence, que de la terre et comté de Linghen, avecq les +actions, droits et dépendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie +et munitions, et en tout tel estat comme elle est présentement, +et soubz les charges y appartenantes, à en prendre la possession +incontinent, à condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre +ayant cause dudicte comté après icelle, sera tenue d'en payer +annuellement au prouffit de sadite fille, une rente héritable de trois +mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au +prouffit de ladicte fille, seront dépeschées lettres en forme deue et +vaillable.»</p> + +<p>»Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy +d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante +groz, monnoye de Flandres, à raison de ses gaiges, pensions, traistemens, +obligations et debtes liquides, escheant à la fin du mois de +juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a franchement +quicté et quicte par ces présentes. Et, moyennant ce, ont lesdits +estats accordé et accordent audit seigneur prince de demeurer seigneur +et possesseur de ladicte terre et comté de Linghen, aux conditions +<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> +susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande valeur que la +somme par ledit seigneur prince quictée.</p> + +<p>»Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les drossart, +aultres officiers et soldatz qui sont à présent audict Linghen, à +leurs propres coustz et dépens, jusque au jour que ledit seigneur +prince sera mis en réelle et actuelle possession de ladicte terre et seigneurie +de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur prince +son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent soixante +mille florins.</p> + +<p>»En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du païs, fût contrainct +ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison extraordinaire, +comme elle y est à présent, ne sera tenu entretenir ladicte +garnison à ses despens, ainsi sera ladicte garnison extraordinaire +payée par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant droict, estant +ledit sieur prince seulement subject à entretenir la garnison ordinaire +à ses despens.</p> + +<p>»Requerront lesdicts estats à Son Altèze que lettres-patentes en +forme deue sur ce soyent despeschées.</p> + +<p class="left10">»Faict en Anvers, le 21<sup>e</sup> jour de septembre 1578.»</p> + +<p class="p2 center">XVI</p> + +<p class="center">Union d'Utrecht. 23 janvier 1579.<br /> +(Lepetit, <i>Grande chronique de Hollande, Zélande</i>, etc., etc., t. 2 p. 372.)</p> + +<p>«Comme on a cogneu depuis la pacification faite à Gand, par laquelle +les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obligées de s'entre-secourir de +corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et +leurs adhérens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres +leurs chefs et capitaines cherché tous moyens, comme ils font encore +journellement, de réduire lesdites provinces, tant en général qu'en +particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que par +leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union faite +par ladite pacification, à la totale ruine desdits pays; comme de fait +on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de temps ils +<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> +auroyent par leurs lettres sollicité quelques villes et quartiers desdites +provinces, s'estant nommément advancez de faire irruption au pays +de Gueldre;</p> + +<p>»Pour ce est-il que ceux de la duché de Gueldre et conté de Zutphen, +ceux des contés de Hollande, Zélande, Utrecht, Frise et les Ommelandes +entre les rivières d'Ems et Lauwers, ont trouvé expédient et +nécessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et particulièrement +par ensemble, non pas pour se départir de l'union faite à la +pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et se pourvoir +contre tous inconvéniens èsquelz ils pourroient eschoir par les pratiques, +surprises et efforts de leurs ennemis; et pour sçavoir comment, +en telles occurences, ils se pourront conserver et garantir; aussi +pour éviter et retrancher ultérieurement division desdites provinces et +des membres d'icelles; demeurant au surplus ladite union et pacification +de Gand en sa force et vigueur suyvant quoy les députez desdites +provinces, chacun en leur regard, suffisamment authorisez, ont conclu +et arresté les points et articles qui s'en suyvent, sans, en tout +cas, se vouloir par cestes aucunement distraire ny aliéner du Saint-Empire.</p> + +<p>»1<sup>o</sup> En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et +confédération par ensemble, comme par ces présentes elles se sont +alliées, unies et confédérez à jamais, de demeurer ainsi en toutes +sortes et manières, comme si toutes ne fûssent qu'une province seule, +sans qu'elles se puissent en nul temps, à l'advenir, désunir ny séparer, +ny par testament, codicille, donation, cession, eschange, vendition, +traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion que ce +soit ou puisse estre; demeurans néanmoins sains et entiers, sans aucune +diminution ny altération les privilèges spéciaux et particuliers, +droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes, usances et toutes +autres droictures et prééminences que chacune desdites provinces, +villes, membres et habitants d'icelles peuvent avoir. En quoi ils ne +veulent non seulement point préjudicier ny donner empeschement +aucun, mais assisteront les uns les autres par tous moyens, voire de +corps et de biens, si besoin est, à les deffendre, les confirmer et maintenir +contre et envers tous qui en iceux les voudroient troubler ou +inquiéter. Bien entendu que des différends qu'aucunes desdites provinces, +membres et villes de ceste union peuvent avoir entre elles, ou +par après se pourroient susciter touchant leurs privilèges et franchises, +<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> +exemptions, droicts, statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres +droictures, il en sera vuydé par voye de justice ordinaire ou par arbitres +et appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces, +membres ou villes à qui tels différends ne touchent (si avant que +parties se submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler, +sinon d'intercession tendante à accord.</p> + +<p>»2<sup>o</sup> Que lesdictes provinces, en conformité et pour confirmation de +ladicte alliance et union, seront tenues et obligées de s'entr'aider et +entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et +biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous efforts, +envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque couleur +ou prétexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre: ou +à cause qu'en vertu du traité de la pacification de Gand, ils auroient +prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour gouverneur l'archiduc +Mathias, ou de quelques autres dépendances de ce, et de tout +ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore ensuyvre: et sur ce +sous couleur de vouloir restablir par les armes la religion catholique +romaine, des nouveauctez et altérations qui depuis l'an 1578 sont +advenues en aucunes desdites provinces, membres et villes, ou bien +pour cause de ceste présente union et confédération, ou autre cause +semblable: et ce, en cas qu'on voulût user desdits efforts, envahies et +attentats, aussi bien en particulier sur l'une desdites provinces, que +sur toutes, en général.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Que lesdites provinces seront aussi tenues et obligées de, en pareille +manière, s'entre-secourir et défendre contre tous sieurs princes +et potentats, pays, villes et républiques estrangères quy, soit en général +ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou faire la guerre; +bien entendu que l'assistance qui en sera décernée par la généralité +de cette union se fera avec cognoissance de cause.</p> + +<p>»4<sup>o</sup> Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes +contre toute force ennemie, que les villes frontières et celles qu'on +trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par +l'advis et ordonnance de la généralité de ceste union, fortifiées, aux +dépens des villes et de la province où elles sont situées et assises, à +ces fins aydées de la généralité, pour la moitié. Mais, s'il se trouve +expédient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en desmolir +aucunes en icelles provinces, que les frais seront à la charge de la +généralité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> +»5<sup>o</sup> Et, pour subvenir à la dépense qu'il conviendra faire, en cas que +dessus, pour la tuition et défense desdites provinces, a esté accordé +que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un +même pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermées +au plus offrant, ou collectées, certaines gabelles sur toutes sortes de +vins et bières, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les draps +d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur tous chevaux +et bœufs qui se vendront ou échangeront, sur tous biens sujets +au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par commun +advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant les +ordonnances qui en seront pourjectées et dressées, et qu'à ces fins on +employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne, défalquées +les charges qui y sont.</p> + +<p>»6<sup>o</sup> Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser +ou abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour +subvenir à la défense commune, et pour ce que la généralité sera +submise de supporter sans, en nulle manière, les pouvoir appliquer à +nul autre usage.</p> + +<p>»7<sup>o</sup> Que les villes frontières et toutes les autres, que requis sera, et +qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir toute +telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir, et +qui, par l'advis du gouverneur de la province où les villes requièrent +garnison, sera ordonné, sans le pouvoir refuser; lesquelles garnisons +seront payées de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et les capitaines +et soldats, pardessus le serment général, en feront un particulier +à la ville ou province où ils seront posez, ce qui se couchera ès +articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre et discipline +entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans des villes et +pays, tant ecclésiastiques que séculiers, ne soyent trop chargez, ny +fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus exemptes +d'axes et impôts, que les bourgeois et communes des lieux où ils +seront mis, moyennant que la généralité de ladite bourgeoisie leur +paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu'à présent +en Hollande.</p> + +<p>»8<sup>o</sup> Et afin, qu'à toutes occurences et en tout temps on puisse estre +assisté des gens du pays, les habitans de chacune desdites Provinces-Unies, +èz villes et champs, feront tout au plus long, en dedans un +mois de la date de ceste, passez à monstre et couchez par escrit, +<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> +depuis les 18 jusqu'à 60 ans, afin que le nombre d'iceux estant +cogneu à la première assemblée des confédérez, il en soit ordonné par +plus grande asseurance et défense du pays, comme se trouvera +convenir.</p> + +<p>»9<sup>o</sup> Nuls accordz ne traités de trèves ny de paix ne se pourront faire, +ny guerres se susciter, nuls impôts se lever, nulles contributions se +mettre sus, concernant la généralité de ceste union, que par l'advis +et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes +autres choses touchant l'entretenement de ceste confédération et de +ce qui en dépend, on se réglera selon ce qui sera advisé et résolu par +la pluralité des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles +seront recueillies comme on a fait jusques à présent en la généralité +des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonné +par les dispositions communes des confédérez. Mais si ès dicts traitez +de trèves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se +sçavent accorder par ensemble, lesdits différends se remettront et référeront, +par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont à +présent ès dites provinces, lesquels accorderont les parties ou décideront +de leurs différends comme ils trouveront estre pour raison. Et si +lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point par +ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non partiaux +que bon leur semblera, et seront les parties tenues d'accomplir +et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans aura esté, +en manière que dessus, déterminé.</p> + +<p>»10<sup>o</sup> Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront +faire aucune confédération ou alliance avec nuls sieurs ou pays de +leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs +confédérez.</p> + +<p>»11<sup>o</sup> Trop bien est accordé que, si quelques sieurs princes ou pays +voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confédération avec les +Provinces-Unies, que par l'advis et agréation de toutes ilz y seront +reçus et admis.</p> + +<p>»12<sup>o</sup> Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et évaluation des +ors et argents, toutes lesdites provinces auront à se conformer et +régler selon les ordonnances qui, à la première opportunité en seront +dressées, que l'une ne pourra changer ny altérer sans l'autre.</p> + +<p>»13<sup>o</sup> Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zélande +s'y comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres +<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> +provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon +le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur général des Pas-Bas, +mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats généraux touchant +la liberté de religion. Ou bien elles pourront, soit en général ou en +particulier, y mettre tel ordre et réglement que, pour le repos de leurs +provinces, villes et membres particuliers, tant ecclésiastiques que +séculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et prérogatives, +ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre province, +leur puisse en cela estre faict ny donné aucun destourbier ou +empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu'à +cause d'icelle personne ne puisse estre recherché, suyvant la pacification +de Gand.</p> + +<p>»14<sup>o</sup> Que toutes personnes conventuelles et ecclésiastiques suyvant +ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis en +aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns ecclésiastiques, +lesquels durant les guerres de Hollande et Zélande à l'encontre +des Espagnols estoyent sous le commandement desdits Espagnols +et se sont depuis retirez de leurs couvents ou colléges et venus +se rejeter en Hollande ou Zélande, qu'on leur fera, par ceux de leursdits +cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement +suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera à ceux de Hollande +et Zélande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces provinces +unies.</p> + +<p>»15<sup>o</sup> Que pareillement sera donné l'alimentation et entretenement, +leur vie durant, selon la commodité du revenu de leurs cloistres ou +couvens, à toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront +départir, ou jà en sont départis, soit pour religion ou autre occasion +raisonnable: bien entendu qu'à ceux qui depuis la date de cestes se +voudront habituer èsdits cloistres et couvents et qui après en voudroyent +sortir, ne leur sera donné aucune alimentation, mais s'en +pourront retirer, si bon leur semble, en retenant à eux ce qu'ils +y auront apporté. Et que tous ceux qui présentement sont ès dits +couvens ou qui par cy-après y voudront entrer, demeureront libres +en leur religion, profession et habits, à la charge, qu'en tous autres +cas, ils soyent obéissans à leurs généraux.</p> + +<p>»16<sup>o</sup> Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites provinces +il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en quoy +elles ne sçauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait touche +<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> +une province en particulier, seront appoinctées et vuidées par les +autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles voudroyent +dénommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en général, cela se +vuidera par les gouverneurs et lieutenans des provinces, comme il est +dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront tenus de faire droit aux parties, +ou de les accorder, en dedans un mois, ou en plus bref temps, si le +cas le requiert, après en avoir esté sommez et requis par l'une ou +l'autre des parties; et ce qui par les autres provinces, ou leurs députez, +ou par lesdits gouverneurs ou lieutenans aura esté dit et prononcé, +sera suivi, et accompli, sans, en ce, se pouvoir prévaloir d'aucune +provision de droict, soit d'appel, relief, revision, nullité ne +autres prétentions, quelles qu'elles soyent.</p> + +<p>»17<sup>o</sup> Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont +de donner aucune occasion de guerre ou noise à ceuls de leurs voisins, +princes, scieurs, pays, villes ou républiques; pour à quoy obvier +seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et expédition +de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu'à leurs +sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit défaillante, les +autres, leurs confédérez, tiendront la main, par tous moyens raisonnables, +que cela soit fait, et que tous abus qui le pourroient empescher +ou retarder le cours de la justice soyent corrigez et réformez, selon le +droict et suyvant les priviléges et anciennes coutumes d'icelles.</p> + +<p>»18<sup>o</sup> Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre +sus aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au +préjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger +aucuns de ses confedérez plus avant que soy mesmes, ou ses +habitans.</p> + +<p>»19<sup>o</sup> Que pour mettre ordre à toutes choses occurrentes et aux difficultez +qui se pourroient présenter, lesdits confédérez seront tenus, sur +le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui seront autorisés +quant à ce, de comparoistre en ladite ville d'Utrecht, au jour qui +sera limité, pour entendre à ce que par les lettres de rescription sera +exprimé, si la chose ne requiert d'estre secrète, pour sur ce délibérer, +et par commun advis et consentement, ou par la pluralité des voix, y +résoudre et ordonner, jaçoit qu'aucuns ne comparussent pas: auquel +cas, ceux qui comparaîtront, pendant ce temps, procéder à la résolution +et détermination de ce qu'ils trouveront convenable et proufitable +au bien public de ces Provinces-Unies; et ce qui aura esté ainsi résolu +<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> +s'accomplira mesmes par ceux qui n'ont point comparu, ne fût que la +chose fût de trop grande importance et qu'elle pût souffrir le délayer; +auquel cas, on rescrivera à ceux qui ont esté défaillans de s'y trouver +à certain jour limité, à peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette +fois. Et lors, ce qui aura été fait demeurera ferme et valable, ores +qu'aucunes desdites provinces ayant esté absentes; sauf qu'à ceux qui +n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y envoyer +leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y avoir tel +regard qu'il appartiendra.</p> + +<p>»20<sup>o</sup> Et à ces fins seront tous et chacun desdits confédérez tenus de +rescrire à ceux qui auront l'autorité, de faire assembler lesdites Provinces-Unies, +de toutes choses qui pourront occurrer et venir au devant +ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites provinces et +confédérez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus.</p> + +<p>»21<sup>o</sup> Et si avant qu'il s'y représente quelque obscurité ou ambiguité +par où pourroit naître dispute ou question, l'interprétation d'icelles +appartiendra auxdits confédérez qui, par commun advis les pourront +esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne tomboient +d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans des +provinces, comme dict est.</p> + +<p>»22<sup>o</sup> Comme pareillement s'il se trouvoit nécessaire d'augmenter on +diminuer quelque chose aux articles de cette union, confédération et +alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis +et consentement de tous lesdits confédérez, et non autrement.</p> + +<p>»23<sup>o</sup> Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier +lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes d'accomplir +et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre contrevenu +directement ou indirectement en aucune manière. Et si, avant qu'aucune +chose se face on attente au contraire par aucun d'entre eux, que +dès maintenant et pour lors, ils le déclarent nul et de nulle valeur, +obligeant à ce leurs personnes et tous les manans et habitans respectivement +desdites provinces, villes et membres, ensemble tous leurs +biens pour iceux en cas de contraventions estre, par toutes places, +pardevant tous seigneurs, juges et juridictions où on les pourra +recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect et accomplissement +de ces présentes et de ce qui en dépend, renonçans, à ces fins, +à toutes exceptions, grâces, privilèges, relèvemens, et généralement à +tous bénéfices de droit qui, au contraire de cestes, leur pourroient +<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> +ayder et servir, et spécialement au droict qui dict générale renonciation +non valoir si la spéciale ne précède.</p> + +<p>»24<sup>o</sup> Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et +lieutenans desdites provinces, qui y sont à présent, ou qui y pourront +estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers +desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prêter le serment +d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles et chacun +d'eux en particulier de ceste union et confédération.</p> + +<p>»Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous +corps de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune +desdites villes et places de ladite union.</p> + +<p>»De ce en seront dépeschés lettres en forme par les gouverneurs, +lieutenans, membres et villes des provinces, à ce spécialement requises, +soubsignées.</p> + +<p>»Et fut ceste présente faite et soussignée en ladite ville d'Utrecht, le +23 de janvier 1579.»</p> + +<p class="p2">Après avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit +(<i>Gr. chron. de Holl. et Zél.</i>, t. II, p. 376) dit:</p> + +<p>«Le 4<sup>e</sup> de février ensuyvant, ceste union fut signée par ceux de +Gand; le 3<sup>e</sup> de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11<sup>e</sup> de +juin, par George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de +Frise, d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Après, ceux +d'Anvers suivirent ceux de Bruges, de Bréda, et plusieurs autres.—Tout +ceci se faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay +Orchies, tramoient leur désunion et pourchassoient leur réconciliation +particulière vers le prince de Parme, lors campé devant Maëstricht, +s'excusant vers les autres confédérez, qu'ils ne pouvoient souffrir +aucune altération de la religion romaine.»</p> + +<p class="p2 center"><b>XVII</b></p> + +<p class="center">Petri Foresti opera omnia.—Observat. et curat. medic. de febribus,<br /> +lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.)</p> + +<p>Illustriss. Dominus princeps Auraïcus, cum per hyemem Delphis +ageret, et in stupha longo tempore degeret, apertis sæpe fenestris, quæ ad +<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> +turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex parte +Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret, quam et +valida febris subsequebatur, cùm aliquantulum inhoeruisset: quæ per +viginti quatuor horas tantùm duravit, febre non ampliciis redeunte, +licet vires utcumque ex valida illa febre dejectæ fuerint. Utebatur autem +tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis malo, quo +alias commode uti solebat ab ejusdem <i>generosissima uxore</i> confecto... +Verum cùm inde nihil juvaminis sentiret, <i>27 januarii anno 1581</i> Excellentia +sua me vocavit. (Suit l'exposé du traitement de la maladie.)—Fuitque +istis remediis illustriss. Dominus princeps magna cum nostra +laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum accesserit. +Cùmque Excellentissimus Dominus princeps <i>tertio julii</i> rediisset, +ejusque Excellentiam, <i>tùm Dominam ejus uxorem generosissimam +Carolam</i>, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam, strenuissimi +Ducis Monpenserii filiam, in Haghà Comitis salutarem, ea ipsa admodum +liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans æternæ memoriæ +gratitudinis post se relinquens.</p> + +<p class="p2 center"><b>XVIII</b></p> + +<p class="center">Déclaration des états généraux des Provinces-Unies du 26 juillet 1581,<br /> +moins le préambule, qui a été déjà reproduit au chap. IX.<br /> +(Lepetit, <i>Chronique de Hollande et Zélande</i>, t. II, p. 428 et suiv.)</p> + +<p>«Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, après le trespas de feu, de +haute mémoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son père, de qui luy +sont transportés tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit +père que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx, +par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si glorieuses +et mémorables victoires contre ses ennemis, que son nom et +puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde; +oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majesté impériale luy +avoit par cy-devant faites: au contraire a donné audience, foi et crédit +à ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil conçu +une haine secrète contre ces pays et leur liberté; pour autant qu'il ne +leur étoit permis d'y commander et les gouverner, ou de servir en +<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> +iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au royaume de +Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets à la puissance +du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays, à la plus +part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des principaux +d'iceluy, ont par diverses foys remonstré au roy que, pour sa réputation +et plus grande autorité de Sa Majesté, il valoit mieux conquester +de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander librement, +à son plaisir, et absolutement, c'est-à-dire, tyranniser, à sa volonté, +que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, à la réception +de la seigneurie desdits pays, juré d'observer.</p> + +<p>»Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherché tous +moyens pour réduire ces pays, les despouillant de leur ancienne +liberté, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, +sous prétexte de la religion, premièrement voulu mettre ez principales +et plus puissantes villes nouveaux évesques, les dotant de l'incorporation +des plus riches abbayes, adjoustant à chacun évesque neuf +chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient la +charge péculière de l'inquisition; par laquelle incorporation lesdits +évesques, estant ses créatures à sa dévotion et commandement (qui +eûssent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels du +pays) auroient le premier bien et la première voix ez assemblées des +estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit +introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a esté en +ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrême +servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire à un chacun; tellement que +la majesté impériale l'ayant autrefois mise en avant à cesdits pays, +icelle, moiennant les remontrances faictes à Sa Majesté, cessa de plus +la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit à ses +subjectz.</p> + +<p>»Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, +tant par les provinces et villes particulières, que par aulcuns des principaux +seigneurs du pays, nommément par le baron de Montigny, et +depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse +de Parme, alors régente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et +de la généralité, ont, à ces fins, successivement esté envoyés en +Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, +donné espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement +du pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis après +<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> +tout le contraire; commandant bien expressément et sous peine d'encourir +son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux évesques +et de les mettre en possession de leurs évêchez et abbayes incorporées: +d'effectuer l'inquisition, où elle avoit auparavant esté encommencée +à pratiquer, et d'obéyr et ensuivre les décrets et statuts du +concile de Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux priviléges +du pays.</p> + +<p>»Ce qu'estant venu à la cognoissance de la commune, a donné juste +occasion d'une grande altération entre eux et grandement diminué +la bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout +temps portée au roy et à ses prédécesseurs; car ils mettoient principalement +en considération que le roy ne prétendoit pas tant seulement +tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur leurs consciences, +desquelles ils n'entendoient estre responsables ou tenus +d'en rendre compte qu'à Dieu seul.</p> + +<p>»A cette occasion, et pour la pitié qu'ils avoient du pauvre peuple, +les principaux de la noblesse du pays exhibèrent, l'an 1566, certaine +remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour apaiser +la commune, et éviter toutes émotions et séditions, qu'il pleust à Sa +Majesté, monstrant l'amour et affection que, comme prince benin et +clément, il portoit à ses sujets, de modérer lesdits points, et signamment +ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et supplices +pour le fait de la religion.</p> + +<p>»Et pour remonstrer le mesme plus particulièrement au roy et avec +plus d'autorité et luy donner à entendre combien il estoit nécessaire +pour le bien et prospérité du pays, et pour le maintenir en repos et +tranquillité, d'oster les susdites nouvelletez et modérer la rigueur des +placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit marquis de +Berghe et ledit baron de Montigny, à la requeste de ladite dame +la régente, du conseil d'Estat et des estats généraux de tous les pays, +comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, là où le roi, au lieu +de leur donner audience et pourvoir aux inconvéniens par eux +remontrez (lesquels, pour n'y avoir remédié à temps, comme l'urgente +nécessité le requéroit, s'estoient desjà en effect commencé à +descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct, persuasion +et sentence du conseil d'Espagne il a fait déclarer rebelles et +coupables du crime de lèze-majesté tous ceux qui avoient faict ladite +remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> +»Et pardessus ce, pensant estre totalement asseuré desdits pays par +les forces et violence du duc d'Alve et les avoir réduits sous sa plénière +puissance et tyrannie, il a fait, puis après, contre tout droit des +gens (de tout temps inviolablement observé, mesmes entre les plus +barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques), emprisonner +et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous +leurs biens.</p> + +<p>»Et nonobstant que toute la susdite altération survenue l'an 1566, +à l'occasion que dit est, eût été quasi assoupie par la régente et +ceux de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'étaient +présentés devant elle pour la liberté du pays se fûssent retirés, ou +eûssent été déchassés, et les autres assujétis: ce néantmoins, pour +ne négliger l'opportunité que ceux du conseil d'Espagne avoient +si longtemps cherchée et espérée, selon qu'ouvertement donnèrent +à cognoistre les lettres interceptées, audit an 1566, de l'ambassadeur +d'Espagne, nommé d'Alava, escrites à la duchesse de +Parme, pour avoir moyen, sous quelque prétexte, d'abolir tous les +priviléges du pays et de le pouvoir faire gouverner tyranniquement +par les Espagnols, comme ils faisoyent les Indes et autres pays par +eux de nouveau conquestez, il a par l'instruction et conseil desdits +Espagnols, monstrant en cela le peu d'affection qu'il portoit à ses +sujets de ces pays, contrevenant à ce qu'il estoit obligé, comme leur +prince, protecteur et bon pasteur, envoyé en ces pays le duc d'Alve, +fort renommé pour sa rigueur et cruauté, l'un des principaux ennemys +des mesmes pays, accompagné d'un conseil de personnes de +mesme naturel et humeur que lui.</p> + +<p>»Et combien que ledit duc d'Alve soit entré en ce pays avec son +armée, sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt esté +receu des povres inhabitans avec toute révérence et honneur, n'en +attendant que toute bénignité et clémence, suyvant ce que le roy +leur avoit tant de fois promis par ses lettres fainctement escrites, +voire mesme qu'il estoit délibéré de se trouver en personne au pays et +d'y venir donner ordre à tout, au contentement d'un chacun.</p> + +<p>»Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve +pour venir par deçà, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de +navires pour l'amener icy, et une autre en Zélande pour l'aller rencontrer +et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux grands +frais et dépens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les povres +<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> +sujets et plus facilement les attirer en ses filets. Nonobstant quoy, +iceluy duc d'Alve, incontinent après sa venue, bien qu'il fûst estranger, +nullement de sang royal, déclara qu'il avait commission du roy, +de grand capitaine, et, peu après, de gouverneur général de ces +pays: chose du tout contraire aux priviléges et anciens usages d'iceux. +Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit subitement garnison +éz principales villes et forteresses du pays, fit bastir aux plus puissantes +et riches villes des citadelles, pour les tenir en sujétion. Et +par charge du roy, comme il disoit, appela aimablement vers luy, +tant par lettres qu'autrement, les principaux seigneurs du pays, sous +prétexte d'avoir affaire de leurs conseils et assistance pour le bien et +service du roy et des pays.</p> + +<p>»Après quoy il fit appréhender prisonniers ceux qui, ayant donné +foy à ses lettres, s'étoient venus présenter: qu'il a, contre les priviléges, +fait mener hors du pays de Brabant, où ils avaient esté appréhendez, +faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne fûssent +juges compétens, instruire leur procès. Et devant qu'ils fûssent +instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur défense, +jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant publiquement et +ignominieusement mettre à mort.</p> + +<p>»Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols, +s'estoyent retirez et tenus hors du pays, déclarez rebelles, et d'avoir +commis crime de lèze-majesté, d'avoir forfait corps et biens, et comme +tels, confisqué tout ce qu'ils avoient pardeçà; le tout, afin que les +povres inhabitans ne s'en pûssent ayder, en la juste défense de leur +liberté contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces, à l'assistance +desdits seigneurs et princes; pardessus une infinité d'autres +gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie fait mourir +et en partie déchassez, pour confisquer leurs biens: travaillant le +reste des bons inhabitans tant par fourragement de soldats, qu'autres +outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme aussi par diverses +exactions et tailles; les contraignant de contribuer tant aux bastimens +des nouvelles citadelles et fortifications des villes, qu'il fit à +leur oppression, que de fournir centiesmes et vingtiesmes deniers, +pour le paiement des soldats, en partie par luy amenez et en partie +par luy levez de nouveau, pour les employer contre leurs compatriotes; +et ceux qui, au danger de leur vie, se hazardoient à défendre +la liberté du pays, afin qu'aux sujets ainsi appauvris il ne restât aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> +moyen pour empescher ses desseins, et mieux effectuer l'instruction +qui lui avoit esté baillée en Espagne, à sçavoir de traiter ces pays +comme nouvellement conquis.</p> + +<p>»A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes +principales l'ordre du gouvernement et de la justice, érigea nouveaux +consaux, à la manière d'Espagne, directement contre les priviléges +du pays.</p> + +<p>»Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force +introduire certaine imposition d'un dixième denier sur toutes sortes +de marchandises et manufactures, à la totale ruine de la commune, +de laquelle le bien et la prospérité consiste, la plupart, au trafique et +manufactures; et ce, nonobstant une infinité de remonstrances faites +au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de +toutes, en général; ce que par violence il auroit ainsi effectué, si ce +n'eust esté que, bientost après, par le moyen de monseigneur le +prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs +de ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur +prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans +affectionnez à la liberté de leur patrie, les provinces de Hollande et de +Zélande ne se fûssent révoltées et mises sous la protection dudit seigneur +prince.</p> + +<p>»Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant +son gouvernement, et après lui, le grand commandeur de Castille, +envoyé en son lieu par le roy, non pour adoucir et modérer quelque +peu la tyrannie de son prédécesseur, mais pour la poursuivre plus +couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les provinces, +qui par leurs garnisons et citadelles étoient réduites sous le +joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour +aider à les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites provinces, +ainsi en les traitant comme ennemis, présentant aux Espagnols, +sous ombre d'une mutinerie, à la vue dudit commandeur, d'entrer +par force en la ville d'Anvers, y séjourner l'espace de six semaines, +vivans à discrétion, à la charge des povres bourgeois, les contraignant +pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences, de fournir +la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de la +solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la connivence +de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de +prendre ouvertement les armes contre le pays: tâchans premièrement +<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> +de surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du siége ancien et ordinaire +des princes de pardeçà, faire illec un nid de leurs rapines; ce +que, en leur succédant selon leur dessein, prinrent par force et +violence la ville d'Alost, et tost après forcèrent la ville de Maëstricht. +Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers, l'ont pillée, +saccagée et mise à feu et à sang, et ainsi traitée, que les plus barbares +et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire davantage ne +pire: au dommage indicible non seulement des povres inhabitans, +mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent illec leurs +marchandises, debtes et argent.</p> + +<p>«Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil +d'Estat, auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur +peu auparavant avait conféré le gouvernement général du pays, fûssent, +en la présence mesme de Jéronimo de Rhoda, déclairez et publiez +ennemis du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorité privée, +comme il est à présumer en vertu de certaine secrète instruction qu'il +avoit d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs +adhérens; de manière que, sans respecter ledit conseil d'estat, il +usurpa le nom et authorité du roy, contrefit son sceau et se porta en +gouverneur et lieutenant du roy en ces pays.</p> + +<p>«Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit +sieur le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zélande; lequel +accord a par ledit conseil d'Estat, comme légitimes gouverneurs, esté +approuvé, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre +aux Espagnols, communs ennemis de la patrie et les déchasser de ces +pays; sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis +par diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec +toute diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: +qu'en prenant égard aux fautes, troubles et inconvéniens déjà survenus +et apparentement encore à suivre, il luy plût faire sortir les Espagnols +hors de ces pays, et premièrement ceux qui auroient esté cause +des saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres +innumérables forces et violences que ses povres sujets avoient +souffert, à la consolation et soulagement de ceux qui les avoient +endurez, et à l'exemple de tous autres.</p> + +<p>«Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il fît semblant par paroles +que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son gré, et +qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de vouloir pourvoir +<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> +et donner ordre avec toute clémence au repos du pays, comme +il appartenoit à un prince bénin, n'a pas seulement négligé de faire la +punition dudit chef et auteurs, ains au contraire, comme assez il +appert que tout estoit avec son consentement et préalable délibération +de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines lettres siennes, peu +après interceptées ont donné pleine foy: par lesquelles estoit escrit +audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs du mal, que le roy non +seulement ne blâmoit point leur fait, mais le trouvoit bon et le prisoit, +promettant les récompenses, signament ledit Rhoda, comme ayant +fait un singulier service; ce qu'à son retour en Espagne et à tous +autres ministres de sa tyrannie exercée en ces pays il auroit par effet +démontré.</p> + +<p>»Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les +yeux de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur général, son +frère bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel +sous prétexte de déclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et +approuvoit la pacification faite à Gand, promit de faire sortir les Espagnols, +de faire punir les auteurs des violences et désordres advenus +en ces pays, et de mettre ordre au repos général et réintégration de +leur ancienne liberté: tascher de séparer lesdits Estats et de subjuguer +un pays et l'autre après.</p> + +<p>»Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, +il fut découvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit +charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy +seroyt donnée par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy défendoit +à dom Juan et à Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un à l'autre; luy +commandant de se comporter avec les grands et principaux seigneurs +avec toute bénignité et bénévolence, pour gagner leurs affections: +jusques à ce que, par leur assistance et moyen, il eût pû réduire la +Hollande et Zélande, pour après faire sa volonté des autres provinces. +Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit solennellement juré, +en présence de tous les estats du pays, d'observer ladite pacification +de Gand, contrairement à cela, chercha par le moyen de leurs colonels, +lesquels il avoit déjà à sa dévotion, toutes manières pour, par +grandes promesses, gagner les soldats allemands, lesquels estoient +alors en garnison et avoient en garde les principales villes et forteresses +du pays, desquels par ce moyen il se fit maistre; comme déjà, +par l'induction de leurs colonels, il les avoit gagnez et attirez, se +<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> +tenant assuré des places par eux occupées: pour, par ce moyen, forcer +ceux qui ne se voudroient joindre avec luy à faire la guerre au prince +d'Orange et à ceux de Hollande et Zélande; par ainsi susciter une plus +sanglante et cruelle guerre intestine, qu'elle n'avoit esté auparavant.</p> + +<p>»Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement +et par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer cachées, venant +les menées de don Juan à estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer +ce qu'il avoit désigné, il ne sceut mener ses conceptions et entreprises +à la fin qu'il prétendoit.</p> + +<p>»Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure +encore jusques à présent, au lieu d'un repos et paix assurée, dont, à +son arrivée, il se vantoit tant.</p> + +<p>»Lesquelles susdites raisons nous ont donné assés d'occasions pour +deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin +seigneur pour ayder à deffendre ces pays et les prendre en sa protection. +Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desjà receu telles foules, +souffert tels outrages, et ont esté délaissez et abandonnez par leur +prince jà par l'espace de plus de vingt ans, durant lesquels les habitans +ont esté traitez, non comme sujets, mais comme ennemis; leur +propre prince et seigneur s'efforçant de les ruiner par force +d'armes.</p> + +<p>»En outre, après le trespas de don Juan, ayant envoyé le baron de +Selles, lequel, sous prétexte de mettre en avant quelques moyens +d'accord, déclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la pacification +faite à Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit juré en son +nom de maintenir, mettant ainsi, de jour à autre, plus graves conditions +d'accord.</p> + +<p>»Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir, +voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant +mesme la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de +la chrestienté, et par tous moyens, continuellement et sans intermission, +de chercher à nous réconcilier et accorder avec le roy.</p> + +<p>»Ayant aussi eu dernièrement bien longtemps noz députez à Coulogne, +espérans <i>illec</i>, par intercession de la majesté impériale et des +seigneurs princes électeurs estant à ce entremis, d'impétrer une paix +assurée, avec quelque gracieuse et modérée liberté de la religion (laquelle +concerne principalement Dieu et les consciences) selon que la +constitution des affaires du pays le requéroit pour lors.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> +»Mais nous avons finalement trouvé par expérience, que par icelle +remonstrance et communication à Coulogne ne pouvions rien obtenir +du roy, et que ladite communication estoit seulement pratiquée et servoit +pour désunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus +facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre après, et exécuter +contre icelles leurs premiers desseins.</p> + +<p>»Ce qui est depuis évidemment apparu par certain placard de proscription +que le roy fit publier, par lequel nous et tous les habitans +desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur party, sont +déclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et biens, promettant +en oultre grande somme de deniers à celuy qui tueroit ledit seigneur +prince; le tout, pour rendre odieux les propres habitans, +empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un extrême +désespoir: tellement que, désespérant totalement de tous moyens de +réconciliation, et destituez de tout autre remède et secours, avons, +suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence de noz (et des +autres habitans) droits, priviléges et anciennes coustumes, et de la +liberté de la patrie, la vie et l'honneur de nous, nos femmes et enfans, +et postérité, afin qu'ils ne viennent à tomber en la servitude des Espagnols, +délaissant à bon droit le roy d'Espagne, esté contraints de +trouver et practiquer autres moyens, tels que, pour nostre plus grande +sûreté et conservation de nos droits, privilèges et libertés susdites, +avons advisé le mieux convenir.</p> + +<p>«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et pressez +de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun accord, +délibération et consentement, déclaré, etc., etc., etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>XIX</b></p> + +<p class="center">Circonstances qui déterminèrent Jauréguy à attenter à la vie +du prince d'Orange.<br /> +(De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. VI, p. 178 à 180.)</p> + +<p>«Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen, +natif de la ville de Victoria, qui avoit été autrefois commissaire +des vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen +d'avancer sa fortune. Pendant qu'il étoit occupé de cette pensée, +il apprit que Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis +longtemps la banque à Anvers, étoit sur le point de faire banqueroute. +Il crut que dans le désordre où étoient ses affaires il ne seroit pas difficile +de l'engager à quelque coup hardi.</p> + +<p>»Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit écrit de Lisbonne, et il +l'avoit depuis fait solliciter par ses émissaires d'entreprendre une chose +qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui tourneroit à la +gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par son hérésie, et à +la tranquillité des Pays-Bas qu'il troubloit par sa révolte. Et, pour +l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui lui promettoit, après +l'action, quatre-vingt mille ducats, argent comptant, une commanderie +de Saint-Jacques, et une fortune éclatante.</p> + +<p>»Annastro, effrayé du péril auquel il s'exposeroit, balança longtemps; +mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil +de son désespoir, s'ouvre à son caissier, nommé Antoine de Venero, +natif de Bilbao, et, après lui avoir découvert le mauvais état de ses +affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en larmes +en lui parlant; et Venero, touché des malheurs de son maître, +laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit horreur, +soit par la vue du péril, soit par un motif de conscience.</p> + +<p>»Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point à le servir, lui demanda +s'il croyoit que Jean de Jauréguy fût disposé à entreprendre un +coup pareil. Ce Jauréguy, qui servoit à la banque, étoit un jeune +homme d'environ vingt ans, d'un caractère sombre et opiniâtre; ce +<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> +qui faisoit juger à son maître que, s'il se déterminoit une fois, il ne +reculeroit pas.</p> + +<p>»Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il +pouvoit exposer un jeune étourdi à une mort certaine. Mais Annastro +soutint que, le prince d'Orange ayant été déclaré criminel de leze-majesté +et proscrit par le prince qui a droit de suppléer à la loi, il +étoit permis à tout le monde de le tuer, comme un homme justement +condamné, qu'il avoit consulté les théologiens d'Espagne et qu'ils lui +avoient répondu qu'il n'y avoit point de difficulté; qu'ainsi il ne lui +restoit aucun scrupule sur cet article.</p> + +<p>»Aussitôt, ayant renvoyé Venero, il fait venir Jauréguy et, jetant +un grand soupir, à son abord: «—Si je ne connaissois, dit-il, votre +fidélité, votre constance et votre piété sincère, je ne m'adresserois pas +à vous, dans l'état malheureux où sont les affaires publiques et les +miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baignés de pleurs, +et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je remarque depuis +longtemps que vous êtes sensible aux outrages que l'on fait à notre +souverain, et que, quoique vous soyez né en Espagne aussi bien que +moi, vous ne laissez pas d'être touché des maux de ces provinces, qui +sont à notre égard, comme une seconde patrie. J'ai vû d'ailleurs que +vous plaigniez sincèrement mon sort et que vous étiez touché de me +voir réduit à un état si malheureux par la faute et par le malheur d'autrui. +Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de me tirer de +l'abyme où je suis: mais enfin voici une occasion que m'offre la Providence. +Vous pouvez, si vous avez du courage, délivrer votre roi, votre +patrie, et votre maître. Considérez qui est la cause et l'auteur de tous +nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange, qui, après avoir violé +la foi qu'il devoit à Dieu, vient de renoncer hautement à celle qu'il +avoit jurée à son roi. Quoique proscrit, comme il le méritoit, il a eu +l'insolence de publier un écrit injurieux, où il ose attaquer le nom et +la majesté de son prince; et, pour comble d'attentat, après avoir fasciné +les esprits par ses manières populaires, il vient de donner aux +habitans du pays un prince étranger pour souverain. Notre roi l'a donc +justement condamné à mort. C'est de cet homme qu'il faut nous défaire, +si nous voulons nous acquitter de ce que nous devons à Dieu, au +roi et à la patrie. Le roi promet de grandes récompenses; mais j'en suis +moins touché, quoiqu'elles puissent être utiles pour mes affaires et +pour les vôtres, que du devoir que notre conscience nous impose. Il +<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> +me semble qu'elle nous reproche notre lâcheté, disons plus, notre perfidie, +si nous laissons vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu +et des hommes, et qui est né pour le malheur et pour la ruine de ces +provinces.»</p> + +<p>»En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant à la mine du +jeune homme et à son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se jeta +à son cou et l'embrassa étroitement.</p> + +<p>»Jauréguy aussitôt lui répondit avec un air intrépide: «—Je suis +tout prêt; me voilà affermi dans un dessein que je méditois depuis +longtemps. Je méprise le péril et les conditions; je n'en veux aucune, +et je suis résolu à mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois +me servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes à feu, je serai plus +sûr avec le fer. Je ne vous demande qu'une grâce: c'est de prier Dieu +pour moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien à mon père, et qu'il ne +laisse pas mourir ce vieillard dans la misère.</p> + +<p>»—Je loue votre résolution et votre fermeté, interrompit Annastro; +mais il faut que vous ayez une meilleure idée du succès: j'espère que +vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action vous +promet. Comptez sur l'efficacité des prières et des vœux dont je vais +vous montrer des copies.»</p> + +<p>»Aussitôt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets superstitieux, +conçus en forme de prières; mais surtout il y glisse un écrit +sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prétendus secrets de la +magie; et il eut soin de le disposer de manière qu'on ne pouvoit s'empêcher +de le lire dès qu'on tenoit les tablettes. Par cet écrit on promettoit, +au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce fût +traitoit bien celui qui auroit tué le prince d'Orange, cette ville obtiendroit +du roi toutes les grâces qu'elle voudroit demander. Annastro, +qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune furieux, dès qu'il +seroit de sang-froid, étoit bien aise de lui faire espérer l'impunité.</p> + +<p>»Cette ruse lui réussit; et Jauréguy, persistant dans sa résolution, +entreprit de l'exécuter, au dimanche, 18 de mars.</p> + +<p>»Annastro était sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant passé +à Bruges, à Dunkerque et à Gravelines, il s'étoit rendu à Tournai.</p> + +<p>»Le jour que Jauréguy avoit pris étant arrivé, il se confessa à +Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de +dire la messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des conférences +de piété pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession, +<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> +ce forcené ajouta qu'il avoit résolu de tuer le prince d'Orange, +pour délivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hérésie. Timmermann +approuva ce dessein, pourvu que ce ne fût point l'avarice qui conduisît +sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le bien de +sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses péchés, et, après la +messe, il reçut l'Eucharistie.</p> + +<p>Jauréguy dit ensuite à Venero qu'il alloit exécuter son projet, il but +un coup d'un vin étranger, et se rendit à la citadelle, où logeoit le +prince d'Orange.»</p> + +<p class="center"><b>FIN</b></p> + +<hr class="c15" /> +<div class="footnotes"> +<h2>NOTES</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Par le mariage de Béatrix de Bourbon avec Robert, l'un des fils +du roi saint Louis.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte émané d'elle le +25 août 1565, lequel sera ci-après reproduit, ignorait à tel point la date +précise de sa naissance, qu'elle ne pouvait pas plus se dire, en 1565, +âgée de treize ans que de douze.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Psaume XXVII, 10.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ep. aux Galates. VI. 7.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ce prêtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la duchesse +de Montpensier, à titre de précepteur de leur fils, n'était autre que +<i>Ruzé</i>, qui depuis devint évêque d'Angers: c'est ce que déclara le duc de +Montpensier lui-même dans une lettre adressée, le 28 mars 1572 à +l'électeur palatin, et insérée ici au n<sup>o</sup> 2 de l'<i>Appendice</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir une information secrète du 28 avril 1572, dont le texte complet +sera reproduit plus loin.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> A peine est-il nécessaire d'ajouter que la résignation du titre et des +fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au profit de sa nièce, concorda +avec <i>l'entrée en religion</i> dont il s'agit.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, f<sup>o</sup> 82.—<i>Ibid.</i> Collect. Clérambault. +vol. 1,114, f<sup>o</sup> 182.—Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, in-4<sup>o</sup>, +p. 217.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, p. 221.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ils sont, avec addition de détails complémentaires, pleinement +confirmés par l'information secrète du 28 avril 1572, contenant les dépositions +de six religieuses de l'abbaye de Jouarre, autres que celles +qui avaient, le 25 août 1565, attesté, en leur déclaration la sincérité +des faits énoncés par Charlotte de Bourbon, dans sa protestation du même +jour.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> «Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimitié à la religion +(réformée), et avoit esté de telle sorte pratiqué par ceux de Guise, +qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans pouvoir gouster la +conséquence des entreprises contraires.» (Regnier de La Planche, +<i>Hist. du règne de François II</i>, édit. de 1576, p. 567).</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. III, p. 59.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Regnier de La Planche, <i>loc. cit.</i>, p. 39.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ap. Tommasco, Relazioni</i>, in-4<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 133.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> De La Place, <i>Comment.</i>, édit. de 1565, p. 109, 110, 111.—De +Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. II, 824, 825.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. II, p. 832.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Hist. univ.</i>, t. II, p. 776.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> De La Place, <i>Comment.</i>, p. 237.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Comment.</i>, p. 237.—Voir à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 1, une pièce de vers +composée, peu de temps après la mort de la duchesse de Montpensier, +et qui donne une idée des sentiments élevés dont on la savait animée.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> «La duchesse de Montpensier avoit destiné une de ses filles, nommée +Charlotte au duc de Longueville.» (De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. III, +p. 60.)</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Lettres françaises de Calvin</i>, t. II, p. 179, 265, 267, 286, 499. +L'une de ces lettres, adressée par Calvin au jeune duc de Longueville, +le 22 août 1559 (p. 286) contenait ce passage: «Monseigneur, vous +avez un grand advantage, en ce que madame vostre mère ne désire rien +plus que de vous voir cheminer rondement en la crainte de Dieu, et ne +sçauroit recevoir plus grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter +vertueusement la foy de l'Évangile.»]</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> D'Aubigné, <i>Hist. univ.</i>, t. II, liv. I<sup>er</sup>, ch. 11.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Information secrète du 28 avril 1572.—François Daverly portait +le titre de seigneur de Minay.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Il nous semble impossible qu'une active correspondance, inspirée +par la plus tendre affection, n'ait pas existé entre Charlotte de Bourbon +et sa sœur la duchesse de Bouillon, surtout depuis l'année 1562; époque +à laquelle cette femme si distinguée, à tant de titres, avait, ainsi que le +duc, son mari, ouvertement embrassé la religion réformée, et dès lors +chaleureusement servi, avec lui, non seulement les intérêts spirituels et +matériels des habitants du duché, mais aussi ceux d'une foule de personnes +venues de France, auxquelles un asile était accordé à Sedan et +à Jametz. Des documents précis, postérieurs à 1572, témoignent au surplus +de l'étroite amitié qui unissait l'une à l'autre les deux sœurs, +Charlotte et Françoise de Bourbon.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excès par lesquels +le duc se déshonora. On frémit d'indignation et de dégoût à l'aspect +des lugubres et cyniques détails dans lesquels sont entrés, sur ce +point, Brantôme (édit. L. Lal., t. V, p. 9 et suiv.), et, plus amplement +encore l'auteur de l'<i>Histoire des martyrs</i> (in-f<sup>o</sup> 1608, p. 589 à 591, et +593, 594).—Voir aussi l'<i>Histoire des choses mémorables advenues en +France, de 1547 à 1597</i> (édit. de 1599, p. 186 à 193).</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> On lit dans un rapport relatif à un synode provincial des églises +réformées, tenu à Laferté-sous-Jouarre, le 27 avril 1564, le passage +suivant: «Le duc de Bouillon a envoyé paroles de créance par Perucelly, +qui disoit avoir parlé à luy à Troyes, ou ès environs, et par Journelle, +par lesquelles il faisoit entendre le bon vouloir qu'il a de s'employer +pour le Seigneur, <i>avec madame sa femme</i>, et que, en brief temps il +exterminerait la messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait +estre empesché, parce qu'il ne dépendoit que de Dieu et de l'espée. +Il prioit l'assemblée de luy faire venir des régents de Genève pour +dresser un collège à Sedan, lequel il veult renter de deux ou troys +mille francs; promettant que ses places seront toujours seur refuge +aux fidèles, et qu'elles estoient munies suffisamment de tout ce qu'il +falloit.» (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616, f<sup>os</sup> 96, 97).</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> E. Benoit, <i>Histoire de l'Édit de Nantes</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 42.—De Thou, +<i>Histoire univ.</i>, t. III, p. 655.—Bayle, <i>Dict. phil.</i>, V<sup>e</sup> Rosier (Hugues, +Sureau du).</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> «Quoy que le duc de Montpensier eût eu de la duchesse, sa +femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer à un +second mariage, à l'âge de cinquante-cinq ans passés; et ayant fait +choix de Catherine de Lorraine, fille de François de Lorraine, duc de +Guise, et d'Anne d'Este, pour lors âgée seulement de dix-huit ans, le +traité en fut passé à Angers, le 4 février 1570.» (Coustureau, <i>Vie du +duc de Montpensier</i>, addit., p. 179).—Brantôme dit de Catherine de +Lorraine que «bien tendrette d'aage, elle espousa son mary qui eût pu +estre son ayeul». (Édit. L. Lal., t. IX, p. 646).—Le Laboureur +(addit. aux <i>Mém. de Castelnau</i>, t. II, p. 735) allant au fond des choses, +n'hésite pas à dire: «Le duc de Montpensier se maria, en premières +noces à Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crédit de l'admiral +Chabot, qui avoit épousé Françoise de Long-Vic, sa sœur aînée; et ce +fut pour la mesme considération qu'il prit pour seconde femme Catherine +de Lorraine, sœur du duc de Guise, auquel cette alliance fut plus +utile pour achever de détacher ce prince des intérêts de sa maison, et +pour le discréditer parmi des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... +Il apprit par les suites des différends qu'il eut à la cour et par la conduite +que cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre +dessein que de désunir sa maison....., en luy donnant pour le veiller +une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des affaires.»]</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> British museum, mss. Harlay, 1.582, f<sup>o</sup> 367.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du <i>Traité +servant à l'esclaircissement de la doctrine de la prédestination</i>, Basle, +»in-8<sup>o</sup>, 1779.»—Les lignes ci-dessus transcrites sont tirées de la +préface de ce traité, dans laquelle Couet s'adresse «à haulte et puissante» +dame, madame Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.»]</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse Loyse-Julienne, +Electrice palatine, née princesse d'Orange.</i> 1 vol. in-4<sup>o</sup>; à +Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, f<sup>o</sup> 12.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. II, p. 701.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Frédéric III s'est, en quelque sorte, peint lui-même dans cette +vaste correspondance et dans son testament. En publiant l'une et l'autre, +le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un monument durable à la +mémoire du prince électeur. Voir 1<sup>o</sup> <i>sur Frédéric III</i>, Le Laboureur, +addit. aux <i>Mém. de Castelnau</i>, in-f<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 538 à 542;—les <i>Mém. +de Condé, passim</i>;—D'Aubigné, <i>Histoire univ., passim</i>;—La Popolinière, +<i>Hist., passim</i>;—Brantôme, édit., L. Lal., t. I<sup>er</sup>, p. 313;—Baum, +<i>Th. de Bèze</i>, append.;—Archives de Stuttgard, Frankreich, 16, n<sup>o</sup> 40;—<i>Bulletin +de la Soc. d'hist. du prot. fr.</i>, année 1869, p. 287.—2<sup>o</sup> +<i>Écrits de Frédéric III</i>—<i>das Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten +der Pfalz</i>, von A. Kluckhohn, in-4<sup>o</sup>;—Kluckhohn, <i>Briefe Friedrichs +des frommen</i>, etc., etc., in-8<sup>o</sup>, 1868, 3 vol.—Voir, pour d'autres +lettres de Frédéric III, en Angleterre, <i>Calendar of State papers, foreign +series</i>, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;—à Genève, Archiv., +portef. histor., n<sup>o</sup> 1.753;—en France, Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 2.812, +3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619, 15.544, et fonds Colbert, +V<sup>e</sup> vol. 397.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé <i>la Gaule françoise</i> (ap. +<i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. II, p. 579).</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Mém. de Condé</i>, in-4<sup>o</sup>, t. III, p. 431.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Frédéric III couronna sa carrière par une profession solennelle +de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23 septembre 1575, contenant +d'ailleurs, sur des points divers, une longue suite de dispositions. +L'une d'elles, notamment, atteste sa constante sollicitude pour les nombreuses +victimes des persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France +ou d'autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil hospitalier, +et pour celles qui à l'avenir, y chercheraient un refuge; il voulait que +les unes continuassent à jouir des avantages dont elles étaient pourvues, +et que des secours fussent assurés d'avance aux autres. Sa sollicitude se +portait aussi, dans l'intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers, +de toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la continuation +du service divin qui se célébrait, <i>en langue française</i>, à Heydelberg.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Loc. cit.</i>]</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, f<sup>o</sup> 62.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l'abbesse de Farmoutiers +(ap. dom Toussaint Duplessis, <i>Hist. de l'église de Meaux</i>, in-4<sup>o</sup>, 1731, +t. II, <i>Pièces justificatives</i>, n<sup>o</sup> 5).</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, f<sup>o</sup> 23.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Cette réponse, démesurément longue, est intégralement reproduite +avec les annotations qu'elle nécessite, au n<sup>o</sup> 2 de l'<i>Appendice</i>, dans la +rudesse de ses assertions, pour la plupart outrageantes et mensongères.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes, pour +sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée, s'enfuit à Heidelberg.» +(D'Aubigné, <i>Hist. univ.</i>, t. II, liv. 1<sup>er</sup>, ch. II.)</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, f<sup>os</sup> 58 et suiv.—Au dos du document +ci-dessus transcrit se trouve la mention suivante: «Par commandement +de messieurs le premier président et Boissonnet, conseiller, +ceste information faicte par les officiers de Jouerre.»]</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r'avoir Charlotte +de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec bonnes cautions, +pour la liberté de la dame en sa vie et en sa religion, le père aima +mieux ne l'avoir jamais.» (D'Aubigné, <i>Hist. univ.</i>, t. II., liv. I<sup>er</sup>, +chap. II).—«Le père, grand catholique, avoit redemandé sa fille à +l'électeur, vers lequel fut envoyé M. le président de Thou, et puis +M. d'Aumont. L'électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne +la forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux +la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux, professer +une religion qui lui étoit si à contre-cœur.» (<i>Mémoires pour servir à +l'histoire de la Hollande et des autres provinces unies</i> par Aubery de +Maurier. Paris, in-12, 1688, p. 63.)</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> British museum, mss. Harlay, 1.582, f<sup>o</sup> 367.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> British museum, mss. Harlay, 1.582, f<sup>o</sup> 367.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> «<i>La de Vandoma</i> (qualification dédaigneusement appliquée par +les Espagnols à Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha Vandoma. +Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se han de +hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del principe de +Condé que por la honrra le quieren poner en la yglesia entre los +otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc d'Albe; Blois, +5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B. 32.)</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Jeanne d'Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.—Voir sur +ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée: +<i>Gaspard de Coligny, amiral de France</i>, t. III, p. 383, 384, 385.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Lettre de l'électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572 (ap. +Kluckhohn, <i>Briefe</i>, etc., etc., Zweiter Band, n<sup>o</sup> 662, p. 467).—Voir aussi, +Calendar of state papers, foreign series, lettre du 27 juin 1572. On y +lit: «Mademoiselle de Bourbon is very grieved at the death of the +queen of Navarra.»]</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Benoit, <i>Hist. de l'édit de Nantes</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 42.—Bayle, <i>Dict. phil.</i>, +V<sup>c</sup> Rosier (Hugues Sureau du).—Voir aussi les détails que donne +sur les missions de Maldonat et de du Rosier un écrit intitulé: «Oraison +funèbre pour la mémoire de très noble madame Françoise de +Bourbon, princesse de Sedan, faicte et prononcée par de Lalouette, +président de Sedan, etc., etc. Sedan, in-4<sup>o</sup>, p. 10.»]</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du Rosier touchant +sa chute en la papauté et les horribles scandales par lui commis, +à</i>, etc. (<i>Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. II, p. 238 et +suiv.).</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Relation, ap. Kluckhohn, <i>Briefe Friederich des frommens</i>, Erst Band, +p. 215 à 229.—Voir, sur la mission de Boquin, les développements +contenus dans notre publication intitulée: <i>Les protestants à la cour de +Saint-Germain, lors du colloque de Poissy</i>, 1574.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y enseigner +le droit romain.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Voir sur François Dujon, D. 1<sup>o</sup> <i>Scrinium antiquarium</i>, Groning, 1754, +t. I<sup>er</sup>, part. 2, <i>Francisci Junii vita ab ipsomet conscripta</i>; 2<sup>o</sup> G. Brandts, +<i>Historie der Reformatie</i>, Amst., 1677, in-4<sup>o</sup>, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget zich naar +den Paltz in weerd <i>fransch predikant te Heidelberg</i>.» (<i>Dict. biogr., Holland</i>.)—Voir +sur J. Taffin, l'intéressante et substantielle monographie +de M. Charles Rahlenbeck, intitulée: <i>Jean Taffin, un réformateur belge +du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle</i>, Leyde, 1886, br. in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> La lettre écrite à Chastillon et à d'Andelot par Charlotte de +Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite d'après +l'original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses riches +archives, et qu'il a bien voulu me communiquer.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en captivité. +(Voir, sur ce point, notre publication intitulée <i>Madame l'amirale +de Coligny, après la Saint-Barthélemy</i>. Br. in-8<sup>o</sup>, Paris, 1867.)</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que dans +la note précédente).</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. III, p. 6 à 15.—La +Popelinière, <i>Hist.</i>, t. II, liv. 36, f<sup>os</sup> 196, 197, 198.—Du Bouchet, +<i>Hist. de la maison de Coligny</i>, p. 569.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. III, p. 8.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. III, p. 14, 15.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> «Le roi, dit de Thou (<i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 6), éluda leurs demandes +sous prétexte qu'elles n'intéressoient en rien la Pologne.»]</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Bibl. nat., mss., f. Colbert, V<sup>e</sup> vol. 397, f<sup>o</sup> 947.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Calendar of state papers, foreign series: 1<sup>o</sup> The queen to +D<sup>r</sup> Valentin Dale, 3 février 1574;—2<sup>o</sup> D<sup>r</sup> Dale to the queen, 19 février +1574;—3<sup>o</sup> Answer, 8 mars 1574;—4<sup>o</sup> Instruction to lord North +in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne, du +marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du comte +de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de Louis +P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de Schomberg, +d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de Bellegarde, de Belville, +de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes, des frères de Balzac +d'Entragues, et de plus de six cents autres Français, tous gentilhommes. Il +y avait, en outre, Pomponne de Bellièvre qui suivait le prince en qualité +d'ambassadeur de France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, +Gilbert de Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du +pape. (De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 21.)</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Hist. univ.</i>, t. II, liv. II, ch. XIV.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années auparavant, +Frédéric III avait adressées à l'amiral: <i>«Gratulamur tibi quod, præ +cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus amat, suscipit et +admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei acquiescas; nec dubitamus +quin Deus his tuis conatibus felicem et exoptatum successum +sit daturus, quos nos arduis ad Christum precibus juvare non +cessabimus.»</i> (Lettre du 23 mai 1561, ap. Kluckhohn, <i>Briefe Friederich +des frommen, Kurfürsten von der Pfalz</i>, 1868, in-8<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 179).—L'électeur +palatin, Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg +avec le roi de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé +dans un recueil intitulé: <i>Monumenta pietatis et litteraria virorum in re +publica et litteraria illustrium selecta</i>, Francfort, 1701, in-4<sup>o</sup>, et que +reproduit le tome IV des œuvres de Brantôme (édit. L. Lal.), à l'appendice, +p. 412 et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Mémoires</i>, in-8<sup>o</sup>, 1877, t. I<sup>er</sup>, p. 195, 196.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Kluckhohn, <i>Briefe Friedrichs des frommen</i>, t. II, p. 694.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> Duplessis-Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 80.—<i>Histoire +de la vie de messire Philippe de Mornay</i>, Leyde, 1647, in-4<sup>o</sup>, +p. 28.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>«Condœus prœsens nuper publice processus est, in ecclesia gallica +quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse, quod post +illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra pontificia accesserit, +et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi ignosceretur.» (Huberti Langueti +Epist., lib. I<sup>er</sup>, p. 19, 24 junii 1574.)</i></p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Lettre de Guillaume I<sup>er</sup>, prince d'Orange, au comte Jean de +Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, <i>Correspondance de la +maison d'Orange-Nassau</i>, 1<sup>re</sup> série, t. IV, p. 385.)—Cette lettre, dans +laquelle Guillaume parle de l'arrivée de Condé à Heydelberg, contient +ce passage remarquable: «Il nous faut avoir cette assurance que Dieu +n'abandonnera jamais les siens; dont nous voyons maintenant si mémorable +exemple, en la France, où, après si cruel massacre de tant de +seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes qualitez, +sexe et aage, et que chacun se proposoit la fin et une entière extirpation +de tous ceux de la religion, et de la religion mesme, nous voyons +ce néantmoins qu'ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.»]</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas, seigneur +de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux ans.</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 71.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 82.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il eut +pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze ans.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 84, 85.—Voir +aussi l'<i>Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay</i>, Leyde, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la haine de +celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'âpre cupidité qui la poussait +à s'enrichir de leurs dépouilles.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> On voit par là que M<sup>me</sup> de Bouillon mère était de la même +école que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de ménagements +pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait pour sa fille +aînée; car, si la duchesse de Bouillon était exposée aux obsessions +tenaces de son père, en matière religieuse, le duc de Bouillon, de son +côté, avait à redouter et à déjouer les coupables manœuvres de sa mère, +hostile à la religion réformée qu'il professait, et, par voie de conséquence, +aux droits dont il était investi, dans l'étendue de son duché.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> De Thou (<i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 166) dit en parlant de Charlotte de +Bourbon: «C'estoit une princesse d'une grande beauté et de beaucoup +d'esprit.»—Un autre écrivain dit: «Si le visage de cette princesse +avoit de la sérénité et de la majesté, tout ensemble et des grâces non +communes, son esprit avoit encore plus de beauté, et ses vertus, des +attraits indicibles. (<i>Mémoires sur la vie et la mort de la sérenissime +princesse Louyse-Julianne, Electrice palatine</i>, Leyde, 1625, 1 vol. +in-4<sup>o</sup>.)</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Durant les premiers mois de l'année 1572, Guillaume de Nassau séjourna +en Allemagne, et tout particulièrement à Dillembourg, ainsi que +le prouvent plusieurs de ses lettres datées de cette ville, il s'occupait d'organiser +une armée, à la tête de laquelle il marcherait au secours de son +frère Louis, qui se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces +espagnoles. Voulant, au sujet de l'expédition qu'il préparait, se concerter +avec l'électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et ce fut très probablement +alors qu'à la cour de ce prince il vit Charlotte de Bourbon. +M. Groen van Prinsterer (<i>Corresp. de la maison d'Orange-Nassau</i>, +I<sup>re</sup> série, t. V, p. 113) se rapproche de notre opinion, sur ce point. Il en +est de même de J. Van der Aa, dans l'ouvrage intitulé: <i>Biographisch +Woordenboek der Nederlanden</i>, 1858, in-f<sup>o</sup>, Derde Deele, V. Charlotte +de Bourbon.</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je confesse +que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le berceau, j'y +avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y estoit mort, ayant +chassé de ses seigneuries les abus de l'Eglise, qui est-ce qui trouvera +estrange si ceste doctrine estoit tellement engravée en mon cœur et y +avoit jecté telles racines, qu'en son temps elle est venue à apporter +ses fruicts? Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en +la chambre de l'empereur, et estant en âge de porter les armes, que +je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées, pour +ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture, quant à la +religion, que nous avions, j'avois lors plus à la teste les armes, la +chasse et autres exercices de jeunes seigneurs, que non pas ce qui +estoit de mon salut: toutefois, j'ai grande occasion de remercier Dieu, +qui n'a pas permis ceste sainte semence s'étouffer, qu'il avoit semée +luy-mesme en moy; et dis dadvantage, que jamais ne m'ont plû ces +cruelles exécutions de feux, de glaive, de submersions, qui estoient +pour lors trop ordinaires à l'endroit de ceux de la religion.» (<i>Apologie +de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'édict de proscription +publié en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne</i>, Bruxelles et +Leipzig, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, p. 87, 88.)</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Loin d'être taciturne, il se montrait au contraire si bien doué d'expansion +et d'affabilité, qu'on a dit de lui: «C'étoit un personnage d'une +merveilleuse vivacité d'esprit.... jamais parole indiscrète ou arrogante +ne sortait de sa bouche par colère, ni autrement; mesmes si aulcuns +de ses domestiques luy faisoient faulte, il se contentoit de les +admonester gracieusement, sans user de menaces ou propos injurieux; +il avoit la parole douce et agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les +aultres seigneurs de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et +bien voulu sur tous aultres, pour une gracieuse façon de faire, +qu'il avoit, de saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le +monde.» (<i>Mémoires de Pontus Payen</i>, Bruxelles, Leipzig et Gand, +1861, in-8<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 42).—On lit dans un récit manuscrit, intitulé: +<i>Troubles des Pays-Bas</i> (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179): «Quand +Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit séduisante; son +silence même étoit éloquent; on pouvoit lui appliquer le proverbe italien: +<i>Tacendo parla, parlando incanta.</i>»]</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Apologie précitée, p. 88.</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet (Groen van +Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. I<sup>er</sup>, p. 47. Lettre du 15 octobre 1559, datée +de Bruxelles). On y rencontre l'expression des louables sentiments qui +l'animaient comme fils et comme frère, et auxquels il demeura fidèle.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Apologie précitée, p. 109.</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> J.-F. Lepetit, <i>la Grande chronique de Hollande, Zélande, etc.</i>, +in-f<sup>o</sup>, t. II, p. 174, 175, 176.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. IV, p. 175. Lettre du +22 juillet 1573.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> P. Bor, <i>Historie der Nederlandtsche Oorlogen</i>, Seste Boek, p. 447, +448, 9 <i>Augusti</i> 1573.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de Louis +et de Henri: «Je vous confesse qu'il ne m'eust sçeu venir chose à plus +grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut conformer à la +volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine providence, que celui qui a +respandu le sang de son fils unique, pour maintenir son église, ne +fera rien que ce qui redondera à l'avancement de sa gloire et maintenement +de son église, oires qu'il semble au monde chose impossible. +Et combien que nous tous viendrions à mourir, et que tout ce +pauvre peuple fust massacré et chassé, il nous faut toutefois avoir cette +asseurance, que Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons +maintenant si mémorable exemple en la France, où après si cruel +massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de +toutes qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une +entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la religion mesme, +nous voyons ce néantmoins, qu'ils ont derechef la teste eslevée plus +que jamais, se trouvant le roy en plus de peines et fascheries que +oncques auparavant, espérant que le seigneur Dieu, le bras duquel ne +se raccourcit point, usera de sa puissance et miséricorde envers nous.» +(Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. IV, p. 386, 387.)</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 3.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. V, p. 53).</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les documents recueillis +par M. Groen van Prinsterer dans la <i>Correspondance de la maison +d'Orange-Nassau</i>, 1<sup>re</sup> série, t. III, p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, +394, 397.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 4.</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 5.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille).</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse de «vray +miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée d'une piété singulière.» +(Voir Lepetit, <i>la Grande chronique de Hollande, Zélande, etc.</i>, +t. II, p. 301.—<i>Hist. des troubles et guerres civiles des Pays-Bas</i>, par +T. D. L., 1 vol. in-12, 1582, p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur +Ryckwaert d'Ypres.)</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Genèse</i>, chap. II, v. 18.—<i>Proverbes</i>, chap. XXXI, v. 12.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 165.</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 5.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 192.</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 205.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince de +selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten na de +Mase, etc., etc.» (Voir Bor, <i>Historie der Nederlandtsche Oorlogen</i>, +in-f<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 644.)</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Archives générales du royaume de Hollande.</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> On lit dans le recueil <i>des Résolutions</i> des états de Hollande +(Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du 10 juin 1575.—Les +villes et états de Hollande ayant résolu d'offrir à la princesse +Charlotte de Bourbon, à titre de congratulation et de don, une somme +de six mille livres, il sera demandé à Son Excellence en quoi elle +désire que le don consiste, soit en numéraire soit en pierres précieuses.» +«Séance du 16 juin 1575.—Son Excellence a déclaré désirer que le don +destiné à la princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse +faire tel usage que bon lui semblera.»]</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 6.</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée et au séjour +de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné dans la publication +suivante: <i>Dordrecht, door D<sup>r</sup> G. V. J. Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij</i>, +1858, br. in-8<sup>o</sup>, p. 50 et suiv. (<i>Komst van Charlotte van Bourbon +te Dordrecht in 1575</i>). Il y est parlé, notamment d'une association +littéraire, dite des <i>Rhétoriciens</i>, ayant pour devise les «mots: <i>joie pure</i>, +laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une moralité.»]</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de +troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght is. +«T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't water, +anno 1656</i>, in-8<sup>o</sup>».</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 230.</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 244 et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Anne de Saxe.</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 7.</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van Prinsterer, +<i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 312.)</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, suppl., p. 174.</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 34.</p> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la duchesse +douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575), à laquelle, +<i>quoique de la religion</i>, il fit faire des obsèques avec grande cérémonie, +à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau, <i>Vie du duc de +Montpensier</i>, addit., p. 192.)</p> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 335.</p> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en l'année +1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse d'Orange. +Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent, sans interruption, +bien au delà de cette même année. D'où il est naturel de conclure que +ces mots: «M<sup>me</sup> la comtesse de Culembourg, au nom de M. le duc de +Montpensier» n'impliquent nullement l'idée d'une autorisation accordée +par le duc à la comtesse de le représenter au baptême. Ils n'ont +d'autre signification que celle d'une preuve de déférence de la princesse +envers son père. Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant +le nom de son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son +aïeul maternel (Louis).</p> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.241<sup>a</sup>.—Marie de +Nassau était alors âgée de vingt ans.</p> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince le mot +de <i>Monsieur</i>, tandis qu'elle l'appelait habituellement <i>cher et bon père.</i>]</p> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. V, p. 366.)</p> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau dans sa +principauté d'Orange et dans ses autres possessions de France.—Lors +des préliminaires de cette paix, dans lesquels le maréchal de Montmorency +joua un rôle honorable, sa femme, Diane de France, qui, ainsi +que lui, soutenait d'excellentes relations avec Charlotte de Bourbon, +adressa à cette dernière une lettre dont la teneur donne la mesure des +sentiments que la princesse avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir +cette lettre à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 7.)</p> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Voir à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 8, le texte complet de la lettre de Charlotte +de Bourbon à son frère, du 28 août 1576.</p> + +<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 19.</p> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 46.</p> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, +p. 457.)</p> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. V, p. 428.)</p> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Voir le texte du traité dans Le Petit, <i>Grande chronique de Hollande +et de Zélande</i>, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, +1<sup>re</sup> série, t. V, p. 515.)</p> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le Petit, <i>Chron. +de Hollande et de Zélande</i>, t. II, p. 326.</p> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 610.</p> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Lettre du 22 février 1577. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. V, p. 624.)</p> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. VI, p. 15.)</p> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison d'Orange-Nassau, +n<sup>o</sup> 2241<sup>a</sup>.)</p> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Lettre du 20 février 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 49.)</p> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 51.</p> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Mémoire des nativités de mesdemoiselles de Nassau.</i> (Archives de +M. le duc de La Trémoille.)</p> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 44.</p> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 44. M<sup>me</sup> d'Aremberg, +Anne de Croy, était fille du duc d'Arschot; il suffit de connaître +la nature fort peu cordiale des rapports existant entre les maisons de +Nassau et de Croy pour apprécier la véritable portée et la finesse des +expressions employées ici par Charlotte de Bourbon.</p> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison d'Orange-Nassau, +n<sup>o</sup> 2.241<sup>a</sup>.)</p> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 69.</p> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> La mère du prince n'écrivait qu'en allemand.</p> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Ces mots permettent de supposer que, si la mère du prince n'écrivait +pas le français, elle pouvait du moins comprendre cette langue.</p> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 86.</p> + +<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Du 4 mai 1577. (Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 10.)</p> + +<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Archives générales du royaume de Hollande, 7 février 1577.</p> + +<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 88.</p> + +<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 86.</p> + +<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Collection des <i>Résolutions</i> des états de Hollande, à la date du +28 mai 1577. (Archives générales du royaume de Hollande.)—La même +collection contient, à la date du 17 août 1577, cette mention: «Ceux +de Zélande ont adopté et consenti le présent de baptême de la demoiselle +Élisabeth d'Orange, fille du seigneur prince, jusqu'à deux mille +livres.»—Il importe de remarquer que le <i>Mémoire sur les nativités +de mesdemoiselles de Nassau</i>, se référant, quant au don fait par les +états, <i>à des lettres sur ce dépeschées</i>, établit que l'allocation définitive +se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents +à la charge des états de Hollande, et cinq cents à celle des états de +Zélande.</p> + +<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.—La reine d'Angleterre, +parlant plus tard des filles de Charlotte de Bourbon dans des termes +prouvant la sincérité de l'intérêt qu'elle leur portait, ne manqua pas de +dire: «La seconde d'entre elles <i>est notre filleule</i>.» (Lettre du 17 octobre +1584. British museum. Bibl. Cott., t. II, f<sup>o</sup> 188.)</p> + +<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign series, +n<sup>o</sup> 1.451.)</p> + +<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign series, +n<sup>o</sup> 1.486.)</p> + +<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Lettre du 18 juin 1577, datée de Delft. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, +1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 100.)</p> + +<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Hoofts Nederlandshe historien</i>, p. 525.—<i>Wagenaar Vaderlandsche +hist.</i>, t. VII, p. 159.</p> + +<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> P. Bor, X Boeck.—<i>Hoofts Neder. hist.</i>, p. 527.—<i>Wagenaar +Vaderl. hist.</i>, t. VII, p. 160.</p> + +<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 134.—Coustureau, <i>Vie du duc +de Montpensier</i>, p. 225.—Voir à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 11, le texte de la note.</p> + +<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 12.</p> + +<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.241<sup>a</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc, l'<i>Histoire des +troubles et guerres civiles des Pays-Bas</i>, par Théophile D. L., in-12, +1582.</p> + +<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> P. Bor, <i>loc. cit.</i>, p. 870.</p> + +<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 172.</p> + +<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 173.</p> + +<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 174.</p> + +<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Les Allemands en garnison à Bréda, sous les ordres de Frosberg, +y avaient causé de grands dégâts au palais du prince.</p> + +<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 177.</p> + +<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Ils voyaient avec peine que le prince, par excès de confiance, exposait +sa personne.</p> + +<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon à Guillaume Martinij, +greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: «Je vous prie de +vouloir tousjours me mander comme le tout se passe pardelà et ce +que je doibs espérer. Je désirerois bien qu'il plûst à monseigneur le +prince me mander, ou bien qu'il revint pardecà; car encores que je +cognois bien le bon zèle et cœur que ceulx de vostre ville d'Anvers et +ceulx de Bruxelles luy portent, toutesfois l'esloignement de sa présence +me donne beaucoup de peines et de craintes. Néantmoins je remets le +tout en la main de Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur +avec tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, +et conduire par eux les affaires à une heureuse fin.»]</p> + +<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 181.</p> + +<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> Ce présent était destiné probablement au comte Jean de Nassau, +pour fêter sa bienvenue.</p> + +<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 190.</p> + +<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 198, 199.</p> + +<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 200.</p> + +<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 205.</p> + +<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 207.</p> + +<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> Cette lettre, en date du 20 décembre 1577, sera reproduite ci-après.</p> + +<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Lettre du 30 octobre 1577, datée d'Anvers. (Bibl. nat., mss. f. fr., +vol. 3.415, f<sup>o</sup> 53.)</p> + +<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Lettre du 9 décembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, +f<sup>o</sup> 55.)</p> + +<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Lettre du 23 décembre, datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., +vol. 3.415, f<sup>o</sup> 82).</p> + +<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 23.</p> + +<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, <i>Vie de Lanoue</i>, p. 232, 233).</p> + +<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv. 1578 +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 6).</p> + +<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, +f<sup>o</sup> 6).</p> + +<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 13.</p> + +<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 38).</p> + +<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 51.</p> + +<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 14.</p> + +<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.426, f<sup>o</sup> 6).</p> + +<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <i>Mémoires de M<sup>me</sup> Duplessis-Mornay</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 121.</p> + +<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Voir Gachard, <i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, t. VI, p. 310 +et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et passées +ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6 octobre 1579», +par M<sup>e</sup> Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard, <i>Corresp. de Guillaume +le Taciturne</i>, t. VI, p. 311, 312).</p> + +<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 15.</p> + +<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p> + +<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Lepetit, <i>Chronique</i>, t. II, p. 372 à 375.</p> + +<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Voir au n<sup>o</sup> 16 de l'<i>Appendice</i>, le texte du traité, dit <i>Union d'Utrecht</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i>Apologie</i>, éd. de 1858, p. 137, 138.</p> + +<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, f<sup>o</sup> 19.</p> + +<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 60.</p> + +<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Voir ci-dessus, sa lettre du 21 février 1579, au duc de Montpensier.</p> + +<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Lettre du 21 février 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 28).</p> + +<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 82, et fonds Clérambault, +vol. 1.114, f<sup>os</sup> 182, 183.—Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, +p. 217.</p> + +<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Voir ci-avant, chapitre I<sup>er</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 71.</p> + +<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 30.</p> + +<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 63.</p> + +<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 65.—Avec le contenu de +cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au prince dauphin par +Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, +f<sup>o</sup> 33).</p> + +<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 123.</p> + +<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de M<sup>me</sup> Charlotte-Flandrine +de Nassau</i>, etc. Poitiers, 1<sup>er</sup> mai 1640.</p> + +<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Documents historiques inédits, concernant les troubles des Pays-Bas</i>, +1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick. +In-8<sup>o</sup>, Gand, 1849, t. I<sup>er</sup>, p. 434.</p> + +<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Le Miroir des âmes religieuses</i>, ou la vie de très haute et très religieuse +princesse, madame Charlotte-Flandrine de Nassau, très digne +abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de Poitiers, par M. Claude +Allard, prestre, chantre et chanoine de Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.</p> + +<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Vie de Ph. de Mornay</i>, Leyde, 1647, p. 49.</p> + +<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Vie de Ph. de Mornay</i>, Leyde, 1647, p. 51.</p> + +<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents appartenant +à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, vol. 1.248, f<sup>o</sup> 11.</p> + +<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy, vol. 260.</p> + +<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales du +royaume de Hollande).</p> + +<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 67.</p> + +<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, +p. 262.</p> + +<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer, +<i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 276).</p> + +<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, +1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 362).</p> + +<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, Introd. p. 29, et +<i>ibid.</i> p. 327.</p> + +<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 335.</p> + +<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Qui ne sait avec quelle admirable constance François de Lanoue +supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux traitements +que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis.</p> + +<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. VII, p. 367).</p> + +<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant de +courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples +avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire qu'on +peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à s'enrichir par le +pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre paye; uniquement +attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul obstacle n'étoit +capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût exiger d'eux, il les trouvoit +toujours disposés à le suivre.... Il est certain que la France fut infiniment +redevable à ce grand homme qui, tandis que la plupart de nos +seigneurs et de nos généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la +cour, rendoient la nation méprisable par le désordre de leur conduite, +sut lui seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire ancienne +du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence et sa +sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités qui, en lui, +n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au degré le plus éminent.» +(De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 646.)</p> + +<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> <i>Corresp. de la maison d'Orange-Nassau</i>, Supplém. de la 1<sup>re</sup> partie. +Introduction, p. 12, 13, 14.</p> + +<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Survenue le 26 octobre 1576.</p> + +<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. VII, p. 389.)</p> + +<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, +t. VII, p. 386.)</p> + +<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Un acte de l'<i>État noble</i>, du 6 décembre 1580, relatant les résolutions +des trois ordres, détermine l'assiette des hypothèques destinées à +garantir le payement de la rente de 2.000 florins accordée à Brabantine. +(Voir le texte de cet acte dans Gachard, <i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, +t. VI, Préface, p. x.)</p> + +<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Pièces jointes à l'<i>Apologie de Guillaume de Nassau</i>, p. 25 de l'édition +publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig.</p> + +<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement exprimé +sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire (<i>Esprit des lois</i>, +liv. XXIX, chap. <span class="smcap">XVI</span>): «Il faut prendre garde que les lois soient conçues +de manière qu'elles ne choquent point la nature des choses. Dans +la proscription du prince d'Orange, Philippe II promet à celui qui le +tuera de donner à lui ou à ses héritiers vingt-cinq mille écus et la +noblesse; et cela, en parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La +noblesse promise pour une telle action! une telle action ordonnée en +qualité de serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de +l'honneur, celles de la morale et celles de la religion.»—Montesquieu +ne devait-il pas aller plus loin, et imprimer au front de Philippe II le +stigmate indélébile d'une énergique réprobation?</p> + +<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes: «Comme +par la sentence en forme de proscription, mes ennemis, contre tout +droit et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon honneur, +et faire trouver mes actions passées mauvaises, j'ai bien voulu prendre +l'advis de plusieurs personnages notables et de qualité, mesmes des +principauls conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux. +Delft, 13 décembre 1580, ap. Gachard, <i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, +t. VI, p. 39).—On a conservé la lettre que Guillaume écrivit au +Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10 septembre 1580, pour +demander son avis. (Voir le texte de cette lettre, ap. Gachard, <i>ibid.</i>, +t. VI, p. 37.)</p> + +<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit part +de tous les avis qu'il avoit de Flandres, <i>par lectres de madame la princesse +d'Orange, sa tante</i>; que tout y alloit fort mal; que le duc d'Alençon +(d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx de ses amis par mauvais +conseils; que monsieur le prince, son mari, n'avoit rien gagné à travailler +pour sa grandeur, sinon d'irriter d'avantage ses ennemis, qui +recherchoient sa vie à toute oultrance et par déclaration et proposition +publicque du prix et salaire d'<i>un tel coup, dont elle craignoit quelque +grand désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner</i>.» (<i>Mémoires de +La Huguerie</i>, t. II, p. 205.)</p> + +<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de Nassau +remontaient au début de l'année 1573. Toutes les tentatives, concertées +dans l'ombre, pour l'assassiner avaient échoué. M. Gachard les fait +connaître (<i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, t. VI, Préface, p. <span class="smcap">XXII</span> à +<span class="smcap">XXXI</span>).—Guillaume disait (voir <i>Apologie</i>): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq +mil escuz à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort +ou vif. Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à présent, +pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et les siens +ont faict marché avecq les assassineurs et empoisonneurs pour m'oster +la vie!»]</p> + +<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Archives générales du royaume de Hollande. Recueil manuscrit, +intitulé: <i>Brieven van vorsten, regering personen</i>, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> M<sup>me</sup> de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse sollicitude, +assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir. Sentant approcher +l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il n'avoit regret que de +n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que mourir, auquel il eust +laissé son cœur, s'il eust pû.... il l'adjura de requérir de luy, en luy +disant adieu, de sa part, une chose: qu'au premier livre qu'il mettroit +en lumière, il feist mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami +fidèle, répondit, par la préface de la version latine de son <i>Traité de la vérité +de la religion chrétienne</i>, au désir qu'avait exprimé Hubert Languet. +Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel se revèlent à nous +ces deux cœurs de chrétiens, indissolublement unis l'un à l'autre dans la +conviction que les saintes affections demeurent, par la grâce de Dieu, plus +fortes que la mort!!</p> + +<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Vie de Ph. de Mornay</i>, Leyde, 1647, p. 59.—Les détails ci-dessus +sont empruntés par le biographe aux <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Mornay</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le prince +avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous apercevions bien que +rien ne lui touchoit tant le cœur que ce qui avoit été dit contre son +mariage». (De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 613, note 1.)</p> + +<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de Nassau, +de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave d'Anvers et viscomte +de Besançon; baron de Breda, Diest, Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., +seigneur de Chastel-Bellin, etc., lieutenant-général ès +Païs-Bas, et gouverneur de Brabant, Hollande, Zélande, Utrecht et +Frise, et admiral; contre le Ban et édict publié par le roi d'Espagne, +par lequel il proscript ledict seigneur, dont apperra des calumnies et +faulses accusations contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8<sup>o</sup>, +Bruxelles et Leipzig, 1858.)</p> + +<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les +états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'<i>Apologie</i>, avec pièces, +p. 31 à 33).</p> + +<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de +l'<i>Apologie</i>, avec pièces, p. 33, 36).</p> + +<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois et +aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft, en Hollande, +4 février 1581 (édit. de 1858 de l'<i>Apologie</i>, avec pièces, p. 41 à 46).</p> + +<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans une +dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de Montpensier, +je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux qui unissent depuis +si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à lui en particulier, +à raison de la ligne de conduite qu'il n'avoit cessé de suivre, ainsi +qu'il convenoit à un gentilhomme de son rang et à un véritable chrestien. +Enchanté de cette ouverture, il se jetta dans mes bras avec +affection, m'assurant que lui et tous les gens de bien du royaume +n'avoient d'espoir qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se +feroit mettre en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le cœur, +on y trouverait gravé le nom de <i>Philippe</i>; le tout, avec une telle +expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y avoit +chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (<i>Papiers d'État de Granville</i>, +t. IX, p. 284 à 292.)</p> + +<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 47.</p> + +<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 38.</p> + +<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre suivante du +duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay veu les deux +transactions qui ont esté passées, tant soubz mon nom que soubz le +vostre, pour le regard du dot de vostre sœur, la princesse d'Orange, +et des renonciations à vostre prouffit, requises pour vous rendre paisible +de ma succession et de celles de feu vostre mère et de vostre +sœur de Nevers, lesquelles j'ay trouvées conformes aux articles et +conditions que j'avais faict dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay +bien volontiers ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing +que vous faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient +envoyées à vostre sœur jusques à ce que son mary et elle les aient +aussi ratiffiées, et, les envoyant à M<sup>e</sup> André, il délivrera lesdites et +non aultrement au plus tost.—Ce 25 juin 1581. <span class="smcap">Loys de Bourbon.</span>» +(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 36.)</p> + +<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement de +la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père, n'effectuoit point +la parole qu'il lui avoit donnée, de la recevoir en sa grâce et de ratifier +son mariage, l'en sollicita pour la seconde fois; et, après quelques +entrevues à Champigny, <i>ce bon duc</i> fit paroistre qu'il n'estoit pas +inflexible aux larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont +l'amitié ne lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.» +(Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, p. 254, 255.)</p> + +<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, f<sup>o</sup> 7.</p> + +<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.210, f<sup>o</sup> 69).</p> + +<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 76).</p> + +<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 40).</p> + +<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 69).</p> + +<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 42).</p> + +<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 17.</p> + +<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.128.—Bibl. nat., +mss. f. fr., vol. 3.902, f<sup>o</sup> 222.—Sur le repli de l'acte ci-dessus est +écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de Montrillon, et scellé +du grand scel dudit seigneur duc, en cire rouge.</p> + +<p>»Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs +paraphes).</p> + +<p>»Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en parchemin +blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot à +mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire +impérial.»]</p> + +<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, f<sup>o</sup> 31.</p> + +<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p> + +<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 août 1580, +à Muys, receveur général de Hollande, au sujet de la rente à laquelle +Élisabeth de Nassau avait droit.</p> + +<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Documents historiques inédits concernant les troubles des Pays-Bas</i> +(1577-1584), publiés par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick. +Gand, 1850, in-8<sup>o</sup>, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet 1581 datée de +La Haye.</p> + +<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, <i>op. cit.</i>, t. II, +p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, datée de La Haye.</p> + +<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Le Petit, <i>Chronique de Hollande, Zélande</i>, etc., in-f<sup>o</sup>, t. II, +p. 428 et suiv.</p> + +<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> Voir l'exposé des faits et les articulations dont il s'agit, à l'<i>Appendice</i>, +n<sup>o</sup> 18.</p> + +<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Lettre du 1<sup>er</sup> juillet 1581 datée de La Haye. (Bibl. nat., mss. f. fr., +vol. 3.283, f<sup>o</sup> 11.)</p> + +<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.143.</p> + +<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.144.</p> + +<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.184.</p> + +<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.184.</p> + +<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.144.</p> + +<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> Ministre de l'Évangile.</p> + +<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Échevin de la ville d'Anvers.</p> + +<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Échevin de la ville d'Anvers.</p> + +<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Secrétaire de la ville d'Anvers.</p> + +<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Bibl. nat., mss. V<sup>e</sup> Colbert, vol. 29, f. 450.</p> + +<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Le duc d'Anjou.</p> + +<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p> + +<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 90.—Voir, sur ce même +sujet, les détails fournis par de Thou (<i>Hist. univ.</i>, t. VI, p. 172 et +suiv.).</p> + +<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester, par +D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.</p> + +<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Notice précitée, de M. Sijbrandi.</p> + +<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Neveu.</p> + +<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant) au +conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que les états +choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy nommer M. le comte +de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz prétexte donc de les obliger, +leur déclara qu'il ne vouloit autre conseil que le leur; et aima +mieux n'en avoir du tout point. Aussi estoit ledit sieur comte de la +religion, plein de vertu et d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis. +Néantmoins, en l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas +d'eux; de tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine d'Angleterre, +venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine leur +maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens et vers +elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou non à se servir de +ces deux, desquels la probité leur étoit connue. En apparence donc il +leur faisoit bon visage, se rendoit familier à eux, surtout si quelqu'un +de messieurs des états estoit présent; mais ne les admettoit aucunement +à ses affaires, leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant +qu'il pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de supporter +et dissimuler.» (<i>Hist. de la vie de messire Philippe de Mornay.</i> +Leyde, in-4<sup>o</sup>, 1647, p. 60.)</p> + +<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à commettre +son crime, le n<sup>o</sup> 19 de l'<i>Appendice</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince d'Orange +m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner. Les gardes avoient +voulu chasser ce misérable de la salle, et il (le prince) les en avoit +tancés, disant que c'étoit quelque bourgeois qui vouloit voir. Il passoit +de la salle en sa chambre, et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie +à M. de Laval, par dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y +accourus aussitôt, et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles +et toiles conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange +ayant repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison +fût tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y +avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les siens, +n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde, pour empêcher +l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart d'heure, donné +un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit ni bruit, ni murmure. +Le meurtrier avoit quelque envie de réserver son coup au soir, au +festin de Monsieur. Si cela fût arrivé là, on n'eût jamais pu croire +que ce n'eût été de son fait, et premier que la vérité eût été connue, +tout eût été en combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur +l'<i>Hist. univ.</i> de de Thou, t. VI, p. 180.)</p> + +<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> «The perturbation that followed within the prince's house was so +great and dolorous as scarce can be expressed. The poor princess, +overcome with vehement passion, did swoon continually; the children +confounded with tears and cries troubled all the place, and the rest +of the friends and family present were utterly perplexed.» (Herle to +lord Burghley. <i>Corresp. of Leicester</i>, London 1844, ap. Groen van +Prinsterer, 1<sup>re</sup> série, suppl. p. 220.)</p> + +<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> La publication intitulée <i>Brief recueil de l'assassinat commis sur la +personne du très illustre prince d'Orange</i> (Anvers 1582) contient le +texte de ces prières et de ces vœux, dont voici le début: «Jesu Christo +nuestro señor, y la virgen sancta Maria, nuestra señora, sean en mi +ayuda en esta resolucion hecha para su sanctissimo servicio!!» Un +tel début donne une idée suffisante de tout ce dont il est suivi.</p> + +<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, sœur +du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services dont +elle était capable.» (De Thou, <i>Hist. univ.</i> t. VI, p. 183.—Lapize, +<i>Histoire des princes et de la principauté d'Orange</i>, p. 524.—P. c. +<i>Hoofts Nederlansche historien</i>, in-f<sup>o</sup>, Amsterdam, 1677, p. 816.)</p> + +<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Note de D.-Mornay sur l'<i>Hist. univ.</i> de de Thou, t. VI, p. 183.</p> + +<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Mornay, <i>loc. cit.</i>]</p> + +<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584</i>, +par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, +p. 336.—Des lettres semblables à celle qui est ici reproduite, furent +adressées aux provinces et aux villes de l'Union.</p> + +<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 80.</p> + +<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de très illustre +prince, monseigneur le prince d'Orange</i>, par Jean Jauréguy, Espaignol, +à Anvers, br. in-4<sup>o</sup>, 1582, imp. de Ch. Plantin.</p> + +<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> Lapize, <i>Hist. des princes et de la principauté d'Orange</i>, La Haye, +1639, in-f<sup>o</sup> p. 524.</p> + +<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584</i>, +par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand, 1850, t. II, +p. 347.</p> + +<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> <i>Hist. univ.</i>, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne concordant +pas tout à fait avec le récit de de Thou, celui de P. G. Hoofts, <i>Nederlandsche +historien</i>, Amsterdam, 1677, in-f<sup>o</sup>, p. 816.</p> + +<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Note de Mornay sur l'<i>Hist.</i> de de Thou, t. VI, p. 182.</p> + +<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> «Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand bailly et +superintendant de la ville de Gand, et le S<sup>r</sup> de Winterhove, adv. de la +ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de la part des quatre membres du +pays et comté de Flandres.» (<i>Doc. hist. inédits concernant les troubles +des Pays-Bas, 1577-1584</i>, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, +Gand, 1850, t. II, p. 358.)</p> + +<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap. Gachard, +<i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, t. VI, p. 77.</p> + +<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Voir ce que contient, sur ce point, notre publication intitulée: +<i>Éléonore de Roye, princesse de Condé</i>, 1 vol, in-8<sup>o</sup>, Paris, 1876, p. 91, 92.</p> + +<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII.</p> + +<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 98.</p> + +<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 104.</p> + +<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> Ps. CIX, 28.</p> + +<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 86.</p> + +<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Bibl. nat. mss. V<sup>e</sup> Colbert, vol. 29, f<sup>o</sup> 725.</p> + +<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Bor, t. II, p. 316.</p> + +<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Ps. CXVI, 15.</p> + +<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Apocal. XIV, 13.</p> + +<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des sang-melleures +qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, à tout moment +d'espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut fort chrétiennement, +et l'assista ma femme, jusques à la mort.» (Note de Mornay sur +l'<i>Hist. univ.</i>, de de Thou, t. VI, p. 182.)</p> + +<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Le même jour, les états généraux prirent la résolution suivante: +«Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse d'Orange, madame +Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour s'associer au +deuil du prince, des membres de l'Assemblée se transporteront vers +Son Excellence, après midy.» (Archives générales du royaume de +Hollande. Rec. des pr.-v. des Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.)</p> + +<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> Bor, t. II, p. 316.—Meteren, <i>Hist. des Pays-Bas</i>, tr. fr. +La Haye, 1618, in-f<sup>o</sup> p. 215.—<i>Antverpin Christo nascens et crescens</i>, +par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760: «Carolina Borbonia sepulta +est, 9 mensis maï, solenni pompa, in cathedrali, in vacello Circumcisionis, +concitantibus nobilibus, statis generalibus, consiliariis, senatu, +colonellis, capitaneis, etc., etc., ad duo millia; non aderat +Orangius, tanquam non plane restitutus.»]</p> + +<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau</i>, Leyden, 1625, +p. 18.—Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la sépulture de Charlotte +de Bourbon dans la <i>grande église</i> d'Anvers, en d'autres termes, +dans la cathédrale. Aucune mention n'en est même faite dans un volumineux +ouvrage dont le tome I<sup>er</sup> (Anvers, 1856, gr. in-4<sup>o</sup>) est intitulé: +«Inscriptions funéraires et monumentales de la province d'Anvers.»—Arrondissement +d'Anvers.—Église cathédrale.»—Voir les +explications dans lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur +de l'ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad annum +1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc., auctore +Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.»]</p> + +<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. V<sup>e</sup> Colbert, vol. 29, f<sup>o</sup> 727).</p> + +<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc de +Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (<i>J. de P. de +L'Estoile</i>, nouvelle édit., t. II, p. 69).—De L'Estoile dit encore dans son +journal (t. II. p. 69).—«En ce moys de may 1582 mourut, à Anvers, +dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour ses vertus et, entre +autres, pour la charité miséricordieuse qu'elle exerçoit à l'endroit de +toutes sortes de personnes affligées et oppressées.»]</p> + +<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p> + +<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> Une lettre, qu'à la même époque, Louise-Julienne de Nassau reçut +de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma fille, je n'ay peu +qu'avec beaucoup de regret entendre les nouvelles du désceds de feu +madame la princesse, vostre mère, tant pour la grande perte que je +sçay que vous et mes petites-filles, vos sœurs, ont faicte en cela, +que pour l'amytié que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter; +vous suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je +prendray bien grand plaisir de m'emploïer pour vous servir toutes, +en ce que j'en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes +grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours de +pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre, je supplie +Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne santé, longue et +heureuse vye.—De Champigny, ce 9<sup>e</sup> jour de juin 1582.—Vostre +plus affectionnée grand-mère, Caterine de Lorraine.» (Archives de +M. le duc de La Trémoille.)</p> + +<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Était-ce aimer en père, que tyranniser la conscience de Charlotte?</p> + +<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> Assertion formellement démentie par les doléances et les supplications réitérées +de Charlotte.</p> + +<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> C'est précisément ce que, maintes fois, Charlotte fit entendre.</p> + +<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Outrage révoltant, qui jamais n'eût dû sortir de la bouche d'un père.</p> + +<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> Nouvel outrage et allégation d'un fait faux; car Charlotte, d'accord avec sa +sœur la duchesse de Bouillon, et avec la reine de Navarre, favorables à sa sortie +de Jouarre, et en ayant prudemment assuré les suites immédiates, avait été accompagnée +jusqu'à Heydelberg par un homme honorable, François Daverly, seigneur +de Minay, dont l'électeur palatin, Frédéric III, apprécia si bien le caractère et la +rectitude de procédés que, plus tard, il se fit représenter par lui dans une imposante +solennité qui concernait personnellement la jeune princesse; solennité dont +il sera parlé plus tard.</p> + +<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Le duc se laisse entraîner ici à une imposture; car c'était par son ordre +même et par celui de la duchesse qu'un simulacre de serment et de vœu avait été +extorqué à leur fille le 17 mars 1559.</p> + +<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> Il y a là une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant la loyauté dont +la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon portèrent toujours l'empreinte.</p> + +<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Qu'importait l'absence du père et de la mère, lorsque la profession eut lieu? +Tous deux n'en avaient pas moins été les instigateurs de la violence qui imposa +cette profession à Charlotte de Bourbon.</p> + +<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Les répugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent surabondamment +qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle obéissait à la voix de sa conscience, +ni approbation de la violence qu'elle subissait.</p> + +<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter réellement et échapper +à l'accusation de désobéissance et de rébellion qu'en se pliant à l'injonction d'avoir +la même religion que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des +bas-fonds de la servilité religieuse.</p> + +<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Quelle absurde insistance que celle du duc à se faire passer pour un excellent +père, quand il n'avait été jusque-là pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais père!</p> + +<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Les beaux sentiments dans l'étalage desquels se complaît ici le duc, avec +plus d'affectation que de sincérité, n'étaient en réalité que des effusions de paroles +frappées de stérilité par son altière intolérance. Il exigeait, en effet, que pour +réussir à se concilier les bonnes grâces paternelles, Charlotte de Bourbon commençât +par abdiquer, en matière religieuse, ses convictions personnelles.</p> + +<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Nouvel outrage à la conscience de Charlotte de Bourbon.</p> + +<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> Le duc tombe ici dans d'absurdes déclamations, en contradiction manifeste +avec l'ensemble des faits attestés par l'histoire.</p> + +<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Cette déclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un père dénaturé; et celui +qui ose la faire ose aussi se dire un homme religieux! Il est difficile d'insulter +plus arrogamment à la sainteté de Dieu et à celle de ses commandements.</p> + +<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Ici le duc déraisonne en s'étendant sur un sujet tel que celui de sa succession, +dont l'électeur palatin ne lui avait pas dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, +<i>ab irato</i>, contre sa fille Charlotte une menace d'exhérédation.</p> + +<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de détournements +commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela sans qu'un fait quelconque +soit allégué à l'appui de l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse +de caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires calomniateurs.—De son +côté, dom Toussaint Duplessis (<i>Histoire de l'église de Meaux</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 374) dit: +«Qu'il est sûr que Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie, +ne se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme d'argent +aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette odieuse imputation sans +pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il prétend qu'en échangeant un immeuble de +l'abbaye de Jouarre contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon +aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle se serait appropriée; +mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins réduit à l'impossibilité de démontrer +le fait même du prétendu détournement. Son assertion sur ce point demeure donc +à l'état de véritable calomnie.—Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain sérieux, +M. Thiercelin (<i>Histoire du monastère de Jouarre</i>, publiée en 1861, p. 66, 67), se soit +laissé entraîner à croire sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant +de près il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation formulée +par cet annaliste, en l'absence de tout élément de preuve.</p> + +<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un méfait par le duc; car +n'est-ce pas un véritable méfait que d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon, +à cette folle, à cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants de +l'Europe auraient refusé d'accueillir?</p></div> + +<p class="p2"><a name="Page_382" id="Page_382"></a></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></p> + +<h2>TABLE DES CHAPITRES</h2> + +<p class="center"><b>CHAPITRE PREMIER</b></p> + +<p class="ni1 block">Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont +destinée à la vie monastique, est confinée par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye +de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.—Aversion de Charlotte +pour le régime du cloître.—Menaces et violences employées à son égard.—Scène +sacrilège du 17 mars 1559, dans laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui +est imposé.—Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle +a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à l'appui de sa protestation.—La +duchesse de Montpensier se repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.—Mort +de la duchesse, en 1561.—Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté de +son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient +avec les enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à connaître par ses +relations avec quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles, +notamment, que sa sœur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de +Navarre.—Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.—Désormais +maîtresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie à la +duchesse de Bouillon et à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de +Jouarre.—L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprès de +l'électeur palatin, Frédéric III, et de l'électrice.—En février 1572, Charlotte +de Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, +où elle est favorablement accueillie.—Lettre de Frédéric III au duc de +Montpensier.<span class="dalign"><a href="#Page_1">1</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE II</b></p> + +<p class="ni1 block">Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ de sa fille.—Sa +réponse à la lettre de l'électeur palatin.—Une information judiciaire a lieu à +Jouarre. Dépositions importantes des religieuses.—Négociations entamées à +Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.—Fermeté +de l'électeur.—Lettre de Jeanne d'Albret.—Charlotte demeure à Heydelberg +sous la protection de l'électeur et de l'électrice.—Dernière lettre de Jeanne +d'Albret à Charlotte.—Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de +Navarre, et, bientôt après, les massacres de la Saint-Barthélemy.—Charlotte +vient en aide aux Français qui se réfugient à Heydelberg.—Ses procédés généreux +à l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.—Ses intéressantes relations avec +Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingués, +ses compatriotes.—Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.—Intervention +des ambassadeurs polonais auprès du roi de France en faveur +de Charlotte de Bourbon.—Passage à Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. +Double incident qui s'y rattache.—Joie que Charlotte éprouve du séjour de son +cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.—M<sup>me</sup> de Feuquères et Ph. de Mornay +à Sedan.—Mort du duc du Bouillon en décembre 1574.—Affliction que causa +à Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa sœur.<span class="dalign"><a href="#Page_35">35</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span></p> +<p class="center"><b>CHAPITRE III</b></p> + +<p class="ni1 block">Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de Nassau.—Résumé +de la vie de ce prince jusqu'à la fin de l'année 1574.—Il demande la main de +Charlotte de Bourbon. Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.—Réponse +de Charlotte.—La demande du prince est définitivement accueillie.—Lettre +de Zuliger à ce sujet.—Le prince, ne pouvant s'absenter des Pays-Bas, +confie à Marnix de Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y +tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour l'accompagner dans le +voyage qu'elle doit entreprendre.—La jeune princesse se dirige, avec Marnix +de Sainte-Aldegonde, vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés +à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des Provinces-Unies.—<i>Résolutions</i> +des états de Hollande à l'occasion de la prochaine arrivée de +Charlotte de Bourbon.—La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec +Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.—Les nouveaux époux se rendent +de La Brielle à Dordrecht.—Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces +deux villes.—Chant composé en leur honneur.<span class="dalign"><a href="#Page_73">73</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE IV</b></p> + +<p class="ni1 block">Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa belle-mère.—Lettre +de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frère.—Hommage rendu par le +comte Jean au noble caractère de la princesse, sa belle-sœur.—Félicitations +adressées à Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à l'occasion +de son mariage.—Lettre de Guillaume à François de Bourbon, son beau-frère.—Charlotte +de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grâces du +duc de Montpensier, son père.—Inexorable dureté de celui-ci.—Étroitesse des +sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.—Graves +préoccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrière +publique duquel elle s'est identifiée.—Il trouve dans ses judicieux conseils et +dans son dévouement un appui efficace.—État des affaires publiques depuis l'insuccès +des <i>Conférences de Bréda</i>.—Reprise des hostilités.—Diète de Delft en +juillet 1575.—Siège de Ziricksée.—Naissance de Louise-Julienne de Nassau.—Lettre +de Marie de Nassau.—Lettre de la princesse d'Orange à son mari lors +de la mort de l'amiral Boisot.—Perte de Ziricksée.—Excès commis dans les +provinces par les Espagnols.—Indignation générale et efforts faits dans la voie +d'une sévère répression.—Correspondance du prince et de la princesse d'Orange +avec François de Bourbon.—Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.—<i>Pacification +de Gand.</i>—Lettre de Guillaume au duc d'Alençon.—Les Espagnols +sont expulsés de la Zélande.—<i>Union de Bruxelles.</i><span class="dalign"><a href="#Page_98">98</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE V</b></p> + +<p class="ni1 block">Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la mère, le frère et +les enfants de Guillaume.—Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec +François de Bourbon.—Absence de Guillaume.—Naissance d'Élisabeth de +Nassau.—Lettres de la princesse au prince son mari.—Elle se rend à Dordrecht, +où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.—Tournée +du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.—Réception +qui leur est faite à Utrecht. Incident.—Le duc de Montpensier +s'occupe secrètement de Charlotte, en père sur la conscience duquel le +remords commence à peser.—Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne, +de Maurice et du comte Jean.—Guillaume est bientôt appelé à se séparer d'eux +et de la princesse pour se rendre à Anvers et à Bruxelles.—Nombreuses lettres +de Charlotte à son mari.—Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le rejoint.—Résumé +des événements qui ont motivé le séjour de Guillaume à Bruxelles.—Situation +générale des affaires publiques.—Don Juan se retire à Luxembourg.—Guillaume +est élevé aux fonctions de <i>Ruart</i> de Brabant.—Arrivée de l'archiduc +Matthias dans les Pays-Bas.<span class="dalign"><a href="#Page_128">128</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE VI</b></p> + +<p class="ni1 block">Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.—Lettre de Guillaume au même.—Attitude +de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc Matthias.—Nouvel acte d'union +signé à Bruxelles le 10 décembre 1577.—Alliance conclue avec l'Angleterre.—Reprise +des hostilités par don Juan.—Défaite de Gembloux.—Guillaume domine +la crise qui agite les Provinces.—Il rallie à sa cause Amsterdam.—Il appelle +Lanoue dans les Pays-Bas.—Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.—Conseils +donnés par Lanoue au duc d'Anjou.—Lettres de la princesse à Despruneaux.—Lanoue +nommé maréchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyauté, son +énergie.—Relations du prince et de la princesse avec M. et M<sup>me</sup> de Mornay +arrivés dans les Pays-Bas.—Naissance de <i>Catherine-Belgia</i> de Nassau.—Résolutions +des états généraux à l'occasion du son baptême.—Détails sur ce +baptême.—Difficultés provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.—Troubles +de Gand.—Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces troubles, +qu'il réussit à réprimer.—La princesse rejoint Guillaume à Gand et revient +avec lui à Anvers.—Traité d'Arras.—Union d'Utrecht.—Mort de don Juan.—Alexandre +Farnèse lui succède.<span class="dalign"><a href="#Page_159">159</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE VII</b></p> + +<p class="ni1 block">Maladie du duc de Montpensier.—Charlotte de Bourbon lui écrit. Touchant appel +au cœur paternel.—Mission de Chassincourt auprès du roi de Navarre dans +l'intérêt de Charlotte.—Mémoire dont Chassaincourt est porteur.—Lettre de +Charlotte à son frère.—Farnèse attaque Anvers. Repoussé de cette place, il va +assiéger Maëstricht.—Héroïque défense de Maëstricht.—Prise de cette ville. +Cruauté de Farnèse et de ses troupes.—Antagonisme des provinces wallonnes +contre les autres provinces.—Efforts de Guillaume et de Charlotte pour éviter +le démembrement de la patrie commune.—Preuve de leur généreuse abnégation.—Guillaume +soutient la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté +religieuse.—Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un +changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier à son égard.—Lettres +d'elle à François de Bourbon.—Son amitié pour M<sup>me</sup> de Mornay.—Naissance +de Flandrine de Nassau.—Lettre de la princesse aux magistrats +d'Ypres.—Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il +dit de son baptême et de son séjour auprès de l'abbesse du Paraclet, cousine et +amie de la princesse d'Orange.—Nouveaux troubles à Gand.—Intervention de +Ph. de Mornay et de Guillaume.—Répression de ces troubles.—Relations de +Guillaume avec la cour de France en 1580.—Lettres de Charlotte de Bourbon +à Catherine de Médicis et au roi de France.—Confiance de Guillaume dans la +haute vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement de diverses +affaires d'État.—Éloge par le comte Jean de la princesse, sa belle-sœur.—Lettres +de la princesse à Hubert Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.—Captivité +de Lanoue.—Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. Lettres +d'elle.—Lettre de Charlotte au comte Jean.—Naissance de Brabantine de +Nassau.<span class="dalign"><a href="#Page_186">186</a></span></p> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span></p> + +<p class="center">CHAPITRE VIII</p> + +<p class="ni1 block">Traité conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.—Sinistres desseins de +Philippe II à l'égard du prince d'Orange.—Circulaire adressée par Farnèse aux +gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des ordres de Philippe II.—<i>Ban</i> +fulminé par Philippe II contre Guillaume de Nassau.—Correspondance +de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.—Relations +affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert +Languet.—Mort de ce dernier.—Guillaume de Nassau rédige une <i>Apologie</i> en +réponse au <i>Ban</i> de Philippe II.—Il la communique aux états généraux. Langage +qu'il leur tient.—Réponse des états généraux.—Lettre de Guillaume de +Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son <i>Apologie</i> à la plupart des souverains +et des princes de l'Europe.—Citation de quelques-uns des principaux +passages de l'<i>Apologie</i>.—Impression produite en Europe par ce mémorable +document.—Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement de Charlotte +de Bourbon.<span class="dalign"><a href="#Page_220">220</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE IX</b></p> + +<p class="ni1 block">Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille +Charlotte.—Le rapprochement a lieu.—François de Bourbon se rend en Angleterre +comme chef d'ambassade.—La princesse, sa sœur, l'invite, ainsi que les +jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à se rendre dans les +Pays-Bas avant leur retour en France.—Séjour du prince et de la princesse +d'Orange à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit d'eux.—Déclaration +officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de +sa fille avec Guillaume de Nassau.—Lettre de la princesse au président Coustureau.—Lettre +de la duchesse de Montpensier à sa petite-fille, Louise-Julienne.—Lettres +que, dans l'intérêt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse +à J. Borluut.—Assemblée à La Haye des députés des Provinces-Unies.—<i>Acte +d'abjuration.</i>—Le duc d'Anjou devant Cambrai.<span class="dalign"><a href="#Page_246">246</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE X</b></p> + +<p class="ni1 block">Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre 1581.—Acte de +libéralité du 13 novembre.—Autre acte de libéralité du 15 novembre.—Second +testament du 18 novembre.—Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.—Lettre +de Guillaume au prince de Condé.—Lettre du duc de Montpensier à sa +petite-fille Louise-Julienne.—Arrivée de François de Bourbon à Anvers.—Lettre +de lui à son père sur la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.—Relations +du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.—Lettres +qu'ils lui écrivent lors de son retour en Angleterre.<span class="dalign"><a href="#Page_270">270</a></span></p> + +<p class="center"><b>CHAPITRE XI</b></p> + +<p class="ni1 block">Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de Nassau.—Paroles +de Guillaume—Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.—Émotion générale +causée par l'attentat.—Lettres des états généraux aux provinces et aux villes +de l'Union.—Générosité de Guillaume à l'égard de deux des complices de +Jauréguy.—Prières pour demander à Dieu la guérison de Guillaume.—Lettre +de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.—Amélioration de son état +suivie d'une rechute.—Désolation de la princesse.—Propos outrageants tenus +sur elle et sur le prince par Farnèse et par Granvelle.—Guillaume est hors de +danger.—Lettre de la princesse au comte Jean.—Service d'actions de grâces.—Dernière +maladie de la princesse.—Sa mort.—Ses obsèques.—Deuil général.—Lettres +de Guillaume à Condé et du duc de Montpensier à Louise-Julienne +de Nassau.—Conclusion.<span class="dalign"><a href="#Page_298">298</a></span></p> + +<p class="center"><b>APPENDICE</b></p> + +<p class="center">Page <a href="#Page_319">319</a>.</p> + +<p class="center"><b>FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES</b></p> + +<p class="p4 center">Paris.—Imprimerie V<sup>e</sup> P. Larousse et C<sup>ie</sup>, rue Montparnasse, 19</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON *** + +***** This file should be named 35525-h.htm or 35525-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/5/2/35525/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/35525-h/images/colophon.jpg b/35525-h/images/colophon.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a819185 --- /dev/null +++ b/35525-h/images/colophon.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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