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+The Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Charlotte de Bourbon
+ Princesse d'Orange
+
+Author: Jules Delaborde
+
+Release Date: March 8, 2011 [EBook #35525]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
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+
+ CHARLOTTE
+
+ DE BOURBON
+
+ PRINCESSE D'ORANGE
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ LIBERTÉ RELIGIEUSE.--Mémoires et plaidoyers. 1 vol. in-8º,
+ 1854 3 fr. »
+
+ MADAME L'AMIRALE DE COLIGNY, APRÈS LA SAINT-BARTHÉLÉMY.
+ Brochure in-8º, 1867 1 fr. 50
+
+ LES PROTESTANTS A LA COUR DE SAINT-GERMAIN LORS DU
+ COLLOQUE DE POISSY. Gr. in-8º, 1874 3 fr. »
+
+ ÉLÉONORE DE ROYE, PRINCESSE DE CONDÉ. 1 vol. gr. in-8º
+ avec portrait. 1876 7 fr. 50
+
+ GASPARD DE COLIGNY, AMIRAL DE FRANCE. 3 vol. gr. in-8º,
+ 1879 45 fr. »
+
+ (_Ouvrage couronné par l'Académie française._)
+
+
+ Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial
+ sur papier de Hollande au prix de 90 fr.
+
+
+ FRANÇOIS DE CHASTILLON, COMTE DE COLIGNY. 1 vol. gr.
+ in-8º 12 fr. »
+
+ Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial
+ sur papier de Hollande au prix de 20 fr.
+
+ HENRI DE COLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILLON. 1 vol. gr. in-8º 5 fr.
+
+ Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur
+ papier de Hollande au prix de 10 fr.
+
+
+ Paris.--Imp. Ve p. larousse et Cie, rue Montparnasse, 19.
+
+
+
+
+ CHARLOTTE
+
+ DE
+
+ BOURBON
+
+ PRINCESSE D'ORANGE
+
+ PAR
+
+ LE CTE JULES DELABORDE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE FISCHBACHER
+ SOCIÉTÉ ANONYME
+ 33, RUE DE SEINE, 33
+
+ 1888
+
+
+
+
+CHARLOTTE DE BOURBON
+
+PRINCESSE D'ORANGE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de
+ Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée
+ par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils
+ veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de
+ Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences
+ employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans
+ laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa
+ protestation, par acte authentique, contre la contrainte
+ qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à
+ l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se
+ repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort
+ de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté
+ de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que
+ celles qui se concilient avec les enseignements du pur Évangile,
+ qu'elle a été amenée à connaître par ses relations avec
+ quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles,
+ notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne
+ d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en
+ secondes noces, Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses
+ actions, Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et
+ à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de
+ Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une
+ retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de
+ l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour
+ toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où elle
+ est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au duc de
+ Montpensier.
+
+
+Nulle femme, par sa piété, par ses vertus, par le charme de ses
+exquises qualités, n'a porté plus haut que Charlotte de Bourbon le nom
+de la grande famille dont elle était issue.
+
+Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la voie du
+respect qu'elle commande et de la sympathie qu'elle doit inspirer à
+toute âme éprise de la grandeur morale et de l'intime alliance d'un
+coeur aimant à un esprit distingué.
+
+Quelque courte qu'ait été cette belle vie, elle demeure féconde en
+précieux enseignements, qui, dégagés de tous commentaires,
+ressortiront naturellement du simple exposé des actions de
+l'excellente princesse et de la fidèle reproduction de son langage,
+toujours empreint de sincérité.
+
+Dans l'isolement immérité, qui fut le triste lot de son enfance et de
+sa première jeunesse s'accomplit peu à peu, en elle, sous le regard de
+Dieu, un travail intérieur qui, épurant et éclairant son âme au
+contact des vérités éternelles, la fortifia contre de douloureuses
+épreuves, les lui fit surmonter, et, en réponse à ses légitimes
+aspirations, la mit enfin, comme femme et comme croyante, en
+possession d'une liberté d'agir, dont elle consacra dignement
+l'exercice à l'accomplissement des plus saints devoirs.
+
+En ces quelques mots se résume la vie de la princesse. Etudions-en
+maintenant en détail les diverses phases.
+
+Alliée, de longue date, à la maison royale de France[1], la famille de
+Bourbon se divisait, vers le milieu du XVIe siècle, en deux branches,
+dont la principale était représentée par Antoine de Bourbon, d'abord
+duc de Vendôme, puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de Bourbon,
+et par Louis Ier de Bourbon, prince de Condé. La branche secondaire
+avait pour seuls représentants Louis II de Bourbon, duc de
+Montpensier, et Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon.
+
+ [1] Par le mariage de Béatrix de Bourbon avec Robert, l'un des
+ fils du roi saint Louis.
+
+Louis II de Bourbon épousa, en 1538, Jacqueline de Long-Vic, fille de
+Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron de Lagny et de Mirebeau en
+Bourgogne, et de Jeanne d'Orléans.
+
+De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils et cinq
+filles.
+
+Sous l'empire des habitudes et des préjugés nobiliaires de l'époque,
+ce fils, François de Bourbon, portant le titre de prince dauphin
+d'Auvergne, fut pour ses parents, au point de vue de son avenir,
+l'objet d'une sollicitude particulière.
+
+Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur fut donné de
+contracter, échappèrent à la vie du cloître, qui, de gré ou de force,
+devint le partage des trois autres.
+
+Charlotte de Bourbon, née en 1546 ou 1547[2], était la quatrième de
+ces cinq filles. Son sort, à la différence de celui de ses soeurs,
+dont il sera parlé plus loin, fut, dès sa naissance, fixé par ses
+parents avec une inflexible rigueur, qui, pendant de longues années,
+ne cessa de peser sur elle.
+
+ [2] Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte émané
+ d'elle le 25 août 1565, lequel sera ci-après reproduit, ignorait
+ à tel point la date précise de sa naissance, qu'elle ne pouvait
+ pas plus se dire, en 1565, âgée de treize ans que de douze.
+
+Les faits sont, à cet égard, d'une signification précise.
+
+L'opulente abbaye de Jouarre avait alors à sa tête la propre soeur de
+la duchesse de Montpensier, Louise de Long-Vic. Le duc et la duchesse
+obtinrent d'elle la promesse de ne se démettre de ses fonctions et de
+ses prérogatives abbatiales qu'en y substituant directement sa nièce
+Charlotte, dès que cette dernière aurait atteint l'âge requis pour
+être apte à lui succéder.
+
+Méconnaissant ses devoirs de père, le duc, en qui la dureté de coeur
+s'alliait à un grossier despotisme d'idées et d'habitudes, proscrivit
+promptement du foyer domestique la pauvre enfant et la livra aux mains
+de sa tante, afin d'être façonnée et assouplie par elle au régime de
+la vie monastique.
+
+Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse de
+Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir à ce que la débile
+créature à laquelle elle avait récemment donné le jour demeurât, dès
+le berceau, privée de la tendresse maternelle qui eût dû l'entourer,
+et fût vouée à la torpeur d'une existence dont elle ne pourrait,
+semblait-il, secouer le joug, quelque intolérable qu'il devînt
+ultérieurement.
+
+Toutefois, le père et la mère, en confinant dans l'enceinte d'un
+cloître le corps de leur fille, n'avaient pas compté avec les droits
+inaliénables de son âme. Que pouvaient-ils sur cette partie
+immatérielle de son être? La froisser, sans doute, l'ulcérer, la
+torturer même; mais l'arrêter dans son légitime essor, la comprimer,
+l'asservir? jamais! Quels que fussent, dans l'avenir, les assauts
+livrés à l'âme de Charlotte, ils devaient, en dépit des prévisions
+humaines, échouer devant l'irrésistible puissance du protecteur
+suprême, qui autorise tout enfant délaissé, dont les regards se
+tournent vers le ciel, à se dire[3]: «Si mon père et ma mère m'ont
+abandonné, l'Eternel toutefois me recueillera!» Abritée sous l'égide
+divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, ne pouvait manquer de
+venir, pour ses parents, un jour où l'évidence de leur défaite morale
+les contraindrait à reconnaître, dans l'amertume de la déception et du
+remords, qu'on ne se joue impunément ni de Dieu[4], ni de l'âme
+humaine, qui relève de lui, par la double grandeur de son origine et
+de sa destinée.
+
+ [3] Psaume XXVII, 10.
+
+ [4] Ep. aux Galates. VI. 7.
+
+Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, en ce
+qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher à déterminer les
+circonstances dans lesquelles elle se trouva placée, avant qu'il
+advînt.
+
+Et d'abord, comment s'écoula son enfance, dans l'abbaye de Jouarre,
+sous la direction de sa tante?
+
+Si la réponse à cette question ne peut reposer sur la connaissance
+acquise de minutieux détails, elle se déduit du moins, jusqu'à un
+certain point, de divers faits caractéristiques, qui ressortent
+nettement soit des déclarations de la véridique Charlotte, soit de
+celles de personnes qui l'entourèrent à cette époque de sa vie. Ces
+faits sont: l'éveil et le développement de sa conscience; la
+souffrance de son coeur, privé de l'affection d'une mère et d'un père,
+qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en même temps,
+l'invariable droiture de sa déférence envers eux, alors que, sourds à
+ses supplications, et sans pitié pour les angoisses de son âme, ils
+s'attachaient à lui imposer, par la menace et par la violence, des
+engagements, des devoirs, des pratiques, une profession extérieure, en
+un mot, tout l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle
+éprouvait une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au duc et à
+la duchesse cette aversion, la loyauté qui l'avouait, l'énergique
+revendication des droits sacrés de la conscience, et la respectueuse
+résistance à une aveugle volonté qui s'arrogeait le droit de disposer,
+en maîtresse souveraine, d'une âme et d'une vocation! Obéir
+passivement, à l'état d'être automatique; devenir abbesse, à tout
+prix, même au prix de l'immolation d'une conscience taxée de rebelle,
+parce qu'elle s'indignait, à la seule idée du parjure: Voilà le sort
+auquel il fallait que Charlotte apprît à se plier!
+
+Ici, comment ne pas être frappé d'un étrange contraste entre
+l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, à son égard, et
+celle qu'il jugèrent opportun d'adopter, en 1558, vis-à-vis de
+Françoise de Bourbon, leur fille aînée! Voulant assurer à celle-ci une
+brillante situation dans le monde, ils la marièrent à Henri-Robert de
+La Marck, duc de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la
+prochaine adhésion de ce prince et de sa jeune femme aux doctrines
+purement évangéliques, ni de l'appui que Françoise, au double titre de
+soeur dévouée et de haute personnalité protestante, prêterait, un
+jour, à Charlotte, pour l'aider à s'affranchir des liens dans lesquels
+on avait crû pouvoir l'enchaîner à jamais.
+
+Avec l'année 1559, s'ouvrit pour l'infortunée Charlotte, touchant à
+l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement de souffrances
+morales.
+
+Vainement, s'efforçait-on, plus encore que précédemment, de la dresser
+à ce rôle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie entendait lui imposer:
+la jeune fille persévérait dans sa résistance; mais, finalement, ses
+parents tinrent si peu compte de ses représentations réitérées, de ses
+ardentes supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de
+mars, parvint à Jouarre l'injonction de tout disposer pour sa
+transformation forcée en abbesse, même avant qu'elle eût atteint l'âge
+fixé par les canons pour pouvoir être régulièrement investie de ce
+titre.
+
+Alors, le 17 de ce même mois, dans l'église de l'abbaye, au sein d'une
+assemblée renforcée de l'assistance d'un représentant du duc et de la
+duchesse de Montpensier, se déroula le scandale inouï d'une scène
+sacrilège, dans laquelle la lâcheté de l'astuce s'associa à l'odieux
+de la contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit!
+
+Précipitamment poussée plutôt qu'introduite dans cette assemblée,
+prenant Dieu à témoin de la violence qui lui était faite, pâle,
+éperdue, fondant en larmes, s'affaissant sur elle-même, Charlotte de
+Bourbon fut, en véritable victime, traînée à l'autel; et là, devant un
+impassible prêtre, déviant de la sincérité de son ministère par un
+raffinement de simulation[5], elle balbutia quelques paroles, dont on
+s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel librement
+consenti, tandis que ces paroles avaient été extorquées par
+l'inexorable pression de ses parents, et aussitôt accompagnées de
+cette déclaration expresse de la victime: qu'elle ne se courbait sous
+le fardeau du sacrifice, que par crainte révérentielle.
+
+ [5] Ce prêtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la
+ duchesse de Montpensier, à titre de précepteur de leur fils,
+ n'était autre que _Ruzé_, qui depuis devint évêque d'Angers:
+ c'est ce que déclara le duc de Montpensier lui-même dans une
+ lettre adressée, le 28 mars 1572 à l'électeur palatin, et insérée
+ ici au no 2 de l'_Appendice_.
+
+Ce fut là ce que les profanateurs de l'époque osèrent appeler _une
+entrée en religion_.
+
+Cela fait, ils se hâtèrent, sans pitié comme sans conscience,
+d'abandonner Charlotte à ses émotions déchirantes.
+
+La _pauvre enfant_ (qualification que lui donnaient les compatissantes
+religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) fut saisie d'une fièvre
+violente, qui de longtemps ne la quitta pas[6].
+
+ [6] Voir une information secrète du 28 avril 1572, dont le texte
+ complet sera reproduit plus loin.
+
+Tel est l'exposé sommaire de ce qui se passa, à l'abbaye de Jouarre,
+en 1559[7].
+
+ [7] A peine est-il nécessaire d'ajouter que la résignation du
+ titre et des fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au
+ profit de sa nièce, concorda avec _l'entrée en religion_ dont il
+ s'agit.
+
+Mais il y a plus à apprendre sur la scène néfaste du 17 mars.
+
+Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-même, parlant, plus
+tard, de la lamentable épreuve que son adolescence avait traversée:
+que déclare-t-elle[8]?
+
+ [8] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, fº 82.--_Ibid._
+ Collect. Clérambault. vol. 1,114, fº 182.--Coustureau, _Vie du
+ duc de Montpensier_, in-4º, p. 217.
+
+«Qu'elle fut mise en religion, dès le berceau; que y ayant esté
+nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle jamais avoir, aucune
+volonté;--que ce qu'elle y continua fut, partie par les menaces
+estranges de madame de Montpensier, sa mère, et partie par la crainte
+qu'elle avoit d'offenser monseigneur son père, auquel elle eust désiré
+obéyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa conscience le luy
+eust pû permettre;--que, nonobstant toutes les rigueurs de madame sa
+mère, qui la vouloit faire professe, elle refusa tousjours, mesmes à
+l'extrémité, et en fit _une protestation expresse et authentique,
+tesmoignée par toutes les religieuses de l'abbaye_;--que Ruzé, évesque
+d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le voeu, voyant
+combien elle en estoit aliénée, en avoit deux par escrit, l'un simulé,
+qui ne contenoit que choses douces, qui luy fut leu; l'autre, à
+l'ordinaire, dont jamais ne fut faicte lecture;--et que lesdites
+religieuses se mutinans, comme si elle n'eust point esté leur abbesse,
+n'en ayant pas fait le vray voeu, ledit Ruzé leur respondit qu'elles
+ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de conserver
+leurs biens, aussi bien comme les précédentes;--que lors elle n'estoit
+âgée que de douze à treize ans;--que madame du Paraclet, sa cousine,
+qui lui donna le voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit
+pas abbesse, et par conséquent ne la pouvoit faire professe; tellement
+que les quatre principales causes qui rendent la profession nulle, y
+estoient intervenues, à sçavoir: force, fraude, bas âge, et incapacité
+de celle qui la faisoit professe, comme il appert par les
+canons;--que, aussi peu, aussi avoit-elle été abbesse, premièrement
+n'estant point professe, et secondement n'ayant jamais esté bénite,
+selon que portent les cérémonies observées en icelles choses.»
+
+La protestation à laquelle Charlotte de Bourbon se référait dans les
+lignes ci-dessus transcrites était ainsi conçue[9]:
+
+ [9] Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 221.
+
+«Fut présente, en sa personne, très noble et très illustre princesse,
+dame Charlotte de Bourbon, à présent abbesse de l'abbaye Nostre-Dame
+de Jouarre, laquelle nous a dit et remonstré que, estant à l'âge de
+douze à treize ans, elle auroit esté par menaces, et de crainte de
+désobéir à monseigneur le duc de Montpensier, son père, et à madame
+Jaquette de Long-Wy, son épouse, sa mère, induite et persuadée, contre
+son gré, vouloir et intention, à faire profession en ladite abbaye, le
+17e jour de mars 1559; ce qu'elle a plusieurs fois remonstré et
+protesté qu'elle ne vouloit estre religieuse, et que la profession
+qu'elle faisoit estoit par induction et crainte; dont elle auroit
+faict inmonstrance, en la présence de dame Jeanne Chabot, abbesse du
+Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye de Jouarre, et commise
+au temporel et spirituel, le siège vacant, de dame Cécile de Crue, à
+présent prieure de ladite abbaye, et des soeurs Michelle, de
+Lafontaine, Jeanne de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson,
+Antoinette de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses
+professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, advocat au
+parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, et de monsieur Ruzé,
+advocat audit parlement de Paris, conseiller et procureur desdits
+seigneur et dame de Montpensier, et envoyé à cette fin, de leur part:
+en la présence desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte
+de Bourbon auroit fait protestation de son jeune âge, qui estoit de
+douze à treize ans, et que la profession qu'elle faisoit estoit par
+crainte et révérence paternelle et maternelle desdits seigneur et
+dame, ses père et mère; dont elle auroit requis aux dessus dits
+nommez leur souvenir, pour en dire et déposer la vérité, ce qu'elle
+fit pour lors, comme elle fait de présent.
+
+»Tous lesquelz susnommez présens, hormis ledit Ruzé, qui n'a esté
+présent à ce présent acte, nous ont dit et attesté pour vérité:
+
+»Qu'ils ont esté présens à la profession de ladite dame Charlotte de
+Bourbon, à présent abbesse, et qu'elle ne pouvoit estre âgée que de
+douze à treize ans, lors de ladite profession, qui fut le 17 mars
+1559; et qu'auparavant que faire sa profession, elle pleuroit et se
+complaignoit des craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses
+père et mère; dit et répéta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit
+estoit par crainte de désobéir à mesdits seigneur duc et duchesse de
+Montpensier, ses père et mère: et testa, en la présence des susnommez,
+le 16e jour dudit mois de mars et an, que la profession qu'elle devoit
+faire le lendemain estoit par crainte, contre sa volonté, et pour
+obéir auxdits sieurs, ses père et mère; ce qu'elle continua encore, au
+chapitre, en la présence des prieure et religieuses de ladite abbaye
+capitulairement assemblées, et dit publiquement et à haute voix:
+qu'ayant reçu commandement de sesdits seigneurs, père et mère, les duc
+et duchesse de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre,
+furent tous les dessus nommez présens, quand ladite dame Charlotte de
+Bourbon, lors de la lecture de sa profession, continuant ses
+protestations, pleuroit, lisant icelles lettres de profession, comme
+faisant icelle par crainte et force.--Dont et de laquelle déclaration
+et déposition ladite dame Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce
+présent, a requis acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et
+servir, en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires
+soubzsignez lui avons octroyé, et certifions estre vray et ainsi
+avoir esté fait, le 25 août 1565. (_Signé_) Charlotte de Bourbon et
+tous les susnommez.»
+
+»Et moy, soubzsigné, qui suis dénommé au présent acte, et qui n'ay
+esté présent aux signatures ci-dessus, certifie le contenu audit acte,
+toute la profession, déclaration et protestations et pleurs ci-dessus
+estre véritable, et y avoir esté présent. En témoin de quoy j'ay signé
+la présente certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy.
+(_Signé_) Jean Ruzé.»
+
+Ces témoignages, d'une sérieuse portée, dans la modération même de
+leur expression[10], militent, sans réserve, en faveur de la victime,
+à l'encontre des instigateurs et acteurs du sinistre drame dont, le 17
+mars 1559, l'abbaye de Jouarre fut le théâtre.
+
+ [10] Ils sont, avec addition de détails complémentaires,
+ pleinement confirmés par l'information secrète du 28 avril 1572,
+ contenant les dépositions de six religieuses de l'abbaye de
+ Jouarre, autres que celles qui avaient, le 25 août 1565, attesté,
+ en leur déclaration la sincérité des faits énoncés par Charlotte
+ de Bourbon, dans sa protestation du même jour.
+
+Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exercée, au mépris de
+tout sentiment religieux, par un père et par une mère sur la
+conscience de leur enfant fut péremptoirement prouvé, c'est assurément
+celui dont il s'agit en ce moment. Inutile au surplus d'insister sur
+ce point; car l'évidence se passe du cortège des démonstrations.
+
+D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine moral,
+la justice suprême, qui condamne un coupable, laisse toujours ouverte,
+devant lui, la voie du relèvement.
+
+En présence de cette vérité salutaire, à l'application de laquelle
+nous ne saurions assez fortement nous attacher, surgit ici une
+question délicate, qu'il importe essentiellement de résoudre, dans la
+mesure du possible, pour satisfaire au devoir primordial de
+l'impartialité historique. Cette question, dans laquelle est engagée,
+au premier chef, l'honneur paternel et maternel, est celle de savoir
+si le duc et la duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du
+devoir, se désistèrent, vis-à-vis de Charlotte de Bourbon, de leurs
+âpres procédés, et accordèrent enfin à sa conscience la réparation qui
+lui était due.
+
+De la part du père, le désistement et la réparation se firent attendre
+pendant de longues années, ainsi que l'établira la suite de ce récit.
+
+Quant à la mère, dont l'existence se termina deux ans et demi après
+l'abus d'autorité du 17 mars 1559, nous demeurons convaincu que,
+déplorant sa faute, elle s'efforça de la réparer. Notre conviction ne
+s'appuie, il est vrai, en l'absence de preuves proprement dites, que
+sur des présomptions; mais ces présomptions nous semblent devoir se
+rapprocher extrêmement de la réalité; aussi nous y attachons-nous avec
+d'autant plus d'énergie qu'elles nous autorisent à applaudir à la
+réhabilitation du coeur maternel, dont il nous a été profondément
+pénible de constater la défaillance originaire.
+
+Une précision complète dans la détermination des bases de nos
+présomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont autres que des
+faits qui ne peuvent être révoqués en doute, et dont il faut
+soigneusement peser la valeur. Exposons-les rapidement.
+
+Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, tels,
+notamment que les présidents de La Place et de Thou, l'attitude de la
+duchesse de Montpensier, à dater de la seconde partie de l'année 1559,
+puis dans le cours de l'année 1560, et durant les huit premiers mois
+de 1561? Ce fut celle d'une femme éminemment recommandable par la
+dignité de son caractère et de ses actions.
+
+Cela nous suffit pour juger qu'une transformation réelle s'était
+opérée alors dans l'âme de la duchesse, et que cette transformation
+dérivait de sa récente adhésion aux principes évangéliques, remis en
+honneur, au sein de la France, par les réformés. Cette adhésion,
+quelque restreinte peut-être qu'en ait été originairement la
+manifestation, n'en constitue pas moins, à nos yeux, un fait capital,
+que nous tenons d'autant plus à mettre en relief que les écrivains
+contemporains se sont bornés à l'énoncer transitoirement, sans en
+apprécier d'ailleurs la portée considérable.
+
+Du fait générique d'une transformation ainsi opérée, sous l'influence
+du sentiment religieux, découlèrent, comme autant de corollaires,
+divers faits particuliers, dont chacun, dans sa spécialité, était
+singulièrement expressif. Leur énumération doit trouver ici sa place.
+
+Tandis que le duc de Montpensier n'obéissait qu'à une aveugle
+ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son étroit bigotisme,
+l'abaissait au niveau d'une honteuse servilité vis-à-vis des Guises et
+du gouvernement espagnol[11], Jacqueline de Long-Vic devenait un
+modèle de droiture, de tolérance et de dévouement. L'histoire la
+représente, au milieu des agitations de l'époque, comme une femme
+«d'un courage et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne
+cherchoit que la paix et la tranquillité publique[12].»
+
+ [11] «Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimitié à la
+ religion (réformée), et avoit esté de telle sorte pratiqué par
+ ceux de Guise, qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans
+ pouvoir gouster la conséquence des entreprises contraires.»
+ (Regnier de La Planche, _Hist. du règne de François II_, édit. de
+ 1576, p. 567).
+
+ [12] De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 59.
+
+Catherine de Médicis, qui la savait attachée à la religion réformée,
+ne l'en tenait pas moins pour «l'une de ses plus privées amies[13]».
+On lit dans une relation de l'ambassadeur vénitien J. Michiel[14]:
+«Le duc de Montpensier ne se mêle pas des affaires, mais, en revanche,
+sa femme le fait bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame
+d'honneur de la reine, très familière avec elle, et elle en obtient
+tout ce qu'elle veut.»
+
+ [13] Regnier de La Planche, _loc. cit._, p. 39.
+
+ [14] _Ap. Tommasco, Relazioni_, in-4º, t. Ier, p. 133.
+
+Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, à Orléans, contre Louis
+Ier et Antoine de Bourbon, Marillac, archevêque de Vienne, rappelant à
+la duchesse de Montpensier, dont il possédait toute la confiance, une
+promesse qu'elle lui avait faite naguère, de s'opposer, en temps
+opportun, aux desseins des Guises, lui signala les mesures à prendre
+pour tenter de détourner le coup que voulaient frapper les ennemis de
+la France et des princes du sang[15]. Il lui conseilla, entre autres
+choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon, à recevoir les
+enfants du prince de Condé dans Sedan et Jametz, et à consentir qu'on
+enfermât dans ces places les enfants ou les frères du duc de Guise, si
+l'on réussissait à les prendre, parce que leur vie répondrait de celle
+des Bourbons. La duchesse mit à exécution le conseil de Marillac, en
+envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux princes
+protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours à la cause des
+princes du sang.
+
+ [15] De La Place, _Comment._, édit. de 1565, p. 109, 110,
+ 111.--De Thou, _Hist. univ._, t. II, 824, 825.
+
+Les rigueurs exercées, à ce moment, contre Antoine et Louis Ier de
+Bourbon, ainsi que contre la belle-mère de ce dernier, n'arrêtèrent ni
+le zèle ni le courage de Jacqueline de Long-Vic. Au risque de se voir,
+à son tour, traitée comme la comtesse de Roye, incarcérée alors au
+château de Saint-Germain, elle se prévalut de la familiarité, non
+ébranlée encore, de sa liaison avec Catherine de Médicis, pour
+plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa
+belle-mère, et de son frère. Elle conjura la reine mère de se défier
+de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du
+roi de Navarre et du prince l'eût portée au comble, et d'opposer aux
+Lorrains factieux la noblesse de France, qui, s'il le fallait,
+prendrait contre eux les armes[16].
+
+ [16] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 832.
+
+Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la question de
+savoir qui serait appelé aux fonctions de chancelier de France, en
+remplacement d'Olivier. «La duchesse de Montpensier, dit de Thou[17],
+favorite de la reine mère, princesse d'un esprit élevé, ne voyoit
+qu'avec peine, que la puissance des Lorrains croissoit de jour en
+jour; et communiquant ses chagrins à Catherine de Médicis, qui
+commençoit à redouter la violence de ces princes, elle persuada à
+cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, elle devoit
+choisir un homme ferme et courageux qui s'opposât à leurs desseins,»
+en d'autres termes, Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, à cet
+homme si recommandable, à tant de titres, que les sceaux furent
+confiés.
+
+ [17] _Hist. univ._, t. II, p. 776.
+
+Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de Montpensier fit un
+noble usage du crédit dont elle jouissait.
+
+Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de touchantes
+preuves de sa foi et de sa résignation, sous le poids de longues
+souffrances. Le ministre Jean Malot l'assista à ses derniers
+moments[18].
+
+ [18] De La Place, _Comment._, p. 237.
+
+Elle succomba, le 28 août 1551, laissant après elle d'unanimes
+regrets.
+
+«Si elle eût plus longuement vescu, dit de La Place[19], l'on estime
+que les troubles ne fûssent tels survenus, que depuis ils survinrent,
+pour ce qu'elle estoit, d'une part, fort aimée et creue de la reine,
+et, d'autre part, le roi de Navarre se sentoit fort obligé à elle, qui
+servoit d'un lien pour les unir et entretenir en paix et amitié. Elle
+estoit femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires mesme
+d'Estat.»
+
+ [19] _Comment._, p. 237.--Voir à l'_Appendice_, no 1, une pièce
+ de vers composée, peu de temps après la mort de la duchesse de
+ Montpensier, et qui donne une idée des sentiments élevés dont on
+ la savait animée.
+
+A voir, d'après ce qui précède, les actes noblement accomplis par la
+duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, de 1559 à 1561, sous
+l'impulsion des convictions religieuses qui l'animaient, on est en
+droit d'admettre que ces mêmes convictions ont nécessairement dû se
+traduire, dans sa vie privée, par des actes non moins nobles; et que
+surtout elle a agi, vis-à-vis de sa fille Charlotte, sous l'influence
+de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus élevés et plus purs,
+dans leur expansion, que lorsque la foi chrétienne les inspire.
+
+Puis, comment ne pas croire que les fréquentes relations de la
+duchesse avec des mères telles que Jeanne d'Albret, reine de Navarre,
+et que Mmes de Coligny, de Roye, de Soubize, de Rothelin, de
+Seninghen, se montrant à la fois judicieuses, fermes et tendres, à
+l'égard de leurs enfants, ne l'aient pas induite à faire retour sur
+elle-même et à suivre leur exemple?
+
+Oui, tout porte à croire que Jacqueline de Long-Vic, déplorant
+amèrement le passé, aura résolument cherché à délivrer Charlotte du
+fardeau d'une intolérable situation, et à lui assurer dans la famille
+la place à laquelle elle avait droit.
+
+Mais voici le point où nos conjectures, déjà si sérieuses, touchent à
+la réalité et se confondent, en quelque sorte, avec elle; c'est par
+la constatation et la portée d'un fait que de Thou[20] atteste
+expressément, savoir: que la duchesse de Montpensier voulut marier
+Charlotte au fils de la marquise de Rothelin, au jeune duc de
+Longueville, que Calvin entourait, ainsi que sa pieuse mère, d'une
+affectueuse sollicitude[21].
+
+ [20] «La duchesse de Montpensier avoit destiné une de ses filles,
+ nommée Charlotte au duc de Longueville.» (De Thou, _Hist. univ._,
+ t. III, p. 60.)
+
+ [21] _Lettres françaises de Calvin_, t. II, p. 179, 265, 267,
+ 286, 499. L'une de ces lettres, adressée par Calvin au jeune duc
+ de Longueville, le 22 août 1559 (p. 286) contenait ce passage:
+ «Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que madame
+ vostre mère ne désire rien plus que de vous voir cheminer
+ rondement en la crainte de Dieu, et ne sçauroit recevoir plus
+ grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la
+ foy de l'Évangile.»
+
+Ce fait est décisif, quant à la question qui nous occupe, car il
+implique virtuellement, de la part de la duchesse, le remords, la
+réprobation du passé, et le soin du bonheur de la jeune fille, aimée
+désormais par sa mère, comme elle eût dû toujours l'être.
+
+Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la réhabilitation morale de
+Jacqueline de Long-Vic, que ses désirs et ses efforts en faveur de son
+enfant soient venus se briser, même à l'heure suprême, contre
+l'intraitable ténacité du duc: ils n'en attestent pas moins, à
+l'honneur de la duchesse, la loyauté de son relèvement, et nous font
+pressentir avec quelle ardeur, à son lit de mort, elle aura appelé les
+bénédictions d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les mains
+du Dieu des miséricordes.
+
+Du fond de l'isolement où s'appesantissait sur elle la main tyrannique
+d'un père, que cependant elle continuait à respecter jusque dans ses
+aberrations, Charlotte se rattachait avec amour à la pensée d'avoir
+enfin conquis le coeur de sa mère, avant que celle-ci ne rendit le
+dernier soupir. Chercher, tout en pleurant sa mort, à se retremper au
+culte des pieux souvenirs, était déjà, sans doute, une tendance
+salutaire, une aspiration élevée; mais il fallait plus encore à l'âme
+de la jeune fille, dans sa détresse: il lui fallait l'action
+pénétrante d'une force supérieure qui la soutînt et la consolât. Dieu,
+qui, dans sa bonté, veillait sur l'infortunée, lui apprit à puiser
+cette force en lui seul; à quelle époque, dans quelles circonstances,
+par quels moyens? nous l'ignorons. Toutefois, ce que nous savons,
+c'est que, dans le laps des onze années qui s'écoulèrent, de 1561 à
+1572, la jeune abbesse de Jouarre fut amenée à la connaissance des
+vérités évangéliques, et qu'elle y amena, à son tour, quelques-unes
+des religieuses de son abbaye[22].
+
+ [22] D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv. Ier, ch. 11.
+
+On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte de Bourbon,
+les difficultés avec lesquelles elle se trouva aux prises, afin de
+sauvegarder, dans la situation qui lui était imposée, sa conscience et
+le développement de sa foi.
+
+Antipathique à une religion au nom de laquelle on avait violenté son
+âme et prétendu enchaîner à jamais sa liberté de penser, de croire et
+d'agir, elle ne devait ni voulait se prêter à rien qui, de près ou de
+loin, sous quelques dehors que ce fût, portât la moindre atteinte à la
+dignité de ses convictions et de son caractère. Aussi, que devint pour
+elle la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait
+abusivement condamnée à subir? Non; car si ce fut, d'un côté, une vie
+d'abnégation et de dévouement, qui ne compromettait que son repos,
+dont elle faisait volontiers le sacrifice; ce fut aussi, de l'autre,
+une vie d'indépendance morale légitimement revendiquée et fermement
+maintenue. Il n'y avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, à
+scinder de la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence,
+mais en réalité corrélatives entre elles, alors qu'au fond de son âme
+elle avait le sentiment que cette même vie, dans l'ensemble de son
+expansion, comme dans l'unité de son principe, ne relevait que de Dieu
+et du service qui lui est dû. Par la seule force de ce sentiment elle
+pouvait dominer et domina, en effet, les difficultés et les périls du
+rôle qui lui était assigné.
+
+De ce rôle d'abbesse elle accepta donc sans réserve et accomplit avec
+un zèle éclairé le devoir de guider les religieuses de Jouarre dans
+les voies de l'ordre et de la paix, de veiller sur leur bien-être
+moral et physique, de les former à l'exercice de la charité; et, en sa
+qualité de protectrice des intérêts temporels de la communauté, elle
+satisfit à l'obligation d'administrer avec vigilance et intégrité les
+biens qui appartenaient à celle-ci. Mais, quant aux règles dont ce
+même rôle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, l'observation,
+elle se dégagea loyalement, sans blesser la liberté d'autrui, de
+celles qui froissaient ses convictions et ne s'abstint de répudier que
+celles à la pratique desquelles elle pouvait, sans hypocrisie,
+condescendre.
+
+Agir ainsi, c'était faire preuve à la fois de droiture et de courage.
+Il n'en pouvait pas être autrement d'un coeur gagné, dans la captivité
+du cloître, aux pures doctrines de l'Évangile, et n'aspirant qu'à y
+demeurer fidèle.
+
+Il serait intéressant de saisir les traces de l'allègement que purent
+apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de Bourbon ses relations
+avec quelques notables personnalités du protestantisme français, dont,
+antérieurement à l'année 1572, la sympathie et les encouragements la
+soutinrent, probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie
+monastique; mais les traces historiques sur ce point sont extrêmement
+rares; elles se limitent à peu près à une correspondance de Jeanne
+d'Albret, que nous reproduirons plus loin, et à une déclaration des
+religieuses de Jouarre, portant: que Charlotte recevait, à l'abbaye,
+quelques personnes professant la religion réformée, et spécialement
+les sieurs François et Georges Daverly, «qui étoient ordinairement à
+son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur[23].»
+
+ [23] Information secrète du 28 avril 1572.--François Daverly
+ portait le titre de seigneur de Minay.
+
+Réduit, en dehors de la correspondance et de la déclaration dont il
+s'agit, à de simples conjectures, nous ne pouvons que supposer
+l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un affectueux appui accordé
+à la jeune abbesse, dans l'isolement où la laissait la mort de sa
+mère, soit, avant tout, par sa soeur aînée, la duchesse de
+Bouillon[24], et peut-être même par une autre de ses soeurs, Anne de
+Bourbon, mariée en 1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et
+son cousin, la princesse et le prince de Condé, soit par Mmes de Roye,
+de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrétiennes, d'une condition
+analogue à celle de ces dames.
+
+ [24] Il nous semble impossible qu'une active correspondance,
+ inspirée par la plus tendre affection, n'ait pas existé entre
+ Charlotte de Bourbon et sa soeur la duchesse de Bouillon, surtout
+ depuis l'année 1562; époque à laquelle cette femme si distinguée,
+ à tant de titres, avait, ainsi que le duc, son mari, ouvertement
+ embrassé la religion réformée, et dès lors chaleureusement servi,
+ avec lui, non seulement les intérêts spirituels et matériels des
+ habitants du duché, mais aussi ceux d'une foule de personnes
+ venues de France, auxquelles un asile était accordé à Sedan et à
+ Jametz. Des documents précis, postérieurs à 1572, témoignent au
+ surplus de l'étroite amitié qui unissait l'une à l'autre les deux
+ soeurs, Charlotte et Françoise de Bourbon.
+
+Quoi qu'il en soit à cet égard, une chose demeure certaine: c'est que,
+dans le laps ci-dessus indiqué de onze années (1561 à 1572), Charlotte
+de Bourbon suivit avec un intérêt toujours croissant la marche des
+circonstances extérieures, dont quelques-unes devaient, à un moment
+donné, influer sur sa destinée. Les principaux acteurs du grand drame
+religieux et politique dont la France fut alors le théâtre, la
+préoccupaient fortement, en deux sens opposés: les uns, les
+persécuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et qu'effroi; les autres,
+les persécutés, que sympathie et que respect. Au premier rang des
+généreux défenseurs de ces derniers apparaissait à ses yeux l'amiral
+de Coligny, duquel elle se montra toujours sincère admiratrice.
+
+D'une autre part, alors que ses pensées se reportaient vers les divers
+membres de sa famille, qu'elle savait être plus ou moins engagés dans
+le conflit des événements contemporains, à peine osait-elle s'arrêter
+à la constatation, poignante pour son coeur de fille, des cruautés
+commises par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme,
+l'implacable ennemi des réformés, et, dans sa servilité, le suppôt des
+Guises, surtout à dater de 1562[25].
+
+ [25] Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excès
+ par lesquels le duc se déshonora. On frémit d'indignation et de
+ dégoût à l'aspect des lugubres et cyniques détails dans lesquels
+ sont entrés, sur ce point, Brantôme (édit. L. Lal., t. V, p. 9 et
+ suiv.), et, plus amplement encore l'auteur de l'_Histoire des
+ martyrs_ (in-fº 1608, p. 589 à 591, et 593, 594).--Voir aussi
+ l'_Histoire des choses mémorables advenues en France, de 1547 à
+ 1597_ (édit. de 1599, p. 186 à 193).
+
+Avec les culpabilités de la vie publique d'un tel homme devait
+inévitablement coïncider la dépression de sa vie privée; aussi, que
+fut-il désormais comme père?
+
+S'agissait-il de son fils: il restait sans autorité morale pour le
+guider dans la carrière dont l'accès lui avait été ouvert. Afin d'y
+marcher avec honneur, il fallait à ce fils autre chose que l'exemple
+des déviations paternelles.
+
+Quant aux cinq filles, quelle était vis-à-vis d'elles, la contenance
+du duc?
+
+Deux d'entre elles s'étant, si ce n'est peut-être de leur plein gré,
+du moins sans aucun murmure, pliées à la vie du cloître, ce dont son
+bigotisme s'applaudissait, il n'eut d'autre souci que celui d'aviser à
+ce qu'elles y restassent indéfiniment confinées; comme il laissa
+confinée dans son deuil une autre de ses filles, la duchesse de
+Nevers, devenue veuve en 1562.
+
+Avec le calme relatif de l'existence de ces trois soeurs contrastaient
+les perplexités du servage de la quatrième.
+
+Lorsqu'on 1565, comme on l'a déjà vu, Charlotte de Bourbon formula une
+protestation, qu'appuyaient les témoignages décisifs de religieuses de
+l'abbaye de Jouarre et du représentant officiel de son père et de sa
+mère à l'odieuse scène du 17 mars 1559, le duc de Montpensier
+s'indigna. Dans cet acte, qui eût dû dessiller ses yeux et le porter à
+désavouer sa conduite passée, il ne vit qu'un motif de plus pour faire
+peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs.
+
+Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolérance se fît
+sentir ailleurs qu'à Jouarre. De là toute une série de remontrances et
+d'obsessions, pour arracher sa fille aînée à ce qu'il appelait une
+criminelle hérésie. Déplorant, à huit ans de distance, le consentement
+qu'il avait donné à son mariage avec un prince qui depuis lors était
+devenu protestant, et dont elle partageait les convictions
+religieuses[26]; outré, en même temps, de l'antipathie de Charlotte
+pour la religion au nom de laquelle elle était opprimée par lui, il
+eut, en 1566, l'étrange prétention de ramener à la profession de cette
+même religion la duchesse de Bouillon, qui s'en tenait plus que jamais
+éloignée, d'un côté, par l'affermissement de son adhésion à la
+religion réformée, et, de l'autre, par la répulsion que lui inspirait
+le despotisme tenace dont sa soeur était victime. Harcelée par son
+père, mais fermement décidée à voir s'épuiser en stériles efforts son
+zèle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, elle le
+laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques aux prises avec
+des ministres protestants. Le plus clair résultat de leurs longues
+controverses fut de démontrer au duc de Montpensier le complet
+insuccès de sa tentative; car la duchesse, sa fille, demeura fidèle à
+la religion qu'elle professait[27].
+
+ [26] On lit dans un rapport relatif à un synode provincial des
+ églises réformées, tenu à Laferté-sous-Jouarre, le 27 avril 1564,
+ le passage suivant: «Le duc de Bouillon a envoyé paroles de
+ créance par Perucelly, qui disoit avoir parlé à luy à Troyes, ou
+ ès environs, et par Journelle, par lesquelles il faisoit entendre
+ le bon vouloir qu'il a de s'employer pour le Seigneur, _avec
+ madame sa femme_, et que, en brief temps il exterminerait la
+ messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait estre
+ empesché, parce qu'il ne dépendoit que de Dieu et de l'espée. Il
+ prioit l'assemblée de luy faire venir des régents de Genève pour
+ dresser un collège à Sedan, lequel il veult renter de deux ou
+ troys mille francs; promettant que ses places seront toujours
+ seur refuge aux fidèles, et qu'elles estoient munies suffisamment
+ de tout ce qu'il falloit.» (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616,
+ fos 96, 97).
+
+ [27] E. Benoit, _Histoire de l'Édit de Nantes_, t. Ier, p.
+ 42.--De Thou, _Histoire univ._, t. III, p. 655.--Bayle, _Dict.
+ phil._, Ve Rosier (Hugues, Sureau du).
+
+Quatre ans plus tard, ce déplorable chef de famille montra, de
+nouveau, combien, au foyer domestique, il était dépourvu de toute
+délicatesse de sentiments et de procédés. En effet, rompant avec le
+respect qu'il devait à la mémoire de sa femme et aux impressions qui,
+dans le coeur de ses enfants, survivaient à la perte de leur mère, il
+eut la téméraire prétention, en se remariant à l'âge de cinquante-cinq
+ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis-à-vis d'eux,
+Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf ans[28], sans
+consistance morale, appartenant à cette funeste maison de Guise,
+contre l'ambition et les haines invétérées de laquelle la défunte
+duchesse s'était naguère noblement élevée.
+
+ [28] «Quoy que le duc de Montpensier eût eu de la duchesse, sa
+ femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer à
+ un second mariage, à l'âge de cinquante-cinq ans passés; et ayant
+ fait choix de Catherine de Lorraine, fille de François de
+ Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Este, pour lors âgée
+ seulement de dix-huit ans, le traité en fut passé à Angers, le 4
+ février 1570.» (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit.,
+ p. 179).--Brantôme dit de Catherine de Lorraine que «bien
+ tendrette d'aage, elle espousa son mary qui eût pu estre son
+ ayeul». (Édit. L. Lal., t. IX, p. 646).--Le Laboureur (addit. aux
+ _Mém. de Castelnau_, t. II, p. 735) allant au fond des choses,
+ n'hésite pas à dire: «Le duc de Montpensier se maria, en
+ premières noces à Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crédit
+ de l'admiral Chabot, qui avoit épousé Françoise de Long-Vic, sa
+ soeur aînée; et ce fut pour la mesme considération qu'il prit
+ pour seconde femme Catherine de Lorraine, soeur du duc de Guise,
+ auquel cette alliance fut plus utile pour achever de détacher ce
+ prince des intérêts de sa maison, et pour le discréditer parmi
+ des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... Il apprit par les
+ suites des différends qu'il eut à la cour et par la conduite que
+ cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre
+ dessein que de désunir sa maison....., en luy donnant pour le
+ veiller une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des
+ affaires.»
+
+Insulter ainsi au passé de celle qui n'existait plus, c'était, de la
+part du duc, blesser au coeur ses enfants.
+
+C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour où son père
+voulut lui donner pour seconde mère Catherine de Lorraine, elle sentit
+qu'elle n'avait plus qu'à briser, dès qu'elle le pourrait,
+l'insupportable joug sous lequel il la tenait, à Jouarre, asservie
+depuis tant d'années. Libre de tout engagement, légalement maîtresse
+de sa personne et de ses actions, elle se décida à quitter pour
+toujours l'abbaye et à se ménager une retraite honorable hors de
+France.
+
+Confiant alors à sa soeur, la duchesse de Bouillon, et à la reine de
+Navarre le secret de la résolution qu'elle avait prise et que ces
+femmes de coeur ne pouvaient qu'approuver, elle leur demanda conseil
+sur le choix des moyens propres à en assurer l'exécution.
+
+La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, son mari,
+étaient prêts à la recevoir, et que leur affectueux dévouement lui
+était acquis, plus que jamais.
+
+Les dispositions de la reine de Navarre n'étaient pas moins
+favorables. Tout en émettant l'avis que Charlotte de Bourbon devait se
+rendre directement auprès de sa soeur et de son beau-frère, elle
+estima que peut-être, quel que fût leur bon vouloir, elle ne se
+trouverait pas suffisamment en sûreté à Sedan, et que dès lors il
+serait prudent de lui procurer, au loin, un asile, à la cour de
+l'électeur palatin, Frédéric III. Aussi en écrivit-elle à ce prince,
+qui déclara consentir à recevoir la protégée de la reine. Il y eut
+plus: le séjour que Charlotte ferait à Heydelberg, ne devait être,
+dans la pensée de Jeanne d'Albret, qu'un moyen à l'aide duquel elle
+espérait obtenir du duc de Montpensier qu'il laissât sa fille se
+retirer définitivement en Béarn et y vivre auprès d'elle. Quoi de plus
+touchant que cette dernière partie du plan ainsi conçu par Jeanne
+d'Albret en faveur de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny
+et sa famille, qui soutenaient alors, à La Rochelle, d'intimes
+rapports avec la reine de Navarre, approuvèrent sans réserve son plan,
+à l'exécution duquel le gendre de l'amiral, Téligny, se chargea de
+concourir en une certaine mesure.
+
+Voilà ce que nous révèle la lettre suivante, à peine connue
+jusqu'ici[29]:
+
+«Ma cousine, écrivait Jeanne d'Albret à Charlotte de Bourbon, j'ay
+receu vostre lettre et suis infiniment marrye que je ne vous puis
+servir comme je le désire; vous priant ne doubter point de mon
+affection, laquelle ne manquera jamais, à vostre endroict; mais vostre
+affaire est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite
+faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assuré vous faire
+rendre mes lettres bien seurement, je vous diray que _nous ne
+trouvons_ point de meilleur expédient pour vous, que celuy que _vous
+avons mandé_, d'aller vers madame de Bouillon, vostre soeur, et delà
+en Allemagne. Et si avez besoing que j'en escrive _encores_ au
+seigneur dont il est question, vous me le manderez, où je dresseray
+vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point que monsieur
+vostre père, sçachant que serez en pays estranger, ne trouve bien,
+pour vous en retirer, que veniez plustost en mes païs et avec moy; ce
+que je desire infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous
+porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je puis parvenir
+à cela, je vous feray office de mère en tout ce qui concernera vostre
+grandeur et contentement. Il faut, ma cousine, que ceci soit mené bien
+sagement et secrètement. Je vous prie, par le moyen de monsieur _de
+Telligny_, qui me fera seurement tenir voz lettres, me mander ce que
+vous voulez que je face, et faire estat de mon amitié. Et sur ceste
+asseurance, je prieray Dieu, ma cousine, qu'il vous donne
+accroissement de ses sainctes grâces. De La Rochelle, ce 28 de juillet
+1571.
+
+ »Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye,
+
+ »JEHANNE.»
+
+ [29] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
+
+
+Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et
+l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre.
+
+Depuis sa réception, six mois s'écoulèrent en prudentes combinaisons
+et démarches, avant que la jeune princesse pût mettre à exécution son
+projet d'évasion.
+
+Forte de l'appui que lui prêtaient sa soeur et la reine de Navarre,
+elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui d'un homme
+recommandable, François Daverly, seigneur de Minay, dont le dévouement
+était à la hauteur des devoirs que lui imposait le rôle de protecteur
+d'une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu'elle
+allait entreprendre.
+
+Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l'abbaye, d'où
+sortirent, en même temps qu'elle, deux de ses religieuses. Toutes
+trois étaient accompagnées par François Daverly et par son frère.
+
+On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage franchir
+l'enceinte du cloître, qu'il ne s'agissait que d'une simple visite à
+rendre à l'abbesse du Paraclet.
+
+En réalité Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, comme vers un
+lieu de refuge inaccessible à la persécution. Mais, là même, à en
+juger par certains indices d'hostiles menées, récemment ourdies en
+France, la persécution pouvait l'atteindre: aussi, presque aussitôt,
+des conseils inspirés par l'affection et la vigilance d'autrui la
+détournèrent-ils, à son vif regret et à celui de la duchesse, sa
+soeur, de son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se
+rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé qu'elle
+serait en pleine sûreté, auprès de l'électeur Frédéric III et de
+l'électrice.
+
+Un témoin bien informé[30] nous fournit, sur l'évasion et le voyage de
+Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements. S'adressant, après
+qu'elle eut cessé de vivre, à l'une des filles issues de son mariage
+avec un prince duquel il sera bientôt parlé, il dit:
+
+«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la très illustre
+princesse, vostre mère, se retira totalement de la superstition et
+idolâtrie papistique, dont Dieu luy avoit donné bien bonne
+cognoissance, et qu'elle fuyoit la France comme le climat auquel,
+lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement à Dieu
+estoient grièvement persécutez, sans aucune distinction de sexe,
+d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et
+princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non plus que ceux du
+commun populaire, _je sçay, comme tesmoin oculaire_, qu'elle prit la
+route de Sedan, vers feue, de très heureuse mémoire, la très illustre
+princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d'autant qu'audit
+lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et les sacremens de
+la religion chrétienne administrés selon leur institution: qui estoit
+le bien à la participation duquel tendoit et aspiroit le principal
+désir de son âme. Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur
+plusieurs notables considérations, de n'y venir point establir son
+séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine
+tranquillité. Comme donc il estoit question de l'adresser à quelque
+bon port, auquel, autant qu'on en pouvoit juger, elle peust avoir ung
+assez sûr abry, pour n'estre point agitée de tant d'orages et
+tempestes qu'elle l'eust peult-estre esté en d'autres, elle fut aussi
+prudemment que heureusement adressée à ce phoenix des princes de son
+temps, le très illustre et très puissant Electeur, Frédéric troisième,
+comte palatin du Rhin, comme à celui qui estant le parangon de toute
+piété et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques
+rendoient recommandables.»
+
+ [30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du
+ _Traité servant à l'esclaircissement de la doctrine de la
+ prédestination_, Basle, »in-8º, 1779.»--Les lignes ci-dessus
+ transcrites sont tirées de la préface de ce traité, dans laquelle
+ Couet s'adresse «à haulte et puissante» dame, madame
+ Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.»
+
+Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui émane d'un autre
+écrivain, également digne de foi[31].
+
+ [31] _Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse
+ Loyse-Julienne, Electrice palatine, née princesse d'Orange._ 1
+ vol. in-4º; à Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, fº 12.
+
+Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes:
+
+«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) étoit peu
+disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu et son bon naturel la
+firent demeurer dans une déférence entière aux volontés paternelles,
+et patienter en sa condition jusques à ce que la Providence divine
+brisât miraculeusement les chaînes qui sembloient brider et asservir
+sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années auparavant,
+rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent
+exposés à la violence des armes, et le monastère de Jouarre courut la
+mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en
+liberté. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres,
+que de se retirer vers une sienne soeur, mariée avec M. R. de Lamarck,
+duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C'est par ce moyen qu'elle fut
+conduite, en fuite, à la cour palatine, à Heidelberg, et accueillie
+par Frédéric III, électeur palatin, avec l'honneur dû à une princesse
+de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école de
+vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut
+pas pouvoir trouver une retraite plus innocente.»
+
+Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c'est légitimer, par cela même
+le respect qui s'attache à sa mémoire et démontrer immédiatement
+combien il était apte à étendre sur Charlotte de Bourbon un patronage
+efficace.
+
+Peut-être Frédéric III n'a-t-il jamais mieux justifié le surnom de
+_pieux_, que par sa noble attitude, d'une part, au foyer domestique,
+et, de l'autre, dans la série de ses généreux efforts en faveur des
+protestants français, cruellement persécutés. Ils étaient pour lui des
+frères en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur défense
+contre leur souverain, dans d'énergiques représentations adressées à
+celui-ci, soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le
+fit pour Anne du Bourg[32], soit en répondant à leurs appels par
+l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses fils, soit
+enfin en repoussant, dans une protestation mémorable[33], les censures
+que l'empire germanique fulminait contre lui à raison de l'appui qu'il
+prêtait à la réforme française, et en défendant, en face de cet
+empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne.
+
+ [32] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 701.
+
+ [33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.
+
+La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses co-religionnaires de
+France, et surtout pour Coligny, éclate dans sa correspondance[34].
+Réciproquement, les lettres adressées par Coligny, d'Andelot, Condé,
+et autres, à Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils
+tenaient ce prince, dont Hotman, de son côté[35], caractérisait le
+sage gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize ans,
+prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du
+Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce
+temps-là on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos
+et tranquillité on a vescu en tous les pays de vostre obéissance,
+ressemblant proprement à une bonace riante de la mer plate et
+tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant
+toutes choses y ont toujours esté, moyennant vostre sage prévoyance,
+paisibles, saintement et religieusement ordonnées.»
+
+ [34] Frédéric III s'est, en quelque sorte, peint lui-même dans
+ cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant
+ l'une et l'autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un
+ monument durable à la mémoire du prince électeur. Voir 1º _sur
+ Frédéric III_, Le Laboureur, addit. aux _Mém. de Castelnau_,
+ in-fº, t. Ier, p. 538 à 542;--les _Mém. de Condé,
+ passim_;--D'Aubigné, _Histoire univ., passim_;--La Popolinière,
+ _Hist., passim_;--Brantôme, édit., L. Lal., t. Ier, p.
+ 313;--Baum, _Th. de Bèze_, append.;--Archives de Stuttgard,
+ Frankreich, 16, no 40;--_Bulletin de la Soc. d'hist. du prot.
+ fr._, année 1869, p. 287.--2º _Écrits de Frédéric III_--_das
+ Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten der Pfalz_, von A.
+ Kluckhohn, in-4º;--Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_,
+ etc., etc., in-8º, 1868, 3 vol.--Voir, pour d'autres lettres de
+ Frédéric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign
+ series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;--à Genève,
+ Archiv., portef. histor., no 1.753;--en France, Bibl. nat., mss.,
+ f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619,
+ 15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397.
+
+ [35] Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé _la Gaule
+ françoise_ (ap. _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t.
+ II, p. 579).
+
+Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur gratitude et
+celle de leurs troupeaux, en lui écrivant[36]: «Nous osons avoir
+recours à vous, veu principalement que vous avez jà depuis longues
+années fait une singulière profession de la religion chrétienne, de
+laquelle une bonne partie est employée à l'aide de ceux qui sont
+affligés pour le nom de Dieu et au soulagement des misères et
+adversitez de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est
+possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années passées,
+avons reçus de vostre bénignité et splendeur, ayant si souvent usé de
+prières et supplications à l'endroit des rois, nos souverains, pour
+nos frères qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et
+tourmens[37].»
+
+ [36] _Mém. de Condé_, in-4º, t. III, p. 431.
+
+ [37] Frédéric III couronna sa carrière par une profession
+ solennelle de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23
+ septembre 1575, contenant d'ailleurs, sur des points divers, une
+ longue suite de dispositions. L'une d'elles, notamment, atteste
+ sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des
+ persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France ou
+ d'autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil
+ hospitalier, et pour celles qui à l'avenir, y chercheraient un
+ refuge; il voulait que les unes continuassent à jouir des
+ avantages dont elles étaient pourvues, et que des secours fussent
+ assurés d'avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi,
+ dans l'intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers, de
+ toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la
+ continuation du service divin qui se célébrait, _en langue
+ française_, à Heydelberg.
+
+Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la nature de
+l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, à la cour
+d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu'il y eut
+de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet
+ajouter à son récit ces lignes expressives[38]: «Comme l'électeur
+Frédéric III étoit d'un vray naturel de prince, il receut aussi ceste
+princesse et la recommanda à la très illustre électrice, d'affection
+accompagnée de si graves propos concernans la condition de ceux qui
+préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs et commodités
+desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses
+yeux un bel objet, que ladite très illustre princesse a eu toute
+occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy
+estoient familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde,
+lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second père et une
+seconde mère, puis un domicile tellement orné de piété et de toute
+autre vertu, qu'il lui estoit plus agréable que n'avoit jamais esté
+celui de sa propre naissance.»
+
+ [38] _Loc. cit._
+
+Frédéric III s'empressa d'informer le roi de France, la reine mère et
+le duc de Montpensier de l'arrivée de Charlotte de Bourbon à
+Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi que l'électrice, cru
+devoir lui faire.
+
+Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15
+mars 1572, mois qui était précisément celui dans le cours duquel, onze
+ans auparavant, avait eu lieu, à Jouarre, l'odieuse scène qualifiée
+_d'entrée en religion_. Asservie alors, Charlotte était libre
+désormais.
+
+«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la jeune
+princesse[39], ce gentilhomme, présent porteur, vous dira comme il a
+laissé ma cousine, vostre fille, en ma maison, où je l'ay receue et
+veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle
+a, tant à la gloire de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs
+d'obéissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et,
+par mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez
+avoir de son absence, n'empêche point que vous ne la recongnoissiez
+pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux à qui elle
+ne touche pas de si près en veulent bien prendre soing. J'ai faict
+sçavoir au roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion elle
+soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales
+dignitez estans informées de son faict, ne se sentent bien fort
+contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sçachant
+que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict
+de la religion, ne trouverez point mauvais ce département de madite
+cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, usant de
+vostre prudence et bonté accoustumées, ne ferez que prendre le tout en
+la meilleure part, et moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté
+de sa conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr de ses
+biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous prierois davantage, si
+je ne craignois de mettre par là en doubte la bonne affection
+paternelle que portez à ladite vostre fille, laquelle je sçay vous
+estre par trop bien recommandée. Par tant je feray fin de ceste
+présente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé bonne
+et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.»
+
+ [39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, fº 62.
+
+Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si digne
+et si conciliant?
+
+Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que l'électeur
+portait à Charlotte de Bourbon, à raison de _sa bonne affection à la
+gloire de Dieu_, point capital sur lequel il était parfaitement à même
+de se prononcer, et de son respect filial pour le duc;
+
+La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui
+assurât la liberté de sa conscience et lui permît de concilier avec
+l'exercice du culte évangélique, qu'avant tout elle entendait
+professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait
+de porter à son père;
+
+L'espoir que le duc, avec _sa prudence et sa bonté accoutumées_,
+accueillerait cette légitime revendication.
+
+Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la part d'un
+homme à idées rétrécies et grossières, violent, haineux, tel que le
+duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage,
+depuis l'évasion de sa fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on
+va pouvoir en juger.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ
+ de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur
+ palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre.
+ Dépositions importantes des religieuses.--Négociations
+ entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
+ Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne
+ d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection
+ de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne
+ d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la
+ mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres
+ de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français
+ qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à
+ l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes
+ relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean
+ Taffin et autres personnages distingués, ses
+ compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de
+ Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du
+ roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à
+ Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui
+ s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son
+ cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères
+ et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc de Bouillon en
+ décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon
+ le veuvage de la duchesse, sa soeur.
+
+
+Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de Bourbon,
+l'une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, était accourue à Jouarre,
+et avait aussitôt informé le duc de Montpensier de la disparition de
+sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre
+renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle
+avait prise.
+
+Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses devoirs
+militaires. A l'ouïe de l'événement inopiné qui le blessait au vif
+dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de colère et déclara:
+qu'il fallait que chacun s'employât «pour sçavoir où la fugitive
+s'estoit retirée, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon
+admonestement»; ajoutant qu'il fallait aussi qu'on l'aidât, «pour
+qu'elle pût estre trouvée, en quelque part qu'elle fût, dedans ou
+dehors le royaume, et ramenée, _vive ou morte_, afin que l'injure et
+déshonneur faits à son père par elle et ceulx qui l'avoient induite,
+conseillée et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés, avec
+une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mémoire en
+demeureroit perpétuelle, à l'advenir[40]».
+
+ [40] Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l'abbesse de
+ Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l'église de
+ Meaux_, in-4º, 1731, t. II, _Pièces justificatives_, no 5).
+
+Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'était devenue Charlotte,
+ainsi qu'il l'annonçait, d'Aigueperse, ce même jour, «à son bon
+seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41]».
+
+ [41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, fº 23.
+
+La réception de la lettre de l'électeur palatin mit un terme à son
+incertitude; mais, en même temps, excita en lui un redoublement de
+colère.
+
+Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en proie se
+traduisirent avec amertume dans une réponse qu'il adressa, le 28 mars,
+à l'électeur[42].
+
+ [42] Cette réponse, démesurément longue, est intégralement
+ reproduite avec les annotations qu'elle nécessite, au no 2 de
+ l'_Appendice_, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart
+ outrageantes et mensongères.
+
+Il ne s'en tint pas à cet acrimonieux _factum_: il écrivit au roi, à
+la reine mère, et à divers personnages sur le concours desquels il
+croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d'un côté, une enquête, et,
+de l'autre, des négociations ayant pour objet le retour de sa fille en
+France, même par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accès de
+fureur, sur le châtiment exemplaire qu'il lui réservait.
+
+ [43] «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes,
+ pour sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée,
+ s'enfuit à Heidelberg.» (D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv.
+ 1er, ch. II.)
+
+Ses démarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gré de ses désirs.
+
+En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée à Jouarre
+même, sur l'ordre du premier président du Parlement de Paris, n'eut
+d'autre résultat, que la constatation réitérée de la brutale pression
+dont Charlotte de Bourbon avait été victime, le 17 mars 1559.
+
+Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations
+du magistrat chargé de les interroger, six religieuses, autres que
+celles dont les déclarations avaient été recueillies, le 25 août 1565,
+confirmèrent pleinement ces déclarations par des dépositions
+empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long
+séjour à l'abbaye de Jouarre, s'était constamment montrée affectueuse
+et bonne pour chacune d'elles.
+
+L'information secrète dont il s'agit est d'une si haute portée, qu'il
+faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]:
+
+«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes,
+lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appelé
+avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce, à la
+postulation et requeste de noble homme, Me Pierre André, sieur de La
+Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des
+affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur
+desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la
+vérité de ceux qui ont suborné madame Charlotte de Bourbon, abbesse de
+Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite
+abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions
+qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir laissé son habit
+qu'elle avoit porté par l'espace de douze à treize ans, sans en avoir
+faict plainte ni doléance à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que
+prétend ledict André; joinct qu'elle n'avoit faict protestation
+contraire à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se
+trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, séduction,
+force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de
+deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures; à la vérification
+desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou à
+ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqué comme s'en suit:
+
+ »Du 28e jour d'apvril, l'an 1572.
+
+ [44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.--Au
+ dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention
+ suivante: «Par commandement de messieurs le premier président et
+ Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les
+ officiers de Jouerre.»
+
+»1º.--Vénérable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en
+l'abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre ans ou environ, laquelle,
+après serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a,
+qu'elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu'elle ne sçait qui a
+sollicité ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte
+de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense que Françoys
+et Georges d'Averly luy pourroient bien avoir sollicité de ce faire,
+parce que journellement ils hantoient et fréquentoient en ladite
+abbaye, où icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne
+sçayt personne qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle
+elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son habit à
+contre-coeur, parce qu'elle n'a esté religieuse que par le
+commandement de madame sa mère, laquelle la faisoit importuner et
+solliciter d'estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles
+rapportant à madite dame sa mère, que sa fille n'y vouloit entendre,
+elle-même luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et
+de l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et
+pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère voulut; mais le
+regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps.
+N'a la déposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier
+ayt oncques forcé sadite fille, mais au contraire marry contre sa
+défunte femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son gré
+telle qu'elle la desiroit, et prophétisa ce qui est advenu de cette
+force et importunement; et pense ladite déposante que, si ladite fille
+eust fait entendre librement à mondit seigneur que son habit luy
+déplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle
+estoit fille si craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte
+de l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent à plusieurs, qui
+l'ont célé à mondit seigneur, de peur de l'irriter. Toutefois elle
+continuoit toujours à dire, en lieu de liberté, qu'elle n'estoit
+professe, et que, si elle n'avoit craint que mondit seigneur son père
+se fâchast, qu'elle auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a
+souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine
+de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent et
+familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte mère si faisoit,
+et la révérence paternelle qu'elle portoit à sondit père.
+
+ »_Ainsi signé_: RICHEMONT.
+
+
+»2º.--Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en
+l'abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou environ, laquelle, après
+serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est
+religieuse en ladite abbaye, et qu'elle ne sçayt ceux qui pourroient
+avoir sollicité et donné conseil à madame Charlotte de Bourbon,
+abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir allé hors du
+royaume de France, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui estoient
+ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur;
+et nul ne pouvoit sçavoir ce qu'ils vouloient faire; et emmenèrent
+madite dame, faisant semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on
+esté longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust allée que jusques audict
+Paraclet, jusques à tant qu'il vint nouvelles de ceulx qui estoient
+allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys
+Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui
+dirent qu'elle estoit allée en Allemagne, au logis du comte palatin,
+et que lesdits d'Averly et un nommé Robichon estoient demourez avec
+madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a jà longtemps que
+lesdits d'Averly sollicitoient madite dame de s'en aller. Dict aussy
+que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint à Jouarre, durant
+les désastres qui ont esté en ce royaume, et qu'il fit publier de
+baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque
+mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu'elle ne se
+pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et ne luy monstrast
+qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, en ayant faict
+profession par forcedite de madame sa mère, laquelle, à la vérité, luy
+a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu
+la déposante tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations
+de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle n'en ose dire la
+centième partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle
+déposante vit que, quand monsieur Ruzé, à présent évesque d'Angers,
+vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une
+contenant paroles douces et fort légères, de profession, non
+accoustumées à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et
+une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a
+entendu que, si elle n'eust faict ladicte profession, que madite dame
+sa mère luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N'a jamais
+entendu que mondit seigneur son père en ait esté content, mais bien
+marry; mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubté, qu'elle ne
+s'est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages qui luy ont
+tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est l'occasion qu'elle luy
+peult présentement avoir baillé un ennui. Dict, oultre, qu'elle a
+tousjours entendu continuer sa volonté n'estre en cest estat, et pour
+cest effect n'a oncques voulu se faire béniste abbesse. C'est tout ce
+qu'elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu'il est notoire.
+
+ »_Ainsi signé_: C. DE PERTHUIS.
+
+
+»3º.--Vénérable religieuse, soeur Marie Brette, grand'prieure de
+l'abbaye de Jouarre, âgée de quatre-vingts ans, ou environ, laquelle,
+après serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est
+religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle ne sçayt ceulx qui peuvent
+avoir donné conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse
+de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de
+s'en aller hors de ce royaume, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui
+estoient ordinairement à ladite abbaye et à l'entour d'icelle madite
+dame; et pense qu'il n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye
+qui en pussent sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne
+Vassetz, qui s'en sont allées avec madite dame. Et quand elle partit,
+elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; et néanmoins elle s'en seroit
+allée en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy
+dire. Dict aussy qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques,
+de son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle ayt faict
+voeu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy qu'il
+appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu'elle fust
+prompte à hanter et fréquenter l'église; et quand ladicte déposante
+l'allait quérir pour aller au service, elle y estoit aussitost que
+ladicte déposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agréer à
+monseigneur son père; mais, pour tout cela, la déposante ne peut
+croire qu'icelle n'eust tousjours dévotion (volonté) de poser son
+habit, qu'elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l'avoir pris
+trop jeune, à contre-coeur, par force de sa mère, laquelle luy a faict
+faire profession par des subtilitez et forces estranges.
+
+ »_Ainsi signé_: soeur MARIE BRETTE.
+
+
+»4º.--Vénérable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en
+ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, après
+serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est
+religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle a tousjours connu, depuis que
+madame Charlotte de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort
+jeune, qu'elle y a faict une profession oultre son gré et volonté,
+parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le
+décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent, elle, abbesse de
+ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de
+Givry décedast, elle se voulut démettre de ladicte abbaye entre les
+mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le
+couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle ne vouloit
+accorder; tellement que madame sa mère fut extrêmement offensée, et
+dès lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes,
+qui émurent tellement cette jeune princesse, que l'appréhension
+qu'elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes
+les filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit
+estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mère
+ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu'elle
+seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son père
+estoit bien fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de
+mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse
+leur disoit, qu'elle déposante a opinion qu'il luy eust osté l'habit
+qu'elle a tousjours porté et fait actes de religion convenables à sa
+charge, pour donner plaisir à sondit père, plustost que de volonté,
+car elle n'eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualité
+et habit de religion; qu'elle, comme tout le monde sçayt, a faict voeu
+par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle escrivoit
+audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon
+donnast son bien à monseigneur le prince son frère. Ne sçayt ladicte
+déposante si elle fit ou non, parce qu'elle n'y estoit présente. Dict
+aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles
+dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture de son
+voeu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une simulée, et l'autre
+ordinaire; et quand eust présenté à l'autel une desdictes lettres,
+soeur Cécile Crue, autrement appelée Chauvillat, print icelle et la
+mit dans son sein; et que telle prétendue profession fut faicte assez
+maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit
+professe; et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les
+religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle pense
+qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicité ladicte dame de Bourbon de
+sortir de sa maison, sinon Françoys et Georges d'Averly, auxquels elle
+portoit faveur, et estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy
+que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé,
+avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles
+n'avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur
+fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme
+les autres abbesses avoient faict auparavant.
+
+ «_Ainsi signé_: soeur R. SARROT.
+
+
+«5º.--Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye âgée de
+quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après serment par elle
+faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en
+ladite abbaye, et qu'elle sçayt que madame Charlotte de Bourbon a esté
+contraincte d'estre religieuse et faire sa profession par madame la
+duchesse de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit
+ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault; depuis lequel
+temps, depuis deux ans en çà, ladite dame Charlotte de Bourbon avoit
+dict à feue madame de Reuty, qu'elle n'estoit professe et qu'elle
+n'avoit faict les voeux ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite
+dame de Reuty; et qu'elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser
+son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la religion prétendue
+réformée, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion
+qu'elle se damnoit en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû
+les lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et pour avoir
+esté présente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite
+dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire récit des volontés de
+sadite mère, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au
+moyen de ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna une
+fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses
+qui voyoient la manifeste contrainte et les menées avec la force, peu
+de volonté de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de
+profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour
+luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que légitime et
+solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais approuvé, sinon
+pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire à iceluy.
+
+ »_Ainsi signé_: soeur MARIE BEAUCLER.
+
+
+»6º.--Soeur Marie de Méry, religieuse professe en l'abbaye de Jouarre,
+âgée de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est
+professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame
+Loïse de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de ladite
+abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite déposante a vû que ladicte
+dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l'eust
+jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa
+part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire à soeur Cécile
+de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, parce que c'étoit la
+volonté de madame sa mère, à laquelle elle n'oseroit désobéir. Mesme,
+le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut
+entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par
+ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire sortir de
+ladite abbaye madicte dame.
+
+ »_Ainsi signé_: MARIE, soeur de Méry.
+
+ »_Signé_: DE GAULNES,
+
+ »DESMOLINS.»
+
+
+Après avoir échoué sur le terrain de l'enquête, le duc de Montpensier
+échoua également sur celui des négociations entamées, à la cour
+d'Heydelberg.
+
+Le premier président de Thou et le sieur d'Aumont s'étaient rendus
+auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom du roi, de
+renvoyer Charlotte de Bourbon à son père: l'électeur répondit avec
+fermeté qu'il ne la lui renverrait qu'à la condition expresse que la
+princesse serait certaine d'obtenir, pour la sûreté de sa personne et
+pour le libre exercice de son culte, la protection à laquelle elle
+avait droit[45].
+
+ [45] «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r'avoir
+ Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec
+ bonnes cautions, pour la liberté de la dame en sa vie et en sa
+ religion, le père aima mieux ne l'avoir jamais.» (D'Aubigné,
+ _Hist. univ._, t. II., liv. Ier, chap. II).--«Le père, grand
+ catholique, avoit redemandé sa fille à l'électeur, vers lequel
+ fut envoyé M. le président de Thou, et puis M. d'Aumont.
+ L'électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne la
+ forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux
+ la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux,
+ professer une religion qui lui étoit si à contre-coeur.»
+ (_Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande et des autres
+ provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p.
+ 63.)
+
+Les envoyés du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur aucun de ces deux
+points, la négociation qu'ils avaient entamée fut rompue.
+
+Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de l'électeur
+et de l'électrice; position honorable et sûre, qu'elle avait
+immédiatement conquise, sans effort, par l'intérêt qu'excitait son
+infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son
+caractère, et par le sérieux de ses hautes qualités.
+
+Jeanne d'Albret, qui suivait, de coeur et de pensée, sa jeune amie sur
+la terre étrangère, se montra sensible à l'accueil qu'elle y recevait,
+en lui écrivant[46]:
+
+«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne, j'ay
+escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur le duc Casimir, son
+filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage
+de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon
+recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant
+j'estime que ce mariage vous pourra servir, car j'auray meilleur
+crédict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos
+parentes. J'ay commencé à parler de vostre faict; mais monsieur de
+Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne
+fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le pouvoir que
+Dieu m'a donné. Parmy la joye que j'ay du mariage de mon filz, Dieu
+m'a affligée d'une maladie qu'a ma fille, d'une seconde pleurésie qui
+luy a repris quatre jours après l'autre. Elle a été saignée: j'espère
+en Dieu que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en
+disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu'il
+sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma cousine, ce que vous
+désirez.
+
+ »De Bloys, ce 5e d'apvril 1572.
+
+ »Vostre bonne cousine et parfaite amye,
+
+ »JEHANNE.»
+
+ [46] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
+
+
+La dignité personnelle d'une femme chrétienne, aux prises avec les
+difficultés inséparables d'une vie de privations, recèle en elle-même
+des secrets trésors d'abnégation et de délicatesse, que pressent et
+que respecte, dans sa généreuse sympathie, tout coeur qui aspire à
+soulager une souffrance noblement supportée.
+
+Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg, dans la
+sincérité de son application.
+
+La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état voisin du
+dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement résolue
+à en subir les rigoureuses conséquences, plus, de leur côté,
+l'électeur et l'électrice s'attachèrent, par de judicieux et tendres
+ménagements, à l'affranchir du malaise inhérent à un tel état.
+Profondément touchée de leurs prévenances, elle en déclinait cependant
+en partie les effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne
+réussirent à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir
+la plénitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le
+meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de son
+affection et de sa gratitude, était de les laisser l'aimer et la
+traiter comme si elle eût été leur propre fille.
+
+Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la
+bienveillante protection de l'électeur et de l'électrice, Charlotte de
+Bourbon rencontra un appui de plus dans le dévouement éprouvé de
+François d'Averly, seigneur de Minay, qui avait pris à coeur,
+disait-elle «de la secourir et de l'assister en ses affaires», et qui,
+de fait, avec l'assentiment de Frédéric III, dont il s'était concilié
+l'estime, resta auprès d'elle, à Heydelberg, tant qu'elle-même y
+résida.
+
+La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui
+l'entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement chère
+aux personnes attachées à son service. Au premier rang de celles-ci,
+se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins
+vigilants et sur la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente
+discrète de maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans
+l'épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme de coeur
+s'élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la seule intensité de
+son dévouement. Ayant voué à Charlotte de Bourbon une sorte de culte,
+elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles
+circonstances la mort seule les sépara l'une de l'autre.
+
+Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient à leur
+côté, par sympathie pour ses épreuves et pour ses convictions
+religieuses, Charlotte, libre désormais de professer publiquement ces
+dernières et d'y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de
+prendre part aux exercices du culte réformé, auquel sa mère s'était
+rattachée naguères, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon,
+continuait à pratiquer. Elle le fit en toute simplicité, avec un
+sérieux d'attitude et une modestie de langage qui lui concilièrent le
+respect de tous.
+
+Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première fois une
+réelle dilatation de coeur, elle commençait à goûter le charme d'une
+existence paisible et utilement employée.
+
+La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux conseils
+sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en même temps
+qu'elle agissait, dans son intérêt, auprès du duc de Montpensier et de
+Catherine de Médicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], datées de
+Vendôme, où la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel
+devoir[48]:
+
+«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et
+monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir
+receue; ce que mon filz continuera, à sa venue. Quant à vostre
+affaire, j'ay monstré à la royne, mère du roy, celles-ci que m'a
+escript monsieur le comte, et sur cela ay adjousté ce que j'ay pensé
+vous pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse
+désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous, mais peu qui
+osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient
+tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse
+me fermer la bouche. Je m'employeray de coeur et d'effect en tout ce
+que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j'en auray
+le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrêmement malades: Dieu les a
+encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon
+amitié, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine,
+vous donner sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande
+affaire.
+
+ »De Vendosme, ce 5e de may 1572.
+
+ »Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.
+
+ »JEHANNE.»
+
+ [47] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
+
+ [48] «_La de Vandoma_ (qualification dédaigneusement appliquée
+ par les Espagnols à Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha
+ Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se
+ han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del
+ principe de Condé que por la honrra le quieren poner en la
+ yglesia entre los otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc
+ d'Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B.
+ 32.)
+
+
+A un mois de là, une mort inopinée ravit à l'affection de Charlotte de
+Bourbon cette _parfaite amie_, qui s'était montrée pour elle une
+seconde mère, et à laquelle l'attachaient des liens devenus de jour en
+jour plus étroits[49]. Cette séparation déchirante la plongea dans une
+affliction dont la correspondance de Frédéric III atteste la
+profondeur[50].
+
+ [49] Jeanne d'Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.--Voir sur
+ ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée:
+ _Gaspard de Coligny, amiral de France_, t. III, p. 383, 384, 385.
+
+ [50] Lettre de l'électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572
+ (ap. Kluckhohn, _Briefe_, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p.
+ 467).--Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series,
+ lettre du 27 juin 1572. On y lit: «Mademoiselle de Bourbon is
+ very grieved at the death of the queen of Navarra.»
+
+Quel surcroît de douleur la jeune princesse n'eut-elle pas à subir,
+peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg les premières
+nouvelles des effroyables massacres commis à Paris et dans les
+provinces de France lors de la Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée
+de stupeur et navrée.
+
+Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous l'impulsion
+d'un grand devoir à remplir, elle concentra ses pensées sur
+l'adoption immédiate de moyens propres à soulager ceux de ses
+compatriotes qui, ayant échappé au fer des égorgeurs, viendraient
+chercher un refuge dans les États de l'électeur palatin. Plusieurs y
+vinrent, en effet, et ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du
+ministère de charité et de consolation qu'elle remplit auprès d'eux:
+pieux ministère, dans l'accomplissement duquel, associée aux efforts
+et aux généreux procédés de l'électeur et de l'électrice adoption,
+que, dès le premier moment, ils lui avaient accordé.
+
+Aimée par eux, que ne l'était-elle aussi par son père? Que ne
+pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui,
+mais, en outre, de l'énergique besoin qu'elle éprouvait de gagner son
+affection et de lui faire sentir la sincérité de celle, qu'en retour,
+elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux
+de Charlotte de Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne
+désespérait cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui
+semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses prières,
+en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice
+envers une fille qui n'avait, en rien, démérité de lui, et en lui
+inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra
+plus loin combien Charlotte de Bourbon, inébranlable dans sa foi et
+fidèle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de
+n'avoir jamais désespéré de gagner le coeur de son père.
+
+Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait à la
+délaisser?
+
+Selon son habitude, il menait de front les assiduités d'un homme de
+cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste et intolérant. Il
+se complut, notamment, à reprendre, dans les derniers mois de 1572,
+ses menées de convertisseur, à l'égard de sa fille la duchesse de
+Bouillon. Il détacha vers elle le jésuite Maldonat et le ministre
+apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux échouèrent dans leur
+mission: Maldonat en dépensant son argumentation en pure perte, et du
+Rosier en n'affrontant la présence de la duchesse que pour subir les
+légitimes reproches qu'elle lui adressa sur son infidélité.
+
+ [51] Benoit, _Hist. de l'édit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--Bayle,
+ _Dict. phil._, Vc Rosier (Hugues Sureau du).--Voir aussi les
+ détails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un
+ écrit intitulé: «Oraison funèbre pour la mémoire de très noble
+ madame Françoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et
+ prononcée par de Lalouette, président de Sedan, etc., etc. Sedan,
+ in-4º, p. 10.»
+
+Revenu à résipiscence, l'apostat se rendit à Heydelberg, où Charlotte
+de Bourbon put lire, dans un écrit qu'il y publia[52], cet aveu,
+précédé de bien d'autres: «Le duc de Montpensier m'avoit envoyé, le
+mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers
+madame de Bouillon, pour la ramener à l'obéissance du pape. J'escrivis
+lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement de monsieur son
+père, pour la tirer à cest estat: lui faisant une triste et pauvre
+recongnoissance de l'humanité receue de sa part, tant par moy que par
+plusieurs autres, aux troubles de l'an 1568.»
+
+ [52] _La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du
+ Rosier touchant sa chute en la papauté et les horribles scandales
+ par lui commis, à_, etc. (_Mémoires de l'Estat de France sous
+ Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.).
+
+Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il s'était rendu
+coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d'avouer
+publiquement l'énormité de ses méfaits et d'exprimer un repentir dont
+il n'était guère permis de révoquer en doute la sincérité. La loyale
+et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se
+représentant les angoisses qui torturaient l'âme du malheureux, elle
+s'empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les
+sentiments élevés, de couvrir d'un généreux pardon l'offense commise à
+Sedan. Ce fut là pour du Rosier, dans sa détresse, un réel bienfait,
+sous l'impression duquel il se retira à Francfort, où, trois ans plus
+tard, il termina sa triste existence.
+
+Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale et
+intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs, savants
+de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, François
+Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frédéric III aimait à
+s'entourer et dont il avait vu le nombre s'accroître, à Heydelberg, à
+dater de 1572! Cédant à l'attrait qu'exerçaient la complète affabilité
+et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués
+avaient noué, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, de
+sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On
+la vit, charmée elle-même de les connaître, s'entretenir avec eux de
+leurs affections domestiques, de leurs intérêts personnels, de leurs
+travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune à
+laquelle tous demeuraient profondément attachés, dans la crise
+terrible qu'elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de
+pensée, les incessantes péripéties.
+
+Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à Heydelberg, avait
+rarement quitté cette ville, et était ainsi demeuré à l'écart des
+événements qui, dans le cours des quinze dernières années, s'étaient
+accomplis de l'autre côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la
+jeune princesse se reportait, de préférence, vers le passé; elle se
+plaisait à l'entendre parler d'une mission dont l'électeur palatin
+l'avait chargé, en 1561, et à l'occasion de laquelle il avait, à
+l'issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une foule de
+hauts personnages, et, plus particulièrement que tous autres, l'amiral
+de Coligny et divers membres de sa famille[53].
+
+ [53] Relation, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommens_,
+ Erst Band, p. 215 à 229.--Voir, sur la mission de Boquin, les
+ développements contenus dans notre publication intitulée: _Les
+ protestants à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de
+ Poissy_, 1574.
+
+Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de Boquin.
+
+Pour être d'une nature différente, ceux que lui faisaient d'autres
+Français ne l'intéressaient pas moins.
+
+Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par l'électeur à
+occuper, à Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait
+d'inaugurer avec éclat la prise de possession, entretenait la
+princesse des scènes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient été
+le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy, et auxquelles il n'avait
+échappé qu'à grand'peine; de ses dangereuses pérégrinations à travers
+la France, et du triste sort d'une masse de victimes de la
+persécution, en proie à la misère, à des perplexités, à des
+souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant
+ensuite du tableau de tant d'infortunes les pensées de son
+interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques
+ou littéraires, qu'il savait être de nature à captiver son attention.
+Il n'y avait qu'à gagner dans les familières communications d'un tel
+homme, doué de vastes connaissances, que son esprit judicieux et
+lucide mettait avec aisance à la portée d'autrui.
+
+ [54] Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y
+ enseigner le droit romain.
+
+L'énergique et docte François Dujon, connu dans le monde littéraire
+sous le nom de _Junius_, parlait à Charlotte de Bourbon de l'actif et
+périlleux ministère qu'il avait, comme pasteur, exercé jusqu'en 1566,
+dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frédéric III l'avait
+honoré, en le chargeant de la direction de l'église de Schonau, puis
+en l'envoyant à l'armée du prince d'Orange, pour y remplir, pendant
+toute la durée d'une laborieuse campagne, les fonctions d'aumônier, et
+enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service
+au sein de l'église de Schonau, qu'il devait ultérieurement quitter,
+par ordre de l'électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le
+collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55].
+
+ [55] Voir sur François Dujon, D. 1º _Scrinium antiquarium_,
+ Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet
+ conscripta_; 2º G. Brandts, _Historie der Reformatie_, Amst.,
+ 1677, in-4º, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.
+
+Quant à Jean Taffin, que l'électeur avait investi, à sa cour, du titre
+et des fonctions de _prédicateur français_[56], et dont les
+antécédents dans l'exercice du saint ministère, spécialement à Anvers,
+étaient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualités,
+promptement gagné la confiance de la princesse, qui depuis lors
+attacha toujours un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait
+mieux caractériser le sérieux et l'efficacité de ses relations avec
+elle, qu'en disant, à l'honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon
+inspira à Taffin un dévouement qui ne se démentit jamais, et qu'en
+toute occasion elle sut dignement reconnaître.
+
+ [56] «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget
+ zich naar den Paltz in weerd _fransch predikant te Heidelberg_.»
+ (_Dict. biogr., Holland_.)--Voir sur J. Taffin, l'intéressante et
+ substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitulée:
+ _Jean Taffin, un réformateur belge du XVIe siècle_, Leyde, 1886,
+ br. in-8º.
+
+Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à l'affermissement
+de ses intimes convictions et à l'expansion de son activité
+chrétienne, la pieuse fille du persécuteur des réformés français ne
+cessait d'étendre, de loin comme de près, sa sollicitude sur tous les
+infortunés, qui, sortis de France, portaient, à des degrés divers, le
+douloureux poids de l'expatriation.
+
+De ce nombre étaient les enfants de l'homme éminent dont plus que de
+tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la
+grande victime, Chastillon et d'Andelot, réfugiés en Suisse, venaient
+d'écrire, de Bâle, à l'électeur et à Charlotte de Bourbon, qu'ils
+savaient être, à Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la
+chrétienne sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération
+qu'elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt leur
+parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par la princesse[57].
+
+ [57] La lettre écrite à Chastillon et à d'Andelot par Charlotte
+ de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite
+ d'après l'original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses
+ riches archives, et qu'il a bien voulu me communiquer.
+
+«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui a réduit vos
+affaires en telle extrémité comme elles sont, vous ne pouviez pas à
+qui mieux vous adresser qu'à moy, pour ressentir vostre peine et vous
+y plaindre infiniment, n'en faisant point seulement comparaison à la
+mienne, mais l'estimant, selon qu'à la vérité l'on peult juger, ne
+vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espère que les moyens
+qui vous sont cachez à ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu
+vous les descouvrira lorsqu'il luy plaira vous en retirer. De ma part,
+si je puis quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien
+grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour celle que
+j'ay tousjours portée à feu monsieur l'admiral, vostre père, dont le
+zèle et piété qu'un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la
+mémoire. Incontinent donc que j'ay receu vos lettres et celles que
+vous escriviez à monsieur l'électeur, j'ay esté les luy présenter,
+lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir son
+Exelence embrasser l'affaire dont luy faites requeste, avec une
+singulière affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l'est
+venu trouver de vostre part, à qui il a parlé de façon que je vous
+puis assurer que son Exelence est résolue à faire bientost la
+dépesche, tant pour madame l'admirale[58], que pour vostre regard,
+telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy
+ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme aussy madame
+l'électrice m'a fait entendre estre en pareille volonté; en sorte que
+vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que
+celuy de leurs Exelences, qui sçavent peser les causes selon la
+droiture et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner
+ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre
+et bientost vous remettre en tel heur, bien et félicité, que vous
+vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnées
+recommandations à vos bonnes grâces, et la tiendrez pour
+
+ »Vostre affectionnée et meilleure amye,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.
+
+ »A Heydelberg, ce 12 mars.»
+
+ [58] Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en
+ captivité. (Voir, sur ce point, notre publication intitulée
+ _Madame l'amirale de Coligny, après la Saint-Barthélemy_. Br.
+ in-8º, Paris, 1867.)
+
+
+L'excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement ce à
+quoi «elle pouvoit s'employer de bien grande affection». Elle réussit
+à concilier à ses jeunes correspondants la protection de Frédéric III
+et celle de l'électrice.
+
+La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs
+émus de reconnaissance. «Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte
+et briefve expédition de nos affaires en la cour de monseigneur
+l'électeur nous est assez suffisant témoignage de la grande
+sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre d'icelles;
+mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous escrire rendent la
+preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que
+nostre ingratitude seroit la plus extrême qui fust oncq, si nous ne
+sentions à bon escient combien nous sommes obligez à recongnoistre par
+tous très humbles services, quand Dieu nous en donnera les moïens, le
+très grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui
+estes esmeue et incitée à nous bien faire, par la seule inclination
+naturelle d'une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes
+partout merveilleusement recommandée. A ceste cause, mademoiselle,
+après vous avoir très humblement remercié du très grand bien et
+plaisir qu'avons promptement receu par vostre moïen, des sainctes
+consolations et vertueux enseignemens qu'il vous a pleu nous adresser
+par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables,
+accompagnées d'une vifve démonstration de la charité chrestienne que
+pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions très
+humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que
+mettrons si bonne peine et diligence, avec la grâce de Dieu, à suivre
+le droit chemin de vertu et vraye piété, que toutes les contrariétés
+et grandes difficultés qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne
+pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant
+compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance qu'avec le
+temps il fera, nous relève de ceste oppression très dure, et qu'ayons
+moïen de vous faire très humble service, nous osons bien vous
+promettre, mademoiselle, que jamais n'aurés serviteurs plus humbles ni
+plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens,
+quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance
+d'avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous
+supplions l'Eternel, nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir
+très longuement, mademoiselle, en très bonne santé et heureuse vie,
+pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement des pauvres
+affligez.
+
+ »Vos très humbles et obéissans serviteurs,
+
+ »CHASTILLON, ANDELOT.
+
+ »De Basle, ce 1er juin 1573.»
+
+ [59] Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que
+ dans la note précédente).
+
+
+Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance avec les fils
+de Coligny, une preuve de l'affectueux intérêt qu'elle prenait à leur
+situation, la princesse fut, en ce qui concernait l'atténuation des
+rigueurs imposées à la sienne par la dureté et l'avarice de son père,
+l'objet d'une démarche officielle que tentèrent auprès de Charles IX
+les ambassadeurs polonais venus en France, à l'occasion de l'élévation
+du duc d'Anjou au trône de leur patrie.
+
+Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se
+présentaient d'énergiques paroles[60]. Après avoir réclamé en faveur
+des droits et des intérêts de la généralité des protestants français,
+ils dirent[61]: «Nous conjoignons aussi à ces causes les requestes de
+beaucoup de princes d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de
+personnes qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et
+autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre intercession vaudroit
+beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majesté, n'ont cessé, en
+présence, quand elles nous ont rencontrés, et par lettres, de nous
+prier et supplier d'employer toute la faveur et crédit que Dieu, par
+sa puissance et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté que
+nostre sérénissime esleu, à ce qu'il y ait paix en France, et que les
+innocens et affligés soient soulagés. Parquoy la pitié et _les
+requestes de ceux auxquels nous n'avons pû ne dû refuser ce que nous
+pouvons en cest endroist_, font que nous supplions Vostre Majesté que,
+selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il luy plaise
+pourvoir et remédier à une si longue et grande calamité d'armes
+civiles, par une équitable et très ferme paix.»
+
+ [60] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 6 à
+ 15.--La Popelinière, _Hist._, t. II, liv. 36, fos 196, 197,
+ 198.--Du Bouchet, _Hist. de la maison de Coligny_, p. 569.
+
+ [61] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 8.
+
+L'histoire atteste[62] «qu'outre ceste requeste pour ceux de la
+religion, ces nobles ambassadeurs en firent d'autres pour divers
+particuliers, de la part desquels ils en avoient esté suppliez,
+notamment _pour mademoiselle de Bourbon_, jadis abbesse de Jouarre,
+fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitté l'habit, s'étoit
+retirée en Allemaigne, chez l'Electeur palatin, où elle fut receue
+honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit qu'il pleust au
+roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy
+s'entretenir selon le rang qu'elle devoit tenir, estant fille d'un
+prince du sang.»
+
+ [62] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 14,
+ 15.
+
+Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit
+des pompes et des fêtes par lesquelles seules la cour de France
+prétendait honorer leur présence; aucun droit ne fut fait à leurs
+légitimes demandes[63], et une grande iniquité de plus vint ainsi
+s'ajouter à tant d'autres déjà commises.
+
+ [63] «Le roi, dit de Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 6), éluda
+ leurs demandes sous prétexte qu'elles n'intéressoient en rien la
+ Pologne.»
+
+L'électeur palatin, qui très probablement avait invité les
+ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte de Bourbon,
+donna-t-il à celle-ci, après l'échec de la démarche tentée par ces
+ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX, le conseil de s'adresser
+directement à la reine mère? Il est permis de supposer que oui, quand
+on voit la jeune princesse, trop réservée pour se décider seule à
+entrer en rapports avec l'autorité souveraine, entretenir d'une
+affaire qui la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans
+une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]:
+
+«Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dépend seulement de
+vostre grâce, j'ay prins, _encores à ceste fois_, la hardiesse de
+supplier très humblement Vostre Majesté d'en user envers moy, à qui
+vous laisserez un perpétuel devoir de prier Dieu qu'il vous conserve
+vostre santé, madame, en très heureuse et très longue vie. De
+Heidelberg, ce 8 novembre 1573.
+
+»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, fº 947.
+
+
+Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans cette
+lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis de son père.
+
+Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du
+duc à l'égard de Charlotte. Il persista à refuser de l'assister, à
+Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre communication. Son
+obstination demeurait telle, qu'elle ne fut même pas ébranlée par les
+démarches officieuses que la reine d'Angleterre chargea, à diverses
+reprises, ses ambassadeurs d'accomplir, en France, dans l'intérêt de
+la jeune princesse[65].
+
+ [65] Calendar of state papers, foreign series: 1º The queen to Dr
+ Valentin Dale, 3 février 1574;--2º Dr Dale to the queen, 19
+ février 1574;--3º Answer, 8 mars 1574;--4º Instruction to lord
+ North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.
+
+Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers jours de
+l'année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon
+éprouvait une répulsion que ne justifiait que trop, à ses yeux, le
+triple titre d'ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et
+le prince de Condé, d'insolent et vil auteur des infortunes
+domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny,
+ainsi que de tant d'autres personnages. Cet être dégradé était le duc
+d'Anjou, qui, élu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, en
+compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser
+d'aller, avec eux, saluer l'électeur palatin. Une telle obligation lui
+pesait, car il devait nécessairement se trouver déplacé et mal à
+l'aise dans le milieu essentiellement honnête, digne et ferme qu'il
+allait aborder.
+
+ [66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne,
+ du marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du
+ comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de
+ Louis P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de
+ Schomberg, d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de
+ Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes,
+ des frères de Balzac d'Entragues, et de plus de six cents autres
+ Français, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de
+ Bellièvre qui suivait le prince en qualité d'ambassadeur de
+ France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de
+ Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du pape.
+ (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 21.)
+
+De même que l'électeur et l'électrice, Charlotte de Bourbon se
+résigna à subir la présence de l'odieux visiteur et de son entourage.
+
+«Frédéric III, rapporte d'Aubigné[67], averti des hôtes qui lui
+venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour
+bonne considération; et cela fut la première frayeur du roi de Pologne
+et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire
+un mauvais tour. Ce vieil prince n'oublia, à sa réception, rien
+d'honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi pourmener dans
+une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l'amiral de
+Coligny, le rideau tiré exprès. A cette vue, le palatin ayant vû
+changer de couleur son hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur
+François qui jamais ait esté[68], et en la mort duquel la France a
+beaucoup perdu d'honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui furent
+trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des
+cautions qui lui estoient nécessaires au traitement des princes les
+plus proches, et de mesme pour les affaires d'Angleterre. Nous avons
+receu qu'on fit lire cet escrit à Mgr d'Alençon, vostre frère, et à
+l'ambassadeur d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là
+vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur
+responce, bien que non concertée, fut pareille et telle: ces lettres
+ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles
+monstrent bien qu'il estoit bon François.--Le roi de Pologne dit qu'il
+n'estoit point coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court,
+induisant ceste remonstrance pour un affront.»
+
+ [67] _Hist. univ._, t. II, liv. II, ch. XIV.
+
+ [68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années
+ auparavant, Frédéric III avait adressées à l'amiral: _«Gratulamur
+ tibi quod, præ cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus
+ amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei
+ acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et
+ exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum
+ precibus juvare non cessabimus.»_ (Lettre du 23 mai 1561, ap.
+ Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfürsten von der
+ Pfalz_, 1868, in-8º, t. Ier, p. 179).--L'électeur palatin,
+ Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg avec le roi
+ de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé dans un
+ recueil intitulé: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re
+ publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701,
+ in-4º, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantôme (édit.
+ L. Lal.), à l'appendice, p. 412 et suiv.
+
+La sévère leçon que donna ainsi l'électeur était méritée: le royal
+meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossièreté accoutumée, en
+cherchant à blesser Frédéric III dans son affection pour Charlotte de
+Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69],
+qui, à ce moment, se trouvait à Heydelberg:
+
+«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu
+et salué mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au
+partir, il ne luy feist jamais aucun présent, comme il feist à toutes
+les aultres, bien qu'il veist l'affection dudit sieur électeur envers
+elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en
+aultre chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de quelque
+peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en fut fort marry et
+deist depuis que, s'il eust crû cela, il se feust esloigné de
+Heydelberg, à son passage.»
+
+ [69] _Mémoires_, in-8º, 1877, t. Ier, p. 195, 196.
+
+Quant à la princesse, trop haut placée dans l'estime générale, pour se
+sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procédé du méprisable
+roi qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle ne songea qu'à
+applaudir, avec toute l'énergie de son coeur de chrétienne et de
+Française, à la leçon qu'il avait reçue de l'électeur, et qu'à
+remercier ce généreux protecteur de la nouvelle preuve de bonté qu'il
+lui accordait, en considérant, dans sa paternelle susceptibilité,
+comme faite à lui-même, l'offense calculée, qui ne s'adressait qu'à
+elle, et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu'à dédaigner.
+
+Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire de l'aplomb
+avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel à
+l'amitié qu'il prétendait exister entre l'électeur et lui, et vouloir
+resserrer, en écrivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70] à Frédéric
+III: «Mon cousin, puisqu'il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy,
+mon frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne,
+j'espère l'estre aussy de l'amitié dont vous l'avez aymé, et que
+j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit départy entre luy et moy:
+toutefois, pour ce que je le désire ainsy, et afin qu'elle soit
+perpétuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy
+autant de bonne volonté et affection en vostre endroit, _que je vous
+en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison_.»
+
+ [70] Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, t. II, p. 694.
+
+Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour de Frédéric
+III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la satisfaction d'apprendre
+que son cousin le prince de Condé, dont la position, depuis près de
+deux ans, la tenait dans l'anxiété, se trouvait en Alsace, et qu'il se
+rendrait prochainement à Heydelberg.
+
+Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d'Eléonore de Roye avait, en août
+1572, au Louvre, fait preuve d'énergie, en réponse à ces trois mots,
+«messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX, dans un accès de fureur,
+lui avait jetés à la face; et si, plus tard, par une défaillance
+regrettable, il s'était prêté, pour la forme, à conférer avec
+l'apostat Sureau du Rosier; s'il avait même plié sous la main de ses
+oppresseurs, jusqu'au point de déserter extérieurement sa foi, ce
+n'avait été qu'en se réservant, au fond du coeur, le droit de
+désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule
+lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à cet
+égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins laisser
+subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait
+précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur de Condé, que,
+sans prétendre d'ailleurs effacer cette tache indélébile, il aspirait
+avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur
+la miséricorde et les directions providentielles de Dieu.
+
+Dans les premiers mois de l'année 1574, Charlotte de Bourbon passa de
+l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune
+prince, le jour d'un relèvement digne de lui et du nom qu'il portait.
+
+Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mêmes.
+
+En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on croyait
+d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête; La Rochelle,
+Nîmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes encore avaient tenu en
+échec les troupes royales; la cour s'était résignée à certaines
+concessions inscrites dans le traité dit _de La Rochelle_, concessions
+envisagées bientôt comme insuffisantes par les assemblées de Milhau,
+de Montauban et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans
+une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, des
+revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de
+Médicis elle-même.
+
+Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par
+la gravité des circonstances.
+
+Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais non
+seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur
+prêtait le parti des _politiques_, ayant à sa tête les Montmorency et
+Cossé. La question d'une pacification avait été vainement agitée: la
+mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine mère avaient mis
+obstacle à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un
+mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi de Navarre
+et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes
+ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d'évasion, étaient
+retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux
+de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La
+formation en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc de
+divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants et leurs
+alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau conflit allait s'engager.
+
+Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que tout
+légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la cour et se
+posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur des opprimés.
+
+De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de
+cette province, il réussit à gagner le territoire du duché de
+Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay,
+qui l'accompagna jusqu'à deux lieues au delà de Juvigny[71], et
+finalement il arriva à Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thoré.
+
+ [71] _Mém. de Mme Duplessis-Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p.
+ 80.--_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde,
+ 1647, in-4º, p. 28.
+
+A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en l'église des
+Français[72], profession de son retour à la religion réformée, jura
+d'en soutenir, à l'exemple de son père, les sectateurs contres leurs
+adversaires, et il informa les églises tant du Languedoc, que
+d'autres provinces, de l'engagement solennel qu'il venait de
+contracter.
+
+ [72] _«Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia
+ gallica quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse,
+ quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra
+ pontificia accesserit, et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi
+ ignosceretur.» (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24
+ junii 1574.)_
+
+Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à la levée des
+troupes destinées à composer une armée qui pût, un jour, marcher au
+secours des réformés français, il rechercha, sous ce rapport, des
+appuis en Suisse, en Allemagne, et spécialement le concours de
+l'électeur palatin, auprès duquel il se rendit en mai[73] et en
+juillet.
+
+ [73] Lettre de Guillaume Ier, prince d'Orange, au comte Jean de
+ Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de
+ la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. IV, p. 385.)--Cette
+ lettre, dans laquelle Guillaume parle de l'arrivée de Condé à
+ Heydelberg, contient ce passage remarquable: «Il nous faut avoir
+ cette assurance que Dieu n'abandonnera jamais les siens; dont
+ nous voyons maintenant si mémorable exemple, en la France, où,
+ après si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et
+ autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun
+ se proposoit la fin et une entière extirpation de tous ceux de la
+ religion, et de la religion mesme, nous voyons ce néantmoins
+ qu'ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.»
+
+L'accueil qu'à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à son cousin fut
+naturellement des plus expansifs. On se représente aisément la joie
+qu'elle éprouva à nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la
+franche intimité atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les
+rigueurs de l'expatriation.
+
+Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg et de là
+aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence qui, mieux que
+toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanées avec la
+France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne.
+
+Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon s'associait,
+de coeur, à l'existence que menaient, au loin, sa soeur aînée et son
+beau-frère, aux relations qu'ils soutenaient avec autrui, au bien
+qu'ils faisaient, à leurs joies, à leurs épreuves, à la sollicitude
+dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas
+permis de se fixer à Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en
+quittant Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d'eux, en
+pensée, à titre de soeur aimante et dévouée.
+
+Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue
+de la large hospitalité accordée aux réfugiés français, une véritable
+similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernière ville
+se trouvait une jeune femme française d'une haute distinction, Mme
+veuve de Feuquères[74], qui, ayant échappé au massacre de la
+Saint-Barthélemy, était, ainsi qu'elle se plaisait à le dire[75],
+«receue avec beaucoup d'honneur et d'amytié par M. le duc et Mme la
+duchesse de Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu'à Sedan se
+trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable par
+la noblesse de ses sentimens et par la rare maturité de son caractère,
+Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de
+la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis
+l'affection[76]; qu'il soutenait d'excellents rapports, avec nombre de
+personnes notables de la ville et du dehors; «qu'il étoit aussi visité
+journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et
+qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la
+cause de la religion, que pour l'estat particulier de M. de Bouillon,
+qui ne luy feust communiqué[77].»
+
+ [74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas,
+ seigneur de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux
+ ans.
+
+ [75] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 71.
+
+ [76] Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans.
+
+ [77] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 82.
+
+Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui attachaient à
+sa soeur et à son beau-frère Mme de Feuquères et Philippe de Mornay,
+se félicitait de leur présence à Sedan, et se reposait sur eux du
+soin de continuer à assister de leur affection et de leur dévouement
+ces deux membres de sa famille qui lui étaient particulièrement chers.
+
+Vers la fin de l'année 1574, elle eut la douleur de voir brisé pour
+toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de
+Bouillon[78].
+
+ [78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il
+ eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze
+ ans.
+
+Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de ce prince,
+demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur indissolublement
+attaché à sa mémoire, ainsi qu'à celle de sa fidèle et courageuse
+compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuquères le consigna dans ses
+Mémoires[79], alors qu'elle était devenue Mme de Mornay:
+
+«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et
+estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, et qu'il avoit esté
+empoisonné au siège de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa
+mère, l'estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort
+de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan,
+attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des
+Avelles, qui en estoit gouverneur. L'église de Sedan estoit belle par
+le nombre des réfugiés. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit
+avec beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs et
+divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec le sieur de Verdavayne,
+mon hoste, médecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort
+religieux et zélé. Ilz prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne
+déclareroit à Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche,
+l'extrême maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y
+avoit, en cas qu'il pleust à Dieu de l'appeler, que madame sa
+belle-mère, qui estoit fort contraire à la religion[80], par le moyen
+du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon
+la volonté du roy[81].--Elle, après l'avoir ouy, toute affligée
+qu'elle estoit, se délibéra d'en escrire à M. de Bouillon qui estoit
+en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, la voulant
+voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa
+chambre, et après résolution prise entr'eux, fut reportée en son
+lict.--Le lendemain M. de Bouillon envoyé quérir ses plus confidens,
+particulièrement fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux
+esclarcit les moyens d'effectuer sadicte résolution; puis appelle tous
+ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur déclare
+que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa
+charge, et pour ce, sur-l'heure mesme, luy ayant demandé les clefz,
+les mit ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, et
+de La Marcillière, conseiller au grand conseil, pour, appelés les
+officiers et gardes du chasteau, leur déclarer l'intention dudict
+seigneur duc de Bouillon, et les remettre ès mains dudict sieur de la
+Lande, lieutenant de sa compagnie.--Ainsi, ceste place forte fut
+asseurée, et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre
+heures; et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort
+chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et
+son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa
+mort, non moins paisiblement que auparavant.»
+
+ [79] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 84,
+ 85.--Voir aussi l'_Histoire de la vie de messire Philippe de
+ Mornay_, Leyde, in-4º.
+
+ [80] Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la
+ haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'âpre
+ cupidité qui la poussait à s'enrichir de leurs dépouilles.
+
+ [81] On voit par là que Mme de Bouillon mère était de la même
+ école que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de
+ ménagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait
+ pour sa fille aînée; car, si la duchesse de Bouillon était
+ exposée aux obsessions tenaces de son père, en matière
+ religieuse, le duc de Bouillon, de son côté, avait à redouter et
+ à déjouer les coupables manoeuvres de sa mère, hostile à la
+ religion réformée qu'il professait, et, par voie de conséquence,
+ aux droits dont il était investi, dans l'étendue de son duché.
+
+Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse, sa soeur, plus
+elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée au veuvage, sans
+rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants,
+l'appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient.
+Aussi, éprouva-t-elle un allègement à ses préoccupations fraternelles,
+en acquérant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins
+sur le concours de l'électeur palatin, auquel le duc de Bouillon avait
+confié, ainsi qu'au duc de Clèves, l'exécution de ses dernière
+volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de Mme de Feuquères et
+de Philippe de Mornay.
+
+Avec l'année 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase
+la plus solennelle de sa vie, que feront connaître les développements
+qui vont suivre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
+ Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de
+ l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
+ Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse
+ de Charlotte.--La demande du prince est définitivement
+ accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne
+ pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de
+ Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y
+ tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour
+ l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La
+ jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
+ vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés
+ à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des
+ Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à
+ l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de
+ Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage
+ avec Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les
+ nouveaux époux se rendent de La Brielle à
+ Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces deux
+ villes.--Chant composé en leur honneur.
+
+
+Femme d'élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait à
+une foi vivante le double apanage de la supériorité du coeur et de
+celle de l'esprit. La dignité personnelle rehaussait, en elle, le
+charme d'une beauté morale et physique[82], qui se reflétait dans la
+grâce de son langage et l'affabilité de ses manières. Aimante et
+douce, avant tout; d'autant plus compatissante, qu'elle avait
+profondément souffert; énergique et fidèle dans l'expansion de son
+dévouement à la cause des faibles et des infortunés de tout genre;
+associant à la générosité de sentiments la justesse et l'élévation
+d'idées, à la fermeté de convictions la rectitude d'actions et de
+paroles; sympathique enfin à tout ce qui était juste, salutaire et
+grand, elle exerçait sur quiconque avait accès auprès d'elle
+l'irrésistible ascendant par lequel se caractérise, dans la délicate
+sérénité d'une âme chrétienne, l'empire de la véritable bonté.
+
+ [82] De Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 166) dit en parlant de
+ Charlotte de Bourbon: «C'estoit une princesse d'une grande beauté
+ et de beaucoup d'esprit.»--Un autre écrivain dit: «Si le visage
+ de cette princesse avoit de la sérénité et de la majesté, tout
+ ensemble et des grâces non communes, son esprit avoit encore plus
+ de beauté, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mémoires sur
+ la vie et la mort de la sérenissime princesse Louyse-Julianne,
+ Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4º.)
+
+Aussi, de quels voeux sincères n'était-elle pas l'objet, à Sedan, à
+Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme qui, unie à la sienne
+par les liens de l'amitié ou de la gratitude, se préoccupait du soin
+de son bonheur! On ne se bornait pas à désirer que, affranchie
+désormais d'une situation isolée et dépendante, elle occupât, dans les
+hautes régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était
+digne; on aspirait surtout à voir son coeur aimant et dévoué
+s'épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer
+domestique dont elle serait l'honneur et l'égide.
+
+Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le poids
+d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec plus
+d'ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu'un homme
+éminent, dont elle avait naguères, à Heydelberg même, fortement
+impressionné le généreux coeur par l'attrait de ses vertus et de ses
+rares qualités, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par
+la dignité avec laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume
+de Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la république des
+provinces unies des Pays-Bas[83].
+
+ [83] Durant les premiers mois de l'année 1572, Guillaume de
+ Nassau séjourna en Allemagne, et tout particulièrement à
+ Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres
+ datées de cette ville, il s'occupait d'organiser une armée, à la
+ tête de laquelle il marcherait au secours de son frère Louis, qui
+ se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces
+ espagnoles. Voulant, au sujet de l'expédition qu'il préparait, se
+ concerter avec l'électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et
+ ce fut très probablement alors qu'à la cour de ce prince il vit
+ Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la
+ maison d'Orange-Nassau_, Ire série, t. V, p. 113) se rapproche de
+ notre opinion, sur ce point. Il en est de même de J. Van der Aa,
+ dans l'ouvrage intitulé: _Biographisch Woordenboek der
+ Nederlanden_, 1858, in-fº, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon.
+
+Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce prince,
+jusqu'à la fin de l'année 1574, et dans quelles circonstances
+nourrissait-il le désir d'unir son sort à celui de Charlotte de
+Bourbon? c'est ce qu'il importe de préciser, au moins sommairement.
+
+Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d'une
+profonde piété, Guillaume Ier, de Nassau, dit _le Taciturne_ naquit,
+en 1533, au château de Dillembourg.
+
+Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines situés dans
+les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin, la principauté
+d'Orange enclavée dans le territoire de la France.
+
+Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne de
+Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration d'esprit
+et à une grande droiture de caractère, se concilier la faveur et
+l'affection de ce monarque, que, dès l'âge de quinze ans, il devint en
+quelque sorte son confident.
+
+A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas, Anne
+d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.
+
+A vingt et un ans, il fut appelé par l'empereur, en l'absence du duc
+de Savoie, au commandement en chef de l'armée qui occupait alors la
+frontière de France.
+
+Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle de
+l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'épaule de Guillaume de
+Nassau, que Charles-Quint se présenta à l'assemblée qu'il avait
+convoquée.
+
+Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la couronne
+impériale.
+
+En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants,
+Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince.
+
+Après avoir pris une large part aux opérations militaires dont la
+Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux négociations qui
+aboutirent, en 1559, au traité de paix du Cateau-Cambrésis, Guillaume
+de Nassau vint en France avec le duc d'Albe.
+
+A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la jeune princesse
+accordée en mariage à Philippe II, s'ajoutait une mission secrète,
+celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens à employer pour
+procéder en France, parallèlement à la marche qui serait suivie en
+Espagne et dans les Pays-Bas, à l'extermination des protestants.
+Satisfait des entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II
+en fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de convictions
+religieuses précises, mais du moins ennemi décidé de toute intolérance
+et de toute persécution, se disait catholique, et ne l'était que de
+nom[84]. Ému d'indignation, à l'ouïe du langage de Henri, Guillaume
+toutefois se contint si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de
+_Taciturne_[85] a l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en
+cette circonstance, au sujet de laquelle il a écrit[86]: «Je confesse
+que je fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers tant de
+gens de bien qui estoient vouez à l'occision, que dès lors
+j'entrepris, à bon escient, d'aider à faire chasser cette vermine
+d'Espaignols hors de ces païs.» Ce fut ainsi que la vocation du
+_Taciturne_ comme futur fondateur de l'indépendance des provinces
+unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la liberté religieuse au
+sein de ces provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés et
+à l'insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques.
+
+ [84] «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je
+ confesse que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le
+ berceau, j'y avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y
+ estoit mort, ayant chassé de ses seigneuries les abus de
+ l'Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine
+ estoit tellement engravée en mon coeur et y avoit jecté telles
+ racines, qu'en son temps elle est venue à apporter ses fruicts?
+ Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en la
+ chambre de l'empereur, et estant en âge de porter les armes, que
+ je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées,
+ pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture,
+ quant à la religion, que nous avions, j'avois lors plus à la
+ teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes
+ seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois,
+ j'ai grande occasion de remercier Dieu, qui n'a pas permis ceste
+ sainte semence s'étouffer, qu'il avoit semée luy-mesme en moy; et
+ dis dadvantage, que jamais ne m'ont plû ces cruelles exécutions
+ de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop
+ ordinaires à l'endroit de ceux de la religion.» (_Apologie de
+ Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'édict de
+ proscription publié en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne_,
+ Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8º, p. 87, 88.)
+
+ [85] Loin d'être taciturne, il se montrait au contraire si bien
+ doué d'expansion et d'affabilité, qu'on a dit de lui: «C'étoit un
+ personnage d'une merveilleuse vivacité d'esprit.... jamais parole
+ indiscrète ou arrogante ne sortait de sa bouche par colère, ni
+ autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient
+ faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans
+ user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et
+ agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les aultres seigneurs
+ de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et bien voulu sur
+ tous aultres, pour une gracieuse façon de faire, qu'il avoit, de
+ saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le monde.»
+ (_Mémoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861,
+ in-8º, t. Ier, p. 42).--On lit dans un récit manuscrit, intitulé:
+ _Troubles des Pays-Bas_ (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179):
+ «Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit
+ séduisante; son silence même étoit éloquent; on pouvoit lui
+ appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando
+ incanta._»
+
+ [86] Apologie précitée, p. 88.
+
+Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affecté par la mort
+de son père[87].
+
+ [87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet
+ (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. Ier, p. 47.
+ Lettre du 15 octobre 1559, datée de Bruxelles). On y rencontre
+ l'expression des louables sentiments qui l'animaient comme fils
+ et comme frère, et auxquels il demeura fidèle.
+
+Sous l'influence de l'émotion que lui avait récemment causée le
+langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive
+opposition à la présence des troupes espagnoles; et, sans partager
+encore les convictions religieuses des protestants, il se prit
+cependant de compassion pour eux, et résolut de les soustraire aux
+persécutions. Il y réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en
+qualité de stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht, de faire
+châtier et périr une foule d'innocents, il leur ménagea des moyens
+d'évasion; croyant en cela «qu'il valoit mieux obéir à Dieu qu'aux
+hommes[88]».
+
+ [88] Apologie précitée, p. 109.
+
+Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait,
+malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés, l'amenèrent
+à contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille
+du célèbre électeur Maurice, mort depuis quelques années. De cette
+union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie.
+
+La marche des événemens ayant, d'année en année, aggravé la situation
+générale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d'autres
+seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays
+par sa désastreuse administration.
+
+On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte
+engagée contre la politique persécutrice de Philippe II, et s'attacher
+à apaiser la fermentation des esprits justement indignés.
+
+Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux
+horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea vers les Pays-Bas,
+à la tête d'une armée, Guillaume écrivit à Philippe qu'il se démettait
+de toutes ses charges et se retirait dans le comté de Nassau.
+
+Sommé de comparaître devant _le conseil des troubles_, surnommé _le
+conseil de sang_, il répondit par un refus formel de se soumettre à
+cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt fulmina contre lui une
+condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, à
+force d'excès, pousser les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer
+par une répression sanguinaire.
+
+En concours avec _le conseil de sang_ agissait le _saint-office_ qui,
+aux termes d'une sentence du 16 février 1568, confirmée par décision
+royale du 26 du même mois, condamna à mort tous les habitans des
+Pays-Bas, à titre d'hérétiques[89]. La cruauté se confondait ainsi,
+chez les persécuteurs, avec le délire.
+
+ [89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zélande,
+ etc._, in-fº, t. II, p. 174, 175, 176.
+
+Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché à
+l'université de Louvain et entraîné en Espagne.
+
+Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses biens par voie de
+confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son
+patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la réforme, dont il
+faisait désormais sa propre cause, Guillaume s'érigea résolument,
+contre la tyrannie, en défenseur des droits de la nation et des
+sectateurs de la religion réformée, à laquelle il déclarait
+expressément adhérer.
+
+Ce fut là plus qu'un pas décisif dans sa carrière: ce fut un acte
+d'une immense portée; car la foi chrétienne, en s'emparant alors de
+son âme, lui imprima une direction suprême et le doua d'une
+indomptable énergie dans l'accomplissement des devoirs ardus qui
+s'imposaient à lui.
+
+Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et la fit entrer
+en Frise sous le commandement de son frère, Louis de Nassau, qui,
+quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une défaite.
+
+Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume leva, toujours
+à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle il entra dans le
+Brabant, mais sans réussir à attirer le duc d'Albe au combat.
+
+Suivi par douze cents hommes qu'il s'était réservés, et accompagné de
+ses frères Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui
+s'avançait en France, au secours des réformés, y prit part à divers
+combats, et ne se retira momentanément dans le comté de Nassau que
+pour y préparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de
+troupes.
+
+Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors à Guillaume d'organiser
+un armement maritime fut éminemment utile à ce courageux chef; car,
+avec l'appui des _gueux de mer_, plus heureux dans leurs entreprises
+que ne l'avaient été jusque-là les _gueux de terre_, il s'assura la
+possession de la Hollande et de la Zélande, dont les états le
+reconnurent pour leur gouverneur.
+
+De leur côté, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la province
+d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de la Frise, ne
+tardèrent pas à se ranger sous l'autorité du prince.
+
+La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis nécessitait,
+de la part de Guillaume, un redoublement d'énergie.
+
+Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur les provinces
+que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement sur trois
+villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à la défense desquelles il dut
+pourvoir.
+
+Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir des
+assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux événement,
+Guillaume écrivit à son frère Louis[90]: «J'avois espéré vous envoyer
+de meilleures nouvelles; cependant, puisqu'il en a plû autrement au
+bon Dieu, il faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce
+même Dieu à témoin que j'ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui
+étoit possible pour secourir la ville.»
+
+ [90] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 175.
+ Lettre du 22 juillet 1573.
+
+Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n'avait pas à
+redouter Guillaume, en s'efforçant d'en soustraire les habitants aux
+horreurs d'un siège! Les anxiétés de son lieutenant Dietrich Sonoy, à
+cet égard, étaient grandes; le prince les dissipa par ces simples
+paroles[91]: «Puisque malgré nos efforts, il a plû à Dieu de disposer
+de Harlem selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa sainte
+parole? Le bras puissant de l'Éternel est-il raccourci? Son église
+est-elle détruite? Vous me demandez si j'ai conclu quelque traité avec
+des rois et de grands potentats: je vous réponds qu'avant de prendre
+en main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces j'étois
+entré dans une étroite alliance avec le roi des rois, et je suis
+convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront
+en lui leur confiance. Le Dieu des armées suscitera des armées afin
+que nous puissions lutter contre ses ennemis et les nôtres.»
+
+ [91] P. Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, Seste Boek,
+ p. 447, 448, 9 _Augusti_ 1573.
+
+Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d'êtres opprimés
+qui, comme lui, s'attendaient à l'Éternel! Aussi, des prodiges
+d'abnégation et de courage furent-ils, de même qu'à Harlem accomplis à
+Alkmaar. Redoutant un désastre final, les Espagnols se virent
+contraints de lever le siège de cette seconde place.
+
+Bientôt ils entreprirent celui de Leyde.
+
+Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons relatives
+à la défense de cette ville, sur un corps d'armée que son frère Louis
+lui amenait d'Allemagne; mais ce corps fut défait à Mookerheyde, dans
+un combat où Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre
+frère de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la mort,
+en 1558, à la bataille de Heyligerlée.
+
+Frappé au coeur par la mort de ses trois frères, dont l'un surtout,
+Louis, avait été pour lui constamment un appui précieux, le prince ne
+se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde
+tout ce qui lui restait de force et d'activité.
+
+ [92] Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de
+ Louis et de Henri: «Je vous confesse qu'il ne m'eust sçeu venir
+ chose à plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut
+ conformer à la volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine
+ providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique,
+ pour maintenir son église, ne fera rien que ce qui redondera à
+ l'avancement de sa gloire et maintenement de son église, oires
+ qu'il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous
+ viendrions à mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacré
+ et chassé, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que
+ Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si
+ mémorable exemple en la France, où après si cruel massacre de
+ tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes
+ qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une
+ entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la
+ religion mesme, nous voyons ce néantmoins, qu'ils ont derechef la
+ teste eslevée plus que jamais, se trouvant le roy en plus de
+ peines et fascheries que oncques auparavant, espérant que le
+ seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa
+ puissance et miséricorde envers nous.» (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 386, 387.)
+
+Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le fardeau de
+préoccupations incessantes, il fut saisi d'une violente fièvre qui mit
+ses jours en danger; toutefois, quelque menaçantes que devinssent, de
+moment en moment, les étreintes du mal[93], il n'en concentrait pas
+moins toutes ses pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré
+l'extrême faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner
+toutes les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait être
+nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever de son état de
+faiblesse, il se porta partout où sa présence et ses directions
+pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous son inspiration, les
+habitants de Leyde supportèrent avec un admirable courage le poids
+d'horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succombé;
+et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à
+la tête de ses marins, l'un de ces prodiges de dévouement, de bravoure
+et d'habileté qui commandent à jamais l'admiration et la
+reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols laissèrent libre
+l'accès de cette noble cité à Guillaume, qui y fut acclamé comme il
+méritait de l'être.
+
+ [93] Voir _Appendice_, no 3.
+
+Peu de jours avant celui où il lui fut possible d'entrer à Leyde en
+libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean de Nassau, son
+frère[94]: «Je me remetz du tout à Dieu, bien asseuré qu'il ordonnera
+de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sçait estre utile,
+et ne me surchargera de plus d'afflictions que la débilité et
+fragilité de cette nature en pourra porter.»
+
+ [94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 53).
+
+Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par de
+poignantes afflictions.
+
+En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son fils
+aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée et à
+Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de l'indigne conduite
+d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mère,
+avait, depuis plusieurs années, abandonné et lui et ses enfants, pour
+se plonger dans un abîme de désordres auxquels il s'était vainement
+efforcé de l'arracher.
+
+La culpabilité de l'épouse infidèle ressortait à la fois de
+témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux
+de son complice; témoignages et aveux que le magistrat compétent avait
+recueillis[95], et à la vue desquels les représentants les plus
+considérables de l'autorité ecclésiastique, appelés à se prononcer,
+avaient déclaré que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe était
+désormais dissous, se trouvait légalement libre d'en contracter un
+autre[96].
+
+ [95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les
+ documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la
+ _Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. III,
+ p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397.
+
+ [96] Voir _Appendice_, no 4.
+
+Telle était, à la fin de l'année 1574, la situation de Guillaume, au
+double point de vue de sa carrière publique et des douloureuses
+perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se créer
+un nouvel intérieur le porta à demander la main de Charlotte de
+Bourbon.
+
+La grandeur de ses devoirs d'homme d'État ne lui permettant pas de se
+rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle ami Marnix de
+Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre à la princesse une
+lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et
+l'invitait à croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-même, dans
+les franches communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pût
+apprécier sous toutes ses faces la portée d'une démarche qui
+impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la
+félicité conjugale.
+
+On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde était
+porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d'un
+mémoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, à
+quelque temps de là, il lui confia une mission confirmative de celle
+dont Sainte-Aldegonde s'était acquitté à Heydelberg.
+
+ [97] Voir _Appendice_, no 5.
+
+Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en homme de
+coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui
+à l'élévation de ses sentiments, à ses vertus, à l'attrait de ses
+rares qualités, à l'irrésistible ascendant de son généreux caractère.
+Il plaçait dès lors en elle une confiance sans réserve.
+
+Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se révélait-il
+à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque
+la majeure partie de ses biens demeurait affectée, soit à la
+conservation des droits de ses enfants, soit au service des
+Provinces-Unies; ni la perspective d'une existence paisible, car elle
+aurait à affronter les agitations, les labeurs et les périls de la
+sienne; mais il lui assurait du moins l'inébranlable dévouement d'une
+âme qui voulait se consacrer à elle, et la stabilité d'une gratitude
+qu'inspirerait à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle
+dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique
+appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il présageait
+le bien sérieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, par la
+douce influence de ses conseils et de ses procédés, à resserrer les
+liens qui unissaient les réformés français à ceux des Provinces-Unies,
+et la France elle-même à ces provinces.
+
+On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de
+Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins la lettre qu'à la suite de
+ces entretiens elle fit parvenir à Guillaume de Nassau. La voici dans
+sa gracieuse simplicité[98]:
+
+
+ «A monsieur le prince d'Orange.
+
+»Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire et entendu
+de ce gentilhomme, présent porteur, l'affaire dont luy avés donné
+charge de me parler, quy est telle que je n'y puis faire réponce que
+par le conseil et commandement de monsieur l'Électeur et de madame
+l'Électrice, auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de père et
+de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons
+traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de
+fille, comme j'y suis obligée. Pour ce qui dépent de ma voullonté,
+monsieur, il ne sera jamais que je n'estime et honore beaucoup la
+vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera
+le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, après vous
+avoir présenté mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce,
+en santé et prospérité, très heureuse et longue vie.
+
+ »Vostre bien humble, à vous faire service.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.
+
+ »à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.»
+
+ [98] Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille).
+
+
+La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes n'excluait pas,
+aux yeux de Guillaume, la perspective d'un consentement qui, s'il
+était obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la détermination à
+laquelle Charlotte de Bourbon s'arrêterait ne devait être que le
+résultat de mûres réflexions, il tint à la laisser s'y livrer à
+loisir, en demeurant, vis-à-vis d'elle, dans une silencieuse
+expectative, et à lui prouver, par cela même, combien il respectait la
+plénitude de sa liberté.
+
+Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur de ceux de
+Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant qu'à connaître et
+qu'à suivre sa volonté. Vint le jour où, obtenant, dans le
+recueillement de la foi, une réponse à ses instantes prières, elle se
+sentit paternellement amenée par une direction suprême sur le seuil de
+la voie qu'elle devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant
+elle, l'affectueuse approbation de sa soeur aînée, de ses cousins, le
+roi de Navarre et le prince de Condé, de l'électeur palatin et de
+l'électrice. Alors elle accepta avec une confiante sérénité d'âme le
+rôle sacré de compagne d'un homme de foi et d'abnégation, et la
+mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants.
+Préoccupations, labeurs, fatigues, périls, elle était prête à tout
+supporter, à ses côtés; car son coeur la portait à devenir pour lui ce
+qu'elle fut en effet, «_une aide fidèle, lui faisant du bien, tous les
+jours de sa vie_[100].»
+
+ [99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse
+ de «vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée
+ d'une piété singulière.» (Voir Lepetit, _la Grande chronique de
+ Hollande, Zélande, etc._, t. II, p. 301.--_Hist. des troubles et
+ guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582,
+ p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur Ryckwaert d'Ypres.)
+
+ [100] _Genèse_, chap. II, v. 18.--_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12.
+
+L'acceptation si vivement désirée par le prince intervint, à la fin du
+mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l'un des
+principaux conseillers de l'électeur palatin, fit connaître à
+Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour de ce même mois, la
+lettre suivante[101]:
+
+«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine est revenu de
+France, portant la mesme résolution du roy de France et de la royne
+mère, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres
+dudit de Mine, lequel ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à
+sçavoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant
+contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de
+rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mère: et
+qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle
+feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son
+bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que
+cela méritoit bien estre communiqué au duc de Montpensier, son père.
+Ce nonobstant, il a esté résolu, en présence du conte palatin, du
+chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing
+d'attendre le consentement du duc de Montpensier, à cause qu'il ne
+faut espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme
+religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande sinon
+d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy
+conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour père; et qu'ayant
+le conte palatin trouvé bon et déclaré qu'il ne luy sçauroit
+desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion,
+Madamoiselle a simplement déclaré en cest affaire d'obéir au conte
+palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin
+m'a commandé de escrire à Vostre Excellence.
+
+ [101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.
+ 165.
+
+»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de Vostre
+Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte
+palatin et Madamoiselle la remettent à la suffisance de Vostre
+Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant
+pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre
+Excellence et de Madamoiselle.
+
+»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que
+Vostre Excellence a résolu touchant la maison de Middelbourg; mais
+comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter
+avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à Vostre
+Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle,
+comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre
+Excellence aura considération du sexe, et des biens que Vostre
+Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duché de
+Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans précédens de
+Vostre Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir de quoy
+s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs, frères de Vostre
+Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder.
+Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien
+que les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence,
+laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement.
+Il ne reste donc sinon la déclaration de Vostre Excellence là dessus,
+et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission
+du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose
+superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains
+suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend
+de jour en autre la response du frère du roy et du roy de Navarre,
+ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir à ce mariage,
+et adoucir le duc de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.»
+
+La solution affirmative de la grande question du consentement fut
+aisément suivie de celle des questions secondaires qui s'y
+rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans émotion, approcher
+le moment où elle devrait se séparer de l'électeur et de l'électrice.
+Sa gratitude envers eux était profonde, et toujours elle sut en
+prouver la sincérité.
+
+Heureusement fixé sur la réalisation de ses voeux par la lettre de
+Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements s'accomplissant
+alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du
+territoire de celle-ci, pour se rendre à Heydelberg, voulut du moins,
+qu'en quittant cette résidence, sa noble fiancée, sur le voyage de
+laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'acheminât vers les
+Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dévoué et
+vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte de
+Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse devait
+recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102].
+
+ [102] Voir _Appendice_, no 5.
+
+Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume et à ceux
+de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immédiatement dans le
+Palatinat se mettre à la disposition de la princesse, et, d'accord
+avec elle, il prit, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice,
+toutes les mesures nécessaires à l'organisation de son départ, avant
+que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût
+arrivé à Heydelberg.
+
+Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse,
+Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre
+étendue[103] qui témoignait de son zèle à seconder les intentions du
+prince dans l'observation des égards et des ménagements auxquels sa
+noble fiancée avait droit.
+
+ [103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.
+ 192.
+
+Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon
+entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement
+informé de son départ, en donna avis au comte Jean, en ces
+termes[104]:
+
+«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour vous advertir
+que, suivant la charge que j'avois donnée à M. de Sainte-Aldegonde, de
+contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy
+avois de mesme commandé que, tout aussitost qu'il auroit le
+consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en
+chemin, pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le retour de
+M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois prié M. le
+comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de
+vouloir passer à Heydelberg pour porter mon consent à Madamoiselle de
+Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est
+retourné à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte palatin
+et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la première charge, il
+s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardeça, ignorant
+entièrement la requeste que j'avois faicte à mondict beau-frère le
+comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à
+cause que je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde,
+qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon à Heydelberg; que ce
+néantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est passé
+oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et
+advoue entièrement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu
+advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez
+ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.»
+
+ [104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.
+ 205.
+
+De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'étaient
+dirigés vers Embden, où avaient ordre de les attendre des vaisseaux de
+guerre fortement armés, que Guillaume de Nassau avait envoyés
+au-devant d'eux[105], pour protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une
+des côtes des Provinces-Unies.
+
+ [105] «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince
+ de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten
+ na de Mase, etc., etc.» (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche
+ Oorlogen_, in-fº, t. Ier, p. 644.)
+
+Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en
+l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrivée.
+Voici, quant à la Hollande, celles que nous font connaître les
+procès-verbaux des _résolutions de ses états_[106]:
+
+«Séance du 4 juin 1575.--Étant représenté aux états, que, pour
+répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de
+congratuler, à son arrivée, la princesse, future épouse de Son
+Excellence qui a si bien mérité de la patrie, et de lui offrir quelque
+don de joyeuse entrée; que, dès lors, il y a lieu de déterminer où et
+de quelle manière la princesse sera receue;--en conséquence, il est
+_résolu_ qu'on informera Son Excellence de la décision prise par les
+états de congratuler la princesse, au lieu même de son arrivée, et de
+l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence a l'intention de
+célébrer les fêtes de noces; ce dont les états s'enquerront auprès de
+Son Excellence; à l'effet de quoi sont députés vers elle les sieurs
+Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.»
+
+ [106] Archives générales du royaume de Hollande.
+
+«Séance du 6 juin 1575.--Étant fait rapport aux états de la
+congratulation adressée à Son Excellence, à raison de sa nouvelle
+alliance, et étant offerts de la part des états, tous les bons offices
+du pays, Son Excellence les en a remerciés et a déclaré qu'elle
+espéroit que cette nouvelle alliance contribueroit à la prospérité
+dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de
+noces seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre
+l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit pu
+s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que la princesse
+fût receue à La Brielle même par les états.--Sur ce, il est résolu par
+les états, que, de leur part, seront envoyés à La Brielle divers
+députés, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht,
+d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les
+noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques cadeaux et un
+don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son
+Excellence prendra plus en considération l'affection que l'importance
+de l'offre, à raison des pesantes charges imposées aux états par suite
+de la longue durée de la guerre; ce que l'on aura soin de
+représenter[107].»
+
+ [107] On lit dans le recueil _des Résolutions_ des états de
+ Hollande (Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du
+ 10 juin 1575.--Les villes et états de Hollande ayant résolu
+ d'offrir à la princesse Charlotte de Bourbon, à titre de
+ congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera
+ demandé à Son Excellence en quoi elle désire que le don consiste,
+ soit en numéraire soit en pierres précieuses.» «Séance du 16 juin
+ 1575.--Son Excellence a déclaré désirer que le don destiné à la
+ princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse
+ faire tel usage que bon lui semblera.»
+
+A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le prince eut
+le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de Bourbon, dont
+l'arrivée fut acclamée par la population et par les députés des états
+avec un enthousiasme qui émut profondément cette princesse.
+
+Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les conventions
+civiles qui devaient précéder leur union.
+
+L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité
+exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il
+mérite d'autant plus d'être connu, qu'il témoigne d'une complète
+réciprocité de désintéressement, en laissant apparaître l'absence de
+toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du côté de l'une
+des parties contractantes, et l'exiguïté des seules ressources alors
+disponibles, du côté de l'autre[108].
+
+ [108] Voir _Appendice_, no 6.
+
+Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. Il fut
+béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait
+récemment pris pour chapelain, et qui, à ce titre, demeura désormais
+attaché à la maison du prince et de la princesse.
+
+Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, où, de
+même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux accueil, bientôt
+suivi de fêtes et de réjouissances, dans le cours desquelles
+d'ailleurs on s'abstint de danser[109].
+
+ [109] Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée
+ et au séjour de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné
+ dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J.
+ Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8º, p. 50
+ et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in
+ 1575_). Il y est parlé, notamment d'une association littéraire,
+ dite des _Rhétoriciens_, ayant pour devise les «mots: _joie
+ pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une
+ moralité.»
+
+On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de l'ardente
+sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, à La Brielle et à
+Dordrecht, qu'en se reportant à une modeste production littéraire, du
+XVIe siècle, qui, dans sa naïveté, demeure empreinte de l'émotion que
+fit naître en une foule de coeurs la présence de l'excellente et
+gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant
+partie d'un ancien recueil intitulé: _Chansonnier des Gueux_[110].
+
+Voici la traduction simplement littérale de ce morceau,
+qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et de la
+princesse dans cette ville, en 1575:
+
+«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.
+
+ »(Sur l'air de Guillaume de Nassau.)
+
+»1º Faites éclater votre allégresse, vous, villes de Hollande et de
+Zélande! Vous, hommes, femmes, faites éclater, de tous côtés, votre
+allégresse, en l'honneur de l'éminent prince et de son épouse noble et
+renommée. Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur
+continuer, à toujours.
+
+»2º A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun
+en a été témoin. De nombreux coups de canon furent tirés en l'honneur
+du prince; et, quant à elle, on la prit par la main et on lui dit
+qu'elle était la bienvenue dans la patrie du prince.
+
+»3º En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince, joyeux de
+coeur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers elle tendaient les
+plus chers désirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa
+fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement.
+
+»4º Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; je vous le
+dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre
+sur la jetée et dans la ville. Le canon fut tiré en l'honneur de la
+charmante fiancée. Rien n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie
+par de nombreuses salves.
+
+»5º Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun
+lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata de toutes parts. Des feux
+brillèrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une
+manière ravissante. Pas une plainte ne troubla l'émotion générale.
+
+»6º De là, les nouveaux époux sont partis rapidement pour Dordrecht,
+comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gardés. Tandis
+que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun
+accourir pour rendre hommage à la compagne du prince.
+
+»7º Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent bientôt pris leurs
+mesures; car, en attendant la princesse, ils n'épargnèrent aucuns
+frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avança en faisant
+flotter ses bannières.
+
+»8º Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte
+de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se
+fit entendre. On vit, çà et là, par la ville, les tonneaux de résine
+lancer leurs flammes, à la honte de tous les mécréants, et en
+l'honneur du prince vénéré.
+
+»9º Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins, dans leur
+bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allèrent
+triomphalement, bannières déployées, à la rencontre de la princesse,
+et lui adressèrent avec cordialité ces paroles: Soyez la bienvenue en
+Hollande.
+
+»10º Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester une vive
+allégresse, faire éclater votre amour pour le vaillant prince, et
+remercier Dieu, à haute voix, d'avoir détruit Babylone, et de vous
+avoir donné sa sainte parole.
+
+»11º Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes très renommées,
+parce que jamais vous n'avez été placées sous une aussi grande
+protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente
+princesse, qui, tous deux, appuyés sur la parole divine, veulent
+sacrifier, pour nous, corps et biens.
+
+»12º Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui
+qui nous soutient, nous pauvres créatures chétives, comme on a pu le
+voir devant la ville de Leyde, où l'ennemi a été saisi d'épouvante,
+et aussi à Alckmaar, d'où il s'est enfui précipitamment.
+
+»13º De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer de bon coeur ce
+chant composé en l'honneur du prince d'Orange et de l'éminente
+princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne santé et leur
+accorder une longue vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon
+coeur!»
+
+ [110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de
+ troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght
+ is. «T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't
+ water, anno 1656_, in-8º».
+
+Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au
+sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle
+pouvait y voir le présage de celui qu'elle recevrait des membres,
+alors disséminés, de la famille du prince. Répondraient-ils aux
+sincères efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de
+chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de
+Dieu, pour résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante
+question, si intimement liée désormais à celle de son bonheur
+domestique.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa
+ belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
+ frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de
+ la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à
+ Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à
+ l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de
+ Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
+ vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier,
+ son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des
+ sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
+ sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au
+ sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle
+ s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
+ dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires
+ publiques depuis l'insuccès des _Conférences de
+ Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet
+ 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de
+ Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
+ d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral
+ Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces
+ par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits
+ dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du
+ prince et de la princesse d'Orange avec François de
+ Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
+ Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
+ d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la
+ Zélande.--_Union de Bruxelles._
+
+
+Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique frère qui lui
+restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister
+à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l'une, par son
+âge avancé et son état de faiblesse, l'autre, par la maladie.
+
+Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais,
+plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner
+Guillaume, si ce n'est précisément du mariage projeté par lui, tout au
+moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit
+politiques, soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient
+rien de déterminant.
+
+Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'était
+dégagée de ces considérations, et n'avait nullement songé à dissuader
+son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être
+assuré de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui
+trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et
+à la justesse de ses appréciations.
+
+Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les
+premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha à gagner, avant
+tout, le coeur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par
+l'expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées
+de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24
+juin, avec son mari[111]:
+
+
+ «A madame la comtesse de Nassau,
+ ma bien-aimée mère,
+
+«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse de vous voir,
+pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay
+dédiée à vous obéir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a
+faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me
+faire ceste faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous
+supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me
+donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous
+pouvoir faire service, je m'y emploiré de sy bon coeur, que vous
+cognoistrés, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre
+alliance, laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu
+et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour
+duquel j'espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos
+bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et
+supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je
+puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous
+conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très
+longue vie.
+
+ »Vostre très humble et obéissante fille.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 230.
+
+
+Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui
+concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine
+appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital.
+Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorité d'un
+homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous
+détachons ces paroles[112]:
+
+«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may
+dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me
+vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par
+celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin
+que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens
+par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de
+Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après
+pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je
+ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19
+dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie,
+laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui
+ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que
+vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que
+de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy
+j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous
+remettre bonne santé.
+
+ [112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 244
+ et suiv.
+
+ [113] Anne de Saxe.
+
+»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry,
+qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train,
+vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procédé avec telle
+discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en
+si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause
+générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en
+ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à
+Francfort.
+
+»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon
+intention, depuis que Dieu m'a donné quelque peu d'entendement, a
+tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en
+chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans
+faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y avoir
+vocation légitime et commandement exprès de Dieu.
+
+»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou
+menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont
+présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si
+dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du
+passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais,
+après que j'avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou
+complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fûst, y peust servir de
+rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d'embrasser
+le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost
+rendz grâce à Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à
+la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au
+coeur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient,
+pour grandes qu'elles fussent.
+
+»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque
+c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et
+sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement
+de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les
+hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu
+singulièrement qu'après avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans,
+et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon
+beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait
+presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque
+l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et avec toute
+accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust
+peu donner.
+
+».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et
+de la cause générale, que n'eust fait le retardement ou plus long
+délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre
+intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul
+juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur
+indignation et offense si grande que vous me alléguez.
+
+».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion
+de me sçavoir bon gré d'y estre procédé de cette façon, et m'estre
+plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d'aucuns qui
+ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète
+façon de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par odieuses
+disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou
+bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait
+par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus
+grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].
+
+ [114] Voir _Appendice_, no 7.
+
+».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non
+seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.»
+
+Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientôt
+partagée, comme elle devait l'être, par le comte Jean, qui s'y
+affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et
+précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître
+la constante dignité de sentiments, de caractère et d'actions de sa
+belle-soeur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de
+ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un
+devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son
+mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de
+tenir au landgrave de Hesse:
+
+«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au
+sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut
+les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées
+contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de
+tout fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il faut
+attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles
+et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de
+justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si
+nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et
+principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite
+noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des
+calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la
+princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux
+sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie,
+à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a
+écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.»
+
+ [115] Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van
+ Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 312.)
+
+Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de
+Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l'appui
+implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean.
+
+Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active
+correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin
+desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier
+moment, fait part à son frère et à ses soeurs de son mariage avec
+Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d'eux, suivi son exemple.
+
+Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants
+du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils étaient loin d'avoir subi
+l'influence des préventions et des rudesses paternelles à l'égard de
+leur soeur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage
+qu'ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour
+lui.
+
+Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part de la
+duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d'affection, de
+croyance et de sentiment qui l'unissaient à Charlotte.
+
+Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de
+la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spécialité
+même de la position de chacun d'eux.
+
+A ne parler que de celles du frère et de l'une des soeurs, quoi de
+plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin,
+François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés de son père, et
+parfois confident de ses pensées, déclarer qu'il éprouve un
+contentement réel du mariage de sa soeur!
+
+Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point,
+l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui
+plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de
+Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à
+Charlotte, elle écrivait, dans l'élan du coeur, au mari de
+celle-ci[116]:
+
+«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur
+que j'ay receu de vous, m'ayant faict démonstration, par la lettre
+qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que
+j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très
+humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la
+faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, d'y avoir prins
+alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la réputant très
+heureuse d'avoir esté voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en
+avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me
+tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir
+de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l'exécution,
+combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je
+présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur
+vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très
+heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.
+
+ »Vostre plus humble et obéissante soeur à vous
+ faire service.
+
+ »LOUYSE DE BOURBON.»
+
+ [116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, suppl., p.
+ 174.
+
+
+Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative
+vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, Guillaume de
+Nassau disait à ce prince[117]:
+
+«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle
+m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu
+de nostre alliance; ce que, procédant de vostre singulière courtoisie
+et honnesteté, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je
+m'en sens très obligé à déservir par quelque humble service où je
+m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me ferés ceste
+faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien
+humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amitié;
+et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de
+tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse recevoir les
+offres de mon obéissance et très humble service agréables, et
+reprendre ma femme en sa bonne grâce, la recognoissant comme celle qui
+a cest honneur de lui estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous
+luy avez desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous
+plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en
+tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de
+telle affection que je désire, comme frère, serviteur et amy, d'estre
+particulièrement favorisé de vos bonnes grâces, etc., etc.»
+
+ [117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, fº 34.
+
+Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement de son
+beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller dans l'âme du duc de
+Montpensier des sentiments vraiment paternels, à l'égard de sa fille
+Charlotte, fut entendu par François de Bourbon; mais ses efforts
+demeurèrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on
+pourra s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres
+adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, témoignent
+du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit d'échecs successifs, à
+se concilier enfin les bonnes grâces de ce père qui, depuis tant
+d'années, persistait à méconnaître les sentiments de respect et de
+dévouement qu'elle avait constamment professés à son égard.
+
+Les inexorables refus que le duc opposait aux instances réitérées qui
+lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention d'asservir la
+conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement
+par la ténacité avec laquelle il se cantonnait dans ses préjugés et
+son intolérance. Cette ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre
+que l'un de ses enfants échappât, même par la mort, aux liens
+religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à
+l'enserrer.
+
+Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa dans la demeure
+même du duc, et que rapporte son panégyriste attitré?
+
+L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de Bourbon, veuve
+du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce père? Sans égard pour
+la profession de la religion réformée à laquelle il savait que la
+duchesse était, jusqu'à son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut
+que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur
+pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette
+arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la croyante,
+le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans
+défense, dans l'inertie de sa condition présente, n'était-ce pas
+insulter à l'âme, qui, ne relevant que de Dieu et obéissant à son
+appel, était retournée à lui, juge suprême de la foi qu'elle avait
+manifestée aux yeux des hommes?
+
+ [118] «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la
+ duchesse douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575),
+ à laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsèques
+ avec grande cérémonie, à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau,
+ _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.)
+
+A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois
+encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse d'Orange, dans le
+cours de l'année 1575, de graves préoccupations au sujet de son mari,
+avec la carrière publique duquel elle s'était, dès le début de son
+union, pleinement identifiée.
+
+Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique,
+journellement obsédé par des complications de tout genre, par des
+difficultés sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher était de
+le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prières.
+Que de fois, à l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince
+était engagé contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec
+la pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement
+parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant dénué de tout
+secours, de résister à un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas
+que le Tout-Puissant vous a délivré, jusqu'à présent, des plus grands
+périls, et que tout lui est possible.»
+
+Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bonté
+de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de
+sa mère et de sa femme. Son coeur battait à l'unisson des leurs! Ah!
+combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austères
+épreuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bonté du
+Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme
+sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, le
+plus riche des trésors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit élevé et
+d'un noble caractère!
+
+L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour Guillaume, à
+la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, dès les premiers
+jours qui suivirent la célébration de son mariage avec Charlotte de
+Bourbon.
+
+Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, comme
+prépondérante, la question de la liberté religieuse, avaient échoué,
+parce que l'intolérance espagnole, répudiant toute idée d'une
+coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prétendait
+ne laisser aux réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou
+s'expatrier.
+
+Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience chrétienne,
+Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire aux exigences des
+farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui
+étaient fondés à maintenir l'exercice; et son refus avait
+immédiatement entraîné la reprise des hostilités, dans des conditions
+défavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa
+protection.
+
+Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et
+celles du prince une énorme disproportion. Quel que fût le bon vouloir
+des Hollandais et des Zélandais, à la tête desquels il avait
+jusqu'alors, sur les champs de bataille, défendu la cause de la
+liberté, il n'en était pas moins contraint de constater la complète
+insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matériel de
+guerre et en approvisionnements, pour continuer à soutenir
+efficacement la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de
+désespérer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui
+s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: «Quand
+même nous nous verrions non seulement délaissés du monde entier, mais
+même ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas
+de nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice du
+fait que nous maintenons, nous reposant entièrement en la miséricorde
+de Dieu.»
+
+La sainte confiance du prince en cette miséricorde suprême n'excluait
+pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours à l'intervention et à
+l'appui d'une puissance étrangère. Mais, où rencontrer une puissance
+assez sûre d'elle-même et assez résolue pour s'ériger en protectrice
+des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer
+ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle le
+dirait déchu?
+
+Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans reculer
+devant les difficultés inhérentes à sa solution, les provinces de
+Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir d'avance ces
+difficultés, commencèrent par s'unir entre elles et par proclamer leur
+indépendance; puis une Diète, siégeant à Delft en juillet 1575,
+conféra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs
+étendus, et décida qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il
+fallait invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le
+choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant
+l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter
+_les états_ sur les affaires du gouvernement.
+
+Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation
+nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation de la république
+des Provinces-Unies.
+
+Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, d'accord avec les
+représentants de la Hollande et de la Zélande, venait d'assumer,
+l'une, à savoir la recherche et l'obtention d'un appui étranger,
+impliquait, pour son accomplissement, d'inévitables délais; l'autre,
+ayant pour objet la défense et le gouvernement des deux provinces
+désormais unies, nécessitait le développement immédiat d'une activité
+qui devrait se soutenir indéfiniment.
+
+Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints intérêts
+contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal secondé,
+parfois même desservi et calomnié, obligé de compter avec la
+versatilité des masses populaires, ralliant à peine à lui, dans les
+rangs supérieurs de la société, quelques hommes dignes de sa confiance
+et dévoués, le prince souffrait de n'avoir pas à sa disposition les
+ressources nécessaires pour pourvoir utilement à la défense du pays.
+
+Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans toutefois
+s'abandonner au moindre découragement.
+
+Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient à
+un avantage plus grand encore, en cherchant à se rendre maîtres de
+Ziricksée. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le siège de
+cette place importante, sur la défense de laquelle Guillaume
+concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentanée à ses graves
+préoccupations lui fut apportée par un heureux événement de famille,
+dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques
+mots[119]: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu à Dieu
+délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars
+passé, sur le matin.»
+
+ [119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 335.
+
+Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: _Mémoyre des
+nativités de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que
+le billet du prince; il porte[120]:
+
+«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit
+heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft,
+en Hollande, de sa première fille, qui fut baptisée, le 29 d'avril
+ensuivant, au temple du cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame
+la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de
+Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse
+de Nassau, mère de monseigneur le prince, et monsieur de
+Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings
+audit baptesme.»
+
+ [120] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+ [121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en
+ l'année 1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse
+ d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent,
+ sans interruption, bien au delà de cette même année. D'où il est
+ naturel de conclure que ces mots: «Mme la comtesse de Culembourg,
+ au nom de M. le duc de Montpensier» n'impliquent nullement l'idée
+ d'une autorisation accordée par le duc à la comtesse de le
+ représenter au baptême. Ils n'ont d'autre signification que celle
+ d'une preuve de déférence de la princesse envers son père.
+ Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de
+ son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son aïeul
+ maternel (Louis).
+
+Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par
+Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la
+force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du
+prince, momentanément éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous
+révèle les sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père
+et à sa belle-mère[122]. Nous y lisons:
+
+«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que
+j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu de délivrer Madame
+d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, assés
+bien; de quoy avons bien matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le
+tout s'est si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, en
+estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a causé à
+Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si
+bien advenu, il en faut rendre grâce au Tout-Puissant.»
+
+Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait le
+prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur[123] est saisy de trois
+fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de
+fascherie de sy près; et davantage, touchant Ziricksée, j'espère que
+nostre seigneur donnera aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée,
+et ne faudray à mon debvoir.»
+
+ [122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de
+ Nassau était alors âgée de vingt ans.
+
+ [123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince
+ le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement
+ _cher et bon père._
+
+Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique avait été
+fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement il était
+demeuré infructueux, mais, de plus, il avait coûté la vie au héros de
+Leyde, au brave amiral Boisot. Informée de ce douloureux événement,
+Charlotte de Bourbon, que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit
+aussitôt à son mari[124]:
+
+«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine
+que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté
+bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte
+que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne
+soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a
+dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de
+Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous
+plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je
+suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay
+point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast
+quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit
+jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air
+jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre
+fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit
+dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous
+supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse.
+Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à
+_messieurs les estats_, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que
+vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le
+mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je
+vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A
+Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.
+
+ »Vostre très humble et très obéyssante femme
+ tant que vivera,
+
+ »C. DE BOURBON.»
+
+ [124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. V, p. 366.)
+
+
+Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude
+avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des
+événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice
+de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de
+sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des
+rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait.
+
+Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas
+particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer,
+en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et
+aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties
+de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.
+
+Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle
+dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même
+trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible
+initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de
+la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce
+que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses
+communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant
+recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait
+Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il
+était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu,
+dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude
+de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils.
+En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces
+conseils, qu'il les savait inspirés par un coeur généreux et par un
+esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment,
+dans leur expression, une touchante modestie.
+
+Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de
+Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter
+les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui
+accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de
+soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout
+autre personne, en alléger le fardeau.
+
+Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par
+l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une
+seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les
+états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre
+son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait
+fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages
+directions et son dévouement méritaient.
+
+D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement
+émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à
+l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du
+gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la
+recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces
+démarches étaient demeurées infructueuses.
+
+La paix dite _de Monsieur_[125] ayant été conclue en 1576, il avait
+jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance
+sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but
+était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à
+exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations
+faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait
+s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme.
+
+ [125] Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau
+ dans sa principauté d'Orange et dans ses autres possessions de
+ France.--Lors des préliminaires de cette paix, dans lesquels le
+ maréchal de Montmorency joua un rôle honorable, sa femme, Diane
+ de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations
+ avec Charlotte de Bourbon, adressa à cette dernière une lettre
+ dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse
+ avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir cette lettre à
+ l'_Appendice_, no 7.)
+
+Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans
+leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la
+fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme
+un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se
+trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de
+Ziricksée. En effet, qu'advint-il?
+
+Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces
+hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté la malheureuse ville
+dont les ressources étaient épuisées, à la suite d'un long siège, pour
+se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de même nationalité
+qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les
+habitants, ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même
+plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. Or,
+les abominables excès commis par cette soldatesque en furie
+excitèrent, d'une extrémité à l'autre des Pays-Bas, une profonde
+indignation. Dans toute l'étendue de leur territoire se firent sentir
+le devoir d'une défense énergique et l'ardent besoin d'une sévère
+répression. Aussi s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs
+une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de
+Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations opprimées.
+
+Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, où, au
+double point de vue de ses communications, tant avec l'intérieur du
+pays qu'avec les contrées étrangères, et spécialement avec la France,
+il se trouvait plus que partout ailleurs à portée de satisfaire aux
+exigences multiples d'une situation qui, envisagée de haut par lui,
+nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une union entre
+toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour
+objet, non seulement leur défense commune contre des hordes
+meurtrières et dévastatrices, mais encore l'organisation d'une
+inébranlable résistance aux volontés injustes du souverain, qui
+assurât le maintien de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin
+la concession au culte réformé d'une place à côté du culte catholique.
+
+Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume
+espérait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas à la
+proclamation d'une indépendance dont la Hollande et la Zélande
+venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles
+s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille
+conservaient, au milieu des circonstances extérieures les plus
+graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, le 28 août,
+à son frère, avec qui elle était en correspondance suivie[126]: «Si
+ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne espérance
+d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur
+de vous revoir; ce que je désire de tout mon coeur.»
+
+ [126] Voir à l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre
+ de Charlotte de Bourbon à son frère, du 28 août 1576.
+
+A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas,
+l'intervention du prince Dauphin auprès du duc d'Alençon. «Monsieur,
+lui disait-il[127], encores que je vous aye dépesché un gentilhomme
+depuis dix ou douze jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce
+qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme
+vous estes à présent près de monseigneur le duc, il m'a semblé,
+cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me porter, comme à celui sur
+qui avez puissance, pour vous estre très affectionné frère et
+serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, monsieur,
+pour vous supplier bien humblement emploïer vostre faveur et moïens
+vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà faict cest
+honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation
+de ce païs, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy
+accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette
+heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de
+bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir
+leurs anciennes libertés et privilèges, ainsi que ledit sieur de
+Lagarde vous dira, auquel j'ay donné charge de vous en discourir bien
+particulièrement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest
+honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grâces,
+etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.
+
+ »Vostre bien humble frère et serviteur,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 19.
+
+
+Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte à
+Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'était fait un
+devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener à des
+sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous
+aucun rapport, n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa
+à François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait à
+l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire de la
+marche des événements dans les Pays-Bas[128]:
+
+«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous me faites cest
+honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant
+en France, comme depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais,
+pour vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien
+fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne façon
+dont il vous pleu parler à monseigneur nostre père pour moi et la
+bonne volonté qu'il vous plaist de me continuer; dont, après vous en
+avoir remercié très humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il
+plaît à Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque
+jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir et faire tant
+de services, que vous tiendrez pour bien emploiés tant d'honneur et de
+bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la
+bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me promettant, monsieur,
+que l'amitié que vous me portez s'étendra aussy à mes enfants, pour
+les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir à M. de La Brosse,
+ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse
+dire des nouvelles. J'espère que, si elle peut vivre, elle sera encore
+si heureuse de vous faire très humble service, comme sera son plus
+grand heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste,
+monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, l'on est à présent sur un
+nouveau traité de paix avec les estats et avec les seigneurs
+catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne
+issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé quelques
+compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les
+Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent
+encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire
+que nous fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur
+oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus
+grand repos que nous n'avons point encores esté, et regaignons
+tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La
+Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant,
+je finiray cette lettre par mes très humbles recommandations à vostre
+bonne grâce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575.
+
+»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous présenter ses très
+humbles recommandations, avec semblable prière de le vouloir excuser
+de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, à cause que le vent
+estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante soeur,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 46.
+
+
+Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la princesse,
+succédèrent, peu de jours après leur réception, celles que contenait,
+sur sa soeur aînée, une lettre de Louis Cappel, datée de Sedan[129].
+Ce fidèle ministre de l'Évangile, après avoir, disait-il, «couru en
+France, avec une armée, six mois, jusques à la conclusion de la paix,
+et depuis, autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris,
+pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement
+des églises, finalement avait tant fait par ses tournées, qu'il avait
+gagné Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de
+Bouillon, et voir son ménage.»
+
+ [129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re
+ série, t. V, p. 457.)
+
+La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une
+généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à
+plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution
+religieuse.
+
+Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle
+supériorité d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon,
+avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un
+douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes
+enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du
+duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité
+de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au
+maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz
+et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses
+intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci
+dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage
+à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans
+les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De
+quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la
+duchesse, vostre soeur, que je vois affectionnée, et en estre en souci
+autant et plus que de nulle chose sienne!»
+
+Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même
+temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses
+affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que
+de ses préoccupations à leur égard.
+
+«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130],
+vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce
+bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle
+de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose
+plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon
+Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement
+que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me
+donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère,
+par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout
+mon coeur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par
+vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère
+qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste
+occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne
+bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je
+puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante fille
+ jusqu'à la mort,
+
+ »MARIE DE NASSAU.»
+
+ [130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 428.)
+
+
+Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10
+octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme
+entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant,
+Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?»
+
+Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le
+milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière,
+mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque
+l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers,
+oeuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait
+d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances.
+En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant
+d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé
+le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de
+_pacification de Gand_[131].
+
+ [131] Voir le texte du traité dans Le Petit, _Grande chronique de
+ Hollande et de Zélande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.
+
+Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales
+dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien
+perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575
+et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres
+provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes
+espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une
+convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de
+tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les
+ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe;
+d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas
+été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la
+facilité des communications et la liberté des relations commerciales.
+
+En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme
+étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande
+pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux
+provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des
+Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé.
+Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût
+loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte
+réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable
+progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient
+affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes,
+mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la
+légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public,
+et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa
+célébration, au foyer domestique.
+
+Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était
+essentiellement son oeuvre, une première récompense de ses efforts
+persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais
+il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas
+à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême
+à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut
+commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé
+qu'il se proposait.
+
+Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume
+se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, contre les
+tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en
+qualité de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il
+continuait à se ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser,
+alors que les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il
+tenait au duc[132]:
+
+«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les états des autres
+provinces (que celles de Hollande et de Zélande) il n'y a nulle
+difficulté en cela, car déjà la paix est accordée et publiée. Mais
+comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible
+que, du commencement, il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si
+convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non
+seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, mais aussy apporte de
+grands avantages à l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le désastre des
+villes de Maëstricht et d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean
+d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part,
+ores que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, à
+l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude
+injuste et intolérable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je
+ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle
+conséquence et attire tant de difficultés et inconvénients, quant en
+soy, que je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner ces
+pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite des affaires
+encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit à Dieu me
+faire la grâce que je peusse estre secondé et assisté de vostre
+personne, avec quelque nombre compétent de bons soldats, je trouveroys
+la resolution plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés que
+leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue pardeçà, et mesme
+qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de là, si ce n'est à la
+dérobée, il me semble advis que j'ay des grandes considérations et de
+grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien
+que je suis résolu de faire ce à quoy le salut et le plus grand bien
+de la patrie me conviera; qui me fait vous prier très affectueusement
+de ne vous vouloir laisser ébranler, pour le premier refus, mais
+continuer tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices
+que jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant
+plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant plus
+accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons à vous.»
+
+ [132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 515.)
+
+Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important événement
+qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent
+expulsés de Schouwen et de tout le reste de la Zélande.
+
+D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager contre don
+Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une sorte d'appui momentané
+dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous
+les auspices des états des Pays-Bas[133], laquelle confirmait
+expressément les clauses du traité _de pacification_ signé _à Gand_.
+
+ [133] Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le
+ Petit, _Chron. de Hollande et de Zélande_, t. II, p. 326.
+
+Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don Juan à
+Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les intentions et
+les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, sur ce point,
+concordait avec celle du prince. Mais bientôt ils faiblirent;
+Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses
+actions.
+
+Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume et
+Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves
+événements auxquels demeurait liée la vie publique du prince, pendant
+la dernière partie de sa résidence dans cette ville, avec la
+princesse, se placent, au point de vue de la vie privée de l'un et de
+l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un
+rapide coup d'oeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la
+ mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa
+ correspondance avec Marie de Nassau et avec François de
+ Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de
+ Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
+ rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant
+ pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de
+ la princesse dans la partie septentrionale des
+ Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht.
+ Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de
+ Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords
+ commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau,
+ d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt
+ appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à
+ Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son
+ mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le
+ rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de
+ Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires
+ publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est
+ élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de
+ l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas.
+
+
+Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille de Guillaume
+de Nassau sa seconde famille. Elle eût été charmée de pouvoir, dès les
+premiers jours de son mariage, en réunir autour d'elle les membres
+épars; mais les circonstances s'y étaient opposées jusqu'au début de
+l'année 1577; époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de
+son affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde
+grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né deviendrait
+le plus attrayant centre de réunion qu'elle pût offrir aux parents du
+prince.
+
+Celui-ci, pour complaire à sa fidèle compagne, écrivit, de
+Middelbourg, au comte Jean, le 6 février[134]: «J'ay bien voulu vous
+prier que, si vostre commodité s'addonne aulcunement, il vous plaise
+vous trouver, pour quelque temps icy. Et comme ma femme est
+continuellement avec grand désir de veoir, une fois, madame ma mère et
+madame ma soeur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts
+aussy présentement, à cest effect, afin que, s'il ne leur vient à
+discommodité, elles nous facent cest honneur que de nous venir veoir
+pardeçà, pour le temps de l'accouchement de ma femme; et se peuvent
+asseurer qu'elles ne pourroient se trouver en lieu du monde où elles
+seront mieulx venues et accueillies que pardeçà. Ce néantmoins, en cas
+que, pour le grand aage de madame ma mère, ou pour quelque aultre
+empeschement, elle n'y pourroit venir, ny madame ma soeur aussy, je
+vous prie toutesfois que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes
+deux filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn au
+commencement du moys de may advenir.»
+
+ [134] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 610.
+
+Des personnes mentionnées dans cette lettre, les seules qui purent, un
+peu au delà de l'époque désignée, se rendre auprès de Charlotte de
+Bourbon, et du séjour desquelles, à ses côtés, il sera parlé plus
+loin, furent le comte Jean, Marie et sa soeur. Le second fils de
+Guillaume, Maurice de Nassau, vint, en même temps qu'eux, séjourner
+aussi sous le toit du prince et de la princesse.
+
+Elle et lui, dès le mois de février, étaient en souci de sa santé et
+désiraient qu'il pût suivre, sous leurs yeux, un traitement dont une
+lettre de Jean Taffin[135] spécifiait la nature; mais il avait été
+finalement jugé opportun que Maurice ne fût pas déplacé avant un
+certain temps.
+
+ [135] Lettre du 22 février 1577. (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 624.)
+
+Tout souffrant qu'il était, il ne s'en livrait pas moins à des études
+régulières, conjointement avec ses cousins, les fils du comte Jean,
+sous la direction d'un précepteur zélé. Aussi, Marie de Nassau, en
+bonne soeur, se prévalut-elle de l'assiduité de son frère, pour lui
+concilier, en même temps que l'approbation paternelle, l'octroi d'un
+cadeau, à titre d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une
+bienveillance toute maternelle, appuya, auprès du prince, ces paroles
+de Marie à son père[136]: «Je vous dois bien prier pour Moritz, car le
+maître me dit qu'il le mérite bien et qu'il prend grand'peine de bien
+estudier; et j'espère qu'en recevant quelque chose que monsieur luy
+envoyera, il fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en
+mieulx.»
+
+ [136] Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VI, p. 15.)
+
+Les lettres de la princesse à Marie étaient, pour la jeune fille, une
+source de douces émotions, dont on saisit la trace dans une billet
+adressé par elle à son père, qu'elle terminait, à la suite de
+certaines communications intimes, par ces mots[137]: «Je ne vous
+saurois aussy jamais exprimer quel contentement ce m'est d'entendre,
+par la lettre qu'il a plû à Madame m'escripre, datée du 23 de février,
+vostre bonne santé et celle de Madame; de coy je suis esté fort
+resjouie, et en loue mon Dieu, en le priant.»
+
+ [137] Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison
+ d'Orange-Nassau, no 2.241a.)
+
+Marie, dont le coeur aimant avait accueilli avec joie la naissance de
+_la petite soeur_ que Charlotte de Bourbon lui avait donnée,
+saisissait avec ardeur l'espérance de pouvoir prochainement étendre
+son affection fraternelle à un second _petit enfant_.
+
+Peu de jours avant que celui-ci vînt au monde, la princesse d'Orange,
+recevant de son frère une lettre que les députés des états généraux
+lui avaient remise, à leur retour de France, insérait dans sa réponse
+la communication suivante[138]: «Ma santé est, pour le présent, Dieu
+mercy, assez passable. Quant à ma fille, elle se fait assez bien
+nourrir; et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de
+connaistre l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est icy
+près de moy, en ce quartier de Zélande, où monsieur le prince d'Orange
+est continuellement empesché aux affaires dont il a un si grand
+nombre, que je désireroys bien luy en pouvoir veoir quelque
+soulagement. Ce m'en seroit un à toutes mes peines, si je pouvois
+avoir, un jour, cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de
+tout mon coeur.»
+
+ [138] Lettre du 20 février 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.415, fº 49.)
+
+Dans une autre lettre, du 20 mars, à son frère[139], Charlotte
+prouvait que ses pensées se reportaient avec sollicitude sur le père
+qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. En effet, elle
+écrivait: «Je vous supplie de croire que c'est l'un des plus grands
+contentemens que j'aye, quand je suis rendue certaine de l'estat de la
+santé de monseigneur nostre père et de la vostre, que je prie Dieu
+vouloir conserver bien bonne.»
+
+ [139] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 51.
+
+Un impérieux devoir venait d'obliger Guillaume à s'absenter de
+Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, Charlotte de
+Bourbon donna le jour à une seconde fille[140].
+
+ [140] _Mémoire des nativités de mesdemoiselles de Nassau._
+ (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+Quel que fût encore son état de faiblesse, elle écrivit, dès le 3
+avril, à son mari[141]:
+
+ [141] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44.
+
+«Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la première, du 28e de
+mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier soir. J'ai esté très aise
+d'entendre vostre bonne santé, et particulièrement de ce qu'il vous a
+pleu m'honorer de vos lettres, vous asseurant, qu'après l'assistance
+de Dieu, elles servent à ma convalescence, plus qu'autre chose qui
+soit. Ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'en attendant
+que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise m'escrire aussy
+souvent que vos affaires le permettront.--Et quant à ce que madame
+d'Aremberg[142] vous a prié de m'asseurer, de sa part, de la bonne
+affection et amitié qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur
+persuadeur pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont aussy
+je ne faudray de m'en tenir pour asseurée aussy advant que vous en
+estes persuadé, de votre part.--Je désireroys bien, à vostre retour de
+Ghertrudenburg, entendre quel advancement il y a au bastiment de la
+maison, et, en général, quel est, en ce quartier-là, l'estat de vos
+affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de sçavoir si les Allemands
+sont sortis de Bréda, et quelle apparence il y a d'en bien
+espérer.--Quant à ma disposition, j'ay esté quelquefois en tel estat,
+que j'y appréhendois quelque danger; ce qui me causoit de l'ennuy,
+singulièrement au regard de votre absence; mais maintenant je ne sens
+plus d'occasion de craindre, ains plutost d'espérer retour en santé
+entière, avec la grâce de Dieu. J'ay quelquefois des foiblesses, comme
+vous sçavez que j'y suis assez encline; mais j'espère que cela aussi
+se passera. Nos deux filles se portent bien, loué soit Dieu.»
+
+ [142] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44.
+ Mme d'Aremberg, Anne de Croy, était fille du duc d'Arschot; il
+ suffit de connaître la nature fort peu cordiale des rapports
+ existant entre les maisons de Nassau et de Croy pour apprécier la
+ véritable portée et la finesse des expressions employées ici par
+ Charlotte de Bourbon.
+
+Comment ne pas rapprocher de ces dernières lignes celles dans
+lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien une joie fraternelle et
+une sollicitude filiale, qui ne touchèrent pas moins le coeur de
+Charlotte de Bourbon, que celui du prince? «Mon bien aymé père, disoit
+Marie[143], je suis bien resjouie de la délivrance de Madame, et que
+j'ay encore une petite soeur; mais il me déplaist fort que, depuis sa
+couche, elle ne s'est point si bien trouvée. Si est-ce, puisque
+m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, j'espère que
+doresnavant Madame se trouvera de mieux en mieux; ce qui me seroit un
+grand contentement, car je désire toujours d'estre avertie de vos
+bonnes prospéritez.»
+
+ [143] Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison
+ d'Orange-Nassau, no 2.241a.)
+
+L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait à le
+tenir au courant des circonstances de famille qu'elle jugeait devoir
+l'intéresser. Le 15 avril, par exemple, elle lui mandait de
+Middlebourg[144]:
+
+ [144] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 69.
+
+«Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre soeur la plus
+jeune, m'a escrit et priée de vous présenter ses très humbles
+recommandations, désirant fort avoir de vos nouvelles. Si vous aviez
+commodité de luy escrire, ce luy seroit un grand contentement et
+plaisir. J'ay aussy receu lettres de madame vostre mère; et, combien
+que je n'aye personne qui me les puisse bien donner à entendre[145],
+toutefois je luy feray responce[146] laquelle j'envoyeray, d'ici à
+deux ou trois jours, avec celle que je feray à mademoiselle d'Aurange.
+Monsieur de Hautain et sa femme me viennent souvent veoir. Si vous
+trouvez bon, luy escrivant, en faire quelque mention, ils auroyent,
+comme je croy, pour agréable de connoistre que je vous en auroys
+escrit.»
+
+ [145] La mère du prince n'écrivait qu'en allemand.
+
+ [146] Ces mots permettent de supposer que, si la mère du prince
+ n'écrivait pas le français, elle pouvait du moins comprendre
+ cette langue.
+
+Le 14 mai, la princesse ajoutait[147], en ce qui la concernait
+personnellement: «Je vous puis asseurer, qu'à ceste heure, j'espère
+bien de ma santé, moyennant la grâce de Dieu, que je supplie,
+monseigneur, de faire prospérer l'occasion de vostre voyage et vous
+ramener bientost en bonne santé.»
+
+ [147] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86.
+
+Le prince était alors en Hollande, il s'arrêta à Leyde: là, au milieu
+des soins qu'il devait donner aux affaires publiques, il prit celui
+d'assurer par un acte régulier[148], à sa femme, l'usufruit, et aux
+enfants nés et à naître de son union avec elle, d'abord la nue
+propriété, et, s'ils survivaient à leur mère, la pleine propriété d'un
+immeuble dont sa réintégration dans la principauté d'Orange lui
+permettait de disposer.
+
+ [148] Du 4 mai 1577. (Voir _Appendice_, no 10.)
+
+Un peu auparavant, les états de Hollande, mus probablement par le
+désir de répondre à ses habitudes de prévoyance domestique, avaient
+pris la résolution suivante[149]: «Les états ont accordé, qu'au lieu
+des six mille livres promises à madame la princesse, à l'occasion de
+_sa joyeuse entrée_ dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de
+six mille livres, après la mort de Son Excellence, à payer par les
+provinces de Hollande et de Zélande.»
+
+ [149] Archives générales du royaume de Hollande, 7 février 1577.
+
+Se rendant avec son empressement habituel à un appel qui lui était
+adressé, Charlotte de Bourbon crut devoir quitter Middlebourg, vers le
+milieu de mai. Le prince fut informé de son départ par ce billet[150]:
+
+«Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur le midi, et
+ensemble celles que m'escript monsr de Sainte-Aldegonde, je me suis
+délibéré de partir incontinent, et, pour cet effet, j'ay prié à
+disner aujourd'huy deux des magistrats de chacune ville, espérant, si
+le vent continue bon, de partir, à la marée, après minuit. Dieu
+veuille que je vous puisse trouver en bonne santé!»
+
+ [150] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 88.
+
+Arrivée à Delft, la princesse transmit au prince ces informations, qui
+témoignent de sa constance à surveiller, en l'absence de son mari, les
+divers incidents qui se produisaient dans la marche, si souvent
+compliquée, des affaires publiques[151]:
+
+«Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, je sceus qu'il
+estoit arrivé quelque personnage avec lettres des états de Brabant;
+mais, d'aultant que je n'ay peu entendre les particularitez, et que,
+d'autre part, j'ay esté avertie que messieurs les estats de ces païs
+vous mandent ce qui en est, je m'en suis reposée là-dessus, combien
+qu'il me demeure crainte que toutes ces présentations de pardon, dont
+le bruit court, soit pour, s'il leur estoit possible, esmouvoir
+quelque sédition pendant vostre absence. Vous aurez aussy entendu
+comme il a esté pourvu à Saint-Gertrudenberg bien à propos, contre le
+dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, me font
+croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, d'avoir bientost
+cest heur de vous revoir, j'ay double raison de le désirer, pour le
+bien du pays, que Dieu, par sa grâce, veuille conserver, et vous
+donne, monseigneur, en parfaite santé, très heureuse et longue vie. A
+Delft, ce 22 may, sur les dix heures du matin.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante femme,
+ tant que vivera,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+«(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait présent de saucisses de Bruxelles,
+que je vous envoie, à la charge que n'en mangerés guères, et ferés
+boire les aultres. Je me porte assés bien, et vostre fille encore
+mieux.»
+
+ [151] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86.
+
+
+De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait être, le 30 mai,
+baptisée à Dordrecht, se rendit dans cette dernière ville, pour y
+attendre son mari.
+
+Le prince avait chargé son principal secrétaire d'inviter les états de
+Hollande à assister au baptême: ceux-ci prirent, le 28 mai, une
+_résolution_ ainsi conçue[152]: «Son Excellence ayant, par le
+secrétaire, Bruninck, fait demander aux états de vouloir bien
+assister, comme témoins, au baptême de sa fille, qui aura lieu, jeudi
+prochain, à Dordrecht, les états ont député deux des nobles, un membre
+de chacune des grandes villes, et Droushens, pour se rendre à
+Dordrecht; et est conjointement proposé et accordé, qu'au profit de
+l'enfant, comme présent de baptême, sera offerte une rente annuelle de
+deux mille florins.»
+
+ [152] Collection des _Résolutions_ des états de Hollande, à la
+ date du 28 mai 1577. (Archives générales du royaume de
+ Hollande.)--La même collection contient, à la date du 17 août
+ 1577, cette mention: «Ceux de Zélande ont adopté et consenti le
+ présent de baptême de la demoiselle Élisabeth d'Orange, fille du
+ seigneur prince, jusqu'à deux mille livres.»--Il importe de
+ remarquer que le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de
+ Nassau_, se référant, quant au don fait par les états, _à des
+ lettres sur ce dépeschées_, établit que l'allocation définitive
+ se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents à
+ la charge des états de Hollande, et cinq cents à celle des états
+ de Zélande.
+
+La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et à la princesse
+d'Orange une preuve de la haute estime en laquelle elle les tenait,
+leur avait directement annoncé qu'elle serait marraine de leur fille.
+Elle le devint, en effet, et le prénom d'Élisabeth, fut, de sa part,
+officiellement donné à l'enfant, ainsi que le prouve cette mention
+consignée dans le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de
+Nassau_[153]: «La deuxième fille de madame la princesse fut baptisée,
+le 30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et nommée
+Élisabeth par monsieur de Sidney, grand escuyer de la royne
+d'Angleterre, au nom de monsieur le comte de Leicester, et par
+messieurs les estats d'Hollande et Zélande, comme tesmoings dudit
+baptesme, lesquels dits estats luy ont accordé une rente héritière de
+deux mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins à leur
+charge les quinze cens, et ceux de Zélande les restans cinq cens
+florins, comme il est porté plus amplement aux lettres sur ce
+dépeschées et enregistrées.»
+
+ [153] Archives de M. le duc de La Trémoille.--La reine
+ d'Angleterre, parlant plus tard des filles de Charlotte de
+ Bourbon dans des termes prouvant la sincérité de l'intérêt
+ qu'elle leur portait, ne manqua pas de dire: «La seconde d'entre
+ elles _est notre filleule_.» (Lettre du 17 octobre 1584. British
+ museum. Bibl. Cott., t. II, fº 188.)
+
+La princesse, à l'issue du baptême, se fit un devoir de remercier la
+reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait bien voulu lui adresser.
+Elle l'assura que le nombre de ses fidèles servantes s'était accru, à
+la naissance de la seconde fille que Dieu, dans sa bonté, lui avait
+accordée; et affirma qu'elle s'efforcerait de rendre _la petite
+Élisabeth_ capable d'apprécier, un jour, dans toute leur étendue, les
+éminentes qualités dont était douée la souveraine qui avait daigné lui
+donner son nom[154].
+
+ [154] Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
+ series, no 1.451.)
+
+La réponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima à la
+princesse la vive satisfaction que lui avait causée sa missive,
+empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle avait bon espoir
+que Dieu, après lui avoir donné deux filles, comblerait son bonheur,
+en lui accordant des fils[155].
+
+ [155] Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
+ series, no 1.486.)
+
+De Dordrecht, Charlotte de Bourbon était revenue à Delft. Le prince,
+qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le milieu de juin, se
+disposait à continuer, mais, cette fois, en compagnie de sa femme, une
+tournée qu'il avait entreprise, à l'effet de visiter maintes villes et
+localités de la partie septentrionale des Provinces-Unies. La
+princesse se montrait heureuse, à la pensée de ne pas être séparée de
+lui.
+
+Avant de partir avec elle, il lui procura une véritable satisfaction,
+en lui annonçant qu'il espérait pouvoir prochainement lui présenter
+Marie et Maurice, que Brunynck irait prendre à Dillembourg, pour les
+conduire en Hollande, ainsi que le portaient ces lignes adressées au
+comte Jean[156]: «Je suis d'intention de redépescher vostre secrétaire
+avec mon secrétaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy de ce
+messagier sert seulement pour advertir ma fille qu'elle se tienne
+preste pour venir faire ung tour pardeçà, lorsque Brunynck sera arrivé
+à Dillembourg. Je demande sa venue ici pour certaines affaires que
+j'ay à communiquer avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une
+fois, ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; espérant
+que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, mais que ce sera par
+vostre bon congé. En cas que mon fils Maurice soit retourné de
+Heydelberg, je seray aussi d'advis qu'il me soit amené avec sa soeur,
+etc., etc.»
+
+ [156] Lettre du 18 juin 1577, datée de Delft. (Groen van
+ Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 100.)
+
+La continuation de la tournée du prince fut pour la princesse une
+source de douces émotions. Elle se sentait heureuse et fière
+d'entendre partout, dans les campagnes comme dans les villes, les
+populations acclamer son mari, par ces paroles sortant des coeurs:
+«Notre père Guillaume est ici! Le voilà![157]» Et quand les hommes,
+les femmes, les enfants, qui s'étaient groupés autour de _ce père_,
+pour le saluer cordialement, saluaient, en même temps, avec une joie
+mêlée d'admiration, la présence, à ses côtés, de sa noble compagne,
+qui avait pour tous un geste bienveillant, un gracieux sourire, une
+aimable parole, l'excellente princesse, dans l'oubli d'elle-même,
+reportait sur le prince les hommages dont elle était personnellement
+l'objet.
+
+ [157] _Hoofts Nederlandshe historien_, p. 525.--_Wagenaar
+ Vaderlandsche hist._, t. VII, p. 159.
+
+Une seule ville, dans le cours de la tournée, fut abordée par
+Charlotte de Bourbon avec anxiété. Il lui suffisait de savoir que
+l'autorité du prince sur la province d'Utrecht, telle qu'on la lui
+avait conférée, n'était pas encore reconnue, pour qu'elle redoutât
+qu'à Utrecht même ne s'élevât, entre les partisans déclarés de
+Guillaume et des hommes opposés à leurs sentiments, un conflit dont
+les conséquences seraient funestes. Quant à Guillaume, sans
+appréhender ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs
+douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir l'enceinte
+de la vieille cité et se montrer confiant, c'était, pour lui,
+dignement répondre aux vives instances que lui avaient adressées les
+magistrats locaux, au nom des citoyens qu'ils représentaient. Ces
+instances étaient, à ses yeux, la garantie d'un accueil favorable.
+
+Au moment où, au bruit des salves d'artillerie, le prince et la
+princesse traversaient, à leur entrée dans Utrecht, les flots d'une
+population non seulement étrangère à toute démonstration hostile, mais
+animée au contraire des meilleurs sentiments, un projectile,
+traversant la vitre de leur carrosse, atteignit Guillaume, à la
+poitrine. Saisie d'épouvante, la princesse jeta les bras autour du cou
+de son mari, en s'écriant: «Nous sommes trahis[158]!» Mais elle se
+calma dès que le prince, l'assurant qu'il n'était point blessé, lui
+fit voir que le projectile qu'elle avait supposé être une balle,
+n'était, en réalité, qu'un inoffensif fragment de la bourre de l'un
+des canons dont les coups retentissaient en l'honneur et d'elle et de
+lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une impression de soulagement
+à celle d'une véritable dilatation de coeur, à mesure que, d'une
+extrémité à l'autre de la ville, elle entendit les chaleureuses
+acclamations de la foule.
+
+ [158] P. Bor, X Boeck.--_Hoofts Neder. hist._, p. 527.--_Wagenaar
+ Vaderl. hist._, t. VII, p. 160.
+
+Elle eut, en outre, quand vint le moment du départ, le bonheur de
+constater que le prince, par sa présence et par son langage, venait de
+confirmer les habitants d'Utrecht, ainsi que ceux de la province, dans
+la résolution de se placer sous son autorité, comme sous l'égide du
+plus ferme protecteur qu'ils pussent avoir.
+
+Charlotte de Bourbon était loin de se douter qu'au moment où son
+voyage avec le prince touchait au terme prévu, le duc de Montpensier,
+retiré dans son domaine de Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur
+la conscience duquel le remords commençait à peser. Sans se reprocher
+complètement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis plusieurs
+années, il laissait la princesse sa fille, il se demandait du moins
+s'il ne devait pas revenir sur la résolution, secrètement prise, de
+l'exhéréder, et si «sans offenser Dieu, en sa conscience, il pouvoit,
+de son vivant, lui assigner dot et partage équipollent à ce que ses
+soeurs avoient reçu en mariage, à la charge toutefois par elle de
+renoncer aux successions maternelle et paternelle, au profit du
+prince dauphin et de ses enfans.» Considérant, non en père, mais en
+casuiste, la question comme embarrassante, il voulut en soumettre
+l'examen à l'appréciation d'autrui. En conséquence, il adressa, le 21
+juillet, au président Barjot une note[159] empreinte de l'étroitesse
+d'esprit et de la sécheresse de coeur dont, déjà, il n'avait donné que
+trop de preuves; et il pria ce magistrat de délibérer, avec quelques
+personnes qu'il lui désignait, sur les questions indiquées dans cette
+note. Il voulait se régler sur ses conseils et les leurs.
+
+ [159] Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, fº 134.--Coustureau,
+ _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Voir à l'_Appendice_, no
+ 11, le texte de la note.
+
+Nous ignorons quel fut le sort de la démarche du duc. Toujours est-il
+que, depuis l'envoi de l'écrit dont il s'agit, un long temps s'écoula
+encore avant que Charlotte de Bourbon pût réussir à se concilier les
+bonnes grâces de son père.
+
+Mais laissons, quant à présent, celui-ci pour revenir au prince et à
+la princesse.
+
+Le 12 août, le fidèle Brunynck, arrivé à Cologne, les informa de
+l'accomplissement de la première partie de sa mission, relative à
+l'organisation du départ des enfants du prince pour la Hollande. Le
+lendemain, il expédia au comte Jean, qui se proposait de les
+accompagner, une dépêche dont la teneur nous renseigne sur les
+dispositions prises pour que le voyage projeté s'effectuât aussi
+sûrement que possible[160].
+
+ [160] Voir _Appendice_, no 12.
+
+A quelques semaines de là, Marie de Nassau, Anne, Maurice et le comte
+Jean arrivèrent en Hollande; mais à peine Guillaume put-il jouir de
+leur présence, car un impérieux devoir l'appelait à quitter, de
+nouveau, son foyer.
+
+Des instances réitérées lui avaient été adressées, depuis un certain
+temps, pour qu'il se rendît à Bruxelles, afin d'y remédier aux
+difficultés d'une situation que l'obliquité des actes et des paroles
+de don Juan, vis-à-vis des provinces et des états généraux, avait, de
+jour en jour, aggravée. Sollicité, en dernier lieu, avec un
+redoublement d'insistance, par ces états, qui l'adjuraient de venir,
+au plus tôt, les éclairer de ses conseils, il se décida à s'acheminer
+vers la grande cité dans laquelle ils siégeaient.
+
+Quels que fussent, à raison des sourdes menées de ses pires ennemis,
+les dangers auxquels il pût s'y trouver exposé, sa femme voulut les
+affronter avec lui; mais il l'en dissuada. Soumise, comme toujours, à
+une volonté qu'elle savait n'être inspirée que par la plus affectueuse
+sollicitude, elle se résigna donc à une séparation qui la laissait
+livrée à de douloureuses anxiétés.
+
+Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entrée dans cette ville,
+récemment affranchie de la domination étrangère dont elle avait eu
+tant à souffrir, fut saluée avec enthousiasme par la population, qui
+le considérait, à juste titre, comme le plus ferme et le plus fidèle
+de ses appuis.
+
+Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court séjour qu'il
+fit à Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait à l'annonce d'un
+avantage remporté par son beau-frère sur l'ennemi la recommandation
+des intérêts de communautés villageoises, desquelles elle venait de
+recevoir un témoignage de naïve prévenance; aussi tenait-elle beaucoup
+au succès de son intervention en leur faveur.
+
+«Monseigneur, écrivait-elle[161], je croy que monsieur le comte de
+Hohenlohe vous aura dépesché homme exprès pour vous faire entendre
+l'accord fait avec les Allemands de Bosleduc[162], comme aussy il m'a
+faict ce bien de m'envoyer le capitaine Racaume, pour m'advertir de
+toutes les particularitez. Loué soit Dieu qui augmente sa bénédiction
+et l'advancement de sa gloire!
+
+ [161] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.
+
+ [162] Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc,
+ l'_Histoire des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par
+ Théophile D. L., in-12, 1582.
+
+»Les communautez des villages de Buys-et-Echer situées sous les pays
+de Cressieux, m'ont prié de vous représenter leur requeste, afin
+d'entendre bien amplement leur désir, comme ils s'asseurent de vostre
+bonne volonté à soulager les affligés. Ils m'ont fait présent de deux
+pièces de toile, dont j'ay donné une à mademoiselle d'Aurange, vostre
+fille, afin qu'elle s'employe à intercéder avec moy pour eux; comme, à
+la vérité, je serois marrie de recevoir ou retenir présent d'eux,
+qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. Or, leur désir seroit que
+M. de Cruynenghen retirast les chevaux de leurs villages tant chargez
+et foulez, qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il vous
+semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores retirer de là, qu'au
+moins il vous plaise tant les favorizer, qu'en escrivant audit sieur
+Cruynenghen, ils obtiennent quelque allégement de la charge qu'il leur
+est impossible de plus supporter. Je les ay assuré que vous ferez
+vostre mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible,
+comme aussy je vous supplie très humblement vouloir faire, en ce
+qu'ils puissent sentir quelque fruict de mon intercession conjointe
+avec celle de mademoiselle vostre fille; nous confians que ceste
+nostre requeste, au nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet.
+Sur quoy, je prieray Dieu, etc., etc.»
+
+»De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577.
+
+
+»Monseigneur, je vous supplie encore très humblement de faire ce qu'il
+vous sera possible pour ces pauvres gens.
+
+»J'ay donné au capitaine Racaume un petit diamant et luy ay dit que je
+vous ferois entendre comme il estoit venu m'apprendre ces bonnes
+nouvelles.
+
+»Vostre très humble et très obéissante femme, tant que vivra.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+
+Après un court séjour à Anvers, où une députation des états généraux
+était venue le trouver, le prince arriva à Bruxelles. Il y fut
+chaleureusement accueilli par les représentants de toutes les
+provinces, et surtout par le peuple, heureux d'entourer l'homme
+d'élite qu'il appelait _son père_.
+
+Au même moment, loin de la grande cité qui acclamait Guillaume, des
+milliers de coeurs dévoués demeuraient inquiets de son sort et
+suppliaient Dieu de le protéger contre une tourbe d'ennemis qui,
+maudissant les acclamations dont il était l'objet, tramaient, dans
+l'ombre, sa perte. De là, ce solennel concours de prières qui,
+tant que le prince fut absent d'Anvers, s'élevèrent au ciel
+quotidiennement, pour la conservation de ses jours, de l'enceinte de
+toutes les églises de Hollande et de Zélande, sur la recommandation de
+la princesse et des états de chacune de ces deux fidèles
+provinces[163].
+
+ [163] P. Bor, _loc. cit._, p. 870.
+
+Le lendemain de l'arrivée du prince à Bruxelles, Charlotte de Bourbon
+lui adressa ces lignes émues[164]:
+
+«Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour en Anvers, et ne
+suis guère à mon repos jusques à ce que j'entende l'occasion de
+vostre soudain partement, et s'il est vray que Don Johan soit secouru
+de monsieur de Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de
+prendre meilleure garde à vostre santé, que vous n'avez faict, ces
+jours passés, car delà dépend la mienne, et après Dieu, tout mon heur,
+lequel je supplie vous conserver, monseigneur, au milieu de tant de
+travaux, en santé, heureuse et longue vie... Nos filles, grandes et
+petites, se portent bien, et moy aussy moïennement.»
+
+ [164] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 172.
+
+Tant que dura le séjour du prince à Bruxelles, sa femme lui écrivit, à
+peu près, chaque jour; l'entretenant de divers sujets, qu'on ne peut
+mieux faire connaître qu'en la laissant en tracer elle-même le tableau
+dans ceux des fragments de son active correspondance que voici:
+
+
+ «Dordrecht, 2 octobre 1577[165].
+
+»Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne heure après
+midy, et vins avec le bateau jusques auprès du logis, où j'ay trouvé
+nos petites filles en bonne santé. Les grandes, espérant vostre retour
+bien de bref, n'ont point voulu loger en vostre quartier. Elles ont
+ung bon logis, mais il est un peu trop loing, à mon gré... Demain
+votre sirurgien commencera à pencer M. le comte Maurice. Nous nous
+portons tous bien, grâce à Dieu, et désirons fort que puissiés
+bientost revenir. Ceulx à qui j'ay parlé de ceste ville m'ont dit que
+les estats de ce païs vous avoient déjà prié de retourner, et s'y
+attendent, et leur semble que vous pouvés aussy bien donner conseil
+d'icy que plus près, et plus seurement, sy la paix est conclue avec
+Don Joan. Je ne sçay, monseigneur, si vous aurés affaire d'y séjourner
+plus longuement; et puis monsieur vostre frère est absent de vous,
+quy ne peut sans quy luy ennuye beaucoup. Nous désirerions bien fort
+qu'y fust pardeçà. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de
+vous laisser le précepteur qui est auprès de monsieur votre fils, je
+serois bien de cet avis; car ledit précepteur est en peine d'estre
+incertain de sa demeure, et sera tout fâché de quoy l'on l'aura
+retenu, sy ce n'est pour tousjours. Aussy fauldroit-il bien sçavoir
+l'entretenement qu'il vous plaira luy bailler. Je vous romps la teste,
+monseigneur, de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de
+sçavoir vostre volonté. Je vouldrois bien sçavoir si vous aurés
+remercié la roine d'Engleterre de tant de bons offices qu'elle fait
+faire par son embassadeur qui est à Bruxelles, ce que je prens la
+hardiesse de vous ramentevoir.»
+
+ [165] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 173.
+
+
+ «Dordrecht, 4 octobre 1577[166].
+
+»J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion de Bréda,
+et comme les Allemans doibvent sortir aujourd'hui; dont j'ay esté fort
+aise et en loue Dieu[167]. Les pauvres sujets nous y desirent bien et
+disent qu'ils ont déjà faict provision de tourbe pour tout nostre
+yver. Quant j'auré sceu vostre voullonté, alors je seray bientost
+preste, pourvu que j'espère d'avoir cest honneur de vous y voir. Le
+capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier très humblement de
+vouloir escripre aux estats de pardeçà, affin qu'il puisse estre païé
+de son entretenement, depuis que les compagnies françoises sont
+cassées, ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens fort
+bien que, deux jours devant que vous particié, vous commandâtes les
+lettres; mais elles ont esté oubliées. Il me prie de vous faire une
+très humble requeste pour luy, pour luy donner la capitainerie de
+Bréda; mais je pense, monseigneur, que vous y aurés desjà pourveu. Il
+dit qu'il pourroit vous y faire service pour le regard des
+fortifications. Je sçay que vous cognoissés que c'est ung homme de
+bien et qui vous est fidèle serviteur; quy me faict vous supplier,
+monseigneur, que si ne le pouvés gratifier en cest endroict, que
+veuillés penser de l'avancer en quelque aultre chose... Au reste, ils
+desirent fort icy monsieur vostre frère, et luy ont préparé le logis
+qu'avoit monsieur le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien
+loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. Je prie Dieu
+qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous donne, monseigneur, en très
+bonne santé, très heureuse et longue vie.»
+
+ [166] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 174.
+
+ [167] Les Allemands en garnison à Bréda, sous les ordres de
+ Frosberg, y avaient causé de grands dégâts au palais du prince.
+
+
+ «Dordrecht, 5 octobre 1577[168].
+
+»Monseigneur, je desirerois bien estre asseurée que vous n'allés
+plus sy souvent manger hors de vostre logis, du soir, car l'on
+m'a dict que les bourgeois ont esté tout fâchés[169]. Je vous
+supplie, monseigneur, de prendre ung peu plus garde à ce quy est
+pour vostre conservation[170]. Aussy je desirerois fort sçavoir sy
+les estats ne vous auront point permis quelque exercice de la religion,
+soit secrètement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, comme
+vous pourrez demeurer plus longuement sans cela. Je sçay bien que vous
+y pensés, mais le desir que j'ay que Dieu face tousjours de plus en
+plus prospérer vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous
+dire ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour, à Breda,
+car je ne sçay sy sera bon de parler de ces choses cependant que vous
+estes là.»
+
+ [168] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 177.
+
+ [169] Ils voyaient avec peine que le prince, par excès de
+ confiance, exposait sa personne.
+
+ [170] On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon à Guillaume
+ Martinij, greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: «Je vous
+ prie de vouloir tousjours me mander comme le tout se passe
+ pardelà et ce que je doibs espérer. Je désirerois bien qu'il
+ plûst à monseigneur le prince me mander, ou bien qu'il revint
+ pardecà; car encores que je cognois bien le bon zèle et coeur que
+ ceulx de vostre ville d'Anvers et ceulx de Bruxelles luy portent,
+ toutesfois l'esloignement de sa présence me donne beaucoup de
+ peines et de craintes. Néantmoins je remets le tout en la main de
+ Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur avec
+ tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, et
+ conduire par eux les affaires à une heureuse fin.»
+
+
+ «Dordrecht, 7 octobre 1577[171].
+
+»Monseigneur, j'ay receu, ce matin, à mon réveil, vos lettres, en date
+du troisième de ce mois, et vous asseure que j'ay esté bien joïeuse
+d'estre rendue certaine de vostre bonne santé, dont je loue et
+remercie Dieu, et luy supplie de vous y voulloir bien maintenir.
+
+»Aujourd'hui est arrivé, sur ungne heure après midy, en ceste ville
+monsieur le comte vostre frère, quy a esté avec le grand contentement
+du bourgmestre et de tout le peuple. Nous avons esté, nos filles et
+moy, plus ayses encores que tout le reste, et avons dîné ensemble, et
+bien bû à vostre santé, desirant fort, monseigneur, que eussiés esté
+en présence, pour nous faire raison.
+
+»Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que vous me
+mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desjà avisés de faire leur
+présent[172], à part, d'ungne coupe dont le vase est de licorne, le
+reste d'argent, quy vaut quelques cent livres de gros. Sy toutes les
+aultres (villes) font le semblable, seroit quelque tesmoignage de leur
+bonne voullonté; mais j'eusse mieulx aymé que tous les estats eûssent
+faict ung présent de chose qui parust et de quoy l'on se peust servir
+ensemble. Toutesfois, monseigneur, je n'ay osé empescher, espérant que
+l'on pourra bien encore remédier à ce que le général supplée en ce que
+le particulier auroit défailly; ce que je feray le plus discrètement
+que je pourray.
+
+»Quant aux mille florins, j'ay mandé Jan Back, pour sçavoir s'il les
+pourra fournir; et où il n'auroit moïen pour le tout, j'en trouveroy
+ungne partie; tellement que j'espère, avec l'aide de Dieu, que je ne
+fauldray de satisfaire à vostre commandement; comme nous ferons, nos
+filles et moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons,
+combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur vostre
+frère partira d'icy; car, cependant qu'il y est, il ne nous semble
+point que vous soiés du tout (entièrement) absent.
+
+»Je me réconforte, monseigneur, sur ce que vous espérés que les
+affaires prendront ung meilleur chemyn; et je suis bien estonnée de ce
+quy ne sont point encores résolus, car il est plus que temps. J'estime
+que ceste petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous
+puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de quoy vous
+estes là.
+
+»Quant à la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne feray encores,
+et attendray M. Dorpt.
+
+»Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations à nos filles,
+qui vous présentent les leurs très humblement à vostre bonne grâce.
+Nous nous aimons bien, l'une l'autre, et sommes bien privément
+ensemble, et elles ont bien grant soin de leurs petites. Tous se
+portent bien, et monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les
+soirs et tous les matins.»
+
+ [171] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 181.
+
+ [172] Ce présent était destiné probablement au comte Jean de
+ Nassau, pour fêter sa bienvenue.
+
+Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu de la
+lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte:
+
+«Je viens de penser aux gentilshommes qui sont près de monsieur vostre
+frère, qu'y me semble leur fauldroit donner quelque chose. S'il vous
+plaist que je face faire en or vostre pourtrait et le mien, tout en
+ugne médaille, ou à part, avec les devises, vous me le manderés; et,
+s'il fauldroit quelque petite chaîne pour les pendre, de quelle valeur
+vous les vouldriés avoir.»
+
+
+ «Dordrecht, 8 octobre 1577[173].
+
+»Monseigneur, j'ay receu le présent qu'il vous a pleu m'envoyer, de la
+part de la roine (d'Angleterre), que j'ay trouvé fort bien et joliment
+faict. Quant à la signification de la lésarde, d'aultant que l'on
+escript que sa propriété est, quand ugne personne dort et qu'un
+serpent la veut mordre, la lésarde la réveille, je pense que c'est à
+vous, monseigneur, à quy cella est attribué, quy esveillés les Estats,
+craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par sa grâce, que les
+puissiés bien garder du serpent!
+
+»Nous avons vû, ce matin, monsieur et madame de Mérode, et sa fille,
+la marquise de Bergue, quy est belle et fort grande pour son âge, quy
+est de dix-sept ans. Je l'ay bien regardée, pour vous en dire, quand
+je vous voiré, ce qui m'en semble.--Ce 8 octobre, sur les onze heures
+devant diné.»
+
+ [173] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 190.
+
+
+ «Dordrecht, 10 octobre 1577[174].
+
+»Monseigneur, j'ay esté bien contente de savoir par monsieur le conte
+de Hohenlohe comme vous estes en bonne santé, dont je loue Dieu, et
+desire qu'il luy plaise vous y maintenir, en sorte que je puisse avoir
+bientost cest heur de vous voir à Bréda, dont mondit sieur le conte
+m'a donné bonne espérance, et m'a dict, de vostre part, qu'il vous
+plaist que j'aille incontinent à Bréda; à quoy je ne feray faulte; et
+mesme monsieur vostre frère est en voullonté que nous allions
+ensemble, dont je suis fort aise, estimant que cela vous fera encores
+venir plus tost. Je ne pense pas que puissions plus promptement que
+lundi ou mardi prochain, à cause que, dimanche, messieurs de ceste
+ville ont prié au banquet monsieur vostre frère. Nous donnerons aussy
+ce loisir pour apprester les logis, et feray tout le mieux que je
+pourray, m'attendant à monsieur le conte de Hohenlohe pour la sécurité
+des chemins.
+
+»Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste après-disnée, j'ay pensé
+que j'avois oublié à savoir vostre voullonté comme je me dois
+conduire, pour l'exercice de la religion, à Bréda; sy fault se face
+qu'y secrétement, ou si j'en pourray user comme en ce lieu
+(Dordrecht). Et encores que j'espère bien, qu'à vostre venue, la chose
+pourra estre bien reiglée et quy n'y aura point de difficulté, sy
+ay-je voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre esclarcie
+de vostre intension, laquelle je sçay estre bonne; et en priant Dieu
+de la vouloir bénir, je le supplie vous donner en bien bonne santé,
+heureuse et longue vie.--Tous nos enfans font bonne chère et se
+portent bien, et se recommandent très humblement à vostre bonne
+grâce.»
+
+ [174] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 198,
+ 199.
+
+
+ «Bréda, 11 octobre 1577[175].
+
+»Monseigneur, depuis la dépesche que je vous fis ier, je suis demeurée
+en paine, craignant que vous pensiés que je ne considère point assés
+les difficultés en quoy vous retrouvés à présent, et le travail et
+labeur que vous prenés à y remédier; mais je vous puis asseurer,
+monseigneur, que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, et
+que l'observacion de la pacification me rompt bien la teste;
+toutesfois j'espère, qu'à vostre venue, vous y pourés pourvoir,
+laquelle j'ay tant desirée en ce lieu, que, devant que d'y venir, je
+n'ay point eu d'aultre pensée. Mr. Taffin s'est retiré à Dordrecht,
+jusqu'à ce que je luy fasse entendre vostre voullonté. Quant à tout le
+reste, nous nous portons, grâce à Dieu, tous fort bien; et ay trouvé
+vostre maison en meilleur estat que je ne l'eûsse espéré. L'on
+travaille tant que l'on peut pour faire un toît et racoutrer le logis
+du boulever qui récompense, au plaisir de l'assiette, l'inégalité
+qu'il y a de la beauté de l'autre.»
+
+ [175] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 200.
+
+
+ «Bréda, 21 octobre 1577[176].
+
+»Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, nous nous
+conduirons pardeçà où vostre venue est bien desirée, dont D..... m'a
+encores mis en quelque doute. Il m'a parlé selon le commandement que
+vous luy aviez faict, de la dépesche vers monsieur mon père; j'espère
+qu'y pourra servir à faire entendre à Mr. de Mansart mon intension.
+Au reste, monseigneur, je vous supplie très humblement, s'il est
+possible, ne retarder plus votre partement, car les affaires de deçà
+requièrent aussy vostre présence; et vient fort mal à propos que
+monsieur le conte de Hohenlohe se trouve assés mal d'une fiebvre
+tierce. Quant à monsieur vostre frère, je l'ay encores fort prié, de
+vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. Il me semble
+qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer point.»
+
+ [176] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 205.
+
+La date de cette dernière lettre coïncidait presque avec celle du
+départ du prince, de Bruxelles pour Anvers.
+
+De retour dans cette dernière ville, Guillaume écrivit, le 23 octobre,
+au comte Jean[177]:
+
+«Monsieur mon frère, je vous envoyé Mr. de Malleroy pour vous advertir
+de ma venue à Anvers, ensemble pour vous donner compte de tout ce qui
+est passé à Bruxelles et vous prier quant et quant de vous vouloir
+trouver issi avecques ma femme et mes filles, car ne sçay si je seray
+retenu issi plus longtemps que j'ay proposé. Or, puisque vous
+entendrés le tout plus particulièrement dudit porteur, ne vous feray
+ceste plus longue; me recommandant très affectueusement à vostre bonne
+grâce, etc., etc.»
+
+ [177] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 207.
+
+L'ardent désir de la princesse allait être satisfait. Précipitant son
+départ pour Anvers, elle eut bientôt la joie d'y revoir son mari. Ses
+enfants et le comte Jean l'avaient accompagnée. Délivrée des
+inquiétudes imposées par la séparation, la famille se sentait heureuse
+d'avoir recouvré son chef vénéré, et de pouvoir désormais, au foyer
+domestique, l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de ces
+délicates prévenances, qui toujours rassérénaient son âme, au cours
+d'une vie d'austères labeurs, d'incessantes agitations, et, souvent
+même, de périls à affronter.
+
+Quelle impression Guillaume rapportait-il de son séjour à Bruxelles?
+Telle fut la question que Charlotte de Bourbon se posa à elle-même, et
+sur la solution de laquelle ses entretiens avec le prince ne tardèrent
+pas à la fixer. Si le secret de ces entretiens nous échappe, car
+l'histoire demeure nécessairement étrangère à leur intimité, nous
+connaissons du moins les circonstances qui motivèrent, en 1577, la
+présence du prince à Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa
+l'adoption. Arrêtons-nous ici, un instant, non à l'exposé des unes et
+des autres, mais uniquement à leur indication sommaire.
+
+Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur général des
+Pays-Bas, don Juan y était arrivé, porteur d'instructions secrètes,
+qui se résumaient en ces deux points: 1º soumission de la population
+néerlandaise à l'autorité absolue du roi; 2º exercice exclusif de la
+religion catholique, et, comme corollaire, châtiment de l'hérésie.
+
+Dès ses premiers rapports avec une députation des états généraux, don
+Juan se heurta, non sans dépit, à l'impossibilité de concilier
+l'absolutisme de l'autorité royale avec le maintien, soit des
+prérogatives de ces états, soit des libertés et privilèges des
+provinces ou des villes.
+
+Force lui fut, en outre, de reconnaître que l'exercice exclusif du
+culte catholique était en opposition directe avec le régime inauguré,
+en matière religieuse, par la pacification de Gand.
+
+Il vit enfin, avec mécontement, se dresser devant lui la nécessité de
+se prononcer, sans délai, sur le renvoi des troupes étrangères,
+énergiquement réclamé de toutes parts.
+
+S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, à des regrets, à
+des tergiversations, parfois même à une incohérence d'idées et de
+paroles, qui ne compromettaient pas moins les intérêts publics que sa
+situation personnelle, il ne savait à quel parti s'arrêter, quand lui
+fut officieusement donné le conseil de recourir à la voie des
+négociations.
+
+Celles qui s'ouvrirent entre lui et les députés des états généraux
+aboutirent, le 12 février 1577, après maintes discussions, à un
+traité, décoré du nom d'_Édit perpétuel_, que le roi d'Espagne
+déclara, quelques semaines plus tard, approuver. Ce traité ratifiait
+la pacification de Gand, promettait le renvoi des troupes étrangères,
+la conservation des chartes et privilèges des Pays-Bas, et la mise en
+liberté des prisonniers, à l'exception du comte de Buren, qui ne
+serait libéré que lorsque son père, le prince d'Orange, aurait adhéré
+aux résolutions prises par les états généraux.
+
+Blessé, comme il devait l'être, de ce qu'on l'avait tenu à l'écart des
+préliminaires et de la conclusion du traité dont il s'agit, Guillaume
+répondit à la demande que lui adressaient les états généraux d'en
+approuver la teneur, en élevant contre cet acte les critiques
+suivantes: la constitution du pays était violée, en ce que lesdits
+états se trouvaient dépouillés du droit de s'assembler quand ils le
+jugeraient opportun; les lois régissant les Provinces étaient violées
+aussi par le fait révoltant de l'incarcération prolongée du comte de
+Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la ratification de la
+pacification de Gand était dérisoire, attendu que des subterfuges,
+immanquablement mis en jeu par la politique espagnole, en
+paralyseraient les effets; les états généraux s'étaient laissés
+entraîner à une concession désastreuse, en s'engageant à payer la
+solde de troupes étrangères, flétries et expulsées, à raison des
+effroyables excès qu'elles avaient commis.
+
+Quelque fondées que fussent ses critiques, le prince déclara cependant
+qu'il ne refuserait pas son adhésion à l'édit perpétuel, pourvu que
+les états généraux promissent formellement, en prévision du cas où les
+troupes espagnoles ne partiraient point, de s'abstenir de toute
+communication ultérieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes,
+même par la force des armes, à sortir des Pays-Bas.
+
+Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze mille
+soldats allemands restèrent encore au service du roi d'Espagne dans
+les Provinces. Les méfaits commis par plusieurs d'entre eux
+soulevèrent des conflits et motivèrent, plus d'une fois, une énergique
+répression.
+
+La versatilité du caractère de don Juan, ses réponses ambigües, ses
+réticences en plus d'une occasion, la divulgation partielle du secret
+des trames ourdies entre lui et les agents de Philippe II, au
+détriment des Pays-Bas, l'inconsistance de la plupart des actes
+accomplis dans l'exercice de ses fonctions de gouverneur, excitèrent,
+au sein des Provinces, un mécontentement général. Sa position étant
+devenue de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en sortir
+qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa brusque mainmise
+sur la citadelle de Namur, qu'il occupa pour s'y retrancher, et son
+infructueuse tentative pour s'emparer du château d'Anvers,
+équivalurent à une déclaration de guerre.
+
+La conséquence du défi qu'il porta ainsi aux états généraux fut la
+résolution prise par ceux-ci de soutenir contre lui la lutte, si, à la
+suite de pourparlers qu'il venait d'entamer avec eux, il ne désavouait
+pas hautement ses actes agressifs et ne se soumettait pas à certaines
+conditions qu'ils formulaient.
+
+Tel était l'état des choses lorsque, répondant à leur appel dicté par
+l'anxiété, Guillaume arriva à Bruxelles.
+
+Le conseil qu'aussitôt il donna aux états généraux fut celui d'élargir
+le cercle des conditions imposées par eux au gouverneur général, en
+stipulant le maintien formel de la pacification de Gand et de l'édit
+perpétuel, l'obligation pour don Juan d'évacuer la citadelle de Namur,
+d'abandonner les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer
+les troupes allemandes au delà des frontières, de licencier, à
+l'intérieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, de
+s'abstenir de toutes levées en pays étranger, de réintégrer dans leurs
+grades tous les officiers destitués, de restituer les biens frappés de
+confiscation, de libérer les prisonniers, de s'engager à faire cesser,
+à l'expiration d'un délai de deux mois, la captivité du comte de
+Buren, enfin de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la
+nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas,
+d'obtempérer aux décisions qui émaneraient du conseil d'Etat institué
+par les états généraux.
+
+Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une déclaration de
+guerre; et, laissant une forte garnison dans la citadelle de Namur, il
+se retira à Luxembourg, espérant y concentrer les forces nécessaires
+pour lutter avec avantage lorsque éclateraient les hostilités.
+
+La retraite forcée de don Juan et les conséquences qu'elle devait
+entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume: il s'y était attendu, au
+moment où il avait donné aux états généraux le conseil, bientôt suivi
+par eux, que lui inspirait son inébranlable dévouement à la cause de
+la liberté civile et de la liberté religieuse.
+
+Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer
+sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule,
+une guerre soutenue pour anéantir le régime de compression et
+d'intolérance trop longtemps pratiqué dans les Pays-Bas par les
+Espagnols pouvait conduire à un affranchissement final, et par cela
+même, à l'inauguration d'un régime de sage liberté.
+
+Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait
+le prince en dehors du concours que lui prêtaient, dans l'élan de la
+reconnaissance, les fidèles provinces de Hollande et de Zélande? Ce
+n'était ni sur les nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres
+provinces; c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce
+double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle, que
+Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux
+états généraux, à l'époque dont il s'agit en ce moment, la direction
+que lui paraissaient commander les circonstances.
+
+Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé, jaloux de
+l'influence prépondérante du prince dans le maniement des affaires
+publiques, se concertèrent-ils pour tenter de la détruire: leurs
+tentatives échouèrent contre sa fermeté et son habileté consommée, de
+même que contre la résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le
+vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret,
+durant son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à titre
+de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée, dans ses
+effets, par l'élévation instantanée de Guillaume aux suprêmes
+fonctions de _Ruart_ du Brabant, et par le rôle qu'il sut remplir, aux
+côtés du jeune archiduc, ainsi que bientôt on en pourra juger.
+
+En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince, à
+Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts
+généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et
+en consolidant, au point de vue des nouveaux services à rendre, la
+situation personnelle de l'homme éminent sous l'égide duquel
+s'abritaient ces mêmes intérêts.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume
+ au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc
+ Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10
+ décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise
+ des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume
+ domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie à sa
+ cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les
+ Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils
+ donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse a
+ Desprumeaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les
+ Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince et de
+ la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans les
+ Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de
+ Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion de son
+ baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du
+ duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de
+ Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces
+ troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint
+ Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité
+ d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre
+ Farnèse lui succède.
+
+
+A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, que,
+d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle
+chargeait de s'acquitter, auprès du duc de Montpensier, d'une mission
+dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendît à
+convaincre le duc de la nécessité de rendre enfin justice à sa fille
+et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une
+lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire,
+qu'il fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir,
+au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, toujours
+est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, dans l'une et
+l'autre hypothèse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce coeur
+paternel qu'elle supposait, même en souffrant de ses injustes
+rigueurs, ne lui être pas encore totalement fermé.
+
+ [178] Cette lettre, en date du 20 décembre 1577, sera reproduite
+ ci-après.
+
+Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait
+en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au prince dauphin[179]:
+
+«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que monsieur le
+prince, vostre frère, et moy envoïons vers monsieur nostre père, je
+vous supplie très humblement de croire que je ne sçaurois recevoir
+plus de faveur et contentement, que de sçavoir souvent des nouvelles
+de vostre santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de
+madame ma soeur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit
+chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa guérison, je
+l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire
+comme elle se trouve à présent.--Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme
+vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a à requérir de
+mondit seigneur et père, en nostre part je vous supplieray très
+humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre
+prière et moyen nous y sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup,
+espérant tant de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que
+prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée à vous rendre,
+toute ma vie, très humble service, etc.»
+
+ [179] Lettre du 30 octobre 1577, datée d'Anvers. (Bibl. nat.,
+ mss. f. fr., vol. 3.415, fº 53.)
+
+Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin perdit sa femme,
+il reçut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une
+affectueuse sympathie[180]:
+
+«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que
+vous avez faite de madame ma soeur, est tel quy ne me permect quasi
+point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant
+bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle séparacion, je
+me suis contrainte à vous faire ceste lettre pour vous supplier très
+humblement que la part que j'ay à vostre douleur et fascherie la
+puisse diminuer, et que vous regardiés, le plus qu'il vous sera
+possible, à vous conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous
+faut tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de grâce, mais
+c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu,
+de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je désire
+plus que jamais d'estre prés de vous pour m'essaïer à vous divertir et
+soulager en vostre ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur
+de croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme
+aussi feroit monsieur le prince, vostre frère, qui est extrêmement
+desplaisant de vous sçavoir en cest estat. Luy et moy avons grande
+crainte que vostre santé en soit diminuée, ce quy faict que je desire
+que me faciés cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de
+me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps,
+apporter le contentement pareil à la tristesse et regrets que j'ay à
+présent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus
+long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque
+soulagement en vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me
+permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles
+recommandations à madame la marquise, accompagnées d'un témoignage de
+la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost
+rafraîchir la mémoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour
+ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur, que ceste
+lettre serve pour vous deux, à qui je prie Dieu donner la constance
+et résolution qui vous est bien nécessaire.»
+
+ [180] Lettre du 9 décembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.415, fº 55.)
+
+Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne tarda pas
+à les suivre. Elle portait[181]:
+
+«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la lettre que je
+vous avois escripte par le sieur X..., bientost après avoir entendu la
+perte que vous avés faicte de feu madame ma soeur, est véritable, je
+suis doublement ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye
+de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement que
+je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis
+obligée. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est
+arrivé, je me suis résolue vous faire ceste dépesche, tant pour avoir
+cest heur de sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui
+s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant osé passer
+oultre, à cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt
+asseuré de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me
+puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous
+suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce que j'en fais
+maintenant et excuser les incommodités survenues, au reste me faisant
+cest honneur d'avoir égard à l'amitié que je vous porte et à
+l'obéissance très humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui
+me faict estre en continuel soucy de vostre santé, craignant bien
+fort, qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême ennuy que
+vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me
+sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le
+croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur
+de vous voir et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre
+si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes
+mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement de vous, que je
+supplie très humblement qu'il luy plaise me le départir, sur ce que
+vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup
+plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus
+que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui me ferés cet
+honneur me départir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je
+me trouve, à ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la
+grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle
+affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il
+vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus
+accomplis pour son âge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien
+garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy
+vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie
+très humblement avoir toujours pour recommandées, et moy, en vos
+bonnes grâces, etc., etc.
+
+»(_P.S._) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal; quy m'a
+fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir mander meilleure
+nouvelle de ma santé, laquelle est si souvent afoiblie par maladie,
+que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grâce,
+pendant que j'ai à vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.»
+
+ [181] Lettre du 23 décembre, datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f.
+ fr., vol. 3.415, fº 82).
+
+
+Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la lecture de
+ce simple post-scriptum!
+
+La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans proférer
+la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne, toute
+dispensation émanant de la volonté divine. Il semble qu'elle ait le
+pressentiment de la brièveté de son existence. N'y a-t-il pas, en
+effet, pour son coeur à la fois si tendre et si pieux, plus de
+mélancolique résignation que d'espoir, dans ces paroles: «pendant que
+j'ai à vivre?» Hélas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que
+quelques années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi
+ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au bonheur
+de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection, de son
+dévouement et de son inépuisable bonté!
+
+C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se compose, dans
+l'ensemble des données biographiques, la meilleure partie du
+patrimoine de l'histoire. Honneur à elle quand elle les ravive et
+quand ses annales en reflètent la splendeur!
+
+Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de
+sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'était lié d'amitié avec le
+frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frère affectionné
+qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, à son tour, du deuil à
+l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprimé sa profonde
+sympathie.
+
+«Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay
+esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'eûssent esté
+accompagnées du rafraîchissement de la perte que vous avez faite de
+feu madame vostre femme, j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de
+contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je
+vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant en si
+grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne
+souvenance de moi, qui vous plains extrêmement d'une telle séparation.
+Mais je désire, monsieur, qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre
+patience, et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a
+départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au reste,
+monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle
+je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit
+bien, soit mal; et lors vous cognoistriés, monsieur, que, quand
+j'aurois cest honneur de vous estre propre frère, je ne sçaurois de
+plus grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir moïen de
+vous faire bien humble service. Quant à l'estat de ce païs, M. de
+Maleroy, lequel nous envoyons exprès pour vous visiter de nostre part,
+vous pourra particulièrement raconter ce qui est advenu pardeça,
+depuis l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue,
+les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail que
+j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est tel, que le peu de
+loisir que j'ay m'a souventes fois empesché de faire mon devoir envers
+vous, comme je suis obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur
+de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que
+cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos
+commandemens, à quoy je me sens plus obligé que jamais, veu l'honneur
+que faites à ma femme de prendre ses affaires en main, pour les
+recommander à monseigneur vostre père, ce qu'elle vous supplie bien
+humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle
+je présente mes très humbles recommandations, et prie Dieu vous
+donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse et longue vie.
+
+ »D'Anvers, ce 20 décembre 1577.
+
+ »Votre très humble frère, à vous faire service.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [182] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 23.
+
+
+Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre
+ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince dauphin, étaient
+empreints d'une incontestable gravité. En voici la substance:
+
+Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, en
+appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils
+eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche?
+Aveuglés par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de
+l'incapacité de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs
+desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef qui
+s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince d'Orange et à
+annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse de la population.
+
+Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince déjoua la
+combinaison ourdie contre lui.
+
+Devenu _Ruart_ de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, il apaisa
+le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et
+de prime abord, le voyant totalement dépourvu d'expérience, sans idées
+arrêtées, sans plan conçu, il déclara, sur le ton d'un bienveillant
+protecteur, «qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons
+enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».
+
+De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'âme; elles
+aboutirent à des solutions précises.
+
+Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la dépendance des
+états généraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant
+général, Guillaume, expressément maintenu, du reste, dans ses hautes
+attributions de _Ruart_, il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un
+guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif.
+Un gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. Il
+n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt des Pays-Bas.
+
+Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde
+religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir au sein des
+Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un acte solennel dont
+il était le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de
+ses plus glorieux titres à la reconnaissance publique; digne
+couronnement de sa noble carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En
+effet, grâce à lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un
+nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les
+non-catholiques s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, dans
+l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger mutuellement
+contre leurs ennemis communs. De la simple tolérance, limitativement
+admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et
+bienfaisant régime de la liberté religieuse. Ce fut un immense
+progrès.
+
+Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, dans sa lettre à
+son beau-frère, «les difficultés qui, depuis l'arrivée de l'archiduc
+Matthias, s'étoient présentées, d'heure à autre, et le travail qu'il
+avoit pour amener le tout à une bonne fin.»
+
+De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux labeurs à
+accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes incessantes.
+
+Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement
+maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas, fut conclue
+le 7 janvier 1578.
+
+Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença les hostilités,
+à la tête d'une armée, dans le commandement de laquelle il avait pour
+principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld,
+Mondragon et Mendoza. Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la
+faible armée des états, et s'empara de plusieurs villes.
+
+Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation générale
+contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et à l'incapacité
+desquels on l'attribuait, non sans raison.
+
+Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme
+dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens,
+de s'unir entre eux, réussit à rallier au soutien de la cause qu'il
+défendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en était tenue
+séparée, et travailla activement à l'organisation d'une nouvelle
+armée, capable de tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait
+don Juan.
+
+Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le
+valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours duquel il
+attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de
+cette armée.
+
+Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient en Lanoue un
+ami dévoué. La sincérité des sentiments de haute estime et de
+confiante amitié qu'ils professaient pour lui ressort de leur
+correspondance; nous en détacherons les lignes suivantes, tracées par
+la princesse[183].
+
+«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon
+endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire
+sçavoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, présent porteur, lequel
+vous pouvant dire ce qui se passe pardeçà, je n'étendray point la
+présente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnément
+de nous continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen de
+faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux bonnes grâces du
+roy de Navarre, et qu'il soit assuré que ne souhaitons rien tant que
+luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et
+moy désirons surtout qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez
+tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce
+ne sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous rendra de
+tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir
+d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous,
+attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit
+hors d'espérance de se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste
+saison vous apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause
+des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui désire estre
+justifiée par tout le monde, vous envoyant, à ceste fin, ce qui en a
+esté publié: vous priant très affectueusement vouloir tousjours
+embrasser les affaires de ce pays pour qui avez jà tant fait, et selon
+les occurences qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent
+porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne
+volonté, comme pouvez attendre assurément de nostre part ceux de
+l'obligation où nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des
+vostres se peut faire pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me
+recommander bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de
+Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»
+
+ [183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p.
+ 232, 233).
+
+Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la
+fin de février 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le
+duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le retenait auprès de sa
+personne.
+
+ [184] Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv.
+ 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 6).
+
+Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages
+conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient devenus l'objet de ses
+âpres convoitises. Il voulait que son attitude vis-à-vis d'eux fût
+celle, non d'un ambitieux qui prétendît les maîtriser, mais d'un
+généreux auxiliaire qui contribuât à les soustraire au joug de la
+tyrannie espagnole. «Il faut, disait-il[185], s'armer de bonté,
+vérité, justice et tempérance, aultant comme de aultres armures: car à
+ung peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la
+vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En cela, comme sur une
+foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entièrement
+avec celles de Guillaume de Nassau.
+
+ [185] Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f.
+ fr., vol. 3.277, fº 6).
+
+Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou hostile
+que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, la
+garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard des Pays-Bas.
+Guillaume, dans l'excès de sa confiance, accepta comme garantie la
+parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les négociateurs
+employés par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que
+Despruneaux.
+
+Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la correspondance
+échangée, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier
+et Despruneaux, indiquent les prétentions originaires du duc, et les
+limites ultérieurement apposées à son intervention dans les événements
+qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186].
+
+ [186] _Appendice_, no 13.
+
+Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou,
+Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, en ces termes, à
+diverses lettres qu'elle avait reçues de Despruneaux[187]:
+
+«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de faire congnoistre
+à monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire très humble
+service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en
+représentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires
+de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que
+vous avez peu entendre estant pardeça, ce que je puis en cest endroit
+est de leur recommander en général les affaires de mondit seigneur, et
+voudrois y avoir autant de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en
+cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion
+s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours
+contentement. Quant à vostre particulier, je ne vous puis assez
+remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous
+asseurant que me trouverés toujours bien preste à vous faire plaisir,
+partout où j'en aurai le moïen, etc.»
+
+ [187] Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277,
+ fº 38).
+
+La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]:
+
+«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je fais encore,
+que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a
+au bien et repos de ce païs; ce que j'ai occasion de désirer autant
+que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera
+entendre bien au long les particularitez qui se sont passées depuis
+l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous en ferai point de
+redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de
+présenter à son Altesse mes très humbles recommandations avec mon très
+humble service, desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy
+soit agréable, etc.»
+
+ [188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 51.
+
+En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et
+la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles étaient celles de ce
+dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux et des diverses provinces
+des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de préciser; car des faits
+d'une haute gravité, que relatent deux dépêches de Bellièvre et de
+Lanoue, des 17 et 18 août 1578[189], ont fait naître, sur ce point,
+des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.
+
+ [189] _Appendice_, no 14.
+
+D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de
+concert avec le prince d'Orange, la défense des Pays-Bas contre leurs
+pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux
+inaugurer les fonctions de maréchal de camp, que venaient de lui
+conférer les états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il
+allait prendre les armes, ces belles paroles[190]:
+
+«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités que vous
+avez souffertes, par ceste insupportable et âpre nation espagnole,
+laquelle s'est débordée en toutes sortes de violences sur vos peuples;
+ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et
+nous sommes issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes
+de laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et nous
+donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours esté très
+affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle il est notoire
+combien nos maïeurs ont par le passé valeureusement combattu; ce qui
+me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour
+chasser la cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous
+tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce
+regard, usant, à l'endroict des personnes libres, du traitement
+convenable à des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de
+mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores
+d'autres liens de proximité, afin que nous fussions aussy prompts à
+vostre défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne
+perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous sçavez bien que
+Dieu oit le gémissement des affligez et favorise leur justice. Il vous
+oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression
+ont esté délivrés par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il
+vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est à ceste heure
+que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»
+
+ [190] Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.426, fº 6).
+
+Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque Lanoue ne doit-il
+pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de
+ses dignes amis du XVIe siècle, qu'il appelait si bien _ses
+compatriotes_!
+
+Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce même
+langage fit vibrer son coeur de Française et de compagne du prince en
+qui se personnifiait le sincère ami de la France et le constant
+protecteur des Pays-Bas.
+
+Un Français, non moins recommandable par ses nobles qualités que
+Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près en même temps que lui, et
+eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes
+entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon était
+Duplessis-Mornay. Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les
+affaires des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau et
+par les états généraux pour remplir une mission de pacification dans
+l'une des provinces qui était alors plus agitée que les autres: il
+était chargé «de se pourmener par la province de Flandres, où il avoit
+jà acquis des amis[191]»; on espérait que ses conseils exerceraient
+sur les esprits troublés une salutaire influence.
+
+ [191] _Mémoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121.
+
+La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grâce délicate à
+lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer en lui, non seulement
+l'homme d'État au mérite duquel elle rendait pleinement hommage, mais
+aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donné de nombreuses
+preuves de dévouement au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le
+convainquit, en outre, qu'à titre de soeur tendrement attachée à la
+duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse sympathie
+et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, dans son
+douloureux veuvage, avait été entourée par Mme de Mornay.
+
+La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre le prince et
+les états généraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance
+particulière dont il importe de dire ici quelques mots.
+
+Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à une
+troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptême de
+cet enfant, Guillaume en informa les états généraux. Le recueil
+officiel de leurs _résolutions_ nous fait connaître[192], dans les
+termes suivants, la communication du prince, et celles de ces
+_résolutions_ qu'elle motiva:
+
+«_Séance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges déclare
+comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer une fille, laquelle il
+vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre
+exercice est permis en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict
+exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable,
+en advertir les estats.»
+
+ [192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI,
+ p. 310 et suiv.
+
+«_Séance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence
+a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant,
+Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se
+sont référez à la discrétion de Son Excellence et luy offrent tout
+humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys,
+Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont déclaré qu'ils ne
+sont authorisez; mesmes que leur est par exprès deffendu de toucher le
+faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque
+consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de
+quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les sieurs
+d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue
+remercyer lesditz estats de leur bonne affection.»
+
+«_Séance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille
+de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de
+Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres,
+Tournay, Tournésis et Valenciennes absens.»
+
+«_Séance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur
+prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, a requis les estatz de
+dénommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son
+Excellence, après midy, entre troys et quatre heures, convyant tous
+ceulx de l'assemblée au souper.--Quant à la dénomination y est
+satisfaict.--Pour faire un présent à la fille dudit seigneur prince,
+résolu par pluralité de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant,
+qui sera mis par escript...--résolu de donner la somme de troys cents
+florins à la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de
+chambre de la femme et fille dudict prince...--après midy, la fille du
+prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle religion.»
+
+De son côté, le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_
+porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure après
+midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisième fille,
+qui fut baptisée au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de
+septembre en suyvant, et nommée _Catharina-Belgia_ par madame la
+comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince;
+mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de
+monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes
+les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis,
+lesquelz dictz estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente
+héritière de trois mille francs par an sur le comté de Lenghen, comme
+il appert par les lettres sur ce despeschées.»
+
+Un document contemporain[193] donne sur le baptême dont il s'agit les
+détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit remonstré que Dieu luy
+avoit donné une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien
+que, depuis un an en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa
+religion, que toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit
+librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la
+maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres
+places en ladite ville, il estoit intentionné désormais s'y accommoder
+en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir
+messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy
+ne fust donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou
+aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, entre les
+cinq à six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptisée,
+au lieu où que l'on exerce la nouvelle religion, situé devant l'hostel
+du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de
+garde du chasteau; et a luy auroit esté imposé le nom de _Catharina_,
+de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg,
+et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient
+levé de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc
+Casimir. De la part desditctz estatz auroit esté faict présent audict
+seigneur prince de la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au
+prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente
+héritière, au denier seize[194].--Au soir, se célébra un magnifique
+banquet, à l'hostel dudict prince, où que ledict Liébart, encores
+qu'il se fûst absenté, quant il fut question d'offrir et dénommer
+députez pour lever ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent
+de ladite conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères,
+convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, à
+une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de
+Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.»
+
+ [193] «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et
+ passées ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6
+ octobre 1579», par Me Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard,
+ _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312).
+
+ [194] Voir _Appendice_, no 15.
+
+Les états généraux, en donnant le comté de Linghen au prince,
+rappelaient «les grandes raisons, congnues à un chascun, qu'ils
+avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit
+continuellement pour le bien et conservation du pays»; mais, quelque
+sincère que fût leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain
+que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles à soutenir par un
+concours sérieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa
+tâche ardue.
+
+A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face à des
+difficultés sans cesse renaissantes.
+
+Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année 1578,
+provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient annoncés comme
+voulant lui venir en aide; là, de la continuation de la guerre avec
+don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui sévissaient dans les
+provinces et dans les villes.
+
+Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit étaient
+le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de
+renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation de ses projets de
+domination sur les Pays-Bas, n'était pour eux qu'un douteux
+auxiliaire, disposé d'ailleurs à quitter bientôt leur territoire, et
+qui, en effet, sans écouter ses conseillers habituels, le quitta
+brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine
+d'Angleterre, s'était annoncé comme champion de la réforme dans les
+Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en vulgaire
+ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité égalait la
+présomption.
+
+Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités entre
+l'armée des états généraux et celle de don Juan restaient suspendues
+par des négociations qui étaient encore loin d'aboutir à une solution
+pacifique.
+
+Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs
+causes étaient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir,
+sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les atténuer, qu'en
+unissant à l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une
+stricte fermeté dans la répression de tous actes coupables.
+
+Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs à
+l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. Bornons-nous, sur
+un seul point, à mentionner la fermeté dont Guillaume de Nassau fit
+preuve vis-à-vis de la population de Gand et l'habileté avec laquelle
+il la fit rentrer dans les voies de l'ordre.
+
+Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, Gand, était en
+proie à l'anarchie. Le plus désastreux des ravages, enfantés par la
+démence des anarchistes, était celui d'une hideuse intolérance. Elle
+apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engagée
+entre deux partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme
+pervers, ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support mutuel
+que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent possédé la
+moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés et furieux, qui
+n'étaient catholiques ou réformés que de nom, se disputaient une
+suprématie chimérique, et ne respiraient, les uns à l'égard des
+autres, qu'une haine toujours prête à éclater en actes de violence.
+
+Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier aux excès commis
+et en prévenir le retour.
+
+Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de désordre
+c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que fût son
+anxiété, à la pensée des périls qu'il allait affronter, elle ne songea
+pas, un seul instant, à le retenir à Anvers; car, ainsi que lui, elle
+était douée d'une foi et d'une abnégation qui la maintenaient
+constamment à la hauteur de tout grand devoir à remplir.
+
+Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les
+passions déchaînées, lorsque, commençant à concevoir quelque espérance
+de finir par les dompter, il écrivit à la princesse, le 18 décembre
+1578[195].
+
+ [195] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ les neuf
+heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de monsieur mon frère
+et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de
+Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait
+response et l'ay prié voloir faire mes excuses tant vers mondit
+frère, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte
+de Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour vous respondre
+sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois dire aultre chose qu'il
+me déplaist bien que les affaires de pardelà sont en tel estat que
+nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernière,
+l'on peut donner quelque contentement à la commune, ne peus sinon me
+conformer à l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de
+Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils
+passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y
+ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les
+faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault,
+et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre
+les affaires, s'y trouveront bien empeschez à démeller ung tel faict.
+Et veulx dire en vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils
+sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, avoir faict ung
+signalé service à tout ce païs, et mesme à ceulx qui ne taschent que
+de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de
+tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai
+apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement,
+sans avoir aultre regard que au bien et tranquillité de nostre patrie;
+et en cela je prie à Dieu faire ainsi à mon âme. Il me déplaist,
+certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup
+mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de
+déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci à
+cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs
+interprètent les offices que je faicts issi comme si fûssent faicts en
+aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz sçavent
+bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc
+Casimirus at esté faict par réciproque intelligence, et que n'ai désir
+que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne
+fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité nos
+affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus tost pittié que
+non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer
+constamment de faire son mieulx, comme j'espère que Dieu m'en donnera
+la grâce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que
+Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient peu ou
+nulle espérance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir
+il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes très
+affectueuses recommandations à vostre bonne grâce, priant le Créateur
+vous donner, ma femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant,
+ce 18 de décembre, _anno_ 1578.
+
+ »Vostre bien bon mari à jamais,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+
+Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de Bossu, n'étaient
+que trop fondées; car bientôt il eut la douleur d'apprendre la mort de
+ce valeureux chef, dont les efforts s'étaient confondus avec les
+siens, dans la défense de la cause nationale.
+
+La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite de démarches
+et de conférences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du
+juste, sa fermeté et son esprit de conciliation prévalurent, il ramena
+au calme et à la raison une population turbulente et égarée. Il obtint
+son adhésion à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des
+deux religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.
+
+Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari à
+Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde,
+et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22, le prince annonça aux
+états généraux que, «s'estant transporté à Gand, il y avoit fait tous
+extrêmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et
+accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196]».
+
+ [196] Lepetit, _Chronique_, t. II, p. 372 à 375.
+
+Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence se
+maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés par un clergé
+ambitieux et intolérant, en même temps que par _les mécontents_,
+nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les
+haines, les scissions et les désordres de tout genre s'accumulaient de
+jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune était
+menacée d'un prochain démembrement.
+
+A un traité issu _des troubles d'Arras_, et conclu le 6 janvier 1579
+par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de
+Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans le pays comme un brandon
+de discorde, il avait été répondu par un traité d'union, que les
+députés de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de
+quelques autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier,
+et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en cette
+ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion desquels il y
+avait lieu de compter.
+
+Le premier de ces traités tendait à fomenter la division au sein des
+dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher de leur ensemble dix de
+ces provinces, pour les assujettir indéfiniment à l'autocratie
+espagnole, et, par cela même, à un régime exclusivement catholique.
+
+Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire les sept
+autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait une union entre
+elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse et les autres
+libertés publiques contre toute oppression étrangère.
+
+La mémorable _Union d'Utrecht_ n'était, en effet, qu'un rempart opposé
+aux excès de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement
+de la royauté. Que, d'ailleurs, cette union portât inconsciemment en
+elle le germe de l'indépendance à laquelle devaient arriver, un jour,
+les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne
+faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, et que les
+Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance que pour se
+dégager de l'intolérable pression sous laquelle elles s'affaissaient,
+et qui menaçait de les écraser.
+
+L'_Union d'Utrecht_[197] ne pouvait être mieux caractérisée que par
+Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des ennemis qui
+l'attaquaient, il disait[198]: «Ils trouvent merveilleusement mauvaise
+l'union des provinces faicte à Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce
+qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est
+mortel. Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: ils
+avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu de conseils
+qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur dévotion quelques pestes
+qui estoient entre nous. Quel remède pouvoit-on inventer meilleur à
+l'encontre de désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre
+leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi leurs
+desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrètes
+intelligences ont esté en un moment dissipés, monstrant Dieu, qui est
+Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues
+frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses
+et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un
+beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai
+procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai estudié à l'entretenir, et
+vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content
+que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende,
+maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes,
+messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en
+effet vous exécutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez
+d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et
+m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union,
+pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une
+paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost à
+Arras, tantost à Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et
+ce, pour se desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits
+légers, semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous
+joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent
+leur estre permis de mal faire et abandonner le païs, et quand? quand
+Maestricht est assiégé; et à nous il n'estoit loisible alors de bien
+faire et de garantir le païs. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui
+nous est utile et nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que
+jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»
+
+ [197] Voir au no 16 de l'_Appendice_, le texte du traité, dit
+ _Union d'Utrecht_.
+
+ [198] _Apologie_, éd. de 1858, p. 137, 138.
+
+Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité d'Arras et
+du point d'appui qu'il prêtait au développement du système
+d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des Pays-Bas. Don Juan
+venait de mourir; Alexandre Farnèse, habile capitaine, sans doute,
+mais en même temps homme sans foi, alliant la perfidie à la cruauté,
+lui succédait dans le commandement de l'armée espagnole; et ce
+nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilités.
+
+Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles luttes,
+quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations filiales de
+sa compagne? Elle-même va nous les faire connaître.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui écrit.
+ Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt
+ auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de
+ Charlotte.--Mémoire dont Chassincourt est porteur.--Lettre de
+ Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé de
+ cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense de
+ Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et de
+ ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les
+ autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour
+ éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de leur
+ généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause de
+ l'indépendance nationale et celle de la liberté
+ religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le
+ premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du
+ duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de
+ Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de
+ Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats
+ d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de
+ Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès
+ de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse
+ d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de Ph. de
+ Mornay et de Guillaume.--Répression de ces
+ troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en
+ 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis
+ et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute
+ vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement
+ de diverses affaires d'État--Éloge par le comte Jean de la
+ princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert
+ Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de
+ Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge.
+ Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte
+ Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau.
+
+
+Au milieu des alarmes que causait alors à Charlotte de Bourbon la
+complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui
+l'émut profondément. Son père avait été sérieusement malade, sans
+vouloir, dans le premier moment, que sa fille fût informée de la
+gravité de son état. Elle ne l'avait apprise que par une
+communication, qui lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque
+pénible que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de
+Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres qu'elle
+lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée à lui prouver,
+une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, en lui adressant les
+lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au coeur
+paternel[199]:
+
+«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir aussy tost vostre
+guérison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne
+lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon
+debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par
+mes lettres, qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne
+affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me
+pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a faict derechef prendre
+la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce et
+de vous supplier très humblement de croire que c'est la chose du monde
+que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si
+heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en ay me faict
+entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moïen
+et faveur je puisse avoir quelque accès vers vous, monseigneur, pour
+vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me
+concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues;
+espérant que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés tant
+d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce qui s'est passé,
+mais de n'avoir plus aucun mécontentement de moy, qui ay, ce me
+semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et
+de tous offices paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir
+à présent honorée de vostre amitié et recognue de vous pour très
+humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript
+aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit déclarer la bonne
+affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois à ung très
+grand heur, et vous en supplie encores très humblement, et de m'avoir
+tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme estant
+nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous puisse durer
+longuement, et vous donner, monseigneur, en très bonne santé, très
+heureuse et longue vie.
+
+»D'Anvers, ce 21 février 1579.
+
+ »Votre très humble et très obéissante fille,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [199] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, fº 19.
+
+
+La princesse écrivit, en même temps, à son frère[200]:
+«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de
+quelques mémoires que je luy ay donnés, pour supplier le roy de
+Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre
+père, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur
+de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de
+vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma
+vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur puisse prendre
+quelque résolution à mon contentement, lequel me sera double, sy je
+voy que par vostre moïen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le
+prince vostre frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce
+qui nous sera possible, très humble service.»
+
+ [200] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 60.
+
+Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait
+appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses instances de
+celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous
+connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au
+prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay esté adverti par
+plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me
+porter, et à ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de
+vous en remercier humblement. Et comme présentement nous prions le roy
+de Navarre nous vouloir estre tant favorable et à mes enfans, de
+prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner
+quelque recognoissance de la bonne amitié et affection naturelle que
+je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je sçay que
+cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre
+part, le moïen que vous avez pour persuader à mondit sieur ce que vous
+trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous
+prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir
+cest honneur que de vous tenir de si près; en quoy, oultre
+l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en
+particulier pour vous faire humble service, partout où il vous plaira
+de me commander.»
+
+ [201] Voir ci-dessus, sa lettre du 21 février 1579, au duc de
+ Montpensier.
+
+ [202] Lettre du 21 février 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.415, fº 28).
+
+Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était membre
+du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un haut degré, la
+confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia pleinement celle que
+le prince et la princesse d'Orange avaient placée en lui.
+
+Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de Navarre[203] se
+composait de deux parties, dont nous avons déjà fait connaître la
+première[204], contenant le récit de ce qui s'était passé à l'abbaye
+de Jouarre, en 1559, et déduisant les raisons desquelles ressortait
+l'irrégularité de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme
+abbesse.
+
+ [203] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 82, et fonds
+ Clérambault, vol. 1.114, fos 182, 183.--Coustureau, _Vie du duc
+ de Montpensier_, p. 217.
+
+ [204] Voir ci-avant, chapitre Ier.
+
+La seconde partie de ce mémoire portait:
+
+«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons, sçachant bien
+que monsieur son père défère beaucoup aux cérémonies susdites, qu'il
+pourroit penser avoir esté observées en son endroict et pour tant s'en
+rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vérifiées par
+l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la
+poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a
+l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une
+voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus amplement, tout ce qui
+dessus est dit.
+
+»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit seigneur de
+Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requérir,
+pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa très humble et
+très obéissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens,
+mesmes en considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son
+mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à l'avenir il
+n'en puisse naistre aucune difficulté.
+
+»C'est la première voye que ladite dame veut tenter comme la plus
+favorable, et qui ne peut estre trouvée mauvaise de personne, se
+confiant tant en la justice de sa cause, en la bonté de mondit
+seigneur, son père, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle
+espère en avoir une bonne issue.
+
+»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont
+contraires pourraient rendre mondit seigneur, son père, moins facile
+envers elle, en ce cas, et ceste première voye ne réussît-elle pas,
+elle est conseillée d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de
+Navarre la trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de
+Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, il ne fust
+esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y
+asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre que manifeste
+injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast
+sa sentence selon ses propres canons.
+
+»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges ecclésiastiques,
+en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle
+requiert que la chose soit jugée par tels personnages non
+ecclésiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de
+Montpensier, son père, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous
+le bon plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point de
+bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, ne se déclare
+point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espère
+qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre.
+
+»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne la peut
+refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause de religion, elle
+est à renvoyer à la court d'église, nous avons l'édict de
+pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde,
+et en oste la cognoissance aux cours d'église, auquel mondit seigneur
+de Montpensier a advisé des premiers.»
+
+Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de Chassincourt,
+sans qu'aucun détail relatif à la mission dont il s'était chargé fût
+encore parvenu à Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter
+le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait privée de ses
+nouvelles, à rompre, vis-à-vis d'elle, un silence dont elle
+s'inquiétait.
+
+«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je
+croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous ay escriptes par M.
+de Chassincourt, où vous aurez entendu combien ce temps m'est
+ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles.
+Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours,
+m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust
+par deux foys depuis sa première maladie; et comme je pensois
+dépescher en diligence pour l'envoïer visiter, madame de Bouillon,
+nostre soeur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu;
+quy m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, voir
+monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, ung cheval venu de
+Dannemarck, lequel je luy ay dédié aussitost que je l'ay veu, car il
+semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'âge de mondit
+sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son
+service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à tous deux,
+en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon
+affection en cet endroit, où je vous supplieray très humblement me
+continuer vos bons offices vers monsieur nostre père, et me mander en
+quelle voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que l'on
+m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur
+de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce
+porteur, l'un de mes gens, est fidèle et seur, pour oultre ce que vous
+m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanderés de me dire.
+Je luy ay donné charge de vous faire entendre bien au long l'estat de
+nos affaires, tant générales que particulières, et à quoy l'on est du
+traicté de paix, etc.
+
+ [205] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 71.
+
+»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer vostre
+pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoïer
+celuy de ma fille aisnée, m'asseurant quy ne vous sera point
+désagréable.»
+
+Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la famille de la
+princesse, s'adressa en même temps que celle-ci, à François de
+Bourbon[206]. «Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de
+vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprès devers monsieur
+vostre père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, delaquelle
+nous avons esté en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il
+estoit recheu par deux fois depuis sa première maladie; mais, à ceste
+heure, on nous a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger.
+Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que bon
+d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, nous puissions
+sçavoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de
+vostre bonne grâce... j'ay donné charge audict porteur de vous faire
+entendre l'estat auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce
+païs, etc.»
+
+ [206] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 30.
+
+Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que mentionnait
+la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut être répondu ici,
+qu'en quelques mots, à ces deux questions.
+
+Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi depuis
+environ deux mois, avaient imprimé aux événements politiques une
+marche rapide.
+
+Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait
+nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, dans laquelle
+résidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser
+surprendre. L'attaque, qui n'était qu'une feinte, fut repoussée par le
+prince d'Orange, après un rude combat. Le but réel des opérations de
+Farnèse était la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta
+donc vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de
+l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa colossale
+armée une poignée de combattants, ayant pour émules, dans la défense
+commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le
+patriotisme n'apparaît plus grand, en affrontant une lutte formidable,
+qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le
+vivifient!!
+
+Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour déterminer les
+états généraux à secourir Maëstricht, mais il ne put, sur ce point
+capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, à tort, leur trop
+grande confiance dans des négociations alors engagées avec les
+Espagnols pour arriver à une paix dont la conclusion était
+singulièrement problématique. Aussi, la malheureuse ville, abandonnée
+à elle-même, finit-elle par succomber, victime des atrocités commises,
+à l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il
+avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves, contre une héroïque
+population livrée, comme proie, à l'assouvissement de leur rage.
+
+Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient demeurés
+au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la remplir vis-à-vis des
+provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince
+d'Orange.
+
+Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante
+était celle de la religion et de l'exercice du culte.
+
+Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien, dans les
+dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base
+de l'unité nationale, et d'une tolérance préludant à la consécration
+de la liberté religieuse. Les provinces wallonnes répudiaient la
+pacification de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans
+l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion
+catholique.
+
+Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité nationale,
+et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance religieuse, ces
+provinces se mirent servilement à la merci de Farnèse, en lui
+envoyant, sous les murs de Maëstricht, une députation; puis, bientôt
+fut signé, entre leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un
+accord préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait
+irrévocablement les Pays-Bas en deux parties.
+
+En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de
+Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent un noble rôle. Pour
+sauver d'un démembrement la patrie commune, le prince, de concert avec
+sa fidèle compagne, dont l'abnégation maternelle le secondait dans un
+suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, à l'appui
+d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il
+présenta, comme autant d'ôtages, tous ses enfants.
+
+Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis que, d'une
+part, leur rejet pèse de tout son poids sur la mémoire des hommes
+néfastes qui courbèrent les provinces wallonnes sous le joug de
+l'Espagne, de l'autre, aux noms vénérés de Guillaume de Nassau et de
+Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attaché le glorieux
+souvenir d'un dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus
+grand des sacrifices.
+
+Voilà, pour reproduire les expressions employées par la princesse,
+dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette époque, l'état
+général des affaires, et à quoy l'on étoit du traité de paix».
+
+Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de l'autre par un
+abîme, se produisaient alors: d'un côté, l'abdication du sentiment
+patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression
+de l'intolérance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa
+fidélité, avec le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la
+revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un régime
+provisoire de tolérance, devant conduire à un régime définitif de
+liberté religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole,
+saturée de bigotisme et de haine, prétendant façonner dix provinces à
+son image; là, la haute personnalité de Guillaume de Nassau,
+travaillant désormais à sauvegarder l'indépendance de sept provinces,
+et à faire prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de
+la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui.
+
+Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but
+vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il?
+que chacun professât sa religion avec une égale liberté et obtînt pour
+son culte la même protection. Sa volonté s'appuyait sur un principe
+fondamental qui, au XVIe siècle, n'était encore entrevu que par un
+très petit nombre d'hommes supérieurs.
+
+Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel dans les
+États civilisés, se place, comme il le doit, tout sage législateur, en
+proclamant la liberté religieuse. Ce législateur ne crée pas un droit;
+il le constate. Appuyé sur l'étude de l'organisation intellectuelle et
+morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la
+société; et, mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de
+l'âme, il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter la
+foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple témoin du
+mouvement religieux, à quelque degré et sous quelque forme qu'il
+apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mérite intrinsèque
+des causes qui le déterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne
+l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit
+surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les
+expressions diverses de la vérité divine. Sans aptitude et sans
+mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, il
+ouvre, car tel est son devoir, un libre accès dans la cité, à toutes
+les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se
+développer librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et
+qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition
+paisible et un support mutuel.
+
+Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait
+Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la liberté religieuse,
+revenons à la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et
+écoutons-la parler de la joie qu'elle éprouva à saisir le premier
+indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de
+Montpensier, à son égard. Ce changement venait de se traduire, d'abord
+par la satisfaction qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des
+nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis,
+par certaines communications échangées entre lui et la princesse,
+ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, d'une affaire
+de famille par voie d'arbitrage.
+
+Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à son frère, est
+précis sur ce double point.
+
+«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu,
+par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à Dieu remettre
+monseigneur nostre père en bonne santé, j'en ay receu beaucoup de
+contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me
+faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en
+quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il
+conserve encores en mon endroict, dont je reçois un grand repos et
+soulagement, attendant qu'il plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre
+à me le faire tant plus paroistre; vous remerciant très humblement,
+monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce
+regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis
+recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis
+tousjours promis, pour l'amitié que m'avez continuellement fait cest
+honneur de me démonstrer, et celle que, de mon costé, je vous avois
+dédiée, oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il vous
+plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desjà commencé pour
+moi envers mondit seigneur nostre père, luy faire souvenir de déclarer
+les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par
+ledit Jolytemps il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en résoudre;
+à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.»
+
+ [207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 63.
+
+La princesse ajoutait, le 12 août 1579[208]:
+
+«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement remercier de ce que,
+suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme
+pardeçà, et avec telle déclaration de vostre bonne volonté en mon
+endroict, que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du contentement que
+j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je désire le plus que
+d'estre continuée en vos bonnes grâces et celles de monseigneur nostre
+père, ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant
+les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la
+difficulté, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre
+part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne
+nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il
+vous a pleu commander à ce gentilhomme de me faire et sçavoir de moy
+ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en
+donner une déclaration, laquelle j'espère que vous trouverez
+raisonnable, non seulement pour les moïens et facultez de nostre
+maison et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi
+par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et
+à mes enfans; quy me faict vous supplier très humblement, monsieur, de
+vouloir, selon que vous avez desjà bien commencé, estre moïen envers
+monseigneur nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il
+prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, etc.»
+
+ [208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 65.--Avec le
+ contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au
+ prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl.
+ nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 33).
+
+Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de
+Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements de l'amitié; aussi,
+avait-elle accueilli avec bonheur l'arrivée à Anvers d'une jeune femme
+française qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay
+s'étaient établies de douces et confiantes relations, correspondant à
+celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait avec
+la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite dont le dévouement
+avait été et ne cessait d'être, pour elle et ses enfants, un ferme
+appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre
+part, reçu des preuves de ce même dévouement, et saisissaient toute
+occasion, s'offrant à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient.
+Or, en l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils
+se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer
+d'affectueux égards M. et Mme de Mornay. Un fils leur étant né, à
+Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau serait la
+marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François de Lanoue et
+Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance
+n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé le privilège de resserrer les
+liens qui déjà unissaient deux familles!
+
+ [209] _Mémoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123.
+
+A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du fils de M. et
+de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mère d'une quatrième
+fille. On lit, en effet, dans le _Mémoire sur les nativités des
+demoiselles de Nassau_: «Mardi, le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures
+devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui
+fut baptisée, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et
+nommée _Flandrine_ par messieurs les députés des quatre membres de
+Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son
+Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de
+Flandres luy ont accordé une rente héritière de deux mille florins par
+an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»
+
+Ailleurs on lit[210]: «Messieurs les estats de Flandres, en signe
+d'une affection publique, luy donnèrent le nom de _Flandrine_, afin
+que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours
+et les délices de la Flandre.»
+
+ [210] _Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de Mme
+ Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640.
+
+Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte de Bourbon
+adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]:
+
+«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je n'ay voulu
+faillir à vous remercier bien affectionnément du bien et honneur qu'il
+vous a pleu faire à monseigneur le prince et à moy, faisant assister
+en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions
+assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest
+endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les incommoditez
+que vous avez en ce temps présent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y
+avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez
+faict à nostre dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de
+vostre bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble,
+assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en
+demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce
+en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce
+que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je
+ferai nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant je
+ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'après avoir
+présenté mes plus affectionnées recommandations à vos bonnes grâces,
+je prie Dieu vous donner, messieurs, en santé, heureuse et longue vie.
+D'Anvers, ce 21 octobre 1579.
+
+ »Vostre affectionnée et bien bonne amye.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [211] _Documents historiques inédits, concernant les troubles des
+ Pays-Bas_, 1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et
+ J. Diegerick. In-8º, Gand, 1849, t. Ier, p. 434.
+
+
+Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude Allard, chanoine de
+Laval, auteur d'un livre à peine connu aujourd'hui[212], les
+réflexions suivantes, que tout lecteur impartial appréciera à leur
+juste valeur:
+
+«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison
+dont elle était issue apporta tout ce qu'elle put à sa conservation,
+et depuis à son élévation, fors ce qui estoit nécessaire au salut de
+son âme; mais, comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné
+Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui
+touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant toute de chair, et
+n'ayant point les véritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit
+sortie du chemin qui conduit à l'héritage céleste, ne se mit pas non
+plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le
+corps; ils allèrent à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur
+suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer
+que cette imaginaire grandeur est suivie, après la mort, d'un horrible
+abaissement et d'une perte éternelle. Ainsi, la liberté de la religion
+où elle estoit née ne voulant point advouer la nécessité du baptême,
+elle fut baptisée plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses
+soeurs, et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que pour
+estre reçue comme héritière de la gloire par le père céleste. On lui
+imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa
+famille, une nomination de puissance et d'éclat, que de religion et de
+sainteté. Les estats de Flandre, qui avoient formé un corps de
+république, furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque
+qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde
+prit possession du corps et de l'âme de cette jeune princesse.»
+
+ [212] _Le Miroir des âmes religieuses_, ou la vie de très haute
+ et très religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de
+ Nassau, très digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de
+ Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de
+ Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4º.
+
+Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon à sa
+cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, privée
+du plaisir de voir désormais Charlotte, l'avait instamment priée de
+lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour
+au Paraclet atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la
+cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs
+fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été
+accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un an,
+était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans
+plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.
+
+Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans la pensée
+de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; jamais non
+plus Madeleine de Longwic n'avait songé à rien de tel pour Flandrine,
+car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions
+à imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la
+mère, qu'elle partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se
+rencontra, dans la suite des années, un jour où Flandrine devint
+abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre les
+obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, ni la
+protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite à la triste
+condition d'orpheline, ni même la protection de Madeleine de Longwic,
+car cette dernière était frappée d'impuissance par de redoutables
+ennemis dont les efforts combinés réussirent à arracher de ses mains
+la jeune fille.
+
+Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de l'existence de
+Flandrine: nous nous bornerons à signaler la fidélité avec laquelle
+l'abbesse du Paraclet veilla sur le précieux dépôt que Charlotte de
+Bourbon lui avait confié. Une preuve péremptoire de cette fidélité se
+tire des faits mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son
+livre. Il y disait[213]:
+
+«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas âge,
+d'abandonner la maison de son père, par un effet de cet amour
+farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le monde. Charlotte de
+Bourbon, sa mère, estant en France, avoit lié une étroite amitié avec
+une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La
+perte que celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre
+elle-même, l'oblige de chercher quelque consolation à une absence qui
+n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir ou la douleur; et,
+pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son
+père, accorde à la poursuite de sa femme, la prière de sa cousine,
+quoiqu'avec une extrême difficulté...
+
+ [213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.
+
+»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie avoit répandu
+son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de
+l'Église, ayant pénétré jusques dans le sanctuaire et ayant ébranlé
+les colonnes mesmes de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de
+l'abbesse du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les moeurs, estoit
+altérée, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion,
+sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie
+estoit un continuel déguisement, car, en effet, elle avoit les
+sentimens et la créance huguenote, encore qu'elle eût un habit saint
+et qu'elle parût vestue en religieuse....
+
+»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, perça les murailles
+de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit
+horriblement frappée de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et
+quelques-unes de ces religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant
+rien de sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les
+apparences à Dieu, et le coeur au démon. Ce fut dans ce lieu où le
+père et la mère de nostre jeune princesse prirent résolution de
+l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infectés de ce mortel
+breuvage, ils vouloient que leur fille allât s'abreuver dans cette
+source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si
+trouble....
+
+»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de
+l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les
+sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse
+portoit le coeur d'un démon et l'âme d'une mégère contre la foi
+catholique sous cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières
+semences de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mère
+de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce rejeton eût pû être
+différent de son trônc?...
+
+»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection cordiale
+des parens de nostre princesse, répondit à ce témoignage de leur
+amitié par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa
+reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle
+avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amitié et
+ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...
+
+»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la créance de
+Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument pour l'induire
+d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de
+l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'épargna ny
+conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans
+cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce lors une
+table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures:
+de façon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le
+lieu où l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion
+huguenote, eslevée dans l'esprit de ceste fausse créance, elle but
+l'iniquité comme de l'eau.»
+
+Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux enfants
+venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le père de l'un
+d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de
+l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition
+de son célèbre _Traité de la vérité de la religion chrétienne_[214];
+oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-même, par
+anticipation, la condamnation des erreurs et des déclamations
+intolérantes du chanoine Claude Allard.
+
+ [214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49.
+
+Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, et
+hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à sa noble compagne
+et à leur digne ami.
+
+De graves événements, compromettant le sort de la Flandre entière,
+venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y réclamaient,
+ainsi que l'affirmait Mornay, la présence du prince. En effet, de
+nouveaux troubles avaient éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait
+fomentés, attirait sur lui une répression d'autant plus stricte,
+qu'ils dégénéraient en une véritable anarchie. Éclairé par les
+rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se
+rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie du
+rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les localités
+secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou moins sentir le
+contre-coup de ses excès démagogiques.
+
+De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir dans cette
+ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux atteintes duquel
+celle-ci et lui échappèrent heureusement.
+
+Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le fléau
+continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par ceux de Gand d'aller
+changer d'air en leur ville. Ils lui meublèrent une maison, de tout
+point; et, le lendemain qu'il fut arrivé, le magistrat le venant
+saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y
+levoient, assez grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de
+ce qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion
+d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença l'an 1580. Il n'eut pas
+plus tost repris un peu de santé, qu'il se remit à continuer son
+oeuvre[215]».
+
+ [215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51.
+
+L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas,
+sur le sort desquels demeurèrent sans influence de longues conférences
+tenues à Cologne, qui n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.
+
+Au début de l'année 1580, les relations entre le prince d'Orange et la
+cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon,
+dans l'espoir de concourir, ne fût-ce qu'indirectement, à leur
+maintien, adressa à Catherine de Médicis l'expression de sa déférence,
+en lui disant[216]:
+
+«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majestés, j'ay
+esté bien aise d'avoir si bonne commodité de me ramentavoir en
+l'honneur de vos bonnes grâces et vous supplier très humblement,
+madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours
+tenir au nombre de vos très humbles servantes et de me commander ce
+que Vostre Majesté me trouvera capable de luy faire très humble
+service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande
+affection, de laquelle je baise très humblement les mains à Vostre
+Majesté, et supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé,
+très heureuse et longue vie.
+
+»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et
+servante.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.
+
+ »A Anvers, ce 1er de février 1580.»
+
+ [216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents
+ appartenant à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg,
+ vol. 1.248, fº 11.
+
+
+Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de laquelle le
+service des finances royales était en retard d'acquitter une somme
+due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes,
+empreints d'une réelle modération[217]:
+
+«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, pour mettre ordre
+aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay
+donné charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie très
+humblement Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu
+m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce n'est du tout,
+au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu à
+Vostre Majesté, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la
+conserver, sire, très longuement en très heureuse et très parfaite
+santé. D'Anvers, ce 10 mai 1580.
+
+»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et
+servante.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [217] Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy,
+ vol. 260.
+
+
+Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, activait, en
+s'adressant au receveur général de Hollande, à Dordrecht, le
+recouvrement d'une somme à laquelle sa fille Élisabeth de Nassau avait
+droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle[218], comme je pensois envoyer
+devers vous, pour la rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre
+responce sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois
+escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés que l'argent
+ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de ce moys; qui m'a faict
+retarder le voïage jusques à présent, que la nécessité en laquelle
+nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de
+m'en excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera
+mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardeça il y
+a chose où je puisse m'emploïer pour vous, que je me revencheray de
+tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.»
+
+ [218] Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales
+ du royaume de Hollande).
+
+La correspondance de la princesse, dans le cours de l'année 1580,
+offre des traces particulièrement intéressantes de ses intimes
+relations de famille et d'amitié.
+
+Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée d'Anvers, 27
+février, se trouve ce passage[219]: «Ayant entendu comme depuis
+quelque temps vous estes arrivé à Paris, j'ai esté bien fort aise pour
+l'espérance que cela me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous
+aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur
+moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs
+qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre santé est bonne, et
+pareillement à monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis
+quelques jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires sont
+en assez bon estat, grâces à Dieu.»
+
+ [219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 67.
+
+Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, une
+preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa
+femme, quant aux soins à prendre pour assurer la transmission
+d'informations relatives à la marche des affaires publiques. En effet,
+Guillaume, avant de partir, invitant les députés de la Flandre à
+correspondre avec lui, leur avait expressément recommandé d'envoyer
+leurs lettres directement à la princesse, qui les lui ferait
+parvenir[220].
+
+ [220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série,
+ t. VII, p. 262.
+
+La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il
+entretenait la princesse du fond même des affaires qu'il dirigeait.
+
+D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre
+écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des
+choses dont la connaissance pût soutenir ou utiliser le zèle d'amis
+dévoués de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de
+communiquer à ces amis non seulement la substance de telles choses,
+mais encore les lettres mêmes qui les mentionnaient. Rien, par
+exemple, de plus probant, à cet égard, que ces simples paroles
+adressées au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par
+Sainte-Aldegonde: «Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre
+Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles il lui a
+pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy à M. de
+Saint-Aldegonde[221], etc.»--«Monseigneur, j'ai lû ce qu'il a plû à
+Vostre Excellence d'escrire à M. de Villiers et à moy, et depuis lû ce
+qu'elle escrit à Madame[222] etc.»
+
+ [221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 362).
+
+ [222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 276).
+
+Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut
+pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur
+échappent généralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que
+du moins on connaît des sentiments, du langage et des actions de la
+noble princesse suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux
+riches qualités d'une femme éminente.
+
+Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, s'est
+rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement
+précieux à recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux
+placé que d'autres pour connaître ce qui se passait au foyer
+domestique de son frère et pour constater l'étendue du bonheur que la
+princesse répandait autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au
+comte Ernest de Schaunbourg[223]: «Le prince a si bonne mine et si bon
+courage, malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses
+peines, de ses travaux, de ses périls, que vous ne sauriez le croire,
+et que vous en seriez extrêmement joyeux. Certes, ce lui est une
+précieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donné
+une épouse si distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute
+intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il
+la chérit tendrement.»
+
+ [223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII,
+ Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327.
+
+Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des
+hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute
+sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'étudiait à lui ménager leur
+concours, et allait parfois jusqu'à le réclamer elle-même directement
+avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus
+délicatement senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un jour,
+à Hubert Languet[224]:
+
+«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser
+par ensemble d'envoïer quelque ung en France pour ses affaires, je me
+suis avancée de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus
+de prudence et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y étant
+joinct avec elle la bonne affection que vous portés à mondit seigneur
+mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il désire fort que vous
+entrepreniés ce véage; qui me faict vous prier que, s'il est possible
+que vous puissiés encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos
+amis et, par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, comme avés
+toujours faict; et sur ce, je me vais recommander à vostre bonne
+grâce, et remect le surplus de nos nouvelles à M. de Villiers, priant
+Dieu, monsieur Languet, vous conserver en santé, avec bonne et longue
+vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.»
+
+ [224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p.
+ 335.
+
+Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis de Guillaume,
+Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses
+amis, et l'un des plus chers, assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la
+suite d'un combat héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes
+contre les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin
+d'Engelmunster[225]. Il était tout naturel que, sous l'impression de
+ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce à diverses
+communications contenues dans une lettre qu'elle écrivait alors «à sa
+bien-aimée mère», la comtesse Julienne de Nassau.
+
+ [225] Qui ne sait avec quelle admirable constance François de
+ Lanoue supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux
+ traitements que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis.
+
+«J'ay esté, lui disait-elle[226], très aise d'entendre par mon nepveu,
+le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, en bonne santé, grâce
+à Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver
+longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions
+recepvoir, et qui donne un grand contentement à monseigneur le prince
+vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours à
+l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, y donnant assés bon
+succez, aïant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et
+Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de
+Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur
+vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et doué de
+beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidèle et affectionné
+amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu à Dieu
+ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous
+puis asseurer, pour le présent, de la bonne santé de monseigneur
+vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade,
+mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme
+auparavant. De moy, madame, je me trouve à l'accoustumée... Je me
+rejouy avec nos grans et petits enfans; je désire qu'y puisse avoir
+encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille
+aînée, Loïse-Julienne dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce
+qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler
+l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous en bonne
+santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de
+mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, à
+quy je ne désire moindre prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je
+m'estimerois très heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose
+peur vostre service; car je vous obéiray toute ma vie, de très grande
+affection, de laquelle je vous présente mes très humbles
+recommandations à vostre bonne grâce, et supplie Dieu vous donner,
+madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
+
+ »A Anvers, ce 9 juin.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante fille,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VII, p. 367).
+
+ [227] «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant
+ de courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples
+ avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire
+ qu'on peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à
+ s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre
+ paye; uniquement attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul
+ obstacle n'étoit capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût
+ exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposés à le suivre....
+ Il est certain que la France fut infiniment redevable à ce grand
+ homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos
+ généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la cour, rendoient
+ la nation méprisable par le désordre de leur conduite, sut lui
+ seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire
+ ancienne du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence
+ et sa sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités
+ qui, en lui, n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au
+ degré le plus éminent.» (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.)
+
+
+Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, écrit,
+d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser à sa
+belle-mère; peut-être même celle-ci n'en eut-elle pas connaissance,
+car, le 18 du même mois, elle succomba à Dillembourg; et il était
+difficile, au XVIe siècle, que la distance séparant de cette ville,
+Anvers, où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de
+guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les lignes
+ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.
+
+Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un être bien-aimé,
+qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, qu'accompagne, en
+regard de l'éternité, une suprême espérance, fondée sur des
+déclarations divines! Telles furent les larmes que versèrent le prince
+et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler à lui leur
+mère vénérée. Sa longue existence avait été celle d'une humble et
+fervente chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment ne
+pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais entrée en
+possession de cette vie supérieure?
+
+L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, à la
+fois modestes et puissantes, dignes, à ce double titre, d'être
+honorées, admirées même. De ce nombre est la comtesse Julienne de
+Nassau.
+
+Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel,
+des judicieux et fermes conseils qu'elle donna à ses nombreux enfants,
+si un pieux et savant écrivain n'avait pris soin de publier diverses
+lettres de cette sainte femme?
+
+Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à sa mémoire, que de
+reproduire, en les empruntant à la riche collection dont l'honorable
+M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles
+de ces lettres qui furent adressées à Guillaume de Nassau.
+
+ [228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplém. de la 1re
+ partie. Introduction, p. 12, 13, 14.
+
+En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse Julienne lui
+écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture et appris de vos
+nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes
+affaires que vous avez sur les bras! A lui est donnée toute puissance
+dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se
+confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les
+braves gens de Haarlem... Mon coeur de mère est toujours auprès de
+vous.»
+
+A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, que Dieu
+vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous engagent à rien de
+nuisible au corps ou à l'âme... Je vous supplie de ne pas avoir
+recours, dans vos difficultés, à des moyens contraires à la volonté de
+Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est
+épuisé, et il ne délaissera jamais les siens.»
+
+En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant tout à
+la faveur divine, disait à Guillaume: «Je vous félicite de la grande
+victoire que le Seigneur, dans sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»
+
+Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: «En vérité,
+je suis une pauvre et misérable femme; je ne sourois être délivrée de
+ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette vallée de
+larmes; j'espère, et prie de coeur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez
+que rien n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, il
+faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout
+cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes,
+et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son
+esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre
+consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai pas plus
+longtemps par ma lettre; mais je persévérerai autant que Dieu m'en
+fera la grâce, en priant pour vous.»
+
+En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, dans les
+Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait à Guillaume ce
+langage: «Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile,
+étant dénué de tout secours, de résister, à la longue, à une si grande
+puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré
+jusqu'à maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible;
+sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute miséricorde
+de vous faire la grâce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses
+afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien
+entreprendre qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse
+nuire au salut de votre âme.»
+
+En 1576 elle exprimait à son fils ce voeu: « Que le Seigneur vous soit
+en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves
+soucis, de même que, jusqu'à ce jour, il vous a sauvé de la violence
+et des menées de l'ennemi!»
+
+M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments
+de correspondance de réflexions pleines de justesse; il dit:
+
+«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien que le nom, de
+tels passages doivent paraître fades et insipides; mais nous sommes
+persuadé que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent répété
+avec ferveur les mots de l'Écriture: «--Tourne-toi vers moi et aie
+pitié de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de ta
+servante!» Nous leur attribuons même une importance historique,
+sachant que la prière du juste a une grande efficace, que les
+supplications des fidèles trouvent accès auprès du Dieu des armées,
+que lui-même est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur
+libérateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et
+abaisse les yeux hautains.
+
+»La mère de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux
+qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'épée, se sont
+montrés forts dans la bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée,
+souvent au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui
+regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misérable femme_
+une héroïne de la foi.»
+
+Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la mémoire du coeur;
+aussi, depuis la mort de l'électeur palatin[229], Frédéric III, qui
+l'avait naguère si bienveillamment accueillie, à Heidelberg,
+concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive
+affection qu'elle lui avait vouée. Apprenant, en août 1580, que la
+jeune comtesse palatine, qu'elle chérissait comme une soeur, allait
+épouser le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens
+d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus étroits
+encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent dans ces
+lignes adressées à son beau-frère[230]:
+
+«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le
+prince, vostre frère, m'a escripte, comme vous eussiés bien desiré que
+luy et moy, et tous nos enffans eûssions pû nous trouver, à
+Dillembourg, à vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien
+selon mon souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que nous
+pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien
+humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de
+bonne voullonté; car je me sens, en ce faict, doublement obligée, tant
+pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy
+bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour sa
+piété et aimée comme ma propre soeur, dont à présent, pour l'honneur
+de vous, j'auré encore plus d'occasion que jamais; et espère, monsieur
+mon frère, quant elle sera pardeça, de luy rendre tous les offices
+d'ungne humble et affectionnée soeur, dont il vous plaira l'asseurer,
+etc., etc.»
+
+ [229] Survenue le 26 octobre 1576.
+
+ [230] Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VII, p. 389.)
+
+Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le prince, qui se
+trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, au comte Jean[231]:
+
+«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, et que les
+fiançailles ont esté faictes avecque résolution d'accomplir le mariage
+au troisième de septembre. Vous povés estre asseuré que je en ay reçu
+ung indicible contentement et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir
+donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par ensemble en vraye
+amitié et bon accord. Il n'y a rien quy me déplaist plus, que ma femme
+et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver
+audit jour avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais,
+puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse du
+temps, j'espère que nous pardonnerés que ne faisons le debvoir à quoy
+sommes obligés, etc., etc.»
+
+ [231] Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VII, p. 386.)
+
+Si l'état du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient à ce que le
+prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, pour y assister
+au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionné
+d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins,
+tout déplacement. En effet, la santé de la princesse commandait des
+ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. La naissance de
+son cinquième enfant était attendue comme très prochaine; et les
+prévisions sur ce point ne furent nullement déçues; car, le 17
+septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le
+_Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ cette mention:
+«Mardy, le 17e de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite dame
+accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut baptisée audit
+temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nommée _Brabantine_
+par messieurs les états de Brabant, qui luy ont accordé une rente de
+deux mille florins par an[232].»
+
+ [232] Un acte de l'_État noble_, du 6 décembre 1580, relatant les
+ résolutions des trois ordres, détermine l'assiette des
+ hypothèques destinées à garantir le payement de la rente de 2.000
+ florins accordée à Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans
+ Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Préface, p.
+ x.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Traité conclu avec le duc d'Anjou au
+ Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à
+ l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse
+ aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des
+ ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre
+ Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
+ avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
+ affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
+ et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau
+ rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de Philippe II.--Il
+ la communique aux états généraux. Langage qu'il leur
+ tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de Guillaume de
+ Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ à la
+ plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation
+ de quelques-uns des principaux passages de
+ l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable
+ document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement
+ de Charlotte de Bourbon.
+
+
+Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince étranger,
+sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient être efficacement
+placés. Après maintes délibérations sur la conclusion desquelles les
+sages conseils de Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il
+fut décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces
+serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.
+
+En conséquence, les états de certaines provinces, tels notamment que
+ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la
+responsabilité d'une ferme initiative, s'assemblèrent à Anvers, et
+résolurent, le 12 août, d'envoyer au duc une députation, munie de
+pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette députation avait pour
+chef Marnix de Sainte-Aldegonde.
+
+Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, au
+Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé à cet effet par le
+roi, son frère, un traité qui, postérieurement à la conférence de
+Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de
+la publication d'un manifeste dans lequel le prince français se disait
+résolu à délivrer les Pays-Bas du joug de l'étranger.
+
+Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces mêmes pays, son
+principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict
+accomplissement de ses sinistres desseins à l'égard du prince
+d'Orange?
+
+Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux
+gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]:
+
+«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par
+deux réitérées lettres siennes nous ayt mandé bien expressément de
+faire incontinent publier ès pays de pardeçà la proscription et ban
+icy joint, à l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour
+les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour
+obéyr, au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer, vous
+requérant et néantmoins, au nom et de la part de Sa Majesté,
+ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez à le publier et faire
+publier par toutes les villes et places de vostre ressort et
+juridiction en la manière accoustumée, afin que personne n'en puisse
+prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin,
+très chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons,
+le 15e jour de juing 1580. (signé): ALEXANDRE.»
+
+ [233] Pièces jointes à l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25
+ de l'édition publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig.
+
+Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans cette circulaire,
+portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forgée à loisir était
+donc, depuis trois mois environ, tenue en réserve par Philippe II, qui
+épiait le moment où il pourrait, le plus sûrement, en frapper sa
+victime.
+
+Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince
+d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été le
+promoteur de _la requête_, de la destruction des images, de la
+profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; «d'avoir,
+du vivant de sa seconde femme, épousé une religieuse et abbesse bénie
+solennellement de main épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy;
+chose la plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon la
+religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute
+honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande et la Zélande; d'y avoir
+introduit la liberté de conscience; de s'être fait nommer Ruart;
+d'avoir lutté contre les gouverneurs nommés par le roi; d'avoir
+constitué l'union d'Utrecht, et d'avoir fait échouer les négociations
+de Cologne.
+
+La conclusion du ban était ainsi libellée:
+
+«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques,
+Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons sur luy (Guillaume
+de Nassau), tant en vertu des serments de fidélité et obéissance qu'il
+nous a souvent fait, que comme étant prince absolut et souverain
+desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour
+estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et
+principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste
+publique de la république chrétienne, le déclairons pour trahistre et
+meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et
+proscripvons perpétuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz
+estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous noz
+subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz soyent, de
+hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou
+couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer
+vivres, boire, feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur
+peine d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict;
+
+»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour
+l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester, empescher, et
+s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en
+sa personne et vie, exposant à tous ledict Guillaume de Nassau comme
+ennemy du genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles et
+immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et
+occuper, ou conquérir: exceptez les biens qui sont présentement souz
+nostre main et possession.
+
+»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée tant plus
+promptement et pour tant plustost délivrer nostredict peuple de ceste
+tyrannie et oppression, veuillant apprémier _la vertu_ et chastier le
+crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_,
+que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si
+_généreux de coeur_ et désireux de nostre service et bien publicq, qui
+sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte
+de cette dicte peste, le nous délivrant vif ou mort, ou bien luy
+ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses
+hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants, à son choix,
+incontinent après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz
+d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque grief
+qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et dès maintenant luy
+pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et
+si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou
+exécution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et
+mercède, et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service
+qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que
+pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement.
+
+»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et adhérens de telz
+tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et
+entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants
+dominer longuement, nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après
+la publication de la présente ne se retireront de tenir de son costé,
+ains continueront à luy faire faveur et assistence, ou aultrement le
+hanteront, fréquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou
+favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici
+en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos
+publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs
+et grâces présentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, où
+qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors
+d'iceux, à ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent,
+debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux
+biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour
+parvenir à l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour
+preuve, de monstrer qu'on les auroit vus après le terme mis en ceste,
+communiquer, parler, traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret
+avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur,
+assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois
+à tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire,
+se venant réduyre et remettre soubz la deue et légitime obéissance
+qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict traité d'Arras, arresté à
+Mons, ou les articles des députez de l'Empereur à Coulongue.»
+
+Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants!
+
+Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la majesté divine, que
+sur les lèvres de cet être dégradé, de ce sinistre chef des
+inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire
+_ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la
+cupidité et la main de vils sicaires, transforme, à leurs yeux,
+l'assassinat en un acte _de vertu, de générosité de coeur_, que
+récompenseront à la fois, la décharge de tous crimes antérieurement
+commis, l'or et un titre de noblesse?
+
+Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le prince[234],
+il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement
+entendre, en temps voulu.
+
+ [234] Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement
+ exprimé sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire
+ (_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): «Il faut prendre garde
+ que les lois soient conçues de manière qu'elles ne choquent point
+ la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange,
+ Philippe II promet à celui qui le tuera de donner à lui ou à ses
+ héritiers vingt-cinq mille écus et la noblesse; et cela, en
+ parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise
+ pour une telle action! une telle action ordonnée en qualité de
+ serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de
+ l'honneur, celles de la morale et celles de la
+ religion.»--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et
+ imprimer au front de Philippe II le stigmate indélébile d'une
+ énergique réprobation?
+
+Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement, il dut,
+par respect pour de hautes convenances, la différer. Il fallait, en
+effet, qu'il consultât préalablement[235] plusieurs personnages
+notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des états.
+Ce préliminaire à accomplir, et l'élaboration de l'_Apologie_, dont
+il sera parlé bientôt, impliquaient des démarches et des soins, qui
+réclamaient de sa part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut
+négligé par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des
+affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers, soit
+qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence était
+nécessaire.
+
+ [235] C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes:
+ «Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis,
+ contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher
+ grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées
+ mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs
+ personnages notables et de qualité, mesmes des principauls
+ conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux. Delft,
+ 13 décembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le
+ Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conservé la lettre que Guillaume
+ écrivit au Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10
+ septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette
+ lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.)
+
+Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de
+Bourbon, au milieu même de ses appréhensions[236] en voyant les jours
+du prince plus que jamais menacés[237], se résignait à ce qu'il se
+séparât d'elle, dès que les circonstances l'exigeaient.
+
+ [236] «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit
+ part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de
+ madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort
+ mal; que le duc d'Alençon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx
+ de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son
+ mari, n'avoit rien gagné à travailler pour sa grandeur, sinon
+ d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie à
+ toute oultrance et par déclaration et proposition publicque du
+ prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand
+ désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner_.» (_Mémoires de
+ La Huguerie_, t. II, p. 205.)
+
+ [237] Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de
+ Nassau remontaient au début de l'année 1573. Toutes les
+ tentatives, concertées dans l'ombre, pour l'assassiner avaient
+ échoué. M. Gachard les fait connaître (_Corresp. de Guillaume le
+ Taciturne_, t. VI, Préface, p. XXII à XXXI).--Guillaume disait
+ (voir _Apologie_): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz
+ à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif.
+ Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à
+ présent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et
+ les siens ont faict marché avecq les assassineurs et
+ empoisonneurs pour m'oster la vie!»
+
+Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait avec lui, au
+sujet des affaires d'État, une correspondance active, dont un fragment
+important doit trouver place ici, comme pouvant donner une idée de la
+vigilance et de la sagacité de la princesse.
+
+«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le 29 novembre
+1580[238], il y a deux jours que je vous dépeschay exprès pour vous
+advertir de la prinse de Condé; à ceste heure, je viens de recevoir
+des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il
+vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de
+ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la
+Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au conseil de guerre en
+ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien nécessaire, pour y porter
+plus prompt remède; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de
+vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous plaira,
+monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant
+des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer à quelqu'ung;
+ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce
+sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de
+Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent,
+ils eûssent à en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il
+y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns
+des François qui estoient auprès de Cambray se retirent. Il me semble
+qu'il seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers
+monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il a
+commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve
+en bonne volonté, ce qui seroit besoing de faire pour empescher
+l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre présence est
+bien nécessaire où vous estes, mais aussi elle manque bien
+pardeça.--Je me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait,
+qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques
+jours; mais si vous délibériez de revenir bienstost, alors ma
+délibération changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»
+
+ [238] Archives générales du royaume de Hollande. Recueil
+ manuscrit, intitulé: _Brieven van vorsten, regering personen_,
+ etc.
+
+Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait le prince,
+Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, avec sa femme et ses
+enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir
+se séparer d'elle, peut-être pour toujours, qu'elle était encore toute
+émue de la perte récente d'un ami commun, non moins cher au prince et
+à elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent
+Hubert Languet[239]. Survint un incident, à l'heureuse issue duquel,
+d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un biographe[240] raconte en
+ces termes:
+
+«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, de M. le
+prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage acheminé, sa femme et
+ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en
+Flandre, luy deux heures après les devant suivre; voicy que, sans luy
+en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en
+authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance qu'elle
+feist, la ramène en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant à
+venir, au premier jour, au pays, près duquel ils avoient si peu de
+personnes confidentes et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le
+temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le
+prince d'Orange qui estoit à Gand, _parler par madame la princesse, sa
+femme_, requérir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit
+acquiescer à leur désir, duquel néanmoins il se sentoit et indigne et
+très honoré, sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut
+promptement dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres
+très expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de
+Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec beaucoup d'estime de M.
+Duplessis, combien son service luy estoit utile auprès de soy, luy
+permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprès d'eux,
+desquels il ne luy sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés
+près de sa propre personne.»
+
+ [239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse
+ sollicitude, assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir.
+ Sentant approcher l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il
+ n'avoit regret que de n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que
+ mourir, auquel il eust laissé son coeur, s'il eust pû.... il
+ l'adjura de requérir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une
+ chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumière, il feist
+ mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami fidèle, répondit,
+ par la préface de la version latine de son _Traité de la vérité
+ de la religion chrétienne_, au désir qu'avait exprimé Hubert
+ Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel
+ se revèlent à nous ces deux coeurs de chrétiens, indissolublement
+ unis l'un à l'autre dans la conviction que les saintes affections
+ demeurent, par la grâce de Dieu, plus fortes que la mort!!
+
+ [240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les détails
+ ci-dessus sont empruntés par le biographe aux _Mémoires de Mme de
+ Mornay_.
+
+Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à Anvers.
+
+Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, ainsi qu'à Hubert
+Languet, son projet de réponse au ban de proscription, accueillit avec
+confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils étaient
+toujours si désintéressés et si sûrs[241]; et ayant définitivement
+arrêté la rédaction de sa mémorable _Apologie_[242], la présenta, le
+13 décembre 1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en leur
+tenant ce viril langage[243]:
+
+
+ «Messieurs,
+
+»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de
+proscription, qui a esté envoiée par le roi d'Espaigne et depuis
+publiée par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes
+ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher
+grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées
+mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages
+notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls de ces païs.
+Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, les énormes et
+atroces crimes desquels je suis chargé, ores que ce soit à tort:
+toutesfois j'ai esté conseillé ne pouvoir satisfaire aultrement à mon
+honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement
+j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi
+publiquement injurié et calomnié. Suivant lequel advis, messieurs,
+attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes supérieurs,
+je vous présente ceste mienne défense escritte contre les criminations
+de mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir
+descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement
+justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant que leur principal
+but et intention est de cercher tous les moïens de m'oster la vie, ou
+bien me faire bannir de ces païs, et pour le moins diminuer
+l'authorité qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle
+chose, le tout leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant
+qu'ils me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon
+authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis
+content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre vous, et vous
+continuer mon fidèle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdiée à
+vostre service, et ma présence au milieu de vous, ne me sont point si
+chères, que très volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me
+retire du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult
+aucunement servir pour vous acquérir une certaine liberté. Et quant à
+l'authorité qu'il vous a pleu me donner, vous sçavez, messieurs,
+combien de fois je vous ai supplié de vous contenter de mon service et
+me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos
+affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme
+j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de
+continuer à m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je
+n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre
+plus amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous jugez
+convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumière,
+affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde
+puisse juger de l'équité de ma cause et de l'injustice de mes
+adversaires.»
+
+ [242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le
+ prince avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous
+ apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce
+ qui avoit été dit contre son mariage». (De Thou, _Hist. univ._,
+ t. V, p. 613, note 1.)
+
+ [242] «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de
+ Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave
+ d'Anvers et viscomte de Besançon; baron de Breda, Diest,
+ Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin,
+ etc., lieutenant-général ès Païs-Bas, et gouverneur de Brabant,
+ Hollande, Zélande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et
+ édict publié par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict
+ seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations
+ contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8º, Bruxelles et
+ Leipzig, 1858.)
+
+ [243] «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les
+ états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
+ pièces, p. 31 à 33).
+
+Le 17 décembre, les états généraux répondirent au prince[244]:
+
+«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et leu une
+proscription publiée par les ennemis contre la personne de Vostre
+Excellence, par laquelle ils imposent à icelle des crimes énormes,
+essaiants la rendre odieuse, comme si par moïens illégitimes et voies
+sinistres elle auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est
+constituée; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son
+honneur: aiants veu pareillement la défense proposée par Vostre
+Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vérité de ce
+qui est passé en ces païs, et qu'à chascun d'eus en son endroict est
+cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir esté à tort
+imposez à icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-général que
+des gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement choisi et
+esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos instantes requestes,
+esquelles auroit aussi continué à nos prières et avec entier
+contentement et satisfaction du païs: et la supplient encores lesdicts
+estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance,
+sans espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre prompte
+obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus
+par Vostre Excellence à ces païs et ceus qu'ils espèrent encores à
+l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne,
+d'entretenir une compagnie de gens à cheval pour sa garde, la
+suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez à la
+conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se
+treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief
+aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.»
+
+ [244] «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de
+ l'_Apologie_, avec pièces, p. 33, 36).
+
+Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si
+honorable pour lui, des états généraux, Guillaume envoya son apologie
+à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.
+
+Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son envoi,
+portait, entre autres chose[247]:
+
+«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois
+satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une juste défense à la
+proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi.
+
+»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir mon fils et
+mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de présenter, comme il
+faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les
+homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis,
+j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par ci-devant,
+de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui
+est mien, et eusse suivi la mesme façon de vivre que j'ai faict. Mais
+le roi d'Espaigne aiant publié par tout le monde que je suis peste
+publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, ce
+sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des
+subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement,
+quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que
+par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant esté
+par lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles
+je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de
+toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature
+l'enseigne à un chascun, par tous moïens à maintenir mon honneur, qui
+me doibt estre et à tous hommes nobles plus cher que la vie et les
+biens. Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre né
+seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les
+princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en
+oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon
+principaulté ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant
+subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes
+seigneuries, desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé ne
+pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement à mes parens
+proches, à plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir,
+et à toute ma postérité, sinon en respondant par escript publicq à
+ceste accusation proposée en la face de toute la chrestienté. Et
+combien que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, j'espère
+néantmoins que vous l'imputerez plustost à la contrainte que m'a
+apporté la qualité de ceste proscription, que non pas à ma nature ou à
+ma volonté.
+
+»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus près cogneu la
+vérité de ce qui est contenu en ceste mienne défense, l'ont approuvée,
+m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous
+supplie très humblement, en approuvant icelle mienne response, croire
+que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu
+merci, gentilhomme de bonne et très ancienne maison, et homme de bien,
+véritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant
+commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse
+recepvoir aucun reproche.»
+
+ [245] «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois
+ et aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft,
+ en Hollande, 4 février 1581 (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
+ pièces, p. 41 à 46).
+
+Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue un document
+historique de premier ordre, digne, à ce titre, d'être sérieusement
+médité.
+
+Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, Guillaume de
+Nassau réfute victorieusement, une à une, toutes les accusations,
+toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entraîné
+par les strictes nécessités de sa défense personnelle, il s'érige en
+légitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il
+lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation
+publique les scelle d'une impérissable flétrissure.
+
+L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, pour qu'il
+soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties.
+Nous nous bornerons donc à la citation de quelques passages, à l'aide
+desquels on pourra du moins se former une idée, non seulement de la
+vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mâle et incisive
+éloquence du prince:
+
+Le début de l'écrit est d'une vive allure:
+
+«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme qu'un cours de sa
+vie entière, heureux, prospère, et égal sans aucun heurt ou mauvaise
+rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues à souhait et
+sans avoir rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses
+adhérens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu
+par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de
+gloire dont j'eusse peu désirer, devant ma mort, estre couronné.
+Qu'est-ce qu'il y a plus agréable en ce monde et principalement à
+celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la
+liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes gens, que
+d'estre haï mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la
+patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux
+tesmoignage de sa fidélité envers les siens, constance contre les
+tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de
+plaisirs que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants me
+faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus
+pensé me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donné plus
+de contentement; car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi
+ils m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que je n'eusse
+osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le monde l'équité et
+justice de mes entreprises, en laisser à ma postérité un exemple de
+vertu imitable à tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse
+des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a
+jamais favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des peuples
+entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»
+
+Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache à leur
+approbation:
+
+«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne
+renommée, que je ne prinse à gré, comme j'espère mes actions le
+mériter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et
+républiques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens,
+desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie, je ne désire
+ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque: toutesfois puisque vous
+estes seuls en ce monde à qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens
+obligé, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les
+improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu
+tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions, qui ont esté
+tousjours conjointes à vostre bien, utilité et service: et endurerai
+patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs
+passions et affections, ou bien, ce que plus je désire, selon
+l'équité, droiture et justice.»
+
+Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est
+incriminé par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se
+porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même sous le coup de
+formidables accusations? Les critiques qu'il ose élever ne sont-elles
+pas, d'ailleurs, dépourvues de tout fondement?
+
+La réponse à la première de ces questions est empreinte d'une légitime
+indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables désordres
+dont s'est rendu coupable, dans sa vie privée, le royal accusateur.
+
+Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit:
+
+«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma personne, pour
+m'accuser d'ingratitude et d'infidélité, mais aussi, comme la rage et
+fureur mord également tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui
+qu'on juge estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que
+de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils
+cuident mettre sus à mon dernier mariage. Je ne sçai si je les trouve
+plus à condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants
+hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon
+chantée et rechantée par les plus petits escolliers: _Celui qui
+s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._
+Car c'est une impudence et témérité, s'ils cognoissent leurs faultes
+si notables, et néantmoins passent par dessus leurs épines et
+chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent,
+quelle bestise est-ce, quelle stupidité, de ne point voir ce qui se
+présente, à toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours,
+un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste,
+légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances de l'église
+de Dieu.»
+
+(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.)
+
+Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte de Bourbon,
+le prince s'exprime ainsi:
+
+«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et qu'on peust le
+tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse
+reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien
+meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur,
+sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine
+de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis
+tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand à ma défuncte femme, elle
+appartenoit à princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur,
+lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je
+vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire
+cognoistre que les plus sçavants de ses docteurs le condamnent. Quant
+à ce qui touche le mariage auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils
+facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus
+traditions de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais
+croire à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs
+d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-père,
+lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal
+de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui
+commander, et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et aiant
+ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de
+Paris assemblée à Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ouï
+l'advis des évesques et docteurs, a trouvé, comme telle est la vérité,
+que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma
+compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte en bas
+âge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts
+souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon
+ennemi défère tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte,
+ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes
+informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout
+cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu versé en la
+bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors
+par les hommes ne pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.»
+
+Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils dont les
+Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme, et qu'ils tiennent en
+captivité!
+
+«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune enfant
+escollier, et, contre les privilèges de l'université, le tirent
+violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par
+l'université, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus
+vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les
+privilèges du païs, contre le serment du roi, et l'envoient en
+Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son père, et jusques à
+présent détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement,
+quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non
+seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de
+père, si je n'emploioi tout le sens et tous les moïens que Dieu m'a
+donnez, pour essaier de le retirer de ceste misérable servitude, et me
+faire réparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant
+desnaturé que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que
+souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se présente à
+mon entendement.»
+
+Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse dans les
+Pays-Bas, le prince répond:
+
+»Ils entrelassent _que j'ai procuré la liberté de conscience_: s'ils
+entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui se
+commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, où
+l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est
+chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle
+liberté ou plustost licence effrénée. Mais je confesserai bien que la
+lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a
+jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc
+d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté d'advis que les
+persécutions cessassent au Païs-Bas. Je vous confesserai dadvantage,
+affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire à une partie qui
+parle rondement et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de
+Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda de faire
+mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne
+voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le
+pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à
+Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon
+leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et nations qui les valent
+bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance
+rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous,
+messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis
+approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces
+cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et
+leurs adhérens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur
+nostre religion, ils nous appellent hérétiques; mais il y a si
+longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu
+venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»
+
+Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume à l'adresse
+de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur de leurs crimes!
+
+«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui soit à
+comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez
+esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser publier devant
+toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent à pris un chef libre et
+francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y
+adjoustent encore telles récompenses si barbares et si esloignées de
+toute reigle d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu,
+_qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il
+n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit exécuté un
+si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra permettre) seroit de
+race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre
+les nations qui sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement
+manger avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit tué pour
+argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse
+trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel
+est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que
+tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et
+principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et
+des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont
+faict marché, à baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur:
+ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu,
+_ils lui pardonnent tout délict et forfaict, quelque grief qu'il
+puisse estre_. Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un
+de ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de
+l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or,
+puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes
+biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings
+de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et
+en tant de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand
+advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que
+ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains
+et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus
+exécrables de la terre, et donner telle récompense et si honorable à
+une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus
+propre pour vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels
+moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rémissions de
+crimes énormes, anoblissement de meschants, opprimer le défenseur de
+la liberté d'un peuple vexé cruellement et tyranniquement? Je ne
+doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens,
+osté l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout le
+monde matière pour cognoistre son coeur envenimé contre ce païs et
+contre nostre liberté, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte,
+quelque meschant et détestable qu'il puisse estre, au prix de la mort
+de celui qui vous a servi jusques à présent et si fidèlement. Et
+encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de
+Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste
+puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, mais de
+le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et
+de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre.
+Mais je ne doubte que Dieu, par son très juste jugement, ne face
+tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et
+qu'il ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon honneur,
+de mon vivant et envers la postérité. Quant à mes biens et à ma vie,
+il y a long temps que je les ai dédiez à son service; il en fera ce
+qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.»
+
+Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathétiques et admirables
+paroles, par lesquelles se termine l'apologie:
+
+«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que
+c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si
+grande somme d'argent ils ont vouée et déterminée à la mort, et disent
+pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust
+à Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma mort, vous
+peut apporter une vraie délivrance de tant de maus et de calamitez,
+que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu délibérer au
+conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors,
+vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit
+dous, que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce que j'ai
+exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu
+mes propres frères, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en
+trouver d'autres? Pourqui ai-je laissé mon fils si longtemps
+prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer, si je suis
+père? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous
+restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris,
+quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont
+parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la ruine de
+tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, s'il en est
+besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si doncq vous jugez,
+messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir,
+me voilà prest à obéir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la
+terre, j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque
+n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et
+conservation de vostre république. Mais si vous jugez que ceste
+médiocrité d'expérience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai
+acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le
+reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je
+vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur les
+points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque
+amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller,
+croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et délivrer. Cela
+faict, allons ensemble de mesme coeur et volonté, embrassons ensemble
+la défense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de
+conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si
+encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez portée par
+ci-devant, j'espère moiennant vostre aide et la grâce de Dieu,
+laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si
+perplexes, que ce qui sera par vous résolu pour le bien et
+conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et
+sacrées, je le maintiendrai.»
+
+L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec laquelle
+Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était solennellement engagé à
+soutenir.
+
+Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion publique se
+prononça en faveur du second contre le premier; et l'arrêt émané
+d'elle contribua puissamment à rendre plus étroite désormais
+l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient à secouer le joug
+de l'Espagne et l'homme éminent qu'elles considéraient, à bon droit,
+comme leur plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.
+
+Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une grande force;
+mais une force plus grande encore pour lui était celle qu'il puisait
+dans de saintes inspirations, au foyer domestique, là où un noble
+coeur de femme, qui s'était consacré à lui, exerçait en secret, avec
+une exquise délicatesse, le touchant privilège de le seconder dans
+l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de
+grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II,
+plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des pensées et des
+sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fière d'être sa
+compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidélité d'une
+profonde affection, les labeurs, les angoisses, les périls de sa
+généreuse carrière.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de
+ Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a
+ lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef
+ d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les
+ jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à
+ se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en
+ France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange à La
+ Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit
+ d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de
+ l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec
+ Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président
+ Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa
+ petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt
+ de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J.
+ Borleeut.--Assemblée à La Haye des députés des
+ Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant
+ Cambrai.
+
+
+Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était plus porté à
+dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, «qu'il se feroit
+mettre en pièces, pour Sa Majesté, et que, si on lui ouvroit le coeur,
+on y trouverait gravé le nom de _Philippe_[245].» En effet, que devait
+être désormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui
+avait osé «toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre à
+prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef de famille
+indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme s'étendant jusqu'à
+sa personne, l'outrage fait à ses enfants. Nous aimons à croire qu'en
+réalité il le ressentit, et comprit qu'il était de son devoir, non
+seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux
+et de leur accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient
+droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plénitude?
+
+ [246] Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans
+ une dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de
+ Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux
+ qui unissent depuis si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à
+ lui en particulier, à raison de la ligne de conduite qu'il
+ n'avoit cessé de suivre, ainsi qu'il convenoit à un gentilhomme
+ de son rang et à un véritable chrestien. Enchanté de cette
+ ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant
+ que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir
+ qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se feroit mettre
+ en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y
+ trouverait gravé le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle
+ expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y
+ avoit chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (_Papiers d'État de
+ Granville_, t. IX, p. 284 à 292.)
+
+Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le duc dans la
+voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait parlé d'elle, de son
+mari, de ses enfants avec quelque intérêt, et s'était même prêté à
+l'examen, par intermédiaires, de diverses questions concernant les
+droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus
+encore: aussi, en insistant auprès de lui sur la solution de ces
+questions, le prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir
+directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le
+prince.
+
+La preuve des bons offices de François de Bourbon, en cette
+circonstance, ressort, notamment, de deux lettres écrites, en 1581,
+l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau.
+
+Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père[247]:
+
+«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest
+honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il
+plaist à monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre,
+pour son mariage, dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant
+veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agréable;
+qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je
+ne fauldray d'escripre bien amplement à mondit seigneur et luy
+remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me
+despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel
+que désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur le
+prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous sçaurois assez très
+humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir,
+me voulant toujours conformer à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et
+suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute ma vie,
+etc.»
+
+ [247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 47.
+
+Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces
+termes[248]:
+
+«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu
+m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne
+affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai esté très aise et ne
+vous en puis assez humblement remercier, singulièrement pour les
+faveurs et bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma femme
+envers monseigneur vostre père, et que vous estes aussy volontairement
+enclin, de vostre part, à entendre aux affaires qui concernent son
+bien et des enfans qu'il a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant,
+monsieur, que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en rendre
+bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de
+m'employer. J'ai donné charge à ce porteur de vous aller visiter de ma
+part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble
+pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de
+ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris, de la
+part de monseigneur vostre père et de la vostre, par vos députez avec
+ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande
+asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce présent
+porteur vous pourra déduire plus particulièrement, la signer de vostre
+main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis
+pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty
+de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest
+honneur de le vouloir escouter, etc.[248]»
+
+ [248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 38.
+
+ [249] A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre
+ suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay
+ veu les deux transactions qui ont esté passées, tant soubz mon
+ nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur,
+ la princesse d'Orange, et des renonciations à vostre prouffit,
+ requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles
+ de feu vostre mère et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay
+ trouvées conformes aux articles et conditions que j'avais faict
+ dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers
+ ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing que vous
+ faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient
+ envoyées à vostre soeur jusques à ce que son mary et elle les
+ aient aussi ratiffiées, et, les envoyant à Me André, il délivrera
+ lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS
+ DE BOURBON.» (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 36.)
+
+De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne
+pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa fille, et de son mari, à
+un règlement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer
+juste et bon père, en leur accordant une affection dont ils étaient
+depuis trop longtemps privés. Sur ce second point, le duc, au mépris
+d'une parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de Navarre
+renouvelât ses instances[250]; et le père, en y cédant, ouvrit enfin
+son coeur à sa fille, au prince et à leurs enfants.
+
+ [250] «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement
+ de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père,
+ n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donnée, de la
+ recevoir en sa grâce et de ratifier son mariage, l'en sollicita
+ pour la seconde fois; et, après quelques entrevues à Champigny,
+ _ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux
+ larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont l'amitié ne
+ lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.»
+ (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.)
+
+Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance des
+communications qui furent alors directement échangées entre le duc,
+Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu'à
+présent, échappé à toutes investigations.
+
+Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître, l'un,
+l'époque d'un rapprochement affectueux entre le père et la fille,
+l'autre, l'impression qu'en reçut le coeur de celle-ci. Le premier de
+ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant.
+
+Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits
+antérieurs à la double date qui vient d'être signalée.
+
+Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti à
+l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser à la conclusion
+du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette
+ambassade était François de Bourbon, que devaient accompagner le
+maréchal Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de
+Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges,
+gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon,
+qui avait été déjà ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson,
+président au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La
+Maurissière, et Claude de Pinart, secrétaire d'État.
+
+François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de Bouillon, sa
+soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci.
+
+Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son frère[251]:
+«J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver
+à Calais, pour l'effect de vostre voïage, estant bien marrye n'avoir
+eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel
+j'eusse désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le défaut
+duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous, qui ne sera le
+premier bienfait receu pour tous lesquels sçachant n'y avoir chose qui
+vous les face mieulx employés, que quand ils seront sages et vertueux,
+je supplieray Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il
+vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez
+que vous y ayez.»
+
+ [251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, fº 7.
+
+Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment où il
+allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mandé au
+duc, leur grand-père[252]: «Monseigneur, comme toutes nos intentions
+tendent à vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons,
+sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a estée
+représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour
+accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il a entrepris, sommes
+retournez en ceste ville, nous rendre à ses pieds, pour luy faire très
+humble service, en ce qu'il aura agréable nous commander, et ayant mis
+tout l'ordre qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage,
+espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy rendre toutes
+nos actions agréables.»
+
+ [252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.210, fº 69).
+
+Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de
+sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les premiers jours d'avril, et
+arrivèrent en Angleterre où ils furent honorablement accueillis.
+
+Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam avec son mari,
+exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si, à son
+retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite.
+
+«Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrivée à Calais,
+quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis demeurée en extrême
+désir que vostre voïage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et
+de bien, qu'à vostre retour, vous puissiés passer par Zellande où
+j'espère, sy Dieu me continue la santé, de me pouvoir trouver, pour
+avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, s'il
+est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy
+je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous
+négociés, car l'affection que j'ay d'estre honorée de vostre présence
+ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en
+doibs espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte,
+s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frère, se
+trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer à ce mesme heur,
+et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amitié que
+vous avez ensemble etc.
+
+»P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvés, depuis
+avoir passé la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois
+que vous ne vous trouviés mal.»
+
+ [253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3,415, fº 76).
+
+Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait au prince
+dauphin[254]: «J'ay esté bien aise d'entendre, par les lettres qu'il
+vous a pleu d'escrire à ma femme, que vous estes en bonne disposition,
+et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de
+la royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et heureuse
+issue de l'affaire que vous avez, de présent, entre mains, vers Sa
+Majesté, et dont il ne peut réussir qu'un grand bien en toute la
+chrestienté, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur
+nous. J'eusse bien désiré que la commodité de vos affaires, et
+principalement de l'honorable charge que vous avez, vous eût pû
+permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me
+fûsse efforcé de vous y faire bonne chère et vous rendre l'honneur qui
+vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger
+que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner,
+espérant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, une
+aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je désireray
+bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer
+de mesmes, en ceste occasion.»
+
+ [254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
+ fº 40).
+
+Séparée de la princesse, sa soeur, depuis bien des années, la duchesse
+de Bouillon tenait à se dédommager de cette privation, au moins en
+partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait à leur
+représenter, ainsi qu'à sa fille, comme ayant pour eux trois une
+affection maternelle. Telle était, en effet, celle que Charlotte de
+Bourbon avait vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec
+ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du désir de
+voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre pour se rendre dans
+les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt au prince dauphin[255]:
+
+«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu
+des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, où elle
+me faict entendre le désir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon,
+nos nepveux, pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre la
+commodité de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy
+vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir
+agréable, dont tant pour estre asseurée en cest endroit, de sa
+vollonté, que pour le très grand désir que j'ay d'avoir cest heur de
+les voir, j'entreprendray de vous supplier très humblement de leur
+vouloir permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité
+infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur
+et de bien ne m'est permis, à cause de la négociation que vous
+traictés, j'espère que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux
+en cest endroict à rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il
+vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la
+très humble requeste que je vous en fais, etc.»
+
+ [255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
+ fº 69).
+
+Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au sujet de ses
+neveux, auprès de François de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]:
+
+«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez à traicter
+avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos
+affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de
+vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma
+femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys je
+désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce d'avoir cest honneur, je
+vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et à ma femme, que
+messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le
+temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que madame de Bouillon
+prendra à plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit à ma femme,
+moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de
+quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en
+rendre humble service.»
+
+ [256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
+ fº 42).
+
+Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux soient venus dans
+les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, ainsi que le désiraient si
+vivement la princesse et le prince.
+
+D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La Haye. Le docteur
+Forestus, qui leur était fort attaché, ne manqua pas de quitter sa
+résidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le
+soin de consigner, dans l'un de ses écrits, l'expression du plaisir
+qu'il éprouva à se retrouver auprès d'eux, et surtout à recevoir des
+gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets
+d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus
+de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de la bonté de
+Charlotte de Bourbon à son égard[257].
+
+ [257] Voir _Appendice_, no 17.
+
+Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en
+1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille.
+
+Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de
+Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait désormais
+l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, à la face
+de la France et de l'Europe, l'approbation, sans réserve, qu'il
+donnait à l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect
+dû par chacun à la dignité morale de la princesse et du prince, dont
+il tenait à honneur d'être le père.
+
+Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration officielle qui
+reçut aussitôt une grande publicité[257]:
+
+«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de
+Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut!
+
+»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et très aimée
+fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité et conduite de défunt
+très hault et très puissant prince et nostre très cher et honoré
+cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, électeur du
+Saint-Empire, faisant office de père et représentant nostre personne
+envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy
+très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc
+d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage avec nostre très cher et très
+aimé beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau,
+etc., etc., et qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit
+mariage, que tousjours depuis il a non seulement continué en tout
+honneur et grande amitié, mais aussi multiplié en lignée, ainsi qu'il
+fera encores, moïennant sa grâce; au moïen de quoy nul ne doive
+prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon
+et légitime; ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que
+nous n'aurions assisté et ne serions intervenu audit mariage,
+quelques-uns en ont parlé et pourroient parler ou présumer aucunement
+qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et
+considérant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans
+ennemis et malveillans;
+
+»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré, comme nous
+faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable
+pour nostredite fille et à l'estat et grandeur de nostre maison, avons
+dit et déclaré, disons et déclarons nostre intention et volonté avoir
+esté qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué,
+aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant que besoin
+seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons, tout ainsi que
+si nous avions esté présent en personne à le passer et contracter;
+recognoissant les enfans, tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos
+petits enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime
+mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos
+filles mariées par nous, et de nostre authorité.
+
+»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté Impériale, et
+tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons
+l'honneur d'estre parens et alliés, que autres princes et seigneurs,
+nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit
+meue, à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy, nez
+ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur
+plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur
+bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous
+princes ont accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle
+comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et
+les leurs, quand nous en serons requis.
+
+»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes de nostre main, et
+à icelles fait mettre nostre scel.
+
+ »Donné, à Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581.
+
+ »LOUYS DE BOURBON.»
+
+ [258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl.
+ nat., mss. f. fr., vol. 3.902, fº 222.--Sur le repli de l'acte
+ ci-dessus est écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de
+ Montrillon, et scellé du grand scel dudit seigneur duc, en cire
+ rouge.
+
+ »Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs
+ paraphes).
+
+ »Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en
+ parchemin blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot
+ à mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire
+ impérial.»
+
+
+Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc de
+Montpensier rompit courageusement, comme père, avec un passé
+déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance, l'affection,
+les respectueux égards de cette fille et de ce gendre qui consacraient
+à son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de
+leurs enfants.
+
+L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle
+attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en douter, profonde, et
+se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de
+tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de
+ses pensées. S'il ne fût donné qu'à eux de les recueillir,
+félicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son émotion
+filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La
+Haye, au président Coustureau[259]:
+
+»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très grand
+contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur mon père a esté
+esclaircy de la vérité de tout ce qui s'est passé pour mon regard, il
+m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme
+sa singulière prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté,
+j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit seigneur mon père,
+d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller
+X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous
+m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en
+ceste dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu désirer;
+dont je vous remercie bien affectionnément, et comme je vous congnoys
+de longtemps entièrement dédié à mondit seigneur mon père et portant
+bonne affection à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près
+comme moi, etc., etc.»
+
+ [259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, fº 31.
+
+Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se
+réhabilita comme père, en restituant à la princesse la place qu'elle
+eût dû toujours occuper dans sa famille, de son côté, la duchesse
+Catherine de Lorraine, se montra, à la même époque, comme belle-mère
+et comme aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec
+Charlotte de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait
+généralement ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera
+d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la
+seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations
+criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus
+tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins
+rendre à cette femme, dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de
+tristes souvenirs, la justice de déclarer: qu'il fut un temps où,
+encore étrangère à de coupables passions, et accessible à de
+salutaires influences, elle se sentit attirée vers la princesse
+d'Orange et rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant
+délicatement remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à sa
+fille aînée.
+
+La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, comme le furent
+ses soeurs, à l'image de la princesse, sa mère, n'avait que cinq ans,
+lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, était
+une aïeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu'à peine
+venait-elle d'atteindre sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui
+suit[260]:
+
+
+ «A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,
+
+»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de vous, et
+combien vous estes jolye, saige et accompaignée de perfections, en
+vostre petit ange, je me suis bien aperçue que c'est pour l'envie que
+vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisnée de mes
+autres petites filles, voz soeurs, et que vous seriez marrie qu'elles
+eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous;
+ce qui me donne occasion d'augmenter particulièrement, en vostre
+endroict, la singulière affection et amytié que je porte à vous et à
+vosdictes soeurs, et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié
+que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en
+avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous
+envoie un petit présent d'ung phoenix, lequel je vous prie vouloir
+accepter d'aussy bon coeur que je le vous donne; et soubhaiste que
+vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi à
+beaucoup de plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de
+monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me maintenir en
+l'heur de leurs bonnes grâces, comme se recommande affectueusement à
+la vostre,
+
+ »Vostre bien affectionnée grant mère.
+
+ »CATHERINE DE LORRAINE.
+
+ »De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581.»
+
+ [260] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+
+Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier, se
+montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté et d'aimables
+prévenances que lui avait légués sa vénérable grand'mère la duchesse
+de Ferrare, Renée de France.
+
+Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier à
+Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu
+être, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc
+correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le
+coeur, sous l'inspiration maternelle, s'était tourné vers lui.
+
+L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas
+seulement par la direction élevée qu'avant tout elle imprimait à leur
+coeur et à leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de
+leur santé; il se manifestait aussi par la vigilance éclairée qu'elle
+apportait au soutien de leurs intérêts personnels dans la gestion de
+ressources pécuniaires qui leur appartenaient en propre.
+
+Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple[261], ressort,
+de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier échevin de la
+ville de Gand, reçut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente
+accordée, en 1579, par les quatre membres de Flandre à Flandrine de
+Nassau.
+
+La première des lettres dont il s'agit portait[262]:
+
+«Monsieur de Borluut, le président Taffin m'a bien et au long déclaré
+les bons offices que vous avez faits et la peine qu'avez prinse pour
+obtenir le paiement de la rente de ma fille Flandrine, nonobstant les
+difficultez qui se sont présentées, à cause de la répartition entre
+messieurs les quatre membres. Et certes, depuis le commencement de
+nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et expérimenté vostre
+prompte volonté et affection à faire plaisir à monseigneur le prince
+et à moy. De quoy nous nous tiendrons tousjours bien obligez envers
+vous.--Or, entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par
+vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour mettre, une fois,
+fin aux difficultez et débats à cause de ladite répartition, aussi
+qu'il ne soit besoing d'importuner, à chacune fois, messieurs les
+quatre membres, pour le fournissement de leur part et portion, cest
+expédient se pourroit trouver, de transporter à madite fille la terre
+et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu à l'abbé de Saint-Bavon,
+si comme la maison, bassecourt, fossez et jardinages, et en fonds de
+terre et héritages, en valeur jusqu'à la concurrence d'iceux 2m fl.
+par an. Si cela me pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite
+fille, de tant plus obligée tant envers vous, pour si bons et
+agréables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, en
+particulier, à cause de leur consentement et agréation, et, en
+général, envers messieurs les quatre membres, de la bénéficence
+desquels ladite rente est procédée, sans jamais mettre en oubly une
+accommodation venue si bien à propos.--Oultre ce, comme j'entends
+dudit président que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et
+estendue, qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a délibéré et
+résolu de desmembrer et vendre par pièces et portions, pour satisfaire
+au paiement de quelques debtes particulières; mais veu que l'héritage
+est la plupart bien planté, l'on feroit beaucoup plus de proffict de
+le vendre en une masse, car cela est le parement de son estime et
+valeur. Ce qui me faict vous déclarer comme j'ay envoyé en France,
+passé longtemps, vers monsieur mon père, affin d'estre satisfaicte,
+comme mes soeurs, de la succession des biens paternels et maternels.
+J'ay doncq une bien grande envie et desir d'emploïer le plus que je
+pourray en l'achapt desdites terres, en donnant la valeur, selon
+qu'elles seroient appréciées, ou selon le pris qu'elles pourroient
+estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement m'adviser
+comment en cela je pourrais procéder.--Mais il faudroit, pour quelque
+peu de temps, supercéder ladite vente, pour le moins jusques à ce que
+j'auroys nouvelles de France, que j'attends de jour à autre; que lors
+je sçauray au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques à ce que
+monsieur mon mary vienne à Gand, que j'espère sera de bref.--Or, le
+plus prouffitable et avantageux seroit, pour les créditeurs et pour
+les vendeurs, d'avoir affaire avec un seul qu'avec plusieurs, veu
+mesmes que le commun, en ces temps si calamiteux et estranges, ne
+viendront à achepter qu'à fort vil pris; et, si les créditeurs le
+prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera à leur grand
+advantage et au mescontentement de la commune. Si cela ne se peut
+impétrer, qu'il vous plaise tenir la main à ce que ladite maison,
+bassecour, granges, fossez et jardinages ne soient délaissez, soubz
+telle estimation qu'on trouvera raisonnable; à quoy je ne faudray de
+satisfaire promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine soit
+emploiée ès terres et héritages les plus proches de ladite maison,
+jusques à la concurrence des deniers capitaux portant XXXIIm fl.; à
+quoy j'adjousteray le plus que je pourray. Vous me ferez en ce que
+dessus un très singulier plaisir, lequel je ne fauldray de
+recognoistre, etc., etc.--(_P.-S._). Monsieur mon mary trouve plus
+considérable d'engaiger lesdites terres que de les vendre
+absolutement; à quoy je serois aussi contente d'entendre. Quand il
+sera près de vous, ce qui, j'espère, sera de bref, il vous pourra
+amplement dire les causes et raisons.»
+
+ [261] Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 août
+ 1580, à Muys, receveur général de Hollande, au sujet de la rente
+ à laquelle Élisabeth de Nassau avait droit.
+
+ [262] _Documents historiques inédits concernant les troubles des
+ Pays-Bas_ (1577-1584), publiés par Kervyn de Volkaersbeke et J.
+ Diegerick. Gand, 1850, in-8º, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet
+ 1581 datée de La Haye.
+
+La seconde lettre de la princesse, à six jours de distance de la
+précédente, était ainsi conçue[263]:
+
+«Monsieur de Borluut, j'ay reçu la lettre que m'avez escrite par le
+sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les bons offices qu'il vous a
+plu me faire, en retardement de la vendition de la maison et biens de
+Loochrist, selon que je vous en avoy prié par mes précédentes
+lettres, pour en faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que
+peut porter la rente qu'il a pleu à messieurs les quatre membres lui
+donner. Je ne vous en puis assez affectueusement remercier, et vous
+supplie, monsieur de Borluut, de nous continuer en ceci vostre bonne
+volonté de tenir la main à ce que nous puissions avoir autant de
+terre, à l'entour dudit Loochrist, que pourront s'étendre les deux
+mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficulté
+particulière pour la maison; car, encores qu'elle seroit à nous,
+_messeigneurs les quatre membres en pourront disposer comme du leur,
+en ce qui concerne le bien du pays, auquel le particulier doibt
+tousjours estre postposé_. Ledit sieur Lucas Deynart vous fera
+entendre sur ce plus particulièrement l'intention de monsieur mon mary
+et la mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera de
+vous en escrire; seulement je vous assureray que, l'occasion se
+présentant, nous n'oublirons point à nous revencher de l'obligation
+que nous vous avons et que vous augmentez journellement par vos bons
+offices, etc., etc.»
+
+ [263] MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, _op. cit._, t.
+ II, p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, datée de La Haye.
+
+Tandis qu'une sérieuse union, trop longtemps différée par le duc de
+Montpensier, venait enfin de s'établir entre lui et ses enfants, une
+rupture définitive allait éclater entre le roi d'Espagne et les
+énergiques provinces auxquelles, parmi celles des Pays-Bas, sa
+domination tyrannique était devenue insupportable.
+
+Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581,
+immédiatement précédée d'un acte solennel, qui apporta un notable
+changement dans la position de Guillaume de Nassau. Les provinces de
+Hollande et de Zélande, à qui la suprématie du duc d'Anjou eût déplu,
+étaient demeurées étrangères au traité conclu avec lui, le 29
+septembre 1580. Usant de la liberté qu'elles s'étaient réservée, quant
+au choix d'un protecteur suprême, elles conférèrent le pouvoir
+souverain au prince d'Orange, par une déclaration du 24 juillet 1581,
+applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. Le
+prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir.
+
+Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accepté la souveraineté des
+autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas que l'attribution de
+cette souveraineté impliquât simplement la déchéance de Philippe II;
+il fallait, de toute nécessité, que cette déchéance fut expressément
+déclarée.
+
+En conséquence, le 26 juillet 1581, les députés des Provinces-Unies,
+assemblés à La Haye, formulèrent une déclaration d'indépendance[264],
+à laquelle fut donnée le nom d'_acte d'abjuration_.
+
+ [264] Le Petit, _Chronique de Hollande, Zélande_, etc., in-fº, t.
+ II, p. 428 et suiv.
+
+Le préambule de cette déclaration portait:
+
+«Les estats généraux des provinces unies des Pays-Bas, à tous ceux qui
+ces présentes verront, ou lire oyront, salut!
+
+»Comme il est à un chacun notoire, qu'un seigneur et prince du pays
+est ordonné de Dieu, souverain et chef de ses sujets, pour les
+défendre et conserver de toutes injures forces et violences, tout
+ainsi qu'un pasteur, pour la défense et garde de ses brebis, et que
+les sujectz ne sont pas créés de Dieu pour le prince, pour luy obéir
+en tout ce qu'il luy plaît commander, soit selon ou contre Dieu,
+raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, mais plus tost le
+prince pour les sujectz, sans lesquels il ne peut estre prince, afin
+de les gouverner selon droit et raison, les contre-garder et aymer
+comme un père ses enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps
+et sa vie en danger pour les défendre et garantir.
+
+»Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses sujectz,
+il se met à les outrager, opprimer, priver de leurs priviléges et
+anciennes coustumes, à leur commander et s'en vouloir servir comme
+d'esclaves: on ne le doit alors pas tenir ou respecter pour prince et
+seigneur, ains le réputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz,
+selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur prince, de
+manière que, sans en rien mesprendre, signament quand il se fait avec
+délibération et autorité des estats du pays, on le peut franchement
+abandonner et, en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur,
+qui les deffende; chose qui principalement a lieu quand les sujectz
+par humbles prières, requestes et remontrances n'ont jamais sceu
+adoucir leur prince, ny le destourner de ses entreprises et concepts
+tyranniques; en sorte qu'il ne leur soit resté autre moyen que
+celuy-là, pour conserver et défendre leur liberté ancienne, de leurs
+femmes, enfans et postérité, pour lesquels, selon la loy de nature,
+ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour semblables
+occasions, on a vû, par diverses fois, advenir en divers pays et en
+divers temps, dont les exemples en sont encores tout récens et assez
+cognus.
+
+»Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces pays, lesquels,
+d'ancienneté, ont esté et doivent estre gouvernez ensuyvant les
+serments faicts par leurs princes, quand ils les reçoivent,
+conformément à leurs priviléges et anciennes coustumes, sans aucun
+pouvoir de les enfreindre. Joinct aussy que la plupart des dictes
+provinces ont tousjours reçeu et admis leurs princes et seigneurs, à
+certaines conditions et par contracts et accords jurez, lesquels si le
+prince vient à violer, il est, selon droict, décheu de la supériorité
+du pays.»
+
+Viennent ensuite l'exposé des événements dont les Pays-Bas ont été le
+théâtre, dans le cours des vingt-cinq dernières années, et
+l'articulation des accusations dirigées contre la domination de
+Philippe II[264]. Après quoi, les états généraux terminent en ces
+termes:
+
+«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et
+pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun
+accord, délibération et consentement déclairé et déclarons, par
+cestes, le roy d'Espaigne, _ipso jure_, decheu de sa seigneurie,
+principauté, jurisdiction et héritage de ces dits pays; et que sommes
+délibérez de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant
+le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, ny de plus user
+ou permettre qu'autres usent doresnavant de son nom, comme souverain
+seigneur d'iceux.
+
+»Suyvant quoy, nous déclairons tous officiers, seigneurs particuliers,
+vassaux et tous autres habitans de ces pays, de quelque condition ou
+qualité qu'ils soyent, estre d'icy en avant deschargez du serment
+qu'ils ont faict, en quelque manière que ce soit, au roy d'Espaigne,
+comme seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient à luy estre
+obligez.
+
+»Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart desdites
+provinces unies, par commun accord et consentement de leurs membres,
+se sont rendues sous la seigneurie et gouvernement du sérénissime
+prince, le duc d'Anjou, sous certaines conditions contractées et
+accordez avec Son Alteze, et que le sérénissime archiduc d'Autriche
+Matthias, a résigné en nos mains le gouvernement général de ces pays,
+ce qui par nous a esté accepté, ordonnons et commandons à tous
+justiciers, officiers, et tous autres qu'il appartiendra, que
+doresnavant ilz délaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny
+petit sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, qu'en
+lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, pour ses urgentes
+affaires concernant le bien et prospérité de ces pays, est encore
+absent, pour autant que touche les provinces ayant contracté avec son
+Alteze, et touchant les autres, par forme de provision, ilz useront du
+titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, que lesdits
+chefs et conseillers ne seront de fait dénommez, appelez et réellement
+établis en l'exercice de leurs charges et estats, useront de nostre
+nom; réservé qu'en Hollande et Zélande, on usera, comme par cy-devant,
+du nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats d'icelles
+provinces, jusques à ce que ledit conseil sera, comme dit,
+effectuellement constitué; que lors ilz se régleront en suyvant ce
+qu'ils ont accordé touchant les instructions dressées sur ledit
+conseil et accords faits avec sadite Alteze.»
+
+ [265] Voir l'exposé des faits et les articulations dont il
+ s'agit, à l'_Appendice_, no 18.
+
+Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore s'avancer de
+France, dans la direction des Pays-Bas, les troupes dont l'envoi lui
+avait été promis par le duc d'Anjou, écrivit, en juillet, à son
+conseiller Despruneaux[266]: «J'ay esté bien aise d'avoir entendu de
+vos nouvelles par M. de Marchais, et eusse esté plus aise de les avoir
+eues par vous mesme, si la commodité du service de Son Alteze l'eust
+peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer autrement, je ne
+puis que je ne le trouve bon, comme toutes autres choses qui
+concernent son service et l'advancement de Sa Grandeur. Seulement je
+vous prieray ne laisser couler aucune occasion sans nous advertir de
+ce qui se passe pardelà, car il est nécessaire que nous soyons au vray
+informez, parce que nous ne pouvons autrement dresser nos conseils si
+certainement; et, combien que je ne doubte que vous ne faciez vostre
+plein devoir, je ne laisserai toutefois de vous prier d'advancer le
+plus que vous pourrez l'armée, considérant le temps qu'il y a que tout
+ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que vous regardiez
+où j'aurai moïen de m'emploier pour vous, car vous me trouverez
+toujours prêt à le faire de très bonne affection.»
+
+ [266] Lettre du 1er juillet 1581 datée de La Haye. (Bibl. nat.,
+ mss. f. fr., vol. 3.283, fº 11.)
+
+Le duc d'Anjou, au milieu de l'été, se présenta enfin, avec ses
+troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le siège; il approvisionna
+la ville et en augmenta la garnison; après quoy, laissant la majeure
+partie de son infanterie au service des états généraux, sous les
+ordres du prince d'Epinoy, gouverneur de Tournai, il partit pour
+l'Angleterre, afin d'y donner suite à son projet de mariage avec la
+reine Elisabeth.
+
+Les états généraux envoyèrent alors, en Angleterre, Dohain et J.
+Junius, afin de presser le duc de se rendre dans les Pays-Bas.
+
+De son côté, le prince d'Orange, accompagné du prince d'Epinoy s'en
+alla en Zélande pour y attendre le duc d'Anjou, et disposer tout ce
+qui était nécessaire pour la continuation de la guerre.
+
+Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant que le duc d'Anjou se
+rendît au voeu des états généraux, en quittant l'Angleterre.
+
+Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mêmes mois, au foyer
+domestique de Guillaume de Nassau.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre
+ 1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de
+ libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18
+ novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre
+ de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de
+ Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de
+ François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur
+ la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
+ du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la
+ princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son
+ retour en Angleterre.
+
+
+On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression
+de la foi, des sentiments et des dernières volontés d'une mère
+chrétienne, alors qu'on la trouve consignée dans un ensemble d'écrits
+conçus et rédigés sous le regard de Dieu.
+
+L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement
+s'appuyer sur la possession d'écrits de cette nature. Quoi de plus
+touchant, que d'y voir cette jeune mère, pressentant peut-être une fin
+prochaine, rendre grâce à Dieu du bienfait suprême d'un salut
+gratuitement accordé, appeler sa bénédiction sur des êtres chéris,
+leur léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse
+sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le dévouement!
+
+Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue pouvait
+être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte
+de Bourbon crut devoir formuler, dans divers écrits, des déclarations
+et des dispositions, dont la teneur doit être fidèlement reproduite
+ici.
+
+La princesse était alors dans un état avancé de grossesse. Obligé de
+se rendre à Gand, son mari venait de la laisser à Anvers.
+
+Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée par lui,
+conformément aux usages de l'époque, à faire tels testaments et
+codicilles qu'elle jugerait à propos de rédiger, le prince lui
+adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]:
+
+«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau,
+etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut!
+
+»Comme nous avons esté requis par nostre chère et bien-aimée épouse et
+compaigne de luy accorder et donner puissance et authorité de faire et
+ordonner son testament et disposition de dernière volonté, nous, pour
+le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans
+à son désir, luy avons volontairement accordé de pouvoir faire
+testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entièrement
+de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, léguer et donner
+par donation à cause de mort, par forme de testament, légat ou
+fidéicommis, à telle personne que bon luy semblera.
+
+»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes soubz nostre
+seing et sceel de nos armes.
+
+»Fait en la ville de Gand, ce 14e jour de novembre, l'an 1581.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.
+
+ »Par ordonnance de Son Excellence:
+
+ »VALICOME.»
+
+ [267] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.143.
+
+
+Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581,
+porte[268]:
+
+«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain
+que la mort, après avoir supplié nostre Dieu, père éternel de tous ses
+esleus, de me faire la grâce, qu'à quelque heure qu'il luy plaise de
+m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner
+congnoissance de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive
+foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ, nostre
+Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des
+choses terrestres, desquelles néant moins, d'aultant qu'il n'en
+deffend point le soing et prévoïance, je désire, devant qu'il luy
+plaise de m'appeler, faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le
+prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte, il ne
+l'aura point désagréable.
+
+»En premier donc, je luy supplie très humblement que des cinq filles
+que Dieu nous a données ensemble, et l'enfant dont j'espaire,
+moïennant sa grâce, estre délivrée heureusement, il en veuille prendre
+grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion
+crestienne; et oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue
+plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira leur
+laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aïant
+égard, que de prétensions quy sont en France, il n'y a point grant
+aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de
+quelque autre costé, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra
+faire, clair et net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que
+mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner
+ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de la déclaracion de sa
+voullonté, puisqu'il s'est réservé de la pouvoir déclarer par son
+testament.
+
+»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince mon mari, de
+pourchasser vers le roy les quarante mille livres qui me sont deubs
+de la pension qu'il a pleu à Sa Majesté de m'acorder, laquelle je
+supplie très humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés,
+et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très humble
+subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance à mondit seigneur
+le prince, mon mari, sans premièrement le faire entendre à Sa Majesté
+et aussy Son Altesse; qui me faict espérer que cella les rendra tant
+plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais très humble
+requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa faveur à cest
+affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a plû déjà me faire,
+qu'il luy plaise continuer ceste bonté et amour paternelle envers mes
+enfans; comme je fais aussy pareille et très humble requeste à madame
+ma belle-mère et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les
+avoir tousjours pour recommandés.
+
+»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince, mon mari,
+d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommandés, et me
+permettre d'user de quelque libéralité envers eux, comme il s'en suit:
+
+»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins contant, et
+deux cents livres de rente, leur vie durant, en considération des bons
+services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie
+avec tel soing et fidélité, l'espace de vingt ans, que j'ay grande
+occasion de m'en contenter, quy me faict supplier très humblement
+mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft à
+son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il
+luy plaist luy donner à ceste heure, et se souvenir de luy faire
+passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy
+promettre, sa vie durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame
+près de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.
+
+»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie
+durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay déjà
+ordonné, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant
+accompagné de France en Allemaigne et secourue, trois ans, à
+Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier
+très humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie
+durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere,
+assises en la Duché de Bourgogne, avec quelque honorable traictement.
+
+»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et
+cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince
+de la lesser aussi auprès de nos enfans avec son trestement
+ordinaire.
+
+»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.
+
+»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à chacune je lesse
+trois cents florins.
+
+»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins.
+
+»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.
+
+»A ma sage-fame, deux cents florins.
+
+»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.
+
+»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins.
+
+»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.
+
+»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse à
+chacun quatre cents florins.
+
+»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins,
+pour quelque petit témoignage de la bonne voullonté que je luy porte.
+
+»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices que j'en ai
+resceus, m'asseurant quy les continueront à l'endroict de mes enfans.
+
+»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse
+trois cents florins.
+
+»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins.
+
+»A Piere, mon tailleur, soixante florins.
+
+»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du
+garde-manger, cinquante florins.
+
+»A France, servant à mon cartier, cinquante florins.
+
+»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun ungue année
+de leur gage.
+
+»A Jolitens, deux cents florins.
+
+»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main, d'aultres petites
+debtes, à quoy il plaira à monseigneur le prince de satisfaire, s'il
+advenoit que je n'y aie point donné ordre.
+
+»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien
+employé sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et
+Flandrine, dont le président Taffin a fait estat jusqu'à environ
+quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les
+ay emploïé, qui est tout pour la nécessité de la maison ou
+extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que
+je supplie très humblement que le tout soit emploïé au proufit des
+enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que
+j'ordonne par ce présent testament; à quoy en oultre, j'oblige la
+rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée,
+en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon
+mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure pour l'honneur, amitié
+et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant à la rente
+viagère, j'entends qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt
+mille livres que mondit seigneur mon père m'a assignée.
+
+ »Fait à Envers, ce 12 novembre 1581.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON»
+
+ [268] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.
+
+
+Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce
+qui suit[269]:
+
+
+ _(De la main de la _(D'une main autre que celle
+ princesse.)_ de la princesse.)_
+
+ _«Mémoire des bagues
+ et perles de Madame._
+
+ «Je lesse ladite bague »Premièrement une bague
+ venue de monsieur l'Electeur, à pendre, que monsieur
+ à ma fille Loise de l'Electeur a donnée à Son
+ Nassau. Excellence, où il y a un
+ grand ruby cabochon, et
+ neuf moyens, deux grands
+ diamants et six petits,
+ deux esmeraudes, trois
+ grosses perles et quatre
+ moyennes.
+
+ »Je lesse à madite fille »Un grand mirouer de
+ Loise ledict miroer, venu cristal de roche, de la
+ de la royne mère du roy. royne mère, qui est enchassé
+ en or, avec deux
+ diamants et six rubis, et
+ le revers, d'un lapis gravé.
+
+ »Je luy lesse à ma dite »Ung collier de l'Archiduc,
+ fille Loise le collier venu de huit diamants,
+ de monsieur l'archiduc. cinq grand rubis, huit
+ petits, et vingt perles,
+ avec une croix de diamants.
+
+ »Je lesse à ma fille Elisabeth »Une bague à pendre
+ la bague à pendre que monsieur le conte de
+ qui m'a esté présentée Lecestre dona à Son Excellence,
+ par monsieur le conte de au baptesme de mademoiselle
+ Lecestre. Elisabeth, qui
+ est faite en fasson de
+ pigeon, garnie de plusieurs
+ rubis et diamants.
+
+ »Je lesse à mademoiselle »Une bague à pendre,
+ Charlotte de La Marck, faite en fasson de boiste,
+ ma niepce, ceste bague à où il y a le portrait de
+ pendre, où est mon pourtraict. Madame, garni de rubis à
+ l'entour, et, par dessus,
+ des diamants et des rubis.
+
+ »Je lesse cette bague à »Un petit oiseau couvert,
+ ma fille Brabantine. les ailes et la queue de diamans,
+ et un ruby fait en
+ coeur au milieu, et quatre
+ petites perles, venant de
+ madame la comtesse de
+ Schwartzenbourg.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague de ladite
+ pendre à ma fille Caterine-Belgia dame, d'un diamant, etc.,
+ de Nassau. etc.
+
+ »Je lesse cette bague »Un coeur et un crochet
+ faite en coeur à ma fille d'or garni de rubis et de
+ Flandrine de Nassau. diamans.
+
+ »Je lesse cette bague signifiant »Une bague à pendre,
+ la victoire à ma signifiant la victoire, etc.,
+ fille Elisabeth de Nassau. etc.
+
+ »Je lesse cette bague »Une bague à pendre,
+ d'une grande émeraude, à etc.
+ ma fille Loise de Nassau.
+
+ »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets
+ à ma fille Caterine Belgia. d'or faicts à la fasson
+ d'Espaigne, desquels
+ mademoiselle Elisabeth se sert.
+
+ »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets
+ avec pied d'Ellan à ma d'or, avec pied d'Ellan,
+ fille Flandrine. venant de monsieur l'Electeur.
+
+ »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets,
+ à ma fille Brabantine. etc., etc.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague à mettre au
+ madame de Sainte-Croix, doigt, d'une grande émeraude,
+ ma soeur. venant de madame l'Électrice.
+
+ »Je lesse ceste bague à »Une autre bague, etc.
+ ma cousine madame du
+ Paraclet.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie
+ ma fille Loyse de Nassau. d'un grand rubis et
+ d'onze petits, venant de
+ monsieur l'Electeur.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie
+ madame la duchesse de de cinq grands diamans
+ Bouillon, ma soeur. et quatorze petits, venant
+ de madame l'Electrice.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague garnie, etc.,
+ ma fille Elisabeth. venant de madame la comtesse
+ de Nassau, la mère
+ de Son Excellence.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague garnie de
+ ma fille Loise de Nassau. neuf diamants, venant de
+ monsieur d'Oranges.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague garnie d'une
+ monseigneur le prince, grande opalle et huit rubis.
+ mon mari.
+
+ »Je lesse cette bague à madame »Une pointe de diamants.
+ de Merre, ma soeur.
+
+ »Je lesse la table de diamants »Une table de diamants
+ à Marie Saincte-Aldegonde. et une de rubis, venant
+ Je lesse la table de rubis de Nort-Hollande.
+ à Herlau, venant de
+ Nort-Hollande.
+
+ »Je lesse l'autre table de »Encore une table de
+ rubis à Horne. rubis.
+
+ »Je lesse une bague d'un »Une bague de ruby et
+ petit rubi et un diamant un diamant.
+ ensemble à mademoiselle
+ de Venneray.
+
+ »Je lesse la bague faite »Une aultre faite en rose,
+ en rose à ma fille Elisabeth. de quatre diamants, et
+ un ruby au milieu.
+
+ »Je lesse la table de diamants »Une table de diamants
+ avec quatre rubis à [ma] et quatre rubis à l'entour.
+ fille Belgia.
+
+ »Neuf cents perles rondes,
+ enfilées, revenant à
+ ma fille Loise de Nassau.
+
+ »Ung millier de plus petites
+ perles rondes, à ma
+ fille Elisabeth de Nassau.
+
+ »Le portrait de monsieur
+ le duc Casimir garni de
+ deux rubis et deux diamants,
+ à ma fille Belgia
+ de Nassau.
+
+ »Faict en Envers ce
+ 13 novembre 1581.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [269] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.
+
+
+Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux colonnes, contient
+ce qui suit[270]:
+
+
+ (_De la main de la_ (_D'une main autre que_
+ _princesse._) _celle de la princesse._)
+
+
+ «_Mémoire de la vaisselle
+ d'argent de Madame_.
+
+
+ «Je lesse à ma fille Loise »Douze grands platz et
+ de Nassau toute la vaiselle six moïens, dix-huit
+ que j'ai aporté de France, assiettes, quatre petites
+ ormis le petit bassin rond saucières, cadenas doré,
+ qui est pour Cecile et avec une cuiller et une
+ Jacqueline, avec les quatre fourchette, deux grands
+ boîtes d'argent, servant bassins dorez par les
+ sur ma toillette. bords, avec une esguière
+ de mesme, un petit bassin
+ rond, en sa cassolette.
+
+ »Je laisse à madite fille »Ce que dessus, Madame
+ Loise de Nassau le rang l'a apporté de France.
+ de perles qui est sur la
+ robe de velours noir.
+
+ »La vaisselle de Breda, si »Onze coupes dorées, etc.
+ j'ai un filz, je désire qu'elle V. de Breda.
+ luy demeure; aultrement,
+ qu'elle soit partie à mes
+ cinq filles et à l'enfant qu'il
+ plaira à Dieu de me donner.
+ Egalement je supplie
+ très humblement monseigneur
+ le prince l'avoir agréable; car je
+ ne vouldrois rien entreprendre que
+ soubz son bon plaisir.
+
+ »Je donne et lesse à ma, »Un bassin et une aiguière,
+ fille Loise ce bassin et etc.
+ l'aiguière venant de l'abbé de
+ Saint-Bernard.
+
+ »Je lesse à monseigneur »Grand goblet, etc.
+ le prince ce grand goblet,
+ qui m'a esté donné par
+ ceulx de Zellande pour le
+ présant qui me fust promis,
+ au Bril, à mes nopces,
+ par messieurs les estats
+ de Hollande.
+
+ »Je lesse à ma fille Belgia »Coupe couverte, etc.
+ la coupe couverte.
+
+ «A madame Tontorf je lesse »Grand goblet couvert, etc.
+ le grand goblet couvert, venant
+ de l'évesque d'Utrecht.
+
+ »A ma fille madamoiselle »Coupe couverte, etc.
+ Marie de Nassau je lesse
+ ceste coupe couverte, venant
+ de ceulx de la ville de
+ Lire.
+
+ »A ma fille Elisabeth de »Une coupe, etc.
+ Nassau je lesse ceste coupe
+ venant de ceulx d'Enchuysen.
+
+ »A ma fille madamoiselle »Une coupe, etc.
+ Anne de Nassau je lesse cette
+ coupe, venant de ceulx de
+ la ville de Leevarden.
+
+ »De ces deux coupes dorées »Deux coupes dorées, etc.
+ je lesse l'une à madame
+ de Saincte-Aldegonde,
+ et l'autre à madamoiselle
+ de La Montaire.
+
+ »Ces deux bassins et esguières, »Deux bassins et aiguières,
+ l'une je lesse à ma etc.
+ fille Belgia et l'autre à ma
+ fille Flandrine.
+
+ »A mon fils monsieur le »Une coupe, etc.
+ comte Maurice je lesse
+ ceste coupe venant de madame
+ Astralle.
+
+ »A ma fille Elisabeth je »Un estuy, etc.
+ lesse cest estuy venant de
+ l'abbé de Tougerden.
+
+ »A mes filles Flandrine et »Douze tasses, etc.
+ Brabantine, à chacune six
+ tasses blanches venant de
+ ceulx de Tregoer.
+
+ »D'aultant que ces six »Six coupes, etc.
+ coupes venant de ceulx de
+ la Vere ont esté présentées
+ à monseigneur le prince
+ aussy bien comme à moy,
+ encore que mondit sieur
+ mon mary m'a faict cest
+ honneur de m'en accorder
+ sa part, je lesse toutes fois
+ en la disposition de mondit
+ seigneur.
+
+ »Je lesse ceste coupe accoustrée »Une coupe, etc.
+ d'agates à madame la comtesse de
+ Schwartzenbourg, ma soeur.
+
+ »A mes filles Flandrine et »Deux coupes-tasses, etc.
+ Brabantine, à chacune, une
+ de ces coupes-tasses que
+ j'ay achetées en Zellande.
+
+ »A madame de Jouerre, ma »Une rose, etc.
+ soeur, cette rose d'écaille
+ de perle.
+
+ »A monseigneur mon père »Noix des Indes, etc.
+ je lesse ceste grande noix
+ des Indes, et supplie très
+ humblement monseigneur
+ le prince de l'avoir agréable.
+
+ »Je lesse à ma fille Brabantine »Bassin et aiguière, etc.
+ ce bassin et ceste
+ aiguière, de quoy je me
+ sers à la chambre.
+
+ »A madame Tontorf ceste »Ecuelle et cassolette, etc.
+ grande escuelle avec les
+ bords d'argent, la petite
+ cassolette d'argent où il y
+ a du parfum.
+
+ »Je laisse à madamoiselle »Petite noix des Indes, etc.
+ de Senneton ceste petite
+ noix des Indes.
+
+ »Je laisse à mes filles »Quatre flambeaux, etc.»
+ Loise et Elisabeth, à chacune
+ deux flambeaux.
+
+ »Faict à Envers ce 15 novembre
+ 1581.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [270] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.
+
+Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament qui,
+loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les écrits des 13 et
+15 du même mois, en maintint, au contraire, expressément les
+dispositions.
+
+Voici le texte de ce second testament[271].
+
+
+ «Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.
+
+»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de mourir, et qu'il
+n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est
+expédient, pour attendre ce jour-là avec plus de repos et contentement
+d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en
+donne le moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on
+desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement en la
+conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que
+Dieu donne;
+
+»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse d'Orange,
+estant en bon sens et quant à l'esprit, et en bonne santé et
+disposition de corps, grâces à Dieu, desirant, cependant que Dieu nous
+en donne le moïen, pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict,
+disposer et ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention
+puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme moïen soit
+ostée toute occasion de débats et dissensions, et ce, d'aultant plus
+que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y
+est assez clairement pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné,
+déclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes et
+formes que possible nous est de faire, pour nostre dernière volunté et
+testament ce qui s'en suit.
+
+ [271] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.
+
+»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui par sa grande
+miséricorde m'a illuminée en la cognoissance de sa saincte volonté et
+m'a donné asseurance de mon salut et de la vie éternelle, par les
+mérites infinis de Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme,
+mon seul sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que me
+conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retirée en son
+église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer en esprit et vérité
+avecq les autres fidèles, ouir sa parole et communiquer aux saintz
+Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et
+asseurance de son amour envers moy et de mon ellection à salut et vie
+éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance certaine
+est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je
+recommande mon esprit ès mains de Dieu, mon père, le priant n'avoir
+esgard à la multitude de mes pèchés, ains de me regarder en la face de
+son fils bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les
+mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy,
+me recognoistre son enfant bien-aimé, et me recevoir en la jouissance
+de la vie et gloire qu'il a préparée à tous ses esleuz en son royaulme
+éternel.
+
+»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute
+modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à monseigneur le prince en
+disposer, pour attendre le jour bien heureux de la résurrection,
+auquel je croy certainement que, par la puissance et grâce de
+Jésus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et
+immortel, pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre
+eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous les cieux,
+en la possession désirée de l'accomplissement du bien et gloire, que
+j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque
+Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par
+Jésus-Christ.
+
+»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me
+donner à l'advenir, mon désir et intention est qu'ils soient nourriz
+et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte
+de Dieu et en la foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est
+le principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois demander
+à Dieu, ainsy je me confie entièrement que monseigneur le prince en
+portera le soing convenable et y pourvoira selon le zèle que Dieu luy
+a donné à sa gloire, et le devoir de père envers ses enfans; de quoy
+aussy je le prie très humblement et de tout mon coeur.
+
+»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me donner à
+l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier
+lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une
+fois, et donnée ès mains des diacres de l'église réformée en laquelle
+Dieu m'appélera, pour estre par eux distribuée aux pauvres membres de
+Jésus-Christ.
+
+»_Item_ que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput dix
+mille francs, monnoye de France, en considération que mes aultres
+filles qu'il a pleu à Dieu me donner ont esté advantagées, de mon
+vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont esté données;
+ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes
+héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth,
+Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espère que Dieu,
+en brief, me délivrera; voulant que lesdits biens soient despartis
+entre mesdits six enfans également. Et, advenant que l'un d'eux
+mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et
+mesme, estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je veux
+et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle également;
+suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera
+déclaré et disposé par moy en deux codicilles et deux autres mémoires
+contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main,
+soit observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance
+desdits codicilles estoit expressément inséré et couché par escript en
+cestuy mien testament et dernière volonté, et que pour fournissement
+et accomplissement du contenu és dits codicilles soit employé ce qui
+me sera deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur mon
+père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, que monseigneur le
+prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou à mesdits
+enfans, pour ayder à les entretenir honnestement; priant mondit
+seigneur le prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon
+costé, vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement,
+et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait
+asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant à l'aage de quinze
+ans, sera à chacun d'eux délivré sa part purement et librement; et
+advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage,
+que le bien à eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur
+advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se pourra;
+suppliant très humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa
+mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y
+pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et
+dispositions précédentes, si aulcunes se trouveront, et me réservant
+la liberté d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu
+m'en donne le moïen et vollonté.
+
+»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons
+signé la présente de nostre propre main et cacheté du cachet de nos
+armoiries, ensemble prié les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.
+
+»Faict à Anvers le 18e jour de novembre 1581,
+
+ CHARLOTTE DE BOURBON.
+ JEAN TAFFIN.[271]
+ MATTHIAS DE LOBEL.
+ GODEFROY MONTENS.[272]
+ JACOB VAN WARHKENDOUCK.[273]
+ C. DE MOY.[274]
+
+ [272] Ministre de l'Évangile.
+
+ [273] Échevin de la ville d'Anvers.
+
+ [274] Échevin de la ville d'Anvers.
+
+ [275] Secrétaire de la ville d'Anvers.
+
+
+Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son coeur, en rédigeant les
+divers écrits que nous venons de faire connaître: aussi, dès qu'elle
+les eut signés, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans
+l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de
+Dieu.
+
+Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais un
+enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur
+tous autres, à une volonté suprême, et attendait avec calme ce que
+déciderait, à son égard, le Dieu dont les dispensations sont toujours,
+pour ses fidèles serviteurs, celles d'un père miséricordieux.
+
+La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour elle une
+source de douces émotions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le
+nouvel enfant que Dieu lui accordait.
+
+Le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ contient à
+cet égard, la mention suivante: «Samedy, le 9e jour de décembre 1581,
+à trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa
+sixiesme fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25e de
+febvrier ensuyvant, et nommée _Amélie_ par madame de Mérode, au nom
+de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange,
+fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par
+messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une
+rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»
+
+A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction
+d'apprendre que son cousin le prince de Condé se proposait de venir,
+dès que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour
+s'y associer aux généreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des
+populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la
+liberté. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie,
+pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser Guillaume
+adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes[276]:
+
+«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous
+plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais
+principalement de ce qu'il a pleu à Son Alteze[277] vous en escrire et
+vous en prier, espérant que par ce moyen vous aurez avec le
+contentement de Sa Majesté, plus de facilité à dresser ce qui sera
+nécessaire pour une si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en
+particulier et à messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer
+qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et
+auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant,
+qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la
+bonne volonté que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que
+le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reçu
+en ces pays la religion, vous convie dadvantage à vouloir prendre
+ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers
+vous pour vous en rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je
+vous eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la
+part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores différée pour
+quelque temps, d'aultant que je dépêche un courrier vers le roy de
+Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy
+monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans
+vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne
+affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir
+en vos bonnes grâces, auxquelles je me recommande bien humblement,
+priant Dieu vous donner, en bonne santé, heureuse et longue vie.
+D'Anvers, le 24e jour de décembre 1581.
+
+«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript,
+à cause que, depuis peu de jours, elle est accouchée de sa sixiesme
+fille.
+
+ »Vostre bien humble serviteur et amy,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450.
+
+ [277] Le duc d'Anjou.
+
+
+La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à entourer son
+père de prévenances délicates, avait tenu à ce que l'aînée de ses
+petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage
+à la main qu'elle aurait appris à confectionner. Cet ouvrage était
+une ceinture, dont l'envoi fut accompagné de quelques lignes de
+l'enfant à son grand-père.
+
+Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte,
+s'épanouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut
+vivement ému à la réception de ce cadeau, témoignage touchant des
+tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et
+surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser
+à Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]:
+
+«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le
+vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre le lassis, que j'ay
+congneu par la ceinture de belle soye violette et bordée d'une
+dentelle d'argent, que vous m'avez envoyée; et donnez bien par là à
+congnoistre que vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner
+de la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le plus grand
+contentement que je pourray, avec voz père et mère, jamays recevoir,
+comme ce m'en a esté que m'ayez desdié vostre premier ouvraige dudit
+lassis. Vous ne l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus
+cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma
+petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole.
+Volontiers j'emploieray ce vostre présent pour me servir de ceinture
+sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mandé le desirer, afin que je
+me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mémoire;
+mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en
+remercye, en attendant qu'il se présente quelque commodité plus seure
+et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay
+affection de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz
+estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous
+donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et
+vertus, avecq sa saincte grâce.
+
+»De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582.
+
+ »Vostre bien bon grant père,
+ LOYS DE BOURBON.»
+
+ [278] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+
+Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir,
+à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui venait d'Angleterre avec
+le duc d'Anjou.
+
+Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth
+rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, avait
+pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui était adressé des
+Pays-Bas, pour y être proclamé duc de Brabant; et il s'était embarqué
+à Douvres, le 9 février, avec une suite nombreuse de seigneurs
+anglais, à la tête desquels figuraient Robert Dudley, comte de
+Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au
+nombre de ces derniers était Philippe Sidney.
+
+François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, le 20 février
+1582, au duc de Montpensier, son père, rendait compte, en ces termes,
+de l'arrivée du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la réception qui
+venait de lui être faite[279]:
+
+«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay averty du
+partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce
+bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa troupe, à fort bon port,
+grâce à Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer,
+laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux
+jours et deux nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied
+en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se trouvèrent,
+l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs
+autres seigneurs et gentilshommes du païs. Le lendemain s'en alla à
+Middelbourg et y feit son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou
+cinq jours, s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier,
+ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et
+receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé hors la porte de
+ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, présens avec les
+princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et
+puis après lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict,
+le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et
+magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter
+particulièrement, tant pour leur singularité, que pour le grand nombre
+d'icelles; qui me fera vous supplier très humblement, monseigneur, de
+m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous
+voir, me faire tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui
+ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc.,
+etc.»
+
+ [279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 90.--Voir, sur ce
+ même sujet, les détails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t.
+ VI, p. 172 et suiv.).
+
+On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte de Bourbon
+éprouva à s'entretenir avec son frère, après une longue séparation, et
+à lui exprimer combien elle était heureuse du changement qui s'était
+opéré dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection
+qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait à
+rappeler à François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable,
+sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes
+paroles adressées à ce frère dont les démarches et la correspondance
+avaient été pour elle un appui, durant les longues années
+d'expectative et de perplexité que, comme fille, elle avait eu à
+traverser.
+
+En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, elle ne
+manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait éprouvée en
+recevant la lettre que le duc, son grand-père, avait bien voulu lui
+adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma à
+son oncle, en un langage animé, tout ce que sa mère lui avait révélé
+sur ce point.
+
+Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur,
+François de Bourbon le fut également de celui que Guillaume de Nassau
+s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle
+une douce satisfaction à constater immédiatement la cordialité des
+rapports désormais établis entre son frère et son mari.
+
+Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse de
+Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement
+accrue; mais des devoirs impérieux retenaient alors au loin cette
+soeur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses enfants, si tendrement
+attachée.
+
+A la même époque, le comte de Leicester profita de son séjour à
+Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir avec le
+prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un
+nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, n'avaient été effleurées que
+par voie de correspondance.
+
+En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve
+d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, filleule de la reine
+d'Angleterre, circonstance que bientôt Charlotte de Bourbon eut
+occasion de relever avec une délicatesse toute maternelle, dans sa
+correspondance avec Leicester.
+
+Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adressées à ce
+haut personnage peu après qu'il les eut quittés, témoignent de la
+consolidation réelle de leurs relations avec lui.
+
+Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582[280].
+
+«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, que vous nous y
+avez laissez, et j'espère que les affaires s'y conduiront tellement,
+que ce sera au service et contentement de Sa Majesté et de Son Alteze;
+à quoy j'acheveray de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le
+commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, Monsieur,
+que vous serez arrivé en bonne prospérité en Angleterre; ce que je
+désire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner à entendre
+par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays,
+en la bonne grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis bien
+aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre
+connoissance, que j'avois commencé de sentir par voz lettres, et me
+sens tellement vostre obligé, pour l'amitié et honnesteté qu'il vous a
+pleu me démontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir
+l'occasion de faire chose qui soit agréable pour votre service, et
+vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc.,
+etc.
+
+ »Vostre bien humble serviteur et amy,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [280] Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester,
+ par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.
+
+
+On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de Leicester en
+Angleterre, après une traversée dangereuse, lorsque Charlotte de
+Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]:
+
+«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie obligée à
+vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a
+tousjours pleu me départir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et
+bien de vous veoir je me suis trouvée redevable de nouvelles et très
+grandes obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez fait
+paraître _à ma petite-fille_ et à moy, dont je ne perdray jamais la
+mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fîst la grâce
+de me pouvoir emploïer en chose qui vous fûst agréable; vous suppliant
+très humblement de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant
+les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque bon service. Au
+reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy
+a pleu, en vous préservant du danger auquel vous avez esté, vous
+reconduire auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous a
+tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons esté
+jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, lesquelles ne
+peuvent estre meilleures que je le désire; me recommandant sur ce,
+bien humblement, à vostre bonne grâce, et priant Dieu vous donner,
+Monsieur, en bien bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9
+de mars 1582.
+
+»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes très
+affectionnées recommandations à monsieur de Sidney vostre cousin[282].
+
+ »Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [281] Notice précitée, de M. Sijbrandi.
+
+ [282] Neveu.
+
+
+La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son mari, de ses
+enfants, de son frère, et d'amis français, tels que M. et Mme de
+Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur à
+leur faire sentir toute l'étendue de son affection pour eux, et à
+jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalières. Après
+les perplexités qui, tant de fois, avaient agité son esprit et son
+coeur, elle commençait à goûter un calme auquel elle aspirait depuis
+longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de
+sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable
+attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans ses affections les
+plus chères, anéantir le peu de forces physiques qui lui restaient et
+mettre prématurément un terme à sa noble existence.
+
+ [283] «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant)
+ au conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que
+ les états choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy
+ nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz
+ prétexte donc de les obliger, leur déclara qu'il ne vouloit autre
+ conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point.
+ Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et
+ d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis. Néantmoins, en
+ l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de
+ tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine
+ d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine
+ leur maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens
+ et vers elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou
+ non à se servir de ces deux, desquels la probité leur étoit
+ connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit
+ familier à eux, surtout si quelqu'un de messieurs des états
+ estoit présent; mais ne les admettoit aucunement à ses affaires,
+ leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il
+ pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de
+ supporter et dissimuler.» (_Hist. de la vie de messire Philippe
+ de Mornay._ Leyde, in-4º, 1647, p. 60.)
+
+La marche de faits profondément douloureux va se précipiter ici avec
+une extrême rapidité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de
+ Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte
+ de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres
+ des états généraux aux provinces et aux villes de
+ l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des
+ complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la
+ guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
+ des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une
+ rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants
+ tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par
+ Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la
+ princesse au comte Jean.--Service d'actions de
+ grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
+ obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du
+ duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion.
+
+
+Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après avoir, le matin,
+assisté au prêche, vient, dans la citadelle où il a établi sa demeure,
+de retenir à dîner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier
+de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres
+gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux
+de ses neveux, fils du comte Jean.
+
+Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en public, les
+hallebardiers de service dans la salle à manger remarquent, parmi les
+spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est
+parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui
+s'approche indiscrètement de la table: ils le repoussent dans la
+direction d'une porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à
+l'issue du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa
+chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer au
+comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un
+hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte d'une requête à
+présenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitôt il décharge,
+à bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle
+l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, près de
+la mâchoire supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi
+d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se sent blessé,
+s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au milieu du tumulte
+causé par l'attentat commis sur sa personne, s'écrie qu'on doit
+s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais déjà le
+misérable a succombé sous les coups d'épées et de hallebardes que les
+assistants lui ont portés[285].
+
+ [284] Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à
+ commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_.
+
+ [285] «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince
+ d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner.
+ Les gardes avoient voulu chasser ce misérable de la salle, et il
+ (le prince) les en avoit tancés, disant que c'étoit quelque
+ bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre,
+ et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie à M. de Laval, par
+ dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y accourus aussitôt,
+ et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles et toiles
+ conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange ayant
+ repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison fût
+ tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y
+ avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les
+ siens, n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde,
+ pour empêcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart
+ d'heure, donné un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit
+ ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de
+ réserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela fût
+ arrivé là, on n'eût jamais pu croire que ce n'eût été de son
+ fait, et premier que la vérité eût été connue, tout eût été en
+ combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de
+ de Thou, t. VI, p. 180.)
+
+Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs français, qui
+l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un fidèle serviteur.» Puis,
+s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu,
+mon Seigneur, de m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me
+soumets à sa volonté avec patience, et je vous recommande ma femme et
+mes enfants.»
+
+Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en
+proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous
+leur poids, s'affaisse, et ne se relève d'un évanouissement, que pour
+retomber dans un autre[286].
+
+ [286] «The perturbation that followed within the prince's house
+ was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor
+ princess, overcome with vehement passion, did swoon continually;
+ the children confounded with tears and cries troubled all the
+ place, and the rest of the friends and family present were
+ utterly perplexed.» (Herle to lord Burghley. _Corresp. of
+ Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re série,
+ suppl. p. 220.)
+
+Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes et jettent des
+cris de détresse.
+
+L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence d'esprit
+au-dessus de son âge, fait immédiatement explorer, sous ses yeux, le
+cadavre et les vêtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard,
+des heures, un catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de
+lettres, des _agnus Dei_, une médaille à l'effigie du Christ, une
+image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces de
+peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole.
+Ces dernières contiennent des transcriptions de prières et de voeux
+adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils
+favorisent l'entreprise de l'assassin[287].
+
+ [287] La publication intitulée _Brief recueil de l'assassinat
+ commis sur la personne du très illustre prince d'Orange_ (Anvers
+ 1582) contient le texte de ces prières et de ces voeux, dont
+ voici le début: «Jesu Christo nuestro señor, y la virgen sancta
+ Maria, nuestra señora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha
+ para su sanctissimo servicio!!» Un tel début donne une idée
+ suffisante de tout ce dont il est suivi.
+
+De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le
+coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.
+
+Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette circonstance
+capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et
+l'agitation qui régnait dans la ville commence à se calmer. On ne
+tarde pas à connaître le nom de l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on
+réussit à arrêter deux de ses complices, Venero et Timmermann.
+
+Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours à la
+hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à maîtriser, dans une
+certaine mesure, ses douloureuses émotions; et, dès qu'elle a recouvré
+assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari,
+elle s'y établit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient
+de ses ferventes prières.
+
+Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans
+l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse de
+Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay.
+
+ [288] «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur
+ du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services
+ dont elle était capable.» (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p.
+ 183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principauté
+ d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-fº,
+ Amsterdam, 1677, p. 816.)
+
+Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle qui se passa,
+en présence de sa femme et de la princesse, peu après l'attentat
+commis par Jauréguy:
+
+«Il est digne de mémoire, dit-il[289], que monsieur le prince se
+croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers, Pierre
+Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant plus rien de sa vie, se
+dispensa de la défense que les médecins lui avaient faite de parler.
+S'enquérant donc quel compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès
+commis en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui
+disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et,
+qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en étoit pas tenu.
+Pour les guerres civiles aussi, démenées pour une juste querelle, soit
+de la religion, soit de la patrie, y ayant apporté une bonne
+conscience, que tout cela étoit couvert de la justice de la cause.
+Lors le prince: _A la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la
+miséricorde, à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a
+point d'autre!_--Ma femme y étoit présente avec madame la princesse
+d'Orange, en cette extrémité.»
+
+ [289] Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p.
+ 183.
+
+De Mornay dit encore[290]: «Pendant l'incertitude de cette blessure,
+n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce peuple. Cette
+grande place entre la ville et la citadelle, dès le point du jour,
+étoit pleine de personnes de tout sexe, âge et condition, qui se
+venoient enquérir de son état; vraye récompense de ce qu'il avoit
+travaillé pour ce peuple.»
+
+ [290] Mornay, _loc. cit._
+
+Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat, s'étaient
+empressés d'en informer par écrit les magistrats de Bruges, leur
+adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les informations
+suivantes[291]:
+
+«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez
+desireux de connaître comment les choses se sont passées ici, depuis
+la nouvelle que vous avez reçue hier de la tentative d'assassinat sur
+la personne de Son Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu
+nous dispenser de vous mander par la présente que quelques complices
+de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que la situation de Son
+Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu en soit loué, pas empirée.
+D'après l'opinion et le jugement des médecins et des chirurgiens, la
+blessure n'est pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une
+fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant
+été tué sur la place, on transporta immédiatement son cadavre sur un
+échafaud, devant l'hôtel de ville, où on le reconnut comme étant celui
+de Jean Jauréguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand
+espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier,
+pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les domestiques
+qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre qui a avoué avoir
+entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir
+administré la communion, après qu'il l'eut absous du crime qu'il se
+proposoit de commettre. De plus, il a encore avoué que, pendant la
+semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des prières pour
+la réussite du projet. Et afin de donner à l'assassin plus de force
+pour accomplir son crime, ce prêtre lui avait attaché au cou un _agnus
+Dei_ et un petit cierge béni, sous lequel était lié un billet
+renfermant divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés
+sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou du moins comme
+paraissant ne pas avoir ignoré le complot, un autre caissier
+appartenant à la même maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et
+son domestique. Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement,
+il est à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables.
+Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont
+été désignés pour assister, conjointement avec le magistrat de cette
+ville, à l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de
+vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons
+penser de cette conspiration.»
+
+ [291] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
+ 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand,
+ 1850, t. II, p. 336.--Des lettres semblables à celle qui est ici
+ reproduite, furent adressées aux provinces et aux villes de
+ l'Union.
+
+L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et
+Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et exécutés le
+lendemain.
+
+Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours généreux à l'égard
+de ses ennemis, avait écrit à Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: «J'ay
+entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant
+complices de celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne
+très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et s'ils ont
+peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir
+tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent
+faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mérité,
+d'une courte mort.»
+
+ [292] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 80.
+
+Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant
+des médecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince
+quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de sérieuses
+inquiétudes: «Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et
+le jugement bien certains; et luy estant défendu de parler beaucoup,
+il escrivoit ferme et bien courant[293].»
+
+ [293] _Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de
+ très illustre prince, monseigneur le prince d'Orange_, par Jean
+ Jauréguy, Espaignol, à Anvers, br. in-4º, 1582, imp. de Ch.
+ Plantin.
+
+Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la guérison du
+prince, avaient été dites dans toutes les églises d'Anvers, en
+présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient joints les membres des
+états généraux.
+
+«Icy, écrivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple
+d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce détestable coup, toute
+la ville print le sac et la cendre, humiliée devant Dieu en jeunes, en
+prières, en oraisons. Les églises françoises et flamandes retentirent
+en pleurs et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition
+et de repentance y furent répandues abondamment, et cette action fut
+célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence et l'attention y
+furent si grandes, que, dès le matin jusqu'au soir, on demeura dans
+les églises.»
+
+ [294] Lapize, _Hist. des princes et de la principauté d'Orange_,
+ La Haye, 1639, in-fº p. 524.
+
+Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet élan
+de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle
+gravité! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique élan
+n'inspira-t-il pas au noble coeur de Charlotte de Bourbon!
+
+Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.
+
+Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, il
+adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des
+lettres, dont on rencontre un spécimen dans celle que reçurent de lui,
+vers cette époque, les représentants de la ville d'Ypres; elle
+portait[295]:
+
+«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons
+nullement que vous n'ayez été informez du malheur qui nous est arrivé,
+dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez été
+vivement peinés. Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est
+juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu
+nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous
+espérons cependant qu'il nous sauvera. Sa colère contre nos ennemis
+s'étant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-être
+daignera-t-il manifester d'une manière éclatante sa miséricorde pour
+son peuple. Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la
+blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens peuvent
+émettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de guérir et
+de revenir à la santé, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de
+blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous espérons pouvoir, de
+nouveau et dans peu de temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos
+services, pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous
+sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un prince aussi
+brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volonté de
+Dieu (car nous sommes soumis à tous les accidents et à tous les maux
+qui affligent l'humanité), nous devions quitter ce monde, nous vous
+prions de conserver toujours à Son Altesse vostre respect et vostre
+obéissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en
+garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront certainement
+pas de mettre tout en oeuvre pour accomplir sur vous leurs perfides
+desseins. A cette fin, nous vous avons conseillé maintes fois de
+prendre de bonnes mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux
+villes vos voisines et en les exhortant à la persévérance.
+
+»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous
+recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23e jour de mars 1582.
+
+»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de ce mois, nous
+ne voulons pas manquer de vous informer également, qu'avec l'aide de
+Dieu, nous éprouvons, de jour en jour, de l'amélioration.»
+
+ [295] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
+ 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand,
+ 1850, t. II, p. 347.
+
+Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel se
+déclara une hémorragie que, pendant quelque temps, on ne put réussir à
+arrêter.
+
+A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon éprouva
+l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut
+degré, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par
+la souffrance. Frappée au coeur, elle suppliait Dieu de la soutenir,
+au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son
+ministère de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout
+qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la
+gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.
+
+Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à tout
+sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari fussent
+épargnés.
+
+Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée.
+
+De Thou prétend[296] que tous les remèdes ordinaires ayant été
+inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti, médecin du
+duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de
+faire succéder continuellement diverses personnes, les unes aux
+autres, pour la fermer, de cette manière; qu'on eut recours au procédé
+qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.
+
+ [296] _Hist. univ._, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne
+ concordant pas tout à fait avec le récit de de Thou, celui de P.
+ G. Hoofts, _Nederlandsche historien_, Amsterdam, 1677, in-fº, p.
+ 816.
+
+Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et était dès
+lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité des soins qui
+lui étaient donnés, fournit sur le point dont il s'agit un
+renseignement à la précision duquel il y a lieu de s'attacher
+exclusivement[297].
+
+ [297] Note de Mornay sur l'_Hist._ de de Thou, t. VI, p. 182.
+
+«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de si près,
+avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en le perçant, et par
+conséquent étanché le sang, jusques à ce que l'escarre tomba! Mais ce
+ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien
+qu'on y tînt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement
+qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq
+livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé une _tente_ en
+la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient,
+et ayant en vain tâché de la retirer, au bout de quelques jours,
+nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au
+bout, qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se trouva
+vray.»
+
+Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu, _les quatre
+membres du pays et comté de Flandre_ donnèrent charge au grand bailli
+de Gand et à un magistrat d'Ypres de se rendre auprès du prince
+d'Orange. L'instruction dont ils étaient munis portait[298], entre
+autres choses: «Lesdits sieurs visiteront, de la part _des quatre
+membres_, Son Excellence. Ils représenteront devant luy, sy sa
+disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le
+grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui tiendront les
+propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec présentation
+de tout service et témoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir
+accès à Son Excellence, représenteront tout le mesme _à madame la
+princesse_, en tels termes qu'ils sçauront appartenir.»
+
+ [298] «Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand
+ bailly et superintendant de la ville de Gand, et le Sr de
+ Winterhove, adv. de la ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de
+ la part des quatre membres du pays et comté de Flandres.» (_Doc.
+ hist. inédits concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_,
+ par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p.
+ 358.)
+
+A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude des
+populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes démarches
+analogues à celle que les délégués _des quatre membres de Flandre_
+furent ainsi chargés d'accomplir; démarches éminemment significatives,
+qui touchèrent extrêmement le prince et la princesse.
+
+L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages
+révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du parti
+espagnol.
+
+Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, osait écrire à
+Philippe II, le 24 mars[299]: «Le coeur me crevoit de voir que tant de
+méchancetés et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion
+et de Votre Majesté tardassent si longtemps à recevoir le salaire
+convenable, et qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin
+nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectuât,
+quand le moment a paru en être venu, en ôtant du monde un homme si
+pernicieux et méchant, et en délivrant ces pauvres pays d'une peste et
+d'un poison tel que lui.»
+
+ [299] Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap.
+ Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 77.
+
+Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse d'Orange que
+son émule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine
+l'avait été naguère envers la pieuse et héroïque princesse de
+Condé[300], le cardinal Granvelle, instigateur, à la cour de Philippe
+II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se déshonorait en écrivant
+à tel ou tel de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde,
+que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une poyne
+extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors son beau visaige,
+pour donner contentement à sa nonnain apostate[301].»--«Il fust esté
+bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement,
+car je m'asseure qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde,
+d'accommoder ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx[302]...--On
+assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleurésie: il seroit
+bien les avoir enterrés ensemble tous deux[303].»
+
+ [300] Voir ce que contient, sur ce point, notre publication
+ intitulée: _Éléonore de Roye, princesse de Condé_, 1 vol, in-8º,
+ Paris, 1876, p. 91, 92.
+
+ [301] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII.
+
+ [302] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 98.
+
+ [303] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 104.
+
+Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur poids sur la
+mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à ces belles paroles du
+psalmiste[304]: «Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur!!»
+
+ [304] Ps. CIX, 28.
+
+Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la redoutable
+hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'état de
+son mari à Jean de Nassau, dans une lettre qui, très probablement est
+la dernière de celles qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors
+s'attache un intérêt particulier. Elle lui disait[305]:
+
+«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire vous trouver,
+je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos
+bonnes grâces, et vous assurer que je n'ay laissé d'avoir tousjours
+fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma soeur,
+encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes
+lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour
+ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point
+de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous
+advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté,
+quelque temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur le
+prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels
+changemens et dangers, à cause d'une veine blessée, que, selon le
+jugement humain, il estoit tenu plus près de la mort que de la vie.
+_Mais Dieu, par sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque
+nous estions au bout de nostre espérance_, aïant cessé le sang depuis
+quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est tousjours portée de
+mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une _tente_
+qui y avoit été cachée depuis ledit jour qu'il saignoit pour la
+dernière fois; et se guérit, à ceste heure, la playe si naturellement,
+que nous ne doutons point de sa convalescence, _moiennant la grâce de
+Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon coeur nous vouloir
+continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets_,
+et qu'il vous donne, monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse
+et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre
+bonne grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.
+
+»Vostre bien humble et obéissante soeur, à vous faire service.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [305] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 86.
+
+
+_La grâce de Dieu_, en réponse aux ferventes supplications de la
+princesse, _continuait_ si manifestement _à faire sentir ses effets_,
+que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé[306]: «Je vous remercie
+humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma
+blessure, et comme je suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la
+guérison que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay
+bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que, comme tous
+les médecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en
+moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais
+moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle
+j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous
+plaira me commander.»
+
+ [306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, fº 725.
+
+A peu de jours de là, la guérison étant complète, les états généraux,
+en corps, allèrent offrir au prince leurs félicitations.
+
+Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les églises de toutes les
+villes des services d'actions de grâces.
+
+Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le 2 mai, «au
+milieu d'une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont
+plusieurs pleuroient de joie, qu'à peine, à un certain moment,
+pouvait-on pénétrer dans l'église, ou en sortir[307]».
+
+ [307] Bor, t. II, p. 316.
+
+Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde; quelle
+n'était pas, en même temps, celle de sa pieuse et fidèle compagne!
+Elle voyait comblé le plus cher de ses voeux, par le rétablissement de
+son mari; et, heureuse d'avoir pu accomplir, dans sa plénitude,
+vis-à-vis de lui, une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière
+soumission l'austère dispensation sous laquelle désormais elle devait
+s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre
+avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques, et un mal
+irrémédiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de
+la vie: elle allait mourir, et le savait.
+
+Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre, allait la
+séparer de tous ceux qu'elle chérissait; et ce fut, en priant pour
+eux, en les bénissant, que, confiante en un revoir éternel, elle
+exhala son dernier soupir.
+
+Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, que celui où
+elle remit, en paix, son âme entre les mains de Dieu! Que de larmes,
+mais aussi quelle puissance de relèvement et d'espérance dans ces
+admirables paroles: «Toute mort des biens-aimés de l'Éternel est
+précieuse devant ses yeux[308].»--«Bienheureux sont dès à présent ceux
+qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs
+oeuvres les suivent[309].»
+
+ [308] Ps. CXVI, 15.
+
+ [309] Apocal. XIV, 13.
+
+L'histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la maladie à
+laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit
+avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui
+l'assista, à l'heure suprême[310] ni sur les recommandations qu'elle
+put faire entendre, dans l'intérêt de ceux qu'elle aimait. L'intuition
+de quiconque peut aujourd'hui se faire une juste idée du caractère et
+des généreux sentiments de cette femme éminente suppléera aisément ici
+au silence de l'histoire.
+
+ [310] «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des
+ sang-melleures qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, à
+ tout moment d'espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut
+ fort chrétiennement, et l'assista ma femme, jusques à la mort.»
+ (Note de Mornay sur l'_Hist. univ._, de de Thou, t. VI, p. 182.)
+
+Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela à
+lui sa fidèle servante[311].
+
+ [311] Le même jour, les états généraux prirent la résolution
+ suivante: «Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse
+ d'Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour
+ s'associer au deuil du prince, des membres de l'Assemblée se
+ transporteront vers Son Excellence, après midy.» (Archives
+ générales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des
+ Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.)
+
+Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers avec une
+solennité exceptionnelle[312].
+
+ [312] Bor, t. II, p. 316.--Meteren, _Hist. des Pays-Bas_, tr. fr.
+ La Haye, 1618, in-fº p. 215.--_Antverpin Christo nascens et
+ crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760:
+ «Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis maï, solenni pompa, in
+ cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus,
+ statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis,
+ etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane
+ restitutus.»
+
+«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable de recevoir
+quelque allégement, ce fut qu'on la voyoit comme partagée par un grand
+nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit
+tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de
+cette superbe ville y rendoient des preuves sincères d'une véritable
+douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur et de pompe pour un
+appareil funèbre y fut contribué; et le corps où une si belle âme
+avoit habité fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule
+indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle _la grande
+église_, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en la
+chapelle de la Circoncision[313].»
+
+ [313] _Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau_, Leyden,
+ 1625, p. 18.--Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la
+ sépulture de Charlotte de Bourbon dans la _grande église_
+ d'Anvers, en d'autres termes, dans la cathédrale. Aucune mention
+ n'en est même faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier
+ (Anvers, 1856, gr. in-4º) est intitulé: «Inscriptions funéraires
+ et monumentales de la province d'Anvers.»--Arrondissement
+ d'Anvers.--Église cathédrale.»--Voir les explications dans
+ lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur de
+ l'ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad
+ annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc.,
+ auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.»
+
+La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui,
+au sein des Pays-Bas, de même qu'en France et ailleurs, l'aimaient et
+l'honoraient.
+
+La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait pas été
+constamment, pour lui, son incomparable compagne?
+
+«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé[314], encore que j'aie senti
+de plus près la perte que j'ai faite de ma femme, pour plusieurs
+raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens
+de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amytié et affection
+qu'elle a portée à tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous,
+monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente
+et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la
+chrestienté. J'espère que vous ne lairrez, pour cette affliction qu'il
+a plû à Dieu m'envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits
+enfans, la mesme bonne volonté qu'il vous a pleu nous porter par
+cy-devant.»
+
+ [314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol.
+ 29, fº 727).
+
+Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur, étaient
+bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour sa part, et la
+lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu'il éprouvait
+pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments
+élevés de la fille qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin
+gagné son coeur.
+
+Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau[315], le duc de
+Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]:
+
+«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour
+la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mère, que
+j'eusse bien désiré qu'il eut pleu à Dieu vous conserver plus
+longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles,
+comme j'ay entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement,
+qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont
+elle estoit douée, obéissant bien à vostre père, je ne vous oublieray
+jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma
+petite-fille, de vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver
+en la sienne.
+
+ »De Champigny, ce 16e jour de juing 1582.
+
+ »Vostre bien bon grand-père,
+
+ »Loys de Bourbon[317]»
+
+ [315] «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc
+ de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (_J. de P. de
+ L'Estoile_, nouvelle édit., t. II, p. 69).--De L'Estoile dit
+ encore dans son journal (t. II. p. 69).--«En ce moys de may 1582
+ mourut, à Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour
+ ses vertus et, entre autres, pour la charité miséricordieuse
+ qu'elle exerçoit à l'endroit de toutes sortes de personnes
+ affligées et oppressées.»
+
+ [316] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+ [317] Une lettre, qu'à la même époque, Louise-Julienne de Nassau
+ reçut de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma
+ fille, je n'ay peu qu'avec beaucoup de regret entendre les
+ nouvelles du désceds de feu madame la princesse, vostre mère,
+ tant pour la grande perte que je sçay que vous et mes
+ petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l'amytié
+ que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter; vous
+ suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je prendray
+ bien grand plaisir de m'emploïer pour vous servir toutes, en ce
+ que j'en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes
+ grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours
+ de pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre,
+ je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne
+ santé, longue et heureuse vye.--De Champigny, ce 9e jour de juin
+ 1582.--Vostre plus affectionnée grand-mère, Caterine de
+ Lorraine.» (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+
+Arrêtons-nous à ces touchants hommages, rendus par un mari et par un
+père à la jeune princesse dont nous avons tenté de retracer la vie.
+
+Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un devoir à remplir,
+qu'un respectueux besoin de coeur à satisfaire, en saluant ainsi, à
+trois siècles de distance, la pure et radieuse image de celle qui,
+tout en s'identifiant avec une seconde patrie, n'oublia jamais sa
+patrie d'origine, cette France, au sein de laquelle s'était écoulée la
+majeure partie de son existence, et qui doit s'honorer de la compter
+au nombre de ses enfants.
+
+Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une conviction
+qui déborde, en quelque sorte du cadre étroit de cette simple esquisse
+biographique.
+
+S'il est bon, sans doute, de chercher parfois à planer sur les hautes
+cimes de l'histoire et d'étendre de là ses regards jusqu'à de
+lointains horizons, il est surtout bon de se limiter à la
+contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement accessibles.
+En d'autres termes, il est au point de vue moral et intellectuel,
+pratiquement salutaire de s'attacher, dans la vaste généralité des
+milieux historiques, à l'étude intime des grandes individualités, et
+d'entretenir avec elles un commerce dont la familiarité sympathique ne
+fait qu'accroître le respect et l'admiration qu'elles commandent.
+
+Cette vérité, toute d'expérience, s'applique, nous sommes heureux de
+le constater, aussi bien à telles individualités contemporaines, qu'à
+telles autres des siècles passés; car ceux-ci n'ont pas, eux seuls,
+l'apanage des natures d'élite.
+
+Or, de cette importante vérité, tirons une conclusion bienfaisante:
+
+Aimons, honorons, dans le présent, ainsi que dans le passé, la
+grandeur morale, partout où il nous est donné d'en saisir l'aspect; et
+sachons, nous hommes surtout, proclamer avec gratitude, comme fils,
+comme frères, comme maris, comme pères, que jamais, soit au sein de la
+société, soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons
+rencontré cette sainte grandeur plus féconde et plus touchante, que
+dans un coeur de femme, vivifié par la foi chrétienne, s'épanouissant
+dans l'inaltérable sphère du dévouement et de la bonté; puis,
+demeurons inébranlables dans la consolante conviction que ce noble
+coeur, lorsqu'il a cessé de battre, sur cette terre, laisse après lui,
+en s'élevant à la vie supérieure de l'Éternité, une trace lumineuse
+qui nous montre le chemin du ciel!!
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+I
+
+ «L'esprit de Mme Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier,
+ à la Royne, mère du roy.»
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, fos 94 à 97.)
+
+ «.... Que Vostre Majesté du service s'enqueste
+ Et de l'honneur de Dieu qui n'est point adoré,
+ Où le peuple ignorant adresse sa requeste.
+ Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste,
+ Qu'il a monstré en quoy il veut estre honoré,
+ En quoy il est seroy, en quoy deshonoré,
+ Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste.
+ S'il a sa volonté laissée par escrit,
+ Le temps ne sçauroit rien contre elle avoir prescrit
+ Qu'en son premier estat et force il ne remette.
+ A jamais durera l'éternelle bonté;
+ L'usaige n'obtiendra contre sa volonté,
+ Et de le soustenir qui vouldra s'entremette.
+ ..........................................
+ Gardez-vous de penser comme Hérode, le sire
+ Et roy du peuple juif, que, le règne advenant
+ De Jésus-Christ, tous roys et règnes maintenant
+ Viennent de vostre filz la puissance destruire.
+ Ceste erreur feit jadis les innocens occire
+ A Hérode, et pourrait vous nuyre maintenant,
+ Si vous n'allez tousjours ce propos retenant
+ Que Dieu fait et maintient tout règne et tout empire.
+ C'est le roy souverain de tout le genre humain
+ Qui a mis la couronne et le sceptre en la main
+ De Charles, vostre filz qui domine la France.
+ Si Dieu veut que son peuple entende à le servir,
+ Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir
+ Blasphémeroit le nom du Seigneur à outrance.
+ Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorité donne,
+ Pays, peuples, subjects et dominations,
+ Princes, roys, empereurs, sur toutes nations,
+ N'a garde de ravir la puissance à personne;
+ Et qui de tel meffait Sa Magesté soupçonne,
+ Juge de l'Éternel selon ses passions,
+ De qui les voyes sont grâces, compassions,
+ Bénignité, pitié, mercy, volonté bonne,
+ Voire à ceux qui ont coeur de se renger soubz luy
+ Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy
+ Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire,
+ Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez,
+ Comme gresse seront tout soudain escoulez.
+ Si Sa Magesté vient les reprendre en son ire.
+ .............................................
+ La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontrée,
+ Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer,
+ Dont chacun me souloit heureuse renommer
+ Faisoit parler de moy en plus d'une contrée;
+ Mais ces records au ciel vous donneront entrée
+ S'il vous plaist si avant au coeur les imprimer,
+ Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer,
+ Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montrée.
+
+
+II
+
+ Lettre du duc de Montpensier à l'électeur palatin, 28 mars 1572.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, fos 65, 66.)
+
+«Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est
+matière de grande consolation aux pères et mères, aussi puis-je porter
+bon tesmoignage que leur désobéissance tient le lieu du plus extrême
+desplaisir qui sçauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour
+ce que, m'estant proposé beaucoup de contentement de leur saincte et
+chrestienne nourriture, de celle qui s'est retirée en vostre maison,
+il faut, à mon grand regret, que j'en ressente à présent tout le
+crève-coeur qui se pourroit dire; car, _l'ayant aimée, secourue et
+assistée en toutes ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un
+très bon et très affectionné père_[318], elle s'est néanmoins tant
+eslongnée du sien, que, sans avoir esgard à sa qualité et profession
+et à ceux à qui elle avoit l'honneur d'appartenir, elle s'est absentée
+de ce royaume pour chercher ung lieu où elle se peust faussement
+douloir _de ce dont elle ne s'est jamais plaincte pendant qu'elle a
+esté pardeçà_[319]. Aussi, monsieur mon cousin, ne suis-je pas si
+cruel envers mon propre sang, _quand elle m'eust fait entendre, ou par
+elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle avoit de continuer
+ses jours dans un monastère_[320], que je ne n'eusse moy-mesme cherché
+moïens honestes pour l'en retirer, et avec le moins de scandale qu'il
+eust esté possible, la mettre en ung estat plus conforme à ses
+affections.
+
+»Mais qui eust jugé, après avoir demeuré en son abbaye, portant
+qualité et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans,
+donné l'habit et fait faire profession à plusieurs ses religieuses,
+et, en ma présence et hors d'icelle, satisfait ordinairement à tous
+les aultres actes et exercices de piété convenables à ceste charge,
+qu'elle en eust desdaigné l'estat?
+
+»Aussi, suis-je certain que le désir d'avancer l'honneur de Dieu,
+ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17e jour de ce présent moys,
+_ne l'a point tant sollicitée en ce faict, comme la menée d'aucuns,
+avec une liberté qui ne sent aultre chose de sainteté que le monde et
+la chair_[321]; _ce qu'elle a fait aisément paroistre, ne s'estant
+accompaignée, en ce voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et
+mauvais garnemens, congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu
+habitude d'aussi scandaleuse vie qu'il s'en feust peu choisir_[322];
+ce que néanmoins je ne trouve pas par trop estrange, parce qu'il
+estoit bien raisonnable d'exécuter la conduite d'une telle et si
+malheureuse entreprise par personnaiges de sac et de corde comme
+ceux-là, et ce qui ne valoit rien de soy feust manyé par le conseil et
+industrie de gens de cette qualité.
+
+»Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que
+vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la
+bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant à la gloire de
+Dieu, que à me rendre tout debvoir d'obéissance et service; car je
+n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advancée pour faulcer _un
+serment et voeu qui luy a volontairement et franchement esté
+rendu_[323], ne que les prédécesseurs roys, roynes, princes et
+princesses de ceste couronne ayent acquis le nom de très chrestiens
+par une voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la
+première de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion
+de ses prédécesseurs, a trouvé bon de porter l'habit de religieuse par
+l'espace de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du
+tiltre et proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout
+soudain, sans en communiquer à père, frère, soeur, ne parente,
+habandonner le tout, voire son roy et son pays, pour en aller chercher
+en Allemagne[324].
+
+»Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict
+qu'elle s'efforce de vous donner _d'avoir esté forcée en sa
+profession, qu'elle a esté faicte hors ma présence et en l'absence
+semblablement de la feue duchesse de Montpensier, ma femme_[325], que
+Dieu absolve, voire sans que nous fûssions plus près d'elle que de
+quatrevingts lieues, ne que autres y assistassent pour nous et de
+nostre part, que monseigneur Ruzé, à présent évesque d'Angiers, et
+pour lors précepteur de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour
+faire paroistre, joinct l'approbation qu'elle en a faict par le long
+temps qu'elle a depuis demeuré en ladite abbaye, _sans s'en estre
+plainte ny à moy, ni à aucun de ses supérieurs, que ceste présupposée
+force qu'elle porte dedans la bouche n'est que un masque dont elle
+cuyde couvrir sa témérité_[326].
+
+»Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrétion de mettre en jeu
+l'obéissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule
+folye en est si eslonguée, qu'elle donnera matière à tout le monde de
+croire que, de sa vie, elle n'en eût déjà la volonté. Aussy la
+sainteté dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la
+désobéissance et rebellion; et ont ordinairement ceux de son party
+commencé leur renouvellement de vie par tels fruits et actions[327].
+
+»Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la
+parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous luy
+faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obéissance
+servir de retraite aux enfans fugitifs de la présence de leurs pères,
+et particulièrement d'elle, _qui ne sçauroit remarquer une seule
+rudesse que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent
+bien en son âme, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay
+oublié office de paternité, amitié, privauté et services dont je n'aye
+usé en son endroit_[328].
+
+»Et tant s'en fault que j'aye le coeur si cruel que d'y avoir failly,
+que mesme, à cette heure, et après la lourde faute qu'elle a commise,
+je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire
+revenir pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je sçavois
+que Dieu luy feit la grâce _de vouloir suyvre ce conseil_[329]. Pour
+le moins ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois à
+beaucoup d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous
+veulx remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me
+demanderiez en pareille fortune, comme chose très raisonnable, que
+nous fassions à aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous
+fust faite.
+
+»Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire
+entendre aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont
+fait aller pardelà, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et
+n'en peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous
+promettez. Si, contre leur naturelle piété et bonté, ilz n'ont, depuis
+que les ay veuz, apprins à favoriser le vice pour la vertu, et se
+contenter de ce qui doit apporter mescontentement et horreur à toute
+âme bien naye qui cognoit et réclâme notre Dieu; voilà pourquoy il ne
+fault point mettre en avant, _au moins en la faveur de ceste mal
+advisée, combien peut la force de conscience_[330]; car j'ose dire, et
+me pardonnera la majesté de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a
+province en l'Europe où elle soit tenue plus libre à toutes sortes de
+gens _qu'elle est en ceste-cy, ne où ce que nous ressentons de la
+religion dedans nos âmes soit moins recherché ou empesché_[331].
+
+»Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en
+pourront avoir les étrangers, nos voisins; mais je sçay bien que telz
+importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et
+permettre diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux
+où ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient
+souffrir aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui
+ont tousjours par cy-devant esté inférieurs à ceste couronne, obéy et
+receu les lois de ceux qui l'ont portée, sont montez en telle
+arrogance, que de vouloir forcer la bonté de nostre prince en cecy et
+luy faire accorder ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez
+qu'ils blasment et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la
+religion que mes prédécesseurs ont entretenue et continuée depuis le
+temps que Dieu leur a fait la grâce de leur avoir donné cognoissance
+de son saint nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis résolu
+par sa bonté d'y continuer et user mes jours, portant en ma conscience
+un très certain tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par
+son fils Jésus-Christ, et qui aiant été baillée à son église, est
+parvenue jusques à nous, sans avoir este réprouvée ne condamnée par
+aucuns conciles généraux, ne peut estre atteinte par les hérésies qui
+l'ont traversée et assaillie continuellement; cela m'apporte une
+indicible consolation et me tient si ferme en ma créance, _que je ne
+recognoistray jamais ceux-là pour mes enfans, qui s'en seront désunitz
+et retranchez_[332].
+
+»Aussy ay-je tousjours désiré leur estre autant père et exemplaire de
+religion, comme j'ay esté, prenant soin de ce qui a regardé leur vie
+et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommodé
+celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne
+aultre, _pour demander aucune chose en ma succession_[333], de
+laquelle je trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat,
+premier qu'elle fûst advenue; car, comme elle sçait, sa défunte mère
+luy a delaissé si peu de moïens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part
+pour rendre la moitié _de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont
+elle est partie_[334]. D'ailleurs elle y a renoncé au profit de son
+frère, auquel par conséquent elle se debvroit adresser, si elle y
+pouvoit ou y debvoit estre restituée, ayant, quant à moy, très bonne
+espérance de donner tel ordre à mes affaires, qu'elle, ne aultre de
+semblable religion, ne se vantera jamais d'avoir esté récompensée de
+sa désobéissance, sur les biens qui resteront après ma mort, ou de
+recueillir profit sur mon bon mesnage, du travail, peine et desplaisir
+qu'elle donne à ma vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez,
+qui en cecy doibvent estre aultant justement offensées, comme le
+scandale en est publicq et dommageable, vouldront tant réputer avec
+mes longs, fidèles et loïaux services, qu'ilz ne feront jamais édictz,
+qui me frustent de mes intentions, ne qui astreignent mes héritiers à
+chose si injuste et déraisonnable.
+
+»Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en
+user aultrement, et que, mettant la main à vostre conscience, vous
+confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine,
+vostre fille, avoit de semblable façon contrevenu à voz volontez. Je
+supplie Dieu, de tout mon coeur, dresser et réformer si bien celles de
+la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement
+en son debvoir; à quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main et
+m'osterez toute juste occasion _de me douloir qu'elle ayt trouvé avec
+vous support en sa folye_[335], qui est et se trouvera telle par tous
+les princes et potentats de l'Europe, qui en considéreront
+l'importance, qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy
+donner retraite en leur pays; et me tenant certain que vous vous y
+comporterez en parent et amy, je vais achever cette longue et
+ennuieuse lettre par mes humbles recommandations à vos bonnes grâces,
+et en priant Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et
+contentement que vous desirez.
+
+»Votre humble et obéissant cousin,
+
+ »LOYS DE BOURBON.
+
+»A Aigueperse, ce XXVIIIe jour de mars 1572.»
+
+ [318] Était-ce aimer en père, que tyranniser la conscience de
+ Charlotte?
+
+ [319] Assertion formellement démentie par les doléances et les
+ supplications réitérées de Charlotte.
+
+ [320] C'est précisément ce que, maintes fois, Charlotte fit
+ entendre.
+
+ [321] Outrage révoltant, qui jamais n'eût dû sortir de la bouche
+ d'un père.
+
+ [322] Nouvel outrage et allégation d'un fait faux; car Charlotte,
+ d'accord avec sa soeur la duchesse de Bouillon, et avec la reine
+ de Navarre, favorables à sa sortie de Jouarre, et en ayant
+ prudemment assuré les suites immédiates, avait été accompagnée
+ jusqu'à Heydelberg par un homme honorable, François Daverly,
+ seigneur de Minay, dont l'électeur palatin, Frédéric III,
+ apprécia si bien le caractère et la rectitude de procédés que,
+ plus tard, il se fit représenter par lui dans une imposante
+ solennité qui concernait personnellement la jeune princesse;
+ solennité dont il sera parlé plus tard.
+
+ [323] Le duc se laisse entraîner ici à une imposture; car c'était
+ par son ordre même et par celui de la duchesse qu'un simulacre de
+ serment et de voeu avait été extorqué à leur fille le 17 mars
+ 1559.
+
+ [324] Il y a là une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant
+ la loyauté dont la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon
+ portèrent toujours l'empreinte.
+
+ [325] Qu'importait l'absence du père et de la mère, lorsque la
+ profession eut lieu? Tous deux n'en avaient pas moins été les
+ instigateurs de la violence qui imposa cette profession à
+ Charlotte de Bourbon.
+
+ [326] Les répugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent
+ surabondamment qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle
+ obéissait à la voix de sa conscience, ni approbation de la
+ violence qu'elle subissait.
+
+ [327] Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter
+ réellement et échapper à l'accusation de désobéissance et de
+ rébellion qu'en se pliant à l'injonction d'avoir la même religion
+ que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des
+ bas-fonds de la servilité religieuse.
+
+ [328] Quelle absurde insistance que celle du duc à se faire
+ passer pour un excellent père, quand il n'avait été jusque-là
+ pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais père!
+
+ [329] Les beaux sentiments dans l'étalage desquels se complaît
+ ici le duc, avec plus d'affectation que de sincérité, n'étaient
+ en réalité que des effusions de paroles frappées de stérilité par
+ son altière intolérance. Il exigeait, en effet, que pour réussir
+ à se concilier les bonnes grâces paternelles, Charlotte de
+ Bourbon commençât par abdiquer, en matière religieuse, ses
+ convictions personnelles.
+
+ [330] Nouvel outrage à la conscience de Charlotte de Bourbon.
+
+ [331] Le duc tombe ici dans d'absurdes déclamations, en
+ contradiction manifeste avec l'ensemble des faits attestés par
+ l'histoire.
+
+ [332] Cette déclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un
+ père dénaturé; et celui qui ose la faire ose aussi se dire un
+ homme religieux! Il est difficile d'insulter plus arrogamment à
+ la sainteté de Dieu et à celle de ses commandements.
+
+ [333] Ici le duc déraisonne en s'étendant sur un sujet tel que
+ celui de sa succession, dont l'électeur palatin ne lui avait pas
+ dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, _ab irato_, contre sa
+ fille Charlotte une menace d'exhérédation.
+
+ [334] Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de
+ détournements commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela
+ sans qu'un fait quelconque soit allégué à l'appui de
+ l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de
+ caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires
+ calomniateurs.--De son côté, dom Toussaint Duplessis (_Histoire
+ de l'église de Meaux_, t. Ier, p. 374) dit: «Qu'il est sûr que
+ Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie, ne
+ se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme
+ d'argent aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette
+ odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il
+ prétend qu'en échangeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre
+ contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon
+ aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle
+ se serait appropriée; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins
+ réduit à l'impossibilité de démontrer le fait même du prétendu
+ détournement. Son assertion sur ce point demeure donc à l'état de
+ véritable calomnie.--Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain
+ sérieux, M. Thiercelin (_Histoire du monastère de Jouarre_,
+ publiée en 1861, p. 66, 67), se soit laissé entraîner à croire
+ sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de près
+ il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation
+ formulée par cet annaliste, en l'absence de tout élément de
+ preuve.
+
+ [335] L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un
+ méfait par le duc; car n'est-ce pas un véritable méfait que
+ d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon, à cette folle, à
+ cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants
+ de l'Europe auraient refusé d'accueillir?
+
+
+III
+
+_Petrus Forestus_, médecin distingué, qui, maintes fois, fut appelé à
+soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rédigé un récit fort
+circonstancié de celle dont il fut atteint, lors du siège de Leyde, et
+un exposé précis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur
+d'amener son rétablissement. Ce récit et cet exposé, que contient la
+collection des oeuvres de l'habile médecin (_Petri Foresti opera
+omnia, F. r. c. f._, 1660, _in-fº_) ont été reproduits par M. _Fruin_,
+dans la très intéressante notice biographique sur _P. Forestus_ qu'il
+a publiée en 1886. (Voy. _Bijdragen voor Vaderlansche Geschiedenis en
+Oudheid-Kunde Verzameld en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff
+en P. Nijhoff thans door Dr R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.--Derde
+Reeks. Derde Deel, eerste stuk.--'s Gravenhage, Martinus Nijhoff,
+1886._)
+
+Parlant à Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir
+eues avec le prince, son père, _P. Forestus_ disait:
+
+«Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum.
+Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego
+illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro
+transferam. Ut enim nominis gentilitii et bonorum hoereditas exstat,
+ita et amoris successionem esse oportere veteres censuerunt.
+Valetudinem suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit.
+Roterodami enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me
+Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam, indolem
+morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem, dixit amicis:
+Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque potestatem probe
+perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam me illi totum
+nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei enim auxilio (in quem
+sanationis laudem libenter transcribo) restitui optimum principem
+reipublicæ, tibi ac fratribus optatissimum parentem.»
+
+Voici maintenant en quels termes s'exprimait _Forestus_ sur la maladie
+du prince et sur le traitement suivi:
+
+«Illustrissimus princeps Auraicus, cùm per totam hyemem quartam
+laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque
+continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis
+strenuissimi mortem, moerore quoque afflictus, deinde etiam haud
+exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidanæ, quo
+tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in
+principio mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem
+biliosam, eamque valde malignam incidit. Quæ quidem febris cùm
+quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse
+existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cùm venæ
+sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam et curis
+continuo extenuato, ac idem pilulas ex aloë et agarico deglutisset, et
+præterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus
+obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis magisque
+increscente. Quæ adeo Excellentiam suam affligere coepit, ut a
+continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente,
+altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod sumeret, cùm
+maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita ut hoec febris
+ex genere febrium subintrantium biliosarum esset. Cùm jam quasi pro
+deplorato haberetur, tandem per æconomum ejusdem, ex Philippi
+Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam accitus fui. Ubi
+vero illum graviter decumbentem vidissem, et præter febrem malignam
+etiam symptomata gravissima conspexissem, nempe fluxum ventris
+biliosum vires dejicientem et calorem febrilem excedentem, et sitim
+intolerabilem, adeo ut vires ita collapsæ essent ut ex lecto vix
+amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur. Evenit enim, cùm in
+sede paulisper collocatus esset, ac magister supplicum libellorum
+camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque tempore reservatis,
+subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi graviorem incidit,
+ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum putarent; sed
+frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in eadem instinctis,
+et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum collocatus,
+melius respirare coepit. Cæterum, cùm victus rationem observarem, qua
+Excellentia sua uteretur, intellexi quod hæc ipsa magis morbum
+auxerat, nam alimenta quædam calida eidem concessa erant, similiter et
+quædam exiccantia: bibebat enim vinum rubrum, in febre biliosa, a qua
+urina valde quoque tincta erat et inflammata, quæ mihi spectanda
+offerebatur. Hæc, cùm diligent examine advertissem, inprimis victum
+omnino immutandum esse suasi, et ut præcipue a vino gallico, quo solo
+perperam utebatur abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me
+conversus, inquiens: Quid aliud, quæso, biberem, cùm fluxum alvi
+vehementiorem habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia
+sua febrem acutissimam satisque malignam, quæ vini potione ita
+augebitur, quæ licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem
+transibit, calore ob vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei
+bibendam consului vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et
+ita ratione inductus, aquam cinnamomi elegit: et cùm eam ultra octo
+dies bibisset, statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor
+febrilis ex parte coepit mitigari, quamvis febris eumdem minime
+reliquerit, ut una febris alteram subintraret, antequam præcedentis
+febris perfecte fieret declinatio: in quibus febribus subintrantibus,
+licet sub declinationem postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et
+cùm cibum sumeret, vel potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum
+est, febris eumdem apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum
+levi refrigeratione digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica
+invadere solet, quam etiam timebam, in homine exiccato, præcedente
+quartana, tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam
+extenuantibus, et vires ejusdem dejicitienbus. Propterea, cùm vires
+debiles essent, et ne in hecticam incideret, victu humectante
+refrigeranteque subinde usi sumus, ac reficiente; aliquando vero et
+parum restringente, ob fluxum biliosum concitatiorem, qui et vires
+labefactabat. Cùm autem Adrianus Junius, medicus ille doctissimus ac
+nostri amantissimus, tunc temporis forte Roterodami esset,
+Excellentiam suam ultro bis terve invisit, cum quo ac alio medico
+domestico præscripsimus emplastrum ex malis cotoneis paratum, quod
+ventriculo exterius apponebatur, ad ejusdem ventriculi roborationem,
+ob bilem quoque ad stomachum confluentem et fluxum concitantem,
+refrenandam. At Junius ipse in febrem tunc incidens, Middelburgum
+remeavit, cum eodem tempore ibidem commorabatur. Discedens vero de
+curatione Excellentiæ suæ satis anxius erat, uti et alius medicus. De
+saluteta men Domini nequaquam contra opinionem multorum animum abjeci;
+cumque una in curatione cum medico domestico permanerem, tempusque
+calidum esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua
+maliorum, in cubiculum ægrotantis fieret, ut antea solebat. Præterea
+cùm cubiculum in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum
+situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi
+ligneis stratum, in altiore loco positum, cùmque alias locus commodus
+non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus ut
+aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde
+frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus
+dispersis. Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus,
+cotoneorum, fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob.
+de riber extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore
+facta, eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus,
+ut viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch.
+injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis
+cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis
+distillatis, confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes
+nutrientibus humectantibusque, tandem præter omnium hominum opinionem,
+tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus fuit.
+Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici,
+illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo morbo
+detineretur, mea opera semper usus est.»
+
+Il est aussi parlé de la maladie du prince d'Orange dans les lettres
+suivantes:
+
+1º De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau, du 22
+août 1574 (Groen van Prinsterer. _Corresp._, 1re série, t. 5., p. 38);
+
+2º Des mêmes au même, du 28 août 1574 (_ibid._, p. 43 à 45);
+
+3º De N. Brunynck au comte Jean, du 28 août 1574 (_ibid._, p. 45 à
+47);
+
+4º Du même au même, du 2 septembre 1574 (_ibid._, p. 51, 52);
+
+5º De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574 (_ibid._,
+p. 52 à 57).
+
+6º De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (_ibid._, p. 57).
+
+
+IV
+
+§ 1.
+
+ Avis de cinq ministres de l'Évangile sur le mariage projeté de Guillaume
+ de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 224.)
+
+«Ayant très illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appelé
+les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous
+ayant commandé de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages
+et dépositions receues et couchées par escript par Michel Vinue,
+notaire publicq, y entrevenant l'autorité d'un bourgmaistre et
+eschevin, touchant l'adultère de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a
+quelque aultre chose tendante à cela, et de donner à Son Excellence
+nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la
+première femme, et si luy est licite de s'allier à une autre par
+mariage; nous avons estimé que nostre devoir estoit de rendre
+obéissance à Son Excellence et ainsy luy en déclarer nostre advis
+brièfvement et clairement. Avons doncques leu et pezé les tesmoignages
+qu'ont rendu, touchant cest adultère, nobles hommes, le sieur
+d'Allendorf, le sieur Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix,
+seigneur du Mont de Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck,
+secrétaire de Son Excellence, desquels tous les dépositions nous ont
+esté mises entre mains par ledit notaire. Ayans aussi pezé le bruit
+commun de cest adultère, et qui continue desjà par l'espace de près de
+quatre ans entiers; ayant aussi monseigneur le prince passé plus de
+trois ans, averty de cest adultère par le conte de Hohenlohe, très
+illustre prince, le duc de Saxe, oncle de ladite dame Anne et le plus
+prochain parent d'elle, semblablement très illustre prince le
+Landgrave, aussi son oncle, par le conte Jehan de Nassau, son frère,
+et n'y ayant esté faict aucune réplique, contradiction ou complainte
+de tort et injure, ny par lesdits seigneurs duc de Saxe et Landgrave,
+ny par elle, ny par quelque autre, en son nom.
+
+»Finalement ayant esté advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et
+autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le très
+illustre seigneur le prince d'Orange, et très illustre dame,
+madamoiselle de Bourbon; ayant aussy esté publié en l'église par trois
+divers dimanches, à la façon accoustumée, leur intention d'accomplir
+le mariage, et après ayans encor différé sept jours avant l'exécuter,
+afin que personne, ayant quelque chose à y opposer, ne se peut
+plaindre d'avoir esté prévenu et forclos pour brièveté du temps, ce
+que néantmoins personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer.
+Tout ce que dessus bien et meurement pezé, et singulièrement lesdites
+dépositions, nous estimons qu'il y a assés de fondement pour nous
+résoudre qu'il ne faut aucunement douter que l'adultère n'ait esté par
+elle commis; dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre,
+selon le droit divin et humain, pour s'allier à une autre par mariage,
+et que celle qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les
+hommes, sa femme légitime.
+
+»Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575.
+
+ »GASPAR VAN DER HEIDEN,
+ »Ministre de la parole de Dieu à Middelbourg.
+ »JEAN TAFFIN,
+ »Ministre de la parole de Dieu.
+ »JACOBUS MICHAEL,
+ »Ministre de l'église de Dordrecht.
+ »THOMAS TYLIUS,
+ »Ministre de Delft.
+ »JAN MIGGRODUS,
+ »Ministre de l'église de la Vère.»
+
+§ 2.
+
+ Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 220.)
+
+«Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent
+nullement du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un
+tel deshonneur à leur race; ont donné même conseil au mari de la faire
+mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy il
+n'y a pas d'apparence que de ce costé-là il faille craindre aucune
+querelle pour le présent...
+
+»L'église de ce païs ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq)
+ministres des plus notables et célèbres dudit païs _à ce déléguez par
+un synode_, y ont passé. Les aultres églises d'Allemagne ou de France
+n'y ont que veoir; et à qui s'enquerra on a tousjours de quoy
+respondre qu'il y a répude (répudiation) légitime de la première pour
+cause de forfait, lequel a été confessé, et sur quoy _soit intervenu
+jugement légitime_; ce qui contentera toute personne modeste et non
+trop curieuse de s'enquérir de ce qui ne leur appartient point,
+ausquels on n'est pas tenu de rendre compte de toutes les formalités
+par le menu.
+
+»Reste le père de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses
+plaintes sur quelques formalités non gardées, faudroit adviser un peu
+de plus près de response pertinente, selon le défault qu'il y
+vouldroit remarquer; mais n'estant pas cela qui le meult, ains son
+consentement qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable
+qu'il dira n'avoir pas seulement esté requis, à celà il y a beaucoup
+de quoy se défendre; car, la dureté de laquelle, par l'espace de trois
+ans et demy, il a esté envers sadite fille, ayant comme despouillé
+toute affection paternelle, sans la vouloir, en païs estrange où elle
+estoit, secourir d'un seul denier, non pas mander une seule bonne
+parole, ny recevoir seulement une lettre de sa part, excuse assés
+ladite fille de ne s'estre point adressée à luy, pour n'en recevoir
+sinon un refus tout à plat, non fondé sur cognoissance de cause, mais
+simplement pour la hayne de religion. Comme ainsi soit qu'il auroit
+tousjours fait entendre que, tant qu'elle suivroit ceste maudite
+religion, ainsi qu'il a accoustumé de la nommer, qu'il n'en vouloit
+ouyr parler en façon du monde, mais quand elle voudroit reprendre
+celle de ses pères, il la marieroit honorablement et avec pareil
+advantage que ses soeurs, jusques à luy faire porter parole et
+escrire, par la belle-mère et par la soeur de ladite dame, d'un party
+grand en France et d'un autre encore plus grand en païs estrange. Par
+où il appert que le mariage ne luy a pas dépleu simplement, ny la
+personne ou qualité particulière de celuy qu'elle a espousé; ains la
+seule qualité de religion et de la querelle qu'il soutient, laquelle
+luy est commune avec tant d'autres roys, princes et grands seigneurs
+de la chrestienté, qui a esté cause que on ne s'est pas trop donné de
+peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un refus; conjoint avec
+injure et menace, et tout effort en oultre pour l'empescher, s'il eût
+pû, comme il est certain qu'il s'en fust mis en peine; mais si luy on
+a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant par les mémoires qui
+luy en ont esté baillés, un mois ou deux auparavant, comme par les
+bruicts qui coururent tout publiquement. La royne à qui il avoit esté
+communicqué et au roy, et lesquels ne le voulurent oncques empescher
+ou défendre, l'ayant dit en pleine table, à Reims, lors du sacre.
+Ainsi ladite dame a pû, sans attendre le consentement de sondit père,
+dont le refus n'eust esté fondé que sur la seule cause de religion
+(passer outre); et en nos églises nous ne faisons nulle difficulté
+d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du père, qui ne seroit
+fondé que sur la seule cause de religion, estant mesmement émancipée
+par l'aage atteint et passé de vingt-six ans, autorisée et induite à
+ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace de
+trois ans et demy, et servoit encore de père, fortifiée des advis de
+madame la duchesse de Bouillon, sa soeur, du roi de Navarre et prince
+de Condé, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouvé mauvais;
+particulièrement cestuy-cy l'en a conseillé et gratifié par lettres.»
+
+§ 3.
+
+ Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince
+ d'Orange.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 216.)
+
+«..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince
+souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a usé de son
+droit de prévention, mais aussi, que le consistoire du surintendant,
+ou le surintendant en l'autorité légitime, a practiqué et exercé le
+deu de la charge qu'il a en cest affaire, rien, à mon opinion, ne
+manque à cette formalité, sinon un acte authentique pour confirmation
+et tesmoignage publicq d'un fait si important.
+
+»Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il
+n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part à la
+domination et souveraineté du lieu où le jugement a esté fait, mais
+qu'il faut fermement insister sur la compétence de M. le comte Jehan,
+qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et
+parfait les procès sans évocation ou appellation interjetée par la
+partie qui se fût sentie grevée.
+
+»... Je m'arresterai à (cette récapitulation), à savoir: la
+vérification du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et
+cognoissance tant ecclésiastique que civile, brief, l'observation des
+formalités juridiques autant exacte que les qualités des personnes,
+lieux et temps l'ont requis ou enduré.
+
+
+V
+
+ Mémoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange
+ vers le comte Jean de Nassau, l'électeur palatin et son épouse,
+ et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 189.)
+
+»Premièrement il donnera à mon frère ample déclaration des lettres que
+j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baillée, et luy
+déclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant à cest effect
+prié d'aller vers mademoiselle, résoudre avec elle de tout ce qui
+concerne ce faict, et sur cela luy déclarer son consentement.
+
+»Après communicquera mondit frère avecq luy par quel moïen on la
+pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la
+rivière; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour éviter
+despense et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc
+avec mondit frère quel moïen il y pourroit avoir de descendre par la
+rivière, sans danger.
+
+»Aiant faict cela, prendra mondit frère son chemin vers Heydelberg,
+où, aiant donné mes lettres à monseigneur l'Electeur et à madame sa
+femme, leur présentera mes humbles recommandations, et quant et quant
+leur déclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aïant
+adverty M. Zuléger, par ses lettres du dernier de mars, de la
+déclaration faicte par mademoiselle, en présence de Son Exc., de sa
+bonne volonté sur la réquisition faicte par moi, je l'ay prié de
+traiter et résoudre avec elle de tout ce qui concernera
+l'accomplissement et exécution de ce fait.
+
+»Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime,
+exposé mon estat, toutefois mondit frère leur en faira encore plus
+particulière déclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu,
+puissent tant mieux adviser pour se résoudre, et ainsi entendre que
+mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper et
+laisser quelque occasion de débat ou de reproche, à l'avenir.
+
+»Il leur ramentévera doncq enquel estat sont les affaires avecq la
+femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme
+suivant l'advis de ses parens, afin que, de costé-là, il n'y ait aucun
+empeschement, ny mesme retardement.
+
+»Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers
+enfans, suivant quoy je n'ay encoire moïen de luy pouvoir assigner
+aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon mieulx en cest
+endroict, selon les moïens qu'il plaira à Dieu me donner à l'avenir.
+Car, quant à la maison que j'ay achepté à Middelbourg et celle que je
+fay bastir à Saint-Gertrudenberg, combien que ce n'est chose pour en
+faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour commencement
+et tesmoignage de ma bonne volonté, il n'y aura aucune difficulté.
+
+»En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle;
+que je suis fort endetté pour ceste cause, tant vers princes
+qu'aultres seigneurs, capitaines et gens de guerre.
+
+»Que je commence à vieillir, aient environ quarante-deux ans.
+
+»Ces particularitez déclarées, mondit frère priera Son Exc. et Madame,
+de ma part, que, suivant l'amitié et honneur qu'ils m'ont tousjours
+monstré et l'affection paternelle qu'ils ont déclarée vers elle, joint
+la cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise
+considérer s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait
+expédient ni conseillable, soit à elle, soit à moy, de passer plus
+oultre. Et advenant, comme j'espère, que, tout ce que dessus estant
+pezé, elle se trouve disposée, avec leur advis, de parachever ceste
+oeuvre, il luy donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et
+par un commun advis résoudront du voïage pour accomplir ce qui est
+encommencé, à la gloire du Seigneur.
+
+»A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+
+VI
+
+ Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon.
+ 7 juin 1575.
+ (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.127.)
+
+«Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grâce de Dieu,
+prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine
+général du conté et pays de Bourgoigne, Hollande, Zélande, Westfrise
+et Utrecht, d'une part;
+
+»Et la très illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon,
+fille de M. le duc de Montpensier, assistée du sieur Franchois
+Daverly, seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et
+authorité, pour et au nom de très illustre prince Frédéric, électeur,
+comte palatin du Rhin, duc de Bavière, etc., etc., qui entend à ladite
+princesse tenir lieu de père, en ce contrat, d'assister, insister,
+ordonner, pourveoir et passer oultre en tous les pointz concernant le
+contract de mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dépeschée
+par monseigneur l'électeur, à Heydelberg, en date du cinquiesme de may
+1575, signée de sa main et scellée de son scéel en cire rouge, à
+double queue, d'autre part;
+
+»Estans, au nom et à l'honneur de Dieu, résoluz de se joindre par le
+saint lien du mariage, sont ensemble, par manyère de contract
+anté-nuptial, accordez et convenuz comme en suit:
+
+»Puisque la principauté d'Orange et les aultres biens dudit sieur
+prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des
+précédens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le présent, près
+de soy, les instrumens des contrats anté-nuptiaux passez éz dicts
+mariages et conséquemment ignore, en partie, quels biens soient
+libres, ne sçauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun
+partaige asseuré aux enfans qui, par la grâce de Dieu, de ce mariage
+seront procréés, ne douaire à ladite princesse, selon l'envie et grand
+desir qu'il a, et que la grandeur et qualité de ladite princesse
+méritent, néantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir,
+le mieulx que sera possible, est convenu et accordé: Que les enfans
+qui seront procréés de ce mariage succéderont en tous droits, noms,
+raisons et actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France,
+au regard du roy très chrétien et contre aultres particuliers, tant
+pour le regard des sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes,
+sur le comté de Toudre, comté de Charny, Ponbienne et quatre baronnies
+de Dauphiné, item ès maisons que ledit sieur prince a de la ville de
+Middelbourg, et que présentement fait bastir en la ville de
+sainte-Gertrudenberg, et, en somme, en tous aultres et quelconques
+biens, seigneuries et terres qui paravant ne sont aux enfans des
+précédens mariages, ny par leur propre nature affectez ou aultrement
+obligez, sans que les enfans précédens y pourront prétendre part ou
+portion, tant et si longtemps qu'il y demeurera hors de ce présent
+mariage; comme aussi les enfans du présent mariage ne pourront
+prétendre succession sur les biens paravant affectez et obligez aux
+enfans précédens eulx ou hoirs d'eulx demeurant en estre. _Item_ que
+les biens que Dieu par sa faveur et grâce largira et fera conquérir ou
+acquérir audit sieur prince, durant ce mariage, seront semblablement
+tenuz au prouffit des enfans de ce mariage, et qu'eulx seuls y
+succéderont. Et en cas que ledit sieur prince vint à trespasser,
+devant elle, sans hoirs de ce présent mariage, ou iceulx défaillans,
+que, en tel cas, ladite princesse jouira franchement et quiétement, en
+forme de douaire, et sa vie durant, de tous droits, actions, maisons,
+biens, seigneuries et terres cy-dessus assignez aux enfants de ce
+mariage, et que les biens par la faveur de Dieu conquis ou acquis
+durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront à elle en
+propriété; comme aussy, si ladite princesse vient à trespasser devant
+ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx défaillans, lesdits biens
+compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront en propriété
+audit sieur prince.
+
+»En vertu de tout ce que dessus sont esté faicts de ce présent
+contract de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun signé de
+mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi du
+sieur de Minay susdit, y estant aussi apposé le sceau de mondit sieur
+le prince, muni de ses armes.
+
+»Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septième jour de
+juin, l'an de grâce XVe soixante et quinze.
+
+»Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, François
+Daverly.»
+
+»Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince,
+et signé Brunynck, scellé du scel de Son Excellence, en cire rouge.»
+
+
+Na.--A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives
+de M. le duc de La Trémoille, est inscrite la mention suivante:
+
+»L'an 1577, le jeudi 2e jour de may, les présentes lettres de traicté
+de mariage ont esté apportées au greffe du Châtelet de Paris et
+icelles insinuées, acceptées et eues pour agréables, selon que contenu
+est par icelles, par Me Noël Franchet, procureur dudit Chastelet,
+comme porteur, et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire
+Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau,
+etc., et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et
+épouse, dénommés en lesdites présentes lettres.»
+
+
+VII
+
+Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui était
+indispensable, pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle
+compagne, d'avoir en sa possession tous les documents établissant la
+culpabilité d'Anne de Saxe, afin qu'il pût, au besoin, s'en prévaloir
+pour repousser d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre
+son mariage avec Charlotte de Bourbon.
+
+De là, les deux lettres suivantes:
+
+§1.
+
+ Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 décembre 1576.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 544.)
+
+»Monsieur mon frère,... la principale occasion qui me fait depescher
+le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous
+touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon
+conseil et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour
+éviter tous ultérieurs débats et fascheries que l'on pourroit faire
+cy-après à ma femme, ce que je désire en temps pourvoir. Et combien
+qu'il n'y a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement
+de ma femme, je vous prie de vouloir bien collationner à l'original
+les coppies que en avés desjà envoié sur ce fait, et m'envoyer par le
+mesme les procédures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit
+mémoire pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrés plus
+amplement mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon
+frère, vouloir adjouster foy et créance comme à ma propre personne, et
+au reste luy assister en tout pour satisfaire à sa charge, selon
+l'entière confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung
+affaire fondée en toute justice et équité, etc.--De Middelbourg, 2 de
+décembre 1576.
+
+ GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§2.
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 décembre 1576.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 554.)
+
+»Monsieur mon frère, si j'avois eu le moïen de vous faire autant de
+service comme j'en ai bonne volonté, vous tiendriez, comme je
+m'assure, pour bien emploiée la peine que vous avez déjà prinse à mon
+occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore
+prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frère vous en
+escrit; pour l'honneur duquel et l'amitié que vous luy portez et à
+tout ce qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frère,
+qu'il vous plaira bien, en ce qui dépend de vous et de vostre
+autorité, me faire en cest endroit tous bons offices; en quoy vous
+m'obligerez, outre l'affection que je vous ai desjà dédiée, à vous
+faire de plus en plus service; remettant sur le sieur Taffin de vous
+faire plus au long entendre sa charge, lequel je vous supplie de
+croire de ce qu'il vous dira de ma part. Il vous a été dépesché, pour
+la confiance que nous avons en luy, et affin que cest affaire soit
+conduit avec plus de discrétion. Car, combien, monsieur mon frère, que
+la requeste que je vous fait soit légitime et juste, je serois trop
+marrie qu'il vous en revint aucune incommodité; ce qui n'arrivera
+point, comme j'espère, aidant Dieu, lequel je supplie, après vous
+avoir présenté mes biens humbles recommandations à vostre bonne grâce,
+ensemble à celle de madame la comtesse, ma soeur, vous donner,
+monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie.--A
+Middelbourg, le 3 décembre 1576.
+
+»Vostre bien humble et plus affectionnée soeur, pour vous faire
+service.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+
+VIII
+
+ Diane de France à Charlotte de Bourbon. 17 février 1576.
+ (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+»A madame la princesse d'Orange.
+
+»Madame, j'ai esté infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous
+pouvoir très humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu faire
+à monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de l'entière
+démonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne volonté; ce
+que j'estime un plus grand heur que je sçaurois jamais recevoir, et
+vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais ceste faveur à
+personne qui s'en sente plus obligée, ne qui ait l'affection plus
+dédiée à vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien que
+je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par le
+commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la
+royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille
+asseurance de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en
+rien moins affectionné à vostre service que je suis; et suis bien
+marrie que je ne l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa
+Majesté, pour luy faire particulièrement entendre l'honneur qu'il vous
+plaist de luy faire, ce qu'il ne m'a esté possible par autres moyens
+que par lettres, estant demeuré par le commandement de la royne, avec
+monsieur vostre père, près la personne de monseigneur, pour la
+négociation de la paix, qui me fait vous supplier très humblement, en
+son absence, recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy
+mesmes, vous asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira
+nous honorer de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous
+y servir d'aussi bonne et entière volonté, qu'après vous avoir très
+humblement baisé les mains je supplie le Créateur, madame, qu'il vous
+donne, en très parfaite santé, très heureuse et très longue vie.
+
+»De Paris, ce 17e jour de febvrier 1576.
+
+»Madame, je vous supplie me permectre de présenter mes bien humbles
+recommandations à la bonne grâce de monsieur le prince, et le
+remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur
+de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour luy offrir
+son service, auquel je le supplie croire que luy et moy serons
+toujours prests à nous employer.
+
+»Vostre très humble et obéissante à vous faire service.
+
+ »DIANE L. DE FRANCE.»
+
+
+IX
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon à son frère. 28 août 1576. (Bibl.
+ nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 78.)
+
+«Monsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nommé le
+capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement
+que j'avois reçu de la dernière lettre que m'aviés faict cest honneur
+de m'escrire, qui m'a esté rendue il n'y a point longtemps, vous
+asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest heur
+et bien de sçavoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour n'avoir
+point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de la bonne
+santé de vous, de madame ma soeur et de monsieur mon nepveu,
+dépeschant ce porteur exprès pour vous aller trouver là part où vous
+serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois prié, il
+y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs qu'il
+pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseuré
+d'avoir faict; mais ce n'a pas esté si promptement que j'eusse bien
+désiré, à cause des incommoditez que nous avons quand le passage de la
+mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir à venir
+de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste
+guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen de
+faire mon debvoir et bonne espérance d'estre encore si heureuse, une
+fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire de
+tout mon coeur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en
+vostre bonne grâce, comme d'aultre fois je me suis asseurée d'estre si
+heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en
+pareil ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce
+bien; et, en ceste assurance, je vous vais présenter mes très humbles
+recommandations, et supplie Dieu vous donner, monsieur, en très bonne
+santé, très heureuse et longue vie.
+
+»A Middlebourg, ce 28 d'aoust.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante soeur,
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+
+«Monsieur le prince m'a commandé de vous supplier très humblement de
+l'excuser si sa lettre est de vieille date; car, à cause qu'il craint
+que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la
+refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos
+secrétaires sont malades; et, si nous eûssions remis ceste dépesche à
+ungue aultre fois, c'eust esté pour ung mois ou deux à faire, sy le
+vent se fust changé.»
+
+
+X
+
+§ 1.
+
+ Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses
+ enfants. 4 mai 1577.
+
+ (L'original de ces lettres-patentes, sur vélin, avec sceau en cire
+ rouge, fait partie de notre collection de documents
+ historiques.)
+
+»Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, de
+Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem,
+seigneur et baron de Bréda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de
+Auzerow, et vicomte héréditaire d'Anvers et de Besançon, gouverneur
+et lieutenant général d'Hollande, Zélande, West-Frize et d'Utrecht, à
+tous ceux qui ces présentes lettres verront ou lire orront, salut.
+
+»Comme ainsi soit que, dès le mois d'aoust 1574, l'abbaïe de
+Saint-André des Ramières située en nostre principauté d'Orange seroit
+vacante par le trespas de feu dame Polixène de Grasse, dernière
+abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient
+abandonné ladicte abbaïe, estans les unes décédées et les aultres
+changées de profession; au moïen de quoy estant ladicte abbaïe
+demeurée vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et
+venant le droit à nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi
+que nous plaira;
+
+»A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que
+nous pouvons gratifier notre très chère et très aimée femme et
+compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre
+mariage, et des enfans qu'il a pleu desjà à Dieu et luy plaira encore
+par cy-après nous donner, avons donné comme nous donnons par cestes à
+ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant, et en
+après aux enfans desjà procrées et à procréer de nostredict mariage,
+en succession et propriété à perpétuité, sçavoir est tout le bien
+temporel et revenu de ladite abbaïe de Saint-André des Ramières et ce
+qui en peut dépendre,
+
+»Voulons aussi et entendons bien expressément qu'en cas qu'en la
+jouissance tant de l'usufruit que de la propriété susdite, soit donné
+par cy-après à ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre très aimée
+femme, ou à ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier
+quelconque par mes enfans procréés des précédens mariages, ou aultres,
+lors ils aient aultant en propriété et usufruit, que l'effect de ceste
+donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de
+quelque condition et en quelque lieu qu'ils soyent situés; à quoy nous
+les avons desjà dès à présent affectez et affectons par cestes.
+
+»En tesmoing et confirmation de quoy avons signé la présente patente
+de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes.
+
+»En la ville de Leyden, le 4e jour de may, l'an de grâce 1577.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§ 2.
+
+ Mandement pour l'exécution des lettres-patentes ci-dessus. 22
+ juin 1577. (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+«Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau,
+etc., etc., à vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et
+lieutenant-général de nostre principauté d'Orange, ensemble à tous noz
+officiers de nostredite principauté, et autres à qui ces présentes
+toucheront, salut.
+
+»Comme ainsi soit que pour certaines considérations, et pour gratifier
+nostre très chère et très aimée femme et compaigne, dame Charlotte de
+Bourbon, nous, de nostre bon gré et propre mouvement luy avons donné
+en usufruit, sa vie durant, et en après à noz enfans desjà procréés et
+à procréer de nostre mariage, en succession et propriété, à
+perpétuité, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de Saint-André
+des Ramières et ce qui en peut dépendre, assiz en nostre dite
+principauté; desirons que nostre dite très chère et très aimée femme
+et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manière portée par
+noz lettres-patentes de donation à elle sur ce expédiées, du 4e de may
+de cette année 1577, nous vous ordonnons et commandons bien
+expressément par ceste, que vous ayez à mettre nostre dite très chère
+et très aimée compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en la rélle,
+entière et effectuelle possession de tout le bien et revenu de ladite
+abbaye de Saint-André et de ce qui en dépend, et l'en laisser jouir
+par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer en la
+recepte ou perception d'iceulx, et à cet effet luy faire donner ou à
+celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs,
+par nostre recepveur-général de nostredicte principauté ou aultres,
+tous les congés, mandemens et documens servant en l'éclaircissement
+desdits biens et revenus, pour en faire une perception et part, et au
+surplus de luy donner, ou à ses agens, en tout ce qui dépendra de ce
+que dit est, toute ayde, adresse et service à vous possible; car ainsi
+nous le voulons. Tesmoing ceste signée de nostre main et confirmée de
+nostre scéel.
+
+»Faict en la ville de Leyden, le 22e jour de juin, l'an de grâce 1577.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+
+XI
+
+ Note du 21 juillet 1577.
+ (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Bibl. nat.,
+ mss. f. fr., vol. 3.182, fº 54.)
+
+»Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le président Barjot
+se ressouvenir, estant à Paris, d'envoyer quérir monsieur de
+Beauclerc, son secrétaire, logé en la rue de la Coustellerie, près le
+carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy
+escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur André les pièces qu'il
+luy mande mettre entre les mains dudit sieur président; lequel,
+icelles receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit,
+à tel jour et en tel lieu qu'il advisera, à sa commodité et à la leur,
+et leur fera entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de
+laisser quelque trouble en sa maison, après sa mort, pour raison du
+partage que madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander,
+il desire sçavoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra
+de son vivant, assigner dot et partage à ladite dame princesse
+équipolent au mariage qu'ont eu mesdames ses soeurs, moyennant lequel
+elle renoncera tant aux biens délaissez par feu madame sa mère, qu'à
+la succession de mondit seigneur, son père, et ce, au profit de
+monseigneur le prince Dauphin, son frère, et de monseigneur le prince
+de Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame
+princesse a esté religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de
+Jouarre, par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie
+qu'après l'âge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est après mariée,
+sans le sceu de mondit seigneur, son père, à monsieur le prince
+d'Orange, qui avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour
+s'estre forfaite en son mariage, elle avoit esté reléguée et confinée
+en certain lieu où elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa
+mort, il seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite
+fille trois enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et
+convertir sa fille à la religion catholique, par les admonestemens
+qu'il lui a faicts et pourra faire, ne aussi la ranger à vouloir
+obtenir de nostre saint-père le pape les dispenses qui luy sont
+nécessaires pour estre libérée de ses voeux, et pour le faict dudit
+mariage, il suffira, pour la descharge de ladite conscience de mondit
+seigneur, desdits admonestemens avec protestations qu'il n'entend et
+ne veut la favoriser, supporter ne gratifier en son erreur: et si
+ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit sieur le président fera,
+s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et contracs qu'il sera
+besoing d'estre passé et stipulé pour ce regard entre mondit seigneur
+et ladite dame princesse, et la procuration nécessaire pour aller
+stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur, faire accepter
+ledit dot à ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites
+renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre
+nécessaires.
+
+Et envoyera mondit sieur le président à mondit seigneur ladite
+consultation écrite et signée, avec les minutes de contract et
+procuration, le plus tost que faire se pourra.
+
+»Faict à Champigny, le 21e jour de juillet, l'an 1577.
+
+ »LOYS DE BOURBON.»
+
+
+XII
+
+ Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 août 1577.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI,
+ p. 131.)
+
+»Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay
+failly de dépescher doiz hier messaigier exprès devers Son Excellence
+(le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succès de mon voyage
+jusques à présent, et aussy de la délibération de vostre seigneurie
+pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je sçay
+Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de
+certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de jour
+en jour, l'arrivée de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay
+escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq
+jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques à
+Emmeryck, et delà peult-estre au logis de monsieur le conte van Berch,
+dont ne passerons oultre sans avoir premièrement nouvelles de Son
+Excellence, ne sçaichant quels changemens ces altérations et nouvelles
+émotions en Brabant, peuvent avoir apporté.... Or, monseigneur, comme
+je suis asseuré que Son Excellence desire entièrement la venue de ses
+enfans en Hollande, je supplie très humblement vostre seigneurerie que
+madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg pour le temps qui a
+esté préfixé, assavoir samedy ou dimanche prochain, et que puissions
+ainsy aller jusques à Emmeryck pour illecq entendre la résolution de
+Son Excellence, combien que je tiens qu'il n'y a aucun dangier. Je
+donne cependant icy ordre à tout ce qui est besoing pour le voyage de
+vos seigneuries, ayant desjà loué les batteaulx et faict aultres
+apprests. En cas que vostre seigneurie ne pourroit estre sitost
+preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle attende à Emmeryck
+qu'en ces quartiers icy, à cause de la mortalité qui augmente tous les
+jours; aussy la belle saison se passe et le mauvais temps est proche.
+J'espère, m'aydant Dieu, de partir dans un jour ou deux de ceste ville
+vers Mulheim pour, avecq ma femme, y attendre la venue de madamoiselle
+et y faire tous les autres préparatifs nécessaires. Coulongne, ce 13e
+jour d'aoust 1577.
+
+»De vostre seigneurie bien humble et obéissant serviteur.
+
+ »NICOLAS BRUNYNCK.»
+
+
+XIII
+
+§ 1.
+
+ Le duc d'Anjou à ses agents. 28 mars 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 7.)
+
+«Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux,
+conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de
+sa part vers les sieurs des estats généraux, prince d'Orange, et comte
+de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas.
+
+
+»Premièrement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats
+généraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs
+desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulière
+affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a donnez
+pour pourveoir à la seureté et conservation de l'estat dudit païs, les
+rédimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs anciens
+privilèges et droicts dudit païs; ce qu'il a cy-devant démonstré, et
+encores à présent, recognoissant la nécessité des affaires, il désire
+plus que jamais obliger à luy lesdits estats généraux, princes et
+seigneurs dudit païs par bons offices, prenant leur faict en sa
+protection et sauvegarde.
+
+»Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites
+à Son Altesse et instructions à elle envoyées de sa part par le sieur
+de Linsart, mondit seigneur envoyé lesdits sieurs de La Rochepot et
+Despruneaux, ses conseillers et chambellans ordinaires, pour
+l'assurer, en premier lieu, de son affection et bonne volonté en son
+endroict, et recevoir les villes que ledit sieur comte a promis
+délivrer et mettre ès mains de mondit seigneur; ce qu'il désire estre
+promptement effectué afin de pourveoir aux remèdes nécessaires pour le
+soulagement dudit comte et conduite de l'armée que mondit seigneur
+entend y amener, deux mois après la délivrance desdites villes et
+places, ladite armée composée de, etc., etc., etc.
+
+»Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa
+possession, mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre,
+et y établir les gouverneurs à sa dévotion; demeurant néantmoins ledit
+comte de Lalaing, lieutenant-général de mondit seigneur, audit
+pays.....
+
+»Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs de
+La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne
+volonté que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde,
+que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en
+font profession, et avec telle liberté et asseurance qu'ils sçauroient
+désirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme
+d'entretenir, garder et faire garder inviolablement le traité et
+accord fait avec luy à Gand, etc., etc., etc.
+
+»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appèleront avec eux, en
+leurs négociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiéran, qui sont
+instruits, de longue main, des affaires dudit païs.
+
+»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance à ce que
+mondit seigneur _soit esleu et déclaré souverain desdits païs_; et où
+ilz ne vouldroient accorder ledit titre, après plusieurs remonstrances
+à eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme chose
+qu'ils désirent, mondit seigneur se contentera du titre de
+_protecteur_ dudit païs.
+
+Fait à ..... le 28e jour de mars 1578.
+
+ »FRANÇOYS.»
+
+§ 2.
+
+ Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 avril 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, fº 14.)
+
+Monsieur, je désireroys bien aussi de pouvoir privément communiquer
+avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et repos des
+consciences, dont je pense que principalement dépend la tranquillité
+de ce pays, comme aussy de la France; à quoy je sçay qu'il n'y a
+prince, en la chrestienté, qui nous y peut tant ayder que monseigneur
+d'Alençon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour ou de deux crue
+en mon esprit; car il y a jà longtemps que j'en suis résolu; et
+encores à présent je demeure en la mesme opinion. Je vous remercye
+cependant _de la bonne assurance que vous me donnez de la volonté de
+Son Altesse_. De ma part, pour l'humble service que je désire faire,
+toute ma vie, à mondit seigneur, je m'emploieray très volontiers à
+tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement de sa grandeur
+et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement de ce qu'il
+vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant que je
+seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, où il
+vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre
+maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict
+où, après m'estre recommandé affectueusement à voz bonnes grâces, je
+prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en santé, bonne et longue vie.
+De Anvers, ce 26 avril 1578.
+
+»Vostre très affectionné amy, à vous faire service,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§3.
+
+ Despruneaux à Guillaume de Nassau. 22 juin 1578.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI,
+ p. 399.)
+
+»..... Monseigneur, vous croirés que tout ce que j'ay dans mon coeur
+est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray
+jamais sera premièrement à la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois
+Son Altesse dutout induicte au repos et résolue à la conservation de
+l'une et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient
+mesler), et après à la grandeur et maintien de vous et de vostre
+maison. Je suis marry que je n'ay pu estre crû comme sincèrement j'ay
+parlé sur les trois faits alléguez, le premier pour la gloire de Dieu,
+le second pour la gloire de mon maistre, et le tiers pour la
+vostre..... Monseigneur, je désireroys que Son Altesse vous envoyast
+quelques-uns des siens qui vous fûst plus agréable que je ne suis,
+mais il ne pourroit un plus homme de bien et qui vous parlast plus
+franchement. Il y a maintenant près de Son Altesse monsieur de Lanoue,
+je serois très ayse qu'il fûst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit
+plus agréable avecq très grande suffisance. Je serai très ayse, très
+content et satisfait, quand, par qui que ce fust, cest affaire se
+puisse acheminer au bien que je désire..... Je ne me puys départir
+d'icy, combien que j'en eûsse occasion, pour l'espérance que j'ay que
+Son Altesse viendra, et que vous serez celuy qui luy ayderez luy
+mestre trois couronnes sur la teste, après avoir esté cause de l'avoir
+fait venir.--Mons, 22 juin.
+
+§ 4.
+
+ Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 juin 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 42.)
+
+«Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envoïé de la part de
+monseigneur d'Anjou, m'a empesché de vous respondre, combien qu'à sa
+venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant à ce que vous
+m'escripvez par les premières et secondes lettres, je ne puis le
+trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous désirez,
+faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy
+plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part,
+de se plaindre de ce que nous n'avons pas esté crus, que vous estimez
+en avoir occasion, de vostre costé. Quant à ce qui me touche, je vous
+prie de croire que, partout où je verrai, faisant service aux estats,
+avoir moïen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre à
+mondit seigneur que je luy suis affectionné serviteur, je serai
+toujours très aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a esté ouï,
+aux estats, et on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a proposé;
+ce que j'espère qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront
+responce dont il aura occasion de se contenter. A tant, après m'estre
+affectueusement recommandé à vos bonnes grâces, je prieray Dieu,
+monsieur, de vous tenir en sa saincte et digne garde.
+
+»En Anvers, ce 26 juin 1578.
+
+ »Vostre bien bon amy, à vous faire service,
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§ 5
+
+ Le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI,
+ p. 404.)
+
+«Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment esté adverty des levées
+que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs
+des estats généraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me
+gardera vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que,
+estant mes forces prestes à marcher, j'ay donné charge à ung de mes
+plus spéciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps
+d'armée; et cependant je me suis achemyné par delà avec aucuns de mes
+plus confidens et spéciaux serviteurs; espérant que mes susdites
+forces me suyvront de près; de quoy je vous ay bien voulu advertir
+incontinent, et prier me faire sçavoir de vos nouvelles, qui me seront
+tousjours fort agréables, et surtout quand me donnerez quelque
+espérance de vous veoir et conférer avec vous des moyens qu'il fauldra
+doresnavant user pour réprimer l'audace et insolence insupportable de
+l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodité pouvoit
+permettre de faire un voïage en ceste ville, me semble, soubs vostre
+prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et plus
+facilement achemyner, au gré et contentement de l'un et de l'autre...
+surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence et
+correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme pied et zèle,
+nous ostions à l'ennemy toute l'espérance qu'il a fondée sur la
+division qu'il tâche par tous subtils moyens et inventions de faire
+naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne sçaurait apporter
+que l'entière ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la
+conservation et salut duquel dépend, après Dieu, de nostre mutuelle
+intelligence, très parfaite union et vraye concorde; de quoy nous
+pourrions amplement traiter et discourir, et plus en présence que par
+nulle aultre voye; ce que, comme dict est, je remectrai à vostre très
+saige et prudent advis, etc.
+
+ »Vostre bien bon cousin,
+ »FRANÇOYS.»
+
+§6.
+
+ Promesse faite par le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 18 août 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 65.)
+
+«Nous, Françoys, fils de France, frère unique du roy, duc d'Anjou et
+d'Alençon, en satisfaisant à la promesse faicte par nostre cher et
+bien-aimé le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, à
+monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant que
+le traité encommencé entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas
+se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et nous
+opposerons à ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny autres
+faisant profession de la religion réformée, à cause de ladite
+religion, ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir
+également comme ceux qui font profession de la religion catholique
+romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera à ce qu'il ne soit fait
+aucune violence par ceux de la religion réformée contre ceux qui font
+profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse,
+advenant que les estats généraux de ces pays ordonnent qu'en quelques
+provinces de ce païs soit permis l'exercice libre de la religion
+réformée, nous nous emploierons à ce que les autres provinces qui,
+pour certaines raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se
+séparent et disjoignent des autres provinces pour cest effect; au
+contraire procurerons et emploierons nostre autorité à ce que toutes
+les provinces de ces païs se tiendront jointes et unies comme elles
+ont esté par cy-devant et premièrement; en quelque état de prééminence
+que nous puissions parvenir, nous emploierons nostre autorité et
+moïens pour retirer le comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la
+captivité en laquelle il est détenu, en Espagne, contre les droits et
+privilèges de Brabant, en le remettant en sa pleine liberté. Et pour
+confirmation de ce que dessus, avons escript et signé ces présentes de
+nostre main et scellées de nos armes.
+
+»Donné à Mons, le 18e jour d'aoûst 1578.
+
+ »FRANÇOIS.»
+
+
+XIV
+
+§1.
+
+ Dépêche de Bellièvre au duc d'Anjou. 17 août 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, fº 61.)
+
+«Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire à
+vostre commandement, le premier propos qui m'a esté dit par M. le
+prince d'Orange a esté que arrivèrent, devant hyer au soir, en ceste
+ville d'Anvers, deux députés de Flandre quy luy rapportèrent que M. de
+Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit prié ceux de Flandre luy
+envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; ce
+qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur,
+luy aviez par deux fois envoyé un nommé sieur d'Alféran, qui luy avoit
+monstré, de vostre part, comme ces païs sont perdus pour le roy
+d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront
+dominés par un ennemi de la foy catholique; que nous estiés icy venu
+avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous aviés
+pour le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de
+cavalerie; et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion,
+et faire massacrer le prince d'Orange. Vous luy offriés de grands
+biens et pensions, moyennant qu'il se mist de vostre costé.
+Monseigneur, je me trouvay fort estonné d'ouïr ce langage, c'est, au
+dire ancien: calomniés hardiment, il en demeure tousjours quelque
+chose. Si cette calomnie ne sera vivement effacée, elle avancera ces
+peuples à faire la paix, plus que toutes ambassades. Or, monseigneur,
+il est plus que requis que vous pourvoyés soigneusement à oster de
+l'opinion de ces peuples une si mauvaise opinion de vous, que ledit
+sieur de Lamotte y a voulu imprimer. J'entends que la vérité est que
+le sieur d'Alféran a esté pardevers ledit sieur de Lamotte; pour le
+moins, ils le croyent icy. Il sera bon qu'ils sachent le vray de ce
+qui est passé; et comme ceux des estats vous envoyent les députés de
+Flandre pour faire entendre ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de
+considérer si aussy il ne sera bon que vous leur envoyés icy le sieur
+d'Alféran, pour les advertir de ce qui a passé, et qu'il déclare qu'il
+se veut rendre responsable de son dire et de ses actions. J'estime
+aussy, monseigneur, qu'il seroit à propos que vous envoyés avec luy
+personnages notables et de qualité, pour les assurer de vostre bonne
+volonté. M. Despruneaux, qui n'est suspect de vouloir faire massacrer
+ceux de la nouvelle opinion, vous y pourra faire bon service; comme,
+monseigneur, l'affaire requiert que vous fassiez si expresse
+déclaration de la bonne volonté que vous portés à toute ceste nation,
+que rien n'en puisse demeurer au contraire en leurs opinions. Quant à
+monsieur le prince d'Orange, c'est un fort sage seigneur, et qui
+prendra raison en payement. Vous avés, ce me semble, plus d'intérêt de
+le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre de vous. Vous ne
+tirerés pas aisément, ni au premier coup, toutes les promesses de luy
+que l'on voudrait. Ce aussy à quoy il obligera sa promesse, j'estime
+qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question que vous veoyés
+comme vous l'amènerés à s'obliger à vous, car, s'il vous sera ennemy
+ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ayés de grandes
+forces et que vous ne puissiez faire ressentir à ce pays le déplaisir
+que l'on vous feroit, etc., etc.»
+
+§2.
+
+ Dépêche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 août 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 63.)
+
+«Monseigneur, depuis deux jours il est arrivé vers messieurs des
+estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont
+j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que
+le sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya quérir depuis
+naguières quelques notables personnages dudit païs et leur dict qu'il
+les vouloit advertir de chose qui importoit grandement à la patrie,
+pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est:
+qu'Alféran estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui
+avoit remonstré que trois causes principalement vous avoient esmeu de
+venir pardessà: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour
+ruiner la religion réformée, et la dernière, pour chasser le prince
+d'Orange, et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que
+vous le feriez grand. Puis après il leur dist que, puisqu'on parloit
+de changer de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir à l'ancien,
+qui estoit le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Françoys, et
+qu'il avoit cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors
+auxdicts personnages, disant qu'il en aideroit les estats, s'ils
+vouloyent demeurer fidèles audict roy d'Espagne et s'employer contre
+les huguenots du pays et contre le prince d'Orange.--Voilà la somme de
+ces propos, tant ce qu'Alféran luy a dit, que le parlement qu'il faict
+pour reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il
+tend, c'est, par ces artifices et choses controuvées, vous mettre en
+défiance et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les
+affaires de don Juan.--Messieurs des estats pourront bien en escrire à
+Vostre Alteze, et peut-être vous envoyer les personnes qui ont parlé
+audit Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prévenir par ceste
+lettre, afin que vous soyez tousjours instruit davantage.--Il est très
+nécessaire, monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincérité de
+vos actions, que vous rendiez ce faict éclairci à ceux qui en
+pourroient estre en quelque doubte; et sera assez à temps d'en
+répondre, si lesdits estats envoyent vers Vostre Alteze pour cet
+effect. Je ne sçay si Alféran se seroit tant oublié, d'avoir tenu un
+tel langage, car ce seroit vous faire tort. Mais, afin qu'il n'arrive
+de tels inconvéniens, il est expédient d'aviser aux personnes qu'on
+emploie, qui soient telz qui ne puissent rien mesler de leurs
+particulières factions avec ce qui leur sera commandé.--Monseigneur,
+j'ay opinion que vendredy, l'armée de M. le duc Casimir se joindra et
+marchera, ou incontinent après. Et pour ce, sera bon que vostre Alteze
+diligente de tenir la sienne preste, parce que il pourra survenir
+occasion qui commandera qu'elle marche, et vous aussi pareillement;
+car le temporiser nuirroit aux affaires communes. Et d'aultant
+qu'il y a plusieurs choses à pourvoir et accomoder avant que Vostre
+Altèze puisse desloger, on ne doit perdre une seule heure de
+temps.--Monseigneur, vous pourrez donner avis à M. le prince d'Orange
+de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez cest honneur de prendre
+conseil de luy en affaires présentes, il vous en mandera fidèlement
+son opinion et ce qui sera convenable que faciez, soit pour vous
+avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre Alteze doit se
+haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, du costé de
+deçà, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre d'arquebusiers
+qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement que vous envoyez
+quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien disposer en vostre
+endroict; ce qu'à mon jugement se fera aisément; et si je le voy
+bientost, je luy parlerai comme il faut.--J'ay parlé à M. le prince
+d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon qu'il accompagne
+M. de Bellièvre. Et quant à ce que Vostre Altèze craint d'estre
+soupçonnée de moienner la paix avec don Juan, elle ne s'en doit mettre
+en peine. On croit plustost que les François désirent la
+guerre.--Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy qu'elle
+n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a bonne
+commodité d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y trouve.--Je
+partirai demain d'icy pour m'en aller à Bruxelles, pour après aller au
+camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le Créateur,
+monseigneur, vous tenir en sa sainte garde.
+
+»De Anvers, ce 18 août 1578.
+
+»Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais.
+
+ »LANOUE.»
+
+
+XV
+
+ Résolution des états généraux donnant au prince d'Orange, à
+ l'occasion du baptême de sa fille, _Catharina-Belgia_,
+ la terre et comté de Linghen.--Anvers, 21 septembre 1578.
+ (Archives du royaume.--Gachard, _Correspondance de Guillaume
+ le Taciturne_, t. VI, p. 313, 314.)
+
+«Ayant les estats généraulx des Pays-Bas délibérez sur le présent
+qu'on poulroit faire à monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage
+du baptesme de la fille de Son Excellence, nommée _Katharina-Belgia_,
+auquel iceulx estats par certains leurs députez ont assisté, se sont
+advisez et résoluz que, pour les grandes raisons, cogneues à un
+chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son
+Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du pays,
+ne se pourroit faire présent plus convenable et agréable à sadicte
+Excellence, que de la terre et comté de Linghen, avecq les actions,
+droits et dépendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie
+et munitions, et en tout tel estat comme elle est présentement, et
+soubz les charges y appartenantes, à en prendre la possession
+incontinent, à condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre
+ayant cause dudicte comté après icelle, sera tenue d'en payer
+annuellement au prouffit de sadite fille, une rente héritable de trois
+mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au
+prouffit de ladicte fille, seront dépeschées lettres en forme deue et
+vaillable.»
+
+»Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy
+d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante
+groz, monnoye de Flandres, à raison de ses gaiges, pensions,
+traistemens, obligations et debtes liquides, escheant à la fin du mois
+de juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a
+franchement quicté et quicte par ces présentes. Et, moyennant ce, ont
+lesdits estats accordé et accordent audit seigneur prince de demeurer
+seigneur et possesseur de ladicte terre et comté de Linghen, aux
+conditions susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande
+valeur que la somme par ledit seigneur prince quictée.
+
+»Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les
+drossart, aultres officiers et soldatz qui sont à présent audict
+Linghen, à leurs propres coustz et dépens, jusque au jour que ledit
+seigneur prince sera mis en réelle et actuelle possession de ladicte
+terre et seigneurie de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur
+prince son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent
+soixante mille florins.
+
+»En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du païs, fût
+contrainct ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison
+extraordinaire, comme elle y est à présent, ne sera tenu entretenir
+ladicte garnison à ses despens, ainsi sera ladicte garnison
+extraordinaire payée par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant
+droict, estant ledit sieur prince seulement subject à entretenir la
+garnison ordinaire à ses despens.
+
+»Requerront lesdicts estats à Son Altèze que lettres-patentes en forme
+deue sur ce soyent despeschées.
+
+»Faict en Anvers, le 21e jour de septembre 1578.»
+
+
+XVI
+
+ Union d'Utrecht. 23 janvier 1579.
+ (Lepetit, _Grande chronique de Hollande, Zélande_, etc., etc.,
+ t. 2 p. 372.)
+
+«Comme on a cogneu depuis la pacification faite à Gand, par laquelle
+les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obligées de s'entre-secourir
+de corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et
+leurs adhérens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres leurs
+chefs et capitaines cherché tous moyens, comme ils font encore
+journellement, de réduire lesdites provinces, tant en général qu'en
+particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que
+par leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union
+faite par ladite pacification, à la totale ruine desdits pays; comme
+de fait on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de
+temps ils auroyent par leurs lettres sollicité quelques villes et
+quartiers desdites provinces, s'estant nommément advancez de faire
+irruption au pays de Gueldre;
+
+»Pour ce est-il que ceux de la duché de Gueldre et conté de Zutphen,
+ceux des contés de Hollande, Zélande, Utrecht, Frise et les Ommelandes
+entre les rivières d'Ems et Lauwers, ont trouvé expédient et
+nécessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et
+particulièrement par ensemble, non pas pour se départir de l'union
+faite à la pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et
+se pourvoir contre tous inconvéniens èsquelz ils pourroient eschoir
+par les pratiques, surprises et efforts de leurs ennemis; et pour
+sçavoir comment, en telles occurences, ils se pourront conserver et
+garantir; aussi pour éviter et retrancher ultérieurement division
+desdites provinces et des membres d'icelles; demeurant au surplus
+ladite union et pacification de Gand en sa force et vigueur suyvant
+quoy les députez desdites provinces, chacun en leur regard,
+suffisamment authorisez, ont conclu et arresté les points et articles
+qui s'en suyvent, sans, en tout cas, se vouloir par cestes aucunement
+distraire ny aliéner du Saint-Empire.
+
+»1º En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et
+confédération par ensemble, comme par ces présentes elles se sont
+alliées, unies et confédérez à jamais, de demeurer ainsi en toutes
+sortes et manières, comme si toutes ne fûssent qu'une province seule,
+sans qu'elles se puissent en nul temps, à l'advenir, désunir ny
+séparer, ny par testament, codicille, donation, cession, eschange,
+vendition, traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion
+que ce soit ou puisse estre; demeurans néanmoins sains et entiers,
+sans aucune diminution ny altération les privilèges spéciaux et
+particuliers, droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes,
+usances et toutes autres droictures et prééminences que chacune
+desdites provinces, villes, membres et habitants d'icelles peuvent
+avoir. En quoi ils ne veulent non seulement point préjudicier ny
+donner empeschement aucun, mais assisteront les uns les autres par
+tous moyens, voire de corps et de biens, si besoin est, à les
+deffendre, les confirmer et maintenir contre et envers tous qui en
+iceux les voudroient troubler ou inquiéter. Bien entendu que des
+différends qu'aucunes desdites provinces, membres et villes de ceste
+union peuvent avoir entre elles, ou par après se pourroient susciter
+touchant leurs privilèges et franchises, exemptions, droicts,
+statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres droictures, il en
+sera vuydé par voye de justice ordinaire ou par arbitres et
+appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces, membres
+ou villes à qui tels différends ne touchent (si avant que parties se
+submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler, sinon
+d'intercession tendante à accord.
+
+»2º Que lesdictes provinces, en conformité et pour confirmation de
+ladicte alliance et union, seront tenues et obligées de s'entr'aider
+et entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et
+biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous
+efforts, envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque
+couleur ou prétexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre:
+ou à cause qu'en vertu du traité de la pacification de Gand, ils
+auroient prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour
+gouverneur l'archiduc Mathias, ou de quelques autres dépendances de
+ce, et de tout ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore
+ensuyvre: et sur ce sous couleur de vouloir restablir par les armes la
+religion catholique romaine, des nouveauctez et altérations qui depuis
+l'an 1578 sont advenues en aucunes desdites provinces, membres et
+villes, ou bien pour cause de ceste présente union et confédération,
+ou autre cause semblable: et ce, en cas qu'on voulût user desdits
+efforts, envahies et attentats, aussi bien en particulier sur l'une
+desdites provinces, que sur toutes, en général.
+
+»3º Que lesdites provinces seront aussi tenues et obligées de, en
+pareille manière, s'entre-secourir et défendre contre tous sieurs
+princes et potentats, pays, villes et républiques estrangères quy,
+soit en général ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou
+faire la guerre; bien entendu que l'assistance qui en sera décernée
+par la généralité de cette union se fera avec cognoissance de cause.
+
+»4º Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes
+contre toute force ennemie, que les villes frontières et celles qu'on
+trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par
+l'advis et ordonnance de la généralité de ceste union, fortifiées, aux
+dépens des villes et de la province où elles sont situées et assises,
+à ces fins aydées de la généralité, pour la moitié. Mais, s'il se
+trouve expédient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en
+desmolir aucunes en icelles provinces, que les frais seront à la
+charge de la généralité.
+
+»5º Et, pour subvenir à la dépense qu'il conviendra faire, en cas que
+dessus, pour la tuition et défense desdites provinces, a esté accordé
+que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un
+même pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermées
+au plus offrant, ou collectées, certaines gabelles sur toutes sortes
+de vins et bières, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les
+draps d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur
+tous chevaux et boeufs qui se vendront ou échangeront, sur tous biens
+sujets au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par
+commun advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant
+les ordonnances qui en seront pourjectées et dressées, et qu'à ces
+fins on employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne,
+défalquées les charges qui y sont.
+
+»6º Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser ou
+abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour
+subvenir à la défense commune, et pour ce que la généralité sera
+submise de supporter sans, en nulle manière, les pouvoir appliquer à
+nul autre usage.
+
+»7º Que les villes frontières et toutes les autres, que requis sera,
+et qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir
+toute telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir,
+et qui, par l'advis du gouverneur de la province où les villes
+requièrent garnison, sera ordonné, sans le pouvoir refuser; lesquelles
+garnisons seront payées de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et
+les capitaines et soldats, pardessus le serment général, en feront un
+particulier à la ville ou province où ils seront posez, ce qui se
+couchera ès articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre
+et discipline entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans
+des villes et pays, tant ecclésiastiques que séculiers, ne soyent trop
+chargez, ny fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus
+exemptes d'axes et impôts, que les bourgeois et communes des lieux où
+ils seront mis, moyennant que la généralité de ladite bourgeoisie leur
+paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu'à
+présent en Hollande.
+
+»8º Et afin, qu'à toutes occurences et en tout temps on puisse estre
+assisté des gens du pays, les habitans de chacune desdites
+Provinces-Unies, èz villes et champs, feront tout au plus long, en
+dedans un mois de la date de ceste, passez à monstre et couchez par
+escrit, depuis les 18 jusqu'à 60 ans, afin que le nombre d'iceux
+estant cogneu à la première assemblée des confédérez, il en soit
+ordonné par plus grande asseurance et défense du pays, comme se
+trouvera convenir.
+
+»9º Nuls accordz ne traités de trèves ny de paix ne se pourront faire,
+ny guerres se susciter, nuls impôts se lever, nulles contributions se
+mettre sus, concernant la généralité de ceste union, que par l'advis
+et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes
+autres choses touchant l'entretenement de ceste confédération et de ce
+qui en dépend, on se réglera selon ce qui sera advisé et résolu par la
+pluralité des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles
+seront recueillies comme on a fait jusques à présent en la généralité
+des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonné
+par les dispositions communes des confédérez. Mais si ès dicts traitez
+de trèves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se
+sçavent accorder par ensemble, lesdits différends se remettront et
+référeront, par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont
+à présent ès dites provinces, lesquels accorderont les parties ou
+décideront de leurs différends comme ils trouveront estre pour raison.
+Et si lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point
+par ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non
+partiaux que bon leur semblera, et seront les parties tenues
+d'accomplir et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans
+aura esté, en manière que dessus, déterminé.
+
+»10o Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront
+faire aucune confédération ou alliance avec nuls sieurs ou pays de
+leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs
+confédérez.
+
+»11º Trop bien est accordé que, si quelques sieurs princes ou pays
+voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confédération avec
+les Provinces-Unies, que par l'advis et agréation de toutes ilz y
+seront reçus et admis.
+
+»12º Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et évaluation des ors
+et argents, toutes lesdites provinces auront à se conformer et régler
+selon les ordonnances qui, à la première opportunité en seront
+dressées, que l'une ne pourra changer ny altérer sans l'autre.
+
+»13º Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zélande s'y
+comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres
+provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon
+le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur général des Pas-Bas,
+mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats généraux touchant
+la liberté de religion. Ou bien elles pourront, soit en général ou en
+particulier, y mettre tel ordre et réglement que, pour le repos de
+leurs provinces, villes et membres particuliers, tant ecclésiastiques
+que séculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et
+prérogatives, ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre
+province, leur puisse en cela estre faict ny donné aucun destourbier
+ou empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu'à
+cause d'icelle personne ne puisse estre recherché, suyvant la
+pacification de Gand.
+
+»14º Que toutes personnes conventuelles et ecclésiastiques suyvant
+ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis
+en aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns
+ecclésiastiques, lesquels durant les guerres de Hollande et Zélande à
+l'encontre des Espagnols estoyent sous le commandement desdits
+Espagnols et se sont depuis retirez de leurs couvents ou colléges et
+venus se rejeter en Hollande ou Zélande, qu'on leur fera, par ceux de
+leursdits cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement
+suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera à ceux de
+Hollande et Zélande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces
+provinces unies.
+
+»15º Que pareillement sera donné l'alimentation et entretenement, leur
+vie durant, selon la commodité du revenu de leurs cloistres ou
+couvens, à toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront
+départir, ou jà en sont départis, soit pour religion ou autre occasion
+raisonnable: bien entendu qu'à ceux qui depuis la date de cestes se
+voudront habituer èsdits cloistres et couvents et qui après en
+voudroyent sortir, ne leur sera donné aucune alimentation, mais s'en
+pourront retirer, si bon leur semble, en retenant à eux ce qu'ils y
+auront apporté. Et que tous ceux qui présentement sont ès dits couvens
+ou qui par cy-après y voudront entrer, demeureront libres en leur
+religion, profession et habits, à la charge, qu'en tous autres cas,
+ils soyent obéissans à leurs généraux.
+
+»16º Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites
+provinces il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en
+quoy elles ne sçauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait
+touche une province en particulier, seront appoinctées et vuidées par
+les autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles
+voudroyent dénommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en
+général, cela se vuidera par les gouverneurs et lieutenans des
+provinces, comme il est dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront
+tenus de faire droit aux parties, ou de les accorder, en dedans un
+mois, ou en plus bref temps, si le cas le requiert, après en avoir
+esté sommez et requis par l'une ou l'autre des parties; et ce qui par
+les autres provinces, ou leurs députez, ou par lesdits gouverneurs ou
+lieutenans aura esté dit et prononcé, sera suivi, et accompli, sans,
+en ce, se pouvoir prévaloir d'aucune provision de droict, soit
+d'appel, relief, revision, nullité ne autres prétentions, quelles
+qu'elles soyent.
+
+»17º Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont
+de donner aucune occasion de guerre ou noise à ceuls de leurs voisins,
+princes, scieurs, pays, villes ou républiques; pour à quoy obvier
+seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et
+expédition de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu'à
+leurs sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit
+défaillante, les autres, leurs confédérez, tiendront la main, par tous
+moyens raisonnables, que cela soit fait, et que tous abus qui le
+pourroient empescher ou retarder le cours de la justice soyent
+corrigez et réformez, selon le droict et suyvant les priviléges et
+anciennes coutumes d'icelles.
+
+»18º Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre sus
+aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au
+préjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger
+aucuns de ses confedérez plus avant que soy mesmes, ou ses habitans.
+
+»19º Que pour mettre ordre à toutes choses occurrentes et aux
+difficultez qui se pourroient présenter, lesdits confédérez seront
+tenus, sur le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui
+seront autorisés quant à ce, de comparoistre en ladite ville
+d'Utrecht, au jour qui sera limité, pour entendre à ce que par les
+lettres de rescription sera exprimé, si la chose ne requiert d'estre
+secrète, pour sur ce délibérer, et par commun advis et consentement,
+ou par la pluralité des voix, y résoudre et ordonner, jaçoit qu'aucuns
+ne comparussent pas: auquel cas, ceux qui comparaîtront, pendant ce
+temps, procéder à la résolution et détermination de ce qu'ils
+trouveront convenable et proufitable au bien public de ces
+Provinces-Unies; et ce qui aura esté ainsi résolu s'accomplira mesmes
+par ceux qui n'ont point comparu, ne fût que la chose fût de trop
+grande importance et qu'elle pût souffrir le délayer; auquel cas, on
+rescrivera à ceux qui ont esté défaillans de s'y trouver à certain
+jour limité, à peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette fois.
+Et lors, ce qui aura été fait demeurera ferme et valable, ores
+qu'aucunes desdites provinces ayant esté absentes; sauf qu'à ceux qui
+n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y
+envoyer leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y
+avoir tel regard qu'il appartiendra.
+
+»20o Et à ces fins seront tous et chacun desdits confédérez tenus de
+rescrire à ceux qui auront l'autorité, de faire assembler lesdites
+Provinces-Unies, de toutes choses qui pourront occurrer et venir au
+devant ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites
+provinces et confédérez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus.
+
+»21º Et si avant qu'il s'y représente quelque obscurité ou ambiguité
+par où pourroit naître dispute ou question, l'interprétation d'icelles
+appartiendra auxdits confédérez qui, par commun advis les pourront
+esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne
+tomboient d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans
+des provinces, comme dict est.
+
+»22º Comme pareillement s'il se trouvoit nécessaire d'augmenter on
+diminuer quelque chose aux articles de cette union, confédération et
+alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis
+et consentement de tous lesdits confédérez, et non autrement.
+
+»23º Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier
+lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes
+d'accomplir et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre
+contrevenu directement ou indirectement en aucune manière. Et si,
+avant qu'aucune chose se face on attente au contraire par aucun
+d'entre eux, que dès maintenant et pour lors, ils le déclarent nul et
+de nulle valeur, obligeant à ce leurs personnes et tous les manans et
+habitans respectivement desdites provinces, villes et membres,
+ensemble tous leurs biens pour iceux en cas de contraventions estre,
+par toutes places, pardevant tous seigneurs, juges et juridictions où
+on les pourra recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect
+et accomplissement de ces présentes et de ce qui en dépend, renonçans,
+à ces fins, à toutes exceptions, grâces, privilèges, relèvemens, et
+généralement à tous bénéfices de droit qui, au contraire de cestes,
+leur pourroient ayder et servir, et spécialement au droict qui dict
+générale renonciation non valoir si la spéciale ne précède.
+
+»24º Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et
+lieutenans desdites provinces, qui y sont à présent, ou qui y pourront
+estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers
+desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prêter le
+serment d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles
+et chacun d'eux en particulier de ceste union et confédération.
+
+»Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous corps
+de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune
+desdites villes et places de ladite union.
+
+»De ce en seront dépeschés lettres en forme par les gouverneurs,
+lieutenans, membres et villes des provinces, à ce spécialement
+requises, soubsignées.
+
+»Et fut ceste présente faite et soussignée en ladite ville d'Utrecht,
+le 23 de janvier 1579.»
+
+
+Après avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit
+(_Gr. chron. de Holl. et Zél._, t. II, p. 376) dit:
+
+«Le 4e de février ensuyvant, ceste union fut signée par ceux de Gand;
+le 3e de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11e de juin, par
+George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de Frise,
+d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Après, ceux d'Anvers
+suivirent ceux de Bruges, de Bréda, et plusieurs autres.--Tout ceci se
+faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay Orchies,
+tramoient leur désunion et pourchassoient leur réconciliation
+particulière vers le prince de Parme, lors campé devant Maëstricht,
+s'excusant vers les autres confédérez, qu'ils ne pouvoient souffrir
+aucune altération de la religion romaine.»
+
+
+XVII
+
+ Petri Foresti opera omnia.--Observat. et curat. medic. de
+ febribus,
+ lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.)
+
+Illustriss. Dominus princeps Auraïcus, cum per hyemem Delphis ageret,
+et in stupha longo tempore degeret, apertis sæpe fenestris, quæ ad
+turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex
+parte Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret,
+quam et valida febris subsequebatur, cùm aliquantulum inhoeruisset:
+quæ per viginti quatuor horas tantùm duravit, febre non ampliciis
+redeunte, licet vires utcumque ex valida illa febre dejectæ fuerint.
+Utebatur autem tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis
+malo, quo alias commode uti solebat ab ejusdem _generosissima uxore_
+confecto... Verum cùm inde nihil juvaminis sentiret, _27 januarii anno
+1581_ Excellentia sua me vocavit. (Suit l'exposé du traitement de la
+maladie.)--Fuitque istis remediis illustriss. Dominus princeps magna
+cum nostra laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum
+accesserit. Cùmque Excellentissimus Dominus princeps _tertio julii_
+rediisset, ejusque Excellentiam, _tùm Dominam ejus uxorem
+generosissimam Carolam_, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam,
+strenuissimi Ducis Monpenserii filiam, in Haghà Comitis salutarem, ea
+ipsa admodum liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans
+æternæ memoriæ gratitudinis post se relinquens.
+
+
+XVIII
+
+ Déclaration des états généraux des Provinces-Unies du 26 juillet
+ 1581, moins le préambule, qui a été déjà reproduit au chap. IX.
+ (Lepetit, _Chronique de Hollande et Zélande_, t. II, p. 428
+ et suiv.)
+
+«Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, après le trespas de feu, de
+haute mémoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son père, de qui luy
+sont transportés tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit
+père que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx,
+par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si
+glorieuses et mémorables victoires contre ses ennemis, que son nom et
+puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde;
+oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majesté impériale luy
+avoit par cy-devant faites: au contraire a donné audience, foi et
+crédit à ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil
+conçu une haine secrète contre ces pays et leur liberté; pour autant
+qu'il ne leur étoit permis d'y commander et les gouverner, ou de
+servir en iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au
+royaume de Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets à
+la puissance du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays,
+à la plus part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des
+principaux d'iceluy, ont par diverses foys remonstré au roy que, pour
+sa réputation et plus grande autorité de Sa Majesté, il valoit mieux
+conquester de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander
+librement, à son plaisir, et absolutement, c'est-à-dire, tyranniser, à
+sa volonté, que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, à
+la réception de la seigneurie desdits pays, juré d'observer.
+
+»Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherché tous
+moyens pour réduire ces pays, les despouillant de leur ancienne
+liberté, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, sous
+prétexte de la religion, premièrement voulu mettre ez principales et
+plus puissantes villes nouveaux évesques, les dotant de
+l'incorporation des plus riches abbayes, adjoustant à chacun évesque
+neuf chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient
+la charge péculière de l'inquisition; par laquelle incorporation
+lesdits évesques, estant ses créatures à sa dévotion et commandement
+(qui eûssent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels
+du pays) auroient le premier bien et la première voix ez assemblées
+des estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit
+introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a esté en
+ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrême
+servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire à un chacun; tellement que
+la majesté impériale l'ayant autrefois mise en avant à cesdits pays,
+icelle, moiennant les remontrances faictes à Sa Majesté, cessa de plus
+la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit à ses
+subjectz.
+
+»Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, tant
+par les provinces et villes particulières, que par aulcuns des
+principaux seigneurs du pays, nommément par le baron de Montigny, et
+depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse de
+Parme, alors régente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et de
+la généralité, ont, à ces fins, successivement esté envoyés en
+Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, donné
+espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement du
+pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis après tout
+le contraire; commandant bien expressément et sous peine d'encourir
+son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux évesques et de
+les mettre en possession de leurs évêchez et abbayes incorporées:
+d'effectuer l'inquisition, où elle avoit auparavant esté encommencée à
+pratiquer, et d'obéyr et ensuivre les décrets et statuts du concile de
+Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux priviléges du
+pays.
+
+»Ce qu'estant venu à la cognoissance de la commune, a donné juste
+occasion d'une grande altération entre eux et grandement diminué la
+bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout
+temps portée au roy et à ses prédécesseurs; car ils mettoient
+principalement en considération que le roy ne prétendoit pas tant
+seulement tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur
+leurs consciences, desquelles ils n'entendoient estre responsables ou
+tenus d'en rendre compte qu'à Dieu seul.
+
+»A cette occasion, et pour la pitié qu'ils avoient du pauvre peuple,
+les principaux de la noblesse du pays exhibèrent, l'an 1566, certaine
+remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour
+apaiser la commune, et éviter toutes émotions et séditions, qu'il
+pleust à Sa Majesté, monstrant l'amour et affection que, comme prince
+benin et clément, il portoit à ses sujets, de modérer lesdits points,
+et signamment ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et
+supplices pour le fait de la religion.
+
+»Et pour remonstrer le mesme plus particulièrement au roy et avec plus
+d'autorité et luy donner à entendre combien il estoit nécessaire pour
+le bien et prospérité du pays, et pour le maintenir en repos et
+tranquillité, d'oster les susdites nouvelletez et modérer la rigueur
+des placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit
+marquis de Berghe et ledit baron de Montigny, à la requeste de ladite
+dame la régente, du conseil d'Estat et des estats généraux de tous les
+pays, comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, là où le roi, au
+lieu de leur donner audience et pourvoir aux inconvéniens par eux
+remontrez (lesquels, pour n'y avoir remédié à temps, comme l'urgente
+nécessité le requéroit, s'estoient desjà en effect commencé à
+descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct,
+persuasion et sentence du conseil d'Espagne il a fait déclarer
+rebelles et coupables du crime de lèze-majesté tous ceux qui avoient
+faict ladite remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens.
+
+»Et pardessus ce, pensant estre totalement asseuré desdits pays par
+les forces et violence du duc d'Alve et les avoir réduits sous sa
+plénière puissance et tyrannie, il a fait, puis après, contre tout
+droit des gens (de tout temps inviolablement observé, mesmes entre les
+plus barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques),
+emprisonner et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous
+leurs biens.
+
+»Et nonobstant que toute la susdite altération survenue l'an 1566, à
+l'occasion que dit est, eût été quasi assoupie par la régente et ceux
+de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'étaient
+présentés devant elle pour la liberté du pays se fûssent retirés, ou
+eûssent été déchassés, et les autres assujétis: ce néantmoins, pour ne
+négliger l'opportunité que ceux du conseil d'Espagne avoient si
+longtemps cherchée et espérée, selon qu'ouvertement donnèrent à
+cognoistre les lettres interceptées, audit an 1566, de l'ambassadeur
+d'Espagne, nommé d'Alava, escrites à la duchesse de Parme, pour avoir
+moyen, sous quelque prétexte, d'abolir tous les priviléges du pays et
+de le pouvoir faire gouverner tyranniquement par les Espagnols, comme
+ils faisoyent les Indes et autres pays par eux de nouveau conquestez,
+il a par l'instruction et conseil desdits Espagnols, monstrant en cela
+le peu d'affection qu'il portoit à ses sujets de ces pays,
+contrevenant à ce qu'il estoit obligé, comme leur prince, protecteur
+et bon pasteur, envoyé en ces pays le duc d'Alve, fort renommé pour sa
+rigueur et cruauté, l'un des principaux ennemys des mesmes pays,
+accompagné d'un conseil de personnes de mesme naturel et humeur que
+lui.
+
+»Et combien que ledit duc d'Alve soit entré en ce pays avec son armée,
+sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt esté receu des
+povres inhabitans avec toute révérence et honneur, n'en attendant que
+toute bénignité et clémence, suyvant ce que le roy leur avoit tant de
+fois promis par ses lettres fainctement escrites, voire mesme qu'il
+estoit délibéré de se trouver en personne au pays et d'y venir donner
+ordre à tout, au contentement d'un chacun.
+
+»Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve
+pour venir par deçà, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de
+navires pour l'amener icy, et une autre en Zélande pour l'aller
+rencontrer et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux
+grands frais et dépens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les
+povres sujets et plus facilement les attirer en ses filets.
+Nonobstant quoy, iceluy duc d'Alve, incontinent après sa venue, bien
+qu'il fûst estranger, nullement de sang royal, déclara qu'il avait
+commission du roy, de grand capitaine, et, peu après, de gouverneur
+général de ces pays: chose du tout contraire aux priviléges et anciens
+usages d'iceux. Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit
+subitement garnison éz principales villes et forteresses du pays, fit
+bastir aux plus puissantes et riches villes des citadelles, pour les
+tenir en sujétion. Et par charge du roy, comme il disoit, appela
+aimablement vers luy, tant par lettres qu'autrement, les principaux
+seigneurs du pays, sous prétexte d'avoir affaire de leurs conseils et
+assistance pour le bien et service du roy et des pays.
+
+»Après quoy il fit appréhender prisonniers ceux qui, ayant donné foy à
+ses lettres, s'étoient venus présenter: qu'il a, contre les
+priviléges, fait mener hors du pays de Brabant, où ils avaient esté
+appréhendez, faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne
+fûssent juges compétens, instruire leur procès. Et devant qu'ils
+fûssent instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur
+défense, jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant
+publiquement et ignominieusement mettre à mort.
+
+»Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols,
+s'estoyent retirez et tenus hors du pays, déclarez rebelles, et
+d'avoir commis crime de lèze-majesté, d'avoir forfait corps et biens,
+et comme tels, confisqué tout ce qu'ils avoient pardeçà; le tout, afin
+que les povres inhabitans ne s'en pûssent ayder, en la juste défense
+de leur liberté contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces,
+à l'assistance desdits seigneurs et princes; pardessus une infinité
+d'autres gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie
+fait mourir et en partie déchassez, pour confisquer leurs biens:
+travaillant le reste des bons inhabitans tant par fourragement de
+soldats, qu'autres outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme
+aussi par diverses exactions et tailles; les contraignant de
+contribuer tant aux bastimens des nouvelles citadelles et
+fortifications des villes, qu'il fit à leur oppression, que de fournir
+centiesmes et vingtiesmes deniers, pour le paiement des soldats, en
+partie par luy amenez et en partie par luy levez de nouveau, pour les
+employer contre leurs compatriotes; et ceux qui, au danger de leur
+vie, se hazardoient à défendre la liberté du pays, afin qu'aux sujets
+ainsi appauvris il ne restât aucun moyen pour empescher ses desseins,
+et mieux effectuer l'instruction qui lui avoit esté baillée en
+Espagne, à sçavoir de traiter ces pays comme nouvellement conquis.
+
+»A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes
+principales l'ordre du gouvernement et de la justice, érigea nouveaux
+consaux, à la manière d'Espagne, directement contre les priviléges du
+pays.
+
+»Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force
+introduire certaine imposition d'un dixième denier sur toutes sortes
+de marchandises et manufactures, à la totale ruine de la commune, de
+laquelle le bien et la prospérité consiste, la plupart, au trafique et
+manufactures; et ce, nonobstant une infinité de remonstrances faites
+au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de
+toutes, en général; ce que par violence il auroit ainsi effectué, si
+ce n'eust esté que, bientost après, par le moyen de monseigneur le
+prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs de
+ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur
+prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans
+affectionnez à la liberté de leur patrie, les provinces de Hollande et
+de Zélande ne se fûssent révoltées et mises sous la protection dudit
+seigneur prince.
+
+»Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant
+son gouvernement, et après lui, le grand commandeur de Castille,
+envoyé en son lieu par le roy, non pour adoucir et modérer quelque peu
+la tyrannie de son prédécesseur, mais pour la poursuivre plus
+couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les
+provinces, qui par leurs garnisons et citadelles étoient réduites sous
+le joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour
+aider à les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites
+provinces, ainsi en les traitant comme ennemis, présentant aux
+Espagnols, sous ombre d'une mutinerie, à la vue dudit commandeur,
+d'entrer par force en la ville d'Anvers, y séjourner l'espace de six
+semaines, vivans à discrétion, à la charge des povres bourgeois, les
+contraignant pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences,
+de fournir la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de
+la solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la
+connivence de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de
+prendre ouvertement les armes contre le pays: tâchans premièrement de
+surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du siége ancien et
+ordinaire des princes de pardeçà, faire illec un nid de leurs rapines;
+ce que, en leur succédant selon leur dessein, prinrent par force et
+violence la ville d'Alost, et tost après forcèrent la ville de
+Maëstricht. Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers,
+l'ont pillée, saccagée et mise à feu et à sang, et ainsi traitée, que
+les plus barbares et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire
+davantage ne pire: au dommage indicible non seulement des povres
+inhabitans, mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent
+illec leurs marchandises, debtes et argent.
+
+«Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil d'Estat,
+auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur peu
+auparavant avait conféré le gouvernement général du pays, fûssent, en
+la présence mesme de Jéronimo de Rhoda, déclairez et publiez ennemis
+du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorité privée, comme il
+est à présumer en vertu de certaine secrète instruction qu'il avoit
+d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs
+adhérens; de manière que, sans respecter ledit conseil d'estat, il
+usurpa le nom et authorité du roy, contrefit son sceau et se porta en
+gouverneur et lieutenant du roy en ces pays.
+
+«Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit sieur
+le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zélande; lequel accord
+a par ledit conseil d'Estat, comme légitimes gouverneurs, esté
+approuvé, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre aux
+Espagnols, communs ennemis de la patrie et les déchasser de ces pays;
+sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis par
+diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec toute
+diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: qu'en
+prenant égard aux fautes, troubles et inconvéniens déjà survenus et
+apparentement encore à suivre, il luy plût faire sortir les Espagnols
+hors de ces pays, et premièrement ceux qui auroient esté cause des
+saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres
+innumérables forces et violences que ses povres sujets avoient
+souffert, à la consolation et soulagement de ceux qui les avoient
+endurez, et à l'exemple de tous autres.
+
+«Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il fît semblant par
+paroles que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son
+gré, et qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de
+vouloir pourvoir et donner ordre avec toute clémence au repos du
+pays, comme il appartenoit à un prince bénin, n'a pas seulement
+négligé de faire la punition dudit chef et auteurs, ains au contraire,
+comme assez il appert que tout estoit avec son consentement et
+préalable délibération de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines
+lettres siennes, peu après interceptées ont donné pleine foy: par
+lesquelles estoit escrit audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs
+du mal, que le roy non seulement ne blâmoit point leur fait, mais le
+trouvoit bon et le prisoit, promettant les récompenses, signament
+ledit Rhoda, comme ayant fait un singulier service; ce qu'à son retour
+en Espagne et à tous autres ministres de sa tyrannie exercée en ces
+pays il auroit par effet démontré.
+
+»Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les yeux
+de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur général, son frère
+bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel sous
+prétexte de déclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et approuvoit la
+pacification faite à Gand, promit de faire sortir les Espagnols, de
+faire punir les auteurs des violences et désordres advenus en ces
+pays, et de mettre ordre au repos général et réintégration de leur
+ancienne liberté: tascher de séparer lesdits Estats et de subjuguer un
+pays et l'autre après.
+
+»Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, il
+fut découvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit
+charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy
+seroyt donnée par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy
+défendoit à dom Juan et à Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un à
+l'autre; luy commandant de se comporter avec les grands et principaux
+seigneurs avec toute bénignité et bénévolence, pour gagner leurs
+affections: jusques à ce que, par leur assistance et moyen, il eût pû
+réduire la Hollande et Zélande, pour après faire sa volonté des autres
+provinces. Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit
+solennellement juré, en présence de tous les estats du pays,
+d'observer ladite pacification de Gand, contrairement à cela, chercha
+par le moyen de leurs colonels, lesquels il avoit déjà à sa dévotion,
+toutes manières pour, par grandes promesses, gagner les soldats
+allemands, lesquels estoient alors en garnison et avoient en garde les
+principales villes et forteresses du pays, desquels par ce moyen il se
+fit maistre; comme déjà, par l'induction de leurs colonels, il les
+avoit gagnez et attirez, se tenant assuré des places par eux
+occupées: pour, par ce moyen, forcer ceux qui ne se voudroient joindre
+avec luy à faire la guerre au prince d'Orange et à ceux de Hollande et
+Zélande; par ainsi susciter une plus sanglante et cruelle guerre
+intestine, qu'elle n'avoit esté auparavant.
+
+»Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement et
+par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer cachées, venant les
+menées de don Juan à estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer
+ce qu'il avoit désigné, il ne sceut mener ses conceptions et
+entreprises à la fin qu'il prétendoit.
+
+»Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure
+encore jusques à présent, au lieu d'un repos et paix assurée, dont, à
+son arrivée, il se vantoit tant.
+
+»Lesquelles susdites raisons nous ont donné assés d'occasions pour
+deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin
+seigneur pour ayder à deffendre ces pays et les prendre en sa
+protection. Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desjà receu
+telles foules, souffert tels outrages, et ont esté délaissez et
+abandonnez par leur prince jà par l'espace de plus de vingt ans,
+durant lesquels les habitans ont esté traitez, non comme sujets, mais
+comme ennemis; leur propre prince et seigneur s'efforçant de les
+ruiner par force d'armes.
+
+»En outre, après le trespas de don Juan, ayant envoyé le baron de
+Selles, lequel, sous prétexte de mettre en avant quelques moyens
+d'accord, déclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la
+pacification faite à Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit juré en
+son nom de maintenir, mettant ainsi, de jour à autre, plus graves
+conditions d'accord.
+
+»Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir,
+voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant mesme
+la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de la
+chrestienté, et par tous moyens, continuellement et sans intermission,
+de chercher à nous réconcilier et accorder avec le roy.
+
+»Ayant aussi eu dernièrement bien longtemps noz députez à Coulogne,
+espérans _illec_, par intercession de la majesté impériale et des
+seigneurs princes électeurs estant à ce entremis, d'impétrer une paix
+assurée, avec quelque gracieuse et modérée liberté de la religion
+(laquelle concerne principalement Dieu et les consciences) selon que
+la constitution des affaires du pays le requéroit pour lors.
+
+»Mais nous avons finalement trouvé par expérience, que par icelle
+remonstrance et communication à Coulogne ne pouvions rien obtenir du
+roy, et que ladite communication estoit seulement pratiquée et servoit
+pour désunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus
+facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre après, et
+exécuter contre icelles leurs premiers desseins.
+
+»Ce qui est depuis évidemment apparu par certain placard de
+proscription que le roy fit publier, par lequel nous et tous les
+habitans desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur
+party, sont déclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et
+biens, promettant en oultre grande somme de deniers à celuy qui
+tueroit ledit seigneur prince; le tout, pour rendre odieux les propres
+habitans, empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un
+extrême désespoir: tellement que, désespérant totalement de tous
+moyens de réconciliation, et destituez de tout autre remède et
+secours, avons, suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence
+de noz (et des autres habitans) droits, priviléges et anciennes
+coustumes, et de la liberté de la patrie, la vie et l'honneur de nous,
+nos femmes et enfans, et postérité, afin qu'ils ne viennent à tomber
+en la servitude des Espagnols, délaissant à bon droit le roy
+d'Espagne, esté contraints de trouver et practiquer autres moyens,
+tels que, pour nostre plus grande sûreté et conservation de nos
+droits, privilèges et libertés susdites, avons advisé le mieux
+convenir.
+
+«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et
+pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun
+accord, délibération et consentement, déclaré, etc., etc., etc.»
+
+
+
+
+XIX
+
+ Circonstances qui déterminèrent Jauréguy à attenter à la vie du
+ prince d'Orange.
+ (De Thou, _Hist. univ._, t. VI, p. 178 à 180.)
+
+
+«Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen,
+natif de la ville de Victoria, qui avoit été autrefois commissaire des
+vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen d'avancer
+sa fortune. Pendant qu'il étoit occupé de cette pensée, il apprit que
+Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis longtemps la
+banque à Anvers, étoit sur le point de faire banqueroute. Il crut que
+dans le désordre où étoient ses affaires il ne seroit pas difficile de
+l'engager à quelque coup hardi.
+
+»Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit écrit de Lisbonne, et il
+l'avoit depuis fait solliciter par ses émissaires d'entreprendre une
+chose qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui
+tourneroit à la gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par
+son hérésie, et à la tranquillité des Pays-Bas qu'il troubloit par sa
+révolte. Et, pour l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui
+lui promettoit, après l'action, quatre-vingt mille ducats, argent
+comptant, une commanderie de Saint-Jacques, et une fortune éclatante.
+
+»Annastro, effrayé du péril auquel il s'exposeroit, balança longtemps;
+mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil de
+son désespoir, s'ouvre à son caissier, nommé Antoine de Venero, natif
+de Bilbao, et, après lui avoir découvert le mauvais état de ses
+affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en
+larmes en lui parlant; et Venero, touché des malheurs de son maître,
+laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit
+horreur, soit par la vue du péril, soit par un motif de conscience.
+
+»Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point à le servir, lui
+demanda s'il croyoit que Jean de Jauréguy fût disposé à entreprendre
+un coup pareil. Ce Jauréguy, qui servoit à la banque, étoit un jeune
+homme d'environ vingt ans, d'un caractère sombre et opiniâtre; ce qui
+faisoit juger à son maître que, s'il se déterminoit une fois, il ne
+reculeroit pas.
+
+»Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il
+pouvoit exposer un jeune étourdi à une mort certaine. Mais Annastro
+soutint que, le prince d'Orange ayant été déclaré criminel de
+leze-majesté et proscrit par le prince qui a droit de suppléer à la
+loi, il étoit permis à tout le monde de le tuer, comme un homme
+justement condamné, qu'il avoit consulté les théologiens d'Espagne et
+qu'ils lui avoient répondu qu'il n'y avoit point de difficulté;
+qu'ainsi il ne lui restoit aucun scrupule sur cet article.
+
+»Aussitôt, ayant renvoyé Venero, il fait venir Jauréguy et, jetant un
+grand soupir, à son abord: «--Si je ne connaissois, dit-il, votre
+fidélité, votre constance et votre piété sincère, je ne m'adresserois
+pas à vous, dans l'état malheureux où sont les affaires publiques et
+les miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baignés de
+pleurs, et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je
+remarque depuis longtemps que vous êtes sensible aux outrages que l'on
+fait à notre souverain, et que, quoique vous soyez né en Espagne aussi
+bien que moi, vous ne laissez pas d'être touché des maux de ces
+provinces, qui sont à notre égard, comme une seconde patrie. J'ai vû
+d'ailleurs que vous plaigniez sincèrement mon sort et que vous étiez
+touché de me voir réduit à un état si malheureux par la faute et par
+le malheur d'autrui. Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de
+me tirer de l'abyme où je suis: mais enfin voici une occasion que
+m'offre la Providence. Vous pouvez, si vous avez du courage, délivrer
+votre roi, votre patrie, et votre maître. Considérez qui est la cause
+et l'auteur de tous nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange,
+qui, après avoir violé la foi qu'il devoit à Dieu, vient de renoncer
+hautement à celle qu'il avoit jurée à son roi. Quoique proscrit, comme
+il le méritoit, il a eu l'insolence de publier un écrit injurieux, où
+il ose attaquer le nom et la majesté de son prince; et, pour comble
+d'attentat, après avoir fasciné les esprits par ses manières
+populaires, il vient de donner aux habitans du pays un prince étranger
+pour souverain. Notre roi l'a donc justement condamné à mort. C'est de
+cet homme qu'il faut nous défaire, si nous voulons nous acquitter de
+ce que nous devons à Dieu, au roi et à la patrie. Le roi promet de
+grandes récompenses; mais j'en suis moins touché, quoiqu'elles
+puissent être utiles pour mes affaires et pour les vôtres, que du
+devoir que notre conscience nous impose. Il me semble qu'elle nous
+reproche notre lâcheté, disons plus, notre perfidie, si nous laissons
+vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu et des hommes, et qui
+est né pour le malheur et pour la ruine de ces provinces.»
+
+»En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant à la mine du
+jeune homme et à son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se
+jeta à son cou et l'embrassa étroitement.
+
+»Jauréguy aussitôt lui répondit avec un air intrépide: «--Je suis tout
+prêt; me voilà affermi dans un dessein que je méditois depuis
+longtemps. Je méprise le péril et les conditions; je n'en veux aucune,
+et je suis résolu à mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois me
+servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes à feu, je serai plus sûr
+avec le fer. Je ne vous demande qu'une grâce: c'est de prier Dieu pour
+moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien à mon père, et qu'il ne
+laisse pas mourir ce vieillard dans la misère.
+
+»--Je loue votre résolution et votre fermeté, interrompit Annastro;
+mais il faut que vous ayez une meilleure idée du succès: j'espère que
+vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action
+vous promet. Comptez sur l'efficacité des prières et des voeux dont je
+vais vous montrer des copies.»
+
+»Aussitôt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets
+superstitieux, conçus en forme de prières; mais surtout il y glisse un
+écrit sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prétendus secrets
+de la magie; et il eut soin de le disposer de manière qu'on ne pouvoit
+s'empêcher de le lire dès qu'on tenoit les tablettes. Par cet écrit on
+promettoit, au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce
+fût traitoit bien celui qui auroit tué le prince d'Orange, cette ville
+obtiendroit du roi toutes les grâces qu'elle voudroit demander.
+Annastro, qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune
+furieux, dès qu'il seroit de sang-froid, étoit bien aise de lui faire
+espérer l'impunité.
+
+»Cette ruse lui réussit; et Jauréguy, persistant dans sa résolution,
+entreprit de l'exécuter, au dimanche, 18 de mars.
+
+»Annastro était sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant passé
+à Bruges, à Dunkerque et à Gravelines, il s'étoit rendu à Tournai.
+
+»Le jour que Jauréguy avoit pris étant arrivé, il se confessa à
+Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de dire la
+messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des conférences
+de piété pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession,
+ce forcené ajouta qu'il avoit résolu de tuer le prince d'Orange, pour
+délivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hérésie. Timmermann
+approuva ce dessein, pourvu que ce ne fût point l'avarice qui
+conduisît sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le
+bien de sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses péchés, et,
+après la messe, il reçut l'Eucharistie.
+
+Jauréguy dit ensuite à Venero qu'il alloit exécuter son projet, il but
+un coup d'un vin étranger, et se rendit à la citadelle, où logeoit le
+prince d'Orange.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de
+ Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée
+ par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils
+ veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de
+ Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences
+ employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans
+ laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa
+ protestation, par acte authentique, contre la contrainte
+ qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à
+ l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se
+ repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort
+ de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par
+ l'opiniâtreté de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions
+ d'abbesse, que celles qui se concilient avec les
+ enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à
+ connaître par ses relations avec quelques-unes des hautes
+ personnalités du protestantisme, telles, notamment, que sa
+ soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de
+ Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces,
+ Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses actions,
+ Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et à la
+ reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de
+ Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une
+ retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de
+ l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour
+ toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où
+ elle est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au
+ duc de Montpensier. 1
+
+ CHAPITRE II
+
+ Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ
+ de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur
+ palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre.
+ Dépositions importantes des religieuses.--Négociations
+ entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
+ Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne
+ d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection
+ de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne
+ d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la
+ mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres
+ de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français
+ qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à
+ l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes
+ relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou,
+ Jean Taffin et autres personnages distingués, ses
+ compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de
+ Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du
+ roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à
+ Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui
+ s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son
+ cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères
+ et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc du Bouillon en
+ décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon
+ le veuvage de la duchesse, sa soeur. 35
+
+ CHAPITRE III
+
+ Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
+ Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de
+ l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
+ Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse
+ de Charlotte.--La demande du prince est définitivement
+ accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne
+ pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de
+ Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y
+ tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour
+ l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La
+ jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
+ vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés
+ à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des
+ Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à
+ l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de
+ Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec
+ Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les nouveaux
+ époux se rendent de La Brielle à Dordrecht.--Chaleureux
+ accueil qu'ils reçoivent dans ces deux villes.--Chant
+ composé en leur honneur. 73
+
+ CHAPITRE IV
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa
+ belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
+ frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de
+ la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à
+ Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à
+ l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de
+ Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
+ vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier,
+ son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des
+ sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
+ sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au
+ sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle
+ s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
+ dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires
+ publiques depuis l'insuccès des _Conférences de
+ Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet
+ 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de
+ Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
+ d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral
+ Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces
+ par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits
+ dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du
+ prince et de la princesse d'Orange avec François de
+ Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
+ Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
+ d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la
+ Zélande.--_Union de Bruxelles._ 98
+
+ CHAPITRE V
+
+ Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la
+ mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa
+ correspondance avec Marie de Nassau et avec François de
+ Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de
+ Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
+ rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant
+ pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de
+ la princesse dans la partie septentrionale des
+ Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht.
+ Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de
+ Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords
+ commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau,
+ d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt
+ appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à
+ Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son
+ mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le
+ rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de
+ Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires
+ publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est
+ élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de
+ l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas. 128
+
+ CHAPITRE VI
+
+ Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume
+ au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc
+ Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10
+ décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise
+ des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume
+ domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie
+ à sa cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les
+ Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils
+ donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse à
+ Despruneaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les
+ Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince
+ et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans
+ les Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de
+ Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion du son
+ baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du
+ duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de
+ Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces
+ troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint
+ Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité
+ d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre
+ Farnèse lui succède. 159
+
+ CHAPITRE VII
+
+ Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui
+ écrit. Touchant appel au coeur paternel.--Mission de
+ Chassincourt auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de
+ Charlotte.--Mémoire dont Chassaincourt est porteur.--Lettre
+ de Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé
+ de cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense
+ de Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et
+ de ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre
+ les autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte
+ pour éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de
+ leur généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause
+ de l'indépendance nationale et celle de la liberté
+ religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le
+ premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du
+ duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de
+ Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de
+ Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats
+ d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de
+ Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès
+ de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse
+ d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de
+ Ph. de Mornay et de Guillaume.--Répression de ces
+ troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en
+ 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis
+ et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute
+ vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement
+ de diverses affaires d'État.--Éloge par le comte Jean de la
+ princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert
+ Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de
+ Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge.
+ Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte
+ Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau. 186
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ Traité conclu avec le duc d'Anjou au
+ Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à
+ l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse
+ aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des
+ ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre
+ Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
+ avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
+ affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
+ et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de
+ Nassau rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de
+ Philippe II.--Il la communique aux états généraux. Langage
+ qu'il leur tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de
+ Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son
+ _Apologie_ à la plupart des souverains et des princes de
+ l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de
+ l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable
+ document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement
+ de Charlotte de Bourbon. 220
+
+ CHAPITRE IX
+
+ Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de
+ Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a
+ lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef
+ d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les
+ jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent,
+ à se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en
+ France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange
+ à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit
+ d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de
+ l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec
+ Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président
+ Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa
+ petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt
+ de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J.
+ Borluut.--Assemblée à La Haye des députés des
+ Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant
+ Cambrai. 246
+
+ CHAPITRE X
+
+ Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre
+ 1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de
+ libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18
+ novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre
+ de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de
+ Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de
+ François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur
+ la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
+ du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la
+ princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son
+ retour en Angleterre. 270
+
+ CHAPITRE XI
+
+ Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de
+ Nassau.--Paroles de Guillaume--Soins que lui donne Charlotte
+ de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres
+ des états généraux aux provinces et aux villes de
+ l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des
+ complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la
+ guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
+ des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une
+ rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants
+ tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par
+ Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de
+ la princesse au comte Jean.--Service d'actions de
+ grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
+ obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du
+ duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion. 298
+
+ APPENDICE Page 319
+
+FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES
+
+
+Paris.--Imprimerie Ve P. Larousse et Cie, rue Montparnasse, 19
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+The Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Charlotte de Bourbon
+ Princesse d'Orange
+
+Author: Jules Delaborde
+
+Release Date: March 8, 2011 [EBook #35525]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
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+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numeros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<h3>CHARLOTTE</h3>
+
+<h2>DE BOURBON</h2>
+
+<h4 class="p4">PRINCESSE D'ORANGE</h4>
+
+<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="center"><small><b>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</b></small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="ad">
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Liberté religieuse.</span>&mdash;Mémoires et plaidoyers. 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 1854</td>
+ <td class="tdr">3 fr.&nbsp;&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Madame l'Amirale de Coligny, après la Saint-Barthélémy.</span> Brochure in-8<sup>o</sup>, 1867</td>
+ <td class="tdr">1 fr. 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Les Protestants a la cour de Saint-Germain lors du colloque de Poissy.</span> Gr. in-8<sup>o</sup>, 1874</td>
+ <td class="tdr">3 fr.&nbsp;&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Éléonore de Roye, princesse de Condé.</span> 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup> avec portrait. 1876</td>
+ <td class="tdr">7 fr. 50</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Gaspard de Coligny, amiral de france.</span> 3 vol. gr. in-8<sup>o</sup>, 1879</td>
+ <td class="tdr">45 fr.&nbsp;&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" align="center">(<i>Ouvrage couronné par l'Académie française.</i>)</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" align="center">Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur papier de Hollande<br />
+ au prix de 90 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">François de Chastillon, comte de Coligny.</span> 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup></td>
+ <td class="tdr">12 fr.&nbsp;&nbsp;&nbsp;»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" align="center">Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur papier de Hollande<br />
+ au prix de 20 fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Henri de Coligny, seigneur de Chastillon.</span> 1 vol. gr. in-8<sup>o</sup></td>
+ <td class="tdr">5 fr.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2" align="center">Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur papier de Hollande<br />
+ au prix de 10 fr.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2 center"><b>Paris.&mdash;Imp. V<sup>e</sup> P. Larousse et C<sup>ie</sup>, rue Montparnasse, 19.</b></p>
+
+<p class="p6"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<h3>CHARLOTTE</h3>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h1>BOURBON</h1>
+
+<p class="p2 center"><b>PRINCESSE D'ORANGE</b></p>
+
+<p class="p2 center"><b>PAR</b></p>
+
+<p class="p2 center"><b>LE C<sup>te</sup> JULES DELABORDE</b></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/colophon.jpg" width="177" height="231" alt="colophon" title="" />
+</div>
+
+<p class="p2 center"><b>PARIS</b><br />
+<b>LIBRAIRIE FISCHBACHER</b><br />
+<small><b>SOCIÉTÉ ANONYME</b></small><br />
+<small><b>33, RUE DE SEINE, 33</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><b>1888</b></p>
+
+<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h2>CHARLOTTE DE BOURBON</h2>
+
+<p class="center"><b>PRINCESSE D'ORANGE</b></p>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="ni1 block">Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont
+destinée à la vie monastique, est confinée par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye
+de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.&mdash;Aversion de Charlotte
+pour le régime du cloître.&mdash;Menaces et violences employées à son égard.&mdash;Scène
+sacrilège du 17 mars 1559, dans laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui
+est imposé.&mdash;Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle
+a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à l'appui de sa protestation.&mdash;La
+duchesse de Montpensier se repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.&mdash;Mort
+de la duchesse, en 1561.&mdash;Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté de
+son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient
+avec les enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à connaître par ses
+relations avec quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles,
+notamment, que sa s&oelig;ur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de
+Navarre.&mdash;Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.&mdash;Désormais
+maîtresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie à la
+duchesse de Bouillon et à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de
+Jouarre.&mdash;L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprès de
+l'électeur palatin, Frédéric III, et de l'électrice.&mdash;En février 1572, Charlotte de
+Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où
+elle est favorablement accueillie.&mdash;Lettre de Frédéric III au duc de Montpensier.</p>
+
+<p class="p2">Nulle femme, par sa piété, par ses vertus, par le charme
+de ses exquises qualités, n'a porté plus haut que Charlotte
+de Bourbon le nom de la grande famille dont elle était
+issue.</p>
+
+<p>Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la
+voie du respect qu'elle commande et de la sympathie
+qu'elle doit inspirer à toute âme éprise de la grandeur morale
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+et de l'intime alliance d'un c&oelig;ur aimant à un esprit
+distingué.</p>
+
+<p>Quelque courte qu'ait été cette belle vie, elle demeure
+féconde en précieux enseignements, qui, dégagés de tous
+commentaires, ressortiront naturellement du simple exposé
+des actions de l'excellente princesse et de la fidèle reproduction
+de son langage, toujours empreint de sincérité.</p>
+
+<p>Dans l'isolement immérité, qui fut le triste lot de son
+enfance et de sa première jeunesse s'accomplit peu à peu,
+en elle, sous le regard de Dieu, un travail intérieur qui,
+épurant et éclairant son âme au contact des vérités éternelles,
+la fortifia contre de douloureuses épreuves, les lui
+fit surmonter, et, en réponse à ses légitimes aspirations, la
+mit enfin, comme femme et comme croyante, en possession
+d'une liberté d'agir, dont elle consacra dignement l'exercice
+à l'accomplissement des plus saints devoirs.</p>
+
+<p>En ces quelques mots se résume la vie de la princesse.
+Etudions-en maintenant en détail les diverses phases.</p>
+
+<p>Alliée, de longue date, à la maison royale de France<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+la famille de Bourbon se divisait, vers le milieu du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, en deux branches, dont la principale était
+représentée par Antoine de Bourbon, d'abord duc de Vendôme,
+puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de
+Bourbon, et par Louis I<sup>er</sup> de Bourbon, prince de Condé.
+La branche secondaire avait pour seuls représentants
+Louis II de Bourbon, duc de Montpensier, et Charles de
+Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon.</p>
+
+<p>Louis II de Bourbon épousa, en 1538, Jacqueline de
+Long-Vic, fille de Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron
+de Lagny et de Mirebeau en Bourgogne, et de Jeanne
+d'Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils
+et cinq filles.</p>
+
+<p>Sous l'empire des habitudes et des préjugés nobiliaires
+de l'époque, ce fils, François de Bourbon, portant le titre de
+prince dauphin d'Auvergne, fut pour ses parents, au point
+de vue de son avenir, l'objet d'une sollicitude particulière.</p>
+
+<p>Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur
+fut donné de contracter, échappèrent à la vie du cloître,
+qui, de gré ou de force, devint le partage des trois autres.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon, née en 1546 ou 1547<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, était la
+quatrième de ces cinq filles. Son sort, à la différence de
+celui de ses s&oelig;urs, dont il sera parlé plus loin, fut, dès
+sa naissance, fixé par ses parents avec une inflexible
+rigueur, qui, pendant de longues années, ne cessa de peser
+sur elle.</p>
+
+<p>Les faits sont, à cet égard, d'une signification précise.</p>
+
+<p>L'opulente abbaye de Jouarre avait alors à sa tête la
+propre s&oelig;ur de la duchesse de Montpensier, Louise de
+Long-Vic. Le duc et la duchesse obtinrent d'elle la promesse
+de ne se démettre de ses fonctions et de ses prérogatives
+abbatiales qu'en y substituant directement sa nièce
+Charlotte, dès que cette dernière aurait atteint l'âge requis
+pour être apte à lui succéder.</p>
+
+<p>Méconnaissant ses devoirs de père, le duc, en qui la
+dureté de c&oelig;ur s'alliait à un grossier despotisme d'idées et
+d'habitudes, proscrivit promptement du foyer domestique
+la pauvre enfant et la livra aux mains de sa tante, afin
+d'être façonnée et assouplie par elle au régime de la vie
+monastique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse
+de Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir à ce
+que la débile créature à laquelle elle avait récemment
+donné le jour demeurât, dès le berceau, privée de la tendresse
+maternelle qui eût dû l'entourer, et fût vouée à la
+torpeur d'une existence dont elle ne pourrait, semblait-il,
+secouer le joug, quelque intolérable qu'il devînt ultérieurement.</p>
+
+<p>Toutefois, le père et la mère, en confinant dans l'enceinte
+d'un cloître le corps de leur fille, n'avaient pas compté avec
+les droits inaliénables de son âme. Que pouvaient-ils sur
+cette partie immatérielle de son être? La froisser, sans
+doute, l'ulcérer, la torturer même; mais l'arrêter dans son
+légitime essor, la comprimer, l'asservir? jamais! Quels que
+fussent, dans l'avenir, les assauts livrés à l'âme de Charlotte,
+ils devaient, en dépit des prévisions humaines, échouer
+devant l'irrésistible puissance du protecteur suprême, qui
+autorise tout enfant délaissé, dont les regards se tournent
+vers le ciel, à se dire<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>: «Si mon père et ma mère m'ont
+abandonné, l'Eternel toutefois me recueillera!» Abritée
+sous l'égide divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi,
+ne pouvait manquer de venir, pour ses parents, un jour où
+l'évidence de leur défaite morale les contraindrait à reconnaître,
+dans l'amertume de la déception et du remords,
+qu'on ne se joue impunément ni de Dieu<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ni de l'âme
+humaine, qui relève de lui, par la double grandeur de son
+origine et de sa destinée.</p>
+
+<p>Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe,
+en ce qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher à
+déterminer les circonstances dans lesquelles elle se trouva
+placée, avant qu'il advînt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+Et d'abord, comment s'écoula son enfance, dans l'abbaye
+de Jouarre, sous la direction de sa tante?</p>
+
+<p>Si la réponse à cette question ne peut reposer sur la
+connaissance acquise de minutieux détails, elle se déduit
+du moins, jusqu'à un certain point, de divers faits caractéristiques,
+qui ressortent nettement soit des déclarations de
+la véridique Charlotte, soit de celles de personnes qui
+l'entourèrent à cette époque de sa vie. Ces faits sont:
+l'éveil et le développement de sa conscience; la souffrance
+de son c&oelig;ur, privé de l'affection d'une mère et d'un père,
+qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en même
+temps, l'invariable droiture de sa déférence envers eux,
+alors que, sourds à ses supplications, et sans pitié pour les
+angoisses de son âme, ils s'attachaient à lui imposer, par la
+menace et par la violence, des engagements, des devoirs,
+des pratiques, une profession extérieure, en un mot, tout
+l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle éprouvait
+une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au
+duc et à la duchesse cette aversion, la loyauté qui l'avouait,
+l'énergique revendication des droits sacrés de la conscience,
+et la respectueuse résistance à une aveugle volonté
+qui s'arrogeait le droit de disposer, en maîtresse souveraine,
+d'une âme et d'une vocation! Obéir passivement,
+à l'état d'être automatique; devenir abbesse, à tout prix,
+même au prix de l'immolation d'une conscience taxée de
+rebelle, parce qu'elle s'indignait, à la seule idée du parjure:
+Voilà le sort auquel il fallait que Charlotte apprît à
+se plier!</p>
+
+<p>Ici, comment ne pas être frappé d'un étrange contraste
+entre l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, à
+son égard, et celle qu'il jugèrent opportun d'adopter, en
+1558, vis-à-vis de Françoise de Bourbon, leur fille aînée!
+Voulant assurer à celle-ci une brillante situation dans le
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+monde, ils la marièrent à Henri-Robert de La Marck, duc
+de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la prochaine
+adhésion de ce prince et de sa jeune femme aux
+doctrines purement évangéliques, ni de l'appui que Françoise,
+au double titre de s&oelig;ur dévouée et de haute personnalité
+protestante, prêterait, un jour, à Charlotte, pour l'aider à
+s'affranchir des liens dans lesquels on avait crû pouvoir
+l'enchaîner à jamais.</p>
+
+<p>Avec l'année 1559, s'ouvrit pour l'infortunée Charlotte,
+touchant à l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement
+de souffrances morales.</p>
+
+<p>Vainement, s'efforçait-on, plus encore que précédemment,
+de la dresser à ce rôle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie
+entendait lui imposer: la jeune fille persévérait dans
+sa résistance; mais, finalement, ses parents tinrent si peu
+compte de ses représentations réitérées, de ses ardentes
+supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de
+mars, parvint à Jouarre l'injonction de tout disposer pour
+sa transformation forcée en abbesse, même avant qu'elle eût
+atteint l'âge fixé par les canons pour pouvoir être régulièrement
+investie de ce titre.</p>
+
+<p>Alors, le 17 de ce même mois, dans l'église de l'abbaye,
+au sein d'une assemblée renforcée de l'assistance d'un
+représentant du duc et de la duchesse de Montpensier, se
+déroula le scandale inouï d'une scène sacrilège, dans
+laquelle la lâcheté de l'astuce s'associa à l'odieux de la
+contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit!</p>
+
+<p>Précipitamment poussée plutôt qu'introduite dans cette
+assemblée, prenant Dieu à témoin de la violence qui lui
+était faite, pâle, éperdue, fondant en larmes, s'affaissant
+sur elle-même, Charlotte de Bourbon fut, en véritable
+victime, traînée à l'autel; et là, devant un impassible prêtre,
+déviant de la sincérité de son ministère par un raffinement
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+de simulation<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, elle balbutia quelques paroles, dont on
+s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel
+librement consenti, tandis que ces paroles avaient été extorquées
+par l'inexorable pression de ses parents, et aussitôt
+accompagnées de cette déclaration expresse de la victime:
+qu'elle ne se courbait sous le fardeau du sacrifice, que par
+crainte révérentielle.</p>
+
+<p>Ce fut là ce que les profanateurs de l'époque osèrent
+appeler <i>une entrée en religion</i>.</p>
+
+<p>Cela fait, ils se hâtèrent, sans pitié comme sans conscience,
+d'abandonner Charlotte à ses émotions déchirantes.</p>
+
+<p>La <i>pauvre enfant</i> (qualification que lui donnaient les
+compatissantes religieuses de Jouarre, en parlant d'elle)
+fut saisie d'une fièvre violente, qui de longtemps ne la
+quitta pas<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Tel est l'exposé sommaire de ce qui se passa, à l'abbaye
+de Jouarre, en 1559<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Mais il y a plus à apprendre sur la scène néfaste du
+17 mars.</p>
+
+<p>Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-même, parlant,
+plus tard, de la lamentable épreuve que son adolescence
+avait traversée: que déclare-t-elle<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+«Qu'elle fut mise en religion, dès le berceau; que y
+ayant esté nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle
+jamais avoir, aucune volonté;&mdash;que ce qu'elle y continua
+fut, partie par les menaces estranges de madame de
+Montpensier, sa mère, et partie par la crainte qu'elle
+avoit d'offenser monseigneur son père, auquel elle eust
+désiré obéyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa
+conscience le luy eust pû permettre;&mdash;que, nonobstant
+toutes les rigueurs de madame sa mère, qui la vouloit
+faire professe, elle refusa tousjours, mesmes à l'extrémité,
+et en fit <i>une protestation expresse et authentique, tesmoignée
+par toutes les religieuses de l'abbaye</i>;&mdash;que Ruzé,
+évesque d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le
+v&oelig;u, voyant combien elle en estoit aliénée, en avoit deux
+par escrit, l'un simulé, qui ne contenoit que choses douces,
+qui luy fut leu; l'autre, à l'ordinaire, dont jamais ne fut
+faicte lecture;&mdash;et que lesdites religieuses se mutinans,
+comme si elle n'eust point esté leur abbesse, n'en ayant
+pas fait le vray v&oelig;u, ledit Ruzé leur respondit qu'elles
+ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de
+conserver leurs biens, aussi bien comme les précédentes;&mdash;que
+lors elle n'estoit âgée que de douze à treize ans;&mdash;que
+madame du Paraclet, sa cousine, qui lui donna le
+voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit pas
+abbesse, et par conséquent ne la pouvoit faire professe;
+tellement que les quatre principales causes qui rendent la
+profession nulle, y estoient intervenues, à sçavoir: force,
+fraude, bas âge, et incapacité de celle qui la faisoit professe,
+comme il appert par les canons;&mdash;que, aussi peu,
+aussi avoit-elle été abbesse, premièrement n'estant point
+professe, et secondement n'ayant jamais esté bénite, selon
+que portent les cérémonies observées en icelles choses.»</p>
+
+<p>La protestation à laquelle Charlotte de Bourbon se référait
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+dans les lignes ci-dessus transcrites était ainsi
+conçue<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>:</p>
+
+<p>«Fut présente, en sa personne, très noble et très illustre
+princesse, dame Charlotte de Bourbon, à présent abbesse
+de l'abbaye Nostre-Dame de Jouarre, laquelle nous a dit
+et remonstré que, estant à l'âge de douze à treize ans,
+elle auroit esté par menaces, et de crainte de désobéir à
+monseigneur le duc de Montpensier, son père, et à madame
+Jaquette de Long-Wy, son épouse, sa mère, induite
+et persuadée, contre son gré, vouloir et intention,
+à faire profession en ladite abbaye, le 17<sup>e</sup> jour de mars 1559;
+ce qu'elle a plusieurs fois remonstré et protesté qu'elle ne
+vouloit estre religieuse, et que la profession qu'elle faisoit
+estoit par induction et crainte; dont elle auroit faict inmonstrance,
+en la présence de dame Jeanne Chabot,
+abbesse du Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye
+de Jouarre, et commise au temporel et spirituel, le siège
+vacant, de dame Cécile de Crue, à présent prieure de ladite
+abbaye, et des s&oelig;urs Michelle, de Lafontaine, Jeanne
+de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson, Antoinette
+de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses
+professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard,
+advocat au parlement, baillif et advocat de ladite abbaye,
+et de monsieur Ruzé, advocat audit parlement de Paris,
+conseiller et procureur desdits seigneur et dame de Montpensier,
+et envoyé à cette fin, de leur part: en la présence
+desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte de
+Bourbon auroit fait protestation de son jeune âge, qui
+estoit de douze à treize ans, et que la profession qu'elle
+faisoit estoit par crainte et révérence paternelle et maternelle
+desdits seigneur et dame, ses père et mère; dont elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+auroit requis aux dessus dits nommez leur souvenir,
+pour en dire et déposer la vérité, ce qu'elle fit pour lors,
+comme elle fait de présent.</p>
+
+<p>»Tous lesquelz susnommez présens, hormis ledit Ruzé,
+qui n'a esté présent à ce présent acte, nous ont dit et
+attesté pour vérité:</p>
+
+<p>»Qu'ils ont esté présens à la profession de ladite dame
+Charlotte de Bourbon, à présent abbesse, et qu'elle ne pouvoit
+estre âgée que de douze à treize ans, lors de ladite
+profession, qui fut le 17 mars 1559; et qu'auparavant que
+faire sa profession, elle pleuroit et se complaignoit des
+craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses père et
+mère; dit et répéta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit
+estoit par crainte de désobéir à mesdits seigneur duc
+et duchesse de Montpensier, ses père et mère: et testa,
+en la présence des susnommez, le 16<sup>e</sup> jour dudit mois de
+mars et an, que la profession qu'elle devoit faire le lendemain
+estoit par crainte, contre sa volonté, et pour obéir
+auxdits sieurs, ses père et mère; ce qu'elle continua encore,
+au chapitre, en la présence des prieure et religieuses
+de ladite abbaye capitulairement assemblées, et dit publiquement
+et à haute voix: qu'ayant reçu commandement
+de sesdits seigneurs, père et mère, les duc et duchesse
+de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre,
+furent tous les dessus nommez présens, quand ladite dame
+Charlotte de Bourbon, lors de la lecture de sa profession,
+continuant ses protestations, pleuroit, lisant icelles lettres
+de profession, comme faisant icelle par crainte et force.&mdash;Dont
+et de laquelle déclaration et déposition ladite dame
+Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce présent, a requis
+acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et servir,
+en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires
+soubzsignez lui avons octroyé, et certifions estre vray et
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+ainsi avoir esté fait, le 25 août 1565. (<i>Signé</i>) Charlotte de
+Bourbon et tous les susnommez.»</p>
+
+<p>»Et moy, soubzsigné, qui suis dénommé au présent acte,
+et qui n'ay esté présent aux signatures ci-dessus, certifie
+le contenu audit acte, toute la profession, déclaration et
+protestations et pleurs ci-dessus estre véritable, et y avoir
+esté présent. En témoin de quoy j'ay signé la présente
+certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy.
+(<i>Signé</i>) Jean Ruzé.»</p>
+
+<p>Ces témoignages, d'une sérieuse portée, dans la modération
+même de leur expression<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, militent, sans réserve, en
+faveur de la victime, à l'encontre des instigateurs et acteurs
+du sinistre drame dont, le 17 mars 1559, l'abbaye de Jouarre
+fut le théâtre.</p>
+
+<p>Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exercée,
+au mépris de tout sentiment religieux, par un père et par
+une mère sur la conscience de leur enfant fut péremptoirement
+prouvé, c'est assurément celui dont il s'agit en ce
+moment. Inutile au surplus d'insister sur ce point; car
+l'évidence se passe du cortège des démonstrations.</p>
+
+<p>D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine
+moral, la justice suprême, qui condamne un coupable,
+laisse toujours ouverte, devant lui, la voie du relèvement.</p>
+
+<p>En présence de cette vérité salutaire, à l'application de
+laquelle nous ne saurions assez fortement nous attacher,
+surgit ici une question délicate, qu'il importe essentiellement
+de résoudre, dans la mesure du possible, pour satisfaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+au devoir primordial de l'impartialité historique. Cette
+question, dans laquelle est engagée, au premier chef, l'honneur
+paternel et maternel, est celle de savoir si le duc et la
+duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du devoir,
+se désistèrent, vis-à-vis de Charlotte de Bourbon, de leurs
+âpres procédés, et accordèrent enfin à sa conscience la
+réparation qui lui était due.</p>
+
+<p>De la part du père, le désistement et la réparation se
+firent attendre pendant de longues années, ainsi que l'établira
+la suite de ce récit.</p>
+
+<p>Quant à la mère, dont l'existence se termina deux ans et
+demi après l'abus d'autorité du 17 mars 1559, nous demeurons
+convaincu que, déplorant sa faute, elle s'efforça de
+la réparer. Notre conviction ne s'appuie, il est vrai, en l'absence
+de preuves proprement dites, que sur des présomptions;
+mais ces présomptions nous semblent devoir se
+rapprocher extrêmement de la réalité; aussi nous y attachons-nous
+avec d'autant plus d'énergie qu'elles nous autorisent
+à applaudir à la réhabilitation du c&oelig;ur maternel,
+dont il nous a été profondément pénible de constater la défaillance
+originaire.</p>
+
+<p>Une précision complète dans la détermination des bases
+de nos présomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont
+autres que des faits qui ne peuvent être révoqués en doute,
+et dont il faut soigneusement peser la valeur. Exposons-les
+rapidement.</p>
+
+<p>Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi,
+tels, notamment que les présidents de La Place et de Thou,
+l'attitude de la duchesse de Montpensier, à dater de la seconde
+partie de l'année 1559, puis dans le cours de l'année
+1560, et durant les huit premiers mois de 1561? Ce fut
+celle d'une femme éminemment recommandable par la dignité
+de son caractère et de ses actions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+Cela nous suffit pour juger qu'une transformation réelle
+s'était opérée alors dans l'âme de la duchesse, et que cette
+transformation dérivait de sa récente adhésion aux principes
+évangéliques, remis en honneur, au sein de la France,
+par les réformés. Cette adhésion, quelque restreinte peut-être
+qu'en ait été originairement la manifestation, n'en constitue
+pas moins, à nos yeux, un fait capital, que nous
+tenons d'autant plus à mettre en relief que les écrivains
+contemporains se sont bornés à l'énoncer transitoirement,
+sans en apprécier d'ailleurs la portée considérable.</p>
+
+<p>Du fait générique d'une transformation ainsi opérée, sous
+l'influence du sentiment religieux, découlèrent, comme autant
+de corollaires, divers faits particuliers, dont chacun,
+dans sa spécialité, était singulièrement expressif. Leur énumération
+doit trouver ici sa place.</p>
+
+<p>Tandis que le duc de Montpensier n'obéissait qu'à une
+aveugle ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son
+étroit bigotisme, l'abaissait au niveau d'une honteuse servilité
+vis-à-vis des Guises et du gouvernement espagnol<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, Jacqueline
+de Long-Vic devenait un modèle de droiture, de tolérance
+et de dévouement. L'histoire la représente, au milieu
+des agitations de l'époque, comme une femme «d'un courage
+et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne
+cherchoit que la paix et la tranquillité publique<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, qui la savait attachée à la religion
+réformée, ne l'en tenait pas moins pour «l'une de ses plus
+privées amies<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>». On lit dans une relation de l'ambassadeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+vénitien J. Michiel<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>: «Le duc de Montpensier ne se
+mêle pas des affaires, mais, en revanche, sa femme le fait
+bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame
+d'honneur de la reine, très familière avec elle, et elle en
+obtient tout ce qu'elle veut.»</p>
+
+<p>Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, à Orléans,
+contre Louis I<sup>er</sup> et Antoine de Bourbon, Marillac, archevêque
+de Vienne, rappelant à la duchesse de Montpensier,
+dont il possédait toute la confiance, une promesse qu'elle lui
+avait faite naguère, de s'opposer, en temps opportun, aux
+desseins des Guises, lui signala les mesures à prendre pour
+tenter de détourner le coup que voulaient frapper les ennemis
+de la France et des princes du sang<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. Il lui conseilla,
+entre autres choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon,
+à recevoir les enfants du prince de Condé dans Sedan et
+Jametz, et à consentir qu'on enfermât dans ces places les enfants
+ou les frères du duc de Guise, si l'on réussissait à les
+prendre, parce que leur vie répondrait de celle des Bourbons.
+La duchesse mit à exécution le conseil de Marillac,
+en envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux
+princes protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours
+à la cause des princes du sang.</p>
+
+<p>Les rigueurs exercées, à ce moment, contre Antoine et
+Louis I<sup>er</sup> de Bourbon, ainsi que contre la belle-mère de ce
+dernier, n'arrêtèrent ni le zèle ni le courage de Jacqueline
+de Long-Vic. Au risque de se voir, à son tour, traitée comme
+la comtesse de Roye, incarcérée alors au château de Saint-Germain,
+elle se prévalut de la familiarité, non ébranlée
+encore, de sa liaison avec Catherine de Médicis, pour
+plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+belle-mère, et de son frère. Elle conjura la reine mère de se
+défier de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre
+que la mort du roi de Navarre et du prince l'eût portée au
+comble, et d'opposer aux Lorrains factieux la noblesse de
+France, qui, s'il le fallait, prendrait contre eux les
+armes<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la
+question de savoir qui serait appelé aux fonctions de chancelier
+de France, en remplacement d'Olivier. «La duchesse
+de Montpensier, dit de Thou<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, favorite de la reine mère,
+princesse d'un esprit élevé, ne voyoit qu'avec peine, que
+la puissance des Lorrains croissoit de jour en jour; et
+communiquant ses chagrins à Catherine de Médicis, qui
+commençoit à redouter la violence de ces princes, elle
+persuada à cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner,
+elle devoit choisir un homme ferme et courageux
+qui s'opposât à leurs desseins,» en d'autres termes,
+Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, à cet homme si
+recommandable, à tant de titres, que les sceaux furent
+confiés.</p>
+
+<p>Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de
+Montpensier fit un noble usage du crédit dont elle jouissait.</p>
+
+<p>Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de
+touchantes preuves de sa foi et de sa résignation, sous le
+poids de longues souffrances. Le ministre Jean Malot
+l'assista à ses derniers moments<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>Elle succomba, le 28 août 1551, laissant après elle d'unanimes
+regrets.</p>
+
+<p>«Si elle eût plus longuement vescu, dit de La Place<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+l'on estime que les troubles ne fûssent tels survenus, que
+depuis ils survinrent, pour ce qu'elle estoit, d'une part,
+fort aimée et creue de la reine, et, d'autre part, le roi de
+Navarre se sentoit fort obligé à elle, qui servoit d'un lien
+pour les unir et entretenir en paix et amitié. Elle estoit
+femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires
+mesme d'Estat.»</p>
+
+<p>A voir, d'après ce qui précède, les actes noblement accomplis
+par la duchesse de Montpensier, dans sa vie publique,
+de 1559 à 1561, sous l'impulsion des convictions religieuses
+qui l'animaient, on est en droit d'admettre que ces
+mêmes convictions ont nécessairement dû se traduire, dans
+sa vie privée, par des actes non moins nobles; et que surtout
+elle a agi, vis-à-vis de sa fille Charlotte, sous l'influence
+de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus élevés et
+plus purs, dans leur expansion, que lorsque la foi chrétienne
+les inspire.</p>
+
+<p>Puis, comment ne pas croire que les fréquentes relations
+de la duchesse avec des mères telles que Jeanne d'Albret,
+reine de Navarre, et que M<sup>mes</sup> de Coligny, de Roye, de
+Soubize, de Rothelin, de Seninghen, se montrant à la fois
+judicieuses, fermes et tendres, à l'égard de leurs enfants, ne
+l'aient pas induite à faire retour sur elle-même et à suivre
+leur exemple?</p>
+
+<p>Oui, tout porte à croire que Jacqueline de Long-Vic, déplorant
+amèrement le passé, aura résolument cherché à délivrer
+Charlotte du fardeau d'une intolérable situation, et à lui
+assurer dans la famille la place à laquelle elle avait droit.</p>
+
+<p>Mais voici le point où nos conjectures, déjà si sérieuses,
+touchent à la réalité et se confondent, en quelque sorte, avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+elle; c'est par la constatation et la portée d'un fait que de
+Thou<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> atteste expressément, savoir: que la duchesse de
+Montpensier voulut marier Charlotte au fils de la marquise
+de Rothelin, au jeune duc de Longueville, que Calvin entourait,
+ainsi que sa pieuse mère, d'une affectueuse sollicitude<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Ce fait est décisif, quant à la question qui nous occupe,
+car il implique virtuellement, de la part de la duchesse, le
+remords, la réprobation du passé, et le soin du bonheur de
+la jeune fille, aimée désormais par sa mère, comme elle eût
+dû toujours l'être.</p>
+
+<p>Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la réhabilitation
+morale de Jacqueline de Long-Vic, que ses désirs et ses
+efforts en faveur de son enfant soient venus se briser,
+même à l'heure suprême, contre l'intraitable ténacité du
+duc: ils n'en attestent pas moins, à l'honneur de la duchesse,
+la loyauté de son relèvement, et nous font pressentir avec
+quelle ardeur, à son lit de mort, elle aura appelé les bénédictions
+d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les
+mains du Dieu des miséricordes.</p>
+
+<p>Du fond de l'isolement où s'appesantissait sur elle la main
+tyrannique d'un père, que cependant elle continuait à respecter
+jusque dans ses aberrations, Charlotte se rattachait
+avec amour à la pensée d'avoir enfin conquis le c&oelig;ur de sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+mère, avant que celle-ci ne rendit le dernier soupir. Chercher,
+tout en pleurant sa mort, à se retremper au culte des
+pieux souvenirs, était déjà, sans doute, une tendance salutaire,
+une aspiration élevée; mais il fallait plus encore à
+l'âme de la jeune fille, dans sa détresse: il lui fallait l'action
+pénétrante d'une force supérieure qui la soutînt et la
+consolât. Dieu, qui, dans sa bonté, veillait sur l'infortunée,
+lui apprit à puiser cette force en lui seul; à quelle époque,
+dans quelles circonstances, par quels moyens? nous l'ignorons.
+Toutefois, ce que nous savons, c'est que, dans le laps
+des onze années qui s'écoulèrent, de 1561 à 1572, la jeune
+abbesse de Jouarre fut amenée à la connaissance des vérités
+évangéliques, et qu'elle y amena, à son tour, quelques-unes
+des religieuses de son abbaye<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte
+de Bourbon, les difficultés avec lesquelles elle se trouva aux
+prises, afin de sauvegarder, dans la situation qui lui était
+imposée, sa conscience et le développement de sa foi.</p>
+
+<p>Antipathique à une religion au nom de laquelle on avait
+violenté son âme et prétendu enchaîner à jamais sa liberté
+de penser, de croire et d'agir, elle ne devait ni voulait se
+prêter à rien qui, de près ou de loin, sous quelques dehors
+que ce fût, portât la moindre atteinte à la dignité de ses
+convictions et de son caractère. Aussi, que devint pour elle
+la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait
+abusivement condamnée à subir? Non; car si ce fut, d'un
+côté, une vie d'abnégation et de dévouement, qui ne compromettait
+que son repos, dont elle faisait volontiers le sacrifice;
+ce fut aussi, de l'autre, une vie d'indépendance morale
+légitimement revendiquée et fermement maintenue. Il n'y
+avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, à scinder de
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence, mais
+en réalité corrélatives entre elles, alors qu'au fond de son
+âme elle avait le sentiment que cette même vie, dans l'ensemble
+de son expansion, comme dans l'unité de son principe,
+ne relevait que de Dieu et du service qui lui est dû.
+Par la seule force de ce sentiment elle pouvait dominer et
+domina, en effet, les difficultés et les périls du rôle qui lui
+était assigné.</p>
+
+<p>De ce rôle d'abbesse elle accepta donc sans réserve et
+accomplit avec un zèle éclairé le devoir de guider les religieuses
+de Jouarre dans les voies de l'ordre et de la paix,
+de veiller sur leur bien-être moral et physique, de les former
+à l'exercice de la charité; et, en sa qualité de protectrice
+des intérêts temporels de la communauté, elle satisfit à
+l'obligation d'administrer avec vigilance et intégrité les
+biens qui appartenaient à celle-ci. Mais, quant aux règles
+dont ce même rôle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel,
+l'observation, elle se dégagea loyalement, sans blesser
+la liberté d'autrui, de celles qui froissaient ses convictions
+et ne s'abstint de répudier que celles à la pratique desquelles
+elle pouvait, sans hypocrisie, condescendre.</p>
+
+<p>Agir ainsi, c'était faire preuve à la fois de droiture et de
+courage. Il n'en pouvait pas être autrement d'un c&oelig;ur gagné,
+dans la captivité du cloître, aux pures doctrines de l'Évangile,
+et n'aspirant qu'à y demeurer fidèle.</p>
+
+<p>Il serait intéressant de saisir les traces de l'allègement
+que purent apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de
+Bourbon ses relations avec quelques notables personnalités
+du protestantisme français, dont, antérieurement à l'année
+1572, la sympathie et les encouragements la soutinrent,
+probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie monastique;
+mais les traces historiques sur ce point sont extrêmement
+rares; elles se limitent à peu près à une correspondance
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+de Jeanne d'Albret, que nous reproduirons plus loin,
+et à une déclaration des religieuses de Jouarre, portant:
+que Charlotte recevait, à l'abbaye, quelques personnes professant
+la religion réformée, et spécialement les sieurs
+François et Georges Daverly, «qui étoient ordinairement
+à son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.»</p>
+
+<p>Réduit, en dehors de la correspondance et de la déclaration
+dont il s'agit, à de simples conjectures, nous ne pouvons
+que supposer l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un
+affectueux appui accordé à la jeune abbesse, dans l'isolement
+où la laissait la mort de sa mère, soit, avant tout, par
+sa s&oelig;ur aînée, la duchesse de Bouillon<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, et peut-être même
+par une autre de ses s&oelig;urs, Anne de Bourbon, mariée en
+1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et son
+cousin, la princesse et le prince de Condé, soit par M<sup>mes</sup> de
+Roye, de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrétiennes,
+d'une condition analogue à celle de ces dames.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit à cet égard, une chose demeure certaine:
+c'est que, dans le laps ci-dessus indiqué de onze
+années (1561 à 1572), Charlotte de Bourbon suivit avec un
+intérêt toujours croissant la marche des circonstances extérieures,
+dont quelques-unes devaient, à un moment donné,
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+influer sur sa destinée. Les principaux acteurs du grand
+drame religieux et politique dont la France fut alors le
+théâtre, la préoccupaient fortement, en deux sens opposés:
+les uns, les persécuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et
+qu'effroi; les autres, les persécutés, que sympathie et que
+respect. Au premier rang des généreux défenseurs de ces
+derniers apparaissait à ses yeux l'amiral de Coligny, duquel
+elle se montra toujours sincère admiratrice.</p>
+
+<p>D'une autre part, alors que ses pensées se reportaient
+vers les divers membres de sa famille, qu'elle savait être
+plus ou moins engagés dans le conflit des événements contemporains,
+à peine osait-elle s'arrêter à la constatation,
+poignante pour son c&oelig;ur de fille, des cruautés commises
+par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme,
+l'implacable ennemi des réformés, et, dans sa servilité, le
+suppôt des Guises, surtout à dater de 1562<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<p>Avec les culpabilités de la vie publique d'un tel homme
+devait inévitablement coïncider la dépression de sa vie privée;
+aussi, que fut-il désormais comme père?</p>
+
+<p>S'agissait-il de son fils: il restait sans autorité morale
+pour le guider dans la carrière dont l'accès lui avait été
+ouvert. Afin d'y marcher avec honneur, il fallait à ce fils
+autre chose que l'exemple des déviations paternelles.</p>
+
+<p>Quant aux cinq filles, quelle était vis-à-vis d'elles, la contenance
+du duc?</p>
+
+<p>Deux d'entre elles s'étant, si ce n'est peut-être de leur
+plein gré, du moins sans aucun murmure, pliées à la vie
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+du cloître, ce dont son bigotisme s'applaudissait, il n'eut
+d'autre souci que celui d'aviser à ce qu'elles y restassent
+indéfiniment confinées; comme il laissa confinée dans son
+deuil une autre de ses filles, la duchesse de Nevers, devenue
+veuve en 1562.</p>
+
+<p>Avec le calme relatif de l'existence de ces trois s&oelig;urs
+contrastaient les perplexités du servage de la quatrième.</p>
+
+<p>Lorsqu'on 1565, comme on l'a déjà vu, Charlotte de
+Bourbon formula une protestation, qu'appuyaient les témoignages
+décisifs de religieuses de l'abbaye de Jouarre et du
+représentant officiel de son père et de sa mère à l'odieuse
+scène du 17 mars 1559, le duc de Montpensier s'indigna.
+Dans cet acte, qui eût dû dessiller ses yeux et le porter à
+désavouer sa conduite passée, il ne vit qu'un motif de plus
+pour faire peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs.</p>
+
+<p>Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolérance
+se fît sentir ailleurs qu'à Jouarre. De là toute une série de
+remontrances et d'obsessions, pour arracher sa fille aînée
+à ce qu'il appelait une criminelle hérésie. Déplorant, à huit
+ans de distance, le consentement qu'il avait donné à son
+mariage avec un prince qui depuis lors était devenu protestant,
+et dont elle partageait les convictions religieuses<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>;
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+outré, en même temps, de l'antipathie de Charlotte pour la
+religion au nom de laquelle elle était opprimée par lui, il
+eut, en 1566, l'étrange prétention de ramener à la profession
+de cette même religion la duchesse de Bouillon, qui
+s'en tenait plus que jamais éloignée, d'un côté, par l'affermissement
+de son adhésion à la religion réformée, et, de
+l'autre, par la répulsion que lui inspirait le despotisme
+tenace dont sa s&oelig;ur était victime. Harcelée par son père,
+mais fermement décidée à voir s'épuiser en stériles efforts
+son zèle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix,
+elle le laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques
+aux prises avec des ministres protestants. Le plus clair
+résultat de leurs longues controverses fut de démontrer au
+duc de Montpensier le complet insuccès de sa tentative;
+car la duchesse, sa fille, demeura fidèle à la religion qu'elle
+professait<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>Quatre ans plus tard, ce déplorable chef de famille montra,
+de nouveau, combien, au foyer domestique, il était dépourvu
+de toute délicatesse de sentiments et de procédés.
+En effet, rompant avec le respect qu'il devait à la mémoire
+de sa femme et aux impressions qui, dans le c&oelig;ur de ses
+enfants, survivaient à la perte de leur mère, il eut la téméraire
+prétention, en se remariant à l'âge de cinquante-cinq
+ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis-à-vis
+d'eux, Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf
+ans<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, sans consistance morale, appartenant à cette funeste
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+maison de Guise, contre l'ambition et les haines invétérées
+de laquelle la défunte duchesse s'était naguère noblement
+élevée.</p>
+
+<p>Insulter ainsi au passé de celle qui n'existait plus,
+c'était, de la part du duc, blesser au c&oelig;ur ses enfants.</p>
+
+<p>C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour
+où son père voulut lui donner pour seconde mère Catherine
+de Lorraine, elle sentit qu'elle n'avait plus qu'à briser, dès
+qu'elle le pourrait, l'insupportable joug sous lequel il la
+tenait, à Jouarre, asservie depuis tant d'années. Libre de
+tout engagement, légalement maîtresse de sa personne et
+de ses actions, elle se décida à quitter pour toujours l'abbaye
+et à se ménager une retraite honorable hors de France.</p>
+
+<p>Confiant alors à sa s&oelig;ur, la duchesse de Bouillon, et à la
+reine de Navarre le secret de la résolution qu'elle avait
+prise et que ces femmes de c&oelig;ur ne pouvaient qu'approuver,
+elle leur demanda conseil sur le choix des moyens propres
+à en assurer l'exécution.</p>
+
+<p>La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc,
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+son mari, étaient prêts à la recevoir, et que leur affectueux
+dévouement lui était acquis, plus que jamais.</p>
+
+<p>Les dispositions de la reine de Navarre n'étaient pas
+moins favorables. Tout en émettant l'avis que Charlotte de
+Bourbon devait se rendre directement auprès de sa s&oelig;ur
+et de son beau-frère, elle estima que peut-être, quel que
+fût leur bon vouloir, elle ne se trouverait pas suffisamment
+en sûreté à Sedan, et que dès lors il serait prudent de lui
+procurer, au loin, un asile, à la cour de l'électeur palatin,
+Frédéric III. Aussi en écrivit-elle à ce prince, qui déclara
+consentir à recevoir la protégée de la reine. Il y eut plus:
+le séjour que Charlotte ferait à Heydelberg, ne devait être,
+dans la pensée de Jeanne d'Albret, qu'un moyen à l'aide
+duquel elle espérait obtenir du duc de Montpensier qu'il
+laissât sa fille se retirer définitivement en Béarn et y vivre
+auprès d'elle. Quoi de plus touchant que cette dernière
+partie du plan ainsi conçu par Jeanne d'Albret en faveur
+de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny et sa
+famille, qui soutenaient alors, à La Rochelle, d'intimes rapports
+avec la reine de Navarre, approuvèrent sans réserve
+son plan, à l'exécution duquel le gendre de l'amiral, Téligny,
+se chargea de concourir en une certaine mesure.</p>
+
+<p>Voilà ce que nous révèle la lettre suivante, à peine connue
+jusqu'ici<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>:</p>
+
+<p>«Ma cousine, écrivait Jeanne d'Albret à Charlotte de
+Bourbon, j'ay receu vostre lettre et suis infiniment marrye
+que je ne vous puis servir comme je le désire; vous
+priant ne doubter point de mon affection, laquelle ne
+manquera jamais, à vostre endroict; mais vostre affaire
+est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite
+faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assuré
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+vous faire rendre mes lettres bien seurement, je vous
+diray que <i>nous ne trouvons</i> point de meilleur expédient
+pour vous, que celuy que <i>vous avons mandé</i>, d'aller vers
+madame de Bouillon, vostre s&oelig;ur, et delà en Allemagne.
+Et si avez besoing que j'en escrive <i>encores</i> au seigneur
+dont il est question, vous me le manderez, où je dresseray
+vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point
+que monsieur vostre père, sçachant que serez en pays
+estranger, ne trouve bien, pour vous en retirer, que veniez
+plustost en mes païs et avec moy; ce que je desire
+infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous
+porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je
+puis parvenir à cela, je vous feray office de mère en tout
+ce qui concernera vostre grandeur et contentement. Il
+faut, ma cousine, que ceci soit mené bien sagement et
+secrètement. Je vous prie, par le moyen de monsieur <i>de
+Telligny</i>, qui me fera seurement tenir voz lettres, me
+mander ce que vous voulez que je face, et faire estat de
+mon amitié. Et sur ceste asseurance, je prieray Dieu,
+ma cousine, qu'il vous donne accroissement de ses
+sainctes grâces. De La Rochelle, ce 28 de juillet 1571.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye,<br />
+<span class="i8 smcap">»Jehanne.</span></p>
+
+<p class="p2">Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions
+et l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre.</p>
+
+<p>Depuis sa réception, six mois s'écoulèrent en prudentes
+combinaisons et démarches, avant que la jeune princesse
+pût mettre à exécution son projet d'évasion.</p>
+
+<p>Forte de l'appui que lui prêtaient sa s&oelig;ur et la reine de
+Navarre, elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui
+d'un homme recommandable, François Daverly, seigneur
+de Minay, dont le dévouement était à la hauteur des devoirs
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+que lui imposait le rôle de protecteur d'une noble fugitive,
+pendant le long et difficile trajet qu'elle allait entreprendre.</p>
+
+<p>Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta
+l'abbaye, d'où sortirent, en même temps qu'elle, deux de
+ses religieuses. Toutes trois étaient accompagnées par François
+Daverly et par son frère.</p>
+
+<p>On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage
+franchir l'enceinte du cloître, qu'il ne s'agissait que
+d'une simple visite à rendre à l'abbesse du Paraclet.</p>
+
+<p>En réalité Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan,
+comme vers un lieu de refuge inaccessible à la persécution.
+Mais, là même, à en juger par certains indices d'hostiles
+menées, récemment ourdies en France, la persécution pouvait
+l'atteindre: aussi, presque aussitôt, des conseils inspirés
+par l'affection et la vigilance d'autrui la détournèrent-ils,
+à son vif regret et à celui de la duchesse, sa s&oelig;ur, de
+son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se
+rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé
+qu'elle serait en pleine sûreté, auprès de l'électeur Frédéric
+III et de l'électrice.</p>
+
+<p>Un témoin bien informé<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> nous fournit, sur l'évasion et le
+voyage de Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements.
+S'adressant, après qu'elle eut cessé de vivre, à l'une
+des filles issues de son mariage avec un prince duquel il
+sera bientôt parlé, il dit:</p>
+
+<p>«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la
+très illustre princesse, vostre mère, se retira totalement
+de la superstition et idolâtrie papistique, dont Dieu luy
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+avoit donné bien bonne cognoissance, et qu'elle fuyoit
+la France comme le climat auquel, lors, tous ceux et
+celles qui vouloient servir purement à Dieu estoient grièvement
+persécutez, sans aucune distinction de sexe,
+d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les
+princes et princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non
+plus que ceux du commun populaire, <i>je sçay, comme
+tesmoin oculaire</i>, qu'elle prit la route de Sedan, vers feue,
+de très heureuse mémoire, la très illustre princesse,
+duchesse de Bouillon, sa s&oelig;ur; et ce, d'autant qu'audit
+lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et
+les sacremens de la religion chrétienne administrés
+selon leur institution: qui estoit le bien à la participation
+duquel tendoit et aspiroit le principal désir de son âme.
+Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur plusieurs
+notables considérations, de n'y venir point establir son
+séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en
+pleine tranquillité. Comme donc il estoit question de
+l'adresser à quelque bon port, auquel, autant qu'on en
+pouvoit juger, elle peust avoir ung assez sûr abry, pour
+n'estre point agitée de tant d'orages et tempestes
+qu'elle l'eust peult-estre esté en d'autres, elle fut aussi
+prudemment que heureusement adressée à ce ph&oelig;nix des
+princes de son temps, le très illustre et très puissant
+Electeur, Frédéric troisième, comte palatin du Rhin,
+comme à celui qui estant le parangon de toute piété et
+vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes
+marques rendoient recommandables.»</p>
+
+<p>Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui
+émane d'un autre écrivain, également digne de foi<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes:</p>
+
+<p>«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon)
+étoit peu disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu
+et son bon naturel la firent demeurer dans une déférence
+entière aux volontés paternelles, et patienter en sa condition
+jusques à ce que la Providence divine brisât miraculeusement
+les chaînes qui sembloient brider et asservir sa
+conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années
+auparavant, rempli la France de confusion, les lieux les
+plus inviolables furent exposés à la violence des armes,
+et le monastère de Jouarre courut la mesme fortune. Cette
+occasion servit pour mettre cette princesse en liberté. De
+fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres,
+que de se retirer vers une sienne s&oelig;ur, mariée avec M.
+R. de Lamarck, duc de Bouillon et seigneur de Sedan.
+C'est par ce moyen qu'elle fut conduite, en fuite, à la cour
+palatine, à Heidelberg, et accueillie par Frédéric III,
+électeur palatin, avec l'honneur dû à une princesse de sa
+naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école
+de vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse
+princesse ne crut pas pouvoir trouver une retraite plus
+innocente.»</p>
+
+<p>Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c'est légitimer, par
+cela même le respect qui s'attache à sa mémoire et démontrer
+immédiatement combien il était apte à étendre sur Charlotte
+de Bourbon un patronage efficace.</p>
+
+<p>Peut-être Frédéric III n'a-t-il jamais mieux justifié le
+surnom de <i>pieux</i>, que par sa noble attitude, d'une part, au
+foyer domestique, et, de l'autre, dans la série de ses généreux
+efforts en faveur des protestants français, cruellement
+persécutés. Ils étaient pour lui des frères en la foi; et il le
+leur prouva, soit en prenant leur défense contre leur souverain,
+dans d'énergiques représentations adressées à celui-ci,
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le fit
+pour Anne du Bourg<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, soit en répondant à leurs appels par
+l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses
+fils, soit enfin en repoussant, dans une protestation mémorable<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>,
+les censures que l'empire germanique fulminait
+contre lui à raison de l'appui qu'il prêtait à la réforme
+française, et en défendant, en face de cet empire, les droits
+imprescriptibles de la conscience chrétienne.</p>
+
+<p>La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses co-religionnaires
+de France, et surtout pour Coligny, éclate
+dans sa correspondance<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Réciproquement, les lettres
+adressées par Coligny, d'Andelot, Condé, et autres, à
+Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils tenaient
+ce prince, dont Hotman, de son côté<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, caractérisait le sage
+gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize
+ans, prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+de la coste du Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de
+Vostre Excellence, et depuis ce temps-là on ne sauroit
+croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos et tranquillité
+on a vescu en tous les pays de vostre obéissance,
+ressemblant proprement à une bonace riante de la mer
+plate et tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et
+gracieux: tant toutes choses y ont toujours esté, moyennant
+vostre sage prévoyance, paisibles, saintement et
+religieusement ordonnées.»</p>
+
+<p>Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur
+gratitude et celle de leurs troupeaux, en lui écrivant<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>:
+«Nous osons avoir recours à vous, veu principalement que
+vous avez jà depuis longues années fait une singulière
+profession de la religion chrétienne, de laquelle une bonne
+partie est employée à l'aide de ceux qui sont affligés pour
+le nom de Dieu et au soulagement des misères et adversitez
+de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est
+possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années
+passées, avons reçus de vostre bénignité et splendeur,
+ayant si souvent usé de prières et supplications à l'endroit
+des rois, nos souverains, pour nos frères qui, pour le
+nom du Christ, souffroient martyres et tourmens<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la
+nature de l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir,
+à la cour d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre
+de tout ce qu'il y eut de simple et de touchant dans cet
+accueil, en entendant J. Couet ajouter à son récit ces lignes
+expressives<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>: «Comme l'électeur Frédéric III étoit d'un
+vray naturel de prince, il receut aussi ceste princesse et
+la recommanda à la très illustre électrice, d'affection
+accompagnée de si graves propos concernans la condition
+de ceux qui préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs
+et commodités desquelles ils pouvoient jouyr en ce
+monde, dont elle avoit devant ses yeux un bel objet, que
+ladite très illustre princesse a eu toute occasion de dire,
+comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy estoient
+familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde,
+lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second
+père et une seconde mère, puis un domicile tellement
+orné de piété et de toute autre vertu, qu'il lui estoit plus
+agréable que n'avoit jamais esté celui de sa propre
+naissance.»</p>
+
+<p>Frédéric III s'empressa d'informer le roi de France, la
+reine mère et le duc de Montpensier de l'arrivée de Charlotte
+de Bourbon à Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi
+que l'électrice, cru devoir lui faire.</p>
+
+<p>Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la
+date du 15 mars 1572, mois qui était précisément celui
+dans le cours duquel, onze ans auparavant, avait eu lieu,
+à Jouarre, l'odieuse scène qualifiée <i>d'entrée en religion</i>.
+Asservie alors, Charlotte était libre désormais.</p>
+
+<p>«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la
+jeune princesse<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, ce gentilhomme, présent porteur, vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+dira comme il a laissé ma cousine, vostre fille, en ma
+maison, où je l'ay receue et veue bien volontiers, pour la
+bonne affection que j'ay congneu qu'elle a, tant à la gloire
+de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs d'obéissance
+et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et, par
+mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous
+pourriez avoir de son absence, n'empêche point que vous
+ne la recongnoissiez pour ce qu'elle vous est; dont je
+m'asseure, puisque ceux à qui elle ne touche pas de si
+près en veulent bien prendre soing. J'ai faict sçavoir au
+roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion
+elle soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte
+que leurs royales dignitez estans informées de son faict,
+ne se sentent bien fort contentes et satisfaites, ainsi je me
+persuade qu'aussi vous, sçachant que c'est que de la force
+de conscience, principalement quant au faict de la
+religion, ne trouverez point mauvais ce département de
+madite cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire,
+usant de vostre prudence et bonté accoustumées, ne
+ferez que prendre le tout en la meilleure part, et
+moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté de sa
+conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr
+de ses biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous
+prierois davantage, si je ne craignois de mettre par là en
+doubte la bonne affection paternelle que portez à ladite
+vostre fille, laquelle je sçay vous estre par trop bien
+recommandée. Par tant je feray fin de ceste présente;
+priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé
+bonne et heureuse vie. De Heidelberg, le 15<sup>e</sup> jour de
+mars 1572.»</p>
+
+<p>Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si
+digne et si conciliant?</p>
+
+<p>Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+l'électeur portait à Charlotte de Bourbon, à raison de <i>sa
+bonne affection à la gloire de Dieu</i>, point capital sur lequel
+il était parfaitement à même de se prononcer, et de son
+respect filial pour le duc;</p>
+
+<p>La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une
+situation qui assurât la liberté de sa conscience et lui
+permît de concilier avec l'exercice du culte évangélique,
+qu'avant tout elle entendait professer sans contrainte restrictive,
+le respect qu'elle ne cesserait de porter à son père;</p>
+
+<p>L'espoir que le duc, avec <i>sa prudence et sa bonté accoutumées</i>,
+accueillerait cette légitime revendication.</p>
+
+<p>Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la
+part d'un homme à idées rétrécies et grossières, violent,
+haineux, tel que le duc de Montpensier? rien, absolument
+rien. Sa conduite et son langage, depuis l'évasion de sa
+fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on va pouvoir
+en juger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="ni1 block">Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ de sa fille.&mdash;Sa
+réponse à la lettre de l'électeur palatin.&mdash;Une information judiciaire a lieu à
+Jouarre. Dépositions importantes des religieuses.&mdash;Négociations entamées à
+Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.&mdash;Fermeté
+de l'électeur.&mdash;Lettre de Jeanne d'Albret.&mdash;Charlotte demeure à Heydelberg
+sous la protection de l'électeur et de l'électrice.&mdash;Dernière lettre de Jeanne
+d'Albret à Charlotte.&mdash;Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de
+Navarre, et, bientôt après, les massacres de la Saint-Barthélemy.&mdash;Charlotte
+vient en aide aux Français qui se réfugient à Heydelberg.&mdash;Ses procédés généreux
+à l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.&mdash;Ses intéressantes relations avec
+Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingués,
+ses compatriotes.&mdash;Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.&mdash;Intervention
+des ambassadeurs polonais auprès du roi de France en
+faveur de Charlotte de Bourbon.&mdash;Passage à Heydelberg de Henri, élu roi de
+Pologne. Double incident qui s'y rattache.&mdash;Joie que Charlotte éprouve du
+séjour de son cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.&mdash;M<sup>me</sup> de Feuquères
+et Ph. de Mornay à Sedan.&mdash;Mort du duc de Bouillon en décembre 1574.&mdash;Affliction
+que causa à Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p class="p2">Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de
+Bourbon, l'une de ses s&oelig;urs, abbesse de Farmoutiers, était
+accourue à Jouarre, et avait aussitôt informé le duc de Montpensier
+de la disparition de sa fille, sans avoir pu, du reste,
+lui donner le moindre renseignement, soit sur ses intentions,
+soit sur la direction qu'elle avait prise.</p>
+
+<p>Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses
+devoirs militaires. A l'ouïe de l'événement inopiné qui le blessait
+au vif dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de
+colère et déclara: qu'il fallait que chacun s'employât «pour
+sçavoir où la fugitive s'estoit retirée, afin de trouver moyen
+de luy faire quelque bon admonestement»; ajoutant qu'il
+fallait aussi qu'on l'aidât, «pour qu'elle pût estre trouvée,
+en quelque part qu'elle fût, dedans ou dehors le royaume,
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+et ramenée, <i>vive ou morte</i>, afin que l'injure et déshonneur
+faits à son père par elle et ceulx qui l'avoient induite, conseillée
+et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés,
+avec une pugnition et chastiment si exemplaires, que la
+mémoire en demeureroit perpétuelle, à l'advenir<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>».</p>
+
+<p>Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'était devenue
+Charlotte, ainsi qu'il l'annonçait, d'Aigueperse, ce même
+jour, «à son bon seigneur, parent et amy, le duc de
+Nemours<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>».</p>
+
+<p>La réception de la lettre de l'électeur palatin mit un terme
+à son incertitude; mais, en même temps, excita en lui un
+redoublement de colère.</p>
+
+<p>Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en
+proie se traduisirent avec amertume dans une réponse qu'il
+adressa, le 28 mars, à l'électeur<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Il ne s'en tint pas à cet acrimonieux <i>factum</i>: il écrivit au
+roi, à la reine mère, et à divers personnages sur le concours
+desquels il croyait pouvoir compter<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Il provoqua, d'un
+côté, une enquête, et, de l'autre, des négociations ayant
+pour objet le retour de sa fille en France, même par voie
+de contrainte. Il insistait, dans ses accès de fureur, sur le
+châtiment exemplaire qu'il lui réservait.</p>
+
+<p>Ses démarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gré
+de ses désirs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée
+à Jouarre même, sur l'ordre du premier président du
+Parlement de Paris, n'eut d'autre résultat, que la constatation
+réitérée de la brutale pression dont Charlotte de Bourbon
+avait été victime, le 17 mars 1559.</p>
+
+<p>Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations
+du magistrat chargé de les interroger, six religieuses,
+autres que celles dont les déclarations avaient été
+recueillies, le 25 août 1565, confirmèrent pleinement ces
+déclarations par des dépositions empreintes de sympathie
+pour la jeune princesse, qui, durant son long séjour à l'abbaye
+de Jouarre, s'était constamment montrée affectueuse
+et bonne pour chacune d'elles.</p>
+
+<p>L'information secrète dont il s'agit est d'une si haute
+portée, qu'il faut en reproduire ici la teneur exacte. La
+voici<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>:</p>
+
+<p>«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes,
+lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere
+(Jouarre), appelé avec nous, Pierre Desmolins, greffier
+de ce bailliage, et ce, à la postulation et requeste de noble
+homme, M<sup>e</sup> Pierre André, sieur de La Garde, advocat en
+la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des affaires
+de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le
+procureur desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux
+fins de trouver la vérité de ceux qui ont suborné madame
+Charlotte de Bourbon, abbesse de Jouarre, fille de
+mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite abbaye,
+pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des
+occasions qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+laissé son habit qu'elle avoit porté par l'espace de
+douze à treize ans, sans en avoir faict plainte ni doléance
+à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que prétend ledict
+André; joinct qu'elle n'avoit faict protestation contraire
+à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se
+trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, séduction,
+force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc,
+que de deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures;
+à la vérification desquelles choses, pour servir
+auxdicts procureur, seigneur duc, ou à ladicte dame de
+Juere ce que de raison, avons vacqué comme s'en suit:</p>
+
+<p class="left5">»Du 28<sup>e</sup> jour d'apvril, l'an 1572.</p>
+
+<p>»1<sup>o</sup>.&mdash;Vénérable religieuse Catherine de Richemont,
+religieuse en l'abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre
+ans ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a
+dict que, plus de cinquante ans a, qu'elle est religieuse en
+ladite abbaye, mais qu'elle ne sçait qui a sollicité ny fait
+sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte
+de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense
+que Françoys et Georges d'Averly luy pourroient bien
+avoir sollicité de ce faire, parce que journellement ils
+hantoient et fréquentoient en ladite abbaye, où icelle madite
+dame leur monstroit grande faveur. On ne sçayt personne
+qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle
+elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son
+habit à contre-c&oelig;ur, parce qu'elle n'a esté religieuse que
+par le commandement de madame sa mère, laquelle la
+faisoit importuner et solliciter d'estre religieuse par plusieurs
+personnes, lesquelles rapportant à madite dame sa
+mère, que sa fille n'y vouloit entendre, elle-même luy
+envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et de
+l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+quoy et pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère
+voulut; mais le regret luy en fist avoir la fiebvre qui la
+tint pour un long temps. N'a la déposante jamais entendu
+que monseigneur le duc de Montpensier ayt oncques forcé
+sadite fille, mais au contraire marry contre sa défunte
+femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son
+gré telle qu'elle la desiroit, et prophétisa ce qui est
+advenu de cette force et importunement; et pense ladite
+déposante que, si ladite fille eust fait entendre librement
+à mondit seigneur que son habit luy déplaisoit, que fort
+voluntiers il luy eust faict oster; mais elle estoit fille si
+craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte de
+l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent à plusieurs,
+qui l'ont célé à mondit seigneur, de peur de l'irriter.
+Toutefois elle continuoit toujours à dire, en lieu de
+liberté, qu'elle n'estoit professe, et que, si elle n'avoit
+craint que mondit seigneur son père se fâchast, qu'elle
+auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a souvent
+ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine
+de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent
+et familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte
+mère si faisoit, et la révérence paternelle qu'elle portoit à
+sondit père.</p>
+
+<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: <span class="smcap">»Richemont.</span></p>
+
+<p class="p2">»2<sup>o</sup>.&mdash;Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis,
+religieuse en l'abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou
+environ, laquelle, après serment par elle faict, a dit que,
+quarante-six ans a, elle est religieuse en ladite abbaye,
+et qu'elle ne sçayt ceux qui pourroient avoir sollicité et
+donné conseil à madame Charlotte de Bourbon, abbesse
+de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir allé hors du
+royaume de France, sinon Françoys et Georges d'Averly,
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+qui estoient ordinairement avec madite dame, ausquels
+elle monstroit grande faveur; et nul ne pouvoit sçavoir ce
+qu'ils vouloient faire; et emmenèrent madite dame, faisant
+semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on
+esté longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust allée que jusques
+audict Paraclet, jusques à tant qu'il vint nouvelles
+de ceulx qui estoient allez avec elle, qui estoient M<sup>e</sup> Jehan
+Petit, Jehan Parent, Loys Lambinot, Gilles Leroy et Jacques
+de Conches, fussent revenus, qui dirent qu'elle estoit
+allée en Allemagne, au logis du comte palatin, et que
+lesdits d'Averly et un nommé Robichon estoient demourez
+avec madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a
+jà longtemps que lesdits d'Averly sollicitoient madite dame
+de s'en aller. Dict aussy que, quand monseigneur le duc
+de Montpensier vint à Jouarre, durant les désastres qui
+ont esté en ce royaume, et qu'il fit publier de baptiser
+plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque
+mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu'elle
+ne se pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et
+ne luy monstrast qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse,
+en ayant faict profession par forcedite de madame
+sa mère, laquelle, à la vérité, luy a tenu toutes les
+rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu la déposante
+tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations
+de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle
+n'en ose dire la centième partie, voire que, pour tromper
+cette pauvre enfant, elle déposante vit que, quand monsieur
+Ruzé, à présent évesque d'Angers, vint pour luy faire
+faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une contenant
+paroles douces et fort légères, de profession, non accoustumées
+à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast
+rudes, et une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture
+quelconque; et a entendu que, si elle n'eust faict ladicte
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+profession, que madite dame sa mère luy eust faict toutes
+les rigueurs du monde. N'a jamais entendu que mondit
+seigneur son père en ait esté content, mais bien marry;
+mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubté, qu'elle ne
+s'est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages
+qui luy ont tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est
+l'occasion qu'elle luy peult présentement avoir baillé un
+ennui. Dict, oultre, qu'elle a tousjours entendu continuer
+sa volonté n'estre en cest estat, et pour cest effect n'a
+oncques voulu se faire béniste abbesse. C'est tout ce
+qu'elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu'il est
+notoire.</p>
+
+<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: <span class="smcap">»C. de Perthuis.</span></p>
+
+<p class="p2">»3<sup>o</sup>.&mdash;Vénérable religieuse, s&oelig;ur Marie Brette, grand'prieure
+de l'abbaye de Jouarre, âgée de quatre-vingts ans,
+ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict
+que, soixante-dix ans a, elle est religieuse en ladicte
+abbaye, et qu'elle ne sçayt ceulx qui peuvent avoir donné
+conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse
+de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye,
+mesmes de s'en aller hors de ce royaume, sinon Françoys
+et Georges d'Averly, qui estoient ordinairement à ladite
+abbaye et à l'entour d'icelle madite dame; et pense qu'il
+n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye qui en pussent
+sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et
+Jehanne Vassetz, qui s'en sont allées avec madite dame.
+Et quand elle partit, elle disoit qu'elle alloit au Paraclet;
+et néanmoins elle s'en seroit allée en Allemaigne, au logis
+du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy dire. Dict aussy
+qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques, de
+son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle
+ayt faict v&oelig;u de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+qu'il appartient, faict aux religieuses, parce que, encores
+qu'elle fust prompte à hanter et fréquenter l'église; et
+quand ladicte déposante l'allait quérir pour aller au service,
+elle y estoit aussitost que ladicte déposante; si est-ce
+que cela estoit sinon pour agréer à monseigneur son père;
+mais, pour tout cela, la déposante ne peut croire qu'icelle
+n'eust tousjours dévotion (volonté) de poser son habit,
+qu'elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l'avoir
+pris trop jeune, à contre-c&oelig;ur, par force de sa mère,
+laquelle luy a faict faire profession par des subtilitez et
+forces estranges.</p>
+
+<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: s&oelig;ur <span class="smcap">»Marie Brette.</span></p>
+
+<p class="p2">»4<sup>o</sup>.&mdash;Vénérable religieuse, s&oelig;ur Radegonde Sarrot,
+religieuse en ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou
+environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict que,
+quarante-deux ans a, elle est religieuse en ladicte abbaye,
+et qu'elle a tousjours connu, depuis que madame Charlotte
+de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort jeune,
+qu'elle y a faict une profession oultre son gré et volonté,
+parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant
+le décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent,
+elle, abbesse de ladicte abbaye, et deux ou trois
+jours auparavant que ladicte dame de Givry décedast, elle
+se voulut démettre de ladicte abbaye entre les mains de
+madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le
+couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle
+ne vouloit accorder; tellement que madame sa mère fut
+extrêmement offensée, et dès lors infinies rudesses avec
+inductions et sollicitations grandes, qui émurent tellement
+cette jeune princesse, que l'appréhension qu'elle en eust
+luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes les
+filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que
+sadite mère ne la traitast mal; pour obvier auxquels
+mauvais traictemens, qu'elle seroit contrainte faire son
+commandement; dont monsieur son père estoit bien
+fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de
+mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame
+leur abbesse leur disoit, qu'elle déposante a opinion qu'il
+luy eust osté l'habit qu'elle a tousjours porté et fait actes
+de religion convenables à sa charge, pour donner plaisir
+à sondit père, plustost que de volonté, car elle n'eut oncques
+le c&oelig;ur de demeurer en ceste charge, qualité et habit
+de religion; qu'elle, comme tout le monde sçayt, a faict
+v&oelig;u par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle
+escrivoit audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame
+Charlotte de Bourbon donnast son bien à monseigneur le
+prince son frère. Ne sçayt ladicte déposante si elle fit ou
+non, parce qu'elle n'y estoit présente. Dict aussy que,
+quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles
+dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture
+de son v&oelig;u; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une
+simulée, et l'autre ordinaire; et quand eust présenté à l'autel
+une desdictes lettres, s&oelig;ur Cécile Crue, autrement
+appelée Chauvillat, print icelle et la mit dans son sein; et
+que telle prétendue profession fut faicte assez maigrement,
+par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit professe;
+et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les religieuses
+du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle
+pense qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicité ladicte
+dame de Bourbon de sortir de sa maison, sinon Françoys
+et Georges d'Averly, auxquels elle portoit faveur, et
+estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy que, quand
+madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé,
+avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+n'avoient point entendu la profession de madicte dame,
+lequel leur fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder
+les biens, comme les autres abbesses avoient faict auparavant.</p>
+
+<p class="left5"><i>Ainsi signé</i>: s&oelig;ur <span class="smcap">»R. Sarrot.</span></p>
+
+<p class="p2">«5<sup>o</sup>.&mdash;S&oelig;ur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye
+âgée de quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après
+serment par elle faict, a dict que, trente ans a, elle est
+religieuse professe en ladite abbaye, et qu'elle sçayt que
+madame Charlotte de Bourbon a esté contraincte d'estre
+religieuse et faire sa profession par madame la duchesse
+de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit
+ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault;
+depuis lequel temps, depuis deux ans en çà, ladite dame
+Charlotte de Bourbon avoit dict à feue madame de Reuty,
+qu'elle n'estoit professe et qu'elle n'avoit faict les v&oelig;ux
+ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite dame de
+Reuty; et qu'elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser
+son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la
+religion prétendue réformée, qui hantoient en ladite
+maison, qui lui mettoient en opinion qu'elle se damnoit
+en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû les
+lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et
+pour avoir esté présente quand plusieurs personnes venoient
+de la part de madite dame vers ladite dame Charlotte
+pour luy faire récit des volontés de sadite mère, en quoy
+faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au moyen de
+ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna
+une fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure
+des religieuses qui voyoient la manifeste contrainte et les
+menées avec la force, peu de volonté de ladite abbesse,
+surprise par le moyen de deux lettres de profession et des
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour luy
+faire faire le v&oelig;u, connu par toutes moins que légitime
+et solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais
+approuvé, sinon pour faire plaisir, monstrant toujours
+effect contraire à iceluy.</p>
+
+<p class="left5">»<i>Ainsi signé</i>: s&oelig;ur <span class="smcap">Marie Beaucler.</span></p>
+
+<p class="p2">>»6<sup>o</sup>.&mdash;S&oelig;ur Marie de Méry, religieuse professe en
+l'abbaye de Jouarre, âgée de quarante ans, ou environ,
+dict que, vingt-cinq ans a, elle est professe en ladite
+abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame Loïse
+de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de
+ladite abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite
+déposante a vû que ladicte dame Charlotte de Bourbon
+ne vouloit faire profession, et ne l'eust jamais faicte,
+ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa
+part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire à
+s&oelig;ur Cécile de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe,
+parce que c'étoit la volonté de madame sa mère, à
+laquelle elle n'oseroit désobéir. Mesme, le jour de sa profession,
+elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut entendre
+un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par
+ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire
+sortir de ladite abbaye madicte dame.</p>
+
+<p class="left5">»<i>Ainsi signé</i>: <span class="smcap">Marie</span>, s&oelig;ur de Méry.<br />
+»<i>Signé</i>: <span class="i4 smcap">de Gaulnes</span>,<br />
+<span class="i8 smcap">»Desmolins.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Après avoir échoué sur le terrain de l'enquête, le duc de
+Montpensier échoua également sur celui des négociations
+entamées, à la cour d'Heydelberg.</p>
+
+<p>Le premier président de Thou et le sieur d'Aumont s'étaient
+rendus auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+du roi, de renvoyer Charlotte de Bourbon à son père:
+l'électeur répondit avec fermeté qu'il ne la lui renverrait
+qu'à la condition expresse que la princesse serait certaine
+d'obtenir, pour la sûreté de sa personne et pour le libre
+exercice de son culte, la protection à laquelle elle avait
+droit<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p>Les envoyés du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur
+aucun de ces deux points, la négociation qu'ils avaient
+entamée fut rompue.</p>
+
+<p>Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de
+l'électeur et de l'électrice; position honorable et sûre, qu'elle
+avait immédiatement conquise, sans effort, par l'intérêt
+qu'excitait son infortune, par la franchise de son maintien,
+par le charme de son caractère, et par le sérieux de ses
+hautes qualités.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret, qui suivait, de c&oelig;ur et de pensée, sa
+jeune amie sur la terre étrangère, se montra sensible à l'accueil
+qu'elle y recevait, en lui écrivant<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>:</p>
+
+<p>«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne,
+j'ay escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur
+le duc Casimir, son filz, pour leur mander la bonne
+nouvelle de la convention du mariage de madame et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon
+recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer.
+Cependant j'estime que ce mariage vous pourra servir,
+car j'auray meilleur crédict, duquel vous pouvez faire
+estat comme de la meilleure de vos parentes. J'ay commencé
+à parler de vostre faict; mais monsieur de Montpensier
+tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne
+fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le
+pouvoir que Dieu m'a donné. Parmy la joye que j'ay du
+mariage de mon filz, Dieu m'a affligée d'une maladie qu'a
+ma fille, d'une seconde pleurésie qui luy a repris quatre
+jours après l'autre. Elle a été saignée: j'espère en Dieu
+que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en
+disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui
+donner ce qu'il sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma
+cousine, ce que vous désirez.</p>
+
+<p class="left30">»De Bloys, ce 5<sup>e</sup> d'apvril 1572.<br />
+<span class="i4">»Vostre bonne cousine et parfaite amye,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Jehanne.</span>»</p>
+
+<p class="p2">La dignité personnelle d'une femme chrétienne, aux prises
+avec les difficultés inséparables d'une vie de privations,
+recèle en elle-même des secrets trésors d'abnégation et de
+délicatesse, que pressent et que respecte, dans sa généreuse
+sympathie, tout c&oelig;ur qui aspire à soulager une souffrance
+noblement supportée.</p>
+
+<p>Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg,
+dans la sincérité de son application.</p>
+
+<p>La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état
+voisin du dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait
+humblement résolue à en subir les rigoureuses conséquences,
+plus, de leur côté, l'électeur et l'électrice s'attachèrent, par
+de judicieux et tendres ménagements, à l'affranchir du
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+malaise inhérent à un tel état. Profondément touchée de
+leurs prévenances, elle en déclinait cependant en partie les
+effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne réussirent
+à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir la
+plénitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le
+meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de
+son affection et de sa gratitude, était de les laisser l'aimer et
+la traiter comme si elle eût été leur propre fille.</p>
+
+<p>Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la
+bienveillante protection de l'électeur et de l'électrice,
+Charlotte de Bourbon rencontra un appui de plus dans le
+dévouement éprouvé de François d'Averly, seigneur de
+Minay, qui avait pris à c&oelig;ur, disait-elle «de la secourir et de
+l'assister en ses affaires», et qui, de fait, avec l'assentiment
+de Frédéric III, dont il s'était concilié l'estime, resta auprès
+d'elle, à Heydelberg, tant qu'elle-même y résida.</p>
+
+<p>La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous
+ceux qui l'entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement
+chère aux personnes attachées à son service.
+Au premier rang de celles-ci, se trouvait une femme recommandable,
+du nom de Tontorf, sur les soins vigilants et sur
+la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente discrète de
+maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans
+l'épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme
+de c&oelig;ur s'élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la
+seule intensité de son dévouement. Ayant voué à Charlotte
+de Bourbon une sorte de culte, elle ne la quitta jamais. On
+verra plus tard dans quelles circonstances la mort seule les
+sépara l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient
+à leur côté, par sympathie pour ses épreuves et pour
+ses convictions religieuses, Charlotte, libre désormais de professer
+publiquement ces dernières et d'y conformer pleinement
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+sa vie, se fit un devoir de prendre part aux exercices
+du culte réformé, auquel sa mère s'était rattachée naguères,
+et que sa s&oelig;ur, la duchesse de Bouillon, continuait à pratiquer.
+Elle le fit en toute simplicité, avec un sérieux d'attitude
+et une modestie de langage qui lui concilièrent le
+respect de tous.</p>
+
+<p>Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première
+fois une réelle dilatation de c&oelig;ur, elle commençait
+à goûter le charme d'une existence paisible et utilement
+employée.</p>
+
+<p>La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux
+conseils sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille
+adoptive, en même temps qu'elle agissait, dans son intérêt,
+auprès du duc de Montpensier et de Catherine de Médicis,
+ainsi que le prouvent ces lignes<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, datées de Vendôme, où
+la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel devoir<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>:</p>
+
+<p>«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu
+mes lettres, et monsieur le comte, les remercimens que
+je luy fais de vous avoir receue; ce que mon filz continuera,
+à sa venue. Quant à vostre affaire, j'ay monstré à
+la royne, mère du roy, celles-ci que m'a escript monsieur
+le comte, et sur cela ay adjousté ce que j'ay pensé vous
+pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse
+désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous,
+mais peu qui osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur
+de Montpensier tient tous ceux de ceste court.
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+Cependant je ne craindray chose qui puisse me fermer la
+bouche. Je m'employeray de c&oelig;ur et d'effect en tout ce
+que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que
+j'en auray le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrêmement
+malades: Dieu les a encores conservez pour sa gloire.
+Ma cousine, faictes estat de mon amitié, de mes moyens
+et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine, vous donner
+sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande
+affaire.</p>
+
+<p class="left30">»De Vendosme, ce 5<sup>e</sup> de may 1572.<br />
+<span class="i4">»Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Jehanne.</span>»</p>
+
+<p class="p2">A un mois de là, une mort inopinée ravit à l'affection
+de Charlotte de Bourbon cette <i>parfaite amie</i>, qui s'était
+montrée pour elle une seconde mère, et à laquelle l'attachaient
+des liens devenus de jour en jour plus étroits<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.
+Cette séparation déchirante la plongea dans une affliction
+dont la correspondance de Frédéric III atteste la profondeur<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>Quel surcroît de douleur la jeune princesse n'eut-elle
+pas à subir, peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg
+les premières nouvelles des effroyables massacres
+commis à Paris et dans les provinces de France lors de la
+Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée de stupeur et navrée.</p>
+
+<p>Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous
+l'impulsion d'un grand devoir à remplir, elle concentra ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+pensées sur l'adoption immédiate de moyens propres à soulager
+ceux de ses compatriotes qui, ayant échappé au fer
+des égorgeurs, viendraient chercher un refuge dans les
+États de l'électeur palatin. Plusieurs y vinrent, en effet, et
+ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du ministère
+de charité et de consolation qu'elle remplit auprès d'eux:
+pieux ministère, dans l'accomplissement duquel, associée
+aux efforts et aux généreux procédés de l'électeur et de
+l'électrice adoption, que, dès le premier moment,
+ils lui avaient accordé.</p>
+
+<p>Aimée par eux, que ne l'était-elle aussi par son père?
+Que ne pouvait-elle le convaincre non seulement de son
+respect pour lui, mais, en outre, de l'énergique besoin
+qu'elle éprouvait de gagner son affection et de lui faire
+sentir la sincérité de celle, qu'en retour, elle lui porterait?
+Question douloureuse pour le c&oelig;ur anxieux de Charlotte de
+Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne désespérait
+cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui
+semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses
+prières, en touchant le c&oelig;ur du duc, en lui inculquant un
+sentiment de justice envers une fille qui n'avait, en rien,
+démérité de lui, et en lui inspirant enfin pour elle une affection
+vraiment paternelle. On verra plus loin combien Charlotte
+de Bourbon, inébranlable dans sa foi et fidèle aux
+pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de n'avoir
+jamais désespéré de gagner le c&oelig;ur de son père.</p>
+
+<p>Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait à
+la délaisser?</p>
+
+<p>Selon son habitude, il menait de front les assiduités d'un
+homme de cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste
+et intolérant. Il se complut, notamment, à reprendre,
+dans les derniers mois de 1572, ses menées de convertisseur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+à l'égard de sa fille la duchesse de Bouillon. Il détacha
+vers elle le jésuite Maldonat et le ministre apostat
+Sureau du Rosier<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>; mais tous deux échouèrent dans leur
+mission: Maldonat en dépensant son argumentation en
+pure perte, et du Rosier en n'affrontant la présence de la
+duchesse que pour subir les légitimes reproches qu'elle
+lui adressa sur son infidélité.</p>
+
+<p>Revenu à résipiscence, l'apostat se rendit à Heydelberg,
+où Charlotte de Bourbon put lire, dans un écrit qu'il y
+publia<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, cet aveu, précédé de bien d'autres: «Le duc de
+Montpensier m'avoit envoyé, le mardi 4 novembre 1572,
+avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers madame de
+Bouillon, pour la ramener à l'obéissance du pape. J'escrivis
+lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement
+de monsieur son père, pour la tirer à cest estat:
+lui faisant une triste et pauvre recongnoissance de l'humanité
+receue de sa part, tant par moy que par plusieurs
+autres, aux troubles de l'an 1568.»</p>
+
+<p>Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il
+s'était rendu coupable, du Rosier avait eu finalement le
+courage d'avouer publiquement l'énormité de ses méfaits et
+d'exprimer un repentir dont il n'était guère permis de
+révoquer en doute la sincérité. La loyale et compatissante
+Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se représentant
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+les angoisses qui torturaient l'âme du malheureux, elle
+s'empressa au nom de sa s&oelig;ur, la duchesse, dont elle connaissait
+les sentiments élevés, de couvrir d'un généreux
+pardon l'offense commise à Sedan. Ce fut là pour du Rosier,
+dans sa détresse, un réel bienfait, sous l'impression duquel
+il se retira à Francfort, où, trois ans plus tard, il termina
+sa triste existence.</p>
+
+<p>Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale
+et intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs,
+savants de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre
+Boquin, François Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont
+Frédéric III aimait à s'entourer et dont il avait vu le
+nombre s'accroître, à Heydelberg, à dater de 1572! Cédant
+à l'attrait qu'exerçaient la complète affabilité et la vive intelligence
+de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués
+avaient noué, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice,
+de sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse
+compatriote. On la vit, charmée elle-même de les connaître,
+s'entretenir avec eux de leurs affections domestiques,
+de leurs intérêts personnels, de leurs travaux, puis aussi et
+surtout de la France, de cette patrie commune à laquelle
+tous demeuraient profondément attachés, dans la crise terrible
+qu'elle traversait et dont ils suivaient, de c&oelig;ur et de
+pensée, les incessantes péripéties.</p>
+
+<p>Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à
+Heydelberg, avait rarement quitté cette ville, et était ainsi
+demeuré à l'écart des événements qui, dans le cours des
+quinze dernières années, s'étaient accomplis de l'autre
+côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la jeune princesse
+se reportait, de préférence, vers le passé; elle se plaisait
+à l'entendre parler d'une mission dont l'électeur palatin
+l'avait chargé, en 1561, et à l'occasion de laquelle il avait,
+à l'issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+foule de hauts personnages, et, plus particulièrement que tous
+autres, l'amiral de Coligny et divers membres de sa famille<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de
+Boquin.</p>
+
+<p>Pour être d'une nature différente, ceux que lui faisaient
+d'autres Français ne l'intéressaient pas moins.</p>
+
+<p>Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par
+l'électeur à occuper, à Heydelberg, une chaire de droit<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>
+dont il venait d'inaugurer avec éclat la prise de possession,
+entretenait la princesse des scènes sanglantes dont Bourges
+et le Berri avaient été le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy,
+et auxquelles il n'avait échappé qu'à grand'peine; de
+ses dangereuses pérégrinations à travers la France, et du
+triste sort d'une masse de victimes de la persécution, en
+proie à la misère, à des perplexités, à des souffrances de tout
+genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant ensuite
+du tableau de tant d'infortunes les pensées de son interlocutrice,
+il les reportait sur des sujets religieux, historiques
+ou littéraires, qu'il savait être de nature à captiver son
+attention. Il n'y avait qu'à gagner dans les familières communications
+d'un tel homme, doué de vastes connaissances,
+que son esprit judicieux et lucide mettait avec aisance à la
+portée d'autrui.</p>
+
+<p>L'énergique et docte François Dujon, connu dans le
+monde littéraire sous le nom de <i>Junius</i>, parlait à Charlotte
+de Bourbon de l'actif et périlleux ministère qu'il avait,
+comme pasteur, exercé jusqu'en 1566, dans les Pays-Bas,
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+et de la confiance dont Frédéric III l'avait honoré, en le
+chargeant de la direction de l'église de Schonau, puis en
+l'envoyant à l'armée du prince d'Orange, pour y remplir,
+pendant toute la durée d'une laborieuse campagne, les
+fonctions d'aumônier, et enfin en le rappelant dans le Palatinat,
+pour y reprendre son service au sein de l'église de
+Schonau, qu'il devait ultérieurement quitter, par ordre de
+l'électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le collaborateur
+de Tremellins dans la traduction de la Bible<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<p>Quant à Jean Taffin, que l'électeur avait investi, à sa
+cour, du titre et des fonctions de <i>prédicateur français</i><a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, et
+dont les antécédents dans l'exercice du saint ministère,
+spécialement à Anvers, étaient des plus recommandables,
+il avait, par ses solides qualités, promptement gagné la
+confiance de la princesse, qui depuis lors attacha toujours
+un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait mieux
+caractériser le sérieux et l'efficacité de ses relations avec
+elle, qu'en disant, à l'honneur de tous deux, que Charlotte
+de Bourbon inspira à Taffin un dévouement qui ne se
+démentit jamais, et qu'en toute occasion elle sut dignement
+reconnaître.</p>
+
+<p>Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à
+l'affermissement de ses intimes convictions et à l'expansion
+de son activité chrétienne, la pieuse fille du persécuteur
+des réformés français ne cessait d'étendre, de loin comme
+de près, sa sollicitude sur tous les infortunés, qui, sortis de
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+France, portaient, à des degrés divers, le douloureux poids
+de l'expatriation.</p>
+
+<p>De ce nombre étaient les enfants de l'homme éminent
+dont plus que de tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny.
+Deux des fils de la grande victime, Chastillon et d'Andelot,
+réfugiés en Suisse, venaient d'écrire, de Bâle, à l'électeur
+et à Charlotte de Bourbon, qu'ils savaient être, à Heydelberg,
+sous sa protection; ils connaissaient la chrétienne
+sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération
+qu'elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt
+leur parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par
+la princesse<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
+
+<p>«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui
+a réduit vos affaires en telle extrémité comme elles sont,
+vous ne pouviez pas à qui mieux vous adresser qu'à moy,
+pour ressentir vostre peine et vous y plaindre infiniment,
+n'en faisant point seulement comparaison à la mienne,
+mais l'estimant, selon qu'à la vérité l'on peult juger, ne
+vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espère
+que les moyens qui vous sont cachez à ceste heure pour
+en pouvoir sortir, ce bon Dieu vous les descouvrira lorsqu'il
+luy plaira vous en retirer. De ma part, si je puis
+quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien
+grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour
+celle que j'ay tousjours portée à feu monsieur l'admiral,
+vostre père, dont le zèle et piété qu'un chacun a recongneu
+en luy me fait honnorer la mémoire. Incontinent
+donc que j'ay receu vos lettres et celles que vous escriviez
+à monsieur l'électeur, j'ay esté les luy présenter,
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir
+son Exelence embrasser l'affaire dont luy faites
+requeste, avec une singulière affection; ce que vous pourra
+dire le gentilhomme qui l'est venu trouver de vostre part,
+à qui il a parlé de façon que je vous puis assurer que son
+Exelence est résolue à faire bientost la dépesche, tant
+pour madame l'admirale<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, que pour vostre regard, telle
+que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy
+ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme
+aussy madame l'électrice m'a fait entendre estre en pareille
+volonté; en sorte que vous ne pouviez pas choisir
+un meilleur et plus favorable recours que celuy de leurs
+Exelences, qui sçavent peser les causes selon la droiture
+et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner
+ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster
+de ce nombre et bientost vous remettre en tel heur, bien
+et félicité, que vous vouldroit veoir celle de qui vous recevrez
+les affectionnées recommandations à vos bonnes
+grâces, et la tiendrez pour</p>
+
+<p class="left30">»Vostre affectionnée et meilleure amye,<br />
+<span class="i4 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span><br />
+<span class="i8">»A Heydelberg, ce 12 mars.»</span></p>
+
+<p class="p2">L'excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement
+ce à quoi «elle pouvoit s'employer de bien grande
+affection». Elle réussit à concilier à ses jeunes correspondants
+la protection de Frédéric III et celle de l'électrice.</p>
+
+<p>La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut
+celle de c&oelig;urs émus de reconnaissance.
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+«Mademoiselle, disaient-ils<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, la prompte et briefve expédition
+de nos affaires en la cour de monseigneur l'électeur
+nous est assez suffisant témoignage de la grande
+sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre
+d'icelles; mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous
+escrire rendent la preuve si certaine de vostre charitable
+affection envers nous, que nostre ingratitude seroit la plus
+extrême qui fust oncq, si nous ne sentions à bon escient
+combien nous sommes obligez à recongnoistre par tous
+très humbles services, quand Dieu nous en donnera les
+moïens, le très grand bien et faveur que recevons de vous,
+mademoiselle, qui estes esmeue et incitée à nous bien
+faire, par la seule inclination naturelle d'une grande et
+vertueuse princesse, de laquelle vous estes partout merveilleusement
+recommandée. A ceste cause, mademoiselle,
+après vous avoir très humblement remercié du très grand
+bien et plaisir qu'avons promptement receu par vostre
+moïen, des sainctes consolations et vertueux enseignemens
+qu'il vous a pleu nous adresser par vos lettres, avec
+les offres tant honnestes et amyables, accompagnées
+d'une vifve démonstration de la charité chrestienne que
+pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions
+très humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur
+de croire que mettrons si bonne peine et diligence, avec
+la grâce de Dieu, à suivre le droit chemin de vertu et
+vraye piété, que toutes les contrariétés et grandes difficultés
+qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne pourront nous
+en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant
+compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance
+qu'avec le temps il fera, nous relève de ceste
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+oppression très dure, et qu'ayons moïen de vous faire très
+humble service, nous osons bien vous promettre, mademoiselle,
+que jamais n'aurés serviteurs plus humbles ni
+plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens,
+quand il vous plaira les nous faire entendre;
+et sur ceste assurance d'avoir cest honneur que serons
+creus de vous, mademoiselle, nous supplions l'Eternel,
+nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir très longuement,
+mademoiselle, en très bonne santé et heureuse
+vie, pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement
+des pauvres affligez.</p>
+
+<p class="left30">»Vos très humbles et obéissans serviteurs,<br />
+<span class="i4 smcap">»Chastillon, Andelot.</span><br />
+<span class="i8">»De Basle, ce 1<sup>er</sup> juin 1573.»</span></p>
+
+<p class="p2">Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance
+avec les fils de Coligny, une preuve de l'affectueux intérêt
+qu'elle prenait à leur situation, la princesse fut, en ce qui
+concernait l'atténuation des rigueurs imposées à la sienne
+par la dureté et l'avarice de son père, l'objet d'une démarche
+officielle que tentèrent auprès de Charles IX les ambassadeurs
+polonais venus en France, à l'occasion de l'élévation
+du duc d'Anjou au trône de leur patrie.</p>
+
+<p>Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant
+lequel ils se présentaient d'énergiques paroles<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Après avoir
+réclamé en faveur des droits et des intérêts de la généralité
+des protestants français, ils dirent<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>: «Nous conjoignons
+aussi à ces causes les requestes de beaucoup de princes
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de personnes
+qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne,
+Suisse et autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre
+intercession vaudroit beaucoup, en ce temps, envers
+Vostre Majesté, n'ont cessé, en présence, quand elles nous
+ont rencontrés, et par lettres, de nous prier et supplier
+d'employer toute la faveur et crédit que Dieu, par sa puissance
+et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté
+que nostre sérénissime esleu, à ce qu'il y ait paix
+en France, et que les innocens et affligés soient soulagés.
+Parquoy la pitié et <i>les requestes de ceux auxquels nous
+n'avons pû ne dû refuser ce que nous pouvons en cest
+endroist</i>, font que nous supplions Vostre Majesté que,
+selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il
+luy plaise pourvoir et remédier à une si longue et grande
+calamité d'armes civiles, par une équitable et très ferme
+paix.»</p>
+
+<p>L'histoire atteste<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> «qu'outre ceste requeste pour
+ceux de la religion, ces nobles ambassadeurs en firent
+d'autres pour divers particuliers, de la part desquels ils en
+avoient esté suppliez, notamment <i>pour mademoiselle de
+Bourbon</i>, jadis abbesse de Jouarre, fille du duc de Montpensier,
+laquelle ayant quitté l'habit, s'étoit retirée en
+Allemaigne, chez l'Electeur palatin, où elle fut receue
+honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit
+qu'il pleust au roy faire tant envers le duc de Montpensier,
+que sa fille eust de quoy s'entretenir selon le rang
+qu'elle devoit tenir, estant fille d'un prince du sang.»</p>
+
+<p>Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit
+dans le bruit des pompes et des fêtes par lesquelles seules
+la cour de France prétendait honorer leur présence; aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+droit ne fut fait à leurs légitimes demandes<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, et une grande
+iniquité de plus vint ainsi s'ajouter à tant d'autres déjà
+commises.</p>
+
+<p>L'électeur palatin, qui très probablement avait invité les
+ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte
+de Bourbon, donna-t-il à celle-ci, après l'échec de la démarche
+tentée par ces ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX,
+le conseil de s'adresser directement à la reine mère? Il est
+permis de supposer que oui, quand on voit la jeune princesse,
+trop réservée pour se décider seule à entrer en rapports
+avec l'autorité souveraine, entretenir d'une affaire qui
+la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans
+une correspondance que semble clore la lettre suivante<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>:</p>
+
+<p>«Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dépend
+seulement de vostre grâce, j'ay prins, <i>encores à ceste fois</i>,
+la hardiesse de supplier très humblement Vostre Majesté
+d'en user envers moy, à qui vous laisserez un perpétuel
+devoir de prier Dieu qu'il vous conserve vostre santé, madame,
+en très heureuse et très longue vie. De Heidelberg,
+ce 8 novembre 1573.</p>
+
+<p>»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante,</p>
+
+<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans
+cette lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis
+de son père.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions
+du duc à l'égard de Charlotte. Il persista à refuser
+de l'assister, à Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+communication. Son obstination demeurait telle, qu'elle ne
+fut même pas ébranlée par les démarches officieuses que la
+reine d'Angleterre chargea, à diverses reprises, ses ambassadeurs
+d'accomplir, en France, dans l'intérêt de la jeune
+princesse<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers
+jours de l'année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte
+de Bourbon éprouvait une répulsion que ne justifiait
+que trop, à ses yeux, le triple titre d'ennemi personnel de
+ses cousins, le roi de Navarre et le prince de Condé, d'insolent
+et vil auteur des infortunes domestiques de ce dernier,
+et de promoteur du meurtre de Coligny, ainsi que de
+tant d'autres personnages. Cet être dégradé était le duc
+d'Anjou, qui, élu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie,
+en compagnie de plusieurs seigneurs<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, et ne pouvait
+se dispenser d'aller, avec eux, saluer l'électeur palatin. Une
+telle obligation lui pesait, car il devait nécessairement se
+trouver déplacé et mal à l'aise dans le milieu essentiellement
+honnête, digne et ferme qu'il allait aborder.</p>
+
+<p>De même que l'électeur et l'électrice, Charlotte de Bourbon
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+se résigna à subir la présence de l'odieux visiteur et de
+son entourage.</p>
+
+<p>«Frédéric III, rapporte d'Aubigné<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, averti des hôtes qui
+lui venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de
+gens armez, pour bonne considération; et cela fut la première
+frayeur du roi de Pologne et des siens, qui estimoient
+les gens de guerre cachez pour leur faire un mauvais
+tour. Ce vieil prince n'oublia, à sa réception, rien
+d'honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi
+pourmener dans une galerie de laquelle le premier tableau
+estoit celui de l'amiral de Coligny, le rideau tiré exprès.
+A cette vue, le palatin ayant vû changer de couleur son
+hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur François qui
+jamais ait esté<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>, et en la mort duquel la France a beaucoup
+perdu d'honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui
+furent trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit
+son roi des cautions qui lui estoient nécessaires au traitement
+des princes les plus proches, et de mesme pour les
+affaires d'Angleterre. Nous avons receu qu'on fit lire cet
+escrit à M<sup>gr</sup> d'Alençon, vostre frère, et à l'ambassadeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là
+vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores
+dit que leur responce, bien que non concertée, fut pareille
+et telle: ces lettres ne nous assurent point comment il
+estoit nostre ami, mais elles monstrent bien qu'il estoit
+bon François.&mdash;Le roi de Pologne dit qu'il n'estoit point
+coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court, induisant
+ceste remonstrance pour un affront.»</p>
+
+<p>La sévère leçon que donna ainsi l'électeur était méritée: le
+royal meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossièreté
+accoutumée, en cherchant à blesser Frédéric III dans son
+affection pour Charlotte de Bourbon. Voici, en effet, ce que
+mentionne Michel de La Huguerye<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, qui, à ce moment, se
+trouvait à Heydelberg:</p>
+
+<p>«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne),
+ayant veu et salué mademoiselle de Bourbon comme les
+aultres, quand ce fut au partir, il ne luy feist jamais
+aucun présent, comme il feist à toutes les aultres, bien qu'il
+veist l'affection dudit sieur électeur envers elle, dont il luy
+recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en aultre
+chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de
+quelque peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en
+fut fort marry et deist depuis que, s'il eust crû cela, il
+se feust esloigné de Heydelberg, à son passage.»</p>
+
+<p>Quant à la princesse, trop haut placée dans l'estime
+générale, pour se sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais
+procédé du méprisable roi qu'elle venait d'avoir sous
+les yeux, elle ne songea qu'à applaudir, avec toute l'énergie
+de son c&oelig;ur de chrétienne et de Française, à la leçon qu'il
+avait reçue de l'électeur, et qu'à remercier ce généreux protecteur
+de la nouvelle preuve de bonté qu'il lui accordait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+en considérant, dans sa paternelle susceptibilité, comme faite
+à lui-même, l'offense calculée, qui ne s'adressait qu'à elle,
+et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu'à dédaigner.</p>
+
+<p>Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire
+de l'aplomb avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de
+France, fit appel à l'amitié qu'il prétendait exister entre
+l'électeur et lui, et vouloir resserrer, en écrivant, de
+Cracovie, le 15 juin 1574<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> à Frédéric III: «Mon cousin,
+puisqu'il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy, mon
+frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne,
+j'espère l'estre aussy de l'amitié dont vous l'avez
+aymé, et que j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit
+départy entre luy et moy: toutefois, pour ce que je le
+désire ainsy, et afin qu'elle soit perpétuelle, je vous prie
+croire que vous pouvez attendre de moy autant de bonne
+volonté et affection en vostre endroit, <i>que je vous en ay
+moy-mesme promis, passant par vostre maison</i>.»</p>
+
+<p>Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour
+de Frédéric III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la
+satisfaction d'apprendre que son cousin le prince de Condé,
+dont la position, depuis près de deux ans, la tenait dans
+l'anxiété, se trouvait en Alsace, et qu'il se rendrait prochainement
+à Heydelberg.</p>
+
+<p>Ce fils de Louis I<sup>er</sup> de Bourbon et d'Eléonore de Roye avait,
+en août 1572, au Louvre, fait preuve d'énergie, en réponse
+à ces trois mots, «messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX,
+dans un accès de fureur, lui avait jetés à la face; et si, plus
+tard, par une défaillance regrettable, il s'était prêté, pour
+la forme, à conférer avec l'apostat Sureau du Rosier; s'il
+avait même plié sous la main de ses oppresseurs, jusqu'au
+point de déserter extérieurement sa foi, ce n'avait été qu'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+se réservant, au fond du c&oelig;ur, le droit de désavouer, un
+jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule lui
+avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à
+cet égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins
+laisser subsister la tache du coupable pacte de conscience
+qui l'avait précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur
+de Condé, que, sans prétendre d'ailleurs effacer cette
+tache indélébile, il aspirait avec ardeur à se relever de sa
+chute, et comptait, pour y réussir, sur la miséricorde et les
+directions providentielles de Dieu.</p>
+
+<p>Dans les premiers mois de l'année 1574, Charlotte de
+Bourbon passa de l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit
+venir enfin, pour ce jeune prince, le jour d'un relèvement
+digne de lui et du nom qu'il portait.</p>
+
+<p>Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on
+croyait d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête;
+La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes
+encore avaient tenu en échec les troupes royales; la cour
+s'était résignée à certaines concessions inscrites dans le
+traité dit <i>de La Rochelle</i>, concessions envisagées bientôt
+comme insuffisantes par les assemblées de Milhau, de Montauban
+et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans
+une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi,
+des revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent
+Catherine de Médicis elle-même.</p>
+
+<p>Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées
+par la gravité des circonstances.</p>
+
+<p>Il avait fallu composer avec des adversaires comptant
+désormais non seulement sur leurs propres forces, mais en
+outre sur l'appui que leur prêtait le parti des <i>politiques</i>,
+ayant à sa tête les Montmorency et Cossé. La question d'une
+pacification avait été vainement agitée: la mauvaise foi et
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+l'insatiable ambition de la reine mère avaient mis obstacle
+à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un
+mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi
+de Navarre et Condé prendraient la direction. Les deux
+premiers de ces princes ayant échoué, en mars 1574, dans
+une tentative d'évasion, étaient retenus à la cour, en une
+sorte de captivité, tandis que les maréchaux de Montmorency
+et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La formation
+en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc
+de divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants
+et leurs alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau
+conflit allait s'engager.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que
+tout légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la
+cour et se posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur
+des opprimés.</p>
+
+<p>De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur
+titulaire de cette province, il réussit à gagner le territoire
+du duché de Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon
+par Duplessis-Mornay, qui l'accompagna jusqu'à deux
+lieues au delà de Juvigny<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, et finalement il arriva à Strasbourg,
+avec l'un des Montmorency, Thoré.</p>
+
+<p>A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en
+l'église des Français<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, profession de son retour à la religion
+réformée, jura d'en soutenir, à l'exemple de son père, les
+sectateurs contres leurs adversaires, et il informa les églises
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+tant du Languedoc, que d'autres provinces, de l'engagement
+solennel qu'il venait de contracter.</p>
+
+<p>Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à
+la levée des troupes destinées à composer une armée qui
+pût, un jour, marcher au secours des réformés français, il
+rechercha, sous ce rapport, des appuis en Suisse, en Allemagne,
+et spécialement le concours de l'électeur palatin,
+auprès duquel il se rendit en mai<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> et en juillet.</p>
+
+<p>L'accueil qu'à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à
+son cousin fut naturellement des plus expansifs. On se
+représente aisément la joie qu'elle éprouva à nouer avec
+Henri de Bourbon des entretiens dont la franche intimité
+atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les
+rigueurs de l'expatriation.</p>
+
+<p>Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg
+et de là aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence
+qui, mieux que toute autre, pouvait faciliter ces communications
+simultanées avec la France, la Suisse, l'Alsace et
+l'Allemagne.</p>
+
+<p>Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon
+s'associait, de c&oelig;ur, à l'existence que menaient, au loin, sa
+s&oelig;ur aînée et son beau-frère, aux relations qu'ils soutenaient
+avec autrui, au bien qu'ils faisaient, à leurs joies, à leurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+épreuves, à la sollicitude dont ils entouraient leurs enfants.
+Les circonstances ne lui ayant pas permis de se fixer à
+Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en quittant
+Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d'eux, en
+pensée, à titre de s&oelig;ur aimante et dévouée.</p>
+
+<p>Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au
+point de vue de la large hospitalité accordée aux réfugiés
+français, une véritable similitude entre Heydelberg et Sedan,
+et que dans cette dernière ville se trouvait une jeune femme
+française d'une haute distinction, M<sup>me</sup> veuve de Feuquères<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>,
+qui, ayant échappé au massacre de la Saint-Barthélemy, était,
+ainsi qu'elle se plaisait à le dire<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, «receue avec beaucoup
+d'honneur et d'amytié par M. le duc et M<sup>me</sup> la duchesse de
+Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu'à Sedan se
+trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable
+par la noblesse de ses sentimens et par la rare
+maturité de son caractère, Philippe de Mornay, seigneur du
+Plessis, Marly, etc., etc., investi de la confiance du duc et
+de la duchesse, dont il avait conquis l'affection<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>; qu'il soutenait
+d'excellents rapports, avec nombre de personnes
+notables de la ville et du dehors; «qu'il étoit aussi visité
+journellement de plusieurs ministres et autres gens de
+lettres; et qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles
+de France et la cause de la religion, que pour l'estat particulier
+de M. de Bouillon, qui ne luy feust communiqué<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.»</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui
+attachaient à sa s&oelig;ur et à son beau-frère M<sup>me</sup> de Feuquères
+et Philippe de Mornay, se félicitait de leur présence à
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+Sedan, et se reposait sur eux du soin de continuer à assister
+de leur affection et de leur dévouement ces deux membres
+de sa famille qui lui étaient particulièrement chers.</p>
+
+<p>Vers la fin de l'année 1574, elle eut la douleur de voir
+brisé pour toujours le bonheur domestique de sa s&oelig;ur, par
+la mort du duc de Bouillon<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+
+<p>Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de
+ce prince, demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur
+indissolublement attaché à sa mémoire, ainsi qu'à celle de
+sa fidèle et courageuse compagne. Voici ce fait, tel que
+M<sup>me</sup> de Feuquères le consigna dans ses Mémoires<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, alors
+qu'elle était devenue M<sup>me</sup> de Mornay:</p>
+
+<p>«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et
+traisner; et estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper,
+et qu'il avoit esté empoisonné au siège de La
+Rochelle. Cependant M<sup>me</sup> de Bouillon, sa mère, l'estoit
+venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort de
+M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de
+Sedan, attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise
+opinion du sieur des Avelles, qui en estoit gouverneur.
+L'église de Sedan estoit belle par le nombre des réfugiés.
+M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit avec
+beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs
+et divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec
+le sieur de Verdavayne, mon hoste, médecin de mondit
+seigneur de Bouillon, homme fort religieux et zélé. Ilz
+prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne déclareroit
+à M<sup>me</sup> de Bouillon, sa femme, qui estoit lors
+en couche, l'extrême maladie de M. de Bouillon, son
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+mary, et le danger qu'il y avoit, en cas qu'il pleust à Dieu
+de l'appeler, que madame sa belle-mère, qui estoit fort
+contraire à la religion<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, par le moyen du sieur des Avelles,
+ne se saisist de la place, pour en faire selon la volonté
+du roy<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.&mdash;Elle, après l'avoir ouy, toute affligée qu'elle
+estoit, se délibéra d'en escrire à M. de Bouillon qui estoit
+en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre,
+la voulant voir pour en communiquer avec elle, elle se
+feit doncq porter en sa chambre, et après résolution prise
+entr'eux, fut reportée en son lict.&mdash;Le lendemain M. de
+Bouillon envoyé quérir ses plus confidens, particulièrement
+fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux
+esclarcit les moyens d'effectuer sadicte résolution; puis
+appelle tous ceux de son conseil et les principaux de sa
+maison, et leur déclare que, pour certaines causes, M. des
+Avelles ne pouvoit plus exercer sa charge, et pour ce,
+sur-l'heure mesme, luy ayant demandé les clefz, les mit
+ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson,
+et de La Marcillière, conseiller au grand conseil,
+pour, appelés les officiers et gardes du chasteau, leur
+déclarer l'intention dudict seigneur duc de Bouillon, et
+les remettre ès mains dudict sieur de la Lande, lieutenant
+de sa compagnie.&mdash;Ainsi, ceste place forte fut asseurée,
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre heures;
+et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort chrestiennement,
+remettant madame sa femme, messieurs ses
+enfans, et son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes,
+nonobstant sa mort, non moins paisiblement que
+auparavant.»</p>
+
+<p>Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse,
+sa s&oelig;ur, plus elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée
+au veuvage, sans rencontrer dans la famille de son mari,
+pour elle et ses enfants, l'appui et la sympathie que sa position
+et la leur commandaient. Aussi, éprouva-t-elle un allègement
+à ses préoccupations fraternelles, en acquérant la
+conviction que la duchesse pouvait compter du moins sur
+le concours de l'électeur palatin, auquel le duc de Bouillon
+avait confié, ainsi qu'au duc de Clèves, l'exécution de ses
+dernière volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de
+M<sup>me</sup> de Feuquères et de Philippe de Mornay.</p>
+
+<p>Avec l'année 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de
+Bourbon, la phase la plus solennelle de sa vie, que feront
+connaître les développements qui vont suivre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="ni1 block">Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de Nassau.&mdash;Résumé
+de la vie de ce prince jusqu'à la fin de l'année 1574.&mdash;Il demande la main de
+Charlotte de Bourbon. Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.&mdash;Réponse
+de Charlotte.&mdash;La demande du prince est définitivement accueillie.&mdash;Lettre
+de Zuliger à ce sujet.&mdash;Le prince, ne pouvant s'absenter des Pays-Bas,
+confie à Marnix de Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y
+tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour l'accompagner dans le
+voyage qu'elle doit entreprendre.&mdash;La jeune princesse se dirige, avec Marnix
+de Sainte-Aldegonde, vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés
+à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des Provinces-Unies.&mdash;<i>Résolutions</i>
+des états de Hollande à l'occasion de la prochaine arrivée de
+Charlotte de Bourbon.&mdash;La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec
+Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.&mdash;Les nouveaux époux se rendent
+de La Brielle à Dordrecht.&mdash;Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces
+deux villes.&mdash;Chant composé en leur honneur.</p>
+
+<p class="p2">Femme d'élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de
+Bourbon alliait à une foi vivante le double apanage de la
+supériorité du c&oelig;ur et de celle de l'esprit. La dignité personnelle
+rehaussait, en elle, le charme d'une beauté morale et
+physique<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>, qui se reflétait dans la grâce de son langage et
+l'affabilité de ses manières. Aimante et douce, avant tout;
+d'autant plus compatissante, qu'elle avait profondément
+souffert; énergique et fidèle dans l'expansion de son dévouement
+à la cause des faibles et des infortunés de tout genre;
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+associant à la générosité de sentiments la justesse et l'élévation
+d'idées, à la fermeté de convictions la rectitude d'actions
+et de paroles; sympathique enfin à tout ce qui était
+juste, salutaire et grand, elle exerçait sur quiconque avait
+accès auprès d'elle l'irrésistible ascendant par lequel se
+caractérise, dans la délicate sérénité d'une âme chrétienne,
+l'empire de la véritable bonté.</p>
+
+<p>Aussi, de quels v&oelig;ux sincères n'était-elle pas l'objet, à
+Sedan, à Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme
+qui, unie à la sienne par les liens de l'amitié ou de la gratitude,
+se préoccupait du soin de son bonheur! On ne se
+bornait pas à désirer que, affranchie désormais d'une situation
+isolée et dépendante, elle occupât, dans les hautes
+régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était
+digne; on aspirait surtout à voir son c&oelig;ur aimant et dévoué
+s'épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer
+domestique dont elle serait l'honneur et l'égide.</p>
+
+<p>Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le
+poids d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec
+plus d'ardeur au changement de situation de la jeune
+princesse, qu'un homme éminent, dont elle avait naguères, à
+Heydelberg même, fortement impressionné le généreux c&oelig;ur
+par l'attrait de ses vertus et de ses rares qualités, aussi bien
+que par la grandeur de son infortune et par la dignité avec
+laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume de
+Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la république
+des provinces unies des Pays-Bas<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce
+prince, jusqu'à la fin de l'année 1574, et dans quelles circonstances
+nourrissait-il le désir d'unir son sort à celui de
+Charlotte de Bourbon? c'est ce qu'il importe de préciser, au
+moins sommairement.</p>
+
+<p>Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg,
+femme d'une profonde piété, Guillaume I<sup>er</sup>, de Nassau, dit
+<i>le Taciturne</i> naquit, en 1533, au château de Dillembourg.</p>
+
+<p>Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines
+situés dans les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin,
+la principauté d'Orange enclavée dans le territoire de la
+France.</p>
+
+<p>Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne
+de Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration
+d'esprit et à une grande droiture de caractère,
+se concilier la faveur et l'affection de ce monarque,
+que, dès l'âge de quinze ans, il devint en quelque sorte
+son confident.</p>
+
+<p>A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas,
+Anne d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.</p>
+
+<p>A vingt et un ans, il fut appelé par l'empereur, en l'absence
+du duc de Savoie, au commandement en chef de l'armée
+qui occupait alors la frontière de France.</p>
+
+<p>Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle
+de l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'épaule de Guillaume
+de Nassau, que Charles-Quint se présenta à l'assemblée
+qu'il avait convoquée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la
+couronne impériale.</p>
+
+<p>En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants,
+Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le
+jeune prince.</p>
+
+<p>Après avoir pris une large part aux opérations militaires
+dont la Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux
+négociations qui aboutirent, en 1559, au traité de paix du
+Cateau-Cambrésis, Guillaume de Nassau vint en France
+avec le duc d'Albe.</p>
+
+<p>A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la
+jeune princesse accordée en mariage à Philippe II, s'ajoutait
+une mission secrète, celle de se concerter avec Henri II,
+sur les moyens à employer pour procéder en France, parallèlement
+à la marche qui serait suivie en Espagne et dans
+les Pays-Bas, à l'extermination des protestants. Satisfait des
+entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II en
+fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de
+convictions religieuses précises, mais du moins ennemi
+décidé de toute intolérance et de toute persécution, se disait
+catholique, et ne l'était que de nom<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Ému d'indignation,
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+à l'ouïe du langage de Henri, Guillaume toutefois se contint
+si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de <i>Taciturne</i><a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> a
+l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en cette circonstance,
+au sujet de laquelle il a écrit<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>: «Je confesse que je
+fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers
+tant de gens de bien qui estoient vouez à l'occision, que
+dès lors j'entrepris, à bon escient, d'aider à faire chasser
+cette vermine d'Espaignols hors de ces païs.» Ce fut
+ainsi que la vocation du <i>Taciturne</i> comme futur fondateur
+de l'indépendance des provinces unies des Pays-Bas, et
+comme promoteur de la liberté religieuse au sein de ces
+provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés
+et à l'insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement
+affecté par la mort de son père<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p>
+
+<p>Sous l'influence de l'émotion que lui avait récemment
+causée le langage du roi de France, il souleva, dans les
+Pays-Bas, une vive opposition à la présence des troupes
+espagnoles; et, sans partager encore les convictions religieuses
+des protestants, il se prit cependant de compassion
+pour eux, et résolut de les soustraire aux persécutions. Il y
+réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en qualité
+de stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht, de
+faire châtier et périr une foule d'innocents, il leur ménagea
+des moyens d'évasion; croyant en cela «qu'il valoit mieux
+obéir à Dieu qu'aux hommes<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>».</p>
+
+<p>Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait,
+malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés,
+l'amenèrent à contracter, en 1561, une nouvelle
+alliance avec Anne de Saxe, fille du célèbre électeur Maurice,
+mort depuis quelques années. De cette union naquirent
+un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie.</p>
+
+<p>La marche des événemens ayant, d'année en année,
+aggravé la situation générale des Pays-Bas, Guillaume de
+Nassau provoqua, avec d'autres seigneurs, le renvoi du
+cardinal Granvelle, comme troublant ces pays par sa désastreuse
+administration.</p>
+
+<p>On vit alors le prince se consumer en de longs efforts
+dans une lutte engagée contre la politique persécutrice de
+Philippe II, et s'attacher à apaiser la fermentation des esprits
+justement indignés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+Quand, pour opprimer les populations et les livrer en
+proie aux horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea
+vers les Pays-Bas, à la tête d'une armée, Guillaume écrivit
+à Philippe qu'il se démettait de toutes ses charges et se retirait
+dans le comté de Nassau.</p>
+
+<p>Sommé de comparaître devant <i>le conseil des troubles</i>, surnommé
+<i>le conseil de sang</i>, il répondit par un refus formel de
+se soumettre à cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt
+fulmina contre lui une condamnation, et il proclama hautement
+que les Espagnols voulaient, à force d'excès, pousser
+les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer par une répression
+sanguinaire.</p>
+
+<p>En concours avec <i>le conseil de sang</i> agissait le <i>saint-office</i>
+qui, aux termes d'une sentence du 16 février 1568, confirmée
+par décision royale du 26 du même mois, condamna à mort
+tous les habitans des Pays-Bas, à titre d'hérétiques<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. La
+cruauté se confondait ainsi, chez les persécuteurs, avec le
+délire.</p>
+
+<p>Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché
+à l'université de Louvain et entraîné en Espagne.</p>
+
+<p>Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses
+biens par voie de confiscation, mis hors la loi, mais fort de
+sa conscience, de son patriotisme et de sa sympathie pour
+la cause de la réforme, dont il faisait désormais sa propre
+cause, Guillaume s'érigea résolument, contre la tyrannie, en
+défenseur des droits de la nation et des sectateurs de la religion
+réformée, à laquelle il déclarait expressément
+adhérer.</p>
+
+<p>Ce fut là plus qu'un pas décisif dans sa carrière: ce fut
+un acte d'une immense portée; car la foi chrétienne, en
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+s'emparant alors de son âme, lui imprima une direction suprême
+et le doua d'une indomptable énergie dans l'accomplissement
+des devoirs ardus qui s'imposaient à lui.</p>
+
+<p>Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et
+la fit entrer en Frise sous le commandement de son frère,
+Louis de Nassau, qui, quels que fussent ses valeureux
+efforts, essuya une défaite.</p>
+
+<p>Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume
+leva, toujours à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle
+il entra dans le Brabant, mais sans réussir à attirer
+le duc d'Albe au combat.</p>
+
+<p>Suivi par douze cents hommes qu'il s'était réservés, et
+accompagné de ses frères Louis et Henri, il se joignit au
+duc de Deux-Ponts, qui s'avançait en France, au secours
+des réformés, y prit part à divers combats, et ne se retira
+momentanément dans le comté de Nassau que pour y préparer,
+en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de troupes.</p>
+
+<p>Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors à Guillaume
+d'organiser un armement maritime fut éminemment utile
+à ce courageux chef; car, avec l'appui des <i>gueux de mer</i>,
+plus heureux dans leurs entreprises que ne l'avaient été
+jusque-là les <i>gueux de terre</i>, il s'assura la possession de la
+Hollande et de la Zélande, dont les états le reconnurent pour
+leur gouverneur.</p>
+
+<p>De leur côté, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la
+province d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de
+la Frise, ne tardèrent pas à se ranger sous l'autorité du
+prince.</p>
+
+<p>La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis
+nécessitait, de la part de Guillaume, un redoublement
+d'énergie.</p>
+
+<p>Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur
+les provinces que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+sur trois villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à
+la défense desquelles il dut pourvoir.</p>
+
+<p>Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir
+des assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux
+événement, Guillaume écrivit à son frère Louis<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>:
+«J'avois espéré vous envoyer de meilleures nouvelles; cependant,
+puisqu'il en a plû autrement au bon Dieu, il
+faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce
+même Dieu à témoin que j'ai fait, suivant mes moyens,
+tout ce qui étoit possible pour secourir la ville.»</p>
+
+<p>Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n'avait
+pas à redouter Guillaume, en s'efforçant d'en soustraire les
+habitants aux horreurs d'un siège! Les anxiétés de son lieutenant
+Dietrich Sonoy, à cet égard, étaient grandes; le
+prince les dissipa par ces simples paroles<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>: «Puisque malgré
+nos efforts, il a plû à Dieu de disposer de Harlem
+selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa
+sainte parole? Le bras puissant de l'Éternel est-il raccourci?
+Son église est-elle détruite? Vous me demandez
+si j'ai conclu quelque traité avec des rois et de grands
+potentats: je vous réponds qu'avant de prendre en
+main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces
+j'étois entré dans une étroite alliance avec le roi des rois,
+et je suis convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant
+ceux qui mettront en lui leur confiance. Le Dieu des
+armées suscitera des armées afin que nous puissions lutter
+contre ses ennemis et les nôtres.»</p>
+
+<p>Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d'êtres
+opprimés qui, comme lui, s'attendaient à l'Éternel! Aussi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+des prodiges d'abnégation et de courage furent-ils, de même
+qu'à Harlem accomplis à Alkmaar. Redoutant un désastre
+final, les Espagnols se virent contraints de lever le siège de
+cette seconde place.</p>
+
+<p>Bientôt ils entreprirent celui de Leyde.</p>
+
+<p>Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons
+relatives à la défense de cette ville, sur un corps
+d'armée que son frère Louis lui amenait d'Allemagne; mais
+ce corps fut défait à Mookerheyde, dans un combat où Louis
+et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre frère de
+Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la
+mort, en 1558, à la bataille de Heyligerlée.</p>
+
+<p>Frappé au c&oelig;ur par la mort de ses trois frères, dont l'un
+surtout, Louis, avait été pour lui constamment un appui
+précieux, le prince ne se laissa pourtant pas abattre<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> et
+consacra au secours de Leyde tout ce qui lui restait de force
+et d'activité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le
+fardeau de préoccupations incessantes, il fut saisi d'une violente
+fièvre qui mit ses jours en danger; toutefois, quelque
+menaçantes que devinssent, de moment en moment, les
+étreintes du mal<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, il n'en concentrait pas moins toutes ses
+pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré l'extrême
+faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner toutes
+les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait
+être nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever
+de son état de faiblesse, il se porta partout où sa présence et
+ses directions pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous
+son inspiration, les habitants de Leyde supportèrent avec
+un admirable courage le poids d'horribles souffrances, auxquelles,
+sans lui, ils eussent succombé; et sous son inspiration
+aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à la tête
+de ses marins, l'un de ces prodiges de dévouement, de bravoure
+et d'habileté qui commandent à jamais l'admiration
+et la reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols
+laissèrent libre l'accès de cette noble cité à Guillaume, qui
+y fut acclamé comme il méritait de l'être.</p>
+
+<p>Peu de jours avant celui où il lui fut possible d'entrer à
+Leyde en libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean
+de Nassau, son frère<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>: «Je me remetz du tout à Dieu, bien
+asseuré qu'il ordonnera de moy comme pour mon plus
+grand bien et salut il sçait estre utile, et ne me surchargera
+de plus d'afflictions que la débilité et fragilité de
+cette nature en pourra porter.»</p>
+
+<p>Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par
+de poignantes afflictions.</p>
+
+<p>En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+fils aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée
+et à Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de
+l'indigne conduite d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses
+devoirs de femme et de mère, avait, depuis plusieurs années,
+abandonné et lui et ses enfants, pour se plonger dans un
+abîme de désordres auxquels il s'était vainement efforcé de
+l'arracher.</p>
+
+<p>La culpabilité de l'épouse infidèle ressortait à la fois de
+témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que
+de ceux de son complice; témoignages et aveux que le magistrat
+compétent avait recueillis<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, et à la vue desquels les
+représentants les plus considérables de l'autorité ecclésiastique,
+appelés à se prononcer, avaient déclaré que le prince,
+dont le mariage avec Anne de Saxe était désormais dissous,
+se trouvait légalement libre d'en contracter un autre<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
+
+<p>Telle était, à la fin de l'année 1574, la situation de Guillaume,
+au double point de vue de sa carrière publique et
+des douloureuses perturbations de son foyer domestique,
+lorsque le besoin de se créer un nouvel intérieur le porta à
+demander la main de Charlotte de Bourbon.</p>
+
+<p>La grandeur de ses devoirs d'homme d'État ne lui permettant
+pas de se rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle
+ami Marnix de Sainte-Aldegonde, en le chargeant de
+remettre à la princesse une lettre dans laquelle il lui exprimait
+le plus cher de ses v&oelig;ux et l'invitait à croire Sainte-Aldegonde,
+comme un autre lui-même, dans les franches
+communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pût apprécier
+sous toutes ses faces la portée d'une démarche qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases
+de la félicité conjugale.</p>
+
+<p>On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde
+était porteur; mais il est facile de la deviner, en
+consultant le texte d'un mémoire que Guillaume remit au
+comte de Hohenloo<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, lorsque, à quelque temps de là, il lui
+confia une mission confirmative de celle dont Sainte-Aldegonde
+s'était acquitté à Heydelberg.</p>
+
+<p>Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en
+homme de c&oelig;ur, aux yeux de la jeune princesse, comme
+un hommage rendu par lui à l'élévation de ses sentiments,
+à ses vertus, à l'attrait de ses rares qualités, à l'irrésistible
+ascendant de son généreux caractère. Il plaçait dès lors en
+elle une confiance sans réserve.</p>
+
+<p>Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se
+révélait-il à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir
+ni fortune, puisque la majeure partie de ses biens demeurait
+affectée, soit à la conservation des droits de ses enfants,
+soit au service des Provinces-Unies; ni la perspective d'une
+existence paisible, car elle aurait à affronter les agitations,
+les labeurs et les périls de la sienne; mais il lui assurait du
+moins l'inébranlable dévouement d'une âme qui voulait se
+consacrer à elle, et la stabilité d'une gratitude qu'inspirerait
+à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle dont
+elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique
+appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il
+présageait le bien sérieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant,
+par la douce influence de ses conseils et de ses procédés,
+à resserrer les liens qui unissaient les réformés français
+à ceux des Provinces-Unies, et la France elle-même à
+ces provinces.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon
+avec Marnix de Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins
+la lettre qu'à la suite de ces entretiens elle fit parvenir à
+Guillaume de Nassau. La voici dans sa gracieuse simplicité<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>:</p>
+
+<p class="p2 left5">«A monsieur le prince d'Orange.</p>
+
+<p>»Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire
+et entendu de ce gentilhomme, présent porteur, l'affaire
+dont luy avés donné charge de me parler, quy est telle que
+je n'y puis faire réponce que par le conseil et commandement
+de monsieur l'Électeur et de madame l'Électrice,
+auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de père et
+de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes
+offices et bons traitemens, il est bien raisonnable que je
+leur rende le debvoir de fille, comme j'y suis obligée.
+Pour ce qui dépent de ma voullonté, monsieur, il ne sera
+jamais que je n'estime et honore beaucoup la vostre, avec
+desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera
+le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur,
+après vous avoir présenté mes bien humbles recommandations
+à vostre bonne grâce, en santé et prospérité, très
+heureuse et longue vie.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien humble, à vous faire service.<br />
+<span class="i4 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span><br />
+<span class="i8">»à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.»</span></p>
+
+<p class="p2">La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes
+n'excluait pas, aux yeux de Guillaume, la perspective d'un
+consentement qui, s'il était obtenu, assurerait son bonheur.
+Convaincu que la détermination à laquelle Charlotte de
+Bourbon s'arrêterait ne devait être que le résultat de mûres
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+réflexions, il tint à la laisser s'y livrer à loisir, en demeurant,
+vis-à-vis d'elle, dans une silencieuse expectative, et à lui
+prouver, par cela même, combien il respectait la plénitude
+de sa liberté.</p>
+
+<p>Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur
+de ceux de Guillaume<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant
+qu'à connaître et qu'à suivre sa volonté. Vint le jour
+où, obtenant, dans le recueillement de la foi, une réponse
+à ses instantes prières, elle se sentit paternellement amenée
+par une direction suprême sur le seuil de la voie qu'elle
+devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant elle,
+l'affectueuse approbation de sa s&oelig;ur aînée, de ses cousins,
+le roi de Navarre et le prince de Condé, de l'électeur palatin
+et de l'électrice. Alors elle accepta avec une confiante
+sérénité d'âme le rôle sacré de compagne d'un homme de
+foi et d'abnégation, et la mission touchante de maternelle
+protectrice de ses enfants. Préoccupations, labeurs, fatigues,
+périls, elle était prête à tout supporter, à ses côtés; car son
+c&oelig;ur la portait à devenir pour lui ce qu'elle fut en effet, «<i>une
+aide fidèle, lui faisant du bien, tous les jours de sa vie</i><a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.»</p>
+
+<p>L'acceptation si vivement désirée par le prince intervint,
+à la fin du mois de mars 1575, dans des circonstances que
+Zuliger, l'un des principaux conseillers de l'électeur palatin,
+fit connaître à Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour
+de ce même mois, la lettre suivante<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+est revenu de France, portant la mesme résolution du roy
+de France et de la royne mère, comme Vostre Excellence
+l'a cognue par l'extrait des lettres dudit de Mine, lequel
+ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à sçavoir que
+le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant
+contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit
+heureuse de rencontrer une si bonne partie; semblablement
+a fait la royne mère: et qu'en somme, ils ne trouveront
+point mauvais ce que Madamoiselle feroit par le conseil
+du conte palatin, et qu'elle verroit estre son bien,
+moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois
+que cela méritoit bien estre communiqué au duc de
+Montpensier, son père. Ce nonobstant, il a esté résolu, en
+présence du conte palatin, du chancelier Ehem et de moy,
+par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing d'attendre le consentement
+du duc de Montpensier, à cause qu'il ne faut
+espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme
+religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande
+sinon d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy
+plairoit de luy conseiller, lequel en cest affaire elle trouve
+pour père; et qu'ayant le conte palatin trouvé bon et
+déclaré qu'il ne luy sçauroit desconseiller un parti si honneste
+et estant de sa religion, Madamoiselle a simplement
+déclaré en cest affaire d'obéir au conte palatin, et vouloir
+donner son consentement; ce que le conte palatin m'a
+commandé de escrire à Vostre Excellence.</p>
+
+<p>»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de
+Vostre Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre
+partie, le conte palatin et Madamoiselle la remettent à la
+suffisance de Vostre Excellence, laquelle fera tout ce
+qu'elle trouvera convenable, tant pour appaiser lesdits
+parens, que pour garder l'honneur de Vostre Excellence
+et de Madamoiselle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont
+entendu ce que Vostre Excellence a résolu touchant la
+maison de Middelbourg; mais comme Madamoiselle ne
+demande autre chose, sinon d'attendre et porter avec
+Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à
+Vostre Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy
+Madamoiselle, comme aussy le conte palatin, ne font
+aucun doute que Vostre Excellence aura considération du
+sexe, et des biens que Vostre Excellence pourra avoir en
+France, soit Aurange ou en la duché de Bourgogne, s'ils
+ne soyent point obligez aux enfans précédens de Vostre
+Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir
+de quoy s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs,
+frères de Vostre Excellence, elle ne voudroit ni
+Vostre Excellence ni eux discommoder. Car elle ne s'arreste
+nullement sur ce point, ains le remet aussi bien que
+les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence,
+laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y
+pourvoir autrement. Il ne reste donc sinon la déclaration de
+Vostre Excellence là dessus, et qu'icelle ordonne du reste
+qu'il luy plaise que par la permission du conte palatin
+Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose superflue
+que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au
+roy; ains suffit de la response susdite; veu aussi que le
+conte palatin attend de jour en autre la response du frère
+du roy et du roy de Navarre, ausquels le conte palatin a
+escrit de vouloir consentir à ce mariage, et adoucir le duc
+de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.»</p>
+
+<p>La solution affirmative de la grande question du consentement
+fut aisément suivie de celle des questions secondaires
+qui s'y rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non
+sans émotion, approcher le moment où elle devrait se
+séparer de l'électeur et de l'électrice. Sa gratitude envers
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+eux était profonde, et toujours elle sut en prouver la sincérité.</p>
+
+<p>Heureusement fixé sur la réalisation de ses v&oelig;ux par la
+lettre de Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements
+s'accomplissant alors au sein de sa patrie ne permettait
+pas de s'absenter du territoire de celle-ci, pour se rendre
+à Heydelberg, voulut du moins, qu'en quittant cette résidence,
+sa noble fiancée, sur le voyage de laquelle se concentrait
+sa sollicitude, ne s'acheminât vers les Provinces-Unies,
+que sous la protection d'un personnage dévoué et
+vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte
+de Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse
+devait recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p>
+
+<p>Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume
+et à ceux de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde
+vint immédiatement dans le Palatinat se mettre à la disposition
+de la princesse, et, d'accord avec elle, il prit, sous les
+yeux de l'électeur et de l'électrice, toutes les mesures nécessaires
+à l'organisation de son départ, avant que le comte de
+Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût arrivé
+à Heydelberg.</p>
+
+<p>Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse,
+Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de
+Nassau une lettre étendue<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a> qui témoignait de son zèle à seconder
+les intentions du prince dans l'observation des égards
+et des ménagements auxquels sa noble fiancée avait droit.</p>
+
+<p>Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte
+de Bourbon entreprenait un long et fatigant voyage,
+Guillaume, promptement informé de son départ, en donna
+avis au comte Jean, en ces termes<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour
+vous advertir que, suivant la charge que j'avois donnée à
+M. de Sainte-Aldegonde, de contracter le mariage entre
+Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy avois de mesme
+commandé que, tout aussitost qu'il auroit le consentement
+de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en chemin,
+pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le
+retour de M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost,
+j'avois prié M. le comte Wolfgang de Hohenloo, partant
+d'icy vers l'Allemaigne, de vouloir passer à Heydelberg
+pour porter mon consent à Madamoiselle de Bourbon. Sur
+ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est retourné
+à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte
+palatin et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la
+première charge, il s'est mis en chemyn avec elle, pour la
+conduire pardeça, ignorant entièrement la requeste que
+j'avois faicte à mondict beau-frère le comte de Hohenloo;
+ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à cause que
+je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde,
+qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon
+à Heydelberg; que ce néantmoins, sur le premier commandement
+qu'il avoit, il est passé oultre, dont je suis certes
+bien aise pour plusieurs raisons, et advoue entièrement
+ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu advertir, afin
+que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez
+ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.»</p>
+
+<p>De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde
+s'étaient dirigés vers Embden, où avaient ordre de les
+attendre des vaisseaux de guerre fortement armés, que
+Guillaume de Nassau avait envoyés au-devant d'eux<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des
+Provinces-Unies.</p>
+
+<p>Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces,
+en l'honneur de la princesse dont on attendait la
+prochaine arrivée. Voici, quant à la Hollande, celles que
+nous font connaître les procès-verbaux des <i>résolutions de ses
+états</i><a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>:</p>
+
+<p>«Séance du 4 juin 1575.&mdash;Étant représenté aux états, que,
+pour répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se
+dispenser de congratuler, à son arrivée, la princesse, future
+épouse de Son Excellence qui a si bien mérité de la patrie,
+et de lui offrir quelque don de joyeuse entrée; que, dès
+lors, il y a lieu de déterminer où et de quelle manière la
+princesse sera receue;&mdash;en conséquence, il est <i>résolu</i>
+qu'on informera Son Excellence de la décision prise par
+les états de congratuler la princesse, au lieu même de son
+arrivée, et de l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence
+a l'intention de célébrer les fêtes de noces; ce dont
+les états s'enquerront auprès de Son Excellence; à l'effet
+de quoi sont députés vers elle les sieurs Culemburgh,
+Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.»</p>
+
+<p>«Séance du 6 juin 1575.&mdash;Étant fait rapport aux états
+de la congratulation adressée à Son Excellence, à raison
+de sa nouvelle alliance, et étant offerts de la part des
+états, tous les bons offices du pays, Son Excellence les en
+a remerciés et a déclaré qu'elle espéroit que cette nouvelle
+alliance contribueroit à la prospérité dudit pays. Son
+Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de noces
+seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre
+l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+pu s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que
+la princesse fût receue à La Brielle même par les états.&mdash;Sur
+ce, il est résolu par les états, que, de leur part, seront
+envoyés à La Brielle divers députés, savoir: les sieurs
+Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht, d'Alckmaar,
+M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les
+noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques
+cadeaux et un don de six mille livres de quarante gros,
+dans l'espoir que Son Excellence prendra plus en considération
+l'affection que l'importance de l'offre, à raison des
+pesantes charges imposées aux états par suite de la longue
+durée de la guerre; ce que l'on aura soin de représenter<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.»</p>
+
+<p>A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le
+prince eut le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de
+Bourbon, dont l'arrivée fut acclamée par la population et
+par les députés des états avec un enthousiasme qui émut
+profondément cette princesse.</p>
+
+<p>Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les
+conventions civiles qui devaient précéder leur union.</p>
+
+<p>L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité
+exceptionnelle, au double point de vue de la forme
+et du fond. Il mérite d'autant plus d'être connu, qu'il
+témoigne d'une complète réciprocité de désintéressement,
+en laissant apparaître l'absence de toute fortune personnelle,
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+pour le moment du moins, du côté de l'une des parties contractantes,
+et l'exiguïté des seules ressources alors disponibles,
+du côté de l'autre<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
+
+<p>Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage.
+Il fut béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume
+de Nassau avait récemment pris pour chapelain, et qui, à ce
+titre, demeura désormais attaché à la maison du prince et
+de la princesse.</p>
+
+<p>Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht,
+où, de même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux
+accueil, bientôt suivi de fêtes et de réjouissances, dans
+le cours desquelles d'ailleurs on s'abstint de danser<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
+
+<p>On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de
+l'ardente sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée,
+à La Brielle et à Dordrecht, qu'en se reportant à une
+modeste production littéraire, du XVI<sup>e</sup> siècle, qui, dans sa
+naïveté, demeure empreinte de l'émotion que fit naître en
+une foule de c&oelig;urs la présence de l'excellente et gracieuse
+princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant
+partie d'un ancien recueil intitulé: <i>Chansonnier des
+Gueux</i><a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<p>Voici la traduction simplement littérale de ce morceau,
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et
+de la princesse dans cette ville, en 1575:</p>
+
+<p>«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.</p>
+
+<p class="center">»(Sur l'air de Guillaume de Nassau.)</p>
+
+<p>»1<sup>o</sup> Faites éclater votre allégresse, vous, villes de
+Hollande et de Zélande! Vous, hommes, femmes, faites
+éclater, de tous côtés, votre allégresse, en l'honneur de
+l'éminent prince et de son épouse noble et renommée.
+Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur continuer,
+à toujours.</p>
+
+<p>»2<sup>o</sup> A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe,
+comme chacun en a été témoin. De nombreux coups de
+canon furent tirés en l'honneur du prince; et, quant à
+elle, on la prit par la main et on lui dit qu'elle était la
+bienvenue dans la patrie du prince.</p>
+
+<p>»3<sup>o</sup> En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince,
+joyeux de c&oelig;ur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers
+elle tendaient les plus chers désirs de ce noble et bon
+prince. Aussi, en recevant sa fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement.</p>
+
+<p>»4<sup>o</sup> Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse;
+je vous le dis tout simplement. Les tambours et les trompettes
+se firent entendre sur la jetée et dans la ville. Le
+canon fut tiré en l'honneur de la charmante fiancée. Rien
+n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie par de nombreuses
+salves.</p>
+
+<p>»5<sup>o</sup> Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la
+ville, chacun lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata
+de toutes parts. Des feux brillèrent sur la tour et dans les
+rues, nuit et jour; et cela, d'une manière ravissante. Pas
+une plainte ne troubla l'émotion générale.</p>
+
+<p>»6<sup>o</sup> De là, les nouveaux époux sont partis rapidement
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+pour Dordrecht, comme on a pu s'en assurer en les
+voyant. Dieu les a gardés. Tandis que les trompettes et
+les clairons sonnaient fortement, on vit chacun accourir
+pour rendre hommage à la compagne du prince.</p>
+
+<p>»7<sup>o</sup> Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent
+bientôt pris leurs mesures; car, en attendant la princesse,
+ils n'épargnèrent aucuns frais pour la recevoir. La garde
+bourgeoise s'avança en faisant flotter ses bannières.</p>
+
+<p>»8<sup>o</sup> Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent
+la porte de la ville, afin de recevoir honorablement la
+princesse. Le canon se fit entendre. On vit, çà et là, par
+la ville, les tonneaux de résine lancer leurs flammes, à
+la honte de tous les mécréants, et en l'honneur du prince
+vénéré.</p>
+
+<p>»9<sup>o</sup> Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins,
+dans leur bon vouloir, les bourgmestres et les gardes
+civiques allèrent triomphalement, bannières déployées, à
+la rencontre de la princesse, et lui adressèrent avec cordialité
+ces paroles: Soyez la bienvenue en Hollande.</p>
+
+<p>»10<sup>o</sup> Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester
+une vive allégresse, faire éclater votre amour pour le
+vaillant prince, et remercier Dieu, à haute voix, d'avoir
+détruit Babylone, et de vous avoir donné sa sainte
+parole.</p>
+
+<p>»11<sup>o</sup> Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes
+très renommées, parce que jamais vous n'avez été placées
+sous une aussi grande protection que sous celle de notre
+noble prince et de notre excellente princesse, qui, tous
+deux, appuyés sur la parole divine, veulent sacrifier, pour
+nous, corps et biens.</p>
+
+<p>»12<sup>o</sup> Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur.
+C'est lui qui nous soutient, nous pauvres créatures
+chétives, comme on a pu le voir devant la ville de Leyde,
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+où l'ennemi a été saisi d'épouvante, et aussi à Alckmaar,
+d'où il s'est enfui précipitamment.</p>
+
+<p>»13<sup>o</sup> De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer
+de bon c&oelig;ur ce chant composé en l'honneur du prince
+d'Orange et de l'éminente princesse. Que Dieu daigne les
+maintenir en bonne santé et leur accorder une longue
+vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon c&oelig;ur!»</p>
+
+<p>Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle
+rencontrait au sein des populations, Charlotte de Bourbon
+se demandait si elle pouvait y voir le présage de celui
+qu'elle recevrait des membres, alors disséminés, de la famille
+du prince. Répondraient-ils aux sincères efforts qu'elle
+ferait pour se concilier l'affection de chacun d'eux? Elle
+l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de Dieu, pour
+résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante question,
+si intimement liée désormais à celle de son bonheur
+domestique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="ni1 block">Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa belle-mère.&mdash;Lettre
+de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frère.&mdash;Hommage rendu par le
+comte Jean au noble caractère de la princesse, sa belle-s&oelig;ur.&mdash;Félicitations
+adressées à Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à l'occasion
+de son mariage.&mdash;Lettre de Guillaume à François de Bourbon, son beau-frère.&mdash;Charlotte
+de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grâces du
+duc de Montpensier, son père.&mdash;Inexorable dureté de celui-ci.&mdash;Étroitesse des
+sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.&mdash;Graves
+préoccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrière
+publique duquel elle s'est identifiée.&mdash;Il trouve dans ses judicieux conseils et
+dans son dévouement un appui efficace.&mdash;État des affaires publiques depuis l'insuccès
+des <i>Conférences de Bréda</i>.&mdash;Reprise des hostilités.&mdash;Diète de Delft en
+juillet 1575.&mdash;Siège de Ziricksée.&mdash;Naissance de Louise-Julienne de Nassau.&mdash;Lettre
+de Marie de Nassau.&mdash;Lettre de la princesse d'Orange à son mari lors
+de la mort de l'amiral Boisot.&mdash;Perte de Ziricksée.&mdash;Excès commis dans les
+provinces par les Espagnols.&mdash;Indignation générale et efforts faits dans la voie
+d'une sévère répression.&mdash;Correspondance du prince et de la princesse d'Orange
+avec François de Bourbon.&mdash;Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.&mdash;<i>Pacification
+de Gand.</i>&mdash;Lettre de Guillaume au duc d'Alençon.&mdash;Les Espagnols
+sont expulsés de la Zélande.&mdash;<i>Union de Bruxelles.</i></p>
+
+<p class="p2">Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique
+frère qui lui restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter
+l'Allemagne pour assister à son mariage. Tous deux
+avaient été retenus au loin, l'une, par son âge avancé et son
+état de faiblesse, l'autre, par la maladie.</p>
+
+<p>Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son
+frère; mais, plus timoré parfois que clairvoyant, il avait
+cherché à détourner Guillaume, si ce n'est précisément du
+mariage projeté par lui, tout au moins de sa prompte conclusion,
+en invoquant des considérations, soit politiques,
+soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient rien
+de déterminant.</p>
+
+<p>Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+s'était dégagée de ces considérations, et n'avait nullement
+songé à dissuader son fils de contracter une union dans
+laquelle il lui disait être assuré de rencontrer le bonheur.
+Elle l'aimait trop et avait en lui trop de confiance pour ne
+pas croire à la dignité de ses sentiments et à la justesse de
+ses appréciations.</p>
+
+<p>Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon,
+dès les premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha
+à gagner, avant tout, le c&oelig;ur de sa belle-mère; et y
+réussit immédiatement par l'expression de sa douce et délicate
+déférence, dans ces lignes datées de Ziricksée, où elle
+venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24 juin, avec
+son mari<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>:</p>
+
+<p class="left5 p2">«A madame la comtesse de Nassau, ma bien-aimée mère,</p>
+
+<p>«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse
+de vous voir, pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage
+de l'affection que j'ay dédiée à vous obéir et servir,
+sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a faict, monsieur
+le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me faire ceste
+faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous
+supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que,
+si Dieu me donne le moïen, et que vos commandemens
+me rendent capable de vous pouvoir faire service, je m'y
+emploiré de sy bon c&oelig;ur, que vous cognoistrés, madame,
+combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre alliance,
+laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu et
+piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour
+l'amour duquel j'espère que vous me favorisés de quelque
+bonne part en vos bonnes grâces, dont je vous fais encore
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+bien humble requeste, et supplie Dieu que le temps puisse
+estre bientost si paisible, que je puisse avoir cest honneur
+de vous voir; et que cependant il vous conserve en bonne
+santé et vous donne, madame, très heureuse et très
+longue vie.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre très humble et obéissante fille.<br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en
+ce qui concernait son mariage, amener le comte Jean à une
+saine appréciation des préliminaires et de la portée de cet
+acte capital. Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec
+toute l'autorité d'un homme de c&oelig;ur, une grave et longue
+lettre, de laquelle nous détachons ces paroles<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du
+21<sup>e</sup> jour de may dernier passé, par laquelle vous priois
+bien affectueusement me vouloir envoier les actes et
+informations de la faulte commise par celle que sçavez<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>,
+ou bien quelque attestation solennelle, afin que, à faulte
+de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens
+par publications solennelles de donner contentement à
+madamoiselle de Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes
+oblocutions qui, par cy-après pourroient se faire, desire
+grandement ce que dessus; en quoy aussi je ne puis sinon
+luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19
+dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement
+vostre malladie, laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques
+au c&oelig;ur, comme celuy qui ne désire rien tant, comme
+aussy je me sens tenu à le desirer, que vostre bien, salut
+et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que de tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy
+j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens
+et vous remettre bonne santé.</p>
+
+<p>»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté
+très marry, qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien
+mariage qui est en train, vous semblant advis que l'on n'y
+auroit pas procédé avec telle discrétion, et par tels moyens,
+comme il estoit requis, et mesmes en si grande haste, et
+par cela moy et les miens, voire et toute la cause générale,
+en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement
+en ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de
+juillet, à Francfort.</p>
+
+<p>»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère,
+que mon intention, depuis que Dieu m'a donné quelque
+peu d'entendement, a tendu toujours à cela, de ne me
+soucier de paroles, ni de menasses, en chose que je peusse
+faire avecq bonne et entière conscience, et sans faire
+tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y
+avoir vocation légitime et commandement exprès de
+Dieu.</p>
+
+<p>»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des
+gens, ou menasses des princes, ou aultres semblables
+difficultez qui se sont présentées, jamais je ne me fûsse
+embarqué en affaires et actions si dangereuses et tant
+contraires à la volonté du roi, mon maistre du passé, et
+mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys.
+Mais, après que j'avois veu que ny humbles prières, ny
+exhortations ou complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle
+fûst, y peust servir de rien, je me résoluz, avecq la grâce
+et aide du Seigneur, d'embrasser le faict de ceste guerre,
+dont encoires ne me repens, mais plus tost rendz grâce à
+Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à la
+rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+au c&oelig;ur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui
+se présentoient, pour grandes qu'elles fussent.</p>
+
+<p>»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage,
+que, puisque c'est chose que je puis faire en bonne conscience,
+devant Dieu, et sans juste reproche devant les
+hommes; mesmes que par le commandement de Dieu je
+me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les
+hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et
+liquide; veu singulièrement qu'après avoir attendu
+l'espace de quatre ou cinq ans, et en avoir adverty tous les
+parens, tant par vous que par mon beau-frère, le comte de
+Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait presté la main,
+ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque
+l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et
+avec toute accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses
+que l'on y eust peu donner.</p>
+
+<p>».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à
+nostre bien et de la cause générale, que n'eust fait le
+retardement ou plus long délai, lequel eust peu bien aisément
+ruiner et renverser toute nostre intention. Aussi,
+quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul
+juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir
+leur indignation et offense si grande que vous me
+alléguez.</p>
+
+<p>».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront
+grande occasion de me sçavoir bon gré d'y estre procédé
+de cette façon, et m'estre plustost assubjecty à je ne sçay
+quels soupçons sinistres d'aucuns qui ignorent la vérité,
+par ceste mienne accélération et simple et secrète façon
+de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par
+odieuses disputes, débats et déclarations sur les difficultés
+occurrentes, ou bien par autres solennités ou cérémonies
+juridiques, publier ce fait par tout le monde, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+à son de trompe, et réduire le tout à plus grande aigreur
+et scandale qui ne fust oncques<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
+
+<p>».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus
+seur, non seulement pour moy, mais aussy pour la cause
+générale.»</p>
+
+<p>Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut
+bientôt partagée, comme elle devait l'être, par le comte
+Jean, qui s'y affermit sans réserve, dès que, par les communications
+détaillées et précises qui lui parvinrent à Dillembourg,
+il eut appris à connaître la constante dignité de
+sentiments, de caractère et d'actions de sa belle-s&oelig;ur, ainsi
+que la basse animosité de ses détracteurs et de ceux de
+Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un
+devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon
+et de son mari. La preuve en est, notamment, dans le langage
+qu'il s'empressa de tenir au landgrave de Hesse:</p>
+
+<p>«En ce qui concerne, lui disait-il<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, les rumeurs qui courent
+au sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le
+prince d'Orange, il faut les reléguer au rang des déplorables
+et indignes calomnies proférées contre sa grâce,
+la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de tout
+fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il
+faut attendre avec patience le moment où, après de longs
+jours de troubles et d'orages, il daignera, de nouveau,
+faire luire son soleil de justice et délivrer Sa Grâce la
+princesse, ainsi que nous-mêmes, de si nombreuses croix.
+Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et principalement
+ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite
+noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit
+des calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+à sa grâce la princesse. Et afin, mon cher prince,
+que vous puissiez d'autant mieux sonder le fond des
+odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie, à cet
+effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a
+écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame
+ma mère.»</p>
+
+<p>Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait
+Charlotte de Bourbon de continuer à correspondre avec
+sa belle-mère et l'appui implicite que celle-ci prêtait au
+langage du comte Jean.</p>
+
+<p>Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée,
+par une active correspondance, des personnes qui lui étaient
+chères et loin desquelles elle se trouvait, la jeune princesse
+avait, dès le premier moment, fait part à son frère et à ses
+s&oelig;urs de son mariage avec Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis
+d'eux, suivi son exemple.</p>
+
+<p>Par leurs réponses à la communication des nouveaux
+époux, les enfants du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils
+étaient loin d'avoir subi l'influence des préventions et des
+rudesses paternelles à l'égard de leur s&oelig;ur; car ils la félicitèrent,
+ainsi que Guillaume, d'un mariage qu'ils envisageaient
+comme un élément de bonheur pour elle et pour
+lui.</p>
+
+<p>Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part
+de la duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples
+d'affection, de croyance et de sentiment qui l'unissaient à
+Charlotte.</p>
+
+<p>Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement
+remarquable, de la part des autres enfants du duc de Montpensier,
+c'est la spécialité même de la position de chacun
+d'eux.</p>
+
+<p>A ne parler que de celles du frère et de l'une des s&oelig;urs,
+quoi de plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+dauphin, François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés
+de son père, et parfois confident de ses pensées, déclarer
+qu'il éprouve un contentement réel du mariage de sa s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce
+point, l'expression d'une vive sympathie sous la plume
+d'une abbesse, et, qui plus est, d'une abbesse de Jouarre;
+car telle était bien Louise de Bourbon. Du fond de l'abbaye,
+qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à Charlotte, elle
+écrivait, dans l'élan du c&oelig;ur, au mari de celle-ci<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur
+et faveur que j'ay receu de vous, m'ayant faict
+démonstration, par la lettre qu'il vous a pleu m'escripre, de
+me vouloir recognoistre pour ce que j'ay l'honneur de
+vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très humblement
+de croire que, pour ma part, j'estime comme je
+doibz la faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison,
+d'y avoir prins alliance par le mariage de ma s&oelig;ur avec
+vous; la réputant très heureuse d'avoir esté voulue d'un
+prince si vertueux et sage, comme en avez la réputation;
+et me ferés cest honneur de croyre que je me tiendroys
+bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir
+de vos commandemens, affin que puissiés juger, par
+l'exécution, combien je désire tenir lieu en vos bonnes
+grâces, aulxquelles je présente mes très humbles recommandations
+et supplie Nostre Seigneur vous donner, monsieur,
+en très bonne santé, très longue et très heureuse
+vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre plus humble et obéissante s&oelig;ur à vous faire service.<br />
+<span class="i8 smcap">»Louyse de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative
+vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère,
+Guillaume de Nassau disait à ce prince<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire,
+laquelle m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement
+qu'avez receu de nostre alliance; ce que, procédant
+de vostre singulière courtoisie et honnesteté, j'ay
+receu avec telle et si bonne affection, que je m'en sens
+très obligé à déservir par quelque humble service où je
+m'employeray de bien bon c&oelig;ur, toutes les fois que me
+ferés ceste faveur de me commander quelque chose; vous
+remerciant au reste bien humblement de l'honneur que
+me faites de vous asseurer de mon amitié; et, comme je
+me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de
+tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse
+recevoir les offres de mon obéissance et très humble service
+agréables, et reprendre ma femme en sa bonne grâce,
+la recognoissant comme celle qui a cest honneur de lui
+estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous luy avez
+desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous
+plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous
+deux en tout ce qu'il vous plaira nous employer pour
+vostre service, et de telle affection que je désire, comme
+frère, serviteur et amy, d'estre particulièrement favorisé
+de vos bonnes grâces, etc., etc.»</p>
+
+<p>Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement
+de son beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller
+dans l'âme du duc de Montpensier des sentiments vraiment
+paternels, à l'égard de sa fille Charlotte, fut entendu par
+François de Bourbon; mais ses efforts demeurèrent longtemps
+infructueux, ainsi que le prouvent, comme on pourra
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres
+adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre,
+témoignent du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit
+d'échecs successifs, à se concilier enfin les bonnes grâces
+de ce père qui, depuis tant d'années, persistait à méconnaître
+les sentiments de respect et de dévouement qu'elle avait
+constamment professés à son égard.</p>
+
+<p>Les inexorables refus que le duc opposait aux instances
+réitérées qui lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention
+d'asservir la conscience de sa fille Charlotte, ne
+s'expliquent que trop clairement par la ténacité avec laquelle
+il se cantonnait dans ses préjugés et son intolérance. Cette
+ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre que l'un de ses
+enfants échappât, même par la mort, aux liens religieux dans
+lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à l'enserrer.</p>
+
+<p>Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa
+dans la demeure même du duc, et que rapporte son panégyriste
+attitré?</p>
+
+<p>L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de
+Bourbon, veuve du duc de Nevers, venait de mourir: que
+fit ce père? Sans égard pour la profession de la religion
+réformée à laquelle il savait que la duchesse était, jusqu'à
+son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut que les rites
+du culte catholique se produisissent, dans toute leur pompe,
+autour de son cercueil<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Mais, que devenait, dans cette
+arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la
+croyante, le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps,
+demeurant sans défense, dans l'inertie de sa condition présente,
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+n'était-ce pas insulter à l'âme, qui, ne relevant que de
+Dieu et obéissant à son appel, était retournée à lui, juge
+suprême de la foi qu'elle avait manifestée aux yeux des
+hommes?</p>
+
+<p>A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir
+pu une fois encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse
+d'Orange, dans le cours de l'année 1575, de graves préoccupations
+au sujet de son mari, avec la carrière publique
+duquel elle s'était, dès le début de son union, pleinement
+identifiée.</p>
+
+<p>Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique,
+journellement obsédé par des complications de tout
+genre, par des difficultés sans cesse renaissantes: et son
+soin le plus cher était de le soutenir de son affection, de
+ses encouragements, de ses prières. Que de fois, à l'aspect
+de la formidable lutte dans laquelle le prince était engagé
+contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec la
+pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement
+parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant
+dénué de tout secours, de résister à un si redoutable
+adversaire; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous
+a délivré, jusqu'à présent, des plus grands périls, et que
+tout lui est possible.»</p>
+
+<p>Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et
+en la bonté de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les
+solennelles paroles de sa mère et de sa femme. Son c&oelig;ur
+battait à l'unisson des leurs! Ah! combien en face du danger,
+quel qu'il soit, et des plus austères épreuves de la vie,
+un homme est fort, quand il tient de la bonté du Dieu qu'il
+adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme
+sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne,
+le plus riche des trésors, celui d'un c&oelig;ur aimant,
+d'un esprit élevé et d'un noble caractère!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour
+Guillaume, à la gravité des événements qu'il lui fallut traverser,
+dès les premiers jours qui suivirent la célébration
+de son mariage avec Charlotte de Bourbon.</p>
+
+<p>Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée,
+comme prépondérante, la question de la liberté religieuse,
+avaient échoué, parce que l'intolérance espagnole, répudiant
+toute idée d'une coexistence quelconque de deux
+religions dans les Pays-Bas, prétendait ne laisser aux
+réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou
+s'expatrier.</p>
+
+<p>Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience
+chrétienne, Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire
+aux exigences des farouches adversaires d'un culte
+dont ses coreligionnaires et lui étaient fondés à maintenir
+l'exercice; et son refus avait immédiatement entraîné la
+reprise des hostilités, dans des conditions défavorables pour
+lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa protection.</p>
+
+<p>Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols
+et celles du prince une énorme disproportion. Quel
+que fût le bon vouloir des Hollandais et des Zélandais, à la
+tête desquels il avait jusqu'alors, sur les champs de bataille,
+défendu la cause de la liberté, il n'en était pas moins contraint
+de constater la complète insuffisance de ses ressources
+en hommes, en argent, en matériel de guerre et
+en approvisionnements, pour continuer à soutenir efficacement
+la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de désespérer?
+Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces
+qui s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage:
+«Quand même nous nous verrions non seulement
+délaissés du monde entier, mais même ayant ce monde
+contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas de
+nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+du fait que nous maintenons, nous reposant entièrement
+en la miséricorde de Dieu.»</p>
+
+<p>La sainte confiance du prince en cette miséricorde
+suprême n'excluait pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours
+à l'intervention et à l'appui d'une puissance étrangère. Mais,
+où rencontrer une puissance assez sûre d'elle-même et
+assez résolue pour s'ériger en protectrice des provinces en
+lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer ouvertement
+contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle
+le dirait déchu?</p>
+
+<p>Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans
+reculer devant les difficultés inhérentes à sa solution, les
+provinces de Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir
+d'avance ces difficultés, commencèrent par s'unir entre
+elles et par proclamer leur indépendance; puis une Diète,
+siégeant à Delft en juillet 1575, conféra au prince d'Orange,
+comme chef de l'union, des pouvoirs étendus, et décida
+qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il fallait
+invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le
+choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant
+l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de
+consulter <i>les états</i> sur les affaires du gouvernement.</p>
+
+<p>Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation
+nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation
+de la république des Provinces-Unies.</p>
+
+<p>Des deux parties de la tâche immense que Guillaume,
+d'accord avec les représentants de la Hollande et de la
+Zélande, venait d'assumer, l'une, à savoir la recherche et
+l'obtention d'un appui étranger, impliquait, pour son accomplissement,
+d'inévitables délais; l'autre, ayant pour objet
+la défense et le gouvernement des deux provinces désormais
+unies, nécessitait le développement immédiat d'une
+activité qui devrait se soutenir indéfiniment.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints
+intérêts contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent
+mal secondé, parfois même desservi et calomnié, obligé de
+compter avec la versatilité des masses populaires, ralliant à
+peine à lui, dans les rangs supérieurs de la société, quelques
+hommes dignes de sa confiance et dévoués, le prince souffrait
+de n'avoir pas à sa disposition les ressources nécessaires
+pour pourvoir utilement à la défense du pays.</p>
+
+<p>Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans
+toutefois s'abandonner au moindre découragement.</p>
+
+<p>Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols
+visaient à un avantage plus grand encore, en cherchant
+à se rendre maîtres de Ziricksée. Ils avaient, depuis
+plusieurs mois, entrepris le siège de cette place importante,
+sur la défense de laquelle Guillaume concentrait ses efforts,
+lorsqu'une diversion momentanée à ses graves préoccupations
+lui fut apportée par un heureux événement de famille,
+dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques
+mots<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu
+à Dieu délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier
+jour du mois de mars passé, sur le matin.»</p>
+
+<p>Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: <i>Mémoyre
+des nativités de mesdamoyselles de Nassau</i> est un
+peu plus explicite que le billet du prince; il porte<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>:</p>
+
+<p>«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les
+sept et huit heures du matin, madame la princesse accoucha,
+en la ville de Delft, en Hollande, de sa première fille,
+qui fut baptisée, le 29 d'avril ensuivant, au temple du
+cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame la comtesse
+de Culembourg, au nom de monsieur le duc de
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+Montpensier<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, par madame de Asperen, au nom de madame
+la comtesse de Nassau, mère de monseigneur le prince,
+et monsieur de Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur
+le comte de Hohenloo, tesmoings audit baptesme.»</p>
+
+<p>Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne,
+par Marie de Nassau, issue du premier mariage
+de Guillaume, et que la force des circonstances retenait,
+ainsi que les autres enfants du prince, momentanément
+éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous révèle les
+sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père
+et à sa belle-mère<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>. Nous y lisons:</p>
+
+<p>«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que
+ce m'est, que j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu
+de délivrer Madame d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement
+ma petite s&oelig;ur, assés bien; de quoy avons bien
+matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le tout s'est
+si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut,
+en estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce
+qui a causé à Madame tant souvent grand peur et fascherie.
+Mais, puisqu'il en est si bien advenu, il en faut rendre
+grâce au Tout-Puissant.»</p>
+
+<p>Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+le prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> est
+saisy de trois fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne
+vous donnera plus tant de fascherie de sy près; et davantage,
+touchant Ziricksée, j'espère que nostre seigneur donnera
+aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée, et ne
+faudray à mon debvoir.»</p>
+
+<p>Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique
+avait été fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement
+il était demeuré infructueux, mais, de plus, il avait
+coûté la vie au héros de Leyde, au brave amiral Boisot. Informée
+de ce douloureux événement, Charlotte de Bourbon,
+que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit aussitôt à son
+mari<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail
+et peine que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon
+vostre désir, aiant esté bien fâchée de l'inconvénient survenu
+au grand bateau, et de la perte que vous avez faite
+du <i>pauvre amiral</i>; car je ne doute point que ne soiés bien
+empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry
+m'a dit que vous receviez beaucoup de soulagement de
+monsieur le comte de Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise,
+et du commandement qu'il vous plaist de me faire, de vous
+aller trouver. Mais, avecques ce que je suis encore bien
+foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay point
+voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast
+quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques
+sept ou huit jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist
+à Dieu, prendre l'air jusques à La Haye, pour voir comme
+je me trouveray. Quant à vostre fille, elle se porte bien.
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+Je me suis enquise si la mer lui seroit dangereuse à passer:
+beaucoup me disent que non; toutefois je vous supplie,
+monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que
+j'en fasse. Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que
+me commandiés, à <i>messieurs les estats</i>, et l'édict de paix
+de France. Dieu veuille que vous en aiés bientost des nouvelles,
+à vostre contentement, duquel le mien dépent
+entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je
+vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre
+soing. A Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre très humble et très obéyssante femme tant que vivera,<br />
+<span class="i8 smcap">»C. de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la
+sollicitude avec laquelle la princesse suivait la marche générale
+et le détail des événements auxquels son mari était
+mêlé; elle est, en outre, un indice de la confiance qu'inspiraient
+à Guillaume la capacité et le zèle de sa femme
+à soutenir, en son absence et sur sa recommandation,
+des rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui
+désignait.</p>
+
+<p>Par là se révèle implicitement, dans son application à un
+cas particulier, la salutaire résolution prise par le prince,
+d'associer, en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée
+compagne aux plans et aux actes d'une carrière politique
+et religieuse, dans les péripéties de laquelle elle devint
+pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.</p>
+
+<p>Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net,
+que le rôle dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de
+tact et, par cela même trop réservée pour s'immiscer, ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+fût-ce que par la plus faible initiative, dans les affaires
+publiques, elle ne connaissait guère de la nature et de la
+direction de telle ou telle de ces affaires, que ce que, çà et
+là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses communications,
+elle les attendait toujours; et si, en les voyant
+recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume
+interrogeait Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle
+en avait ressentie, il était frappé de la justesse de ses
+réponses; si bien que, peu à peu, dans l'intimité de ses
+entretiens avec elle, il contracta l'habitude de passer des
+amples confidences à de sérieuses demandes de conseils.
+En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité
+de ces conseils, qu'il les savait inspirés par un c&oelig;ur généreux
+et par un esprit supérieur, à la rare sagacité duquel
+s'alliait constamment, dans leur expression, une touchante
+modestie.</p>
+
+<p>Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé,
+Charlotte de Bourbon eut du moins recouvré assez de force
+pour pouvoir affronter les fatigues d'un voyage, elle se
+rendit auprès de son mari, qui accueillit avec joie sa présence;
+car une formidable accumulation de soucis pesait
+alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout autre
+personne, en alléger le fardeau.</p>
+
+<p>Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et
+de Zélande par l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé
+dans ses pouvoirs par une seconde assemblée, en 1576,
+Guillaume n'avait rencontré, ni dans les états, que cependant
+n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre son
+impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles
+il avait fait appel pour la défense commune, le concours que
+ses sages directions et son dévouement méritaient.</p>
+
+<p>D'un autre côté, par condescendance pour une opinion
+généralement émise, sans que du reste il la partageât,
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+il s'était plié à l'accomplissement de démarches ayant pour
+objet d'obtenir du gouvernement anglais cet appui d'une
+puissance étrangère, dont la recherche avait été décidée
+par l'assemblée de 1575; mais ces démarches étaient demeurées
+infructueuses.</p>
+
+<p>La paix dite <i>de Monsieur</i><a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> ayant été conclue en 1576,
+il avait jugé l'occasion favorable pour entamer avec la
+France, seule puissance sur laquelle il croyait pouvoir
+compter, des négociations dont le but était d'investir le
+duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à exercer
+dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations
+faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait
+s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées
+à terme.</p>
+
+<p>Cependant la situation des provinces de Hollande et de
+Zélande, dans leur isolement, s'était aggravée, de jour en
+jour, lorsque, vers la fin de juin 1576, la perte de Ziricksée
+se dressa devant elles comme un sinistre présage de leur
+ruine prochaine. Toutefois ce présage se trouva inopinément
+démenti par le fait même des vainqueurs de Ziricksée.
+En effet, qu'advint-il?</p>
+
+<p>Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps
+due, ces hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté
+la malheureuse ville dont les ressources étaient épuisées, à
+la suite d'un long siège, pour se ruer sur le Brabant, y soulever
+les troupes de même nationalité qu'eux, et, avec leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+concours, piller les villes, en massacrer les habitants,
+ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même
+plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations.
+Or, les abominables excès commis par cette soldatesque
+en furie excitèrent, d'une extrémité à l'autre des
+Pays-Bas, une profonde indignation. Dans toute l'étendue
+de leur territoire se firent sentir le devoir d'une défense
+énergique et l'ardent besoin d'une sévère répression. Aussi
+s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs une
+lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de
+Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations
+opprimées.</p>
+
+<p>Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg,
+où, au double point de vue de ses communications, tant
+avec l'intérieur du pays qu'avec les contrées étrangères, et
+spécialement avec la France, il se trouvait plus que partout
+ailleurs à portée de satisfaire aux exigences multiples
+d'une situation qui, envisagée de haut par lui,
+nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une
+union entre toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union
+devait avoir pour objet, non seulement leur défense commune
+contre des hordes meurtrières et dévastatrices, mais
+encore l'organisation d'une inébranlable résistance aux
+volontés injustes du souverain, qui assurât le maintien
+de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin la concession
+au culte réformé d'une place à côté du culte
+catholique.</p>
+
+<p>Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles
+bases, Guillaume espérait amener un jour toutes les provinces
+des Pays-Bas à la proclamation d'une indépendance
+dont la Hollande et la Zélande venaient de donner
+l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles s'affermissaient,
+Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+conservaient, au milieu des circonstances extérieures les
+plus graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg,
+le 28 août, à son frère, avec qui elle était en correspondance
+suivie<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>: «Si ceste guerre pouvait prendre
+une bonne fin, j'aurois bonne espérance d'estre encore
+si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de
+vous revoir; ce que je désire de tout mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur
+des Pays-Bas, l'intervention du prince Dauphin auprès du
+duc d'Alençon. «Monsieur, lui disait-il<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, encores que je
+vous aye dépesché un gentilhomme depuis dix ou douze
+jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce qu'ayant
+entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle
+comme vous estes à présent près de monseigneur le duc,
+il m'a semblé, cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me
+porter, comme à celui sur qui avez puissance, pour vous
+estre très affectionné frère et serviteur, que je ne pouvais
+mieux m'adresser qu'à vous, monsieur, pour vous supplier
+bien humblement emploïer vostre faveur et moïens vers
+mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà
+faict cest honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation
+la conservation de ce païs, vous veuilliez
+aussy, de vostre part, estre moyen pour luy accroistre
+de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette
+heure que les affaires sont en assez bon terme, et que
+les gens de bien, tant d'une part que d'autre, se mettent
+en debvoir pour establir leurs anciennes libertés et privilèges,
+ainsi que ledit sieur de Lagarde vous dira, auquel
+j'ay donné charge de vous en discourir bien particulièrement;
+il vous plaira donc, monsieur, me faire cest
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes
+grâces, etc.&mdash;De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien humble frère et serviteur,<br />
+<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait
+rendu compte à Charlotte de Bourbon du langage que le
+prince Dauphin s'était fait un devoir de tenir au duc de
+Montpensier afin de l'amener à des sentiments de justice et
+de bienveillance pour une fille qui, sous aucun rapport,
+n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa à
+François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait
+à l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire
+de la marche des événements dans les Pays-Bas<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous
+me faites cest honneur de m'aimer, pour beaucoup de
+tesmoignages que j'en ai eu, tant en France, comme
+depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais, pour
+vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien
+fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la
+bonne façon dont il vous pleu parler à monseigneur nostre
+père pour moi et la bonne volonté qu'il vous plaist de me
+continuer; dont, après vous en avoir remercié très humblement,
+je vous dirai, monsieur, que, s'il plaît à Dieu
+me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque
+jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir
+et faire tant de services, que vous tiendrez pour bien
+emploiés tant d'honneur et de bons offices que j'ay
+receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la
+bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me
+promettant, monsieur, que l'amitié que vous me portez
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+s'étendra aussy à mes enfants, pour les avoir tousjours
+recommandez.&mdash;J'ay faict voir à M. de La Brosse,
+ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin
+qu'il vous en puisse dire des nouvelles. J'espère que,
+si elle peut vivre, elle sera encore si heureuse de vous
+faire très humble service, comme sera son plus grand
+heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.&mdash;Au
+reste, monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs,
+l'on est à présent sur un nouveau traité de paix avec
+les estats et avec les seigneurs catholiques de Brabant,
+Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne
+issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé
+quelques compagnies pour secourir ceux de la ville de
+Gand contre les Espaignols, lesquels s'estant saisis
+de quelques places, leur donnent encore beaucoup de
+fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire que nous
+fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur oppression.
+Cependant, pour nostre particulier, nous sommes
+au plus grand repos que nous n'avons point encores esté,
+et regaignons tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi
+que mondit sieur de La Brosse vous pourra faire entendre
+plus au long, auquel me remettant, je finiray cette lettre
+par mes très humbles recommandations à vostre bonne
+grâce, priant Dieu, etc.&mdash;A Middelbourg, ce 10 d'octobre
+1575.</p>
+
+<p>»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous
+présenter ses très humbles recommandations, avec semblable
+prière de le vouloir excuser de ce qu'il ne vous
+escript, pour cette fois, à cause que le vent estant propre
+pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante s&oelig;ur,<br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la
+princesse, succédèrent, peu de jours après leur réception,
+celles que contenait, sur sa s&oelig;ur aînée, une lettre de Louis
+Cappel, datée de Sedan<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Ce fidèle ministre de l'Évangile,
+après avoir, disait-il, «couru en France, avec une armée,
+six mois, jusques à la conclusion de la paix, et depuis,
+autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris,
+pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement
+des églises, finalement avait tant fait par ses
+tournées, qu'il avait gagné Sedan pour y venir baiser les
+mains de madame la duchesse de Bouillon, et voir son
+ménage.»</p>
+
+<p>La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de
+Sedan, une généreuse hospitalité à la famille de Louis
+Cappel, ainsi qu'à plusieurs autres familles, chassées de
+France par la persécution religieuse.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec
+quelle supériorité d'esprit, sa s&oelig;ur, depuis la mort du duc
+de Bouillon, avait surmonté les difficultés de la situation que
+lui créait un douloureux veuvage, avec quelle sollicitude
+elle élevait ses jeunes enfants, de quelle main habile et
+ferme elle dirigeait les affaires du duché dont le gouvernement
+lui était déféré, à raison de la minorité de son fils
+aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au maintien
+et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz
+et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà,
+par ses intimes relations avec sa s&oelig;ur, sur la noble attitude
+de celle-ci dans son duché, entendit-elle avec bonheur
+Louis Cappel rendre hommage à sa piété, à ses vertus, et
+dire, au sujet des efforts tentés, dans les Pays-Bas, par
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De quelle
+affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par
+madame la duchesse, vostre s&oelig;ur, que je vois affectionnée,
+et en estre en souci autant et plus que de nulle chose
+sienne!»</p>
+
+<p>Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque
+en même temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son
+père de ses affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte
+de Bourbon, ainsi que de ses préoccupations à leur égard.</p>
+
+<p>«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante
+jeune fille<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien
+contente, pour avoir ce bien d'avoir de vos nouvelles et
+entendre vostre bonne santé et celle de madame; de coy
+je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose plus
+agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie
+à mon Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je
+say véritablement que vous avés beaucoup de négoce et
+rompement de teste; ce qui me donne souventefois grande
+fascherie quant j'y pense; mais j'espère, par la grâce de
+Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout mon
+c&oelig;ur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre
+par vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant.
+J'espère qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que
+par ceste occasion Dieu nous fera la grâce que le tout
+viendra bientost à ugne bonne, ferme paix; ce que je
+souhaite de tout mon c&oelig;ur, afin que je puisse avoir ce
+bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante fille jusqu'à la mort,<br />
+<span class="i8 smcap">»Marie de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa
+lettre du 10 octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées
+à son frère comme entamées «avec les états et
+avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandres
+et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne
+issue?»</p>
+
+<p>Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à
+Gand, vers le milieu d'octobre, ces négociations avaient
+suivi une marche régulière, mais elles ne semblaient pas
+encore approcher de leur terme, lorsque l'indignation soulevée
+par les massacres et le pillage d'Anvers, &oelig;uvre néfaste
+de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait
+d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes
+instances. En effet, dès le 8 novembre, en face même
+de l'ennemi menaçant d'envahir la grande cité dans
+laquelle siégeait le congrès, fut signé le traité mémorable
+qui porte, dans l'histoire, le nom de <i>pacification de
+Gand</i><a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p>Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les
+principales dispositions, les provinces de Hollande et de
+Zélande, sans rien perdre de la situation indépendante
+qu'elles s'étaient créée en 1575 et qu'elles avaient consolidée
+en 1576, s'alliaient aux autres provinces des Pays-Bas,
+avant tout pour expulser les troupes espagnoles, puis
+pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une convocation
+des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution
+de tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de
+toutes les ordonnances rendues, en matière criminelle, par
+le duc d'Albe; d'aviser à la restitution de ceux des biens
+saisis qui n'auraient pas été vendus, au détriment de leurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+propriétaires, d'assurer la facilité des communications et la
+liberté des relations commerciales.</p>
+
+<p>En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte
+réformé comme étant celui que les habitants de la Hollande
+et de la Zélande pratiquaient, sans contestation, dans toute
+l'étendue de ces deux provinces. Ce même culte n'était pas
+proscrit des autres provinces des Pays-Bas; seulement il ne
+pouvait pas y être publiquement professé. Quoiqu'en présence
+de cette restriction, la liberté religieuse fût loin d'être
+assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte réformé,
+il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable
+progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement
+ils étaient affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors
+été victimes, mais qu'en outre, ce culte était si bien
+reconnu, quant à la légitimité de son essence, qu'ici on
+respectait son exercice public, et que là, loin de le combattre,
+on le tolérait, dans le secret de sa célébration, au foyer
+domestique.</p>
+
+<p>Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était
+essentiellement son &oelig;uvre, une première récompense de ses
+efforts persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires.
+Mais il lui fallait par de nouveaux efforts préparer
+peu à peu les Pays-Bas à leur affranchissement complet
+du joug de l'Espagne; résultat suprême à la consécration
+duquel, dans sa pensée, était attaché le salut commun. Or,
+rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé
+qu'il se proposait.</p>
+
+<p>Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure,
+Guillaume se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement,
+contre les tendances et les actes de don Juan, que
+le roi d'Espagne envoyait, en qualité de gouverneur, dans
+les Pays-Bas; et, d'une autre part, il continuait à se
+ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser, alors que
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il tenait
+au duc<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>:</p>
+
+<p>«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les
+états des autres provinces (que celles de Hollande et de
+Zélande) il n'y a nulle difficulté en cela, car déjà la paix
+est accordée et publiée. Mais comme il faut que tout passe
+par plusieurs testes, il est impossible que, du commencement,
+il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si convenable
+que l'importance de telles affaires le requiert. Cela
+non seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions,
+mais aussy apporte de grands avantages à l'ennemy, ainsy
+qu'il a apparu par le désastre des villes de Maëstricht et
+d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean d'Austriche
+si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part, ores
+que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance,
+à l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays
+hors de la servitude injuste et intolérable, tant qu'en moy
+sera, et que, en ce regard, je ne refuseray nul travail ny
+peine, si est-ce que la chose est de telle conséquence et
+attire tant de difficultés et inconvénients, quant en soy, que
+je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner
+ces pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite
+des affaires encores sy creuz, aux autres provinces.
+Que s'il plaisoit à Dieu me faire la grâce que je peusse
+estre secondé et assisté de vostre personne, avec quelque
+nombre compétent de bons soldats, je trouveroys la resolution
+plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés
+que leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue
+pardeçà, et mesme qu'il y a peu d'apparence de tirer
+gens de là, si ce n'est à la dérobée, il me semble advis
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+que j'ay des grandes considérations et de grands poids,
+pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien
+que je suis résolu de faire ce à quoy le salut
+et le plus grand bien de la patrie me conviera; qui me
+fait vous prier très affectueusement de ne vous vouloir
+laisser ébranler, pour le premier refus, mais continuer
+tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices que
+jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant
+plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant
+plus accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons
+à vous.»</p>
+
+<p>Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important
+événement qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les
+Espagnols furent expulsés de Schouwen et de tout le reste
+de la Zélande.</p>
+
+<p>D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager
+contre don Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une
+sorte d'appui momentané dans l'<i>Union</i> dite <i>de Bruxelles</i>,
+conclue, le 10 janvier 1577, sous les auspices des états des
+Pays-Bas<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>, laquelle confirmait expressément les clauses du
+traité <i>de pacification</i> signé <i>à Gand</i>.</p>
+
+<p>Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don
+Juan à Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les
+intentions et les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté,
+sur ce point, concordait avec celle du prince. Mais bientôt
+ils faiblirent; Guillaume au contraire demeura ferme
+dans ses desseins et dans ses actions.</p>
+
+<p>Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume
+et Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg.
+Or, en regard des graves événements auxquels demeurait
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+liée la vie publique du prince, pendant la dernière partie de
+sa résidence dans cette ville, avec la princesse, se placent,
+au point de vue de la vie privée de l'un et de l'autre, divers
+faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un rapide
+coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="ni1 block">Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la mère, le frère et
+les enfants de Guillaume.&mdash;Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec
+François de Bourbon.&mdash;Absence de Guillaume.&mdash;Naissance d'Élisabeth de
+Nassau.&mdash;Lettres de la princesse au prince son mari.&mdash;Elle se rend à Dordrecht,
+où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.&mdash;Tournée
+du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.&mdash;Réception
+qui leur est faite à Utrecht. Incident.&mdash;Le duc de Montpensier
+s'occupe secrètement de Charlotte, en père sur la conscience duquel le
+remords commence à peser.&mdash;Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne,
+de Maurice et du comte Jean.&mdash;Guillaume est bientôt appelé à se séparer d'eux
+et de la princesse pour se rendre à Anvers et à Bruxelles.&mdash;Nombreuses lettres
+de Charlotte à son mari.&mdash;Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le rejoint.&mdash;Résumé
+des événements qui ont motivé le séjour de Guillaume à Bruxelles.&mdash;Situation
+générale des affaires publiques.&mdash;Don Juan se retire à Luxembourg.&mdash;Guillaume
+est élevé aux fonctions de <i>Ruart</i> de Brabant.&mdash;Arrivée de l'archiduc
+Matthias dans les Pays-Bas.</p>
+
+<p class="p2">Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille
+de Guillaume de Nassau sa seconde famille. Elle eût été
+charmée de pouvoir, dès les premiers jours de son mariage,
+en réunir autour d'elle les membres épars; mais les circonstances
+s'y étaient opposées jusqu'au début de l'année 1577;
+époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de son
+affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde
+grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né
+deviendrait le plus attrayant centre de réunion
+qu'elle pût offrir aux parents du prince.</p>
+
+<p>Celui-ci, pour complaire à sa fidèle compagne, écrivit,
+de Middelbourg, au comte Jean, le 6 février<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>: «J'ay bien
+voulu vous prier que, si vostre commodité s'addonne aulcunement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+il vous plaise vous trouver, pour quelque temps
+icy. Et comme ma femme est continuellement avec grand
+désir de veoir, une fois, madame ma mère et madame ma
+s&oelig;ur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts
+aussy présentement, à cest effect, afin que, s'il ne leur
+vient à discommodité, elles nous facent cest honneur que de
+nous venir veoir pardeçà, pour le temps de l'accouchement
+de ma femme; et se peuvent asseurer qu'elles ne
+pourroient se trouver en lieu du monde où elles seront
+mieulx venues et accueillies que pardeçà. Ce néantmoins,
+en cas que, pour le grand aage de madame ma mère, ou
+pour quelque aultre empeschement, elle n'y pourroit venir,
+ny madame ma s&oelig;ur aussy, je vous prie toutesfois
+que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes deux
+filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn
+au commencement du moys de may advenir.»</p>
+
+<p>Des personnes mentionnées dans cette lettre, les seules
+qui purent, un peu au delà de l'époque désignée, se rendre
+auprès de Charlotte de Bourbon, et du séjour desquelles, à
+ses côtés, il sera parlé plus loin, furent le comte Jean, Marie
+et sa s&oelig;ur. Le second fils de Guillaume, Maurice de Nassau,
+vint, en même temps qu'eux, séjourner aussi sous le toit
+du prince et de la princesse.</p>
+
+<p>Elle et lui, dès le mois de février, étaient en souci de sa
+santé et désiraient qu'il pût suivre, sous leurs yeux, un
+traitement dont une lettre de Jean Taffin<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> spécifiait la
+nature; mais il avait été finalement jugé opportun que Maurice
+ne fût pas déplacé avant un certain temps.</p>
+
+<p>Tout souffrant qu'il était, il ne s'en livrait pas moins à
+des études régulières, conjointement avec ses cousins, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+fils du comte Jean, sous la direction d'un précepteur zélé.
+Aussi, Marie de Nassau, en bonne s&oelig;ur, se prévalut-elle de
+l'assiduité de son frère, pour lui concilier, en même temps
+que l'approbation paternelle, l'octroi d'un cadeau, à titre
+d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une bienveillance
+toute maternelle, appuya, auprès du prince, ces
+paroles de Marie à son père<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>: «Je vous dois bien prier
+pour Moritz, car le maître me dit qu'il le mérite bien et
+qu'il prend grand'peine de bien estudier; et j'espère qu'en
+recevant quelque chose que monsieur luy envoyera, il
+fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en
+mieulx.»</p>
+
+<p>Les lettres de la princesse à Marie étaient, pour la jeune
+fille, une source de douces émotions, dont on saisit la trace
+dans une billet adressé par elle à son père, qu'elle terminait,
+à la suite de certaines communications intimes, par ces
+mots<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>: «Je ne vous saurois aussy jamais exprimer quel
+contentement ce m'est d'entendre, par la lettre qu'il a plû
+à Madame m'escripre, datée du 23 de février, vostre bonne
+santé et celle de Madame; de coy je suis esté fort resjouie,
+et en loue mon Dieu, en le priant.»</p>
+
+<p>Marie, dont le c&oelig;ur aimant avait accueilli avec joie la
+naissance de <i>la petite s&oelig;ur</i> que Charlotte de Bourbon lui
+avait donnée, saisissait avec ardeur l'espérance de pouvoir
+prochainement étendre son affection fraternelle à un second
+<i>petit enfant</i>.</p>
+
+<p>Peu de jours avant que celui-ci vînt au monde, la princesse
+d'Orange, recevant de son frère une lettre que les
+députés des états généraux lui avaient remise, à leur retour
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+de France, insérait dans sa réponse la communication suivante<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>:
+«Ma santé est, pour le présent, Dieu mercy, assez
+passable. Quant à ma fille, elle se fait assez bien nourrir;
+et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de connaistre
+l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est
+icy près de moy, en ce quartier de Zélande, où monsieur
+le prince d'Orange est continuellement empesché aux
+affaires dont il a un si grand nombre, que je désireroys
+bien luy en pouvoir veoir quelque soulagement. Ce m'en
+seroit un à toutes mes peines, si je pouvois avoir, un jour,
+cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de tout
+mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Dans une autre lettre, du 20 mars, à son frère<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, Charlotte
+prouvait que ses pensées se reportaient avec sollicitude sur
+le père qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle.
+En effet, elle écrivait: «Je vous supplie de croire que
+c'est l'un des plus grands contentemens que j'aye, quand
+je suis rendue certaine de l'estat de la santé de monseigneur
+nostre père et de la vostre, que je prie Dieu vouloir
+conserver bien bonne.»</p>
+
+<p>Un impérieux devoir venait d'obliger Guillaume à s'absenter
+de Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville,
+Charlotte de Bourbon donna le jour à une seconde fille<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p>
+
+<p>Quel que fût encore son état de faiblesse, elle écrivit, dès
+le 3 avril, à son mari<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la première,
+du 28<sup>e</sup> de mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier
+soir. J'ai esté très aise d'entendre vostre bonne santé, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+particulièrement de ce qu'il vous a pleu m'honorer de vos
+lettres, vous asseurant, qu'après l'assistance de Dieu, elles
+servent à ma convalescence, plus qu'autre chose qui soit.
+Ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'en attendant
+que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise
+m'escrire aussy souvent que vos affaires le permettront.&mdash;Et
+quant à ce que madame d'Aremberg<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> vous a prié
+de m'asseurer, de sa part, de la bonne affection et amitié
+qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur persuadeur
+pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont
+aussy je ne faudray de m'en tenir pour asseurée aussy
+advant que vous en estes persuadé, de votre part.&mdash;Je
+désireroys bien, à vostre retour de Ghertrudenburg, entendre
+quel advancement il y a au bastiment de la maison,
+et, en général, quel est, en ce quartier-là, l'estat de vos
+affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de sçavoir si
+les Allemands sont sortis de Bréda, et quelle apparence il
+y a d'en bien espérer.&mdash;Quant à ma disposition, j'ay esté
+quelquefois en tel estat, que j'y appréhendois quelque
+danger; ce qui me causoit de l'ennuy, singulièrement au
+regard de votre absence; mais maintenant je ne sens plus
+d'occasion de craindre, ains plutost d'espérer retour en
+santé entière, avec la grâce de Dieu. J'ay quelquefois des
+foiblesses, comme vous sçavez que j'y suis assez encline;
+mais j'espère que cela aussi se passera. Nos deux filles
+se portent bien, loué soit Dieu.»</p>
+
+<p>Comment ne pas rapprocher de ces dernières lignes
+celles dans lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+une joie fraternelle et une sollicitude filiale, qui ne touchèrent
+pas moins le c&oelig;ur de Charlotte de Bourbon, que celui du
+prince? «Mon bien aymé père, disoit Marie<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>, je suis bien
+resjouie de la délivrance de Madame, et que j'ay encore
+une petite s&oelig;ur; mais il me déplaist fort que, depuis sa
+couche, elle ne s'est point si bien trouvée. Si est-ce,
+puisque m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu,
+j'espère que doresnavant Madame se trouvera de mieux
+en mieux; ce qui me seroit un grand contentement, car je
+désire toujours d'estre avertie de vos bonnes prospéritez.»</p>
+
+<p>L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait
+à le tenir au courant des circonstances de famille
+qu'elle jugeait devoir l'intéresser. Le 15 avril, par exemple,
+elle lui mandait de Middlebourg<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>:</p>
+
+<p>«Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre s&oelig;ur
+la plus jeune, m'a escrit et priée de vous présenter ses
+très humbles recommandations, désirant fort avoir de vos
+nouvelles. Si vous aviez commodité de luy escrire, ce luy
+seroit un grand contentement et plaisir. J'ay aussy receu
+lettres de madame vostre mère; et, combien que je n'aye
+personne qui me les puisse bien donner à entendre<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, toutefois
+je luy feray responce<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> laquelle j'envoyeray, d'ici à
+deux ou trois jours, avec celle que je feray à mademoiselle
+d'Aurange. Monsieur de Hautain et sa femme me viennent
+souvent veoir. Si vous trouvez bon, luy escrivant, en faire
+quelque mention, ils auroyent, comme je croy, pour
+agréable de connoistre que je vous en auroys escrit.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+Le 14 mai, la princesse ajoutait<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, en ce qui la concernait
+personnellement: «Je vous puis asseurer, qu'à ceste heure,
+j'espère bien de ma santé, moyennant la grâce de Dieu,
+que je supplie, monseigneur, de faire prospérer l'occasion
+de vostre voyage et vous ramener bientost en bonne
+santé.»</p>
+
+<p>Le prince était alors en Hollande, il s'arrêta à Leyde:
+là, au milieu des soins qu'il devait donner aux affaires
+publiques, il prit celui d'assurer par un acte régulier<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, à sa
+femme, l'usufruit, et aux enfants nés et à naître de son
+union avec elle, d'abord la nue propriété, et, s'ils survivaient
+à leur mère, la pleine propriété d'un immeuble dont
+sa réintégration dans la principauté d'Orange lui permettait
+de disposer.</p>
+
+<p>Un peu auparavant, les états de Hollande, mus probablement
+par le désir de répondre à ses habitudes de prévoyance
+domestique, avaient pris la résolution suivante<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>:
+«Les états ont accordé, qu'au lieu des six mille livres promises
+à madame la princesse, à l'occasion de <i>sa joyeuse
+entrée</i> dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de
+six mille livres, après la mort de Son Excellence, à payer
+par les provinces de Hollande et de Zélande.»</p>
+
+<p>Se rendant avec son empressement habituel à un appel
+qui lui était adressé, Charlotte de Bourbon crut devoir
+quitter Middlebourg, vers le milieu de mai. Le prince fut
+informé de son départ par ce billet<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur
+le midi, et ensemble celles que m'escript mons<sup>r</sup> de Sainte-Aldegonde,
+je me suis délibéré de partir incontinent, et,
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+pour cet effet, j'ay prié à disner aujourd'huy deux des
+magistrats de chacune ville, espérant, si le vent continue
+bon, de partir, à la marée, après minuit. Dieu veuille que
+je vous puisse trouver en bonne santé!»</p>
+
+<p>Arrivée à Delft, la princesse transmit au prince ces informations,
+qui témoignent de sa constance à surveiller, en
+l'absence de son mari, les divers incidents qui se produisaient
+dans la marche, si souvent compliquée, des affaires
+publiques<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht,
+je sceus qu'il estoit arrivé quelque personnage avec
+lettres des états de Brabant; mais, d'aultant que je n'ay
+peu entendre les particularitez, et que, d'autre part, j'ay
+esté avertie que messieurs les estats de ces païs vous
+mandent ce qui en est, je m'en suis reposée là-dessus,
+combien qu'il me demeure crainte que toutes ces présentations
+de pardon, dont le bruit court, soit pour, s'il leur
+estoit possible, esmouvoir quelque sédition pendant
+vostre absence. Vous aurez aussy entendu comme il a
+esté pourvu à Saint-Gertrudenberg bien à propos, contre
+le dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent,
+me font croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur,
+d'avoir bientost cest heur de vous revoir, j'ay double raison
+de le désirer, pour le bien du pays, que Dieu, par sa
+grâce, veuille conserver, et vous donne, monseigneur, en
+parfaite santé, très heureuse et longue vie. A Delft, ce
+22 may, sur les dix heures du matin.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante femme,<br />
+<span class="i4">tant que vivera,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+«(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait présent de saucisses
+de Bruxelles, que je vous envoie, à la charge que n'en
+mangerés guères, et ferés boire les aultres. Je me porte
+assés bien, et vostre fille encore mieux.»</p>
+
+<p class="p2">De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait être, le
+30 mai, baptisée à Dordrecht, se rendit dans cette dernière
+ville, pour y attendre son mari.</p>
+
+<p>Le prince avait chargé son principal secrétaire d'inviter
+les états de Hollande à assister au baptême: ceux-ci
+prirent, le 28 mai, une <i>résolution</i> ainsi conçue<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>: «Son
+Excellence ayant, par le secrétaire, Bruninck, fait
+demander aux états de vouloir bien assister, comme
+témoins, au baptême de sa fille, qui aura lieu, jeudi prochain,
+à Dordrecht, les états ont député deux des nobles,
+un membre de chacune des grandes villes, et Droushens,
+pour se rendre à Dordrecht; et est conjointement proposé
+et accordé, qu'au profit de l'enfant, comme présent de
+baptême, sera offerte une rente annuelle de deux mille
+florins.»</p>
+
+<p>La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et à la
+princesse d'Orange une preuve de la haute estime en
+laquelle elle les tenait, leur avait directement annoncé qu'elle
+serait marraine de leur fille. Elle le devint, en effet, et le
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+prénom d'Élisabeth, fut, de sa part, officiellement donné à
+l'enfant, ainsi que le prouve cette mention consignée dans
+le <i>Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de Nassau</i><a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>:
+«La deuxième fille de madame la princesse fut baptisée, le
+30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et
+nommée Élisabeth par monsieur de Sidney, grand
+escuyer de la royne d'Angleterre, au nom de monsieur le
+comte de Leicester, et par messieurs les estats d'Hollande
+et Zélande, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels
+dits estats luy ont accordé une rente héritière de deux
+mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins à leur
+charge les quinze cens, et ceux de Zélande les restans
+cinq cens florins, comme il est porté plus amplement aux
+lettres sur ce dépeschées et enregistrées.»</p>
+
+<p>La princesse, à l'issue du baptême, se fit un devoir de
+remercier la reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait
+bien voulu lui adresser. Elle l'assura que le nombre de ses
+fidèles servantes s'était accru, à la naissance de la seconde
+fille que Dieu, dans sa bonté, lui avait accordée; et affirma
+qu'elle s'efforcerait de rendre <i>la petite Élisabeth</i> capable
+d'apprécier, un jour, dans toute leur étendue, les éminentes
+qualités dont était douée la souveraine qui avait daigné lui
+donner son nom<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
+
+<p>La réponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima
+à la princesse la vive satisfaction que lui avait causée sa
+missive, empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+avait bon espoir que Dieu, après lui avoir donné deux filles,
+comblerait son bonheur, en lui accordant des fils<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</p>
+
+<p>De Dordrecht, Charlotte de Bourbon était revenue à Delft.
+Le prince, qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le
+milieu de juin, se disposait à continuer, mais, cette fois, en
+compagnie de sa femme, une tournée qu'il avait entreprise,
+à l'effet de visiter maintes villes et localités de la partie
+septentrionale des Provinces-Unies. La princesse se montrait
+heureuse, à la pensée de ne pas être séparée de lui.</p>
+
+<p>Avant de partir avec elle, il lui procura une véritable
+satisfaction, en lui annonçant qu'il espérait pouvoir prochainement
+lui présenter Marie et Maurice, que Brunynck
+irait prendre à Dillembourg, pour les conduire en Hollande,
+ainsi que le portaient ces lignes adressées au comte Jean<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>:
+«Je suis d'intention de redépescher vostre secrétaire avec
+mon secrétaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy
+de ce messagier sert seulement pour advertir ma fille
+qu'elle se tienne preste pour venir faire ung tour pardeçà,
+lorsque Brunynck sera arrivé à Dillembourg. Je demande
+sa venue ici pour certaines affaires que j'ay à communiquer
+avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une fois,
+ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber;
+espérant que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise,
+mais que ce sera par vostre bon congé. En cas que mon
+fils Maurice soit retourné de Heydelberg, je seray aussi
+d'advis qu'il me soit amené avec sa s&oelig;ur, etc., etc.»</p>
+
+<p>La continuation de la tournée du prince fut pour la princesse
+une source de douces émotions. Elle se sentait heureuse
+et fière d'entendre partout, dans les campagnes
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+comme dans les villes, les populations acclamer son mari,
+par ces paroles sortant des c&oelig;urs: «Notre père Guillaume
+est ici! Le voilà!<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>» Et quand les hommes, les femmes,
+les enfants, qui s'étaient groupés autour de <i>ce père</i>, pour le
+saluer cordialement, saluaient, en même temps, avec une
+joie mêlée d'admiration, la présence, à ses côtés, de sa
+noble compagne, qui avait pour tous un geste bienveillant,
+un gracieux sourire, une aimable parole, l'excellente princesse,
+dans l'oubli d'elle-même, reportait sur le prince les
+hommages dont elle était personnellement l'objet.</p>
+
+<p>Une seule ville, dans le cours de la tournée, fut abordée
+par Charlotte de Bourbon avec anxiété. Il lui suffisait de
+savoir que l'autorité du prince sur la province d'Utrecht,
+telle qu'on la lui avait conférée, n'était pas encore reconnue,
+pour qu'elle redoutât qu'à Utrecht même ne s'élevât,
+entre les partisans déclarés de Guillaume et des hommes
+opposés à leurs sentiments, un conflit dont les conséquences
+seraient funestes. Quant à Guillaume, sans appréhender
+ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs
+douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir
+l'enceinte de la vieille cité et se montrer confiant, c'était,
+pour lui, dignement répondre aux vives instances que lui
+avaient adressées les magistrats locaux, au nom des citoyens
+qu'ils représentaient. Ces instances étaient, à ses yeux, la
+garantie d'un accueil favorable.</p>
+
+<p>Au moment où, au bruit des salves d'artillerie, le prince
+et la princesse traversaient, à leur entrée dans Utrecht, les
+flots d'une population non seulement étrangère à toute
+démonstration hostile, mais animée au contraire des meilleurs
+sentiments, un projectile, traversant la vitre de leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+carrosse, atteignit Guillaume, à la poitrine. Saisie d'épouvante,
+la princesse jeta les bras autour du cou de son mari,
+en s'écriant: «Nous sommes trahis<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>!» Mais elle se calma
+dès que le prince, l'assurant qu'il n'était point blessé, lui fit
+voir que le projectile qu'elle avait supposé être une balle,
+n'était, en réalité, qu'un inoffensif fragment de la bourre de
+l'un des canons dont les coups retentissaient en l'honneur
+et d'elle et de lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une
+impression de soulagement à celle d'une véritable dilatation
+de c&oelig;ur, à mesure que, d'une extrémité à l'autre de la ville,
+elle entendit les chaleureuses acclamations de la foule.</p>
+
+<p>Elle eut, en outre, quand vint le moment du départ, le
+bonheur de constater que le prince, par sa présence et par
+son langage, venait de confirmer les habitants d'Utrecht,
+ainsi que ceux de la province, dans la résolution de se
+placer sous son autorité, comme sous l'égide du plus ferme
+protecteur qu'ils pussent avoir.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon était loin de se douter qu'au
+moment où son voyage avec le prince touchait au terme
+prévu, le duc de Montpensier, retiré dans son domaine de
+Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur la conscience
+duquel le remords commençait à peser. Sans se reprocher
+complètement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis
+plusieurs années, il laissait la princesse sa fille, il se
+demandait du moins s'il ne devait pas revenir sur la résolution,
+secrètement prise, de l'exhéréder, et si «sans offenser
+Dieu, en sa conscience, il pouvoit, de son vivant, lui
+assigner dot et partage équipollent à ce que ses s&oelig;urs
+avoient reçu en mariage, à la charge toutefois par elle
+de renoncer aux successions maternelle et paternelle, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+profit du prince dauphin et de ses enfans.» Considérant,
+non en père, mais en casuiste, la question comme
+embarrassante, il voulut en soumettre l'examen à l'appréciation
+d'autrui. En conséquence, il adressa, le 21 juillet,
+au président Barjot une note<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> empreinte de l'étroitesse
+d'esprit et de la sécheresse de c&oelig;ur dont, déjà, il n'avait
+donné que trop de preuves; et il pria ce magistrat de délibérer,
+avec quelques personnes qu'il lui désignait, sur les
+questions indiquées dans cette note. Il voulait se régler sur
+ses conseils et les leurs.</p>
+
+<p>Nous ignorons quel fut le sort de la démarche du duc.
+Toujours est-il que, depuis l'envoi de l'écrit dont il s'agit,
+un long temps s'écoula encore avant que Charlotte de Bourbon
+pût réussir à se concilier les bonnes grâces de son
+père.</p>
+
+<p>Mais laissons, quant à présent, celui-ci pour revenir au
+prince et à la princesse.</p>
+
+<p>Le 12 août, le fidèle Brunynck, arrivé à Cologne, les
+informa de l'accomplissement de la première partie de sa
+mission, relative à l'organisation du départ des enfants du
+prince pour la Hollande. Le lendemain, il expédia au comte
+Jean, qui se proposait de les accompagner, une dépêche
+dont la teneur nous renseigne sur les dispositions prises
+pour que le voyage projeté s'effectuât aussi sûrement que
+possible<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
+
+<p>A quelques semaines de là, Marie de Nassau, Anne, Maurice
+et le comte Jean arrivèrent en Hollande; mais à peine
+Guillaume put-il jouir de leur présence, car un impérieux
+devoir l'appelait à quitter, de nouveau, son foyer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+Des instances réitérées lui avaient été adressées, depuis
+un certain temps, pour qu'il se rendît à Bruxelles, afin d'y
+remédier aux difficultés d'une situation que l'obliquité des
+actes et des paroles de don Juan, vis-à-vis des provinces et
+des états généraux, avait, de jour en jour, aggravée. Sollicité,
+en dernier lieu, avec un redoublement d'insistance,
+par ces états, qui l'adjuraient de venir, au plus tôt, les
+éclairer de ses conseils, il se décida à s'acheminer vers la
+grande cité dans laquelle ils siégeaient.</p>
+
+<p>Quels que fussent, à raison des sourdes menées de ses
+pires ennemis, les dangers auxquels il pût s'y trouver exposé,
+sa femme voulut les affronter avec lui; mais il l'en dissuada.
+Soumise, comme toujours, à une volonté qu'elle savait n'être
+inspirée que par la plus affectueuse sollicitude, elle se résigna
+donc à une séparation qui la laissait livrée à de douloureuses
+anxiétés.</p>
+
+<p>Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entrée dans
+cette ville, récemment affranchie de la domination étrangère
+dont elle avait eu tant à souffrir, fut saluée avec enthousiasme
+par la population, qui le considérait, à juste
+titre, comme le plus ferme et le plus fidèle de ses
+appuis.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court
+séjour qu'il fit à Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait
+à l'annonce d'un avantage remporté par son beau-frère sur
+l'ennemi la recommandation des intérêts de communautés
+villageoises, desquelles elle venait de recevoir un témoignage
+de naïve prévenance; aussi tenait-elle beaucoup au
+succès de son intervention en leur faveur.</p>
+
+<p>«Monseigneur, écrivait-elle<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>, je croy que monsieur le
+comte de Hohenlohe vous aura dépesché homme exprès
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+pour vous faire entendre l'accord fait avec les Allemands
+de Bosleduc<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, comme aussy il m'a faict ce bien de m'envoyer
+le capitaine Racaume, pour m'advertir de toutes les
+particularitez. Loué soit Dieu qui augmente sa bénédiction
+et l'advancement de sa gloire!</p>
+
+<p>»Les communautez des villages de Buys-et-Echer situées
+sous les pays de Cressieux, m'ont prié de vous représenter
+leur requeste, afin d'entendre bien amplement leur désir,
+comme ils s'asseurent de vostre bonne volonté à soulager
+les affligés. Ils m'ont fait présent de deux pièces de toile,
+dont j'ay donné une à mademoiselle d'Aurange, vostre
+fille, afin qu'elle s'employe à intercéder avec moy pour
+eux; comme, à la vérité, je serois marrie de recevoir ou
+retenir présent d'eux, qu'ils n'en sentissent quelque soulagement.
+Or, leur désir seroit que M. de Cruynenghen
+retirast les chevaux de leurs villages tant chargez et foulez,
+qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il
+vous semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores
+retirer de là, qu'au moins il vous plaise tant les favorizer,
+qu'en escrivant audit sieur Cruynenghen, ils obtiennent
+quelque allégement de la charge qu'il leur est impossible
+de plus supporter. Je les ay assuré que vous ferez vostre
+mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible,
+comme aussy je vous supplie très humblement vouloir
+faire, en ce qu'ils puissent sentir quelque fruict de
+mon intercession conjointe avec celle de mademoiselle
+vostre fille; nous confians que ceste nostre requeste, au
+nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet. Sur quoy,
+je prieray Dieu, etc., etc.»</p>
+
+<p class="left5 p2"><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+»De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577.</p>
+
+<p class="p2">»Monseigneur, je vous supplie encore très humblement
+de faire ce qu'il vous sera possible pour ces pauvres gens.</p>
+
+<p>»J'ay donné au capitaine Racaume un petit diamant et
+luy ay dit que je vous ferois entendre comme il estoit venu
+m'apprendre ces bonnes nouvelles.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre très humble et très obéissante femme, tant que
+vivra.<br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Après un court séjour à Anvers, où une députation des
+états généraux était venue le trouver, le prince arriva à
+Bruxelles. Il y fut chaleureusement accueilli par les représentants
+de toutes les provinces, et surtout par le peuple,
+heureux d'entourer l'homme d'élite qu'il appelait <i>son père</i>.</p>
+
+<p>Au même moment, loin de la grande cité qui acclamait
+Guillaume, des milliers de c&oelig;urs dévoués demeuraient
+inquiets de son sort et suppliaient Dieu de le protéger contre
+une tourbe d'ennemis qui, maudissant les acclamations dont
+il était l'objet, tramaient, dans l'ombre, sa perte. De là, ce
+solennel concours de prières qui, tant que le prince fut
+absent d'Anvers, s'élevèrent au ciel quotidiennement, pour
+la conservation de ses jours, de l'enceinte de toutes les
+églises de Hollande et de Zélande, sur la recommandation
+de la princesse et des états de chacune de ces deux fidèles
+provinces<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.</p>
+
+<p>Le lendemain de l'arrivée du prince à Bruxelles, Charlotte
+de Bourbon lui adressa ces lignes émues<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour
+en Anvers, et ne suis guère à mon repos jusques à ce que
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+j'entende l'occasion de vostre soudain partement, et s'il
+est vray que Don Johan soit secouru de monsieur de
+Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de prendre
+meilleure garde à vostre santé, que vous n'avez faict, ces
+jours passés, car delà dépend la mienne, et après Dieu,
+tout mon heur, lequel je supplie vous conserver, monseigneur,
+au milieu de tant de travaux, en santé, heureuse
+et longue vie... Nos filles, grandes et petites, se portent
+bien, et moy aussy moïennement.»</p>
+
+<p>Tant que dura le séjour du prince à Bruxelles, sa femme
+lui écrivit, à peu près, chaque jour; l'entretenant de divers
+sujets, qu'on ne peut mieux faire connaître qu'en la laissant
+en tracer elle-même le tableau dans ceux des fragments de
+son active correspondance que voici:</p>
+
+<p class="p2 left5">«Dordrecht, 2 octobre 1577<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne
+heure après midy, et vins avec le bateau jusques auprès
+du logis, où j'ay trouvé nos petites filles en bonne santé.
+Les grandes, espérant vostre retour bien de bref, n'ont
+point voulu loger en vostre quartier. Elles ont ung bon
+logis, mais il est un peu trop loing, à mon gré... Demain
+votre sirurgien commencera à pencer M. le comte Maurice.
+Nous nous portons tous bien, grâce à Dieu, et désirons
+fort que puissiés bientost revenir. Ceulx à qui j'ay
+parlé de ceste ville m'ont dit que les estats de ce païs vous
+avoient déjà prié de retourner, et s'y attendent, et leur
+semble que vous pouvés aussy bien donner conseil d'icy
+que plus près, et plus seurement, sy la paix est conclue
+avec Don Joan. Je ne sçay, monseigneur, si vous aurés
+affaire d'y séjourner plus longuement; et puis monsieur
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+vostre frère est absent de vous, quy ne peut sans quy luy
+ennuye beaucoup. Nous désirerions bien fort qu'y fust
+pardeçà. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de
+vous laisser le précepteur qui est auprès de monsieur votre
+fils, je serois bien de cet avis; car ledit précepteur est
+en peine d'estre incertain de sa demeure, et sera tout
+fâché de quoy l'on l'aura retenu, sy ce n'est pour tousjours.
+Aussy fauldroit-il bien sçavoir l'entretenement qu'il vous
+plaira luy bailler. Je vous romps la teste, monseigneur,
+de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de sçavoir
+vostre volonté. Je vouldrois bien sçavoir si vous aurés
+remercié la roine d'Engleterre de tant de bons offices
+qu'elle fait faire par son embassadeur qui est à Bruxelles,
+ce que je prens la hardiesse de vous ramentevoir.»</p>
+
+<p class="p2 left5">«Dordrecht, 4 octobre 1577<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p>
+
+<p>»J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion
+de Bréda, et comme les Allemans doibvent sortir
+aujourd'hui; dont j'ay esté fort aise et en loue Dieu<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. Les
+pauvres sujets nous y desirent bien et disent qu'ils ont
+déjà faict provision de tourbe pour tout nostre yver.
+Quant j'auré sceu vostre voullonté, alors je seray bientost
+preste, pourvu que j'espère d'avoir cest honneur de vous
+y voir. Le capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier
+très humblement de vouloir escripre aux estats de pardeçà,
+affin qu'il puisse estre païé de son entretenement,
+depuis que les compagnies françoises sont cassées,
+ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens
+fort bien que, deux jours devant que vous particié, vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+commandâtes les lettres; mais elles ont esté oubliées. Il
+me prie de vous faire une très humble requeste pour luy,
+pour luy donner la capitainerie de Bréda; mais je pense,
+monseigneur, que vous y aurés desjà pourveu. Il dit qu'il
+pourroit vous y faire service pour le regard des fortifications.
+Je sçay que vous cognoissés que c'est ung homme
+de bien et qui vous est fidèle serviteur; quy me faict vous
+supplier, monseigneur, que si ne le pouvés gratifier en
+cest endroict, que veuillés penser de l'avancer en quelque
+aultre chose... Au reste, ils desirent fort icy monsieur
+vostre frère, et luy ont préparé le logis qu'avoit monsieur
+le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien
+loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien.
+Je prie Dieu qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous
+donne, monseigneur, en très bonne santé, très heureuse
+et longue vie.»</p>
+
+<p class="p2 left5">«Dordrecht, 5 octobre 1577<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, je desirerois bien estre asseurée que vous
+n'allés plus sy souvent manger hors de vostre logis, du
+soir, car l'on m'a dict que les bourgeois ont esté tout
+fâchés<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Je vous supplie, monseigneur, de prendre ung
+peu plus garde à ce quy est pour vostre conservation<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+Aussy je desirerois fort sçavoir sy les estats ne vous
+auront point permis quelque exercice de la religion, soit
+secrètement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur,
+comme vous pourrez demeurer plus longuement
+sans cela. Je sçay bien que vous y pensés, mais le desir
+que j'ay que Dieu face tousjours de plus en plus prospérer
+vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous dire
+ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour,
+à Breda, car je ne sçay sy sera bon de parler de ces choses
+cependant que vous estes là.»</p>
+
+<p class="p2 left5">«Dordrecht, 7 octobre 1577<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, j'ay receu, ce matin, à mon réveil, vos
+lettres, en date du troisième de ce mois, et vous asseure
+que j'ay esté bien joïeuse d'estre rendue certaine de vostre
+bonne santé, dont je loue et remercie Dieu, et luy supplie
+de vous y voulloir bien maintenir.</p>
+
+<p>»Aujourd'hui est arrivé, sur ungne heure après midy, en
+ceste ville monsieur le comte vostre frère, quy a esté avec
+le grand contentement du bourgmestre et de tout le
+peuple. Nous avons esté, nos filles et moy, plus ayses
+encores que tout le reste, et avons dîné ensemble, et bien
+bû à vostre santé, desirant fort, monseigneur, que eussiés
+esté en présence, pour nous faire raison.</p>
+
+<p>»Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que
+vous me mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desjà
+avisés de faire leur présent<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, à part, d'ungne coupe dont le
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+vase est de licorne, le reste d'argent, quy vaut quelques
+cent livres de gros. Sy toutes les aultres (villes) font le
+semblable, seroit quelque tesmoignage de leur bonne
+voullonté; mais j'eusse mieulx aymé que tous les estats
+eûssent faict ung présent de chose qui parust et de quoy
+l'on se peust servir ensemble. Toutesfois, monseigneur,
+je n'ay osé empescher, espérant que l'on pourra bien
+encore remédier à ce que le général supplée en ce que le
+particulier auroit défailly; ce que je feray le plus discrètement
+que je pourray.</p>
+
+<p>»Quant aux mille florins, j'ay mandé Jan Back, pour
+sçavoir s'il les pourra fournir; et où il n'auroit moïen pour
+le tout, j'en trouveroy ungne partie; tellement que j'espère,
+avec l'aide de Dieu, que je ne fauldray de satisfaire à
+vostre commandement; comme nous ferons, nos filles et
+moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons,
+combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur
+vostre frère partira d'icy; car, cependant qu'il y
+est, il ne nous semble point que vous soiés du tout (entièrement)
+absent.</p>
+
+<p>»Je me réconforte, monseigneur, sur ce que vous
+espérés que les affaires prendront ung meilleur chemyn;
+et je suis bien estonnée de ce quy ne sont point encores
+résolus, car il est plus que temps. J'estime que ceste
+petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous
+puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de
+quoy vous estes là.</p>
+
+<p>»Quant à la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne
+feray encores, et attendray M. Dorpt.</p>
+
+<p>»Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations
+à nos filles, qui vous présentent les leurs très humblement
+à vostre bonne grâce. Nous nous aimons bien, l'une
+l'autre, et sommes bien privément ensemble, et elles ont
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+bien grant soin de leurs petites. Tous se portent bien, et
+monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les soirs
+et tous les matins.»</p>
+
+<p>Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu
+de la lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte:</p>
+
+<p>«Je viens de penser aux gentilshommes qui sont près de
+monsieur vostre frère, qu'y me semble leur fauldroit
+donner quelque chose. S'il vous plaist que je face faire en
+or vostre pourtrait et le mien, tout en ugne médaille, ou à
+part, avec les devises, vous me le manderés; et, s'il fauldroit
+quelque petite chaîne pour les pendre, de quelle
+valeur vous les vouldriés avoir.»</p>
+
+<p class="p2 left5">«Dordrecht, 8 octobre 1577<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, j'ay receu le présent qu'il vous a pleu
+m'envoyer, de la part de la roine (d'Angleterre), que j'ay
+trouvé fort bien et joliment faict. Quant à la signification
+de la lésarde, d'aultant que l'on escript que sa propriété
+est, quand ugne personne dort et qu'un serpent la veut
+mordre, la lésarde la réveille, je pense que c'est à vous,
+monseigneur, à quy cella est attribué, quy esveillés les
+Estats, craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par
+sa grâce, que les puissiés bien garder du serpent!</p>
+
+<p>»Nous avons vû, ce matin, monsieur et madame de
+Mérode, et sa fille, la marquise de Bergue, quy est belle
+et fort grande pour son âge, quy est de dix-sept ans. Je
+l'ay bien regardée, pour vous en dire, quand je vous voiré,
+ce qui m'en semble.&mdash;Ce 8 octobre, sur les onze heures
+devant diné.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<p class="p2 left5">«Dordrecht, 10 octobre 1577<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, j'ay esté bien contente de savoir par monsieur
+le conte de Hohenlohe comme vous estes en bonne
+santé, dont je loue Dieu, et desire qu'il luy plaise vous y
+maintenir, en sorte que je puisse avoir bientost cest heur
+de vous voir à Bréda, dont mondit sieur le conte m'a
+donné bonne espérance, et m'a dict, de vostre part, qu'il
+vous plaist que j'aille incontinent à Bréda; à quoy je ne
+feray faulte; et mesme monsieur vostre frère est en voullonté
+que nous allions ensemble, dont je suis fort aise,
+estimant que cela vous fera encores venir plus tost. Je ne
+pense pas que puissions plus promptement que lundi ou
+mardi prochain, à cause que, dimanche, messieurs de
+ceste ville ont prié au banquet monsieur vostre frère.
+Nous donnerons aussy ce loisir pour apprester les logis,
+et feray tout le mieux que je pourray, m'attendant à
+monsieur le conte de Hohenlohe pour la sécurité des
+chemins.</p>
+
+<p>»Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste après-disnée,
+j'ay pensé que j'avois oublié à savoir vostre voullonté
+comme je me dois conduire, pour l'exercice de la religion,
+à Bréda; sy fault se face qu'y secrétement, ou si j'en
+pourray user comme en ce lieu (Dordrecht). Et encores
+que j'espère bien, qu'à vostre venue, la chose pourra estre
+bien reiglée et quy n'y aura point de difficulté, sy ay-je
+voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre
+esclarcie de vostre intension, laquelle je sçay estre bonne;
+et en priant Dieu de la vouloir bénir, je le supplie vous
+donner en bien bonne santé, heureuse et longue vie.&mdash;Tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+nos enfans font bonne chère et se portent bien,
+et se recommandent très humblement à vostre bonne
+grâce.»</p>
+
+<p class="p2 left5">«Bréda, 11 octobre 1577<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, depuis la dépesche que je vous fis ier, je
+suis demeurée en paine, craignant que vous pensiés que
+je ne considère point assés les difficultés en quoy vous
+retrouvés à présent, et le travail et labeur que vous prenés
+à y remédier; mais je vous puis asseurer, monseigneur,
+que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella,
+et que l'observacion de la pacification me rompt bien la
+teste; toutesfois j'espère, qu'à vostre venue, vous y pourés
+pourvoir, laquelle j'ay tant desirée en ce lieu, que,
+devant que d'y venir, je n'ay point eu d'aultre pensée.
+M<sup>r</sup>. Taffin s'est retiré à Dordrecht, jusqu'à ce que je luy
+fasse entendre vostre voullonté. Quant à tout le reste,
+nous nous portons, grâce à Dieu, tous fort bien; et ay
+trouvé vostre maison en meilleur estat que je ne l'eûsse
+espéré. L'on travaille tant que l'on peut pour faire un
+toît et racoutrer le logis du boulever qui récompense, au
+plaisir de l'assiette, l'inégalité qu'il y a de la beauté de
+l'autre.»</p>
+
+<p class="p2 left5">«Bréda, 21 octobre 1577<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p>
+
+<p>»Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre,
+nous nous conduirons pardeçà où vostre venue est bien
+desirée, dont D..... m'a encores mis en quelque doute.
+Il m'a parlé selon le commandement que vous luy aviez
+faict, de la dépesche vers monsieur mon père; j'espère
+qu'y pourra servir à faire entendre à M<sup>r</sup>. de Mansart mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+intension. Au reste, monseigneur, je vous supplie très
+humblement, s'il est possible, ne retarder plus votre partement,
+car les affaires de deçà requièrent aussy vostre
+présence; et vient fort mal à propos que monsieur le conte
+de Hohenlohe se trouve assés mal d'une fiebvre tierce.
+Quant à monsieur vostre frère, je l'ay encores fort prié,
+de vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu.
+Il me semble qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer
+point.»</p>
+
+<p>La date de cette dernière lettre coïncidait presque avec
+celle du départ du prince, de Bruxelles pour Anvers.</p>
+
+<p>De retour dans cette dernière ville, Guillaume écrivit, le
+23 octobre, au comte Jean<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur mon frère, je vous envoyé M<sup>r</sup>. de Malleroy
+pour vous advertir de ma venue à Anvers, ensemble pour
+vous donner compte de tout ce qui est passé à Bruxelles
+et vous prier quant et quant de vous vouloir trouver
+issi avecques ma femme et mes filles, car ne sçay si je
+seray retenu issi plus longtemps que j'ay proposé. Or,
+puisque vous entendrés le tout plus particulièrement
+dudit porteur, ne vous feray ceste plus longue; me
+recommandant très affectueusement à vostre bonne
+grâce, etc., etc.»</p>
+
+<p>L'ardent désir de la princesse allait être satisfait. Précipitant
+son départ pour Anvers, elle eut bientôt la joie d'y
+revoir son mari. Ses enfants et le comte Jean l'avaient
+accompagnée. Délivrée des inquiétudes imposées par la
+séparation, la famille se sentait heureuse d'avoir recouvré
+son chef vénéré, et de pouvoir désormais, au foyer domestique,
+l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de
+ces délicates prévenances, qui toujours rassérénaient son
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+âme, au cours d'une vie d'austères labeurs, d'incessantes
+agitations, et, souvent même, de périls à affronter.</p>
+
+<p>Quelle impression Guillaume rapportait-il de son séjour à
+Bruxelles? Telle fut la question que Charlotte de Bourbon
+se posa à elle-même, et sur la solution de laquelle ses entretiens
+avec le prince ne tardèrent pas à la fixer. Si le secret
+de ces entretiens nous échappe, car l'histoire demeure
+nécessairement étrangère à leur intimité, nous connaissons
+du moins les circonstances qui motivèrent, en 1577, la présence
+du prince à Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa
+l'adoption. Arrêtons-nous ici, un instant, non à l'exposé
+des unes et des autres, mais uniquement à leur indication
+sommaire.</p>
+
+<p>Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur général
+des Pays-Bas, don Juan y était arrivé, porteur d'instructions
+secrètes, qui se résumaient en ces deux points: 1<sup>o</sup> soumission
+de la population néerlandaise à l'autorité absolue
+du roi; 2<sup>o</sup> exercice exclusif de la religion catholique, et,
+comme corollaire, châtiment de l'hérésie.</p>
+
+<p>Dès ses premiers rapports avec une députation des états
+généraux, don Juan se heurta, non sans dépit, à l'impossibilité
+de concilier l'absolutisme de l'autorité royale avec le
+maintien, soit des prérogatives de ces états, soit des libertés
+et privilèges des provinces ou des villes.</p>
+
+<p>Force lui fut, en outre, de reconnaître que l'exercice
+exclusif du culte catholique était en opposition directe avec
+le régime inauguré, en matière religieuse, par la pacification
+de Gand.</p>
+
+<p>Il vit enfin, avec mécontement, se dresser devant lui la
+nécessité de se prononcer, sans délai, sur le renvoi des
+troupes étrangères, énergiquement réclamé de toutes parts.</p>
+
+<p>S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, à des
+regrets, à des tergiversations, parfois même à une incohérence
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+d'idées et de paroles, qui ne compromettaient pas
+moins les intérêts publics que sa situation personnelle, il
+ne savait à quel parti s'arrêter, quand lui fut officieusement
+donné le conseil de recourir à la voie des négociations.</p>
+
+<p>Celles qui s'ouvrirent entre lui et les députés des états
+généraux aboutirent, le 12 février 1577, après maintes discussions,
+à un traité, décoré du nom d'<i>Édit perpétuel</i>, que
+le roi d'Espagne déclara, quelques semaines plus tard,
+approuver. Ce traité ratifiait la pacification de Gand, promettait
+le renvoi des troupes étrangères, la conservation
+des chartes et privilèges des Pays-Bas, et la mise en liberté
+des prisonniers, à l'exception du comte de Buren, qui ne
+serait libéré que lorsque son père, le prince d'Orange,
+aurait adhéré aux résolutions prises par les états généraux.</p>
+
+<p>Blessé, comme il devait l'être, de ce qu'on l'avait tenu à
+l'écart des préliminaires et de la conclusion du traité dont
+il s'agit, Guillaume répondit à la demande que lui adressaient
+les états généraux d'en approuver la teneur, en élevant
+contre cet acte les critiques suivantes: la constitution du
+pays était violée, en ce que lesdits états se trouvaient
+dépouillés du droit de s'assembler quand ils le jugeraient
+opportun; les lois régissant les Provinces étaient violées aussi
+par le fait révoltant de l'incarcération prolongée du comte
+de Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la
+ratification de la pacification de Gand était dérisoire, attendu
+que des subterfuges, immanquablement mis en jeu par la
+politique espagnole, en paralyseraient les effets; les états
+généraux s'étaient laissés entraîner à une concession désastreuse,
+en s'engageant à payer la solde de troupes étrangères,
+flétries et expulsées, à raison des effroyables excès
+qu'elles avaient commis.</p>
+
+<p>Quelque fondées que fussent ses critiques, le prince déclara
+cependant qu'il ne refuserait pas son adhésion à l'édit
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+perpétuel, pourvu que les états généraux promissent formellement,
+en prévision du cas où les troupes espagnoles
+ne partiraient point, de s'abstenir de toute communication
+ultérieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes,
+même par la force des armes, à sortir des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze
+mille soldats allemands restèrent encore au service du roi
+d'Espagne dans les Provinces. Les méfaits commis par plusieurs
+d'entre eux soulevèrent des conflits et motivèrent,
+plus d'une fois, une énergique répression.</p>
+
+<p>La versatilité du caractère de don Juan, ses réponses
+ambigües, ses réticences en plus d'une occasion, la divulgation
+partielle du secret des trames ourdies entre lui et les
+agents de Philippe II, au détriment des Pays-Bas, l'inconsistance
+de la plupart des actes accomplis dans l'exercice de
+ses fonctions de gouverneur, excitèrent, au sein des Provinces,
+un mécontentement général. Sa position étant devenue
+de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en
+sortir qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa
+brusque mainmise sur la citadelle de Namur, qu'il occupa
+pour s'y retrancher, et son infructueuse tentative pour s'emparer
+du château d'Anvers, équivalurent à une déclaration
+de guerre.</p>
+
+<p>La conséquence du défi qu'il porta ainsi aux états généraux
+fut la résolution prise par ceux-ci de soutenir contre
+lui la lutte, si, à la suite de pourparlers qu'il venait d'entamer
+avec eux, il ne désavouait pas hautement ses actes
+agressifs et ne se soumettait pas à certaines conditions qu'ils
+formulaient.</p>
+
+<p>Tel était l'état des choses lorsque, répondant à leur appel
+dicté par l'anxiété, Guillaume arriva à Bruxelles.</p>
+
+<p>Le conseil qu'aussitôt il donna aux états généraux fut celui
+d'élargir le cercle des conditions imposées par eux au gouverneur
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+général, en stipulant le maintien formel de la pacification
+de Gand et de l'édit perpétuel, l'obligation pour
+don Juan d'évacuer la citadelle de Namur, d'abandonner
+les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer les
+troupes allemandes au delà des frontières, de licencier, à
+l'intérieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres,
+de s'abstenir de toutes levées en pays étranger, de réintégrer
+dans leurs grades tous les officiers destitués, de restituer
+les biens frappés de confiscation, de libérer les prisonniers,
+de s'engager à faire cesser, à l'expiration d'un
+délai de deux mois, la captivité du comte de Buren, enfin
+de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la
+nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas,
+d'obtempérer aux décisions qui émaneraient du conseil
+d'Etat institué par les états généraux.</p>
+
+<p>Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une
+déclaration de guerre; et, laissant une forte garnison dans
+la citadelle de Namur, il se retira à Luxembourg, espérant
+y concentrer les forces nécessaires pour lutter avec avantage
+lorsque éclateraient les hostilités.</p>
+
+<p>La retraite forcée de don Juan et les conséquences
+qu'elle devait entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume:
+il s'y était attendu, au moment où il avait donné aux états
+généraux le conseil, bientôt suivi par eux, que lui inspirait
+son inébranlable dévouement à la cause de la liberté civile
+et de la liberté religieuse.</p>
+
+<p>Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait
+reposer sur le terrain mouvant des compromis ou d'une
+paix douteuse. Seule, une guerre soutenue pour anéantir le
+régime de compression et d'intolérance trop longtemps
+pratiqué dans les Pays-Bas par les Espagnols pouvait conduire
+à un affranchissement final, et par cela même, à
+l'inauguration d'un régime de sage liberté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur
+qui comptait le prince en dehors du concours que lui prêtaient,
+dans l'élan de la reconnaissance, les fidèles provinces
+de Hollande et de Zélande? Ce n'était ni sur les
+nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres provinces;
+c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce
+double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle,
+que Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait,
+imprimait aux états généraux, à l'époque dont il s'agit en
+ce moment, la direction que lui paraissaient commander
+les circonstances.</p>
+
+<p>Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé,
+jaloux de l'influence prépondérante du prince dans le
+maniement des affaires publiques, se concertèrent-ils pour
+tenter de la détruire: leurs tentatives échouèrent contre sa
+fermeté et son habileté consommée, de même que contre la
+résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le vit bien, surtout,
+lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret, durant
+son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à
+titre de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée,
+dans ses effets, par l'élévation instantanée de Guillaume
+aux suprêmes fonctions de <i>Ruart</i> du Brabant, et par
+le rôle qu'il sut remplir, aux côtés du jeune archiduc, ainsi
+que bientôt on en pourra juger.</p>
+
+<p>En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince,
+à Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts
+généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient,
+et en consolidant, au point de vue des nouveaux
+services à rendre, la situation personnelle de l'homme
+éminent sous l'égide duquel s'abritaient ces mêmes intérêts.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="ni1 block">Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.&mdash;Lettre de Guillaume au même.&mdash;Attitude
+de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc Matthias.&mdash;Nouvel acte d'union
+signé à Bruxelles le 10 décembre 1577.&mdash;Alliance conclue avec l'Angleterre.&mdash;Reprise
+des hostilités par don Juan.&mdash;Défaite de Gembloux.&mdash;Guillaume domine
+la crise qui agite les Provinces.&mdash;Il rallie à sa cause Amsterdam.&mdash;Il appelle
+Lanoue dans les Pays-Bas.&mdash;Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.&mdash;Conseils
+donnés par Lanoue au duc d'Anjou.&mdash;Lettres de la princesse a Desprumeaux.&mdash;Lanoue
+nommé maréchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyauté, son
+énergie.&mdash;Relations du prince et de la princesse avec M. et M<sup>me</sup> de Mornay
+arrivés dans les Pays-Bas.&mdash;Naissance de <i>Catherine-Belgia</i> de Nassau.&mdash;Résolutions
+des états généraux à l'occasion de son baptême.&mdash;Détails sur ce
+baptême.&mdash;Difficultés provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.&mdash;Troubles
+de Gand.&mdash;Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces troubles,
+qu'il réussit à réprimer.&mdash;La princesse rejoint Guillaume à Gand et revient
+avec lui à Anvers.&mdash;Traité d'Arras.&mdash;Union d'Utrecht.&mdash;Mort de don Juan.&mdash;Alexandre
+Farnèse lui succède.</p>
+
+<p class="p2">A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers,
+que, d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme
+qu'elle chargeait de s'acquitter, auprès du duc de
+Montpensier, d'une mission dont on ignore l'objet. Mais,
+soit que cette mission tendît à convaincre le duc de la
+nécessité de rendre enfin justice à sa fille et de lui accorder
+au moins quelque bienveillance; soit, comme une lettre de
+Guillaume au prince dauphin<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a> pourrait le faire croire, qu'il
+fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir,
+au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père,
+toujours est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait,
+dans l'une et l'autre hypothèse, comme preuve manifeste
+de sa confiance en ce c&oelig;ur paternel qu'elle supposait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+même en souffrant de ses injustes rigueurs, ne lui être pas
+encore totalement fermé.</p>
+
+<p>Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui
+viendrait en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au
+prince dauphin<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>:</p>
+
+<p>«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que
+monsieur le prince, vostre frère, et moy envoïons vers
+monsieur nostre père, je vous supplie très humblement
+de croire que je ne sçaurois recevoir plus de faveur et contentement,
+que de sçavoir souvent des nouvelles de vostre
+santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de
+madame ma s&oelig;ur en si mauvais estat, et vous asseure
+que, s'il y avoit chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui
+peust avancer sa guérison, je l'en voudrois servir. Vous
+me ferez donc cest honneur de m'escrire comme elle se
+trouve à présent.&mdash;Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme
+vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il
+a à requérir de mondit seigneur et père, en nostre part
+je vous supplieray très humblement le vouloir favoriser
+et nous obliger tant, que vostre prière et moyen nous y
+sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup, espérant tant
+de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que
+prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée
+à vous rendre, toute ma vie, très humble service, etc.»</p>
+
+<p>Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin
+perdit sa femme, il reçut de Charlotte de Bourbon ces
+lignes empreintes d'une affectueuse sympathie<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>:</p>
+
+<p>«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de
+Mansart la perte que vous avez faite de madame ma
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+s&oelig;ur, est tel quy ne me permect quasi point de vous
+pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant
+bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle
+séparacion, je me suis contrainte à vous faire ceste lettre
+pour vous supplier très humblement que la part que j'ay
+à vostre douleur et fascherie la puisse diminuer, et que
+vous regardiés, le plus qu'il vous sera possible, à vous
+conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous faut
+tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de
+grâce, mais c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire
+paroistre vostre vertu, de laquelle encore que je ne doubte
+point, si est-ce que je désire plus que jamais d'estre prés
+de vous pour m'essaïer à vous divertir et soulager en vostre
+ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur de
+croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance,
+comme aussi feroit monsieur le prince, vostre frère,
+qui est extrêmement desplaisant de vous sçavoir en cest
+estat. Luy et moy avons grande crainte que vostre santé
+en soit diminuée, ce quy faict que je desire que me faciés
+cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de
+me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront,
+de longtemps, apporter le contentement pareil à la tristesse
+et regrets que j'ay à présent; et, pour n'accroistre
+point la vostre, je n'useray de plus long discours, sinon
+pour prier Dieu de vous donner quelque soulagement en
+vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me
+permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles
+recommandations à madame la marquise, accompagnées
+d'un témoignage de la douleur que j'ay de nostre
+commune perte; ne luy en osant sitost rafraîchir la mémoire,
+cela me gardera de luy en dire davantage, pour
+ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur,
+que ceste lettre serve pour vous deux, à qui je prie
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+Dieu donner la constance et résolution qui vous est bien
+nécessaire.»</p>
+
+<p>Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne
+tarda pas à les suivre. Elle portait<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>:</p>
+
+<p>«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la
+lettre que je vous avois escripte par le sieur X..., bientost
+après avoir entendu la perte que vous avés faicte de feu
+madame ma s&oelig;ur, est véritable, je suis doublement
+ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye de
+ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement
+que je m'asseurois vous donner, en rendant le
+debvoir en quoy je suis obligée. Cela faict que, depuis
+deux jours que M. de Mansart est arrivé, je me suis résolue
+vous faire ceste dépesche, tant pour avoir cest heur de
+sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui
+s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant
+osé passer oultre, à cause du danger des chemins; et
+encores combien quy m'ayt asseuré de vous avoir faict
+tenir bien seurement mes lettres, sy ne me puis-je contenter
+de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous
+suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce
+que j'en fais maintenant et excuser les incommodités survenues,
+au reste me faisant cest honneur d'avoir égard à
+l'amitié que je vous porte et à l'obéissance très humble
+que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui me faict estre
+en continuel soucy de vostre santé, craignant bien fort,
+qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême
+ennuy que vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que
+toute aultre chose ne me sauroit contenter. Faites-moy,
+s'il vous plaist, cette faveur de le croire, et que mon plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+grand desir est d'avoir encores cest honneur de vous voir
+et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre si
+heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en
+toutes mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement
+de vous, que je supplie très humblement qu'il luy plaise
+me le départir, sur ce que vous dira de ma part M. de
+Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup plus obliger
+que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus
+que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui
+me ferés cet honneur me départir des nouvelles de monsieur
+mon nepveu, de quoy je me trouve, à ceste heure,
+avec plus grand soin que jamais, vue la grande perte qu'il
+a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle affection
+vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce
+qu'il vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un
+prince des plus accomplis pour son âge. Je supplie Dieu,
+monsieur, de le vous bien garder, et que je le puisse, ung
+jour, voir. Mondit sieur de Malleroy vous dira des nouvelles
+de mes petites filles, que je vous supplie très humblement
+avoir toujours pour recommandées, et moy, en
+vos bonnes grâces, etc., etc.</p>
+
+<p>»(<i>P.S.</i>) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal;
+quy m'a fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir
+mander meilleure nouvelle de ma santé, laquelle est si
+souvent afoiblie par maladie, que cella me faict de tant
+plus desirer que Dieu me fist la grâce, pendant que j'ai à
+vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.»</p>
+
+<p class="p2">Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la
+lecture de ce simple post-scriptum!</p>
+
+<p>La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans
+proférer la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne,
+toute dispensation émanant de la volonté divine. Il semble
+qu'elle ait le pressentiment de la brièveté de son existence.
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+N'y a-t-il pas, en effet, pour son c&oelig;ur à la fois si tendre et
+si pieux, plus de mélancolique résignation que d'espoir,
+dans ces paroles: «pendant que j'ai à vivre?» Hélas!
+Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que quelques
+années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi
+ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au
+bonheur de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection,
+de son dévouement et de son inépuisable bonté!</p>
+
+<p>C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se
+compose, dans l'ensemble des données biographiques, la
+meilleure partie du patrimoine de l'histoire. Honneur à elle
+quand elle les ravive et quand ses annales en reflètent la
+splendeur!</p>
+
+<p>Partageant, dans le cercle des relations de famille, les
+sentiments de sa noble compagne, Guillaume de Nassau
+s'était lié d'amitié avec le frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le
+langage d'un frère affectionné qu'il lui fit entendre, en l'entretenant,
+à son tour, du deuil à l'occasion duquel Charlotte
+de Bourbon lui avait exprimé sa profonde sympathie.</p>
+
+<p>«Monsieur, disait-il au prince dauphin<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, si les lettres que
+j'ay esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard
+n'eûssent esté accompagnées du rafraîchissement de
+la perte que vous avez faite de feu madame vostre femme,
+j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de contentement
+de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je
+vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant
+en si grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir
+encore si bonne souvenance de moi, qui vous plains extrêmement
+d'une telle séparation. Mais je désire, monsieur,
+qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre patience,
+et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au
+reste, monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance
+chose par laquelle je vous peusse tesmoigner combien
+me touche ce qui vous arrive, soit bien, soit mal; et lors
+vous cognoistriés, monsieur, que, quand j'aurois cest honneur
+de vous estre propre frère, je ne sçaurois de plus
+grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir
+moïen de vous faire bien humble service. Quant à l'estat
+de ce païs, M. de Maleroy, lequel nous envoyons exprès
+pour vous visiter de nostre part, vous pourra particulièrement
+raconter ce qui est advenu pardeça, depuis
+l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue,
+les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail
+que j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est
+tel, que le peu de loisir que j'ay m'a souventes fois empesché
+de faire mon devoir envers vous, comme je suis
+obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur de
+croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que
+cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir
+de vos commandemens, à quoy je me sens plus obligé que
+jamais, veu l'honneur que faites à ma femme de prendre
+ses affaires en main, pour les recommander à monseigneur
+vostre père, ce qu'elle vous supplie bien humblement vouloir
+continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle
+je présente mes très humbles recommandations, et prie
+Dieu vous donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse
+et longue vie.</p>
+
+<p class="left30">»D'Anvers, ce 20 décembre 1577.<br />
+<span class="i4">»Votre très humble frère, à vous faire service.</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la
+lettre ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+dauphin, étaient empreints d'une incontestable gravité. En
+voici la substance:</p>
+
+<p>Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume,
+en appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas,
+comme s'ils eussent eu le droit d'en disposer, un
+membre de la maison d'Autriche? Aveuglés par la passion,
+ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de l'incapacité
+de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs
+desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef
+qui s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince
+d'Orange et à annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse
+de la population.</p>
+
+<p>Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince
+déjoua la combinaison ourdie contre lui.</p>
+
+<p>Devenu <i>Ruart</i> de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder,
+il apaisa le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc
+Matthias; et de prime abord, le voyant totalement
+dépourvu d'expérience, sans idées arrêtées, sans plan conçu,
+il déclara, sur le ton d'un bienveillant protecteur, «qu'il
+falloit entourer ce jeune seigneur de bons enseignemens
+et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».</p>
+
+<p>De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut
+l'âme; elles aboutirent à des solutions précises.</p>
+
+<p>Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la
+dépendance des états généraux. Acceptant, par le fait de
+ceux-ci, pour lieutenant général, Guillaume, expressément
+maintenu, du reste, dans ses hautes attributions de <i>Ruart</i>,
+il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un guide, entre les
+mains duquel se concentra le gouvernement effectif. Un
+gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc.
+Il n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt
+des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir
+au sein des Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un
+acte solennel dont il était le promoteur, et qui demeure
+dans l'histoire comme l'un de ses plus glorieux titres à la
+reconnaissance publique; digne couronnement de sa noble
+carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En effet, grâce à
+lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un nouvel
+acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les non-catholiques
+s'engagèrent à se respecter, les uns les autres,
+dans l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger
+mutuellement contre leurs ennemis communs. De la simple
+tolérance, limitativement admise par la pacification de
+Gand, on passa ainsi au large et bienfaisant régime de la
+liberté religieuse. Ce fut un immense progrès.</p>
+
+<p>Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant,
+dans sa lettre à son beau-frère, «les difficultés qui, depuis
+l'arrivée de l'archiduc Matthias, s'étoient présentées,
+d'heure à autre, et le travail qu'il avoit pour amener le
+tout à une bonne fin.»</p>
+
+<p>De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux
+labeurs à accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes
+incessantes.</p>
+
+<p>Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement
+maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas,
+fut conclue le 7 janvier 1578.</p>
+
+<p>Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença
+les hostilités, à la tête d'une armée, dans le commandement
+de laquelle il avait pour principaux lieutenants, le prince
+Alexandre de Parme, Mansfeld, Mondragon et Mendoza.
+Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la faible
+armée des états, et s'empara de plusieurs villes.</p>
+
+<p>Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation
+générale contre les seigneurs catholiques, aux intrigues
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+et à l'incapacité desquels on l'attribuait, non sans
+raison.</p>
+
+<p>Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume
+ramena le calme dans les esprits, insista sur le devoir, pour
+tous les bons citoyens, de s'unir entre eux, réussit à rallier
+au soutien de la cause qu'il défendait la ville d'Amsterdam,
+qui, jusqu'alors, s'en était tenue séparée, et travailla activement
+à l'organisation d'une nouvelle armée, capable de
+tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait don Juan.</p>
+
+<p>Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas
+le valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours
+duquel il attachait le plus grand prix pour la mise
+sur pied et l'emploi de cette armée.</p>
+
+<p>Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient
+en Lanoue un ami dévoué. La sincérité des sentiments de
+haute estime et de confiante amitié qu'ils professaient pour
+lui ressort de leur correspondance; nous en détacherons
+les lignes suivantes, tracées par la princesse<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p>
+
+<p>«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection
+en mon endroict ne permet que ceste occasion se
+perde, sans vous faire sçavoir de nos nouvelles par le sieur
+Lenart, présent porteur, lequel vous pouvant dire ce qui se
+passe pardeçà, je n'étendray point la présente en ce sujet,
+mais bien pour vous prier bien affectionnément de nous
+continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen
+de faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux
+bonnes grâces du roy de Navarre, et qu'il soit assuré que
+ne souhaitons rien tant que luy faire quelque bon service;
+de quoy monsieur le prince d'Orange et moy désirons surtout
+qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez tout et qui
+nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous
+rendra de tant plus vos redevables; ce que monsieur le
+prince ne se peut tenir d'avancer et ramentevoir, toutes et
+quantes fois qu'il parle de vous, attendant que l'occasion
+d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit hors d'espérance de
+se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste saison vous
+apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause
+des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui
+désire estre justifiée par tout le monde, vous envoyant,
+à ceste fin, ce qui en a esté publié: vous priant très affectueusement
+vouloir tousjours embrasser les affaires de ce
+pays pour qui avez jà tant fait, et selon les occurences
+qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent porteur
+vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre
+bonne volonté, comme pouvez attendre assurément de
+nostre part ceux de l'obligation où nous tenez de longtemps,
+si pour vous ou autres des vostres se peut faire
+pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me recommander
+bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de
+Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»</p>
+
+<p>Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas,
+vers la fin de février 1578<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>, ne fut libre d'y arriver
+que plus tard. Le duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le
+retenait auprès de sa personne.</p>
+
+<p>Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre
+de sages conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient
+devenus l'objet de ses âpres convoitises. Il voulait que son
+attitude vis-à-vis d'eux fût celle, non d'un ambitieux qui
+prétendît les maîtriser, mais d'un généreux auxiliaire qui
+contribuât à les soustraire au joug de la tyrannie espagnole.
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+«Il faut, disait-il<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>, s'armer de bonté, vérité, justice et tempérance,
+aultant comme de aultres armures: car à ung
+peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de
+la vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En
+cela, comme sur une foule d'autres points, les vues de
+Lanoue concordaient entièrement avec celles de Guillaume
+de Nassau.</p>
+
+<p>Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou
+hostile que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants,
+la garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard
+des Pays-Bas. Guillaume, dans l'excès de sa confiance,
+accepta comme garantie la parole du duc, sur la valeur
+de laquelle insistaient les négociateurs employés par lui,
+et notamment, un homme recommandable, tel que Despruneaux.</p>
+
+<p>Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la
+correspondance échangée, soit entre lui et Guillaume de
+Nassau, soit entre ce dernier et Despruneaux, indiquent les
+prétentions originaires du duc, et les limites ultérieurement
+apposées à son intervention dans les événements qui s'accomplirent,
+en 1578, au sein des Pays-Bas<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p>
+
+<p>Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du
+duc d'Anjou, Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578,
+en ces termes, à diverses lettres qu'elle avait reçues de
+Despruneaux<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de
+faire congnoistre à monseigneur d'Anjou combien j'ay
+envie de luy faire très humble service, pour plusieurs
+raisons que vous cognoissez et dont vous m'en représentez
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires de
+ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably,
+ainsi que vous avez peu entendre estant pardeça, ce que
+je puis en cest endroit est de leur recommander en général
+les affaires de mondit seigneur, et voudrois y avoir autant
+de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en cela ma
+puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion
+s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura
+toujours contentement. Quant à vostre particulier, je ne
+vous puis assez remercier de la bonne affection que vous
+me faites paroistre, vous asseurant que me trouverés toujours
+bien preste à vous faire plaisir, partout où j'en aurai
+le moïen, etc.»</p>
+
+<p>La princesse ajoutait, le 15 juillet<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je
+fais encore, que monseigneur le duc feroit paroistre par
+effect l'affection qu'il a au bien et repos de ce païs; ce que
+j'ai occasion de désirer autant que personne du monde.
+Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera entendre
+bien au long les particularitez qui se sont passées
+depuis l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous
+en ferai point de redite, mais seulement je vous prieray de
+me faire ce bon office, de présenter à son Altesse mes très
+humbles recommandations avec mon très humble service,
+desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy soit
+agréable, etc.»</p>
+
+<p>En regard des dispositions favorables que manifestaient
+le prince et la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles
+étaient celles de ce dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux
+et des diverses provinces des Pays-Bas? C'est ce qu'il
+est difficile de préciser; car des faits d'une haute gravité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+que relatent deux dépêches de Bellièvre et de Lanoue, des
+17 et 18 août 1578<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, ont fait naître, sur ce point, des doutes
+qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.</p>
+
+<p>D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux
+embrassa, de concert avec le prince d'Orange, la défense
+des Pays-Bas contre leurs pires ennemis, ce fut incontestablement
+Lanoue. Il ne pouvait mieux inaugurer les fonctions
+de maréchal de camp, que venaient de lui conférer les
+états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il allait
+prendre les armes, ces belles paroles<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>:</p>
+
+<p>«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités
+que vous avez souffertes, par ceste insupportable et
+âpre nation espagnole, laquelle s'est débordée en toutes
+sortes de violences sur vos peuples; ingratitude vilaine
+pour le service que vous lui avez fait. Vous et nous sommes
+issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes de
+laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et
+nous donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours
+esté très affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle
+il est notoire combien nos maïeurs ont par le passé
+valeureusement combattu; ce qui me fait croire que ceste
+vertu antique se renouvellera en vous, pour chasser la
+cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous
+tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes,
+et, pour ce regard, usant, à l'endroict des personnes libres,
+du traitement convenable à des esclaves. Nous sommes
+vos compatriotes, usant de mesme langage, ayant mesmes
+m&oelig;urs et coustumes, et bien encores d'autres liens de
+proximité, afin que nous fussions aussy prompts à vostre
+défense, comme la raison et le debvoir nous y convient.
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+Ne perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous
+sçavez bien que Dieu oit le gémissement des affligez et
+favorise leur justice. Il vous oira et favorisera. Combien
+de peuples battus de ceste dure oppression ont esté délivrés
+par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il
+vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est
+à ceste heure que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»</p>
+
+<p>Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque
+Lanoue ne doit-il pas trouver, de nos jours encore, dans les
+c&oelig;urs des descendants de ses dignes amis du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
+qu'il appelait si bien <i>ses compatriotes</i>!</p>
+
+<p>Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de
+Bourbon, ce même langage fit vibrer son c&oelig;ur de Française
+et de compagne du prince en qui se personnifiait le sincère
+ami de la France et le constant protecteur des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Un Français, non moins recommandable par ses nobles
+qualités que Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près
+en même temps que lui, et eut aussi, avec le prince et la
+princesse d'Orange, d'intimes entretiens. Ce second compatriote
+de Charlotte de Bourbon était Duplessis-Mornay.
+Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les affaires
+des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau
+et par les états généraux pour remplir une mission de pacification
+dans l'une des provinces qui était alors plus agitée
+que les autres: il était chargé «de se pourmener par la
+province de Flandres, où il avoit jà acquis des amis<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>»;
+on espérait que ses conseils exerceraient sur les esprits troublés
+une salutaire influence.</p>
+
+<p>La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une
+grâce délicate à lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+en lui, non seulement l'homme d'État au mérite duquel elle
+rendait pleinement hommage, mais aussi et surtout l'homme
+de c&oelig;ur qui avait donné de nombreuses preuves de dévouement
+au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le convainquit,
+en outre, qu'à titre de s&oelig;ur tendrement attachée à la
+duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse
+sympathie et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon,
+dans son douloureux veuvage, avait été entourée par
+M<sup>me</sup> de Mornay.</p>
+
+<p>La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre
+le prince et les états généraux, se manifesta, en 1578, dans
+une circonstance particulière dont il importe de dire ici
+quelques mots.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à
+une troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question
+du baptême de cet enfant, Guillaume en informa les états
+généraux. Le recueil officiel de leurs <i>résolutions</i> nous fait
+connaître<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>, dans les termes suivants, la communication du
+prince, et celles de ces <i>résolutions</i> qu'elle motiva:</p>
+
+<p>«<i>Séance du 9 septembre 1578.</i>&mdash;Le seigneur prince
+d'Oranges déclare comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer
+une fille, laquelle il vouldroyt faire baptiser selon sa
+religion, de laquelle comme le libre exercice est permis
+en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict exercice:
+ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable,
+en advertir les estats.»</p>
+
+<p>«<i>Séance du 12 septembre 1578.</i>&mdash;Sur la proposition que
+Son Excellence a faicte touchant le baptesme de son enffant,
+les estats de Brabant, Gueldres, Flandres, Hollande,
+Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se sont référez à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+discrétion de Son Excellence et luy offrent tout humble
+service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys,
+Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont
+déclaré qu'ils ne sont authorisez; mesmes que leur est par
+exprès deffendu de toucher le faict de la religion, et que,
+partant, ilz ne peuvent porter quelque consentement au
+faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de
+quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les
+sieurs d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle
+depuis est venue remercyer lesditz estats de leur bonne
+affection.»</p>
+
+<p>«<i>Séance du 20 septembre 1578.</i>&mdash;Pour assister au baptesme
+de la fille de monseigneur le prince d'Oranges, sont
+nommez les sieurs de Saventhem, Leefdale, Utenhove, de
+Bie, et le docteur Aisma. Gueldres, Tournay, Tournésis
+et Valenciennes absens.»</p>
+
+<p>«<i>Séance du 21 septembre 1578.</i>&mdash;Le maistre d'hostel
+du seigneur prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck,
+a requis les estatz de dénommer aulcuns pour
+assister au baptesme de la fille de Son Excellence, après
+midy, entre troys et quatre heures, convyant tous ceulx
+de l'assemblée au souper.&mdash;Quant à la dénomination y
+est satisfaict.&mdash;Pour faire un présent à la fille dudit
+seigneur prince, résolu par pluralité de voix, de suyvre
+l'avis de ceulx de Brabant, qui sera mis par escript...&mdash;résolu
+de donner la somme de troys cents florins à la
+sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de
+chambre de la femme et fille dudict prince...&mdash;après
+midy, la fille du prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle
+religion.»</p>
+
+<p>De son côté, le <i>Mémoire sur les nativités des demoiselles
+de Nassau</i> porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet,
+l'an 1578, une heure après midy, Madame accoucha, en
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+la ville d'Anvers, de sa troisième fille, qui fut baptisée au
+temple du chasteau de ladite ville, le 21 de septembre en
+suyvant, et nommée <i>Catharina-Belgia</i> par madame la
+comtesse de Schwarzbourg, s&oelig;ur de mondit seigneur
+le prince; mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de
+Clervant, au nom de monseigneur le duc Jehan-Casimir,
+et messieurs les estats de toutes les provinces unies des
+Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis, lesquelz dictz
+estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente héritière
+de trois mille francs par an sur le comté de
+Lenghen, comme il appert par les lettres sur ce despeschées.»</p>
+
+<p>Un document contemporain<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a> donne sur le baptême dont
+il s'agit les détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit
+remonstré que Dieu luy avoit donné une fille, et qu'il
+desiroit la faire baptiser; et combien que, depuis un an
+en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa religion, que
+toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit librement
+et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme
+en la maison des jésuites, en la chapelle du chasteau,
+et deux aultres places en ladite ville, il estoit intentionné
+désormais s'y accommoder en publicq, mais qu'auparavant
+il en avoit bien voulu advertir messieurs les estatz,
+afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy ne fust
+donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou
+aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier,
+entre les cinq à six heures du soir, la fille du prince
+d'Oranges fut baptisée, au lieu où que l'on exerce la nouvelle
+religion, situé devant l'hostel du dict prince, lequel
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+aultrefois servait d'une place de corps de garde du chasteau;
+et a luy auroit esté imposé le nom de <i>Catharina</i>, de la part
+de la s&oelig;ur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg,
+et <i>Belgia</i>, de la part des estatz, qui avec ladicte
+dame l'auroient levé de font, assistez de l'ambassadeur
+d'Angleterre et du duc Casimir. De la part desditctz
+estatz auroit esté faict présent audict seigneur prince de
+la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au prouffict
+de sadicte fille, par an, trois mille florins de
+rente héritière, au denier seize<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.&mdash;Au soir, se célébra
+un magnifique banquet, à l'hostel dudict prince, où que
+ledict Liébart, encores qu'il se fûst absenté, quant il
+fut question d'offrir et dénommer députez pour lever
+ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent de ladite
+conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères,
+convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines
+d'Anvers, à une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde
+et pensionnaire de Middelbourg et aultres
+festoyoient pour le prince.»</p>
+
+<p>Les états généraux, en donnant le comté de Linghen
+au prince, rappelaient «les grandes raisons, congnues
+à un chascun, qu'ils avoient de recognoistre le
+soing et travail que Son Excellence prenoit continuellement
+pour le bien et conservation du pays»; mais,
+quelque sincère que fût leur reconnaissance, il n'en
+demeure pas moins certain que, parfois, ils se montraient
+lents ou inhabiles à soutenir par un concours sérieux
+Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa tâche
+ardue.</p>
+
+<p>A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire
+face à des difficultés sans cesse renaissantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année
+1578, provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient
+annoncés comme voulant lui venir en aide; là, de la continuation
+de la guerre avec don Juan; ailleurs, des divisions
+intestines qui sévissaient dans les provinces et dans les villes.</p>
+
+<p>Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit
+étaient le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier,
+contraint de renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation
+de ses projets de domination sur les Pays-Bas, n'était
+pour eux qu'un douteux auxiliaire, disposé d'ailleurs à
+quitter bientôt leur territoire, et qui, en effet, sans écouter
+ses conseillers habituels, le quitta brusquement. Le duc
+Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine d'Angleterre,
+s'était annoncé comme champion de la réforme dans
+les Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en
+vulgaire ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité
+égalait la présomption.</p>
+
+<p>Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités
+entre l'armée des états généraux et celle de don Juan
+restaient suspendues par des négociations qui étaient encore
+loin d'aboutir à une solution pacifique.</p>
+
+<p>Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les
+villes, leurs causes étaient multiples, et il n'y avait pour le
+prince, espoir, sinon d'y mettre rapidement un terme, au
+moins de les atténuer, qu'en unissant à l'emploi de mesures
+de justice et d'apaisement, celui d'une stricte fermeté dans
+la répression de tous actes coupables.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs
+à l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé.
+Bornons-nous, sur un seul point, à mentionner la fermeté
+dont Guillaume de Nassau fit preuve vis-à-vis de la population
+de Gand et l'habileté avec laquelle il la fit rentrer
+dans les voies de l'ordre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités,
+Gand, était en proie à l'anarchie. Le plus désastreux des
+ravages, enfantés par la démence des anarchistes, était
+celui d'une hideuse intolérance. Elle apparaissait, en traits
+sinistres, dans une effroyable lutte engagée entre deux
+partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme pervers,
+ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support
+mutuel que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent
+possédé la moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés
+et furieux, qui n'étaient catholiques ou réformés que de
+nom, se disputaient une suprématie chimérique, et ne respiraient,
+les uns à l'égard des autres, qu'une haine toujours
+prête à éclater en actes de violence.</p>
+
+<p>Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier
+aux excès commis et en prévenir le retour.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de
+désordre c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant,
+quelle que fût son anxiété, à la pensée des périls qu'il allait
+affronter, elle ne songea pas, un seul instant, à le retenir à
+Anvers; car, ainsi que lui, elle était douée d'une foi et d'une
+abnégation qui la maintenaient constamment à la hauteur
+de tout grand devoir à remplir.</p>
+
+<p>Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours,
+contre les passions déchaînées, lorsque, commençant à
+concevoir quelque espérance de finir par les dompter, il
+écrivit à la princesse, le 18 décembre 1578<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>.</p>
+
+<p>«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ
+les neuf heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de
+monsieur mon frère et de monsieur de Sainte-Aldegonde;
+et, comme celles de monsieur de Sainte-Aldegonde estoient
+d'importance, je lui ai incontinent fait response et l'ay prié
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+voloir faire mes excuses tant vers mondit frère, que vous,
+que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte de
+Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour
+vous respondre sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois
+dire aultre chose qu'il me déplaist bien que les affaires
+de pardelà sont en tel estat que nous ne nous porrons
+si tost veoir; mais puisque par vostre dernière, l'on peut
+donner quelque contentement à la commune, ne peus
+sinon me conformer à l'advis de monsieur le comte de
+Schwarzbourg, monsieur de Sainte-Aldegonde et le vostre.
+Je pense bien que pour le moing ils passeront les quinze
+jours avant que porrai partir d'issi; car il y ast tant de
+diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les
+faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient
+bien hault, et qu'ilz porront plus tost de contredire que
+non pas pour remettre les affaires, s'y trouveront bien
+empeschez à démeller ung tel faict. Et veulx dire en
+vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils
+sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu,
+avoir faict ung signalé service à tout ce païs, et mesme
+à ceulx qui ne taschent que de blasmer mes actions.
+Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de tels blasmes
+continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai
+apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict
+ouvertement, sans avoir aultre regard que au bien et
+tranquillité de nostre patrie; et en cela je prie à Dieu faire
+ainsi à mon âme. Il me déplaist, certes, de veoir toutes ces
+dissidences, et me sembleroit beaucoup mieulx qu'ilz parlassent
+ouvertement, que non pas, en particulier de
+déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts
+tout ceci à cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me
+mande que plusieurs interprètent les offices que je faicts
+issi comme si fûssent faicts en aultre intention; et que tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+n'est que feintise, et qu'ilz sçavent bien que tout qui se faict
+en ceste ville et de monsieur le duc Casimirus at esté faict
+par réciproque intelligence, et que n'ai désir que de remuer
+tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne fasse
+honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité
+nos affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus
+tost pittié que non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se
+lasser, mais continuer constamment de faire son mieulx,
+comme j'espère que Dieu m'en donnera la grâce. La
+maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que
+Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient
+peu ou nulle espérance. Je vous prie me donner souventement
+advis quel espoir il y est de sa convalescence. Et sur ce
+finiray ceste avec mes très affectueuses recommandations
+à vostre bonne grâce, priant le Créateur vous donner, ma
+femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant,
+ce 18 de décembre, <i>anno</i> 1578.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien bon mari à jamais,<br />
+<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de
+Bossu, n'étaient que trop fondées; car bientôt il eut la
+douleur d'apprendre la mort de ce valeureux chef, dont les
+efforts s'étaient confondus avec les siens, dans la défense de
+la cause nationale.</p>
+
+<p>La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite
+de démarches et de conférences, dans le cours desquelles
+son amour du vrai et du juste, sa fermeté et son esprit de
+conciliation prévalurent, il ramena au calme et à la raison
+une population turbulente et égarée. Il obtint son adhésion
+à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des deux
+religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+mari à Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour
+Dendermonde, et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22,
+le prince annonça aux états généraux que, «s'estant
+transporté à Gand, il y avoit fait tous extrêmes debvoirs
+et offices pour y apaiser les habitants et accommoder les
+affaires entre eux et les Wallons<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>».</p>
+
+<p>Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence
+se maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés
+par un clergé ambitieux et intolérant, en même temps que
+par <i>les mécontents</i>, nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne,
+les antagonismes, les haines, les scissions et les
+désordres de tout genre s'accumulaient de jour en jour,
+dans de telles proportions, que la patrie commune était
+menacée d'un prochain démembrement.</p>
+
+<p>A un traité issu <i>des troubles d'Arras</i>, et conclu le 6 janvier
+1579 par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut,
+par les villes de Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans
+le pays comme un brandon de discorde, il avait été répondu
+par un traité d'union, que les députés de la Gueldre, de
+Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de quelques
+autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier,
+et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en
+cette ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion
+desquels il y avait lieu de compter.</p>
+
+<p>Le premier de ces traités tendait à fomenter la division
+au sein des dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher
+de leur ensemble dix de ces provinces, pour les assujettir
+indéfiniment à l'autocratie espagnole, et, par cela même, à
+un régime exclusivement catholique.</p>
+
+<p>Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire
+les sept autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+une union entre elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse
+et les autres libertés publiques contre toute oppression
+étrangère.</p>
+
+<p>La mémorable <i>Union d'Utrecht</i> n'était, en effet, qu'un
+rempart opposé aux excès de l'absolutisme royal: elle ne
+visait pas au renversement de la royauté. Que, d'ailleurs,
+cette union portât inconsciemment en elle le germe de l'indépendance
+à laquelle devaient arriver, un jour, les Provinces-Unies,
+c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il
+ne faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa,
+et que les Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance
+que pour se dégager de l'intolérable pression
+sous laquelle elles s'affaissaient, et qui menaçait de les
+écraser.</p>
+
+<p>L'<i>Union d'Utrecht</i><a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> ne pouvait être mieux caractérisée que
+par Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des
+ennemis qui l'attaquaient, il disait<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>: «Ils trouvent merveilleusement
+mauvaise l'union des provinces faicte à
+Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce qui nous est bon
+leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est mortel.
+Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion:
+ils avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu
+de conseils qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur
+dévotion quelques pestes qui estoient entre nous. Quel
+remède pouvoit-on inventer meilleur à l'encontre de
+désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre
+leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi
+leurs desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes,
+leurs secrètes intelligences ont esté en un moment dissipés,
+monstrant Dieu, qui est Dieu de paix et de concorde,
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+combien il a en abomination ces langues frauduleuses, et
+comment il peult facilement renverser telles fausses et
+abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur
+donne un beau champ de crier, de se tempester. Je leur
+confesse que j'ai procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai
+estudié à l'entretenir, et vous dis, messieurs, encores,
+et le dis si hault, que je suis content que non seulement
+eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende,
+maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes,
+faictes, messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par
+escrit, mais qu'en effet vous exécutiez ce que porte vostre
+trousseau des flesches liez d'un seul lien, que vous portez
+en vostre sceau. Aillent maintenant et m'accusent d'avoir
+tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union, pour
+lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre
+d'une paix, ilz nous tramoient une division, s'ils
+s'assembloient tantost à Arras, tantost à Mons, en nous
+donnant tousjours de belles paroles, et ce, pour se
+desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits légers,
+semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de
+nous joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre
+ils pensent leur estre permis de mal faire et abandonner le
+païs, et quand? quand Maestricht est assiégé; et à nous
+il n'estoit loisible alors de bien faire et de garantir le païs.
+Apprenons donc, messieurs, ici ce qui nous est utile et
+nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que
+jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»</p>
+
+<p>Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité
+d'Arras et du point d'appui qu'il prêtait au développement
+du système d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des
+Pays-Bas. Don Juan venait de mourir; Alexandre Farnèse,
+habile capitaine, sans doute, mais en même temps homme
+sans foi, alliant la perfidie à la cruauté, lui succédait dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+le commandement de l'armée espagnole; et ce nouveau chef
+allait reprendre avec vigueur les hostilités.</p>
+
+<p>Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles
+luttes, quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations
+filiales de sa compagne? Elle-même va nous les
+faire connaître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="ni1 block">Maladie du duc de Montpensier.&mdash;Charlotte de Bourbon lui écrit. Touchant appel
+au c&oelig;ur paternel.&mdash;Mission de Chassincourt auprès du roi de Navarre dans
+l'intérêt de Charlotte.&mdash;Mémoire dont Chassincourt est porteur.&mdash;Lettre de
+Charlotte à son frère.&mdash;Farnèse attaque Anvers. Repoussé de cette place, il va
+assiéger Maëstricht.&mdash;Héroïque défense de Maëstricht.&mdash;Prise de cette ville.
+Cruauté de Farnèse et de ses troupes.&mdash;Antagonisme des provinces wallonnes
+contre les autres provinces.&mdash;Efforts de Guillaume et de Charlotte pour éviter
+le démembrement de la patrie commune.&mdash;Preuve de leur généreuse abnégation.&mdash;Guillaume
+soutient la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté
+religieuse.&mdash;Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un
+changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier à son égard.&mdash;Lettres
+d'elle à François de Bourbon.&mdash;Son amitié pour M<sup>me</sup> de Mornay.&mdash;Naissance
+de Flandrine de Nassau.&mdash;Lettre de la princesse aux magistrats
+d'Ypres.&mdash;Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il
+dit de son baptême et de son séjour auprès de l'abbesse du Paraclet, cousine et
+amie de la princesse d'Orange.&mdash;Nouveaux troubles à Gand.&mdash;Intervention de
+Ph. de Mornay et de Guillaume.&mdash;Répression de ces troubles.&mdash;Relations de
+Guillaume avec la cour de France en 1580.&mdash;Lettres de Charlotte de Bourbon
+à Catherine de Médicis et au roi de France.&mdash;Confiance de Guillaume dans la
+haute vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement de diverses
+affaires d'État&mdash;Éloge par le comte Jean de la princesse, sa belle-s&oelig;ur.&mdash;Lettres
+de la princesse à Hubert Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.&mdash;Captivité
+de Lanoue.&mdash;Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. Lettres
+d'elle.&mdash;Lettre de Charlotte au comte Jean.&mdash;Naissance de Brabantine de
+Nassau.</p>
+
+<p class="p2">Bourbon la complication des affaires publiques, arriva de
+France une nouvelle qui l'émut profondément. Son père
+avait été sérieusement malade, sans vouloir, dans le premier
+moment, que sa fille fût informée de la gravité de son
+état. Elle ne l'avait apprise que par une communication, qui
+lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque pénible
+que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de
+Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres
+qu'elle lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+à lui prouver, une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude,
+en lui adressant les lignes suivantes, qui contenaient un
+touchant appel au c&oelig;ur paternel<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir
+aussy tost vostre guérison, comme j'ai faict vostre grande
+maladie, dont encores je ne lesse d'estre en paine; et ne
+fauldroys de faire plus souvent mon debvoir de vous escrire,
+sans la crainte que j'ay de vous ennuier par mes lettres,
+qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne
+affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect
+me pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a
+faict derechef prendre la hardiesse de me ramentevoir en
+l'honneur de vostre bonne grâce et de vous supplier très
+humblement de croire que c'est la chose du monde que
+je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys
+si heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en
+ay me faict entreprendre de m'adresser au roy de Navarre,
+affin que par son moïen et faveur je puisse avoir quelque
+accès vers vous, monseigneur, pour vous rendre tant
+mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me concernent,
+que, possible, vous n'avez point encores entendues; espérant
+que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés
+tant d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce
+qui s'est passé, mais de n'avoir plus aucun mécontentement
+de moy, qui ay, ce me semble, monseigneur, par
+ungne si longue privation de vostre faveur et de tous offices
+paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir à présent
+honorée de vostre amitié et recognue de vous pour
+très humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange
+vous escript aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous
+plaisoit déclarer la bonne affection qu'il vous plaist me
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+porter, je le tiendrois à ung très grand heur, et vous en
+supplie encores très humblement, et de m'avoir tousjours,
+moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme
+estant nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous
+puisse durer longuement, et vous donner, monseigneur,
+en très bonne santé, très heureuse et longue vie.</p>
+
+<p class="left30">»D'Anvers, ce 21 février 1579.<br />
+<span class="i4">»Votre très humble et très obéissante fille,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">La princesse écrivit, en même temps, à son frère<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>:</p>
+
+<p>«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le
+faict de quelques mémoires que je luy ay donnés, pour
+supplier le roy de Navarre de me faire cette faveur, de
+moienner vers monseigneur nostre père, qu'il luy plaise
+me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur de luy estre.
+De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de
+vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay,
+toute ma vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur
+puisse prendre quelque résolution à mon contentement,
+lequel me sera double, sy je voy que par vostre moïen il
+me soit avenu; ce quy obligera monsieur le prince vostre
+frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce
+qui nous sera possible, très humble service.»</p>
+
+<p>Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>,
+avait appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses
+instances de celle-ci dans une lettre dont nous ignorons
+la teneur. Nous connaissons du moins la lettre qu'en
+cette circonstance il adressa au prince dauphin; la voici<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>:
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+Monsieur, j'ay esté adverti par plusieurs gens de bien de
+la bonne affection qu'il vous plaist de me porter, et à ma
+femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de vous
+en remercier humblement. Et comme présentement nous
+prions le roy de Navarre nous vouloir estre tant favorable
+et à mes enfans, de prier, en nostre nom, M. de Montpensier,
+afin qu'il luy plaise donner quelque recognoissance
+de la bonne amitié et affection naturelle que je
+m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je
+sçay que cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir
+interest, et, d'autre part, le moïen que vous avez pour
+persuader à mondit sieur ce que vous trouverez estre de
+raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous prier
+humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez
+avoir cest honneur que de vous tenir de si près; en
+quoy, oultre l'obligation naturelle que nous vous avons,
+vous m'obligerez aussi en particulier pour vous faire humble
+service, partout où il vous plaira de me commander.»</p>
+
+<p>Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était
+membre du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un
+haut degré, la confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia
+pleinement celle que le prince et la princesse d'Orange
+avaient placée en lui.</p>
+
+<p>Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de
+Navarre<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> se composait de deux parties, dont nous avons
+déjà fait connaître la première<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>, contenant le récit de ce
+qui s'était passé à l'abbaye de Jouarre, en 1559, et déduisant
+les raisons desquelles ressortait l'irrégularité de l'investiture
+de Charlotte de Bourbon, comme abbesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+La seconde partie de ce mémoire portait:</p>
+
+<p>«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons,
+sçachant bien que monsieur son père défère beaucoup aux
+cérémonies susdites, qu'il pourroit penser avoir esté observées
+en son endroict et pour tant s'en rendre plus difficile.
+Mais elles sont toutes vérifiées par l'information mesmes
+qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la poursuite et
+instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a
+l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses,
+d'une voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus
+amplement, tout ce qui dessus est dit.</p>
+
+<p>»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit
+seigneur de Montpensier, ladite dame supplie le roy de
+Navarre de le requérir, pour conclusion, de la vouloir
+recognoistre pour sa très humble et très obéissante fille,
+et, comme telle, luy faire part de ses biens, mesmes en
+considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son
+mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à
+l'avenir il n'en puisse naistre aucune difficulté.</p>
+
+<p>»C'est la première voye que ladite dame veut tenter
+comme la plus favorable, et qui ne peut estre trouvée
+mauvaise de personne, se confiant tant en la justice de sa
+cause, en la bonté de mondit seigneur, son père, et en
+l'intercession du roy de Navarre, qu'elle espère en avoir
+une bonne issue.</p>
+
+<p>»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes
+qui luy sont contraires pourraient rendre mondit seigneur,
+son père, moins facile envers elle, en ce cas, et
+ceste première voye ne réussît-elle pas, elle est conseillée
+d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de Navarre la
+trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de
+Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier,
+il ne fust esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+s'en tient s'y asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre
+que manifeste injustice, quand mesme le pape en seroit
+juge, pourveu qu'il donnast sa sentence selon ses propres
+canons.</p>
+
+<p>»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges
+ecclésiastiques, en tels faits et contre telles personnes est
+trop suspecte, elle requiert que la chose soit jugée par
+tels personnages non ecclésiastiques, que ledit seigneur
+roy et mondit seigneur de Montpensier, son père, en
+voudront nommer pour juges ou arbitres, sous le bon
+plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point
+de bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père,
+ne se déclare point partie contre elle, ains les en laisse
+faire, comme elle espère qu'il fera, par l'intercession
+dudit seigneur roy de Navarre.</p>
+
+<p>»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne
+la peut refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause
+de religion, elle est à renvoyer à la court d'église, nous
+avons l'édict de pacification, au contraire, qui la renvoye
+aux chambres de concorde, et en oste la cognoissance aux
+cours d'église, auquel mondit seigneur de Montpensier
+a advisé des premiers.»</p>
+
+<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de
+Chassincourt, sans qu'aucun détail relatif à la mission dont
+il s'était chargé fût encore parvenu à Charlotte de Bourbon,
+lorsqu'elle crut devoir inviter le prince dauphin, qui depuis
+longtemps la laissait privée de ses nouvelles, à rompre,
+vis-à-vis d'elle, un silence dont elle s'inquiétait.</p>
+
+<p>«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, vous avez,
+comme je croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous
+ay escriptes par M. de Chassincourt, où vous aurez entendu
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+combien ce temps m'est ennuyeulx, quand je n'ay
+point cest heur de savoir de vos nouvelles. Celles que j'ay
+aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours,
+m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il
+est recheust par deux foys depuis sa première maladie;
+et comme je pensois dépescher en diligence pour l'envoïer
+visiter, madame de Bouillon, nostre s&oelig;ur, m'a
+escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu; quy
+m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen,
+voir monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part,
+ung cheval venu de Dannemarck, lequel je luy ay dédié
+aussitost que je l'ay veu, car il semble estre aussi rare de
+force qu'il est petit, pour l'âge de mondit sieur mon nepveu.
+Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son
+service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à
+tous deux, en chose meilleure, pour vous tesmoigner
+combien est grande mon affection en cet endroit, où je
+vous supplieray très humblement me continuer vos bons
+offices vers monsieur nostre père, et me mander en quelle
+voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que
+l'on m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me
+faire cest honneur de m'avertir de ce qui en est, je le
+tiendray bien plus certain. Ce porteur, l'un de mes gens,
+est fidèle et seur, pour oultre ce que vous m'escripvrez,
+me faire rapport de ce que luy commanderés de me
+dire. Je luy ay donné charge de vous faire entendre
+bien au long l'estat de nos affaires, tant générales que
+particulières, et à quoy l'on est du traicté de paix, etc.</p>
+
+<p>»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer
+vostre pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu,
+sur peine de vous envoïer celuy de ma fille aisnée, m'asseurant
+quy ne vous sera point désagréable.»</p>
+
+<p>Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+famille de la princesse, s'adressa en même temps que
+celle-ci, à François de Bourbon<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>. «Monsieur, lui disait-il,
+je n'ai point voulu faillir de vous escrire par ce porteur
+que ma femme envoie exprès devers monsieur vostre
+père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé,
+delaquelle nous avons esté en bien grand'peine, pour
+avoir entendu comme il estoit recheu par deux fois depuis
+sa première maladie; mais, à ceste heure, on nous
+a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger.
+Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que
+bon d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen,
+nous puissions sçavoir vostre bonne disposition et me
+ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce... j'ay
+donné charge audict porteur de vous faire entendre l'estat
+auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce païs, etc.»</p>
+
+<p>Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que
+mentionnait la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut
+être répondu ici, qu'en quelques mots, à ces deux questions.</p>
+
+<p>Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi
+depuis environ deux mois, avaient imprimé aux événements
+politiques une marche rapide.</p>
+
+<p>Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers
+n'avait nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité,
+dans laquelle résidait alors, avec sa famille, un chef trop
+vigilant pour se laisser surprendre. L'attaque, qui n'était
+qu'une feinte, fut repoussée par le prince d'Orange, après
+un rude combat. Le but réel des opérations de Farnèse était
+la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta donc
+vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de
+l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+colossale armée une poignée de combattants, ayant pour
+émules, dans la défense commune, leurs femmes et leurs
+enfants; tant il est vrai que jamais le patriotisme n'apparaît
+plus grand, en affrontant une lutte formidable, qu'alors que
+les saintes affections de famille l'inspirent et le vivifient!!</p>
+
+<p>Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour
+déterminer les états généraux à secourir Maëstricht, mais
+il ne put, sur ce point capital, triompher d'une inertie qu'entretenait,
+à tort, leur trop grande confiance dans des négociations
+alors engagées avec les Espagnols pour arriver à
+une paix dont la conclusion était singulièrement problématique.
+Aussi, la malheureuse ville, abandonnée à elle-même,
+finit-elle par succomber, victime des atrocités commises, à
+l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce
+nom, qu'il avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves,
+contre une héroïque population livrée, comme proie, à l'assouvissement
+de leur rage.</p>
+
+<p>Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient
+demeurés au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la
+remplir vis-à-vis des provinces wallonnes, en suivant, cette
+fois, les directions du prince d'Orange.</p>
+
+<p>Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante
+était celle de la religion et de l'exercice du
+culte.</p>
+
+<p>Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien,
+dans les dix-sept provinces, indistinctement, de la
+pacification de Gand, base de l'unité nationale, et d'une
+tolérance préludant à la consécration de la liberté religieuse.
+Les provinces wallonnes répudiaient la pacification
+de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans l'espoir
+d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion
+catholique.</p>
+
+<p>Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+nationale, et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance
+religieuse, ces provinces se mirent servilement à la
+merci de Farnèse, en lui envoyant, sous les murs de
+Maëstricht, une députation; puis, bientôt fut signé, entre
+leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un accord
+préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait
+irrévocablement les Pays-Bas en deux parties.</p>
+
+<p>En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et
+Charlotte de Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent
+un noble rôle. Pour sauver d'un démembrement la
+patrie commune, le prince, de concert avec sa fidèle compagne,
+dont l'abnégation maternelle le secondait dans un
+suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi,
+à l'appui d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens
+catholiques: il présenta, comme autant d'ôtages,
+tous ses enfants.</p>
+
+<p>Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis
+que, d'une part, leur rejet pèse de tout son poids sur la
+mémoire des hommes néfastes qui courbèrent les provinces
+wallonnes sous le joug de l'Espagne, de l'autre, aux noms
+vénérés de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon
+demeure indissolublement attaché le glorieux souvenir d'un
+dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus
+grand des sacrifices.</p>
+
+<p>Voilà, pour reproduire les expressions employées par la
+princesse, dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette
+époque, l'état général des affaires, et à quoy l'on étoit du
+traité de paix».</p>
+
+<p>Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de
+l'autre par un abîme, se produisaient alors: d'un côté,
+l'abdication du sentiment patriotique et l'affaissement du
+sentiment religieux, sous la pression de l'intolérance; de
+l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa fidélité, avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la
+revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un
+régime provisoire de tolérance, devant conduire à un
+régime définitif de liberté religieuse; en d'autres termes, ici
+l'autocratie espagnole, saturée de bigotisme et de haine,
+prétendant façonner dix provinces à son image; là, la haute
+personnalité de Guillaume de Nassau, travaillant désormais
+à sauvegarder l'indépendance de sept provinces, et à faire
+prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de
+la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux
+d'autrui.</p>
+
+<p>Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire
+que le but vers lequel tendaient les efforts de Guillaume!
+Car, que voulait-il? que chacun professât sa religion avec
+une égale liberté et obtînt pour son culte la même protection.
+Sa volonté s'appuyait sur un principe fondamental qui,
+au XVI<sup>e</sup> siècle, n'était encore entrevu que par un très petit
+nombre d'hommes supérieurs.</p>
+
+<p>Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel
+dans les États civilisés, se place, comme il le doit, tout
+sage législateur, en proclamant la liberté religieuse. Ce
+législateur ne crée pas un droit; il le constate. Appuyé sur
+l'étude de l'organisation intellectuelle et morale de l'homme,
+il voit la foi religieuse se produire au sein de la société; et,
+mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de l'âme,
+il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter
+la foi, dans son essence et dans ses manifestations.
+Simple témoin du mouvement religieux, à quelque degré
+et sous quelque forme qu'il apparaisse, il s'abstient de se
+prononcer sur le mérite intrinsèque des causes qui le déterminent;
+accueillant l'homme sur la terre, il ne l'interroge
+point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit
+surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+comme les expressions diverses de la vérité divine. Sans
+aptitude et sans mission pour discerner le vrai du faux, en
+matière de croyances, il ouvre, car tel est son devoir, un
+libre accès dans la cité, à toutes les religions; et, neutre au
+milieu d'elles, il les laisse agir et se développer librement,
+tant qu'elles respectent l'ordre social et qu'elles vivent, les
+unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition paisible
+et un support mutuel.</p>
+
+<p>Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait
+Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la
+liberté religieuse, revenons à la situation personnelle de Charlotte
+de Bourbon; et écoutons-la parler de la joie qu'elle
+éprouva à saisir le premier indice d'un changement survenu
+dans les sentiments du duc de Montpensier, à son égard.
+Ce changement venait de se traduire, d'abord par la satisfaction
+qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des nouvelles
+de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis, par
+certaines communications échangées entre lui et la princesse,
+ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable,
+d'une affaire de famille par voie d'arbitrage.</p>
+
+<p>Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à
+son frère, est précis sur ce double point.</p>
+
+<p>«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>, ayant
+entendu, par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à
+Dieu remettre monseigneur nostre père en bonne santé,
+j'en ay receu beaucoup de contentement, et mesme de ce
+qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me faire cest honneur
+d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en
+quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur
+de voir qu'il conserve encores en mon endroict, dont je
+reçois un grand repos et soulagement, attendant qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre à me le faire tant
+plus paroistre; vous remerciant très humblement, monsieur,
+des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant
+pour ce regard, que pour l'avancement de mes affaires: en
+quoy je ne puis recevoir de vous plus de faveur et d'assistance
+que je m'en suis tousjours promis, pour l'amitié que
+m'avez continuellement fait cest honneur de me démonstrer,
+et celle que, de mon costé, je vous avois dédiée,
+oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il
+vous plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez
+desjà commencé pour moi envers mondit seigneur nostre
+père, luy faire souvenir de déclarer les arbitres qu'il luy
+plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par ledit Jolytemps
+il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en
+résoudre; à quoy je vous supplie de vouloir tenir la
+main, etc.»</p>
+
+<p>La princesse ajoutait, le 12 août 1579<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement
+remercier de ce que, suivant vostre promesse, il vous
+a pleu envoyer ce gentilhomme pardeçà, et avec
+telle déclaration de vostre bonne volonté en mon endroict,
+que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du
+contentement que j'en ay receu, pour estre la chose du
+monde que je désire le plus que d'estre continuée en vos
+bonnes grâces et celles de monseigneur nostre père,
+ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant
+les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il
+se trouve de la difficulté, d'autant que nous attendions
+d'en nommer aussy de nostre part, desquels nous eussions
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+meilleure cognoissance. Enfin, nous ne nous
+sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture
+qu'il vous a pleu commander à ce gentilhomme de me
+faire et sçavoir de moy ce que je penserois estre propre.
+Je n'ay voulu faillir de luy en donner une déclaration,
+laquelle j'espère que vous trouverez raisonnable, non
+seulement pour les moïens et facultez de nostre maison
+et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi
+par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me
+porter, et à mes enfans; quy me faict vous supplier très
+humblement, monsieur, de vouloir, selon que vous avez
+desjà bien commencé, estre moïen envers monseigneur
+nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il
+prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons,
+etc.»</p>
+
+<p>Largement ouvert aux affections de famille, le c&oelig;ur de
+Charlotte de Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements
+de l'amitié; aussi, avait-elle accueilli avec bonheur
+l'arrivée à Anvers d'une jeune femme française qu'elle aimait
+et qui l'aimait. Entre elle et M<sup>me</sup> de Mornay s'étaient
+établies de douces et confiantes relations, correspondant à
+celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait
+avec la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite
+dont le dévouement avait été et ne cessait d'être, pour
+elle et ses enfants, un ferme appui. Le prince et la princesse
+d'Orange avaient, pour leur propre part, reçu des preuves
+de ce même dévouement, et saisissaient toute occasion, s'offrant
+à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient. Or, en
+l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils
+se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer
+d'affectueux égards M. et M<sup>me</sup> de Mornay. Un fils leur étant
+né, à Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau
+serait la marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+de Lanoue et Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>.
+Que de fois l'enfance n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé
+le privilège de resserrer les liens qui déjà unissaient deux
+familles!</p>
+
+<p>A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du
+fils de M. et de M<sup>me</sup> de Mornay, que Charlotte de Bourbon
+devint mère d'une quatrième fille. On lit, en effet, dans le
+<i>Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau</i>: «Mardi,
+le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures devant midy, Madame
+accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui fut baptisée,
+au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et
+nommée <i>Flandrine</i> par messieurs les députés des quatre
+membres de Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau,
+seconde fille de Son Excellence, comme tesmoings
+dudit baptesme, lesquels membres de Flandres luy ont
+accordé une rente héritière de deux mille florins par
+an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»</p>
+
+<p>Ailleurs on lit<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>: «Messieurs les estats de Flandres, en
+signe d'une affection publique, luy donnèrent le nom de
+<i>Flandrine</i>, afin que ceux qui l'oyraient nommer entendissent
+qu'elle estoit les amours et les délices de la
+Flandre.»</p>
+
+<p>Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte
+de Bourbon adressa aux magistrats d'Ypres la lettre
+suivante<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>:</p>
+
+<p>«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+n'ay voulu faillir à vous remercier bien affectionnément du
+bien et honneur qu'il vous a pleu faire à monseigneur le
+prince et à moy, faisant assister en vostre nom au baptesme
+de nostre fille Flandrine; dont nous estions assez
+contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest
+endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les
+incommoditez que vous avez en ce temps présent; mais,
+veu qu'il vous a pleu, sans y avoir esgard, adjouster encore
+nouvelle obligation par le don qu'avez faict à nostre
+dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de vostre
+bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble,
+assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment
+qui nous en demeure, qui est tel, pour mon regard, que je
+n'oublieray rien de ce en quoy je me pourray employer
+pour vostre contentement et repos; ce que je vous prie de
+croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je ferai
+nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant
+je ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon c&oelig;ur,
+qu'après avoir présenté mes plus affectionnées recommandations
+à vos bonnes grâces, je prie Dieu vous donner,
+messieurs, en santé, heureuse et longue vie. D'Anvers,
+ce 21 octobre 1579.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre affectionnée et bien bonne amye.<br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude
+Allard, chanoine de Laval, auteur d'un livre à peine connu
+aujourd'hui<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>, les réflexions suivantes, que tout lecteur impartial
+appréciera à leur juste valeur:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur
+de la maison dont elle était issue apporta tout ce
+qu'elle put à sa conservation, et depuis à son élévation,
+fors ce qui estoit nécessaire au salut de son âme; mais,
+comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné
+Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut
+pas ce qui touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant
+toute de chair, et n'ayant point les véritables sentimens du
+ciel, puisqu'elle estoit sortie du chemin qui conduit à l'héritage
+céleste, ne se mit pas non plus en peine des biens
+immortels. Leur empressement fut pour le corps; ils allèrent
+à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur suffisoit
+de former une princesse grande pour le monde, sans
+songer que cette imaginaire grandeur est suivie, après la
+mort, d'un horrible abaissement et d'une perte éternelle.
+Ainsi, la liberté de la religion où elle estoit née ne voulant
+point advouer la nécessité du baptême, elle fut baptisée
+plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses s&oelig;urs,
+et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que
+pour estre reçue comme héritière de la gloire par le père
+céleste. On lui imposa donc le nom de <i>Flandrine</i>, qui fut
+autant, dans l'ordre de sa famille, une nomination de puissance
+et d'éclat, que de religion et de sainteté. Les estats
+de Flandre, qui avoient formé un corps de république,
+furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque
+qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le
+monde prit possession du corps et de l'âme de cette jeune
+princesse.»</p>
+
+<p>Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de
+Bourbon à sa cousine Madeleine de Longwic, abbesse du
+Paraclet. Madeleine, privée du plaisir de voir désormais
+Charlotte, l'avait instamment priée de lui envoyer, pour
+quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour au Paraclet
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la cousine
+retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs
+fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été
+accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un
+an, était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque,
+deux ans plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.</p>
+
+<p>Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans
+la pensée de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique;
+jamais non plus Madeleine de Longwic n'avait songé
+à rien de tel pour Flandrine, car elle respectait d'autant
+plus, dans la perspective des directions à imprimer au c&oelig;ur
+de l'enfant, les convictions religieuses de la mère, qu'elle
+partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se rencontra,
+dans la suite des années, un jour où Flandrine devint
+abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre
+les obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître,
+ni la protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite
+à la triste condition d'orpheline, ni même la protection
+de Madeleine de Longwic, car cette dernière était
+frappée d'impuissance par de redoutables ennemis dont les
+efforts combinés réussirent à arracher de ses mains la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de
+l'existence de Flandrine: nous nous bornerons à signaler la
+fidélité avec laquelle l'abbesse du Paraclet veilla sur le
+précieux dépôt que Charlotte de Bourbon lui avait confié.
+Une preuve péremptoire de cette fidélité se tire des faits
+mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son
+livre. Il y disait<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>:</p>
+
+<p>«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas
+âge, d'abandonner la maison de son père, par un effet de
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+cet amour farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le
+monde. Charlotte de Bourbon, sa mère, estant en France,
+avoit lié une étroite amitié avec une sienne cousine germaine,
+abbesse de la maison du Paraclet. La perte que
+celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre elle-même,
+l'oblige de chercher quelque consolation à une
+absence qui n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir
+ou la douleur; et, pour cela, elle luy demande une de
+ses filles. Le prince d'Orange, son père, accorde à la
+poursuite de sa femme, la prière de sa cousine, quoiqu'avec
+une extrême difficulté...</p>
+
+<p>»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie
+avoit répandu son poison dans les parties qui devoient
+estre les plus saines de l'Église, ayant pénétré jusques
+dans le sanctuaire et ayant ébranlé les colonnes mesmes
+de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de l'abbesse
+du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les m&oelig;urs,
+estoit altérée, dans la doctrine; elle avoit un c&oelig;ur de loup
+et de lion, sous la peau et sous l'apparence d'une brebis
+et d'une colombe: sa vie estoit un continuel déguisement,
+car, en effet, elle avoit les sentimens et la créance
+huguenote, encore qu'elle eût un habit saint et qu'elle parût
+vestue en religieuse....</p>
+
+<p>»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout,
+perça les murailles de l'abbaye du Paraclet, laquelle,
+entre les autres, se vit horriblement frappée de l'haleine
+mortelle de ce serpent. L'abbesse et quelques-unes de ces
+religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant rien de
+sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les apparences
+à Dieu, et le c&oelig;ur au démon. Ce fut dans ce lieu
+où le père et la mère de nostre jeune princesse prirent
+résolution de l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes
+infectés de ce mortel breuvage, ils vouloient que leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+fille allât s'abreuver dans cette source corrompue et boire
+dans cette fontaine si sale et si trouble....</p>
+
+<p>»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille
+entre les mains de l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient
+pas n'avoir que les sentimens profanes du calvinisme,
+puisque cette malheureuse religieuse portoit le c&oelig;ur d'un
+démon et l'âme d'une mégère contre la foi catholique sous
+cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières semences
+de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon,
+mère de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce
+rejeton eût pû être différent de son trônc?...</p>
+
+<p>»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection
+cordiale des parens de nostre princesse, répondit
+à ce témoignage de leur amitié par toutes les choses qui
+pouvoient faire paroistre sa reconnaissance; sa passion et
+le respect tout particulier qu'elle avoit pour ce qui touchait
+la maison de Nassau rendirent son amitié et ses
+attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...</p>
+
+<p>»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la
+créance de Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument
+pour l'induire d'abandonner Dieu, fut ravie de
+voir entre ses mains un rejeton de l'arbre dont elle avoit
+corrompu la racine. Elle n'épargna ny conseils, ny tendresses,
+ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans
+cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce
+lors une table rase, ou une toile capable de recevoir toute
+sorte de figures: de façon qu'il ne fut pas difficile de courber
+cet arbrisseau selon le lieu où l'on le vouloit placer;
+estant nourrie dans la religion huguenote, eslevée dans
+l'esprit de ceste fausse créance, elle but l'iniquité comme
+de l'eau.»</p>
+
+<p>Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux
+enfants venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+père de l'un d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les
+yeux des parents de l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte
+de Bourbon, la composition de son célèbre <i>Traité de la
+vérité de la religion chrétienne</i><a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>; &oelig;uvre de foi et de science,
+qui portait en elle-même, par anticipation, la condamnation
+des erreurs et des déclamations intolérantes du chanoine
+Claude Allard.</p>
+
+<p>Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine,
+et hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à
+sa noble compagne et à leur digne ami.</p>
+
+<p>De graves événements, compromettant le sort de la
+Flandre entière, venaient de s'accomplir au centre de cette
+province, et y réclamaient, ainsi que l'affirmait Mornay, la
+présence du prince. En effet, de nouveaux troubles avaient
+éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait fomentés, attirait
+sur lui une répression d'autant plus stricte, qu'ils dégénéraient
+en une véritable anarchie. Éclairé par les rapports
+et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume
+se rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie
+du rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les
+localités secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou
+moins sentir le contre-coup de ses excès démagogiques.</p>
+
+<p>De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir
+dans cette ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux
+atteintes duquel celle-ci et lui échappèrent heureusement.</p>
+
+<p>Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade;
+et, le fléau continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par
+ceux de Gand d'aller changer d'air en leur ville. Ils lui
+meublèrent une maison, de tout point; et, le lendemain
+qu'il fut arrivé, le magistrat le venant saluer, lui apporta
+une exemption de tous les subsides qui s'y levoient, assez
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de ce
+qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion
+d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença
+l'an 1580. Il n'eut pas plus tost repris un peu de santé,
+qu'il se remit à continuer son &oelig;uvre<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>».</p>
+
+<p>L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave
+dans les Pays-Bas, sur le sort desquels demeurèrent sans
+influence de longues conférences tenues à Cologne, qui
+n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.</p>
+
+<p>Au début de l'année 1580, les relations entre le prince
+d'Orange et la cour de France suivaient leur cours, lorsque
+Charlotte de Bourbon, dans l'espoir de concourir, ne fût-ce
+qu'indirectement, à leur maintien, adressa à Catherine de
+Médicis l'expression de sa déférence, en lui disant<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>:</p>
+
+<p>«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver
+Vos Majestés, j'ay esté bien aise d'avoir si bonne commodité
+de me ramentavoir en l'honneur de vos bonnes
+grâces et vous supplier très humblement, madame, qu'il
+vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours
+tenir au nombre de vos très humbles servantes et de
+me commander ce que Vostre Majesté me trouvera capable
+de luy faire très humble service; qui sera tousjours,
+oultre mon debvoir, de bien grande affection, de laquelle
+je baise très humblement les mains à Vostre Majesté, et
+supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé,
+très heureuse et longue vie.</p>
+
+<p>»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante
+subjecte et servante.</p>
+
+<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span><br />
+<span class="i8">»A Anvers, ce 1<sup>er</sup> de février 1580.»</span></p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de
+laquelle le service des finances royales était en retard d'acquitter
+une somme due, appelait sur ce point l'attention du
+souverain en ces termes, empreints d'une réelle modération<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>:</p>
+
+<p>«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges,
+pour mettre ordre aux mouvemens y survenuz, au mieux
+que faire se pourra, je luy ay donné charge de vous porter
+ceste lettre, par laquelle je supplie très humblement
+Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu
+m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce
+n'est du tout, au moins de quelque partie, suyvant les
+promesses qu'il a pleu à Vostre Majesté, par diverses fois,
+m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la conserver, sire, très
+longuement en très heureuse et très parfaite santé.
+D'Anvers, ce 10 mai 1580.</p>
+
+<p>»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte
+et servante.</p>
+
+<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante,
+activait, en s'adressant au receveur général de Hollande, à
+Dordrecht, le recouvrement d'une somme à laquelle sa fille
+Élisabeth de Nassau avait droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>,
+comme je pensois envoyer devers vous, pour la
+rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre responce
+sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois
+escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés
+que l'argent ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de
+ce moys; qui m'a faict retarder le voïage jusques à présent,
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+que la nécessité en laquelle nous sommes d'argent
+me contraint de vous importuner, vous priant de m'en
+excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en
+donnera mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur
+Muys, si pardeça il y a chose où je puisse m'emploïer
+pour vous, que je me revencheray de tant de bons
+offices que vous me faictes, etc., etc.»</p>
+
+<p>La correspondance de la princesse, dans le cours de
+l'année 1580, offre des traces particulièrement intéressantes
+de ses intimes relations de famille et d'amitié.</p>
+
+<p>Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée
+d'Anvers, 27 février, se trouve ce passage<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>: «Ayant entendu
+comme depuis quelque temps vous estes arrivé à
+Paris, j'ai esté bien fort aise pour l'espérance que cela
+me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous aurons
+cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et
+meilleur moyen de vous accommoder des nostres. C'est
+un des plus grands heurs qui me puisse advenir, que
+d'entendre que vostre santé est bonne, et pareillement à
+monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis quelques
+jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires
+sont en assez bon estat, grâces à Dieu.»</p>
+
+<p>Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande,
+une preuve remarquable de sa haute confiance dans
+la vigilance de sa femme, quant aux soins à prendre pour
+assurer la transmission d'informations relatives à la marche
+des affaires publiques. En effet, Guillaume, avant de partir,
+invitant les députés de la Flandre à correspondre avec lui,
+leur avait expressément recommandé d'envoyer leurs lettres
+directement à la princesse, qui les lui ferait parvenir<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car
+souvent il entretenait la princesse du fond même des affaires
+qu'il dirigeait.</p>
+
+<p>D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle
+lettre écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de
+celle-ci, des choses dont la connaissance pût soutenir ou
+utiliser le zèle d'amis dévoués de la maison de Nassau, elle
+se faisait un devoir de communiquer à ces amis non seulement
+la substance de telles choses, mais encore les lettres
+mêmes qui les mentionnaient. Rien, par exemple, de plus
+probant, à cet égard, que ces simples paroles adressées au
+prince d'Orange, soit par Villiers, soit par Sainte-Aldegonde:
+«Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre
+Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles
+il lui a pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict
+aussy à M. de Saint-Aldegonde<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>, etc.»&mdash;«Monseigneur,
+j'ai lû ce qu'il a plû à Vostre Excellence d'escrire à M. de
+Villiers et à moy, et depuis lû ce qu'elle escrit à Madame<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>
+etc.»</p>
+
+<p class="p2">Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte
+de Bourbon fut pour Guillaume de Nassau, car les inspirations
+d'un grand c&oelig;ur échappent généralement aux investigations
+de l'histoire. Mais ce que du moins on connaît des
+sentiments, du langage et des actions de la noble princesse
+suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux riches
+qualités d'une femme éminente.</p>
+
+<p>Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle,
+s'est rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement
+précieux à recueillir: cet homme fut le comte
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+Jean de Nassau. Mieux placé que d'autres pour connaître
+ce qui se passait au foyer domestique de son frère et pour
+constater l'étendue du bonheur que la princesse répandait
+autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au comte Ernest de
+Schaunbourg<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>: «Le prince a si bonne mine et si bon courage,
+malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur
+de ses peines, de ses travaux, de ses périls, que vous
+ne sauriez le croire, et que vous en seriez extrêmement
+joyeux. Certes, ce lui est une précieuse consolation et un
+grand soulagement que Dieu lui ait donné une épouse si
+distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute intelligence,
+parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il la chérit
+tendrement.»</p>
+
+<p>Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle
+des hommes sur lesquels elle pensait que son mari
+pouvait, en toute sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon
+s'étudiait à lui ménager leur concours, et allait parfois jusqu'à
+le réclamer elle-même directement avec un confiant
+empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus délicatement
+senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un
+jour, à Hubert Languet<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon
+mari, pour aviser par ensemble d'envoïer quelque ung en
+France pour ses affaires, je me suis avancée de vous nommer,
+pour n'en cognoistre poinct quy avec plus de prudence
+et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y
+étant joinct avec elle la bonne affection que vous portés à
+mondit seigneur mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il
+désire fort que vous entrepreniés ce véage; qui me
+faict vous prier que, s'il est possible que vous puissiés
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos amis et,
+par mesme moïen, vous emploïer au bien du public,
+comme avés toujours faict; et sur ce, je me vais recommander
+à vostre bonne grâce, et remect le surplus de nos
+nouvelles à M. de Villiers, priant Dieu, monsieur Languet,
+vous conserver en santé, avec bonne et longue vie. A
+Middelbourg, ce 12 avril 1580.»</p>
+
+<p>Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis
+de Guillaume, Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre
+qu'un autre de ses amis, et l'un des plus chers,
+assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la suite d'un combat
+héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes contre
+les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin d'Engelmunster<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.
+Il était tout naturel que, sous l'impression de
+ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce
+à diverses communications contenues dans une lettre qu'elle
+écrivait alors «à sa bien-aimée mère», la comtesse Julienne
+de Nassau.</p>
+
+<p>«J'ay esté, lui disait-elle<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>, très aise d'entendre par mon
+nepveu, le comte Jan, comme vous estes, pour le présent,
+en bonne santé, grâce à Dieu, lequel je supplie, tous les
+jours, vous y voulloir conserver longuement, comme estant
+le plus grand heur que nous puissions recepvoir, et qui
+donne un grand contentement à monseigneur le prince
+vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont
+toujours à l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict,
+y donnant assés bon succez, aïant, depuis peu de jours,
+reprins les villes de Malines et Diest que tenoient les ennemis.
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+Il est vray que la prinse de M. de Lanoue, qui estoit
+mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur
+vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et
+doué de beaucoup de rares vertus<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, et, outre cella, fidèle
+et affectionné amy et serviteur de mondit seigneur; mais
+puisqu'il a pleu à Dieu ainsy en ordonner, il s'en faut contenter.
+Au reste, madame, je vous puis asseurer, pour le
+présent, de la bonne santé de monseigneur vostre filz,
+lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade,
+mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien,
+comme auparavant. De moy, madame, je me trouve à
+l'accoustumée... Je me rejouy avec nos grans et petits
+enfans; je désire qu'y puisse avoir encore ungne fois en leur
+vie cet honneur de vous voir. Ma fille aînée, Loïse-Julienne
+dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce qu'elle a
+cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler
+l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous
+en bonne santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame,
+qu'il en soit de mesme de vostre part, et de toutes mesdames
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+mes s&oelig;urs, vos filles, à quy je ne désire moindre
+prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je m'estimerois
+très heureuse qu'il vous plust me commander
+quelque chose peur vostre service; car je vous obéiray
+toute ma vie, de très grande affection, de laquelle je vous
+présente mes très humbles recommandations à vostre bonne
+grâce, et supplie Dieu vous donner, madame, en très
+bonne santé, très heureuse et longue vie.</p>
+
+<p class="left30">»A Anvers, ce 9 juin.<br />
+<span class="i4">»Vostre très humble et très obéissante fille,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage,
+écrit, d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon
+ait pu adresser à sa belle-mère; peut-être même celle-ci
+n'en eut-elle pas connaissance, car, le 18 du même mois,
+elle succomba à Dillembourg; et il était difficile, au
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, que la distance séparant de cette ville, Anvers,
+où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de
+guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les
+lignes ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.</p>
+
+<p>Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un
+être bien-aimé, qui partageait sa foi, sont des larmes bénies,
+qu'accompagne, en regard de l'éternité, une suprême espérance,
+fondée sur des déclarations divines! Telles furent
+les larmes que versèrent le prince et la princesse, en apprenant
+que Dieu venait de rappeler à lui leur mère vénérée.
+Sa longue existence avait été celle d'une humble et fervente
+chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment
+ne pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais
+entrée en possession de cette vie supérieure?</p>
+
+<p>L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités,
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+à la fois modestes et puissantes, dignes, à ce double
+titre, d'être honorées, admirées même. De ce nombre est la
+comtesse Julienne de Nassau.</p>
+
+<p>Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour
+maternel, des judicieux et fermes conseils qu'elle donna
+à ses nombreux enfants, si un pieux et savant écrivain
+n'avait pris soin de publier diverses lettres de cette sainte
+femme?</p>
+
+<p>Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à
+sa mémoire, que de reproduire, en les empruntant à la riche
+collection dont l'honorable M. Groen van Prinsterer est
+l'auteur<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, quelques passages de celles de ces lettres qui
+furent adressées à Guillaume de Nassau.</p>
+
+<p>En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse
+Julienne lui écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture
+et appris de vos nouvelles! Que le Seigneur vous soit
+en aide, dans les grandes affaires que vous avez sur les
+bras! A lui est donnée toute puissance dans le ciel et sur
+la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se confient
+en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les braves
+gens de Haarlem... Mon c&oelig;ur de mère est toujours auprès
+de vous.»</p>
+
+<p>A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils,
+que Dieu vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous
+engagent à rien de nuisible au corps ou à l'âme... Je
+vous supplie de ne pas avoir recours, dans vos difficultés,
+à des moyens contraires à la volonté de Dieu, car le Seigneur
+peut aider, lorsque tout secours humain est épuisé,
+et il ne délaissera jamais les siens.»</p>
+
+<p>En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+tout à la faveur divine, disait à Guillaume: «Je
+vous félicite de la grande victoire que le Seigneur, dans
+sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»</p>
+
+<p>Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait:
+«En vérité, je suis une pauvre et misérable femme; je ne
+sourois être délivrée de ma douleur, avant que le bon
+Dieu ne me retire de cette vallée de larmes; j'espère, et
+prie de c&oelig;ur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez que rien
+n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent,
+il faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie:
+je sais tout cela, et que c'est notre devoir; mais les
+hommes restent des hommes, et ne peuvent le faire sans
+son secours. Puisse-t-il nous accorder son esprit, pour
+nous faire accepter ses dispensations et trouver notre
+consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai
+pas plus longtemps par ma lettre; mais je persévérerai
+autant que Dieu m'en fera la grâce, en priant pour vous.»</p>
+
+<p>En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique,
+dans les Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait
+à Guillaume ce langage: «Humainement parlant, il vous
+sera, en effet, difficile, étant dénué de tout secours, de
+résister, à la longue, à une si grande puissance; mais
+n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré jusqu'à
+maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible;
+sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute
+miséricorde de vous faire la grâce de ne pas perdre courage
+dans vos nombreuses afflictions, mais d'attendre
+avec patience son secours, et de ne rien entreprendre
+qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse nuire
+au salut de votre âme.»</p>
+
+<p>En 1576 elle exprimait à son fils ce v&oelig;u: « Que le Seigneur
+vous soit en aide et en consolation, dans toutes vos
+affaires et dans vos graves soucis, de même que, jusqu'à
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+ce jour, il vous a sauvé de la violence et des menées de
+l'ennemi!»</p>
+
+<p>M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de
+ces fragments de correspondance de réflexions pleines de
+justesse; il dit:</p>
+
+<p>«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien
+que le nom, de tels passages doivent paraître fades et
+insipides; mais nous sommes persuadé que le prince, en
+lisant ces paroles, aura souvent répété avec ferveur les
+mots de l'Écriture: «&mdash;Tourne-toi vers moi et aie pitié
+de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de
+ta servante!» Nous leur attribuons même une importance
+historique, sachant que la prière du juste a une grande
+efficace, que les supplications des fidèles trouvent accès
+auprès du Dieu des armées, que lui-même est leur
+aide et leur bouclier, leur forteresse et leur libérateur,
+leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et abaisse
+les yeux hautains.</p>
+
+<p>»La mère de Guillaume I<sup>er</sup> nous semble occuper une
+place parmi ceux qui, avec des armes plus terribles
+que la lance et l'épée, se sont montrés forts dans la
+bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée, souvent
+au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui
+regarde aux humbles avait fait de cette <i>pauvre et misérable
+femme</i> une héroïne de la foi.»</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la
+mémoire du c&oelig;ur; aussi, depuis la mort de l'électeur palatin<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>,
+Frédéric III, qui l'avait naguère si bienveillamment
+accueillie, à Heidelberg, concentrait-elle sur la veuve
+et sur la fille de ce prince, la vive affection qu'elle lui avait
+vouée. Apprenant, en août 1580, que la jeune comtesse
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+palatine, qu'elle chérissait comme une s&oelig;ur, allait épouser
+le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens
+d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus
+étroits encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent
+dans ces lignes adressées à son beau-frère<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que
+monseigneur le prince, vostre frère, m'a escripte, comme
+vous eussiés bien desiré que luy et moy, et tous nos
+enffans eûssions pû nous trouver, à Dillembourg, à vos
+nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien selon mon
+souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que
+nous pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous
+supplier bien humblement nous vouloir excuser, et croire
+qu'y n'y a point faulte de bonne voullonté; car je me sens,
+en ce faict, doublement obligée, tant pour vostre regart,
+que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy bonne et
+vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour
+sa piété et aimée comme ma propre s&oelig;ur, dont à présent,
+pour l'honneur de vous, j'auré encore plus d'occasion
+que jamais; et espère, monsieur mon frère, quant elle
+sera pardeça, de luy rendre tous les offices d'ungne
+humble et affectionnée s&oelig;ur, dont il vous plaira l'asseurer,
+etc., etc.»</p>
+
+<p>Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le
+prince, qui se trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté,
+au comte Jean<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>:</p>
+
+<p>«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage,
+et que les fiançailles ont esté faictes avecque résolution
+d'accomplir le mariage au troisième de septembre. Vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+povés estre asseuré que je en ay reçu ung indicible contentement
+et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir
+donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par
+ensemble en vraye amitié et bon accord. Il n'y a rien quy
+me déplaist plus, que ma femme et moy, avecques mes
+filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver audit jour
+avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais,
+puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse
+du temps, j'espère que nous pardonnerés que ne
+faisons le debvoir à quoy sommes obligés, etc., etc.»</p>
+
+<p>Si l'état du pays et <i>la courtesse du temps</i> s'opposaient
+à ce que le prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg,
+pour y assister au mariage du comte Jean, un
+obstacle particulier, non mentionné d'ailleurs par eux, leur
+interdisait aussi, pour le moment au moins, tout déplacement.
+En effet, la santé de la princesse commandait des
+ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés.
+La naissance de son cinquième enfant était attendue comme
+très prochaine; et les prévisions sur ce point ne furent nullement
+déçues; car, le 17 septembre, naquit une fille, au
+sujet de laquelle est inscrite dans le <i>Mémoire sur les nativités
+des demoiselles de Nassau</i> cette mention: «Mardy, le
+17<sup>e</sup> de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite
+dame accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut
+baptisée audit temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant,
+et nommée <i>Brabantine</i> par messieurs les états de
+Brabant, qui luy ont accordé une rente de deux mille
+florins par an<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="ni1 block">Traité conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.&mdash;Sinistres desseins de
+Philippe II à l'égard du prince d'Orange.&mdash;Circulaire adressée par Farnèse aux
+gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des ordres de Philippe II.&mdash;<i>Ban</i>
+fulminé par Philippe II contre Guillaume de Nassau.&mdash;Correspondance
+de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.&mdash;Relations
+affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert
+Languet.&mdash;Mort de ce dernier.&mdash;Guillaume de Nassau rédige une <i>Apologie</i> en
+réponse au <i>Ban</i> de Philippe II.&mdash;Il la communique aux états généraux. Langage
+qu'il leur tient.&mdash;Réponse des états généraux.&mdash;Lettre de Guillaume de
+Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son <i>Apologie</i> à la plupart des souverains
+et des princes de l'Europe.&mdash;Citation de quelques-uns des principaux
+passages de l'<i>Apologie</i>.&mdash;Impression produite en Europe par ce mémorable
+document.&mdash;Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement de Charlotte
+de Bourbon.</p>
+
+<p class="p2">Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un
+prince étranger, sous la protection duquel les Pays-Bas
+pourraient être efficacement placés. Après maintes délibérations
+sur la conclusion desquelles les sages conseils de
+Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il fut
+décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces
+serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.</p>
+
+<p>En conséquence, les états de certaines provinces, tels
+notamment que ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise,
+qui assumaient sur eux la responsabilité d'une ferme initiative,
+s'assemblèrent à Anvers, et résolurent, le 12 août,
+d'envoyer au duc une députation, munie de pleins pouvoirs
+pour traiter avec lui. Cette députation avait pour chef
+Marnix de Sainte-Aldegonde.</p>
+
+<p>Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+au Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé
+à cet effet par le roi, son frère, un traité qui, postérieurement
+à la conférence de Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec
+quelques additions, et suivi de la publication d'un manifeste
+dans lequel le prince français se disait résolu à délivrer les
+Pays-Bas du joug de l'étranger.</p>
+
+<p>Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces
+mêmes pays, son principal agent, sur le concours duquel il
+comptait, pour le strict accomplissement de ses sinistres
+desseins à l'égard du prince d'Orange?</p>
+
+<p>Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin
+1580, aux gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire
+suivante<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>:</p>
+
+<p>«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy
+mon seigneur, par deux réitérées lettres siennes nous
+ayt mandé bien expressément de faire incontinent publier
+ès pays de pardeçà la proscription et ban icy joint, à l'encontre
+de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour
+les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons
+laisser, pour obéyr, au commandement de Sa Majesté,
+de vous l'envoyer, vous requérant et néantmoins, au
+nom et de la part de Sa Majesté, ordonnant, qu'incontinent
+ceste veue, ayez à le publier et faire publier par
+toutes les villes et places de vostre ressort et juridiction
+en la manière accoustumée, afin que personne n'en
+puisse prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A
+tant, mon cousin, très chers et bien aimez, nostre Seigneur
+vous ait en garde. De Mons, le 15<sup>e</sup> jour de juing 1580.
+(signé): <span class="smcap">Alexandre.</span>»</p>
+
+<p>Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+cette circulaire, portait la date du 15 mars 1580; l'arme,
+ainsi forgée à loisir était donc, depuis trois mois environ,
+tenue en réserve par Philippe II, qui épiait le moment où il
+pourrait, le plus sûrement, en frapper sa victime.</p>
+
+<p>Dans cet odieux <i>factum</i>, le tyran espagnol taxait le prince
+d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été
+le promoteur de <i>la requête</i>, de la destruction des images,
+de la profanation des choses saintes, des prédications hérétiques;
+«d'avoir, du vivant de sa seconde femme, épousé
+une religieuse et abbesse bénie solennellement de main
+épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy; chose la
+plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon
+la religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines,
+et contre toute honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande
+et la Zélande; d'y avoir introduit la liberté de conscience;
+de s'être fait nommer Ruart; d'avoir lutté contre les gouverneurs
+nommés par le roi; d'avoir constitué l'union d'Utrecht,
+et d'avoir fait échouer les négociations de Cologne.</p>
+
+<p>La conclusion du ban était ainsi libellée:</p>
+
+<p>«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques,
+Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons
+sur luy (Guillaume de Nassau), tant en vertu des serments
+de fidélité et obéissance qu'il nous a souvent fait, que
+comme étant prince absolut et souverain desdits Pays-Bas:
+pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour
+estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles
+et principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme,
+la peste publique de la république chrétienne, le déclairons
+pour trahistre et meschant, ennemy de nous et du pays, et
+comme tel l'avons proscript et proscripvons perpétuellement
+hors de nosdictz pays et tous autres noz estatz,
+royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous
+noz subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+soyent, de hanter, vivre, converser, parler ny communiquer
+avec luy, en appert ou couvert, ny le recevoir ou
+loger en leurs maisons, ny luy administrer vivres, boire,
+feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur peine
+d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict;</p>
+
+<p>»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres,
+pour l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester,
+empescher, et s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser
+tant en ses biens qu'en sa personne et vie, exposant
+à tous ledict Guillaume de Nassau comme ennemy du
+genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles
+et immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les
+pourra prendre et occuper, ou conquérir: exceptez les
+biens qui sont présentement souz nostre main et possession.</p>
+
+<p>»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée
+tant plus promptement et pour tant plustost délivrer nostredict
+peuple de ceste tyrannie et oppression, veuillant
+apprémier <i>la vertu</i> et chastier le crime; promettons, <i>en
+parolle de roy, et comme ministre de Dieu</i>, que, s'il se
+trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si <i>généreux
+de c&oelig;ur</i> et désireux de nostre service et bien publicq,
+qui sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance,
+et de se faire quicte de cette dicte peste, le nous
+délivrant vif ou mort, ou bien luy ostant la vie: nous luy
+ferons donner et fournir pour luy et ses hoirs, en fondz
+de terres ou deniers comptants, à son choix, incontinent
+après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz
+d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque
+grief qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et
+dès maintenant luy pardonnons, mesme s'il ne fut noble,
+l'anoblissons pour sa valeur: et si le principal facteur
+prend pour assistance en son entreprise, ou exécution de
+son faict, aultres personnes, leur ferons bien et mercède,
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service
+qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant
+aussy ce que pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant
+semblablement.</p>
+
+<p>»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et
+adhérens de telz tyrans sont ceulx qui sont cause de les
+faire continuer, nourrir, et entretenir en leur malice, sans
+lesquels ne peuvent les meschants dominer longuement,
+nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après la
+publication de la présente ne se retireront de tenir de
+son costé, ains continueront à luy faire faveur et assistence,
+ou aultrement le hanteront, fréquenteront, suyvront,
+assisteront, conseilleront, ou favoriseront directement
+ou indirectement, ou bailleront argent d'ici en avant,
+semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos
+publicq, et comme telz les privons de tous biens,
+noblesse, honneurs et grâces présentes et advenir, donnant
+leurs biens et personnes, où qu'ilz se puissent trouver,
+soit en noz royaumes et pays, ou hors d'iceux, à ceux
+qui les occuperont, soyent marchandises, argent, debtes
+et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux
+biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme
+dict est: et pour parvenir à l'arrest de leurdicte personne
+ou biens, souffira pour preuve, de monstrer qu'on les auroit
+vus après le terme mis en ceste, communiquer, parler,
+traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret avec
+ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur,
+assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant
+toutesfois à tous, tout ce que jusques audict temps auroient
+faict au contraire, se venant réduyre et remettre soubz
+la deue et légitime obéissance qu'ilz nous doibvent, en acceptant
+ledict traité d'Arras, arresté à Mons, ou les articles
+des députez de l'Empereur à Coulongue.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants!</p>
+
+<p>Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la
+majesté divine, que sur les lèvres de cet être dégradé, de
+ce sinistre chef des inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations
+au crime, ose se dire <i>ministre de Dieu</i>, et qui,
+stimulant, <i>de sa parole de roi</i>, la cupidité et la main de vils
+sicaires, transforme, à leurs yeux, l'assassinat en un acte
+<i>de vertu, de générosité de c&oelig;ur</i>, que récompenseront à la
+fois, la décharge de tous crimes antérieurement commis,
+l'or et un titre de noblesse?</p>
+
+<p>Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le
+prince<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement
+entendre, en temps voulu.</p>
+
+<p>Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement,
+il dut, par respect pour de hautes convenances, la
+différer. Il fallait, en effet, qu'il consultât préalablement<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>
+plusieurs personnages notables et les conseils de justice qui
+tenaient le parti des états. Ce préliminaire à accomplir, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+l'élaboration de l'<i>Apologie</i>, dont il sera parlé bientôt, impliquaient
+des démarches et des soins, qui réclamaient de sa
+part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut négligé
+par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des
+affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers,
+soit qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence
+était nécessaire.</p>
+
+<p>Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir,
+Charlotte de Bourbon, au milieu même de ses appréhensions<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>
+en voyant les jours du prince plus que jamais menacés<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>,
+se résignait à ce qu'il se séparât d'elle, dès que les
+circonstances l'exigeaient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait
+avec lui, au sujet des affaires d'État, une correspondance
+active, dont un fragment important doit trouver place ici,
+comme pouvant donner une idée de la vigilance et de la
+sagacité de la princesse.</p>
+
+<p>«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le
+29 novembre 1580<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[238]</a>, il y a deux jours que je vous dépeschay
+exprès pour vous advertir de la prinse de Condé;
+à ceste heure, je viens de recevoir des lettres de monsieur
+le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il vous mande
+les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de ladite
+ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont
+sur la Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au
+conseil de guerre en ceste ville, ce qui, me semble,
+seroit bien nécessaire, pour y porter plus prompt remède;
+car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de vos
+nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous
+plaira, monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir,
+et si, recevant des lettres qu'on vous escrit, je les
+dois communiquer à quelqu'ung; ce que je n'ay pas
+encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce sera le
+meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx
+de Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous
+escrivent, ils eûssent à en avoir correspondance avec
+ledit conseil de guerre. Il y a aussi une chose qui me faict
+peine, qu'ils disent que d'aulcuns des François qui estoient
+auprès de Cambray se retirent. Il me semble qu'il
+seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers
+monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il
+a commandement de faire, et leur faire aussy entendre
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+si on les trouve en bonne volonté, ce qui seroit besoing
+de faire pour empescher l'ennemy; tant y a, monseigneur,
+que je scay que vostre présence est bien nécessaire
+où vous estes, mais aussi elle manque bien pardeça.&mdash;Je
+me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait,
+qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller
+trouver, dans quelques jours; mais si vous délibériez de
+revenir bienstost, alors ma délibération changeroit. Et sur
+ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»</p>
+
+<p>Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait
+le prince, Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers,
+avec sa femme et ses enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait
+d'autant plus de les voir se séparer d'elle, peut-être
+pour toujours, qu'elle était encore toute émue de la perte
+récente d'un ami commun, non moins cher au prince et à
+elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent
+Hubert Languet<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Survint un incident, à l'heureuse
+issue duquel, d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un
+biographe<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a> raconte en ces termes:</p>
+
+<p>«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats,
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+de M. le prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage
+acheminé, sa femme et ses enfans en carrosse sur le bord
+de l'Escaut, pour trajecter en Flandre, luy deux heures
+après les devant suivre; voicy que, sans luy en dire mot,
+M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne
+en authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance
+qu'elle feist, la ramène en son logis, disant que
+M. le duc d'Anjou ayant à venir, au premier jour, au
+pays, près duquel ils avoient si peu de personnes confidentes
+et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le temps
+de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par
+M. le prince d'Orange qui estoit à Gand, <i>parler par
+madame la princesse, sa femme</i>, requérir par les estats.
+Mais il leur dit qu'il ne pouvoit acquiescer à leur désir,
+duquel néanmoins il se sentoit et indigne et très honoré,
+sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut promptement
+dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec
+lettres très expresses du prince d'Orange et des estats,
+vers le roy de Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec
+beaucoup d'estime de M. Duplessis, combien son service
+luy estoit utile auprès de soy, luy permettoit toutefois de
+demeurer encore six mois auprès d'eux, desquels il ne luy
+sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés près de
+sa propre personne.»</p>
+
+<p>Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à
+Anvers.</p>
+
+<p>Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué,
+ainsi qu'à Hubert Languet, son projet de réponse au ban
+de proscription, accueillit avec confiance les observations
+de ces deux amis, dont les conseils étaient toujours si désintéressés
+et si sûrs<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>; et ayant définitivement arrêté la rédaction
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+de sa mémorable <i>Apologie</i><a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>, la présenta, le 13 décembre
+1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en
+leur tenant ce viril langage<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>:</p>
+
+<p class="left5 p2">«Messieurs,</p>
+
+<p>»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en
+forme de proscription, qui a esté envoiée par le roi
+d'Espaigne et depuis publiée par ordonnance du prince
+de Parme. Et, comme par icelle, mes ennemis, contre tout
+droict et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon
+honneur, et faire trouver mes actions passées mauvaises:
+j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages
+notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls
+de ces païs. Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription,
+les énormes et atroces crimes desquels je suis
+chargé, ores que ce soit à tort: toutesfois j'ai esté conseillé
+ne pouvoir satisfaire aultrement à mon honneur,
+sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement
+j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme
+aussi j'estoi publiquement injurié et calomnié. Suivant
+lequel advis, messieurs, attendu que je vous recognoi
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+seuls en ce monde pour mes supérieurs, je vous présente
+ceste mienne défense escritte contre les criminations de
+mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir
+descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement
+justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant
+que leur principal but et intention est de cercher tous les
+moïens de m'oster la vie, ou bien me faire bannir de ces
+païs, et pour le moins diminuer l'authorité qu'il vous a
+pleu me donner, comme si, obtenant telle chose, le tout
+leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant qu'ils
+me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon
+authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores
+que je suis content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre
+vous, et vous continuer mon fidèle service, toutesfois que
+ma vie que j'ai desdiée à vostre service, et ma présence
+au milieu de vous, ne me sont point si chères, que très
+volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me retire
+du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous
+peult aucunement servir pour vous acquérir une certaine
+liberté. Et quant à l'authorité qu'il vous a pleu me
+donner, vous sçavez, messieurs, combien de fois je vous
+ai supplié de vous contenter de mon service et me descharger,
+si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de
+vos affaires: comme encores je vous en requiers, offrant
+toutesfois, comme j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous
+a pleu me commander, de continuer à m'emploier au service
+la patrie, au prix de laquelle je n'estime rien de ce
+que est en ce monde: comme je le vous remonstre plus
+amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous
+jugez convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit
+mise en lumière, affin que non seulement vous, messieurs,
+mais aussi tout le monde puisse juger de l'équité de ma
+cause et de l'injustice de mes adversaires.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+Le 17 décembre, les états généraux répondirent au
+prince<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>:</p>
+
+<p>«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et
+leu une proscription publiée par les ennemis contre la
+personne de Vostre Excellence, par laquelle ils imposent
+à icelle des crimes énormes, essaiants la rendre odieuse,
+comme si par moïens illégitimes et voies sinistres elle
+auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est constituée;
+et d'exposer sa personne en proie et lui oster son honneur:
+aiants veu pareillement la défense proposée par
+Vostre Excellence contre ladicte proscription, trouvent
+par la vérité de ce qui est passé en ces païs, et qu'à chascun
+d'eus en son endroict est cogneu et manifeste, lesdicts
+crimes et blasmes avoir esté à tort imposez à icelle: et
+quant aus charges tant de lieutenant-général que des
+gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement
+choisi et esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos
+instantes requestes, esquelles auroit aussi continué à nos
+prières et avec entier contentement et satisfaction du
+païs: et la supplient encores lesdicts estats y vouloir
+continuer, lui promettant toute aide et assistance, sans
+espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre
+prompte obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les
+services fidels rendus par Vostre Excellence à ces païs et
+ceus qu'ils espèrent encores à l'advenir, ils lui offrent,
+pour l'asseurance de sa personne, d'entretenir une compagnie
+de gens à cheval pour sa garde, la suppliant l'accepter
+de la part de ceus qui se sentent obligez à la conservation
+d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats
+qui se treuvent aussi chargez par ladicte proscription,
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+entendent de brief aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront
+convenir.»</p>
+
+<p>Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation,
+si honorable pour lui, des états généraux, Guillaume
+envoya son apologie à la plupart des souverains et des
+princes de l'Europe.</p>
+
+<p>Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son
+envoi, portait, entre autres choses<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>:</p>
+
+<p>«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne
+pourrois satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une
+juste défense à la proscription que le roi d'Espaigne a fait
+publier contre moi.</p>
+
+<p>»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir
+mon fils et mes biens, qu'il a en sa possession, et encores
+de présenter, comme il faict, vingt-cinq mil escus, pour
+ma teste, promettre d'anoblir les homicides, leur pardonner
+tels crimes qu'ils pourraient avoir commis,
+j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par
+ci-devant, de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir
+rentrer dans ce qui est mien, et eusse suivi la mesme
+façon de vivre que j'ai faict. Mais le roi d'Espaigne aiant
+publié par tout le monde que je suis peste publique,
+ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant,
+ce sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres
+qui soit des subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et
+doit endurer: tellement, quand je seroi l'un de ses
+simples et absoluts vassauls, si est-ce que par telle sentance,
+et si inique en toutes ses parties, et aiant esté par
+lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles
+je lui auroi eu serment par ci-devant, je me
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+tiendroi absouls de toutes mes obligations envers lui, et
+essaierai, comme nature l'enseigne à un chascun, par tous
+moïens à maintenir mon honneur, qui me doibt estre et à
+tous hommes nobles plus cher que la vie et les biens.
+Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre
+né seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire,
+comme font les princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne
+et d'Italie, et en oultre que je porte tiltre de
+prince absolut, ores que mon principaulté ne soit bien
+grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant subject naturel, ni
+aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes seigneuries,
+desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé
+ne pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement
+à mes parens proches, à plusieurs princes ausquels
+j'ai cest honneur d'appartenir, et à toute ma postérité,
+sinon en respondant par escript publicq à ceste accusation
+proposée en la face de toute la chrestienté. Et combien
+que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur,
+j'espère néantmoins que vous l'imputerez plustost à la
+contrainte que m'a apporté la qualité de ceste proscription,
+que non pas à ma nature ou à ma volonté.</p>
+
+<p>»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus
+près cogneu la vérité de ce qui est contenu en ceste
+mienne défense, l'ont approuvée, m'aiants rendu assez
+suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous supplie
+très humblement, en approuvant icelle mienne response,
+croire que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que
+je suis, Dieu merci, gentilhomme de bonne et très ancienne
+maison, et homme de bien, véritable en tout ce que je
+promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant commis chose
+dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse
+recepvoir aucun reproche.»</p>
+
+<p>Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+un document historique de premier ordre, digne, à ce
+titre, d'être sérieusement médité.</p>
+
+<p>Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile,
+Guillaume de Nassau réfute victorieusement, une à une,
+toutes les accusations, toutes les calomnies de son implacable
+ennemi. Il fait plus; entraîné par les strictes nécessités
+de sa défense personnelle, il s'érige en légitime censeur
+de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il lui
+suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation
+publique les scelle d'une impérissable flétrissure.</p>
+
+<p>L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable,
+pour qu'il soit seulement possible d'en reproduire ici les principales
+parties. Nous nous bornerons donc à la citation de
+quelques passages, à l'aide desquels on pourra du moins se
+former une idée, non seulement de la vigueur et de la justesse
+d'esprit, mais encore de la mâle et incisive éloquence
+du prince:</p>
+
+<p>Le début de l'écrit est d'une vive allure:</p>
+
+<p>«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme
+qu'un cours de sa vie entière, heureux, prospère, et égal
+sans aucun heurt ou mauvaise rencontre: toutesfois si
+toutes choses me fussent venues à souhait et sans avoir
+rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses adhérens,
+j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui
+m'est rendu par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus
+excellent fleuron de gloire dont j'eusse peu désirer,
+devant ma mort, estre couronné. Qu'est-ce qu'il y a plus
+agréable en ce monde et principalement à celui qui a
+entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la
+liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes
+gens, que d'estre haï mortellement par ses ennemis, et
+ennemis ensemble de la patrie, et par leur propre bouche
+et confession recevoir un doux tesmoignage de sa fidélité
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+envers les siens, constance contre les tyrans et perturbateurs
+du repos publicq? Tellement que de tant de plaisirs
+que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants
+me faire desplaisirs, comme par cette infame
+proscription ils ont plus pensé me nuire, aussi ils m'ont
+davantage resjoui et m'ont donné plus de contentement;
+car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi ils
+m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que
+je n'eusse osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le
+monde l'équité et justice de mes entreprises, en laisser à
+ma postérité un exemple de vertu imitable à tous ceulx
+qui ne vouldront deshonnorer la noblesse des ancestres dont
+nous sommes descendus, et desquels un seul n'a jamais
+favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des
+peuples entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»</p>
+
+<p>Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache
+à leur approbation:</p>
+
+<p>«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement
+ennemi de ma bonne renommée, que je ne prinse à gré,
+comme j'espère mes actions le mériter, d'estre en bonne
+estime envers tous les princes, potentats et républiques
+de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens,
+desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie,
+je ne désire ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque:
+toutesfois puisque vous estes seuls en ce monde à qui j'ai
+serment, auxquels seuls je me tiens obligé, qui seuls avez
+puissance d'approuver mes actions, ou de les improuver,
+je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu
+tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions,
+qui ont esté tousjours conjointes à vostre bien, utilité et
+service: et endurerai patiemment les aultres peuples et
+nations en juger selon leurs passions et affections, ou bien,
+ce que plus je désire, selon l'équité, droiture et justice.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de
+Bourbon est incriminé par Philippe II; mais, de quel droit
+un tel homme se porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même
+sous le coup de formidables accusations? Les critiques
+qu'il ose élever ne sont-elles pas, d'ailleurs, dépourvues
+de tout fondement?</p>
+
+<p>La réponse à la première de ces questions est empreinte
+d'une légitime indignation, qui se traduit par le tableau des
+effroyables désordres dont s'est rendu coupable, dans sa vie
+privée, le royal accusateur.</p>
+
+<p>Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit:</p>
+
+<p>«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma
+personne, pour m'accuser d'ingratitude et d'infidélité,
+mais aussi, comme la rage et fureur mord également tout
+le monde, aussi bien l'innocent comme celui qu'on juge
+estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que
+de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le
+blasme qu'ils cuident mettre sus à mon dernier mariage.
+Je ne sçai si je les trouve plus à condamner en impudence
+ou en bestise, n'aiant sceu ces savants hommes, qui se
+vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon chantée
+et rechantée par les plus petits escolliers: <i>Celui qui
+s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de
+tout crime.</i> Car c'est une impudence et témérité, s'ils
+cognoissent leurs faultes si notables, et néantmoins passent
+par dessus leurs épines et chardons, comme si c'estoient
+roses: ou si ils ne les cognoissent, quelle bestise est-ce,
+quelle stupidité, de ne point voir ce qui se présente, à
+toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours, un
+roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint,
+honeste, légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances
+de l'église de Dieu.»</p>
+
+<p>(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte
+de Bourbon, le prince s'exprime ainsi:</p>
+
+<p>«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et
+qu'on peust le tenir pour innocent, si est-ce que je ne
+crains point qu'il me puisse reprocher aulcune faulte:
+et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien meurement et
+avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur,
+sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup
+de peine de chose en laquelle il n'a que veoir, et de
+laquelle aussi je ne suis tenu de lui rendre aulcun compte.
+Car, quand à ma défuncte femme, elle appartenoit à
+princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur,
+lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et
+quand je vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui
+pourrai bien faire cognoistre que les plus sçavants de ses
+docteurs le condamnent. Quant à ce qui touche le mariage
+auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils facent bouclier
+du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus traditions
+de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais croire
+à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs
+d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur
+mon beau-père, lequel ne faict pas profession de sa
+religion comme faict le cardinal de Grandvelle et ses semblables,
+mais comme il pense sa conscience lui commander,
+et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et
+aiant ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour
+de parlement de Paris assemblée à Poictiers pour les
+grands jours, aiant aussi ouï l'advis des évesques et docteurs,
+a trouvé, comme telle est la vérité, que non seulement
+ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma compagne,
+elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte
+en bas âge, contre les canons, ordonnances de France et
+arrests des courts souveraines, mesmes contre les canons
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+du concile de Trente auquel mon ennemi défère tant;
+mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte, ains
+plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par
+bonnes informations faictes mesmes en absence de ma compagne.
+Et quand tout cela ne seroit point, si est-ce que je ne
+suis pas si peu versé en la bonne doctrine, que je ne sache
+tous ces liens de conscience retors par les hommes ne
+pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.»</p>
+
+<p>Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils
+dont les Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme,
+et qu'ils tiennent en captivité!</p>
+
+<p>«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune
+enfant escollier, et, contre les privilèges de l'université,
+le tirent violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance
+faite par l'université, ce barbare de Vergas respond
+barbarement: <i>Non curamus vestros privilegios.</i> Ils le
+tirent hors de Brabant, contre les privilèges du païs, contre
+le serment du roi, et l'envoient en Espaigne pour l'esloigner
+de moi qui suis son père, et jusques à présent
+détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement,
+quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi
+indigne non seulement de ma race et du nom que je porte,
+mais aussi du nom de père, si je n'emploioi tout le sens
+et tous les moïens que Dieu m'a donnez, pour essaier de
+le retirer de ceste misérable servitude, et me faire réparer
+un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant desnaturé
+que je ne sente les affections paternelles, ni si
+sage, que souvent le regret d'une si longue absence de
+mon fils ne se présente à mon entendement.»</p>
+
+<p>Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse
+dans les Pays-Bas, le prince répond:</p>
+
+<p>»Ils entrelassent <i>que j'ai procuré la liberté de conscience</i>:
+s'ils entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+se commettent ordinairement en la maison du prince de
+Parme, où l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu,
+je respons que c'est chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys
+qu'il fault chercher telle liberté ou plustost licence
+effrénée. Mais je confesserai bien que la lueur des feus
+esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a
+jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui
+la veue du duc d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté
+d'advis que les persécutions cessassent au Païs-Bas. Je
+vous confesserai dadvantage, affin que les ennemis cognoissent
+qu'ils ont affaire à une partie qui parle rondement
+et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de
+Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda
+de faire mourir plusieurs gens de bien, suspects
+de la religion, ce que je ne voulus faire et les en advertis
+eus mesmes, sachant bien que je ne le pouvoi faire en
+saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à Dieu que
+non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce
+que bon leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et
+nations qui les valent bien, et qui ont appris que par les
+feus et les glaives on n'advance rien, me loueront et
+approuveront mon faict. Mais puisque vous, messieurs,
+avec le consentement universel du peuple l'avez depuis
+approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant
+cesser ces cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci
+de ce que les Espaignols et leurs adhérens en murmurent...
+Ils jettent des blasmes infinis sur nostre religion,
+ils nous appellent hérétiques; mais il y a si longtemps
+qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu
+venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»</p>
+
+<p>Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume
+à l'adresse de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur
+de leurs crimes!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui
+soit à comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me
+puis assez esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser
+publier devant toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent
+à pris un chef libre et francq, qui ne les a jamais, Dieu
+merci, redoubtez, mais qu'ils y adjoustent encore telles
+récompenses si barbares et si esloignées de toute reigle
+d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu,
+<i>qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il
+n'estoit noble</i>. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit
+exécuté un si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra
+permettre) seroit de race noble, pensez-vous qu'il y
+ait gentilhomme au monde, je dis entre les nations qui
+sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement manger
+avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit
+tué pour argent un homme, voire le moindre et le plus
+abject qui se puisse trouver? Que si les Espaignols tiennent
+tels gens pour nobles, si tel est le chemin de l'honneur
+en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que tout le
+monde croit la plus grande part des Espaignols, et principalement
+ceus qui se disent nobles, estre du sang des
+marraus et des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs
+ancestres, qui ont faict marché, à baux deniers comptants,
+de la vie de Nostre Saulveur: ce qui me faict prendre plus
+patiemment ceste injure. En second lieu, <i>ils lui pardonnent
+tout délict et forfaict, quelque grief qu'il puisse estre</i>.
+Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un de
+ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de
+l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en
+Espaigne? Or, puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier
+que d'attenter sur mes biens, sur ma vie et sur mon honneur,
+et pour avoir plus de tesmoings de son injustice
+et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et en tant
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand
+advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres
+ornemens que ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer,
+non seulement des vilains et infames, mais aussi des plus
+meschantes gents et des plus exécrables de la terre, et
+donner telle récompense et si honorable à une tant insigne
+vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus propre pour
+vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels
+moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements,
+rémissions de crimes énormes, anoblissement de meschants,
+opprimer le défenseur de la liberté d'un peuple
+vexé cruellement et tyranniquement? Je ne doubte, messieurs,
+que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens, osté
+l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout
+le monde matière pour cognoistre son c&oelig;ur envenimé
+contre ce païs et contre nostre liberté, d'aultant qu'il
+n'estime rien tout acte, quelque meschant et détestable
+qu'il puisse estre, au prix de la mort de celui qui vous a
+servi jusques à présent et si fidèlement. Et encores il n'a
+point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de Dieu,
+se disant son <i>ministre</i>! Le ministre doncq a il ceste puissance,
+non seulement de permettre ce que Dieu a défendu,
+mais de le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et
+remission de crimes? Et de quels crimes? De tous crimes,
+quelque griefs qu'ils puissent estre. Mais je ne doubte que
+Dieu, par son très juste jugement, ne face tomber la juste
+vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et qu'il
+ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon
+honneur, de mon vivant et envers la postérité. Quant à
+mes biens et à ma vie, il y a long temps que je les ai
+dédiez à son service; il en fera ce qu'il lui plaira, pour
+sa gloire et pour mon salut.»</p>
+
+<p>Un noble c&oelig;ur pouvait seul inspirer ces pathétiques et
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+admirables paroles, par lesquelles se termine l'apologie:</p>
+
+<p>«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez
+messieurs, que c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle
+avecq tel pris et si grande somme d'argent ils ont vouée
+et déterminée à la mort, et disent pendant que je serai
+entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust à Dieu,
+messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma
+mort, vous peut apporter une vraie délivrance de tant de
+maus et de calamitez, que les Espaignols, lesquels j'ai
+tant de fois veu délibérer au conseil, deviser en particulier,
+et que je cognoi dedans et dehors, vous machinent et
+vous apprestent. O que ce bannissement me seroit dous,
+que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce
+que j'ai exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir?
+Pourquoi ai-je perdu mes propres frères, que j'aimoi plus
+que ma vie? Est-ce pour en trouver d'autres? Pourqui ai-je
+laissé mon fils si longtemps prisonnier, mon fils, dis-je,
+que je dois tant désirer, si je suis père? M'en pouvez-vous
+donner un autre, ou me le pouvez-vous restituer? Pourquoi
+ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris, quel
+loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont
+parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la
+ruine de tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter,
+s'il en est besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si
+doncq vous jugez, messieurs, ou que mon absence, ou que
+ma mort mesme vous peult servir, me voilà prest à obéir:
+commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la terre,
+j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque
+n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre
+bien, salut et conservation de vostre république. Mais si
+vous jugez que ceste médiocrité d'expérience et d'industrie
+qui est en moi, et que j'ai acquise par un si long et si
+assiduel travail; si vous jugez que le reste de mes
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je
+vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur
+les points que je vous propose. Et si vous estimez que
+je porte quelque amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance
+pour conseiller, croiez que c'est le seul moien pour
+nous garantir et délivrer. Cela faict, allons ensemble de
+mesme c&oelig;ur et volonté, embrassons ensemble la défense
+de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures
+de conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce
+faisant, si encores vous me continuez ceste faveur que vous
+m'avez portée par ci-devant, j'espère moiennant vostre aide
+et la grâce de Dieu, laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant
+et en choses si perplexes, que ce qui sera par vous
+résolu pour le bien et conservation de vous, vos femmes
+et enfans, toutes choses saintes et sacrées, je le maintiendrai.»</p>
+
+<p>L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec
+laquelle Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était
+solennellement engagé à soutenir.</p>
+
+<p>Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion
+publique se prononça en faveur du second contre le premier;
+et l'arrêt émané d'elle contribua puissamment à rendre
+plus étroite désormais l'alliance entre celles des provinces
+qui aspiraient à secouer le joug de l'Espagne et l'homme
+éminent qu'elles considéraient, à bon droit, comme leur
+plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.</p>
+
+<p>Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une
+grande force; mais une force plus grande encore pour lui
+était celle qu'il puisait dans de saintes inspirations, au foyer
+domestique, là où un noble c&oelig;ur de femme, qui s'était
+consacré à lui, exerçait en secret, avec une exquise délicatesse,
+le touchant privilège de le seconder dans l'accomplissement
+de sa haute mission. Plus cette mission venait de
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un
+Philippe II, plus Charlotte de Bourbon, digne confidente
+des pensées et des sentiments de Guillaume se sentit heureuse
+et fière d'être sa compagne, et, comme telle, de
+partager, avec la fidélité d'une profonde affection, les
+labeurs, les angoisses, les périls de sa généreuse carrière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="ni1 block">Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille
+Charlotte.&mdash;Le rapprochement a lieu.&mdash;François de Bourbon se rend en Angleterre
+comme chef d'ambassade.&mdash;La princesse, sa s&oelig;ur, l'invite, ainsi que les
+jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à se rendre dans les
+Pays-Bas avant leur retour en France.&mdash;Séjour du prince et de la princesse
+d'Orange à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit d'eux.&mdash;Déclaration
+officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de
+sa fille avec Guillaume de Nassau.&mdash;Lettre de la princesse au président Coustureau.&mdash;Lettre
+de la duchesse de Montpensier à sa petite-fille, Louise-Julienne.&mdash;Lettres
+que, dans l'intérêt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse
+à J. Borleeut.&mdash;Assemblée à La Haye des députés des Provinces-Unies.&mdash;<i>Acte
+d'abjuration.</i>&mdash;Le duc d'Anjou devant Cambrai.</p>
+
+<p class="p2">Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était
+plus porté à dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne,
+«qu'il se feroit mettre en pièces, pour Sa Majesté,
+et que, si on lui ouvroit le c&oelig;ur, on y trouverait gravé le
+nom de <i>Philippe</i><a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[245]</a>.» En effet, que devait être désormais,
+aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui avait osé
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+«toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre
+à prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef
+de famille indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme
+s'étendant jusqu'à sa personne, l'outrage fait à ses enfants.
+Nous aimons à croire qu'en réalité il le ressentit, et comprit
+qu'il était de son devoir, non seulement de les couvrir
+de sa protection, mais de se rapprocher d'eux et de leur
+accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient
+droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa
+plénitude?</p>
+
+<p>Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le
+duc dans la voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait
+parlé d'elle, de son mari, de ses enfants avec quelque
+intérêt, et s'était même prêté à l'examen, par intermédiaires,
+de diverses questions concernant les droits de sa fille sur
+certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus encore: aussi, en
+insistant auprès de lui sur la solution de ces questions, le
+prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir directement
+quelques rapports affectueux avec la princesse et le
+prince.</p>
+
+<p>La preuve des bons offices de François de Bourbon, en
+cette circonstance, ressort, notamment, de deux lettres
+écrites, en 1581, l'une par lui, l'autre par Guillaume de
+Nassau.</p>
+
+<p>Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me
+faire cest honneur de m'escripre par Lamy, et congneu
+par icelle l'honneur qu'il plaist à monseigneur me faire,
+de vouloir que j'aille en Angleterre, pour son mariage,
+dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant veu
+parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+agréable; qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois,
+monseigneur, je ne fauldray d'escripre bien amplement
+à mondit seigneur et luy remonstrer l'ennuy et
+desplaisir que je recepvrois, si je me despartois d'avec
+vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel que
+désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur
+le prince d'Orange et de ma s&oelig;ur, je ne vous sçaurois
+assez très humblement remercier du soing et peine
+qu'il vous plaist d'en avoir, me voulant toujours conformer
+à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et suivre en
+tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute
+ma vie, etc.»</p>
+
+<p>Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en
+ces termes<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous
+a pleu m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de
+Sainte-Aldegonde, la bonne affection qu'il vous plaist de
+me porter, j'en ai esté très aise et ne vous en puis assez
+humblement remercier, singulièrement pour les faveurs et
+bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma
+femme envers monseigneur vostre père, et que vous estes
+aussy volontairement enclin, de vostre part, à entendre
+aux affaires qui concernent son bien et des enfans qu'il
+a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant, monsieur,
+que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en
+rendre bien humble service, en ce qu'il vous plaira me
+faire l'honneur de m'employer. J'ai donné charge à ce
+porteur de vous aller visiter de ma part pour vous en
+remercier plus amplement, de bouche; et ensemble pour
+vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres,
+de ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris,
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+de la part de monseigneur vostre père et de la vostre, par
+vos députez avec ceux que nous y avions envoyez de la
+nostre, et pour plus grande asseurance de nos respects qui
+m'importent, ainsi que ce présent porteur vous pourra
+déduire plus particulièrement, la signer de vostre main,
+et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je
+suis pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent
+que je seray adverty de la conclusion faite, et qu'il vous
+plaira au reste me faire cest honneur de le vouloir
+escouter, etc.<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>»</p>
+
+<p>De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier
+de ne pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa
+fille, et de son mari, à un règlement d'affaires, mais de leur
+tendre la main et de se montrer juste et bon père, en leur
+accordant une affection dont ils étaient depuis trop longtemps
+privés. Sur ce second point, le duc, au mépris d'une
+parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de
+Navarre renouvelât ses instances<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>; et le père, en y cédant,
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+ouvrit enfin son c&oelig;ur à sa fille, au prince et à leurs
+enfants.</p>
+
+<p>Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance
+des communications qui furent alors directement
+échangées entre le duc, Charlotte et Guillaume; mais,
+malheureusement elles ont, jusqu'à présent, échappé à
+toutes investigations.</p>
+
+<p>Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître,
+l'un, l'époque d'un rapprochement affectueux entre
+le père et la fille, l'autre, l'impression qu'en reçut le c&oelig;ur
+de celle-ci. Le premier de ces documents est du 25 juin 1581,
+le second, du 29 juillet suivant.</p>
+
+<p>Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques
+faits antérieurs à la double date qui vient d'être signalée.</p>
+
+<p>Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti
+à l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y
+aviser à la conclusion du mariage de la reine Elisabeth
+avec le duc d'Anjou. Le chef de cette ambassade était François
+de Bourbon, que devaient accompagner le maréchal
+Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan
+de Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur,
+sieur de Carrouges, gouverneur de Rouen, Bertrand de
+Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon, qui avait été déjà
+ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson, président au
+Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La Maurissière,
+et Claude de Pinart, secrétaire d'État.</p>
+
+<p>François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de
+Bouillon, sa s&oelig;ur, emmenait avec lui les deux jeunes fils
+de celle-ci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
+Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son
+frère<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>: «J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a
+dit se falloir trouver à Calais, pour l'effect de vostre
+voïage, estant bien marrye n'avoir eu plus de loisir d'accomoder
+mieulx le train de mes enfans, auquel j'eusse
+désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le
+défaut duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous,
+qui ne sera le premier bienfait receu pour tous lesquels
+sçachant n'y avoir chose qui vous les face mieulx employés,
+que quand ils seront sages et vertueux, je supplieray
+Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il
+vous plaise leur commander pour vostre service, comme
+aux plus obligez que vous y ayez.»</p>
+
+<p>Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle,
+au moment où il allait s'acheminer vers Calais, les deux
+jeunes gens avaient mandé au duc, leur grand-père<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>:
+«Monseigneur, comme toutes nos intentions tendent à
+vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons,
+sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a
+estée représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre,
+pour accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il
+a entrepris, sommes retournez en ceste ville, nous rendre
+à ses pieds, pour luy faire très humble service, en ce qu'il
+aura agréable nous commander, et ayant mis tout l'ordre
+qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage,
+espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy
+rendre toutes nos actions agréables.»</p>
+
+<p>Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts
+personnages de sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les
+premiers jours d'avril, et arrivèrent en Angleterre où ils
+furent honorablement accueillis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam
+avec son mari, exprima au prince dauphin combien elle
+serait heureuse si, à son retour d'Angleterre, elle pouvait
+recevoir sa visite.</p>
+
+<p>«Quand j'ai entendu, lui disait-elle<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, vostre arrivée à
+Calais, quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis
+demeurée en extrême désir que vostre voïage d'Engleterre
+me peust aporter tant d'heur et de bien, qu'à vostre retour,
+vous puissiés passer par Zellande où j'espère, sy Dieu me
+continue la santé, de me pouvoir trouver, pour avoir cest
+honneur de vous voir; vous suppliant très humblement,
+s'il est possible, de me vouloir accorder ma requeste,
+et me pardonner sy je ne puis avoir tel respect que je
+doibs aux affaires que vous négociés, car l'affection que
+j'ay d'estre honorée de vostre présence ne me le permect
+point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en doibs
+espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en
+sorte, s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre
+frère, se trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer
+à ce mesme heur, et pour vous ofrir son service
+et tant mieulx confirmer l'amitié que vous avez
+ensemble etc.</p>
+
+<p>»P.S.&mdash;Je vous suplie de me mander comme vous
+vous trouvés, depuis avoir passé la mer; car, ne l'aiant
+point encore faict, je craignois que vous ne vous trouviés
+mal.»</p>
+
+<p>Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait
+au prince dauphin<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>: «J'ay esté bien aise d'entendre, par
+les lettres qu'il vous a pleu d'escrire à ma femme, que
+vous estes en bonne disposition, et encore plus des
+grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et
+heureuse issue de l'affaire que vous avez, de présent,
+entre mains, vers Sa Majesté, et dont il ne peut réussir
+qu'un grand bien en toute la chrestienté, lequel aussi,
+comme je m'y attends, redondra aussi sur nous. J'eusse
+bien désiré que la commodité de vos affaires, et principalement
+de l'honorable charge que vous avez, vous eût
+pû permettre nous faire cest honneur de venir voir ce
+pays, auquel je me fûsse efforcé de vous y faire bonne
+chère et vous rendre l'honneur qui vous appartient; mais
+d'aultant que personne n'en peult mieux juger que vous
+mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner, espérant,
+si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce,
+une aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je
+désireray bien, s'il estoit en ma puissance et disposition,
+de pouvoir advancer de mesmes, en ceste occasion.»
+Séparée de la princesse, sa s&oelig;ur, depuis bien des années,
+la duchesse de Bouillon tenait à se dédommager de cette
+privation, au moins en partie, en faisant visiter par ses fils
+la tante qu'elle aimait à leur représenter, ainsi qu'à sa
+fille, comme ayant pour eux trois une affection maternelle.
+Telle était, en effet, celle que Charlotte de Bourbon avait
+vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec
+ardeur la communication que la duchesse lui avait faite,
+du désir de voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre
+pour se rendre dans les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt
+au prince dauphin<a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>:</p>
+
+<p>«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai
+encore receu des lettres de madame la duchesse de
+Bouillon, nostre s&oelig;ur, où elle me faict entendre le désir
+qu'elle auroit que messieurs de Bouillon, nos nepveux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre
+la commodité de venir veoir monsieur le prince, leur
+oncle, et moy sy vous plaisoit de me faire tant d'honneur
+de leur permettre et l'avoir agréable, dont tant pour estre
+asseurée en cest endroit, de sa vollonté, que pour le très
+grand désir que j'ay d'avoir cest heur de les voir, j'entreprendray
+de vous supplier très humblement de leur vouloir
+permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité
+infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si
+tant d'honneur et de bien ne m'est permis, à cause de la
+négociation que vous traictés, j'espère que n'estant mesdits
+sieurs de Bouillon nos nepveux en cest endroict à
+rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il vous
+plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier
+la très humble requeste que je vous en fais, etc.»</p>
+
+<p>Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au
+sujet de ses neveux, auprès de François de Bourbon, par
+l'envoi de ces lignes<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>:</p>
+
+<p>«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez
+à traicter avec la royne d'Angleterre, de la part du roy,
+je doubte que vos affaires pourroient bien tirer en longueur,
+et mesme, pour raison de vostre charge, que
+vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma
+femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys
+je désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce
+d'avoir cest honneur, je vous supplie bien humblement
+me vouloir accorder, et à ma femme, que messieurs nos
+nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le
+temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que
+madame de Bouillon prendra à plaisir et contentement,
+ainsi qu'elle escrit à ma femme, moiennant que ce soit
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+vostre plaisir de leur vouloir accorder; de quoy derechef
+je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en rendre
+humble service.»</p>
+
+<p>Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux
+soient venus dans les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit,
+ainsi que le désiraient si vivement la princesse et le prince.</p>
+
+<p>D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La
+Haye. Le docteur Forestus, qui leur était fort attaché, ne
+manqua pas de quitter sa résidence habituelle de Delft, pour
+aller les y voir. Il a pris le soin de consigner, dans l'un de
+ses écrits, l'expression du plaisir qu'il éprouva à se retrouver
+auprès d'eux, et surtout à recevoir des gracieuses mains de
+la princesse le charmant cadeau de deux objets d'art, en
+souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus
+de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de
+la bonté de Charlotte de Bourbon à son égard<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p>
+
+<p>Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement
+qui eut lieu, en 1581, entre le duc de Montpensier et la
+princesse, sa fille.</p>
+
+<p>Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit
+Charlotte de Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait
+désormais l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama
+noblement, à la face de la France et de l'Europe,
+l'approbation, sans réserve, qu'il donnait à l'union de sa
+fille avec le prince d'Orange, et le respect dû par chacun à
+la dignité morale de la princesse et du prince, dont il tenait
+à honneur d'être le père.</p>
+
+<p>Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration
+officielle qui reçut aussitôt une grande publicité<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>:</p>
+
+<p>«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France,
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+souverain de Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes
+lettres verront, salut!</p>
+
+<p>»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et
+très aimée fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité
+et conduite de défunt très hault et très puissant prince et
+nostre très cher et honoré cousin, monsieur Friedrich,
+comte palatin du Rhin, électeur du Saint-Empire, faisant
+office de père et représentant nostre personne envers
+nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du
+roy très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur
+le duc d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage
+avec nostre très cher et très aimé beau-fils, Guillaume de
+Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau, etc., etc., et
+qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit mariage,
+que tousjours depuis il a non seulement continué
+en tout honneur et grande amitié, mais aussi multiplié
+en lignée, ainsi qu'il fera encores, moïennant sa grâce;
+au moïen de quoy nul ne doive prendre occasion de le
+blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon et légitime;
+ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de
+ce que nous n'aurions assisté et ne serions intervenu
+audit mariage, quelques-uns en ont parlé et pourroient
+parler ou présumer aucunement qu'il n'est licite, n'estant
+esclaircis de nostre intention sur ce; et considérant
+d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans
+ennemis et malveillans;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré,
+comme nous faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable
+et honorable pour nostredite fille et à l'estat et
+grandeur de nostre maison, avons dit et déclaré, disons
+et déclarons nostre intention et volonté avoir esté qu'il
+sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué,
+aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant
+que besoin seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons,
+tout ainsi que si nous avions esté présent en personne
+à le passer et contracter; recognoissant les enfans,
+tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos petits
+enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime
+mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront
+d'autres nos filles mariées par nous, et de nostre authorité.</p>
+
+<p>»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté
+Impériale, et tous les rois, princes et potentats souverains,
+desquels nous avons l'honneur d'estre parens et
+alliés, que autres princes et seigneurs, nos bons amis,
+que, si aucune question, trouble ou querelle estoit meue,
+à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy,
+nez ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou
+autrement, il leur plaise prendre leur honneur en main
+et les avoir et recepvoir en leur bonne protection, leur
+donnant tel confort, aide et faveur, que tous princes ont
+accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle
+comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire
+pour eux et les leurs, quand nous en serons requis.</p>
+
+<p>»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes
+de nostre main, et à icelles fait mettre nostre scel.</p>
+
+<p class="left30">»Donné, à Champigny, le 25<sup>e</sup> jour de juing, l'an 1581.<br />
+<span class="i8 smcap">»Louys de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+de Montpensier rompit courageusement, comme père, avec
+un passé déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance,
+l'affection, les respectueux égards de cette fille et de
+ce gendre qui consacraient à son bonheur, pour le reste
+de ses jours, leurs c&oelig;urs et ceux de leurs enfants.</p>
+
+<p>L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la
+nouvelle attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en
+douter, profonde, et se manifesta certainement par des effusions
+de gratitude et de tendresse que connurent les intimes
+confidents de ses sentiments et de ses pensées. S'il ne fût
+donné qu'à eux de les recueillir, félicitons-nous de pouvoir,
+du moins, saisir la trace de son émotion filiale, dans ces
+lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La Haye, au
+président Coustureau<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>:</p>
+
+<p>»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très
+grand contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur
+mon père a esté esclaircy de la vérité de tout ce
+qui s'est passé pour mon regard, il m'a fait paroistre,
+tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme sa singulière
+prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté,
+j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit
+seigneur mon père, d'estre satisfaite aussy de vostre part;
+joinct que mon conseiller X..., m'a rendu bien ample
+tesmoignage des bons offices que vous m'avez faicts, et
+que vous avez prins la peine de vous employer en ceste
+dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu
+désirer; dont je vous remercie bien affectionnément, et
+comme je vous congnoys de longtemps entièrement dédié
+à mondit seigneur mon père et portant bonne affection
+à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près
+comme moi, etc., etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier
+se réhabilita comme père, en restituant à la princesse
+la place qu'elle eût dû toujours occuper dans sa famille,
+de son côté, la duchesse Catherine de Lorraine, se
+montra, à la même époque, comme belle-mère et comme
+aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec Charlotte
+de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait généralement
+ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera
+d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au
+sujet de la seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues,
+les excitations criminelles et les insignes violences
+auxquelles elle se livra, plus tard, dans les saturnales de la
+Ligue. Mais il n'en faut pas moins rendre à cette femme,
+dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de tristes souvenirs,
+la justice de déclarer: qu'il fut un temps où, encore étrangère
+à de coupables passions, et accessible à de salutaires
+influences, elle se sentit attirée vers la princesse d'Orange et
+rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant délicatement
+remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à
+sa fille aînée.</p>
+
+<p>La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée,
+comme le furent ses s&oelig;urs, à l'image de la princesse, sa
+mère, n'avait que cinq ans, lorsque la duchesse de Montpensier,
+qui, soit dit en passant, était une aïeule d'une jeunesse
+exceptionnelle, attendu qu'à peine venait-elle d'atteindre
+sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui suit<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>:</p>
+
+<p class="left5 p2">«A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,</p>
+
+<p>»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de
+vous, et combien vous estes jolye, saige et accompaignée
+de perfections, en vostre petit ange, je me suis bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+aperçue que c'est pour l'envie que vous avez de faire congnoistre
+que vous estes vraiment l'aisnée de mes autres
+petites filles, voz s&oelig;urs, et que vous seriez marrie qu'elles
+eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et
+digne de vous; ce qui me donne occasion d'augmenter
+particulièrement, en vostre endroict, la singulière affection
+et amytié que je porte à vous et à vosdictes s&oelig;urs,
+et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié que vous
+tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous
+en avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue,
+je vous envoie un petit présent d'ung ph&oelig;nix,
+lequel je vous prie vouloir accepter d'aussy bon c&oelig;ur que
+je le vous donne; et soubhaiste que vous le gardiez bien,
+pour l'amour de moy, qui recevray aussi à beaucoup de
+plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de
+monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me
+maintenir en l'heur de leurs bonnes grâces, comme se
+recommande affectueusement à la vostre,</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien affectionnée grant mère.<br />
+<span class="i4 smcap">»Catherine de Lorraine.</span><br />
+<span class="i8">»De Champigny, ce 15<sup>e</sup> jour de juillet 1581.»</span></p>
+
+<p class="p2">Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier,
+se montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté
+et d'aimables prévenances que lui avait légués sa vénérable
+grand'mère la duchesse de Ferrare, Renée de France.</p>
+
+<p>Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier
+à Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi
+qu'il en ait pu être, on verra plus loin en quels termes bienveillants
+le duc correspondait avec sa petite-fille et filleule,
+dont il savait que le c&oelig;ur, sous l'inspiration maternelle,
+s'était tourné vers lui.</p>
+
+<p>L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+traduisait pas seulement par la direction élevée qu'avant
+tout elle imprimait à leur c&oelig;ur et à leur intelligence et par
+le soin assidu qu'elle prenait de leur santé; il se manifestait
+aussi par la vigilance éclairée qu'elle apportait au soutien
+de leurs intérêts personnels dans la gestion de ressources
+pécuniaires qui leur appartenaient en propre.</p>
+
+<p>Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>,
+ressort, de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut,
+premier échevin de la ville de Gand, reçut de la princesse,
+en 1581, au sujet de la rente accordée, en 1579, par
+les quatre membres de Flandre à Flandrine de Nassau.</p>
+
+<p>La première des lettres dont il s'agit portait<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur de Borluut, le président Taffin m'a bien et
+au long déclaré les bons offices que vous avez faits et la
+peine qu'avez prinse pour obtenir le paiement de la rente
+de ma fille Flandrine, nonobstant les difficultez qui se
+sont présentées, à cause de la répartition entre messieurs
+les quatre membres. Et certes, depuis le commencement
+de nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et
+expérimenté vostre prompte volonté et affection à faire
+plaisir à monseigneur le prince et à moy. De quoy nous
+nous tiendrons tousjours bien obligez envers vous.&mdash;Or,
+entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par
+vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour
+mettre, une fois, fin aux difficultez et débats à cause de
+ladite répartition, aussi qu'il ne soit besoing d'importuner,
+à chacune fois, messieurs les quatre membres,
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+pour le fournissement de leur part et portion, cest expédient
+se pourroit trouver, de transporter à madite fille la
+terre et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu à l'abbé
+de Saint-Bavon, si comme la maison, bassecourt, fossez
+et jardinages, et en fonds de terre et héritages, en valeur
+jusqu'à la concurrence d'iceux 2<sup>m</sup> fl. par an. Si cela me
+pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite fille, de
+tant plus obligée tant envers vous, pour si bons et
+agréables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand,
+en particulier, à cause de leur consentement et agréation,
+et, en général, envers messieurs les quatre membres, de
+la bénéficence desquels ladite rente est procédée, sans
+jamais mettre en oubly une accommodation venue si bien
+à propos.&mdash;Oultre ce, comme j'entends dudit président
+que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et estendue,
+qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a délibéré
+et résolu de desmembrer et vendre par pièces et portions,
+pour satisfaire au paiement de quelques debtes particulières;
+mais veu que l'héritage est la plupart bien planté,
+l'on feroit beaucoup plus de proffict de le vendre en une
+masse, car cela est le parement de son estime et valeur.
+Ce qui me faict vous déclarer comme j'ay envoyé en
+France, passé longtemps, vers monsieur mon père, affin
+d'estre satisfaicte, comme mes s&oelig;urs, de la succession des
+biens paternels et maternels. J'ay doncq une bien grande
+envie et desir d'emploïer le plus que je pourray en l'achapt
+desdites terres, en donnant la valeur, selon qu'elles
+seroient appréciées, ou selon le pris qu'elles pourroient
+estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement
+m'adviser comment en cela je pourrais procéder.&mdash;Mais
+il faudroit, pour quelque peu de temps, supercéder ladite
+vente, pour le moins jusques à ce que j'auroys nouvelles
+de France, que j'attends de jour à autre; que lors je sçauray
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques à ce
+que monsieur mon mary vienne à Gand, que j'espère sera
+de bref.&mdash;Or, le plus prouffitable et avantageux seroit,
+pour les créditeurs et pour les vendeurs, d'avoir affaire
+avec un seul qu'avec plusieurs, veu mesmes que le commun,
+en ces temps si calamiteux et estranges, ne viendront
+à achepter qu'à fort vil pris; et, si les créditeurs le
+prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera à
+leur grand advantage et au mescontentement de la commune.
+Si cela ne se peut impétrer, qu'il vous plaise tenir la
+main à ce que ladite maison, bassecour, granges, fossez et
+jardinages ne soient délaissez, soubz telle estimation qu'on
+trouvera raisonnable; à quoy je ne faudray de satisfaire
+promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine
+soit emploiée ès terres et héritages les plus proches de
+ladite maison, jusques à la concurrence des deniers
+capitaux portant XXXII<sup>m</sup> fl.; à quoy j'adjousteray le plus
+que je pourray. Vous me ferez en ce que dessus un très
+singulier plaisir, lequel je ne fauldray de recognoistre,
+etc., etc.&mdash;(<i>P.-S.</i>). Monsieur mon mary trouve plus
+considérable d'engaiger lesdites terres que de les vendre
+absolutement; à quoy je serois aussi contente d'entendre.
+Quand il sera près de vous, ce qui, j'espère, sera de bref,
+il vous pourra amplement dire les causes et raisons.»</p>
+
+<p>La seconde lettre de la princesse, à six jours de distance
+de la précédente, était ainsi conçue<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur de Borluut, j'ay reçu la lettre que m'avez
+escrite par le sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les
+bons offices qu'il vous a plu me faire, en retardement de
+la vendition de la maison et biens de Loochrist, selon que
+<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+je vous en avoy prié par mes précédentes lettres, pour en
+faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que
+peut porter la rente qu'il a pleu à messieurs les quatre
+membres lui donner. Je ne vous en puis assez affectueusement
+remercier, et vous supplie, monsieur de Borluut, de
+nous continuer en ceci vostre bonne volonté de tenir la
+main à ce que nous puissions avoir autant de terre, à l'entour
+dudit Loochrist, que pourront s'étendre les deux
+mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficulté
+particulière pour la maison; car, encores qu'elle seroit à
+nous, <i>messeigneurs les quatre membres en pourront disposer
+comme du leur, en ce qui concerne le bien du pays,
+auquel le particulier doibt tousjours estre postposé</i>. Ledit
+sieur Lucas Deynart vous fera entendre sur ce plus particulièrement
+l'intention de monsieur mon mary et la
+mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera
+de vous en escrire; seulement je vous assureray que,
+l'occasion se présentant, nous n'oublirons point à nous
+revencher de l'obligation que nous vous avons et que vous
+augmentez journellement par vos bons offices, etc., etc.»</p>
+
+<p>Tandis qu'une sérieuse union, trop longtemps différée par
+le duc de Montpensier, venait enfin de s'établir entre lui et
+ses enfants, une rupture définitive allait éclater entre le roi
+d'Espagne et les énergiques provinces auxquelles, parmi
+celles des Pays-Bas, sa domination tyrannique était devenue
+insupportable.</p>
+
+<p>Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581,
+immédiatement précédée d'un acte solennel, qui apporta un
+notable changement dans la position de Guillaume de Nassau.
+Les provinces de Hollande et de Zélande, à qui la suprématie
+du duc d'Anjou eût déplu, étaient demeurées étrangères
+au traité conclu avec lui, le 29 septembre 1580. Usant
+de la liberté qu'elles s'étaient réservée, quant au choix d'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+protecteur suprême, elles conférèrent le pouvoir souverain
+au prince d'Orange, par une déclaration du 24 juillet 1581,
+applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles.
+Le prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir.</p>
+
+<p>Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accepté la souveraineté
+des autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas
+que l'attribution de cette souveraineté impliquât simplement
+la déchéance de Philippe II; il fallait, de toute nécessité,
+que cette déchéance fut expressément déclarée.</p>
+
+<p>En conséquence, le 26 juillet 1581, les députés des Provinces-Unies,
+assemblés à La Haye, formulèrent une déclaration
+d'indépendance<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>, à laquelle fut donnée le nom d'<i>acte
+d'abjuration</i>.</p>
+
+<p>Le préambule de cette déclaration portait:</p>
+
+<p>«Les estats généraux des provinces unies des Pays-Bas,
+à tous ceux qui ces présentes verront, ou lire oyront,
+salut!</p>
+
+<p>»Comme il est à un chacun notoire, qu'un seigneur et
+prince du pays est ordonné de Dieu, souverain et chef
+de ses sujets, pour les défendre et conserver de toutes
+injures forces et violences, tout ainsi qu'un pasteur, pour
+la défense et garde de ses brebis, et que les sujectz ne
+sont pas créés de Dieu pour le prince, pour luy obéir en
+tout ce qu'il luy plaît commander, soit selon ou contre
+Dieu, raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves,
+mais plus tost le prince pour les sujectz, sans lesquels il
+ne peut estre prince, afin de les gouverner selon droit et
+raison, les contre-garder et aymer comme un père ses
+enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps et sa
+vie en danger pour les défendre et garantir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+»Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses
+sujectz, il se met à les outrager, opprimer, priver de leurs
+priviléges et anciennes coustumes, à leur commander et
+s'en vouloir servir comme d'esclaves: on ne le doit alors
+pas tenir ou respecter pour prince et seigneur, ains le
+réputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz,
+selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur
+prince, de manière que, sans en rien mesprendre, signament
+quand il se fait avec délibération et autorité des
+estats du pays, on le peut franchement abandonner et,
+en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur, qui
+les deffende; chose qui principalement a lieu quand les
+sujectz par humbles prières, requestes et remontrances
+n'ont jamais sceu adoucir leur prince, ny le destourner
+de ses entreprises et concepts tyranniques; en sorte qu'il
+ne leur soit resté autre moyen que celuy-là, pour conserver
+et défendre leur liberté ancienne, de leurs femmes,
+enfans et postérité, pour lesquels, selon la loy de nature,
+ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour
+semblables occasions, on a vû, par diverses fois, advenir
+en divers pays et en divers temps, dont les exemples en
+sont encores tout récens et assez cognus.</p>
+
+<p>»Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces
+pays, lesquels, d'ancienneté, ont esté et doivent estre
+gouvernez ensuyvant les serments faicts par leurs princes,
+quand ils les reçoivent, conformément à leurs priviléges
+et anciennes coustumes, sans aucun pouvoir de les enfreindre.
+Joinct aussy que la plupart des dictes provinces
+ont tousjours reçeu et admis leurs princes et seigneurs,
+à certaines conditions et par contracts et accords jurez,
+lesquels si le prince vient à violer, il est, selon droict,
+décheu de la supériorité du pays.»</p>
+
+<p>Viennent ensuite l'exposé des événements dont les Pays-Bas
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+ont été le théâtre, dans le cours des vingt-cinq dernières
+années, et l'articulation des accusations dirigées contre la
+domination de Philippe II<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>. Après quoi, les états généraux
+terminent en ces termes:</p>
+
+<p>«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées,
+et pressez de l'extrême nécessité, comme dit est,
+avons, par commun accord, délibération et consentement
+déclairé et déclarons, par cestes, le roy d'Espaigne, <i>ipso
+jure</i>, decheu de sa seigneurie, principauté, jurisdiction
+et héritage de ces dits pays; et que sommes délibérez
+de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant
+le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas,
+ny de plus user ou permettre qu'autres usent doresnavant
+de son nom, comme souverain seigneur d'iceux.</p>
+
+<p>»Suyvant quoy, nous déclairons tous officiers, seigneurs
+particuliers, vassaux et tous autres habitans de ces pays,
+de quelque condition ou qualité qu'ils soyent, estre d'icy
+en avant deschargez du serment qu'ils ont faict, en
+quelque manière que ce soit, au roy d'Espaigne, comme
+seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient à luy estre
+obligez.</p>
+
+<p>»Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart
+desdites provinces unies, par commun accord et consentement
+de leurs membres, se sont rendues sous la seigneurie
+et gouvernement du sérénissime prince, le duc
+d'Anjou, sous certaines conditions contractées et accordez
+avec Son Alteze, et que le sérénissime archiduc d'Autriche
+Matthias, a résigné en nos mains le gouvernement
+général de ces pays, ce qui par nous a esté accepté,
+ordonnons et commandons à tous justiciers, officiers,
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+et tous autres qu'il appartiendra, que doresnavant ilz
+délaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny petit
+sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et,
+qu'en lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou,
+pour ses urgentes affaires concernant le bien et prospérité
+de ces pays, est encore absent, pour autant que
+touche les provinces ayant contracté avec son Alteze, et
+touchant les autres, par forme de provision, ilz useront
+du titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant,
+que lesdits chefs et conseillers ne seront de fait dénommez,
+appelez et réellement établis en l'exercice de leurs
+charges et estats, useront de nostre nom; réservé qu'en
+Hollande et Zélande, on usera, comme par cy-devant, du
+nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats
+d'icelles provinces, jusques à ce que ledit conseil sera,
+comme dit, effectuellement constitué; que lors ilz se
+régleront en suyvant ce qu'ils ont accordé touchant les
+instructions dressées sur ledit conseil et accords faits
+avec sadite Alteze.»</p>
+
+<p>Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore
+s'avancer de France, dans la direction des Pays-Bas,
+les troupes dont l'envoi lui avait été promis par le duc
+d'Anjou, écrivit, en juillet, à son conseiller Despruneaux<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>:
+«J'ay esté bien aise d'avoir entendu de vos nouvelles par
+M. de Marchais, et eusse esté plus aise de les avoir eues
+par vous mesme, si la commodité du service de Son Alteze
+l'eust peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer
+autrement, je ne puis que je ne le trouve bon, comme
+toutes autres choses qui concernent son service et l'advancement
+de Sa Grandeur. Seulement je vous prieray ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+laisser couler aucune occasion sans nous advertir de ce
+qui se passe pardelà, car il est nécessaire que nous soyons
+au vray informez, parce que nous ne pouvons autrement
+dresser nos conseils si certainement; et, combien que je
+ne doubte que vous ne faciez vostre plein devoir, je ne
+laisserai toutefois de vous prier d'advancer le plus que
+vous pourrez l'armée, considérant le temps qu'il y a que
+tout ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que
+vous regardiez où j'aurai moïen de m'emploier pour vous,
+car vous me trouverez toujours prêt à le faire de très
+bonne affection.»</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou, au milieu de l'été, se présenta enfin,
+avec ses troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le siège;
+il approvisionna la ville et en augmenta la garnison; après
+quoy, laissant la majeure partie de son infanterie au service
+des états généraux, sous les ordres du prince d'Epinoy, gouverneur
+de Tournai, il partit pour l'Angleterre, afin d'y
+donner suite à son projet de mariage avec la reine Elisabeth.</p>
+
+<p>Les états généraux envoyèrent alors, en Angleterre,
+Dohain et J. Junius, afin de presser le duc de se rendre
+dans les Pays-Bas.</p>
+
+<p>De son côté, le prince d'Orange, accompagné du prince
+d'Epinoy s'en alla en Zélande pour y attendre le duc d'Anjou,
+et disposer tout ce qui était nécessaire pour la continuation
+de la guerre.</p>
+
+<p>Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant que le
+duc d'Anjou se rendît au v&oelig;u des états généraux, en quittant
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mêmes
+mois, au foyer domestique de Guillaume de Nassau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="ni1 block">Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre 1581.&mdash;Acte de
+libéralité du 13 novembre.&mdash;Autre acte de libéralité du 15 novembre.&mdash;Second
+testament du 18 novembre.&mdash;Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.&mdash;Lettre
+de Guillaume au prince de Condé.&mdash;Lettre du duc de Montpensier à sa
+petite-fille Louise-Julienne.&mdash;Arrivée de François de Bourbon à Anvers.&mdash;Lettre
+de lui à son père sur la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.&mdash;Relations
+du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.&mdash;Lettres
+qu'ils lui écrivent lors de son retour en Angleterre.</p>
+
+<p class="p2">On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie
+l'expression de la foi, des sentiments et des dernières
+volontés d'une mère chrétienne, alors qu'on la trouve consignée
+dans un ensemble d'écrits conçus et rédigés sous le
+regard de Dieu.</p>
+
+<p>L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut
+heureusement s'appuyer sur la possession d'écrits de cette
+nature. Quoi de plus touchant, que d'y voir cette jeune
+mère, pressentant peut-être une fin prochaine, rendre grâce
+à Dieu du bienfait suprême d'un salut gratuitement accordé,
+appeler sa bénédiction sur des êtres chéris, leur
+léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse
+sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le
+dévouement!</p>
+
+<p>Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue
+pouvait être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie,
+que Charlotte de Bourbon crut devoir formuler, dans divers
+écrits, des déclarations et des dispositions, dont la teneur
+doit être fidèlement reproduite ici.</p>
+
+<p>La princesse était alors dans un état avancé de grossesse.
+<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+Obligé de se rendre à Gand, son mari venait de la
+laisser à Anvers.</p>
+
+<p>Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée
+par lui, conformément aux usages de l'époque, à
+faire tels testaments et codicilles qu'elle jugerait à propos de
+rédiger, le prince lui adressa, de Gand, l'autorisation suivante<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>:</p>
+
+<p>«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange,
+comte de Nassau, etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut!</p>
+
+<p>»Comme nous avons esté requis par nostre chère et
+bien-aimée épouse et compaigne de luy accorder et donner
+puissance et authorité de faire et ordonner son testament
+et disposition de dernière volonté, nous, pour le
+bon amour et inclination naturelle que nous luy portons,
+inclinans à son désir, luy avons volontairement accordé
+de pouvoir faire testament, un ou plusieurs, faire codicilles,
+et disposer entièrement de ses biens, tant meubles
+qu'immeubles, les laisser, léguer et donner par donation
+à cause de mort, par forme de testament, légat ou fidéicommis,
+à telle personne que bon luy semblera.</p>
+
+<p>»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes
+soubz nostre seing et sceel de nos armes.</p>
+
+<p>»Fait en la ville de Gand, ce 14<sup>e</sup> jour de novembre,
+l'an 1581.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">»Guillaume de Nassau.</span><br />
+»Par ordonnance de Son Excellence:<br />
+<span class="smcap">»Valicome.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre
+1581, porte<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus
+certain que la mort, après avoir supplié nostre Dieu,
+père éternel de tous ses esleus, de me faire la grâce, qu'à
+quelque heure qu'il luy plaise de m'apeler, et de quelque
+maladie que ce soit, il me veuille donner congnoissance
+de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive
+foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ,
+nostre Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout
+regret et affection des choses terrestres, desquelles néant
+moins, d'aultant qu'il n'en deffend point le soing et prévoïance,
+je désire, devant qu'il luy plaise de m'appeler,
+faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le prince,
+mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte,
+il ne l'aura point désagréable.</p>
+
+<p>»En premier donc, je luy supplie très humblement que
+des cinq filles que Dieu nous a données ensemble, et
+l'enfant dont j'espaire, moïennant sa grâce, estre délivrée
+heureusement, il en veuille prendre grant soin, les fesant
+instruire en la crainte de Dieu et religion crestienne; et
+oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue
+plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira
+leur laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de
+mariage, aïant égard, que de prétensions quy sont en
+France, il n'y a point grant aparance d'en pouvoir jouir,
+affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de quelque autre costé,
+et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra faire, clair et
+net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que mondit
+seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant,
+donner ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de
+la déclaracion de sa voullonté, puisqu'il s'est réservé de
+la pouvoir déclarer par son testament.</p>
+
+<p>»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince
+mon mari, de pourchasser vers le roy les quarante mille
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+livres qui me sont deubs de la pension qu'il a pleu à Sa
+Majesté de m'acorder, laquelle je supplie très humblement
+d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés, et
+se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très
+humble subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance
+à mondit seigneur le prince, mon mari, sans premièrement
+le faire entendre à Sa Majesté et aussy Son Altesse;
+qui me faict espérer que cella les rendra tant plus favorables
+envers mes enffans; dont je leur fais très humble
+requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa
+faveur à cest affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a
+plû déjà me faire, qu'il luy plaise continuer ceste bonté et
+amour paternelle envers mes enfans; comme je fais aussy
+pareille et très humble requeste à madame ma belle-mère
+et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les avoir
+tousjours pour recommandés.</p>
+
+<p>»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince,
+mon mari, d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour
+recommandés, et me permettre d'user de quelque libéralité
+envers eux, comme il s'en suit:</p>
+
+<p>»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins
+contant, et deux cents livres de rente, leur vie durant, en
+considération des bons services que j'ai resceus d'eux, et
+mesme sadite fame qui m'a servie avec tel soing et fidélité,
+l'espace de vingt ans, que j'ay grande occasion de
+m'en contenter, quy me faict supplier très humblement
+mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit
+Tontorft à son service, avec le trestement de quatre
+cents florins par an, qu'il luy plaist luy donner à ceste
+heure, et se souvenir de luy faire passer lettres de deux
+cents florins par an, qu'il luy a pleu luy promettre, sa vie
+durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame près de
+nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de
+rente, sa vie durant, oultre douze cents livres, pour ungue
+fois, que je luy ay déjà ordonné, en recognoissance du
+service quy m'a faict, m'aiant accompagné de France en
+Allemaigne et secourue, trois ans, à Heydelberg, pour
+m'assister en mes affaires; quy me faict supplier très
+humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser
+sa vie durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux
+et Beaurepere, assises en la Duché de Bourgogne,
+avec quelque honorable traictement.</p>
+
+<p>»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents
+florins et cent livres de rente, sa vie durant, suppliant
+monseigneur le prince de la lesser aussi aussi auprès de nos
+enfans avec son trestement ordinaire.</p>
+
+<p>»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.</p>
+
+<p>»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à
+chacune je lesse trois cents florins.</p>
+
+<p>»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins.</p>
+
+<p>»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.</p>
+
+<p>»A ma sage-fame, deux cents florins.</p>
+
+<p>»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.</p>
+
+<p>»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins.</p>
+
+<p>»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.</p>
+
+<p>»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre,
+je lesse à chacun quatre cents florins.</p>
+
+<p>»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre
+cents florins, pour quelque petit témoignage de la bonne
+voullonté que je luy porte.</p>
+
+<p>»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices
+que j'en ai resceus, m'asseurant quy les continueront
+à l'endroict de mes enfans.</p>
+
+<p>»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison,
+je luy lesse trois cents florins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins.</p>
+
+<p>»A Piere, mon tailleur, soixante florins.</p>
+
+<p>»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table,
+que du garde-manger, cinquante florins.</p>
+
+<p>»A France, servant à mon cartier, cinquante florins.</p>
+
+<p>»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun
+ungue année de leur gage.</p>
+
+<p>»A Jolitens, deux cents florins.</p>
+
+<p>»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main,
+d'aultres petites debtes, à quoy il plaira à monseigneur le
+prince de satisfaire, s'il advenoit que je n'y aie point donné
+ordre.</p>
+
+<p>»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard
+que j'ay bien employé sept mille florins de la rente de mes
+filles Elizabeth et Flandrine, dont le président Taffin a
+fait estat jusqu'à environ quatre mille. Et du reste,
+madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les ay emploïé,
+qui est tout pour la nécessité de la maison ou extraordinaire,
+par le commandement de mondit seigneur, mon
+mari, que je supplie très humblement que le tout soit
+emploïé au proufit des enffans, soit en les deschargeant et
+satisfaisant aux deniers que j'ordonne par ce présent testament;
+à quoy en oultre, j'oblige la rente que monseigneur
+le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée,
+en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit
+seigneur, mon mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure
+pour l'honneur, amitié et bon traitement que j'en ai
+tousjours resceu; mais quant à la rente viagère, j'entends
+qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt mille
+livres que mondit seigneur mon père m'a assignée.</p>
+
+<p class="left30">»Fait à Envers, ce 12 novembre 1581.<br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon</span>»</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes
+distinctes, ce qui suit<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="baques">
+<col width="300" />
+<col width="300" />
+<tr>
+<td class="tdc"><i>(De la main de la princesse.)</i></td>
+<td class="tdc"><i>(D'une main autre que celle de la princesse.)</i></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td><i>«Mémoire des bagues et perles de Madame.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">«Je lesse ladite bague venue de monsieur l'Electeur,
+ à ma fille Loise de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Premièrement une bague à pendre, que monsieur
+ l'Electeur a donnée à Son Excellence, où il y a un
+ grand ruby cabochon, et neuf moyens, deux grands
+ neuf moyens, deux grands diamants et six petits,
+ deux esmeraudes, trois grosses perles et quatre moyennes.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse à madite fille Loise ledict miroer, venu
+ de la royne mère du roy.</td>
+ <td class="tdt">»Un grand mirouer de cristal de roche, de la
+ royne mère, qui est enchassé en or, avec deux
+ diamants et six rubis, et le revers, d'un lapis gravé. </td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je luy lesse à ma dite fille Loise le collier venu
+ de monsieur l'archiduc.</td>
+ <td class="tdt">»Ung collier de l'Archiduc, de huit diamants,
+ cinq grand rubis, huit petits, et vingt perles,
+ avec une croix de diamants.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse à ma fille Elisabeth la bague à pendre
+ qui m'a esté présentée par monsieur le conte de Lecestre.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague à pendre que monsieur le conte de Lecestre dona à son
+ <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+ Excellence au baptesme de mademoiselle Elisabeth, qui est faite en fasson de
+ pigeon, garnie de plusieurs rubis et diamants.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse à mademoiselle Charlotte de La Marck,
+ ma niepce, ceste bague à pendre, où est mon pourtraict.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague à pendre, faite en fasson de boiste,
+ où il y a le portrait de Madame, garni de rubis à
+ l'entour, et, par dessus, des diamants et des rubis.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Brabantine.</td>
+ <td class="tdt">»Un petit oiseau couvert, les ailes et la queue de diamans,
+ et un ruby fait en c&oelig;ur au milieu, et quatre
+ petites perles, venant de madame la comtesse de Schwartzenbourg.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à pendre à ma fille Caterine-Belgia de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague de ladite dame, d'un diamant, etc., etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague faite en c&oelig;ur à ma fille Flandrine de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Un c&oelig;ur et un crochet d'or garni de rubis et de diamans.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague signifiant la victoire à ma fille Elisabeth de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague à pendre, signifiant la victoire, etc., etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague d'une grande émeraude, à ma fille Loise de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague à pendre, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse ces bracelets à ma fille Caterine Belgia.</td>
+ <td class="tdt">»Une paire de bracelets d'or faicts à la fasson d'Espaigne,
+ <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+ desquels mademoiselle Elisabeth se sert.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse ces bracelets avec pied d'Ellan à ma fille Flandrine.</td>
+ <td class="tdt">»Une paire de bracelets d'or, avec pied d'Ellan, venant de monsieur l'Electeur.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse ces bracelets à ma fille Brabantine.</td>
+ <td class="tdt">»Une paire de bracelets, etc., etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à madame de Sainte-Croix, ma s&oelig;ur.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague à mettre au doigt, d'une grande émeraude, venant de madame l'Électrice.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse ceste bague à ma cousine madame du Paraclet.</td>
+ <td class="tdt">»Une autre bague, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Loyse de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Une grande bague garnie d'un grand rubis et d'onze petits,
+ venant de monsieur l'Electeur.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à madame la duchesse de Bouillon, ma s&oelig;ur.</td>
+ <td class="tdt">»Une grande bague garnie de cinq grands diamans et quatorze petits,
+ venant de madame l'Electrice.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Elisabeth.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague garnie, etc., venant de madame la comtesse
+ de Nassau, la mère de Son Excellence.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à ma fille Loise de Nassau.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague garnie de neuf diamants, venant de monsieur d'Oranges.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à monseigneur le prince, mon mari.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague garnie d'une grande opalle et huit rubis.
+ <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse cette bague à madame de Merre, ma s&oelig;ur.</td>
+ <td class="tdt">»Une pointe de diamants.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse la table de diamants à Marie Saincte-Aldegonde.
+ Je lesse la table de rubis à Herlau, venant de Nort-Hollande.</td>
+ <td class="tdt">»Une table de diamants et une de rubis, venant de Nort-Hollande.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse l'autre table de rubis à Horne.</td>
+ <td class="tdt">»Encore une table de rubis.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse une bague d'un petit rubi et un diamant
+ ensemble à mademoiselle de Venneray.</td>
+ <td class="tdt">»Une bague de ruby et un diamant.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse la bague faite en rose à ma fille Elisabeth.</td>
+ <td class="tdt">»Une aultre faite en rose, de quatre diamants, et un ruby au milieu.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»Je lesse la table de diamants avec quatre rubis à [ma] fille Belgia.</td>
+ <td>»Une table de diamants et quatre rubis à l'entour.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»Neuf cents perles rondes, enfilées, revenant à ma fille Loise de Nassau.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»Ung millier de plus petites perles rondes, à ma fille Elisabeth de Nassau.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»Le portrait de monsieur le duc Casimir garni de deux rubis et deux diamants,
+ à ma fille Belgia de Nassau.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»Faict en Envers ce 13 novembre 1581.<br />
+ <span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
+Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux
+colonnes, contient ce qui suit<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="vaisselle">
+<tr>
+ <td class="tdc">(<i>De la main de la princesse.</i>)</td>
+ <td class="tdc">(<i>D'une main autre que celle de la princesse.</i>)</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>«<i>Mémoire de la vaisselle d'argent de Madame</i>.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">«Je lesse à ma fille Loise de Nassau toute la vaiselle que j'ai aporté de France,
+ ormis le petit bassin rond qui est pour Cecile et Jacqueline,
+ avec les quatre boîtes d'argent, servant sur ma toillette.</td>
+ <td class="tdt">»Douze grands platz et six moïens, dix-huit assiettes, quatre petites saucières,
+ cadenas doré, avec une cuiller et une fourchette, deux grands bassins dorez par les bords,
+ avec une esguière de mesme, un petit bassin rond, en sa cassolette.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je laisse à madite fille Loise de Nassau le rang de perles qui est sur la
+ robe de velours noir.</td>
+ <td class="tdt">»Ce que dessus, Madame l'a apporté de France.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»La vaisselle de Breda, si j'ai un filz, je désire qu'elle
+ luy demeure; aultrement, qu'elle soit partie à mes
+ cinq filles et à l'enfant qu'il plaira à Dieu de me donner.
+ Egalement je supplie très humblement monseigneur le prince l'avoir
+ <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
+ agréable; car je ne vouldrois rien entreprendre que soubz son bon plaisir.</td>
+ <td class="tdt">»Onze coupes dorées, etc. V. de Breda.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je donne et lesse à ma, fille Loise ce bassin et l'aiguière
+ venant de l'abbé de Saint-Bernard.</td>
+ <td class="tdt">»Un bassin et une aiguière, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse à monseigneur le prince ce grand goblet, qui m'a esté donné par
+ ceulx de Zellande pour le présant qui me fust promis, au Bril, à mes nopces,
+ par messieurs les estats de Hollande.</td>
+ <td class="tdt">»Grand goblet, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse à ma fille Belgia la coupe couverte.</td>
+ <td class="tdt">»Coupe couverte, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">«A madame Tontorf je lesse le grand goblet couvert, venant
+ de l'évesque d'Utrecht.</td>
+ <td class="tdt">»Grand goblet couvert, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A ma fille madamoiselle Marie de Nassau je lesse
+ ceste coupe couverte, venant de ceulx de la ville de Lire.</td>
+ <td class="tdt">»Coupe couverte, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A ma fille Elisabeth de Nassau je lesse ceste coupe venant de ceulx d'Enchuysen.</td>
+ <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A ma fille madamoiselle Anne de Nassau je lesse cette
+ coupe, venant de ceulx de la ville de Leevarden.
+ <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></td>
+ <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»De ces deux coupes dorées je lesse l'une à madame de Saincte-Aldegonde,
+ et l'autre à madamoiselle de La Montaire.</td>
+ <td class="tdt">»Deux coupes dorées, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Ces deux bassins et esguières, l'une je lesse à ma
+ fille Belgia et l'autre à ma fille Flandrine.</td>
+ <td class="tdt">»Deux bassins et aiguières, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A mon fils monsieur le comte Maurice je lesse ceste coupe venant de madame
+ Astralle.</td>
+ <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A ma fille Elisabeth je lesse cest estuy venant de l'abbé de Tougerden.</td>
+ <td class="tdt">»Un estuy, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A mes filles Flandrine et Brabantine, à chacune six
+ tasses blanches venant de ceulx de Tregoer.</td>
+ <td class="tdt">»Douze tasses, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»D'aultant que ces six coupes venant de ceulx de
+ la Vere ont esté présentées à monseigneur le prince
+ aussy bien comme à moy, encore que mondit sieur
+ mon mary m'a faict cest honneur de m'en accorder
+ sa part, je lesse toutes fois en la disposition de mondit seigneur.</td>
+ <td class="tdt">»Six coupes, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse ceste coupe accoustrée d'agates à madame
+ <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
+ la comtesse de Schwartzenbourg, ma s&oelig;ur.</td>
+ <td class="tdt">»Une coupe, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A mes filles Flandrine et Brabantine, à chacune, une
+ de ces coupes-tasses que j'ay achetées en Zellande.</td>
+ <td class="tdt">»Deux coupes-tasses, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A madame de Jouerre, ma s&oelig;ur, cette rose d'écaille de perle.</td>
+ <td class="tdt">»Une rose, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A monseigneur mon père je lesse ceste grande noix
+ des Indes, et supplie très humblement monseigneur
+ le prince de l'avoir agréable.</td>
+ <td class="tdt">»Noix des Indes, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je lesse à ma fille Brabantine ce bassin et ceste
+ aiguière, de quoy je me sers à la chambre.</td>
+ <td class="tdt">»Bassin et aiguière, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»A madame Tontorf ceste grande escuelle avec les
+ bords d'argent, la petite cassolette d'argent où il y a du parfum.</td>
+ <td class="tdt">»Ecuelle et cassolette, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je laisse à madamoiselle de Senneton ceste petite noix des Indes.</td>
+ <td class="tdt">»Petite noix des Indes, etc.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdt">»Je laisse à mes filles Loise et Elisabeth, à chacune deux flambeaux.</td>
+ <td class="tdt">»Quatre flambeaux, etc.»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>»Faict à Envers ce 15 novembre 1581.<br />
+ <span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament
+qui, loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit
+les écrits des 13 et 15 du même mois, en maintint, au contraire,
+expressément les dispositions.</p>
+
+<p>Voici le texte de ce second testament<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.</p>
+
+<p class="left5 p2">«Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.</p>
+
+<p>»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de
+mourir, et qu'il n'y a rien plus incertain que le jour de
+la mort, et qu'il est expédient, pour attendre ce jour-là
+avec plus de repos et contentement d'esprit, de disposer,
+de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en donne le
+moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on
+desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement
+en la conduite et gouvernement de ses enfans, et
+assignation des biens que Dieu donne;</p>
+
+<p>»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse
+d'Orange, estant en bon sens et quant à l'esprit, et
+en bonne santé et disposition de corps, grâces à Dieu,
+desirant, cependant que Dieu nous en donne le moïen,
+pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict, disposer et
+ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention
+puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme
+moïen soit ostée toute occasion de débats et dissensions,
+et ce, d'aultant plus que, par le contract de mariage faict
+avec monseigneur le prince, n'y est assez clairement
+pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné, déclarons
+et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes
+et formes que possible nous est de faire, pour nostre
+dernière volunté et testament ce qui s'en suit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui
+par sa grande miséricorde m'a illuminée en la cognoissance
+de sa saincte volonté et m'a donné asseurance de
+mon salut et de la vie éternelle, par les mérites infinis de
+Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme, mon seul
+sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que
+me conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a
+retirée en son église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer
+en esprit et vérité avecq les autres fidèles, ouir sa
+parole et communiquer aux saintz Sacremens, me confirmant
+de plus en plus en la congnoissance et asseurance
+de son amour envers moy et de mon ellection à salut et
+vie éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance
+certaine est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet
+appuy et fondement, je recommande mon esprit ès mains
+de Dieu, mon père, le priant n'avoir esgard à la multitude
+de mes pèchés, ains de me regarder en la face de son fils
+bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les
+mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en
+faveur de luy, me recognoistre son enfant bien-aimé, et
+me recevoir en la jouissance de la vie et gloire qu'il a
+préparée à tous ses esleuz en son royaulme éternel.</p>
+
+<p>»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely
+avecq toute modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à
+monseigneur le prince en disposer, pour attendre le jour
+bien heureux de la résurrection, auquel je croy certainement
+que, par la puissance et grâce de Jésus-Christ, il
+ressuscitera corps glorieux, incorruptible et immortel,
+pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre
+eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous
+les cieux, en la possession désirée de l'accomplissement
+du bien et gloire, que j'attends, en la compagnie des
+justes, avecq les saints anges, lorsque Dieu sera toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+choses en moy comme en ses autres enfans, par Jésus-Christ.</p>
+
+<p>»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres
+qu'il lui plaira me donner à l'advenir, mon désir et intention
+est qu'ils soient nourriz et eslevez et soigneusement
+endoctrinez en la cognoissance et crainte de Dieu et en la
+foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est le
+principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois
+demander à Dieu, ainsy je me confie entièrement que
+monseigneur le prince en portera le soing convenable et
+y pourvoira selon le zèle que Dieu luy a donné à sa gloire,
+et le devoir de père envers ses enfans; de quoy aussy je
+le prie très humblement et de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me
+donner à l'advenir, meubles et immeubles, je veux et
+ordonne, qu'en premier lieu, soit prinse d'iceulx la somme
+de six cents florins, pour une fois, et donnée ès mains
+des diacres de l'église réformée en laquelle Dieu m'appélera,
+pour estre par eux distribuée aux pauvres membres
+de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>»<i>Item</i> que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput
+dix mille francs, monnoye de France, en considération
+que mes aultres filles qu'il a pleu à Dieu me donner
+ont esté advantagées, de mon vivant, chacune de certaynes
+rentes quy leur ont esté données; ordonnant et
+nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes
+héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth,
+Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel
+j'espère que Dieu, en brief, me délivrera; voulant
+que lesdits biens soient despartis entre mesdits six enfans
+également. Et, advenant que l'un d'eux mourust avant
+estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et mesme,
+estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je
+<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+veux et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle
+également; suppliant, au reste, monseigneur le prince
+que ce qui se trouvera déclaré et disposé par moy en deux
+codicilles et deux autres mémoires contenant disposition
+de mes bagues et vaisselles, signez de ma main, soit
+observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance
+desdits codicilles estoit expressément inséré et couché
+par escript en cestuy mien testament et dernière
+volonté, et que pour fournissement et accomplissement
+du contenu és dits codicilles soit employé ce qui me sera
+deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur
+mon père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre,
+que monseigneur le prince jouisse de tout ce qui m'appartient
+ou escherra, ou à mesdits enfans, pour ayder à
+les entretenir honnestement; priant mondit seigneur le
+prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon costé,
+vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement,
+et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits
+enfans, il y ait asseurance sur quelque sienne terre, et que,
+venant à l'aage de quinze ans, sera à chacun d'eux délivré
+sa part purement et librement; et advenant sa mort avant
+que lesdits enfans ayent atteint ledit aage, que le bien à
+eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur
+advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se
+pourra; suppliant très humblement monseigneur le prince
+ordonner, avant sa mort, gens propres et tels qu'il trouvera
+convenir, affin d'y pourveoir; rappelant, pour conclusion,
+toutes autres ordonnances et dispositions précédentes,
+si aulcunes se trouveront, et me réservant la liberté d'adjouster,
+changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu m'en
+donne le moïen et vollonté.</p>
+
+<p>»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que
+dessus, nous avons signé la présente de nostre propre
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+main et cacheté du cachet de nos armoiries, ensemble prié
+les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.</p>
+
+<p class="left10">»Faict à Anvers le 18<sup>e</sup> jour de novembre 1581,</p>
+
+<p class="left30"><span class="smcap">Charlotte de Bourbon.</span><br />
+<span class="smcap">Jean Taffin</span>.<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a><br />
+<span class="smcap">Matthias de Lobel.</span><br />
+<span class="smcap">Godefroy Montens.</span><a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a><br />
+<span class="smcap">Jacob van Warhkendouck.</span><a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a><br />
+<span class="smcap">C. de Moy</span>.<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>»</p>
+
+<p class="p2">Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son c&oelig;ur, en
+rédigeant les divers écrits que nous venons de faire connaître:
+aussi, dès qu'elle les eut signés, put-elle, en paix
+avec sa conscience, se reposer dans l'ineffable sentiment
+d'un grand devoir accompli sous le regard de Dieu.</p>
+
+<p>Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais
+un enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce
+point comme sur tous autres, à une volonté suprême, et
+attendait avec calme ce que déciderait, à son égard, le Dieu
+dont les dispensations sont toujours, pour ses fidèles serviteurs,
+celles d'un père miséricordieux.</p>
+
+<p>La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour
+elle une source de douces émotions, alors qu'elle put serrer
+dans ses bras le nouvel enfant que Dieu lui accordait.</p>
+
+<p>Le <i>Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau</i>
+contient à cet égard, la mention suivante: «Samedy, le
+9<sup>e</sup> jour de décembre 1581, à trois heures du matin, madite
+dame accoucha, en Anvers, de sa sixiesme fille, qui fut
+baptisée audit temple du chasteau, le 25<sup>e</sup> de febvrier ensuyvant,
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+et nommée <i>Amélie</i> par madame de Mérode, au
+nom de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle
+d'Orange, fille de son Excellence, au nom de
+madame la comtesse de Meurs, et par messieurs du
+magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une
+rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»</p>
+
+<p>A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction
+d'apprendre que son cousin le prince de Condé se
+proposait de venir, dès que les circonstances le permettraient,
+dans les Pays-Bas, pour s'y associer aux généreux
+efforts de Guillaume de Nassau en faveur des populations,
+au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la liberté.
+Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie,
+pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser
+Guillaume adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>:</p>
+
+<p>«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention
+qu'il vous plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps,
+mais principalement de ce qu'il a pleu à Son
+Alteze<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a> vous en escrire et vous en prier, espérant que par
+ce moyen vous aurez avec le contentement de Sa Majesté,
+plus de facilité à dresser ce qui sera nécessaire pour une
+si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en particulier
+et à messieurs les estatz, je vous supplie vous
+asseurer qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit
+mieulx venu, et auquel nous desirions faire plus de service;
+mesmement cognoissant, qu'oultre l'affection que
+vous avez au service de Son Alteze et la bonne volonté
+que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que le
+desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour
+avoir reçu en ces pays la religion, vous convie dadvantage
+<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
+à vouloir prendre ceste peine et nous secourir; ce
+qui nous rend aussy plus obligez vers vous pour vous en
+rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je vous
+eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre
+de la part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores
+différée pour quelque temps, d'aultant que je dépêche
+un courrier vers le roy de Navarre, pour le supplier de
+nous laisser encores quelque temps icy monsieur Duplessis
+(Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans
+vous escrire pour vous remercier bien humblement de
+vostre bonne affection qu'il vous plaist me communiquer,
+et vous supplier me tenir en vos bonnes grâces, auxquelles
+je me recommande bien humblement, priant Dieu vous
+donner, en bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers,
+le 24<sup>e</sup> jour de décembre 1581.</p>
+
+<p>«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne
+vous escript, à cause que, depuis peu de jours, elle est
+accouchée de sa sixiesme fille.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien humble serviteur et amy,<br />
+<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="p2">La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à
+entourer son père de prévenances délicates, avait tenu à ce
+que l'aînée de ses petites-filles fit hommage au duc de Montpensier
+du premier ouvrage à la main qu'elle aurait appris
+à confectionner. Cet ouvrage était une ceinture, dont l'envoi
+fut accompagné de quelques lignes de l'enfant à son
+grand-père.</p>
+
+<p>Le duc, dont le c&oelig;ur, sous la pieuse et douce influence
+de Charlotte, s'épanouissait enfin dans les saintes affections
+de famille, fut vivement ému à la réception de ce cadeau,
+témoignage touchant des tendres sentiments, non seulement
+de sa petite-fille, mais encore et surtout de la princesse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
+sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser à Louise-Julienne
+l'affectueuse lettre que voici<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>:</p>
+
+<p>«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre
+aage que le vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre
+le lassis, que j'ay congneu par la ceinture de belle soye
+violette et bordée d'une dentelle d'argent, que vous
+m'avez envoyée; et donnez bien par là à congnoistre que
+vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner de
+la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le
+plus grand contentement que je pourray, avec voz père et
+mère, jamays recevoir, comme ce m'en a esté que m'ayez
+desdié vostre premier ouvraige dudit lassis. Vous ne
+l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus cher,
+ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous
+estes ma petite-fille, que aussy vous portez mon nom et
+estes ma fillole. Volontiers j'emploieray ce vostre présent
+pour me servir de ceinture sur ma robbe de nuict,
+selon que m'avez mandé le desirer, afin que je me souvienne
+de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr
+mémoire; mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion,
+et vous en remercye, en attendant qu'il se présente
+quelque commodité plus seure et certaine que ceste
+cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay affection
+de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz
+estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je
+prieray Dieu vous donner, ma petite-fille, accroissement
+en toutes perfections et vertus, avecq sa saincte grâce.</p>
+
+<p class="left30">»De Champigny, ce 8<sup>e</sup> jour de janvier 1582.<br />
+<span class="i4">»Vostre bien bon grant père,</span><br />
+<span class="i8 smcap">Loys de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+joie de revoir, à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui
+venait d'Angleterre avec le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth
+rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés,
+avait pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui
+était adressé des Pays-Bas, pour y être proclamé duc de
+Brabant; et il s'était embarqué à Douvres, le 9 février, avec
+une suite nombreuse de seigneurs anglais, à la tête desquels
+figuraient Robert Dudley, comte de Leicester, l'amiral
+Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au nombre de
+ces derniers était Philippe Sidney.</p>
+
+<p>François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers,
+le 20 février 1582, au duc de Montpensier, son père, rendait
+compte, en ces termes, de l'arrivée du duc d'Anjou dans les
+Pays-Bas et de la réception qui venait de lui être faite<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>:</p>
+
+<p>«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay
+averty du partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour
+s'en venir en ce bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa
+troupe, à fort bon port, grâce à Dieu, et sans avoir senti
+aucun mal ny tourment de la mer, laquelle l'on n'a veu, il
+y a longtemps, plus tranquille, pendant deux jours et deux
+nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied
+en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se
+trouvèrent, l'attendant, messieurs les princes d'Orange,
+d'Espinoy, et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes
+du païs. Le lendemain s'en alla à Middelbourg et y feit
+son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou cinq jours,
+s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier,
+ayant faict le serment entre les mains de messieurs des
+estats, et receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé
+<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>
+hors la porte de ladite ville. Tous les principaux habitans
+d'icelle, présens avec les princes et seigneurs susdits,
+qui le vestirent du manteau de Duc, et puis après lui rendirent
+hommage de vassaux et sujets; et, cela faict, le
+conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes
+et magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous
+raconter particulièrement, tant pour leur singularité, que
+pour le grand nombre d'icelles; qui me fera vous supplier
+très humblement, monseigneur, de m'en vouloir excuser;
+et, en attendant que j'aye l'honneur de vous voir, me faire
+tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui ne
+seront jamais meilleures que je le souhaite, priant
+Dieu, etc., etc.»</p>
+
+<p>On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte
+de Bourbon éprouva à s'entretenir avec son frère, après
+une longue séparation, et à lui exprimer combien elle était
+heureuse du changement qui s'était opéré dans les sentiments
+du duc de Montpensier et de l'affection qu'il lui montrait.
+En s&oelig;ur reconnaissante, elle se plaisait à rappeler à
+François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable,
+sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de
+touchantes paroles adressées à ce frère dont les démarches
+et la correspondance avaient été pour elle un appui, durant
+les longues années d'expectative et de perplexité que, comme
+fille, elle avait eu à traverser.</p>
+
+<p>En présentant ses six petites filles à François de Bourbon,
+elle ne manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait
+éprouvée en recevant la lettre que le duc, son grand-père,
+avait bien voulu lui adresser, le 8 janvier. Il y eut plus;
+car Louise-Julienne confirma à son oncle, en un langage
+animé, tout ce que sa mère lui avait révélé sur ce point.</p>
+
+<p>Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de
+sa s&oelig;ur, François de Bourbon le fut également de celui
+<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
+que Guillaume de Nassau s'empressa de lui faire. Aussi,
+Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle une douce satisfaction
+à constater immédiatement la cordialité des rapports désormais
+établis entre son frère et son mari.</p>
+
+<p>Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse
+de Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement
+accrue; mais des devoirs impérieux retenaient
+alors au loin cette s&oelig;ur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses
+enfants, si tendrement attachée.</p>
+
+<p>A la même époque, le comte de Leicester profita de son
+séjour à Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir
+avec le prince et la princesse d'Orange des relations
+directes, ajoutant un nouveau prix à celles qui, jusqu'alors,
+n'avaient été effleurées que par voie de correspondance.</p>
+
+<p>En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait
+preuve d'une bienveillance particulière pour Elisabeth,
+filleule de la reine d'Angleterre, circonstance que bientôt
+Charlotte de Bourbon eut occasion de relever avec une
+délicatesse toute maternelle, dans sa correspondance avec
+Leicester.</p>
+
+<p>Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse,
+adressées à ce haut personnage peu après qu'il les eut
+quittés, témoignent de la consolidation réelle de leurs relations
+avec lui.</p>
+
+<p>Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>.</p>
+
+<p>«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs,
+que vous nous y avez laissez, et j'espère que les affaires
+s'y conduiront tellement, que ce sera au service et contentement
+de Sa Majesté et de Son Alteze; à quoy j'acheveray
+de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le
+<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
+commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère,
+Monsieur, que vous serez arrivé en bonne prospérité en
+Angleterre; ce que je désire qu'il vous plaise me faire cet
+honneur de me donner à entendre par voz lettres, comme
+aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays, en la bonne
+grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis
+bien aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement
+de votre connoissance, que j'avois commencé de sentir
+par voz lettres, et me sens tellement vostre obligé, pour
+l'amitié et honnesteté qu'il vous a pleu me démontrer, que
+je m'estimeray heureux si je puis avoir l'occasion de faire
+chose qui soit agréable pour votre service, et vous supplye,
+Monsieur, de bon c&oelig;ur, de m'y vouloir employer,
+etc., etc.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre bien humble serviteur et amy,<br />
+<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="p2">On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de
+Leicester en Angleterre, après une traversée dangereuse,
+lorsque Charlotte de Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre
+suivante<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps
+resentie obligée à vous faire service, pour tant de faveurs
+et bons offices qu'il vous a tousjours pleu me départir,
+si est-ce que, depuis avoir cest heur et bien de vous veoir
+je me suis trouvée redevable de nouvelles et très grandes
+obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez
+fait paraître <i>à ma petite-fille</i> et à moy, dont je ne perdray
+jamais la mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur,
+que Dieu me fîst la grâce de me pouvoir emploïer en
+chose qui vous fûst agréable; vous suppliant très humblement
+<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant
+les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque
+bon service. Au reste, Monsieur, je vous asseureray
+que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy a pleu, en vous préservant
+du danger auquel vous avez esté, vous reconduire
+auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous
+a tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons
+esté jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles,
+lesquelles ne peuvent estre meilleures que je le désire; me
+recommandant sur ce, bien humblement, à vostre bonne
+grâce, et priant Dieu vous donner, Monsieur, en bien
+bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9 de
+mars 1582.</p>
+
+<p>»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes
+très affectionnées recommandations à monsieur de Sidney
+vostre cousin<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p>
+
+<p class="left30">»Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,<br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son
+mari, de ses enfants, de son frère, et d'amis français, tels que
+M. et M<sup>me</sup> de Mornay, et que le jeune comte de Laval<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>, mettait
+<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
+son bonheur à leur faire sentir toute l'étendue de son
+affection pour eux, et à jouir de celle dont ils lui donnaient
+des preuves journalières. Après les perplexités qui, tant de
+fois, avaient agité son esprit et son c&oelig;ur, elle commençait à
+goûter un calme auquel elle aspirait depuis longtemps, et
+dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de
+sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable
+attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans
+ses affections les plus chères, anéantir le peu de forces physiques
+qui lui restaient et mettre prématurément un terme à
+sa noble existence.</p>
+
+<p>La marche de faits profondément douloureux va se précipiter
+ici avec une extrême rapidité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="ni1 block">Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de Nassau.&mdash;Paroles
+de Guillaume.&mdash;Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.&mdash;Émotion générale
+causée par l'attentat.&mdash;Lettres des états généraux aux provinces et aux villes
+de l'Union.&mdash;Générosité de Guillaume à l'égard de deux des complices de
+Jauréguy.&mdash;Prières pour demander à Dieu la guérison de Guillaume.&mdash;Lettre
+de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.&mdash;Amélioration de son état
+suivie d'une rechute.&mdash;Désolation de la princesse.&mdash;Propos outrageants tenus
+sur elle et sur le prince par Farnèse et par Granvelle.&mdash;Guillaume est hors de
+danger.&mdash;Lettre de la princesse au comte Jean.&mdash;Service d'actions de grâces.&mdash;Dernière
+maladie de la princesse.&mdash;Sa mort.&mdash;Ses obsèques.&mdash;Deuil
+général.&mdash;Lettres de Guillaume à Condé et du duc de Montpensier à Louise-Julienne
+de Nassau.&mdash;Conclusion.</p>
+
+<p class="p2">Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après
+avoir, le matin, assisté au prêche, vient, dans la citadelle
+où il a établi sa demeure, de retenir à dîner les comtes de
+Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier de Bonnivet, Roch
+de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres gentilshommes.
+A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et
+deux de ses neveux, fils du comte Jean.</p>
+
+<p>Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en
+public, les hallebardiers de service dans la salle à manger
+remarquent, parmi les spectateurs qui s'y sont introduits
+et dont la contenance est parfaitement convenable, un
+jeune homme de mauvaise mine qui s'approche indiscrètement
+de la table: ils le repoussent dans la direction d'une
+porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à l'issue
+du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa
+chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer
+au comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit
+obtient d'un hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte
+<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
+d'une requête à présenter au prince, s'approcher de
+celui-ci; et aussitôt il décharge, à bout portant, sur Guillaume
+un pistolet<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>, dont la balle l'atteint au-dessus de
+l'oreille droite et franchit le palais, près de la mâchoire
+supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi
+d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se
+sent blessé, s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au
+milieu du tumulte causé par l'attentat commis sur sa personne,
+s'écrie qu'on doit s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il
+lui pardonne; mais déjà le misérable a succombé sous les
+coups d'épées et de hallebardes que les assistants lui ont
+portés<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.</p>
+
+<p>Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs
+français, qui l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un
+fidèle serviteur.» Puis, s'adressant au bourgmestre van
+<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu, mon Seigneur, de
+m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me soumets à
+sa volonté avec patience, et je vous recommande ma
+femme et mes enfants.»</p>
+
+<p>Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle
+pas, alors, en proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter:
+elle succombe sous leur poids, s'affaisse, et ne se relève
+d'un évanouissement, que pour retomber dans un autre<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>.</p>
+
+<p>Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes
+et jettent des cris de détresse.</p>
+
+<p>L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence
+d'esprit au-dessus de son âge, fait immédiatement
+explorer, sous ses yeux, le cadavre et les vêtements de
+l'assassin. On trouve sur lui un poignard, des heures, un
+catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de lettres,
+des <i>agnus Dei</i>, une médaille à l'effigie du Christ, une image
+de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces
+de peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue
+espagnole. Ces dernières contiennent des transcriptions de
+prières et de v&oelig;ux adressés à Jésus-Christ, à la Vierge,
+à l'ange Gabriel, afin qu'ils favorisent l'entreprise de
+l'assassin<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
+De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve
+que le coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.</p>
+
+<p>Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette
+circonstance capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le
+duc d'Anjou, et l'agitation qui régnait dans la ville commence
+à se calmer. On ne tarde pas à connaître le nom de
+l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on réussit à arrêter deux de
+ses complices, Venero et Timmermann.</p>
+
+<p>Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours
+à la hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à
+maîtriser, dans une certaine mesure, ses douloureuses émotions;
+et, dès qu'elle a recouvré assez de force physique pour
+se tenir au chevet du lit de son mari, elle s'y établit et lui
+prodigue les plus tendres soins, le soutient de ses ferventes
+prières.</p>
+
+<p>Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans
+l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse
+de Schwartzenburg, s&oelig;ur du prince<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>, l'autre, M<sup>me</sup> Ph. de
+Mornay.</p>
+
+<p>Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle
+qui se passa, en présence de sa femme et de la princesse,
+peu après l'attentat commis par Jauréguy:</p>
+
+<p>«Il est digne de mémoire, dit-il<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>, que monsieur le prince
+se croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers,
+Pierre Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant
+plus rien de sa vie, se dispensa de la défense que les
+<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
+médecins lui avaient faite de parler. S'enquérant donc quel
+compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès commis
+en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui
+disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles,
+et, qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en
+étoit pas tenu. Pour les guerres civiles aussi, démenées
+pour une juste querelle, soit de la religion, soit de la patrie,
+y ayant apporté une bonne conscience, que tout cela
+étoit couvert de la justice de la cause. Lors le prince: <i>A
+la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la miséricorde,
+à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a
+point d'autre!</i>&mdash;Ma femme y étoit présente avec madame
+la princesse d'Orange, en cette extrémité.»</p>
+
+<p>De Mornay dit encore<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>: «Pendant l'incertitude de cette
+blessure, n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce
+peuple. Cette grande place entre la ville et la citadelle,
+dès le point du jour, étoit pleine de personnes de tout sexe,
+âge et condition, qui se venoient enquérir de son état;
+vraye récompense de ce qu'il avoit travaillé pour ce
+peuple.»</p>
+
+<p>Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat,
+s'étaient empressés d'en informer par écrit les magistrats de
+Bruges, leur adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les
+informations suivantes<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>:</p>
+
+<p>«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous
+ne soyez desireux de connaître comment les choses se
+sont passées ici, depuis la nouvelle que vous avez reçue
+hier de la tentative d'assassinat sur la personne de Son
+<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
+Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu
+nous dispenser de vous mander par la présente que quelques
+complices de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que
+la situation de Son Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu
+en soit loué, pas empirée. D'après l'opinion et le jugement
+des médecins et des chirurgiens, la blessure n'est
+pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une
+fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin
+ayant été tué sur la place, on transporta immédiatement
+son cadavre sur un échafaud, devant l'hôtel de ville, où
+on le reconnut comme étant celui de Jean Jauréguy, sous-caissier
+du sieur Gaspard Anastro, marchand espagnol,
+parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier,
+pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les
+domestiques qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre
+qui a avoué avoir entendu, hier avant midi, la confession
+du meurtrier et lui avoir administré la communion, après
+qu'il l'eut absous du crime qu'il se proposoit de commettre.
+De plus, il a encore avoué que, pendant la
+semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des
+prières pour la réussite du projet. Et afin de donner à
+l'assassin plus de force pour accomplir son crime, ce
+prêtre lui avait attaché au cou un <i>agnus Dei</i> et un petit
+cierge béni, sous lequel était lié un billet renfermant
+divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés
+sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou
+du moins comme paraissant ne pas avoir ignoré le complot,
+un autre caissier appartenant à la même maison,
+ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et son domestique.
+Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement, il est
+à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables.
+Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns
+d'entre nous ont été désignés pour assister, conjointement
+<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>
+avec le magistrat de cette ville, à l'interrogatoire
+des prisonniers. Nous ne manquerons pas de vous informer
+de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous
+devons penser de cette conspiration.»</p>
+
+<p>L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero
+et Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et
+exécutés le lendemain.</p>
+
+<p>Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours
+généreux à l'égard de ses ennemis, avait écrit à Marnix
+de Sainte-Aldegonde<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>: «J'ay entendu que l'on doit demain
+faire justice des deux prisonniers estant complices de
+celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne
+très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et
+s'ils ont peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux,
+je vous prie vouloir tenir la main, devers messieurs les
+magistrats, qu'ils ne les veullent faire souffrir grand tourment,
+et se contenter, s'ils l'ont mérité, d'une courte
+mort.»</p>
+
+<p>Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement,
+en recevant des médecins et chirurgiens l'assurance que la
+blessure du prince quoique grave, ne leur inspirait cependant
+pas de sérieuses inquiétudes: «Il avoit la veue et la
+parole bonnes, l'entendement et le jugement bien certains;
+et luy estant défendu de parler beaucoup, il escrivoit
+ferme et bien courant<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.»</p>
+
+<p>Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la
+guérison du prince, avaient été dites dans toutes les églises
+d'Anvers, en présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient
+joints les membres des états généraux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
+«Icy, écrivait un contemporain<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>, parut l'affection du
+peuple d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce
+détestable coup, toute la ville print le sac et la cendre,
+humiliée devant Dieu en jeunes, en prières, en oraisons.
+Les églises françoises et flamandes retentirent en pleurs
+et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition
+et de repentance y furent répandues abondamment,
+et cette action fut célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence
+et l'attention y furent si grandes, que, dès le
+matin jusqu'au soir, on demeura dans les églises.»</p>
+
+<p>Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple,
+que cet élan de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances
+empreintes d'une telle gravité! Aussi, quels sentiments de
+gratitude ce magnifique élan n'inspira-t-il pas au noble c&oelig;ur
+de Charlotte de Bourbon!</p>
+
+<p>Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.</p>
+
+<p>Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet,
+il adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et
+de l'Union, des lettres, dont on rencontre un spécimen dans
+celle que reçurent de lui, vers cette époque, les représentants
+de la ville d'Ypres; elle portait<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>:</p>
+
+<p>«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis,
+nous ne doutons nullement que vous n'ayez été informez
+du malheur qui nous est arrivé, dimanche dernier, et nous
+sommes convaincus que vous en avez été vivement peinés.
+Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est juste
+que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien
+voulu nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
+ait atteint, nous espérons cependant qu'il nous sauvera.
+Sa colère contre nos ennemis s'étant encore accrue pour un
+crime aussi abominable, peut-être daignera-t-il manifester
+d'une manière éclatante sa miséricorde pour son peuple.
+Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la
+blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens
+peuvent émettre dans cette circonstance, nous avons grand
+espoir de guérir et de revenir à la santé, sans qu'il y ait
+beaucoup d'apparence de blessure. Ainsi, avec l'aide de
+Dieu, nous espérons pouvoir, de nouveau et dans peu de
+temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos services,
+pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous
+sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un
+prince aussi brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse.
+Si, par la volonté de Dieu (car nous sommes soumis à tous
+les accidents et à tous les maux qui affligent l'humanité),
+nous devions quitter ce monde, nous vous prions de conserver
+toujours à Son Altesse vostre respect et vostre obéissance,
+de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir
+en garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront
+certainement pas de mettre tout en &oelig;uvre pour accomplir
+sur vous leurs perfides desseins. A cette fin, nous
+vous avons conseillé maintes fois de prendre de bonnes
+mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux villes
+vos voisines et en les exhortant à la persévérance.</p>
+
+<p>»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous
+vous recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23<sup>e</sup> jour de
+mars 1582.</p>
+
+<p>»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de
+ce mois, nous ne voulons pas manquer de vous informer
+également, qu'avec l'aide de Dieu, nous éprouvons, de
+jour en jour, de l'amélioration.»</p>
+
+<p>Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel
+<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+se déclara une hémorragie que, pendant quelque temps,
+on ne put réussir à arrêter.</p>
+
+<p>A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon
+éprouva l'une de ces commotions violentes qui compromettent,
+au plus haut degré, les derniers ressorts d'un
+organisme graduellement affaibli par la souffrance. Frappée
+au c&oelig;ur, elle suppliait Dieu de la soutenir, au milieu de ses
+indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son ministère
+de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout
+qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion
+sur la gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.</p>
+
+<p>Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à
+tout sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari
+fussent épargnés.</p>
+
+<p>Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée.</p>
+
+<p>De Thou prétend<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a> que tous les remèdes ordinaires ayant
+été inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti,
+médecin du duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie
+avec le pouce, et de faire succéder continuellement diverses
+personnes, les unes aux autres, pour la fermer, de cette
+manière; qu'on eut recours au procédé qu'il indiquait, et,
+qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.</p>
+
+<p>Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et
+était dès lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité
+des soins qui lui étaient donnés, fournit sur le point dont il
+s'agit un renseignement à la précision duquel il y a lieu de
+s'attacher exclusivement<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p>
+
+<p>«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de si
+<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>
+près, avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en
+le perçant, et par conséquent étanché le sang, jusques à
+ce que l'escarre tomba! Mais ce ne fut pas l'invention de
+Botal qui la fit fermer; car, quelque bien qu'on y tînt les
+pouces, le sang tombait par le dedans, tellement qu'en
+un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq
+livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé
+une <i>tente</i> en la playe, oincte de quelques onguens, plus
+avant qu'ils ne vouloient, et ayant en vain tâché de la
+retirer, au bout de quelques jours, nature avec un peu
+d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au bout,
+qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se
+trouva vray.»</p>
+
+<p>Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu,
+<i>les quatre membres du pays et comté de Flandre</i> donnèrent
+charge au grand bailli de Gand et à un magistrat d'Ypres
+de se rendre auprès du prince d'Orange. L'instruction dont
+ils étaient munis portait<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>, entre autres choses: «Lesdits
+sieurs visiteront, de la part <i>des quatre membres</i>, Son Excellence.
+Ils représenteront devant luy, sy sa disposition
+le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le
+grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui
+tiendront les propos qu'ils trouveront convenir pour le
+consoler, avec présentation de tout service et témoignage
+d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir accès à Son Excellence,
+représenteront tout le mesme <i>à madame la princesse</i>,
+en tels termes qu'ils sçauront appartenir.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span>
+A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude
+des populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes
+démarches analogues à celle que les délégués <i>des quatre
+membres de Flandre</i> furent ainsi chargés d'accomplir; démarches
+éminemment significatives, qui touchèrent extrêmement
+le prince et la princesse.</p>
+
+<p>L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages
+révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du
+parti espagnol.</p>
+
+<p>Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy,
+osait écrire à Philippe II, le 24 mars<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>: «Le c&oelig;ur me crevoit
+de voir que tant de méchancetés et d'insolence contre
+le service de Dieu, de la religion et de Votre Majesté tardassent
+si longtemps à recevoir le salaire convenable, et
+qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin
+nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose
+s'effectuât, quand le moment a paru en être venu, en
+ôtant du monde un homme si pernicieux et méchant, et
+en délivrant ces pauvres pays d'une peste et d'un poison
+tel que lui.»</p>
+
+<p>Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse
+d'Orange que son émule en fait de haine et de bassesse, le
+cardinal de Lorraine l'avait été naguère envers la pieuse et
+héroïque princesse de Condé<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>, le cardinal Granvelle, instigateur,
+à la cour de Philippe II, de l'assassinat de Guillaume
+de Nassau, se déshonorait en écrivant à tel ou tel
+de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde,
+que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une
+poyne extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors
+<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
+son beau visaige, pour donner contentement à sa nonnain
+apostate<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>.»&mdash;«Il fust esté bon pour les affaires, que le
+prince d'Orange fust mort soubdainement, car je m'asseure
+qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde, d'accommoder
+ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>...&mdash;On
+assure fort que sa nonnain apostate soit morte de
+pleurésie: il seroit bien les avoir enterrés ensemble tous
+deux<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.»</p>
+
+<p>Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur
+poids sur la mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à
+ces belles paroles du psalmiste<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>: «Ils maudiront, mais tu
+béniras, Seigneur!!»</p>
+
+<p>Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la
+redoutable hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit
+compte de l'état de son mari à Jean de Nassau, dans une
+lettre qui, très probablement est la dernière de celles
+qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors s'attache un intérêt
+particulier. Elle lui disait<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>:</p>
+
+<p>«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire
+vous trouver, je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour
+me ramentevoir en vos bonnes grâces, et vous assurer
+que je n'ay laissé d'avoir tousjours fort bonne souvenance
+de vous et de madame la comtesse, ma s&oelig;ur, encore que
+de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par
+mes lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire
+mon debvoir, pour ce que je me suis tousjours promis qu'il
+vous plaist n'en faire point de doubte, et aussi d'autant
+que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous advertit souvent
+<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span>
+de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté, quelque
+temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur
+le prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous
+sommes passez tels changemens et dangers, à cause d'une
+veine blessée, que, selon le jugement humain, il estoit
+tenu plus près de la mort que de la vie. <i>Mais Dieu, par
+sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque nous
+estions au bout de nostre espérance</i>, aïant cessé le sang
+depuis quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est
+tousjours portée de mieux en mieux; mesme, devant-hier,
+au matin, est sortie une <i>tente</i> qui y avoit été cachée depuis
+ledit jour qu'il saignoit pour la dernière fois; et se
+guérit, à ceste heure, la playe si naturellement, que nous
+ne doutons point de sa convalescence, <i>moiennant la
+grâce de Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon c&oelig;ur
+nous vouloir continuer; ainsi que jusques icy il nous en a
+fait sentir les effets</i>, et qu'il vous donne, monsieur mon
+frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie; me
+recommandant, sur ce, bien humblement en vostre bonne
+grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.</p>
+
+<p>»Vostre bien humble et obéissante s&oelig;ur, à vous faire
+service.</p>
+
+<p class="left30"><span class="smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2"><i>La grâce de Dieu</i>, en réponse aux ferventes supplications
+de la princesse, <i>continuait</i> si manifestement <i>à faire sentir
+ses effets</i>, que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>:
+«Je vous remercie humblement de ce qu'il vous a pleu
+avoir soing de moy, durant ma blessure, et comme je
+suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la guérison
+que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en
+ay bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que,
+<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
+comme tous les médecins et chirurgiens m'assurent, et
+comme je le sens aussy en moy mesme, Dieu m'a mis
+non seulement hors de ce danger, mais moyennant son
+ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle
+j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce
+qu'il vous plaira me commander.»</p>
+
+<p>A peu de jours de là, la guérison étant complète, les
+états généraux, en corps, allèrent offrir au prince leurs
+félicitations.</p>
+
+<p>Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les églises
+de toutes les villes des services d'actions de grâces.</p>
+
+<p>Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le
+2 mai, «au milieu d'une telle affluence de personnes venues
+pour le voir, et dont plusieurs pleuroient de joie, qu'à
+peine, à un certain moment, pouvait-on pénétrer dans
+l'église, ou en sortir<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>».</p>
+
+<p>Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde;
+quelle n'était pas, en même temps, celle de sa pieuse et
+fidèle compagne! Elle voyait comblé le plus cher de ses
+v&oelig;ux, par le rétablissement de son mari; et, heureuse
+d'avoir pu accomplir, dans sa plénitude, vis-à-vis de lui,
+une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière soumission
+l'austère dispensation sous laquelle désormais elle devait
+s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout
+genre avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques,
+et un mal irrémédiable devait, en peu de jours, tarir
+chez elle les sources de la vie: elle allait mourir, et le savait.</p>
+
+<p>Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre,
+allait la séparer de tous ceux qu'elle chérissait; et ce fut, en
+priant pour eux, en les bénissant, que, confiante en un
+revoir éternel, elle exhala son dernier soupir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
+Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient,
+que celui où elle remit, en paix, son âme entre les mains de
+Dieu! Que de larmes, mais aussi quelle puissance de relèvement
+et d'espérance dans ces admirables paroles: «Toute
+mort des biens-aimés de l'Éternel est précieuse devant ses
+yeux<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>.»&mdash;«Bienheureux sont dès à présent ceux qui
+meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux
+et leurs &oelig;uvres les suivent<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.»</p>
+
+<p>L'histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la
+maladie à laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers
+entretiens, soit avec son mari, soit avec ses enfants,
+soit avec M<sup>me</sup> de Mornay, qui l'assista, à l'heure suprême<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>
+ni sur les recommandations qu'elle put faire entendre, dans
+l'intérêt de ceux qu'elle aimait. L'intuition de quiconque
+peut aujourd'hui se faire une juste idée du caractère et des
+généreux sentiments de cette femme éminente suppléera
+aisément ici au silence de l'histoire.</p>
+
+<p>Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que
+Dieu rappela à lui sa fidèle servante<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.</p>
+
+<p>Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers
+avec une solennité exceptionnelle<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
+«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable
+de recevoir quelque allégement, ce fut qu'on la voyoit
+comme partagée par un grand nombre, et que chacun y
+prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit tendu de
+deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans
+de cette superbe ville y rendoient des preuves sincères
+d'une véritable douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur
+et de pompe pour un appareil funèbre y fut contribué;
+et le corps où une si belle âme avoit habité fut conduit
+par tous les ordres du pays, en une foule indicible,
+en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle <i>la grande
+église</i>, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en
+la chapelle de la Circoncision<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.»</p>
+
+<p>La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil
+tous ceux qui, au sein des Pays-Bas, de même qu'en France
+et ailleurs, l'aimaient et l'honoraient.</p>
+
+<p>La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait
+pas été constamment, pour lui, son incomparable compagne?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
+«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>, encore que
+j'aie senti de plus près la perte que j'ai faite de ma femme,
+pour plusieurs raisons, si est-ce que je ne laisse de
+cognoistre que plusieurs gens de bien y ont perdu avecq
+moy, par la grande amytié et affection qu'elle a portée à
+tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous, monsieur,
+je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne
+parente et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que
+prince de la chrestienté. J'espère que vous ne lairrez,
+pour cette affliction qu'il a plû à Dieu m'envoyer, de
+continuer, en mon endroict et de mes petits enfans, la
+mesme bonne volonté qu'il vous a pleu nous porter par
+cy-devant.»</p>
+
+<p>Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur,
+étaient bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour
+sa part, et la lettre suivante ne prouve pas seulement la
+sympathie qu'il éprouvait pour eux; elle constitue surtout
+un hommage rendu aux sentiments élevés de la fille
+qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin gagné son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>,
+le duc de Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne
+de Nassau<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>:</p>
+
+<p>«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites
+s&oelig;urs, pour la perte que vous avez faicte en feu ma fille,
+<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
+vostre bonne mère, que j'eusse bien désiré qu'il eut pleu
+à Dieu vous conserver plus longuement, pour achever de
+vous rendre bien saiges et bonnes filles, comme j'ay
+entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement,
+qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes
+m&oelig;urs dont elle estoit douée, obéissant bien à vostre
+père, je ne vous oublieray jamais, ny voz s&oelig;urs pareillement,
+et supplie Nostre Seigneur, ma petite-fille, de
+vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver en la
+sienne.</p>
+
+<p class="left30">»De Champigny, ce 16<sup>e</sup> jour de juing 1582.<br />
+<span class="i4">»Vostre bien bon grand-père,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Loys de Bourbon</span><a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>»</p>
+
+<p class="p2">Arrêtons-nous à ces touchants hommages, rendus par un
+mari et par un père à la jeune princesse dont nous avons
+tenté de retracer la vie.</p>
+
+<p>Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un
+devoir à remplir, qu'un respectueux besoin de c&oelig;ur à satisfaire,
+en saluant ainsi, à trois siècles de distance, la pure et
+<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
+radieuse image de celle qui, tout en s'identifiant avec une
+seconde patrie, n'oublia jamais sa patrie d'origine, cette
+France, au sein de laquelle s'était écoulée la majeure partie
+de son existence, et qui doit s'honorer de la compter au
+nombre de ses enfants.</p>
+
+<p>Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une
+conviction qui déborde, en quelque sorte du cadre étroit de
+cette simple esquisse biographique.</p>
+
+<p>S'il est bon, sans doute, de chercher parfois à planer sur
+les hautes cimes de l'histoire et d'étendre de là ses regards
+jusqu'à de lointains horizons, il est surtout bon de se limiter
+à la contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement
+accessibles. En d'autres termes, il est au point de vue
+moral et intellectuel, pratiquement salutaire de s'attacher,
+dans la vaste généralité des milieux historiques, à l'étude
+intime des grandes individualités, et d'entretenir avec elles
+un commerce dont la familiarité sympathique ne fait qu'accroître
+le respect et l'admiration qu'elles commandent.</p>
+
+<p>Cette vérité, toute d'expérience, s'applique, nous sommes
+heureux de le constater, aussi bien à telles individualités
+contemporaines, qu'à telles autres des siècles passés;
+car ceux-ci n'ont pas, eux seuls, l'apanage des natures
+d'élite.</p>
+
+<p>Or, de cette importante vérité, tirons une conclusion
+bienfaisante:</p>
+
+<p>Aimons, honorons, dans le présent, ainsi que dans le
+passé, la grandeur morale, partout où il nous est donné
+d'en saisir l'aspect; et sachons, nous hommes surtout, proclamer
+avec gratitude, comme fils, comme frères, comme
+maris, comme pères, que jamais, soit au sein de la société,
+soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons
+rencontré cette sainte grandeur plus féconde et plus touchante,
+que dans un c&oelig;ur de femme, vivifié par la foi chrétienne,
+<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span>
+s'épanouissant dans l'inaltérable sphère du dévouement
+et de la bonté; puis, demeurons inébranlables dans la
+consolante conviction que ce noble c&oelig;ur, lorsqu'il a cessé
+de battre, sur cette terre, laisse après lui, en s'élevant à la
+vie supérieure de l'Éternité, une trace lumineuse qui nous
+montre le chemin du ciel!!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span></p>
+
+<h2>APPENDICE</h2>
+
+<p class="center"><b>I</b></p>
+
+<p class="center">«L'esprit de M<sup>me</sup> Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier,
+à la Royne, mère du roy.»<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, f<sup>os</sup> 94 à 97.)</p>
+
+<p class="p2 left30">«.... Que Vostre Majesté du service s'enqueste<br />
+Et de l'honneur de Dieu qui n'est point adoré,<br />
+Où le peuple ignorant adresse sa requeste.<br />
+Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste,<br />
+Qu'il a monstré en quoy il veut estre honoré,<br />
+En quoy il est seroy, en quoy deshonoré,<br />
+Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste.<br />
+S'il a sa volonté laissée par escrit,<br />
+Le temps ne sçauroit rien contre elle avoir prescrit<br />
+Qu'en son premier estat et force il ne remette.<br />
+A jamais durera l'éternelle bonté;<br />
+L'usaige n'obtiendra contre sa volonté,<br />
+Et de le soustenir qui vouldra s'entremette.<br />
+..........................................<br />
+Gardez-vous de penser comme Hérode, le sire<br />
+Et roy du peuple juif, que, le règne advenant<br />
+De Jésus-Christ, tous roys et règnes maintenant<br />
+Viennent de vostre filz la puissance destruire.<br />
+Ceste erreur feit jadis les innocens occire<br />
+A Hérode, et pourrait vous nuyre maintenant,<br />
+Si vous n'allez tousjours ce propos retenant<br />
+Que Dieu fait et maintient tout règne et tout empire.<br />
+C'est le roy souverain de tout le genre humain<br />
+Qui a mis la couronne et le sceptre en la main<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
+De Charles, vostre filz qui domine la France.<br />
+Si Dieu veut que son peuple entende à le servir,<br />
+Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir<br />
+Blasphémeroit le nom du Seigneur à outrance.<br />
+Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorité donne,<br />
+Pays, peuples, subjects et dominations,<br />
+Princes, roys, empereurs, sur toutes nations,<br />
+N'a garde de ravir la puissance à personne;<br />
+Et qui de tel meffait Sa Magesté soupçonne,<br />
+Juge de l'Éternel selon ses passions,<br />
+De qui les voyes sont grâces, compassions,<br />
+Bénignité, pitié, mercy, volonté bonne,<br />
+Voire à ceux qui ont c&oelig;ur de se renger soubz luy<br />
+Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy<br />
+Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire,<br />
+Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez,<br />
+Comme gresse seront tout soudain escoulez.<br />
+Si Sa Magesté vient les reprendre en son ire.<br />
+.............................................<br />
+La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontrée,<br />
+Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer,<br />
+Dont chacun me souloit heureuse renommer<br />
+Faisoit parler de moy en plus d'une contrée;<br />
+Mais ces records au ciel vous donneront entrée<br />
+S'il vous plaist si avant au c&oelig;ur les imprimer,<br />
+Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer,<br />
+Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montrée.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>II</b></p>
+
+<p class="center">Lettre du duc de Montpensier à l'électeur palatin, 28 mars 1572.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, f<sup>os</sup> 65, 66.)</p>
+
+<p>«Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est
+matière de grande consolation aux pères et mères, aussi puis-je porter
+bon tesmoignage que leur désobéissance tient le lieu du plus extrême
+<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
+desplaisir qui sçauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour ce que,
+m'estant proposé beaucoup de contentement de leur saincte et chrestienne
+nourriture, de celle qui s'est retirée en vostre maison, il faut,
+à mon grand regret, que j'en ressente à présent tout le crève-c&oelig;ur
+qui se pourroit dire; car, <i>l'ayant aimée, secourue et assistée en toutes
+ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un très bon et très affectionné
+père</i><a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>, elle s'est néanmoins tant eslongnée du sien, que, sans avoir
+esgard à sa qualité et profession et à ceux à qui elle avoit l'honneur
+d'appartenir, elle s'est absentée de ce royaume pour chercher ung lieu
+où elle se peust faussement douloir <i>de ce dont elle ne s'est jamais
+plaincte pendant qu'elle a esté pardeçà</i><a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>. Aussi, monsieur mon cousin,
+ne suis-je pas si cruel envers mon propre sang, <i>quand elle m'eust
+fait entendre, ou par elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle
+avoit de continuer ses jours dans un monastère</i><a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>, que je ne n'eusse
+moy-mesme cherché moïens honestes pour l'en retirer, et avec le
+moins de scandale qu'il eust esté possible, la mettre en ung estat
+plus conforme à ses affections.</p>
+
+<p>»Mais qui eust jugé, après avoir demeuré en son abbaye, portant
+qualité et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans,
+donné l'habit et fait faire profession à plusieurs ses religieuses, et, en
+ma présence et hors d'icelle, satisfait ordinairement à tous les aultres
+actes et exercices de piété convenables à ceste charge, qu'elle en eust
+desdaigné l'estat?</p>
+
+<p>»Aussi, suis-je certain que le désir d'avancer l'honneur de Dieu,
+ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17<sup>e</sup> jour de ce présent moys,
+<i>ne l'a point tant sollicitée en ce faict, comme la menée d'aucuns, avec une
+liberté qui ne sent aultre chose de sainteté que le monde et la chair</i><a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>;
+<i>ce qu'elle a fait aisément paroistre, ne s'estant accompaignée, en ce
+voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et mauvais garnemens,
+congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu habitude d'aussi scandaleuse
+vie qu'il s'en feust peu choisir</i><a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>; ce que néanmoins je ne trouve pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+par trop estrange, parce qu'il estoit bien raisonnable d'exécuter la conduite
+d'une telle et si malheureuse entreprise par personnaiges de sac
+et de corde comme ceux-là, et ce qui ne valoit rien de soy feust manyé
+par le conseil et industrie de gens de cette qualité.</p>
+
+<p>»Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que
+vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la
+bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant à la gloire de
+Dieu, que à me rendre tout debvoir d'obéissance et service; car je
+n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advancée pour faulcer
+<i>un serment et v&oelig;u qui luy a volontairement et franchement esté
+rendu</i><a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>, ne que les prédécesseurs roys, roynes, princes et princesses
+de ceste couronne ayent acquis le nom de très chrestiens par une
+voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la première
+de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion de ses
+prédécesseurs, a trouvé bon de porter l'habit de religieuse par l'espace
+de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du tiltre et
+proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout soudain, sans en
+communiquer à père, frère, s&oelig;ur, ne parente, habandonner le tout,
+voire son roy et son pays, pour en aller chercher en Allemagne<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p>
+
+<p>»Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict
+qu'elle s'efforce de vous donner <i>d'avoir esté forcée en sa profession,
+qu'elle a esté faicte hors ma présence et en l'absence semblablement de
+la feue duchesse de Montpensier, ma femme</i><a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>, que Dieu absolve, voire
+sans que nous fûssions plus près d'elle que de quatrevingts lieues, ne
+que autres y assistassent pour nous et de nostre part, que monseigneur
+Ruzé, à présent évesque d'Angiers, et pour lors précepteur
+de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour faire paroistre, joinct
+<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span>
+l'approbation qu'elle en a faict par le long temps qu'elle a depuis demeuré
+en ladite abbaye, <i>sans s'en estre plainte ny à moy, ni à aucun
+de ses supérieurs, que ceste présupposée force qu'elle porte dedans la
+bouche n'est que un masque dont elle cuyde couvrir sa témérité</i><a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p>
+
+<p>»Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrétion de mettre en jeu
+l'obéissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule
+folye en est si eslonguée, qu'elle donnera matière à tout le monde de
+croire que, de sa vie, elle n'en eût déjà la volonté. Aussy la sainteté
+dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la désobéissance et
+rebellion; et ont ordinairement ceux de son party commencé leur
+renouvellement de vie par tels fruits et actions<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>.</p>
+
+<p>»Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la
+parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous
+luy faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obéissance
+servir de retraite aux enfans fugitifs de la présence de leurs pères, et
+particulièrement d'elle, <i>qui ne sçauroit remarquer une seule rudesse
+que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent bien en son
+âme, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay oublié office
+de paternité, amitié, privauté et services dont je n'aye usé en son
+endroit</i><a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p>
+
+<p>»Et tant s'en fault que j'aye le c&oelig;ur si cruel que d'y avoir failly,
+que mesme, à cette heure, et après la lourde faute qu'elle a commise,
+je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire revenir
+pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je sçavois que
+Dieu luy feit la grâce <i>de vouloir suyvre ce conseil</i><a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>. Pour le moins
+ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois à beaucoup
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
+d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous veulx
+remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me demanderiez
+en pareille fortune, comme chose très raisonnable, que nous
+fassions à aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous fust
+faite.</p>
+
+<p>»Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire entendre
+aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont fait
+aller pardelà, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et n'en
+peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous promettez.
+Si, contre leur naturelle piété et bonté, ilz n'ont, depuis que les ay
+veuz, apprins à favoriser le vice pour la vertu, et se contenter de ce
+qui doit apporter mescontentement et horreur à toute âme bien naye
+qui cognoit et réclâme notre Dieu; voilà pourquoy il ne fault point
+mettre en avant, <i>au moins en la faveur de ceste mal advisée, combien
+peut la force de conscience</i><a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>; car j'ose dire, et me pardonnera la majesté
+de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a province en l'Europe où
+elle soit tenue plus libre à toutes sortes de gens <i>qu'elle est en ceste-cy,
+ne où ce que nous ressentons de la religion dedans nos âmes soit moins
+recherché ou empesché</i><a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.</p>
+
+<p>»Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en
+pourront avoir les étrangers, nos voisins; mais je sçay bien que telz
+importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et permettre
+diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux où
+ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient souffrir
+aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui ont
+tousjours par cy-devant esté inférieurs à ceste couronne, obéy et receu
+les lois de ceux qui l'ont portée, sont montez en telle arrogance, que
+de vouloir forcer la bonté de nostre prince en cecy et luy faire accorder
+ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez qu'ils blasment
+et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la religion que mes
+prédécesseurs ont entretenue et continuée depuis le temps que Dieu
+leur a fait la grâce de leur avoir donné cognoissance de son saint
+nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis résolu par sa bonté d'y
+continuer et user mes jours, portant en ma conscience un très certain
+tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par son fils Jésus-Christ,
+<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>
+et qui aiant été baillée à son église, est parvenue jusques à
+nous, sans avoir este réprouvée ne condamnée par aucuns conciles
+généraux, ne peut estre atteinte par les hérésies qui l'ont traversée et
+assaillie continuellement; cela m'apporte une indicible consolation et
+me tient si ferme en ma créance, <i>que je ne recognoistray jamais
+ceux-là pour mes enfans, qui s'en seront désunitz et retranchez</i><a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>.</p>
+
+<p>»Aussy ay-je tousjours désiré leur estre autant père et exemplaire
+de religion, comme j'ay esté, prenant soin de ce qui a regardé leur
+vie et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommodé
+celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne
+aultre, <i>pour demander aucune chose en ma succession</i><a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>, de laquelle je
+trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat, premier qu'elle
+fûst advenue; car, comme elle sçait, sa défunte mère luy a delaissé si
+peu de moïens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part pour rendre la
+moitié <i>de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont elle est partie</i><a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>.
+D'ailleurs elle y a renoncé au profit de son frère, auquel par conséquent
+elle se debvroit adresser, si elle y pouvoit ou y debvoit estre
+restituée, ayant, quant à moy, très bonne espérance de donner tel
+ordre à mes affaires, qu'elle, ne aultre de semblable religion, ne se
+<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+vantera jamais d'avoir esté récompensée de sa désobéissance, sur les
+biens qui resteront après ma mort, ou de recueillir profit sur mon
+bon mesnage, du travail, peine et desplaisir qu'elle donne à ma
+vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez, qui en cecy doibvent
+estre aultant justement offensées, comme le scandale en est publicq
+et dommageable, vouldront tant réputer avec mes longs, fidèles et
+loïaux services, qu'ilz ne feront jamais édictz, qui me frustent de mes
+intentions, ne qui astreignent mes héritiers à chose si injuste et
+déraisonnable.</p>
+
+<p>»Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en
+user aultrement, et que, mettant la main à vostre conscience, vous
+confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine,
+vostre fille, avoit de semblable façon contrevenu à voz volontez. Je
+supplie Dieu, de tout mon c&oelig;ur, dresser et réformer si bien celles de
+la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement
+en son debvoir; à quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main
+et m'osterez toute juste occasion <i>de me douloir qu'elle ayt trouvé avec
+vous support en sa folye</i><a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>, qui est et se trouvera telle par tous les
+princes et potentats de l'Europe, qui en considéreront l'importance,
+qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy donner retraite
+en leur pays; et me tenant certain que vous vous y comporterez en
+parent et amy, je vais achever cette longue et ennuieuse lettre par
+mes humbles recommandations à vos bonnes grâces, et en priant
+Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et contentement que
+vous desirez.</p>
+
+<p class="left10">»Votre humble et obéissant cousin,<br />
+<span class="i4 smcap">»Loys de Bourbon.</span><br />
+<span class="i8">»A Aigueperse, ce <span class="smcap">XXVIII</span><sup>e</sup> jour de mars 1572.»</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>III</b></p>
+
+<p><i>Petrus Forestus</i>, médecin distingué, qui, maintes fois, fut appelé à
+soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rédigé un récit fort
+circonstancié de celle dont il fut atteint, lors du siège de Leyde, et un
+exposé précis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur d'amener
+son rétablissement. Ce récit et cet exposé, que contient la collection
+des &oelig;uvres de l'habile médecin (<i>Petri Foresti opera omnia, F. r. c. f.</i>,
+1660, <i>in-f<sup>o</sup></i>) ont été reproduits par M. <i>Fruin</i>, dans la très intéressante
+notice biographique sur <i>P. Forestus</i> qu'il a publiée en 1886. (Voy. <i>Bijdragen
+voor Vaderlansche Geschiedenis en Oudheid-Kunde Verzameld
+en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff en P. Nijhoff thans door
+D<sup>r</sup> R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.&mdash;Derde Reeks. Derde Deel,
+eerste stuk.&mdash;'s Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1886.</i>)</p>
+
+<p>Parlant à Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir eues
+avec le prince, son père, <i>P. Forestus</i> disait:</p>
+
+<p>«Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum.
+Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego
+illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro transferam.
+Ut enim nominis gentilitii et bonorum h&oelig;reditas exstat, ita et
+amoris successionem esse oportere veteres censuerunt. Valetudinem
+suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit. Roterodami
+enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me
+Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam,
+indolem morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem,
+dixit amicis: Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque
+potestatem probe perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam
+me illi totum nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei
+enim auxilio (in quem sanationis laudem libenter transcribo) restitui
+optimum principem reipublicæ, tibi ac fratribus optatissimum parentem.»</p>
+
+<p>Voici maintenant en quels termes s'exprimait <i>Forestus</i> sur la maladie
+du prince et sur le traitement suivi:</p>
+
+<p>«Illustrissimus princeps Auraicus, cùm per totam hyemem quartam
+<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
+laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque
+continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis
+strenuissimi mortem, m&oelig;rore quoque afflictus, deinde etiam haud
+exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidanæ, quo
+tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in principio
+mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem biliosam,
+eamque valde malignam incidit. Quæ quidem febris cùm
+quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse
+existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cùm
+venæ sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam
+et curis continuo extenuato, ac idem pilulas ex aloë et agarico deglutisset,
+et præterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus
+obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis
+magisque increscente. Quæ adeo Excellentiam suam affligere c&oelig;pit,
+ut a continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente,
+altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod
+sumeret, cùm maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita
+ut h&oelig;c febris ex genere febrium subintrantium biliosarum esset.
+Cùm jam quasi pro deplorato haberetur, tandem per æconomum
+ejusdem, ex Philippi Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam
+accitus fui. Ubi vero illum graviter decumbentem vidissem, et
+præter febrem malignam etiam symptomata gravissima conspexissem,
+nempe fluxum ventris biliosum vires dejicientem et calorem febrilem
+excedentem, et sitim intolerabilem, adeo ut vires ita collapsæ essent
+ut ex lecto vix amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur.
+Evenit enim, cùm in sede paulisper collocatus esset, ac magister
+supplicum libellorum camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque
+tempore reservatis, subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi
+graviorem incidit, ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum
+putarent; sed frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in
+eadem instinctis, et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum
+collocatus, melius respirare c&oelig;pit. Cæterum, cùm victus rationem
+observarem, qua Excellentia sua uteretur, intellexi quod hæc
+ipsa magis morbum auxerat, nam alimenta quædam calida eidem
+concessa erant, similiter et quædam exiccantia: bibebat enim vinum
+rubrum, in febre biliosa, a qua urina valde quoque tincta erat et
+inflammata, quæ mihi spectanda offerebatur. Hæc, cùm diligent
+examine advertissem, inprimis victum omnino immutandum esse
+<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
+suasi, et ut præcipue a vino gallico, quo solo perperam utebatur
+abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me conversus, inquiens:
+Quid aliud, quæso, biberem, cùm fluxum alvi vehementiorem
+habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia sua febrem
+acutissimam satisque malignam, quæ vini potione ita augebitur, quæ
+licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem transibit, calore ob
+vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei bibendam consului
+vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et ita ratione inductus,
+aquam cinnamomi elegit: et cùm eam ultra octo dies bibisset,
+statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor febrilis ex parte
+c&oelig;pit mitigari, quamvis febris eumdem minime reliquerit, ut una
+febris alteram subintraret, antequam præcedentis febris perfecte fieret
+declinatio: in quibus febribus subintrantibus, licet sub declinationem
+postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et cùm cibum sumeret, vel
+potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum est, febris eumdem
+apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum levi refrigeratione
+digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica invadere solet,
+quam etiam timebam, in homine exiccato, præcedente quartana,
+tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam extenuantibus, et vires
+ejusdem dejicitienbus. Propterea, cùm vires debiles essent, et ne in
+hecticam incideret, victu humectante refrigeranteque subinde usi
+sumus, ac reficiente; aliquando vero et parum restringente, ob fluxum
+biliosum concitatiorem, qui et vires labefactabat. Cùm autem Adrianus
+Junius, medicus ille doctissimus ac nostri amantissimus, tunc temporis
+forte Roterodami esset, Excellentiam suam ultro bis terve
+invisit, cum quo ac alio medico domestico præscripsimus emplastrum
+ex malis cotoneis paratum, quod ventriculo exterius apponebatur, ad
+ejusdem ventriculi roborationem, ob bilem quoque ad stomachum
+confluentem et fluxum concitantem, refrenandam. At Junius ipse in
+febrem tunc incidens, Middelburgum remeavit, cum eodem tempore
+ibidem commorabatur. Discedens vero de curatione Excellentiæ suæ
+satis anxius erat, uti et alius medicus. De saluteta men Domini nequaquam
+contra opinionem multorum animum abjeci; cumque una in
+curatione cum medico domestico permanerem, tempusque calidum
+esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua maliorum,
+in cubiculum ægrotantis fieret, ut antea solebat. Præterea cùm cubiculum
+in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum
+situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi
+<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
+ligneis stratum, in altiore loco positum, cùmque alias locus commodus
+non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus
+ut aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde
+frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus dispersis.
+Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus, cotoneorum,
+fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob. de riber
+extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore facta,
+eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus, ut
+viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch.
+injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis
+cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis distillatis,
+confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes nutrientibus
+humectantibusque, tandem præter omnium hominum opinionem,
+tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus
+fuit. Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici,
+illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo
+morbo detineretur, mea opera semper usus est.»</p>
+
+<p>Il est aussi parlé de la maladie du prince d'Orange dans les lettres suivantes:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau,
+du 22 août 1574 (Groen van Prinsterer. <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. 5.,
+p. 38);</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Des mêmes au même, du 28 août 1574 (<i>ibid.</i>, p. 43 à 45);</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> De N. Brunynck au comte Jean, du 28 août 1574 (<i>ibid.</i>, p. 45
+à 47);</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Du même au même, du 2 septembre 1574 (<i>ibid.</i>, p. 51, 52);</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574
+(<i>ibid.</i>, p. 52 à 57).</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (<i>ibid.</i>, p. 57).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>IV</b></p>
+
+<p class="center">§ 1.</p>
+
+<p class="center">Avis de cinq ministres de l'Évangile sur le mariage projeté de Guillaume
+de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 224.)</p>
+
+<p>«Ayant très illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appelé
+les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous
+ayant commandé de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages
+et dépositions receues et couchées par escript par Michel Vinue,
+notaire publicq, y entrevenant l'autorité d'un bourgmaistre et eschevin,
+touchant l'adultère de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a
+quelque aultre chose tendante à cela, et de donner à Son Excellence
+nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la première
+femme, et si luy est licite de s'allier à une autre par mariage;
+nous avons estimé que nostre devoir estoit de rendre obéissance à Son
+Excellence et ainsy luy en déclarer nostre advis brièfvement et clairement.
+Avons doncques leu et pezé les tesmoignages qu'ont rendu,
+touchant cest adultère, nobles hommes, le sieur d'Allendorf, le sieur
+Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix, seigneur du Mont de
+Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck, secrétaire de Son Excellence,
+desquels tous les dépositions nous ont esté mises entre mains
+par ledit notaire. Ayans aussi pezé le bruit commun de cest adultère,
+et qui continue desjà par l'espace de près de quatre ans entiers; ayant
+aussi monseigneur le prince passé plus de trois ans, averty de cest
+adultère par le conte de Hohenlohe, très illustre prince, le duc de Saxe,
+oncle de ladite dame Anne et le plus prochain parent d'elle, semblablement
+très illustre prince le Landgrave, aussi son oncle, par le
+conte Jehan de Nassau, son frère, et n'y ayant esté faict aucune réplique,
+contradiction ou complainte de tort et injure, ny par lesdits seigneurs
+duc de Saxe et Landgrave, ny par elle, ny par quelque autre,
+en son nom.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
+»Finalement ayant esté advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et
+autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le très
+illustre seigneur le prince d'Orange, et très illustre dame, madamoiselle
+de Bourbon; ayant aussy esté publié en l'église par trois divers
+dimanches, à la façon accoustumée, leur intention d'accomplir le
+mariage, et après ayans encor différé sept jours avant l'exécuter,
+afin que personne, ayant quelque chose à y opposer, ne se peut plaindre
+d'avoir esté prévenu et forclos pour brièveté du temps, ce que néantmoins
+personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer. Tout ce
+que dessus bien et meurement pezé, et singulièrement lesdites dépositions,
+nous estimons qu'il y a assés de fondement pour nous résoudre
+qu'il ne faut aucunement douter que l'adultère n'ait esté par elle commis;
+dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre, selon le droit
+divin et humain, pour s'allier à une autre par mariage, et que celle
+qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les hommes, sa femme
+légitime.</p>
+
+<p class="left10">»Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575.</p>
+
+<p class="left15"><span class="smcap">»Gaspar van der Heiden</span>,<br />
+»Ministre de la parole de Dieu à Middelbourg.<br />
+<span class="smcap">»Jean Taffin</span>,<br />
+»Ministre de la parole de Dieu.<br />
+<span class="smcap">»Jacobus Michael</span>,<br />
+»Ministre de l'église de Dordrecht.<br />
+<span class="smcap">»Thomas Tylius</span>,<br />
+»Ministre de Delft.<br />
+<span class="smcap">»Jan Miggrodus</span>,<br />
+»Ministre de l'église de la Vère.»</p>
+
+<p class="center">§ 2.</p>
+
+<p class="center">Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 220.)</p>
+
+<p>«Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent nullement
+du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un tel
+deshonneur à leur race; ont donné même conseil au mari de la faire
+<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
+mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy
+il n'y a pas d'apparence que de ce costé-là il faille craindre aucune
+querelle pour le présent...</p>
+
+<p>»L'église de ce païs ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq)
+ministres des plus notables et célèbres dudit païs <i>à ce déléguez par un
+synode</i>, y ont passé. Les aultres églises d'Allemagne ou de France n'y
+ont que veoir; et à qui s'enquerra on a tousjours de quoy respondre
+qu'il y a répude (répudiation) légitime de la première pour cause de
+forfait, lequel a été confessé, et sur quoy <i>soit intervenu jugement légitime</i>;
+ce qui contentera toute personne modeste et non trop curieuse
+de s'enquérir de ce qui ne leur appartient point, ausquels on n'est
+pas tenu de rendre compte de toutes les formalités par le menu.</p>
+
+<p>»Reste le père de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses plaintes
+sur quelques formalités non gardées, faudroit adviser un peu de plus
+près de response pertinente, selon le défault qu'il y vouldroit remarquer;
+mais n'estant pas cela qui le meult, ains son consentement
+qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable qu'il dira n'avoir
+pas seulement esté requis, à celà il y a beaucoup de quoy se défendre;
+car, la dureté de laquelle, par l'espace de trois ans et demy, il a esté
+envers sadite fille, ayant comme despouillé toute affection paternelle,
+sans la vouloir, en païs estrange où elle estoit, secourir d'un seul
+denier, non pas mander une seule bonne parole, ny recevoir seulement
+une lettre de sa part, excuse assés ladite fille de ne s'estre point
+adressée à luy, pour n'en recevoir sinon un refus tout à plat, non
+fondé sur cognoissance de cause, mais simplement pour la hayne de
+religion. Comme ainsi soit qu'il auroit tousjours fait entendre que,
+tant qu'elle suivroit ceste maudite religion, ainsi qu'il a accoustumé
+de la nommer, qu'il n'en vouloit ouyr parler en façon du monde, mais
+quand elle voudroit reprendre celle de ses pères, il la marieroit honorablement
+et avec pareil advantage que ses s&oelig;urs, jusques à luy faire
+porter parole et escrire, par la belle-mère et par la s&oelig;ur de ladite
+dame, d'un party grand en France et d'un autre encore plus grand
+en païs estrange. Par où il appert que le mariage ne luy a pas dépleu
+simplement, ny la personne ou qualité particulière de celuy qu'elle
+a espousé; ains la seule qualité de religion et de la querelle qu'il soutient,
+laquelle luy est commune avec tant d'autres roys, princes et
+grands seigneurs de la chrestienté, qui a esté cause que on ne s'est
+pas trop donné de peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
+refus; conjoint avec injure et menace, et tout effort en oultre pour
+l'empescher, s'il eût pû, comme il est certain qu'il s'en fust mis en
+peine; mais si luy on a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant
+par les mémoires qui luy en ont esté baillés, un mois ou deux auparavant,
+comme par les bruicts qui coururent tout publiquement. La
+royne à qui il avoit esté communicqué et au roy, et lesquels ne le voulurent
+oncques empescher ou défendre, l'ayant dit en pleine table, à
+Reims, lors du sacre. Ainsi ladite dame a pû, sans attendre le consentement
+de sondit père, dont le refus n'eust esté fondé que sur la seule
+cause de religion (passer outre); et en nos églises nous ne faisons nulle
+difficulté d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du père, qui ne
+seroit fondé que sur la seule cause de religion, estant mesmement
+émancipée par l'aage atteint et passé de vingt-six ans, autorisée et
+induite à ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace
+de trois ans et demy, et servoit encore de père, fortifiée des advis
+de madame la duchesse de Bouillon, sa s&oelig;ur, du roi de Navarre et
+prince de Condé, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouvé mauvais;
+particulièrement cestuy-cy l'en a conseillé et gratifié par
+lettres.»</p>
+
+<p class="center">§ 3.</p>
+
+<p class="center">Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince d'Orange.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 216.)</p>
+
+<p>«..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince
+souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a usé de son
+droit de prévention, mais aussi, que le consistoire du surintendant,
+ou le surintendant en l'autorité légitime, a practiqué et exercé le deu
+de la charge qu'il a en cest affaire, rien, à mon opinion, ne manque à
+cette formalité, sinon un acte authentique pour confirmation et tesmoignage
+publicq d'un fait si important.</p>
+
+<p>»Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il
+n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part à la
+domination et souveraineté du lieu où le jugement a esté fait, mais
+qu'il faut fermement insister sur la compétence de M. le comte Jehan,
+qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et
+<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>
+parfait les procès sans évocation ou appellation interjetée par la partie
+qui se fût sentie grevée.</p>
+
+<p>»... Je m'arresterai à (cette récapitulation), à savoir: la vérification
+du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et cognoissance
+tant ecclésiastique que civile, brief, l'observation des formalités juridiques
+autant exacte que les qualités des personnes, lieux et temps
+l'ont requis ou enduré.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>V</b></p>
+
+<p class="center">Mémoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange
+vers le comte Jean de Nassau, l'électeur palatin et son épouse,
+et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 189.)</p>
+
+<p>»Premièrement il donnera à mon frère ample déclaration des lettres
+que j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baillée, et luy
+déclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant à cest effect
+prié d'aller vers mademoiselle, résoudre avec elle de tout ce qui concerne
+ce faict, et sur cela luy déclarer son consentement.</p>
+
+<p>»Après communicquera mondit frère avecq luy par quel moïen on la
+pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la
+rivière; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour éviter despense
+et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc avec mondit
+frère quel moïen il y pourroit avoir de descendre par la rivière,
+sans danger.</p>
+
+<p>»Aiant faict cela, prendra mondit frère son chemin vers Heydelberg,
+où, aiant donné mes lettres à monseigneur l'Electeur et à madame sa
+femme, leur présentera mes humbles recommandations, et quant et
+quant leur déclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aïant
+adverty M. Zuléger, par ses lettres du dernier de mars, de la déclaration
+faicte par mademoiselle, en présence de Son Exc., de sa bonne
+volonté sur la réquisition faicte par moi, je l'ay prié de traiter et
+résoudre avec elle de tout ce qui concernera l'accomplissement et exécution
+de ce fait.</p>
+
+<p>»Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime,
+<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>
+exposé mon estat, toutefois mondit frère leur en faira encore
+plus particulière déclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu,
+puissent tant mieux adviser pour se résoudre, et ainsi entendre que
+mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper
+et laisser quelque occasion de débat ou de reproche, à l'avenir.</p>
+
+<p>»Il leur ramentévera doncq enquel estat sont les affaires avecq la
+femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme
+suivant l'advis de ses parens, afin que, de costé-là, il n'y ait aucun
+empeschement, ny mesme retardement.</p>
+
+<p>»Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers
+enfans, suivant quoy je n'ay encoire moïen de luy pouvoir
+assigner aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon
+mieulx en cest endroict, selon les moïens qu'il plaira à Dieu me donner
+à l'avenir. Car, quant à la maison que j'ay achepté à Middelbourg
+et celle que je fay bastir à Saint-Gertrudenberg, combien que ce
+n'est chose pour en faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour
+commencement et tesmoignage de ma bonne volonté, il n'y aura
+aucune difficulté.</p>
+
+<p>»En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle;
+que je suis fort endetté pour ceste cause, tant vers princes qu'aultres
+seigneurs, capitaines et gens de guerre.</p>
+
+<p>»Que je commence à vieillir, aient environ quarante-deux ans.</p>
+
+<p>»Ces particularitez déclarées, mondit frère priera Son Exc. et Madame,
+de ma part, que, suivant l'amitié et honneur qu'ils m'ont tousjours
+monstré et l'affection paternelle qu'ils ont déclarée vers elle, joint la
+cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise considérer
+s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait expédient
+ni conseillable, soit à elle, soit à moy, de passer plus oultre. Et
+advenant, comme j'espère, que, tout ce que dessus estant pezé, elle
+se trouve disposée, avec leur advis, de parachever ceste &oelig;uvre, il luy
+donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et par un commun
+advis résoudront du voïage pour accomplir ce qui est encommencé,
+à la gloire du Seigneur.</p>
+
+<p class="left10">»A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575.<br />
+<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>VI</b></p>
+
+<p class="center">Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon.
+7 juin 1575.<br />
+(Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.127.)</p>
+
+<p>«Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grâce de
+Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine
+général du conté et pays de Bourgoigne, Hollande, Zélande,
+Westfrise et Utrecht, d'une part;</p>
+
+<p>»Et la très illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon,
+fille de M. le duc de Montpensier, assistée du sieur Franchois Daverly,
+seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et authorité,
+pour et au nom de très illustre prince Frédéric, électeur, comte palatin
+du Rhin, duc de Bavière, etc., etc., qui entend à ladite princesse
+tenir lieu de père, en ce contrat, d'assister, insister, ordonner, pourveoir
+et passer oultre en tous les pointz concernant le contract de
+mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dépeschée par monseigneur
+l'électeur, à Heydelberg, en date du cinquiesme de may 1575,
+signée de sa main et scellée de son scéel en cire rouge, à double queue,
+d'autre part;</p>
+
+<p>»Estans, au nom et à l'honneur de Dieu, résoluz de se joindre par
+le saint lien du mariage, sont ensemble, par manyère de contract
+anté-nuptial, accordez et convenuz comme en suit:</p>
+
+<p>»Puisque la principauté d'Orange et les aultres biens dudit sieur
+prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des
+précédens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le présent, près
+de soy, les instrumens des contrats anté-nuptiaux passez éz dicts
+mariages et conséquemment ignore, en partie, quels biens soient libres,
+ne sçauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun partaige
+asseuré aux enfans qui, par la grâce de Dieu, de ce mariage seront
+procréés, ne douaire à ladite princesse, selon l'envie et grand desir
+qu'il a, et que la grandeur et qualité de ladite princesse méritent,
+néantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir, le mieulx
+<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
+que sera possible, est convenu et accordé: Que les enfans qui seront
+procréés de ce mariage succéderont en tous droits, noms, raisons et
+actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France, au regard du
+roy très chrétien et contre aultres particuliers, tant pour le regard des
+sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes, sur le comté de
+Toudre, comté de Charny, Ponbienne et quatre baronnies de Dauphiné,
+item ès maisons que ledit sieur prince a de la ville de Middelbourg,
+et que présentement fait bastir en la ville de sainte-Gertrudenberg,
+et, en somme, en tous aultres et quelconques biens, seigneuries et
+terres qui paravant ne sont aux enfans des précédens mariages, ny par
+leur propre nature affectez ou aultrement obligez, sans que les enfans
+précédens y pourront prétendre part ou portion, tant et si longtemps
+qu'il y demeurera hors de ce présent mariage; comme aussi les enfans
+du présent mariage ne pourront prétendre succession sur les biens
+paravant affectez et obligez aux enfans précédens eulx ou hoirs
+d'eulx demeurant en estre. <i>Item</i> que les biens que Dieu par sa faveur
+et grâce largira et fera conquérir ou acquérir audit sieur prince, durant
+ce mariage, seront semblablement tenuz au prouffit des enfans de ce
+mariage, et qu'eulx seuls y succéderont. Et en cas que ledit sieur
+prince vint à trespasser, devant elle, sans hoirs de ce présent
+mariage, ou iceulx défaillans, que, en tel cas, ladite princesse jouira
+franchement et quiétement, en forme de douaire, et sa vie durant, de
+tous droits, actions, maisons, biens, seigneuries et terres cy-dessus
+assignez aux enfants de ce mariage, et que les biens par la faveur de
+Dieu conquis ou acquis durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront
+à elle en propriété; comme aussy, si ladite princesse vient à
+trespasser devant ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx défaillans,
+lesdits biens compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront
+en propriété audit sieur prince.</p>
+
+<p>»En vertu de tout ce que dessus sont esté faicts de ce présent contract
+de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun signé
+de mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi
+du sieur de Minay susdit, y estant aussi apposé le sceau de mondit
+sieur le prince, muni de ses armes.</p>
+
+<p>»Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septième jour de
+juin, l'an de grâce XV<sup>e</sup> soixante et quinze.</p>
+
+<p>»Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, François
+Daverly.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
+»Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince,
+et signé Brunynck, scellé du scel de Son Excellence, en cire rouge.»</p>
+
+<p class="p2">N<sup>a</sup>.&mdash;A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives
+de M. le duc de La Trémoille, est inscrite la mention suivante:</p>
+
+<p>»L'an 1577, le jeudi 2<sup>e</sup> jour de may, les présentes lettres de traicté
+de mariage ont esté apportées au greffe du Châtelet de Paris et icelles
+insinuées, acceptées et eues pour agréables, selon que contenu est par
+icelles, par M<sup>e</sup> Noël Franchet, procureur dudit Chastelet, comme porteur,
+et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire Guillaume,
+par la grâce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau, etc.,
+et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et
+épouse, dénommés en lesdites présentes lettres.»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>VII</b></p>
+
+<p>Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui était indispensable,
+pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle compagne,
+d'avoir en sa possession tous les documents établissant la culpabilité
+d'Anne de Saxe, afin qu'il pût, au besoin, s'en prévaloir pour repousser
+d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre son mariage avec
+Charlotte de Bourbon.</p>
+
+<p>De là, les deux lettres suivantes:</p>
+
+<p class="center">§ 1.</p>
+
+<p class="center">Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 décembre 1576.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 544.)</p>
+
+<p>»Monsieur mon frère,... la principale occasion qui me fait depescher
+le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous
+touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon conseil
+et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour éviter
+tous ultérieurs débats et fascheries que l'on pourroit faire cy-après à
+ma femme, ce que je désire en temps pourvoir. Et combien qu'il n'y
+<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
+a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement de ma
+femme, je vous prie de vouloir bien collationner à l'original les coppies
+que en avés desjà envoié sur ce fait, et m'envoyer par le mesme
+les procédures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit mémoire
+pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrés plus amplement
+mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon
+frère, vouloir adjouster foy et créance comme à ma propre personne,
+et au reste luy assister en tout pour satisfaire à sa charge, selon l'entière
+confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung
+affaire fondée en toute justice et équité, etc.&mdash;De Middelbourg, 2 de
+décembre 1576.</p>
+
+<p class="left30"><span class="smcap">Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="center">§ 2.</p>
+
+<p class="center">Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 décembre 1576.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 554.)</p>
+
+<p>»Monsieur mon frère, si j'avois eu le moïen de vous faire autant de
+service comme j'en ai bonne volonté, vous tiendriez, comme je m'assure,
+pour bien emploiée la peine que vous avez déjà prinse à mon
+occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore
+prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frère vous en escrit;
+pour l'honneur duquel et l'amitié que vous luy portez et à tout ce
+qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frère, qu'il vous
+plaira bien, en ce qui dépend de vous et de vostre autorité, me faire
+en cest endroit tous bons offices; en quoy vous m'obligerez, outre
+l'affection que je vous ai desjà dédiée, à vous faire de plus en plus service;
+remettant sur le sieur Taffin de vous faire plus au long entendre
+sa charge, lequel je vous supplie de croire de ce qu'il vous dira de ma
+part. Il vous a été dépesché, pour la confiance que nous avons en luy,
+et affin que cest affaire soit conduit avec plus de discrétion. Car, combien,
+monsieur mon frère, que la requeste que je vous fait soit légitime
+et juste, je serois trop marrie qu'il vous en revint aucune incommodité;
+ce qui n'arrivera point, comme j'espère, aidant Dieu, lequel
+je supplie, après vous avoir présenté mes biens humbles recommandations
+à vostre bonne grâce, ensemble à celle de madame la
+comtesse, ma s&oelig;ur, vous donner, monsieur mon frère, en bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span>
+bonne santé, heureuse et longue vie.&mdash;A Middelbourg, le 3 décembre
+1576.</p>
+
+<p class="left10">»Vostre bien humble et plus affectionnée s&oelig;ur, pour vous faire
+service,<br />
+<span class="i10 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>VIII</b></p>
+
+<p class="center">Diane de France à Charlotte de Bourbon. 17 février 1576.<br />
+(Archives de M. le duc de La Trémoille.)</p>
+
+<p class="left5">»A madame la princesse d'Orange.</p>
+
+<p>»Madame, j'ai esté infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous
+pouvoir très humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu
+faire à monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de
+l'entière démonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne
+volonté; ce que j'estime un plus grand heur que je sçaurois jamais
+recevoir, et vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais
+ceste faveur à personne qui s'en sente plus obligée, ne qui ait l'affection
+plus dédiée à vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien
+que je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par
+le commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la
+royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille asseurance
+de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en rien moins
+affectionné à vostre service que je suis; et suis bien marrie que je ne
+l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa Majesté, pour
+luy faire particulièrement entendre l'honneur qu'il vous plaist de luy
+faire, ce qu'il ne m'a esté possible par autres moyens que par lettres,
+estant demeuré par le commandement de la royne, avec monsieur
+vostre père, près la personne de monseigneur, pour la négociation de
+la paix, qui me fait vous supplier très humblement, en son absence,
+recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy mesmes, vous
+asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira nous honorer
+de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous y servir
+<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
+d'aussi bonne et entière volonté, qu'après vous avoir très humblement
+baisé les mains je supplie le Créateur, madame, qu'il vous
+donne, en très parfaite santé, très heureuse et très longue vie.</p>
+
+<p class="left5">»De Paris, ce 17<sup>e</sup> jour de febvrier 1576.</p>
+
+<p>»Madame, je vous supplie me permectre de présenter mes bien
+humbles recommandations à la bonne grâce de monsieur le prince,
+et le remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur
+de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour
+luy offrir son service, auquel je le supplie croire que luy et moy
+serons toujours prests à nous employer.</p>
+
+<p class="left10">»Vostre très humble et obéissante à vous faire service.<br />
+<span class="i10 smcap">»Diane L. de France.</span>»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>IX</b></p>
+
+<p class="center">Lettre de Charlotte de Bourbon à son frère. 28 août 1576.
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 78.)</p>
+
+<p>$1onsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nommé
+le capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement
+que j'avois reçu de la dernière lettre que m'aviés faict cest honneur
+de m'escrire, qui m'a esté rendue il n'y a point longtemps,
+vous asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest
+heur et bien de sçavoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour
+n'avoir point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de
+la bonne santé de vous, de madame ma s&oelig;ur et de monsieur mon
+nepveu, dépeschant ce porteur exprès pour vous aller trouver là part
+où vous serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois
+prié, il y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs
+qu'il pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseuré
+d'avoir faict; mais ce n'a pas esté si promptement que j'eusse bien
+désiré, à cause des incommoditez que nous avons quand le passage de
+la mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir à venir
+de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste
+<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
+guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen
+de faire mon debvoir et bonne espérance d'estre encore si heureuse,
+une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire
+de tout mon c&oelig;ur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en
+vostre bonne grâce, comme d'aultre fois je me suis asseurée d'estre si
+heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en pareil
+ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce bien; et,
+en ceste assurance, je vous vais présenter mes très humbles recommandations,
+et supplie Dieu vous donner, monsieur, en très bonne
+santé, très heureuse et longue vie.</p>
+
+<p class="left10">»A Middlebourg, ce 28 d'aoust.<br />
+<span class="i4">»Vostre très humble et très obéissante s&oelig;ur,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Charlotte de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2">«Monsieur le prince m'a commandé de vous supplier très humblement
+de l'excuser si sa lettre est de vieille date; car, à cause qu'il
+craint que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la
+refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos secrétaires
+sont malades; et, si nous eûssions remis ceste dépesche à ungue
+aultre fois, c'eust esté pour ung mois ou deux à faire, sy le vent se
+fust changé.»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>X</b></p>
+
+<p class="center">§ 1.</p>
+
+<p class="center">Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses enfants.
+4 mai 1577.<br />
+(L'original de ces lettres-patentes, sur vélin, avec sceau en cire rouge,
+fait partie de notre collection de documents historiques.)</p>
+
+<p>»Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau,
+de Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem,
+seigneur et baron de Bréda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de
+Auzerow, et vicomte héréditaire d'Anvers et de Besançon, gouverneur
+<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
+et lieutenant général d'Hollande, Zélande, West-Frize et
+d'Utrecht, à tous ceux qui ces présentes lettres verront ou lire orront,
+salut.</p>
+
+<p>»Comme ainsi soit que, dès le mois d'aoust 1574, l'abbaïe de Saint-André
+des Ramières située en nostre principauté d'Orange seroit
+vacante par le trespas de feu dame Polixène de Grasse, dernière
+abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient abandonné
+ladicte abbaïe, estans les unes décédées et les aultres changées
+de profession; au moïen de quoy estant ladicte abbaïe demeurée
+vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et venant le
+droit à nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi que
+nous plaira;</p>
+
+<p>»A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que
+nous pouvons gratifier notre très chère et très aimée femme et compaigne,
+dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre
+mariage, et des enfans qu'il a pleu desjà à Dieu et luy plaira encore
+par cy-après nous donner, avons donné comme nous donnons par
+cestes à ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant,
+et en après aux enfans desjà procrées et à procréer de nostredict
+mariage, en succession et propriété à perpétuité, sçavoir est tout le
+bien temporel et revenu de ladite abbaïe de Saint-André des Ramières
+et ce qui en peut dépendre,</p>
+
+<p>»Voulons aussi et entendons bien expressément qu'en cas qu'en la
+jouissance tant de l'usufruit que de la propriété susdite, soit donné
+par cy-après à ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre très aimée
+femme, ou à ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier quelconque
+par mes enfans procréés des précédens mariages, ou aultres,
+lors ils aient aultant en propriété et usufruit, que l'effect de ceste
+donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de quelque
+condition et en quelque lieu qu'ils soyent situés; à quoy nous les
+avons desjà dès à présent affectez et affectons par cestes.</p>
+
+<p>»En tesmoing et confirmation de quoy avons signé la présente
+patente de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes.</p>
+
+<p class="left10">»En la ville de Leyden, le 4<sup>e</sup> jour de may, l'an de grâce 1577.<br />
+<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p>
+
+<p class="center">§ 2.</p>
+
+<p class="center">Mandement pour l'exécution des lettres-patentes ci-dessus. 22 juin 1577.<br />
+(Archives de M. le duc de La Trémoille.)</p>
+
+<p>«Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau,
+etc., etc., à vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et lieutenant-général
+de nostre principauté d'Orange, ensemble à tous noz
+officiers de nostredite principauté, et autres à qui ces présentes
+toucheront, salut.</p>
+
+<p>»Comme ainsi soit que pour certaines considérations, et pour gratifier
+nostre très chère et très aimée femme et compaigne, dame Charlotte
+de Bourbon, nous, de nostre bon gré et propre mouvement luy
+avons donné en usufruit, sa vie durant, et en après à noz enfans
+desjà procréés et à procréer de nostre mariage, en succession et propriété,
+à perpétuité, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de
+Saint-André des Ramières et ce qui en peut dépendre, assiz en nostre
+dite principauté; desirons que nostre dite très chère et très aimée
+femme et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manière
+portée par noz lettres-patentes de donation à elle sur ce expédiées,
+du 4<sup>e</sup> de may de cette année 1577, nous vous ordonnons et commandons
+bien expressément par ceste, que vous ayez à mettre nostre
+dite très chère et très aimée compaigne, dame Charlotte de Bourbon,
+en la rélle, entière et effectuelle possession de tout le bien et revenu
+de ladite abbaye de Saint-André et de ce qui en dépend, et l'en laisser
+jouir par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer
+en la recepte ou perception d'iceulx, et à cet effet luy faire donner ou
+à celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs,
+par nostre recepveur-général de nostredicte principauté ou
+aultres, tous les congés, mandemens et documens servant en l'éclaircissement
+desdits biens et revenus, pour en faire une perception et
+part, et au surplus de luy donner, ou à ses agens, en tout ce qui dépendra
+de ce que dit est, toute ayde, adresse et service à vous possible;
+car ainsi nous le voulons. Tesmoing ceste signée de nostre main
+et confirmée de nostre scéel.</p>
+
+<p class="left10">»Faict en la ville de Leyden, le 22<sup>e</sup> jour de juin, l'an de grâce 1577.<br />
+<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>XI</b></p>
+
+<p class="center">Note du 21 juillet 1577.<br />
+(Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, p. 225.&mdash;Bibl. nat., mss. f. fr.,
+vol. 3.182, f<sup>o</sup> 54.)</p>
+
+<p>»Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le président
+Barjot se ressouvenir, estant à Paris, d'envoyer quérir monsieur de
+Beauclerc, son secrétaire, logé en la rue de la Coustellerie, près le
+carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy
+escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur André les pièces qu'il
+luy mande mettre entre les mains dudit sieur président; lequel, icelles
+receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit, à tel jour
+et en tel lieu qu'il advisera, à sa commodité et à la leur, et leur fera
+entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de laisser quelque
+trouble en sa maison, après sa mort, pour raison du partage que
+madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander, il desire
+sçavoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra de son
+vivant, assigner dot et partage à ladite dame princesse équipolent au
+mariage qu'ont eu mesdames ses s&oelig;urs, moyennant lequel elle
+renoncera tant aux biens délaissez par feu madame sa mère, qu'à la
+succession de mondit seigneur, son père, et ce, au profit de monseigneur
+le prince Dauphin, son frère, et de monseigneur le prince de
+Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame princesse
+a esté religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de Jouarre,
+par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie qu'après
+l'âge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est après mariée, sans le sceu
+de mondit seigneur, son père, à monsieur le prince d'Orange, qui
+avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour s'estre forfaite
+en son mariage, elle avoit esté reléguée et confinée en certain
+lieu où elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa mort, il
+seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite fille trois
+enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et convertir sa fille
+à la religion catholique, par les admonestemens qu'il lui a faicts et
+<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
+pourra faire, ne aussi la ranger à vouloir obtenir de nostre saint-père
+le pape les dispenses qui luy sont nécessaires pour estre libérée
+de ses v&oelig;ux, et pour le faict dudit mariage, il suffira, pour la descharge
+de ladite conscience de mondit seigneur, desdits admonestemens avec
+protestations qu'il n'entend et ne veut la favoriser, supporter ne gratifier
+en son erreur: et si ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit
+sieur le président fera, s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et
+contracs qu'il sera besoing d'estre passé et stipulé pour ce regard
+entre mondit seigneur et ladite dame princesse, et la procuration nécessaire
+pour aller stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur,
+faire accepter ledit dot à ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites
+renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre nécessaires.</p>
+
+<p>Et envoyera mondit sieur le président à mondit seigneur ladite
+consultation écrite et signée, avec les minutes de contract et procuration,
+le plus tost que faire se pourra.</p>
+
+<p class="left10">»Faict à Champigny, le 21<sup>e</sup> jour de juillet, l'an 1577.<br />
+<span class="i10 smcap">»Loys de Bourbon.</span>»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>XII</b></p>
+
+<p class="center">Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 août 1577.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 131.)</p>
+
+<p>»Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay
+failly de dépescher doiz hier messaigier exprès devers Son Excellence
+(le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succès de mon voyage
+jusques à présent, et aussy de la délibération de vostre seigneurie
+pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je
+sçay Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de
+certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de
+jour en jour, l'arrivée de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay
+escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq
+jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques à
+Emmeryck, et delà peult-estre au logis de monsieur le conte van
+Berch, dont ne passerons oultre sans avoir premièrement nouvelles de
+<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
+Son Excellence, ne sçaichant quels changemens ces altérations et nouvelles
+émotions en Brabant, peuvent avoir apporté.... Or, monseigneur,
+comme je suis asseuré que Son Excellence desire entièrement
+la venue de ses enfans en Hollande, je supplie très humblement vostre
+seigneurerie que madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg
+pour le temps qui a esté préfixé, assavoir samedy ou dimanche
+prochain, et que puissions ainsy aller jusques à Emmeryck pour
+illecq entendre la résolution de Son Excellence, combien que je tiens
+qu'il n'y a aucun dangier. Je donne cependant icy ordre à tout ce qui
+est besoing pour le voyage de vos seigneuries, ayant desjà loué les
+batteaulx et faict aultres apprests. En cas que vostre seigneurie ne
+pourroit estre sitost preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle
+attende à Emmeryck qu'en ces quartiers icy, à cause de la mortalité
+qui augmente tous les jours; aussy la belle saison se passe et le
+mauvais temps est proche. J'espère, m'aydant Dieu, de partir dans un
+jour ou deux de ceste ville vers Mulheim pour, avecq ma femme, y
+attendre la venue de madamoiselle et y faire tous les autres préparatifs
+nécessaires. Coulongne, ce 13<sup>e</sup> jour d'aoust 1577.</p>
+
+<p class="left10">De vostre seigneurie bien humble et obéissant serviteur.<br />
+<span class="i10 smcap">»Nicolas Brunynck.</span>»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>XIII</b></p>
+
+<p class="center">§ 1.</p>
+
+<p class="center">Le duc d'Anjou à ses agents. 28 mars 1578.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 7.)</p>
+
+<p>«Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux,
+conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de
+sa part vers les sieurs des estats généraux, prince d'Orange, et comte
+de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas.</p>
+
+<p class="p2">»Premièrement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats
+généraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
+desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulière
+affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a
+donnez pour pourveoir à la seureté et conservation de l'estat dudit
+païs, les rédimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs
+anciens privilèges et droicts dudit païs; ce qu'il a cy-devant démonstré,
+et encores à présent, recognoissant la nécessité des affaires, il
+désire plus que jamais obliger à luy lesdits estats généraux, princes et
+seigneurs dudit païs par bons offices, prenant leur faict en sa protection
+et sauvegarde.</p>
+
+<p>»Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites
+à Son Altesse et instructions à elle envoyées de sa part par le sieur de
+Linsart, mondit seigneur envoyé lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux,
+ses conseillers et chambellans ordinaires, pour l'assurer,
+en premier lieu, de son affection et bonne volonté en son endroict, et
+recevoir les villes que ledit sieur comte a promis délivrer et mettre
+ès mains de mondit seigneur; ce qu'il désire estre promptement effectué
+afin de pourveoir aux remèdes nécessaires pour le soulagement
+dudit comte et conduite de l'armée que mondit seigneur entend y
+amener, deux mois après la délivrance desdites villes et places, ladite
+armée composée de, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>»Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa possession,
+mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre, et y
+établir les gouverneurs à sa dévotion; demeurant néantmoins ledit
+comte de Lalaing, lieutenant-général de mondit seigneur, audit
+pays.....</p>
+
+<p>»Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs
+de La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne
+volonté que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde,
+que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en
+font profession, et avec telle liberté et asseurance qu'ils sçauroient
+désirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme d'entretenir,
+garder et faire garder inviolablement le traité et accord fait avec
+luy à Gand, etc., etc., etc.</p>
+
+<p>»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appèleront avec eux,
+en leurs négociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiéran, qui
+sont instruits, de longue main, des affaires dudit païs.</p>
+
+<p>»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance à ce
+que mondit seigneur <i>soit esleu et déclaré souverain desdits païs</i>; et
+<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
+où ilz ne vouldroient accorder ledit titre, après plusieurs remonstrances
+à eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme
+chose qu'ils désirent, mondit seigneur se contentera du titre de <i>protecteur</i>
+dudit païs.</p>
+
+<p class="left10">Fait à ..... le 28<sup>e</sup> jour de mars 1578.<br />
+<span class="i10 smcap">»Françoys.</span>»</p>
+
+<p class="p2 center">§ 2.</p>
+
+<p class="center">Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 avril 1578.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, f<sup>o</sup> 14.)</p>
+
+<p>Monsieur, je désireroys bien aussi de pouvoir privément communiquer
+avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et
+repos des consciences, dont je pense que principalement dépend la
+tranquillité de ce pays, comme aussy de la France; à quoy je sçay
+qu'il n'y a prince, en la chrestienté, qui nous y peut tant ayder que
+monseigneur d'Alençon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour
+ou de deux crue en mon esprit; car il y a jà longtemps que j'en suis
+résolu; et encores à présent je demeure en la mesme opinion. Je vous
+remercye cependant <i>de la bonne assurance que vous me donnez de la
+volonté de Son Altesse</i>. De ma part, pour l'humble service que je désire
+faire, toute ma vie, à mondit seigneur, je m'emploieray très
+volontiers à tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement
+de sa grandeur et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement
+de ce qu'il vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant
+que je seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, où il
+vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre
+maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict
+où, après m'estre recommandé affectueusement à voz bonnes grâces,
+je prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en santé, bonne et longue
+vie. De Anvers, ce 26 avril 1578.</p>
+
+<p class="left10">»Vostre très affectionné amy, à vous faire service,<br />
+<span class="i10 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p>
+
+<p class="center">§ 3.</p>
+
+<p class="center">Despruneaux à Guillaume de Nassau. 22 juin 1578.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 399.)</p>
+
+<p>»..... Monseigneur, vous croirés que tout ce que j'ay dans mon c&oelig;ur
+est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray
+jamais sera premièrement à la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois Son
+Altesse dutout induicte au repos et résolue à la conservation de l'une
+et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient mesler), et
+après à la grandeur et maintien de vous et de vostre maison. Je suis
+marry que je n'ay pu estre crû comme sincèrement j'ay parlé sur les
+trois faits alléguez, le premier pour la gloire de Dieu, le second pour
+la gloire de mon maistre, et le tiers pour la vostre..... Monseigneur,
+je désireroys que Son Altesse vous envoyast quelques-uns des siens
+qui vous fûst plus agréable que je ne suis, mais il ne pourroit un plus
+homme de bien et qui vous parlast plus franchement. Il y a maintenant
+près de Son Altesse monsieur de Lanoue, je serois très ayse
+qu'il fûst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit plus agréable avecq très
+grande suffisance. Je serai très ayse, très content et satisfait, quand,
+par qui que ce fust, cest affaire se puisse acheminer au bien que je
+désire..... Je ne me puys départir d'icy, combien que j'en eûsse occasion,
+pour l'espérance que j'ay que Son Altesse viendra, et que vous
+serez celuy qui luy ayderez luy mestre trois couronnes sur la teste,
+après avoir esté cause de l'avoir fait venir.&mdash;Mons, 22 juin.</p>
+
+<p class="center">§ 4.</p>
+
+<p class="center">Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 juin 1578.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 42.)</p>
+
+<p>«Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envoïé de la part de
+monseigneur d'Anjou, m'a empesché de vous respondre, combien
+qu'à sa venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant à ce que
+<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>
+vous m'escripvez par les premières et secondes lettres, je ne puis le
+trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous désirez,
+faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy
+plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part, de se
+plaindre de ce que nous n'avons pas esté crus, que vous estimez en
+avoir occasion, de vostre costé. Quant à ce qui me touche, je vous
+prie de croire que, partout où je verrai, faisant service aux estats, avoir
+moïen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre à mondit
+seigneur que je luy suis affectionné serviteur, je serai toujours très
+aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a esté ouï, aux estats, et
+on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a proposé; ce que j'espère
+qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront responce dont il
+aura occasion de se contenter. A tant, après m'estre affectueusement
+recommandé à vos bonnes grâces, je prieray Dieu, monsieur, de vous
+tenir en sa saincte et digne garde.</p>
+
+<p class="left10">»En Anvers, ce 26 juin 1578.<br />
+<span class="i4">»Vostre bien bon amy, à vous faire service,</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Guillaume de Nassau.</span>»</p>
+
+<p class="center">§ 5</p>
+
+<p class="center">Le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578.<br />
+(Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 404.)</p>
+
+<p>«Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment esté adverty des levées
+que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs
+des estats généraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me gardera
+vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que, estant
+mes forces prestes à marcher, j'ay donné charge à ung de mes plus
+spéciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps d'armée;
+et cependant je me suis achemyné par delà avec aucuns de mes
+plus confidens et spéciaux serviteurs; espérant que mes susdites
+forces me suyvront de près; de quoy je vous ay bien voulu advertir
+incontinent, et prier me faire sçavoir de vos nouvelles, qui me seront
+tousjours fort agréables, et surtout quand me donnerez quelque espérance
+de vous veoir et conférer avec vous des moyens qu'il fauldra
+<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span>
+doresnavant user pour réprimer l'audace et insolence insupportable de
+l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodité
+pouvoit permettre de faire un voïage en ceste ville, me semble, soubs
+vostre prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et
+plus facilement achemyner, au gré et contentement de l'un et de
+l'autre... surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence
+et correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme
+pied et zèle, nous ostions à l'ennemy toute l'espérance qu'il a fondée
+sur la division qu'il tâche par tous subtils moyens et inventions de
+faire naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne sçaurait apporter
+que l'entière ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la conservation
+et salut duquel dépend, après Dieu, de nostre mutuelle intelligence,
+très parfaite union et vraye concorde; de quoy nous pourrions
+amplement traiter et discourir, et plus en présence que par nulle aultre
+voye; ce que, comme dict est, je remectrai à vostre très saige et prudent
+advis, etc.</p>
+
+<p class="left10">»Vostre bien bon cousin,<br />
+<span class="i10 smcap">»Françoys</span>.»</p>
+
+<p class="center">§ 6.</p>
+
+<p class="center">Promesse faite par le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 18 août 1578.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 65.)</p>
+
+<p>«Nous, Françoys, fils de France, frère unique du roy, duc d'Anjou et
+d'Alençon, en satisfaisant à la promesse faicte par nostre cher et bien-aimé
+le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, à
+monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant
+que le traité encommencé entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas
+se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et
+nous opposerons à ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny
+autres faisant profession de la religion réformée, à cause de ladite religion,
+ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir également
+comme ceux qui font profession de la religion catholique
+romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera à ce qu'il ne soit fait
+aucune violence par ceux de la religion réformée contre ceux qui font
+profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span>
+advenant que les estats généraux de ces pays ordonnent qu'en quelques
+provinces de ce païs soit permis l'exercice libre de la religion réformée,
+nous nous emploierons à ce que les autres provinces qui, pour certaines
+raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se séparent et
+disjoignent des autres provinces pour cest effect; au contraire procurerons
+et emploierons nostre autorité à ce que toutes les provinces de ces
+païs se tiendront jointes et unies comme elles ont esté par cy-devant
+et premièrement; en quelque état de prééminence que nous puissions
+parvenir, nous emploierons nostre autorité et moïens pour retirer le
+comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la captivité en laquelle il
+est détenu, en Espagne, contre les droits et privilèges de Brabant, en
+le remettant en sa pleine liberté. Et pour confirmation de ce que dessus,
+avons escript et signé ces présentes de nostre main et scellées
+de nos armes.</p>
+
+<p class="left10">»Donné à Mons, le 18<sup>e</sup> jour d'aoûst 1578.<br />
+<span class="i10 smcap">»François.</span>»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>XIV</b></p>
+
+<p class="center">§ 1.</p>
+
+<p class="center">Dépêche de Bellièvre au duc d'Anjou. 17 août 1578.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, f<sup>o</sup> 61.)</p>
+
+<p>«Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire à
+vostre commandement, le premier propos qui m'a esté dit par M. le
+prince d'Orange a esté que arrivèrent, devant hyer au soir, en ceste
+ville d'Anvers, deux députés de Flandre quy luy rapportèrent que
+M. de Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit prié ceux de Flandre
+luy envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance;
+ce qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur,
+luy aviez par deux fois envoyé un nommé sieur d'Alféran, qui
+luy avoit monstré, de vostre part, comme ces païs sont perdus pour le
+roy d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront
+dominés par un ennemi de la foy catholique; que nous estiés icy venu
+avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous aviés pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span>
+le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de cavalerie;
+et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion, et faire
+massacrer le prince d'Orange. Vous luy offriés de grands biens et pensions,
+moyennant qu'il se mist de vostre costé. Monseigneur, je me
+trouvay fort estonné d'ouïr ce langage, c'est, au dire ancien: calomniés
+hardiment, il en demeure tousjours quelque chose. Si cette calomnie
+ne sera vivement effacée, elle avancera ces peuples à faire la paix, plus
+que toutes ambassades. Or, monseigneur, il est plus que requis que
+vous pourvoyés soigneusement à oster de l'opinion de ces peuples une
+si mauvaise opinion de vous, que ledit sieur de Lamotte y a voulu
+imprimer. J'entends que la vérité est que le sieur d'Alféran a esté pardevers
+ledit sieur de Lamotte; pour le moins, ils le croyent icy. Il
+sera bon qu'ils sachent le vray de ce qui est passé; et comme ceux
+des estats vous envoyent les députés de Flandre pour faire entendre
+ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de considérer si aussy il ne sera bon
+que vous leur envoyés icy le sieur d'Alféran, pour les advertir de ce
+qui a passé, et qu'il déclare qu'il se veut rendre responsable de son
+dire et de ses actions. J'estime aussy, monseigneur, qu'il seroit à propos
+que vous envoyés avec luy personnages notables et de qualité, pour
+les assurer de vostre bonne volonté. M. Despruneaux, qui n'est suspect
+de vouloir faire massacrer ceux de la nouvelle opinion, vous y
+pourra faire bon service; comme, monseigneur, l'affaire requiert que
+vous fassiez si expresse déclaration de la bonne volonté que vous portés
+à toute ceste nation, que rien n'en puisse demeurer au contraire
+en leurs opinions. Quant à monsieur le prince d'Orange, c'est un fort
+sage seigneur, et qui prendra raison en payement. Vous avés, ce me
+semble, plus d'intérêt de le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre
+de vous. Vous ne tirerés pas aisément, ni au premier coup, toutes les
+promesses de luy que l'on voudrait. Ce aussy à quoy il obligera sa
+promesse, j'estime qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question
+que vous veoyés comme vous l'amènerés à s'obliger à vous, car, s'il vous
+sera ennemy ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ayés
+de grandes forces et que vous ne puissiez faire ressentir à ce pays le
+déplaisir que l'on vous feroit, etc., etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span></p>
+
+<p class="center">§ 2.</p>
+
+<p class="center">Dépêche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 août 1578.<br />
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 63.)</p>
+
+<p>«Monseigneur, depuis deux jours il est arrivé vers messieurs des
+estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont
+j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que le
+sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya quérir depuis
+naguières quelques notables personnages dudit païs et leur dict qu'il
+les vouloit advertir de chose qui importoit grandement à la patrie,
+pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est: qu'Alféran
+estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui avoit
+remonstré que trois causes principalement vous avoient esmeu de
+venir pardessà: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour ruiner
+la religion réformée, et la dernière, pour chasser le prince d'Orange,
+et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que vous le feriez
+grand. Puis après il leur dist que, puisqu'on parloit de changer
+de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir à l'ancien, qui estoit
+le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Françoys, et qu'il avoit
+cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors auxdicts personnages,
+disant qu'il en aideroit les estats, s'ils vouloyent demeurer
+fidèles audict roy d'Espagne et s'employer contre les huguenots du
+pays et contre le prince d'Orange.&mdash;Voilà la somme de ces propos,
+tant ce qu'Alféran luy a dit, que le parlement qu'il faict pour
+reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il tend,
+c'est, par ces artifices et choses controuvées, vous mettre en défiance
+et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les affaires de
+don Juan.&mdash;Messieurs des estats pourront bien en escrire à Vostre
+Alteze, et peut-être vous envoyer les personnes qui ont parlé audit
+Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prévenir par ceste lettre, afin
+que vous soyez tousjours instruit davantage.&mdash;Il est très nécessaire,
+monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincérité de vos actions,
+que vous rendiez ce faict éclairci à ceux qui en pourroient estre en
+quelque doubte; et sera assez à temps d'en répondre, si lesdits estats
+<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span>
+envoyent vers Vostre Alteze pour cet effect. Je ne sçay si Alféran se
+seroit tant oublié, d'avoir tenu un tel langage, car ce seroit vous faire
+tort. Mais, afin qu'il n'arrive de tels inconvéniens, il est expédient
+d'aviser aux personnes qu'on emploie, qui soient telz qui ne puissent
+rien mesler de leurs particulières factions avec ce qui leur sera commandé.&mdash;Monseigneur,
+j'ay opinion que vendredy, l'armée de
+M. le duc Casimir se joindra et marchera, ou incontinent après. Et
+pour ce, sera bon que vostre Alteze diligente de tenir la sienne preste,
+parce que il pourra survenir occasion qui commandera qu'elle marche,
+et vous aussi pareillement; car le temporiser nuirroit aux affaires
+communes. Et d'aultant qu'il y a plusieurs choses à pourvoir et
+accomoder avant que Vostre Altèze puisse desloger, on ne doit perdre
+une seule heure de temps.&mdash;Monseigneur, vous pourrez donner avis
+à M. le prince d'Orange de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez
+cest honneur de prendre conseil de luy en affaires présentes, il vous
+en mandera fidèlement son opinion et ce qui sera convenable que
+faciez, soit pour vous avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre
+Alteze doit se haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre,
+du costé de deçà, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre
+d'arquebusiers qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement
+que vous envoyez quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien
+disposer en vostre endroict; ce qu'à mon jugement se fera aisément;
+et si je le voy bientost, je luy parlerai comme il faut.&mdash;J'ay parlé à
+M. le prince d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon
+qu'il accompagne M. de Bellièvre. Et quant à ce que Vostre Altèze
+craint d'estre soupçonnée de moienner la paix avec don Juan, elle
+ne s'en doit mettre en peine. On croit plustost que les François désirent
+la guerre.&mdash;Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy
+qu'elle n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a
+bonne commodité d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y
+trouve.&mdash;Je partirai demain d'icy pour m'en aller à Bruxelles, pour
+après aller au camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le
+Créateur, monseigneur, vous tenir en sa sainte garde.</p>
+
+<p class="left10">»De Anvers, ce 18 août 1578.<br />
+<span class="i4">»Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais.</span><br />
+<span class="i8 smcap">»Lanoue.</span>»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>XV</b></p>
+
+<p class="center">Résolution des états généraux donnant au prince d'Orange, à l'occasion
+du baptême de sa fille, <i>Catharina-Belgia</i>,
+la terre et comté de Linghen.&mdash;Anvers, 21 septembre 1578.<br />
+(Archives du royaume.&mdash;Gachard, <i>Correspondance de Guillaume le Taciturne</i>,
+t. VI, p. 313, 314.)</p>
+
+<p>«Ayant les estats généraulx des Pays-Bas délibérez sur le présent
+qu'on poulroit faire à monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage
+du baptesme de la fille de Son Excellence, nommée <i>Katharina-Belgia</i>,
+auquel iceulx estats par certains leurs députez ont assisté, se
+sont advisez et résoluz que, pour les grandes raisons, cogneues à
+un chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son
+Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du
+pays, ne se pourroit faire présent plus convenable et agréable à sadicte
+Excellence, que de la terre et comté de Linghen, avecq les
+actions, droits et dépendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie
+et munitions, et en tout tel estat comme elle est présentement,
+et soubz les charges y appartenantes, à en prendre la possession
+incontinent, à condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre
+ayant cause dudicte comté après icelle, sera tenue d'en payer
+annuellement au prouffit de sadite fille, une rente héritable de trois
+mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au
+prouffit de ladicte fille, seront dépeschées lettres en forme deue et
+vaillable.»</p>
+
+<p>»Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy
+d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante
+groz, monnoye de Flandres, à raison de ses gaiges, pensions, traistemens,
+obligations et debtes liquides, escheant à la fin du mois de
+juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a franchement
+quicté et quicte par ces présentes. Et, moyennant ce, ont lesdits
+estats accordé et accordent audit seigneur prince de demeurer seigneur
+et possesseur de ladicte terre et comté de Linghen, aux conditions
+<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span>
+susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande valeur que la
+somme par ledit seigneur prince quictée.</p>
+
+<p>»Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les drossart,
+aultres officiers et soldatz qui sont à présent audict Linghen, à
+leurs propres coustz et dépens, jusque au jour que ledit seigneur
+prince sera mis en réelle et actuelle possession de ladicte terre et seigneurie
+de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur prince
+son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent soixante
+mille florins.</p>
+
+<p>»En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du païs, fût contrainct
+ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison extraordinaire,
+comme elle y est à présent, ne sera tenu entretenir ladicte
+garnison à ses despens, ainsi sera ladicte garnison extraordinaire
+payée par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant droict, estant
+ledit sieur prince seulement subject à entretenir la garnison ordinaire
+à ses despens.</p>
+
+<p>»Requerront lesdicts estats à Son Altèze que lettres-patentes en
+forme deue sur ce soyent despeschées.</p>
+
+<p class="left10">»Faict en Anvers, le 21<sup>e</sup> jour de septembre 1578.»</p>
+
+<p class="p2 center">XVI</p>
+
+<p class="center">Union d'Utrecht. 23 janvier 1579.<br />
+(Lepetit, <i>Grande chronique de Hollande, Zélande</i>, etc., etc., t. 2 p. 372.)</p>
+
+<p>«Comme on a cogneu depuis la pacification faite à Gand, par laquelle
+les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obligées de s'entre-secourir de
+corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et
+leurs adhérens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres
+leurs chefs et capitaines cherché tous moyens, comme ils font encore
+journellement, de réduire lesdites provinces, tant en général qu'en
+particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que par
+leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union faite
+par ladite pacification, à la totale ruine desdits pays; comme de fait
+on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de temps ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>
+auroyent par leurs lettres sollicité quelques villes et quartiers desdites
+provinces, s'estant nommément advancez de faire irruption au pays
+de Gueldre;</p>
+
+<p>»Pour ce est-il que ceux de la duché de Gueldre et conté de Zutphen,
+ceux des contés de Hollande, Zélande, Utrecht, Frise et les Ommelandes
+entre les rivières d'Ems et Lauwers, ont trouvé expédient et
+nécessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et particulièrement
+par ensemble, non pas pour se départir de l'union faite à la
+pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et se pourvoir
+contre tous inconvéniens èsquelz ils pourroient eschoir par les pratiques,
+surprises et efforts de leurs ennemis; et pour sçavoir comment,
+en telles occurences, ils se pourront conserver et garantir; aussi
+pour éviter et retrancher ultérieurement division desdites provinces et
+des membres d'icelles; demeurant au surplus ladite union et pacification
+de Gand en sa force et vigueur suyvant quoy les députez desdites
+provinces, chacun en leur regard, suffisamment authorisez, ont conclu
+et arresté les points et articles qui s'en suyvent, sans, en tout
+cas, se vouloir par cestes aucunement distraire ny aliéner du Saint-Empire.</p>
+
+<p>»1<sup>o</sup> En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et
+confédération par ensemble, comme par ces présentes elles se sont
+alliées, unies et confédérez à jamais, de demeurer ainsi en toutes
+sortes et manières, comme si toutes ne fûssent qu'une province seule,
+sans qu'elles se puissent en nul temps, à l'advenir, désunir ny séparer,
+ny par testament, codicille, donation, cession, eschange, vendition,
+traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion que ce
+soit ou puisse estre; demeurans néanmoins sains et entiers, sans aucune
+diminution ny altération les privilèges spéciaux et particuliers,
+droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes, usances et toutes
+autres droictures et prééminences que chacune desdites provinces,
+villes, membres et habitants d'icelles peuvent avoir. En quoi ils ne
+veulent non seulement point préjudicier ny donner empeschement
+aucun, mais assisteront les uns les autres par tous moyens, voire de
+corps et de biens, si besoin est, à les deffendre, les confirmer et maintenir
+contre et envers tous qui en iceux les voudroient troubler ou
+inquiéter. Bien entendu que des différends qu'aucunes desdites provinces,
+membres et villes de ceste union peuvent avoir entre elles, ou
+par après se pourroient susciter touchant leurs privilèges et franchises,
+<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span>
+exemptions, droicts, statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres
+droictures, il en sera vuydé par voye de justice ordinaire ou par arbitres
+et appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces,
+membres ou villes à qui tels différends ne touchent (si avant que
+parties se submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler,
+sinon d'intercession tendante à accord.</p>
+
+<p>»2<sup>o</sup> Que lesdictes provinces, en conformité et pour confirmation de
+ladicte alliance et union, seront tenues et obligées de s'entr'aider et
+entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et
+biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous efforts,
+envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque couleur
+ou prétexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre: ou
+à cause qu'en vertu du traité de la pacification de Gand, ils auroient
+prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour gouverneur l'archiduc
+Mathias, ou de quelques autres dépendances de ce, et de tout
+ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore ensuyvre: et sur ce
+sous couleur de vouloir restablir par les armes la religion catholique
+romaine, des nouveauctez et altérations qui depuis l'an 1578 sont
+advenues en aucunes desdites provinces, membres et villes, ou bien
+pour cause de ceste présente union et confédération, ou autre cause
+semblable: et ce, en cas qu'on voulût user desdits efforts, envahies et
+attentats, aussi bien en particulier sur l'une desdites provinces, que
+sur toutes, en général.</p>
+
+<p>»3<sup>o</sup> Que lesdites provinces seront aussi tenues et obligées de, en pareille
+manière, s'entre-secourir et défendre contre tous sieurs princes
+et potentats, pays, villes et républiques estrangères quy, soit en général
+ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou faire la guerre;
+bien entendu que l'assistance qui en sera décernée par la généralité
+de cette union se fera avec cognoissance de cause.</p>
+
+<p>»4<sup>o</sup> Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes
+contre toute force ennemie, que les villes frontières et celles qu'on
+trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par
+l'advis et ordonnance de la généralité de ceste union, fortifiées, aux
+dépens des villes et de la province où elles sont situées et assises, à
+ces fins aydées de la généralité, pour la moitié. Mais, s'il se trouve
+expédient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en desmolir
+aucunes en icelles provinces, que les frais seront à la charge de la
+généralité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>
+»5<sup>o</sup> Et, pour subvenir à la dépense qu'il conviendra faire, en cas que
+dessus, pour la tuition et défense desdites provinces, a esté accordé
+que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un
+même pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermées
+au plus offrant, ou collectées, certaines gabelles sur toutes sortes de
+vins et bières, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les draps
+d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur tous chevaux
+et b&oelig;ufs qui se vendront ou échangeront, sur tous biens sujets
+au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par commun
+advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant les
+ordonnances qui en seront pourjectées et dressées, et qu'à ces fins on
+employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne, défalquées
+les charges qui y sont.</p>
+
+<p>»6<sup>o</sup> Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser
+ou abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour
+subvenir à la défense commune, et pour ce que la généralité sera
+submise de supporter sans, en nulle manière, les pouvoir appliquer à
+nul autre usage.</p>
+
+<p>»7<sup>o</sup> Que les villes frontières et toutes les autres, que requis sera, et
+qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir toute
+telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir, et
+qui, par l'advis du gouverneur de la province où les villes requièrent
+garnison, sera ordonné, sans le pouvoir refuser; lesquelles garnisons
+seront payées de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et les capitaines
+et soldats, pardessus le serment général, en feront un particulier
+à la ville ou province où ils seront posez, ce qui se couchera ès
+articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre et discipline
+entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans des villes et
+pays, tant ecclésiastiques que séculiers, ne soyent trop chargez, ny
+fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus exemptes
+d'axes et impôts, que les bourgeois et communes des lieux où ils
+seront mis, moyennant que la généralité de ladite bourgeoisie leur
+paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu'à présent
+en Hollande.</p>
+
+<p>»8<sup>o</sup> Et afin, qu'à toutes occurences et en tout temps on puisse estre
+assisté des gens du pays, les habitans de chacune desdites Provinces-Unies,
+èz villes et champs, feront tout au plus long, en dedans un
+mois de la date de ceste, passez à monstre et couchez par escrit,
+<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>
+depuis les 18 jusqu'à 60 ans, afin que le nombre d'iceux estant
+cogneu à la première assemblée des confédérez, il en soit ordonné par
+plus grande asseurance et défense du pays, comme se trouvera
+convenir.</p>
+
+<p>»9<sup>o</sup> Nuls accordz ne traités de trèves ny de paix ne se pourront faire,
+ny guerres se susciter, nuls impôts se lever, nulles contributions se
+mettre sus, concernant la généralité de ceste union, que par l'advis
+et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes
+autres choses touchant l'entretenement de ceste confédération et de
+ce qui en dépend, on se réglera selon ce qui sera advisé et résolu par
+la pluralité des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles
+seront recueillies comme on a fait jusques à présent en la généralité
+des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonné
+par les dispositions communes des confédérez. Mais si ès dicts traitez
+de trèves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se
+sçavent accorder par ensemble, lesdits différends se remettront et référeront,
+par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont à
+présent ès dites provinces, lesquels accorderont les parties ou décideront
+de leurs différends comme ils trouveront estre pour raison. Et si
+lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point par
+ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non partiaux
+que bon leur semblera, et seront les parties tenues d'accomplir
+et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans aura esté,
+en manière que dessus, déterminé.</p>
+
+<p>»10<sup>o</sup> Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront
+faire aucune confédération ou alliance avec nuls sieurs ou pays de
+leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs
+confédérez.</p>
+
+<p>»11<sup>o</sup> Trop bien est accordé que, si quelques sieurs princes ou pays
+voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confédération avec les
+Provinces-Unies, que par l'advis et agréation de toutes ilz y seront
+reçus et admis.</p>
+
+<p>»12<sup>o</sup> Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et évaluation des
+ors et argents, toutes lesdites provinces auront à se conformer et
+régler selon les ordonnances qui, à la première opportunité en seront
+dressées, que l'une ne pourra changer ny altérer sans l'autre.</p>
+
+<p>»13<sup>o</sup> Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zélande
+s'y comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres
+<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>
+provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon
+le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur général des Pas-Bas,
+mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats généraux touchant
+la liberté de religion. Ou bien elles pourront, soit en général ou en
+particulier, y mettre tel ordre et réglement que, pour le repos de leurs
+provinces, villes et membres particuliers, tant ecclésiastiques que
+séculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et prérogatives,
+ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre province,
+leur puisse en cela estre faict ny donné aucun destourbier ou
+empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu'à
+cause d'icelle personne ne puisse estre recherché, suyvant la pacification
+de Gand.</p>
+
+<p>»14<sup>o</sup> Que toutes personnes conventuelles et ecclésiastiques suyvant
+ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis en
+aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns ecclésiastiques,
+lesquels durant les guerres de Hollande et Zélande à l'encontre
+des Espagnols estoyent sous le commandement desdits Espagnols
+et se sont depuis retirez de leurs couvents ou colléges et venus
+se rejeter en Hollande ou Zélande, qu'on leur fera, par ceux de leursdits
+cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement
+suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera à ceux de Hollande
+et Zélande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces provinces
+unies.</p>
+
+<p>»15<sup>o</sup> Que pareillement sera donné l'alimentation et entretenement,
+leur vie durant, selon la commodité du revenu de leurs cloistres ou
+couvens, à toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront
+départir, ou jà en sont départis, soit pour religion ou autre occasion
+raisonnable: bien entendu qu'à ceux qui depuis la date de cestes se
+voudront habituer èsdits cloistres et couvents et qui après en voudroyent
+sortir, ne leur sera donné aucune alimentation, mais s'en
+pourront retirer, si bon leur semble, en retenant à eux ce qu'ils
+y auront apporté. Et que tous ceux qui présentement sont ès dits
+couvens ou qui par cy-après y voudront entrer, demeureront libres
+en leur religion, profession et habits, à la charge, qu'en tous autres
+cas, ils soyent obéissans à leurs généraux.</p>
+
+<p>»16<sup>o</sup> Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites provinces
+il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en quoy
+elles ne sçauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait touche
+<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
+une province en particulier, seront appoinctées et vuidées par les
+autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles voudroyent
+dénommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en général, cela se
+vuidera par les gouverneurs et lieutenans des provinces, comme il est
+dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront tenus de faire droit aux parties,
+ou de les accorder, en dedans un mois, ou en plus bref temps, si le
+cas le requiert, après en avoir esté sommez et requis par l'une ou
+l'autre des parties; et ce qui par les autres provinces, ou leurs députez,
+ou par lesdits gouverneurs ou lieutenans aura esté dit et prononcé,
+sera suivi, et accompli, sans, en ce, se pouvoir prévaloir d'aucune
+provision de droict, soit d'appel, relief, revision, nullité ne
+autres prétentions, quelles qu'elles soyent.</p>
+
+<p>»17<sup>o</sup> Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont
+de donner aucune occasion de guerre ou noise à ceuls de leurs voisins,
+princes, scieurs, pays, villes ou républiques; pour à quoy obvier
+seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et expédition
+de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu'à leurs
+sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit défaillante, les
+autres, leurs confédérez, tiendront la main, par tous moyens raisonnables,
+que cela soit fait, et que tous abus qui le pourroient empescher
+ou retarder le cours de la justice soyent corrigez et réformez, selon le
+droict et suyvant les priviléges et anciennes coutumes d'icelles.</p>
+
+<p>»18<sup>o</sup> Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre
+sus aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au
+préjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger
+aucuns de ses confedérez plus avant que soy mesmes, ou ses
+habitans.</p>
+
+<p>»19<sup>o</sup> Que pour mettre ordre à toutes choses occurrentes et aux difficultez
+qui se pourroient présenter, lesdits confédérez seront tenus, sur
+le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui seront autorisés
+quant à ce, de comparoistre en ladite ville d'Utrecht, au jour qui
+sera limité, pour entendre à ce que par les lettres de rescription sera
+exprimé, si la chose ne requiert d'estre secrète, pour sur ce délibérer,
+et par commun advis et consentement, ou par la pluralité des voix, y
+résoudre et ordonner, jaçoit qu'aucuns ne comparussent pas: auquel
+cas, ceux qui comparaîtront, pendant ce temps, procéder à la résolution
+et détermination de ce qu'ils trouveront convenable et proufitable
+au bien public de ces Provinces-Unies; et ce qui aura esté ainsi résolu
+<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>
+s'accomplira mesmes par ceux qui n'ont point comparu, ne fût que la
+chose fût de trop grande importance et qu'elle pût souffrir le délayer;
+auquel cas, on rescrivera à ceux qui ont esté défaillans de s'y trouver
+à certain jour limité, à peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette
+fois. Et lors, ce qui aura été fait demeurera ferme et valable, ores
+qu'aucunes desdites provinces ayant esté absentes; sauf qu'à ceux qui
+n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y envoyer
+leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y avoir tel
+regard qu'il appartiendra.</p>
+
+<p>»20<sup>o</sup> Et à ces fins seront tous et chacun desdits confédérez tenus de
+rescrire à ceux qui auront l'autorité, de faire assembler lesdites Provinces-Unies,
+de toutes choses qui pourront occurrer et venir au devant
+ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites provinces et
+confédérez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus.</p>
+
+<p>»21<sup>o</sup> Et si avant qu'il s'y représente quelque obscurité ou ambiguité
+par où pourroit naître dispute ou question, l'interprétation d'icelles
+appartiendra auxdits confédérez qui, par commun advis les pourront
+esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne tomboient
+d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans des
+provinces, comme dict est.</p>
+
+<p>»22<sup>o</sup> Comme pareillement s'il se trouvoit nécessaire d'augmenter on
+diminuer quelque chose aux articles de cette union, confédération et
+alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis
+et consentement de tous lesdits confédérez, et non autrement.</p>
+
+<p>»23<sup>o</sup> Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier
+lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes d'accomplir
+et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre contrevenu
+directement ou indirectement en aucune manière. Et si, avant qu'aucune
+chose se face on attente au contraire par aucun d'entre eux, que
+dès maintenant et pour lors, ils le déclarent nul et de nulle valeur,
+obligeant à ce leurs personnes et tous les manans et habitans respectivement
+desdites provinces, villes et membres, ensemble tous leurs
+biens pour iceux en cas de contraventions estre, par toutes places,
+pardevant tous seigneurs, juges et juridictions où on les pourra
+recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect et accomplissement
+de ces présentes et de ce qui en dépend, renonçans, à ces fins,
+à toutes exceptions, grâces, privilèges, relèvemens, et généralement à
+tous bénéfices de droit qui, au contraire de cestes, leur pourroient
+<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span>
+ayder et servir, et spécialement au droict qui dict générale renonciation
+non valoir si la spéciale ne précède.</p>
+
+<p>»24<sup>o</sup> Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et
+lieutenans desdites provinces, qui y sont à présent, ou qui y pourront
+estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers
+desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prêter le serment
+d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles et chacun
+d'eux en particulier de ceste union et confédération.</p>
+
+<p>»Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous
+corps de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune
+desdites villes et places de ladite union.</p>
+
+<p>»De ce en seront dépeschés lettres en forme par les gouverneurs,
+lieutenans, membres et villes des provinces, à ce spécialement requises,
+soubsignées.</p>
+
+<p>»Et fut ceste présente faite et soussignée en ladite ville d'Utrecht, le
+23 de janvier 1579.»</p>
+
+<p class="p2">Après avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit
+(<i>Gr. chron. de Holl. et Zél.</i>, t. II, p. 376) dit:</p>
+
+<p>«Le 4<sup>e</sup> de février ensuyvant, ceste union fut signée par ceux de
+Gand; le 3<sup>e</sup> de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11<sup>e</sup> de
+juin, par George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de
+Frise, d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Après, ceux
+d'Anvers suivirent ceux de Bruges, de Bréda, et plusieurs autres.&mdash;Tout
+ceci se faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay
+Orchies, tramoient leur désunion et pourchassoient leur réconciliation
+particulière vers le prince de Parme, lors campé devant Maëstricht,
+s'excusant vers les autres confédérez, qu'ils ne pouvoient souffrir
+aucune altération de la religion romaine.»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>XVII</b></p>
+
+<p class="center">Petri Foresti opera omnia.&mdash;Observat. et curat. medic. de febribus,<br />
+lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.)</p>
+
+<p>Illustriss. Dominus princeps Auraïcus, cum per hyemem Delphis
+ageret, et in stupha longo tempore degeret, apertis sæpe fenestris, quæ ad
+<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>
+turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex parte
+Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret, quam et
+valida febris subsequebatur, cùm aliquantulum inhoeruisset: quæ per
+viginti quatuor horas tantùm duravit, febre non ampliciis redeunte,
+licet vires utcumque ex valida illa febre dejectæ fuerint. Utebatur autem
+tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis malo, quo
+alias commode uti solebat ab ejusdem <i>generosissima uxore</i> confecto...
+Verum cùm inde nihil juvaminis sentiret, <i>27 januarii anno 1581</i> Excellentia
+sua me vocavit. (Suit l'exposé du traitement de la maladie.)&mdash;Fuitque
+istis remediis illustriss. Dominus princeps magna cum nostra
+laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum accesserit.
+Cùmque Excellentissimus Dominus princeps <i>tertio julii</i> rediisset,
+ejusque Excellentiam, <i>tùm Dominam ejus uxorem generosissimam
+Carolam</i>, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam, strenuissimi
+Ducis Monpenserii filiam, in Haghà Comitis salutarem, ea ipsa admodum
+liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans æternæ memoriæ
+gratitudinis post se relinquens.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>XVIII</b></p>
+
+<p class="center">Déclaration des états généraux des Provinces-Unies du 26 juillet 1581,<br />
+moins le préambule, qui a été déjà reproduit au chap. IX.<br />
+(Lepetit, <i>Chronique de Hollande et Zélande</i>, t. II, p. 428 et suiv.)</p>
+
+<p>«Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, après le trespas de feu, de
+haute mémoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son père, de qui luy
+sont transportés tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit
+père que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx,
+par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si glorieuses
+et mémorables victoires contre ses ennemis, que son nom et
+puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde;
+oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majesté impériale luy
+avoit par cy-devant faites: au contraire a donné audience, foi et crédit
+à ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil conçu
+une haine secrète contre ces pays et leur liberté; pour autant qu'il ne
+leur étoit permis d'y commander et les gouverner, ou de servir en
+<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span>
+iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au royaume de
+Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets à la puissance
+du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays, à la plus
+part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des principaux
+d'iceluy, ont par diverses foys remonstré au roy que, pour sa réputation
+et plus grande autorité de Sa Majesté, il valoit mieux conquester
+de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander librement,
+à son plaisir, et absolutement, c'est-à-dire, tyranniser, à sa volonté,
+que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, à la réception
+de la seigneurie desdits pays, juré d'observer.</p>
+
+<p>»Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherché tous
+moyens pour réduire ces pays, les despouillant de leur ancienne
+liberté, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant,
+sous prétexte de la religion, premièrement voulu mettre ez principales
+et plus puissantes villes nouveaux évesques, les dotant de l'incorporation
+des plus riches abbayes, adjoustant à chacun évesque neuf
+chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient la
+charge péculière de l'inquisition; par laquelle incorporation lesdits
+évesques, estant ses créatures à sa dévotion et commandement (qui
+eûssent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels du
+pays) auroient le premier bien et la première voix ez assemblées des
+estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit
+introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a esté en
+ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrême
+servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire à un chacun; tellement que
+la majesté impériale l'ayant autrefois mise en avant à cesdits pays,
+icelle, moiennant les remontrances faictes à Sa Majesté, cessa de plus
+la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit à ses
+subjectz.</p>
+
+<p>»Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne,
+tant par les provinces et villes particulières, que par aulcuns des principaux
+seigneurs du pays, nommément par le baron de Montigny, et
+depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse
+de Parme, alors régente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et
+de la généralité, ont, à ces fins, successivement esté envoyés en
+Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche,
+donné espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement
+du pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis après
+<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>
+tout le contraire; commandant bien expressément et sous peine d'encourir
+son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux évesques
+et de les mettre en possession de leurs évêchez et abbayes incorporées:
+d'effectuer l'inquisition, où elle avoit auparavant esté encommencée
+à pratiquer, et d'obéyr et ensuivre les décrets et statuts du
+concile de Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux priviléges
+du pays.</p>
+
+<p>»Ce qu'estant venu à la cognoissance de la commune, a donné juste
+occasion d'une grande altération entre eux et grandement diminué
+la bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout
+temps portée au roy et à ses prédécesseurs; car ils mettoient principalement
+en considération que le roy ne prétendoit pas tant seulement
+tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur leurs consciences,
+desquelles ils n'entendoient estre responsables ou tenus
+d'en rendre compte qu'à Dieu seul.</p>
+
+<p>»A cette occasion, et pour la pitié qu'ils avoient du pauvre peuple,
+les principaux de la noblesse du pays exhibèrent, l'an 1566, certaine
+remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour apaiser
+la commune, et éviter toutes émotions et séditions, qu'il pleust à Sa
+Majesté, monstrant l'amour et affection que, comme prince benin et
+clément, il portoit à ses sujets, de modérer lesdits points, et signamment
+ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et supplices
+pour le fait de la religion.</p>
+
+<p>»Et pour remonstrer le mesme plus particulièrement au roy et avec
+plus d'autorité et luy donner à entendre combien il estoit nécessaire
+pour le bien et prospérité du pays, et pour le maintenir en repos et
+tranquillité, d'oster les susdites nouvelletez et modérer la rigueur des
+placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit marquis de
+Berghe et ledit baron de Montigny, à la requeste de ladite dame
+la régente, du conseil d'Estat et des estats généraux de tous les pays,
+comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, là où le roi, au lieu
+de leur donner audience et pourvoir aux inconvéniens par eux
+remontrez (lesquels, pour n'y avoir remédié à temps, comme l'urgente
+nécessité le requéroit, s'estoient desjà en effect commencé à
+descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct, persuasion
+et sentence du conseil d'Espagne il a fait déclarer rebelles et
+coupables du crime de lèze-majesté tous ceux qui avoient faict ladite
+remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>
+»Et pardessus ce, pensant estre totalement asseuré desdits pays par
+les forces et violence du duc d'Alve et les avoir réduits sous sa plénière
+puissance et tyrannie, il a fait, puis après, contre tout droit des
+gens (de tout temps inviolablement observé, mesmes entre les plus
+barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques), emprisonner
+et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous
+leurs biens.</p>
+
+<p>»Et nonobstant que toute la susdite altération survenue l'an 1566,
+à l'occasion que dit est, eût été quasi assoupie par la régente et
+ceux de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'étaient
+présentés devant elle pour la liberté du pays se fûssent retirés, ou
+eûssent été déchassés, et les autres assujétis: ce néantmoins, pour
+ne négliger l'opportunité que ceux du conseil d'Espagne avoient
+si longtemps cherchée et espérée, selon qu'ouvertement donnèrent
+à cognoistre les lettres interceptées, audit an 1566, de l'ambassadeur
+d'Espagne, nommé d'Alava, escrites à la duchesse de
+Parme, pour avoir moyen, sous quelque prétexte, d'abolir tous les
+priviléges du pays et de le pouvoir faire gouverner tyranniquement
+par les Espagnols, comme ils faisoyent les Indes et autres pays par
+eux de nouveau conquestez, il a par l'instruction et conseil desdits
+Espagnols, monstrant en cela le peu d'affection qu'il portoit à ses
+sujets de ces pays, contrevenant à ce qu'il estoit obligé, comme leur
+prince, protecteur et bon pasteur, envoyé en ces pays le duc d'Alve,
+fort renommé pour sa rigueur et cruauté, l'un des principaux ennemys
+des mesmes pays, accompagné d'un conseil de personnes de
+mesme naturel et humeur que lui.</p>
+
+<p>»Et combien que ledit duc d'Alve soit entré en ce pays avec son
+armée, sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt esté
+receu des povres inhabitans avec toute révérence et honneur, n'en
+attendant que toute bénignité et clémence, suyvant ce que le roy
+leur avoit tant de fois promis par ses lettres fainctement escrites,
+voire mesme qu'il estoit délibéré de se trouver en personne au pays et
+d'y venir donner ordre à tout, au contentement d'un chacun.</p>
+
+<p>»Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve
+pour venir par deçà, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de
+navires pour l'amener icy, et une autre en Zélande pour l'aller rencontrer
+et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux grands
+frais et dépens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les povres
+<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span>
+sujets et plus facilement les attirer en ses filets. Nonobstant quoy,
+iceluy duc d'Alve, incontinent après sa venue, bien qu'il fûst estranger,
+nullement de sang royal, déclara qu'il avait commission du roy,
+de grand capitaine, et, peu après, de gouverneur général de ces
+pays: chose du tout contraire aux priviléges et anciens usages d'iceux.
+Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit subitement garnison
+éz principales villes et forteresses du pays, fit bastir aux plus puissantes
+et riches villes des citadelles, pour les tenir en sujétion. Et
+par charge du roy, comme il disoit, appela aimablement vers luy,
+tant par lettres qu'autrement, les principaux seigneurs du pays, sous
+prétexte d'avoir affaire de leurs conseils et assistance pour le bien et
+service du roy et des pays.</p>
+
+<p>»Après quoy il fit appréhender prisonniers ceux qui, ayant donné
+foy à ses lettres, s'étoient venus présenter: qu'il a, contre les priviléges,
+fait mener hors du pays de Brabant, où ils avaient esté appréhendez,
+faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne fûssent
+juges compétens, instruire leur procès. Et devant qu'ils fûssent
+instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur défense,
+jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant publiquement et
+ignominieusement mettre à mort.</p>
+
+<p>»Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols,
+s'estoyent retirez et tenus hors du pays, déclarez rebelles, et d'avoir
+commis crime de lèze-majesté, d'avoir forfait corps et biens, et comme
+tels, confisqué tout ce qu'ils avoient pardeçà; le tout, afin que les
+povres inhabitans ne s'en pûssent ayder, en la juste défense de leur
+liberté contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces, à l'assistance
+desdits seigneurs et princes; pardessus une infinité d'autres
+gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie fait mourir
+et en partie déchassez, pour confisquer leurs biens: travaillant le
+reste des bons inhabitans tant par fourragement de soldats, qu'autres
+outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme aussi par diverses
+exactions et tailles; les contraignant de contribuer tant aux bastimens
+des nouvelles citadelles et fortifications des villes, qu'il fit à
+leur oppression, que de fournir centiesmes et vingtiesmes deniers,
+pour le paiement des soldats, en partie par luy amenez et en partie
+par luy levez de nouveau, pour les employer contre leurs compatriotes;
+et ceux qui, au danger de leur vie, se hazardoient à défendre
+la liberté du pays, afin qu'aux sujets ainsi appauvris il ne restât aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span>
+moyen pour empescher ses desseins, et mieux effectuer l'instruction
+qui lui avoit esté baillée en Espagne, à sçavoir de traiter ces pays
+comme nouvellement conquis.</p>
+
+<p>»A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes
+principales l'ordre du gouvernement et de la justice, érigea nouveaux
+consaux, à la manière d'Espagne, directement contre les priviléges
+du pays.</p>
+
+<p>»Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force
+introduire certaine imposition d'un dixième denier sur toutes sortes
+de marchandises et manufactures, à la totale ruine de la commune,
+de laquelle le bien et la prospérité consiste, la plupart, au trafique et
+manufactures; et ce, nonobstant une infinité de remonstrances faites
+au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de
+toutes, en général; ce que par violence il auroit ainsi effectué, si ce
+n'eust esté que, bientost après, par le moyen de monseigneur le
+prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs
+de ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur
+prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans
+affectionnez à la liberté de leur patrie, les provinces de Hollande et de
+Zélande ne se fûssent révoltées et mises sous la protection dudit seigneur
+prince.</p>
+
+<p>»Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant
+son gouvernement, et après lui, le grand commandeur de Castille,
+envoyé en son lieu par le roy, non pour adoucir et modérer quelque
+peu la tyrannie de son prédécesseur, mais pour la poursuivre plus
+couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les provinces,
+qui par leurs garnisons et citadelles étoient réduites sous le
+joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour
+aider à les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites provinces,
+ainsi en les traitant comme ennemis, présentant aux Espagnols,
+sous ombre d'une mutinerie, à la vue dudit commandeur, d'entrer
+par force en la ville d'Anvers, y séjourner l'espace de six semaines,
+vivans à discrétion, à la charge des povres bourgeois, les contraignant
+pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences, de fournir
+la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de la
+solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la connivence
+de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de
+prendre ouvertement les armes contre le pays: tâchans premièrement
+<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
+de surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du siége ancien et ordinaire
+des princes de pardeçà, faire illec un nid de leurs rapines; ce
+que, en leur succédant selon leur dessein, prinrent par force et
+violence la ville d'Alost, et tost après forcèrent la ville de Maëstricht.
+Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers, l'ont pillée,
+saccagée et mise à feu et à sang, et ainsi traitée, que les plus barbares
+et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire davantage ne
+pire: au dommage indicible non seulement des povres inhabitans,
+mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent illec leurs
+marchandises, debtes et argent.</p>
+
+<p>«Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil
+d'Estat, auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur
+peu auparavant avait conféré le gouvernement général du pays, fûssent,
+en la présence mesme de Jéronimo de Rhoda, déclairez et publiez
+ennemis du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorité privée,
+comme il est à présumer en vertu de certaine secrète instruction qu'il
+avoit d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs
+adhérens; de manière que, sans respecter ledit conseil d'estat, il
+usurpa le nom et authorité du roy, contrefit son sceau et se porta en
+gouverneur et lieutenant du roy en ces pays.</p>
+
+<p>«Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit
+sieur le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zélande; lequel
+accord a par ledit conseil d'Estat, comme légitimes gouverneurs, esté
+approuvé, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre
+aux Espagnols, communs ennemis de la patrie et les déchasser de ces
+pays; sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis
+par diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec
+toute diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy:
+qu'en prenant égard aux fautes, troubles et inconvéniens déjà survenus
+et apparentement encore à suivre, il luy plût faire sortir les Espagnols
+hors de ces pays, et premièrement ceux qui auroient esté cause
+des saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres
+innumérables forces et violences que ses povres sujets avoient
+souffert, à la consolation et soulagement de ceux qui les avoient
+endurez, et à l'exemple de tous autres.</p>
+
+<p>«Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il fît semblant par paroles
+que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son gré, et
+qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de vouloir pourvoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span>
+et donner ordre avec toute clémence au repos du pays, comme
+il appartenoit à un prince bénin, n'a pas seulement négligé de faire la
+punition dudit chef et auteurs, ains au contraire, comme assez il
+appert que tout estoit avec son consentement et préalable délibération
+de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines lettres siennes, peu
+après interceptées ont donné pleine foy: par lesquelles estoit escrit
+audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs du mal, que le roy non
+seulement ne blâmoit point leur fait, mais le trouvoit bon et le prisoit,
+promettant les récompenses, signament ledit Rhoda, comme ayant
+fait un singulier service; ce qu'à son retour en Espagne et à tous
+autres ministres de sa tyrannie exercée en ces pays il auroit par effet
+démontré.</p>
+
+<p>»Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les
+yeux de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur général, son
+frère bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel
+sous prétexte de déclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et
+approuvoit la pacification faite à Gand, promit de faire sortir les Espagnols,
+de faire punir les auteurs des violences et désordres advenus
+en ces pays, et de mettre ordre au repos général et réintégration de
+leur ancienne liberté: tascher de séparer lesdits Estats et de subjuguer
+un pays et l'autre après.</p>
+
+<p>»Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie,
+il fut découvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit
+charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy
+seroyt donnée par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy défendoit
+à dom Juan et à Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un à l'autre; luy
+commandant de se comporter avec les grands et principaux seigneurs
+avec toute bénignité et bénévolence, pour gagner leurs affections:
+jusques à ce que, par leur assistance et moyen, il eût pû réduire la
+Hollande et Zélande, pour après faire sa volonté des autres provinces.
+Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit solennellement juré,
+en présence de tous les estats du pays, d'observer ladite pacification
+de Gand, contrairement à cela, chercha par le moyen de leurs colonels,
+lesquels il avoit déjà à sa dévotion, toutes manières pour, par
+grandes promesses, gagner les soldats allemands, lesquels estoient
+alors en garnison et avoient en garde les principales villes et forteresses
+du pays, desquels par ce moyen il se fit maistre; comme déjà,
+par l'induction de leurs colonels, il les avoit gagnez et attirez, se
+<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
+tenant assuré des places par eux occupées: pour, par ce moyen, forcer
+ceux qui ne se voudroient joindre avec luy à faire la guerre au prince
+d'Orange et à ceux de Hollande et Zélande; par ainsi susciter une plus
+sanglante et cruelle guerre intestine, qu'elle n'avoit esté auparavant.</p>
+
+<p>»Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement
+et par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer cachées, venant
+les menées de don Juan à estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer
+ce qu'il avoit désigné, il ne sceut mener ses conceptions et entreprises
+à la fin qu'il prétendoit.</p>
+
+<p>»Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure
+encore jusques à présent, au lieu d'un repos et paix assurée, dont, à
+son arrivée, il se vantoit tant.</p>
+
+<p>»Lesquelles susdites raisons nous ont donné assés d'occasions pour
+deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin
+seigneur pour ayder à deffendre ces pays et les prendre en sa protection.
+Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desjà receu telles foules,
+souffert tels outrages, et ont esté délaissez et abandonnez par leur
+prince jà par l'espace de plus de vingt ans, durant lesquels les habitans
+ont esté traitez, non comme sujets, mais comme ennemis; leur
+propre prince et seigneur s'efforçant de les ruiner par force
+d'armes.</p>
+
+<p>»En outre, après le trespas de don Juan, ayant envoyé le baron de
+Selles, lequel, sous prétexte de mettre en avant quelques moyens
+d'accord, déclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la pacification
+faite à Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit juré en son
+nom de maintenir, mettant ainsi, de jour à autre, plus graves conditions
+d'accord.</p>
+
+<p>»Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir,
+voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant
+mesme la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de
+la chrestienté, et par tous moyens, continuellement et sans intermission,
+de chercher à nous réconcilier et accorder avec le roy.</p>
+
+<p>»Ayant aussi eu dernièrement bien longtemps noz députez à Coulogne,
+espérans <i>illec</i>, par intercession de la majesté impériale et des
+seigneurs princes électeurs estant à ce entremis, d'impétrer une paix
+assurée, avec quelque gracieuse et modérée liberté de la religion (laquelle
+concerne principalement Dieu et les consciences) selon que la
+constitution des affaires du pays le requéroit pour lors.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span>
+»Mais nous avons finalement trouvé par expérience, que par icelle
+remonstrance et communication à Coulogne ne pouvions rien obtenir
+du roy, et que ladite communication estoit seulement pratiquée et servoit
+pour désunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus
+facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre après, et exécuter
+contre icelles leurs premiers desseins.</p>
+
+<p>»Ce qui est depuis évidemment apparu par certain placard de proscription
+que le roy fit publier, par lequel nous et tous les habitans
+desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur party, sont
+déclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et biens, promettant
+en oultre grande somme de deniers à celuy qui tueroit ledit seigneur
+prince; le tout, pour rendre odieux les propres habitans,
+empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un extrême
+désespoir: tellement que, désespérant totalement de tous moyens de
+réconciliation, et destituez de tout autre remède et secours, avons,
+suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence de noz (et des
+autres habitans) droits, priviléges et anciennes coustumes, et de la
+liberté de la patrie, la vie et l'honneur de nous, nos femmes et enfans,
+et postérité, afin qu'ils ne viennent à tomber en la servitude des Espagnols,
+délaissant à bon droit le roy d'Espagne, esté contraints de
+trouver et practiquer autres moyens, tels que, pour nostre plus grande
+sûreté et conservation de nos droits, privilèges et libertés susdites,
+avons advisé le mieux convenir.</p>
+
+<p>«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et pressez
+de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun accord,
+délibération et consentement, déclaré, etc., etc., etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>XIX</b></p>
+
+<p class="center">Circonstances qui déterminèrent Jauréguy à attenter à la vie
+du prince d'Orange.<br />
+(De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. VI, p. 178 à 180.)</p>
+
+<p>«Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen,
+natif de la ville de Victoria, qui avoit été autrefois commissaire
+des vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen
+d'avancer sa fortune. Pendant qu'il étoit occupé de cette pensée,
+il apprit que Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis
+longtemps la banque à Anvers, étoit sur le point de faire banqueroute.
+Il crut que dans le désordre où étoient ses affaires il ne seroit pas difficile
+de l'engager à quelque coup hardi.</p>
+
+<p>»Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit écrit de Lisbonne, et il
+l'avoit depuis fait solliciter par ses émissaires d'entreprendre une chose
+qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui tourneroit à la
+gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par son hérésie, et à
+la tranquillité des Pays-Bas qu'il troubloit par sa révolte. Et, pour
+l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui lui promettoit, après
+l'action, quatre-vingt mille ducats, argent comptant, une commanderie
+de Saint-Jacques, et une fortune éclatante.</p>
+
+<p>»Annastro, effrayé du péril auquel il s'exposeroit, balança longtemps;
+mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil
+de son désespoir, s'ouvre à son caissier, nommé Antoine de Venero,
+natif de Bilbao, et, après lui avoir découvert le mauvais état de ses
+affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en larmes
+en lui parlant; et Venero, touché des malheurs de son maître,
+laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit horreur,
+soit par la vue du péril, soit par un motif de conscience.</p>
+
+<p>»Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point à le servir, lui demanda
+s'il croyoit que Jean de Jauréguy fût disposé à entreprendre un
+coup pareil. Ce Jauréguy, qui servoit à la banque, étoit un jeune
+homme d'environ vingt ans, d'un caractère sombre et opiniâtre; ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span>
+qui faisoit juger à son maître que, s'il se déterminoit une fois, il ne
+reculeroit pas.</p>
+
+<p>»Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il
+pouvoit exposer un jeune étourdi à une mort certaine. Mais Annastro
+soutint que, le prince d'Orange ayant été déclaré criminel de leze-majesté
+et proscrit par le prince qui a droit de suppléer à la loi, il
+étoit permis à tout le monde de le tuer, comme un homme justement
+condamné, qu'il avoit consulté les théologiens d'Espagne et qu'ils lui
+avoient répondu qu'il n'y avoit point de difficulté; qu'ainsi il ne lui
+restoit aucun scrupule sur cet article.</p>
+
+<p>»Aussitôt, ayant renvoyé Venero, il fait venir Jauréguy et, jetant
+un grand soupir, à son abord: «&mdash;Si je ne connaissois, dit-il, votre
+fidélité, votre constance et votre piété sincère, je ne m'adresserois pas
+à vous, dans l'état malheureux où sont les affaires publiques et les
+miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baignés de pleurs,
+et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je remarque depuis
+longtemps que vous êtes sensible aux outrages que l'on fait à notre
+souverain, et que, quoique vous soyez né en Espagne aussi bien que
+moi, vous ne laissez pas d'être touché des maux de ces provinces, qui
+sont à notre égard, comme une seconde patrie. J'ai vû d'ailleurs que
+vous plaigniez sincèrement mon sort et que vous étiez touché de me
+voir réduit à un état si malheureux par la faute et par le malheur d'autrui.
+Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de me tirer de
+l'abyme où je suis: mais enfin voici une occasion que m'offre la Providence.
+Vous pouvez, si vous avez du courage, délivrer votre roi, votre
+patrie, et votre maître. Considérez qui est la cause et l'auteur de tous
+nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange, qui, après avoir violé
+la foi qu'il devoit à Dieu, vient de renoncer hautement à celle qu'il
+avoit jurée à son roi. Quoique proscrit, comme il le méritoit, il a eu
+l'insolence de publier un écrit injurieux, où il ose attaquer le nom et
+la majesté de son prince; et, pour comble d'attentat, après avoir fasciné
+les esprits par ses manières populaires, il vient de donner aux
+habitans du pays un prince étranger pour souverain. Notre roi l'a donc
+justement condamné à mort. C'est de cet homme qu'il faut nous défaire,
+si nous voulons nous acquitter de ce que nous devons à Dieu, au
+roi et à la patrie. Le roi promet de grandes récompenses; mais j'en suis
+moins touché, quoiqu'elles puissent être utiles pour mes affaires et
+pour les vôtres, que du devoir que notre conscience nous impose. Il
+<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span>
+me semble qu'elle nous reproche notre lâcheté, disons plus, notre perfidie,
+si nous laissons vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu
+et des hommes, et qui est né pour le malheur et pour la ruine de ces
+provinces.»</p>
+
+<p>»En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant à la mine du
+jeune homme et à son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se jeta
+à son cou et l'embrassa étroitement.</p>
+
+<p>»Jauréguy aussitôt lui répondit avec un air intrépide: «&mdash;Je suis
+tout prêt; me voilà affermi dans un dessein que je méditois depuis
+longtemps. Je méprise le péril et les conditions; je n'en veux aucune,
+et je suis résolu à mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois
+me servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes à feu, je serai plus
+sûr avec le fer. Je ne vous demande qu'une grâce: c'est de prier Dieu
+pour moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien à mon père, et qu'il ne
+laisse pas mourir ce vieillard dans la misère.</p>
+
+<p>»&mdash;Je loue votre résolution et votre fermeté, interrompit Annastro;
+mais il faut que vous ayez une meilleure idée du succès: j'espère que
+vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action vous
+promet. Comptez sur l'efficacité des prières et des v&oelig;ux dont je vais
+vous montrer des copies.»</p>
+
+<p>»Aussitôt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets superstitieux,
+conçus en forme de prières; mais surtout il y glisse un écrit
+sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prétendus secrets de la
+magie; et il eut soin de le disposer de manière qu'on ne pouvoit s'empêcher
+de le lire dès qu'on tenoit les tablettes. Par cet écrit on promettoit,
+au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce fût
+traitoit bien celui qui auroit tué le prince d'Orange, cette ville obtiendroit
+du roi toutes les grâces qu'elle voudroit demander. Annastro,
+qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune furieux, dès qu'il
+seroit de sang-froid, étoit bien aise de lui faire espérer l'impunité.</p>
+
+<p>»Cette ruse lui réussit; et Jauréguy, persistant dans sa résolution,
+entreprit de l'exécuter, au dimanche, 18 de mars.</p>
+
+<p>»Annastro était sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant passé
+à Bruges, à Dunkerque et à Gravelines, il s'étoit rendu à Tournai.</p>
+
+<p>»Le jour que Jauréguy avoit pris étant arrivé, il se confessa à
+Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de
+dire la messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des conférences
+de piété pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession,
+<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span>
+ce forcené ajouta qu'il avoit résolu de tuer le prince d'Orange,
+pour délivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hérésie. Timmermann
+approuva ce dessein, pourvu que ce ne fût point l'avarice qui conduisît
+sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le bien de
+sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses péchés, et, après la
+messe, il reçut l'Eucharistie.</p>
+
+<p>Jauréguy dit ensuite à Venero qu'il alloit exécuter son projet, il but
+un coup d'un vin étranger, et se rendit à la citadelle, où logeoit le
+prince d'Orange.»</p>
+
+<p class="center"><b>FIN</b></p>
+
+<hr class="c15" />
+<div class="footnotes">
+<h2>NOTES</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Par le mariage de Béatrix de Bourbon avec Robert, l'un des fils
+du roi saint Louis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte émané d'elle le
+25 août 1565, lequel sera ci-après reproduit, ignorait à tel point la date
+précise de sa naissance, qu'elle ne pouvait pas plus se dire, en 1565,
+âgée de treize ans que de douze.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Psaume XXVII, 10.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ep. aux Galates. VI. 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ce prêtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la duchesse
+de Montpensier, à titre de précepteur de leur fils, n'était autre que
+<i>Ruzé</i>, qui depuis devint évêque d'Angers: c'est ce que déclara le duc de
+Montpensier lui-même dans une lettre adressée, le 28 mars 1572 à
+l'électeur palatin, et insérée ici au n<sup>o</sup> 2 de l'<i>Appendice</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir une information secrète du 28 avril 1572, dont le texte complet
+sera reproduit plus loin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> A peine est-il nécessaire d'ajouter que la résignation du titre et des
+fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au profit de sa nièce, concorda
+avec <i>l'entrée en religion</i> dont il s'agit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, f<sup>o</sup> 82.&mdash;<i>Ibid.</i> Collect. Clérambault.
+vol. 1,114, f<sup>o</sup> 182.&mdash;Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, in-4<sup>o</sup>,
+p. 217.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, p. 221.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ils sont, avec addition de détails complémentaires, pleinement
+confirmés par l'information secrète du 28 avril 1572, contenant les dépositions
+de six religieuses de l'abbaye de Jouarre, autres que celles
+qui avaient, le 25 août 1565, attesté, en leur déclaration la sincérité
+des faits énoncés par Charlotte de Bourbon, dans sa protestation du même
+jour.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> «Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimitié à la religion
+(réformée), et avoit esté de telle sorte pratiqué par ceux de Guise,
+qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans pouvoir gouster la
+conséquence des entreprises contraires.» (Regnier de La Planche,
+<i>Hist. du règne de François II</i>, édit. de 1576, p. 567).</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. III, p. 59.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Regnier de La Planche, <i>loc. cit.</i>, p. 39.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Ap. Tommasco, Relazioni</i>, in-4<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 133.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> De La Place, <i>Comment.</i>, édit. de 1565, p. 109, 110, 111.&mdash;De
+Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. II, 824, 825.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. II, p. 832.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Hist. univ.</i>, t. II, p. 776.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> De La Place, <i>Comment.</i>, p. 237.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Comment.</i>, p. 237.&mdash;Voir à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 1, une pièce de vers
+composée, peu de temps après la mort de la duchesse de Montpensier,
+et qui donne une idée des sentiments élevés dont on la savait animée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> «La duchesse de Montpensier avoit destiné une de ses filles, nommée
+Charlotte au duc de Longueville.» (De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. III,
+p. 60.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Lettres françaises de Calvin</i>, t. II, p. 179, 265, 267, 286, 499.
+L'une de ces lettres, adressée par Calvin au jeune duc de Longueville,
+le 22 août 1559 (p. 286) contenait ce passage: «Monseigneur, vous
+avez un grand advantage, en ce que madame vostre mère ne désire rien
+plus que de vous voir cheminer rondement en la crainte de Dieu, et ne
+sçauroit recevoir plus grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter
+vertueusement la foy de l'Évangile.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> D'Aubigné, <i>Hist. univ.</i>, t. II, liv. I<sup>er</sup>, ch. 11.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Information secrète du 28 avril 1572.&mdash;François Daverly portait
+le titre de seigneur de Minay.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Il nous semble impossible qu'une active correspondance, inspirée
+par la plus tendre affection, n'ait pas existé entre Charlotte de Bourbon
+et sa s&oelig;ur la duchesse de Bouillon, surtout depuis l'année 1562; époque
+à laquelle cette femme si distinguée, à tant de titres, avait, ainsi que le
+duc, son mari, ouvertement embrassé la religion réformée, et dès lors
+chaleureusement servi, avec lui, non seulement les intérêts spirituels et
+matériels des habitants du duché, mais aussi ceux d'une foule de personnes
+venues de France, auxquelles un asile était accordé à Sedan et
+à Jametz. Des documents précis, postérieurs à 1572, témoignent au surplus
+de l'étroite amitié qui unissait l'une à l'autre les deux s&oelig;urs,
+Charlotte et Françoise de Bourbon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excès par lesquels
+le duc se déshonora. On frémit d'indignation et de dégoût à l'aspect
+des lugubres et cyniques détails dans lesquels sont entrés, sur ce
+point, Brantôme (édit. L. Lal., t. V, p. 9 et suiv.), et, plus amplement
+encore l'auteur de l'<i>Histoire des martyrs</i> (in-f<sup>o</sup> 1608, p. 589 à 591, et
+593, 594).&mdash;Voir aussi l'<i>Histoire des choses mémorables advenues en
+France, de 1547 à 1597</i> (édit. de 1599, p. 186 à 193).</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> On lit dans un rapport relatif à un synode provincial des églises
+réformées, tenu à Laferté-sous-Jouarre, le 27 avril 1564, le passage
+suivant: «Le duc de Bouillon a envoyé paroles de créance par Perucelly,
+qui disoit avoir parlé à luy à Troyes, ou ès environs, et par Journelle,
+par lesquelles il faisoit entendre le bon vouloir qu'il a de s'employer
+pour le Seigneur, <i>avec madame sa femme</i>, et que, en brief temps il
+exterminerait la messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait
+estre empesché, parce qu'il ne dépendoit que de Dieu et de l'espée.
+Il prioit l'assemblée de luy faire venir des régents de Genève pour
+dresser un collège à Sedan, lequel il veult renter de deux ou troys
+mille francs; promettant que ses places seront toujours seur refuge
+aux fidèles, et qu'elles estoient munies suffisamment de tout ce qu'il
+falloit.» (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616, f<sup>os</sup> 96, 97).</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> E. Benoit, <i>Histoire de l'Édit de Nantes</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 42.&mdash;De Thou,
+<i>Histoire univ.</i>, t. III, p. 655.&mdash;Bayle, <i>Dict. phil.</i>, V<sup>e</sup> Rosier (Hugues,
+Sureau du).</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> «Quoy que le duc de Montpensier eût eu de la duchesse, sa
+femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer à un
+second mariage, à l'âge de cinquante-cinq ans passés; et ayant fait
+choix de Catherine de Lorraine, fille de François de Lorraine, duc de
+Guise, et d'Anne d'Este, pour lors âgée seulement de dix-huit ans, le
+traité en fut passé à Angers, le 4 février 1570.» (Coustureau, <i>Vie du
+duc de Montpensier</i>, addit., p. 179).&mdash;Brantôme dit de Catherine de
+Lorraine que «bien tendrette d'aage, elle espousa son mary qui eût pu
+estre son ayeul». (Édit. L. Lal., t. IX, p. 646).&mdash;Le Laboureur
+(addit. aux <i>Mém. de Castelnau</i>, t. II, p. 735) allant au fond des choses,
+n'hésite pas à dire: «Le duc de Montpensier se maria, en premières
+noces à Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crédit de l'admiral
+Chabot, qui avoit épousé Françoise de Long-Vic, sa s&oelig;ur aînée; et ce
+fut pour la mesme considération qu'il prit pour seconde femme Catherine
+de Lorraine, s&oelig;ur du duc de Guise, auquel cette alliance fut plus
+utile pour achever de détacher ce prince des intérêts de sa maison, et
+pour le discréditer parmi des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse.....
+Il apprit par les suites des différends qu'il eut à la cour et par la conduite
+que cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre
+dessein que de désunir sa maison....., en luy donnant pour le veiller
+une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des affaires.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> British museum, mss. Harlay, 1.582, f<sup>o</sup> 367.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du <i>Traité
+servant à l'esclaircissement de la doctrine de la prédestination</i>, Basle,
+»in-8<sup>o</sup>, 1779.»&mdash;Les lignes ci-dessus transcrites sont tirées de la
+préface de ce traité, dans laquelle Couet s'adresse «à haulte et puissante»
+dame, madame Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse Loyse-Julienne,
+Electrice palatine, née princesse d'Orange.</i> 1 vol. in-4<sup>o</sup>; à
+Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, f<sup>o</sup> 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. II, p. 701.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Frédéric III s'est, en quelque sorte, peint lui-même dans cette
+vaste correspondance et dans son testament. En publiant l'une et l'autre,
+le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un monument durable à la
+mémoire du prince électeur. Voir 1<sup>o</sup> <i>sur Frédéric III</i>, Le Laboureur,
+addit. aux <i>Mém. de Castelnau</i>, in-f<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 538 à 542;&mdash;les <i>Mém.
+de Condé, passim</i>;&mdash;D'Aubigné, <i>Histoire univ., passim</i>;&mdash;La Popolinière,
+<i>Hist., passim</i>;&mdash;Brantôme, édit., L. Lal., t. I<sup>er</sup>, p. 313;&mdash;Baum,
+<i>Th. de Bèze</i>, append.;&mdash;Archives de Stuttgard, Frankreich, 16, n<sup>o</sup> 40;&mdash;<i>Bulletin
+de la Soc. d'hist. du prot. fr.</i>, année 1869, p. 287.&mdash;2<sup>o</sup>
+<i>Écrits de Frédéric III</i>&mdash;<i>das Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten
+der Pfalz</i>, von A. Kluckhohn, in-4<sup>o</sup>;&mdash;Kluckhohn, <i>Briefe Friedrichs
+des frommen</i>, etc., etc., in-8<sup>o</sup>, 1868, 3 vol.&mdash;Voir, pour d'autres
+lettres de Frédéric III, en Angleterre, <i>Calendar of State papers, foreign
+series</i>, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;&mdash;à Genève, Archiv.,
+portef. histor., n<sup>o</sup> 1.753;&mdash;en France, Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 2.812,
+3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619, 15.544, et fonds Colbert,
+V<sup>e</sup> vol. 397.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé <i>la Gaule françoise</i> (ap.
+<i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. II, p. 579).</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Mém. de Condé</i>, in-4<sup>o</sup>, t. III, p. 431.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Frédéric III couronna sa carrière par une profession solennelle
+de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23 septembre 1575, contenant
+d'ailleurs, sur des points divers, une longue suite de dispositions.
+L'une d'elles, notamment, atteste sa constante sollicitude pour les nombreuses
+victimes des persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France
+ou d'autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil hospitalier,
+et pour celles qui à l'avenir, y chercheraient un refuge; il voulait que
+les unes continuassent à jouir des avantages dont elles étaient pourvues,
+et que des secours fussent assurés d'avance aux autres. Sa sollicitude se
+portait aussi, dans l'intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers,
+de toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la continuation
+du service divin qui se célébrait, <i>en langue française</i>, à Heydelberg.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Loc. cit.</i>]</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, f<sup>o</sup> 62.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l'abbesse de Farmoutiers
+(ap. dom Toussaint Duplessis, <i>Hist. de l'église de Meaux</i>, in-4<sup>o</sup>, 1731,
+t. II, <i>Pièces justificatives</i>, n<sup>o</sup> 5).</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, f<sup>o</sup> 23.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Cette réponse, démesurément longue, est intégralement reproduite
+avec les annotations qu'elle nécessite, au n<sup>o</sup> 2 de l'<i>Appendice</i>, dans la
+rudesse de ses assertions, pour la plupart outrageantes et mensongères.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes, pour
+sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée, s'enfuit à Heidelberg.»
+(D'Aubigné, <i>Hist. univ.</i>, t. II, liv. 1<sup>er</sup>, ch. II.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, f<sup>os</sup> 58 et suiv.&mdash;Au dos du document
+ci-dessus transcrit se trouve la mention suivante: «Par commandement
+de messieurs le premier président et Boissonnet, conseiller,
+ceste information faicte par les officiers de Jouerre.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r'avoir Charlotte
+de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec bonnes cautions,
+pour la liberté de la dame en sa vie et en sa religion, le père aima
+mieux ne l'avoir jamais.» (D'Aubigné, <i>Hist. univ.</i>, t. II., liv. I<sup>er</sup>,
+chap. II).&mdash;«Le père, grand catholique, avoit redemandé sa fille à
+l'électeur, vers lequel fut envoyé M. le président de Thou, et puis
+M. d'Aumont. L'électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne
+la forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux
+la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux, professer
+une religion qui lui étoit si à contre-c&oelig;ur.» (<i>Mémoires pour servir à
+l'histoire de la Hollande et des autres provinces unies</i> par Aubery de
+Maurier. Paris, in-12, 1688, p. 63.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> British museum, mss. Harlay, 1.582, f<sup>o</sup> 367.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> British museum, mss. Harlay, 1.582, f<sup>o</sup> 367.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> «<i>La de Vandoma</i> (qualification dédaigneusement appliquée par
+les Espagnols à Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha Vandoma.
+Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se han de
+hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del principe de
+Condé que por la honrra le quieren poner en la yglesia entre los
+otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc d'Albe; Blois,
+5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B. 32.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Jeanne d'Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.&mdash;Voir sur
+ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée:
+<i>Gaspard de Coligny, amiral de France</i>, t. III, p. 383, 384, 385.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Lettre de l'électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572 (ap.
+Kluckhohn, <i>Briefe</i>, etc., etc., Zweiter Band, n<sup>o</sup> 662, p. 467).&mdash;Voir aussi,
+Calendar of state papers, foreign series, lettre du 27 juin 1572. On y
+lit: «Mademoiselle de Bourbon is very grieved at the death of the
+queen of Navarra.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Benoit, <i>Hist. de l'édit de Nantes</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 42.&mdash;Bayle, <i>Dict. phil.</i>,
+V<sup>c</sup> Rosier (Hugues Sureau du).&mdash;Voir aussi les détails que donne
+sur les missions de Maldonat et de du Rosier un écrit intitulé: «Oraison
+funèbre pour la mémoire de très noble madame Françoise de
+Bourbon, princesse de Sedan, faicte et prononcée par de Lalouette,
+président de Sedan, etc., etc. Sedan, in-4<sup>o</sup>, p. 10.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du Rosier touchant
+sa chute en la papauté et les horribles scandales par lui commis,
+à</i>, etc. (<i>Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. II, p. 238 et
+suiv.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Relation, ap. Kluckhohn, <i>Briefe Friederich des frommens</i>, Erst Band,
+p. 215 à 229.&mdash;Voir, sur la mission de Boquin, les développements
+contenus dans notre publication intitulée: <i>Les protestants à la cour de
+Saint-Germain, lors du colloque de Poissy</i>, 1574.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y enseigner
+le droit romain.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Voir sur François Dujon, D. 1<sup>o</sup> <i>Scrinium antiquarium</i>, Groning, 1754,
+t. I<sup>er</sup>, part. 2, <i>Francisci Junii vita ab ipsomet conscripta</i>; 2<sup>o</sup> G. Brandts,
+<i>Historie der Reformatie</i>, Amst., 1677, in-4<sup>o</sup>, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget zich naar
+den Paltz in weerd <i>fransch predikant te Heidelberg</i>.» (<i>Dict. biogr., Holland</i>.)&mdash;Voir
+sur J. Taffin, l'intéressante et substantielle monographie
+de M. Charles Rahlenbeck, intitulée: <i>Jean Taffin, un réformateur belge
+du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle</i>, Leyde, 1886, br. in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> La lettre écrite à Chastillon et à d'Andelot par Charlotte de
+Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite d'après
+l'original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses riches
+archives, et qu'il a bien voulu me communiquer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en captivité.
+(Voir, sur ce point, notre publication intitulée <i>Madame l'amirale
+de Coligny, après la Saint-Barthélemy</i>. Br. in-8<sup>o</sup>, Paris, 1867.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que dans
+la note précédente).</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. III, p. 6 à 15.&mdash;La
+Popelinière, <i>Hist.</i>, t. II, liv. 36, f<sup>os</sup> 196, 197, 198.&mdash;Du Bouchet,
+<i>Hist. de la maison de Coligny</i>, p. 569.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. III, p. 8.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Mém. de l'Estat de France sous Charles IX</i>, t. III, p. 14, 15.</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> «Le roi, dit de Thou (<i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 6), éluda leurs demandes
+sous prétexte qu'elles n'intéressoient en rien la Pologne.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Bibl. nat., mss., f. Colbert, V<sup>e</sup> vol. 397, f<sup>o</sup> 947.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Calendar of state papers, foreign series: 1<sup>o</sup> The queen to
+D<sup>r</sup> Valentin Dale, 3 février 1574;&mdash;2<sup>o</sup> D<sup>r</sup> Dale to the queen, 19 février
+1574;&mdash;3<sup>o</sup> Answer, 8 mars 1574;&mdash;4<sup>o</sup> Instruction to lord North
+in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne, du
+marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du comte
+de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de Louis
+P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de Schomberg,
+d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de Bellegarde, de Belville,
+de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes, des frères de Balzac
+d'Entragues, et de plus de six cents autres Français, tous gentilhommes. Il
+y avait, en outre, Pomponne de Bellièvre qui suivait le prince en qualité
+d'ambassadeur de France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac,
+Gilbert de Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du
+pape. (De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 21.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Hist. univ.</i>, t. II, liv. II, ch. XIV.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années auparavant,
+Frédéric III avait adressées à l'amiral: <i>«Gratulamur tibi quod, præ
+cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus amat, suscipit et
+admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei acquiescas; nec dubitamus
+quin Deus his tuis conatibus felicem et exoptatum successum
+sit daturus, quos nos arduis ad Christum precibus juvare non
+cessabimus.»</i> (Lettre du 23 mai 1561, ap. Kluckhohn, <i>Briefe Friederich
+des frommen, Kurfürsten von der Pfalz</i>, 1868, in-8<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 179).&mdash;L'électeur
+palatin, Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg
+avec le roi de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé
+dans un recueil intitulé: <i>Monumenta pietatis et litteraria virorum in re
+publica et litteraria illustrium selecta</i>, Francfort, 1701, in-4<sup>o</sup>, et que
+reproduit le tome IV des &oelig;uvres de Brantôme (édit. L. Lal.), à l'appendice,
+p. 412 et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Mémoires</i>, in-8<sup>o</sup>, 1877, t. I<sup>er</sup>, p. 195, 196.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Kluckhohn, <i>Briefe Friedrichs des frommen</i>, t. II, p. 694.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> Duplessis-Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 80.&mdash;<i>Histoire
+de la vie de messire Philippe de Mornay</i>, Leyde, 1647, in-4<sup>o</sup>,
+p. 28.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>«Cond&oelig;us pr&oelig;sens nuper publice processus est, in ecclesia gallica
+quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse, quod post
+illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra pontificia accesserit,
+et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi ignosceretur.» (Huberti Langueti
+Epist., lib. I<sup>er</sup>, p. 19, 24 junii 1574.)</i></p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Lettre de Guillaume I<sup>er</sup>, prince d'Orange, au comte Jean de
+Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, <i>Correspondance de la
+maison d'Orange-Nassau</i>, 1<sup>re</sup> série, t. IV, p. 385.)&mdash;Cette lettre, dans
+laquelle Guillaume parle de l'arrivée de Condé à Heydelberg, contient
+ce passage remarquable: «Il nous faut avoir cette assurance que Dieu
+n'abandonnera jamais les siens; dont nous voyons maintenant si mémorable
+exemple, en la France, où, après si cruel massacre de tant de
+seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes qualitez,
+sexe et aage, et que chacun se proposoit la fin et une entière extirpation
+de tous ceux de la religion, et de la religion mesme, nous voyons
+ce néantmoins qu'ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas, seigneur
+de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 71.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 82.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il eut
+pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Mém. de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, édit. de 1824, t. I<sup>er</sup>, p. 84, 85.&mdash;Voir
+aussi l'<i>Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay</i>, Leyde, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la haine de
+celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'âpre cupidité qui la poussait
+à s'enrichir de leurs dépouilles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> On voit par là que M<sup>me</sup> de Bouillon mère était de la même
+école que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de ménagements
+pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait pour sa fille
+aînée; car, si la duchesse de Bouillon était exposée aux obsessions
+tenaces de son père, en matière religieuse, le duc de Bouillon, de son
+côté, avait à redouter et à déjouer les coupables man&oelig;uvres de sa mère,
+hostile à la religion réformée qu'il professait, et, par voie de conséquence,
+aux droits dont il était investi, dans l'étendue de son duché.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> De Thou (<i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 166) dit en parlant de Charlotte de
+Bourbon: «C'estoit une princesse d'une grande beauté et de beaucoup
+d'esprit.»&mdash;Un autre écrivain dit: «Si le visage de cette princesse
+avoit de la sérénité et de la majesté, tout ensemble et des grâces non
+communes, son esprit avoit encore plus de beauté, et ses vertus, des
+attraits indicibles. (<i>Mémoires sur la vie et la mort de la sérenissime
+princesse Louyse-Julianne, Electrice palatine</i>, Leyde, 1625, 1 vol.
+in-4<sup>o</sup>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Durant les premiers mois de l'année 1572, Guillaume de Nassau séjourna
+en Allemagne, et tout particulièrement à Dillembourg, ainsi que
+le prouvent plusieurs de ses lettres datées de cette ville, il s'occupait d'organiser
+une armée, à la tête de laquelle il marcherait au secours de son
+frère Louis, qui se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces
+espagnoles. Voulant, au sujet de l'expédition qu'il préparait, se concerter
+avec l'électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et ce fut très probablement
+alors qu'à la cour de ce prince il vit Charlotte de Bourbon.
+M. Groen van Prinsterer (<i>Corresp. de la maison d'Orange-Nassau</i>,
+I<sup>re</sup> série, t. V, p. 113) se rapproche de notre opinion, sur ce point. Il en
+est de même de J. Van der Aa, dans l'ouvrage intitulé: <i>Biographisch
+Woordenboek der Nederlanden</i>, 1858, in-f<sup>o</sup>, Derde Deele, V. Charlotte
+de Bourbon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je confesse
+que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le berceau, j'y
+avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y estoit mort, ayant
+chassé de ses seigneuries les abus de l'Eglise, qui est-ce qui trouvera
+estrange si ceste doctrine estoit tellement engravée en mon c&oelig;ur et y
+avoit jecté telles racines, qu'en son temps elle est venue à apporter
+ses fruicts? Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en
+la chambre de l'empereur, et estant en âge de porter les armes, que
+je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées, pour
+ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture, quant à la
+religion, que nous avions, j'avois lors plus à la teste les armes, la
+chasse et autres exercices de jeunes seigneurs, que non pas ce qui
+estoit de mon salut: toutefois, j'ai grande occasion de remercier Dieu,
+qui n'a pas permis ceste sainte semence s'étouffer, qu'il avoit semée
+luy-mesme en moy; et dis dadvantage, que jamais ne m'ont plû ces
+cruelles exécutions de feux, de glaive, de submersions, qui estoient
+pour lors trop ordinaires à l'endroit de ceux de la religion.» (<i>Apologie
+de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'édict de proscription
+publié en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne</i>, Bruxelles et
+Leipzig, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, p. 87, 88.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Loin d'être taciturne, il se montrait au contraire si bien doué d'expansion
+et d'affabilité, qu'on a dit de lui: «C'étoit un personnage d'une
+merveilleuse vivacité d'esprit.... jamais parole indiscrète ou arrogante
+ne sortait de sa bouche par colère, ni autrement; mesmes si aulcuns
+de ses domestiques luy faisoient faulte, il se contentoit de les
+admonester gracieusement, sans user de menaces ou propos injurieux;
+il avoit la parole douce et agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les
+aultres seigneurs de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et
+bien voulu sur tous aultres, pour une gracieuse façon de faire,
+qu'il avoit, de saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le
+monde.» (<i>Mémoires de Pontus Payen</i>, Bruxelles, Leipzig et Gand,
+1861, in-8<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 42).&mdash;On lit dans un récit manuscrit, intitulé:
+<i>Troubles des Pays-Bas</i> (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179): «Quand
+Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit séduisante; son
+silence même étoit éloquent; on pouvoit lui appliquer le proverbe italien:
+<i>Tacendo parla, parlando incanta.</i>»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Apologie précitée, p. 88.</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet (Groen van
+Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. I<sup>er</sup>, p. 47. Lettre du 15 octobre 1559, datée
+de Bruxelles). On y rencontre l'expression des louables sentiments qui
+l'animaient comme fils et comme frère, et auxquels il demeura fidèle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Apologie précitée, p. 109.</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> J.-F. Lepetit, <i>la Grande chronique de Hollande, Zélande, etc.</i>,
+in-f<sup>o</sup>, t. II, p. 174, 175, 176.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. IV, p. 175. Lettre du
+22 juillet 1573.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> P. Bor, <i>Historie der Nederlandtsche Oorlogen</i>, Seste Boek, p. 447,
+448, 9 <i>Augusti</i> 1573.</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de Louis
+et de Henri: «Je vous confesse qu'il ne m'eust sçeu venir chose à plus
+grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut conformer à la
+volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine providence, que celui qui a
+respandu le sang de son fils unique, pour maintenir son église, ne
+fera rien que ce qui redondera à l'avancement de sa gloire et maintenement
+de son église, oires qu'il semble au monde chose impossible.
+Et combien que nous tous viendrions à mourir, et que tout ce
+pauvre peuple fust massacré et chassé, il nous faut toutefois avoir cette
+asseurance, que Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons
+maintenant si mémorable exemple en la France, où après si cruel
+massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de
+toutes qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une
+entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la religion mesme,
+nous voyons ce néantmoins, qu'ils ont derechef la teste eslevée plus
+que jamais, se trouvant le roy en plus de peines et fascheries que
+oncques auparavant, espérant que le seigneur Dieu, le bras duquel ne
+se raccourcit point, usera de sa puissance et miséricorde envers nous.»
+(Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. IV, p. 386, 387.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 3.</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. V, p. 53).</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les documents recueillis
+par M. Groen van Prinsterer dans la <i>Correspondance de la maison
+d'Orange-Nassau</i>, 1<sup>re</sup> série, t. III, p. 326, 354, 367, 369, 387, 391,
+394, 397.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 4.</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille).</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse de «vray
+miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée d'une piété singulière.»
+(Voir Lepetit, <i>la Grande chronique de Hollande, Zélande, etc.</i>,
+t. II, p. 301.&mdash;<i>Hist. des troubles et guerres civiles des Pays-Bas</i>, par
+T. D. L., 1 vol. in-12, 1582, p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur
+Ryckwaert d'Ypres.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Genèse</i>, chap. II, v. 18.&mdash;<i>Proverbes</i>, chap. XXXI, v. 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 165.</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 5.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 192.</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Correspondance</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 205.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince de
+selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten na de
+Mase, etc., etc.» (Voir Bor, <i>Historie der Nederlandtsche Oorlogen</i>,
+in-f<sup>o</sup>, t. I<sup>er</sup>, p. 644.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Archives générales du royaume de Hollande.</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> On lit dans le recueil <i>des Résolutions</i> des états de Hollande
+(Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du 10 juin 1575.&mdash;Les
+villes et états de Hollande ayant résolu d'offrir à la princesse
+Charlotte de Bourbon, à titre de congratulation et de don, une somme
+de six mille livres, il sera demandé à Son Excellence en quoi elle
+désire que le don consiste, soit en numéraire soit en pierres précieuses.»
+«Séance du 16 juin 1575.&mdash;Son Excellence a déclaré désirer que le don
+destiné à la princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse
+faire tel usage que bon lui semblera.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 6.</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée et au séjour
+de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné dans la publication
+suivante: <i>Dordrecht, door D<sup>r</sup> G. V. J. Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij</i>,
+1858, br. in-8<sup>o</sup>, p. 50 et suiv. (<i>Komst van Charlotte van Bourbon
+te Dordrecht in 1575</i>). Il y est parlé, notamment d'une association
+littéraire, dite des <i>Rhétoriciens</i>, ayant pour devise les «mots: <i>joie pure</i>,
+laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une moralité.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de
+troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght is.
+«T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't water,
+anno 1656</i>, in-8<sup>o</sup>».</p>
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 230.</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 244 et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Anne de Saxe.</p>
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van Prinsterer,
+<i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 312.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, suppl., p. 174.</p>
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 34.</p>
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la duchesse
+douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575), à laquelle,
+<i>quoique de la religion</i>, il fit faire des obsèques avec grande cérémonie,
+à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau, <i>Vie du duc de
+Montpensier</i>, addit., p. 192.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 335.</p>
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en l'année
+1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse d'Orange.
+Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent, sans interruption,
+bien au delà de cette même année. D'où il est naturel de conclure que
+ces mots: «M<sup>me</sup> la comtesse de Culembourg, au nom de M. le duc de
+Montpensier» n'impliquent nullement l'idée d'une autorisation accordée
+par le duc à la comtesse de le représenter au baptême. Ils n'ont
+d'autre signification que celle d'une preuve de déférence de la princesse
+envers son père. Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant
+le nom de son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son
+aïeul maternel (Louis).</p>
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.241<sup>a</sup>.&mdash;Marie de
+Nassau était alors âgée de vingt ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince le mot
+de <i>Monsieur</i>, tandis qu'elle l'appelait habituellement <i>cher et bon père.</i>]</p>
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. V, p. 366.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau dans sa
+principauté d'Orange et dans ses autres possessions de France.&mdash;Lors
+des préliminaires de cette paix, dans lesquels le maréchal de Montmorency
+joua un rôle honorable, sa femme, Diane de France, qui, ainsi
+que lui, soutenait d'excellentes relations avec Charlotte de Bourbon,
+adressa à cette dernière une lettre dont la teneur donne la mesure des
+sentiments que la princesse avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir
+cette lettre à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 7.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Voir à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 8, le texte complet de la lettre de Charlotte
+de Bourbon à son frère, du 28 août 1576.</p>
+
+<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 19.</p>
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 46.</p>
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V,
+p. 457.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. V, p. 428.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Voir le texte du traité dans Le Petit, <i>Grande chronique de Hollande
+et de Zélande</i>, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>,
+1<sup>re</sup> série, t. V, p. 515.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le Petit, <i>Chron.
+de Hollande et de Zélande</i>, t. II, p. 326.</p>
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. V, p. 610.</p>
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Lettre du 22 février 1577. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. V, p. 624.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. VI, p. 15.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison d'Orange-Nassau,
+n<sup>o</sup> 2241<sup>a</sup>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Lettre du 20 février 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 49.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 51.</p>
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Mémoire des nativités de mesdemoiselles de Nassau.</i> (Archives de
+M. le duc de La Trémoille.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 44.</p>
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 44. M<sup>me</sup> d'Aremberg,
+Anne de Croy, était fille du duc d'Arschot; il suffit de connaître
+la nature fort peu cordiale des rapports existant entre les maisons de
+Nassau et de Croy pour apprécier la véritable portée et la finesse des
+expressions employées ici par Charlotte de Bourbon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison d'Orange-Nassau,
+n<sup>o</sup> 2.241<sup>a</sup>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 69.</p>
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> La mère du prince n'écrivait qu'en allemand.</p>
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Ces mots permettent de supposer que, si la mère du prince n'écrivait
+pas le français, elle pouvait du moins comprendre cette langue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 86.</p>
+
+<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Du 4 mai 1577. (Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 10.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Archives générales du royaume de Hollande, 7 février 1577.</p>
+
+<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 88.</p>
+
+<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 86.</p>
+
+<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Collection des <i>Résolutions</i> des états de Hollande, à la date du
+28 mai 1577. (Archives générales du royaume de Hollande.)&mdash;La même
+collection contient, à la date du 17 août 1577, cette mention: «Ceux
+de Zélande ont adopté et consenti le présent de baptême de la demoiselle
+Élisabeth d'Orange, fille du seigneur prince, jusqu'à deux mille
+livres.»&mdash;Il importe de remarquer que le <i>Mémoire sur les nativités
+de mesdemoiselles de Nassau</i>, se référant, quant au don fait par les
+états, <i>à des lettres sur ce dépeschées</i>, établit que l'allocation définitive
+se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents
+à la charge des états de Hollande, et cinq cents à celle des états de
+Zélande.</p>
+
+<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.&mdash;La reine d'Angleterre,
+parlant plus tard des filles de Charlotte de Bourbon dans des termes
+prouvant la sincérité de l'intérêt qu'elle leur portait, ne manqua pas de
+dire: «La seconde d'entre elles <i>est notre filleule</i>.» (Lettre du 17 octobre
+1584. British museum. Bibl. Cott., t. II, f<sup>o</sup> 188.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign series,
+n<sup>o</sup> 1.451.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign series,
+n<sup>o</sup> 1.486.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Lettre du 18 juin 1577, datée de Delft. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>,
+1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 100.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Hoofts Nederlandshe historien</i>, p. 525.&mdash;<i>Wagenaar Vaderlandsche
+hist.</i>, t. VII, p. 159.</p>
+
+<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> P. Bor, X Boeck.&mdash;<i>Hoofts Neder. hist.</i>, p. 527.&mdash;<i>Wagenaar
+Vaderl. hist.</i>, t. VII, p. 160.</p>
+
+<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 134.&mdash;Coustureau, <i>Vie du duc
+de Montpensier</i>, p. 225.&mdash;Voir à l'<i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 11, le texte de la note.</p>
+
+<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.241<sup>a</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc, l'<i>Histoire des
+troubles et guerres civiles des Pays-Bas</i>, par Théophile D. L., in-12,
+1582.</p>
+
+<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> P. Bor, <i>loc. cit.</i>, p. 870.</p>
+
+<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 172.</p>
+
+<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 173.</p>
+
+<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 174.</p>
+
+<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Les Allemands en garnison à Bréda, sous les ordres de Frosberg,
+y avaient causé de grands dégâts au palais du prince.</p>
+
+<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 177.</p>
+
+<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Ils voyaient avec peine que le prince, par excès de confiance, exposait
+sa personne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon à Guillaume Martinij,
+greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: «Je vous prie de
+vouloir tousjours me mander comme le tout se passe pardelà et ce
+que je doibs espérer. Je désirerois bien qu'il plûst à monseigneur le
+prince me mander, ou bien qu'il revint pardecà; car encores que je
+cognois bien le bon zèle et c&oelig;ur que ceulx de vostre ville d'Anvers et
+ceulx de Bruxelles luy portent, toutesfois l'esloignement de sa présence
+me donne beaucoup de peines et de craintes. Néantmoins je remets le
+tout en la main de Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur
+avec tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs,
+et conduire par eux les affaires à une heureuse fin.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 181.</p>
+
+<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> Ce présent était destiné probablement au comte Jean de Nassau,
+pour fêter sa bienvenue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 190.</p>
+
+<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 198, 199.</p>
+
+<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 200.</p>
+
+<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 205.</p>
+
+<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VI, p. 207.</p>
+
+<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> Cette lettre, en date du 20 décembre 1577, sera reproduite ci-après.</p>
+
+<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Lettre du 30 octobre 1577, datée d'Anvers. (Bibl. nat., mss. f. fr.,
+vol. 3.415, f<sup>o</sup> 53.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Lettre du 9 décembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415,
+f<sup>o</sup> 55.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Lettre du 23 décembre, datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr.,
+vol. 3.415, f<sup>o</sup> 82).</p>
+
+<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 23.</p>
+
+<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, <i>Vie de Lanoue</i>, p. 232, 233).</p>
+
+<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv. 1578
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 6).</p>
+
+<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277,
+f<sup>o</sup> 6).</p>
+
+<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 13.</p>
+
+<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 38).</p>
+
+<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, f<sup>o</sup> 51.</p>
+
+<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 14.</p>
+
+<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.426, f<sup>o</sup> 6).</p>
+
+<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <i>Mémoires de M<sup>me</sup> Duplessis-Mornay</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 121.</p>
+
+<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Voir Gachard, <i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, t. VI, p. 310
+et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et passées
+ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6 octobre 1579»,
+par M<sup>e</sup> Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard, <i>Corresp. de Guillaume
+le Taciturne</i>, t. VI, p. 311, 312).</p>
+
+<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 15.</p>
+
+<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Lepetit, <i>Chronique</i>, t. II, p. 372 à 375.</p>
+
+<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Voir au n<sup>o</sup> 16 de l'<i>Appendice</i>, le texte du traité, dit <i>Union d'Utrecht</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i>Apologie</i>, éd. de 1858, p. 137, 138.</p>
+
+<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, f<sup>o</sup> 19.</p>
+
+<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 60.</p>
+
+<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Voir ci-dessus, sa lettre du 21 février 1579, au duc de Montpensier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Lettre du 21 février 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 28).</p>
+
+<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 82, et fonds Clérambault,
+vol. 1.114, f<sup>os</sup> 182, 183.&mdash;Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>,
+p. 217.</p>
+
+<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Voir ci-avant, chapitre I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 71.</p>
+
+<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 30.</p>
+
+<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 63.</p>
+
+<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 65.&mdash;Avec le contenu de
+cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au prince dauphin par
+Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415,
+f<sup>o</sup> 33).</p>
+
+<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Mornay</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 123.</p>
+
+<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de M<sup>me</sup> Charlotte-Flandrine
+de Nassau</i>, etc. Poitiers, 1<sup>er</sup> mai 1640.</p>
+
+<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Documents historiques inédits, concernant les troubles des Pays-Bas</i>,
+1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick.
+In-8<sup>o</sup>, Gand, 1849, t. I<sup>er</sup>, p. 434.</p>
+
+<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <i>Le Miroir des âmes religieuses</i>, ou la vie de très haute et très religieuse
+princesse, madame Charlotte-Flandrine de Nassau, très digne
+abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de Poitiers, par M. Claude
+Allard, prestre, chantre et chanoine de Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.</p>
+
+<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Vie de Ph. de Mornay</i>, Leyde, 1647, p. 49.</p>
+
+<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Vie de Ph. de Mornay</i>, Leyde, 1647, p. 51.</p>
+
+<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents appartenant
+à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, vol. 1.248, f<sup>o</sup> 11.</p>
+
+<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy, vol. 260.</p>
+
+<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales du
+royaume de Hollande).</p>
+
+<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 67.</p>
+
+<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII,
+p. 262.</p>
+
+<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
+<i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 276).</p>
+
+<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>,
+1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 362).</p>
+
+<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, Introd. p. 29, et
+<i>ibid.</i> p. 327.</p>
+
+<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VII, p. 335.</p>
+
+<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Qui ne sait avec quelle admirable constance François de Lanoue
+supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux traitements
+que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. VII, p. 367).</p>
+
+<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant de
+courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples
+avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire qu'on
+peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à s'enrichir par le
+pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre paye; uniquement
+attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul obstacle n'étoit
+capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût exiger d'eux, il les trouvoit
+toujours disposés à le suivre.... Il est certain que la France fut infiniment
+redevable à ce grand homme qui, tandis que la plupart de nos
+seigneurs et de nos généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la
+cour, rendoient la nation méprisable par le désordre de leur conduite,
+sut lui seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire ancienne
+du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence et sa
+sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités qui, en lui,
+n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au degré le plus éminent.»
+(De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 646.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> <i>Corresp. de la maison d'Orange-Nassau</i>, Supplém. de la 1<sup>re</sup> partie.
+Introduction, p. 12, 13, 14.</p>
+
+<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Survenue le 26 octobre 1576.</p>
+
+<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. VII, p. 389.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série,
+t. VII, p. 386.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Un acte de l'<i>État noble</i>, du 6 décembre 1580, relatant les résolutions
+des trois ordres, détermine l'assiette des hypothèques destinées à
+garantir le payement de la rente de 2.000 florins accordée à Brabantine.
+(Voir le texte de cet acte dans Gachard, <i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>,
+t. VI, Préface, p. x.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Pièces jointes à l'<i>Apologie de Guillaume de Nassau</i>, p. 25 de l'édition
+publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig.</p>
+
+<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement exprimé
+sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire (<i>Esprit des lois</i>,
+liv. XXIX, chap. <span class="smcap">XVI</span>): «Il faut prendre garde que les lois soient conçues
+de manière qu'elles ne choquent point la nature des choses. Dans
+la proscription du prince d'Orange, Philippe II promet à celui qui le
+tuera de donner à lui ou à ses héritiers vingt-cinq mille écus et la
+noblesse; et cela, en parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La
+noblesse promise pour une telle action! une telle action ordonnée en
+qualité de serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de
+l'honneur, celles de la morale et celles de la religion.»&mdash;Montesquieu
+ne devait-il pas aller plus loin, et imprimer au front de Philippe II le
+stigmate indélébile d'une énergique réprobation?</p>
+
+<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes: «Comme
+par la sentence en forme de proscription, mes ennemis, contre tout
+droit et raison, se sont essaiez de toucher grandement à mon honneur,
+et faire trouver mes actions passées mauvaises, j'ai bien voulu prendre
+l'advis de plusieurs personnages notables et de qualité, mesmes des
+principauls conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux.
+Delft, 13 décembre 1580, ap. Gachard, <i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>,
+t. VI, p. 39).&mdash;On a conservé la lettre que Guillaume écrivit au
+Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10 septembre 1580, pour
+demander son avis. (Voir le texte de cette lettre, ap. Gachard, <i>ibid.</i>,
+t. VI, p. 37.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit part
+de tous les avis qu'il avoit de Flandres, <i>par lectres de madame la princesse
+d'Orange, sa tante</i>; que tout y alloit fort mal; que le duc d'Alençon
+(d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx de ses amis par mauvais
+conseils; que monsieur le prince, son mari, n'avoit rien gagné à travailler
+pour sa grandeur, sinon d'irriter d'avantage ses ennemis, qui
+recherchoient sa vie à toute oultrance et par déclaration et proposition
+publicque du prix et salaire d'<i>un tel coup, dont elle craignoit quelque
+grand désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner</i>.» (<i>Mémoires de
+La Huguerie</i>, t. II, p. 205.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de Nassau
+remontaient au début de l'année 1573. Toutes les tentatives, concertées
+dans l'ombre, pour l'assassiner avaient échoué. M. Gachard les fait
+connaître (<i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, t. VI, Préface, p. <span class="smcap">XXII</span> à
+<span class="smcap">XXXI</span>).&mdash;Guillaume disait (voir <i>Apologie</i>): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq
+mil escuz à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort
+ou vif. Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à présent,
+pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et les siens
+ont faict marché avecq les assassineurs et empoisonneurs pour m'oster
+la vie!»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Archives générales du royaume de Hollande. Recueil manuscrit,
+intitulé: <i>Brieven van vorsten, regering personen</i>, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> M<sup>me</sup> de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse sollicitude,
+assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir. Sentant approcher
+l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il n'avoit regret que de
+n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que mourir, auquel il eust
+laissé son c&oelig;ur, s'il eust pû.... il l'adjura de requérir de luy, en luy
+disant adieu, de sa part, une chose: qu'au premier livre qu'il mettroit
+en lumière, il feist mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami
+fidèle, répondit, par la préface de la version latine de son <i>Traité de la vérité
+de la religion chrétienne</i>, au désir qu'avait exprimé Hubert Languet.
+Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel se revèlent à nous
+ces deux c&oelig;urs de chrétiens, indissolublement unis l'un à l'autre dans la
+conviction que les saintes affections demeurent, par la grâce de Dieu, plus
+fortes que la mort!!</p>
+
+<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Vie de Ph. de Mornay</i>, Leyde, 1647, p. 59.&mdash;Les détails ci-dessus
+sont empruntés par le biographe aux <i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Mornay</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le prince
+avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous apercevions bien que
+rien ne lui touchoit tant le c&oelig;ur que ce qui avoit été dit contre son
+mariage». (De Thou, <i>Hist. univ.</i>, t. V, p. 613, note 1.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de Nassau,
+de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave d'Anvers et viscomte
+de Besançon; baron de Breda, Diest, Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc.,
+seigneur de Chastel-Bellin, etc., lieutenant-général ès
+Païs-Bas, et gouverneur de Brabant, Hollande, Zélande, Utrecht et
+Frise, et admiral; contre le Ban et édict publié par le roi d'Espagne,
+par lequel il proscript ledict seigneur, dont apperra des calumnies et
+faulses accusations contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8<sup>o</sup>,
+Bruxelles et Leipzig, 1858.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les
+états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'<i>Apologie</i>, avec pièces,
+p. 31 à 33).</p>
+
+<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de
+l'<i>Apologie</i>, avec pièces, p. 33, 36).</p>
+
+<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois et
+aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft, en Hollande,
+4 février 1581 (édit. de 1858 de l'<i>Apologie</i>, avec pièces, p. 41 à 46).</p>
+
+<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans une
+dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de Montpensier,
+je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux qui unissent depuis
+si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à lui en particulier,
+à raison de la ligne de conduite qu'il n'avoit cessé de suivre, ainsi
+qu'il convenoit à un gentilhomme de son rang et à un véritable chrestien.
+Enchanté de cette ouverture, il se jetta dans mes bras avec
+affection, m'assurant que lui et tous les gens de bien du royaume
+n'avoient d'espoir qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se
+feroit mettre en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le c&oelig;ur,
+on y trouverait gravé le nom de <i>Philippe</i>; le tout, avec une telle
+expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y avoit
+chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (<i>Papiers d'État de Granville</i>,
+t. IX, p. 284 à 292.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 47.</p>
+
+<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 38.</p>
+
+<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre suivante du
+duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay veu les deux
+transactions qui ont esté passées, tant soubz mon nom que soubz le
+vostre, pour le regard du dot de vostre s&oelig;ur, la princesse d'Orange,
+et des renonciations à vostre prouffit, requises pour vous rendre paisible
+de ma succession et de celles de feu vostre mère et de vostre
+s&oelig;ur de Nevers, lesquelles j'ay trouvées conformes aux articles et
+conditions que j'avais faict dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay
+bien volontiers ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing
+que vous faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient
+envoyées à vostre s&oelig;ur jusques à ce que son mary et elle les aient
+aussi ratiffiées, et, les envoyant à M<sup>e</sup> André, il délivrera lesdites et
+non aultrement au plus tost.&mdash;Ce 25 juin 1581. <span class="smcap">Loys de Bourbon.</span>»
+(Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, f<sup>o</sup> 36.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement de
+la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père, n'effectuoit point
+la parole qu'il lui avoit donnée, de la recevoir en sa grâce et de ratifier
+son mariage, l'en sollicita pour la seconde fois; et, après quelques
+entrevues à Champigny, <i>ce bon duc</i> fit paroistre qu'il n'estoit pas
+inflexible aux larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont
+l'amitié ne lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.»
+(Coustureau, <i>Vie du duc de Montpensier</i>, p. 254, 255.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, f<sup>o</sup> 7.</p>
+
+<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.210, f<sup>o</sup> 69).</p>
+
+<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 76).</p>
+
+<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 40).</p>
+
+<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 69).</p>
+
+<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415, f<sup>o</sup> 42).</p>
+
+<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Voir <i>Appendice</i>, n<sup>o</sup> 17.</p>
+
+<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.128.&mdash;Bibl. nat.,
+mss. f. fr., vol. 3.902, f<sup>o</sup> 222.&mdash;Sur le repli de l'acte ci-dessus est
+écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de Montrillon, et scellé
+du grand scel dudit seigneur duc, en cire rouge.</p>
+
+<p>»Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs
+paraphes).</p>
+
+<p>»Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en parchemin
+blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot à
+mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire
+impérial.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, f<sup>o</sup> 31.</p>
+
+<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 août 1580,
+à Muys, receveur général de Hollande, au sujet de la rente à laquelle
+Élisabeth de Nassau avait droit.</p>
+
+<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Documents historiques inédits concernant les troubles des Pays-Bas</i>
+(1577-1584), publiés par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick.
+Gand, 1850, in-8<sup>o</sup>, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet 1581 datée de
+La Haye.</p>
+
+<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, <i>op. cit.</i>, t. II,
+p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, datée de La Haye.</p>
+
+<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Le Petit, <i>Chronique de Hollande, Zélande</i>, etc., in-f<sup>o</sup>, t. II,
+p. 428 et suiv.</p>
+
+<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> Voir l'exposé des faits et les articulations dont il s'agit, à l'<i>Appendice</i>,
+n<sup>o</sup> 18.</p>
+
+<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Lettre du 1<sup>er</sup> juillet 1581 datée de La Haye. (Bibl. nat., mss. f. fr.,
+vol. 3.283, f<sup>o</sup> 11.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.143.</p>
+
+<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.144.</p>
+
+<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.184.</p>
+
+<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.184.</p>
+
+<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Archives de la maison d'Orange-Nassau, n<sup>o</sup> 2.144.</p>
+
+<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> Ministre de l'Évangile.</p>
+
+<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Échevin de la ville d'Anvers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Échevin de la ville d'Anvers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Secrétaire de la ville d'Anvers.</p>
+
+<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Bibl. nat., mss. V<sup>e</sup> Colbert, vol. 29, f. 450.</p>
+
+<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Le duc d'Anjou.</p>
+
+<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, f<sup>o</sup> 90.&mdash;Voir, sur ce même
+sujet, les détails fournis par de Thou (<i>Hist. univ.</i>, t. VI, p. 172 et
+suiv.).</p>
+
+<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester, par
+D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.</p>
+
+<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Notice précitée, de M. Sijbrandi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Neveu.</p>
+
+<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant) au
+conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que les états
+choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy nommer M. le comte
+de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz prétexte donc de les obliger,
+leur déclara qu'il ne vouloit autre conseil que le leur; et aima
+mieux n'en avoir du tout point. Aussi estoit ledit sieur comte de la
+religion, plein de vertu et d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis.
+Néantmoins, en l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas
+d'eux; de tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine d'Angleterre,
+venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine leur
+maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens et vers
+elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou non à se servir de
+ces deux, desquels la probité leur étoit connue. En apparence donc il
+leur faisoit bon visage, se rendoit familier à eux, surtout si quelqu'un
+de messieurs des états estoit présent; mais ne les admettoit aucunement
+à ses affaires, leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant
+qu'il pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de supporter
+et dissimuler.» (<i>Hist. de la vie de messire Philippe de Mornay.</i>
+Leyde, in-4<sup>o</sup>, 1647, p. 60.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à commettre
+son crime, le n<sup>o</sup> 19 de l'<i>Appendice</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince d'Orange
+m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner. Les gardes avoient
+voulu chasser ce misérable de la salle, et il (le prince) les en avoit
+tancés, disant que c'étoit quelque bourgeois qui vouloit voir. Il passoit
+de la salle en sa chambre, et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie
+à M. de Laval, par dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y
+accourus aussitôt, et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles
+et toiles conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange
+ayant repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison
+fût tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y
+avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les siens,
+n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde, pour empêcher
+l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart d'heure, donné
+un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit ni bruit, ni murmure.
+Le meurtrier avoit quelque envie de réserver son coup au soir, au
+festin de Monsieur. Si cela fût arrivé là, on n'eût jamais pu croire
+que ce n'eût été de son fait, et premier que la vérité eût été connue,
+tout eût été en combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur
+l'<i>Hist. univ.</i> de de Thou, t. VI, p. 180.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> «The perturbation that followed within the prince's house was so
+great and dolorous as scarce can be expressed. The poor princess,
+overcome with vehement passion, did swoon continually; the children
+confounded with tears and cries troubled all the place, and the rest
+of the friends and family present were utterly perplexed.» (Herle to
+lord Burghley. <i>Corresp. of Leicester</i>, London 1844, ap. Groen van
+Prinsterer, 1<sup>re</sup> série, suppl. p. 220.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> La publication intitulée <i>Brief recueil de l'assassinat commis sur la
+personne du très illustre prince d'Orange</i> (Anvers 1582) contient le
+texte de ces prières et de ces v&oelig;ux, dont voici le début: «Jesu Christo
+nuestro señor, y la virgen sancta Maria, nuestra señora, sean en mi
+ayuda en esta resolucion hecha para su sanctissimo servicio!!» Un
+tel début donne une idée suffisante de tout ce dont il est suivi.</p>
+
+<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, s&oelig;ur
+du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services dont
+elle était capable.» (De Thou, <i>Hist. univ.</i> t. VI, p. 183.&mdash;Lapize,
+<i>Histoire des princes et de la principauté d'Orange</i>, p. 524.&mdash;P. c.
+<i>Hoofts Nederlansche historien</i>, in-f<sup>o</sup>, Amsterdam, 1677, p. 816.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Note de D.-Mornay sur l'<i>Hist. univ.</i> de de Thou, t. VI, p. 183.</p>
+
+<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Mornay, <i>loc. cit.</i>]</p>
+
+<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> <i>Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584</i>,
+par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II,
+p. 336.&mdash;Des lettres semblables à celle qui est ici reproduite, furent
+adressées aux provinces et aux villes de l'Union.</p>
+
+<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 80.</p>
+
+<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> <i>Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de très illustre
+prince, monseigneur le prince d'Orange</i>, par Jean Jauréguy, Espaignol,
+à Anvers, br. in-4<sup>o</sup>, 1582, imp. de Ch. Plantin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> Lapize, <i>Hist. des princes et de la principauté d'Orange</i>, La Haye,
+1639, in-f<sup>o</sup> p. 524.</p>
+
+<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584</i>,
+par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand, 1850, t. II,
+p. 347.</p>
+
+<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> <i>Hist. univ.</i>, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne concordant
+pas tout à fait avec le récit de de Thou, celui de P. G. Hoofts, <i>Nederlandsche
+historien</i>, Amsterdam, 1677, in-f<sup>o</sup>, p. 816.</p>
+
+<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Note de Mornay sur l'<i>Hist.</i> de de Thou, t. VI, p. 182.</p>
+
+<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> «Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand bailly et
+superintendant de la ville de Gand, et le S<sup>r</sup> de Winterhove, adv. de la
+ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de la part des quatre membres du
+pays et comté de Flandres.» (<i>Doc. hist. inédits concernant les troubles
+des Pays-Bas, 1577-1584</i>, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick,
+Gand, 1850, t. II, p. 358.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap. Gachard,
+<i>Corresp. de Guillaume le Taciturne</i>, t. VI, p. 77.</p>
+
+<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Voir ce que contient, sur ce point, notre publication intitulée:
+<i>Éléonore de Roye, princesse de Condé</i>, 1 vol, in-8<sup>o</sup>, Paris, 1876, p. 91, 92.</p>
+
+<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII.</p>
+
+<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 98.</p>
+
+<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 104.</p>
+
+<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> Ps. CIX, 28.</p>
+
+<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Groen van Prinsterer, <i>Corresp.</i>, 1<sup>re</sup> série, t. VIII, p. 86.</p>
+
+<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Bibl. nat. mss. V<sup>e</sup> Colbert, vol. 29, f<sup>o</sup> 725.</p>
+
+<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Bor, t. II, p. 316.</p>
+
+<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Ps. CXVI, 15.</p>
+
+<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Apocal. XIV, 13.</p>
+
+<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des sang-melleures
+qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, à tout moment
+d'espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut fort chrétiennement,
+et l'assista ma femme, jusques à la mort.» (Note de Mornay sur
+l'<i>Hist. univ.</i>, de de Thou, t. VI, p. 182.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Le même jour, les états généraux prirent la résolution suivante:
+«Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse d'Orange, madame
+Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour s'associer au
+deuil du prince, des membres de l'Assemblée se transporteront vers
+Son Excellence, après midy.» (Archives générales du royaume de
+Hollande. Rec. des pr.-v. des Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> Bor, t. II, p. 316.&mdash;Meteren, <i>Hist. des Pays-Bas</i>, tr. fr.
+La Haye, 1618, in-f<sup>o</sup> p. 215.&mdash;<i>Antverpin Christo nascens et crescens</i>,
+par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760: «Carolina Borbonia sepulta
+est, 9 mensis maï, solenni pompa, in cathedrali, in vacello Circumcisionis,
+concitantibus nobilibus, statis generalibus, consiliariis, senatu,
+colonellis, capitaneis, etc., etc., ad duo millia; non aderat
+Orangius, tanquam non plane restitutus.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau</i>, Leyden, 1625,
+p. 18.&mdash;Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la sépulture de Charlotte
+de Bourbon dans la <i>grande église</i> d'Anvers, en d'autres termes,
+dans la cathédrale. Aucune mention n'en est même faite dans un volumineux
+ouvrage dont le tome I<sup>er</sup> (Anvers, 1856, gr. in-4<sup>o</sup>) est intitulé:
+«Inscriptions funéraires et monumentales de la province d'Anvers.»&mdash;Arrondissement
+d'Anvers.&mdash;Église cathédrale.»&mdash;Voir les
+explications dans lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur
+de l'ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad annum
+1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc., auctore
+Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. V<sup>e</sup> Colbert, vol. 29, f<sup>o</sup> 727).</p>
+
+<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc de
+Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (<i>J. de P. de
+L'Estoile</i>, nouvelle édit., t. II, p. 69).&mdash;De L'Estoile dit encore dans son
+journal (t. II. p. 69).&mdash;«En ce moys de may 1582 mourut, à Anvers,
+dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour ses vertus et, entre
+autres, pour la charité miséricordieuse qu'elle exerçoit à l'endroit de
+toutes sortes de personnes affligées et oppressées.»]</p>
+
+<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Archives de M. le duc de La Trémoille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> Une lettre, qu'à la même époque, Louise-Julienne de Nassau reçut
+de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma fille, je n'ay peu
+qu'avec beaucoup de regret entendre les nouvelles du désceds de feu
+madame la princesse, vostre mère, tant pour la grande perte que je
+sçay que vous et mes petites-filles, vos s&oelig;urs, ont faicte en cela,
+que pour l'amytié que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter;
+vous suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je
+prendray bien grand plaisir de m'emploïer pour vous servir toutes,
+en ce que j'en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes
+grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours de
+pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre, je supplie
+Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne santé, longue et
+heureuse vye.&mdash;De Champigny, ce 9<sup>e</sup> jour de juin 1582.&mdash;Vostre
+plus affectionnée grand-mère, Caterine de Lorraine.» (Archives de
+M. le duc de La Trémoille.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Était-ce aimer en père, que tyranniser la conscience de Charlotte?</p>
+
+<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> Assertion formellement démentie par les doléances et les supplications réitérées
+de Charlotte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> C'est précisément ce que, maintes fois, Charlotte fit entendre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Outrage révoltant, qui jamais n'eût dû sortir de la bouche d'un père.</p>
+
+<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> Nouvel outrage et allégation d'un fait faux; car Charlotte, d'accord avec sa
+s&oelig;ur la duchesse de Bouillon, et avec la reine de Navarre, favorables à sa sortie
+de Jouarre, et en ayant prudemment assuré les suites immédiates, avait été accompagnée
+jusqu'à Heydelberg par un homme honorable, François Daverly, seigneur
+de Minay, dont l'électeur palatin, Frédéric III, apprécia si bien le caractère et la
+rectitude de procédés que, plus tard, il se fit représenter par lui dans une imposante
+solennité qui concernait personnellement la jeune princesse; solennité dont
+il sera parlé plus tard.</p>
+
+<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Le duc se laisse entraîner ici à une imposture; car c'était par son ordre
+même et par celui de la duchesse qu'un simulacre de serment et de v&oelig;u avait été
+extorqué à leur fille le 17 mars 1559.</p>
+
+<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> Il y a là une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant la loyauté dont
+la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon portèrent toujours l'empreinte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Qu'importait l'absence du père et de la mère, lorsque la profession eut lieu?
+Tous deux n'en avaient pas moins été les instigateurs de la violence qui imposa
+cette profession à Charlotte de Bourbon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Les répugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent surabondamment
+qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle obéissait à la voix de sa conscience,
+ni approbation de la violence qu'elle subissait.</p>
+
+<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter réellement et échapper
+à l'accusation de désobéissance et de rébellion qu'en se pliant à l'injonction d'avoir
+la même religion que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des
+bas-fonds de la servilité religieuse.</p>
+
+<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Quelle absurde insistance que celle du duc à se faire passer pour un excellent
+père, quand il n'avait été jusque-là pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais père!</p>
+
+<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Les beaux sentiments dans l'étalage desquels se complaît ici le duc, avec
+plus d'affectation que de sincérité, n'étaient en réalité que des effusions de paroles
+frappées de stérilité par son altière intolérance. Il exigeait, en effet, que pour
+réussir à se concilier les bonnes grâces paternelles, Charlotte de Bourbon commençât
+par abdiquer, en matière religieuse, ses convictions personnelles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Nouvel outrage à la conscience de Charlotte de Bourbon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> Le duc tombe ici dans d'absurdes déclamations, en contradiction manifeste
+avec l'ensemble des faits attestés par l'histoire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Cette déclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un père dénaturé; et celui
+qui ose la faire ose aussi se dire un homme religieux! Il est difficile d'insulter
+plus arrogamment à la sainteté de Dieu et à celle de ses commandements.</p>
+
+<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Ici le duc déraisonne en s'étendant sur un sujet tel que celui de sa succession,
+dont l'électeur palatin ne lui avait pas dit un mot dans sa lettre, et en fulminant,
+<i>ab irato</i>, contre sa fille Charlotte une menace d'exhérédation.</p>
+
+<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de détournements
+commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela sans qu'un fait quelconque
+soit allégué à l'appui de l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse
+de caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires calomniateurs.&mdash;De son
+côté, dom Toussaint Duplessis (<i>Histoire de l'église de Meaux</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 374) dit:
+«Qu'il est sûr que Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie,
+ne se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme d'argent
+aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette odieuse imputation sans
+pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il prétend qu'en échangeant un immeuble de
+l'abbaye de Jouarre contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon
+aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle se serait appropriée;
+mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins réduit à l'impossibilité de démontrer
+le fait même du prétendu détournement. Son assertion sur ce point demeure donc
+à l'état de véritable calomnie.&mdash;Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain sérieux,
+M. Thiercelin (<i>Histoire du monastère de Jouarre</i>, publiée en 1861, p. 66, 67), se soit
+laissé entraîner à croire sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant
+de près il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation formulée
+par cet annaliste, en l'absence de tout élément de preuve.</p>
+
+<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un méfait par le duc; car
+n'est-ce pas un véritable méfait que d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon,
+à cette folle, à cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants de
+l'Europe auraient refusé d'accueillir?</p></div>
+
+<p class="p2"><a name="Page_382" id="Page_382"></a></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></p>
+
+<h2>TABLE DES CHAPITRES</h2>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE PREMIER</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de Montpensier, ont
+destinée à la vie monastique, est confinée par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye
+de Jouarre, dont ils veulent qu'elle ait, un jour, la direction.&mdash;Aversion de Charlotte
+pour le régime du cloître.&mdash;Menaces et violences employées à son égard.&mdash;Scène
+sacrilège du 17 mars 1559, dans laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui
+est imposé.&mdash;Sa protestation, par acte authentique, contre la contrainte qu'elle
+a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à l'appui de sa protestation.&mdash;La
+duchesse de Montpensier se repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.&mdash;Mort
+de la duchesse, en 1561.&mdash;Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté de
+son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que celles qui se concilient
+avec les enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à connaître par ses
+relations avec quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles,
+notamment, que sa s&oelig;ur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de
+Navarre.&mdash;Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces, Catherine de Lorraine.&mdash;Désormais
+maîtresse de ses actions, Charlotte de Bourbon confie à la
+duchesse de Bouillon et à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de
+Jouarre.&mdash;L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une retraite auprès de
+l'électeur palatin, Frédéric III, et de l'électrice.&mdash;En février 1572, Charlotte
+de Bourbon sort pour toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg,
+où elle est favorablement accueillie.&mdash;Lettre de Frédéric III au duc de
+Montpensier.<span class="dalign"><a href="#Page_1">1</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE II</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ de sa fille.&mdash;Sa
+réponse à la lettre de l'électeur palatin.&mdash;Une information judiciaire a lieu à
+Jouarre. Dépositions importantes des religieuses.&mdash;Négociations entamées à
+Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de Bourbon en France.&mdash;Fermeté
+de l'électeur.&mdash;Lettre de Jeanne d'Albret.&mdash;Charlotte demeure à Heydelberg
+sous la protection de l'électeur et de l'électrice.&mdash;Dernière lettre de Jeanne
+d'Albret à Charlotte.&mdash;Douleur de celle-ci en apprenant la mort de la reine de
+Navarre, et, bientôt après, les massacres de la Saint-Barthélemy.&mdash;Charlotte
+vient en aide aux Français qui se réfugient à Heydelberg.&mdash;Ses procédés généreux
+à l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.&mdash;Ses intéressantes relations avec
+Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean Taffin et autres personnages distingués,
+ses compatriotes.&mdash;Sa correspondance avec les fils de l'amiral de Coligny.&mdash;Intervention
+des ambassadeurs polonais auprès du roi de France en faveur
+de Charlotte de Bourbon.&mdash;Passage à Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne.
+Double incident qui s'y rattache.&mdash;Joie que Charlotte éprouve du séjour de son
+cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.&mdash;M<sup>me</sup> de Feuquères et Ph. de Mornay
+à Sedan.&mdash;Mort du duc du Bouillon en décembre 1574.&mdash;Affliction que causa
+à Charlotte de Bourbon le veuvage de la duchesse, sa s&oelig;ur.<span class="dalign"><a href="#Page_35">35</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span></p>
+<p class="center"><b>CHAPITRE III</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de Nassau.&mdash;Résumé
+de la vie de ce prince jusqu'à la fin de l'année 1574.&mdash;Il demande la main de
+Charlotte de Bourbon. Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.&mdash;Réponse
+de Charlotte.&mdash;La demande du prince est définitivement accueillie.&mdash;Lettre
+de Zuliger à ce sujet.&mdash;Le prince, ne pouvant s'absenter des Pays-Bas,
+confie à Marnix de Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y
+tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour l'accompagner dans le
+voyage qu'elle doit entreprendre.&mdash;La jeune princesse se dirige, avec Marnix
+de Sainte-Aldegonde, vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés
+à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des Provinces-Unies.&mdash;<i>Résolutions</i>
+des états de Hollande à l'occasion de la prochaine arrivée de
+Charlotte de Bourbon.&mdash;La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec
+Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.&mdash;Les nouveaux époux se rendent
+de La Brielle à Dordrecht.&mdash;Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces
+deux villes.&mdash;Chant composé en leur honneur.<span class="dalign"><a href="#Page_73">73</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE IV</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa belle-mère.&mdash;Lettre
+de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frère.&mdash;Hommage rendu par le
+comte Jean au noble caractère de la princesse, sa belle-s&oelig;ur.&mdash;Félicitations
+adressées à Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à l'occasion
+de son mariage.&mdash;Lettre de Guillaume à François de Bourbon, son beau-frère.&mdash;Charlotte
+de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grâces du
+duc de Montpensier, son père.&mdash;Inexorable dureté de celui-ci.&mdash;Étroitesse des
+sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.&mdash;Graves
+préoccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrière
+publique duquel elle s'est identifiée.&mdash;Il trouve dans ses judicieux conseils et
+dans son dévouement un appui efficace.&mdash;État des affaires publiques depuis l'insuccès
+des <i>Conférences de Bréda</i>.&mdash;Reprise des hostilités.&mdash;Diète de Delft en
+juillet 1575.&mdash;Siège de Ziricksée.&mdash;Naissance de Louise-Julienne de Nassau.&mdash;Lettre
+de Marie de Nassau.&mdash;Lettre de la princesse d'Orange à son mari lors
+de la mort de l'amiral Boisot.&mdash;Perte de Ziricksée.&mdash;Excès commis dans les
+provinces par les Espagnols.&mdash;Indignation générale et efforts faits dans la voie
+d'une sévère répression.&mdash;Correspondance du prince et de la princesse d'Orange
+avec François de Bourbon.&mdash;Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.&mdash;<i>Pacification
+de Gand.</i>&mdash;Lettre de Guillaume au duc d'Alençon.&mdash;Les Espagnols
+sont expulsés de la Zélande.&mdash;<i>Union de Bruxelles.</i><span class="dalign"><a href="#Page_98">98</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE V</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la mère, le frère et
+les enfants de Guillaume.&mdash;Sa correspondance avec Marie de Nassau et avec
+François de Bourbon.&mdash;Absence de Guillaume.&mdash;Naissance d'Élisabeth de
+Nassau.&mdash;Lettres de la princesse au prince son mari.&mdash;Elle se rend à Dordrecht,
+où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant pour marraine la reine d'Angleterre.&mdash;Tournée
+du prince et de la princesse dans la partie septentrionale des Provinces-Unies.&mdash;Réception
+qui leur est faite à Utrecht. Incident.&mdash;Le duc de Montpensier
+s'occupe secrètement de Charlotte, en père sur la conscience duquel le
+remords commence à peser.&mdash;Arrivée en Hollande de Marie de Nassau, d'Anne,
+de Maurice et du comte Jean.&mdash;Guillaume est bientôt appelé à se séparer d'eux
+et de la princesse pour se rendre à Anvers et à Bruxelles.&mdash;Nombreuses lettres
+de Charlotte à son mari.&mdash;Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le rejoint.&mdash;Résumé
+des événements qui ont motivé le séjour de Guillaume à Bruxelles.&mdash;Situation
+générale des affaires publiques.&mdash;Don Juan se retire à Luxembourg.&mdash;Guillaume
+est élevé aux fonctions de <i>Ruart</i> de Brabant.&mdash;Arrivée de l'archiduc
+Matthias dans les Pays-Bas.<span class="dalign"><a href="#Page_128">128</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE VI</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.&mdash;Lettre de Guillaume au même.&mdash;Attitude
+de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc Matthias.&mdash;Nouvel acte d'union
+signé à Bruxelles le 10 décembre 1577.&mdash;Alliance conclue avec l'Angleterre.&mdash;Reprise
+des hostilités par don Juan.&mdash;Défaite de Gembloux.&mdash;Guillaume domine
+la crise qui agite les Provinces.&mdash;Il rallie à sa cause Amsterdam.&mdash;Il appelle
+Lanoue dans les Pays-Bas.&mdash;Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.&mdash;Conseils
+donnés par Lanoue au duc d'Anjou.&mdash;Lettres de la princesse à Despruneaux.&mdash;Lanoue
+nommé maréchal de camp dans les Pays-Bas. Sa loyauté, son
+énergie.&mdash;Relations du prince et de la princesse avec M. et M<sup>me</sup> de Mornay
+arrivés dans les Pays-Bas.&mdash;Naissance de <i>Catherine-Belgia</i> de Nassau.&mdash;Résolutions
+des états généraux à l'occasion du son baptême.&mdash;Détails sur ce
+baptême.&mdash;Difficultés provenant du duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.&mdash;Troubles
+de Gand.&mdash;Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces troubles,
+qu'il réussit à réprimer.&mdash;La princesse rejoint Guillaume à Gand et revient
+avec lui à Anvers.&mdash;Traité d'Arras.&mdash;Union d'Utrecht.&mdash;Mort de don Juan.&mdash;Alexandre
+Farnèse lui succède.<span class="dalign"><a href="#Page_159">159</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE VII</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Maladie du duc de Montpensier.&mdash;Charlotte de Bourbon lui écrit. Touchant appel
+au c&oelig;ur paternel.&mdash;Mission de Chassincourt auprès du roi de Navarre dans
+l'intérêt de Charlotte.&mdash;Mémoire dont Chassaincourt est porteur.&mdash;Lettre de
+Charlotte à son frère.&mdash;Farnèse attaque Anvers. Repoussé de cette place, il va
+assiéger Maëstricht.&mdash;Héroïque défense de Maëstricht.&mdash;Prise de cette ville.
+Cruauté de Farnèse et de ses troupes.&mdash;Antagonisme des provinces wallonnes
+contre les autres provinces.&mdash;Efforts de Guillaume et de Charlotte pour éviter
+le démembrement de la patrie commune.&mdash;Preuve de leur généreuse abnégation.&mdash;Guillaume
+soutient la cause de l'indépendance nationale et celle de la liberté
+religieuse.&mdash;Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le premier indice d'un
+changement survenu dans les sentiments du duc de Montpensier à son égard.&mdash;Lettres
+d'elle à François de Bourbon.&mdash;Son amitié pour M<sup>me</sup> de Mornay.&mdash;Naissance
+de Flandrine de Nassau.&mdash;Lettre de la princesse aux magistrats
+d'Ypres.&mdash;Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de Nassau. Ce qu'il
+dit de son baptême et de son séjour auprès de l'abbesse du Paraclet, cousine et
+amie de la princesse d'Orange.&mdash;Nouveaux troubles à Gand.&mdash;Intervention de
+Ph. de Mornay et de Guillaume.&mdash;Répression de ces troubles.&mdash;Relations de
+Guillaume avec la cour de France en 1580.&mdash;Lettres de Charlotte de Bourbon
+à Catherine de Médicis et au roi de France.&mdash;Confiance de Guillaume dans la
+haute vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement de diverses
+affaires d'État.&mdash;Éloge par le comte Jean de la princesse, sa belle-s&oelig;ur.&mdash;Lettres
+de la princesse à Hubert Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.&mdash;Captivité
+de Lanoue.&mdash;Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge. Lettres
+d'elle.&mdash;Lettre de Charlotte au comte Jean.&mdash;Naissance de Brabantine de
+Nassau.<span class="dalign"><a href="#Page_186">186</a></span></p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span></p>
+
+<p class="center">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p class="ni1 block">Traité conclu avec le duc d'Anjou au Plessis-lez-Tours.&mdash;Sinistres desseins de
+Philippe II à l'égard du prince d'Orange.&mdash;Circulaire adressée par Farnèse aux
+gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des ordres de Philippe II.&mdash;<i>Ban</i>
+fulminé par Philippe II contre Guillaume de Nassau.&mdash;Correspondance
+de Charlotte de Bourbon avec son mari pendant une absence de celui-ci.&mdash;Relations
+affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay et Hubert
+Languet.&mdash;Mort de ce dernier.&mdash;Guillaume de Nassau rédige une <i>Apologie</i> en
+réponse au <i>Ban</i> de Philippe II.&mdash;Il la communique aux états généraux. Langage
+qu'il leur tient.&mdash;Réponse des états généraux.&mdash;Lettre de Guillaume de
+Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son <i>Apologie</i> à la plupart des souverains
+et des princes de l'Europe.&mdash;Citation de quelques-uns des principaux
+passages de l'<i>Apologie</i>.&mdash;Impression produite en Europe par ce mémorable
+document.&mdash;Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement de Charlotte
+de Bourbon.<span class="dalign"><a href="#Page_220">220</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE IX</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de Montpensier et sa fille
+Charlotte.&mdash;Le rapprochement a lieu.&mdash;François de Bourbon se rend en Angleterre
+comme chef d'ambassade.&mdash;La princesse, sa s&oelig;ur, l'invite, ainsi que les
+jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à se rendre dans les
+Pays-Bas avant leur retour en France.&mdash;Séjour du prince et de la princesse
+d'Orange à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit d'eux.&mdash;Déclaration
+officielle, par le duc de Montpensier, de l'approbation qu'il donne au mariage de
+sa fille avec Guillaume de Nassau.&mdash;Lettre de la princesse au président Coustureau.&mdash;Lettre
+de la duchesse de Montpensier à sa petite-fille, Louise-Julienne.&mdash;Lettres
+que, dans l'intérêt de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse
+à J. Borluut.&mdash;Assemblée à La Haye des députés des Provinces-Unies.&mdash;<i>Acte
+d'abjuration.</i>&mdash;Le duc d'Anjou devant Cambrai.<span class="dalign"><a href="#Page_246">246</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE X</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre 1581.&mdash;Acte de
+libéralité du 13 novembre.&mdash;Autre acte de libéralité du 15 novembre.&mdash;Second
+testament du 18 novembre.&mdash;Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.&mdash;Lettre
+de Guillaume au prince de Condé.&mdash;Lettre du duc de Montpensier à sa
+petite-fille Louise-Julienne.&mdash;Arrivée de François de Bourbon à Anvers.&mdash;Lettre
+de lui à son père sur la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.&mdash;Relations
+du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la princesse d'Orange.&mdash;Lettres
+qu'ils lui écrivent lors de son retour en Angleterre.<span class="dalign"><a href="#Page_270">270</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>CHAPITRE XI</b></p>
+
+<p class="ni1 block">Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de Nassau.&mdash;Paroles
+de Guillaume&mdash;Soins que lui donne Charlotte de Bourbon.&mdash;Émotion générale
+causée par l'attentat.&mdash;Lettres des états généraux aux provinces et aux villes
+de l'Union.&mdash;Générosité de Guillaume à l'égard de deux des complices de
+Jauréguy.&mdash;Prières pour demander à Dieu la guérison de Guillaume.&mdash;Lettre
+de Guillaume aux magistrats des villes de l'Union.&mdash;Amélioration de son état
+suivie d'une rechute.&mdash;Désolation de la princesse.&mdash;Propos outrageants tenus
+sur elle et sur le prince par Farnèse et par Granvelle.&mdash;Guillaume est hors de
+danger.&mdash;Lettre de la princesse au comte Jean.&mdash;Service d'actions de grâces.&mdash;Dernière
+maladie de la princesse.&mdash;Sa mort.&mdash;Ses obsèques.&mdash;Deuil général.&mdash;Lettres
+de Guillaume à Condé et du duc de Montpensier à Louise-Julienne
+de Nassau.&mdash;Conclusion.<span class="dalign"><a href="#Page_298">298</a></span></p>
+
+<p class="center"><b>APPENDICE</b></p>
+
+<p class="center">Page <a href="#Page_319">319</a>.</p>
+
+<p class="center"><b>FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES</b></p>
+
+<p class="p4 center">Paris.&mdash;Imprimerie V<sup>e</sup> P. Larousse et C<sup>ie</sup>, rue Montparnasse, 19</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+
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+Literary Archive Foundation
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+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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+
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