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+The Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Charlotte de Bourbon
+ Princesse d'Orange
+
+Author: Jules Delaborde
+
+Release Date: March 8, 2011 [EBook #35525]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON ***
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
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+ CHARLOTTE
+
+ DE BOURBON
+
+ PRINCESSE D'ORANGE
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ LIBERTÉ RELIGIEUSE.--Mémoires et plaidoyers. 1 vol. in-8º,
+ 1854 3 fr. »
+
+ MADAME L'AMIRALE DE COLIGNY, APRÈS LA SAINT-BARTHÉLÉMY.
+ Brochure in-8º, 1867 1 fr. 50
+
+ LES PROTESTANTS A LA COUR DE SAINT-GERMAIN LORS DU
+ COLLOQUE DE POISSY. Gr. in-8º, 1874 3 fr. »
+
+ ÉLÉONORE DE ROYE, PRINCESSE DE CONDÉ. 1 vol. gr. in-8º
+ avec portrait. 1876 7 fr. 50
+
+ GASPARD DE COLIGNY, AMIRAL DE FRANCE. 3 vol. gr. in-8º,
+ 1879 45 fr. »
+
+ (_Ouvrage couronné par l'Académie française._)
+
+
+ Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial
+ sur papier de Hollande au prix de 90 fr.
+
+
+ FRANÇOIS DE CHASTILLON, COMTE DE COLIGNY. 1 vol. gr.
+ in-8º 12 fr. »
+
+ Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial
+ sur papier de Hollande au prix de 20 fr.
+
+ HENRI DE COLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILLON. 1 vol. gr. in-8º 5 fr.
+
+ Il reste encore quelques exemplaires d'un tirage spécial sur
+ papier de Hollande au prix de 10 fr.
+
+
+ Paris.--Imp. Ve p. larousse et Cie, rue Montparnasse, 19.
+
+
+
+
+ CHARLOTTE
+
+ DE
+
+ BOURBON
+
+ PRINCESSE D'ORANGE
+
+ PAR
+
+ LE CTE JULES DELABORDE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE FISCHBACHER
+ SOCIÉTÉ ANONYME
+ 33, RUE DE SEINE, 33
+
+ 1888
+
+
+
+
+CHARLOTTE DE BOURBON
+
+PRINCESSE D'ORANGE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de
+ Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée
+ par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils
+ veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de
+ Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences
+ employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans
+ laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa
+ protestation, par acte authentique, contre la contrainte
+ qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à
+ l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se
+ repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort
+ de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté
+ de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que
+ celles qui se concilient avec les enseignements du pur Évangile,
+ qu'elle a été amenée à connaître par ses relations avec
+ quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles,
+ notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne
+ d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en
+ secondes noces, Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses
+ actions, Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et
+ à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de
+ Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une
+ retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de
+ l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour
+ toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où elle
+ est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au duc de
+ Montpensier.
+
+
+Nulle femme, par sa piété, par ses vertus, par le charme de ses
+exquises qualités, n'a porté plus haut que Charlotte de Bourbon le nom
+de la grande famille dont elle était issue.
+
+Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la voie du
+respect qu'elle commande et de la sympathie qu'elle doit inspirer à
+toute âme éprise de la grandeur morale et de l'intime alliance d'un
+coeur aimant à un esprit distingué.
+
+Quelque courte qu'ait été cette belle vie, elle demeure féconde en
+précieux enseignements, qui, dégagés de tous commentaires,
+ressortiront naturellement du simple exposé des actions de
+l'excellente princesse et de la fidèle reproduction de son langage,
+toujours empreint de sincérité.
+
+Dans l'isolement immérité, qui fut le triste lot de son enfance et de
+sa première jeunesse s'accomplit peu à peu, en elle, sous le regard de
+Dieu, un travail intérieur qui, épurant et éclairant son âme au
+contact des vérités éternelles, la fortifia contre de douloureuses
+épreuves, les lui fit surmonter, et, en réponse à ses légitimes
+aspirations, la mit enfin, comme femme et comme croyante, en
+possession d'une liberté d'agir, dont elle consacra dignement
+l'exercice à l'accomplissement des plus saints devoirs.
+
+En ces quelques mots se résume la vie de la princesse. Etudions-en
+maintenant en détail les diverses phases.
+
+Alliée, de longue date, à la maison royale de France[1], la famille de
+Bourbon se divisait, vers le milieu du XVIe siècle, en deux branches,
+dont la principale était représentée par Antoine de Bourbon, d'abord
+duc de Vendôme, puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de Bourbon,
+et par Louis Ier de Bourbon, prince de Condé. La branche secondaire
+avait pour seuls représentants Louis II de Bourbon, duc de
+Montpensier, et Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon.
+
+ [1] Par le mariage de Béatrix de Bourbon avec Robert, l'un des
+ fils du roi saint Louis.
+
+Louis II de Bourbon épousa, en 1538, Jacqueline de Long-Vic, fille de
+Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron de Lagny et de Mirebeau en
+Bourgogne, et de Jeanne d'Orléans.
+
+De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils et cinq
+filles.
+
+Sous l'empire des habitudes et des préjugés nobiliaires de l'époque,
+ce fils, François de Bourbon, portant le titre de prince dauphin
+d'Auvergne, fut pour ses parents, au point de vue de son avenir,
+l'objet d'une sollicitude particulière.
+
+Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur fut donné de
+contracter, échappèrent à la vie du cloître, qui, de gré ou de force,
+devint le partage des trois autres.
+
+Charlotte de Bourbon, née en 1546 ou 1547[2], était la quatrième de
+ces cinq filles. Son sort, à la différence de celui de ses soeurs,
+dont il sera parlé plus loin, fut, dès sa naissance, fixé par ses
+parents avec une inflexible rigueur, qui, pendant de longues années,
+ne cessa de peser sur elle.
+
+ [2] Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte émané
+ d'elle le 25 août 1565, lequel sera ci-après reproduit, ignorait
+ à tel point la date précise de sa naissance, qu'elle ne pouvait
+ pas plus se dire, en 1565, âgée de treize ans que de douze.
+
+Les faits sont, à cet égard, d'une signification précise.
+
+L'opulente abbaye de Jouarre avait alors à sa tête la propre soeur de
+la duchesse de Montpensier, Louise de Long-Vic. Le duc et la duchesse
+obtinrent d'elle la promesse de ne se démettre de ses fonctions et de
+ses prérogatives abbatiales qu'en y substituant directement sa nièce
+Charlotte, dès que cette dernière aurait atteint l'âge requis pour
+être apte à lui succéder.
+
+Méconnaissant ses devoirs de père, le duc, en qui la dureté de coeur
+s'alliait à un grossier despotisme d'idées et d'habitudes, proscrivit
+promptement du foyer domestique la pauvre enfant et la livra aux mains
+de sa tante, afin d'être façonnée et assouplie par elle au régime de
+la vie monastique.
+
+Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse de
+Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir à ce que la débile
+créature à laquelle elle avait récemment donné le jour demeurât, dès
+le berceau, privée de la tendresse maternelle qui eût dû l'entourer,
+et fût vouée à la torpeur d'une existence dont elle ne pourrait,
+semblait-il, secouer le joug, quelque intolérable qu'il devînt
+ultérieurement.
+
+Toutefois, le père et la mère, en confinant dans l'enceinte d'un
+cloître le corps de leur fille, n'avaient pas compté avec les droits
+inaliénables de son âme. Que pouvaient-ils sur cette partie
+immatérielle de son être? La froisser, sans doute, l'ulcérer, la
+torturer même; mais l'arrêter dans son légitime essor, la comprimer,
+l'asservir? jamais! Quels que fussent, dans l'avenir, les assauts
+livrés à l'âme de Charlotte, ils devaient, en dépit des prévisions
+humaines, échouer devant l'irrésistible puissance du protecteur
+suprême, qui autorise tout enfant délaissé, dont les regards se
+tournent vers le ciel, à se dire[3]: «Si mon père et ma mère m'ont
+abandonné, l'Eternel toutefois me recueillera!» Abritée sous l'égide
+divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, ne pouvait manquer de
+venir, pour ses parents, un jour où l'évidence de leur défaite morale
+les contraindrait à reconnaître, dans l'amertume de la déception et du
+remords, qu'on ne se joue impunément ni de Dieu[4], ni de l'âme
+humaine, qui relève de lui, par la double grandeur de son origine et
+de sa destinée.
+
+ [3] Psaume XXVII, 10.
+
+ [4] Ep. aux Galates. VI. 7.
+
+Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, en ce
+qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher à déterminer les
+circonstances dans lesquelles elle se trouva placée, avant qu'il
+advînt.
+
+Et d'abord, comment s'écoula son enfance, dans l'abbaye de Jouarre,
+sous la direction de sa tante?
+
+Si la réponse à cette question ne peut reposer sur la connaissance
+acquise de minutieux détails, elle se déduit du moins, jusqu'à un
+certain point, de divers faits caractéristiques, qui ressortent
+nettement soit des déclarations de la véridique Charlotte, soit de
+celles de personnes qui l'entourèrent à cette époque de sa vie. Ces
+faits sont: l'éveil et le développement de sa conscience; la
+souffrance de son coeur, privé de l'affection d'une mère et d'un père,
+qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en même temps,
+l'invariable droiture de sa déférence envers eux, alors que, sourds à
+ses supplications, et sans pitié pour les angoisses de son âme, ils
+s'attachaient à lui imposer, par la menace et par la violence, des
+engagements, des devoirs, des pratiques, une profession extérieure, en
+un mot, tout l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle
+éprouvait une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au duc et à
+la duchesse cette aversion, la loyauté qui l'avouait, l'énergique
+revendication des droits sacrés de la conscience, et la respectueuse
+résistance à une aveugle volonté qui s'arrogeait le droit de disposer,
+en maîtresse souveraine, d'une âme et d'une vocation! Obéir
+passivement, à l'état d'être automatique; devenir abbesse, à tout
+prix, même au prix de l'immolation d'une conscience taxée de rebelle,
+parce qu'elle s'indignait, à la seule idée du parjure: Voilà le sort
+auquel il fallait que Charlotte apprît à se plier!
+
+Ici, comment ne pas être frappé d'un étrange contraste entre
+l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, à son égard, et
+celle qu'il jugèrent opportun d'adopter, en 1558, vis-à-vis de
+Françoise de Bourbon, leur fille aînée! Voulant assurer à celle-ci une
+brillante situation dans le monde, ils la marièrent à Henri-Robert de
+La Marck, duc de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la
+prochaine adhésion de ce prince et de sa jeune femme aux doctrines
+purement évangéliques, ni de l'appui que Françoise, au double titre de
+soeur dévouée et de haute personnalité protestante, prêterait, un
+jour, à Charlotte, pour l'aider à s'affranchir des liens dans lesquels
+on avait crû pouvoir l'enchaîner à jamais.
+
+Avec l'année 1559, s'ouvrit pour l'infortunée Charlotte, touchant à
+l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement de souffrances
+morales.
+
+Vainement, s'efforçait-on, plus encore que précédemment, de la dresser
+à ce rôle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie entendait lui imposer:
+la jeune fille persévérait dans sa résistance; mais, finalement, ses
+parents tinrent si peu compte de ses représentations réitérées, de ses
+ardentes supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de
+mars, parvint à Jouarre l'injonction de tout disposer pour sa
+transformation forcée en abbesse, même avant qu'elle eût atteint l'âge
+fixé par les canons pour pouvoir être régulièrement investie de ce
+titre.
+
+Alors, le 17 de ce même mois, dans l'église de l'abbaye, au sein d'une
+assemblée renforcée de l'assistance d'un représentant du duc et de la
+duchesse de Montpensier, se déroula le scandale inouï d'une scène
+sacrilège, dans laquelle la lâcheté de l'astuce s'associa à l'odieux
+de la contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit!
+
+Précipitamment poussée plutôt qu'introduite dans cette assemblée,
+prenant Dieu à témoin de la violence qui lui était faite, pâle,
+éperdue, fondant en larmes, s'affaissant sur elle-même, Charlotte de
+Bourbon fut, en véritable victime, traînée à l'autel; et là, devant un
+impassible prêtre, déviant de la sincérité de son ministère par un
+raffinement de simulation[5], elle balbutia quelques paroles, dont on
+s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel librement
+consenti, tandis que ces paroles avaient été extorquées par
+l'inexorable pression de ses parents, et aussitôt accompagnées de
+cette déclaration expresse de la victime: qu'elle ne se courbait sous
+le fardeau du sacrifice, que par crainte révérentielle.
+
+ [5] Ce prêtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la
+ duchesse de Montpensier, à titre de précepteur de leur fils,
+ n'était autre que _Ruzé_, qui depuis devint évêque d'Angers:
+ c'est ce que déclara le duc de Montpensier lui-même dans une
+ lettre adressée, le 28 mars 1572 à l'électeur palatin, et insérée
+ ici au no 2 de l'_Appendice_.
+
+Ce fut là ce que les profanateurs de l'époque osèrent appeler _une
+entrée en religion_.
+
+Cela fait, ils se hâtèrent, sans pitié comme sans conscience,
+d'abandonner Charlotte à ses émotions déchirantes.
+
+La _pauvre enfant_ (qualification que lui donnaient les compatissantes
+religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) fut saisie d'une fièvre
+violente, qui de longtemps ne la quitta pas[6].
+
+ [6] Voir une information secrète du 28 avril 1572, dont le texte
+ complet sera reproduit plus loin.
+
+Tel est l'exposé sommaire de ce qui se passa, à l'abbaye de Jouarre,
+en 1559[7].
+
+ [7] A peine est-il nécessaire d'ajouter que la résignation du
+ titre et des fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au
+ profit de sa nièce, concorda avec _l'entrée en religion_ dont il
+ s'agit.
+
+Mais il y a plus à apprendre sur la scène néfaste du 17 mars.
+
+Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-même, parlant, plus
+tard, de la lamentable épreuve que son adolescence avait traversée:
+que déclare-t-elle[8]?
+
+ [8] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, fº 82.--_Ibid._
+ Collect. Clérambault. vol. 1,114, fº 182.--Coustureau, _Vie du
+ duc de Montpensier_, in-4º, p. 217.
+
+«Qu'elle fut mise en religion, dès le berceau; que y ayant esté
+nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle jamais avoir, aucune
+volonté;--que ce qu'elle y continua fut, partie par les menaces
+estranges de madame de Montpensier, sa mère, et partie par la crainte
+qu'elle avoit d'offenser monseigneur son père, auquel elle eust désiré
+obéyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa conscience le luy
+eust pû permettre;--que, nonobstant toutes les rigueurs de madame sa
+mère, qui la vouloit faire professe, elle refusa tousjours, mesmes à
+l'extrémité, et en fit _une protestation expresse et authentique,
+tesmoignée par toutes les religieuses de l'abbaye_;--que Ruzé, évesque
+d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le voeu, voyant
+combien elle en estoit aliénée, en avoit deux par escrit, l'un simulé,
+qui ne contenoit que choses douces, qui luy fut leu; l'autre, à
+l'ordinaire, dont jamais ne fut faicte lecture;--et que lesdites
+religieuses se mutinans, comme si elle n'eust point esté leur abbesse,
+n'en ayant pas fait le vray voeu, ledit Ruzé leur respondit qu'elles
+ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de conserver
+leurs biens, aussi bien comme les précédentes;--que lors elle n'estoit
+âgée que de douze à treize ans;--que madame du Paraclet, sa cousine,
+qui lui donna le voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit
+pas abbesse, et par conséquent ne la pouvoit faire professe; tellement
+que les quatre principales causes qui rendent la profession nulle, y
+estoient intervenues, à sçavoir: force, fraude, bas âge, et incapacité
+de celle qui la faisoit professe, comme il appert par les
+canons;--que, aussi peu, aussi avoit-elle été abbesse, premièrement
+n'estant point professe, et secondement n'ayant jamais esté bénite,
+selon que portent les cérémonies observées en icelles choses.»
+
+La protestation à laquelle Charlotte de Bourbon se référait dans les
+lignes ci-dessus transcrites était ainsi conçue[9]:
+
+ [9] Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 221.
+
+«Fut présente, en sa personne, très noble et très illustre princesse,
+dame Charlotte de Bourbon, à présent abbesse de l'abbaye Nostre-Dame
+de Jouarre, laquelle nous a dit et remonstré que, estant à l'âge de
+douze à treize ans, elle auroit esté par menaces, et de crainte de
+désobéir à monseigneur le duc de Montpensier, son père, et à madame
+Jaquette de Long-Wy, son épouse, sa mère, induite et persuadée, contre
+son gré, vouloir et intention, à faire profession en ladite abbaye, le
+17e jour de mars 1559; ce qu'elle a plusieurs fois remonstré et
+protesté qu'elle ne vouloit estre religieuse, et que la profession
+qu'elle faisoit estoit par induction et crainte; dont elle auroit
+faict inmonstrance, en la présence de dame Jeanne Chabot, abbesse du
+Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye de Jouarre, et commise
+au temporel et spirituel, le siège vacant, de dame Cécile de Crue, à
+présent prieure de ladite abbaye, et des soeurs Michelle, de
+Lafontaine, Jeanne de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson,
+Antoinette de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses
+professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, advocat au
+parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, et de monsieur Ruzé,
+advocat audit parlement de Paris, conseiller et procureur desdits
+seigneur et dame de Montpensier, et envoyé à cette fin, de leur part:
+en la présence desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte
+de Bourbon auroit fait protestation de son jeune âge, qui estoit de
+douze à treize ans, et que la profession qu'elle faisoit estoit par
+crainte et révérence paternelle et maternelle desdits seigneur et
+dame, ses père et mère; dont elle auroit requis aux dessus dits
+nommez leur souvenir, pour en dire et déposer la vérité, ce qu'elle
+fit pour lors, comme elle fait de présent.
+
+»Tous lesquelz susnommez présens, hormis ledit Ruzé, qui n'a esté
+présent à ce présent acte, nous ont dit et attesté pour vérité:
+
+»Qu'ils ont esté présens à la profession de ladite dame Charlotte de
+Bourbon, à présent abbesse, et qu'elle ne pouvoit estre âgée que de
+douze à treize ans, lors de ladite profession, qui fut le 17 mars
+1559; et qu'auparavant que faire sa profession, elle pleuroit et se
+complaignoit des craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses
+père et mère; dit et répéta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit
+estoit par crainte de désobéir à mesdits seigneur duc et duchesse de
+Montpensier, ses père et mère: et testa, en la présence des susnommez,
+le 16e jour dudit mois de mars et an, que la profession qu'elle devoit
+faire le lendemain estoit par crainte, contre sa volonté, et pour
+obéir auxdits sieurs, ses père et mère; ce qu'elle continua encore, au
+chapitre, en la présence des prieure et religieuses de ladite abbaye
+capitulairement assemblées, et dit publiquement et à haute voix:
+qu'ayant reçu commandement de sesdits seigneurs, père et mère, les duc
+et duchesse de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre,
+furent tous les dessus nommez présens, quand ladite dame Charlotte de
+Bourbon, lors de la lecture de sa profession, continuant ses
+protestations, pleuroit, lisant icelles lettres de profession, comme
+faisant icelle par crainte et force.--Dont et de laquelle déclaration
+et déposition ladite dame Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce
+présent, a requis acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et
+servir, en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires
+soubzsignez lui avons octroyé, et certifions estre vray et ainsi
+avoir esté fait, le 25 août 1565. (_Signé_) Charlotte de Bourbon et
+tous les susnommez.»
+
+»Et moy, soubzsigné, qui suis dénommé au présent acte, et qui n'ay
+esté présent aux signatures ci-dessus, certifie le contenu audit acte,
+toute la profession, déclaration et protestations et pleurs ci-dessus
+estre véritable, et y avoir esté présent. En témoin de quoy j'ay signé
+la présente certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy.
+(_Signé_) Jean Ruzé.»
+
+Ces témoignages, d'une sérieuse portée, dans la modération même de
+leur expression[10], militent, sans réserve, en faveur de la victime,
+à l'encontre des instigateurs et acteurs du sinistre drame dont, le 17
+mars 1559, l'abbaye de Jouarre fut le théâtre.
+
+ [10] Ils sont, avec addition de détails complémentaires,
+ pleinement confirmés par l'information secrète du 28 avril 1572,
+ contenant les dépositions de six religieuses de l'abbaye de
+ Jouarre, autres que celles qui avaient, le 25 août 1565, attesté,
+ en leur déclaration la sincérité des faits énoncés par Charlotte
+ de Bourbon, dans sa protestation du même jour.
+
+Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exercée, au mépris de
+tout sentiment religieux, par un père et par une mère sur la
+conscience de leur enfant fut péremptoirement prouvé, c'est assurément
+celui dont il s'agit en ce moment. Inutile au surplus d'insister sur
+ce point; car l'évidence se passe du cortège des démonstrations.
+
+D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine moral,
+la justice suprême, qui condamne un coupable, laisse toujours ouverte,
+devant lui, la voie du relèvement.
+
+En présence de cette vérité salutaire, à l'application de laquelle
+nous ne saurions assez fortement nous attacher, surgit ici une
+question délicate, qu'il importe essentiellement de résoudre, dans la
+mesure du possible, pour satisfaire au devoir primordial de
+l'impartialité historique. Cette question, dans laquelle est engagée,
+au premier chef, l'honneur paternel et maternel, est celle de savoir
+si le duc et la duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du
+devoir, se désistèrent, vis-à-vis de Charlotte de Bourbon, de leurs
+âpres procédés, et accordèrent enfin à sa conscience la réparation qui
+lui était due.
+
+De la part du père, le désistement et la réparation se firent attendre
+pendant de longues années, ainsi que l'établira la suite de ce récit.
+
+Quant à la mère, dont l'existence se termina deux ans et demi après
+l'abus d'autorité du 17 mars 1559, nous demeurons convaincu que,
+déplorant sa faute, elle s'efforça de la réparer. Notre conviction ne
+s'appuie, il est vrai, en l'absence de preuves proprement dites, que
+sur des présomptions; mais ces présomptions nous semblent devoir se
+rapprocher extrêmement de la réalité; aussi nous y attachons-nous avec
+d'autant plus d'énergie qu'elles nous autorisent à applaudir à la
+réhabilitation du coeur maternel, dont il nous a été profondément
+pénible de constater la défaillance originaire.
+
+Une précision complète dans la détermination des bases de nos
+présomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont autres que des
+faits qui ne peuvent être révoqués en doute, et dont il faut
+soigneusement peser la valeur. Exposons-les rapidement.
+
+Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, tels,
+notamment que les présidents de La Place et de Thou, l'attitude de la
+duchesse de Montpensier, à dater de la seconde partie de l'année 1559,
+puis dans le cours de l'année 1560, et durant les huit premiers mois
+de 1561? Ce fut celle d'une femme éminemment recommandable par la
+dignité de son caractère et de ses actions.
+
+Cela nous suffit pour juger qu'une transformation réelle s'était
+opérée alors dans l'âme de la duchesse, et que cette transformation
+dérivait de sa récente adhésion aux principes évangéliques, remis en
+honneur, au sein de la France, par les réformés. Cette adhésion,
+quelque restreinte peut-être qu'en ait été originairement la
+manifestation, n'en constitue pas moins, à nos yeux, un fait capital,
+que nous tenons d'autant plus à mettre en relief que les écrivains
+contemporains se sont bornés à l'énoncer transitoirement, sans en
+apprécier d'ailleurs la portée considérable.
+
+Du fait générique d'une transformation ainsi opérée, sous l'influence
+du sentiment religieux, découlèrent, comme autant de corollaires,
+divers faits particuliers, dont chacun, dans sa spécialité, était
+singulièrement expressif. Leur énumération doit trouver ici sa place.
+
+Tandis que le duc de Montpensier n'obéissait qu'à une aveugle
+ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son étroit bigotisme,
+l'abaissait au niveau d'une honteuse servilité vis-à-vis des Guises et
+du gouvernement espagnol[11], Jacqueline de Long-Vic devenait un
+modèle de droiture, de tolérance et de dévouement. L'histoire la
+représente, au milieu des agitations de l'époque, comme une femme
+«d'un courage et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne
+cherchoit que la paix et la tranquillité publique[12].»
+
+ [11] «Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimitié à la
+ religion (réformée), et avoit esté de telle sorte pratiqué par
+ ceux de Guise, qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans
+ pouvoir gouster la conséquence des entreprises contraires.»
+ (Regnier de La Planche, _Hist. du règne de François II_, édit. de
+ 1576, p. 567).
+
+ [12] De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 59.
+
+Catherine de Médicis, qui la savait attachée à la religion réformée,
+ne l'en tenait pas moins pour «l'une de ses plus privées amies[13]».
+On lit dans une relation de l'ambassadeur vénitien J. Michiel[14]:
+«Le duc de Montpensier ne se mêle pas des affaires, mais, en revanche,
+sa femme le fait bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame
+d'honneur de la reine, très familière avec elle, et elle en obtient
+tout ce qu'elle veut.»
+
+ [13] Regnier de La Planche, _loc. cit._, p. 39.
+
+ [14] _Ap. Tommasco, Relazioni_, in-4º, t. Ier, p. 133.
+
+Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, à Orléans, contre Louis
+Ier et Antoine de Bourbon, Marillac, archevêque de Vienne, rappelant à
+la duchesse de Montpensier, dont il possédait toute la confiance, une
+promesse qu'elle lui avait faite naguère, de s'opposer, en temps
+opportun, aux desseins des Guises, lui signala les mesures à prendre
+pour tenter de détourner le coup que voulaient frapper les ennemis de
+la France et des princes du sang[15]. Il lui conseilla, entre autres
+choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon, à recevoir les
+enfants du prince de Condé dans Sedan et Jametz, et à consentir qu'on
+enfermât dans ces places les enfants ou les frères du duc de Guise, si
+l'on réussissait à les prendre, parce que leur vie répondrait de celle
+des Bourbons. La duchesse mit à exécution le conseil de Marillac, en
+envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux princes
+protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours à la cause des
+princes du sang.
+
+ [15] De La Place, _Comment._, édit. de 1565, p. 109, 110,
+ 111.--De Thou, _Hist. univ._, t. II, 824, 825.
+
+Les rigueurs exercées, à ce moment, contre Antoine et Louis Ier de
+Bourbon, ainsi que contre la belle-mère de ce dernier, n'arrêtèrent ni
+le zèle ni le courage de Jacqueline de Long-Vic. Au risque de se voir,
+à son tour, traitée comme la comtesse de Roye, incarcérée alors au
+château de Saint-Germain, elle se prévalut de la familiarité, non
+ébranlée encore, de sa liaison avec Catherine de Médicis, pour
+plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa
+belle-mère, et de son frère. Elle conjura la reine mère de se défier
+de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du
+roi de Navarre et du prince l'eût portée au comble, et d'opposer aux
+Lorrains factieux la noblesse de France, qui, s'il le fallait,
+prendrait contre eux les armes[16].
+
+ [16] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 832.
+
+Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la question de
+savoir qui serait appelé aux fonctions de chancelier de France, en
+remplacement d'Olivier. «La duchesse de Montpensier, dit de Thou[17],
+favorite de la reine mère, princesse d'un esprit élevé, ne voyoit
+qu'avec peine, que la puissance des Lorrains croissoit de jour en
+jour; et communiquant ses chagrins à Catherine de Médicis, qui
+commençoit à redouter la violence de ces princes, elle persuada à
+cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, elle devoit
+choisir un homme ferme et courageux qui s'opposât à leurs desseins,»
+en d'autres termes, Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, à cet
+homme si recommandable, à tant de titres, que les sceaux furent
+confiés.
+
+ [17] _Hist. univ._, t. II, p. 776.
+
+Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de Montpensier fit un
+noble usage du crédit dont elle jouissait.
+
+Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de touchantes
+preuves de sa foi et de sa résignation, sous le poids de longues
+souffrances. Le ministre Jean Malot l'assista à ses derniers
+moments[18].
+
+ [18] De La Place, _Comment._, p. 237.
+
+Elle succomba, le 28 août 1551, laissant après elle d'unanimes
+regrets.
+
+«Si elle eût plus longuement vescu, dit de La Place[19], l'on estime
+que les troubles ne fûssent tels survenus, que depuis ils survinrent,
+pour ce qu'elle estoit, d'une part, fort aimée et creue de la reine,
+et, d'autre part, le roi de Navarre se sentoit fort obligé à elle, qui
+servoit d'un lien pour les unir et entretenir en paix et amitié. Elle
+estoit femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires mesme
+d'Estat.»
+
+ [19] _Comment._, p. 237.--Voir à l'_Appendice_, no 1, une pièce
+ de vers composée, peu de temps après la mort de la duchesse de
+ Montpensier, et qui donne une idée des sentiments élevés dont on
+ la savait animée.
+
+A voir, d'après ce qui précède, les actes noblement accomplis par la
+duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, de 1559 à 1561, sous
+l'impulsion des convictions religieuses qui l'animaient, on est en
+droit d'admettre que ces mêmes convictions ont nécessairement dû se
+traduire, dans sa vie privée, par des actes non moins nobles; et que
+surtout elle a agi, vis-à-vis de sa fille Charlotte, sous l'influence
+de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus élevés et plus purs,
+dans leur expansion, que lorsque la foi chrétienne les inspire.
+
+Puis, comment ne pas croire que les fréquentes relations de la
+duchesse avec des mères telles que Jeanne d'Albret, reine de Navarre,
+et que Mmes de Coligny, de Roye, de Soubize, de Rothelin, de
+Seninghen, se montrant à la fois judicieuses, fermes et tendres, à
+l'égard de leurs enfants, ne l'aient pas induite à faire retour sur
+elle-même et à suivre leur exemple?
+
+Oui, tout porte à croire que Jacqueline de Long-Vic, déplorant
+amèrement le passé, aura résolument cherché à délivrer Charlotte du
+fardeau d'une intolérable situation, et à lui assurer dans la famille
+la place à laquelle elle avait droit.
+
+Mais voici le point où nos conjectures, déjà si sérieuses, touchent à
+la réalité et se confondent, en quelque sorte, avec elle; c'est par
+la constatation et la portée d'un fait que de Thou[20] atteste
+expressément, savoir: que la duchesse de Montpensier voulut marier
+Charlotte au fils de la marquise de Rothelin, au jeune duc de
+Longueville, que Calvin entourait, ainsi que sa pieuse mère, d'une
+affectueuse sollicitude[21].
+
+ [20] «La duchesse de Montpensier avoit destiné une de ses filles,
+ nommée Charlotte au duc de Longueville.» (De Thou, _Hist. univ._,
+ t. III, p. 60.)
+
+ [21] _Lettres françaises de Calvin_, t. II, p. 179, 265, 267,
+ 286, 499. L'une de ces lettres, adressée par Calvin au jeune duc
+ de Longueville, le 22 août 1559 (p. 286) contenait ce passage:
+ «Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que madame
+ vostre mère ne désire rien plus que de vous voir cheminer
+ rondement en la crainte de Dieu, et ne sçauroit recevoir plus
+ grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la
+ foy de l'Évangile.»
+
+Ce fait est décisif, quant à la question qui nous occupe, car il
+implique virtuellement, de la part de la duchesse, le remords, la
+réprobation du passé, et le soin du bonheur de la jeune fille, aimée
+désormais par sa mère, comme elle eût dû toujours l'être.
+
+Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la réhabilitation morale de
+Jacqueline de Long-Vic, que ses désirs et ses efforts en faveur de son
+enfant soient venus se briser, même à l'heure suprême, contre
+l'intraitable ténacité du duc: ils n'en attestent pas moins, à
+l'honneur de la duchesse, la loyauté de son relèvement, et nous font
+pressentir avec quelle ardeur, à son lit de mort, elle aura appelé les
+bénédictions d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les mains
+du Dieu des miséricordes.
+
+Du fond de l'isolement où s'appesantissait sur elle la main tyrannique
+d'un père, que cependant elle continuait à respecter jusque dans ses
+aberrations, Charlotte se rattachait avec amour à la pensée d'avoir
+enfin conquis le coeur de sa mère, avant que celle-ci ne rendit le
+dernier soupir. Chercher, tout en pleurant sa mort, à se retremper au
+culte des pieux souvenirs, était déjà, sans doute, une tendance
+salutaire, une aspiration élevée; mais il fallait plus encore à l'âme
+de la jeune fille, dans sa détresse: il lui fallait l'action
+pénétrante d'une force supérieure qui la soutînt et la consolât. Dieu,
+qui, dans sa bonté, veillait sur l'infortunée, lui apprit à puiser
+cette force en lui seul; à quelle époque, dans quelles circonstances,
+par quels moyens? nous l'ignorons. Toutefois, ce que nous savons,
+c'est que, dans le laps des onze années qui s'écoulèrent, de 1561 à
+1572, la jeune abbesse de Jouarre fut amenée à la connaissance des
+vérités évangéliques, et qu'elle y amena, à son tour, quelques-unes
+des religieuses de son abbaye[22].
+
+ [22] D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv. Ier, ch. 11.
+
+On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte de Bourbon,
+les difficultés avec lesquelles elle se trouva aux prises, afin de
+sauvegarder, dans la situation qui lui était imposée, sa conscience et
+le développement de sa foi.
+
+Antipathique à une religion au nom de laquelle on avait violenté son
+âme et prétendu enchaîner à jamais sa liberté de penser, de croire et
+d'agir, elle ne devait ni voulait se prêter à rien qui, de près ou de
+loin, sous quelques dehors que ce fût, portât la moindre atteinte à la
+dignité de ses convictions et de son caractère. Aussi, que devint pour
+elle la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait
+abusivement condamnée à subir? Non; car si ce fut, d'un côté, une vie
+d'abnégation et de dévouement, qui ne compromettait que son repos,
+dont elle faisait volontiers le sacrifice; ce fut aussi, de l'autre,
+une vie d'indépendance morale légitimement revendiquée et fermement
+maintenue. Il n'y avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, à
+scinder de la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence,
+mais en réalité corrélatives entre elles, alors qu'au fond de son âme
+elle avait le sentiment que cette même vie, dans l'ensemble de son
+expansion, comme dans l'unité de son principe, ne relevait que de Dieu
+et du service qui lui est dû. Par la seule force de ce sentiment elle
+pouvait dominer et domina, en effet, les difficultés et les périls du
+rôle qui lui était assigné.
+
+De ce rôle d'abbesse elle accepta donc sans réserve et accomplit avec
+un zèle éclairé le devoir de guider les religieuses de Jouarre dans
+les voies de l'ordre et de la paix, de veiller sur leur bien-être
+moral et physique, de les former à l'exercice de la charité; et, en sa
+qualité de protectrice des intérêts temporels de la communauté, elle
+satisfit à l'obligation d'administrer avec vigilance et intégrité les
+biens qui appartenaient à celle-ci. Mais, quant aux règles dont ce
+même rôle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, l'observation,
+elle se dégagea loyalement, sans blesser la liberté d'autrui, de
+celles qui froissaient ses convictions et ne s'abstint de répudier que
+celles à la pratique desquelles elle pouvait, sans hypocrisie,
+condescendre.
+
+Agir ainsi, c'était faire preuve à la fois de droiture et de courage.
+Il n'en pouvait pas être autrement d'un coeur gagné, dans la captivité
+du cloître, aux pures doctrines de l'Évangile, et n'aspirant qu'à y
+demeurer fidèle.
+
+Il serait intéressant de saisir les traces de l'allègement que purent
+apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de Bourbon ses relations
+avec quelques notables personnalités du protestantisme français, dont,
+antérieurement à l'année 1572, la sympathie et les encouragements la
+soutinrent, probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie
+monastique; mais les traces historiques sur ce point sont extrêmement
+rares; elles se limitent à peu près à une correspondance de Jeanne
+d'Albret, que nous reproduirons plus loin, et à une déclaration des
+religieuses de Jouarre, portant: que Charlotte recevait, à l'abbaye,
+quelques personnes professant la religion réformée, et spécialement
+les sieurs François et Georges Daverly, «qui étoient ordinairement à
+son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur[23].»
+
+ [23] Information secrète du 28 avril 1572.--François Daverly
+ portait le titre de seigneur de Minay.
+
+Réduit, en dehors de la correspondance et de la déclaration dont il
+s'agit, à de simples conjectures, nous ne pouvons que supposer
+l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un affectueux appui accordé
+à la jeune abbesse, dans l'isolement où la laissait la mort de sa
+mère, soit, avant tout, par sa soeur aînée, la duchesse de
+Bouillon[24], et peut-être même par une autre de ses soeurs, Anne de
+Bourbon, mariée en 1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et
+son cousin, la princesse et le prince de Condé, soit par Mmes de Roye,
+de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrétiennes, d'une condition
+analogue à celle de ces dames.
+
+ [24] Il nous semble impossible qu'une active correspondance,
+ inspirée par la plus tendre affection, n'ait pas existé entre
+ Charlotte de Bourbon et sa soeur la duchesse de Bouillon, surtout
+ depuis l'année 1562; époque à laquelle cette femme si distinguée,
+ à tant de titres, avait, ainsi que le duc, son mari, ouvertement
+ embrassé la religion réformée, et dès lors chaleureusement servi,
+ avec lui, non seulement les intérêts spirituels et matériels des
+ habitants du duché, mais aussi ceux d'une foule de personnes
+ venues de France, auxquelles un asile était accordé à Sedan et à
+ Jametz. Des documents précis, postérieurs à 1572, témoignent au
+ surplus de l'étroite amitié qui unissait l'une à l'autre les deux
+ soeurs, Charlotte et Françoise de Bourbon.
+
+Quoi qu'il en soit à cet égard, une chose demeure certaine: c'est que,
+dans le laps ci-dessus indiqué de onze années (1561 à 1572), Charlotte
+de Bourbon suivit avec un intérêt toujours croissant la marche des
+circonstances extérieures, dont quelques-unes devaient, à un moment
+donné, influer sur sa destinée. Les principaux acteurs du grand drame
+religieux et politique dont la France fut alors le théâtre, la
+préoccupaient fortement, en deux sens opposés: les uns, les
+persécuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et qu'effroi; les autres,
+les persécutés, que sympathie et que respect. Au premier rang des
+généreux défenseurs de ces derniers apparaissait à ses yeux l'amiral
+de Coligny, duquel elle se montra toujours sincère admiratrice.
+
+D'une autre part, alors que ses pensées se reportaient vers les divers
+membres de sa famille, qu'elle savait être plus ou moins engagés dans
+le conflit des événements contemporains, à peine osait-elle s'arrêter
+à la constatation, poignante pour son coeur de fille, des cruautés
+commises par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme,
+l'implacable ennemi des réformés, et, dans sa servilité, le suppôt des
+Guises, surtout à dater de 1562[25].
+
+ [25] Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excès
+ par lesquels le duc se déshonora. On frémit d'indignation et de
+ dégoût à l'aspect des lugubres et cyniques détails dans lesquels
+ sont entrés, sur ce point, Brantôme (édit. L. Lal., t. V, p. 9 et
+ suiv.), et, plus amplement encore l'auteur de l'_Histoire des
+ martyrs_ (in-fº 1608, p. 589 à 591, et 593, 594).--Voir aussi
+ l'_Histoire des choses mémorables advenues en France, de 1547 à
+ 1597_ (édit. de 1599, p. 186 à 193).
+
+Avec les culpabilités de la vie publique d'un tel homme devait
+inévitablement coïncider la dépression de sa vie privée; aussi, que
+fut-il désormais comme père?
+
+S'agissait-il de son fils: il restait sans autorité morale pour le
+guider dans la carrière dont l'accès lui avait été ouvert. Afin d'y
+marcher avec honneur, il fallait à ce fils autre chose que l'exemple
+des déviations paternelles.
+
+Quant aux cinq filles, quelle était vis-à-vis d'elles, la contenance
+du duc?
+
+Deux d'entre elles s'étant, si ce n'est peut-être de leur plein gré,
+du moins sans aucun murmure, pliées à la vie du cloître, ce dont son
+bigotisme s'applaudissait, il n'eut d'autre souci que celui d'aviser à
+ce qu'elles y restassent indéfiniment confinées; comme il laissa
+confinée dans son deuil une autre de ses filles, la duchesse de
+Nevers, devenue veuve en 1562.
+
+Avec le calme relatif de l'existence de ces trois soeurs contrastaient
+les perplexités du servage de la quatrième.
+
+Lorsqu'on 1565, comme on l'a déjà vu, Charlotte de Bourbon formula une
+protestation, qu'appuyaient les témoignages décisifs de religieuses de
+l'abbaye de Jouarre et du représentant officiel de son père et de sa
+mère à l'odieuse scène du 17 mars 1559, le duc de Montpensier
+s'indigna. Dans cet acte, qui eût dû dessiller ses yeux et le porter à
+désavouer sa conduite passée, il ne vit qu'un motif de plus pour faire
+peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs.
+
+Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolérance se fît
+sentir ailleurs qu'à Jouarre. De là toute une série de remontrances et
+d'obsessions, pour arracher sa fille aînée à ce qu'il appelait une
+criminelle hérésie. Déplorant, à huit ans de distance, le consentement
+qu'il avait donné à son mariage avec un prince qui depuis lors était
+devenu protestant, et dont elle partageait les convictions
+religieuses[26]; outré, en même temps, de l'antipathie de Charlotte
+pour la religion au nom de laquelle elle était opprimée par lui, il
+eut, en 1566, l'étrange prétention de ramener à la profession de cette
+même religion la duchesse de Bouillon, qui s'en tenait plus que jamais
+éloignée, d'un côté, par l'affermissement de son adhésion à la
+religion réformée, et, de l'autre, par la répulsion que lui inspirait
+le despotisme tenace dont sa soeur était victime. Harcelée par son
+père, mais fermement décidée à voir s'épuiser en stériles efforts son
+zèle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, elle le
+laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques aux prises avec
+des ministres protestants. Le plus clair résultat de leurs longues
+controverses fut de démontrer au duc de Montpensier le complet
+insuccès de sa tentative; car la duchesse, sa fille, demeura fidèle à
+la religion qu'elle professait[27].
+
+ [26] On lit dans un rapport relatif à un synode provincial des
+ églises réformées, tenu à Laferté-sous-Jouarre, le 27 avril 1564,
+ le passage suivant: «Le duc de Bouillon a envoyé paroles de
+ créance par Perucelly, qui disoit avoir parlé à luy à Troyes, ou
+ ès environs, et par Journelle, par lesquelles il faisoit entendre
+ le bon vouloir qu'il a de s'employer pour le Seigneur, _avec
+ madame sa femme_, et que, en brief temps il exterminerait la
+ messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait estre
+ empesché, parce qu'il ne dépendoit que de Dieu et de l'espée. Il
+ prioit l'assemblée de luy faire venir des régents de Genève pour
+ dresser un collège à Sedan, lequel il veult renter de deux ou
+ troys mille francs; promettant que ses places seront toujours
+ seur refuge aux fidèles, et qu'elles estoient munies suffisamment
+ de tout ce qu'il falloit.» (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616,
+ fos 96, 97).
+
+ [27] E. Benoit, _Histoire de l'Édit de Nantes_, t. Ier, p.
+ 42.--De Thou, _Histoire univ._, t. III, p. 655.--Bayle, _Dict.
+ phil._, Ve Rosier (Hugues, Sureau du).
+
+Quatre ans plus tard, ce déplorable chef de famille montra, de
+nouveau, combien, au foyer domestique, il était dépourvu de toute
+délicatesse de sentiments et de procédés. En effet, rompant avec le
+respect qu'il devait à la mémoire de sa femme et aux impressions qui,
+dans le coeur de ses enfants, survivaient à la perte de leur mère, il
+eut la téméraire prétention, en se remariant à l'âge de cinquante-cinq
+ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis-à-vis d'eux,
+Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf ans[28], sans
+consistance morale, appartenant à cette funeste maison de Guise,
+contre l'ambition et les haines invétérées de laquelle la défunte
+duchesse s'était naguère noblement élevée.
+
+ [28] «Quoy que le duc de Montpensier eût eu de la duchesse, sa
+ femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer à
+ un second mariage, à l'âge de cinquante-cinq ans passés; et ayant
+ fait choix de Catherine de Lorraine, fille de François de
+ Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Este, pour lors âgée
+ seulement de dix-huit ans, le traité en fut passé à Angers, le 4
+ février 1570.» (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit.,
+ p. 179).--Brantôme dit de Catherine de Lorraine que «bien
+ tendrette d'aage, elle espousa son mary qui eût pu estre son
+ ayeul». (Édit. L. Lal., t. IX, p. 646).--Le Laboureur (addit. aux
+ _Mém. de Castelnau_, t. II, p. 735) allant au fond des choses,
+ n'hésite pas à dire: «Le duc de Montpensier se maria, en
+ premières noces à Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crédit
+ de l'admiral Chabot, qui avoit épousé Françoise de Long-Vic, sa
+ soeur aînée; et ce fut pour la mesme considération qu'il prit
+ pour seconde femme Catherine de Lorraine, soeur du duc de Guise,
+ auquel cette alliance fut plus utile pour achever de détacher ce
+ prince des intérêts de sa maison, et pour le discréditer parmi
+ des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... Il apprit par les
+ suites des différends qu'il eut à la cour et par la conduite que
+ cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre
+ dessein que de désunir sa maison....., en luy donnant pour le
+ veiller une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des
+ affaires.»
+
+Insulter ainsi au passé de celle qui n'existait plus, c'était, de la
+part du duc, blesser au coeur ses enfants.
+
+C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour où son père
+voulut lui donner pour seconde mère Catherine de Lorraine, elle sentit
+qu'elle n'avait plus qu'à briser, dès qu'elle le pourrait,
+l'insupportable joug sous lequel il la tenait, à Jouarre, asservie
+depuis tant d'années. Libre de tout engagement, légalement maîtresse
+de sa personne et de ses actions, elle se décida à quitter pour
+toujours l'abbaye et à se ménager une retraite honorable hors de
+France.
+
+Confiant alors à sa soeur, la duchesse de Bouillon, et à la reine de
+Navarre le secret de la résolution qu'elle avait prise et que ces
+femmes de coeur ne pouvaient qu'approuver, elle leur demanda conseil
+sur le choix des moyens propres à en assurer l'exécution.
+
+La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, son mari,
+étaient prêts à la recevoir, et que leur affectueux dévouement lui
+était acquis, plus que jamais.
+
+Les dispositions de la reine de Navarre n'étaient pas moins
+favorables. Tout en émettant l'avis que Charlotte de Bourbon devait se
+rendre directement auprès de sa soeur et de son beau-frère, elle
+estima que peut-être, quel que fût leur bon vouloir, elle ne se
+trouverait pas suffisamment en sûreté à Sedan, et que dès lors il
+serait prudent de lui procurer, au loin, un asile, à la cour de
+l'électeur palatin, Frédéric III. Aussi en écrivit-elle à ce prince,
+qui déclara consentir à recevoir la protégée de la reine. Il y eut
+plus: le séjour que Charlotte ferait à Heydelberg, ne devait être,
+dans la pensée de Jeanne d'Albret, qu'un moyen à l'aide duquel elle
+espérait obtenir du duc de Montpensier qu'il laissât sa fille se
+retirer définitivement en Béarn et y vivre auprès d'elle. Quoi de plus
+touchant que cette dernière partie du plan ainsi conçu par Jeanne
+d'Albret en faveur de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny
+et sa famille, qui soutenaient alors, à La Rochelle, d'intimes
+rapports avec la reine de Navarre, approuvèrent sans réserve son plan,
+à l'exécution duquel le gendre de l'amiral, Téligny, se chargea de
+concourir en une certaine mesure.
+
+Voilà ce que nous révèle la lettre suivante, à peine connue
+jusqu'ici[29]:
+
+«Ma cousine, écrivait Jeanne d'Albret à Charlotte de Bourbon, j'ay
+receu vostre lettre et suis infiniment marrye que je ne vous puis
+servir comme je le désire; vous priant ne doubter point de mon
+affection, laquelle ne manquera jamais, à vostre endroict; mais vostre
+affaire est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite
+faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assuré vous faire
+rendre mes lettres bien seurement, je vous diray que _nous ne
+trouvons_ point de meilleur expédient pour vous, que celuy que _vous
+avons mandé_, d'aller vers madame de Bouillon, vostre soeur, et delà
+en Allemagne. Et si avez besoing que j'en escrive _encores_ au
+seigneur dont il est question, vous me le manderez, où je dresseray
+vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point que monsieur
+vostre père, sçachant que serez en pays estranger, ne trouve bien,
+pour vous en retirer, que veniez plustost en mes païs et avec moy; ce
+que je desire infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous
+porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je puis parvenir
+à cela, je vous feray office de mère en tout ce qui concernera vostre
+grandeur et contentement. Il faut, ma cousine, que ceci soit mené bien
+sagement et secrètement. Je vous prie, par le moyen de monsieur _de
+Telligny_, qui me fera seurement tenir voz lettres, me mander ce que
+vous voulez que je face, et faire estat de mon amitié. Et sur ceste
+asseurance, je prieray Dieu, ma cousine, qu'il vous donne
+accroissement de ses sainctes grâces. De La Rochelle, ce 28 de juillet
+1571.
+
+ »Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye,
+
+ »JEHANNE.»
+
+ [29] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
+
+
+Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et
+l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre.
+
+Depuis sa réception, six mois s'écoulèrent en prudentes combinaisons
+et démarches, avant que la jeune princesse pût mettre à exécution son
+projet d'évasion.
+
+Forte de l'appui que lui prêtaient sa soeur et la reine de Navarre,
+elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui d'un homme
+recommandable, François Daverly, seigneur de Minay, dont le dévouement
+était à la hauteur des devoirs que lui imposait le rôle de protecteur
+d'une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu'elle
+allait entreprendre.
+
+Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l'abbaye, d'où
+sortirent, en même temps qu'elle, deux de ses religieuses. Toutes
+trois étaient accompagnées par François Daverly et par son frère.
+
+On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage franchir
+l'enceinte du cloître, qu'il ne s'agissait que d'une simple visite à
+rendre à l'abbesse du Paraclet.
+
+En réalité Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, comme vers un
+lieu de refuge inaccessible à la persécution. Mais, là même, à en
+juger par certains indices d'hostiles menées, récemment ourdies en
+France, la persécution pouvait l'atteindre: aussi, presque aussitôt,
+des conseils inspirés par l'affection et la vigilance d'autrui la
+détournèrent-ils, à son vif regret et à celui de la duchesse, sa
+soeur, de son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se
+rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé qu'elle
+serait en pleine sûreté, auprès de l'électeur Frédéric III et de
+l'électrice.
+
+Un témoin bien informé[30] nous fournit, sur l'évasion et le voyage de
+Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements. S'adressant, après
+qu'elle eut cessé de vivre, à l'une des filles issues de son mariage
+avec un prince duquel il sera bientôt parlé, il dit:
+
+«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la très illustre
+princesse, vostre mère, se retira totalement de la superstition et
+idolâtrie papistique, dont Dieu luy avoit donné bien bonne
+cognoissance, et qu'elle fuyoit la France comme le climat auquel,
+lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement à Dieu
+estoient grièvement persécutez, sans aucune distinction de sexe,
+d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et
+princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non plus que ceux du
+commun populaire, _je sçay, comme tesmoin oculaire_, qu'elle prit la
+route de Sedan, vers feue, de très heureuse mémoire, la très illustre
+princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d'autant qu'audit
+lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et les sacremens de
+la religion chrétienne administrés selon leur institution: qui estoit
+le bien à la participation duquel tendoit et aspiroit le principal
+désir de son âme. Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur
+plusieurs notables considérations, de n'y venir point establir son
+séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine
+tranquillité. Comme donc il estoit question de l'adresser à quelque
+bon port, auquel, autant qu'on en pouvoit juger, elle peust avoir ung
+assez sûr abry, pour n'estre point agitée de tant d'orages et
+tempestes qu'elle l'eust peult-estre esté en d'autres, elle fut aussi
+prudemment que heureusement adressée à ce phoenix des princes de son
+temps, le très illustre et très puissant Electeur, Frédéric troisième,
+comte palatin du Rhin, comme à celui qui estant le parangon de toute
+piété et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques
+rendoient recommandables.»
+
+ [30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du
+ _Traité servant à l'esclaircissement de la doctrine de la
+ prédestination_, Basle, »in-8º, 1779.»--Les lignes ci-dessus
+ transcrites sont tirées de la préface de ce traité, dans laquelle
+ Couet s'adresse «à haulte et puissante» dame, madame
+ Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.»
+
+Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui émane d'un autre
+écrivain, également digne de foi[31].
+
+ [31] _Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse
+ Loyse-Julienne, Electrice palatine, née princesse d'Orange._ 1
+ vol. in-4º; à Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, fº 12.
+
+Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes:
+
+«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) étoit peu
+disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu et son bon naturel la
+firent demeurer dans une déférence entière aux volontés paternelles,
+et patienter en sa condition jusques à ce que la Providence divine
+brisât miraculeusement les chaînes qui sembloient brider et asservir
+sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années auparavant,
+rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent
+exposés à la violence des armes, et le monastère de Jouarre courut la
+mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en
+liberté. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres,
+que de se retirer vers une sienne soeur, mariée avec M. R. de Lamarck,
+duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C'est par ce moyen qu'elle fut
+conduite, en fuite, à la cour palatine, à Heidelberg, et accueillie
+par Frédéric III, électeur palatin, avec l'honneur dû à une princesse
+de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école de
+vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut
+pas pouvoir trouver une retraite plus innocente.»
+
+Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c'est légitimer, par cela même
+le respect qui s'attache à sa mémoire et démontrer immédiatement
+combien il était apte à étendre sur Charlotte de Bourbon un patronage
+efficace.
+
+Peut-être Frédéric III n'a-t-il jamais mieux justifié le surnom de
+_pieux_, que par sa noble attitude, d'une part, au foyer domestique,
+et, de l'autre, dans la série de ses généreux efforts en faveur des
+protestants français, cruellement persécutés. Ils étaient pour lui des
+frères en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur défense
+contre leur souverain, dans d'énergiques représentations adressées à
+celui-ci, soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le
+fit pour Anne du Bourg[32], soit en répondant à leurs appels par
+l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses fils, soit
+enfin en repoussant, dans une protestation mémorable[33], les censures
+que l'empire germanique fulminait contre lui à raison de l'appui qu'il
+prêtait à la réforme française, et en défendant, en face de cet
+empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne.
+
+ [32] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 701.
+
+ [33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.
+
+La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses co-religionnaires de
+France, et surtout pour Coligny, éclate dans sa correspondance[34].
+Réciproquement, les lettres adressées par Coligny, d'Andelot, Condé,
+et autres, à Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils
+tenaient ce prince, dont Hotman, de son côté[35], caractérisait le
+sage gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize ans,
+prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du
+Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce
+temps-là on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos
+et tranquillité on a vescu en tous les pays de vostre obéissance,
+ressemblant proprement à une bonace riante de la mer plate et
+tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant
+toutes choses y ont toujours esté, moyennant vostre sage prévoyance,
+paisibles, saintement et religieusement ordonnées.»
+
+ [34] Frédéric III s'est, en quelque sorte, peint lui-même dans
+ cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant
+ l'une et l'autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un
+ monument durable à la mémoire du prince électeur. Voir 1º _sur
+ Frédéric III_, Le Laboureur, addit. aux _Mém. de Castelnau_,
+ in-fº, t. Ier, p. 538 à 542;--les _Mém. de Condé,
+ passim_;--D'Aubigné, _Histoire univ., passim_;--La Popolinière,
+ _Hist., passim_;--Brantôme, édit., L. Lal., t. Ier, p.
+ 313;--Baum, _Th. de Bèze_, append.;--Archives de Stuttgard,
+ Frankreich, 16, no 40;--_Bulletin de la Soc. d'hist. du prot.
+ fr._, année 1869, p. 287.--2º _Écrits de Frédéric III_--_das
+ Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten der Pfalz_, von A.
+ Kluckhohn, in-4º;--Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_,
+ etc., etc., in-8º, 1868, 3 vol.--Voir, pour d'autres lettres de
+ Frédéric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign
+ series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;--à Genève,
+ Archiv., portef. histor., no 1.753;--en France, Bibl. nat., mss.,
+ f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619,
+ 15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397.
+
+ [35] Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé _la Gaule
+ françoise_ (ap. _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t.
+ II, p. 579).
+
+Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur gratitude et
+celle de leurs troupeaux, en lui écrivant[36]: «Nous osons avoir
+recours à vous, veu principalement que vous avez jà depuis longues
+années fait une singulière profession de la religion chrétienne, de
+laquelle une bonne partie est employée à l'aide de ceux qui sont
+affligés pour le nom de Dieu et au soulagement des misères et
+adversitez de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est
+possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années passées,
+avons reçus de vostre bénignité et splendeur, ayant si souvent usé de
+prières et supplications à l'endroit des rois, nos souverains, pour
+nos frères qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et
+tourmens[37].»
+
+ [36] _Mém. de Condé_, in-4º, t. III, p. 431.
+
+ [37] Frédéric III couronna sa carrière par une profession
+ solennelle de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23
+ septembre 1575, contenant d'ailleurs, sur des points divers, une
+ longue suite de dispositions. L'une d'elles, notamment, atteste
+ sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des
+ persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France ou
+ d'autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil
+ hospitalier, et pour celles qui à l'avenir, y chercheraient un
+ refuge; il voulait que les unes continuassent à jouir des
+ avantages dont elles étaient pourvues, et que des secours fussent
+ assurés d'avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi,
+ dans l'intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers, de
+ toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la
+ continuation du service divin qui se célébrait, _en langue
+ française_, à Heydelberg.
+
+Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la nature de
+l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, à la cour
+d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu'il y eut
+de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet
+ajouter à son récit ces lignes expressives[38]: «Comme l'électeur
+Frédéric III étoit d'un vray naturel de prince, il receut aussi ceste
+princesse et la recommanda à la très illustre électrice, d'affection
+accompagnée de si graves propos concernans la condition de ceux qui
+préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs et commodités
+desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses
+yeux un bel objet, que ladite très illustre princesse a eu toute
+occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy
+estoient familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde,
+lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second père et une
+seconde mère, puis un domicile tellement orné de piété et de toute
+autre vertu, qu'il lui estoit plus agréable que n'avoit jamais esté
+celui de sa propre naissance.»
+
+ [38] _Loc. cit._
+
+Frédéric III s'empressa d'informer le roi de France, la reine mère et
+le duc de Montpensier de l'arrivée de Charlotte de Bourbon à
+Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi que l'électrice, cru
+devoir lui faire.
+
+Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15
+mars 1572, mois qui était précisément celui dans le cours duquel, onze
+ans auparavant, avait eu lieu, à Jouarre, l'odieuse scène qualifiée
+_d'entrée en religion_. Asservie alors, Charlotte était libre
+désormais.
+
+«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la jeune
+princesse[39], ce gentilhomme, présent porteur, vous dira comme il a
+laissé ma cousine, vostre fille, en ma maison, où je l'ay receue et
+veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle
+a, tant à la gloire de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs
+d'obéissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et,
+par mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez
+avoir de son absence, n'empêche point que vous ne la recongnoissiez
+pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux à qui elle
+ne touche pas de si près en veulent bien prendre soing. J'ai faict
+sçavoir au roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion elle
+soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales
+dignitez estans informées de son faict, ne se sentent bien fort
+contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sçachant
+que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict
+de la religion, ne trouverez point mauvais ce département de madite
+cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, usant de
+vostre prudence et bonté accoustumées, ne ferez que prendre le tout en
+la meilleure part, et moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté
+de sa conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr de ses
+biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous prierois davantage, si
+je ne craignois de mettre par là en doubte la bonne affection
+paternelle que portez à ladite vostre fille, laquelle je sçay vous
+estre par trop bien recommandée. Par tant je feray fin de ceste
+présente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé bonne
+et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.»
+
+ [39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, fº 62.
+
+Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si digne
+et si conciliant?
+
+Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que l'électeur
+portait à Charlotte de Bourbon, à raison de _sa bonne affection à la
+gloire de Dieu_, point capital sur lequel il était parfaitement à même
+de se prononcer, et de son respect filial pour le duc;
+
+La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui
+assurât la liberté de sa conscience et lui permît de concilier avec
+l'exercice du culte évangélique, qu'avant tout elle entendait
+professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait
+de porter à son père;
+
+L'espoir que le duc, avec _sa prudence et sa bonté accoutumées_,
+accueillerait cette légitime revendication.
+
+Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la part d'un
+homme à idées rétrécies et grossières, violent, haineux, tel que le
+duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage,
+depuis l'évasion de sa fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on
+va pouvoir en juger.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ
+ de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur
+ palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre.
+ Dépositions importantes des religieuses.--Négociations
+ entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
+ Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne
+ d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection
+ de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne
+ d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la
+ mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres
+ de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français
+ qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à
+ l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes
+ relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean
+ Taffin et autres personnages distingués, ses
+ compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de
+ Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du
+ roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à
+ Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui
+ s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son
+ cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères
+ et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc de Bouillon en
+ décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon
+ le veuvage de la duchesse, sa soeur.
+
+
+Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de Bourbon,
+l'une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, était accourue à Jouarre,
+et avait aussitôt informé le duc de Montpensier de la disparition de
+sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre
+renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle
+avait prise.
+
+Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses devoirs
+militaires. A l'ouïe de l'événement inopiné qui le blessait au vif
+dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de colère et déclara:
+qu'il fallait que chacun s'employât «pour sçavoir où la fugitive
+s'estoit retirée, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon
+admonestement»; ajoutant qu'il fallait aussi qu'on l'aidât, «pour
+qu'elle pût estre trouvée, en quelque part qu'elle fût, dedans ou
+dehors le royaume, et ramenée, _vive ou morte_, afin que l'injure et
+déshonneur faits à son père par elle et ceulx qui l'avoient induite,
+conseillée et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés, avec
+une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mémoire en
+demeureroit perpétuelle, à l'advenir[40]».
+
+ [40] Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l'abbesse de
+ Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l'église de
+ Meaux_, in-4º, 1731, t. II, _Pièces justificatives_, no 5).
+
+Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'était devenue Charlotte,
+ainsi qu'il l'annonçait, d'Aigueperse, ce même jour, «à son bon
+seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41]».
+
+ [41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, fº 23.
+
+La réception de la lettre de l'électeur palatin mit un terme à son
+incertitude; mais, en même temps, excita en lui un redoublement de
+colère.
+
+Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en proie se
+traduisirent avec amertume dans une réponse qu'il adressa, le 28 mars,
+à l'électeur[42].
+
+ [42] Cette réponse, démesurément longue, est intégralement
+ reproduite avec les annotations qu'elle nécessite, au no 2 de
+ l'_Appendice_, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart
+ outrageantes et mensongères.
+
+Il ne s'en tint pas à cet acrimonieux _factum_: il écrivit au roi, à
+la reine mère, et à divers personnages sur le concours desquels il
+croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d'un côté, une enquête, et,
+de l'autre, des négociations ayant pour objet le retour de sa fille en
+France, même par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accès de
+fureur, sur le châtiment exemplaire qu'il lui réservait.
+
+ [43] «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes,
+ pour sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée,
+ s'enfuit à Heidelberg.» (D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv.
+ 1er, ch. II.)
+
+Ses démarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gré de ses désirs.
+
+En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée à Jouarre
+même, sur l'ordre du premier président du Parlement de Paris, n'eut
+d'autre résultat, que la constatation réitérée de la brutale pression
+dont Charlotte de Bourbon avait été victime, le 17 mars 1559.
+
+Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations
+du magistrat chargé de les interroger, six religieuses, autres que
+celles dont les déclarations avaient été recueillies, le 25 août 1565,
+confirmèrent pleinement ces déclarations par des dépositions
+empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long
+séjour à l'abbaye de Jouarre, s'était constamment montrée affectueuse
+et bonne pour chacune d'elles.
+
+L'information secrète dont il s'agit est d'une si haute portée, qu'il
+faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]:
+
+«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes,
+lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appelé
+avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce, à la
+postulation et requeste de noble homme, Me Pierre André, sieur de La
+Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des
+affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur
+desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la
+vérité de ceux qui ont suborné madame Charlotte de Bourbon, abbesse de
+Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite
+abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions
+qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir laissé son habit
+qu'elle avoit porté par l'espace de douze à treize ans, sans en avoir
+faict plainte ni doléance à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que
+prétend ledict André; joinct qu'elle n'avoit faict protestation
+contraire à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se
+trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, séduction,
+force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de
+deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures; à la vérification
+desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou à
+ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqué comme s'en suit:
+
+ »Du 28e jour d'apvril, l'an 1572.
+
+ [44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.--Au
+ dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention
+ suivante: «Par commandement de messieurs le premier président et
+ Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les
+ officiers de Jouerre.»
+
+»1º.--Vénérable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en
+l'abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre ans ou environ, laquelle,
+après serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a,
+qu'elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu'elle ne sçait qui a
+sollicité ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte
+de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense que Françoys
+et Georges d'Averly luy pourroient bien avoir sollicité de ce faire,
+parce que journellement ils hantoient et fréquentoient en ladite
+abbaye, où icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne
+sçayt personne qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle
+elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son habit à
+contre-coeur, parce qu'elle n'a esté religieuse que par le
+commandement de madame sa mère, laquelle la faisoit importuner et
+solliciter d'estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles
+rapportant à madite dame sa mère, que sa fille n'y vouloit entendre,
+elle-même luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et
+de l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et
+pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère voulut; mais le
+regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps.
+N'a la déposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier
+ayt oncques forcé sadite fille, mais au contraire marry contre sa
+défunte femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son gré
+telle qu'elle la desiroit, et prophétisa ce qui est advenu de cette
+force et importunement; et pense ladite déposante que, si ladite fille
+eust fait entendre librement à mondit seigneur que son habit luy
+déplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle
+estoit fille si craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte
+de l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent à plusieurs, qui
+l'ont célé à mondit seigneur, de peur de l'irriter. Toutefois elle
+continuoit toujours à dire, en lieu de liberté, qu'elle n'estoit
+professe, et que, si elle n'avoit craint que mondit seigneur son père
+se fâchast, qu'elle auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a
+souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine
+de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent et
+familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte mère si faisoit,
+et la révérence paternelle qu'elle portoit à sondit père.
+
+ »_Ainsi signé_: RICHEMONT.
+
+
+»2º.--Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en
+l'abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou environ, laquelle, après
+serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est
+religieuse en ladite abbaye, et qu'elle ne sçayt ceux qui pourroient
+avoir sollicité et donné conseil à madame Charlotte de Bourbon,
+abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir allé hors du
+royaume de France, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui estoient
+ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur;
+et nul ne pouvoit sçavoir ce qu'ils vouloient faire; et emmenèrent
+madite dame, faisant semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on
+esté longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust allée que jusques audict
+Paraclet, jusques à tant qu'il vint nouvelles de ceulx qui estoient
+allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys
+Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui
+dirent qu'elle estoit allée en Allemagne, au logis du comte palatin,
+et que lesdits d'Averly et un nommé Robichon estoient demourez avec
+madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a jà longtemps que
+lesdits d'Averly sollicitoient madite dame de s'en aller. Dict aussy
+que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint à Jouarre, durant
+les désastres qui ont esté en ce royaume, et qu'il fit publier de
+baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque
+mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu'elle ne se
+pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et ne luy monstrast
+qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, en ayant faict
+profession par forcedite de madame sa mère, laquelle, à la vérité, luy
+a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu
+la déposante tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations
+de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle n'en ose dire la
+centième partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle
+déposante vit que, quand monsieur Ruzé, à présent évesque d'Angers,
+vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une
+contenant paroles douces et fort légères, de profession, non
+accoustumées à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et
+une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a
+entendu que, si elle n'eust faict ladicte profession, que madite dame
+sa mère luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N'a jamais
+entendu que mondit seigneur son père en ait esté content, mais bien
+marry; mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubté, qu'elle ne
+s'est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages qui luy ont
+tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est l'occasion qu'elle luy
+peult présentement avoir baillé un ennui. Dict, oultre, qu'elle a
+tousjours entendu continuer sa volonté n'estre en cest estat, et pour
+cest effect n'a oncques voulu se faire béniste abbesse. C'est tout ce
+qu'elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu'il est notoire.
+
+ »_Ainsi signé_: C. DE PERTHUIS.
+
+
+»3º.--Vénérable religieuse, soeur Marie Brette, grand'prieure de
+l'abbaye de Jouarre, âgée de quatre-vingts ans, ou environ, laquelle,
+après serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est
+religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle ne sçayt ceulx qui peuvent
+avoir donné conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse
+de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de
+s'en aller hors de ce royaume, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui
+estoient ordinairement à ladite abbaye et à l'entour d'icelle madite
+dame; et pense qu'il n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye
+qui en pussent sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne
+Vassetz, qui s'en sont allées avec madite dame. Et quand elle partit,
+elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; et néanmoins elle s'en seroit
+allée en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy
+dire. Dict aussy qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques,
+de son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle ayt faict
+voeu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy qu'il
+appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu'elle fust
+prompte à hanter et fréquenter l'église; et quand ladicte déposante
+l'allait quérir pour aller au service, elle y estoit aussitost que
+ladicte déposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agréer à
+monseigneur son père; mais, pour tout cela, la déposante ne peut
+croire qu'icelle n'eust tousjours dévotion (volonté) de poser son
+habit, qu'elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l'avoir pris
+trop jeune, à contre-coeur, par force de sa mère, laquelle luy a faict
+faire profession par des subtilitez et forces estranges.
+
+ »_Ainsi signé_: soeur MARIE BRETTE.
+
+
+»4º.--Vénérable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en
+ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, après
+serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est
+religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle a tousjours connu, depuis que
+madame Charlotte de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort
+jeune, qu'elle y a faict une profession oultre son gré et volonté,
+parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le
+décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent, elle, abbesse de
+ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de
+Givry décedast, elle se voulut démettre de ladicte abbaye entre les
+mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le
+couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle ne vouloit
+accorder; tellement que madame sa mère fut extrêmement offensée, et
+dès lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes,
+qui émurent tellement cette jeune princesse, que l'appréhension
+qu'elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes
+les filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit
+estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mère
+ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu'elle
+seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son père
+estoit bien fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de
+mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse
+leur disoit, qu'elle déposante a opinion qu'il luy eust osté l'habit
+qu'elle a tousjours porté et fait actes de religion convenables à sa
+charge, pour donner plaisir à sondit père, plustost que de volonté,
+car elle n'eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualité
+et habit de religion; qu'elle, comme tout le monde sçayt, a faict voeu
+par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle escrivoit
+audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon
+donnast son bien à monseigneur le prince son frère. Ne sçayt ladicte
+déposante si elle fit ou non, parce qu'elle n'y estoit présente. Dict
+aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles
+dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture de son
+voeu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une simulée, et l'autre
+ordinaire; et quand eust présenté à l'autel une desdictes lettres,
+soeur Cécile Crue, autrement appelée Chauvillat, print icelle et la
+mit dans son sein; et que telle prétendue profession fut faicte assez
+maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit
+professe; et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les
+religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle pense
+qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicité ladicte dame de Bourbon de
+sortir de sa maison, sinon Françoys et Georges d'Averly, auxquels elle
+portoit faveur, et estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy
+que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé,
+avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles
+n'avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur
+fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme
+les autres abbesses avoient faict auparavant.
+
+ «_Ainsi signé_: soeur R. SARROT.
+
+
+«5º.--Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye âgée de
+quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après serment par elle
+faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en
+ladite abbaye, et qu'elle sçayt que madame Charlotte de Bourbon a esté
+contraincte d'estre religieuse et faire sa profession par madame la
+duchesse de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit
+ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault; depuis lequel
+temps, depuis deux ans en çà, ladite dame Charlotte de Bourbon avoit
+dict à feue madame de Reuty, qu'elle n'estoit professe et qu'elle
+n'avoit faict les voeux ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite
+dame de Reuty; et qu'elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser
+son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la religion prétendue
+réformée, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion
+qu'elle se damnoit en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû
+les lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et pour avoir
+esté présente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite
+dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire récit des volontés de
+sadite mère, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au
+moyen de ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna une
+fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses
+qui voyoient la manifeste contrainte et les menées avec la force, peu
+de volonté de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de
+profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour
+luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que légitime et
+solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais approuvé, sinon
+pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire à iceluy.
+
+ »_Ainsi signé_: soeur MARIE BEAUCLER.
+
+
+»6º.--Soeur Marie de Méry, religieuse professe en l'abbaye de Jouarre,
+âgée de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est
+professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame
+Loïse de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de ladite
+abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite déposante a vû que ladicte
+dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l'eust
+jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa
+part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire à soeur Cécile
+de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, parce que c'étoit la
+volonté de madame sa mère, à laquelle elle n'oseroit désobéir. Mesme,
+le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut
+entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par
+ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire sortir de
+ladite abbaye madicte dame.
+
+ »_Ainsi signé_: MARIE, soeur de Méry.
+
+ »_Signé_: DE GAULNES,
+
+ »DESMOLINS.»
+
+
+Après avoir échoué sur le terrain de l'enquête, le duc de Montpensier
+échoua également sur celui des négociations entamées, à la cour
+d'Heydelberg.
+
+Le premier président de Thou et le sieur d'Aumont s'étaient rendus
+auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom du roi, de
+renvoyer Charlotte de Bourbon à son père: l'électeur répondit avec
+fermeté qu'il ne la lui renverrait qu'à la condition expresse que la
+princesse serait certaine d'obtenir, pour la sûreté de sa personne et
+pour le libre exercice de son culte, la protection à laquelle elle
+avait droit[45].
+
+ [45] «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r'avoir
+ Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec
+ bonnes cautions, pour la liberté de la dame en sa vie et en sa
+ religion, le père aima mieux ne l'avoir jamais.» (D'Aubigné,
+ _Hist. univ._, t. II., liv. Ier, chap. II).--«Le père, grand
+ catholique, avoit redemandé sa fille à l'électeur, vers lequel
+ fut envoyé M. le président de Thou, et puis M. d'Aumont.
+ L'électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne la
+ forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux
+ la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux,
+ professer une religion qui lui étoit si à contre-coeur.»
+ (_Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande et des autres
+ provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p.
+ 63.)
+
+Les envoyés du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur aucun de ces deux
+points, la négociation qu'ils avaient entamée fut rompue.
+
+Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de l'électeur
+et de l'électrice; position honorable et sûre, qu'elle avait
+immédiatement conquise, sans effort, par l'intérêt qu'excitait son
+infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son
+caractère, et par le sérieux de ses hautes qualités.
+
+Jeanne d'Albret, qui suivait, de coeur et de pensée, sa jeune amie sur
+la terre étrangère, se montra sensible à l'accueil qu'elle y recevait,
+en lui écrivant[46]:
+
+«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne, j'ay
+escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur le duc Casimir, son
+filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage
+de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon
+recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant
+j'estime que ce mariage vous pourra servir, car j'auray meilleur
+crédict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos
+parentes. J'ay commencé à parler de vostre faict; mais monsieur de
+Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne
+fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le pouvoir que
+Dieu m'a donné. Parmy la joye que j'ay du mariage de mon filz, Dieu
+m'a affligée d'une maladie qu'a ma fille, d'une seconde pleurésie qui
+luy a repris quatre jours après l'autre. Elle a été saignée: j'espère
+en Dieu que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en
+disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu'il
+sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma cousine, ce que vous
+désirez.
+
+ »De Bloys, ce 5e d'apvril 1572.
+
+ »Vostre bonne cousine et parfaite amye,
+
+ »JEHANNE.»
+
+ [46] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
+
+
+La dignité personnelle d'une femme chrétienne, aux prises avec les
+difficultés inséparables d'une vie de privations, recèle en elle-même
+des secrets trésors d'abnégation et de délicatesse, que pressent et
+que respecte, dans sa généreuse sympathie, tout coeur qui aspire à
+soulager une souffrance noblement supportée.
+
+Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg, dans la
+sincérité de son application.
+
+La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état voisin du
+dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement résolue
+à en subir les rigoureuses conséquences, plus, de leur côté,
+l'électeur et l'électrice s'attachèrent, par de judicieux et tendres
+ménagements, à l'affranchir du malaise inhérent à un tel état.
+Profondément touchée de leurs prévenances, elle en déclinait cependant
+en partie les effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne
+réussirent à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir
+la plénitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le
+meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de son
+affection et de sa gratitude, était de les laisser l'aimer et la
+traiter comme si elle eût été leur propre fille.
+
+Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la
+bienveillante protection de l'électeur et de l'électrice, Charlotte de
+Bourbon rencontra un appui de plus dans le dévouement éprouvé de
+François d'Averly, seigneur de Minay, qui avait pris à coeur,
+disait-elle «de la secourir et de l'assister en ses affaires», et qui,
+de fait, avec l'assentiment de Frédéric III, dont il s'était concilié
+l'estime, resta auprès d'elle, à Heydelberg, tant qu'elle-même y
+résida.
+
+La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui
+l'entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement chère
+aux personnes attachées à son service. Au premier rang de celles-ci,
+se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins
+vigilants et sur la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente
+discrète de maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans
+l'épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme de coeur
+s'élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la seule intensité de
+son dévouement. Ayant voué à Charlotte de Bourbon une sorte de culte,
+elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles
+circonstances la mort seule les sépara l'une de l'autre.
+
+Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient à leur
+côté, par sympathie pour ses épreuves et pour ses convictions
+religieuses, Charlotte, libre désormais de professer publiquement ces
+dernières et d'y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de
+prendre part aux exercices du culte réformé, auquel sa mère s'était
+rattachée naguères, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon,
+continuait à pratiquer. Elle le fit en toute simplicité, avec un
+sérieux d'attitude et une modestie de langage qui lui concilièrent le
+respect de tous.
+
+Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première fois une
+réelle dilatation de coeur, elle commençait à goûter le charme d'une
+existence paisible et utilement employée.
+
+La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux conseils
+sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en même temps
+qu'elle agissait, dans son intérêt, auprès du duc de Montpensier et de
+Catherine de Médicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], datées de
+Vendôme, où la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel
+devoir[48]:
+
+«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et
+monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir
+receue; ce que mon filz continuera, à sa venue. Quant à vostre
+affaire, j'ay monstré à la royne, mère du roy, celles-ci que m'a
+escript monsieur le comte, et sur cela ay adjousté ce que j'ay pensé
+vous pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse
+désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous, mais peu qui
+osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient
+tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse
+me fermer la bouche. Je m'employeray de coeur et d'effect en tout ce
+que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j'en auray
+le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrêmement malades: Dieu les a
+encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon
+amitié, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine,
+vous donner sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande
+affaire.
+
+ »De Vendosme, ce 5e de may 1572.
+
+ »Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.
+
+ »JEHANNE.»
+
+ [47] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
+
+ [48] «_La de Vandoma_ (qualification dédaigneusement appliquée
+ par les Espagnols à Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha
+ Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se
+ han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del
+ principe de Condé que por la honrra le quieren poner en la
+ yglesia entre los otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc
+ d'Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B.
+ 32.)
+
+
+A un mois de là, une mort inopinée ravit à l'affection de Charlotte de
+Bourbon cette _parfaite amie_, qui s'était montrée pour elle une
+seconde mère, et à laquelle l'attachaient des liens devenus de jour en
+jour plus étroits[49]. Cette séparation déchirante la plongea dans une
+affliction dont la correspondance de Frédéric III atteste la
+profondeur[50].
+
+ [49] Jeanne d'Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.--Voir sur
+ ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée:
+ _Gaspard de Coligny, amiral de France_, t. III, p. 383, 384, 385.
+
+ [50] Lettre de l'électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572
+ (ap. Kluckhohn, _Briefe_, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p.
+ 467).--Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series,
+ lettre du 27 juin 1572. On y lit: «Mademoiselle de Bourbon is
+ very grieved at the death of the queen of Navarra.»
+
+Quel surcroît de douleur la jeune princesse n'eut-elle pas à subir,
+peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg les premières
+nouvelles des effroyables massacres commis à Paris et dans les
+provinces de France lors de la Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée
+de stupeur et navrée.
+
+Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous l'impulsion
+d'un grand devoir à remplir, elle concentra ses pensées sur
+l'adoption immédiate de moyens propres à soulager ceux de ses
+compatriotes qui, ayant échappé au fer des égorgeurs, viendraient
+chercher un refuge dans les États de l'électeur palatin. Plusieurs y
+vinrent, en effet, et ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du
+ministère de charité et de consolation qu'elle remplit auprès d'eux:
+pieux ministère, dans l'accomplissement duquel, associée aux efforts
+et aux généreux procédés de l'électeur et de l'électrice adoption,
+que, dès le premier moment, ils lui avaient accordé.
+
+Aimée par eux, que ne l'était-elle aussi par son père? Que ne
+pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui,
+mais, en outre, de l'énergique besoin qu'elle éprouvait de gagner son
+affection et de lui faire sentir la sincérité de celle, qu'en retour,
+elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux
+de Charlotte de Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne
+désespérait cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui
+semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses prières,
+en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice
+envers une fille qui n'avait, en rien, démérité de lui, et en lui
+inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra
+plus loin combien Charlotte de Bourbon, inébranlable dans sa foi et
+fidèle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de
+n'avoir jamais désespéré de gagner le coeur de son père.
+
+Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait à la
+délaisser?
+
+Selon son habitude, il menait de front les assiduités d'un homme de
+cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste et intolérant. Il
+se complut, notamment, à reprendre, dans les derniers mois de 1572,
+ses menées de convertisseur, à l'égard de sa fille la duchesse de
+Bouillon. Il détacha vers elle le jésuite Maldonat et le ministre
+apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux échouèrent dans leur
+mission: Maldonat en dépensant son argumentation en pure perte, et du
+Rosier en n'affrontant la présence de la duchesse que pour subir les
+légitimes reproches qu'elle lui adressa sur son infidélité.
+
+ [51] Benoit, _Hist. de l'édit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--Bayle,
+ _Dict. phil._, Vc Rosier (Hugues Sureau du).--Voir aussi les
+ détails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un
+ écrit intitulé: «Oraison funèbre pour la mémoire de très noble
+ madame Françoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et
+ prononcée par de Lalouette, président de Sedan, etc., etc. Sedan,
+ in-4º, p. 10.»
+
+Revenu à résipiscence, l'apostat se rendit à Heydelberg, où Charlotte
+de Bourbon put lire, dans un écrit qu'il y publia[52], cet aveu,
+précédé de bien d'autres: «Le duc de Montpensier m'avoit envoyé, le
+mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers
+madame de Bouillon, pour la ramener à l'obéissance du pape. J'escrivis
+lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement de monsieur son
+père, pour la tirer à cest estat: lui faisant une triste et pauvre
+recongnoissance de l'humanité receue de sa part, tant par moy que par
+plusieurs autres, aux troubles de l'an 1568.»
+
+ [52] _La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du
+ Rosier touchant sa chute en la papauté et les horribles scandales
+ par lui commis, à_, etc. (_Mémoires de l'Estat de France sous
+ Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.).
+
+Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il s'était rendu
+coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d'avouer
+publiquement l'énormité de ses méfaits et d'exprimer un repentir dont
+il n'était guère permis de révoquer en doute la sincérité. La loyale
+et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se
+représentant les angoisses qui torturaient l'âme du malheureux, elle
+s'empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les
+sentiments élevés, de couvrir d'un généreux pardon l'offense commise à
+Sedan. Ce fut là pour du Rosier, dans sa détresse, un réel bienfait,
+sous l'impression duquel il se retira à Francfort, où, trois ans plus
+tard, il termina sa triste existence.
+
+Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale et
+intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs, savants
+de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, François
+Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frédéric III aimait à
+s'entourer et dont il avait vu le nombre s'accroître, à Heydelberg, à
+dater de 1572! Cédant à l'attrait qu'exerçaient la complète affabilité
+et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués
+avaient noué, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, de
+sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On
+la vit, charmée elle-même de les connaître, s'entretenir avec eux de
+leurs affections domestiques, de leurs intérêts personnels, de leurs
+travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune à
+laquelle tous demeuraient profondément attachés, dans la crise
+terrible qu'elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de
+pensée, les incessantes péripéties.
+
+Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à Heydelberg, avait
+rarement quitté cette ville, et était ainsi demeuré à l'écart des
+événements qui, dans le cours des quinze dernières années, s'étaient
+accomplis de l'autre côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la
+jeune princesse se reportait, de préférence, vers le passé; elle se
+plaisait à l'entendre parler d'une mission dont l'électeur palatin
+l'avait chargé, en 1561, et à l'occasion de laquelle il avait, à
+l'issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une foule de
+hauts personnages, et, plus particulièrement que tous autres, l'amiral
+de Coligny et divers membres de sa famille[53].
+
+ [53] Relation, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommens_,
+ Erst Band, p. 215 à 229.--Voir, sur la mission de Boquin, les
+ développements contenus dans notre publication intitulée: _Les
+ protestants à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de
+ Poissy_, 1574.
+
+Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de Boquin.
+
+Pour être d'une nature différente, ceux que lui faisaient d'autres
+Français ne l'intéressaient pas moins.
+
+Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par l'électeur à
+occuper, à Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait
+d'inaugurer avec éclat la prise de possession, entretenait la
+princesse des scènes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient été
+le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy, et auxquelles il n'avait
+échappé qu'à grand'peine; de ses dangereuses pérégrinations à travers
+la France, et du triste sort d'une masse de victimes de la
+persécution, en proie à la misère, à des perplexités, à des
+souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant
+ensuite du tableau de tant d'infortunes les pensées de son
+interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques
+ou littéraires, qu'il savait être de nature à captiver son attention.
+Il n'y avait qu'à gagner dans les familières communications d'un tel
+homme, doué de vastes connaissances, que son esprit judicieux et
+lucide mettait avec aisance à la portée d'autrui.
+
+ [54] Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y
+ enseigner le droit romain.
+
+L'énergique et docte François Dujon, connu dans le monde littéraire
+sous le nom de _Junius_, parlait à Charlotte de Bourbon de l'actif et
+périlleux ministère qu'il avait, comme pasteur, exercé jusqu'en 1566,
+dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frédéric III l'avait
+honoré, en le chargeant de la direction de l'église de Schonau, puis
+en l'envoyant à l'armée du prince d'Orange, pour y remplir, pendant
+toute la durée d'une laborieuse campagne, les fonctions d'aumônier, et
+enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service
+au sein de l'église de Schonau, qu'il devait ultérieurement quitter,
+par ordre de l'électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le
+collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55].
+
+ [55] Voir sur François Dujon, D. 1º _Scrinium antiquarium_,
+ Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet
+ conscripta_; 2º G. Brandts, _Historie der Reformatie_, Amst.,
+ 1677, in-4º, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.
+
+Quant à Jean Taffin, que l'électeur avait investi, à sa cour, du titre
+et des fonctions de _prédicateur français_[56], et dont les
+antécédents dans l'exercice du saint ministère, spécialement à Anvers,
+étaient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualités,
+promptement gagné la confiance de la princesse, qui depuis lors
+attacha toujours un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait
+mieux caractériser le sérieux et l'efficacité de ses relations avec
+elle, qu'en disant, à l'honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon
+inspira à Taffin un dévouement qui ne se démentit jamais, et qu'en
+toute occasion elle sut dignement reconnaître.
+
+ [56] «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget
+ zich naar den Paltz in weerd _fransch predikant te Heidelberg_.»
+ (_Dict. biogr., Holland_.)--Voir sur J. Taffin, l'intéressante et
+ substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitulée:
+ _Jean Taffin, un réformateur belge du XVIe siècle_, Leyde, 1886,
+ br. in-8º.
+
+Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à l'affermissement
+de ses intimes convictions et à l'expansion de son activité
+chrétienne, la pieuse fille du persécuteur des réformés français ne
+cessait d'étendre, de loin comme de près, sa sollicitude sur tous les
+infortunés, qui, sortis de France, portaient, à des degrés divers, le
+douloureux poids de l'expatriation.
+
+De ce nombre étaient les enfants de l'homme éminent dont plus que de
+tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la
+grande victime, Chastillon et d'Andelot, réfugiés en Suisse, venaient
+d'écrire, de Bâle, à l'électeur et à Charlotte de Bourbon, qu'ils
+savaient être, à Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la
+chrétienne sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération
+qu'elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt leur
+parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par la princesse[57].
+
+ [57] La lettre écrite à Chastillon et à d'Andelot par Charlotte
+ de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite
+ d'après l'original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses
+ riches archives, et qu'il a bien voulu me communiquer.
+
+«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui a réduit vos
+affaires en telle extrémité comme elles sont, vous ne pouviez pas à
+qui mieux vous adresser qu'à moy, pour ressentir vostre peine et vous
+y plaindre infiniment, n'en faisant point seulement comparaison à la
+mienne, mais l'estimant, selon qu'à la vérité l'on peult juger, ne
+vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espère que les moyens
+qui vous sont cachez à ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu
+vous les descouvrira lorsqu'il luy plaira vous en retirer. De ma part,
+si je puis quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien
+grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour celle que
+j'ay tousjours portée à feu monsieur l'admiral, vostre père, dont le
+zèle et piété qu'un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la
+mémoire. Incontinent donc que j'ay receu vos lettres et celles que
+vous escriviez à monsieur l'électeur, j'ay esté les luy présenter,
+lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir son
+Exelence embrasser l'affaire dont luy faites requeste, avec une
+singulière affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l'est
+venu trouver de vostre part, à qui il a parlé de façon que je vous
+puis assurer que son Exelence est résolue à faire bientost la
+dépesche, tant pour madame l'admirale[58], que pour vostre regard,
+telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy
+ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme aussy madame
+l'électrice m'a fait entendre estre en pareille volonté; en sorte que
+vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que
+celuy de leurs Exelences, qui sçavent peser les causes selon la
+droiture et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner
+ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre
+et bientost vous remettre en tel heur, bien et félicité, que vous
+vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnées
+recommandations à vos bonnes grâces, et la tiendrez pour
+
+ »Vostre affectionnée et meilleure amye,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.
+
+ »A Heydelberg, ce 12 mars.»
+
+ [58] Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en
+ captivité. (Voir, sur ce point, notre publication intitulée
+ _Madame l'amirale de Coligny, après la Saint-Barthélemy_. Br.
+ in-8º, Paris, 1867.)
+
+
+L'excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement ce à
+quoi «elle pouvoit s'employer de bien grande affection». Elle réussit
+à concilier à ses jeunes correspondants la protection de Frédéric III
+et celle de l'électrice.
+
+La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs
+émus de reconnaissance. «Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte
+et briefve expédition de nos affaires en la cour de monseigneur
+l'électeur nous est assez suffisant témoignage de la grande
+sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre d'icelles;
+mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous escrire rendent la
+preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que
+nostre ingratitude seroit la plus extrême qui fust oncq, si nous ne
+sentions à bon escient combien nous sommes obligez à recongnoistre par
+tous très humbles services, quand Dieu nous en donnera les moïens, le
+très grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui
+estes esmeue et incitée à nous bien faire, par la seule inclination
+naturelle d'une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes
+partout merveilleusement recommandée. A ceste cause, mademoiselle,
+après vous avoir très humblement remercié du très grand bien et
+plaisir qu'avons promptement receu par vostre moïen, des sainctes
+consolations et vertueux enseignemens qu'il vous a pleu nous adresser
+par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables,
+accompagnées d'une vifve démonstration de la charité chrestienne que
+pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions très
+humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que
+mettrons si bonne peine et diligence, avec la grâce de Dieu, à suivre
+le droit chemin de vertu et vraye piété, que toutes les contrariétés
+et grandes difficultés qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne
+pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant
+compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance qu'avec le
+temps il fera, nous relève de ceste oppression très dure, et qu'ayons
+moïen de vous faire très humble service, nous osons bien vous
+promettre, mademoiselle, que jamais n'aurés serviteurs plus humbles ni
+plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens,
+quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance
+d'avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous
+supplions l'Eternel, nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir
+très longuement, mademoiselle, en très bonne santé et heureuse vie,
+pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement des pauvres
+affligez.
+
+ »Vos très humbles et obéissans serviteurs,
+
+ »CHASTILLON, ANDELOT.
+
+ »De Basle, ce 1er juin 1573.»
+
+ [59] Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que
+ dans la note précédente).
+
+
+Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance avec les fils
+de Coligny, une preuve de l'affectueux intérêt qu'elle prenait à leur
+situation, la princesse fut, en ce qui concernait l'atténuation des
+rigueurs imposées à la sienne par la dureté et l'avarice de son père,
+l'objet d'une démarche officielle que tentèrent auprès de Charles IX
+les ambassadeurs polonais venus en France, à l'occasion de l'élévation
+du duc d'Anjou au trône de leur patrie.
+
+Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se
+présentaient d'énergiques paroles[60]. Après avoir réclamé en faveur
+des droits et des intérêts de la généralité des protestants français,
+ils dirent[61]: «Nous conjoignons aussi à ces causes les requestes de
+beaucoup de princes d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de
+personnes qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et
+autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre intercession vaudroit
+beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majesté, n'ont cessé, en
+présence, quand elles nous ont rencontrés, et par lettres, de nous
+prier et supplier d'employer toute la faveur et crédit que Dieu, par
+sa puissance et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté que
+nostre sérénissime esleu, à ce qu'il y ait paix en France, et que les
+innocens et affligés soient soulagés. Parquoy la pitié et _les
+requestes de ceux auxquels nous n'avons pû ne dû refuser ce que nous
+pouvons en cest endroist_, font que nous supplions Vostre Majesté que,
+selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il luy plaise
+pourvoir et remédier à une si longue et grande calamité d'armes
+civiles, par une équitable et très ferme paix.»
+
+ [60] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 6 à
+ 15.--La Popelinière, _Hist._, t. II, liv. 36, fos 196, 197,
+ 198.--Du Bouchet, _Hist. de la maison de Coligny_, p. 569.
+
+ [61] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 8.
+
+L'histoire atteste[62] «qu'outre ceste requeste pour ceux de la
+religion, ces nobles ambassadeurs en firent d'autres pour divers
+particuliers, de la part desquels ils en avoient esté suppliez,
+notamment _pour mademoiselle de Bourbon_, jadis abbesse de Jouarre,
+fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitté l'habit, s'étoit
+retirée en Allemaigne, chez l'Electeur palatin, où elle fut receue
+honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit qu'il pleust au
+roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy
+s'entretenir selon le rang qu'elle devoit tenir, estant fille d'un
+prince du sang.»
+
+ [62] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 14,
+ 15.
+
+Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit
+des pompes et des fêtes par lesquelles seules la cour de France
+prétendait honorer leur présence; aucun droit ne fut fait à leurs
+légitimes demandes[63], et une grande iniquité de plus vint ainsi
+s'ajouter à tant d'autres déjà commises.
+
+ [63] «Le roi, dit de Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 6), éluda
+ leurs demandes sous prétexte qu'elles n'intéressoient en rien la
+ Pologne.»
+
+L'électeur palatin, qui très probablement avait invité les
+ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte de Bourbon,
+donna-t-il à celle-ci, après l'échec de la démarche tentée par ces
+ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX, le conseil de s'adresser
+directement à la reine mère? Il est permis de supposer que oui, quand
+on voit la jeune princesse, trop réservée pour se décider seule à
+entrer en rapports avec l'autorité souveraine, entretenir d'une
+affaire qui la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans
+une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]:
+
+«Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dépend seulement de
+vostre grâce, j'ay prins, _encores à ceste fois_, la hardiesse de
+supplier très humblement Vostre Majesté d'en user envers moy, à qui
+vous laisserez un perpétuel devoir de prier Dieu qu'il vous conserve
+vostre santé, madame, en très heureuse et très longue vie. De
+Heidelberg, ce 8 novembre 1573.
+
+»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, fº 947.
+
+
+Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans cette
+lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis de son père.
+
+Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du
+duc à l'égard de Charlotte. Il persista à refuser de l'assister, à
+Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre communication. Son
+obstination demeurait telle, qu'elle ne fut même pas ébranlée par les
+démarches officieuses que la reine d'Angleterre chargea, à diverses
+reprises, ses ambassadeurs d'accomplir, en France, dans l'intérêt de
+la jeune princesse[65].
+
+ [65] Calendar of state papers, foreign series: 1º The queen to Dr
+ Valentin Dale, 3 février 1574;--2º Dr Dale to the queen, 19
+ février 1574;--3º Answer, 8 mars 1574;--4º Instruction to lord
+ North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.
+
+Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers jours de
+l'année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon
+éprouvait une répulsion que ne justifiait que trop, à ses yeux, le
+triple titre d'ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et
+le prince de Condé, d'insolent et vil auteur des infortunes
+domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny,
+ainsi que de tant d'autres personnages. Cet être dégradé était le duc
+d'Anjou, qui, élu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, en
+compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser
+d'aller, avec eux, saluer l'électeur palatin. Une telle obligation lui
+pesait, car il devait nécessairement se trouver déplacé et mal à
+l'aise dans le milieu essentiellement honnête, digne et ferme qu'il
+allait aborder.
+
+ [66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne,
+ du marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du
+ comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de
+ Louis P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de
+ Schomberg, d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de
+ Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes,
+ des frères de Balzac d'Entragues, et de plus de six cents autres
+ Français, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de
+ Bellièvre qui suivait le prince en qualité d'ambassadeur de
+ France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de
+ Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du pape.
+ (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 21.)
+
+De même que l'électeur et l'électrice, Charlotte de Bourbon se
+résigna à subir la présence de l'odieux visiteur et de son entourage.
+
+«Frédéric III, rapporte d'Aubigné[67], averti des hôtes qui lui
+venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour
+bonne considération; et cela fut la première frayeur du roi de Pologne
+et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire
+un mauvais tour. Ce vieil prince n'oublia, à sa réception, rien
+d'honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi pourmener dans
+une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l'amiral de
+Coligny, le rideau tiré exprès. A cette vue, le palatin ayant vû
+changer de couleur son hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur
+François qui jamais ait esté[68], et en la mort duquel la France a
+beaucoup perdu d'honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui furent
+trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des
+cautions qui lui estoient nécessaires au traitement des princes les
+plus proches, et de mesme pour les affaires d'Angleterre. Nous avons
+receu qu'on fit lire cet escrit à Mgr d'Alençon, vostre frère, et à
+l'ambassadeur d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là
+vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur
+responce, bien que non concertée, fut pareille et telle: ces lettres
+ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles
+monstrent bien qu'il estoit bon François.--Le roi de Pologne dit qu'il
+n'estoit point coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court,
+induisant ceste remonstrance pour un affront.»
+
+ [67] _Hist. univ._, t. II, liv. II, ch. XIV.
+
+ [68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années
+ auparavant, Frédéric III avait adressées à l'amiral: _«Gratulamur
+ tibi quod, præ cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus
+ amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei
+ acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et
+ exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum
+ precibus juvare non cessabimus.»_ (Lettre du 23 mai 1561, ap.
+ Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfürsten von der
+ Pfalz_, 1868, in-8º, t. Ier, p. 179).--L'électeur palatin,
+ Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg avec le roi
+ de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé dans un
+ recueil intitulé: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re
+ publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701,
+ in-4º, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantôme (édit.
+ L. Lal.), à l'appendice, p. 412 et suiv.
+
+La sévère leçon que donna ainsi l'électeur était méritée: le royal
+meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossièreté accoutumée, en
+cherchant à blesser Frédéric III dans son affection pour Charlotte de
+Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69],
+qui, à ce moment, se trouvait à Heydelberg:
+
+«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu
+et salué mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au
+partir, il ne luy feist jamais aucun présent, comme il feist à toutes
+les aultres, bien qu'il veist l'affection dudit sieur électeur envers
+elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en
+aultre chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de quelque
+peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en fut fort marry et
+deist depuis que, s'il eust crû cela, il se feust esloigné de
+Heydelberg, à son passage.»
+
+ [69] _Mémoires_, in-8º, 1877, t. Ier, p. 195, 196.
+
+Quant à la princesse, trop haut placée dans l'estime générale, pour se
+sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procédé du méprisable
+roi qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle ne songea qu'à
+applaudir, avec toute l'énergie de son coeur de chrétienne et de
+Française, à la leçon qu'il avait reçue de l'électeur, et qu'à
+remercier ce généreux protecteur de la nouvelle preuve de bonté qu'il
+lui accordait, en considérant, dans sa paternelle susceptibilité,
+comme faite à lui-même, l'offense calculée, qui ne s'adressait qu'à
+elle, et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu'à dédaigner.
+
+Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire de l'aplomb
+avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel à
+l'amitié qu'il prétendait exister entre l'électeur et lui, et vouloir
+resserrer, en écrivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70] à Frédéric
+III: «Mon cousin, puisqu'il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy,
+mon frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne,
+j'espère l'estre aussy de l'amitié dont vous l'avez aymé, et que
+j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit départy entre luy et moy:
+toutefois, pour ce que je le désire ainsy, et afin qu'elle soit
+perpétuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy
+autant de bonne volonté et affection en vostre endroit, _que je vous
+en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison_.»
+
+ [70] Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, t. II, p. 694.
+
+Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour de Frédéric
+III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la satisfaction d'apprendre
+que son cousin le prince de Condé, dont la position, depuis près de
+deux ans, la tenait dans l'anxiété, se trouvait en Alsace, et qu'il se
+rendrait prochainement à Heydelberg.
+
+Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d'Eléonore de Roye avait, en août
+1572, au Louvre, fait preuve d'énergie, en réponse à ces trois mots,
+«messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX, dans un accès de fureur,
+lui avait jetés à la face; et si, plus tard, par une défaillance
+regrettable, il s'était prêté, pour la forme, à conférer avec
+l'apostat Sureau du Rosier; s'il avait même plié sous la main de ses
+oppresseurs, jusqu'au point de déserter extérieurement sa foi, ce
+n'avait été qu'en se réservant, au fond du coeur, le droit de
+désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule
+lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à cet
+égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins laisser
+subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait
+précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur de Condé, que,
+sans prétendre d'ailleurs effacer cette tache indélébile, il aspirait
+avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur
+la miséricorde et les directions providentielles de Dieu.
+
+Dans les premiers mois de l'année 1574, Charlotte de Bourbon passa de
+l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune
+prince, le jour d'un relèvement digne de lui et du nom qu'il portait.
+
+Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mêmes.
+
+En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on croyait
+d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête; La Rochelle,
+Nîmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes encore avaient tenu en
+échec les troupes royales; la cour s'était résignée à certaines
+concessions inscrites dans le traité dit _de La Rochelle_, concessions
+envisagées bientôt comme insuffisantes par les assemblées de Milhau,
+de Montauban et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans
+une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, des
+revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de
+Médicis elle-même.
+
+Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par
+la gravité des circonstances.
+
+Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais non
+seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur
+prêtait le parti des _politiques_, ayant à sa tête les Montmorency et
+Cossé. La question d'une pacification avait été vainement agitée: la
+mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine mère avaient mis
+obstacle à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un
+mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi de Navarre
+et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes
+ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d'évasion, étaient
+retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux
+de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La
+formation en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc de
+divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants et leurs
+alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau conflit allait s'engager.
+
+Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que tout
+légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la cour et se
+posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur des opprimés.
+
+De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de
+cette province, il réussit à gagner le territoire du duché de
+Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay,
+qui l'accompagna jusqu'à deux lieues au delà de Juvigny[71], et
+finalement il arriva à Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thoré.
+
+ [71] _Mém. de Mme Duplessis-Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p.
+ 80.--_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde,
+ 1647, in-4º, p. 28.
+
+A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en l'église des
+Français[72], profession de son retour à la religion réformée, jura
+d'en soutenir, à l'exemple de son père, les sectateurs contres leurs
+adversaires, et il informa les églises tant du Languedoc, que
+d'autres provinces, de l'engagement solennel qu'il venait de
+contracter.
+
+ [72] _«Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia
+ gallica quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse,
+ quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra
+ pontificia accesserit, et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi
+ ignosceretur.» (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24
+ junii 1574.)_
+
+Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à la levée des
+troupes destinées à composer une armée qui pût, un jour, marcher au
+secours des réformés français, il rechercha, sous ce rapport, des
+appuis en Suisse, en Allemagne, et spécialement le concours de
+l'électeur palatin, auprès duquel il se rendit en mai[73] et en
+juillet.
+
+ [73] Lettre de Guillaume Ier, prince d'Orange, au comte Jean de
+ Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de
+ la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. IV, p. 385.)--Cette
+ lettre, dans laquelle Guillaume parle de l'arrivée de Condé à
+ Heydelberg, contient ce passage remarquable: «Il nous faut avoir
+ cette assurance que Dieu n'abandonnera jamais les siens; dont
+ nous voyons maintenant si mémorable exemple, en la France, où,
+ après si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et
+ autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun
+ se proposoit la fin et une entière extirpation de tous ceux de la
+ religion, et de la religion mesme, nous voyons ce néantmoins
+ qu'ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.»
+
+L'accueil qu'à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à son cousin fut
+naturellement des plus expansifs. On se représente aisément la joie
+qu'elle éprouva à nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la
+franche intimité atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les
+rigueurs de l'expatriation.
+
+Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg et de là
+aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence qui, mieux que
+toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanées avec la
+France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne.
+
+Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon s'associait,
+de coeur, à l'existence que menaient, au loin, sa soeur aînée et son
+beau-frère, aux relations qu'ils soutenaient avec autrui, au bien
+qu'ils faisaient, à leurs joies, à leurs épreuves, à la sollicitude
+dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas
+permis de se fixer à Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en
+quittant Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d'eux, en
+pensée, à titre de soeur aimante et dévouée.
+
+Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue
+de la large hospitalité accordée aux réfugiés français, une véritable
+similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernière ville
+se trouvait une jeune femme française d'une haute distinction, Mme
+veuve de Feuquères[74], qui, ayant échappé au massacre de la
+Saint-Barthélemy, était, ainsi qu'elle se plaisait à le dire[75],
+«receue avec beaucoup d'honneur et d'amytié par M. le duc et Mme la
+duchesse de Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu'à Sedan se
+trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable par
+la noblesse de ses sentimens et par la rare maturité de son caractère,
+Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de
+la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis
+l'affection[76]; qu'il soutenait d'excellents rapports, avec nombre de
+personnes notables de la ville et du dehors; «qu'il étoit aussi visité
+journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et
+qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la
+cause de la religion, que pour l'estat particulier de M. de Bouillon,
+qui ne luy feust communiqué[77].»
+
+ [74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas,
+ seigneur de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux
+ ans.
+
+ [75] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 71.
+
+ [76] Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans.
+
+ [77] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 82.
+
+Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui attachaient à
+sa soeur et à son beau-frère Mme de Feuquères et Philippe de Mornay,
+se félicitait de leur présence à Sedan, et se reposait sur eux du
+soin de continuer à assister de leur affection et de leur dévouement
+ces deux membres de sa famille qui lui étaient particulièrement chers.
+
+Vers la fin de l'année 1574, elle eut la douleur de voir brisé pour
+toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de
+Bouillon[78].
+
+ [78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il
+ eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze
+ ans.
+
+Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de ce prince,
+demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur indissolublement
+attaché à sa mémoire, ainsi qu'à celle de sa fidèle et courageuse
+compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuquères le consigna dans ses
+Mémoires[79], alors qu'elle était devenue Mme de Mornay:
+
+«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et
+estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, et qu'il avoit esté
+empoisonné au siège de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa
+mère, l'estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort
+de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan,
+attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des
+Avelles, qui en estoit gouverneur. L'église de Sedan estoit belle par
+le nombre des réfugiés. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit
+avec beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs et
+divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec le sieur de Verdavayne,
+mon hoste, médecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort
+religieux et zélé. Ilz prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne
+déclareroit à Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche,
+l'extrême maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y
+avoit, en cas qu'il pleust à Dieu de l'appeler, que madame sa
+belle-mère, qui estoit fort contraire à la religion[80], par le moyen
+du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon
+la volonté du roy[81].--Elle, après l'avoir ouy, toute affligée
+qu'elle estoit, se délibéra d'en escrire à M. de Bouillon qui estoit
+en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, la voulant
+voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa
+chambre, et après résolution prise entr'eux, fut reportée en son
+lict.--Le lendemain M. de Bouillon envoyé quérir ses plus confidens,
+particulièrement fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux
+esclarcit les moyens d'effectuer sadicte résolution; puis appelle tous
+ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur déclare
+que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa
+charge, et pour ce, sur-l'heure mesme, luy ayant demandé les clefz,
+les mit ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, et
+de La Marcillière, conseiller au grand conseil, pour, appelés les
+officiers et gardes du chasteau, leur déclarer l'intention dudict
+seigneur duc de Bouillon, et les remettre ès mains dudict sieur de la
+Lande, lieutenant de sa compagnie.--Ainsi, ceste place forte fut
+asseurée, et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre
+heures; et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort
+chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et
+son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa
+mort, non moins paisiblement que auparavant.»
+
+ [79] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 84,
+ 85.--Voir aussi l'_Histoire de la vie de messire Philippe de
+ Mornay_, Leyde, in-4º.
+
+ [80] Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la
+ haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'âpre
+ cupidité qui la poussait à s'enrichir de leurs dépouilles.
+
+ [81] On voit par là que Mme de Bouillon mère était de la même
+ école que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de
+ ménagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait
+ pour sa fille aînée; car, si la duchesse de Bouillon était
+ exposée aux obsessions tenaces de son père, en matière
+ religieuse, le duc de Bouillon, de son côté, avait à redouter et
+ à déjouer les coupables manoeuvres de sa mère, hostile à la
+ religion réformée qu'il professait, et, par voie de conséquence,
+ aux droits dont il était investi, dans l'étendue de son duché.
+
+Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse, sa soeur, plus
+elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée au veuvage, sans
+rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants,
+l'appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient.
+Aussi, éprouva-t-elle un allègement à ses préoccupations fraternelles,
+en acquérant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins
+sur le concours de l'électeur palatin, auquel le duc de Bouillon avait
+confié, ainsi qu'au duc de Clèves, l'exécution de ses dernière
+volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de Mme de Feuquères et
+de Philippe de Mornay.
+
+Avec l'année 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase
+la plus solennelle de sa vie, que feront connaître les développements
+qui vont suivre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
+ Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de
+ l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
+ Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse
+ de Charlotte.--La demande du prince est définitivement
+ accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne
+ pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de
+ Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y
+ tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour
+ l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La
+ jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
+ vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés
+ à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des
+ Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à
+ l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de
+ Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage
+ avec Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les
+ nouveaux époux se rendent de La Brielle à
+ Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces deux
+ villes.--Chant composé en leur honneur.
+
+
+Femme d'élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait à
+une foi vivante le double apanage de la supériorité du coeur et de
+celle de l'esprit. La dignité personnelle rehaussait, en elle, le
+charme d'une beauté morale et physique[82], qui se reflétait dans la
+grâce de son langage et l'affabilité de ses manières. Aimante et
+douce, avant tout; d'autant plus compatissante, qu'elle avait
+profondément souffert; énergique et fidèle dans l'expansion de son
+dévouement à la cause des faibles et des infortunés de tout genre;
+associant à la générosité de sentiments la justesse et l'élévation
+d'idées, à la fermeté de convictions la rectitude d'actions et de
+paroles; sympathique enfin à tout ce qui était juste, salutaire et
+grand, elle exerçait sur quiconque avait accès auprès d'elle
+l'irrésistible ascendant par lequel se caractérise, dans la délicate
+sérénité d'une âme chrétienne, l'empire de la véritable bonté.
+
+ [82] De Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 166) dit en parlant de
+ Charlotte de Bourbon: «C'estoit une princesse d'une grande beauté
+ et de beaucoup d'esprit.»--Un autre écrivain dit: «Si le visage
+ de cette princesse avoit de la sérénité et de la majesté, tout
+ ensemble et des grâces non communes, son esprit avoit encore plus
+ de beauté, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mémoires sur
+ la vie et la mort de la sérenissime princesse Louyse-Julianne,
+ Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4º.)
+
+Aussi, de quels voeux sincères n'était-elle pas l'objet, à Sedan, à
+Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme qui, unie à la sienne
+par les liens de l'amitié ou de la gratitude, se préoccupait du soin
+de son bonheur! On ne se bornait pas à désirer que, affranchie
+désormais d'une situation isolée et dépendante, elle occupât, dans les
+hautes régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était
+digne; on aspirait surtout à voir son coeur aimant et dévoué
+s'épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer
+domestique dont elle serait l'honneur et l'égide.
+
+Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le poids
+d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec plus
+d'ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu'un homme
+éminent, dont elle avait naguères, à Heydelberg même, fortement
+impressionné le généreux coeur par l'attrait de ses vertus et de ses
+rares qualités, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par
+la dignité avec laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume
+de Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la république des
+provinces unies des Pays-Bas[83].
+
+ [83] Durant les premiers mois de l'année 1572, Guillaume de
+ Nassau séjourna en Allemagne, et tout particulièrement à
+ Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres
+ datées de cette ville, il s'occupait d'organiser une armée, à la
+ tête de laquelle il marcherait au secours de son frère Louis, qui
+ se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces
+ espagnoles. Voulant, au sujet de l'expédition qu'il préparait, se
+ concerter avec l'électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et
+ ce fut très probablement alors qu'à la cour de ce prince il vit
+ Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la
+ maison d'Orange-Nassau_, Ire série, t. V, p. 113) se rapproche de
+ notre opinion, sur ce point. Il en est de même de J. Van der Aa,
+ dans l'ouvrage intitulé: _Biographisch Woordenboek der
+ Nederlanden_, 1858, in-fº, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon.
+
+Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce prince,
+jusqu'à la fin de l'année 1574, et dans quelles circonstances
+nourrissait-il le désir d'unir son sort à celui de Charlotte de
+Bourbon? c'est ce qu'il importe de préciser, au moins sommairement.
+
+Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d'une
+profonde piété, Guillaume Ier, de Nassau, dit _le Taciturne_ naquit,
+en 1533, au château de Dillembourg.
+
+Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines situés dans
+les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin, la principauté
+d'Orange enclavée dans le territoire de la France.
+
+Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne de
+Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration d'esprit
+et à une grande droiture de caractère, se concilier la faveur et
+l'affection de ce monarque, que, dès l'âge de quinze ans, il devint en
+quelque sorte son confident.
+
+A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas, Anne
+d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.
+
+A vingt et un ans, il fut appelé par l'empereur, en l'absence du duc
+de Savoie, au commandement en chef de l'armée qui occupait alors la
+frontière de France.
+
+Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle de
+l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'épaule de Guillaume de
+Nassau, que Charles-Quint se présenta à l'assemblée qu'il avait
+convoquée.
+
+Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la couronne
+impériale.
+
+En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants,
+Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince.
+
+Après avoir pris une large part aux opérations militaires dont la
+Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux négociations qui
+aboutirent, en 1559, au traité de paix du Cateau-Cambrésis, Guillaume
+de Nassau vint en France avec le duc d'Albe.
+
+A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la jeune princesse
+accordée en mariage à Philippe II, s'ajoutait une mission secrète,
+celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens à employer pour
+procéder en France, parallèlement à la marche qui serait suivie en
+Espagne et dans les Pays-Bas, à l'extermination des protestants.
+Satisfait des entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II
+en fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de convictions
+religieuses précises, mais du moins ennemi décidé de toute intolérance
+et de toute persécution, se disait catholique, et ne l'était que de
+nom[84]. Ému d'indignation, à l'ouïe du langage de Henri, Guillaume
+toutefois se contint si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de
+_Taciturne_[85] a l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en
+cette circonstance, au sujet de laquelle il a écrit[86]: «Je confesse
+que je fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers tant de
+gens de bien qui estoient vouez à l'occision, que dès lors
+j'entrepris, à bon escient, d'aider à faire chasser cette vermine
+d'Espaignols hors de ces païs.» Ce fut ainsi que la vocation du
+_Taciturne_ comme futur fondateur de l'indépendance des provinces
+unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la liberté religieuse au
+sein de ces provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés et
+à l'insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques.
+
+ [84] «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je
+ confesse que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le
+ berceau, j'y avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y
+ estoit mort, ayant chassé de ses seigneuries les abus de
+ l'Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine
+ estoit tellement engravée en mon coeur et y avoit jecté telles
+ racines, qu'en son temps elle est venue à apporter ses fruicts?
+ Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en la
+ chambre de l'empereur, et estant en âge de porter les armes, que
+ je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées,
+ pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture,
+ quant à la religion, que nous avions, j'avois lors plus à la
+ teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes
+ seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois,
+ j'ai grande occasion de remercier Dieu, qui n'a pas permis ceste
+ sainte semence s'étouffer, qu'il avoit semée luy-mesme en moy; et
+ dis dadvantage, que jamais ne m'ont plû ces cruelles exécutions
+ de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop
+ ordinaires à l'endroit de ceux de la religion.» (_Apologie de
+ Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'édict de
+ proscription publié en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne_,
+ Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8º, p. 87, 88.)
+
+ [85] Loin d'être taciturne, il se montrait au contraire si bien
+ doué d'expansion et d'affabilité, qu'on a dit de lui: «C'étoit un
+ personnage d'une merveilleuse vivacité d'esprit.... jamais parole
+ indiscrète ou arrogante ne sortait de sa bouche par colère, ni
+ autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient
+ faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans
+ user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et
+ agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les aultres seigneurs
+ de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et bien voulu sur
+ tous aultres, pour une gracieuse façon de faire, qu'il avoit, de
+ saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le monde.»
+ (_Mémoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861,
+ in-8º, t. Ier, p. 42).--On lit dans un récit manuscrit, intitulé:
+ _Troubles des Pays-Bas_ (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179):
+ «Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit
+ séduisante; son silence même étoit éloquent; on pouvoit lui
+ appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando
+ incanta._»
+
+ [86] Apologie précitée, p. 88.
+
+Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affecté par la mort
+de son père[87].
+
+ [87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet
+ (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. Ier, p. 47.
+ Lettre du 15 octobre 1559, datée de Bruxelles). On y rencontre
+ l'expression des louables sentiments qui l'animaient comme fils
+ et comme frère, et auxquels il demeura fidèle.
+
+Sous l'influence de l'émotion que lui avait récemment causée le
+langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive
+opposition à la présence des troupes espagnoles; et, sans partager
+encore les convictions religieuses des protestants, il se prit
+cependant de compassion pour eux, et résolut de les soustraire aux
+persécutions. Il y réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en
+qualité de stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht, de faire
+châtier et périr une foule d'innocents, il leur ménagea des moyens
+d'évasion; croyant en cela «qu'il valoit mieux obéir à Dieu qu'aux
+hommes[88]».
+
+ [88] Apologie précitée, p. 109.
+
+Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait,
+malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés, l'amenèrent
+à contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille
+du célèbre électeur Maurice, mort depuis quelques années. De cette
+union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie.
+
+La marche des événemens ayant, d'année en année, aggravé la situation
+générale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d'autres
+seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays
+par sa désastreuse administration.
+
+On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte
+engagée contre la politique persécutrice de Philippe II, et s'attacher
+à apaiser la fermentation des esprits justement indignés.
+
+Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux
+horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea vers les Pays-Bas,
+à la tête d'une armée, Guillaume écrivit à Philippe qu'il se démettait
+de toutes ses charges et se retirait dans le comté de Nassau.
+
+Sommé de comparaître devant _le conseil des troubles_, surnommé _le
+conseil de sang_, il répondit par un refus formel de se soumettre à
+cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt fulmina contre lui une
+condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, à
+force d'excès, pousser les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer
+par une répression sanguinaire.
+
+En concours avec _le conseil de sang_ agissait le _saint-office_ qui,
+aux termes d'une sentence du 16 février 1568, confirmée par décision
+royale du 26 du même mois, condamna à mort tous les habitans des
+Pays-Bas, à titre d'hérétiques[89]. La cruauté se confondait ainsi,
+chez les persécuteurs, avec le délire.
+
+ [89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zélande,
+ etc._, in-fº, t. II, p. 174, 175, 176.
+
+Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché à
+l'université de Louvain et entraîné en Espagne.
+
+Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses biens par voie de
+confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son
+patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la réforme, dont il
+faisait désormais sa propre cause, Guillaume s'érigea résolument,
+contre la tyrannie, en défenseur des droits de la nation et des
+sectateurs de la religion réformée, à laquelle il déclarait
+expressément adhérer.
+
+Ce fut là plus qu'un pas décisif dans sa carrière: ce fut un acte
+d'une immense portée; car la foi chrétienne, en s'emparant alors de
+son âme, lui imprima une direction suprême et le doua d'une
+indomptable énergie dans l'accomplissement des devoirs ardus qui
+s'imposaient à lui.
+
+Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et la fit entrer
+en Frise sous le commandement de son frère, Louis de Nassau, qui,
+quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une défaite.
+
+Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume leva, toujours
+à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle il entra dans le
+Brabant, mais sans réussir à attirer le duc d'Albe au combat.
+
+Suivi par douze cents hommes qu'il s'était réservés, et accompagné de
+ses frères Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui
+s'avançait en France, au secours des réformés, y prit part à divers
+combats, et ne se retira momentanément dans le comté de Nassau que
+pour y préparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de
+troupes.
+
+Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors à Guillaume d'organiser
+un armement maritime fut éminemment utile à ce courageux chef; car,
+avec l'appui des _gueux de mer_, plus heureux dans leurs entreprises
+que ne l'avaient été jusque-là les _gueux de terre_, il s'assura la
+possession de la Hollande et de la Zélande, dont les états le
+reconnurent pour leur gouverneur.
+
+De leur côté, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la province
+d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de la Frise, ne
+tardèrent pas à se ranger sous l'autorité du prince.
+
+La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis nécessitait,
+de la part de Guillaume, un redoublement d'énergie.
+
+Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur les provinces
+que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement sur trois
+villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à la défense desquelles il dut
+pourvoir.
+
+Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir des
+assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux événement,
+Guillaume écrivit à son frère Louis[90]: «J'avois espéré vous envoyer
+de meilleures nouvelles; cependant, puisqu'il en a plû autrement au
+bon Dieu, il faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce
+même Dieu à témoin que j'ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui
+étoit possible pour secourir la ville.»
+
+ [90] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 175.
+ Lettre du 22 juillet 1573.
+
+Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n'avait pas à
+redouter Guillaume, en s'efforçant d'en soustraire les habitants aux
+horreurs d'un siège! Les anxiétés de son lieutenant Dietrich Sonoy, à
+cet égard, étaient grandes; le prince les dissipa par ces simples
+paroles[91]: «Puisque malgré nos efforts, il a plû à Dieu de disposer
+de Harlem selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa sainte
+parole? Le bras puissant de l'Éternel est-il raccourci? Son église
+est-elle détruite? Vous me demandez si j'ai conclu quelque traité avec
+des rois et de grands potentats: je vous réponds qu'avant de prendre
+en main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces j'étois
+entré dans une étroite alliance avec le roi des rois, et je suis
+convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront
+en lui leur confiance. Le Dieu des armées suscitera des armées afin
+que nous puissions lutter contre ses ennemis et les nôtres.»
+
+ [91] P. Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, Seste Boek,
+ p. 447, 448, 9 _Augusti_ 1573.
+
+Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d'êtres opprimés
+qui, comme lui, s'attendaient à l'Éternel! Aussi, des prodiges
+d'abnégation et de courage furent-ils, de même qu'à Harlem accomplis à
+Alkmaar. Redoutant un désastre final, les Espagnols se virent
+contraints de lever le siège de cette seconde place.
+
+Bientôt ils entreprirent celui de Leyde.
+
+Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons relatives
+à la défense de cette ville, sur un corps d'armée que son frère Louis
+lui amenait d'Allemagne; mais ce corps fut défait à Mookerheyde, dans
+un combat où Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre
+frère de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la mort,
+en 1558, à la bataille de Heyligerlée.
+
+Frappé au coeur par la mort de ses trois frères, dont l'un surtout,
+Louis, avait été pour lui constamment un appui précieux, le prince ne
+se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde
+tout ce qui lui restait de force et d'activité.
+
+ [92] Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de
+ Louis et de Henri: «Je vous confesse qu'il ne m'eust sçeu venir
+ chose à plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut
+ conformer à la volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine
+ providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique,
+ pour maintenir son église, ne fera rien que ce qui redondera à
+ l'avancement de sa gloire et maintenement de son église, oires
+ qu'il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous
+ viendrions à mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacré
+ et chassé, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que
+ Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si
+ mémorable exemple en la France, où après si cruel massacre de
+ tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes
+ qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une
+ entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la
+ religion mesme, nous voyons ce néantmoins, qu'ils ont derechef la
+ teste eslevée plus que jamais, se trouvant le roy en plus de
+ peines et fascheries que oncques auparavant, espérant que le
+ seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa
+ puissance et miséricorde envers nous.» (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 386, 387.)
+
+Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le fardeau de
+préoccupations incessantes, il fut saisi d'une violente fièvre qui mit
+ses jours en danger; toutefois, quelque menaçantes que devinssent, de
+moment en moment, les étreintes du mal[93], il n'en concentrait pas
+moins toutes ses pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré
+l'extrême faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner
+toutes les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait être
+nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever de son état de
+faiblesse, il se porta partout où sa présence et ses directions
+pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous son inspiration, les
+habitants de Leyde supportèrent avec un admirable courage le poids
+d'horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succombé;
+et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à
+la tête de ses marins, l'un de ces prodiges de dévouement, de bravoure
+et d'habileté qui commandent à jamais l'admiration et la
+reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols laissèrent libre
+l'accès de cette noble cité à Guillaume, qui y fut acclamé comme il
+méritait de l'être.
+
+ [93] Voir _Appendice_, no 3.
+
+Peu de jours avant celui où il lui fut possible d'entrer à Leyde en
+libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean de Nassau, son
+frère[94]: «Je me remetz du tout à Dieu, bien asseuré qu'il ordonnera
+de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sçait estre utile,
+et ne me surchargera de plus d'afflictions que la débilité et
+fragilité de cette nature en pourra porter.»
+
+ [94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 53).
+
+Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par de
+poignantes afflictions.
+
+En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son fils
+aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée et à
+Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de l'indigne conduite
+d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mère,
+avait, depuis plusieurs années, abandonné et lui et ses enfants, pour
+se plonger dans un abîme de désordres auxquels il s'était vainement
+efforcé de l'arracher.
+
+La culpabilité de l'épouse infidèle ressortait à la fois de
+témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux
+de son complice; témoignages et aveux que le magistrat compétent avait
+recueillis[95], et à la vue desquels les représentants les plus
+considérables de l'autorité ecclésiastique, appelés à se prononcer,
+avaient déclaré que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe était
+désormais dissous, se trouvait légalement libre d'en contracter un
+autre[96].
+
+ [95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les
+ documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la
+ _Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. III,
+ p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397.
+
+ [96] Voir _Appendice_, no 4.
+
+Telle était, à la fin de l'année 1574, la situation de Guillaume, au
+double point de vue de sa carrière publique et des douloureuses
+perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se créer
+un nouvel intérieur le porta à demander la main de Charlotte de
+Bourbon.
+
+La grandeur de ses devoirs d'homme d'État ne lui permettant pas de se
+rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle ami Marnix de
+Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre à la princesse une
+lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et
+l'invitait à croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-même, dans
+les franches communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pût
+apprécier sous toutes ses faces la portée d'une démarche qui
+impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la
+félicité conjugale.
+
+On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde était
+porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d'un
+mémoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, à
+quelque temps de là, il lui confia une mission confirmative de celle
+dont Sainte-Aldegonde s'était acquitté à Heydelberg.
+
+ [97] Voir _Appendice_, no 5.
+
+Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en homme de
+coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui
+à l'élévation de ses sentiments, à ses vertus, à l'attrait de ses
+rares qualités, à l'irrésistible ascendant de son généreux caractère.
+Il plaçait dès lors en elle une confiance sans réserve.
+
+Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se révélait-il
+à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque
+la majeure partie de ses biens demeurait affectée, soit à la
+conservation des droits de ses enfants, soit au service des
+Provinces-Unies; ni la perspective d'une existence paisible, car elle
+aurait à affronter les agitations, les labeurs et les périls de la
+sienne; mais il lui assurait du moins l'inébranlable dévouement d'une
+âme qui voulait se consacrer à elle, et la stabilité d'une gratitude
+qu'inspirerait à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle
+dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique
+appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il présageait
+le bien sérieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, par la
+douce influence de ses conseils et de ses procédés, à resserrer les
+liens qui unissaient les réformés français à ceux des Provinces-Unies,
+et la France elle-même à ces provinces.
+
+On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de
+Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins la lettre qu'à la suite de
+ces entretiens elle fit parvenir à Guillaume de Nassau. La voici dans
+sa gracieuse simplicité[98]:
+
+
+ «A monsieur le prince d'Orange.
+
+»Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire et entendu
+de ce gentilhomme, présent porteur, l'affaire dont luy avés donné
+charge de me parler, quy est telle que je n'y puis faire réponce que
+par le conseil et commandement de monsieur l'Électeur et de madame
+l'Électrice, auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de père et
+de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons
+traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de
+fille, comme j'y suis obligée. Pour ce qui dépent de ma voullonté,
+monsieur, il ne sera jamais que je n'estime et honore beaucoup la
+vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera
+le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, après vous
+avoir présenté mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce,
+en santé et prospérité, très heureuse et longue vie.
+
+ »Vostre bien humble, à vous faire service.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.
+
+ »à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.»
+
+ [98] Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille).
+
+
+La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes n'excluait pas,
+aux yeux de Guillaume, la perspective d'un consentement qui, s'il
+était obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la détermination à
+laquelle Charlotte de Bourbon s'arrêterait ne devait être que le
+résultat de mûres réflexions, il tint à la laisser s'y livrer à
+loisir, en demeurant, vis-à-vis d'elle, dans une silencieuse
+expectative, et à lui prouver, par cela même, combien il respectait la
+plénitude de sa liberté.
+
+Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur de ceux de
+Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant qu'à connaître et
+qu'à suivre sa volonté. Vint le jour où, obtenant, dans le
+recueillement de la foi, une réponse à ses instantes prières, elle se
+sentit paternellement amenée par une direction suprême sur le seuil de
+la voie qu'elle devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant
+elle, l'affectueuse approbation de sa soeur aînée, de ses cousins, le
+roi de Navarre et le prince de Condé, de l'électeur palatin et de
+l'électrice. Alors elle accepta avec une confiante sérénité d'âme le
+rôle sacré de compagne d'un homme de foi et d'abnégation, et la
+mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants.
+Préoccupations, labeurs, fatigues, périls, elle était prête à tout
+supporter, à ses côtés; car son coeur la portait à devenir pour lui ce
+qu'elle fut en effet, «_une aide fidèle, lui faisant du bien, tous les
+jours de sa vie_[100].»
+
+ [99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse
+ de «vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée
+ d'une piété singulière.» (Voir Lepetit, _la Grande chronique de
+ Hollande, Zélande, etc._, t. II, p. 301.--_Hist. des troubles et
+ guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582,
+ p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur Ryckwaert d'Ypres.)
+
+ [100] _Genèse_, chap. II, v. 18.--_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12.
+
+L'acceptation si vivement désirée par le prince intervint, à la fin du
+mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l'un des
+principaux conseillers de l'électeur palatin, fit connaître à
+Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour de ce même mois, la
+lettre suivante[101]:
+
+«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine est revenu de
+France, portant la mesme résolution du roy de France et de la royne
+mère, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres
+dudit de Mine, lequel ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à
+sçavoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant
+contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de
+rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mère: et
+qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle
+feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son
+bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que
+cela méritoit bien estre communiqué au duc de Montpensier, son père.
+Ce nonobstant, il a esté résolu, en présence du conte palatin, du
+chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing
+d'attendre le consentement du duc de Montpensier, à cause qu'il ne
+faut espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme
+religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande sinon
+d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy
+conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour père; et qu'ayant
+le conte palatin trouvé bon et déclaré qu'il ne luy sçauroit
+desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion,
+Madamoiselle a simplement déclaré en cest affaire d'obéir au conte
+palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin
+m'a commandé de escrire à Vostre Excellence.
+
+ [101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.
+ 165.
+
+»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de Vostre
+Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte
+palatin et Madamoiselle la remettent à la suffisance de Vostre
+Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant
+pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre
+Excellence et de Madamoiselle.
+
+»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que
+Vostre Excellence a résolu touchant la maison de Middelbourg; mais
+comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter
+avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à Vostre
+Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle,
+comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre
+Excellence aura considération du sexe, et des biens que Vostre
+Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duché de
+Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans précédens de
+Vostre Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir de quoy
+s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs, frères de Vostre
+Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder.
+Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien
+que les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence,
+laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement.
+Il ne reste donc sinon la déclaration de Vostre Excellence là dessus,
+et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission
+du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose
+superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains
+suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend
+de jour en autre la response du frère du roy et du roy de Navarre,
+ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir à ce mariage,
+et adoucir le duc de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.»
+
+La solution affirmative de la grande question du consentement fut
+aisément suivie de celle des questions secondaires qui s'y
+rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans émotion, approcher
+le moment où elle devrait se séparer de l'électeur et de l'électrice.
+Sa gratitude envers eux était profonde, et toujours elle sut en
+prouver la sincérité.
+
+Heureusement fixé sur la réalisation de ses voeux par la lettre de
+Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements s'accomplissant
+alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du
+territoire de celle-ci, pour se rendre à Heydelberg, voulut du moins,
+qu'en quittant cette résidence, sa noble fiancée, sur le voyage de
+laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'acheminât vers les
+Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dévoué et
+vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte de
+Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse devait
+recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102].
+
+ [102] Voir _Appendice_, no 5.
+
+Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume et à ceux
+de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immédiatement dans le
+Palatinat se mettre à la disposition de la princesse, et, d'accord
+avec elle, il prit, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice,
+toutes les mesures nécessaires à l'organisation de son départ, avant
+que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût
+arrivé à Heydelberg.
+
+Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse,
+Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre
+étendue[103] qui témoignait de son zèle à seconder les intentions du
+prince dans l'observation des égards et des ménagements auxquels sa
+noble fiancée avait droit.
+
+ [103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.
+ 192.
+
+Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon
+entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement
+informé de son départ, en donna avis au comte Jean, en ces
+termes[104]:
+
+«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour vous advertir
+que, suivant la charge que j'avois donnée à M. de Sainte-Aldegonde, de
+contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy
+avois de mesme commandé que, tout aussitost qu'il auroit le
+consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en
+chemin, pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le retour de
+M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois prié M. le
+comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de
+vouloir passer à Heydelberg pour porter mon consent à Madamoiselle de
+Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est
+retourné à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte palatin
+et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la première charge, il
+s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardeça, ignorant
+entièrement la requeste que j'avois faicte à mondict beau-frère le
+comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à
+cause que je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde,
+qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon à Heydelberg; que ce
+néantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est passé
+oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et
+advoue entièrement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu
+advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez
+ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.»
+
+ [104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.
+ 205.
+
+De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'étaient
+dirigés vers Embden, où avaient ordre de les attendre des vaisseaux de
+guerre fortement armés, que Guillaume de Nassau avait envoyés
+au-devant d'eux[105], pour protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une
+des côtes des Provinces-Unies.
+
+ [105] «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince
+ de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten
+ na de Mase, etc., etc.» (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche
+ Oorlogen_, in-fº, t. Ier, p. 644.)
+
+Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en
+l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrivée.
+Voici, quant à la Hollande, celles que nous font connaître les
+procès-verbaux des _résolutions de ses états_[106]:
+
+«Séance du 4 juin 1575.--Étant représenté aux états, que, pour
+répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de
+congratuler, à son arrivée, la princesse, future épouse de Son
+Excellence qui a si bien mérité de la patrie, et de lui offrir quelque
+don de joyeuse entrée; que, dès lors, il y a lieu de déterminer où et
+de quelle manière la princesse sera receue;--en conséquence, il est
+_résolu_ qu'on informera Son Excellence de la décision prise par les
+états de congratuler la princesse, au lieu même de son arrivée, et de
+l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence a l'intention de
+célébrer les fêtes de noces; ce dont les états s'enquerront auprès de
+Son Excellence; à l'effet de quoi sont députés vers elle les sieurs
+Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.»
+
+ [106] Archives générales du royaume de Hollande.
+
+«Séance du 6 juin 1575.--Étant fait rapport aux états de la
+congratulation adressée à Son Excellence, à raison de sa nouvelle
+alliance, et étant offerts de la part des états, tous les bons offices
+du pays, Son Excellence les en a remerciés et a déclaré qu'elle
+espéroit que cette nouvelle alliance contribueroit à la prospérité
+dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de
+noces seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre
+l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit pu
+s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que la princesse
+fût receue à La Brielle même par les états.--Sur ce, il est résolu par
+les états, que, de leur part, seront envoyés à La Brielle divers
+députés, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht,
+d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les
+noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques cadeaux et un
+don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son
+Excellence prendra plus en considération l'affection que l'importance
+de l'offre, à raison des pesantes charges imposées aux états par suite
+de la longue durée de la guerre; ce que l'on aura soin de
+représenter[107].»
+
+ [107] On lit dans le recueil _des Résolutions_ des états de
+ Hollande (Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du
+ 10 juin 1575.--Les villes et états de Hollande ayant résolu
+ d'offrir à la princesse Charlotte de Bourbon, à titre de
+ congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera
+ demandé à Son Excellence en quoi elle désire que le don consiste,
+ soit en numéraire soit en pierres précieuses.» «Séance du 16 juin
+ 1575.--Son Excellence a déclaré désirer que le don destiné à la
+ princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse
+ faire tel usage que bon lui semblera.»
+
+A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le prince eut
+le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de Bourbon, dont
+l'arrivée fut acclamée par la population et par les députés des états
+avec un enthousiasme qui émut profondément cette princesse.
+
+Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les conventions
+civiles qui devaient précéder leur union.
+
+L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité
+exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il
+mérite d'autant plus d'être connu, qu'il témoigne d'une complète
+réciprocité de désintéressement, en laissant apparaître l'absence de
+toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du côté de l'une
+des parties contractantes, et l'exiguïté des seules ressources alors
+disponibles, du côté de l'autre[108].
+
+ [108] Voir _Appendice_, no 6.
+
+Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. Il fut
+béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait
+récemment pris pour chapelain, et qui, à ce titre, demeura désormais
+attaché à la maison du prince et de la princesse.
+
+Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, où, de
+même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux accueil, bientôt
+suivi de fêtes et de réjouissances, dans le cours desquelles
+d'ailleurs on s'abstint de danser[109].
+
+ [109] Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée
+ et au séjour de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné
+ dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J.
+ Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8º, p. 50
+ et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in
+ 1575_). Il y est parlé, notamment d'une association littéraire,
+ dite des _Rhétoriciens_, ayant pour devise les «mots: _joie
+ pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une
+ moralité.»
+
+On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de l'ardente
+sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, à La Brielle et à
+Dordrecht, qu'en se reportant à une modeste production littéraire, du
+XVIe siècle, qui, dans sa naïveté, demeure empreinte de l'émotion que
+fit naître en une foule de coeurs la présence de l'excellente et
+gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant
+partie d'un ancien recueil intitulé: _Chansonnier des Gueux_[110].
+
+Voici la traduction simplement littérale de ce morceau,
+qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et de la
+princesse dans cette ville, en 1575:
+
+«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.
+
+ »(Sur l'air de Guillaume de Nassau.)
+
+»1º Faites éclater votre allégresse, vous, villes de Hollande et de
+Zélande! Vous, hommes, femmes, faites éclater, de tous côtés, votre
+allégresse, en l'honneur de l'éminent prince et de son épouse noble et
+renommée. Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur
+continuer, à toujours.
+
+»2º A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun
+en a été témoin. De nombreux coups de canon furent tirés en l'honneur
+du prince; et, quant à elle, on la prit par la main et on lui dit
+qu'elle était la bienvenue dans la patrie du prince.
+
+»3º En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince, joyeux de
+coeur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers elle tendaient les
+plus chers désirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa
+fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement.
+
+»4º Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; je vous le
+dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre
+sur la jetée et dans la ville. Le canon fut tiré en l'honneur de la
+charmante fiancée. Rien n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie
+par de nombreuses salves.
+
+»5º Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun
+lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata de toutes parts. Des feux
+brillèrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une
+manière ravissante. Pas une plainte ne troubla l'émotion générale.
+
+»6º De là, les nouveaux époux sont partis rapidement pour Dordrecht,
+comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gardés. Tandis
+que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun
+accourir pour rendre hommage à la compagne du prince.
+
+»7º Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent bientôt pris leurs
+mesures; car, en attendant la princesse, ils n'épargnèrent aucuns
+frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avança en faisant
+flotter ses bannières.
+
+»8º Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte
+de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se
+fit entendre. On vit, çà et là, par la ville, les tonneaux de résine
+lancer leurs flammes, à la honte de tous les mécréants, et en
+l'honneur du prince vénéré.
+
+»9º Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins, dans leur
+bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allèrent
+triomphalement, bannières déployées, à la rencontre de la princesse,
+et lui adressèrent avec cordialité ces paroles: Soyez la bienvenue en
+Hollande.
+
+»10º Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester une vive
+allégresse, faire éclater votre amour pour le vaillant prince, et
+remercier Dieu, à haute voix, d'avoir détruit Babylone, et de vous
+avoir donné sa sainte parole.
+
+»11º Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes très renommées,
+parce que jamais vous n'avez été placées sous une aussi grande
+protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente
+princesse, qui, tous deux, appuyés sur la parole divine, veulent
+sacrifier, pour nous, corps et biens.
+
+»12º Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui
+qui nous soutient, nous pauvres créatures chétives, comme on a pu le
+voir devant la ville de Leyde, où l'ennemi a été saisi d'épouvante,
+et aussi à Alckmaar, d'où il s'est enfui précipitamment.
+
+»13º De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer de bon coeur ce
+chant composé en l'honneur du prince d'Orange et de l'éminente
+princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne santé et leur
+accorder une longue vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon
+coeur!»
+
+ [110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de
+ troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght
+ is. «T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't
+ water, anno 1656_, in-8º».
+
+Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au
+sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle
+pouvait y voir le présage de celui qu'elle recevrait des membres,
+alors disséminés, de la famille du prince. Répondraient-ils aux
+sincères efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de
+chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de
+Dieu, pour résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante
+question, si intimement liée désormais à celle de son bonheur
+domestique.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa
+ belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
+ frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de
+ la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à
+ Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à
+ l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de
+ Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
+ vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier,
+ son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des
+ sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
+ sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au
+ sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle
+ s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
+ dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires
+ publiques depuis l'insuccès des _Conférences de
+ Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet
+ 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de
+ Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
+ d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral
+ Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces
+ par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits
+ dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du
+ prince et de la princesse d'Orange avec François de
+ Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
+ Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
+ d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la
+ Zélande.--_Union de Bruxelles._
+
+
+Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique frère qui lui
+restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister
+à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l'une, par son
+âge avancé et son état de faiblesse, l'autre, par la maladie.
+
+Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais,
+plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner
+Guillaume, si ce n'est précisément du mariage projeté par lui, tout au
+moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit
+politiques, soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient
+rien de déterminant.
+
+Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'était
+dégagée de ces considérations, et n'avait nullement songé à dissuader
+son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être
+assuré de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui
+trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et
+à la justesse de ses appréciations.
+
+Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les
+premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha à gagner, avant
+tout, le coeur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par
+l'expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées
+de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24
+juin, avec son mari[111]:
+
+
+ «A madame la comtesse de Nassau,
+ ma bien-aimée mère,
+
+«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse de vous voir,
+pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay
+dédiée à vous obéir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a
+faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me
+faire ceste faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous
+supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me
+donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous
+pouvoir faire service, je m'y emploiré de sy bon coeur, que vous
+cognoistrés, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre
+alliance, laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu
+et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour
+duquel j'espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos
+bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et
+supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je
+puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous
+conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très
+longue vie.
+
+ »Vostre très humble et obéissante fille.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 230.
+
+
+Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui
+concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine
+appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital.
+Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorité d'un
+homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous
+détachons ces paroles[112]:
+
+«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may
+dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me
+vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par
+celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin
+que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens
+par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de
+Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après
+pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je
+ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19
+dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie,
+laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui
+ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que
+vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que
+de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy
+j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous
+remettre bonne santé.
+
+ [112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 244
+ et suiv.
+
+ [113] Anne de Saxe.
+
+»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry,
+qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train,
+vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procédé avec telle
+discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en
+si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause
+générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en
+ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à
+Francfort.
+
+»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon
+intention, depuis que Dieu m'a donné quelque peu d'entendement, a
+tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en
+chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans
+faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y avoir
+vocation légitime et commandement exprès de Dieu.
+
+»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou
+menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont
+présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si
+dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du
+passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais,
+après que j'avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou
+complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fûst, y peust servir de
+rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d'embrasser
+le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost
+rendz grâce à Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à
+la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au
+coeur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient,
+pour grandes qu'elles fussent.
+
+»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque
+c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et
+sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement
+de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les
+hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu
+singulièrement qu'après avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans,
+et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon
+beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait
+presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque
+l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et avec toute
+accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust
+peu donner.
+
+».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et
+de la cause générale, que n'eust fait le retardement ou plus long
+délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre
+intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul
+juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur
+indignation et offense si grande que vous me alléguez.
+
+».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion
+de me sçavoir bon gré d'y estre procédé de cette façon, et m'estre
+plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d'aucuns qui
+ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète
+façon de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par odieuses
+disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou
+bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait
+par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus
+grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].
+
+ [114] Voir _Appendice_, no 7.
+
+».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non
+seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.»
+
+Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientôt
+partagée, comme elle devait l'être, par le comte Jean, qui s'y
+affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et
+précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître
+la constante dignité de sentiments, de caractère et d'actions de sa
+belle-soeur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de
+ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un
+devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son
+mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de
+tenir au landgrave de Hesse:
+
+«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au
+sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut
+les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées
+contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de
+tout fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il faut
+attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles
+et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de
+justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si
+nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et
+principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite
+noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des
+calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la
+princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux
+sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie,
+à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a
+écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.»
+
+ [115] Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van
+ Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 312.)
+
+Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de
+Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l'appui
+implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean.
+
+Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active
+correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin
+desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier
+moment, fait part à son frère et à ses soeurs de son mariage avec
+Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d'eux, suivi son exemple.
+
+Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants
+du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils étaient loin d'avoir subi
+l'influence des préventions et des rudesses paternelles à l'égard de
+leur soeur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage
+qu'ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour
+lui.
+
+Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part de la
+duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d'affection, de
+croyance et de sentiment qui l'unissaient à Charlotte.
+
+Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de
+la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spécialité
+même de la position de chacun d'eux.
+
+A ne parler que de celles du frère et de l'une des soeurs, quoi de
+plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin,
+François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés de son père, et
+parfois confident de ses pensées, déclarer qu'il éprouve un
+contentement réel du mariage de sa soeur!
+
+Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point,
+l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui
+plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de
+Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à
+Charlotte, elle écrivait, dans l'élan du coeur, au mari de
+celle-ci[116]:
+
+«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur
+que j'ay receu de vous, m'ayant faict démonstration, par la lettre
+qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que
+j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très
+humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la
+faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, d'y avoir prins
+alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la réputant très
+heureuse d'avoir esté voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en
+avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me
+tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir
+de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l'exécution,
+combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je
+présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur
+vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très
+heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.
+
+ »Vostre plus humble et obéissante soeur à vous
+ faire service.
+
+ »LOUYSE DE BOURBON.»
+
+ [116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, suppl., p.
+ 174.
+
+
+Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative
+vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, Guillaume de
+Nassau disait à ce prince[117]:
+
+«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle
+m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu
+de nostre alliance; ce que, procédant de vostre singulière courtoisie
+et honnesteté, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je
+m'en sens très obligé à déservir par quelque humble service où je
+m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me ferés ceste
+faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien
+humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amitié;
+et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de
+tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse recevoir les
+offres de mon obéissance et très humble service agréables, et
+reprendre ma femme en sa bonne grâce, la recognoissant comme celle qui
+a cest honneur de lui estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous
+luy avez desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous
+plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en
+tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de
+telle affection que je désire, comme frère, serviteur et amy, d'estre
+particulièrement favorisé de vos bonnes grâces, etc., etc.»
+
+ [117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, fº 34.
+
+Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement de son
+beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller dans l'âme du duc de
+Montpensier des sentiments vraiment paternels, à l'égard de sa fille
+Charlotte, fut entendu par François de Bourbon; mais ses efforts
+demeurèrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on
+pourra s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres
+adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, témoignent
+du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit d'échecs successifs, à
+se concilier enfin les bonnes grâces de ce père qui, depuis tant
+d'années, persistait à méconnaître les sentiments de respect et de
+dévouement qu'elle avait constamment professés à son égard.
+
+Les inexorables refus que le duc opposait aux instances réitérées qui
+lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention d'asservir la
+conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement
+par la ténacité avec laquelle il se cantonnait dans ses préjugés et
+son intolérance. Cette ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre
+que l'un de ses enfants échappât, même par la mort, aux liens
+religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à
+l'enserrer.
+
+Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa dans la demeure
+même du duc, et que rapporte son panégyriste attitré?
+
+L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de Bourbon, veuve
+du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce père? Sans égard pour
+la profession de la religion réformée à laquelle il savait que la
+duchesse était, jusqu'à son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut
+que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur
+pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette
+arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la croyante,
+le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans
+défense, dans l'inertie de sa condition présente, n'était-ce pas
+insulter à l'âme, qui, ne relevant que de Dieu et obéissant à son
+appel, était retournée à lui, juge suprême de la foi qu'elle avait
+manifestée aux yeux des hommes?
+
+ [118] «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la
+ duchesse douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575),
+ à laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsèques
+ avec grande cérémonie, à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau,
+ _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.)
+
+A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois
+encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse d'Orange, dans le
+cours de l'année 1575, de graves préoccupations au sujet de son mari,
+avec la carrière publique duquel elle s'était, dès le début de son
+union, pleinement identifiée.
+
+Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique,
+journellement obsédé par des complications de tout genre, par des
+difficultés sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher était de
+le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prières.
+Que de fois, à l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince
+était engagé contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec
+la pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement
+parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant dénué de tout
+secours, de résister à un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas
+que le Tout-Puissant vous a délivré, jusqu'à présent, des plus grands
+périls, et que tout lui est possible.»
+
+Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bonté
+de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de
+sa mère et de sa femme. Son coeur battait à l'unisson des leurs! Ah!
+combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austères
+épreuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bonté du
+Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme
+sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, le
+plus riche des trésors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit élevé et
+d'un noble caractère!
+
+L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour Guillaume, à
+la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, dès les premiers
+jours qui suivirent la célébration de son mariage avec Charlotte de
+Bourbon.
+
+Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, comme
+prépondérante, la question de la liberté religieuse, avaient échoué,
+parce que l'intolérance espagnole, répudiant toute idée d'une
+coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prétendait
+ne laisser aux réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou
+s'expatrier.
+
+Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience chrétienne,
+Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire aux exigences des
+farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui
+étaient fondés à maintenir l'exercice; et son refus avait
+immédiatement entraîné la reprise des hostilités, dans des conditions
+défavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa
+protection.
+
+Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et
+celles du prince une énorme disproportion. Quel que fût le bon vouloir
+des Hollandais et des Zélandais, à la tête desquels il avait
+jusqu'alors, sur les champs de bataille, défendu la cause de la
+liberté, il n'en était pas moins contraint de constater la complète
+insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matériel de
+guerre et en approvisionnements, pour continuer à soutenir
+efficacement la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de
+désespérer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui
+s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: «Quand
+même nous nous verrions non seulement délaissés du monde entier, mais
+même ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas
+de nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice du
+fait que nous maintenons, nous reposant entièrement en la miséricorde
+de Dieu.»
+
+La sainte confiance du prince en cette miséricorde suprême n'excluait
+pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours à l'intervention et à
+l'appui d'une puissance étrangère. Mais, où rencontrer une puissance
+assez sûre d'elle-même et assez résolue pour s'ériger en protectrice
+des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer
+ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle le
+dirait déchu?
+
+Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans reculer
+devant les difficultés inhérentes à sa solution, les provinces de
+Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir d'avance ces
+difficultés, commencèrent par s'unir entre elles et par proclamer leur
+indépendance; puis une Diète, siégeant à Delft en juillet 1575,
+conféra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs
+étendus, et décida qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il
+fallait invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le
+choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant
+l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter
+_les états_ sur les affaires du gouvernement.
+
+Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation
+nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation de la république
+des Provinces-Unies.
+
+Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, d'accord avec les
+représentants de la Hollande et de la Zélande, venait d'assumer,
+l'une, à savoir la recherche et l'obtention d'un appui étranger,
+impliquait, pour son accomplissement, d'inévitables délais; l'autre,
+ayant pour objet la défense et le gouvernement des deux provinces
+désormais unies, nécessitait le développement immédiat d'une activité
+qui devrait se soutenir indéfiniment.
+
+Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints intérêts
+contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal secondé,
+parfois même desservi et calomnié, obligé de compter avec la
+versatilité des masses populaires, ralliant à peine à lui, dans les
+rangs supérieurs de la société, quelques hommes dignes de sa confiance
+et dévoués, le prince souffrait de n'avoir pas à sa disposition les
+ressources nécessaires pour pourvoir utilement à la défense du pays.
+
+Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans toutefois
+s'abandonner au moindre découragement.
+
+Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient à
+un avantage plus grand encore, en cherchant à se rendre maîtres de
+Ziricksée. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le siège de
+cette place importante, sur la défense de laquelle Guillaume
+concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentanée à ses graves
+préoccupations lui fut apportée par un heureux événement de famille,
+dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques
+mots[119]: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu à Dieu
+délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars
+passé, sur le matin.»
+
+ [119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 335.
+
+Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: _Mémoyre des
+nativités de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que
+le billet du prince; il porte[120]:
+
+«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit
+heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft,
+en Hollande, de sa première fille, qui fut baptisée, le 29 d'avril
+ensuivant, au temple du cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame
+la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de
+Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse
+de Nassau, mère de monseigneur le prince, et monsieur de
+Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings
+audit baptesme.»
+
+ [120] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+ [121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en
+ l'année 1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse
+ d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent,
+ sans interruption, bien au delà de cette même année. D'où il est
+ naturel de conclure que ces mots: «Mme la comtesse de Culembourg,
+ au nom de M. le duc de Montpensier» n'impliquent nullement l'idée
+ d'une autorisation accordée par le duc à la comtesse de le
+ représenter au baptême. Ils n'ont d'autre signification que celle
+ d'une preuve de déférence de la princesse envers son père.
+ Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de
+ son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son aïeul
+ maternel (Louis).
+
+Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par
+Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la
+force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du
+prince, momentanément éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous
+révèle les sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père
+et à sa belle-mère[122]. Nous y lisons:
+
+«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que
+j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu de délivrer Madame
+d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, assés
+bien; de quoy avons bien matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le
+tout s'est si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, en
+estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a causé à
+Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si
+bien advenu, il en faut rendre grâce au Tout-Puissant.»
+
+Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait le
+prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur[123] est saisy de trois
+fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de
+fascherie de sy près; et davantage, touchant Ziricksée, j'espère que
+nostre seigneur donnera aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée,
+et ne faudray à mon debvoir.»
+
+ [122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de
+ Nassau était alors âgée de vingt ans.
+
+ [123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince
+ le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement
+ _cher et bon père._
+
+Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique avait été
+fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement il était
+demeuré infructueux, mais, de plus, il avait coûté la vie au héros de
+Leyde, au brave amiral Boisot. Informée de ce douloureux événement,
+Charlotte de Bourbon, que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit
+aussitôt à son mari[124]:
+
+«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine
+que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté
+bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte
+que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne
+soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a
+dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de
+Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous
+plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je
+suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay
+point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast
+quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit
+jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air
+jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre
+fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit
+dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous
+supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse.
+Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à
+_messieurs les estats_, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que
+vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le
+mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je
+vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A
+Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.
+
+ »Vostre très humble et très obéyssante femme
+ tant que vivera,
+
+ »C. DE BOURBON.»
+
+ [124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. V, p. 366.)
+
+
+Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude
+avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des
+événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice
+de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de
+sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des
+rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait.
+
+Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas
+particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer,
+en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et
+aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties
+de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.
+
+Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle
+dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même
+trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible
+initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de
+la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce
+que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses
+communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant
+recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait
+Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il
+était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu,
+dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude
+de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils.
+En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces
+conseils, qu'il les savait inspirés par un coeur généreux et par un
+esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment,
+dans leur expression, une touchante modestie.
+
+Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de
+Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter
+les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui
+accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de
+soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout
+autre personne, en alléger le fardeau.
+
+Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par
+l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une
+seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les
+états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre
+son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait
+fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages
+directions et son dévouement méritaient.
+
+D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement
+émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à
+l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du
+gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la
+recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces
+démarches étaient demeurées infructueuses.
+
+La paix dite _de Monsieur_[125] ayant été conclue en 1576, il avait
+jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance
+sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but
+était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à
+exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations
+faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait
+s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme.
+
+ [125] Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau
+ dans sa principauté d'Orange et dans ses autres possessions de
+ France.--Lors des préliminaires de cette paix, dans lesquels le
+ maréchal de Montmorency joua un rôle honorable, sa femme, Diane
+ de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations
+ avec Charlotte de Bourbon, adressa à cette dernière une lettre
+ dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse
+ avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir cette lettre à
+ l'_Appendice_, no 7.)
+
+Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans
+leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la
+fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme
+un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se
+trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de
+Ziricksée. En effet, qu'advint-il?
+
+Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces
+hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté la malheureuse ville
+dont les ressources étaient épuisées, à la suite d'un long siège, pour
+se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de même nationalité
+qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les
+habitants, ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même
+plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. Or,
+les abominables excès commis par cette soldatesque en furie
+excitèrent, d'une extrémité à l'autre des Pays-Bas, une profonde
+indignation. Dans toute l'étendue de leur territoire se firent sentir
+le devoir d'une défense énergique et l'ardent besoin d'une sévère
+répression. Aussi s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs
+une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de
+Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations opprimées.
+
+Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, où, au
+double point de vue de ses communications, tant avec l'intérieur du
+pays qu'avec les contrées étrangères, et spécialement avec la France,
+il se trouvait plus que partout ailleurs à portée de satisfaire aux
+exigences multiples d'une situation qui, envisagée de haut par lui,
+nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une union entre
+toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour
+objet, non seulement leur défense commune contre des hordes
+meurtrières et dévastatrices, mais encore l'organisation d'une
+inébranlable résistance aux volontés injustes du souverain, qui
+assurât le maintien de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin
+la concession au culte réformé d'une place à côté du culte catholique.
+
+Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume
+espérait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas à la
+proclamation d'une indépendance dont la Hollande et la Zélande
+venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles
+s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille
+conservaient, au milieu des circonstances extérieures les plus
+graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, le 28 août,
+à son frère, avec qui elle était en correspondance suivie[126]: «Si
+ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne espérance
+d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur
+de vous revoir; ce que je désire de tout mon coeur.»
+
+ [126] Voir à l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre
+ de Charlotte de Bourbon à son frère, du 28 août 1576.
+
+A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas,
+l'intervention du prince Dauphin auprès du duc d'Alençon. «Monsieur,
+lui disait-il[127], encores que je vous aye dépesché un gentilhomme
+depuis dix ou douze jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce
+qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme
+vous estes à présent près de monseigneur le duc, il m'a semblé,
+cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me porter, comme à celui sur
+qui avez puissance, pour vous estre très affectionné frère et
+serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, monsieur,
+pour vous supplier bien humblement emploïer vostre faveur et moïens
+vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà faict cest
+honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation
+de ce païs, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy
+accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette
+heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de
+bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir
+leurs anciennes libertés et privilèges, ainsi que ledit sieur de
+Lagarde vous dira, auquel j'ay donné charge de vous en discourir bien
+particulièrement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest
+honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grâces,
+etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.
+
+ »Vostre bien humble frère et serviteur,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 19.
+
+
+Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte à
+Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'était fait un
+devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener à des
+sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous
+aucun rapport, n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa
+à François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait à
+l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire de la
+marche des événements dans les Pays-Bas[128]:
+
+«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous me faites cest
+honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant
+en France, comme depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais,
+pour vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien
+fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne façon
+dont il vous pleu parler à monseigneur nostre père pour moi et la
+bonne volonté qu'il vous plaist de me continuer; dont, après vous en
+avoir remercié très humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il
+plaît à Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque
+jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir et faire tant
+de services, que vous tiendrez pour bien emploiés tant d'honneur et de
+bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la
+bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me promettant, monsieur,
+que l'amitié que vous me portez s'étendra aussy à mes enfants, pour
+les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir à M. de La Brosse,
+ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse
+dire des nouvelles. J'espère que, si elle peut vivre, elle sera encore
+si heureuse de vous faire très humble service, comme sera son plus
+grand heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste,
+monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, l'on est à présent sur un
+nouveau traité de paix avec les estats et avec les seigneurs
+catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne
+issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé quelques
+compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les
+Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent
+encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire
+que nous fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur
+oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus
+grand repos que nous n'avons point encores esté, et regaignons
+tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La
+Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant,
+je finiray cette lettre par mes très humbles recommandations à vostre
+bonne grâce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575.
+
+»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous présenter ses très
+humbles recommandations, avec semblable prière de le vouloir excuser
+de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, à cause que le vent
+estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante soeur,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 46.
+
+
+Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la princesse,
+succédèrent, peu de jours après leur réception, celles que contenait,
+sur sa soeur aînée, une lettre de Louis Cappel, datée de Sedan[129].
+Ce fidèle ministre de l'Évangile, après avoir, disait-il, «couru en
+France, avec une armée, six mois, jusques à la conclusion de la paix,
+et depuis, autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris,
+pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement
+des églises, finalement avait tant fait par ses tournées, qu'il avait
+gagné Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de
+Bouillon, et voir son ménage.»
+
+ [129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re
+ série, t. V, p. 457.)
+
+La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une
+généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à
+plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution
+religieuse.
+
+Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle
+supériorité d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon,
+avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un
+douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes
+enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du
+duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité
+de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au
+maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz
+et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses
+intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci
+dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage
+à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans
+les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De
+quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la
+duchesse, vostre soeur, que je vois affectionnée, et en estre en souci
+autant et plus que de nulle chose sienne!»
+
+Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même
+temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses
+affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que
+de ses préoccupations à leur égard.
+
+«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130],
+vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce
+bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle
+de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose
+plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon
+Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement
+que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me
+donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère,
+par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout
+mon coeur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par
+vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère
+qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste
+occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne
+bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je
+puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante fille
+ jusqu'à la mort,
+
+ »MARIE DE NASSAU.»
+
+ [130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 428.)
+
+
+Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10
+octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme
+entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant,
+Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?»
+
+Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le
+milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière,
+mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque
+l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers,
+oeuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait
+d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances.
+En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant
+d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé
+le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de
+_pacification de Gand_[131].
+
+ [131] Voir le texte du traité dans Le Petit, _Grande chronique de
+ Hollande et de Zélande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.
+
+Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales
+dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien
+perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575
+et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres
+provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes
+espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une
+convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de
+tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les
+ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe;
+d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas
+été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la
+facilité des communications et la liberté des relations commerciales.
+
+En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme
+étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande
+pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux
+provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des
+Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé.
+Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût
+loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte
+réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable
+progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient
+affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes,
+mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la
+légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public,
+et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa
+célébration, au foyer domestique.
+
+Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était
+essentiellement son oeuvre, une première récompense de ses efforts
+persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais
+il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas
+à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême
+à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut
+commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé
+qu'il se proposait.
+
+Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume
+se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, contre les
+tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en
+qualité de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il
+continuait à se ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser,
+alors que les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il
+tenait au duc[132]:
+
+«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les états des autres
+provinces (que celles de Hollande et de Zélande) il n'y a nulle
+difficulté en cela, car déjà la paix est accordée et publiée. Mais
+comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible
+que, du commencement, il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si
+convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non
+seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, mais aussy apporte de
+grands avantages à l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le désastre des
+villes de Maëstricht et d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean
+d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part,
+ores que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, à
+l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude
+injuste et intolérable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je
+ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle
+conséquence et attire tant de difficultés et inconvénients, quant en
+soy, que je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner ces
+pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite des affaires
+encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit à Dieu me
+faire la grâce que je peusse estre secondé et assisté de vostre
+personne, avec quelque nombre compétent de bons soldats, je trouveroys
+la resolution plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés que
+leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue pardeçà, et mesme
+qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de là, si ce n'est à la
+dérobée, il me semble advis que j'ay des grandes considérations et de
+grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien
+que je suis résolu de faire ce à quoy le salut et le plus grand bien
+de la patrie me conviera; qui me fait vous prier très affectueusement
+de ne vous vouloir laisser ébranler, pour le premier refus, mais
+continuer tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices
+que jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant
+plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant plus
+accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons à vous.»
+
+ [132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 515.)
+
+Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important événement
+qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent
+expulsés de Schouwen et de tout le reste de la Zélande.
+
+D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager contre don
+Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une sorte d'appui momentané
+dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous
+les auspices des états des Pays-Bas[133], laquelle confirmait
+expressément les clauses du traité _de pacification_ signé _à Gand_.
+
+ [133] Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le
+ Petit, _Chron. de Hollande et de Zélande_, t. II, p. 326.
+
+Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don Juan à
+Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les intentions et
+les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, sur ce point,
+concordait avec celle du prince. Mais bientôt ils faiblirent;
+Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses
+actions.
+
+Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume et
+Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves
+événements auxquels demeurait liée la vie publique du prince, pendant
+la dernière partie de sa résidence dans cette ville, avec la
+princesse, se placent, au point de vue de la vie privée de l'un et de
+l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un
+rapide coup d'oeil.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la
+ mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa
+ correspondance avec Marie de Nassau et avec François de
+ Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de
+ Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
+ rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant
+ pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de
+ la princesse dans la partie septentrionale des
+ Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht.
+ Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de
+ Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords
+ commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau,
+ d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt
+ appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à
+ Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son
+ mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le
+ rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de
+ Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires
+ publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est
+ élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de
+ l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas.
+
+
+Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille de Guillaume
+de Nassau sa seconde famille. Elle eût été charmée de pouvoir, dès les
+premiers jours de son mariage, en réunir autour d'elle les membres
+épars; mais les circonstances s'y étaient opposées jusqu'au début de
+l'année 1577; époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de
+son affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde
+grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né deviendrait
+le plus attrayant centre de réunion qu'elle pût offrir aux parents du
+prince.
+
+Celui-ci, pour complaire à sa fidèle compagne, écrivit, de
+Middelbourg, au comte Jean, le 6 février[134]: «J'ay bien voulu vous
+prier que, si vostre commodité s'addonne aulcunement, il vous plaise
+vous trouver, pour quelque temps icy. Et comme ma femme est
+continuellement avec grand désir de veoir, une fois, madame ma mère et
+madame ma soeur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts
+aussy présentement, à cest effect, afin que, s'il ne leur vient à
+discommodité, elles nous facent cest honneur que de nous venir veoir
+pardeçà, pour le temps de l'accouchement de ma femme; et se peuvent
+asseurer qu'elles ne pourroient se trouver en lieu du monde où elles
+seront mieulx venues et accueillies que pardeçà. Ce néantmoins, en cas
+que, pour le grand aage de madame ma mère, ou pour quelque aultre
+empeschement, elle n'y pourroit venir, ny madame ma soeur aussy, je
+vous prie toutesfois que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes
+deux filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn au
+commencement du moys de may advenir.»
+
+ [134] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 610.
+
+Des personnes mentionnées dans cette lettre, les seules qui purent, un
+peu au delà de l'époque désignée, se rendre auprès de Charlotte de
+Bourbon, et du séjour desquelles, à ses côtés, il sera parlé plus
+loin, furent le comte Jean, Marie et sa soeur. Le second fils de
+Guillaume, Maurice de Nassau, vint, en même temps qu'eux, séjourner
+aussi sous le toit du prince et de la princesse.
+
+Elle et lui, dès le mois de février, étaient en souci de sa santé et
+désiraient qu'il pût suivre, sous leurs yeux, un traitement dont une
+lettre de Jean Taffin[135] spécifiait la nature; mais il avait été
+finalement jugé opportun que Maurice ne fût pas déplacé avant un
+certain temps.
+
+ [135] Lettre du 22 février 1577. (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. V, p. 624.)
+
+Tout souffrant qu'il était, il ne s'en livrait pas moins à des études
+régulières, conjointement avec ses cousins, les fils du comte Jean,
+sous la direction d'un précepteur zélé. Aussi, Marie de Nassau, en
+bonne soeur, se prévalut-elle de l'assiduité de son frère, pour lui
+concilier, en même temps que l'approbation paternelle, l'octroi d'un
+cadeau, à titre d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une
+bienveillance toute maternelle, appuya, auprès du prince, ces paroles
+de Marie à son père[136]: «Je vous dois bien prier pour Moritz, car le
+maître me dit qu'il le mérite bien et qu'il prend grand'peine de bien
+estudier; et j'espère qu'en recevant quelque chose que monsieur luy
+envoyera, il fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en
+mieulx.»
+
+ [136] Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VI, p. 15.)
+
+Les lettres de la princesse à Marie étaient, pour la jeune fille, une
+source de douces émotions, dont on saisit la trace dans une billet
+adressé par elle à son père, qu'elle terminait, à la suite de
+certaines communications intimes, par ces mots[137]: «Je ne vous
+saurois aussy jamais exprimer quel contentement ce m'est d'entendre,
+par la lettre qu'il a plû à Madame m'escripre, datée du 23 de février,
+vostre bonne santé et celle de Madame; de coy je suis esté fort
+resjouie, et en loue mon Dieu, en le priant.»
+
+ [137] Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison
+ d'Orange-Nassau, no 2.241a.)
+
+Marie, dont le coeur aimant avait accueilli avec joie la naissance de
+_la petite soeur_ que Charlotte de Bourbon lui avait donnée,
+saisissait avec ardeur l'espérance de pouvoir prochainement étendre
+son affection fraternelle à un second _petit enfant_.
+
+Peu de jours avant que celui-ci vînt au monde, la princesse d'Orange,
+recevant de son frère une lettre que les députés des états généraux
+lui avaient remise, à leur retour de France, insérait dans sa réponse
+la communication suivante[138]: «Ma santé est, pour le présent, Dieu
+mercy, assez passable. Quant à ma fille, elle se fait assez bien
+nourrir; et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de
+connaistre l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est icy
+près de moy, en ce quartier de Zélande, où monsieur le prince d'Orange
+est continuellement empesché aux affaires dont il a un si grand
+nombre, que je désireroys bien luy en pouvoir veoir quelque
+soulagement. Ce m'en seroit un à toutes mes peines, si je pouvois
+avoir, un jour, cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de
+tout mon coeur.»
+
+ [138] Lettre du 20 février 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.415, fº 49.)
+
+Dans une autre lettre, du 20 mars, à son frère[139], Charlotte
+prouvait que ses pensées se reportaient avec sollicitude sur le père
+qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. En effet, elle
+écrivait: «Je vous supplie de croire que c'est l'un des plus grands
+contentemens que j'aye, quand je suis rendue certaine de l'estat de la
+santé de monseigneur nostre père et de la vostre, que je prie Dieu
+vouloir conserver bien bonne.»
+
+ [139] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 51.
+
+Un impérieux devoir venait d'obliger Guillaume à s'absenter de
+Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, Charlotte de
+Bourbon donna le jour à une seconde fille[140].
+
+ [140] _Mémoire des nativités de mesdemoiselles de Nassau._
+ (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+Quel que fût encore son état de faiblesse, elle écrivit, dès le 3
+avril, à son mari[141]:
+
+ [141] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44.
+
+«Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la première, du 28e de
+mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier soir. J'ai esté très aise
+d'entendre vostre bonne santé, et particulièrement de ce qu'il vous a
+pleu m'honorer de vos lettres, vous asseurant, qu'après l'assistance
+de Dieu, elles servent à ma convalescence, plus qu'autre chose qui
+soit. Ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'en attendant
+que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise m'escrire aussy
+souvent que vos affaires le permettront.--Et quant à ce que madame
+d'Aremberg[142] vous a prié de m'asseurer, de sa part, de la bonne
+affection et amitié qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur
+persuadeur pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont aussy
+je ne faudray de m'en tenir pour asseurée aussy advant que vous en
+estes persuadé, de votre part.--Je désireroys bien, à vostre retour de
+Ghertrudenburg, entendre quel advancement il y a au bastiment de la
+maison, et, en général, quel est, en ce quartier-là, l'estat de vos
+affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de sçavoir si les Allemands
+sont sortis de Bréda, et quelle apparence il y a d'en bien
+espérer.--Quant à ma disposition, j'ay esté quelquefois en tel estat,
+que j'y appréhendois quelque danger; ce qui me causoit de l'ennuy,
+singulièrement au regard de votre absence; mais maintenant je ne sens
+plus d'occasion de craindre, ains plutost d'espérer retour en santé
+entière, avec la grâce de Dieu. J'ay quelquefois des foiblesses, comme
+vous sçavez que j'y suis assez encline; mais j'espère que cela aussi
+se passera. Nos deux filles se portent bien, loué soit Dieu.»
+
+ [142] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44.
+ Mme d'Aremberg, Anne de Croy, était fille du duc d'Arschot; il
+ suffit de connaître la nature fort peu cordiale des rapports
+ existant entre les maisons de Nassau et de Croy pour apprécier la
+ véritable portée et la finesse des expressions employées ici par
+ Charlotte de Bourbon.
+
+Comment ne pas rapprocher de ces dernières lignes celles dans
+lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien une joie fraternelle et
+une sollicitude filiale, qui ne touchèrent pas moins le coeur de
+Charlotte de Bourbon, que celui du prince? «Mon bien aymé père, disoit
+Marie[143], je suis bien resjouie de la délivrance de Madame, et que
+j'ay encore une petite soeur; mais il me déplaist fort que, depuis sa
+couche, elle ne s'est point si bien trouvée. Si est-ce, puisque
+m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, j'espère que
+doresnavant Madame se trouvera de mieux en mieux; ce qui me seroit un
+grand contentement, car je désire toujours d'estre avertie de vos
+bonnes prospéritez.»
+
+ [143] Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison
+ d'Orange-Nassau, no 2.241a.)
+
+L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait à le
+tenir au courant des circonstances de famille qu'elle jugeait devoir
+l'intéresser. Le 15 avril, par exemple, elle lui mandait de
+Middlebourg[144]:
+
+ [144] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 69.
+
+«Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre soeur la plus
+jeune, m'a escrit et priée de vous présenter ses très humbles
+recommandations, désirant fort avoir de vos nouvelles. Si vous aviez
+commodité de luy escrire, ce luy seroit un grand contentement et
+plaisir. J'ay aussy receu lettres de madame vostre mère; et, combien
+que je n'aye personne qui me les puisse bien donner à entendre[145],
+toutefois je luy feray responce[146] laquelle j'envoyeray, d'ici à
+deux ou trois jours, avec celle que je feray à mademoiselle d'Aurange.
+Monsieur de Hautain et sa femme me viennent souvent veoir. Si vous
+trouvez bon, luy escrivant, en faire quelque mention, ils auroyent,
+comme je croy, pour agréable de connoistre que je vous en auroys
+escrit.»
+
+ [145] La mère du prince n'écrivait qu'en allemand.
+
+ [146] Ces mots permettent de supposer que, si la mère du prince
+ n'écrivait pas le français, elle pouvait du moins comprendre
+ cette langue.
+
+Le 14 mai, la princesse ajoutait[147], en ce qui la concernait
+personnellement: «Je vous puis asseurer, qu'à ceste heure, j'espère
+bien de ma santé, moyennant la grâce de Dieu, que je supplie,
+monseigneur, de faire prospérer l'occasion de vostre voyage et vous
+ramener bientost en bonne santé.»
+
+ [147] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86.
+
+Le prince était alors en Hollande, il s'arrêta à Leyde: là, au milieu
+des soins qu'il devait donner aux affaires publiques, il prit celui
+d'assurer par un acte régulier[148], à sa femme, l'usufruit, et aux
+enfants nés et à naître de son union avec elle, d'abord la nue
+propriété, et, s'ils survivaient à leur mère, la pleine propriété d'un
+immeuble dont sa réintégration dans la principauté d'Orange lui
+permettait de disposer.
+
+ [148] Du 4 mai 1577. (Voir _Appendice_, no 10.)
+
+Un peu auparavant, les états de Hollande, mus probablement par le
+désir de répondre à ses habitudes de prévoyance domestique, avaient
+pris la résolution suivante[149]: «Les états ont accordé, qu'au lieu
+des six mille livres promises à madame la princesse, à l'occasion de
+_sa joyeuse entrée_ dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de
+six mille livres, après la mort de Son Excellence, à payer par les
+provinces de Hollande et de Zélande.»
+
+ [149] Archives générales du royaume de Hollande, 7 février 1577.
+
+Se rendant avec son empressement habituel à un appel qui lui était
+adressé, Charlotte de Bourbon crut devoir quitter Middlebourg, vers le
+milieu de mai. Le prince fut informé de son départ par ce billet[150]:
+
+«Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur le midi, et
+ensemble celles que m'escript monsr de Sainte-Aldegonde, je me suis
+délibéré de partir incontinent, et, pour cet effet, j'ay prié à
+disner aujourd'huy deux des magistrats de chacune ville, espérant, si
+le vent continue bon, de partir, à la marée, après minuit. Dieu
+veuille que je vous puisse trouver en bonne santé!»
+
+ [150] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 88.
+
+Arrivée à Delft, la princesse transmit au prince ces informations, qui
+témoignent de sa constance à surveiller, en l'absence de son mari, les
+divers incidents qui se produisaient dans la marche, si souvent
+compliquée, des affaires publiques[151]:
+
+«Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, je sceus qu'il
+estoit arrivé quelque personnage avec lettres des états de Brabant;
+mais, d'aultant que je n'ay peu entendre les particularitez, et que,
+d'autre part, j'ay esté avertie que messieurs les estats de ces païs
+vous mandent ce qui en est, je m'en suis reposée là-dessus, combien
+qu'il me demeure crainte que toutes ces présentations de pardon, dont
+le bruit court, soit pour, s'il leur estoit possible, esmouvoir
+quelque sédition pendant vostre absence. Vous aurez aussy entendu
+comme il a esté pourvu à Saint-Gertrudenberg bien à propos, contre le
+dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, me font
+croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, d'avoir bientost
+cest heur de vous revoir, j'ay double raison de le désirer, pour le
+bien du pays, que Dieu, par sa grâce, veuille conserver, et vous
+donne, monseigneur, en parfaite santé, très heureuse et longue vie. A
+Delft, ce 22 may, sur les dix heures du matin.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante femme,
+ tant que vivera,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+«(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait présent de saucisses de Bruxelles,
+que je vous envoie, à la charge que n'en mangerés guères, et ferés
+boire les aultres. Je me porte assés bien, et vostre fille encore
+mieux.»
+
+ [151] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86.
+
+
+De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait être, le 30 mai,
+baptisée à Dordrecht, se rendit dans cette dernière ville, pour y
+attendre son mari.
+
+Le prince avait chargé son principal secrétaire d'inviter les états de
+Hollande à assister au baptême: ceux-ci prirent, le 28 mai, une
+_résolution_ ainsi conçue[152]: «Son Excellence ayant, par le
+secrétaire, Bruninck, fait demander aux états de vouloir bien
+assister, comme témoins, au baptême de sa fille, qui aura lieu, jeudi
+prochain, à Dordrecht, les états ont député deux des nobles, un membre
+de chacune des grandes villes, et Droushens, pour se rendre à
+Dordrecht; et est conjointement proposé et accordé, qu'au profit de
+l'enfant, comme présent de baptême, sera offerte une rente annuelle de
+deux mille florins.»
+
+ [152] Collection des _Résolutions_ des états de Hollande, à la
+ date du 28 mai 1577. (Archives générales du royaume de
+ Hollande.)--La même collection contient, à la date du 17 août
+ 1577, cette mention: «Ceux de Zélande ont adopté et consenti le
+ présent de baptême de la demoiselle Élisabeth d'Orange, fille du
+ seigneur prince, jusqu'à deux mille livres.»--Il importe de
+ remarquer que le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de
+ Nassau_, se référant, quant au don fait par les états, _à des
+ lettres sur ce dépeschées_, établit que l'allocation définitive
+ se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents à
+ la charge des états de Hollande, et cinq cents à celle des états
+ de Zélande.
+
+La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et à la princesse
+d'Orange une preuve de la haute estime en laquelle elle les tenait,
+leur avait directement annoncé qu'elle serait marraine de leur fille.
+Elle le devint, en effet, et le prénom d'Élisabeth, fut, de sa part,
+officiellement donné à l'enfant, ainsi que le prouve cette mention
+consignée dans le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de
+Nassau_[153]: «La deuxième fille de madame la princesse fut baptisée,
+le 30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et nommée
+Élisabeth par monsieur de Sidney, grand escuyer de la royne
+d'Angleterre, au nom de monsieur le comte de Leicester, et par
+messieurs les estats d'Hollande et Zélande, comme tesmoings dudit
+baptesme, lesquels dits estats luy ont accordé une rente héritière de
+deux mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins à leur
+charge les quinze cens, et ceux de Zélande les restans cinq cens
+florins, comme il est porté plus amplement aux lettres sur ce
+dépeschées et enregistrées.»
+
+ [153] Archives de M. le duc de La Trémoille.--La reine
+ d'Angleterre, parlant plus tard des filles de Charlotte de
+ Bourbon dans des termes prouvant la sincérité de l'intérêt
+ qu'elle leur portait, ne manqua pas de dire: «La seconde d'entre
+ elles _est notre filleule_.» (Lettre du 17 octobre 1584. British
+ museum. Bibl. Cott., t. II, fº 188.)
+
+La princesse, à l'issue du baptême, se fit un devoir de remercier la
+reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait bien voulu lui adresser.
+Elle l'assura que le nombre de ses fidèles servantes s'était accru, à
+la naissance de la seconde fille que Dieu, dans sa bonté, lui avait
+accordée; et affirma qu'elle s'efforcerait de rendre _la petite
+Élisabeth_ capable d'apprécier, un jour, dans toute leur étendue, les
+éminentes qualités dont était douée la souveraine qui avait daigné lui
+donner son nom[154].
+
+ [154] Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
+ series, no 1.451.)
+
+La réponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima à la
+princesse la vive satisfaction que lui avait causée sa missive,
+empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle avait bon espoir
+que Dieu, après lui avoir donné deux filles, comblerait son bonheur,
+en lui accordant des fils[155].
+
+ [155] Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
+ series, no 1.486.)
+
+De Dordrecht, Charlotte de Bourbon était revenue à Delft. Le prince,
+qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le milieu de juin, se
+disposait à continuer, mais, cette fois, en compagnie de sa femme, une
+tournée qu'il avait entreprise, à l'effet de visiter maintes villes et
+localités de la partie septentrionale des Provinces-Unies. La
+princesse se montrait heureuse, à la pensée de ne pas être séparée de
+lui.
+
+Avant de partir avec elle, il lui procura une véritable satisfaction,
+en lui annonçant qu'il espérait pouvoir prochainement lui présenter
+Marie et Maurice, que Brunynck irait prendre à Dillembourg, pour les
+conduire en Hollande, ainsi que le portaient ces lignes adressées au
+comte Jean[156]: «Je suis d'intention de redépescher vostre secrétaire
+avec mon secrétaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy de ce
+messagier sert seulement pour advertir ma fille qu'elle se tienne
+preste pour venir faire ung tour pardeçà, lorsque Brunynck sera arrivé
+à Dillembourg. Je demande sa venue ici pour certaines affaires que
+j'ay à communiquer avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une
+fois, ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; espérant
+que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, mais que ce sera par
+vostre bon congé. En cas que mon fils Maurice soit retourné de
+Heydelberg, je seray aussi d'advis qu'il me soit amené avec sa soeur,
+etc., etc.»
+
+ [156] Lettre du 18 juin 1577, datée de Delft. (Groen van
+ Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 100.)
+
+La continuation de la tournée du prince fut pour la princesse une
+source de douces émotions. Elle se sentait heureuse et fière
+d'entendre partout, dans les campagnes comme dans les villes, les
+populations acclamer son mari, par ces paroles sortant des coeurs:
+«Notre père Guillaume est ici! Le voilà![157]» Et quand les hommes,
+les femmes, les enfants, qui s'étaient groupés autour de _ce père_,
+pour le saluer cordialement, saluaient, en même temps, avec une joie
+mêlée d'admiration, la présence, à ses côtés, de sa noble compagne,
+qui avait pour tous un geste bienveillant, un gracieux sourire, une
+aimable parole, l'excellente princesse, dans l'oubli d'elle-même,
+reportait sur le prince les hommages dont elle était personnellement
+l'objet.
+
+ [157] _Hoofts Nederlandshe historien_, p. 525.--_Wagenaar
+ Vaderlandsche hist._, t. VII, p. 159.
+
+Une seule ville, dans le cours de la tournée, fut abordée par
+Charlotte de Bourbon avec anxiété. Il lui suffisait de savoir que
+l'autorité du prince sur la province d'Utrecht, telle qu'on la lui
+avait conférée, n'était pas encore reconnue, pour qu'elle redoutât
+qu'à Utrecht même ne s'élevât, entre les partisans déclarés de
+Guillaume et des hommes opposés à leurs sentiments, un conflit dont
+les conséquences seraient funestes. Quant à Guillaume, sans
+appréhender ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs
+douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir l'enceinte
+de la vieille cité et se montrer confiant, c'était, pour lui,
+dignement répondre aux vives instances que lui avaient adressées les
+magistrats locaux, au nom des citoyens qu'ils représentaient. Ces
+instances étaient, à ses yeux, la garantie d'un accueil favorable.
+
+Au moment où, au bruit des salves d'artillerie, le prince et la
+princesse traversaient, à leur entrée dans Utrecht, les flots d'une
+population non seulement étrangère à toute démonstration hostile, mais
+animée au contraire des meilleurs sentiments, un projectile,
+traversant la vitre de leur carrosse, atteignit Guillaume, à la
+poitrine. Saisie d'épouvante, la princesse jeta les bras autour du cou
+de son mari, en s'écriant: «Nous sommes trahis[158]!» Mais elle se
+calma dès que le prince, l'assurant qu'il n'était point blessé, lui
+fit voir que le projectile qu'elle avait supposé être une balle,
+n'était, en réalité, qu'un inoffensif fragment de la bourre de l'un
+des canons dont les coups retentissaient en l'honneur et d'elle et de
+lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une impression de soulagement
+à celle d'une véritable dilatation de coeur, à mesure que, d'une
+extrémité à l'autre de la ville, elle entendit les chaleureuses
+acclamations de la foule.
+
+ [158] P. Bor, X Boeck.--_Hoofts Neder. hist._, p. 527.--_Wagenaar
+ Vaderl. hist._, t. VII, p. 160.
+
+Elle eut, en outre, quand vint le moment du départ, le bonheur de
+constater que le prince, par sa présence et par son langage, venait de
+confirmer les habitants d'Utrecht, ainsi que ceux de la province, dans
+la résolution de se placer sous son autorité, comme sous l'égide du
+plus ferme protecteur qu'ils pussent avoir.
+
+Charlotte de Bourbon était loin de se douter qu'au moment où son
+voyage avec le prince touchait au terme prévu, le duc de Montpensier,
+retiré dans son domaine de Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur
+la conscience duquel le remords commençait à peser. Sans se reprocher
+complètement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis plusieurs
+années, il laissait la princesse sa fille, il se demandait du moins
+s'il ne devait pas revenir sur la résolution, secrètement prise, de
+l'exhéréder, et si «sans offenser Dieu, en sa conscience, il pouvoit,
+de son vivant, lui assigner dot et partage équipollent à ce que ses
+soeurs avoient reçu en mariage, à la charge toutefois par elle de
+renoncer aux successions maternelle et paternelle, au profit du
+prince dauphin et de ses enfans.» Considérant, non en père, mais en
+casuiste, la question comme embarrassante, il voulut en soumettre
+l'examen à l'appréciation d'autrui. En conséquence, il adressa, le 21
+juillet, au président Barjot une note[159] empreinte de l'étroitesse
+d'esprit et de la sécheresse de coeur dont, déjà, il n'avait donné que
+trop de preuves; et il pria ce magistrat de délibérer, avec quelques
+personnes qu'il lui désignait, sur les questions indiquées dans cette
+note. Il voulait se régler sur ses conseils et les leurs.
+
+ [159] Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, fº 134.--Coustureau,
+ _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Voir à l'_Appendice_, no
+ 11, le texte de la note.
+
+Nous ignorons quel fut le sort de la démarche du duc. Toujours est-il
+que, depuis l'envoi de l'écrit dont il s'agit, un long temps s'écoula
+encore avant que Charlotte de Bourbon pût réussir à se concilier les
+bonnes grâces de son père.
+
+Mais laissons, quant à présent, celui-ci pour revenir au prince et à
+la princesse.
+
+Le 12 août, le fidèle Brunynck, arrivé à Cologne, les informa de
+l'accomplissement de la première partie de sa mission, relative à
+l'organisation du départ des enfants du prince pour la Hollande. Le
+lendemain, il expédia au comte Jean, qui se proposait de les
+accompagner, une dépêche dont la teneur nous renseigne sur les
+dispositions prises pour que le voyage projeté s'effectuât aussi
+sûrement que possible[160].
+
+ [160] Voir _Appendice_, no 12.
+
+A quelques semaines de là, Marie de Nassau, Anne, Maurice et le comte
+Jean arrivèrent en Hollande; mais à peine Guillaume put-il jouir de
+leur présence, car un impérieux devoir l'appelait à quitter, de
+nouveau, son foyer.
+
+Des instances réitérées lui avaient été adressées, depuis un certain
+temps, pour qu'il se rendît à Bruxelles, afin d'y remédier aux
+difficultés d'une situation que l'obliquité des actes et des paroles
+de don Juan, vis-à-vis des provinces et des états généraux, avait, de
+jour en jour, aggravée. Sollicité, en dernier lieu, avec un
+redoublement d'insistance, par ces états, qui l'adjuraient de venir,
+au plus tôt, les éclairer de ses conseils, il se décida à s'acheminer
+vers la grande cité dans laquelle ils siégeaient.
+
+Quels que fussent, à raison des sourdes menées de ses pires ennemis,
+les dangers auxquels il pût s'y trouver exposé, sa femme voulut les
+affronter avec lui; mais il l'en dissuada. Soumise, comme toujours, à
+une volonté qu'elle savait n'être inspirée que par la plus affectueuse
+sollicitude, elle se résigna donc à une séparation qui la laissait
+livrée à de douloureuses anxiétés.
+
+Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entrée dans cette ville,
+récemment affranchie de la domination étrangère dont elle avait eu
+tant à souffrir, fut saluée avec enthousiasme par la population, qui
+le considérait, à juste titre, comme le plus ferme et le plus fidèle
+de ses appuis.
+
+Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court séjour qu'il
+fit à Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait à l'annonce d'un
+avantage remporté par son beau-frère sur l'ennemi la recommandation
+des intérêts de communautés villageoises, desquelles elle venait de
+recevoir un témoignage de naïve prévenance; aussi tenait-elle beaucoup
+au succès de son intervention en leur faveur.
+
+«Monseigneur, écrivait-elle[161], je croy que monsieur le comte de
+Hohenlohe vous aura dépesché homme exprès pour vous faire entendre
+l'accord fait avec les Allemands de Bosleduc[162], comme aussy il m'a
+faict ce bien de m'envoyer le capitaine Racaume, pour m'advertir de
+toutes les particularitez. Loué soit Dieu qui augmente sa bénédiction
+et l'advancement de sa gloire!
+
+ [161] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.
+
+ [162] Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc,
+ l'_Histoire des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par
+ Théophile D. L., in-12, 1582.
+
+»Les communautez des villages de Buys-et-Echer situées sous les pays
+de Cressieux, m'ont prié de vous représenter leur requeste, afin
+d'entendre bien amplement leur désir, comme ils s'asseurent de vostre
+bonne volonté à soulager les affligés. Ils m'ont fait présent de deux
+pièces de toile, dont j'ay donné une à mademoiselle d'Aurange, vostre
+fille, afin qu'elle s'employe à intercéder avec moy pour eux; comme, à
+la vérité, je serois marrie de recevoir ou retenir présent d'eux,
+qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. Or, leur désir seroit que
+M. de Cruynenghen retirast les chevaux de leurs villages tant chargez
+et foulez, qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il vous
+semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores retirer de là, qu'au
+moins il vous plaise tant les favorizer, qu'en escrivant audit sieur
+Cruynenghen, ils obtiennent quelque allégement de la charge qu'il leur
+est impossible de plus supporter. Je les ay assuré que vous ferez
+vostre mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible,
+comme aussy je vous supplie très humblement vouloir faire, en ce
+qu'ils puissent sentir quelque fruict de mon intercession conjointe
+avec celle de mademoiselle vostre fille; nous confians que ceste
+nostre requeste, au nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet.
+Sur quoy, je prieray Dieu, etc., etc.»
+
+»De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577.
+
+
+»Monseigneur, je vous supplie encore très humblement de faire ce qu'il
+vous sera possible pour ces pauvres gens.
+
+»J'ay donné au capitaine Racaume un petit diamant et luy ay dit que je
+vous ferois entendre comme il estoit venu m'apprendre ces bonnes
+nouvelles.
+
+»Vostre très humble et très obéissante femme, tant que vivra.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+
+Après un court séjour à Anvers, où une députation des états généraux
+était venue le trouver, le prince arriva à Bruxelles. Il y fut
+chaleureusement accueilli par les représentants de toutes les
+provinces, et surtout par le peuple, heureux d'entourer l'homme
+d'élite qu'il appelait _son père_.
+
+Au même moment, loin de la grande cité qui acclamait Guillaume, des
+milliers de coeurs dévoués demeuraient inquiets de son sort et
+suppliaient Dieu de le protéger contre une tourbe d'ennemis qui,
+maudissant les acclamations dont il était l'objet, tramaient, dans
+l'ombre, sa perte. De là, ce solennel concours de prières qui,
+tant que le prince fut absent d'Anvers, s'élevèrent au ciel
+quotidiennement, pour la conservation de ses jours, de l'enceinte de
+toutes les églises de Hollande et de Zélande, sur la recommandation de
+la princesse et des états de chacune de ces deux fidèles
+provinces[163].
+
+ [163] P. Bor, _loc. cit._, p. 870.
+
+Le lendemain de l'arrivée du prince à Bruxelles, Charlotte de Bourbon
+lui adressa ces lignes émues[164]:
+
+«Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour en Anvers, et ne
+suis guère à mon repos jusques à ce que j'entende l'occasion de
+vostre soudain partement, et s'il est vray que Don Johan soit secouru
+de monsieur de Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de
+prendre meilleure garde à vostre santé, que vous n'avez faict, ces
+jours passés, car delà dépend la mienne, et après Dieu, tout mon heur,
+lequel je supplie vous conserver, monseigneur, au milieu de tant de
+travaux, en santé, heureuse et longue vie... Nos filles, grandes et
+petites, se portent bien, et moy aussy moïennement.»
+
+ [164] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 172.
+
+Tant que dura le séjour du prince à Bruxelles, sa femme lui écrivit, à
+peu près, chaque jour; l'entretenant de divers sujets, qu'on ne peut
+mieux faire connaître qu'en la laissant en tracer elle-même le tableau
+dans ceux des fragments de son active correspondance que voici:
+
+
+ «Dordrecht, 2 octobre 1577[165].
+
+»Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne heure après
+midy, et vins avec le bateau jusques auprès du logis, où j'ay trouvé
+nos petites filles en bonne santé. Les grandes, espérant vostre retour
+bien de bref, n'ont point voulu loger en vostre quartier. Elles ont
+ung bon logis, mais il est un peu trop loing, à mon gré... Demain
+votre sirurgien commencera à pencer M. le comte Maurice. Nous nous
+portons tous bien, grâce à Dieu, et désirons fort que puissiés
+bientost revenir. Ceulx à qui j'ay parlé de ceste ville m'ont dit que
+les estats de ce païs vous avoient déjà prié de retourner, et s'y
+attendent, et leur semble que vous pouvés aussy bien donner conseil
+d'icy que plus près, et plus seurement, sy la paix est conclue avec
+Don Joan. Je ne sçay, monseigneur, si vous aurés affaire d'y séjourner
+plus longuement; et puis monsieur vostre frère est absent de vous,
+quy ne peut sans quy luy ennuye beaucoup. Nous désirerions bien fort
+qu'y fust pardeçà. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de
+vous laisser le précepteur qui est auprès de monsieur votre fils, je
+serois bien de cet avis; car ledit précepteur est en peine d'estre
+incertain de sa demeure, et sera tout fâché de quoy l'on l'aura
+retenu, sy ce n'est pour tousjours. Aussy fauldroit-il bien sçavoir
+l'entretenement qu'il vous plaira luy bailler. Je vous romps la teste,
+monseigneur, de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de
+sçavoir vostre volonté. Je vouldrois bien sçavoir si vous aurés
+remercié la roine d'Engleterre de tant de bons offices qu'elle fait
+faire par son embassadeur qui est à Bruxelles, ce que je prens la
+hardiesse de vous ramentevoir.»
+
+ [165] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 173.
+
+
+ «Dordrecht, 4 octobre 1577[166].
+
+»J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion de Bréda,
+et comme les Allemans doibvent sortir aujourd'hui; dont j'ay esté fort
+aise et en loue Dieu[167]. Les pauvres sujets nous y desirent bien et
+disent qu'ils ont déjà faict provision de tourbe pour tout nostre
+yver. Quant j'auré sceu vostre voullonté, alors je seray bientost
+preste, pourvu que j'espère d'avoir cest honneur de vous y voir. Le
+capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier très humblement de
+vouloir escripre aux estats de pardeçà, affin qu'il puisse estre païé
+de son entretenement, depuis que les compagnies françoises sont
+cassées, ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens fort
+bien que, deux jours devant que vous particié, vous commandâtes les
+lettres; mais elles ont esté oubliées. Il me prie de vous faire une
+très humble requeste pour luy, pour luy donner la capitainerie de
+Bréda; mais je pense, monseigneur, que vous y aurés desjà pourveu. Il
+dit qu'il pourroit vous y faire service pour le regard des
+fortifications. Je sçay que vous cognoissés que c'est ung homme de
+bien et qui vous est fidèle serviteur; quy me faict vous supplier,
+monseigneur, que si ne le pouvés gratifier en cest endroict, que
+veuillés penser de l'avancer en quelque aultre chose... Au reste, ils
+desirent fort icy monsieur vostre frère, et luy ont préparé le logis
+qu'avoit monsieur le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien
+loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. Je prie Dieu
+qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous donne, monseigneur, en très
+bonne santé, très heureuse et longue vie.»
+
+ [166] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 174.
+
+ [167] Les Allemands en garnison à Bréda, sous les ordres de
+ Frosberg, y avaient causé de grands dégâts au palais du prince.
+
+
+ «Dordrecht, 5 octobre 1577[168].
+
+»Monseigneur, je desirerois bien estre asseurée que vous n'allés
+plus sy souvent manger hors de vostre logis, du soir, car l'on
+m'a dict que les bourgeois ont esté tout fâchés[169]. Je vous
+supplie, monseigneur, de prendre ung peu plus garde à ce quy est
+pour vostre conservation[170]. Aussy je desirerois fort sçavoir sy
+les estats ne vous auront point permis quelque exercice de la religion,
+soit secrètement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, comme
+vous pourrez demeurer plus longuement sans cela. Je sçay bien que vous
+y pensés, mais le desir que j'ay que Dieu face tousjours de plus en
+plus prospérer vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous
+dire ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour, à Breda,
+car je ne sçay sy sera bon de parler de ces choses cependant que vous
+estes là.»
+
+ [168] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 177.
+
+ [169] Ils voyaient avec peine que le prince, par excès de
+ confiance, exposait sa personne.
+
+ [170] On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon à Guillaume
+ Martinij, greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: «Je vous
+ prie de vouloir tousjours me mander comme le tout se passe
+ pardelà et ce que je doibs espérer. Je désirerois bien qu'il
+ plûst à monseigneur le prince me mander, ou bien qu'il revint
+ pardecà; car encores que je cognois bien le bon zèle et coeur que
+ ceulx de vostre ville d'Anvers et ceulx de Bruxelles luy portent,
+ toutesfois l'esloignement de sa présence me donne beaucoup de
+ peines et de craintes. Néantmoins je remets le tout en la main de
+ Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur avec
+ tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, et
+ conduire par eux les affaires à une heureuse fin.»
+
+
+ «Dordrecht, 7 octobre 1577[171].
+
+»Monseigneur, j'ay receu, ce matin, à mon réveil, vos lettres, en date
+du troisième de ce mois, et vous asseure que j'ay esté bien joïeuse
+d'estre rendue certaine de vostre bonne santé, dont je loue et
+remercie Dieu, et luy supplie de vous y voulloir bien maintenir.
+
+»Aujourd'hui est arrivé, sur ungne heure après midy, en ceste ville
+monsieur le comte vostre frère, quy a esté avec le grand contentement
+du bourgmestre et de tout le peuple. Nous avons esté, nos filles et
+moy, plus ayses encores que tout le reste, et avons dîné ensemble, et
+bien bû à vostre santé, desirant fort, monseigneur, que eussiés esté
+en présence, pour nous faire raison.
+
+»Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que vous me
+mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desjà avisés de faire leur
+présent[172], à part, d'ungne coupe dont le vase est de licorne, le
+reste d'argent, quy vaut quelques cent livres de gros. Sy toutes les
+aultres (villes) font le semblable, seroit quelque tesmoignage de leur
+bonne voullonté; mais j'eusse mieulx aymé que tous les estats eûssent
+faict ung présent de chose qui parust et de quoy l'on se peust servir
+ensemble. Toutesfois, monseigneur, je n'ay osé empescher, espérant que
+l'on pourra bien encore remédier à ce que le général supplée en ce que
+le particulier auroit défailly; ce que je feray le plus discrètement
+que je pourray.
+
+»Quant aux mille florins, j'ay mandé Jan Back, pour sçavoir s'il les
+pourra fournir; et où il n'auroit moïen pour le tout, j'en trouveroy
+ungne partie; tellement que j'espère, avec l'aide de Dieu, que je ne
+fauldray de satisfaire à vostre commandement; comme nous ferons, nos
+filles et moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons,
+combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur vostre
+frère partira d'icy; car, cependant qu'il y est, il ne nous semble
+point que vous soiés du tout (entièrement) absent.
+
+»Je me réconforte, monseigneur, sur ce que vous espérés que les
+affaires prendront ung meilleur chemyn; et je suis bien estonnée de ce
+quy ne sont point encores résolus, car il est plus que temps. J'estime
+que ceste petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous
+puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de quoy vous
+estes là.
+
+»Quant à la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne feray encores,
+et attendray M. Dorpt.
+
+»Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations à nos filles,
+qui vous présentent les leurs très humblement à vostre bonne grâce.
+Nous nous aimons bien, l'une l'autre, et sommes bien privément
+ensemble, et elles ont bien grant soin de leurs petites. Tous se
+portent bien, et monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les
+soirs et tous les matins.»
+
+ [171] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 181.
+
+ [172] Ce présent était destiné probablement au comte Jean de
+ Nassau, pour fêter sa bienvenue.
+
+Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu de la
+lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte:
+
+«Je viens de penser aux gentilshommes qui sont près de monsieur vostre
+frère, qu'y me semble leur fauldroit donner quelque chose. S'il vous
+plaist que je face faire en or vostre pourtrait et le mien, tout en
+ugne médaille, ou à part, avec les devises, vous me le manderés; et,
+s'il fauldroit quelque petite chaîne pour les pendre, de quelle valeur
+vous les vouldriés avoir.»
+
+
+ «Dordrecht, 8 octobre 1577[173].
+
+»Monseigneur, j'ay receu le présent qu'il vous a pleu m'envoyer, de la
+part de la roine (d'Angleterre), que j'ay trouvé fort bien et joliment
+faict. Quant à la signification de la lésarde, d'aultant que l'on
+escript que sa propriété est, quand ugne personne dort et qu'un
+serpent la veut mordre, la lésarde la réveille, je pense que c'est à
+vous, monseigneur, à quy cella est attribué, quy esveillés les Estats,
+craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par sa grâce, que les
+puissiés bien garder du serpent!
+
+»Nous avons vû, ce matin, monsieur et madame de Mérode, et sa fille,
+la marquise de Bergue, quy est belle et fort grande pour son âge, quy
+est de dix-sept ans. Je l'ay bien regardée, pour vous en dire, quand
+je vous voiré, ce qui m'en semble.--Ce 8 octobre, sur les onze heures
+devant diné.»
+
+ [173] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 190.
+
+
+ «Dordrecht, 10 octobre 1577[174].
+
+»Monseigneur, j'ay esté bien contente de savoir par monsieur le conte
+de Hohenlohe comme vous estes en bonne santé, dont je loue Dieu, et
+desire qu'il luy plaise vous y maintenir, en sorte que je puisse avoir
+bientost cest heur de vous voir à Bréda, dont mondit sieur le conte
+m'a donné bonne espérance, et m'a dict, de vostre part, qu'il vous
+plaist que j'aille incontinent à Bréda; à quoy je ne feray faulte; et
+mesme monsieur vostre frère est en voullonté que nous allions
+ensemble, dont je suis fort aise, estimant que cela vous fera encores
+venir plus tost. Je ne pense pas que puissions plus promptement que
+lundi ou mardi prochain, à cause que, dimanche, messieurs de ceste
+ville ont prié au banquet monsieur vostre frère. Nous donnerons aussy
+ce loisir pour apprester les logis, et feray tout le mieux que je
+pourray, m'attendant à monsieur le conte de Hohenlohe pour la sécurité
+des chemins.
+
+»Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste après-disnée, j'ay pensé
+que j'avois oublié à savoir vostre voullonté comme je me dois
+conduire, pour l'exercice de la religion, à Bréda; sy fault se face
+qu'y secrétement, ou si j'en pourray user comme en ce lieu
+(Dordrecht). Et encores que j'espère bien, qu'à vostre venue, la chose
+pourra estre bien reiglée et quy n'y aura point de difficulté, sy
+ay-je voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre esclarcie
+de vostre intension, laquelle je sçay estre bonne; et en priant Dieu
+de la vouloir bénir, je le supplie vous donner en bien bonne santé,
+heureuse et longue vie.--Tous nos enfans font bonne chère et se
+portent bien, et se recommandent très humblement à vostre bonne
+grâce.»
+
+ [174] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 198,
+ 199.
+
+
+ «Bréda, 11 octobre 1577[175].
+
+»Monseigneur, depuis la dépesche que je vous fis ier, je suis demeurée
+en paine, craignant que vous pensiés que je ne considère point assés
+les difficultés en quoy vous retrouvés à présent, et le travail et
+labeur que vous prenés à y remédier; mais je vous puis asseurer,
+monseigneur, que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, et
+que l'observacion de la pacification me rompt bien la teste;
+toutesfois j'espère, qu'à vostre venue, vous y pourés pourvoir,
+laquelle j'ay tant desirée en ce lieu, que, devant que d'y venir, je
+n'ay point eu d'aultre pensée. Mr. Taffin s'est retiré à Dordrecht,
+jusqu'à ce que je luy fasse entendre vostre voullonté. Quant à tout le
+reste, nous nous portons, grâce à Dieu, tous fort bien; et ay trouvé
+vostre maison en meilleur estat que je ne l'eûsse espéré. L'on
+travaille tant que l'on peut pour faire un toît et racoutrer le logis
+du boulever qui récompense, au plaisir de l'assiette, l'inégalité
+qu'il y a de la beauté de l'autre.»
+
+ [175] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 200.
+
+
+ «Bréda, 21 octobre 1577[176].
+
+»Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, nous nous
+conduirons pardeçà où vostre venue est bien desirée, dont D..... m'a
+encores mis en quelque doute. Il m'a parlé selon le commandement que
+vous luy aviez faict, de la dépesche vers monsieur mon père; j'espère
+qu'y pourra servir à faire entendre à Mr. de Mansart mon intension.
+Au reste, monseigneur, je vous supplie très humblement, s'il est
+possible, ne retarder plus votre partement, car les affaires de deçà
+requièrent aussy vostre présence; et vient fort mal à propos que
+monsieur le conte de Hohenlohe se trouve assés mal d'une fiebvre
+tierce. Quant à monsieur vostre frère, je l'ay encores fort prié, de
+vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. Il me semble
+qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer point.»
+
+ [176] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 205.
+
+La date de cette dernière lettre coïncidait presque avec celle du
+départ du prince, de Bruxelles pour Anvers.
+
+De retour dans cette dernière ville, Guillaume écrivit, le 23 octobre,
+au comte Jean[177]:
+
+«Monsieur mon frère, je vous envoyé Mr. de Malleroy pour vous advertir
+de ma venue à Anvers, ensemble pour vous donner compte de tout ce qui
+est passé à Bruxelles et vous prier quant et quant de vous vouloir
+trouver issi avecques ma femme et mes filles, car ne sçay si je seray
+retenu issi plus longtemps que j'ay proposé. Or, puisque vous
+entendrés le tout plus particulièrement dudit porteur, ne vous feray
+ceste plus longue; me recommandant très affectueusement à vostre bonne
+grâce, etc., etc.»
+
+ [177] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 207.
+
+L'ardent désir de la princesse allait être satisfait. Précipitant son
+départ pour Anvers, elle eut bientôt la joie d'y revoir son mari. Ses
+enfants et le comte Jean l'avaient accompagnée. Délivrée des
+inquiétudes imposées par la séparation, la famille se sentait heureuse
+d'avoir recouvré son chef vénéré, et de pouvoir désormais, au foyer
+domestique, l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de ces
+délicates prévenances, qui toujours rassérénaient son âme, au cours
+d'une vie d'austères labeurs, d'incessantes agitations, et, souvent
+même, de périls à affronter.
+
+Quelle impression Guillaume rapportait-il de son séjour à Bruxelles?
+Telle fut la question que Charlotte de Bourbon se posa à elle-même, et
+sur la solution de laquelle ses entretiens avec le prince ne tardèrent
+pas à la fixer. Si le secret de ces entretiens nous échappe, car
+l'histoire demeure nécessairement étrangère à leur intimité, nous
+connaissons du moins les circonstances qui motivèrent, en 1577, la
+présence du prince à Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa
+l'adoption. Arrêtons-nous ici, un instant, non à l'exposé des unes et
+des autres, mais uniquement à leur indication sommaire.
+
+Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur général des
+Pays-Bas, don Juan y était arrivé, porteur d'instructions secrètes,
+qui se résumaient en ces deux points: 1º soumission de la population
+néerlandaise à l'autorité absolue du roi; 2º exercice exclusif de la
+religion catholique, et, comme corollaire, châtiment de l'hérésie.
+
+Dès ses premiers rapports avec une députation des états généraux, don
+Juan se heurta, non sans dépit, à l'impossibilité de concilier
+l'absolutisme de l'autorité royale avec le maintien, soit des
+prérogatives de ces états, soit des libertés et privilèges des
+provinces ou des villes.
+
+Force lui fut, en outre, de reconnaître que l'exercice exclusif du
+culte catholique était en opposition directe avec le régime inauguré,
+en matière religieuse, par la pacification de Gand.
+
+Il vit enfin, avec mécontement, se dresser devant lui la nécessité de
+se prononcer, sans délai, sur le renvoi des troupes étrangères,
+énergiquement réclamé de toutes parts.
+
+S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, à des regrets, à
+des tergiversations, parfois même à une incohérence d'idées et de
+paroles, qui ne compromettaient pas moins les intérêts publics que sa
+situation personnelle, il ne savait à quel parti s'arrêter, quand lui
+fut officieusement donné le conseil de recourir à la voie des
+négociations.
+
+Celles qui s'ouvrirent entre lui et les députés des états généraux
+aboutirent, le 12 février 1577, après maintes discussions, à un
+traité, décoré du nom d'_Édit perpétuel_, que le roi d'Espagne
+déclara, quelques semaines plus tard, approuver. Ce traité ratifiait
+la pacification de Gand, promettait le renvoi des troupes étrangères,
+la conservation des chartes et privilèges des Pays-Bas, et la mise en
+liberté des prisonniers, à l'exception du comte de Buren, qui ne
+serait libéré que lorsque son père, le prince d'Orange, aurait adhéré
+aux résolutions prises par les états généraux.
+
+Blessé, comme il devait l'être, de ce qu'on l'avait tenu à l'écart des
+préliminaires et de la conclusion du traité dont il s'agit, Guillaume
+répondit à la demande que lui adressaient les états généraux d'en
+approuver la teneur, en élevant contre cet acte les critiques
+suivantes: la constitution du pays était violée, en ce que lesdits
+états se trouvaient dépouillés du droit de s'assembler quand ils le
+jugeraient opportun; les lois régissant les Provinces étaient violées
+aussi par le fait révoltant de l'incarcération prolongée du comte de
+Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la ratification de la
+pacification de Gand était dérisoire, attendu que des subterfuges,
+immanquablement mis en jeu par la politique espagnole, en
+paralyseraient les effets; les états généraux s'étaient laissés
+entraîner à une concession désastreuse, en s'engageant à payer la
+solde de troupes étrangères, flétries et expulsées, à raison des
+effroyables excès qu'elles avaient commis.
+
+Quelque fondées que fussent ses critiques, le prince déclara cependant
+qu'il ne refuserait pas son adhésion à l'édit perpétuel, pourvu que
+les états généraux promissent formellement, en prévision du cas où les
+troupes espagnoles ne partiraient point, de s'abstenir de toute
+communication ultérieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes,
+même par la force des armes, à sortir des Pays-Bas.
+
+Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze mille
+soldats allemands restèrent encore au service du roi d'Espagne dans
+les Provinces. Les méfaits commis par plusieurs d'entre eux
+soulevèrent des conflits et motivèrent, plus d'une fois, une énergique
+répression.
+
+La versatilité du caractère de don Juan, ses réponses ambigües, ses
+réticences en plus d'une occasion, la divulgation partielle du secret
+des trames ourdies entre lui et les agents de Philippe II, au
+détriment des Pays-Bas, l'inconsistance de la plupart des actes
+accomplis dans l'exercice de ses fonctions de gouverneur, excitèrent,
+au sein des Provinces, un mécontentement général. Sa position étant
+devenue de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en sortir
+qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa brusque mainmise
+sur la citadelle de Namur, qu'il occupa pour s'y retrancher, et son
+infructueuse tentative pour s'emparer du château d'Anvers,
+équivalurent à une déclaration de guerre.
+
+La conséquence du défi qu'il porta ainsi aux états généraux fut la
+résolution prise par ceux-ci de soutenir contre lui la lutte, si, à la
+suite de pourparlers qu'il venait d'entamer avec eux, il ne désavouait
+pas hautement ses actes agressifs et ne se soumettait pas à certaines
+conditions qu'ils formulaient.
+
+Tel était l'état des choses lorsque, répondant à leur appel dicté par
+l'anxiété, Guillaume arriva à Bruxelles.
+
+Le conseil qu'aussitôt il donna aux états généraux fut celui d'élargir
+le cercle des conditions imposées par eux au gouverneur général, en
+stipulant le maintien formel de la pacification de Gand et de l'édit
+perpétuel, l'obligation pour don Juan d'évacuer la citadelle de Namur,
+d'abandonner les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer
+les troupes allemandes au delà des frontières, de licencier, à
+l'intérieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, de
+s'abstenir de toutes levées en pays étranger, de réintégrer dans leurs
+grades tous les officiers destitués, de restituer les biens frappés de
+confiscation, de libérer les prisonniers, de s'engager à faire cesser,
+à l'expiration d'un délai de deux mois, la captivité du comte de
+Buren, enfin de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la
+nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas,
+d'obtempérer aux décisions qui émaneraient du conseil d'Etat institué
+par les états généraux.
+
+Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une déclaration de
+guerre; et, laissant une forte garnison dans la citadelle de Namur, il
+se retira à Luxembourg, espérant y concentrer les forces nécessaires
+pour lutter avec avantage lorsque éclateraient les hostilités.
+
+La retraite forcée de don Juan et les conséquences qu'elle devait
+entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume: il s'y était attendu, au
+moment où il avait donné aux états généraux le conseil, bientôt suivi
+par eux, que lui inspirait son inébranlable dévouement à la cause de
+la liberté civile et de la liberté religieuse.
+
+Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer
+sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule,
+une guerre soutenue pour anéantir le régime de compression et
+d'intolérance trop longtemps pratiqué dans les Pays-Bas par les
+Espagnols pouvait conduire à un affranchissement final, et par cela
+même, à l'inauguration d'un régime de sage liberté.
+
+Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait
+le prince en dehors du concours que lui prêtaient, dans l'élan de la
+reconnaissance, les fidèles provinces de Hollande et de Zélande? Ce
+n'était ni sur les nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres
+provinces; c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce
+double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle, que
+Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux
+états généraux, à l'époque dont il s'agit en ce moment, la direction
+que lui paraissaient commander les circonstances.
+
+Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé, jaloux de
+l'influence prépondérante du prince dans le maniement des affaires
+publiques, se concertèrent-ils pour tenter de la détruire: leurs
+tentatives échouèrent contre sa fermeté et son habileté consommée, de
+même que contre la résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le
+vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret,
+durant son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à titre
+de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée, dans ses
+effets, par l'élévation instantanée de Guillaume aux suprêmes
+fonctions de _Ruart_ du Brabant, et par le rôle qu'il sut remplir, aux
+côtés du jeune archiduc, ainsi que bientôt on en pourra juger.
+
+En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince, à
+Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts
+généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et
+en consolidant, au point de vue des nouveaux services à rendre, la
+situation personnelle de l'homme éminent sous l'égide duquel
+s'abritaient ces mêmes intérêts.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume
+ au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc
+ Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10
+ décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise
+ des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume
+ domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie à sa
+ cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les
+ Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils
+ donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse a
+ Desprumeaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les
+ Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince et de
+ la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans les
+ Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de
+ Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion de son
+ baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du
+ duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de
+ Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces
+ troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint
+ Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité
+ d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre
+ Farnèse lui succède.
+
+
+A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, que,
+d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle
+chargeait de s'acquitter, auprès du duc de Montpensier, d'une mission
+dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendît à
+convaincre le duc de la nécessité de rendre enfin justice à sa fille
+et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une
+lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire,
+qu'il fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir,
+au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, toujours
+est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, dans l'une et
+l'autre hypothèse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce coeur
+paternel qu'elle supposait, même en souffrant de ses injustes
+rigueurs, ne lui être pas encore totalement fermé.
+
+ [178] Cette lettre, en date du 20 décembre 1577, sera reproduite
+ ci-après.
+
+Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait
+en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au prince dauphin[179]:
+
+«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que monsieur le
+prince, vostre frère, et moy envoïons vers monsieur nostre père, je
+vous supplie très humblement de croire que je ne sçaurois recevoir
+plus de faveur et contentement, que de sçavoir souvent des nouvelles
+de vostre santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de
+madame ma soeur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit
+chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa guérison, je
+l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire
+comme elle se trouve à présent.--Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme
+vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a à requérir de
+mondit seigneur et père, en nostre part je vous supplieray très
+humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre
+prière et moyen nous y sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup,
+espérant tant de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que
+prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée à vous rendre,
+toute ma vie, très humble service, etc.»
+
+ [179] Lettre du 30 octobre 1577, datée d'Anvers. (Bibl. nat.,
+ mss. f. fr., vol. 3.415, fº 53.)
+
+Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin perdit sa femme,
+il reçut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une
+affectueuse sympathie[180]:
+
+«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que
+vous avez faite de madame ma soeur, est tel quy ne me permect quasi
+point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant
+bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle séparacion, je
+me suis contrainte à vous faire ceste lettre pour vous supplier très
+humblement que la part que j'ay à vostre douleur et fascherie la
+puisse diminuer, et que vous regardiés, le plus qu'il vous sera
+possible, à vous conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous
+faut tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de grâce, mais
+c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu,
+de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je désire
+plus que jamais d'estre prés de vous pour m'essaïer à vous divertir et
+soulager en vostre ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur
+de croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme
+aussi feroit monsieur le prince, vostre frère, qui est extrêmement
+desplaisant de vous sçavoir en cest estat. Luy et moy avons grande
+crainte que vostre santé en soit diminuée, ce quy faict que je desire
+que me faciés cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de
+me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps,
+apporter le contentement pareil à la tristesse et regrets que j'ay à
+présent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus
+long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque
+soulagement en vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me
+permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles
+recommandations à madame la marquise, accompagnées d'un témoignage de
+la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost
+rafraîchir la mémoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour
+ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur, que ceste
+lettre serve pour vous deux, à qui je prie Dieu donner la constance
+et résolution qui vous est bien nécessaire.»
+
+ [180] Lettre du 9 décembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.415, fº 55.)
+
+Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne tarda pas
+à les suivre. Elle portait[181]:
+
+«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la lettre que je
+vous avois escripte par le sieur X..., bientost après avoir entendu la
+perte que vous avés faicte de feu madame ma soeur, est véritable, je
+suis doublement ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye
+de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement que
+je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis
+obligée. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est
+arrivé, je me suis résolue vous faire ceste dépesche, tant pour avoir
+cest heur de sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui
+s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant osé passer
+oultre, à cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt
+asseuré de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me
+puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous
+suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce que j'en fais
+maintenant et excuser les incommodités survenues, au reste me faisant
+cest honneur d'avoir égard à l'amitié que je vous porte et à
+l'obéissance très humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui
+me faict estre en continuel soucy de vostre santé, craignant bien
+fort, qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême ennuy que
+vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me
+sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le
+croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur
+de vous voir et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre
+si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes
+mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement de vous, que je
+supplie très humblement qu'il luy plaise me le départir, sur ce que
+vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup
+plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus
+que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui me ferés cet
+honneur me départir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je
+me trouve, à ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la
+grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle
+affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il
+vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus
+accomplis pour son âge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien
+garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy
+vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie
+très humblement avoir toujours pour recommandées, et moy, en vos
+bonnes grâces, etc., etc.
+
+»(_P.S._) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal; quy m'a
+fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir mander meilleure
+nouvelle de ma santé, laquelle est si souvent afoiblie par maladie,
+que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grâce,
+pendant que j'ai à vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.»
+
+ [181] Lettre du 23 décembre, datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f.
+ fr., vol. 3.415, fº 82).
+
+
+Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la lecture de
+ce simple post-scriptum!
+
+La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans proférer
+la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne, toute
+dispensation émanant de la volonté divine. Il semble qu'elle ait le
+pressentiment de la brièveté de son existence. N'y a-t-il pas, en
+effet, pour son coeur à la fois si tendre et si pieux, plus de
+mélancolique résignation que d'espoir, dans ces paroles: «pendant que
+j'ai à vivre?» Hélas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que
+quelques années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi
+ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au bonheur
+de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection, de son
+dévouement et de son inépuisable bonté!
+
+C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se compose, dans
+l'ensemble des données biographiques, la meilleure partie du
+patrimoine de l'histoire. Honneur à elle quand elle les ravive et
+quand ses annales en reflètent la splendeur!
+
+Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de
+sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'était lié d'amitié avec le
+frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frère affectionné
+qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, à son tour, du deuil à
+l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprimé sa profonde
+sympathie.
+
+«Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay
+esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'eûssent esté
+accompagnées du rafraîchissement de la perte que vous avez faite de
+feu madame vostre femme, j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de
+contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je
+vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant en si
+grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne
+souvenance de moi, qui vous plains extrêmement d'une telle séparation.
+Mais je désire, monsieur, qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre
+patience, et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a
+départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au reste,
+monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle
+je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit
+bien, soit mal; et lors vous cognoistriés, monsieur, que, quand
+j'aurois cest honneur de vous estre propre frère, je ne sçaurois de
+plus grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir moïen de
+vous faire bien humble service. Quant à l'estat de ce païs, M. de
+Maleroy, lequel nous envoyons exprès pour vous visiter de nostre part,
+vous pourra particulièrement raconter ce qui est advenu pardeça,
+depuis l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue,
+les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail que
+j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est tel, que le peu de
+loisir que j'ay m'a souventes fois empesché de faire mon devoir envers
+vous, comme je suis obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur
+de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que
+cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos
+commandemens, à quoy je me sens plus obligé que jamais, veu l'honneur
+que faites à ma femme de prendre ses affaires en main, pour les
+recommander à monseigneur vostre père, ce qu'elle vous supplie bien
+humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle
+je présente mes très humbles recommandations, et prie Dieu vous
+donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse et longue vie.
+
+ »D'Anvers, ce 20 décembre 1577.
+
+ »Votre très humble frère, à vous faire service.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [182] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 23.
+
+
+Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre
+ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince dauphin, étaient
+empreints d'une incontestable gravité. En voici la substance:
+
+Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, en
+appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils
+eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche?
+Aveuglés par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de
+l'incapacité de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs
+desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef qui
+s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince d'Orange et à
+annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse de la population.
+
+Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince déjoua la
+combinaison ourdie contre lui.
+
+Devenu _Ruart_ de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, il apaisa
+le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et
+de prime abord, le voyant totalement dépourvu d'expérience, sans idées
+arrêtées, sans plan conçu, il déclara, sur le ton d'un bienveillant
+protecteur, «qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons
+enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».
+
+De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'âme; elles
+aboutirent à des solutions précises.
+
+Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la dépendance des
+états généraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant
+général, Guillaume, expressément maintenu, du reste, dans ses hautes
+attributions de _Ruart_, il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un
+guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif.
+Un gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. Il
+n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt des Pays-Bas.
+
+Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde
+religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir au sein des
+Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un acte solennel dont
+il était le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de
+ses plus glorieux titres à la reconnaissance publique; digne
+couronnement de sa noble carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En
+effet, grâce à lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un
+nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les
+non-catholiques s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, dans
+l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger mutuellement
+contre leurs ennemis communs. De la simple tolérance, limitativement
+admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et
+bienfaisant régime de la liberté religieuse. Ce fut un immense
+progrès.
+
+Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, dans sa lettre à
+son beau-frère, «les difficultés qui, depuis l'arrivée de l'archiduc
+Matthias, s'étoient présentées, d'heure à autre, et le travail qu'il
+avoit pour amener le tout à une bonne fin.»
+
+De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux labeurs à
+accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes incessantes.
+
+Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement
+maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas, fut conclue
+le 7 janvier 1578.
+
+Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença les hostilités,
+à la tête d'une armée, dans le commandement de laquelle il avait pour
+principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld,
+Mondragon et Mendoza. Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la
+faible armée des états, et s'empara de plusieurs villes.
+
+Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation générale
+contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et à l'incapacité
+desquels on l'attribuait, non sans raison.
+
+Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme
+dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens,
+de s'unir entre eux, réussit à rallier au soutien de la cause qu'il
+défendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en était tenue
+séparée, et travailla activement à l'organisation d'une nouvelle
+armée, capable de tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait
+don Juan.
+
+Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le
+valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours duquel il
+attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de
+cette armée.
+
+Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient en Lanoue un
+ami dévoué. La sincérité des sentiments de haute estime et de
+confiante amitié qu'ils professaient pour lui ressort de leur
+correspondance; nous en détacherons les lignes suivantes, tracées par
+la princesse[183].
+
+«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon
+endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire
+sçavoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, présent porteur, lequel
+vous pouvant dire ce qui se passe pardeçà, je n'étendray point la
+présente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnément
+de nous continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen de
+faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux bonnes grâces du
+roy de Navarre, et qu'il soit assuré que ne souhaitons rien tant que
+luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et
+moy désirons surtout qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez
+tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce
+ne sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous rendra de
+tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir
+d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous,
+attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit
+hors d'espérance de se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste
+saison vous apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause
+des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui désire estre
+justifiée par tout le monde, vous envoyant, à ceste fin, ce qui en a
+esté publié: vous priant très affectueusement vouloir tousjours
+embrasser les affaires de ce pays pour qui avez jà tant fait, et selon
+les occurences qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent
+porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne
+volonté, comme pouvez attendre assurément de nostre part ceux de
+l'obligation où nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des
+vostres se peut faire pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me
+recommander bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de
+Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»
+
+ [183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p.
+ 232, 233).
+
+Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la
+fin de février 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le
+duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le retenait auprès de sa
+personne.
+
+ [184] Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv.
+ 1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 6).
+
+Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages
+conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient devenus l'objet de ses
+âpres convoitises. Il voulait que son attitude vis-à-vis d'eux fût
+celle, non d'un ambitieux qui prétendît les maîtriser, mais d'un
+généreux auxiliaire qui contribuât à les soustraire au joug de la
+tyrannie espagnole. «Il faut, disait-il[185], s'armer de bonté,
+vérité, justice et tempérance, aultant comme de aultres armures: car à
+ung peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la
+vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En cela, comme sur une
+foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entièrement
+avec celles de Guillaume de Nassau.
+
+ [185] Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f.
+ fr., vol. 3.277, fº 6).
+
+Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou hostile
+que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, la
+garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard des Pays-Bas.
+Guillaume, dans l'excès de sa confiance, accepta comme garantie la
+parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les négociateurs
+employés par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que
+Despruneaux.
+
+Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la correspondance
+échangée, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier
+et Despruneaux, indiquent les prétentions originaires du duc, et les
+limites ultérieurement apposées à son intervention dans les événements
+qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186].
+
+ [186] _Appendice_, no 13.
+
+Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou,
+Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, en ces termes, à
+diverses lettres qu'elle avait reçues de Despruneaux[187]:
+
+«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de faire congnoistre
+à monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire très humble
+service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en
+représentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires
+de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que
+vous avez peu entendre estant pardeça, ce que je puis en cest endroit
+est de leur recommander en général les affaires de mondit seigneur, et
+voudrois y avoir autant de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en
+cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion
+s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours
+contentement. Quant à vostre particulier, je ne vous puis assez
+remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous
+asseurant que me trouverés toujours bien preste à vous faire plaisir,
+partout où j'en aurai le moïen, etc.»
+
+ [187] Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277,
+ fº 38).
+
+La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]:
+
+«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je fais encore,
+que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a
+au bien et repos de ce païs; ce que j'ai occasion de désirer autant
+que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera
+entendre bien au long les particularitez qui se sont passées depuis
+l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous en ferai point de
+redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de
+présenter à son Altesse mes très humbles recommandations avec mon très
+humble service, desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy
+soit agréable, etc.»
+
+ [188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 51.
+
+En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et
+la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles étaient celles de ce
+dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux et des diverses provinces
+des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de préciser; car des faits
+d'une haute gravité, que relatent deux dépêches de Bellièvre et de
+Lanoue, des 17 et 18 août 1578[189], ont fait naître, sur ce point,
+des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.
+
+ [189] _Appendice_, no 14.
+
+D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de
+concert avec le prince d'Orange, la défense des Pays-Bas contre leurs
+pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux
+inaugurer les fonctions de maréchal de camp, que venaient de lui
+conférer les états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il
+allait prendre les armes, ces belles paroles[190]:
+
+«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités que vous
+avez souffertes, par ceste insupportable et âpre nation espagnole,
+laquelle s'est débordée en toutes sortes de violences sur vos peuples;
+ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et
+nous sommes issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes
+de laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et nous
+donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours esté très
+affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle il est notoire
+combien nos maïeurs ont par le passé valeureusement combattu; ce qui
+me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour
+chasser la cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous
+tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce
+regard, usant, à l'endroict des personnes libres, du traitement
+convenable à des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de
+mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores
+d'autres liens de proximité, afin que nous fussions aussy prompts à
+vostre défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne
+perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous sçavez bien que
+Dieu oit le gémissement des affligez et favorise leur justice. Il vous
+oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression
+ont esté délivrés par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il
+vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est à ceste heure
+que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»
+
+ [190] Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.426, fº 6).
+
+Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque Lanoue ne doit-il
+pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de
+ses dignes amis du XVIe siècle, qu'il appelait si bien _ses
+compatriotes_!
+
+Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce même
+langage fit vibrer son coeur de Française et de compagne du prince en
+qui se personnifiait le sincère ami de la France et le constant
+protecteur des Pays-Bas.
+
+Un Français, non moins recommandable par ses nobles qualités que
+Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près en même temps que lui, et
+eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes
+entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon était
+Duplessis-Mornay. Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les
+affaires des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau et
+par les états généraux pour remplir une mission de pacification dans
+l'une des provinces qui était alors plus agitée que les autres: il
+était chargé «de se pourmener par la province de Flandres, où il avoit
+jà acquis des amis[191]»; on espérait que ses conseils exerceraient
+sur les esprits troublés une salutaire influence.
+
+ [191] _Mémoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121.
+
+La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grâce délicate à
+lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer en lui, non seulement
+l'homme d'État au mérite duquel elle rendait pleinement hommage, mais
+aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donné de nombreuses
+preuves de dévouement au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le
+convainquit, en outre, qu'à titre de soeur tendrement attachée à la
+duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse sympathie
+et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, dans son
+douloureux veuvage, avait été entourée par Mme de Mornay.
+
+La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre le prince et
+les états généraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance
+particulière dont il importe de dire ici quelques mots.
+
+Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à une
+troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptême de
+cet enfant, Guillaume en informa les états généraux. Le recueil
+officiel de leurs _résolutions_ nous fait connaître[192], dans les
+termes suivants, la communication du prince, et celles de ces
+_résolutions_ qu'elle motiva:
+
+«_Séance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges déclare
+comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer une fille, laquelle il
+vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre
+exercice est permis en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict
+exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable,
+en advertir les estats.»
+
+ [192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI,
+ p. 310 et suiv.
+
+«_Séance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence
+a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant,
+Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se
+sont référez à la discrétion de Son Excellence et luy offrent tout
+humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys,
+Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont déclaré qu'ils ne
+sont authorisez; mesmes que leur est par exprès deffendu de toucher le
+faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque
+consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de
+quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les sieurs
+d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue
+remercyer lesditz estats de leur bonne affection.»
+
+«_Séance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille
+de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de
+Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres,
+Tournay, Tournésis et Valenciennes absens.»
+
+«_Séance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur
+prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, a requis les estatz de
+dénommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son
+Excellence, après midy, entre troys et quatre heures, convyant tous
+ceulx de l'assemblée au souper.--Quant à la dénomination y est
+satisfaict.--Pour faire un présent à la fille dudit seigneur prince,
+résolu par pluralité de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant,
+qui sera mis par escript...--résolu de donner la somme de troys cents
+florins à la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de
+chambre de la femme et fille dudict prince...--après midy, la fille du
+prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle religion.»
+
+De son côté, le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_
+porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure après
+midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisième fille,
+qui fut baptisée au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de
+septembre en suyvant, et nommée _Catharina-Belgia_ par madame la
+comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince;
+mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de
+monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes
+les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis,
+lesquelz dictz estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente
+héritière de trois mille francs par an sur le comté de Lenghen, comme
+il appert par les lettres sur ce despeschées.»
+
+Un document contemporain[193] donne sur le baptême dont il s'agit les
+détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit remonstré que Dieu luy
+avoit donné une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien
+que, depuis un an en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa
+religion, que toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit
+librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la
+maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres
+places en ladite ville, il estoit intentionné désormais s'y accommoder
+en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir
+messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy
+ne fust donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou
+aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, entre les
+cinq à six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptisée,
+au lieu où que l'on exerce la nouvelle religion, situé devant l'hostel
+du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de
+garde du chasteau; et a luy auroit esté imposé le nom de _Catharina_,
+de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg,
+et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient
+levé de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc
+Casimir. De la part desditctz estatz auroit esté faict présent audict
+seigneur prince de la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au
+prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente
+héritière, au denier seize[194].--Au soir, se célébra un magnifique
+banquet, à l'hostel dudict prince, où que ledict Liébart, encores
+qu'il se fûst absenté, quant il fut question d'offrir et dénommer
+députez pour lever ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent
+de ladite conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères,
+convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, à
+une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de
+Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.»
+
+ [193] «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et
+ passées ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6
+ octobre 1579», par Me Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard,
+ _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312).
+
+ [194] Voir _Appendice_, no 15.
+
+Les états généraux, en donnant le comté de Linghen au prince,
+rappelaient «les grandes raisons, congnues à un chascun, qu'ils
+avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit
+continuellement pour le bien et conservation du pays»; mais, quelque
+sincère que fût leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain
+que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles à soutenir par un
+concours sérieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa
+tâche ardue.
+
+A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face à des
+difficultés sans cesse renaissantes.
+
+Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année 1578,
+provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient annoncés comme
+voulant lui venir en aide; là, de la continuation de la guerre avec
+don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui sévissaient dans les
+provinces et dans les villes.
+
+Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit étaient
+le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de
+renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation de ses projets de
+domination sur les Pays-Bas, n'était pour eux qu'un douteux
+auxiliaire, disposé d'ailleurs à quitter bientôt leur territoire, et
+qui, en effet, sans écouter ses conseillers habituels, le quitta
+brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine
+d'Angleterre, s'était annoncé comme champion de la réforme dans les
+Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en vulgaire
+ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité égalait la
+présomption.
+
+Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités entre
+l'armée des états généraux et celle de don Juan restaient suspendues
+par des négociations qui étaient encore loin d'aboutir à une solution
+pacifique.
+
+Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs
+causes étaient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir,
+sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les atténuer, qu'en
+unissant à l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une
+stricte fermeté dans la répression de tous actes coupables.
+
+Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs à
+l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. Bornons-nous, sur
+un seul point, à mentionner la fermeté dont Guillaume de Nassau fit
+preuve vis-à-vis de la population de Gand et l'habileté avec laquelle
+il la fit rentrer dans les voies de l'ordre.
+
+Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, Gand, était en
+proie à l'anarchie. Le plus désastreux des ravages, enfantés par la
+démence des anarchistes, était celui d'une hideuse intolérance. Elle
+apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engagée
+entre deux partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme
+pervers, ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support mutuel
+que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent possédé la
+moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés et furieux, qui
+n'étaient catholiques ou réformés que de nom, se disputaient une
+suprématie chimérique, et ne respiraient, les uns à l'égard des
+autres, qu'une haine toujours prête à éclater en actes de violence.
+
+Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier aux excès commis
+et en prévenir le retour.
+
+Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de désordre
+c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que fût son
+anxiété, à la pensée des périls qu'il allait affronter, elle ne songea
+pas, un seul instant, à le retenir à Anvers; car, ainsi que lui, elle
+était douée d'une foi et d'une abnégation qui la maintenaient
+constamment à la hauteur de tout grand devoir à remplir.
+
+Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les
+passions déchaînées, lorsque, commençant à concevoir quelque espérance
+de finir par les dompter, il écrivit à la princesse, le 18 décembre
+1578[195].
+
+ [195] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ les neuf
+heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de monsieur mon frère
+et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de
+Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait
+response et l'ay prié voloir faire mes excuses tant vers mondit
+frère, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte
+de Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour vous respondre
+sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois dire aultre chose qu'il
+me déplaist bien que les affaires de pardelà sont en tel estat que
+nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernière,
+l'on peut donner quelque contentement à la commune, ne peus sinon me
+conformer à l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de
+Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils
+passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y
+ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les
+faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault,
+et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre
+les affaires, s'y trouveront bien empeschez à démeller ung tel faict.
+Et veulx dire en vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils
+sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, avoir faict ung
+signalé service à tout ce païs, et mesme à ceulx qui ne taschent que
+de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de
+tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai
+apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement,
+sans avoir aultre regard que au bien et tranquillité de nostre patrie;
+et en cela je prie à Dieu faire ainsi à mon âme. Il me déplaist,
+certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup
+mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de
+déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci à
+cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs
+interprètent les offices que je faicts issi comme si fûssent faicts en
+aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz sçavent
+bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc
+Casimirus at esté faict par réciproque intelligence, et que n'ai désir
+que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne
+fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité nos
+affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus tost pittié que
+non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer
+constamment de faire son mieulx, comme j'espère que Dieu m'en donnera
+la grâce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que
+Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient peu ou
+nulle espérance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir
+il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes très
+affectueuses recommandations à vostre bonne grâce, priant le Créateur
+vous donner, ma femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant,
+ce 18 de décembre, _anno_ 1578.
+
+ »Vostre bien bon mari à jamais,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+
+Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de Bossu, n'étaient
+que trop fondées; car bientôt il eut la douleur d'apprendre la mort de
+ce valeureux chef, dont les efforts s'étaient confondus avec les
+siens, dans la défense de la cause nationale.
+
+La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite de démarches
+et de conférences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du
+juste, sa fermeté et son esprit de conciliation prévalurent, il ramena
+au calme et à la raison une population turbulente et égarée. Il obtint
+son adhésion à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des
+deux religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.
+
+Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari à
+Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde,
+et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22, le prince annonça aux
+états généraux que, «s'estant transporté à Gand, il y avoit fait tous
+extrêmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et
+accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196]».
+
+ [196] Lepetit, _Chronique_, t. II, p. 372 à 375.
+
+Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence se
+maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés par un clergé
+ambitieux et intolérant, en même temps que par _les mécontents_,
+nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les
+haines, les scissions et les désordres de tout genre s'accumulaient de
+jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune était
+menacée d'un prochain démembrement.
+
+A un traité issu _des troubles d'Arras_, et conclu le 6 janvier 1579
+par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de
+Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans le pays comme un brandon
+de discorde, il avait été répondu par un traité d'union, que les
+députés de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de
+quelques autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier,
+et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en cette
+ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion desquels il y
+avait lieu de compter.
+
+Le premier de ces traités tendait à fomenter la division au sein des
+dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher de leur ensemble dix de
+ces provinces, pour les assujettir indéfiniment à l'autocratie
+espagnole, et, par cela même, à un régime exclusivement catholique.
+
+Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire les sept
+autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait une union entre
+elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse et les autres
+libertés publiques contre toute oppression étrangère.
+
+La mémorable _Union d'Utrecht_ n'était, en effet, qu'un rempart opposé
+aux excès de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement
+de la royauté. Que, d'ailleurs, cette union portât inconsciemment en
+elle le germe de l'indépendance à laquelle devaient arriver, un jour,
+les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne
+faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, et que les
+Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance que pour se
+dégager de l'intolérable pression sous laquelle elles s'affaissaient,
+et qui menaçait de les écraser.
+
+L'_Union d'Utrecht_[197] ne pouvait être mieux caractérisée que par
+Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des ennemis qui
+l'attaquaient, il disait[198]: «Ils trouvent merveilleusement mauvaise
+l'union des provinces faicte à Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce
+qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est
+mortel. Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: ils
+avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu de conseils
+qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur dévotion quelques pestes
+qui estoient entre nous. Quel remède pouvoit-on inventer meilleur à
+l'encontre de désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre
+leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi leurs
+desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrètes
+intelligences ont esté en un moment dissipés, monstrant Dieu, qui est
+Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues
+frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses
+et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un
+beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai
+procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai estudié à l'entretenir, et
+vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content
+que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende,
+maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes,
+messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en
+effet vous exécutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez
+d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et
+m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union,
+pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une
+paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost à
+Arras, tantost à Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et
+ce, pour se desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits
+légers, semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous
+joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent
+leur estre permis de mal faire et abandonner le païs, et quand? quand
+Maestricht est assiégé; et à nous il n'estoit loisible alors de bien
+faire et de garantir le païs. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui
+nous est utile et nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que
+jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»
+
+ [197] Voir au no 16 de l'_Appendice_, le texte du traité, dit
+ _Union d'Utrecht_.
+
+ [198] _Apologie_, éd. de 1858, p. 137, 138.
+
+Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité d'Arras et
+du point d'appui qu'il prêtait au développement du système
+d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des Pays-Bas. Don Juan
+venait de mourir; Alexandre Farnèse, habile capitaine, sans doute,
+mais en même temps homme sans foi, alliant la perfidie à la cruauté,
+lui succédait dans le commandement de l'armée espagnole; et ce
+nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilités.
+
+Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles luttes,
+quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations filiales de
+sa compagne? Elle-même va nous les faire connaître.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui écrit.
+ Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt
+ auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de
+ Charlotte.--Mémoire dont Chassincourt est porteur.--Lettre de
+ Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé de
+ cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense de
+ Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et de
+ ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les
+ autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour
+ éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de leur
+ généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause de
+ l'indépendance nationale et celle de la liberté
+ religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le
+ premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du
+ duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de
+ Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de
+ Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats
+ d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de
+ Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès
+ de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse
+ d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de Ph. de
+ Mornay et de Guillaume.--Répression de ces
+ troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en
+ 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis
+ et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute
+ vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement
+ de diverses affaires d'État--Éloge par le comte Jean de la
+ princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert
+ Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de
+ Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge.
+ Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte
+ Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau.
+
+
+Au milieu des alarmes que causait alors à Charlotte de Bourbon la
+complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui
+l'émut profondément. Son père avait été sérieusement malade, sans
+vouloir, dans le premier moment, que sa fille fût informée de la
+gravité de son état. Elle ne l'avait apprise que par une
+communication, qui lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque
+pénible que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de
+Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres qu'elle
+lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée à lui prouver,
+une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, en lui adressant les
+lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au coeur
+paternel[199]:
+
+«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir aussy tost vostre
+guérison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne
+lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon
+debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par
+mes lettres, qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne
+affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me
+pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a faict derechef prendre
+la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce et
+de vous supplier très humblement de croire que c'est la chose du monde
+que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si
+heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en ay me faict
+entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moïen
+et faveur je puisse avoir quelque accès vers vous, monseigneur, pour
+vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me
+concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues;
+espérant que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés tant
+d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce qui s'est passé,
+mais de n'avoir plus aucun mécontentement de moy, qui ay, ce me
+semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et
+de tous offices paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir
+à présent honorée de vostre amitié et recognue de vous pour très
+humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript
+aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit déclarer la bonne
+affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois à ung très
+grand heur, et vous en supplie encores très humblement, et de m'avoir
+tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme estant
+nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous puisse durer
+longuement, et vous donner, monseigneur, en très bonne santé, très
+heureuse et longue vie.
+
+»D'Anvers, ce 21 février 1579.
+
+ »Votre très humble et très obéissante fille,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [199] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, fº 19.
+
+
+La princesse écrivit, en même temps, à son frère[200]:
+«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de
+quelques mémoires que je luy ay donnés, pour supplier le roy de
+Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre
+père, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur
+de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de
+vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma
+vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur puisse prendre
+quelque résolution à mon contentement, lequel me sera double, sy je
+voy que par vostre moïen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le
+prince vostre frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce
+qui nous sera possible, très humble service.»
+
+ [200] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 60.
+
+Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait
+appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses instances de
+celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous
+connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au
+prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay esté adverti par
+plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me
+porter, et à ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de
+vous en remercier humblement. Et comme présentement nous prions le roy
+de Navarre nous vouloir estre tant favorable et à mes enfans, de
+prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner
+quelque recognoissance de la bonne amitié et affection naturelle que
+je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je sçay que
+cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre
+part, le moïen que vous avez pour persuader à mondit sieur ce que vous
+trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous
+prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir
+cest honneur que de vous tenir de si près; en quoy, oultre
+l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en
+particulier pour vous faire humble service, partout où il vous plaira
+de me commander.»
+
+ [201] Voir ci-dessus, sa lettre du 21 février 1579, au duc de
+ Montpensier.
+
+ [202] Lettre du 21 février 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.415, fº 28).
+
+Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était membre
+du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un haut degré, la
+confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia pleinement celle que
+le prince et la princesse d'Orange avaient placée en lui.
+
+Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de Navarre[203] se
+composait de deux parties, dont nous avons déjà fait connaître la
+première[204], contenant le récit de ce qui s'était passé à l'abbaye
+de Jouarre, en 1559, et déduisant les raisons desquelles ressortait
+l'irrégularité de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme
+abbesse.
+
+ [203] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 82, et fonds
+ Clérambault, vol. 1.114, fos 182, 183.--Coustureau, _Vie du duc
+ de Montpensier_, p. 217.
+
+ [204] Voir ci-avant, chapitre Ier.
+
+La seconde partie de ce mémoire portait:
+
+«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons, sçachant bien
+que monsieur son père défère beaucoup aux cérémonies susdites, qu'il
+pourroit penser avoir esté observées en son endroict et pour tant s'en
+rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vérifiées par
+l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la
+poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a
+l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une
+voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus amplement, tout ce qui
+dessus est dit.
+
+»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit seigneur de
+Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requérir,
+pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa très humble et
+très obéissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens,
+mesmes en considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son
+mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à l'avenir il
+n'en puisse naistre aucune difficulté.
+
+»C'est la première voye que ladite dame veut tenter comme la plus
+favorable, et qui ne peut estre trouvée mauvaise de personne, se
+confiant tant en la justice de sa cause, en la bonté de mondit
+seigneur, son père, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle
+espère en avoir une bonne issue.
+
+»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont
+contraires pourraient rendre mondit seigneur, son père, moins facile
+envers elle, en ce cas, et ceste première voye ne réussît-elle pas,
+elle est conseillée d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de
+Navarre la trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de
+Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, il ne fust
+esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y
+asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre que manifeste
+injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast
+sa sentence selon ses propres canons.
+
+»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges ecclésiastiques,
+en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle
+requiert que la chose soit jugée par tels personnages non
+ecclésiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de
+Montpensier, son père, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous
+le bon plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point de
+bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, ne se déclare
+point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espère
+qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre.
+
+»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne la peut
+refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause de religion, elle
+est à renvoyer à la court d'église, nous avons l'édict de
+pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde,
+et en oste la cognoissance aux cours d'église, auquel mondit seigneur
+de Montpensier a advisé des premiers.»
+
+Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de Chassincourt,
+sans qu'aucun détail relatif à la mission dont il s'était chargé fût
+encore parvenu à Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter
+le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait privée de ses
+nouvelles, à rompre, vis-à-vis d'elle, un silence dont elle
+s'inquiétait.
+
+«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je
+croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous ay escriptes par M.
+de Chassincourt, où vous aurez entendu combien ce temps m'est
+ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles.
+Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours,
+m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust
+par deux foys depuis sa première maladie; et comme je pensois
+dépescher en diligence pour l'envoïer visiter, madame de Bouillon,
+nostre soeur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu;
+quy m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, voir
+monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, ung cheval venu de
+Dannemarck, lequel je luy ay dédié aussitost que je l'ay veu, car il
+semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'âge de mondit
+sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son
+service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à tous deux,
+en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon
+affection en cet endroit, où je vous supplieray très humblement me
+continuer vos bons offices vers monsieur nostre père, et me mander en
+quelle voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que l'on
+m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur
+de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce
+porteur, l'un de mes gens, est fidèle et seur, pour oultre ce que vous
+m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanderés de me dire.
+Je luy ay donné charge de vous faire entendre bien au long l'estat de
+nos affaires, tant générales que particulières, et à quoy l'on est du
+traicté de paix, etc.
+
+ [205] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 71.
+
+»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer vostre
+pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoïer
+celuy de ma fille aisnée, m'asseurant quy ne vous sera point
+désagréable.»
+
+Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la famille de la
+princesse, s'adressa en même temps que celle-ci, à François de
+Bourbon[206]. «Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de
+vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprès devers monsieur
+vostre père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, delaquelle
+nous avons esté en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il
+estoit recheu par deux fois depuis sa première maladie; mais, à ceste
+heure, on nous a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger.
+Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que bon
+d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, nous puissions
+sçavoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de
+vostre bonne grâce... j'ay donné charge audict porteur de vous faire
+entendre l'estat auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce
+païs, etc.»
+
+ [206] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 30.
+
+Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que mentionnait
+la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut être répondu ici,
+qu'en quelques mots, à ces deux questions.
+
+Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi depuis
+environ deux mois, avaient imprimé aux événements politiques une
+marche rapide.
+
+Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait
+nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, dans laquelle
+résidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser
+surprendre. L'attaque, qui n'était qu'une feinte, fut repoussée par le
+prince d'Orange, après un rude combat. Le but réel des opérations de
+Farnèse était la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta
+donc vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de
+l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa colossale
+armée une poignée de combattants, ayant pour émules, dans la défense
+commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le
+patriotisme n'apparaît plus grand, en affrontant une lutte formidable,
+qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le
+vivifient!!
+
+Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour déterminer les
+états généraux à secourir Maëstricht, mais il ne put, sur ce point
+capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, à tort, leur trop
+grande confiance dans des négociations alors engagées avec les
+Espagnols pour arriver à une paix dont la conclusion était
+singulièrement problématique. Aussi, la malheureuse ville, abandonnée
+à elle-même, finit-elle par succomber, victime des atrocités commises,
+à l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il
+avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves, contre une héroïque
+population livrée, comme proie, à l'assouvissement de leur rage.
+
+Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient demeurés
+au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la remplir vis-à-vis des
+provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince
+d'Orange.
+
+Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante
+était celle de la religion et de l'exercice du culte.
+
+Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien, dans les
+dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base
+de l'unité nationale, et d'une tolérance préludant à la consécration
+de la liberté religieuse. Les provinces wallonnes répudiaient la
+pacification de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans
+l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion
+catholique.
+
+Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité nationale,
+et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance religieuse, ces
+provinces se mirent servilement à la merci de Farnèse, en lui
+envoyant, sous les murs de Maëstricht, une députation; puis, bientôt
+fut signé, entre leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un
+accord préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait
+irrévocablement les Pays-Bas en deux parties.
+
+En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de
+Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent un noble rôle. Pour
+sauver d'un démembrement la patrie commune, le prince, de concert avec
+sa fidèle compagne, dont l'abnégation maternelle le secondait dans un
+suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, à l'appui
+d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il
+présenta, comme autant d'ôtages, tous ses enfants.
+
+Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis que, d'une
+part, leur rejet pèse de tout son poids sur la mémoire des hommes
+néfastes qui courbèrent les provinces wallonnes sous le joug de
+l'Espagne, de l'autre, aux noms vénérés de Guillaume de Nassau et de
+Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attaché le glorieux
+souvenir d'un dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus
+grand des sacrifices.
+
+Voilà, pour reproduire les expressions employées par la princesse,
+dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette époque, l'état
+général des affaires, et à quoy l'on étoit du traité de paix».
+
+Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de l'autre par un
+abîme, se produisaient alors: d'un côté, l'abdication du sentiment
+patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression
+de l'intolérance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa
+fidélité, avec le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la
+revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un régime
+provisoire de tolérance, devant conduire à un régime définitif de
+liberté religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole,
+saturée de bigotisme et de haine, prétendant façonner dix provinces à
+son image; là, la haute personnalité de Guillaume de Nassau,
+travaillant désormais à sauvegarder l'indépendance de sept provinces,
+et à faire prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de
+la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui.
+
+Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but
+vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il?
+que chacun professât sa religion avec une égale liberté et obtînt pour
+son culte la même protection. Sa volonté s'appuyait sur un principe
+fondamental qui, au XVIe siècle, n'était encore entrevu que par un
+très petit nombre d'hommes supérieurs.
+
+Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel dans les
+États civilisés, se place, comme il le doit, tout sage législateur, en
+proclamant la liberté religieuse. Ce législateur ne crée pas un droit;
+il le constate. Appuyé sur l'étude de l'organisation intellectuelle et
+morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la
+société; et, mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de
+l'âme, il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter la
+foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple témoin du
+mouvement religieux, à quelque degré et sous quelque forme qu'il
+apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mérite intrinsèque
+des causes qui le déterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne
+l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit
+surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les
+expressions diverses de la vérité divine. Sans aptitude et sans
+mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, il
+ouvre, car tel est son devoir, un libre accès dans la cité, à toutes
+les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se
+développer librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et
+qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition
+paisible et un support mutuel.
+
+Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait
+Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la liberté religieuse,
+revenons à la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et
+écoutons-la parler de la joie qu'elle éprouva à saisir le premier
+indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de
+Montpensier, à son égard. Ce changement venait de se traduire, d'abord
+par la satisfaction qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des
+nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis,
+par certaines communications échangées entre lui et la princesse,
+ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, d'une affaire
+de famille par voie d'arbitrage.
+
+Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à son frère, est
+précis sur ce double point.
+
+«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu,
+par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à Dieu remettre
+monseigneur nostre père en bonne santé, j'en ay receu beaucoup de
+contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me
+faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en
+quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il
+conserve encores en mon endroict, dont je reçois un grand repos et
+soulagement, attendant qu'il plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre
+à me le faire tant plus paroistre; vous remerciant très humblement,
+monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce
+regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis
+recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis
+tousjours promis, pour l'amitié que m'avez continuellement fait cest
+honneur de me démonstrer, et celle que, de mon costé, je vous avois
+dédiée, oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il vous
+plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desjà commencé pour
+moi envers mondit seigneur nostre père, luy faire souvenir de déclarer
+les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par
+ledit Jolytemps il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en résoudre;
+à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.»
+
+ [207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 63.
+
+La princesse ajoutait, le 12 août 1579[208]:
+
+«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement remercier de ce que,
+suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme
+pardeçà, et avec telle déclaration de vostre bonne volonté en mon
+endroict, que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du contentement que
+j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je désire le plus que
+d'estre continuée en vos bonnes grâces et celles de monseigneur nostre
+père, ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant
+les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la
+difficulté, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre
+part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne
+nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il
+vous a pleu commander à ce gentilhomme de me faire et sçavoir de moy
+ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en
+donner une déclaration, laquelle j'espère que vous trouverez
+raisonnable, non seulement pour les moïens et facultez de nostre
+maison et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi
+par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et
+à mes enfans; quy me faict vous supplier très humblement, monsieur, de
+vouloir, selon que vous avez desjà bien commencé, estre moïen envers
+monseigneur nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il
+prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, etc.»
+
+ [208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 65.--Avec le
+ contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au
+ prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl.
+ nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 33).
+
+Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de
+Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements de l'amitié; aussi,
+avait-elle accueilli avec bonheur l'arrivée à Anvers d'une jeune femme
+française qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay
+s'étaient établies de douces et confiantes relations, correspondant à
+celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait avec
+la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite dont le dévouement
+avait été et ne cessait d'être, pour elle et ses enfants, un ferme
+appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre
+part, reçu des preuves de ce même dévouement, et saisissaient toute
+occasion, s'offrant à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient.
+Or, en l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils
+se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer
+d'affectueux égards M. et Mme de Mornay. Un fils leur étant né, à
+Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau serait la
+marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François de Lanoue et
+Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance
+n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé le privilège de resserrer les
+liens qui déjà unissaient deux familles!
+
+ [209] _Mémoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123.
+
+A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du fils de M. et
+de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mère d'une quatrième
+fille. On lit, en effet, dans le _Mémoire sur les nativités des
+demoiselles de Nassau_: «Mardi, le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures
+devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui
+fut baptisée, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et
+nommée _Flandrine_ par messieurs les députés des quatre membres de
+Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son
+Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de
+Flandres luy ont accordé une rente héritière de deux mille florins par
+an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»
+
+Ailleurs on lit[210]: «Messieurs les estats de Flandres, en signe
+d'une affection publique, luy donnèrent le nom de _Flandrine_, afin
+que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours
+et les délices de la Flandre.»
+
+ [210] _Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de Mme
+ Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640.
+
+Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte de Bourbon
+adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]:
+
+«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je n'ay voulu
+faillir à vous remercier bien affectionnément du bien et honneur qu'il
+vous a pleu faire à monseigneur le prince et à moy, faisant assister
+en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions
+assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest
+endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les incommoditez
+que vous avez en ce temps présent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y
+avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez
+faict à nostre dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de
+vostre bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble,
+assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en
+demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce
+en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce
+que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je
+ferai nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant je
+ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'après avoir
+présenté mes plus affectionnées recommandations à vos bonnes grâces,
+je prie Dieu vous donner, messieurs, en santé, heureuse et longue vie.
+D'Anvers, ce 21 octobre 1579.
+
+ »Vostre affectionnée et bien bonne amye.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [211] _Documents historiques inédits, concernant les troubles des
+ Pays-Bas_, 1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et
+ J. Diegerick. In-8º, Gand, 1849, t. Ier, p. 434.
+
+
+Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude Allard, chanoine de
+Laval, auteur d'un livre à peine connu aujourd'hui[212], les
+réflexions suivantes, que tout lecteur impartial appréciera à leur
+juste valeur:
+
+«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison
+dont elle était issue apporta tout ce qu'elle put à sa conservation,
+et depuis à son élévation, fors ce qui estoit nécessaire au salut de
+son âme; mais, comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné
+Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui
+touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant toute de chair, et
+n'ayant point les véritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit
+sortie du chemin qui conduit à l'héritage céleste, ne se mit pas non
+plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le
+corps; ils allèrent à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur
+suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer
+que cette imaginaire grandeur est suivie, après la mort, d'un horrible
+abaissement et d'une perte éternelle. Ainsi, la liberté de la religion
+où elle estoit née ne voulant point advouer la nécessité du baptême,
+elle fut baptisée plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses
+soeurs, et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que pour
+estre reçue comme héritière de la gloire par le père céleste. On lui
+imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa
+famille, une nomination de puissance et d'éclat, que de religion et de
+sainteté. Les estats de Flandre, qui avoient formé un corps de
+république, furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque
+qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde
+prit possession du corps et de l'âme de cette jeune princesse.»
+
+ [212] _Le Miroir des âmes religieuses_, ou la vie de très haute
+ et très religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de
+ Nassau, très digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de
+ Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de
+ Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4º.
+
+Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon à sa
+cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, privée
+du plaisir de voir désormais Charlotte, l'avait instamment priée de
+lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour
+au Paraclet atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la
+cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs
+fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été
+accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un an,
+était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans
+plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.
+
+Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans la pensée
+de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; jamais non
+plus Madeleine de Longwic n'avait songé à rien de tel pour Flandrine,
+car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions
+à imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la
+mère, qu'elle partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se
+rencontra, dans la suite des années, un jour où Flandrine devint
+abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre les
+obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, ni la
+protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite à la triste
+condition d'orpheline, ni même la protection de Madeleine de Longwic,
+car cette dernière était frappée d'impuissance par de redoutables
+ennemis dont les efforts combinés réussirent à arracher de ses mains
+la jeune fille.
+
+Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de l'existence de
+Flandrine: nous nous bornerons à signaler la fidélité avec laquelle
+l'abbesse du Paraclet veilla sur le précieux dépôt que Charlotte de
+Bourbon lui avait confié. Une preuve péremptoire de cette fidélité se
+tire des faits mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son
+livre. Il y disait[213]:
+
+«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas âge,
+d'abandonner la maison de son père, par un effet de cet amour
+farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le monde. Charlotte de
+Bourbon, sa mère, estant en France, avoit lié une étroite amitié avec
+une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La
+perte que celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre
+elle-même, l'oblige de chercher quelque consolation à une absence qui
+n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir ou la douleur; et,
+pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son
+père, accorde à la poursuite de sa femme, la prière de sa cousine,
+quoiqu'avec une extrême difficulté...
+
+ [213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.
+
+»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie avoit répandu
+son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de
+l'Église, ayant pénétré jusques dans le sanctuaire et ayant ébranlé
+les colonnes mesmes de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de
+l'abbesse du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les moeurs, estoit
+altérée, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion,
+sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie
+estoit un continuel déguisement, car, en effet, elle avoit les
+sentimens et la créance huguenote, encore qu'elle eût un habit saint
+et qu'elle parût vestue en religieuse....
+
+»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, perça les murailles
+de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit
+horriblement frappée de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et
+quelques-unes de ces religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant
+rien de sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les
+apparences à Dieu, et le coeur au démon. Ce fut dans ce lieu où le
+père et la mère de nostre jeune princesse prirent résolution de
+l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infectés de ce mortel
+breuvage, ils vouloient que leur fille allât s'abreuver dans cette
+source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si
+trouble....
+
+»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de
+l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les
+sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse
+portoit le coeur d'un démon et l'âme d'une mégère contre la foi
+catholique sous cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières
+semences de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mère
+de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce rejeton eût pû être
+différent de son trônc?...
+
+»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection cordiale
+des parens de nostre princesse, répondit à ce témoignage de leur
+amitié par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa
+reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle
+avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amitié et
+ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...
+
+»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la créance de
+Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument pour l'induire
+d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de
+l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'épargna ny
+conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans
+cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce lors une
+table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures:
+de façon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le
+lieu où l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion
+huguenote, eslevée dans l'esprit de ceste fausse créance, elle but
+l'iniquité comme de l'eau.»
+
+Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux enfants
+venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le père de l'un
+d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de
+l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition
+de son célèbre _Traité de la vérité de la religion chrétienne_[214];
+oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-même, par
+anticipation, la condamnation des erreurs et des déclamations
+intolérantes du chanoine Claude Allard.
+
+ [214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49.
+
+Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, et
+hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à sa noble compagne
+et à leur digne ami.
+
+De graves événements, compromettant le sort de la Flandre entière,
+venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y réclamaient,
+ainsi que l'affirmait Mornay, la présence du prince. En effet, de
+nouveaux troubles avaient éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait
+fomentés, attirait sur lui une répression d'autant plus stricte,
+qu'ils dégénéraient en une véritable anarchie. Éclairé par les
+rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se
+rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie du
+rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les localités
+secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou moins sentir le
+contre-coup de ses excès démagogiques.
+
+De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir dans cette
+ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux atteintes duquel
+celle-ci et lui échappèrent heureusement.
+
+Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le fléau
+continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par ceux de Gand d'aller
+changer d'air en leur ville. Ils lui meublèrent une maison, de tout
+point; et, le lendemain qu'il fut arrivé, le magistrat le venant
+saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y
+levoient, assez grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de
+ce qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion
+d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença l'an 1580. Il n'eut pas
+plus tost repris un peu de santé, qu'il se remit à continuer son
+oeuvre[215]».
+
+ [215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51.
+
+L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas,
+sur le sort desquels demeurèrent sans influence de longues conférences
+tenues à Cologne, qui n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.
+
+Au début de l'année 1580, les relations entre le prince d'Orange et la
+cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon,
+dans l'espoir de concourir, ne fût-ce qu'indirectement, à leur
+maintien, adressa à Catherine de Médicis l'expression de sa déférence,
+en lui disant[216]:
+
+«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majestés, j'ay
+esté bien aise d'avoir si bonne commodité de me ramentavoir en
+l'honneur de vos bonnes grâces et vous supplier très humblement,
+madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours
+tenir au nombre de vos très humbles servantes et de me commander ce
+que Vostre Majesté me trouvera capable de luy faire très humble
+service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande
+affection, de laquelle je baise très humblement les mains à Vostre
+Majesté, et supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé,
+très heureuse et longue vie.
+
+»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et
+servante.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.
+
+ »A Anvers, ce 1er de février 1580.»
+
+ [216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents
+ appartenant à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg,
+ vol. 1.248, fº 11.
+
+
+Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de laquelle le
+service des finances royales était en retard d'acquitter une somme
+due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes,
+empreints d'une réelle modération[217]:
+
+«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, pour mettre ordre
+aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay
+donné charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie très
+humblement Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu
+m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce n'est du tout,
+au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu à
+Vostre Majesté, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la
+conserver, sire, très longuement en très heureuse et très parfaite
+santé. D'Anvers, ce 10 mai 1580.
+
+»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et
+servante.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [217] Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy,
+ vol. 260.
+
+
+Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, activait, en
+s'adressant au receveur général de Hollande, à Dordrecht, le
+recouvrement d'une somme à laquelle sa fille Élisabeth de Nassau avait
+droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle[218], comme je pensois envoyer
+devers vous, pour la rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre
+responce sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois
+escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés que l'argent
+ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de ce moys; qui m'a faict
+retarder le voïage jusques à présent, que la nécessité en laquelle
+nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de
+m'en excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera
+mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardeça il y
+a chose où je puisse m'emploïer pour vous, que je me revencheray de
+tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.»
+
+ [218] Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales
+ du royaume de Hollande).
+
+La correspondance de la princesse, dans le cours de l'année 1580,
+offre des traces particulièrement intéressantes de ses intimes
+relations de famille et d'amitié.
+
+Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée d'Anvers, 27
+février, se trouve ce passage[219]: «Ayant entendu comme depuis
+quelque temps vous estes arrivé à Paris, j'ai esté bien fort aise pour
+l'espérance que cela me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous
+aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur
+moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs
+qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre santé est bonne, et
+pareillement à monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis
+quelques jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires sont
+en assez bon estat, grâces à Dieu.»
+
+ [219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 67.
+
+Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, une
+preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa
+femme, quant aux soins à prendre pour assurer la transmission
+d'informations relatives à la marche des affaires publiques. En effet,
+Guillaume, avant de partir, invitant les députés de la Flandre à
+correspondre avec lui, leur avait expressément recommandé d'envoyer
+leurs lettres directement à la princesse, qui les lui ferait
+parvenir[220].
+
+ [220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série,
+ t. VII, p. 262.
+
+La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il
+entretenait la princesse du fond même des affaires qu'il dirigeait.
+
+D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre
+écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des
+choses dont la connaissance pût soutenir ou utiliser le zèle d'amis
+dévoués de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de
+communiquer à ces amis non seulement la substance de telles choses,
+mais encore les lettres mêmes qui les mentionnaient. Rien, par
+exemple, de plus probant, à cet égard, que ces simples paroles
+adressées au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par
+Sainte-Aldegonde: «Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre
+Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles il lui a
+pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy à M. de
+Saint-Aldegonde[221], etc.»--«Monseigneur, j'ai lû ce qu'il a plû à
+Vostre Excellence d'escrire à M. de Villiers et à moy, et depuis lû ce
+qu'elle escrit à Madame[222] etc.»
+
+ [221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 362).
+
+ [222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer,
+ _Corresp._, 1re série, t. VII, p. 276).
+
+Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut
+pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur
+échappent généralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que
+du moins on connaît des sentiments, du langage et des actions de la
+noble princesse suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux
+riches qualités d'une femme éminente.
+
+Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, s'est
+rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement
+précieux à recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux
+placé que d'autres pour connaître ce qui se passait au foyer
+domestique de son frère et pour constater l'étendue du bonheur que la
+princesse répandait autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au
+comte Ernest de Schaunbourg[223]: «Le prince a si bonne mine et si bon
+courage, malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses
+peines, de ses travaux, de ses périls, que vous ne sauriez le croire,
+et que vous en seriez extrêmement joyeux. Certes, ce lui est une
+précieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donné
+une épouse si distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute
+intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il
+la chérit tendrement.»
+
+ [223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII,
+ Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327.
+
+Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des
+hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute
+sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'étudiait à lui ménager leur
+concours, et allait parfois jusqu'à le réclamer elle-même directement
+avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus
+délicatement senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un jour,
+à Hubert Languet[224]:
+
+«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser
+par ensemble d'envoïer quelque ung en France pour ses affaires, je me
+suis avancée de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus
+de prudence et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y étant
+joinct avec elle la bonne affection que vous portés à mondit seigneur
+mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il désire fort que vous
+entrepreniés ce véage; qui me faict vous prier que, s'il est possible
+que vous puissiés encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos
+amis et, par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, comme avés
+toujours faict; et sur ce, je me vais recommander à vostre bonne
+grâce, et remect le surplus de nos nouvelles à M. de Villiers, priant
+Dieu, monsieur Languet, vous conserver en santé, avec bonne et longue
+vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.»
+
+ [224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p.
+ 335.
+
+Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis de Guillaume,
+Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses
+amis, et l'un des plus chers, assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la
+suite d'un combat héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes
+contre les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin
+d'Engelmunster[225]. Il était tout naturel que, sous l'impression de
+ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce à diverses
+communications contenues dans une lettre qu'elle écrivait alors «à sa
+bien-aimée mère», la comtesse Julienne de Nassau.
+
+ [225] Qui ne sait avec quelle admirable constance François de
+ Lanoue supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux
+ traitements que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis.
+
+«J'ay esté, lui disait-elle[226], très aise d'entendre par mon nepveu,
+le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, en bonne santé, grâce
+à Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver
+longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions
+recepvoir, et qui donne un grand contentement à monseigneur le prince
+vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours à
+l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, y donnant assés bon
+succez, aïant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et
+Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de
+Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur
+vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et doué de
+beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidèle et affectionné
+amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu à Dieu
+ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous
+puis asseurer, pour le présent, de la bonne santé de monseigneur
+vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade,
+mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme
+auparavant. De moy, madame, je me trouve à l'accoustumée... Je me
+rejouy avec nos grans et petits enfans; je désire qu'y puisse avoir
+encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille
+aînée, Loïse-Julienne dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce
+qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler
+l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous en bonne
+santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de
+mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, à
+quy je ne désire moindre prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je
+m'estimerois très heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose
+peur vostre service; car je vous obéiray toute ma vie, de très grande
+affection, de laquelle je vous présente mes très humbles
+recommandations à vostre bonne grâce, et supplie Dieu vous donner,
+madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.
+
+ »A Anvers, ce 9 juin.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante fille,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VII, p. 367).
+
+ [227] «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant
+ de courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples
+ avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire
+ qu'on peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à
+ s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre
+ paye; uniquement attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul
+ obstacle n'étoit capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût
+ exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposés à le suivre....
+ Il est certain que la France fut infiniment redevable à ce grand
+ homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos
+ généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la cour, rendoient
+ la nation méprisable par le désordre de leur conduite, sut lui
+ seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire
+ ancienne du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence
+ et sa sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités
+ qui, en lui, n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au
+ degré le plus éminent.» (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.)
+
+
+Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, écrit,
+d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser à sa
+belle-mère; peut-être même celle-ci n'en eut-elle pas connaissance,
+car, le 18 du même mois, elle succomba à Dillembourg; et il était
+difficile, au XVIe siècle, que la distance séparant de cette ville,
+Anvers, où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de
+guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les lignes
+ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.
+
+Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un être bien-aimé,
+qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, qu'accompagne, en
+regard de l'éternité, une suprême espérance, fondée sur des
+déclarations divines! Telles furent les larmes que versèrent le prince
+et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler à lui leur
+mère vénérée. Sa longue existence avait été celle d'une humble et
+fervente chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment ne
+pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais entrée en
+possession de cette vie supérieure?
+
+L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, à la
+fois modestes et puissantes, dignes, à ce double titre, d'être
+honorées, admirées même. De ce nombre est la comtesse Julienne de
+Nassau.
+
+Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel,
+des judicieux et fermes conseils qu'elle donna à ses nombreux enfants,
+si un pieux et savant écrivain n'avait pris soin de publier diverses
+lettres de cette sainte femme?
+
+Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à sa mémoire, que de
+reproduire, en les empruntant à la riche collection dont l'honorable
+M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles
+de ces lettres qui furent adressées à Guillaume de Nassau.
+
+ [228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplém. de la 1re
+ partie. Introduction, p. 12, 13, 14.
+
+En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse Julienne lui
+écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture et appris de vos
+nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes
+affaires que vous avez sur les bras! A lui est donnée toute puissance
+dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se
+confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les
+braves gens de Haarlem... Mon coeur de mère est toujours auprès de
+vous.»
+
+A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, que Dieu
+vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous engagent à rien de
+nuisible au corps ou à l'âme... Je vous supplie de ne pas avoir
+recours, dans vos difficultés, à des moyens contraires à la volonté de
+Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est
+épuisé, et il ne délaissera jamais les siens.»
+
+En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant tout à
+la faveur divine, disait à Guillaume: «Je vous félicite de la grande
+victoire que le Seigneur, dans sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»
+
+Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: «En vérité,
+je suis une pauvre et misérable femme; je ne sourois être délivrée de
+ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette vallée de
+larmes; j'espère, et prie de coeur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez
+que rien n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, il
+faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout
+cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes,
+et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son
+esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre
+consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai pas plus
+longtemps par ma lettre; mais je persévérerai autant que Dieu m'en
+fera la grâce, en priant pour vous.»
+
+En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, dans les
+Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait à Guillaume ce
+langage: «Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile,
+étant dénué de tout secours, de résister, à la longue, à une si grande
+puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré
+jusqu'à maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible;
+sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute miséricorde
+de vous faire la grâce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses
+afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien
+entreprendre qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse
+nuire au salut de votre âme.»
+
+En 1576 elle exprimait à son fils ce voeu: « Que le Seigneur vous soit
+en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves
+soucis, de même que, jusqu'à ce jour, il vous a sauvé de la violence
+et des menées de l'ennemi!»
+
+M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments
+de correspondance de réflexions pleines de justesse; il dit:
+
+«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien que le nom, de
+tels passages doivent paraître fades et insipides; mais nous sommes
+persuadé que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent répété
+avec ferveur les mots de l'Écriture: «--Tourne-toi vers moi et aie
+pitié de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de ta
+servante!» Nous leur attribuons même une importance historique,
+sachant que la prière du juste a une grande efficace, que les
+supplications des fidèles trouvent accès auprès du Dieu des armées,
+que lui-même est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur
+libérateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et
+abaisse les yeux hautains.
+
+»La mère de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux
+qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'épée, se sont
+montrés forts dans la bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée,
+souvent au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui
+regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misérable femme_
+une héroïne de la foi.»
+
+Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la mémoire du coeur;
+aussi, depuis la mort de l'électeur palatin[229], Frédéric III, qui
+l'avait naguère si bienveillamment accueillie, à Heidelberg,
+concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive
+affection qu'elle lui avait vouée. Apprenant, en août 1580, que la
+jeune comtesse palatine, qu'elle chérissait comme une soeur, allait
+épouser le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens
+d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus étroits
+encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent dans ces
+lignes adressées à son beau-frère[230]:
+
+«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le
+prince, vostre frère, m'a escripte, comme vous eussiés bien desiré que
+luy et moy, et tous nos enffans eûssions pû nous trouver, à
+Dillembourg, à vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien
+selon mon souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que nous
+pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien
+humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de
+bonne voullonté; car je me sens, en ce faict, doublement obligée, tant
+pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy
+bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour sa
+piété et aimée comme ma propre soeur, dont à présent, pour l'honneur
+de vous, j'auré encore plus d'occasion que jamais; et espère, monsieur
+mon frère, quant elle sera pardeça, de luy rendre tous les offices
+d'ungne humble et affectionnée soeur, dont il vous plaira l'asseurer,
+etc., etc.»
+
+ [229] Survenue le 26 octobre 1576.
+
+ [230] Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VII, p. 389.)
+
+Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le prince, qui se
+trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, au comte Jean[231]:
+
+«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, et que les
+fiançailles ont esté faictes avecque résolution d'accomplir le mariage
+au troisième de septembre. Vous povés estre asseuré que je en ay reçu
+ung indicible contentement et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir
+donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par ensemble en vraye
+amitié et bon accord. Il n'y a rien quy me déplaist plus, que ma femme
+et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver
+audit jour avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais,
+puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse du
+temps, j'espère que nous pardonnerés que ne faisons le debvoir à quoy
+sommes obligés, etc., etc.»
+
+ [231] Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
+ 1re série, t. VII, p. 386.)
+
+Si l'état du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient à ce que le
+prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, pour y assister
+au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionné
+d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins,
+tout déplacement. En effet, la santé de la princesse commandait des
+ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. La naissance de
+son cinquième enfant était attendue comme très prochaine; et les
+prévisions sur ce point ne furent nullement déçues; car, le 17
+septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le
+_Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ cette mention:
+«Mardy, le 17e de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite dame
+accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut baptisée audit
+temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nommée _Brabantine_
+par messieurs les états de Brabant, qui luy ont accordé une rente de
+deux mille florins par an[232].»
+
+ [232] Un acte de l'_État noble_, du 6 décembre 1580, relatant les
+ résolutions des trois ordres, détermine l'assiette des
+ hypothèques destinées à garantir le payement de la rente de 2.000
+ florins accordée à Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans
+ Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Préface, p.
+ x.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Traité conclu avec le duc d'Anjou au
+ Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à
+ l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse
+ aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des
+ ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre
+ Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
+ avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
+ affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
+ et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau
+ rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de Philippe II.--Il
+ la communique aux états généraux. Langage qu'il leur
+ tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de Guillaume de
+ Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ à la
+ plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation
+ de quelques-uns des principaux passages de
+ l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable
+ document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement
+ de Charlotte de Bourbon.
+
+
+Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince étranger,
+sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient être efficacement
+placés. Après maintes délibérations sur la conclusion desquelles les
+sages conseils de Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il
+fut décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces
+serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.
+
+En conséquence, les états de certaines provinces, tels notamment que
+ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la
+responsabilité d'une ferme initiative, s'assemblèrent à Anvers, et
+résolurent, le 12 août, d'envoyer au duc une députation, munie de
+pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette députation avait pour
+chef Marnix de Sainte-Aldegonde.
+
+Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, au
+Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé à cet effet par le
+roi, son frère, un traité qui, postérieurement à la conférence de
+Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de
+la publication d'un manifeste dans lequel le prince français se disait
+résolu à délivrer les Pays-Bas du joug de l'étranger.
+
+Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces mêmes pays, son
+principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict
+accomplissement de ses sinistres desseins à l'égard du prince
+d'Orange?
+
+Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux
+gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]:
+
+«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par
+deux réitérées lettres siennes nous ayt mandé bien expressément de
+faire incontinent publier ès pays de pardeçà la proscription et ban
+icy joint, à l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour
+les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour
+obéyr, au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer, vous
+requérant et néantmoins, au nom et de la part de Sa Majesté,
+ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez à le publier et faire
+publier par toutes les villes et places de vostre ressort et
+juridiction en la manière accoustumée, afin que personne n'en puisse
+prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin,
+très chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons,
+le 15e jour de juing 1580. (signé): ALEXANDRE.»
+
+ [233] Pièces jointes à l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25
+ de l'édition publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig.
+
+Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans cette circulaire,
+portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forgée à loisir était
+donc, depuis trois mois environ, tenue en réserve par Philippe II, qui
+épiait le moment où il pourrait, le plus sûrement, en frapper sa
+victime.
+
+Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince
+d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été le
+promoteur de _la requête_, de la destruction des images, de la
+profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; «d'avoir,
+du vivant de sa seconde femme, épousé une religieuse et abbesse bénie
+solennellement de main épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy;
+chose la plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon la
+religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute
+honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande et la Zélande; d'y avoir
+introduit la liberté de conscience; de s'être fait nommer Ruart;
+d'avoir lutté contre les gouverneurs nommés par le roi; d'avoir
+constitué l'union d'Utrecht, et d'avoir fait échouer les négociations
+de Cologne.
+
+La conclusion du ban était ainsi libellée:
+
+«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques,
+Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons sur luy (Guillaume
+de Nassau), tant en vertu des serments de fidélité et obéissance qu'il
+nous a souvent fait, que comme étant prince absolut et souverain
+desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour
+estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et
+principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste
+publique de la république chrétienne, le déclairons pour trahistre et
+meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et
+proscripvons perpétuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz
+estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous noz
+subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz soyent, de
+hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou
+couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer
+vivres, boire, feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur
+peine d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict;
+
+»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour
+l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester, empescher, et
+s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en
+sa personne et vie, exposant à tous ledict Guillaume de Nassau comme
+ennemy du genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles et
+immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et
+occuper, ou conquérir: exceptez les biens qui sont présentement souz
+nostre main et possession.
+
+»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée tant plus
+promptement et pour tant plustost délivrer nostredict peuple de ceste
+tyrannie et oppression, veuillant apprémier _la vertu_ et chastier le
+crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_,
+que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si
+_généreux de coeur_ et désireux de nostre service et bien publicq, qui
+sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte
+de cette dicte peste, le nous délivrant vif ou mort, ou bien luy
+ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses
+hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants, à son choix,
+incontinent après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz
+d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque grief
+qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et dès maintenant luy
+pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et
+si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou
+exécution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et
+mercède, et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service
+qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que
+pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement.
+
+»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et adhérens de telz
+tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et
+entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants
+dominer longuement, nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après
+la publication de la présente ne se retireront de tenir de son costé,
+ains continueront à luy faire faveur et assistence, ou aultrement le
+hanteront, fréquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou
+favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici
+en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos
+publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs
+et grâces présentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, où
+qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors
+d'iceux, à ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent,
+debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux
+biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour
+parvenir à l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour
+preuve, de monstrer qu'on les auroit vus après le terme mis en ceste,
+communiquer, parler, traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret
+avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur,
+assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois
+à tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire,
+se venant réduyre et remettre soubz la deue et légitime obéissance
+qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict traité d'Arras, arresté à
+Mons, ou les articles des députez de l'Empereur à Coulongue.»
+
+Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants!
+
+Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la majesté divine, que
+sur les lèvres de cet être dégradé, de ce sinistre chef des
+inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire
+_ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la
+cupidité et la main de vils sicaires, transforme, à leurs yeux,
+l'assassinat en un acte _de vertu, de générosité de coeur_, que
+récompenseront à la fois, la décharge de tous crimes antérieurement
+commis, l'or et un titre de noblesse?
+
+Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le prince[234],
+il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement
+entendre, en temps voulu.
+
+ [234] Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement
+ exprimé sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire
+ (_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): «Il faut prendre garde
+ que les lois soient conçues de manière qu'elles ne choquent point
+ la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange,
+ Philippe II promet à celui qui le tuera de donner à lui ou à ses
+ héritiers vingt-cinq mille écus et la noblesse; et cela, en
+ parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise
+ pour une telle action! une telle action ordonnée en qualité de
+ serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de
+ l'honneur, celles de la morale et celles de la
+ religion.»--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et
+ imprimer au front de Philippe II le stigmate indélébile d'une
+ énergique réprobation?
+
+Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement, il dut,
+par respect pour de hautes convenances, la différer. Il fallait, en
+effet, qu'il consultât préalablement[235] plusieurs personnages
+notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des états.
+Ce préliminaire à accomplir, et l'élaboration de l'_Apologie_, dont
+il sera parlé bientôt, impliquaient des démarches et des soins, qui
+réclamaient de sa part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut
+négligé par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des
+affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers, soit
+qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence était
+nécessaire.
+
+ [235] C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes:
+ «Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis,
+ contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher
+ grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées
+ mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs
+ personnages notables et de qualité, mesmes des principauls
+ conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux. Delft,
+ 13 décembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le
+ Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conservé la lettre que Guillaume
+ écrivit au Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10
+ septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette
+ lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.)
+
+Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de
+Bourbon, au milieu même de ses appréhensions[236] en voyant les jours
+du prince plus que jamais menacés[237], se résignait à ce qu'il se
+séparât d'elle, dès que les circonstances l'exigeaient.
+
+ [236] «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit
+ part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de
+ madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort
+ mal; que le duc d'Alençon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx
+ de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son
+ mari, n'avoit rien gagné à travailler pour sa grandeur, sinon
+ d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie à
+ toute oultrance et par déclaration et proposition publicque du
+ prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand
+ désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner_.» (_Mémoires de
+ La Huguerie_, t. II, p. 205.)
+
+ [237] Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de
+ Nassau remontaient au début de l'année 1573. Toutes les
+ tentatives, concertées dans l'ombre, pour l'assassiner avaient
+ échoué. M. Gachard les fait connaître (_Corresp. de Guillaume le
+ Taciturne_, t. VI, Préface, p. XXII à XXXI).--Guillaume disait
+ (voir _Apologie_): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz
+ à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif.
+ Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à
+ présent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et
+ les siens ont faict marché avecq les assassineurs et
+ empoisonneurs pour m'oster la vie!»
+
+Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait avec lui, au
+sujet des affaires d'État, une correspondance active, dont un fragment
+important doit trouver place ici, comme pouvant donner une idée de la
+vigilance et de la sagacité de la princesse.
+
+«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le 29 novembre
+1580[238], il y a deux jours que je vous dépeschay exprès pour vous
+advertir de la prinse de Condé; à ceste heure, je viens de recevoir
+des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il
+vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de
+ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la
+Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au conseil de guerre en
+ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien nécessaire, pour y porter
+plus prompt remède; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de
+vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous plaira,
+monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant
+des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer à quelqu'ung;
+ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce
+sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de
+Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent,
+ils eûssent à en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il
+y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns
+des François qui estoient auprès de Cambray se retirent. Il me semble
+qu'il seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers
+monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il a
+commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve
+en bonne volonté, ce qui seroit besoing de faire pour empescher
+l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre présence est
+bien nécessaire où vous estes, mais aussi elle manque bien
+pardeça.--Je me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait,
+qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques
+jours; mais si vous délibériez de revenir bienstost, alors ma
+délibération changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»
+
+ [238] Archives générales du royaume de Hollande. Recueil
+ manuscrit, intitulé: _Brieven van vorsten, regering personen_,
+ etc.
+
+Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait le prince,
+Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, avec sa femme et ses
+enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir
+se séparer d'elle, peut-être pour toujours, qu'elle était encore toute
+émue de la perte récente d'un ami commun, non moins cher au prince et
+à elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent
+Hubert Languet[239]. Survint un incident, à l'heureuse issue duquel,
+d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un biographe[240] raconte en
+ces termes:
+
+«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, de M. le
+prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage acheminé, sa femme et
+ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en
+Flandre, luy deux heures après les devant suivre; voicy que, sans luy
+en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en
+authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance qu'elle
+feist, la ramène en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant à
+venir, au premier jour, au pays, près duquel ils avoient si peu de
+personnes confidentes et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le
+temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le
+prince d'Orange qui estoit à Gand, _parler par madame la princesse, sa
+femme_, requérir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit
+acquiescer à leur désir, duquel néanmoins il se sentoit et indigne et
+très honoré, sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut
+promptement dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres
+très expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de
+Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec beaucoup d'estime de M.
+Duplessis, combien son service luy estoit utile auprès de soy, luy
+permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprès d'eux,
+desquels il ne luy sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés
+près de sa propre personne.»
+
+ [239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse
+ sollicitude, assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir.
+ Sentant approcher l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il
+ n'avoit regret que de n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que
+ mourir, auquel il eust laissé son coeur, s'il eust pû.... il
+ l'adjura de requérir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une
+ chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumière, il feist
+ mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami fidèle, répondit,
+ par la préface de la version latine de son _Traité de la vérité
+ de la religion chrétienne_, au désir qu'avait exprimé Hubert
+ Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel
+ se revèlent à nous ces deux coeurs de chrétiens, indissolublement
+ unis l'un à l'autre dans la conviction que les saintes affections
+ demeurent, par la grâce de Dieu, plus fortes que la mort!!
+
+ [240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les détails
+ ci-dessus sont empruntés par le biographe aux _Mémoires de Mme de
+ Mornay_.
+
+Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à Anvers.
+
+Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, ainsi qu'à Hubert
+Languet, son projet de réponse au ban de proscription, accueillit avec
+confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils étaient
+toujours si désintéressés et si sûrs[241]; et ayant définitivement
+arrêté la rédaction de sa mémorable _Apologie_[242], la présenta, le
+13 décembre 1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en leur
+tenant ce viril langage[243]:
+
+
+ «Messieurs,
+
+»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de
+proscription, qui a esté envoiée par le roi d'Espaigne et depuis
+publiée par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes
+ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher
+grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées
+mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages
+notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls de ces païs.
+Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, les énormes et
+atroces crimes desquels je suis chargé, ores que ce soit à tort:
+toutesfois j'ai esté conseillé ne pouvoir satisfaire aultrement à mon
+honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement
+j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi
+publiquement injurié et calomnié. Suivant lequel advis, messieurs,
+attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes supérieurs,
+je vous présente ceste mienne défense escritte contre les criminations
+de mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir
+descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement
+justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant que leur principal
+but et intention est de cercher tous les moïens de m'oster la vie, ou
+bien me faire bannir de ces païs, et pour le moins diminuer
+l'authorité qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle
+chose, le tout leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant
+qu'ils me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon
+authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis
+content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre vous, et vous
+continuer mon fidèle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdiée à
+vostre service, et ma présence au milieu de vous, ne me sont point si
+chères, que très volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me
+retire du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult
+aucunement servir pour vous acquérir une certaine liberté. Et quant à
+l'authorité qu'il vous a pleu me donner, vous sçavez, messieurs,
+combien de fois je vous ai supplié de vous contenter de mon service et
+me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos
+affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme
+j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de
+continuer à m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je
+n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre
+plus amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous jugez
+convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumière,
+affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde
+puisse juger de l'équité de ma cause et de l'injustice de mes
+adversaires.»
+
+ [242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le
+ prince avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous
+ apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce
+ qui avoit été dit contre son mariage». (De Thou, _Hist. univ._,
+ t. V, p. 613, note 1.)
+
+ [242] «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de
+ Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave
+ d'Anvers et viscomte de Besançon; baron de Breda, Diest,
+ Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin,
+ etc., lieutenant-général ès Païs-Bas, et gouverneur de Brabant,
+ Hollande, Zélande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et
+ édict publié par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict
+ seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations
+ contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8º, Bruxelles et
+ Leipzig, 1858.)
+
+ [243] «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les
+ états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
+ pièces, p. 31 à 33).
+
+Le 17 décembre, les états généraux répondirent au prince[244]:
+
+«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et leu une
+proscription publiée par les ennemis contre la personne de Vostre
+Excellence, par laquelle ils imposent à icelle des crimes énormes,
+essaiants la rendre odieuse, comme si par moïens illégitimes et voies
+sinistres elle auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est
+constituée; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son
+honneur: aiants veu pareillement la défense proposée par Vostre
+Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vérité de ce
+qui est passé en ces païs, et qu'à chascun d'eus en son endroict est
+cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir esté à tort
+imposez à icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-général que
+des gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement choisi et
+esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos instantes requestes,
+esquelles auroit aussi continué à nos prières et avec entier
+contentement et satisfaction du païs: et la supplient encores lesdicts
+estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance,
+sans espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre prompte
+obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus
+par Vostre Excellence à ces païs et ceus qu'ils espèrent encores à
+l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne,
+d'entretenir une compagnie de gens à cheval pour sa garde, la
+suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez à la
+conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se
+treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief
+aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.»
+
+ [244] «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de
+ l'_Apologie_, avec pièces, p. 33, 36).
+
+Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si
+honorable pour lui, des états généraux, Guillaume envoya son apologie
+à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.
+
+Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son envoi,
+portait, entre autres chose[247]:
+
+«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois
+satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une juste défense à la
+proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi.
+
+»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir mon fils et
+mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de présenter, comme il
+faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les
+homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis,
+j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par ci-devant,
+de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui
+est mien, et eusse suivi la mesme façon de vivre que j'ai faict. Mais
+le roi d'Espaigne aiant publié par tout le monde que je suis peste
+publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, ce
+sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des
+subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement,
+quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que
+par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant esté
+par lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles
+je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de
+toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature
+l'enseigne à un chascun, par tous moïens à maintenir mon honneur, qui
+me doibt estre et à tous hommes nobles plus cher que la vie et les
+biens. Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre né
+seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les
+princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en
+oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon
+principaulté ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant
+subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes
+seigneuries, desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé ne
+pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement à mes parens
+proches, à plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir,
+et à toute ma postérité, sinon en respondant par escript publicq à
+ceste accusation proposée en la face de toute la chrestienté. Et
+combien que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, j'espère
+néantmoins que vous l'imputerez plustost à la contrainte que m'a
+apporté la qualité de ceste proscription, que non pas à ma nature ou à
+ma volonté.
+
+»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus près cogneu la
+vérité de ce qui est contenu en ceste mienne défense, l'ont approuvée,
+m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous
+supplie très humblement, en approuvant icelle mienne response, croire
+que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu
+merci, gentilhomme de bonne et très ancienne maison, et homme de bien,
+véritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant
+commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse
+recepvoir aucun reproche.»
+
+ [245] «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois
+ et aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft,
+ en Hollande, 4 février 1581 (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
+ pièces, p. 41 à 46).
+
+Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue un document
+historique de premier ordre, digne, à ce titre, d'être sérieusement
+médité.
+
+Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, Guillaume de
+Nassau réfute victorieusement, une à une, toutes les accusations,
+toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entraîné
+par les strictes nécessités de sa défense personnelle, il s'érige en
+légitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il
+lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation
+publique les scelle d'une impérissable flétrissure.
+
+L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, pour qu'il
+soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties.
+Nous nous bornerons donc à la citation de quelques passages, à l'aide
+desquels on pourra du moins se former une idée, non seulement de la
+vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mâle et incisive
+éloquence du prince:
+
+Le début de l'écrit est d'une vive allure:
+
+«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme qu'un cours de sa
+vie entière, heureux, prospère, et égal sans aucun heurt ou mauvaise
+rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues à souhait et
+sans avoir rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses
+adhérens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu
+par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de
+gloire dont j'eusse peu désirer, devant ma mort, estre couronné.
+Qu'est-ce qu'il y a plus agréable en ce monde et principalement à
+celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la
+liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes gens, que
+d'estre haï mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la
+patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux
+tesmoignage de sa fidélité envers les siens, constance contre les
+tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de
+plaisirs que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants me
+faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus
+pensé me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donné plus
+de contentement; car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi
+ils m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que je n'eusse
+osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le monde l'équité et
+justice de mes entreprises, en laisser à ma postérité un exemple de
+vertu imitable à tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse
+des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a
+jamais favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des peuples
+entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»
+
+Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache à leur
+approbation:
+
+«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne
+renommée, que je ne prinse à gré, comme j'espère mes actions le
+mériter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et
+républiques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens,
+desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie, je ne désire
+ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque: toutesfois puisque vous
+estes seuls en ce monde à qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens
+obligé, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les
+improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu
+tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions, qui ont esté
+tousjours conjointes à vostre bien, utilité et service: et endurerai
+patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs
+passions et affections, ou bien, ce que plus je désire, selon
+l'équité, droiture et justice.»
+
+Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est
+incriminé par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se
+porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même sous le coup de
+formidables accusations? Les critiques qu'il ose élever ne sont-elles
+pas, d'ailleurs, dépourvues de tout fondement?
+
+La réponse à la première de ces questions est empreinte d'une légitime
+indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables désordres
+dont s'est rendu coupable, dans sa vie privée, le royal accusateur.
+
+Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit:
+
+«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma personne, pour
+m'accuser d'ingratitude et d'infidélité, mais aussi, comme la rage et
+fureur mord également tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui
+qu'on juge estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que
+de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils
+cuident mettre sus à mon dernier mariage. Je ne sçai si je les trouve
+plus à condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants
+hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon
+chantée et rechantée par les plus petits escolliers: _Celui qui
+s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._
+Car c'est une impudence et témérité, s'ils cognoissent leurs faultes
+si notables, et néantmoins passent par dessus leurs épines et
+chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent,
+quelle bestise est-ce, quelle stupidité, de ne point voir ce qui se
+présente, à toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours,
+un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste,
+légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances de l'église
+de Dieu.»
+
+(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.)
+
+Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte de Bourbon,
+le prince s'exprime ainsi:
+
+«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et qu'on peust le
+tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse
+reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien
+meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur,
+sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine
+de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis
+tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand à ma défuncte femme, elle
+appartenoit à princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur,
+lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je
+vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire
+cognoistre que les plus sçavants de ses docteurs le condamnent. Quant
+à ce qui touche le mariage auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils
+facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus
+traditions de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais
+croire à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs
+d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-père,
+lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal
+de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui
+commander, et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et aiant
+ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de
+Paris assemblée à Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ouï
+l'advis des évesques et docteurs, a trouvé, comme telle est la vérité,
+que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma
+compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte en bas
+âge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts
+souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon
+ennemi défère tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte,
+ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes
+informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout
+cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu versé en la
+bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors
+par les hommes ne pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.»
+
+Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils dont les
+Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme, et qu'ils tiennent en
+captivité!
+
+«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune enfant
+escollier, et, contre les privilèges de l'université, le tirent
+violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par
+l'université, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus
+vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les
+privilèges du païs, contre le serment du roi, et l'envoient en
+Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son père, et jusques à
+présent détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement,
+quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non
+seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de
+père, si je n'emploioi tout le sens et tous les moïens que Dieu m'a
+donnez, pour essaier de le retirer de ceste misérable servitude, et me
+faire réparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant
+desnaturé que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que
+souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se présente à
+mon entendement.»
+
+Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse dans les
+Pays-Bas, le prince répond:
+
+»Ils entrelassent _que j'ai procuré la liberté de conscience_: s'ils
+entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui se
+commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, où
+l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est
+chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle
+liberté ou plustost licence effrénée. Mais je confesserai bien que la
+lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a
+jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc
+d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté d'advis que les
+persécutions cessassent au Païs-Bas. Je vous confesserai dadvantage,
+affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire à une partie qui
+parle rondement et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de
+Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda de faire
+mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne
+voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le
+pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à
+Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon
+leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et nations qui les valent
+bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance
+rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous,
+messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis
+approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces
+cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et
+leurs adhérens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur
+nostre religion, ils nous appellent hérétiques; mais il y a si
+longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu
+venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»
+
+Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume à l'adresse
+de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur de leurs crimes!
+
+«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui soit à
+comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez
+esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser publier devant
+toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent à pris un chef libre et
+francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y
+adjoustent encore telles récompenses si barbares et si esloignées de
+toute reigle d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu,
+_qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il
+n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit exécuté un
+si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra permettre) seroit de
+race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre
+les nations qui sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement
+manger avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit tué pour
+argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse
+trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel
+est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que
+tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et
+principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et
+des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont
+faict marché, à baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur:
+ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu,
+_ils lui pardonnent tout délict et forfaict, quelque grief qu'il
+puisse estre_. Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un
+de ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de
+l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or,
+puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes
+biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings
+de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et
+en tant de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand
+advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que
+ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains
+et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus
+exécrables de la terre, et donner telle récompense et si honorable à
+une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus
+propre pour vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels
+moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rémissions de
+crimes énormes, anoblissement de meschants, opprimer le défenseur de
+la liberté d'un peuple vexé cruellement et tyranniquement? Je ne
+doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens,
+osté l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout le
+monde matière pour cognoistre son coeur envenimé contre ce païs et
+contre nostre liberté, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte,
+quelque meschant et détestable qu'il puisse estre, au prix de la mort
+de celui qui vous a servi jusques à présent et si fidèlement. Et
+encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de
+Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste
+puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, mais de
+le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et
+de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre.
+Mais je ne doubte que Dieu, par son très juste jugement, ne face
+tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et
+qu'il ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon honneur,
+de mon vivant et envers la postérité. Quant à mes biens et à ma vie,
+il y a long temps que je les ai dédiez à son service; il en fera ce
+qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.»
+
+Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathétiques et admirables
+paroles, par lesquelles se termine l'apologie:
+
+«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que
+c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si
+grande somme d'argent ils ont vouée et déterminée à la mort, et disent
+pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust
+à Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma mort, vous
+peut apporter une vraie délivrance de tant de maus et de calamitez,
+que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu délibérer au
+conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors,
+vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit
+dous, que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce que j'ai
+exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu
+mes propres frères, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en
+trouver d'autres? Pourqui ai-je laissé mon fils si longtemps
+prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer, si je suis
+père? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous
+restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris,
+quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont
+parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la ruine de
+tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, s'il en est
+besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si doncq vous jugez,
+messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir,
+me voilà prest à obéir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la
+terre, j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque
+n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et
+conservation de vostre république. Mais si vous jugez que ceste
+médiocrité d'expérience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai
+acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le
+reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je
+vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur les
+points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque
+amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller,
+croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et délivrer. Cela
+faict, allons ensemble de mesme coeur et volonté, embrassons ensemble
+la défense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de
+conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si
+encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez portée par
+ci-devant, j'espère moiennant vostre aide et la grâce de Dieu,
+laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si
+perplexes, que ce qui sera par vous résolu pour le bien et
+conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et
+sacrées, je le maintiendrai.»
+
+L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec laquelle
+Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était solennellement engagé à
+soutenir.
+
+Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion publique se
+prononça en faveur du second contre le premier; et l'arrêt émané
+d'elle contribua puissamment à rendre plus étroite désormais
+l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient à secouer le joug
+de l'Espagne et l'homme éminent qu'elles considéraient, à bon droit,
+comme leur plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.
+
+Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une grande force;
+mais une force plus grande encore pour lui était celle qu'il puisait
+dans de saintes inspirations, au foyer domestique, là où un noble
+coeur de femme, qui s'était consacré à lui, exerçait en secret, avec
+une exquise délicatesse, le touchant privilège de le seconder dans
+l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de
+grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II,
+plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des pensées et des
+sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fière d'être sa
+compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidélité d'une
+profonde affection, les labeurs, les angoisses, les périls de sa
+généreuse carrière.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de
+ Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a
+ lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef
+ d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les
+ jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à
+ se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en
+ France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange à La
+ Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit
+ d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de
+ l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec
+ Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président
+ Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa
+ petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt
+ de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J.
+ Borleeut.--Assemblée à La Haye des députés des
+ Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant
+ Cambrai.
+
+
+Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était plus porté à
+dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, «qu'il se feroit
+mettre en pièces, pour Sa Majesté, et que, si on lui ouvroit le coeur,
+on y trouverait gravé le nom de _Philippe_[245].» En effet, que devait
+être désormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui
+avait osé «toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre à
+prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef de famille
+indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme s'étendant jusqu'à
+sa personne, l'outrage fait à ses enfants. Nous aimons à croire qu'en
+réalité il le ressentit, et comprit qu'il était de son devoir, non
+seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux
+et de leur accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient
+droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plénitude?
+
+ [246] Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans
+ une dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de
+ Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux
+ qui unissent depuis si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à
+ lui en particulier, à raison de la ligne de conduite qu'il
+ n'avoit cessé de suivre, ainsi qu'il convenoit à un gentilhomme
+ de son rang et à un véritable chrestien. Enchanté de cette
+ ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant
+ que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir
+ qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se feroit mettre
+ en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y
+ trouverait gravé le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle
+ expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y
+ avoit chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (_Papiers d'État de
+ Granville_, t. IX, p. 284 à 292.)
+
+Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le duc dans la
+voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait parlé d'elle, de son
+mari, de ses enfants avec quelque intérêt, et s'était même prêté à
+l'examen, par intermédiaires, de diverses questions concernant les
+droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus
+encore: aussi, en insistant auprès de lui sur la solution de ces
+questions, le prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir
+directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le
+prince.
+
+La preuve des bons offices de François de Bourbon, en cette
+circonstance, ressort, notamment, de deux lettres écrites, en 1581,
+l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau.
+
+Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père[247]:
+
+«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest
+honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il
+plaist à monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre,
+pour son mariage, dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant
+veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agréable;
+qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je
+ne fauldray d'escripre bien amplement à mondit seigneur et luy
+remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me
+despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel
+que désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur le
+prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous sçaurois assez très
+humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir,
+me voulant toujours conformer à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et
+suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute ma vie,
+etc.»
+
+ [247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 47.
+
+Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces
+termes[248]:
+
+«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu
+m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne
+affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai esté très aise et ne
+vous en puis assez humblement remercier, singulièrement pour les
+faveurs et bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma femme
+envers monseigneur vostre père, et que vous estes aussy volontairement
+enclin, de vostre part, à entendre aux affaires qui concernent son
+bien et des enfans qu'il a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant,
+monsieur, que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en rendre
+bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de
+m'employer. J'ai donné charge à ce porteur de vous aller visiter de ma
+part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble
+pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de
+ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris, de la
+part de monseigneur vostre père et de la vostre, par vos députez avec
+ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande
+asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce présent
+porteur vous pourra déduire plus particulièrement, la signer de vostre
+main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis
+pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty
+de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest
+honneur de le vouloir escouter, etc.[248]»
+
+ [248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 38.
+
+ [249] A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre
+ suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay
+ veu les deux transactions qui ont esté passées, tant soubz mon
+ nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur,
+ la princesse d'Orange, et des renonciations à vostre prouffit,
+ requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles
+ de feu vostre mère et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay
+ trouvées conformes aux articles et conditions que j'avais faict
+ dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers
+ ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing que vous
+ faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient
+ envoyées à vostre soeur jusques à ce que son mary et elle les
+ aient aussi ratiffiées, et, les envoyant à Me André, il délivrera
+ lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS
+ DE BOURBON.» (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 36.)
+
+De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne
+pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa fille, et de son mari, à
+un règlement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer
+juste et bon père, en leur accordant une affection dont ils étaient
+depuis trop longtemps privés. Sur ce second point, le duc, au mépris
+d'une parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de Navarre
+renouvelât ses instances[250]; et le père, en y cédant, ouvrit enfin
+son coeur à sa fille, au prince et à leurs enfants.
+
+ [250] «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement
+ de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père,
+ n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donnée, de la
+ recevoir en sa grâce et de ratifier son mariage, l'en sollicita
+ pour la seconde fois; et, après quelques entrevues à Champigny,
+ _ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux
+ larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont l'amitié ne
+ lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.»
+ (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.)
+
+Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance des
+communications qui furent alors directement échangées entre le duc,
+Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu'à
+présent, échappé à toutes investigations.
+
+Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître, l'un,
+l'époque d'un rapprochement affectueux entre le père et la fille,
+l'autre, l'impression qu'en reçut le coeur de celle-ci. Le premier de
+ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant.
+
+Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits
+antérieurs à la double date qui vient d'être signalée.
+
+Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti à
+l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser à la conclusion
+du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette
+ambassade était François de Bourbon, que devaient accompagner le
+maréchal Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de
+Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges,
+gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon,
+qui avait été déjà ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson,
+président au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La
+Maurissière, et Claude de Pinart, secrétaire d'État.
+
+François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de Bouillon, sa
+soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci.
+
+Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son frère[251]:
+«J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver
+à Calais, pour l'effect de vostre voïage, estant bien marrye n'avoir
+eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel
+j'eusse désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le défaut
+duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous, qui ne sera le
+premier bienfait receu pour tous lesquels sçachant n'y avoir chose qui
+vous les face mieulx employés, que quand ils seront sages et vertueux,
+je supplieray Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il
+vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez
+que vous y ayez.»
+
+ [251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, fº 7.
+
+Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment où il
+allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mandé au
+duc, leur grand-père[252]: «Monseigneur, comme toutes nos intentions
+tendent à vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons,
+sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a estée
+représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour
+accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il a entrepris, sommes
+retournez en ceste ville, nous rendre à ses pieds, pour luy faire très
+humble service, en ce qu'il aura agréable nous commander, et ayant mis
+tout l'ordre qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage,
+espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy rendre toutes
+nos actions agréables.»
+
+ [252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3.210, fº 69).
+
+Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de
+sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les premiers jours d'avril, et
+arrivèrent en Angleterre où ils furent honorablement accueillis.
+
+Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam avec son mari,
+exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si, à son
+retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite.
+
+«Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrivée à Calais,
+quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis demeurée en extrême
+désir que vostre voïage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et
+de bien, qu'à vostre retour, vous puissiés passer par Zellande où
+j'espère, sy Dieu me continue la santé, de me pouvoir trouver, pour
+avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, s'il
+est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy
+je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous
+négociés, car l'affection que j'ay d'estre honorée de vostre présence
+ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en
+doibs espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte,
+s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frère, se
+trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer à ce mesme heur,
+et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amitié que
+vous avez ensemble etc.
+
+»P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvés, depuis
+avoir passé la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois
+que vous ne vous trouviés mal.»
+
+ [253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
+ 3,415, fº 76).
+
+Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait au prince
+dauphin[254]: «J'ay esté bien aise d'entendre, par les lettres qu'il
+vous a pleu d'escrire à ma femme, que vous estes en bonne disposition,
+et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de
+la royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et heureuse
+issue de l'affaire que vous avez, de présent, entre mains, vers Sa
+Majesté, et dont il ne peut réussir qu'un grand bien en toute la
+chrestienté, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur
+nous. J'eusse bien désiré que la commodité de vos affaires, et
+principalement de l'honorable charge que vous avez, vous eût pû
+permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me
+fûsse efforcé de vous y faire bonne chère et vous rendre l'honneur qui
+vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger
+que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner,
+espérant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, une
+aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je désireray
+bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer
+de mesmes, en ceste occasion.»
+
+ [254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
+ fº 40).
+
+Séparée de la princesse, sa soeur, depuis bien des années, la duchesse
+de Bouillon tenait à se dédommager de cette privation, au moins en
+partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait à leur
+représenter, ainsi qu'à sa fille, comme ayant pour eux trois une
+affection maternelle. Telle était, en effet, celle que Charlotte de
+Bourbon avait vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec
+ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du désir de
+voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre pour se rendre dans
+les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt au prince dauphin[255]:
+
+«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu
+des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, où elle
+me faict entendre le désir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon,
+nos nepveux, pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre la
+commodité de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy
+vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir
+agréable, dont tant pour estre asseurée en cest endroit, de sa
+vollonté, que pour le très grand désir que j'ay d'avoir cest heur de
+les voir, j'entreprendray de vous supplier très humblement de leur
+vouloir permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité
+infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur
+et de bien ne m'est permis, à cause de la négociation que vous
+traictés, j'espère que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux
+en cest endroict à rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il
+vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la
+très humble requeste que je vous en fais, etc.»
+
+ [255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
+ fº 69).
+
+Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au sujet de ses
+neveux, auprès de François de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]:
+
+«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez à traicter
+avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos
+affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de
+vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma
+femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys je
+désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce d'avoir cest honneur, je
+vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et à ma femme, que
+messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le
+temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que madame de Bouillon
+prendra à plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit à ma femme,
+moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de
+quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en
+rendre humble service.»
+
+ [256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,
+ fº 42).
+
+Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux soient venus dans
+les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, ainsi que le désiraient si
+vivement la princesse et le prince.
+
+D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La Haye. Le docteur
+Forestus, qui leur était fort attaché, ne manqua pas de quitter sa
+résidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le
+soin de consigner, dans l'un de ses écrits, l'expression du plaisir
+qu'il éprouva à se retrouver auprès d'eux, et surtout à recevoir des
+gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets
+d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus
+de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de la bonté de
+Charlotte de Bourbon à son égard[257].
+
+ [257] Voir _Appendice_, no 17.
+
+Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en
+1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille.
+
+Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de
+Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait désormais
+l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, à la face
+de la France et de l'Europe, l'approbation, sans réserve, qu'il
+donnait à l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect
+dû par chacun à la dignité morale de la princesse et du prince, dont
+il tenait à honneur d'être le père.
+
+Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration officielle qui
+reçut aussitôt une grande publicité[257]:
+
+«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de
+Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut!
+
+»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et très aimée
+fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité et conduite de défunt
+très hault et très puissant prince et nostre très cher et honoré
+cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, électeur du
+Saint-Empire, faisant office de père et représentant nostre personne
+envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy
+très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc
+d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage avec nostre très cher et très
+aimé beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau,
+etc., etc., et qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit
+mariage, que tousjours depuis il a non seulement continué en tout
+honneur et grande amitié, mais aussi multiplié en lignée, ainsi qu'il
+fera encores, moïennant sa grâce; au moïen de quoy nul ne doive
+prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon
+et légitime; ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que
+nous n'aurions assisté et ne serions intervenu audit mariage,
+quelques-uns en ont parlé et pourroient parler ou présumer aucunement
+qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et
+considérant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans
+ennemis et malveillans;
+
+»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré, comme nous
+faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable
+pour nostredite fille et à l'estat et grandeur de nostre maison, avons
+dit et déclaré, disons et déclarons nostre intention et volonté avoir
+esté qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué,
+aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant que besoin
+seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons, tout ainsi que
+si nous avions esté présent en personne à le passer et contracter;
+recognoissant les enfans, tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos
+petits enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime
+mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos
+filles mariées par nous, et de nostre authorité.
+
+»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté Impériale, et
+tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons
+l'honneur d'estre parens et alliés, que autres princes et seigneurs,
+nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit
+meue, à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy, nez
+ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur
+plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur
+bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous
+princes ont accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle
+comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et
+les leurs, quand nous en serons requis.
+
+»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes de nostre main, et
+à icelles fait mettre nostre scel.
+
+ »Donné, à Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581.
+
+ »LOUYS DE BOURBON.»
+
+ [258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl.
+ nat., mss. f. fr., vol. 3.902, fº 222.--Sur le repli de l'acte
+ ci-dessus est écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de
+ Montrillon, et scellé du grand scel dudit seigneur duc, en cire
+ rouge.
+
+ »Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs
+ paraphes).
+
+ »Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en
+ parchemin blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot
+ à mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire
+ impérial.»
+
+
+Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc de
+Montpensier rompit courageusement, comme père, avec un passé
+déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance, l'affection,
+les respectueux égards de cette fille et de ce gendre qui consacraient
+à son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de
+leurs enfants.
+
+L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle
+attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en douter, profonde, et
+se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de
+tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de
+ses pensées. S'il ne fût donné qu'à eux de les recueillir,
+félicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son émotion
+filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La
+Haye, au président Coustureau[259]:
+
+»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très grand
+contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur mon père a esté
+esclaircy de la vérité de tout ce qui s'est passé pour mon regard, il
+m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme
+sa singulière prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté,
+j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit seigneur mon père,
+d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller
+X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous
+m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en
+ceste dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu désirer;
+dont je vous remercie bien affectionnément, et comme je vous congnoys
+de longtemps entièrement dédié à mondit seigneur mon père et portant
+bonne affection à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près
+comme moi, etc., etc.»
+
+ [259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, fº 31.
+
+Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se
+réhabilita comme père, en restituant à la princesse la place qu'elle
+eût dû toujours occuper dans sa famille, de son côté, la duchesse
+Catherine de Lorraine, se montra, à la même époque, comme belle-mère
+et comme aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec
+Charlotte de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait
+généralement ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera
+d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la
+seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations
+criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus
+tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins
+rendre à cette femme, dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de
+tristes souvenirs, la justice de déclarer: qu'il fut un temps où,
+encore étrangère à de coupables passions, et accessible à de
+salutaires influences, elle se sentit attirée vers la princesse
+d'Orange et rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant
+délicatement remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à sa
+fille aînée.
+
+La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, comme le furent
+ses soeurs, à l'image de la princesse, sa mère, n'avait que cinq ans,
+lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, était
+une aïeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu'à peine
+venait-elle d'atteindre sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui
+suit[260]:
+
+
+ «A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,
+
+»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de vous, et
+combien vous estes jolye, saige et accompaignée de perfections, en
+vostre petit ange, je me suis bien aperçue que c'est pour l'envie que
+vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisnée de mes
+autres petites filles, voz soeurs, et que vous seriez marrie qu'elles
+eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous;
+ce qui me donne occasion d'augmenter particulièrement, en vostre
+endroict, la singulière affection et amytié que je porte à vous et à
+vosdictes soeurs, et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié
+que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en
+avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous
+envoie un petit présent d'ung phoenix, lequel je vous prie vouloir
+accepter d'aussy bon coeur que je le vous donne; et soubhaiste que
+vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi à
+beaucoup de plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de
+monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me maintenir en
+l'heur de leurs bonnes grâces, comme se recommande affectueusement à
+la vostre,
+
+ »Vostre bien affectionnée grant mère.
+
+ »CATHERINE DE LORRAINE.
+
+ »De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581.»
+
+ [260] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+
+Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier, se
+montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté et d'aimables
+prévenances que lui avait légués sa vénérable grand'mère la duchesse
+de Ferrare, Renée de France.
+
+Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier à
+Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu
+être, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc
+correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le
+coeur, sous l'inspiration maternelle, s'était tourné vers lui.
+
+L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas
+seulement par la direction élevée qu'avant tout elle imprimait à leur
+coeur et à leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de
+leur santé; il se manifestait aussi par la vigilance éclairée qu'elle
+apportait au soutien de leurs intérêts personnels dans la gestion de
+ressources pécuniaires qui leur appartenaient en propre.
+
+Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple[261], ressort,
+de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier échevin de la
+ville de Gand, reçut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente
+accordée, en 1579, par les quatre membres de Flandre à Flandrine de
+Nassau.
+
+La première des lettres dont il s'agit portait[262]:
+
+«Monsieur de Borluut, le président Taffin m'a bien et au long déclaré
+les bons offices que vous avez faits et la peine qu'avez prinse pour
+obtenir le paiement de la rente de ma fille Flandrine, nonobstant les
+difficultez qui se sont présentées, à cause de la répartition entre
+messieurs les quatre membres. Et certes, depuis le commencement de
+nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et expérimenté vostre
+prompte volonté et affection à faire plaisir à monseigneur le prince
+et à moy. De quoy nous nous tiendrons tousjours bien obligez envers
+vous.--Or, entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par
+vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour mettre, une fois,
+fin aux difficultez et débats à cause de ladite répartition, aussi
+qu'il ne soit besoing d'importuner, à chacune fois, messieurs les
+quatre membres, pour le fournissement de leur part et portion, cest
+expédient se pourroit trouver, de transporter à madite fille la terre
+et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu à l'abbé de Saint-Bavon,
+si comme la maison, bassecourt, fossez et jardinages, et en fonds de
+terre et héritages, en valeur jusqu'à la concurrence d'iceux 2m fl.
+par an. Si cela me pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite
+fille, de tant plus obligée tant envers vous, pour si bons et
+agréables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, en
+particulier, à cause de leur consentement et agréation, et, en
+général, envers messieurs les quatre membres, de la bénéficence
+desquels ladite rente est procédée, sans jamais mettre en oubly une
+accommodation venue si bien à propos.--Oultre ce, comme j'entends
+dudit président que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et
+estendue, qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a délibéré et
+résolu de desmembrer et vendre par pièces et portions, pour satisfaire
+au paiement de quelques debtes particulières; mais veu que l'héritage
+est la plupart bien planté, l'on feroit beaucoup plus de proffict de
+le vendre en une masse, car cela est le parement de son estime et
+valeur. Ce qui me faict vous déclarer comme j'ay envoyé en France,
+passé longtemps, vers monsieur mon père, affin d'estre satisfaicte,
+comme mes soeurs, de la succession des biens paternels et maternels.
+J'ay doncq une bien grande envie et desir d'emploïer le plus que je
+pourray en l'achapt desdites terres, en donnant la valeur, selon
+qu'elles seroient appréciées, ou selon le pris qu'elles pourroient
+estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement m'adviser
+comment en cela je pourrais procéder.--Mais il faudroit, pour quelque
+peu de temps, supercéder ladite vente, pour le moins jusques à ce que
+j'auroys nouvelles de France, que j'attends de jour à autre; que lors
+je sçauray au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques à ce que
+monsieur mon mary vienne à Gand, que j'espère sera de bref.--Or, le
+plus prouffitable et avantageux seroit, pour les créditeurs et pour
+les vendeurs, d'avoir affaire avec un seul qu'avec plusieurs, veu
+mesmes que le commun, en ces temps si calamiteux et estranges, ne
+viendront à achepter qu'à fort vil pris; et, si les créditeurs le
+prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera à leur grand
+advantage et au mescontentement de la commune. Si cela ne se peut
+impétrer, qu'il vous plaise tenir la main à ce que ladite maison,
+bassecour, granges, fossez et jardinages ne soient délaissez, soubz
+telle estimation qu'on trouvera raisonnable; à quoy je ne faudray de
+satisfaire promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine soit
+emploiée ès terres et héritages les plus proches de ladite maison,
+jusques à la concurrence des deniers capitaux portant XXXIIm fl.; à
+quoy j'adjousteray le plus que je pourray. Vous me ferez en ce que
+dessus un très singulier plaisir, lequel je ne fauldray de
+recognoistre, etc., etc.--(_P.-S._). Monsieur mon mary trouve plus
+considérable d'engaiger lesdites terres que de les vendre
+absolutement; à quoy je serois aussi contente d'entendre. Quand il
+sera près de vous, ce qui, j'espère, sera de bref, il vous pourra
+amplement dire les causes et raisons.»
+
+ [261] Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 août
+ 1580, à Muys, receveur général de Hollande, au sujet de la rente
+ à laquelle Élisabeth de Nassau avait droit.
+
+ [262] _Documents historiques inédits concernant les troubles des
+ Pays-Bas_ (1577-1584), publiés par Kervyn de Volkaersbeke et J.
+ Diegerick. Gand, 1850, in-8º, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet
+ 1581 datée de La Haye.
+
+La seconde lettre de la princesse, à six jours de distance de la
+précédente, était ainsi conçue[263]:
+
+«Monsieur de Borluut, j'ay reçu la lettre que m'avez escrite par le
+sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les bons offices qu'il vous a
+plu me faire, en retardement de la vendition de la maison et biens de
+Loochrist, selon que je vous en avoy prié par mes précédentes
+lettres, pour en faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que
+peut porter la rente qu'il a pleu à messieurs les quatre membres lui
+donner. Je ne vous en puis assez affectueusement remercier, et vous
+supplie, monsieur de Borluut, de nous continuer en ceci vostre bonne
+volonté de tenir la main à ce que nous puissions avoir autant de
+terre, à l'entour dudit Loochrist, que pourront s'étendre les deux
+mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficulté
+particulière pour la maison; car, encores qu'elle seroit à nous,
+_messeigneurs les quatre membres en pourront disposer comme du leur,
+en ce qui concerne le bien du pays, auquel le particulier doibt
+tousjours estre postposé_. Ledit sieur Lucas Deynart vous fera
+entendre sur ce plus particulièrement l'intention de monsieur mon mary
+et la mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera de
+vous en escrire; seulement je vous assureray que, l'occasion se
+présentant, nous n'oublirons point à nous revencher de l'obligation
+que nous vous avons et que vous augmentez journellement par vos bons
+offices, etc., etc.»
+
+ [263] MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, _op. cit._, t.
+ II, p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, datée de La Haye.
+
+Tandis qu'une sérieuse union, trop longtemps différée par le duc de
+Montpensier, venait enfin de s'établir entre lui et ses enfants, une
+rupture définitive allait éclater entre le roi d'Espagne et les
+énergiques provinces auxquelles, parmi celles des Pays-Bas, sa
+domination tyrannique était devenue insupportable.
+
+Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581,
+immédiatement précédée d'un acte solennel, qui apporta un notable
+changement dans la position de Guillaume de Nassau. Les provinces de
+Hollande et de Zélande, à qui la suprématie du duc d'Anjou eût déplu,
+étaient demeurées étrangères au traité conclu avec lui, le 29
+septembre 1580. Usant de la liberté qu'elles s'étaient réservée, quant
+au choix d'un protecteur suprême, elles conférèrent le pouvoir
+souverain au prince d'Orange, par une déclaration du 24 juillet 1581,
+applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. Le
+prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir.
+
+Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accepté la souveraineté des
+autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas que l'attribution de
+cette souveraineté impliquât simplement la déchéance de Philippe II;
+il fallait, de toute nécessité, que cette déchéance fut expressément
+déclarée.
+
+En conséquence, le 26 juillet 1581, les députés des Provinces-Unies,
+assemblés à La Haye, formulèrent une déclaration d'indépendance[264],
+à laquelle fut donnée le nom d'_acte d'abjuration_.
+
+ [264] Le Petit, _Chronique de Hollande, Zélande_, etc., in-fº, t.
+ II, p. 428 et suiv.
+
+Le préambule de cette déclaration portait:
+
+«Les estats généraux des provinces unies des Pays-Bas, à tous ceux qui
+ces présentes verront, ou lire oyront, salut!
+
+»Comme il est à un chacun notoire, qu'un seigneur et prince du pays
+est ordonné de Dieu, souverain et chef de ses sujets, pour les
+défendre et conserver de toutes injures forces et violences, tout
+ainsi qu'un pasteur, pour la défense et garde de ses brebis, et que
+les sujectz ne sont pas créés de Dieu pour le prince, pour luy obéir
+en tout ce qu'il luy plaît commander, soit selon ou contre Dieu,
+raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, mais plus tost le
+prince pour les sujectz, sans lesquels il ne peut estre prince, afin
+de les gouverner selon droit et raison, les contre-garder et aymer
+comme un père ses enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps
+et sa vie en danger pour les défendre et garantir.
+
+»Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses sujectz,
+il se met à les outrager, opprimer, priver de leurs priviléges et
+anciennes coustumes, à leur commander et s'en vouloir servir comme
+d'esclaves: on ne le doit alors pas tenir ou respecter pour prince et
+seigneur, ains le réputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz,
+selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur prince, de
+manière que, sans en rien mesprendre, signament quand il se fait avec
+délibération et autorité des estats du pays, on le peut franchement
+abandonner et, en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur,
+qui les deffende; chose qui principalement a lieu quand les sujectz
+par humbles prières, requestes et remontrances n'ont jamais sceu
+adoucir leur prince, ny le destourner de ses entreprises et concepts
+tyranniques; en sorte qu'il ne leur soit resté autre moyen que
+celuy-là, pour conserver et défendre leur liberté ancienne, de leurs
+femmes, enfans et postérité, pour lesquels, selon la loy de nature,
+ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour semblables
+occasions, on a vû, par diverses fois, advenir en divers pays et en
+divers temps, dont les exemples en sont encores tout récens et assez
+cognus.
+
+»Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces pays, lesquels,
+d'ancienneté, ont esté et doivent estre gouvernez ensuyvant les
+serments faicts par leurs princes, quand ils les reçoivent,
+conformément à leurs priviléges et anciennes coustumes, sans aucun
+pouvoir de les enfreindre. Joinct aussy que la plupart des dictes
+provinces ont tousjours reçeu et admis leurs princes et seigneurs, à
+certaines conditions et par contracts et accords jurez, lesquels si le
+prince vient à violer, il est, selon droict, décheu de la supériorité
+du pays.»
+
+Viennent ensuite l'exposé des événements dont les Pays-Bas ont été le
+théâtre, dans le cours des vingt-cinq dernières années, et
+l'articulation des accusations dirigées contre la domination de
+Philippe II[264]. Après quoi, les états généraux terminent en ces
+termes:
+
+«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et
+pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun
+accord, délibération et consentement déclairé et déclarons, par
+cestes, le roy d'Espaigne, _ipso jure_, decheu de sa seigneurie,
+principauté, jurisdiction et héritage de ces dits pays; et que sommes
+délibérez de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant
+le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, ny de plus user
+ou permettre qu'autres usent doresnavant de son nom, comme souverain
+seigneur d'iceux.
+
+»Suyvant quoy, nous déclairons tous officiers, seigneurs particuliers,
+vassaux et tous autres habitans de ces pays, de quelque condition ou
+qualité qu'ils soyent, estre d'icy en avant deschargez du serment
+qu'ils ont faict, en quelque manière que ce soit, au roy d'Espaigne,
+comme seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient à luy estre
+obligez.
+
+»Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart desdites
+provinces unies, par commun accord et consentement de leurs membres,
+se sont rendues sous la seigneurie et gouvernement du sérénissime
+prince, le duc d'Anjou, sous certaines conditions contractées et
+accordez avec Son Alteze, et que le sérénissime archiduc d'Autriche
+Matthias, a résigné en nos mains le gouvernement général de ces pays,
+ce qui par nous a esté accepté, ordonnons et commandons à tous
+justiciers, officiers, et tous autres qu'il appartiendra, que
+doresnavant ilz délaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny
+petit sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, qu'en
+lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, pour ses urgentes
+affaires concernant le bien et prospérité de ces pays, est encore
+absent, pour autant que touche les provinces ayant contracté avec son
+Alteze, et touchant les autres, par forme de provision, ilz useront du
+titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, que lesdits
+chefs et conseillers ne seront de fait dénommez, appelez et réellement
+établis en l'exercice de leurs charges et estats, useront de nostre
+nom; réservé qu'en Hollande et Zélande, on usera, comme par cy-devant,
+du nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats d'icelles
+provinces, jusques à ce que ledit conseil sera, comme dit,
+effectuellement constitué; que lors ilz se régleront en suyvant ce
+qu'ils ont accordé touchant les instructions dressées sur ledit
+conseil et accords faits avec sadite Alteze.»
+
+ [265] Voir l'exposé des faits et les articulations dont il
+ s'agit, à l'_Appendice_, no 18.
+
+Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore s'avancer de
+France, dans la direction des Pays-Bas, les troupes dont l'envoi lui
+avait été promis par le duc d'Anjou, écrivit, en juillet, à son
+conseiller Despruneaux[266]: «J'ay esté bien aise d'avoir entendu de
+vos nouvelles par M. de Marchais, et eusse esté plus aise de les avoir
+eues par vous mesme, si la commodité du service de Son Alteze l'eust
+peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer autrement, je ne
+puis que je ne le trouve bon, comme toutes autres choses qui
+concernent son service et l'advancement de Sa Grandeur. Seulement je
+vous prieray ne laisser couler aucune occasion sans nous advertir de
+ce qui se passe pardelà, car il est nécessaire que nous soyons au vray
+informez, parce que nous ne pouvons autrement dresser nos conseils si
+certainement; et, combien que je ne doubte que vous ne faciez vostre
+plein devoir, je ne laisserai toutefois de vous prier d'advancer le
+plus que vous pourrez l'armée, considérant le temps qu'il y a que tout
+ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que vous regardiez
+où j'aurai moïen de m'emploier pour vous, car vous me trouverez
+toujours prêt à le faire de très bonne affection.»
+
+ [266] Lettre du 1er juillet 1581 datée de La Haye. (Bibl. nat.,
+ mss. f. fr., vol. 3.283, fº 11.)
+
+Le duc d'Anjou, au milieu de l'été, se présenta enfin, avec ses
+troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le siège; il approvisionna
+la ville et en augmenta la garnison; après quoy, laissant la majeure
+partie de son infanterie au service des états généraux, sous les
+ordres du prince d'Epinoy, gouverneur de Tournai, il partit pour
+l'Angleterre, afin d'y donner suite à son projet de mariage avec la
+reine Elisabeth.
+
+Les états généraux envoyèrent alors, en Angleterre, Dohain et J.
+Junius, afin de presser le duc de se rendre dans les Pays-Bas.
+
+De son côté, le prince d'Orange, accompagné du prince d'Epinoy s'en
+alla en Zélande pour y attendre le duc d'Anjou, et disposer tout ce
+qui était nécessaire pour la continuation de la guerre.
+
+Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant que le duc d'Anjou se
+rendît au voeu des états généraux, en quittant l'Angleterre.
+
+Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mêmes mois, au foyer
+domestique de Guillaume de Nassau.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre
+ 1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de
+ libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18
+ novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre
+ de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de
+ Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de
+ François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur
+ la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
+ du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la
+ princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son
+ retour en Angleterre.
+
+
+On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression
+de la foi, des sentiments et des dernières volontés d'une mère
+chrétienne, alors qu'on la trouve consignée dans un ensemble d'écrits
+conçus et rédigés sous le regard de Dieu.
+
+L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement
+s'appuyer sur la possession d'écrits de cette nature. Quoi de plus
+touchant, que d'y voir cette jeune mère, pressentant peut-être une fin
+prochaine, rendre grâce à Dieu du bienfait suprême d'un salut
+gratuitement accordé, appeler sa bénédiction sur des êtres chéris,
+leur léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse
+sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le dévouement!
+
+Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue pouvait
+être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte
+de Bourbon crut devoir formuler, dans divers écrits, des déclarations
+et des dispositions, dont la teneur doit être fidèlement reproduite
+ici.
+
+La princesse était alors dans un état avancé de grossesse. Obligé de
+se rendre à Gand, son mari venait de la laisser à Anvers.
+
+Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée par lui,
+conformément aux usages de l'époque, à faire tels testaments et
+codicilles qu'elle jugerait à propos de rédiger, le prince lui
+adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]:
+
+«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau,
+etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut!
+
+»Comme nous avons esté requis par nostre chère et bien-aimée épouse et
+compaigne de luy accorder et donner puissance et authorité de faire et
+ordonner son testament et disposition de dernière volonté, nous, pour
+le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans
+à son désir, luy avons volontairement accordé de pouvoir faire
+testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entièrement
+de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, léguer et donner
+par donation à cause de mort, par forme de testament, légat ou
+fidéicommis, à telle personne que bon luy semblera.
+
+»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes soubz nostre
+seing et sceel de nos armes.
+
+»Fait en la ville de Gand, ce 14e jour de novembre, l'an 1581.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.
+
+ »Par ordonnance de Son Excellence:
+
+ »VALICOME.»
+
+ [267] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.143.
+
+
+Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581,
+porte[268]:
+
+«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain
+que la mort, après avoir supplié nostre Dieu, père éternel de tous ses
+esleus, de me faire la grâce, qu'à quelque heure qu'il luy plaise de
+m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner
+congnoissance de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive
+foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ, nostre
+Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des
+choses terrestres, desquelles néant moins, d'aultant qu'il n'en
+deffend point le soing et prévoïance, je désire, devant qu'il luy
+plaise de m'appeler, faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le
+prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte, il ne
+l'aura point désagréable.
+
+»En premier donc, je luy supplie très humblement que des cinq filles
+que Dieu nous a données ensemble, et l'enfant dont j'espaire,
+moïennant sa grâce, estre délivrée heureusement, il en veuille prendre
+grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion
+crestienne; et oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue
+plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira leur
+laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aïant
+égard, que de prétensions quy sont en France, il n'y a point grant
+aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de
+quelque autre costé, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra
+faire, clair et net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que
+mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner
+ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de la déclaracion de sa
+voullonté, puisqu'il s'est réservé de la pouvoir déclarer par son
+testament.
+
+»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince mon mari, de
+pourchasser vers le roy les quarante mille livres qui me sont deubs
+de la pension qu'il a pleu à Sa Majesté de m'acorder, laquelle je
+supplie très humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés,
+et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très humble
+subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance à mondit seigneur
+le prince, mon mari, sans premièrement le faire entendre à Sa Majesté
+et aussy Son Altesse; qui me faict espérer que cella les rendra tant
+plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais très humble
+requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa faveur à cest
+affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a plû déjà me faire,
+qu'il luy plaise continuer ceste bonté et amour paternelle envers mes
+enfans; comme je fais aussy pareille et très humble requeste à madame
+ma belle-mère et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les
+avoir tousjours pour recommandés.
+
+»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince, mon mari,
+d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommandés, et me
+permettre d'user de quelque libéralité envers eux, comme il s'en suit:
+
+»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins contant, et
+deux cents livres de rente, leur vie durant, en considération des bons
+services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie
+avec tel soing et fidélité, l'espace de vingt ans, que j'ay grande
+occasion de m'en contenter, quy me faict supplier très humblement
+mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft à
+son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il
+luy plaist luy donner à ceste heure, et se souvenir de luy faire
+passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy
+promettre, sa vie durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame
+près de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.
+
+»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie
+durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay déjà
+ordonné, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant
+accompagné de France en Allemaigne et secourue, trois ans, à
+Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier
+très humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie
+durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere,
+assises en la Duché de Bourgogne, avec quelque honorable traictement.
+
+»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et
+cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince
+de la lesser aussi auprès de nos enfans avec son trestement
+ordinaire.
+
+»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.
+
+»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à chacune je lesse
+trois cents florins.
+
+»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins.
+
+»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.
+
+»A ma sage-fame, deux cents florins.
+
+»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.
+
+»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins.
+
+»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.
+
+»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse à
+chacun quatre cents florins.
+
+»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins,
+pour quelque petit témoignage de la bonne voullonté que je luy porte.
+
+»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices que j'en ai
+resceus, m'asseurant quy les continueront à l'endroict de mes enfans.
+
+»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse
+trois cents florins.
+
+»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins.
+
+»A Piere, mon tailleur, soixante florins.
+
+»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du
+garde-manger, cinquante florins.
+
+»A France, servant à mon cartier, cinquante florins.
+
+»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun ungue année
+de leur gage.
+
+»A Jolitens, deux cents florins.
+
+»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main, d'aultres petites
+debtes, à quoy il plaira à monseigneur le prince de satisfaire, s'il
+advenoit que je n'y aie point donné ordre.
+
+»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien
+employé sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et
+Flandrine, dont le président Taffin a fait estat jusqu'à environ
+quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les
+ay emploïé, qui est tout pour la nécessité de la maison ou
+extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que
+je supplie très humblement que le tout soit emploïé au proufit des
+enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que
+j'ordonne par ce présent testament; à quoy en oultre, j'oblige la
+rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée,
+en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon
+mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure pour l'honneur, amitié
+et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant à la rente
+viagère, j'entends qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt
+mille livres que mondit seigneur mon père m'a assignée.
+
+ »Fait à Envers, ce 12 novembre 1581.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON»
+
+ [268] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.
+
+
+Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce
+qui suit[269]:
+
+
+ _(De la main de la _(D'une main autre que celle
+ princesse.)_ de la princesse.)_
+
+ _«Mémoire des bagues
+ et perles de Madame._
+
+ «Je lesse ladite bague »Premièrement une bague
+ venue de monsieur l'Electeur, à pendre, que monsieur
+ à ma fille Loise de l'Electeur a donnée à Son
+ Nassau. Excellence, où il y a un
+ grand ruby cabochon, et
+ neuf moyens, deux grands
+ diamants et six petits,
+ deux esmeraudes, trois
+ grosses perles et quatre
+ moyennes.
+
+ »Je lesse à madite fille »Un grand mirouer de
+ Loise ledict miroer, venu cristal de roche, de la
+ de la royne mère du roy. royne mère, qui est enchassé
+ en or, avec deux
+ diamants et six rubis, et
+ le revers, d'un lapis gravé.
+
+ »Je luy lesse à ma dite »Ung collier de l'Archiduc,
+ fille Loise le collier venu de huit diamants,
+ de monsieur l'archiduc. cinq grand rubis, huit
+ petits, et vingt perles,
+ avec une croix de diamants.
+
+ »Je lesse à ma fille Elisabeth »Une bague à pendre
+ la bague à pendre que monsieur le conte de
+ qui m'a esté présentée Lecestre dona à Son Excellence,
+ par monsieur le conte de au baptesme de mademoiselle
+ Lecestre. Elisabeth, qui
+ est faite en fasson de
+ pigeon, garnie de plusieurs
+ rubis et diamants.
+
+ »Je lesse à mademoiselle »Une bague à pendre,
+ Charlotte de La Marck, faite en fasson de boiste,
+ ma niepce, ceste bague à où il y a le portrait de
+ pendre, où est mon pourtraict. Madame, garni de rubis à
+ l'entour, et, par dessus,
+ des diamants et des rubis.
+
+ »Je lesse cette bague à »Un petit oiseau couvert,
+ ma fille Brabantine. les ailes et la queue de diamans,
+ et un ruby fait en
+ coeur au milieu, et quatre
+ petites perles, venant de
+ madame la comtesse de
+ Schwartzenbourg.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague de ladite
+ pendre à ma fille Caterine-Belgia dame, d'un diamant, etc.,
+ de Nassau. etc.
+
+ »Je lesse cette bague »Un coeur et un crochet
+ faite en coeur à ma fille d'or garni de rubis et de
+ Flandrine de Nassau. diamans.
+
+ »Je lesse cette bague signifiant »Une bague à pendre,
+ la victoire à ma signifiant la victoire, etc.,
+ fille Elisabeth de Nassau. etc.
+
+ »Je lesse cette bague »Une bague à pendre,
+ d'une grande émeraude, à etc.
+ ma fille Loise de Nassau.
+
+ »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets
+ à ma fille Caterine Belgia. d'or faicts à la fasson
+ d'Espaigne, desquels
+ mademoiselle Elisabeth se sert.
+
+ »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets
+ avec pied d'Ellan à ma d'or, avec pied d'Ellan,
+ fille Flandrine. venant de monsieur l'Electeur.
+
+ »Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets,
+ à ma fille Brabantine. etc., etc.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague à mettre au
+ madame de Sainte-Croix, doigt, d'une grande émeraude,
+ ma soeur. venant de madame l'Électrice.
+
+ »Je lesse ceste bague à »Une autre bague, etc.
+ ma cousine madame du
+ Paraclet.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie
+ ma fille Loyse de Nassau. d'un grand rubis et
+ d'onze petits, venant de
+ monsieur l'Electeur.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie
+ madame la duchesse de de cinq grands diamans
+ Bouillon, ma soeur. et quatorze petits, venant
+ de madame l'Electrice.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague garnie, etc.,
+ ma fille Elisabeth. venant de madame la comtesse
+ de Nassau, la mère
+ de Son Excellence.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague garnie de
+ ma fille Loise de Nassau. neuf diamants, venant de
+ monsieur d'Oranges.
+
+ »Je lesse cette bague à »Une bague garnie d'une
+ monseigneur le prince, grande opalle et huit rubis.
+ mon mari.
+
+ »Je lesse cette bague à madame »Une pointe de diamants.
+ de Merre, ma soeur.
+
+ »Je lesse la table de diamants »Une table de diamants
+ à Marie Saincte-Aldegonde. et une de rubis, venant
+ Je lesse la table de rubis de Nort-Hollande.
+ à Herlau, venant de
+ Nort-Hollande.
+
+ »Je lesse l'autre table de »Encore une table de
+ rubis à Horne. rubis.
+
+ »Je lesse une bague d'un »Une bague de ruby et
+ petit rubi et un diamant un diamant.
+ ensemble à mademoiselle
+ de Venneray.
+
+ »Je lesse la bague faite »Une aultre faite en rose,
+ en rose à ma fille Elisabeth. de quatre diamants, et
+ un ruby au milieu.
+
+ »Je lesse la table de diamants »Une table de diamants
+ avec quatre rubis à [ma] et quatre rubis à l'entour.
+ fille Belgia.
+
+ »Neuf cents perles rondes,
+ enfilées, revenant à
+ ma fille Loise de Nassau.
+
+ »Ung millier de plus petites
+ perles rondes, à ma
+ fille Elisabeth de Nassau.
+
+ »Le portrait de monsieur
+ le duc Casimir garni de
+ deux rubis et deux diamants,
+ à ma fille Belgia
+ de Nassau.
+
+ »Faict en Envers ce
+ 13 novembre 1581.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [269] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.
+
+
+Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux colonnes, contient
+ce qui suit[270]:
+
+
+ (_De la main de la_ (_D'une main autre que_
+ _princesse._) _celle de la princesse._)
+
+
+ «_Mémoire de la vaisselle
+ d'argent de Madame_.
+
+
+ «Je lesse à ma fille Loise »Douze grands platz et
+ de Nassau toute la vaiselle six moïens, dix-huit
+ que j'ai aporté de France, assiettes, quatre petites
+ ormis le petit bassin rond saucières, cadenas doré,
+ qui est pour Cecile et avec une cuiller et une
+ Jacqueline, avec les quatre fourchette, deux grands
+ boîtes d'argent, servant bassins dorez par les
+ sur ma toillette. bords, avec une esguière
+ de mesme, un petit bassin
+ rond, en sa cassolette.
+
+ »Je laisse à madite fille »Ce que dessus, Madame
+ Loise de Nassau le rang l'a apporté de France.
+ de perles qui est sur la
+ robe de velours noir.
+
+ »La vaisselle de Breda, si »Onze coupes dorées, etc.
+ j'ai un filz, je désire qu'elle V. de Breda.
+ luy demeure; aultrement,
+ qu'elle soit partie à mes
+ cinq filles et à l'enfant qu'il
+ plaira à Dieu de me donner.
+ Egalement je supplie
+ très humblement monseigneur
+ le prince l'avoir agréable; car je
+ ne vouldrois rien entreprendre que
+ soubz son bon plaisir.
+
+ »Je donne et lesse à ma, »Un bassin et une aiguière,
+ fille Loise ce bassin et etc.
+ l'aiguière venant de l'abbé de
+ Saint-Bernard.
+
+ »Je lesse à monseigneur »Grand goblet, etc.
+ le prince ce grand goblet,
+ qui m'a esté donné par
+ ceulx de Zellande pour le
+ présant qui me fust promis,
+ au Bril, à mes nopces,
+ par messieurs les estats
+ de Hollande.
+
+ »Je lesse à ma fille Belgia »Coupe couverte, etc.
+ la coupe couverte.
+
+ «A madame Tontorf je lesse »Grand goblet couvert, etc.
+ le grand goblet couvert, venant
+ de l'évesque d'Utrecht.
+
+ »A ma fille madamoiselle »Coupe couverte, etc.
+ Marie de Nassau je lesse
+ ceste coupe couverte, venant
+ de ceulx de la ville de
+ Lire.
+
+ »A ma fille Elisabeth de »Une coupe, etc.
+ Nassau je lesse ceste coupe
+ venant de ceulx d'Enchuysen.
+
+ »A ma fille madamoiselle »Une coupe, etc.
+ Anne de Nassau je lesse cette
+ coupe, venant de ceulx de
+ la ville de Leevarden.
+
+ »De ces deux coupes dorées »Deux coupes dorées, etc.
+ je lesse l'une à madame
+ de Saincte-Aldegonde,
+ et l'autre à madamoiselle
+ de La Montaire.
+
+ »Ces deux bassins et esguières, »Deux bassins et aiguières,
+ l'une je lesse à ma etc.
+ fille Belgia et l'autre à ma
+ fille Flandrine.
+
+ »A mon fils monsieur le »Une coupe, etc.
+ comte Maurice je lesse
+ ceste coupe venant de madame
+ Astralle.
+
+ »A ma fille Elisabeth je »Un estuy, etc.
+ lesse cest estuy venant de
+ l'abbé de Tougerden.
+
+ »A mes filles Flandrine et »Douze tasses, etc.
+ Brabantine, à chacune six
+ tasses blanches venant de
+ ceulx de Tregoer.
+
+ »D'aultant que ces six »Six coupes, etc.
+ coupes venant de ceulx de
+ la Vere ont esté présentées
+ à monseigneur le prince
+ aussy bien comme à moy,
+ encore que mondit sieur
+ mon mary m'a faict cest
+ honneur de m'en accorder
+ sa part, je lesse toutes fois
+ en la disposition de mondit
+ seigneur.
+
+ »Je lesse ceste coupe accoustrée »Une coupe, etc.
+ d'agates à madame la comtesse de
+ Schwartzenbourg, ma soeur.
+
+ »A mes filles Flandrine et »Deux coupes-tasses, etc.
+ Brabantine, à chacune, une
+ de ces coupes-tasses que
+ j'ay achetées en Zellande.
+
+ »A madame de Jouerre, ma »Une rose, etc.
+ soeur, cette rose d'écaille
+ de perle.
+
+ »A monseigneur mon père »Noix des Indes, etc.
+ je lesse ceste grande noix
+ des Indes, et supplie très
+ humblement monseigneur
+ le prince de l'avoir agréable.
+
+ »Je lesse à ma fille Brabantine »Bassin et aiguière, etc.
+ ce bassin et ceste
+ aiguière, de quoy je me
+ sers à la chambre.
+
+ »A madame Tontorf ceste »Ecuelle et cassolette, etc.
+ grande escuelle avec les
+ bords d'argent, la petite
+ cassolette d'argent où il y
+ a du parfum.
+
+ »Je laisse à madamoiselle »Petite noix des Indes, etc.
+ de Senneton ceste petite
+ noix des Indes.
+
+ »Je laisse à mes filles »Quatre flambeaux, etc.»
+ Loise et Elisabeth, à chacune
+ deux flambeaux.
+
+ »Faict à Envers ce 15 novembre
+ 1581.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [270] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.
+
+Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament qui,
+loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les écrits des 13 et
+15 du même mois, en maintint, au contraire, expressément les
+dispositions.
+
+Voici le texte de ce second testament[271].
+
+
+ «Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.
+
+»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de mourir, et qu'il
+n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est
+expédient, pour attendre ce jour-là avec plus de repos et contentement
+d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en
+donne le moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on
+desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement en la
+conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que
+Dieu donne;
+
+»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse d'Orange,
+estant en bon sens et quant à l'esprit, et en bonne santé et
+disposition de corps, grâces à Dieu, desirant, cependant que Dieu nous
+en donne le moïen, pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict,
+disposer et ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention
+puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme moïen soit
+ostée toute occasion de débats et dissensions, et ce, d'aultant plus
+que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y
+est assez clairement pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné,
+déclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes et
+formes que possible nous est de faire, pour nostre dernière volunté et
+testament ce qui s'en suit.
+
+ [271] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.
+
+»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui par sa grande
+miséricorde m'a illuminée en la cognoissance de sa saincte volonté et
+m'a donné asseurance de mon salut et de la vie éternelle, par les
+mérites infinis de Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme,
+mon seul sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que me
+conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retirée en son
+église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer en esprit et vérité
+avecq les autres fidèles, ouir sa parole et communiquer aux saintz
+Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et
+asseurance de son amour envers moy et de mon ellection à salut et vie
+éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance certaine
+est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je
+recommande mon esprit ès mains de Dieu, mon père, le priant n'avoir
+esgard à la multitude de mes pèchés, ains de me regarder en la face de
+son fils bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les
+mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy,
+me recognoistre son enfant bien-aimé, et me recevoir en la jouissance
+de la vie et gloire qu'il a préparée à tous ses esleuz en son royaulme
+éternel.
+
+»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute
+modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à monseigneur le prince en
+disposer, pour attendre le jour bien heureux de la résurrection,
+auquel je croy certainement que, par la puissance et grâce de
+Jésus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et
+immortel, pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre
+eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous les cieux,
+en la possession désirée de l'accomplissement du bien et gloire, que
+j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque
+Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par
+Jésus-Christ.
+
+»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me
+donner à l'advenir, mon désir et intention est qu'ils soient nourriz
+et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte
+de Dieu et en la foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est
+le principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois demander
+à Dieu, ainsy je me confie entièrement que monseigneur le prince en
+portera le soing convenable et y pourvoira selon le zèle que Dieu luy
+a donné à sa gloire, et le devoir de père envers ses enfans; de quoy
+aussy je le prie très humblement et de tout mon coeur.
+
+»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me donner à
+l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier
+lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une
+fois, et donnée ès mains des diacres de l'église réformée en laquelle
+Dieu m'appélera, pour estre par eux distribuée aux pauvres membres de
+Jésus-Christ.
+
+»_Item_ que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput dix
+mille francs, monnoye de France, en considération que mes aultres
+filles qu'il a pleu à Dieu me donner ont esté advantagées, de mon
+vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont esté données;
+ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes
+héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth,
+Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espère que Dieu,
+en brief, me délivrera; voulant que lesdits biens soient despartis
+entre mesdits six enfans également. Et, advenant que l'un d'eux
+mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et
+mesme, estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je veux
+et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle également;
+suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera
+déclaré et disposé par moy en deux codicilles et deux autres mémoires
+contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main,
+soit observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance
+desdits codicilles estoit expressément inséré et couché par escript en
+cestuy mien testament et dernière volonté, et que pour fournissement
+et accomplissement du contenu és dits codicilles soit employé ce qui
+me sera deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur mon
+père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, que monseigneur le
+prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou à mesdits
+enfans, pour ayder à les entretenir honnestement; priant mondit
+seigneur le prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon
+costé, vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement,
+et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait
+asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant à l'aage de quinze
+ans, sera à chacun d'eux délivré sa part purement et librement; et
+advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage,
+que le bien à eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur
+advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se pourra;
+suppliant très humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa
+mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y
+pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et
+dispositions précédentes, si aulcunes se trouveront, et me réservant
+la liberté d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu
+m'en donne le moïen et vollonté.
+
+»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons
+signé la présente de nostre propre main et cacheté du cachet de nos
+armoiries, ensemble prié les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.
+
+»Faict à Anvers le 18e jour de novembre 1581,
+
+ CHARLOTTE DE BOURBON.
+ JEAN TAFFIN.[271]
+ MATTHIAS DE LOBEL.
+ GODEFROY MONTENS.[272]
+ JACOB VAN WARHKENDOUCK.[273]
+ C. DE MOY.[274]
+
+ [272] Ministre de l'Évangile.
+
+ [273] Échevin de la ville d'Anvers.
+
+ [274] Échevin de la ville d'Anvers.
+
+ [275] Secrétaire de la ville d'Anvers.
+
+
+Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son coeur, en rédigeant les
+divers écrits que nous venons de faire connaître: aussi, dès qu'elle
+les eut signés, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans
+l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de
+Dieu.
+
+Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais un
+enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur
+tous autres, à une volonté suprême, et attendait avec calme ce que
+déciderait, à son égard, le Dieu dont les dispensations sont toujours,
+pour ses fidèles serviteurs, celles d'un père miséricordieux.
+
+La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour elle une
+source de douces émotions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le
+nouvel enfant que Dieu lui accordait.
+
+Le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ contient à
+cet égard, la mention suivante: «Samedy, le 9e jour de décembre 1581,
+à trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa
+sixiesme fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25e de
+febvrier ensuyvant, et nommée _Amélie_ par madame de Mérode, au nom
+de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange,
+fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par
+messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une
+rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»
+
+A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction
+d'apprendre que son cousin le prince de Condé se proposait de venir,
+dès que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour
+s'y associer aux généreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des
+populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la
+liberté. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie,
+pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser Guillaume
+adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes[276]:
+
+«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous
+plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais
+principalement de ce qu'il a pleu à Son Alteze[277] vous en escrire et
+vous en prier, espérant que par ce moyen vous aurez avec le
+contentement de Sa Majesté, plus de facilité à dresser ce qui sera
+nécessaire pour une si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en
+particulier et à messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer
+qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et
+auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant,
+qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la
+bonne volonté que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que
+le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reçu
+en ces pays la religion, vous convie dadvantage à vouloir prendre
+ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers
+vous pour vous en rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je
+vous eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la
+part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores différée pour
+quelque temps, d'aultant que je dépêche un courrier vers le roy de
+Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy
+monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans
+vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne
+affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir
+en vos bonnes grâces, auxquelles je me recommande bien humblement,
+priant Dieu vous donner, en bonne santé, heureuse et longue vie.
+D'Anvers, le 24e jour de décembre 1581.
+
+«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript,
+à cause que, depuis peu de jours, elle est accouchée de sa sixiesme
+fille.
+
+ »Vostre bien humble serviteur et amy,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450.
+
+ [277] Le duc d'Anjou.
+
+
+La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à entourer son
+père de prévenances délicates, avait tenu à ce que l'aînée de ses
+petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage
+à la main qu'elle aurait appris à confectionner. Cet ouvrage était
+une ceinture, dont l'envoi fut accompagné de quelques lignes de
+l'enfant à son grand-père.
+
+Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte,
+s'épanouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut
+vivement ému à la réception de ce cadeau, témoignage touchant des
+tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et
+surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser
+à Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]:
+
+«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le
+vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre le lassis, que j'ay
+congneu par la ceinture de belle soye violette et bordée d'une
+dentelle d'argent, que vous m'avez envoyée; et donnez bien par là à
+congnoistre que vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner
+de la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le plus grand
+contentement que je pourray, avec voz père et mère, jamays recevoir,
+comme ce m'en a esté que m'ayez desdié vostre premier ouvraige dudit
+lassis. Vous ne l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus
+cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma
+petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole.
+Volontiers j'emploieray ce vostre présent pour me servir de ceinture
+sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mandé le desirer, afin que je
+me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mémoire;
+mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en
+remercye, en attendant qu'il se présente quelque commodité plus seure
+et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay
+affection de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz
+estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous
+donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et
+vertus, avecq sa saincte grâce.
+
+»De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582.
+
+ »Vostre bien bon grant père,
+ LOYS DE BOURBON.»
+
+ [278] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+
+Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir,
+à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui venait d'Angleterre avec
+le duc d'Anjou.
+
+Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth
+rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, avait
+pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui était adressé des
+Pays-Bas, pour y être proclamé duc de Brabant; et il s'était embarqué
+à Douvres, le 9 février, avec une suite nombreuse de seigneurs
+anglais, à la tête desquels figuraient Robert Dudley, comte de
+Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au
+nombre de ces derniers était Philippe Sidney.
+
+François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, le 20 février
+1582, au duc de Montpensier, son père, rendait compte, en ces termes,
+de l'arrivée du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la réception qui
+venait de lui être faite[279]:
+
+«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay averty du
+partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce
+bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa troupe, à fort bon port,
+grâce à Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer,
+laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux
+jours et deux nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied
+en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se trouvèrent,
+l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs
+autres seigneurs et gentilshommes du païs. Le lendemain s'en alla à
+Middelbourg et y feit son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou
+cinq jours, s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier,
+ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et
+receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé hors la porte de
+ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, présens avec les
+princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et
+puis après lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict,
+le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et
+magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter
+particulièrement, tant pour leur singularité, que pour le grand nombre
+d'icelles; qui me fera vous supplier très humblement, monseigneur, de
+m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous
+voir, me faire tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui
+ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc.,
+etc.»
+
+ [279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 90.--Voir, sur ce
+ même sujet, les détails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t.
+ VI, p. 172 et suiv.).
+
+On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte de Bourbon
+éprouva à s'entretenir avec son frère, après une longue séparation, et
+à lui exprimer combien elle était heureuse du changement qui s'était
+opéré dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection
+qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait à
+rappeler à François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable,
+sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes
+paroles adressées à ce frère dont les démarches et la correspondance
+avaient été pour elle un appui, durant les longues années
+d'expectative et de perplexité que, comme fille, elle avait eu à
+traverser.
+
+En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, elle ne
+manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait éprouvée en
+recevant la lettre que le duc, son grand-père, avait bien voulu lui
+adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma à
+son oncle, en un langage animé, tout ce que sa mère lui avait révélé
+sur ce point.
+
+Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur,
+François de Bourbon le fut également de celui que Guillaume de Nassau
+s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle
+une douce satisfaction à constater immédiatement la cordialité des
+rapports désormais établis entre son frère et son mari.
+
+Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse de
+Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement
+accrue; mais des devoirs impérieux retenaient alors au loin cette
+soeur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses enfants, si tendrement
+attachée.
+
+A la même époque, le comte de Leicester profita de son séjour à
+Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir avec le
+prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un
+nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, n'avaient été effleurées que
+par voie de correspondance.
+
+En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve
+d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, filleule de la reine
+d'Angleterre, circonstance que bientôt Charlotte de Bourbon eut
+occasion de relever avec une délicatesse toute maternelle, dans sa
+correspondance avec Leicester.
+
+Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adressées à ce
+haut personnage peu après qu'il les eut quittés, témoignent de la
+consolidation réelle de leurs relations avec lui.
+
+Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582[280].
+
+«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, que vous nous y
+avez laissez, et j'espère que les affaires s'y conduiront tellement,
+que ce sera au service et contentement de Sa Majesté et de Son Alteze;
+à quoy j'acheveray de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le
+commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, Monsieur,
+que vous serez arrivé en bonne prospérité en Angleterre; ce que je
+désire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner à entendre
+par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays,
+en la bonne grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis bien
+aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre
+connoissance, que j'avois commencé de sentir par voz lettres, et me
+sens tellement vostre obligé, pour l'amitié et honnesteté qu'il vous a
+pleu me démontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir
+l'occasion de faire chose qui soit agréable pour votre service, et
+vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc.,
+etc.
+
+ »Vostre bien humble serviteur et amy,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+ [280] Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester,
+ par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.
+
+
+On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de Leicester en
+Angleterre, après une traversée dangereuse, lorsque Charlotte de
+Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]:
+
+«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie obligée à
+vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a
+tousjours pleu me départir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et
+bien de vous veoir je me suis trouvée redevable de nouvelles et très
+grandes obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez fait
+paraître _à ma petite-fille_ et à moy, dont je ne perdray jamais la
+mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fîst la grâce
+de me pouvoir emploïer en chose qui vous fûst agréable; vous suppliant
+très humblement de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant
+les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque bon service. Au
+reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy
+a pleu, en vous préservant du danger auquel vous avez esté, vous
+reconduire auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous a
+tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons esté
+jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, lesquelles ne
+peuvent estre meilleures que je le désire; me recommandant sur ce,
+bien humblement, à vostre bonne grâce, et priant Dieu vous donner,
+Monsieur, en bien bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9
+de mars 1582.
+
+»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes très
+affectionnées recommandations à monsieur de Sidney vostre cousin[282].
+
+ »Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [281] Notice précitée, de M. Sijbrandi.
+
+ [282] Neveu.
+
+
+La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son mari, de ses
+enfants, de son frère, et d'amis français, tels que M. et Mme de
+Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur à
+leur faire sentir toute l'étendue de son affection pour eux, et à
+jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalières. Après
+les perplexités qui, tant de fois, avaient agité son esprit et son
+coeur, elle commençait à goûter un calme auquel elle aspirait depuis
+longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de
+sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable
+attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans ses affections les
+plus chères, anéantir le peu de forces physiques qui lui restaient et
+mettre prématurément un terme à sa noble existence.
+
+ [283] «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant)
+ au conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que
+ les états choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy
+ nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz
+ prétexte donc de les obliger, leur déclara qu'il ne vouloit autre
+ conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point.
+ Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et
+ d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis. Néantmoins, en
+ l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de
+ tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine
+ d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine
+ leur maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens
+ et vers elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou
+ non à se servir de ces deux, desquels la probité leur étoit
+ connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit
+ familier à eux, surtout si quelqu'un de messieurs des états
+ estoit présent; mais ne les admettoit aucunement à ses affaires,
+ leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il
+ pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de
+ supporter et dissimuler.» (_Hist. de la vie de messire Philippe
+ de Mornay._ Leyde, in-4º, 1647, p. 60.)
+
+La marche de faits profondément douloureux va se précipiter ici avec
+une extrême rapidité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de
+ Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte
+ de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres
+ des états généraux aux provinces et aux villes de
+ l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des
+ complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la
+ guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
+ des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une
+ rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants
+ tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par
+ Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la
+ princesse au comte Jean.--Service d'actions de
+ grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
+ obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du
+ duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion.
+
+
+Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après avoir, le matin,
+assisté au prêche, vient, dans la citadelle où il a établi sa demeure,
+de retenir à dîner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier
+de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres
+gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux
+de ses neveux, fils du comte Jean.
+
+Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en public, les
+hallebardiers de service dans la salle à manger remarquent, parmi les
+spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est
+parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui
+s'approche indiscrètement de la table: ils le repoussent dans la
+direction d'une porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à
+l'issue du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa
+chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer au
+comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un
+hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte d'une requête à
+présenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitôt il décharge,
+à bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle
+l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, près de
+la mâchoire supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi
+d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se sent blessé,
+s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au milieu du tumulte
+causé par l'attentat commis sur sa personne, s'écrie qu'on doit
+s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais déjà le
+misérable a succombé sous les coups d'épées et de hallebardes que les
+assistants lui ont portés[285].
+
+ [284] Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à
+ commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_.
+
+ [285] «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince
+ d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner.
+ Les gardes avoient voulu chasser ce misérable de la salle, et il
+ (le prince) les en avoit tancés, disant que c'étoit quelque
+ bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre,
+ et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie à M. de Laval, par
+ dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y accourus aussitôt,
+ et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles et toiles
+ conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange ayant
+ repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison fût
+ tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y
+ avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les
+ siens, n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde,
+ pour empêcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart
+ d'heure, donné un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit
+ ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de
+ réserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela fût
+ arrivé là, on n'eût jamais pu croire que ce n'eût été de son
+ fait, et premier que la vérité eût été connue, tout eût été en
+ combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de
+ de Thou, t. VI, p. 180.)
+
+Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs français, qui
+l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un fidèle serviteur.» Puis,
+s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu,
+mon Seigneur, de m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me
+soumets à sa volonté avec patience, et je vous recommande ma femme et
+mes enfants.»
+
+Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en
+proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous
+leur poids, s'affaisse, et ne se relève d'un évanouissement, que pour
+retomber dans un autre[286].
+
+ [286] «The perturbation that followed within the prince's house
+ was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor
+ princess, overcome with vehement passion, did swoon continually;
+ the children confounded with tears and cries troubled all the
+ place, and the rest of the friends and family present were
+ utterly perplexed.» (Herle to lord Burghley. _Corresp. of
+ Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re série,
+ suppl. p. 220.)
+
+Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes et jettent des
+cris de détresse.
+
+L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence d'esprit
+au-dessus de son âge, fait immédiatement explorer, sous ses yeux, le
+cadavre et les vêtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard,
+des heures, un catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de
+lettres, des _agnus Dei_, une médaille à l'effigie du Christ, une
+image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces de
+peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole.
+Ces dernières contiennent des transcriptions de prières et de voeux
+adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils
+favorisent l'entreprise de l'assassin[287].
+
+ [287] La publication intitulée _Brief recueil de l'assassinat
+ commis sur la personne du très illustre prince d'Orange_ (Anvers
+ 1582) contient le texte de ces prières et de ces voeux, dont
+ voici le début: «Jesu Christo nuestro señor, y la virgen sancta
+ Maria, nuestra señora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha
+ para su sanctissimo servicio!!» Un tel début donne une idée
+ suffisante de tout ce dont il est suivi.
+
+De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le
+coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.
+
+Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette circonstance
+capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et
+l'agitation qui régnait dans la ville commence à se calmer. On ne
+tarde pas à connaître le nom de l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on
+réussit à arrêter deux de ses complices, Venero et Timmermann.
+
+Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours à la
+hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à maîtriser, dans une
+certaine mesure, ses douloureuses émotions; et, dès qu'elle a recouvré
+assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari,
+elle s'y établit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient
+de ses ferventes prières.
+
+Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans
+l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse de
+Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay.
+
+ [288] «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur
+ du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services
+ dont elle était capable.» (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p.
+ 183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principauté
+ d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-fº,
+ Amsterdam, 1677, p. 816.)
+
+Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle qui se passa,
+en présence de sa femme et de la princesse, peu après l'attentat
+commis par Jauréguy:
+
+«Il est digne de mémoire, dit-il[289], que monsieur le prince se
+croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers, Pierre
+Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant plus rien de sa vie, se
+dispensa de la défense que les médecins lui avaient faite de parler.
+S'enquérant donc quel compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès
+commis en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui
+disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et,
+qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en étoit pas tenu.
+Pour les guerres civiles aussi, démenées pour une juste querelle, soit
+de la religion, soit de la patrie, y ayant apporté une bonne
+conscience, que tout cela étoit couvert de la justice de la cause.
+Lors le prince: _A la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la
+miséricorde, à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a
+point d'autre!_--Ma femme y étoit présente avec madame la princesse
+d'Orange, en cette extrémité.»
+
+ [289] Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p.
+ 183.
+
+De Mornay dit encore[290]: «Pendant l'incertitude de cette blessure,
+n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce peuple. Cette
+grande place entre la ville et la citadelle, dès le point du jour,
+étoit pleine de personnes de tout sexe, âge et condition, qui se
+venoient enquérir de son état; vraye récompense de ce qu'il avoit
+travaillé pour ce peuple.»
+
+ [290] Mornay, _loc. cit._
+
+Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat, s'étaient
+empressés d'en informer par écrit les magistrats de Bruges, leur
+adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les informations
+suivantes[291]:
+
+«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez
+desireux de connaître comment les choses se sont passées ici, depuis
+la nouvelle que vous avez reçue hier de la tentative d'assassinat sur
+la personne de Son Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu
+nous dispenser de vous mander par la présente que quelques complices
+de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que la situation de Son
+Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu en soit loué, pas empirée.
+D'après l'opinion et le jugement des médecins et des chirurgiens, la
+blessure n'est pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une
+fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant
+été tué sur la place, on transporta immédiatement son cadavre sur un
+échafaud, devant l'hôtel de ville, où on le reconnut comme étant celui
+de Jean Jauréguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand
+espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier,
+pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les domestiques
+qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre qui a avoué avoir
+entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir
+administré la communion, après qu'il l'eut absous du crime qu'il se
+proposoit de commettre. De plus, il a encore avoué que, pendant la
+semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des prières pour
+la réussite du projet. Et afin de donner à l'assassin plus de force
+pour accomplir son crime, ce prêtre lui avait attaché au cou un _agnus
+Dei_ et un petit cierge béni, sous lequel était lié un billet
+renfermant divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés
+sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou du moins comme
+paraissant ne pas avoir ignoré le complot, un autre caissier
+appartenant à la même maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et
+son domestique. Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement,
+il est à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables.
+Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont
+été désignés pour assister, conjointement avec le magistrat de cette
+ville, à l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de
+vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons
+penser de cette conspiration.»
+
+ [291] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
+ 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand,
+ 1850, t. II, p. 336.--Des lettres semblables à celle qui est ici
+ reproduite, furent adressées aux provinces et aux villes de
+ l'Union.
+
+L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et
+Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et exécutés le
+lendemain.
+
+Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours généreux à l'égard
+de ses ennemis, avait écrit à Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: «J'ay
+entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant
+complices de celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne
+très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et s'ils ont
+peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir
+tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent
+faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mérité,
+d'une courte mort.»
+
+ [292] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 80.
+
+Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant
+des médecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince
+quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de sérieuses
+inquiétudes: «Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et
+le jugement bien certains; et luy estant défendu de parler beaucoup,
+il escrivoit ferme et bien courant[293].»
+
+ [293] _Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de
+ très illustre prince, monseigneur le prince d'Orange_, par Jean
+ Jauréguy, Espaignol, à Anvers, br. in-4º, 1582, imp. de Ch.
+ Plantin.
+
+Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la guérison du
+prince, avaient été dites dans toutes les églises d'Anvers, en
+présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient joints les membres des
+états généraux.
+
+«Icy, écrivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple
+d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce détestable coup, toute
+la ville print le sac et la cendre, humiliée devant Dieu en jeunes, en
+prières, en oraisons. Les églises françoises et flamandes retentirent
+en pleurs et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition
+et de repentance y furent répandues abondamment, et cette action fut
+célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence et l'attention y
+furent si grandes, que, dès le matin jusqu'au soir, on demeura dans
+les églises.»
+
+ [294] Lapize, _Hist. des princes et de la principauté d'Orange_,
+ La Haye, 1639, in-fº p. 524.
+
+Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet élan
+de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle
+gravité! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique élan
+n'inspira-t-il pas au noble coeur de Charlotte de Bourbon!
+
+Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.
+
+Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, il
+adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des
+lettres, dont on rencontre un spécimen dans celle que reçurent de lui,
+vers cette époque, les représentants de la ville d'Ypres; elle
+portait[295]:
+
+«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons
+nullement que vous n'ayez été informez du malheur qui nous est arrivé,
+dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez été
+vivement peinés. Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est
+juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu
+nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous
+espérons cependant qu'il nous sauvera. Sa colère contre nos ennemis
+s'étant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-être
+daignera-t-il manifester d'une manière éclatante sa miséricorde pour
+son peuple. Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la
+blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens peuvent
+émettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de guérir et
+de revenir à la santé, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de
+blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous espérons pouvoir, de
+nouveau et dans peu de temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos
+services, pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous
+sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un prince aussi
+brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volonté de
+Dieu (car nous sommes soumis à tous les accidents et à tous les maux
+qui affligent l'humanité), nous devions quitter ce monde, nous vous
+prions de conserver toujours à Son Altesse vostre respect et vostre
+obéissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en
+garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront certainement
+pas de mettre tout en oeuvre pour accomplir sur vous leurs perfides
+desseins. A cette fin, nous vous avons conseillé maintes fois de
+prendre de bonnes mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux
+villes vos voisines et en les exhortant à la persévérance.
+
+»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous
+recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23e jour de mars 1582.
+
+»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de ce mois, nous
+ne voulons pas manquer de vous informer également, qu'avec l'aide de
+Dieu, nous éprouvons, de jour en jour, de l'amélioration.»
+
+ [295] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
+ 1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand,
+ 1850, t. II, p. 347.
+
+Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel se
+déclara une hémorragie que, pendant quelque temps, on ne put réussir à
+arrêter.
+
+A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon éprouva
+l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut
+degré, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par
+la souffrance. Frappée au coeur, elle suppliait Dieu de la soutenir,
+au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son
+ministère de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout
+qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la
+gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.
+
+Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à tout
+sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari fussent
+épargnés.
+
+Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée.
+
+De Thou prétend[296] que tous les remèdes ordinaires ayant été
+inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti, médecin du
+duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de
+faire succéder continuellement diverses personnes, les unes aux
+autres, pour la fermer, de cette manière; qu'on eut recours au procédé
+qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.
+
+ [296] _Hist. univ._, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne
+ concordant pas tout à fait avec le récit de de Thou, celui de P.
+ G. Hoofts, _Nederlandsche historien_, Amsterdam, 1677, in-fº, p.
+ 816.
+
+Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et était dès
+lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité des soins qui
+lui étaient donnés, fournit sur le point dont il s'agit un
+renseignement à la précision duquel il y a lieu de s'attacher
+exclusivement[297].
+
+ [297] Note de Mornay sur l'_Hist._ de de Thou, t. VI, p. 182.
+
+«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de si près,
+avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en le perçant, et par
+conséquent étanché le sang, jusques à ce que l'escarre tomba! Mais ce
+ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien
+qu'on y tînt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement
+qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq
+livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé une _tente_ en
+la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient,
+et ayant en vain tâché de la retirer, au bout de quelques jours,
+nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au
+bout, qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se trouva
+vray.»
+
+Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu, _les quatre
+membres du pays et comté de Flandre_ donnèrent charge au grand bailli
+de Gand et à un magistrat d'Ypres de se rendre auprès du prince
+d'Orange. L'instruction dont ils étaient munis portait[298], entre
+autres choses: «Lesdits sieurs visiteront, de la part _des quatre
+membres_, Son Excellence. Ils représenteront devant luy, sy sa
+disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le
+grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui tiendront les
+propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec présentation
+de tout service et témoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir
+accès à Son Excellence, représenteront tout le mesme _à madame la
+princesse_, en tels termes qu'ils sçauront appartenir.»
+
+ [298] «Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand
+ bailly et superintendant de la ville de Gand, et le Sr de
+ Winterhove, adv. de la ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de
+ la part des quatre membres du pays et comté de Flandres.» (_Doc.
+ hist. inédits concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_,
+ par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p.
+ 358.)
+
+A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude des
+populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes démarches
+analogues à celle que les délégués _des quatre membres de Flandre_
+furent ainsi chargés d'accomplir; démarches éminemment significatives,
+qui touchèrent extrêmement le prince et la princesse.
+
+L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages
+révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du parti
+espagnol.
+
+Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, osait écrire à
+Philippe II, le 24 mars[299]: «Le coeur me crevoit de voir que tant de
+méchancetés et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion
+et de Votre Majesté tardassent si longtemps à recevoir le salaire
+convenable, et qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin
+nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectuât,
+quand le moment a paru en être venu, en ôtant du monde un homme si
+pernicieux et méchant, et en délivrant ces pauvres pays d'une peste et
+d'un poison tel que lui.»
+
+ [299] Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap.
+ Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 77.
+
+Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse d'Orange que
+son émule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine
+l'avait été naguère envers la pieuse et héroïque princesse de
+Condé[300], le cardinal Granvelle, instigateur, à la cour de Philippe
+II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se déshonorait en écrivant
+à tel ou tel de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde,
+que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une poyne
+extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors son beau visaige,
+pour donner contentement à sa nonnain apostate[301].»--«Il fust esté
+bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement,
+car je m'asseure qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde,
+d'accommoder ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx[302]...--On
+assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleurésie: il seroit
+bien les avoir enterrés ensemble tous deux[303].»
+
+ [300] Voir ce que contient, sur ce point, notre publication
+ intitulée: _Éléonore de Roye, princesse de Condé_, 1 vol, in-8º,
+ Paris, 1876, p. 91, 92.
+
+ [301] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII.
+
+ [302] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 98.
+
+ [303] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 104.
+
+Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur poids sur la
+mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à ces belles paroles du
+psalmiste[304]: «Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur!!»
+
+ [304] Ps. CIX, 28.
+
+Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la redoutable
+hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'état de
+son mari à Jean de Nassau, dans une lettre qui, très probablement est
+la dernière de celles qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors
+s'attache un intérêt particulier. Elle lui disait[305]:
+
+«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire vous trouver,
+je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos
+bonnes grâces, et vous assurer que je n'ay laissé d'avoir tousjours
+fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma soeur,
+encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes
+lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour
+ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point
+de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous
+advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté,
+quelque temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur le
+prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels
+changemens et dangers, à cause d'une veine blessée, que, selon le
+jugement humain, il estoit tenu plus près de la mort que de la vie.
+_Mais Dieu, par sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque
+nous estions au bout de nostre espérance_, aïant cessé le sang depuis
+quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est tousjours portée de
+mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une _tente_
+qui y avoit été cachée depuis ledit jour qu'il saignoit pour la
+dernière fois; et se guérit, à ceste heure, la playe si naturellement,
+que nous ne doutons point de sa convalescence, _moiennant la grâce de
+Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon coeur nous vouloir
+continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets_,
+et qu'il vous donne, monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse
+et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre
+bonne grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.
+
+»Vostre bien humble et obéissante soeur, à vous faire service.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+ [305] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
+ 86.
+
+
+_La grâce de Dieu_, en réponse aux ferventes supplications de la
+princesse, _continuait_ si manifestement _à faire sentir ses effets_,
+que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé[306]: «Je vous remercie
+humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma
+blessure, et comme je suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la
+guérison que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay
+bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que, comme tous
+les médecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en
+moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais
+moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle
+j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous
+plaira me commander.»
+
+ [306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, fº 725.
+
+A peu de jours de là, la guérison étant complète, les états généraux,
+en corps, allèrent offrir au prince leurs félicitations.
+
+Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les églises de toutes les
+villes des services d'actions de grâces.
+
+Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le 2 mai, «au
+milieu d'une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont
+plusieurs pleuroient de joie, qu'à peine, à un certain moment,
+pouvait-on pénétrer dans l'église, ou en sortir[307]».
+
+ [307] Bor, t. II, p. 316.
+
+Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde; quelle
+n'était pas, en même temps, celle de sa pieuse et fidèle compagne!
+Elle voyait comblé le plus cher de ses voeux, par le rétablissement de
+son mari; et, heureuse d'avoir pu accomplir, dans sa plénitude,
+vis-à-vis de lui, une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière
+soumission l'austère dispensation sous laquelle désormais elle devait
+s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre
+avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques, et un mal
+irrémédiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de
+la vie: elle allait mourir, et le savait.
+
+Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre, allait la
+séparer de tous ceux qu'elle chérissait; et ce fut, en priant pour
+eux, en les bénissant, que, confiante en un revoir éternel, elle
+exhala son dernier soupir.
+
+Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, que celui où
+elle remit, en paix, son âme entre les mains de Dieu! Que de larmes,
+mais aussi quelle puissance de relèvement et d'espérance dans ces
+admirables paroles: «Toute mort des biens-aimés de l'Éternel est
+précieuse devant ses yeux[308].»--«Bienheureux sont dès à présent ceux
+qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs
+oeuvres les suivent[309].»
+
+ [308] Ps. CXVI, 15.
+
+ [309] Apocal. XIV, 13.
+
+L'histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la maladie à
+laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit
+avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui
+l'assista, à l'heure suprême[310] ni sur les recommandations qu'elle
+put faire entendre, dans l'intérêt de ceux qu'elle aimait. L'intuition
+de quiconque peut aujourd'hui se faire une juste idée du caractère et
+des généreux sentiments de cette femme éminente suppléera aisément ici
+au silence de l'histoire.
+
+ [310] «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des
+ sang-melleures qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, à
+ tout moment d'espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut
+ fort chrétiennement, et l'assista ma femme, jusques à la mort.»
+ (Note de Mornay sur l'_Hist. univ._, de de Thou, t. VI, p. 182.)
+
+Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela à
+lui sa fidèle servante[311].
+
+ [311] Le même jour, les états généraux prirent la résolution
+ suivante: «Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse
+ d'Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour
+ s'associer au deuil du prince, des membres de l'Assemblée se
+ transporteront vers Son Excellence, après midy.» (Archives
+ générales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des
+ Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.)
+
+Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers avec une
+solennité exceptionnelle[312].
+
+ [312] Bor, t. II, p. 316.--Meteren, _Hist. des Pays-Bas_, tr. fr.
+ La Haye, 1618, in-fº p. 215.--_Antverpin Christo nascens et
+ crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760:
+ «Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis maï, solenni pompa, in
+ cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus,
+ statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis,
+ etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane
+ restitutus.»
+
+«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable de recevoir
+quelque allégement, ce fut qu'on la voyoit comme partagée par un grand
+nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit
+tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de
+cette superbe ville y rendoient des preuves sincères d'une véritable
+douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur et de pompe pour un
+appareil funèbre y fut contribué; et le corps où une si belle âme
+avoit habité fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule
+indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle _la grande
+église_, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en la
+chapelle de la Circoncision[313].»
+
+ [313] _Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau_, Leyden,
+ 1625, p. 18.--Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la
+ sépulture de Charlotte de Bourbon dans la _grande église_
+ d'Anvers, en d'autres termes, dans la cathédrale. Aucune mention
+ n'en est même faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier
+ (Anvers, 1856, gr. in-4º) est intitulé: «Inscriptions funéraires
+ et monumentales de la province d'Anvers.»--Arrondissement
+ d'Anvers.--Église cathédrale.»--Voir les explications dans
+ lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur de
+ l'ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad
+ annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc.,
+ auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.»
+
+La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui,
+au sein des Pays-Bas, de même qu'en France et ailleurs, l'aimaient et
+l'honoraient.
+
+La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait pas été
+constamment, pour lui, son incomparable compagne?
+
+«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé[314], encore que j'aie senti
+de plus près la perte que j'ai faite de ma femme, pour plusieurs
+raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens
+de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amytié et affection
+qu'elle a portée à tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous,
+monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente
+et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la
+chrestienté. J'espère que vous ne lairrez, pour cette affliction qu'il
+a plû à Dieu m'envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits
+enfans, la mesme bonne volonté qu'il vous a pleu nous porter par
+cy-devant.»
+
+ [314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol.
+ 29, fº 727).
+
+Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur, étaient
+bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour sa part, et la
+lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu'il éprouvait
+pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments
+élevés de la fille qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin
+gagné son coeur.
+
+Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau[315], le duc de
+Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]:
+
+«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour
+la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mère, que
+j'eusse bien désiré qu'il eut pleu à Dieu vous conserver plus
+longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles,
+comme j'ay entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement,
+qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont
+elle estoit douée, obéissant bien à vostre père, je ne vous oublieray
+jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma
+petite-fille, de vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver
+en la sienne.
+
+ »De Champigny, ce 16e jour de juing 1582.
+
+ »Vostre bien bon grand-père,
+
+ »Loys de Bourbon[317]»
+
+ [315] «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc
+ de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (_J. de P. de
+ L'Estoile_, nouvelle édit., t. II, p. 69).--De L'Estoile dit
+ encore dans son journal (t. II. p. 69).--«En ce moys de may 1582
+ mourut, à Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour
+ ses vertus et, entre autres, pour la charité miséricordieuse
+ qu'elle exerçoit à l'endroit de toutes sortes de personnes
+ affligées et oppressées.»
+
+ [316] Archives de M. le duc de La Trémoille.
+
+ [317] Une lettre, qu'à la même époque, Louise-Julienne de Nassau
+ reçut de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma
+ fille, je n'ay peu qu'avec beaucoup de regret entendre les
+ nouvelles du désceds de feu madame la princesse, vostre mère,
+ tant pour la grande perte que je sçay que vous et mes
+ petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l'amytié
+ que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter; vous
+ suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je prendray
+ bien grand plaisir de m'emploïer pour vous servir toutes, en ce
+ que j'en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes
+ grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours
+ de pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre,
+ je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne
+ santé, longue et heureuse vye.--De Champigny, ce 9e jour de juin
+ 1582.--Vostre plus affectionnée grand-mère, Caterine de
+ Lorraine.» (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+
+Arrêtons-nous à ces touchants hommages, rendus par un mari et par un
+père à la jeune princesse dont nous avons tenté de retracer la vie.
+
+Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un devoir à remplir,
+qu'un respectueux besoin de coeur à satisfaire, en saluant ainsi, à
+trois siècles de distance, la pure et radieuse image de celle qui,
+tout en s'identifiant avec une seconde patrie, n'oublia jamais sa
+patrie d'origine, cette France, au sein de laquelle s'était écoulée la
+majeure partie de son existence, et qui doit s'honorer de la compter
+au nombre de ses enfants.
+
+Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une conviction
+qui déborde, en quelque sorte du cadre étroit de cette simple esquisse
+biographique.
+
+S'il est bon, sans doute, de chercher parfois à planer sur les hautes
+cimes de l'histoire et d'étendre de là ses regards jusqu'à de
+lointains horizons, il est surtout bon de se limiter à la
+contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement accessibles.
+En d'autres termes, il est au point de vue moral et intellectuel,
+pratiquement salutaire de s'attacher, dans la vaste généralité des
+milieux historiques, à l'étude intime des grandes individualités, et
+d'entretenir avec elles un commerce dont la familiarité sympathique ne
+fait qu'accroître le respect et l'admiration qu'elles commandent.
+
+Cette vérité, toute d'expérience, s'applique, nous sommes heureux de
+le constater, aussi bien à telles individualités contemporaines, qu'à
+telles autres des siècles passés; car ceux-ci n'ont pas, eux seuls,
+l'apanage des natures d'élite.
+
+Or, de cette importante vérité, tirons une conclusion bienfaisante:
+
+Aimons, honorons, dans le présent, ainsi que dans le passé, la
+grandeur morale, partout où il nous est donné d'en saisir l'aspect; et
+sachons, nous hommes surtout, proclamer avec gratitude, comme fils,
+comme frères, comme maris, comme pères, que jamais, soit au sein de la
+société, soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons
+rencontré cette sainte grandeur plus féconde et plus touchante, que
+dans un coeur de femme, vivifié par la foi chrétienne, s'épanouissant
+dans l'inaltérable sphère du dévouement et de la bonté; puis,
+demeurons inébranlables dans la consolante conviction que ce noble
+coeur, lorsqu'il a cessé de battre, sur cette terre, laisse après lui,
+en s'élevant à la vie supérieure de l'Éternité, une trace lumineuse
+qui nous montre le chemin du ciel!!
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+I
+
+ «L'esprit de Mme Jaquette de Longwy, duchesse de Montpensier,
+ à la Royne, mère du roy.»
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22.560, fos 94 à 97.)
+
+ «.... Que Vostre Majesté du service s'enqueste
+ Et de l'honneur de Dieu qui n'est point adoré,
+ Où le peuple ignorant adresse sa requeste.
+ Vous trouverez, madame, en faisant bonne enqueste,
+ Qu'il a monstré en quoy il veut estre honoré,
+ En quoy il est seroy, en quoy deshonoré,
+ Comment la vie et gloire immortelle s'acqueste.
+ S'il a sa volonté laissée par escrit,
+ Le temps ne sçauroit rien contre elle avoir prescrit
+ Qu'en son premier estat et force il ne remette.
+ A jamais durera l'éternelle bonté;
+ L'usaige n'obtiendra contre sa volonté,
+ Et de le soustenir qui vouldra s'entremette.
+ ..........................................
+ Gardez-vous de penser comme Hérode, le sire
+ Et roy du peuple juif, que, le règne advenant
+ De Jésus-Christ, tous roys et règnes maintenant
+ Viennent de vostre filz la puissance destruire.
+ Ceste erreur feit jadis les innocens occire
+ A Hérode, et pourrait vous nuyre maintenant,
+ Si vous n'allez tousjours ce propos retenant
+ Que Dieu fait et maintient tout règne et tout empire.
+ C'est le roy souverain de tout le genre humain
+ Qui a mis la couronne et le sceptre en la main
+ De Charles, vostre filz qui domine la France.
+ Si Dieu veut que son peuple entende à le servir,
+ Qui diroit qu'il voulust le sceptre au roy ravir
+ Blasphémeroit le nom du Seigneur à outrance.
+ Asseurez-vous que Dieu, qui l'autorité donne,
+ Pays, peuples, subjects et dominations,
+ Princes, roys, empereurs, sur toutes nations,
+ N'a garde de ravir la puissance à personne;
+ Et qui de tel meffait Sa Magesté soupçonne,
+ Juge de l'Éternel selon ses passions,
+ De qui les voyes sont grâces, compassions,
+ Bénignité, pitié, mercy, volonté bonne,
+ Voire à ceux qui ont coeur de se renger soubz luy
+ Et qui ne cerchent force au bras qu'en son appuy
+ Qui doit contre l'effort de tous hommes suffire,
+ Car, quelque grands qu'ils soyent et de ses biens saoullez,
+ Comme gresse seront tout soudain escoulez.
+ Si Sa Magesté vient les reprendre en son ire.
+ .............................................
+ La faveur qu'autrefoys j'ay en vous rencontrée,
+ Et l'amour grand duquel il vous pleust de m'aymer,
+ Dont chacun me souloit heureuse renommer
+ Faisoit parler de moy en plus d'une contrée;
+ Mais ces records au ciel vous donneront entrée
+ S'il vous plaist si avant au coeur les imprimer,
+ Qu'en vos faits la vertu vous puissiez exprimer,
+ Qui aux enfans de Dieu de tout temps s'est montrée.
+
+
+II
+
+ Lettre du duc de Montpensier à l'électeur palatin, 28 mars 1572.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,193, fos 65, 66.)
+
+«Monsieur mon cousin, tout ainsy que la vertu des saiges enfans est
+matière de grande consolation aux pères et mères, aussi puis-je porter
+bon tesmoignage que leur désobéissance tient le lieu du plus extrême
+desplaisir qui sçauroit assaillir leur vieillesse. Je le dictz pour
+ce que, m'estant proposé beaucoup de contentement de leur saincte et
+chrestienne nourriture, de celle qui s'est retirée en vostre maison,
+il faut, à mon grand regret, que j'en ressente à présent tout le
+crève-coeur qui se pourroit dire; car, _l'ayant aimée, secourue et
+assistée en toutes ses affaires, autant qu'il estoit du debvoir d'un
+très bon et très affectionné père_[318], elle s'est néanmoins tant
+eslongnée du sien, que, sans avoir esgard à sa qualité et profession
+et à ceux à qui elle avoit l'honneur d'appartenir, elle s'est absentée
+de ce royaume pour chercher ung lieu où elle se peust faussement
+douloir _de ce dont elle ne s'est jamais plaincte pendant qu'elle a
+esté pardeçà_[319]. Aussi, monsieur mon cousin, ne suis-je pas si
+cruel envers mon propre sang, _quand elle m'eust fait entendre, ou par
+elle-mesme, ou par aultruy, le peu d'envye qu'elle avoit de continuer
+ses jours dans un monastère_[320], que je ne n'eusse moy-mesme cherché
+moïens honestes pour l'en retirer, et avec le moins de scandale qu'il
+eust esté possible, la mettre en ung estat plus conforme à ses
+affections.
+
+»Mais qui eust jugé, après avoir demeuré en son abbaye, portant
+qualité et tiltre d'abbesse, par l'espace de treize ou quatorze ans,
+donné l'habit et fait faire profession à plusieurs ses religieuses,
+et, en ma présence et hors d'icelle, satisfait ordinairement à tous
+les aultres actes et exercices de piété convenables à ceste charge,
+qu'elle en eust desdaigné l'estat?
+
+»Aussi, suis-je certain que le désir d'avancer l'honneur de Dieu,
+ainsi que m'escrivez par vos lettres du 17e jour de ce présent moys,
+_ne l'a point tant sollicitée en ce faict, comme la menée d'aucuns,
+avec une liberté qui ne sent aultre chose de sainteté que le monde et
+la chair_[321]; _ce qu'elle a fait aisément paroistre, ne s'estant
+accompaignée, en ce voyage, que de deux ou trois coquins, vicieux et
+mauvais garnemens, congneuz par ceulx avec lesquelz ilz ont eu
+habitude d'aussi scandaleuse vie qu'il s'en feust peu choisir_[322];
+ce que néanmoins je ne trouve pas par trop estrange, parce qu'il
+estoit bien raisonnable d'exécuter la conduite d'une telle et si
+malheureuse entreprise par personnaiges de sac et de corde comme
+ceux-là, et ce qui ne valoit rien de soy feust manyé par le conseil et
+industrie de gens de cette qualité.
+
+»Cela est cause que je ne me puys pas accorder avec vous, en ce que
+vous dictes l'avoir receue bien volontiers en vostre maison, pour la
+bonne affection que vous avez congneue qu'elle a, tant à la gloire de
+Dieu, que à me rendre tout debvoir d'obéissance et service; car je
+n'ai jamais entendu la gloire de Dieu estre advancée pour faulcer _un
+serment et voeu qui luy a volontairement et franchement esté
+rendu_[323], ne que les prédécesseurs roys, roynes, princes et
+princesses de ceste couronne ayent acquis le nom de très chrestiens
+par une voie si extraordinaire et damnable. Mais elle a voulu estre la
+première de sa race qui, mesprisant son honneur et la sainte religion
+de ses prédécesseurs, a trouvé bon de porter l'habit de religieuse par
+l'espace de dix-huit ans ou plus, faire profession d'icelle, jouyr du
+tiltre et proffict d'abbesse, treize ou quatorze ans, et puis tout
+soudain, sans en communiquer à père, frère, soeur, ne parente,
+habandonner le tout, voire son roy et son pays, pour en aller chercher
+en Allemagne[324].
+
+»Si vous puis-je assurer, pour vous lever l'opinion que on m'a dict
+qu'elle s'efforce de vous donner _d'avoir esté forcée en sa
+profession, qu'elle a esté faicte hors ma présence et en l'absence
+semblablement de la feue duchesse de Montpensier, ma femme_[325], que
+Dieu absolve, voire sans que nous fûssions plus près d'elle que de
+quatrevingts lieues, ne que autres y assistassent pour nous et de
+nostre part, que monseigneur Ruzé, à présent évesque d'Angiers, et
+pour lors précepteur de mon fils le prince daulphin; qui est bien pour
+faire paroistre, joinct l'approbation qu'elle en a faict par le long
+temps qu'elle a depuis demeuré en ladite abbaye, _sans s'en estre
+plainte ny à moy, ni à aucun de ses supérieurs, que ceste présupposée
+force qu'elle porte dedans la bouche n'est que un masque dont elle
+cuyde couvrir sa témérité_[326].
+
+»Encore use-t-elle d'une plus grande indiscrétion de mettre en jeu
+l'obéissance et service qu'elle me veut rendre, veu que ceste seule
+folye en est si eslonguée, qu'elle donnera matière à tout le monde de
+croire que, de sa vie, elle n'en eût déjà la volonté. Aussy la
+sainteté dont elle s'arme s'est toujours fait cognoistre par la
+désobéissance et rebellion; et ont ordinairement ceux de son party
+commencé leur renouvellement de vie par tels fruits et actions[327].
+
+»Je tiendrois les vostres dignes d'un prince de vostre nom et de la
+parentelle de nos maisons, si, luy remonstrant ce que dessus, vous luy
+faisiez entendre que vous ne voulez les lieux de vostre obéissance
+servir de retraite aux enfans fugitifs de la présence de leurs pères,
+et particulièrement d'elle, _qui ne sçauroit remarquer une seule
+rudesse que je luy aye jamais faicte, mais qui au contraire ressent
+bien en son âme, si elle n'est la plus ingrate du monde, que je n'ay
+oublié office de paternité, amitié, privauté et services dont je n'aye
+usé en son endroit_[328].
+
+»Et tant s'en fault que j'aye le coeur si cruel que d'y avoir failly,
+que mesme, à cette heure, et après la lourde faute qu'elle a commise,
+je l'embrasserois volontiers et chercherois les moyens de la faire
+revenir pour la bien traicter et aymer comme ma fille, si je sçavois
+que Dieu luy feit la grâce _de vouloir suyvre ce conseil_[329]. Pour
+le moins ne me puis-je garder de vous dire et prier que je tiendrois à
+beaucoup d'obligation, si vous le luy persuadiez. En quoy je ne vous
+veulx remettre devant les yeux aultre office que celuy que vous me
+demanderiez en pareille fortune, comme chose très raisonnable, que
+nous fassions à aultruy la mesme justice que nous desirerions qui nous
+fust faite.
+
+»Il n'estoit point de besoing que vous prinsiez la peine de faire
+entendre aux majestez du roy et de la royne les occasions qui l'ont
+fait aller pardelà, parcequ'elles n'en estoient que trop informez et
+n'en peuvent estre contentes et satisfaites, comme vous vous
+promettez. Si, contre leur naturelle piété et bonté, ilz n'ont, depuis
+que les ay veuz, apprins à favoriser le vice pour la vertu, et se
+contenter de ce qui doit apporter mescontentement et horreur à toute
+âme bien naye qui cognoit et réclâme notre Dieu; voilà pourquoy il ne
+fault point mettre en avant, _au moins en la faveur de ceste mal
+advisée, combien peut la force de conscience_[330]; car j'ose dire, et
+me pardonnera la majesté de mon roy, s'il luy plaist, qu'il n'y a
+province en l'Europe où elle soit tenue plus libre à toutes sortes de
+gens _qu'elle est en ceste-cy, ne où ce que nous ressentons de la
+religion dedans nos âmes soit moins recherché ou empesché_[331].
+
+»Je ne scay pas quel fruit il en proviendra, ni quelles opinions en
+pourront avoir les étrangers, nos voisins; mais je sçay bien que telz
+importunent et font instance envers leurs majestez de souffrir et
+permettre diverses nouvelles opinions en ce royaulme, qui, aux lieux
+où ils commandent absolument n'en souffrent ne n'en vouldroient
+souffrir aultre que celle qu'ils tiennent, et que beaucoup d'eulx, qui
+ont tousjours par cy-devant esté inférieurs à ceste couronne, obéy et
+receu les lois de ceux qui l'ont portée, sont montez en telle
+arrogance, que de vouloir forcer la bonté de nostre prince en cecy et
+luy faire accorder ce que les polices de leurs pays tesmoignent assez
+qu'ils blasment et mesprisent de leur part. De la mienne, je tiens la
+religion que mes prédécesseurs ont entretenue et continuée depuis le
+temps que Dieu leur a fait la grâce de leur avoir donné cognoissance
+de son saint nom; et tout ainsy qu'ils y sont morts, je suis résolu
+par sa bonté d'y continuer et user mes jours, portant en ma conscience
+un très certain tesmoignage que c'est celle qu'il nous a aprinse par
+son fils Jésus-Christ, et qui aiant été baillée à son église, est
+parvenue jusques à nous, sans avoir este réprouvée ne condamnée par
+aucuns conciles généraux, ne peut estre atteinte par les hérésies qui
+l'ont traversée et assaillie continuellement; cela m'apporte une
+indicible consolation et me tient si ferme en ma créance, _que je ne
+recognoistray jamais ceux-là pour mes enfans, qui s'en seront désunitz
+et retranchez_[332].
+
+»Aussy ay-je tousjours désiré leur estre autant père et exemplaire de
+religion, comme j'ay esté, prenant soin de ce qui a regardé leur vie
+et nourriture temporelle; de quoy je pensois avoir si bien accommodé
+celle qui est avec vous, qu'elle ne devoit rechercher ne vous ne
+aultre, _pour demander aucune chose en ma succession_[333], de
+laquelle je trouverois bien estrange qu'elle voulust faire estat,
+premier qu'elle fûst advenue; car, comme elle sçait, sa défunte mère
+luy a delaissé si peu de moïens, qu'il n'en reviendroit pas en sa part
+pour rendre la moitié _de ce qu'elle a prins injustement, au lieu dont
+elle est partie_[334]. D'ailleurs elle y a renoncé au profit de son
+frère, auquel par conséquent elle se debvroit adresser, si elle y
+pouvoit ou y debvoit estre restituée, ayant, quant à moy, très bonne
+espérance de donner tel ordre à mes affaires, qu'elle, ne aultre de
+semblable religion, ne se vantera jamais d'avoir esté récompensée de
+sa désobéissance, sur les biens qui resteront après ma mort, ou de
+recueillir profit sur mon bon mesnage, du travail, peine et desplaisir
+qu'elle donne à ma vieillesse, laquelle je m'attends, leurs majestez,
+qui en cecy doibvent estre aultant justement offensées, comme le
+scandale en est publicq et dommageable, vouldront tant réputer avec
+mes longs, fidèles et loïaux services, qu'ilz ne feront jamais édictz,
+qui me frustent de mes intentions, ne qui astreignent mes héritiers à
+chose si injuste et déraisonnable.
+
+»Je me tiens certain aussi que vous ne me vouldriez conseiller d'en
+user aultrement, et que, mettant la main à vostre conscience, vous
+confesserez bien que vous en feriez tout de mesme, si ma cousine,
+vostre fille, avoit de semblable façon contrevenu à voz volontez. Je
+supplie Dieu, de tout mon coeur, dresser et réformer si bien celles de
+la mienne, que, recognoissant sa faulte, elle se remecte semblablement
+en son debvoir; à quoy, s'il vous plaist, vous tiendrez la main et
+m'osterez toute juste occasion _de me douloir qu'elle ayt trouvé avec
+vous support en sa folye_[335], qui est et se trouvera telle par tous
+les princes et potentats de l'Europe, qui en considéreront
+l'importance, qu'ils ne vouldroient me faire tant de tort que de luy
+donner retraite en leur pays; et me tenant certain que vous vous y
+comporterez en parent et amy, je vais achever cette longue et
+ennuieuse lettre par mes humbles recommandations à vos bonnes grâces,
+et en priant Dieu vous donner, monsieur mon cousin, l'heur et
+contentement que vous desirez.
+
+»Votre humble et obéissant cousin,
+
+ »LOYS DE BOURBON.
+
+»A Aigueperse, ce XXVIIIe jour de mars 1572.»
+
+ [318] Était-ce aimer en père, que tyranniser la conscience de
+ Charlotte?
+
+ [319] Assertion formellement démentie par les doléances et les
+ supplications réitérées de Charlotte.
+
+ [320] C'est précisément ce que, maintes fois, Charlotte fit
+ entendre.
+
+ [321] Outrage révoltant, qui jamais n'eût dû sortir de la bouche
+ d'un père.
+
+ [322] Nouvel outrage et allégation d'un fait faux; car Charlotte,
+ d'accord avec sa soeur la duchesse de Bouillon, et avec la reine
+ de Navarre, favorables à sa sortie de Jouarre, et en ayant
+ prudemment assuré les suites immédiates, avait été accompagnée
+ jusqu'à Heydelberg par un homme honorable, François Daverly,
+ seigneur de Minay, dont l'électeur palatin, Frédéric III,
+ apprécia si bien le caractère et la rectitude de procédés que,
+ plus tard, il se fit représenter par lui dans une imposante
+ solennité qui concernait personnellement la jeune princesse;
+ solennité dont il sera parlé plus tard.
+
+ [323] Le duc se laisse entraîner ici à une imposture; car c'était
+ par son ordre même et par celui de la duchesse qu'un simulacre de
+ serment et de voeu avait été extorqué à leur fille le 17 mars
+ 1559.
+
+ [324] Il y a là une vile accusation d'hypocrisie qui tombe devant
+ la loyauté dont la conduite et le langage de Charlotte de Bourbon
+ portèrent toujours l'empreinte.
+
+ [325] Qu'importait l'absence du père et de la mère, lorsque la
+ profession eut lieu? Tous deux n'en avaient pas moins été les
+ instigateurs de la violence qui imposa cette profession à
+ Charlotte de Bourbon.
+
+ [326] Les répugnances et les plaintes de la jeune fille prouvent
+ surabondamment qu'il n'y eut de sa part ni hypocrisie quand elle
+ obéissait à la voix de sa conscience, ni approbation de la
+ violence qu'elle subissait.
+
+ [327] Ainsi, selon le duc, sa fille ne pouvait le respecter
+ réellement et échapper à l'accusation de désobéissance et de
+ rébellion qu'en se pliant à l'injonction d'avoir la même religion
+ que lui; comme si jamais le respect filial pouvait surgir des
+ bas-fonds de la servilité religieuse.
+
+ [328] Quelle absurde insistance que celle du duc à se faire
+ passer pour un excellent père, quand il n'avait été jusque-là
+ pour Charlotte de Bourbon qu'un mauvais père!
+
+ [329] Les beaux sentiments dans l'étalage desquels se complaît
+ ici le duc, avec plus d'affectation que de sincérité, n'étaient
+ en réalité que des effusions de paroles frappées de stérilité par
+ son altière intolérance. Il exigeait, en effet, que pour réussir
+ à se concilier les bonnes grâces paternelles, Charlotte de
+ Bourbon commençât par abdiquer, en matière religieuse, ses
+ convictions personnelles.
+
+ [330] Nouvel outrage à la conscience de Charlotte de Bourbon.
+
+ [331] Le duc tombe ici dans d'absurdes déclamations, en
+ contradiction manifeste avec l'ensemble des faits attestés par
+ l'histoire.
+
+ [332] Cette déclaration est celle d'un stupide fanatique, d'un
+ père dénaturé; et celui qui ose la faire ose aussi se dire un
+ homme religieux! Il est difficile d'insulter plus arrogamment à
+ la sainteté de Dieu et à celle de ses commandements.
+
+ [333] Ici le duc déraisonne en s'étendant sur un sujet tel que
+ celui de sa succession, dont l'électeur palatin ne lui avait pas
+ dit un mot dans sa lettre, et en fulminant, _ab irato_, contre sa
+ fille Charlotte une menace d'exhérédation.
+
+ [334] Ainsi, voilà Charlotte de Bourbon accusée par son père de
+ détournements commis au préjudice de l'abbaye de Jouarre, et cela
+ sans qu'un fait quelconque soit allégué à l'appui de
+ l'accusation. Ce seul trait donne la mesure de la bassesse de
+ caractère du duc, et le relègue au rang infime des pires
+ calomniateurs.--De son côté, dom Toussaint Duplessis (_Histoire
+ de l'église de Meaux_, t. Ier, p. 374) dit: «Qu'il est sûr que
+ Charlotte de Bourbon, qui méditoit depuis longtemps sa sortie, ne
+ se fit aucun scrupule d'amasser, pour ce sujet, une grande somme
+ d'argent aux dépens du monastère;» mais il ose formuler cette
+ odieuse imputation sans pouvoir l'appuyer d'une seule preuve. Il
+ prétend qu'en échangeant un immeuble de l'abbaye de Jouarre
+ contre un immeuble du comte de Chaulnes, Charlotte de Bourbon
+ aurait reçu de ce seigneur, à titre de soulte, une somme qu'elle
+ se serait appropriée; mais Toussaint Duplessis n'en est pas moins
+ réduit à l'impossibilité de démontrer le fait même du prétendu
+ détournement. Son assertion sur ce point demeure donc à l'état de
+ véritable calomnie.--Ceci posé, il est regrettable qu'un écrivain
+ sérieux, M. Thiercelin (_Histoire du monastère de Jouarre_,
+ publiée en 1861, p. 66, 67), se soit laissé entraîner à croire
+ sur parole Toussaint Duplessis, alors qu'en y regardant de près
+ il eût pu facilement se convaincre de la fausseté de l'accusation
+ formulée par cet annaliste, en l'absence de tout élément de
+ preuve.
+
+ [335] L'électeur palatin est ainsi, à son tour, accusé d'un
+ méfait par le duc; car n'est-ce pas un véritable méfait que
+ d'avoir osé donner asile à Charlotte de Bourbon, à cette folle, à
+ cette coupable, que tous les princes et potentats bien pensants
+ de l'Europe auraient refusé d'accueillir?
+
+
+III
+
+_Petrus Forestus_, médecin distingué, qui, maintes fois, fut appelé à
+soigner le prince d'Orange dans ses maladies, a rédigé un récit fort
+circonstancié de celle dont il fut atteint, lors du siège de Leyde, et
+un exposé précis du traitement, au moyen duquel il eut le bonheur
+d'amener son rétablissement. Ce récit et cet exposé, que contient la
+collection des oeuvres de l'habile médecin (_Petri Foresti opera
+omnia, F. r. c. f._, 1660, _in-fº_) ont été reproduits par M. _Fruin_,
+dans la très intéressante notice biographique sur _P. Forestus_ qu'il
+a publiée en 1886. (Voy. _Bijdragen voor Vaderlansche Geschiedenis en
+Oudheid-Kunde Verzameld en Uitgegeven Vroeger door M. Is. An. Nijhoff
+en P. Nijhoff thans door Dr R. Fruin Hoogleeraar te Leiden.--Derde
+Reeks. Derde Deel, eerste stuk.--'s Gravenhage, Martinus Nijhoff,
+1886._)
+
+Parlant à Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir
+eues avec le prince, son père, _P. Forestus_ disait:
+
+«Patris tui in me benevolentiam et merita re ipsa expertus sum.
+Ingratitudinis igitur merito arguar, nisi amicitiam qua ille me, ego
+illum arcissima complexus sum, etiam ad posteros ejus ultro
+transferam. Ut enim nominis gentilitii et bonorum hoereditas exstat,
+ita et amoris successionem esse oportere veteres censuerunt.
+Valetudinem suam, imo et vitam ipsam, parens tuus mihi credidit.
+Roterodami enim quum ad desperationem aliorum ex morbo decumberet, me
+Delphis ad se vocavit; a prima mox collocutione, quum causam, indolem
+morbi ejusque medendi rationem propius ei exposuissem, dixit amicis:
+Medicus iste corporis mei statum, morbi vim atque potestatem probe
+perspectam habet; in eo mihi spes post Deum; permittam me illi totum
+nec opinione sua aut fiducia falsus est. Dei enim auxilio (in quem
+sanationis laudem libenter transcribo) restitui optimum principem
+reipublicæ, tibi ac fratribus optatissimum parentem.»
+
+Voici maintenant en quels termes s'exprimait _Forestus_ sur la maladie
+du prince et sur le traitement suivi:
+
+«Illustrissimus princeps Auraicus, cùm per totam hyemem quartam
+laborasset, ac multis laboribus, tum curis, sollicitudinibusque
+continuis consumptus esset, ob fratris Ludovici, comitis ac militis
+strenuissimi mortem, moerore quoque afflictus, deinde etiam haud
+exigua melancholia correptus propter obsidionem urbis Leidanæ, quo
+tempore in ea liberanda plurimum laborabat et defatigabatur, in
+principio mensis Augusti, anno 1574, Roterodami agens, in febrem
+biliosam, eamque valde malignam incidit. Quæ quidem febris cùm
+quotidie invaderet, medicus ei domesticus quotidianam febrem esse
+existimabat, quamvis potius tertianam duplicem referebat. At cùm venæ
+sectio adhibita in homine jam prius per hyemalem quartanam et curis
+continuo extenuato, ac idem pilulas ex aloë et agarico deglutisset, et
+præterea clyster unus atque alter injectus esset, flexus biliosus
+obortus est, cum magna virium defectione, etiam febre magis magisque
+increscente. Quæ adeo Excellentiam suam affligere coepit, ut a
+continua vix discrepare videretur: nam una accessione desinente,
+altera statim subintrabat; imo si potum vel juleb aliquod sumeret, cùm
+maxima siti premeretur, mox febris eum invadebat, ita ut hoec febris
+ex genere febrium subintrantium biliosarum esset. Cùm jam quasi pro
+deplorato haberetur, tandem per æconomum ejusdem, ex Philippi
+Vanderani viri nobilis consilio, ad ejus Excellentiam accitus fui. Ubi
+vero illum graviter decumbentem vidissem, et præter febrem malignam
+etiam symptomata gravissima conspexissem, nempe fluxum ventris
+biliosum vires dejicientem et calorem febrilem excedentem, et sitim
+intolerabilem, adeo ut vires ita collapsæ essent ut ex lecto vix
+amoveri posset sine syncope, dum is reparabatur. Evenit enim, cùm in
+sede paulisper collocatus esset, ac magister supplicum libellorum
+camdem accessisset, ut iisdem libellis, multoque tempore reservatis,
+subsignaret, Excellentia sua in defectionem animi graviorem incidit,
+ita ut astantes nobiles principem jam morti destinatum putarent; sed
+frictionibus adhibitis, et aqua per nos digitis in eadem instinctis,
+et in faciem conspersa, ad se rediit, et statim in lectum collocatus,
+melius respirare coepit. Cæterum, cùm victus rationem observarem, qua
+Excellentia sua uteretur, intellexi quod hæc ipsa magis morbum
+auxerat, nam alimenta quædam calida eidem concessa erant, similiter et
+quædam exiccantia: bibebat enim vinum rubrum, in febre biliosa, a qua
+urina valde quoque tincta erat et inflammata, quæ mihi spectanda
+offerebatur. Hæc, cùm diligent examine advertissem, inprimis victum
+omnino immutandum esse suasi, et ut præcipue a vino gallico, quo solo
+perperam utebatur abstineret. Quod ubi Excellentia audisset, ad me
+conversus, inquiens: Quid aliud, quæso, biberem, cùm fluxum alvi
+vehementiorem habeam? Cui mox modeste respondi, habet et Excellentia
+sua febrem acutissimam satisque malignam, quæ vini potione ita
+augebitur, quæ licet nunc sit salubris, facile in lethalem febrem
+transibit, calore ob vini potionem magis aucto. Ideo aquam bordei
+bibendam consului vel aquam cinnamomi, si hac magis delectaretur. Et
+ita ratione inductus, aquam cinnamomi elegit: et cùm eam ultra octo
+dies bibisset, statim urina aliquo modo fuit immutata, et calor
+febrilis ex parte coepit mitigari, quamvis febris eumdem minime
+reliquerit, ut una febris alteram subintraret, antequam præcedentis
+febris perfecte fieret declinatio: in quibus febribus subintrantibus,
+licet sub declinationem postea sudaret, valde vires dejiciebantur: et
+cùm cibum sumeret, vel potum, aut syrupum, vel juleb, ut prius dictum
+est, febris eumdem apprehendebat, aliquando cum levi rigore, modo cum
+levi refrigeratione digitorum, at assumpto cibo, non aliter ac hectica
+invadere solet, quam etiam timebam, in homine exiccato, præcedente
+quartana, tum aliis curis ac laboribus Excellentiam suam
+extenuantibus, et vires ejusdem dejicitienbus. Propterea, cùm vires
+debiles essent, et ne in hecticam incideret, victu humectante
+refrigeranteque subinde usi sumus, ac reficiente; aliquando vero et
+parum restringente, ob fluxum biliosum concitatiorem, qui et vires
+labefactabat. Cùm autem Adrianus Junius, medicus ille doctissimus ac
+nostri amantissimus, tunc temporis forte Roterodami esset,
+Excellentiam suam ultro bis terve invisit, cum quo ac alio medico
+domestico præscripsimus emplastrum ex malis cotoneis paratum, quod
+ventriculo exterius apponebatur, ad ejusdem ventriculi roborationem,
+ob bilem quoque ad stomachum confluentem et fluxum concitantem,
+refrenandam. At Junius ipse in febrem tunc incidens, Middelburgum
+remeavit, cum eodem tempore ibidem commorabatur. Discedens vero de
+curatione Excellentiæ suæ satis anxius erat, uti et alius medicus. De
+saluteta men Domini nequaquam contra opinionem multorum animum abjeci;
+cumque una in curatione cum medico domestico permanerem, tempusque
+calidum esset, imperavimus ne frequens introitus tam nobilium qua
+maliorum, in cubiculum ægrotantis fieret, ut antea solebat. Præterea
+cùm cubiculum in quo Excellentia sua decumbebat in horto Sagittariorum
+situm esset, undique sole illustratum, et maxime calidum, tabulsi
+ligneis stratum, in altiore loco positum, cùmque alias locus commodus
+non esset, nec transferri posset ob virium debilitatem, jussimus ut
+aqua frigida ad majorem refrigerationem conspergeretur, hinc inde
+frondibus quoque herbarum viridium ac herbis ipsis frigidioribus
+dispersis. Remediis ex conf. ros. acetos. perlis, sy. de limonibus,
+cotoneorum, fluxu bilioso ut cumque represso; et siti, cerasis, rob.
+de riber extincta; somnum quoque hord. conciliavimus, et febre mitiore
+facta, eaque cum sudore benigno declinante, aquam cinnam. reliquimus,
+ut viribus consuleremus, cerevisiam tenuem cum vino et pauco zacch.
+injecto, qua princeps delectabatur, concessimus, et in fine adhibitis
+cibis restaurantibus, alteratis cum agresta, succo limonum, capis
+distillatis, confectionibus, et conditis ex pistaciis, et utentes
+nutrientibus humectantibusque, tandem præter omnium hominum opinionem,
+tum hostium quoque qui illum mortuum ex peste dixerant, curatus fuit.
+Et ab eo tempore, post mortem etiam medici sui domestici,
+illustrissimus princeps, dum in Hollandia permanent, ac aliquo morbo
+detineretur, mea opera semper usus est.»
+
+Il est aussi parlé de la maladie du prince d'Orange dans les lettres
+suivantes:
+
+1º De Fl. de Nyenheim et de N. Brunynck au comte Jean de Nassau, du 22
+août 1574 (Groen van Prinsterer. _Corresp._, 1re série, t. 5., p. 38);
+
+2º Des mêmes au même, du 28 août 1574 (_ibid._, p. 43 à 45);
+
+3º De N. Brunynck au comte Jean, du 28 août 1574 (_ibid._, p. 45 à
+47);
+
+4º Du même au même, du 2 septembre 1574 (_ibid._, p. 51, 52);
+
+5º De Guillaume de Nassau au comte Jean, du 7 septembre 1574 (_ibid._,
+p. 52 à 57).
+
+6º De G. Mortens au comte Jean, du 17 septembre 1574 (_ibid._, p. 57).
+
+
+IV
+
+§ 1.
+
+ Avis de cinq ministres de l'Évangile sur le mariage projeté de Guillaume
+ de Nassau avec Charlotte de Bourbon. 11 juin 1575.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 224.)
+
+«Ayant très illustre seigneur monseigneur le prince d'Orange appelé
+les ministres de la parole de Dieu qui sommes icy soubzsignez, et nous
+ayant commandé de diligemment et soigneusement pezer les tesmoignages
+et dépositions receues et couchées par escript par Michel Vinue,
+notaire publicq, y entrevenant l'autorité d'un bourgmaistre et
+eschevin, touchant l'adultère de dame Anne de Saxe, ensemble s'il y a
+quelque aultre chose tendante à cela, et de donner à Son Excellence
+nostre jugement et advis si ledit seigneur prince est libre de la
+première femme, et si luy est licite de s'allier à une autre par
+mariage; nous avons estimé que nostre devoir estoit de rendre
+obéissance à Son Excellence et ainsy luy en déclarer nostre advis
+brièfvement et clairement. Avons doncques leu et pezé les tesmoignages
+qu'ont rendu, touchant cest adultère, nobles hommes, le sieur
+d'Allendorf, le sieur Floris de Nieunem, le sieur Philippe de Marnix,
+seigneur du Mont de Sainte-Aldegonde, et sieur Nicolas Bruninck,
+secrétaire de Son Excellence, desquels tous les dépositions nous ont
+esté mises entre mains par ledit notaire. Ayans aussi pezé le bruit
+commun de cest adultère, et qui continue desjà par l'espace de près de
+quatre ans entiers; ayant aussi monseigneur le prince passé plus de
+trois ans, averty de cest adultère par le conte de Hohenlohe, très
+illustre prince, le duc de Saxe, oncle de ladite dame Anne et le plus
+prochain parent d'elle, semblablement très illustre prince le
+Landgrave, aussi son oncle, par le conte Jehan de Nassau, son frère,
+et n'y ayant esté faict aucune réplique, contradiction ou complainte
+de tort et injure, ny par lesdits seigneurs duc de Saxe et Landgrave,
+ny par elle, ny par quelque autre, en son nom.
+
+»Finalement ayant esté advertis lesdits duc de Saxe et Landgrave et
+autres parens d'elle, qu'on traitoit ce nouveau mariage entre le très
+illustre seigneur le prince d'Orange, et très illustre dame,
+madamoiselle de Bourbon; ayant aussy esté publié en l'église par trois
+divers dimanches, à la façon accoustumée, leur intention d'accomplir
+le mariage, et après ayans encor différé sept jours avant l'exécuter,
+afin que personne, ayant quelque chose à y opposer, ne se peut
+plaindre d'avoir esté prévenu et forclos pour brièveté du temps, ce
+que néantmoins personne n'est comparu pour s'y aucunement opposer.
+Tout ce que dessus bien et meurement pezé, et singulièrement lesdites
+dépositions, nous estimons qu'il y a assés de fondement pour nous
+résoudre qu'il ne faut aucunement douter que l'adultère n'ait esté par
+elle commis; dont s'en suit que monseigneur le prince soit libre,
+selon le droit divin et humain, pour s'allier à une autre par mariage,
+et que celle qu'il espousera sera, et devant Dieu, et devant les
+hommes, sa femme légitime.
+
+»Faict au Brielle, 11 de jeuing 1575.
+
+ »GASPAR VAN DER HEIDEN,
+ »Ministre de la parole de Dieu à Middelbourg.
+ »JEAN TAFFIN,
+ »Ministre de la parole de Dieu.
+ »JACOBUS MICHAEL,
+ »Ministre de l'église de Dordrecht.
+ »THOMAS TYLIUS,
+ »Ministre de Delft.
+ »JAN MIGGRODUS,
+ »Ministre de l'église de la Vère.»
+
+§ 2.
+
+ Avis de M. Capel touchant le mariage du prince d'Orange.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 220.)
+
+«Les plus proches parens et de plus grand respect ne doubtent
+nullement du crime, ne veulent veoir ny rencontrer celle qui a fait un
+tel deshonneur à leur race; ont donné même conseil au mari de la faire
+mourir ou confiner pour le moins entre deux murs; au moyen de quoy il
+n'y a pas d'apparence que de ce costé-là il faille craindre aucune
+querelle pour le présent...
+
+»L'église de ce païs ne se plaindra pas aussy, veu que quatre (cinq)
+ministres des plus notables et célèbres dudit païs _à ce déléguez par
+un synode_, y ont passé. Les aultres églises d'Allemagne ou de France
+n'y ont que veoir; et à qui s'enquerra on a tousjours de quoy
+respondre qu'il y a répude (répudiation) légitime de la première pour
+cause de forfait, lequel a été confessé, et sur quoy _soit intervenu
+jugement légitime_; ce qui contentera toute personne modeste et non
+trop curieuse de s'enquérir de ce qui ne leur appartient point,
+ausquels on n'est pas tenu de rendre compte de toutes les formalités
+par le menu.
+
+»Reste le père de la nouvelle espouse, auquel, s'il fondoit ses
+plaintes sur quelques formalités non gardées, faudroit adviser un peu
+de plus près de response pertinente, selon le défault qu'il y
+vouldroit remarquer; mais n'estant pas cela qui le meult, ains son
+consentement qui n'y est intervenu et lequel il est vraysemblable
+qu'il dira n'avoir pas seulement esté requis, à celà il y a beaucoup
+de quoy se défendre; car, la dureté de laquelle, par l'espace de trois
+ans et demy, il a esté envers sadite fille, ayant comme despouillé
+toute affection paternelle, sans la vouloir, en païs estrange où elle
+estoit, secourir d'un seul denier, non pas mander une seule bonne
+parole, ny recevoir seulement une lettre de sa part, excuse assés
+ladite fille de ne s'estre point adressée à luy, pour n'en recevoir
+sinon un refus tout à plat, non fondé sur cognoissance de cause, mais
+simplement pour la hayne de religion. Comme ainsi soit qu'il auroit
+tousjours fait entendre que, tant qu'elle suivroit ceste maudite
+religion, ainsi qu'il a accoustumé de la nommer, qu'il n'en vouloit
+ouyr parler en façon du monde, mais quand elle voudroit reprendre
+celle de ses pères, il la marieroit honorablement et avec pareil
+advantage que ses soeurs, jusques à luy faire porter parole et
+escrire, par la belle-mère et par la soeur de ladite dame, d'un party
+grand en France et d'un autre encore plus grand en païs estrange. Par
+où il appert que le mariage ne luy a pas dépleu simplement, ny la
+personne ou qualité particulière de celuy qu'elle a espousé; ains la
+seule qualité de religion et de la querelle qu'il soutient, laquelle
+luy est commune avec tant d'autres roys, princes et grands seigneurs
+de la chrestienté, qui a esté cause que on ne s'est pas trop donné de
+peine de le rechercher, pour n'en recevoir qu'un refus; conjoint avec
+injure et menace, et tout effort en oultre pour l'empescher, s'il eût
+pû, comme il est certain qu'il s'en fust mis en peine; mais si luy on
+a ou bien voulu faire sentir quelque chose, tant par les mémoires qui
+luy en ont esté baillés, un mois ou deux auparavant, comme par les
+bruicts qui coururent tout publiquement. La royne à qui il avoit esté
+communicqué et au roy, et lesquels ne le voulurent oncques empescher
+ou défendre, l'ayant dit en pleine table, à Reims, lors du sacre.
+Ainsi ladite dame a pû, sans attendre le consentement de sondit père,
+dont le refus n'eust esté fondé que sur la seule cause de religion
+(passer outre); et en nos églises nous ne faisons nulle difficulté
+d'espouser ceux qui font apparoistre du refus du père, qui ne seroit
+fondé que sur la seule cause de religion, estant mesmement émancipée
+par l'aage atteint et passé de vingt-six ans, autorisée et induite à
+ce faire par monseigneur l'Electeur, qui luy avoit servy, l'espace de
+trois ans et demy, et servoit encore de père, fortifiée des advis de
+madame la duchesse de Bouillon, sa soeur, du roi de Navarre et prince
+de Condé, ses parens bien proches, qui ne l'ont trouvé mauvais;
+particulièrement cestuy-cy l'en a conseillé et gratifié par lettres.»
+
+§ 3.
+
+ Extrait de l'avis de M. Feugheran touchant le mariage du prince
+ d'Orange.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 216.)
+
+«..... Puisque non seulement monseigneur le comte Jehan, prince
+souverain et naturel magistrat de la partie offensante, a usé de son
+droit de prévention, mais aussi, que le consistoire du surintendant,
+ou le surintendant en l'autorité légitime, a practiqué et exercé le
+deu de la charge qu'il a en cest affaire, rien, à mon opinion, ne
+manque à cette formalité, sinon un acte authentique pour confirmation
+et tesmoignage publicq d'un fait si important.
+
+»Pour le regard du magistrat, il me semble, soubs correction, qu'il
+n'est besoin de faire mention que monseigneur ait encores part à la
+domination et souveraineté du lieu où le jugement a esté fait, mais
+qu'il faut fermement insister sur la compétence de M. le comte Jehan,
+qui non seulement est magistrat en tout dudit lieu, mais a fait et
+parfait les procès sans évocation ou appellation interjetée par la
+partie qui se fût sentie grevée.
+
+»... Je m'arresterai à (cette récapitulation), à savoir: la
+vérification du crime commis, la confession d'iceluy, le jugement et
+cognoissance tant ecclésiastique que civile, brief, l'observation des
+formalités juridiques autant exacte que les qualités des personnes,
+lieux et temps l'ont requis ou enduré.
+
+
+V
+
+ Mémoire pour le comte de Hohenloo, allant de la part du prince d'Orange
+ vers le comte Jean de Nassau, l'électeur palatin et son épouse,
+ et mademoiselle de Bourbon. 24 avril 1575.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 189.)
+
+»Premièrement il donnera à mon frère ample déclaration des lettres que
+j'ay receu de M. Zuleger, desquelles copie luy est baillée, et luy
+déclarera mon intention estre de passer oultre, l'ayant à cest effect
+prié d'aller vers mademoiselle, résoudre avec elle de tout ce qui
+concerne ce faict, et sur cela luy déclarer son consentement.
+
+»Après communicquera mondit frère avecq luy par quel moïen on la
+pourroit faire venir, ou par la voie d'Embden, ou bien droit par la
+rivière; ce que, pour moy, j'aimerois mieulx, tant pour éviter
+despense et longueur, que pour aultres incommoditez. Advisera donc
+avec mondit frère quel moïen il y pourroit avoir de descendre par la
+rivière, sans danger.
+
+»Aiant faict cela, prendra mondit frère son chemin vers Heydelberg,
+où, aiant donné mes lettres à monseigneur l'Electeur et à madame sa
+femme, leur présentera mes humbles recommandations, et quant et quant
+leur déclarera la charge qu'il a, en leur exposant que, m'aïant
+adverty M. Zuléger, par ses lettres du dernier de mars, de la
+déclaration faicte par mademoiselle, en présence de Son Exc., de sa
+bonne volonté sur la réquisition faicte par moi, je l'ay prié de
+traiter et résoudre avec elle de tout ce qui concernera
+l'accomplissement et exécution de ce fait.
+
+»Et combien que M. de Sainte-Aldegonde leur aura, comme j'estime,
+exposé mon estat, toutefois mondit frère leur en faira encore plus
+particulière déclaration, afin que Son Exc. et elle l'aiant cogneu,
+puissent tant mieux adviser pour se résoudre, et ainsi entendre que
+mon intention est d'y marcher rondement, sans vouloir la tromper et
+laisser quelque occasion de débat ou de reproche, à l'avenir.
+
+»Il leur ramentévera doncq enquel estat sont les affaires avecq la
+femme que j'ay eu, et adjoustera le conseil mis en advant, mesme
+suivant l'advis de ses parens, afin que, de costé-là, il n'y ait aucun
+empeschement, ny mesme retardement.
+
+»Secondement, que tous mes biens sont presque affectez aux premiers
+enfans, suivant quoy je n'ay encoire moïen de luy pouvoir assigner
+aucun douaire, mais que mon intention est de faire mon mieulx en cest
+endroict, selon les moïens qu'il plaira à Dieu me donner à l'avenir.
+Car, quant à la maison que j'ay achepté à Middelbourg et celle que je
+fay bastir à Saint-Gertrudenberg, combien que ce n'est chose pour en
+faire estat, si toutefois elle les veult accepter, pour commencement
+et tesmoignage de ma bonne volonté, il n'y aura aucune difficulté.
+
+»En oultre, que nous sommes en guerre, sans savoir l'issue d'icelle;
+que je suis fort endetté pour ceste cause, tant vers princes
+qu'aultres seigneurs, capitaines et gens de guerre.
+
+»Que je commence à vieillir, aient environ quarante-deux ans.
+
+»Ces particularitez déclarées, mondit frère priera Son Exc. et Madame,
+de ma part, que, suivant l'amitié et honneur qu'ils m'ont tousjours
+monstré et l'affection paternelle qu'ils ont déclarée vers elle, joint
+la cognoissance qu'ils ont tant d'elle que de moy, il leur plaise
+considérer s'ils trouvent chose en ce fait pourquoy il ne serait
+expédient ni conseillable, soit à elle, soit à moy, de passer plus
+oultre. Et advenant, comme j'espère, que, tout ce que dessus estant
+pezé, elle se trouve disposée, avec leur advis, de parachever ceste
+oeuvre, il luy donnera promesse de ma part, et la prendra d'elle, et
+par un commun advis résoudront du voïage pour accomplir ce qui est
+encommencé, à la gloire du Seigneur.
+
+»A Dordrecht, ce 24 d'avril 1575.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+
+VI
+
+ Contrat de mariage de Guillaume de Nassau et de Charlotte de Bourbon.
+ 7 juin 1575.
+ (Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.127.)
+
+«Hault et puissant seigneur, messire Guillaume, par la grâce de Dieu,
+prince d'Orange, conte de Nassau, etc., etc., gouverneur et capitaine
+général du conté et pays de Bourgoigne, Hollande, Zélande, Westfrise
+et Utrecht, d'une part;
+
+»Et la très illustre princesse, madamoiselle Charlotte de Bourbon,
+fille de M. le duc de Montpensier, assistée du sieur Franchois
+Daverly, seigneur de Minay, comme ayant procuration, puissance et
+authorité, pour et au nom de très illustre prince Frédéric, électeur,
+comte palatin du Rhin, duc de Bavière, etc., etc., qui entend à ladite
+princesse tenir lieu de père, en ce contrat, d'assister, insister,
+ordonner, pourveoir et passer oultre en tous les pointz concernant le
+contract de mariage, ainsy qu'appert par la patente sur ce dépeschée
+par monseigneur l'électeur, à Heydelberg, en date du cinquiesme de may
+1575, signée de sa main et scellée de son scéel en cire rouge, à
+double queue, d'autre part;
+
+»Estans, au nom et à l'honneur de Dieu, résoluz de se joindre par le
+saint lien du mariage, sont ensemble, par manyère de contract
+anté-nuptial, accordez et convenuz comme en suit:
+
+»Puisque la principauté d'Orange et les aultres biens dudit sieur
+prince sont, pour une bonne part, affectez et obligez aux enfans des
+précédens mariages, et que Son Excellence n'a, pour le présent, près
+de soy, les instrumens des contrats anté-nuptiaux passez éz dicts
+mariages et conséquemment ignore, en partie, quels biens soient
+libres, ne sçauroit ledit sieur prince assigner sur iceulx aulcun
+partaige asseuré aux enfans qui, par la grâce de Dieu, de ce mariage
+seront procréés, ne douaire à ladite princesse, selon l'envie et grand
+desir qu'il a, et que la grandeur et qualité de ladite princesse
+méritent, néantmoins voulant ledit sieur prince, en ce cas, pourvoir,
+le mieulx que sera possible, est convenu et accordé: Que les enfans
+qui seront procréés de ce mariage succéderont en tous droits, noms,
+raisons et actions que ledit sieur prince a ou peult avoir en France,
+au regard du roy très chrétien et contre aultres particuliers, tant
+pour le regard des sommes de deniers, que sur la maison d'Estampes,
+sur le comté de Toudre, comté de Charny, Ponbienne et quatre baronnies
+de Dauphiné, item ès maisons que ledit sieur prince a de la ville de
+Middelbourg, et que présentement fait bastir en la ville de
+sainte-Gertrudenberg, et, en somme, en tous aultres et quelconques
+biens, seigneuries et terres qui paravant ne sont aux enfans des
+précédens mariages, ny par leur propre nature affectez ou aultrement
+obligez, sans que les enfans précédens y pourront prétendre part ou
+portion, tant et si longtemps qu'il y demeurera hors de ce présent
+mariage; comme aussi les enfans du présent mariage ne pourront
+prétendre succession sur les biens paravant affectez et obligez aux
+enfans précédens eulx ou hoirs d'eulx demeurant en estre. _Item_ que
+les biens que Dieu par sa faveur et grâce largira et fera conquérir ou
+acquérir audit sieur prince, durant ce mariage, seront semblablement
+tenuz au prouffit des enfans de ce mariage, et qu'eulx seuls y
+succéderont. Et en cas que ledit sieur prince vint à trespasser,
+devant elle, sans hoirs de ce présent mariage, ou iceulx défaillans,
+que, en tel cas, ladite princesse jouira franchement et quiétement, en
+forme de douaire, et sa vie durant, de tous droits, actions, maisons,
+biens, seigneuries et terres cy-dessus assignez aux enfants de ce
+mariage, et que les biens par la faveur de Dieu conquis ou acquis
+durant ce mariage par ledit sieur prince appartiendront à elle en
+propriété; comme aussy, si ladite princesse vient à trespasser devant
+ledit sieur prince, sans hoirs, ou iceulx défaillans, lesdits biens
+compris ou acquis par ledit sieur prince appartiendront en propriété
+audit sieur prince.
+
+»En vertu de tout ce que dessus sont esté faicts de ce présent
+contract de mariage trois instrumens de mesme teneur, chacun signé de
+mondit sieur le prince et de madamoiselle la princesse, et aussi du
+sieur de Minay susdit, y estant aussi apposé le sceau de mondit sieur
+le prince, muni de ses armes.
+
+»Le tout fait et conclu en la ville de La Brille, le septième jour de
+juin, l'an de grâce XVe soixante et quinze.
+
+»Soubsignez Guillaume de Nassau, Charlotte de Bourbon, François
+Daverly.»
+
+»Sur le pli estoit escript: par ordonnance de monseigneur le prince,
+et signé Brunynck, scellé du scel de Son Excellence, en cire rouge.»
+
+
+Na.--A la suite d'un double de cet acte, que contiennent les archives
+de M. le duc de La Trémoille, est inscrite la mention suivante:
+
+»L'an 1577, le jeudi 2e jour de may, les présentes lettres de traicté
+de mariage ont esté apportées au greffe du Châtelet de Paris et
+icelles insinuées, acceptées et eues pour agréables, selon que contenu
+est par icelles, par Me Noël Franchet, procureur dudit Chastelet,
+comme porteur, et pour et au nom de haut et puissant seigneur messire
+Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, comte de Nassau,
+etc., et de haulte et puissante dame Charlotte de Bourbon, sa femme et
+épouse, dénommés en lesdites présentes lettres.»
+
+
+VII
+
+Guillaume de Nassau jugeait, avec raison, qu'il lui était
+indispensable, pour le soin de son honneur et de celui de sa nouvelle
+compagne, d'avoir en sa possession tous les documents établissant la
+culpabilité d'Anne de Saxe, afin qu'il pût, au besoin, s'en prévaloir
+pour repousser d'indignes attaques que ses ennemis dirigeaient contre
+son mariage avec Charlotte de Bourbon.
+
+De là, les deux lettres suivantes:
+
+§1.
+
+ Lettre de Guillaume au comte Jean. 2 décembre 1576.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 544.)
+
+»Monsieur mon frère,... la principale occasion qui me fait depescher
+le sieur Taffin pour vous aller trouver est pour communiquer avec vous
+touchant l'affaire de celle de Saxe, et avoir sur le tout vostre bon
+conseil et advis, comme l'on se pourroit le mieulx gouverner pour
+éviter tous ultérieurs débats et fascheries que l'on pourroit faire
+cy-après à ma femme, ce que je désire en temps pourvoir. Et combien
+qu'il n'y a que trop de preuves, si est-ce, pour plus de contentement
+de ma femme, je vous prie de vouloir bien collationner à l'original
+les coppies que en avés desjà envoié sur ce fait, et m'envoyer par le
+mesme les procédures qui se sont faites, dont ay faict faire un petit
+mémoire pour ledit Taffin, pour le vous porter, duquel entendrés plus
+amplement mon intention sur ce faict; auquel vous prie, monsieur mon
+frère, vouloir adjouster foy et créance comme à ma propre personne, et
+au reste luy assister en tout pour satisfaire à sa charge, selon
+l'entière confiance, que j'ay en vous, de tant plus puisque c'est ung
+affaire fondée en toute justice et équité, etc.--De Middelbourg, 2 de
+décembre 1576.
+
+ GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§2.
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon au comte Jean. 3 décembre 1576.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p. 554.)
+
+»Monsieur mon frère, si j'avois eu le moïen de vous faire autant de
+service comme j'en ai bonne volonté, vous tiendriez, comme je
+m'assure, pour bien emploiée la peine que vous avez déjà prinse à mon
+occasion, et celle que je vous supplie bien humblement vouloir encore
+prendre, suivant ce que monsieur le prince, vostre frère vous en
+escrit; pour l'honneur duquel et l'amitié que vous luy portez et à
+tout ce qui le touche, je ne fais point de doubte, monsieur mon frère,
+qu'il vous plaira bien, en ce qui dépend de vous et de vostre
+autorité, me faire en cest endroit tous bons offices; en quoy vous
+m'obligerez, outre l'affection que je vous ai desjà dédiée, à vous
+faire de plus en plus service; remettant sur le sieur Taffin de vous
+faire plus au long entendre sa charge, lequel je vous supplie de
+croire de ce qu'il vous dira de ma part. Il vous a été dépesché, pour
+la confiance que nous avons en luy, et affin que cest affaire soit
+conduit avec plus de discrétion. Car, combien, monsieur mon frère, que
+la requeste que je vous fait soit légitime et juste, je serois trop
+marrie qu'il vous en revint aucune incommodité; ce qui n'arrivera
+point, comme j'espère, aidant Dieu, lequel je supplie, après vous
+avoir présenté mes biens humbles recommandations à vostre bonne grâce,
+ensemble à celle de madame la comtesse, ma soeur, vous donner,
+monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse et longue vie.--A
+Middelbourg, le 3 décembre 1576.
+
+»Vostre bien humble et plus affectionnée soeur, pour vous faire
+service.
+
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+
+VIII
+
+ Diane de France à Charlotte de Bourbon. 17 février 1576.
+ (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+»A madame la princesse d'Orange.
+
+»Madame, j'ai esté infiniment aise d'avoir ceste occasion pour vous
+pouvoir très humblement remercier de l'honneur qu'il vous a pleu faire
+à monseigneur de Montmorency de vous souvenir de nous, et de l'entière
+démonstration qu'il vous plaist nous faire de vostre bonne volonté; ce
+que j'estime un plus grand heur que je sçaurois jamais recevoir, et
+vous supplie croire, madame, que vous ne ferez jamais ceste faveur à
+personne qui s'en sente plus obligée, ne qui ait l'affection plus
+dédiée à vostre service, que je l'auray toute ma vie. Et combien que
+je n'aye veu monseigneur de Montmorency depuis que, par le
+commandement du roy, il partist de ceste ville pour aller trouver la
+royne, si est-ce que je ne laisseray de vous donner pareille
+asseurance de luy que de moy mesmes, estant certaine qu'il n'est en
+rien moins affectionné à vostre service que je suis; et suis bien
+marrie que je ne l'ay pu voir, comme je m'y attendois, au retour de Sa
+Majesté, pour luy faire particulièrement entendre l'honneur qu'il vous
+plaist de luy faire, ce qu'il ne m'a esté possible par autres moyens
+que par lettres, estant demeuré par le commandement de la royne, avec
+monsieur vostre père, près la personne de monseigneur, pour la
+négociation de la paix, qui me fait vous supplier très humblement, en
+son absence, recevoir les offres de son service, comme sy c'estoit luy
+mesmes, vous asseurant, madame, que, toutes les fois qu'il vous plaira
+nous honorer de vos commandemens, nous serons toujours prests de vous
+y servir d'aussi bonne et entière volonté, qu'après vous avoir très
+humblement baisé les mains je supplie le Créateur, madame, qu'il vous
+donne, en très parfaite santé, très heureuse et très longue vie.
+
+»De Paris, ce 17e jour de febvrier 1576.
+
+»Madame, je vous supplie me permectre de présenter mes bien humbles
+recommandations à la bonne grâce de monsieur le prince, et le
+remercier de la bonne souvenance qu'il luy plaist avoir de monseigneur
+de Montmorency et moy; estant marrie qu'il n'est icy pour luy offrir
+son service, auquel je le supplie croire que luy et moy serons
+toujours prests à nous employer.
+
+»Vostre très humble et obéissante à vous faire service.
+
+ »DIANE L. DE FRANCE.»
+
+
+IX
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon à son frère. 28 août 1576. (Bibl.
+ nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 78.)
+
+«Monsieur, je vous ay escript depuis quinze jours, par un nommé le
+capitaine Avalon, par lequel je vous faisois entendre le contentement
+que j'avois reçu de la dernière lettre que m'aviés faict cest honneur
+de m'escrire, qui m'a esté rendue il n'y a point longtemps, vous
+asseurant, monsieur, que celuy qui se passe sans que j'aye cest heur
+et bien de sçavoir de vos nouvelles, m'est fort ennuieux, pour n'avoir
+point plus grant plaisir que quand je puis estre certaine de la bonne
+santé de vous, de madame ma soeur et de monsieur mon nepveu,
+dépeschant ce porteur exprès pour vous aller trouver là part où vous
+serez. Il vous meine quatre chiens de Vaterland, que j'avois prié, il
+y a bien longtemps, au gouverneur de choisir les meilleurs qu'il
+pourroit trouver, et les faire bien dresser, ce qu'il m'a asseuré
+d'avoir faict; mais ce n'a pas esté si promptement que j'eusse bien
+désiré, à cause des incommoditez que nous avons quand le passage de la
+mer est entre deux, le vent ne pouvant, aucunes fois, servir à venir
+de Waterland en Hollande et de Hollande en ces quartiers-cy. Si ceste
+guerre pouvoit prendre une bonne fin, j'aurois tant meilleur moyen de
+faire mon debvoir et bonne espérance d'estre encore si heureuse, une
+fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir, que je desire de
+tout mon coeur, et qu'il vous plaise me donner aussi bonne part en
+vostre bonne grâce, comme d'aultre fois je me suis asseurée d'estre si
+heureuse de le voir, et feray encore qu'un jour je m'y verrai en
+pareil ranc; et n'y a, ce me semble, que l'absence qui me retarde ce
+bien; et, en ceste assurance, je vous vais présenter mes très humbles
+recommandations, et supplie Dieu vous donner, monsieur, en très bonne
+santé, très heureuse et longue vie.
+
+»A Middlebourg, ce 28 d'aoust.
+
+ »Vostre très humble et très obéissante soeur,
+ »CHARLOTTE DE BOURBON.»
+
+
+«Monsieur le prince m'a commandé de vous supplier très humblement de
+l'excuser si sa lettre est de vieille date; car, à cause qu'il craint
+que le vent se change, il n'a point sceu prendre le loisir de la
+refaire; avec ce qu'il court icy ungue fiebvre dont tous nos
+secrétaires sont malades; et, si nous eûssions remis ceste dépesche à
+ungue aultre fois, c'eust esté pour ung mois ou deux à faire, sy le
+vent se fust changé.»
+
+
+X
+
+§ 1.
+
+ Lettres-patentes en faveur de Charlotte de Bourbon et de ses
+ enfants. 4 mai 1577.
+
+ (L'original de ces lettres-patentes, sur vélin, avec sceau en cire
+ rouge, fait partie de notre collection de documents
+ historiques.)
+
+»Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, conte de Nassau, de
+Catzenellenboghen, de Vianden, de Dietz, de Bueren, de Furdaem,
+seigneur et baron de Bréda, de Diestz, de Grimberghen, d'Arlon, de
+Auzerow, et vicomte héréditaire d'Anvers et de Besançon, gouverneur
+et lieutenant général d'Hollande, Zélande, West-Frize et d'Utrecht, à
+tous ceux qui ces présentes lettres verront ou lire orront, salut.
+
+»Comme ainsi soit que, dès le mois d'aoust 1574, l'abbaïe de
+Saint-André des Ramières située en nostre principauté d'Orange seroit
+vacante par le trespas de feu dame Polixène de Grasse, dernière
+abbesse et possesseresse d'icelle, et que les religieuses auroient
+abandonné ladicte abbaïe, estans les unes décédées et les aultres
+changées de profession; au moïen de quoy estant ladicte abbaïe
+demeurée vuide, le bien temporel aussi d'icelle se trouve vacant, et
+venant le droit à nous appartenir, pour d'icy en avant disposer ainsi
+que nous plaira;
+
+»A cause de quoy, et pour le desir que nous avons de en tout ce que
+nous pouvons gratifier notre très chère et très aimée femme et
+compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en contemplation de nostre
+mariage, et des enfans qu'il a pleu desjà à Dieu et luy plaira encore
+par cy-après nous donner, avons donné comme nous donnons par cestes à
+ladite dame Charlotte de Bourbon, en usufruit, sa vie durant, et en
+après aux enfans desjà procrées et à procréer de nostredict mariage,
+en succession et propriété à perpétuité, sçavoir est tout le bien
+temporel et revenu de ladite abbaïe de Saint-André des Ramières et ce
+qui en peut dépendre,
+
+»Voulons aussi et entendons bien expressément qu'en cas qu'en la
+jouissance tant de l'usufruit que de la propriété susdite, soit donné
+par cy-après à ladite dame Charlotte de Bourbon, nostre très aimée
+femme, ou à ses enfans, trouble, empeschement ou destourbier
+quelconque par mes enfans procréés des précédens mariages, ou aultres,
+lors ils aient aultant en propriété et usufruit, que l'effect de ceste
+donation peult porter sur tous et chacuns mes aultres biens, de
+quelque condition et en quelque lieu qu'ils soyent situés; à quoy nous
+les avons desjà dès à présent affectez et affectons par cestes.
+
+»En tesmoing et confirmation de quoy avons signé la présente patente
+de nostre main et y fait appendre le sceau de nos armes.
+
+»En la ville de Leyden, le 4e jour de may, l'an de grâce 1577.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§ 2.
+
+ Mandement pour l'exécution des lettres-patentes ci-dessus. 22
+ juin 1577. (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
+
+«Guillaume, par la grâce de Dieu prince d'Orange, conte de Nassau,
+etc., etc., à vous, Guillaume de Barchon, escuyer, gouverneur et
+lieutenant-général de nostre principauté d'Orange, ensemble à tous noz
+officiers de nostredite principauté, et autres à qui ces présentes
+toucheront, salut.
+
+»Comme ainsi soit que pour certaines considérations, et pour gratifier
+nostre très chère et très aimée femme et compaigne, dame Charlotte de
+Bourbon, nous, de nostre bon gré et propre mouvement luy avons donné
+en usufruit, sa vie durant, et en après à noz enfans desjà procréés et
+à procréer de nostre mariage, en succession et propriété, à
+perpétuité, tout le bien temporel et revenu de l'abbaye de Saint-André
+des Ramières et ce qui en peut dépendre, assiz en nostre dite
+principauté; desirons que nostre dite très chère et très aimée femme
+et compaigne en jouisse doresnavant en la forme et manière portée par
+noz lettres-patentes de donation à elle sur ce expédiées, du 4e de may
+de cette année 1577, nous vous ordonnons et commandons bien
+expressément par ceste, que vous ayez à mettre nostre dite très chère
+et très aimée compaigne, dame Charlotte de Bourbon, en la rélle,
+entière et effectuelle possession de tout le bien et revenu de ladite
+abbaye de Saint-André et de ce qui en dépend, et l'en laisser jouir
+par tel ou telle que bon luy semblera de commettre et constituer en la
+recepte ou perception d'iceulx, et à cet effet luy faire donner ou à
+celuy ou icelle que luy plaira commettre pour ses agens et procureurs,
+par nostre recepveur-général de nostredicte principauté ou aultres,
+tous les congés, mandemens et documens servant en l'éclaircissement
+desdits biens et revenus, pour en faire une perception et part, et au
+surplus de luy donner, ou à ses agens, en tout ce qui dépendra de ce
+que dit est, toute ayde, adresse et service à vous possible; car ainsi
+nous le voulons. Tesmoing ceste signée de nostre main et confirmée de
+nostre scéel.
+
+»Faict en la ville de Leyden, le 22e jour de juin, l'an de grâce 1577.
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+
+XI
+
+ Note du 21 juillet 1577.
+ (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Bibl. nat.,
+ mss. f. fr., vol. 3.182, fº 54.)
+
+»Monseigneur le duc de Montpensier prie monsieur le président Barjot
+se ressouvenir, estant à Paris, d'envoyer quérir monsieur de
+Beauclerc, son secrétaire, logé en la rue de la Coustellerie, près le
+carrefour Guillery, pour luy donner les lettres que ledit seigneur luy
+escrit, et suivant icelles, retirer de monsieur André les pièces qu'il
+luy mande mettre entre les mains dudit sieur président; lequel,
+icelles receues, assemblera tous ceux auxquels mondit seigneur escrit,
+à tel jour et en tel lieu qu'il advisera, à sa commodité et à la leur,
+et leur fera entendre comme par la crainte que mondit seigneur a de
+laisser quelque trouble en sa maison, après sa mort, pour raison du
+partage que madame la princesse d'Orange, sa fille, pourroit demander,
+il desire sçavoir si, sans offenser Dieu en sa conscience, il pourra
+de son vivant, assigner dot et partage à ladite dame princesse
+équipolent au mariage qu'ont eu mesdames ses soeurs, moyennant lequel
+elle renoncera tant aux biens délaissez par feu madame sa mère, qu'à
+la succession de mondit seigneur, son père, et ce, au profit de
+monseigneur le prince Dauphin, son frère, et de monseigneur le prince
+de Dombes, son nepveu, et leursdits enfans; parceque ladite dame
+princesse a esté religieuse, professe, et abbesse en l'abbaye de
+Jouarre, par l'espace de quatorze ans ou environ, n'en est sortie
+qu'après l'âge de vingt-cinq ans accomplis, et s'est après mariée,
+sans le sceu de mondit seigneur, son père, à monsieur le prince
+d'Orange, qui avoit encores sa femme vivante (bien est vray que, pour
+s'estre forfaite en son mariage, elle avoit esté reléguée et confinée
+en certain lieu où elle a vescu assez longuement, et tant qu'avant sa
+mort, il seroit issu dudit mariage dudit prince d'Orange et de sadite
+fille trois enfans): et si ne pouvant ledit seigneur redresser et
+convertir sa fille à la religion catholique, par les admonestemens
+qu'il lui a faicts et pourra faire, ne aussi la ranger à vouloir
+obtenir de nostre saint-père le pape les dispenses qui luy sont
+nécessaires pour estre libérée de ses voeux, et pour le faict dudit
+mariage, il suffira, pour la descharge de ladite conscience de mondit
+seigneur, desdits admonestemens avec protestations qu'il n'entend et
+ne veut la favoriser, supporter ne gratifier en son erreur: et si
+ledit conseil est d'advis dudit dot, mondit sieur le président fera,
+s'il luy plaist, dresser la minute des lettres et contracs qu'il sera
+besoing d'estre passé et stipulé pour ce regard entre mondit seigneur
+et ladite dame princesse, et la procuration nécessaire pour aller
+stipuler ledit contract au nom de mondit seigneur, faire accepter
+ledit dot à ladite dame, et lui faire faire ainsi lesdites
+renonciations ci-dessus et autres que ledit conseil jugera estre
+nécessaires.
+
+Et envoyera mondit sieur le président à mondit seigneur ladite
+consultation écrite et signée, avec les minutes de contract et
+procuration, le plus tost que faire se pourra.
+
+»Faict à Champigny, le 21e jour de juillet, l'an 1577.
+
+ »LOYS DE BOURBON.»
+
+
+XII
+
+ Lettre de Brunynck au comte Jean de Nassau. 13 août 1577.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI,
+ p. 131.)
+
+»Monseigneur, arrivant dimanche, sur le soir, en ceste ville, je n'ay
+failly de dépescher doiz hier messaigier exprès devers Son Excellence
+(le prince d'Orange) pour l'advertir de tout le succès de mon voyage
+jusques à présent, et aussy de la délibération de vostre seigneurie
+pour venir avecq madamoiselle d'Orange en Hollande; chose dont je sçay
+Son Excellence recepvoir bien grand plaisir. Je suis adverty de
+certain marchant venu d'Hollande, que Son Excellence attend, de jour
+en jour, l'arrivée de ses enfans illecq, qui fait que je luy ay
+escript que mademoiselle partira sans faute, dans quatre ou cinq
+jours, de Dillanbourg, et que descendrons ainsy le Rhyn jusques à
+Emmeryck, et delà peult-estre au logis de monsieur le conte van Berch,
+dont ne passerons oultre sans avoir premièrement nouvelles de Son
+Excellence, ne sçaichant quels changemens ces altérations et nouvelles
+émotions en Brabant, peuvent avoir apporté.... Or, monseigneur, comme
+je suis asseuré que Son Excellence desire entièrement la venue de ses
+enfans en Hollande, je supplie très humblement vostre seigneurerie que
+madamoiselle d'Orange puisse partir de Dillanbourg pour le temps qui a
+esté préfixé, assavoir samedy ou dimanche prochain, et que puissions
+ainsy aller jusques à Emmeryck pour illecq entendre la résolution de
+Son Excellence, combien que je tiens qu'il n'y a aucun dangier. Je
+donne cependant icy ordre à tout ce qui est besoing pour le voyage de
+vos seigneuries, ayant desjà loué les batteaulx et faict aultres
+apprests. En cas que vostre seigneurie ne pourroit estre sitost
+preste, si est-ce qu'il vaut mieux que madamoiselle attende à Emmeryck
+qu'en ces quartiers icy, à cause de la mortalité qui augmente tous les
+jours; aussy la belle saison se passe et le mauvais temps est proche.
+J'espère, m'aydant Dieu, de partir dans un jour ou deux de ceste ville
+vers Mulheim pour, avecq ma femme, y attendre la venue de madamoiselle
+et y faire tous les autres préparatifs nécessaires. Coulongne, ce 13e
+jour d'aoust 1577.
+
+»De vostre seigneurie bien humble et obéissant serviteur.
+
+ »NICOLAS BRUNYNCK.»
+
+
+XIII
+
+§ 1.
+
+ Le duc d'Anjou à ses agents. 28 mars 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 7.)
+
+«Instruction de monseigneur aux sieurs de La Rochepot et Despruneaux,
+conseillers et chambellans ordinaires de mondit seigneur, envoyez de
+sa part vers les sieurs des estats généraux, prince d'Orange, et comte
+de Lalaing, et autres seigneurs des Pays-Bas.
+
+
+»Premièrement, lesdits sieurs remonstreront auxdits sieurs des estats
+généraux, prince d'Orange, comte de Lalaing et aultres seigneurs
+desdits Pays-Bas, comme mondit seigneur a tousjours eu en singulière
+affection les secours et ayde de tous les moyens que Dieu luy a donnez
+pour pourveoir à la seureté et conservation de l'estat dudit païs, les
+rédimer d'oppression et violence et les maintenir en leurs anciens
+privilèges et droicts dudit païs; ce qu'il a cy-devant démonstré, et
+encores à présent, recognoissant la nécessité des affaires, il désire
+plus que jamais obliger à luy lesdits estats généraux, princes et
+seigneurs dudit païs par bons offices, prenant leur faict en sa
+protection et sauvegarde.
+
+»Satisfaisant aux lettres que ledit sieur comte de Lalaing a escrites
+à Son Altesse et instructions à elle envoyées de sa part par le sieur
+de Linsart, mondit seigneur envoyé lesdits sieurs de La Rochepot et
+Despruneaux, ses conseillers et chambellans ordinaires, pour
+l'assurer, en premier lieu, de son affection et bonne volonté en son
+endroict, et recevoir les villes que ledit sieur comte a promis
+délivrer et mettre ès mains de mondit seigneur; ce qu'il désire estre
+promptement effectué afin de pourveoir aux remèdes nécessaires pour le
+soulagement dudit comte et conduite de l'armée que mondit seigneur
+entend y amener, deux mois après la délivrance desdites villes et
+places, ladite armée composée de, etc., etc., etc.
+
+»Mondit seigneur entend, lorsque lesdites villes seront en sa
+possession, mettre dans icelles les garnisons qu'il avisera bon estre,
+et y établir les gouverneurs à sa dévotion; demeurant néantmoins ledit
+comte de Lalaing, lieutenant-général de mondit seigneur, audit
+pays.....
+
+»Et, pour le regard de monsieur le prince d'Orange, lesdits sieurs de
+La Rochepot et Despruneaux l'asseureront de l'affection et bonne
+volonté que Son Altesse luy porte, ne desirant rien plus, en ce monde,
+que de le maintenir et conserver en sa religion, et tous autres qui en
+font profession, et avec telle liberté et asseurance qu'ils sçauroient
+désirer pour la manutention et exercice d'icelle, et mesme
+d'entretenir, garder et faire garder inviolablement le traité et
+accord fait avec luy à Gand, etc., etc., etc.
+
+»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux appèleront avec eux, en
+leurs négociations, lesdits sieurs de Mondoucet et Dalfiéran, qui sont
+instruits, de longue main, des affaires dudit païs.
+
+»Lesdits sieurs de La Rochepot et Despruneaux feront instance à ce que
+mondit seigneur _soit esleu et déclaré souverain desdits païs_; et où
+ilz ne vouldroient accorder ledit titre, après plusieurs remonstrances
+à eux faites pour les persuader de l'honorer de ce titre, comme chose
+qu'ils désirent, mondit seigneur se contentera du titre de
+_protecteur_ dudit païs.
+
+Fait à ..... le 28e jour de mars 1578.
+
+ »FRANÇOYS.»
+
+§ 2.
+
+ Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 avril 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol, 3,277, fº 14.)
+
+Monsieur, je désireroys bien aussi de pouvoir privément communiquer
+avec vous de ce qui me semblerait convenir pour le bien et repos des
+consciences, dont je pense que principalement dépend la tranquillité
+de ce pays, comme aussy de la France; à quoy je sçay qu'il n'y a
+prince, en la chrestienté, qui nous y peut tant ayder que monseigneur
+d'Alençon. Ce n'est pas une opinion qui soit d'un jour ou de deux crue
+en mon esprit; car il y a jà longtemps que j'en suis résolu; et
+encores à présent je demeure en la mesme opinion. Je vous remercye
+cependant _de la bonne assurance que vous me donnez de la volonté de
+Son Altesse_. De ma part, pour l'humble service que je désire faire,
+toute ma vie, à mondit seigneur, je m'emploieray très volontiers à
+tout ce que Son Altesse jugera estre pour l'advancement de sa grandeur
+et le bien de ce pays; vous remerciant affectueusement de ce qu'il
+vous a pleu m'envoyer visiter et m'escrire; vous asseurant que je
+seray tousjours bien prest de vous faire plaisir et service, où il
+vous plaira de m'emploier, tant pour l'amour de monseigneur, vostre
+maistre, que pour l'amour de vous en particulier; qui sera l'endroict
+où, après m'estre recommandé affectueusement à voz bonnes grâces, je
+prieray Dieu, monsieur, de vous donner, en santé, bonne et longue vie.
+De Anvers, ce 26 avril 1578.
+
+»Vostre très affectionné amy, à vous faire service,
+
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§3.
+
+ Despruneaux à Guillaume de Nassau. 22 juin 1578.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI,
+ p. 399.)
+
+»..... Monseigneur, vous croirés que tout ce que j'ay dans mon coeur
+est franc, et que le fondement de tout ce de quoy je me mesleray
+jamais sera premièrement à la gloire de Dieu (car, si je ne cuidois
+Son Altesse dutout induicte au repos et résolue à la conservation de
+l'une et l'autre religion, toutes les puissances ne m'en feroient
+mesler), et après à la grandeur et maintien de vous et de vostre
+maison. Je suis marry que je n'ay pu estre crû comme sincèrement j'ay
+parlé sur les trois faits alléguez, le premier pour la gloire de Dieu,
+le second pour la gloire de mon maistre, et le tiers pour la
+vostre..... Monseigneur, je désireroys que Son Altesse vous envoyast
+quelques-uns des siens qui vous fûst plus agréable que je ne suis,
+mais il ne pourroit un plus homme de bien et qui vous parlast plus
+franchement. Il y a maintenant près de Son Altesse monsieur de Lanoue,
+je serois très ayse qu'il fûst icy, je ne doubte qu'il ne vous soit
+plus agréable avecq très grande suffisance. Je serai très ayse, très
+content et satisfait, quand, par qui que ce fust, cest affaire se
+puisse acheminer au bien que je désire..... Je ne me puys départir
+d'icy, combien que j'en eûsse occasion, pour l'espérance que j'ay que
+Son Altesse viendra, et que vous serez celuy qui luy ayderez luy
+mestre trois couronnes sur la teste, après avoir esté cause de l'avoir
+fait venir.--Mons, 22 juin.
+
+§ 4.
+
+ Guillaume de Nassau à Despruneaux. 26 juin 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 42.)
+
+«Monsieur, la venue de M. de Dampmartin, envoïé de la part de
+monseigneur d'Anjou, m'a empesché de vous respondre, combien qu'à sa
+venue, je fusse sur le point de vous escrire. Quant à ce que vous
+m'escripvez par les premières et secondes lettres, je ne puis le
+trouver mauvais, venant de votre part, m'assurant que vous désirez,
+faisant le service de monseigneur, vostre maistre, me faire aussy
+plaisir. Mais je crois qu'il y a autant d'occasions, de vostre part,
+de se plaindre de ce que nous n'avons pas esté crus, que vous estimez
+en avoir occasion, de vostre costé. Quant à ce qui me touche, je vous
+prie de croire que, partout où je verrai, faisant service aux estats,
+avoir moïen de monstrer combien j'ai envie de faire cognoistre à
+mondit seigneur que je luy suis affectionné serviteur, je serai
+toujours très aise de le faire. Ledit sieur de Dampmartin a esté ouï,
+aux estats, et on a requis qu'il donne par escript ce qu'il a proposé;
+ce que j'espère qu'il fera, et que messieurs les estats luy donneront
+responce dont il aura occasion de se contenter. A tant, après m'estre
+affectueusement recommandé à vos bonnes grâces, je prieray Dieu,
+monsieur, de vous tenir en sa saincte et digne garde.
+
+»En Anvers, ce 26 juin 1578.
+
+ »Vostre bien bon amy, à vous faire service,
+ »GUILLAUME DE NASSAU.»
+
+§ 5
+
+ Le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 13 juillet 1578.
+ (Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. VI,
+ p. 404.)
+
+«Mon cousin, j'estime qu'avez souffisamment esté adverty des levées
+que j'ay faictes en France, pour assister, secourir et ayder messieurs
+des estats généraux de ces pays, en leur juste querelle; qui me
+gardera vous en escrire aultre chose. Je vous diray seulement que,
+estant mes forces prestes à marcher, j'ay donné charge à ung de mes
+plus spéciaux serviteurs, que cognoissez, de les assembler en corps
+d'armée; et cependant je me suis achemyné par delà avec aucuns de mes
+plus confidens et spéciaux serviteurs; espérant que mes susdites
+forces me suyvront de près; de quoy je vous ay bien voulu advertir
+incontinent, et prier me faire sçavoir de vos nouvelles, qui me seront
+tousjours fort agréables, et surtout quand me donnerez quelque
+espérance de vous veoir et conférer avec vous des moyens qu'il fauldra
+doresnavant user pour réprimer l'audace et insolence insupportable de
+l'ennemy; vous assurant, mon cousin, que si vostre commodité pouvoit
+permettre de faire un voïage en ceste ville, me semble, soubs vostre
+prudent advis, que les affaires se pourroient beaucoup mieux et plus
+facilement achemyner, au gré et contentement de l'un et de l'autre...
+surtout, mon cousin, je desire que nous ayons bonne intelligence et
+correspondance ensemble, afin que marchant d'un mesme pied et zèle,
+nous ostions à l'ennemy toute l'espérance qu'il a fondée sur la
+division qu'il tâche par tous subtils moyens et inventions de faire
+naistre entre nous, laquelle, si ainsy estoit, ne sçaurait apporter
+que l'entière ruine et subversion de tout ce pauvre pays, la
+conservation et salut duquel dépend, après Dieu, de nostre mutuelle
+intelligence, très parfaite union et vraye concorde; de quoy nous
+pourrions amplement traiter et discourir, et plus en présence que par
+nulle aultre voye; ce que, comme dict est, je remectrai à vostre très
+saige et prudent advis, etc.
+
+ »Vostre bien bon cousin,
+ »FRANÇOYS.»
+
+§6.
+
+ Promesse faite par le duc d'Anjou à Guillaume de Nassau. 18 août 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 65.)
+
+«Nous, Françoys, fils de France, frère unique du roy, duc d'Anjou et
+d'Alençon, en satisfaisant à la promesse faicte par nostre cher et
+bien-aimé le sieur de Bussi, premier gentilhomme de nostre chambre, à
+monsieur le prince d'Orange, du 9 aoust dernier, promettons, avant que
+le traité encommencé entre nous et les sieurs des estats des Pays-Bas
+se parface et conclue, que nous n'entreprendrons aucune chose et nous
+opposerons à ce qu'on entreprenne contre ledit sieur prince, ny autres
+faisant profession de la religion réformée, à cause de ladite
+religion, ainsi que nous nous emploierons pour les maintenir
+également comme ceux qui font profession de la religion catholique
+romaine; comme aussi ledit sieur s'emploiera à ce qu'il ne soit fait
+aucune violence par ceux de la religion réformée contre ceux qui font
+profession de ladite religion catholique romaine; faisant promesse,
+advenant que les estats généraux de ces pays ordonnent qu'en quelques
+provinces de ce païs soit permis l'exercice libre de la religion
+réformée, nous nous emploierons à ce que les autres provinces qui,
+pour certaines raisons, n'auroient pu recevoir ladite religion, ne se
+séparent et disjoignent des autres provinces pour cest effect; au
+contraire procurerons et emploierons nostre autorité à ce que toutes
+les provinces de ces païs se tiendront jointes et unies comme elles
+ont esté par cy-devant et premièrement; en quelque état de prééminence
+que nous puissions parvenir, nous emploierons nostre autorité et
+moïens pour retirer le comte de Buren, fils dudit sieur prince, de la
+captivité en laquelle il est détenu, en Espagne, contre les droits et
+privilèges de Brabant, en le remettant en sa pleine liberté. Et pour
+confirmation de ce que dessus, avons escript et signé ces présentes de
+nostre main et scellées de nos armes.
+
+»Donné à Mons, le 18e jour d'aoûst 1578.
+
+ »FRANÇOIS.»
+
+
+XIV
+
+§1.
+
+ Dépêche de Bellièvre au duc d'Anjou. 17 août 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,277, fº 61.)
+
+«Monseigneur, estant venu en ceste ville d'Anvers pour satisfaire à
+vostre commandement, le premier propos qui m'a esté dit par M. le
+prince d'Orange a esté que arrivèrent, devant hyer au soir, en ceste
+ville d'Anvers, deux députés de Flandre quy luy rapportèrent que M. de
+Lamotte, gouverneur de Gravelines, avoit prié ceux de Flandre luy
+envoyer de leur part deux personnages auxquels ils eussent fiance; ce
+qu'ils firent. Ledit sieur de Lamotte leur dit que vous, monseigneur,
+luy aviez par deux fois envoyé un nommé sieur d'Alféran, qui luy avoit
+monstré, de vostre part, comme ces païs sont perdus pour le roy
+d'Espagne, et que, s'ils ne tombent entre vos mains, ils seront
+dominés par un ennemi de la foy catholique; que nous estiés icy venu
+avec forces suffisantes pour vous en faire seigneur; que vous aviés
+pour le moins vingt-cinq mille hommes de pied et grand nombre de
+cavalerie; et estoit vostre intention d'extirper la nouvelle religion,
+et faire massacrer le prince d'Orange. Vous luy offriés de grands
+biens et pensions, moyennant qu'il se mist de vostre costé.
+Monseigneur, je me trouvay fort estonné d'ouïr ce langage, c'est, au
+dire ancien: calomniés hardiment, il en demeure tousjours quelque
+chose. Si cette calomnie ne sera vivement effacée, elle avancera ces
+peuples à faire la paix, plus que toutes ambassades. Or, monseigneur,
+il est plus que requis que vous pourvoyés soigneusement à oster de
+l'opinion de ces peuples une si mauvaise opinion de vous, que ledit
+sieur de Lamotte y a voulu imprimer. J'entends que la vérité est que
+le sieur d'Alféran a esté pardevers ledit sieur de Lamotte; pour le
+moins, ils le croyent icy. Il sera bon qu'ils sachent le vray de ce
+qui est passé; et comme ceux des estats vous envoyent les députés de
+Flandre pour faire entendre ce qu'ils ont ouy, il vous plaira de
+considérer si aussy il ne sera bon que vous leur envoyés icy le sieur
+d'Alféran, pour les advertir de ce qui a passé, et qu'il déclare qu'il
+se veut rendre responsable de son dire et de ses actions. J'estime
+aussy, monseigneur, qu'il seroit à propos que vous envoyés avec luy
+personnages notables et de qualité, pour les assurer de vostre bonne
+volonté. M. Despruneaux, qui n'est suspect de vouloir faire massacrer
+ceux de la nouvelle opinion, vous y pourra faire bon service; comme,
+monseigneur, l'affaire requiert que vous fassiez si expresse
+déclaration de la bonne volonté que vous portés à toute ceste nation,
+que rien n'en puisse demeurer au contraire en leurs opinions. Quant à
+monsieur le prince d'Orange, c'est un fort sage seigneur, et qui
+prendra raison en payement. Vous avés, ce me semble, plus d'intérêt de
+le bien assurer de vous, que luy n'a de l'estre de vous. Vous ne
+tirerés pas aisément, ni au premier coup, toutes les promesses de luy
+que l'on voudrait. Ce aussy à quoy il obligera sa promesse, j'estime
+qu'il n'y voudroit pas faillir. Il est doncq question que vous veoyés
+comme vous l'amènerés à s'obliger à vous, car, s'il vous sera ennemy
+ou contraire, je ne dis pas, monseigneur, que vous n'ayés de grandes
+forces et que vous ne puissiez faire ressentir à ce pays le déplaisir
+que l'on vous feroit, etc., etc.»
+
+§2.
+
+ Dépêche de Lanoue au duc d'Anjou. 18 août 1578.
+ (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 63.)
+
+«Monseigneur, depuis deux jours il est arrivé vers messieurs des
+estats aucuns hommes de Flandre qui leur ont faict un rapport dont
+j'ai bien voulu advertir Votre Alteze. La chose est telle: c'est que
+le sieur de Lamotte, qui est dans Gravelines, envoya quérir depuis
+naguières quelques notables personnages dudit païs et leur dict qu'il
+les vouloit advertir de chose qui importoit grandement à la patrie,
+pour le faire entendre auxdits sieurs des estats, savoir est:
+qu'Alféran estoit venu vers luy de la part de Vostre Alteze et lui
+avoit remonstré que trois causes principalement vous avoient esmeu de
+venir pardessà: l'une, pour vous en faire maistre, l'autre, pour
+ruiner la religion réformée, et la dernière, pour chasser le prince
+d'Orange, et que, si vouloit vous favoriser et tenir vostre party, que
+vous le feriez grand. Puis après il leur dist que, puisqu'on parloit
+de changer de maistre, qu'encores se valoit-il mieux tenir à l'ancien,
+qui estoit le roy d'Espagne, que tomber sous la main des Françoys, et
+qu'il avoit cinquante mille escus dans un coffre qu'il monstra alors
+auxdicts personnages, disant qu'il en aideroit les estats, s'ils
+vouloyent demeurer fidèles audict roy d'Espagne et s'employer contre
+les huguenots du pays et contre le prince d'Orange.--Voilà la somme de
+ces propos, tant ce qu'Alféran luy a dit, que le parlement qu'il faict
+pour reprendre le parti des Espagnols. Je pense que le but auquel il
+tend, c'est, par ces artifices et choses controuvées, vous mettre en
+défiance et diviser les uns et les autres, pour mieux avancer les
+affaires de don Juan.--Messieurs des estats pourront bien en escrire à
+Vostre Alteze, et peut-être vous envoyer les personnes qui ont parlé
+audit Lamotte. Toutefois j'ay bien voulu vous prévenir par ceste
+lettre, afin que vous soyez tousjours instruit davantage.--Il est très
+nécessaire, monseigneur, pour monstrer tousjours plus la sincérité de
+vos actions, que vous rendiez ce faict éclairci à ceux qui en
+pourroient estre en quelque doubte; et sera assez à temps d'en
+répondre, si lesdits estats envoyent vers Vostre Alteze pour cet
+effect. Je ne sçay si Alféran se seroit tant oublié, d'avoir tenu un
+tel langage, car ce seroit vous faire tort. Mais, afin qu'il n'arrive
+de tels inconvéniens, il est expédient d'aviser aux personnes qu'on
+emploie, qui soient telz qui ne puissent rien mesler de leurs
+particulières factions avec ce qui leur sera commandé.--Monseigneur,
+j'ay opinion que vendredy, l'armée de M. le duc Casimir se joindra et
+marchera, ou incontinent après. Et pour ce, sera bon que vostre Alteze
+diligente de tenir la sienne preste, parce que il pourra survenir
+occasion qui commandera qu'elle marche, et vous aussi pareillement;
+car le temporiser nuirroit aux affaires communes. Et d'aultant
+qu'il y a plusieurs choses à pourvoir et accomoder avant que Vostre
+Altèze puisse desloger, on ne doit perdre une seule heure de
+temps.--Monseigneur, vous pourrez donner avis à M. le prince d'Orange
+de l'estat en quoy estes; et quand lui ferez cest honneur de prendre
+conseil de luy en affaires présentes, il vous en mandera fidèlement
+son opinion et ce qui sera convenable que faciez, soit pour vous
+avancer ou retarder; mais il me semble que Vostre Alteze doit se
+haster. A grand peine vous pourra-on ayder de pouldre, du costé de
+deçà, dont aurez grand besoin, pour le grand nombre d'arquebusiers
+qu'avez. Monseigneur, il servira aussi grandement que vous envoyez
+quelqu'un vers M. le duc Casimir, afin de le bien disposer en vostre
+endroict; ce qu'à mon jugement se fera aisément; et si je le voy
+bientost, je luy parlerai comme il faut.--J'ay parlé à M. le prince
+d'Orange pour le sieur de Richebourg, s'il trouve bon qu'il accompagne
+M. de Bellièvre. Et quant à ce que Vostre Altèze craint d'estre
+soupçonnée de moienner la paix avec don Juan, elle ne s'en doit mettre
+en peine. On croit plustost que les François désirent la
+guerre.--Monseigneur, si vostre cavallerie ne s'arme ainsy qu'elle
+n'est en France, en ce pays on ne le trouvera beau. Il y a bonne
+commodité d'y pourvoir par l'abondance des armes qu'on y trouve.--Je
+partirai demain d'icy pour m'en aller à Bruxelles, pour après aller au
+camp; et en cest endroit je ferai fin, pour supplier le Créateur,
+monseigneur, vous tenir en sa sainte garde.
+
+»De Anvers, ce 18 août 1578.
+
+»Vostre très humble et très obéissant serviteur à jamais.
+
+ »LANOUE.»
+
+
+XV
+
+ Résolution des états généraux donnant au prince d'Orange, à
+ l'occasion du baptême de sa fille, _Catharina-Belgia_,
+ la terre et comté de Linghen.--Anvers, 21 septembre 1578.
+ (Archives du royaume.--Gachard, _Correspondance de Guillaume
+ le Taciturne_, t. VI, p. 313, 314.)
+
+«Ayant les estats généraulx des Pays-Bas délibérez sur le présent
+qu'on poulroit faire à monseigneur le prince d'Aurange, en tesmoignage
+du baptesme de la fille de Son Excellence, nommée _Katharina-Belgia_,
+auquel iceulx estats par certains leurs députez ont assisté, se sont
+advisez et résoluz que, pour les grandes raisons, cogneues à un
+chascun, qu'ils ont de recognoiltre le soing et travail que Son
+Excellence prend continuellement pour le bien et conservation du pays,
+ne se pourroit faire présent plus convenable et agréable à sadicte
+Excellence, que de la terre et comté de Linghen, avecq les actions,
+droits et dépendances d'icelle, mesme avecq la forteresse, artillerie
+et munitions, et en tout tel estat comme elle est présentement, et
+soubz les charges y appartenantes, à en prendre la possession
+incontinent, à condition expresse que sadicte Excellence, ou aultre
+ayant cause dudicte comté après icelle, sera tenue d'en payer
+annuellement au prouffit de sadite fille, une rente héritable de trois
+mille livres Arthois, racheptable au denier seize, et que de ce, au
+prouffit de ladicte fille, seront dépeschées lettres en forme deue et
+vaillable.»
+
+»Et d'aultant que ledit seigneur prince a droit de demander au roy
+d'Espaigne la somme de cent soixante mille livres, du prix de quarante
+groz, monnoye de Flandres, à raison de ses gaiges, pensions,
+traistemens, obligations et debtes liquides, escheant à la fin du mois
+de juillet 1578, sera tenu quicter lesdites debtes, comme il a
+franchement quicté et quicte par ces présentes. Et, moyennant ce, ont
+lesdits estats accordé et accordent audit seigneur prince de demeurer
+seigneur et possesseur de ladicte terre et comté de Linghen, aux
+conditions susdistes, estant icelle terre de beaucoup plus grande
+valeur que la somme par ledit seigneur prince quictée.
+
+»Davantage, promectent lesdictz estatz de payer et satisfaire les
+drossart, aultres officiers et soldatz qui sont à présent audict
+Linghen, à leurs propres coustz et dépens, jusque au jour que ledit
+seigneur prince sera mis en réelle et actuelle possession de ladicte
+terre et seigneurie de Linghen: aultrement demeurera audit seigneur
+prince son action libre et franche pour ladicte somme desdicts cent
+soixante mille florins.
+
+»En oultre, au cas que, pour la deffense et tuition du païs, fût
+contrainct ledict seigneur prince mestre en ladicte place garnison
+extraordinaire, comme elle y est à présent, ne sera tenu entretenir
+ladicte garnison à ses despens, ainsi sera ladicte garnison
+extraordinaire payée par lesdicts sieurs les estats, ou aultres ayant
+droict, estant ledit sieur prince seulement subject à entretenir la
+garnison ordinaire à ses despens.
+
+»Requerront lesdicts estats à Son Altèze que lettres-patentes en forme
+deue sur ce soyent despeschées.
+
+»Faict en Anvers, le 21e jour de septembre 1578.»
+
+
+XVI
+
+ Union d'Utrecht. 23 janvier 1579.
+ (Lepetit, _Grande chronique de Hollande, Zélande_, etc., etc.,
+ t. 2 p. 372.)
+
+«Comme on a cogneu depuis la pacification faite à Gand, par laquelle
+les provinces de ces Pays-Bas s'estoient obligées de s'entre-secourir
+de corps et de biens, pour chasser hors desdits pays les Espagnols et
+leurs adhérens, ayant lesdits Espagnols, avec dom Juan et autres leurs
+chefs et capitaines cherché tous moyens, comme ils font encore
+journellement, de réduire lesdites provinces, tant en général qu'en
+particulier, sous leur servitude et tyrannie, et tant par armes que
+par leurs practiques les diviser et desmembrer, rompant leur union
+faite par ladite pacification, à la totale ruine desdits pays; comme
+de fait on a vu que, continuans en leurdit dessein, depuis peu de
+temps ils auroyent par leurs lettres sollicité quelques villes et
+quartiers desdites provinces, s'estant nommément advancez de faire
+irruption au pays de Gueldre;
+
+»Pour ce est-il que ceux de la duché de Gueldre et conté de Zutphen,
+ceux des contés de Hollande, Zélande, Utrecht, Frise et les Ommelandes
+entre les rivières d'Ems et Lauwers, ont trouvé expédient et
+nécessaire de s'allier et conjoindre plus estroictement et
+particulièrement par ensemble, non pas pour se départir de l'union
+faite à la pacification de Gand, mais pour tant plus la confirmer et
+se pourvoir contre tous inconvéniens èsquelz ils pourroient eschoir
+par les pratiques, surprises et efforts de leurs ennemis; et pour
+sçavoir comment, en telles occurences, ils se pourront conserver et
+garantir; aussi pour éviter et retrancher ultérieurement division
+desdites provinces et des membres d'icelles; demeurant au surplus
+ladite union et pacification de Gand en sa force et vigueur suyvant
+quoy les députez desdites provinces, chacun en leur regard,
+suffisamment authorisez, ont conclu et arresté les points et articles
+qui s'en suyvent, sans, en tout cas, se vouloir par cestes aucunement
+distraire ny aliéner du Saint-Empire.
+
+»1º En premier lieu, que lesdites provinces font alliance, union et
+confédération par ensemble, comme par ces présentes elles se sont
+alliées, unies et confédérez à jamais, de demeurer ainsi en toutes
+sortes et manières, comme si toutes ne fûssent qu'une province seule,
+sans qu'elles se puissent en nul temps, à l'advenir, désunir ny
+séparer, ny par testament, codicille, donation, cession, eschange,
+vendition, traitez de paix ou de mariage, ny pour nulle autre occasion
+que ce soit ou puisse estre; demeurans néanmoins sains et entiers,
+sans aucune diminution ny altération les privilèges spéciaux et
+particuliers, droicts, franchises, exemptions, statuts, coustumes,
+usances et toutes autres droictures et prééminences que chacune
+desdites provinces, villes, membres et habitants d'icelles peuvent
+avoir. En quoi ils ne veulent non seulement point préjudicier ny
+donner empeschement aucun, mais assisteront les uns les autres par
+tous moyens, voire de corps et de biens, si besoin est, à les
+deffendre, les confirmer et maintenir contre et envers tous qui en
+iceux les voudroient troubler ou inquiéter. Bien entendu que des
+différends qu'aucunes desdites provinces, membres et villes de ceste
+union peuvent avoir entre elles, ou par après se pourroient susciter
+touchant leurs privilèges et franchises, exemptions, droicts,
+statuts, et anciennes coustumes, usances ou autres droictures, il en
+sera vuydé par voye de justice ordinaire ou par arbitres et
+appointemens amiables, sans que les autres pays ou provinces, membres
+ou villes à qui tels différends ne touchent (si avant que parties se
+submectent au droict), s'en puissent aucunement mesler, sinon
+d'intercession tendante à accord.
+
+»2º Que lesdictes provinces, en conformité et pour confirmation de
+ladicte alliance et union, seront tenues et obligées de s'entr'aider
+et entre-secourir, les unes les autres, de tous leurs moyens, corps et
+biens, effusion de leur sang et danger de leurs vies, contre tous
+efforts, envahies et attentats qu'on leur voudroit faire, sous quelque
+couleur ou prétexte que ce soit, du roy d'Espagne ou de quelque autre:
+ou à cause qu'en vertu du traité de la pacification de Gand, ils
+auroient prins les armes contre dom Juan, ou d'avoir receu pour
+gouverneur l'archiduc Mathias, ou de quelques autres dépendances de
+ce, et de tout ce qui s'en est ensuivi, ou s'en pourroit encore
+ensuyvre: et sur ce sous couleur de vouloir restablir par les armes la
+religion catholique romaine, des nouveauctez et altérations qui depuis
+l'an 1578 sont advenues en aucunes desdites provinces, membres et
+villes, ou bien pour cause de ceste présente union et confédération,
+ou autre cause semblable: et ce, en cas qu'on voulût user desdits
+efforts, envahies et attentats, aussi bien en particulier sur l'une
+desdites provinces, que sur toutes, en général.
+
+»3º Que lesdites provinces seront aussi tenues et obligées de, en
+pareille manière, s'entre-secourir et défendre contre tous sieurs
+princes et potentats, pays, villes et républiques estrangères quy,
+soit en général ou en particulier, leur voudroient grever et nuire, ou
+faire la guerre; bien entendu que l'assistance qui en sera décernée
+par la généralité de cette union se fera avec cognoissance de cause.
+
+»4º Et pour tant mieux assurer lesdites provinces, membres et villes
+contre toute force ennemie, que les villes frontières et celles qu'on
+trouvera en avoir besoin, en quelque province que ce soit, seront, par
+l'advis et ordonnance de la généralité de ceste union, fortifiées, aux
+dépens des villes et de la province où elles sont situées et assises,
+à ces fins aydées de la généralité, pour la moitié. Mais, s'il se
+trouve expédient de bastir quelques nouvelles forteresses, ou d'en
+desmolir aucunes en icelles provinces, que les frais seront à la
+charge de la généralité.
+
+»5º Et, pour subvenir à la dépense qu'il conviendra faire, en cas que
+dessus, pour la tuition et défense desdites provinces, a esté accordé
+que, par toutes lesdites provinces unies concordablement, et sur un
+même pied, seront mis sus, et de trois mois en trois mois, affermées
+au plus offrant, ou collectées, certaines gabelles sur toutes sortes
+de vins et bières, sur la moulture des grains, sur le sel, sur les
+draps d'or, d'argent, et de laine, sur les bestes qui se tueront, sur
+tous chevaux et boeufs qui se vendront ou échangeront, sur tous biens
+sujets au grand pois ou balances, et sur tous autres biens qui, par
+commun advis et consentement, se trouveront estre convenables, suyvant
+les ordonnances qui en seront pourjectées et dressées, et qu'à ces
+fins on employera pareillement les domaines du roy d'Espaigne,
+défalquées les charges qui y sont.
+
+»6º Lesquels moyens se pourront augmenter ou diminuer, haulser ou
+abaisser, selon l'exigence des affaires, confirmez seulement pour
+subvenir à la défense commune, et pour ce que la généralité sera
+submise de supporter sans, en nulle manière, les pouvoir appliquer à
+nul autre usage.
+
+»7º Que les villes frontières et toutes les autres, que requis sera,
+et qui en auront besoin, seront, en tout temps, tenues de recevoir
+toute telle garnison que lesdites Provinces-Unies trouveront convenir,
+et qui, par l'advis du gouverneur de la province où les villes
+requièrent garnison, sera ordonné, sans le pouvoir refuser; lesquelles
+garnisons seront payées de leur solde par lesdites Provinces-Unies: et
+les capitaines et soldats, pardessus le serment général, en feront un
+particulier à la ville ou province où ils seront posez, ce qui se
+couchera ès articles de leur retenue. Aussi qu'il se tiendra tel ordre
+et discipline entre tous gens de guerre, que les bourgeois et habitans
+des villes et pays, tant ecclésiastiques que séculiers, ne soyent trop
+chargez, ny fouliez outre raison. Lesquelles garnisons seront non plus
+exemptes d'axes et impôts, que les bourgeois et communes des lieux où
+ils seront mis, moyennant que la généralité de ladite bourgeoisie leur
+paye leur argent de service et logis, comme il s'est faict jusqu'à
+présent en Hollande.
+
+»8º Et afin, qu'à toutes occurences et en tout temps on puisse estre
+assisté des gens du pays, les habitans de chacune desdites
+Provinces-Unies, èz villes et champs, feront tout au plus long, en
+dedans un mois de la date de ceste, passez à monstre et couchez par
+escrit, depuis les 18 jusqu'à 60 ans, afin que le nombre d'iceux
+estant cogneu à la première assemblée des confédérez, il en soit
+ordonné par plus grande asseurance et défense du pays, comme se
+trouvera convenir.
+
+»9º Nuls accordz ne traités de trèves ny de paix ne se pourront faire,
+ny guerres se susciter, nuls impôts se lever, nulles contributions se
+mettre sus, concernant la généralité de ceste union, que par l'advis
+et commun consentement de toutes lesdites provinces. Et en toutes
+autres choses touchant l'entretenement de ceste confédération et de ce
+qui en dépend, on se réglera selon ce qui sera advisé et résolu par la
+pluralité des voix des provinces comprises en ceste union, lesquelles
+seront recueillies comme on a fait jusques à présent en la généralité
+des estats, et ce, par provision, tant qu'autrement ne soit ordonné
+par les dispositions communes des confédérez. Mais si ès dicts traitez
+de trèves, paix, guerres, ou contributions, lesdites provinces ne se
+sçavent accorder par ensemble, lesdits différends se remettront et
+référeront, par provision, sur les gouverneurs et lieutenans qui sont
+à présent ès dites provinces, lesquels accorderont les parties ou
+décideront de leurs différends comme ils trouveront estre pour raison.
+Et si lesdits sieurs gouverneurs et lieutenans ne convenaient point
+par ensemble, ils pourront prendre tels adjoints et assesseurs non
+partiaux que bon leur semblera, et seront les parties tenues
+d'accomplir et entretenir ce qui par lesdits gouverneurs et lieutenans
+aura esté, en manière que dessus, déterminé.
+
+»10o Que nulles desdites provinces, villes ou membres ne pourront
+faire aucune confédération ou alliance avec nuls sieurs ou pays de
+leur voisinage, sans consentement de ces provinces unies et de leurs
+confédérez.
+
+»11º Trop bien est accordé que, si quelques sieurs princes ou pays
+voisins desiroyent de s'adjoindre par alliance et confédération avec
+les Provinces-Unies, que par l'advis et agréation de toutes ilz y
+seront reçus et admis.
+
+»12º Qu'au fait de la monnaie, assavoir au cours et évaluation des ors
+et argents, toutes lesdites provinces auront à se conformer et régler
+selon les ordonnances qui, à la première opportunité en seront
+dressées, que l'une ne pourra changer ny altérer sans l'autre.
+
+»13º Quant au point de la religion, ceux de Hollande et de Zélande s'y
+comporteront comme bon leur semblera; et, au regard des autres
+provinces de ceste union, elles se pourront gouverner en cela selon
+le placart de l'archiduc Mathias, gouverneur général des Pas-Bas,
+mesme par l'advis du conseil d'Estat et des estats généraux touchant
+la liberté de religion. Ou bien elles pourront, soit en général ou en
+particulier, y mettre tel ordre et réglement que, pour le repos de
+leurs provinces, villes et membres particuliers, tant ecclésiastiques
+que séculiers, en la conservation, chacune, de ses biens, droits et
+prérogatives, ils trouveront mieux convenir, sans que par nulle autre
+province, leur puisse en cela estre faict ny donné aucun destourbier
+ou empeschement, demeurant un chacun libre en sa religion, sans qu'à
+cause d'icelle personne ne puisse estre recherché, suyvant la
+pacification de Gand.
+
+»14º Que toutes personnes conventuelles et ecclésiastiques suyvant
+ladite pacification, jouiront de leurs biens qui sont situez et assis
+en aucune de ces provinces respectivement. Et s'il y avoit aucuns
+ecclésiastiques, lesquels durant les guerres de Hollande et Zélande à
+l'encontre des Espagnols estoyent sous le commandement desdits
+Espagnols et se sont depuis retirez de leurs couvents ou colléges et
+venus se rejeter en Hollande ou Zélande, qu'on leur fera, par ceux de
+leursdits cloistres ou couvens, donner alimentation et entretenement
+suffisant, leur vie durant, comme pareillement on fera à ceux de
+Hollande et Zélande qui en sont sortiz et retirez en aucune de ces
+provinces unies.
+
+»15º Que pareillement sera donné l'alimentation et entretenement, leur
+vie durant, selon la commodité du revenu de leurs cloistres ou
+couvens, à toutes personnes de ces pays unis qui s'en voudront
+départir, ou jà en sont départis, soit pour religion ou autre occasion
+raisonnable: bien entendu qu'à ceux qui depuis la date de cestes se
+voudront habituer èsdits cloistres et couvents et qui après en
+voudroyent sortir, ne leur sera donné aucune alimentation, mais s'en
+pourront retirer, si bon leur semble, en retenant à eux ce qu'ils y
+auront apporté. Et que tous ceux qui présentement sont ès dits couvens
+ou qui par cy-après y voudront entrer, demeureront libres en leur
+religion, profession et habits, à la charge, qu'en tous autres cas,
+ils soyent obéissans à leurs généraux.
+
+»16º Et s'il advenoit, que Dieu ne veuille, qu'entre lesdites
+provinces il y survint quelque malentendu, questions ou divisions, en
+quoy elles ne sçauroient s'accorder, qu'icelles, si avant que le fait
+touche une province en particulier, seront appoinctées et vuidées par
+les autres provinces ou par celles que, d'entre elles, elles
+voudroyent dénommer. Mais s'il touche toutes les provinces, en
+général, cela se vuidera par les gouverneurs et lieutenans des
+provinces, comme il est dit, article 9 cy-dessus, lesquels seront
+tenus de faire droit aux parties, ou de les accorder, en dedans un
+mois, ou en plus bref temps, si le cas le requiert, après en avoir
+esté sommez et requis par l'une ou l'autre des parties; et ce qui par
+les autres provinces, ou leurs députez, ou par lesdits gouverneurs ou
+lieutenans aura esté dit et prononcé, sera suivi, et accompli, sans,
+en ce, se pouvoir prévaloir d'aucune provision de droict, soit
+d'appel, relief, revision, nullité ne autres prétentions, quelles
+qu'elles soyent.
+
+»17º Que lesdites provinces, villes et membres d'icelles se garderont
+de donner aucune occasion de guerre ou noise à ceuls de leurs voisins,
+princes, scieurs, pays, villes ou républiques; pour à quoy obvier
+seront lesdites Provinces-Unies tenues de faire bon, bref droit et
+expédition de justice, aussi bien aux forains et estrangers, qu'à
+leurs sujets et citoyens. Et si aucune d'entre elles y estoit
+défaillante, les autres, leurs confédérez, tiendront la main, par tous
+moyens raisonnables, que cela soit fait, et que tous abus qui le
+pourroient empescher ou retarder le cours de la justice soyent
+corrigez et réformez, selon le droict et suyvant les priviléges et
+anciennes coutumes d'icelles.
+
+»18º Ne pourra nulle desdites provinces, villes ou membres, mettre sus
+aucune imposition, argent de convoy, ny autre pareille charge, au
+préjudice des autres, sans commun consentement de tous, ny surcharger
+aucuns de ses confedérez plus avant que soy mesmes, ou ses habitans.
+
+»19º Que pour mettre ordre à toutes choses occurrentes et aux
+difficultez qui se pourroient présenter, lesdits confédérez seront
+tenus, sur le mand et rescription qui leur sera faicte par ceux qui
+seront autorisés quant à ce, de comparoistre en ladite ville
+d'Utrecht, au jour qui sera limité, pour entendre à ce que par les
+lettres de rescription sera exprimé, si la chose ne requiert d'estre
+secrète, pour sur ce délibérer, et par commun advis et consentement,
+ou par la pluralité des voix, y résoudre et ordonner, jaçoit qu'aucuns
+ne comparussent pas: auquel cas, ceux qui comparaîtront, pendant ce
+temps, procéder à la résolution et détermination de ce qu'ils
+trouveront convenable et proufitable au bien public de ces
+Provinces-Unies; et ce qui aura esté ainsi résolu s'accomplira mesmes
+par ceux qui n'ont point comparu, ne fût que la chose fût de trop
+grande importance et qu'elle pût souffrir le délayer; auquel cas, on
+rescrivera à ceux qui ont esté défaillans de s'y trouver à certain
+jour limité, à peine de perdre l'effet de leur voix, pour cette fois.
+Et lors, ce qui aura été fait demeurera ferme et valable, ores
+qu'aucunes desdites provinces ayant esté absentes; sauf qu'à ceux qui
+n'auront eu le moyen de comparoistre, il leur sera loisible d'y
+envoyer leurs advis par escrit, pour au recueil de toutes les voix, y
+avoir tel regard qu'il appartiendra.
+
+»20o Et à ces fins seront tous et chacun desdits confédérez tenus de
+rescrire à ceux qui auront l'autorité, de faire assembler lesdites
+Provinces-Unies, de toutes choses qui pourront occurrer et venir au
+devant ou qui leur semblera tendre au bien ou au mal desdites
+provinces et confédérez, pour sur ce les faire convoquer comme dessus.
+
+»21º Et si avant qu'il s'y représente quelque obscurité ou ambiguité
+par où pourroit naître dispute ou question, l'interprétation d'icelles
+appartiendra auxdits confédérez qui, par commun advis les pourront
+esclarcir et en ordonner ce que de raison. Et si sur icelles ils ne
+tomboient d'accord, ils auront recours aux gouverneurs et lieutenans
+des provinces, comme dict est.
+
+»22º Comme pareillement s'il se trouvoit nécessaire d'augmenter on
+diminuer quelque chose aux articles de cette union, confédération et
+alliance en aucuns de leurs points, que cela se fera par commun advis
+et consentement de tous lesdits confédérez, et non autrement.
+
+»23º Tous lesquels poincts et articles et chacun d'eux en particulier
+lesdites Provinces-Unies ont promis et promettent par cestes
+d'accomplir et entretenir, sans y contrevenir ny souffrir y estre
+contrevenu directement ou indirectement en aucune manière. Et si,
+avant qu'aucune chose se face on attente au contraire par aucun
+d'entre eux, que dès maintenant et pour lors, ils le déclarent nul et
+de nulle valeur, obligeant à ce leurs personnes et tous les manans et
+habitans respectivement desdites provinces, villes et membres,
+ensemble tous leurs biens pour iceux en cas de contraventions estre,
+par toutes places, pardevant tous seigneurs, juges et juridictions où
+on les pourra recouvrer, saisir, arrestez et empeschez, pour l'effect
+et accomplissement de ces présentes et de ce qui en dépend, renonçans,
+à ces fins, à toutes exceptions, grâces, privilèges, relèvemens, et
+généralement à tous bénéfices de droit qui, au contraire de cestes,
+leur pourroient ayder et servir, et spécialement au droict qui dict
+générale renonciation non valoir si la spéciale ne précède.
+
+»24º Et pour plus grande corroboration seront tous gouverneurs et
+lieutenans desdites provinces, qui y sont à présent, ou qui y pourront
+estre en temps advenir, ensemble tous magistrats et hauts officiers
+desdites provinces, villes ou membres, tenus de jurer et prêter le
+serment d'entretenir et faire entretenir tous les poincts et articles
+et chacun d'eux en particulier de ceste union et confédération.
+
+»Comme pareillements seront tenus de faire le mesme serment tous corps
+de confrairies ordinaires et compaignies bourgeoises en chacune
+desdites villes et places de ladite union.
+
+»De ce en seront dépeschés lettres en forme par les gouverneurs,
+lieutenans, membres et villes des provinces, à ce spécialement
+requises, soubsignées.
+
+»Et fut ceste présente faite et soussignée en ladite ville d'Utrecht,
+le 23 de janvier 1579.»
+
+
+Après avoir reproduit le texte ci-dessus de l'union d'Utrecht, Lepetit
+(_Gr. chron. de Holl. et Zél._, t. II, p. 376) dit:
+
+«Le 4e de février ensuyvant, ceste union fut signée par ceux de Gand;
+le 3e de may, par le prince d'Orange, en Anvers; le 11e de juin, par
+George de Lalain, comte de Remberghes, gouverneur de Frise,
+d'Overyssel et Groningue et des Ommelandes. Après, ceux d'Anvers
+suivirent ceux de Bruges, de Bréda, et plusieurs autres.--Tout ceci se
+faisoit tandis que ceux d'Artois, de Hainaut, Lille, Douay Orchies,
+tramoient leur désunion et pourchassoient leur réconciliation
+particulière vers le prince de Parme, lors campé devant Maëstricht,
+s'excusant vers les autres confédérez, qu'ils ne pouvoient souffrir
+aucune altération de la religion romaine.»
+
+
+XVII
+
+ Petri Foresti opera omnia.--Observat. et curat. medic. de
+ febribus,
+ lib. 2, observ. 4. (Francof. 1660, et Lugd. Batav., 1593.)
+
+Illustriss. Dominus princeps Auraïcus, cum per hyemem Delphis ageret,
+et in stupha longo tempore degeret, apertis sæpe fenestris, quæ ad
+turrim templi antiqui spectabant, unde ventus perpendicularis et ex
+parte Borealis intrabat, ita ut in gutturis inflammationem incideret,
+quam et valida febris subsequebatur, cùm aliquantulum inhoeruisset:
+quæ per viginti quatuor horas tantùm duravit, febre non ampliciis
+redeunte, licet vires utcumque ex valida illa febre dejectæ fuerint.
+Utebatur autem tunc gargarismo quodam sibi familiari in eodem gutturis
+malo, quo alias commode uti solebat ab ejusdem _generosissima uxore_
+confecto... Verum cùm inde nihil juvaminis sentiret, _27 januarii anno
+1581_ Excellentia sua me vocavit. (Suit l'exposé du traitement de la
+maladie.)--Fuitque istis remediis illustriss. Dominus princeps magna
+cum nostra laude curatus, ut postea validus ac robustus Amstelrodamum
+accesserit. Cùmque Excellentissimus Dominus princeps _tertio julii_
+rediisset, ejusque Excellentiam, _tùm Dominam ejus uxorem
+generosissimam Carolam_, ex stemmate nobilissimo Borboniorum ortam,
+strenuissimi Ducis Monpenserii filiam, in Haghà Comitis salutarem, ea
+ipsa admodum liberalis duobus scyphis deauratis me donavit, pigans
+æternæ memoriæ gratitudinis post se relinquens.
+
+
+XVIII
+
+ Déclaration des états généraux des Provinces-Unies du 26 juillet
+ 1581, moins le préambule, qui a été déjà reproduit au chap. IX.
+ (Lepetit, _Chronique de Hollande et Zélande_, t. II, p. 428
+ et suiv.)
+
+«Or, il est ainsi que le roy d'Espagne, après le trespas de feu, de
+haute mémoire, l'Empereur Charles cinquiesme, son père, de qui luy
+sont transportés tous ces pays, oubliant les services que, tant sondit
+père que luy mesme avaient receu de ces pays et inhabitans d'iceulx,
+par lesquels principalement le roy d'Espagne avoit obtenu si
+glorieuses et mémorables victoires contre ses ennemis, que son nom et
+puissance en estoient renommez et redoubtez par tout le monde;
+oubliant aussi les admonitions lesquelles ladite majesté impériale luy
+avoit par cy-devant faites: au contraire a donné audience, foi et
+crédit à ceux du conseil d'Espagne estans lez luy, ayant ledit conseil
+conçu une haine secrète contre ces pays et leur liberté; pour autant
+qu'il ne leur étoit permis d'y commander et les gouverner, ou de
+servir en iceux les pricipaux estats et offices, ainsi qu'ils sont au
+royaume de Naples, Sicile, Milan, aux Indes, et autres pays sujets à
+la puissance du roy: estant aussy amorcez de la richesse desdits pays,
+à la plus part d'entre eux bien cognue. Ledit conseil, ou mesme des
+principaux d'iceluy, ont par diverses foys remonstré au roy que, pour
+sa réputation et plus grande autorité de Sa Majesté, il valoit mieux
+conquester de nouveau ces Pays-Bas, pour alors y pouvoir commander
+librement, à son plaisir, et absolutement, c'est-à-dire, tyranniser, à
+sa volonté, que de les gouverner sous telles conditions qu'il avoit, à
+la réception de la seigneurie desdits pays, juré d'observer.
+
+»Le roy d'Espagne suyvant depuis lors ce conseil, a cherché tous
+moyens pour réduire ces pays, les despouillant de leur ancienne
+liberté, en servitude, sous le gouvernement des Espagnols. Ayant, sous
+prétexte de la religion, premièrement voulu mettre ez principales et
+plus puissantes villes nouveaux évesques, les dotant de
+l'incorporation des plus riches abbayes, adjoustant à chacun évesque
+neuf chanoines pour luy servir de conseillers, dont les trois auroient
+la charge péculière de l'inquisition; par laquelle incorporation
+lesdits évesques, estant ses créatures à sa dévotion et commandement
+(qui eûssent peu estre choisis aussi bien d'estrangers que de naturels
+du pays) auroient le premier bien et la première voix ez assemblées
+des estats desdits pays: et par l'adjonction desdits chanoines, auroit
+introduit l'inquisition d'Espagne, laquelle, de tout temps, a esté en
+ces pays en aussy grande horreur et autant odieuse comme l'extrême
+servitude mesmes, ainsi qu'il est notoire à un chacun; tellement que
+la majesté impériale l'ayant autrefois mise en avant à cesdits pays,
+icelle, moiennant les remontrances faictes à Sa Majesté, cessa de plus
+la proposer, monstrant en cela la grande affection qu'il portoit à ses
+subjectz.
+
+»Mais nonobstant diverses remontrances faites au roy d'Espaigne, tant
+par les provinces et villes particulières, que par aulcuns des
+principaux seigneurs du pays, nommément par le baron de Montigny, et
+depuis par le comte d'Egmont, qui, par consentement de la duchesse de
+Parme, alors régente d'iceux pays, par advis du conseil d'Estat et de
+la généralité, ont, à ces fins, successivement esté envoyés en
+Espaigne. Et nonobstant aussy que le roy leur auroit, de bouche, donné
+espoir que, suivant leur requeste, il pourvoiroit au contentement du
+pays. Si est-ce toutefois que par lettres il a fait puis après tout
+le contraire; commandant bien expressément et sous peine d'encourir
+son indignation, de recevoir incontinent les nouveaux évesques et de
+les mettre en possession de leurs évêchez et abbayes incorporées:
+d'effectuer l'inquisition, où elle avoit auparavant esté encommencée à
+pratiquer, et d'obéyr et ensuivre les décrets et statuts du concile de
+Trente, lesquels, en divers points, contrarient aux priviléges du
+pays.
+
+»Ce qu'estant venu à la cognoissance de la commune, a donné juste
+occasion d'une grande altération entre eux et grandement diminué la
+bonne affection, laquelle, comme bons sujets, ils avoyent de tout
+temps portée au roy et à ses prédécesseurs; car ils mettoient
+principalement en considération que le roy ne prétendoit pas tant
+seulement tyranniser sur leurs personnes et biens, mais aussi sur
+leurs consciences, desquelles ils n'entendoient estre responsables ou
+tenus d'en rendre compte qu'à Dieu seul.
+
+»A cette occasion, et pour la pitié qu'ils avoient du pauvre peuple,
+les principaux de la noblesse du pays exhibèrent, l'an 1566, certaine
+remonstrance, par forme de requeste, suppliant par icelle, pour
+apaiser la commune, et éviter toutes émotions et séditions, qu'il
+pleust à Sa Majesté, monstrant l'amour et affection que, comme prince
+benin et clément, il portoit à ses sujets, de modérer lesdits points,
+et signamment ceux qui concernoient la rigoureuse inquisition et
+supplices pour le fait de la religion.
+
+»Et pour remonstrer le mesme plus particulièrement au roy et avec plus
+d'autorité et luy donner à entendre combien il estoit nécessaire pour
+le bien et prospérité du pays, et pour le maintenir en repos et
+tranquillité, d'oster les susdites nouvelletez et modérer la rigueur
+des placarts publicz sur le faict de la religion: Se sont ledit
+marquis de Berghe et ledit baron de Montigny, à la requeste de ladite
+dame la régente, du conseil d'Estat et des estats généraux de tous les
+pays, comme ambassadeurs, acheminez vers Espagne, là où le roi, au
+lieu de leur donner audience et pourvoir aux inconvéniens par eux
+remontrez (lesquels, pour n'y avoir remédié à temps, comme l'urgente
+nécessité le requéroit, s'estoient desjà en effect commencé à
+descouvrir par tout le pays entre la commune), par instinct,
+persuasion et sentence du conseil d'Espagne il a fait déclarer
+rebelles et coupables du crime de lèze-majesté tous ceux qui avoient
+faict ladite remonstrance, et d'avoir forfait corps et biens.
+
+»Et pardessus ce, pensant estre totalement asseuré desdits pays par
+les forces et violence du duc d'Alve et les avoir réduits sous sa
+plénière puissance et tyrannie, il a fait, puis après, contre tout
+droit des gens (de tout temps inviolablement observé, mesmes entre les
+plus barbares et cruelles nations et princes les plus tyranniques),
+emprisonner et mourir lesdits seigneurs ambassadeurs, confisquant tous
+leurs biens.
+
+»Et nonobstant que toute la susdite altération survenue l'an 1566, à
+l'occasion que dit est, eût été quasi assoupie par la régente et ceux
+de sa suite, et que la plus grande part de ceux qui s'étaient
+présentés devant elle pour la liberté du pays se fûssent retirés, ou
+eûssent été déchassés, et les autres assujétis: ce néantmoins, pour ne
+négliger l'opportunité que ceux du conseil d'Espagne avoient si
+longtemps cherchée et espérée, selon qu'ouvertement donnèrent à
+cognoistre les lettres interceptées, audit an 1566, de l'ambassadeur
+d'Espagne, nommé d'Alava, escrites à la duchesse de Parme, pour avoir
+moyen, sous quelque prétexte, d'abolir tous les priviléges du pays et
+de le pouvoir faire gouverner tyranniquement par les Espagnols, comme
+ils faisoyent les Indes et autres pays par eux de nouveau conquestez,
+il a par l'instruction et conseil desdits Espagnols, monstrant en cela
+le peu d'affection qu'il portoit à ses sujets de ces pays,
+contrevenant à ce qu'il estoit obligé, comme leur prince, protecteur
+et bon pasteur, envoyé en ces pays le duc d'Alve, fort renommé pour sa
+rigueur et cruauté, l'un des principaux ennemys des mesmes pays,
+accompagné d'un conseil de personnes de mesme naturel et humeur que
+lui.
+
+»Et combien que ledit duc d'Alve soit entré en ce pays avec son armée,
+sans aucune rencontre ny empeschement, et qu'il ayt esté receu des
+povres inhabitans avec toute révérence et honneur, n'en attendant que
+toute bénignité et clémence, suyvant ce que le roy leur avoit tant de
+fois promis par ses lettres fainctement escrites, voire mesme qu'il
+estoit délibéré de se trouver en personne au pays et d'y venir donner
+ordre à tout, au contentement d'un chacun.
+
+»Ayant iceluy roy, outre cela, au temps du parlement du duc d'Alve
+pour venir par deçà, fait armer, aux costes d'Espagne, une flotte de
+navires pour l'amener icy, et une autre en Zélande pour l'aller
+rencontrer et recevoir, comme il en faisoit courir le bruit, aux
+grands frais et dépens du pays: pour tant mieux amuser et abuser les
+povres sujets et plus facilement les attirer en ses filets.
+Nonobstant quoy, iceluy duc d'Alve, incontinent après sa venue, bien
+qu'il fûst estranger, nullement de sang royal, déclara qu'il avait
+commission du roy, de grand capitaine, et, peu après, de gouverneur
+général de ces pays: chose du tout contraire aux priviléges et anciens
+usages d'iceux. Et descouvrant suffisamment ses desseins, mit
+subitement garnison éz principales villes et forteresses du pays, fit
+bastir aux plus puissantes et riches villes des citadelles, pour les
+tenir en sujétion. Et par charge du roy, comme il disoit, appela
+aimablement vers luy, tant par lettres qu'autrement, les principaux
+seigneurs du pays, sous prétexte d'avoir affaire de leurs conseils et
+assistance pour le bien et service du roy et des pays.
+
+»Après quoy il fit appréhender prisonniers ceux qui, ayant donné foy à
+ses lettres, s'étoient venus présenter: qu'il a, contre les
+priviléges, fait mener hors du pays de Brabant, où ils avaient esté
+appréhendez, faisant pardevant lui et son conseil, encores qu'ils ne
+fûssent juges compétens, instruire leur procès. Et devant qu'ils
+fûssent instruits et les seigneurs accusez, pleinement ouys en leur
+défense, jugez avoir commis crime de perduellion, les faisant
+publiquement et ignominieusement mettre à mort.
+
+»Les autres, qui, pour mieux recognoistre les faintises des Espagnols,
+s'estoyent retirez et tenus hors du pays, déclarez rebelles, et
+d'avoir commis crime de lèze-majesté, d'avoir forfait corps et biens,
+et comme tels, confisqué tout ce qu'ils avoient pardeçà; le tout, afin
+que les povres inhabitans ne s'en pûssent ayder, en la juste défense
+de leur liberté contre l'oppression des Espagnols et de leurs forces,
+à l'assistance desdits seigneurs et princes; pardessus une infinité
+d'autres gentilshommes et notables bourgeois, lesquels il a en partie
+fait mourir et en partie déchassez, pour confisquer leurs biens:
+travaillant le reste des bons inhabitans tant par fourragement de
+soldats, qu'autres outrages, en leurs femmes, enfans et biens: comme
+aussi par diverses exactions et tailles; les contraignant de
+contribuer tant aux bastimens des nouvelles citadelles et
+fortifications des villes, qu'il fit à leur oppression, que de fournir
+centiesmes et vingtiesmes deniers, pour le paiement des soldats, en
+partie par luy amenez et en partie par luy levez de nouveau, pour les
+employer contre leurs compatriotes; et ceux qui, au danger de leur
+vie, se hazardoient à défendre la liberté du pays, afin qu'aux sujets
+ainsi appauvris il ne restât aucun moyen pour empescher ses desseins,
+et mieux effectuer l'instruction qui lui avoit esté baillée en
+Espagne, à sçavoir de traiter ces pays comme nouvellement conquis.
+
+»A laquelle fin, il changea pareillement, en aucuns lieux et villes
+principales l'ordre du gouvernement et de la justice, érigea nouveaux
+consaux, à la manière d'Espagne, directement contre les priviléges du
+pays.
+
+»Et finalement s'estimant hors de toute crainte, voulut par force
+introduire certaine imposition d'un dixième denier sur toutes sortes
+de marchandises et manufactures, à la totale ruine de la commune, de
+laquelle le bien et la prospérité consiste, la plupart, au trafique et
+manufactures; et ce, nonobstant une infinité de remonstrances faites
+au contraire, tant par chacune des provinces en particulier, que de
+toutes, en général; ce que par violence il auroit ainsi effectué, si
+ce n'eust esté que, bientost après, par le moyen de monseigneur le
+prince d'Orange et de bon nombre de gentilshommes et autres natifs de
+ces pays, bannis par ce duc d'Alve, suivant le party dudit seigneur
+prince et estant pour la pluspart en son service, et autres inhabitans
+affectionnez à la liberté de leur patrie, les provinces de Hollande et
+de Zélande ne se fûssent révoltées et mises sous la protection dudit
+seigneur prince.
+
+»Contre lesquelles deux provinces ledit duc d'Alve a depuis, durant
+son gouvernement, et après lui, le grand commandeur de Castille,
+envoyé en son lieu par le roy, non pour adoucir et modérer quelque peu
+la tyrannie de son prédécesseur, mais pour la poursuivre plus
+couvertement et cauteleusement qu'il n'avoit fait, contraint les
+provinces, qui par leurs garnisons et citadelles étoient réduites sous
+le joug espagnol, d'employer leurs personnes et tous leurs moyens pour
+aider à les subjuguer, sans toutefoys en rien soulager lesdites
+provinces, ainsi en les traitant comme ennemis, présentant aux
+Espagnols, sous ombre d'une mutinerie, à la vue dudit commandeur,
+d'entrer par force en la ville d'Anvers, y séjourner l'espace de six
+semaines, vivans à discrétion, à la charge des povres bourgeois, les
+contraignant pardessus ce, pour estre deschargez de leurs violences,
+de fournir la somme de quatre cent mille florins pour le paiement de
+la solde desdits Espagnols. Quoy fait, lesdits soldats prenans par la
+connivence de leurs chefs, tant plus de hardiesse, se sont avancez de
+prendre ouvertement les armes contre le pays: tâchans premièrement de
+surprendre la ville de Bruxelles, et au lieu du siége ancien et
+ordinaire des princes de pardeçà, faire illec un nid de leurs rapines;
+ce que, en leur succédant selon leur dessein, prinrent par force et
+violence la ville d'Alost, et tost après forcèrent la ville de
+Maëstricht. Et depuis estant violemment entrez en la ville d'Anvers,
+l'ont pillée, saccagée et mise à feu et à sang, et ainsi traitée, que
+les plus barbares et cruels ennemis d'un pays n'en auroient sceu faire
+davantage ne pire: au dommage indicible non seulement des povres
+inhabitans, mais quasi de toutes les nations du monde, qui avoyent
+illec leurs marchandises, debtes et argent.
+
+«Et combien que lesdits Espagnols, par ordonnance du conseil d'Estat,
+auquel le roy, par le trespas advenu dudit grand commandeur peu
+auparavant avait conféré le gouvernement général du pays, fûssent, en
+la présence mesme de Jéronimo de Rhoda, déclairez et publiez ennemis
+du pays, ledit de Rhoda toutefois, de son autorité privée, comme il
+est à présumer en vertu de certaine secrète instruction qu'il avoit
+d'Espagne, entreprist d'estre chef desdits Espagnols et de leurs
+adhérens; de manière que, sans respecter ledit conseil d'estat, il
+usurpa le nom et authorité du roy, contrefit son sceau et se porta en
+gouverneur et lieutenant du roy en ces pays.
+
+«Ce qu'au mesme instant esmeut les estats d'accorder avec mondit sieur
+le prince d'Orange et les estats de Hollande et Zélande; lequel accord
+a par ledit conseil d'Estat, comme légitimes gouverneurs, esté
+approuvé, pour, conjoinctement et de main commune, faire la guerre aux
+Espagnols, communs ennemis de la patrie et les déchasser de ces pays;
+sans toutefois que comme bons sujets ils aient entretant obmis par
+diverses remonstrances et humbles requestes de pourchasser avec toute
+diligence, par tous moyens convenables et possibles vers le roy: qu'en
+prenant égard aux fautes, troubles et inconvéniens déjà survenus et
+apparentement encore à suivre, il luy plût faire sortir les Espagnols
+hors de ces pays, et premièrement ceux qui auroient esté cause des
+saccagemens et ruines des principales villes de son pays, et d'autres
+innumérables forces et violences que ses povres sujets avoient
+souffert, à la consolation et soulagement de ceux qui les avoient
+endurez, et à l'exemple de tous autres.
+
+«Si est-ce nonobstant que le roy encores qu'il fît semblant par
+paroles que ce qui estoit advenu luy desplaisoit et estoit contre son
+gré, et qu'il avoit intention d'en punir les chefs et auteurs et de
+vouloir pourvoir et donner ordre avec toute clémence au repos du
+pays, comme il appartenoit à un prince bénin, n'a pas seulement
+négligé de faire la punition dudit chef et auteurs, ains au contraire,
+comme assez il appert que tout estoit avec son consentement et
+préalable délibération de son conseil d'Espagne, ainsi que certaines
+lettres siennes, peu après interceptées ont donné pleine foy: par
+lesquelles estoit escrit audit Rhoda et aux autres capitaines, auteurs
+du mal, que le roy non seulement ne blâmoit point leur fait, mais le
+trouvoit bon et le prisoit, promettant les récompenses, signament
+ledit Rhoda, comme ayant fait un singulier service; ce qu'à son retour
+en Espagne et à tous autres ministres de sa tyrannie exercée en ces
+pays il auroit par effet démontré.
+
+»Au mesme temps aussy, le roy pensant de tant mieux esblouyr les yeux
+de ses sujets, envoya en ces pays, pour gouverneur général, son frère
+bastard, dom Juan d'Autriche, comme estant de son sang; lequel sous
+prétexte de déclarer aux estats qu'il trouvoit bonne et approuvoit la
+pacification faite à Gand, promit de faire sortir les Espagnols, de
+faire punir les auteurs des violences et désordres advenus en ces
+pays, et de mettre ordre au repos général et réintégration de leur
+ancienne liberté: tascher de séparer lesdits Estats et de subjuguer un
+pays et l'autre après.
+
+»Par permission et providence de Dieu, ennemy de toute tyrannie, il
+fut découvert, par l'interception de certaines lettres, qu'il avoit
+charge du roy de se reigler en ces pays suyvant l'instruction qui luy
+seroyt donnée par Rhoda; et, pour couvrir telle chose, le roy
+défendoit à dom Juan et à Rhoda de ne s'entrevoir ou parler l'un à
+l'autre; luy commandant de se comporter avec les grands et principaux
+seigneurs avec toute bénignité et bénévolence, pour gagner leurs
+affections: jusques à ce que, par leur assistance et moyen, il eût pû
+réduire la Hollande et Zélande, pour après faire sa volonté des autres
+provinces. Sur quoy aussy dom Juan, nonobstant qu'il avoit
+solennellement juré, en présence de tous les estats du pays,
+d'observer ladite pacification de Gand, contrairement à cela, chercha
+par le moyen de leurs colonels, lesquels il avoit déjà à sa dévotion,
+toutes manières pour, par grandes promesses, gagner les soldats
+allemands, lesquels estoient alors en garnison et avoient en garde les
+principales villes et forteresses du pays, desquels par ce moyen il se
+fit maistre; comme déjà, par l'induction de leurs colonels, il les
+avoit gagnez et attirez, se tenant assuré des places par eux
+occupées: pour, par ce moyen, forcer ceux qui ne se voudroient joindre
+avec luy à faire la guerre au prince d'Orange et à ceux de Hollande et
+Zélande; par ainsi susciter une plus sanglante et cruelle guerre
+intestine, qu'elle n'avoit esté auparavant.
+
+»Mais comme toutes choses qui se traitent fainctement, couvertement et
+par dissimulation ne peuvent longtemps demeurer cachées, venant les
+menées de don Juan à estre descouvertes, comme qu'il sceut effectuer
+ce qu'il avoit désigné, il ne sceut mener ses conceptions et
+entreprises à la fin qu'il prétendoit.
+
+»Ce nonobstant, toutefois, il suscita nouvelle guerre laquelle dure
+encore jusques à présent, au lieu d'un repos et paix assurée, dont, à
+son arrivée, il se vantoit tant.
+
+»Lesquelles susdites raisons nous ont donné assés d'occasions pour
+deschasser le roy d'Espagne, et de chercher un autre puissant et benin
+seigneur pour ayder à deffendre ces pays et les prendre en sa
+protection. Et ce, d'autant plus que lesdits pays ont desjà receu
+telles foules, souffert tels outrages, et ont esté délaissez et
+abandonnez par leur prince jà par l'espace de plus de vingt ans,
+durant lesquels les habitans ont esté traitez, non comme sujets, mais
+comme ennemis; leur propre prince et seigneur s'efforçant de les
+ruiner par force d'armes.
+
+»En outre, après le trespas de don Juan, ayant envoyé le baron de
+Selles, lequel, sous prétexte de mettre en avant quelques moyens
+d'accord, déclaira suffisamment que le roy ne vouloit advouer la
+pacification faite à Gand, laquelle toutefois dom Juan avoit juré en
+son nom de maintenir, mettant ainsi, de jour à autre, plus graves
+conditions d'accord.
+
+»Nonobstant quoy, nous n'avons, pour nous acquitter de nostre devoir,
+voulu laisser, par humbles remonstrances escrites, y employant mesme
+la faveur et intercession des principaux seigneurs et princes de la
+chrestienté, et par tous moyens, continuellement et sans intermission,
+de chercher à nous réconcilier et accorder avec le roy.
+
+»Ayant aussi eu dernièrement bien longtemps noz députez à Coulogne,
+espérans _illec_, par intercession de la majesté impériale et des
+seigneurs princes électeurs estant à ce entremis, d'impétrer une paix
+assurée, avec quelque gracieuse et modérée liberté de la religion
+(laquelle concerne principalement Dieu et les consciences) selon que
+la constitution des affaires du pays le requéroit pour lors.
+
+»Mais nous avons finalement trouvé par expérience, que par icelle
+remonstrance et communication à Coulogne ne pouvions rien obtenir du
+roy, et que ladite communication estoit seulement pratiquée et servoit
+pour désunir les provinces et les mettre en discord, pour tout plus
+facilement vaincre et subjuguer l'un devant, et l'autre après, et
+exécuter contre icelles leurs premiers desseins.
+
+»Ce qui est depuis évidemment apparu par certain placard de
+proscription que le roy fit publier, par lequel nous et tous les
+habitans desdites Provinces-Unies, officiers d'icelles et tenant leur
+party, sont déclairez rebelles, et pour tels, avoir forfait, corps et
+biens, promettant en oultre grande somme de deniers à celuy qui
+tueroit ledit seigneur prince; le tout, pour rendre odieux les propres
+habitans, empescher leur navigation et trafique, et les mettre en un
+extrême désespoir: tellement que, désespérant totalement de tous
+moyens de réconciliation, et destituez de tout autre remède et
+secours, avons, suivant la loy de nature, pour la tuition et deffence
+de noz (et des autres habitans) droits, priviléges et anciennes
+coustumes, et de la liberté de la patrie, la vie et l'honneur de nous,
+nos femmes et enfans, et postérité, afin qu'ils ne viennent à tomber
+en la servitude des Espagnols, délaissant à bon droit le roy
+d'Espagne, esté contraints de trouver et practiquer autres moyens,
+tels que, pour nostre plus grande sûreté et conservation de nos
+droits, privilèges et libertés susdites, avons advisé le mieux
+convenir.
+
+«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et
+pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun
+accord, délibération et consentement, déclaré, etc., etc., etc.»
+
+
+
+
+XIX
+
+ Circonstances qui déterminèrent Jauréguy à attenter à la vie du
+ prince d'Orange.
+ (De Thou, _Hist. univ._, t. VI, p. 178 à 180.)
+
+
+«Depuis la proscription du prince d'Orange, Jean d'Ysunca, Biscayen,
+natif de la ville de Victoria, qui avoit été autrefois commissaire des
+vivres aux Pays-Bas, cherchoit continuellement quelque moyen d'avancer
+sa fortune. Pendant qu'il étoit occupé de cette pensée, il apprit que
+Gaspard d'Annastro, son compatriote, qui faisoit depuis longtemps la
+banque à Anvers, étoit sur le point de faire banqueroute. Il crut que
+dans le désordre où étoient ses affaires il ne seroit pas difficile de
+l'engager à quelque coup hardi.
+
+»Il y avoit environ dix mois qu'il lui avoit écrit de Lisbonne, et il
+l'avoit depuis fait solliciter par ses émissaires d'entreprendre une
+chose qui lui seroit, disoit-il, aussi honorable qu'utile, qui
+tourneroit à la gloire de Dieu, que le prince d'Orange attaquoit par
+son hérésie, et à la tranquillité des Pays-Bas qu'il troubloit par sa
+révolte. Et, pour l'encourager, il lui envoya un brevet du roi, qui
+lui promettoit, après l'action, quatre-vingt mille ducats, argent
+comptant, une commanderie de Saint-Jacques, et une fortune éclatante.
+
+»Annastro, effrayé du péril auquel il s'exposeroit, balança longtemps;
+mais enfin ses malheurs augmentant tous les jours, il prend conseil de
+son désespoir, s'ouvre à son caissier, nommé Antoine de Venero, natif
+de Bilbao, et, après lui avoir découvert le mauvais état de ses
+affaires, il lui communiqua la proposition d'Ysunca. Il fondoit en
+larmes en lui parlant; et Venero, touché des malheurs de son maître,
+laissa aussi tomber des larmes. Cependant la proposition lui fit
+horreur, soit par la vue du péril, soit par un motif de conscience.
+
+»Annastro, voyant que Venero ne s'offroit point à le servir, lui
+demanda s'il croyoit que Jean de Jauréguy fût disposé à entreprendre
+un coup pareil. Ce Jauréguy, qui servoit à la banque, étoit un jeune
+homme d'environ vingt ans, d'un caractère sombre et opiniâtre; ce qui
+faisoit juger à son maître que, s'il se déterminoit une fois, il ne
+reculeroit pas.
+
+»Venero lui en fit un scrupule, et lui demanda si, en conscience, il
+pouvoit exposer un jeune étourdi à une mort certaine. Mais Annastro
+soutint que, le prince d'Orange ayant été déclaré criminel de
+leze-majesté et proscrit par le prince qui a droit de suppléer à la
+loi, il étoit permis à tout le monde de le tuer, comme un homme
+justement condamné, qu'il avoit consulté les théologiens d'Espagne et
+qu'ils lui avoient répondu qu'il n'y avoit point de difficulté;
+qu'ainsi il ne lui restoit aucun scrupule sur cet article.
+
+»Aussitôt, ayant renvoyé Venero, il fait venir Jauréguy et, jetant un
+grand soupir, à son abord: «--Si je ne connaissois, dit-il, votre
+fidélité, votre constance et votre piété sincère, je ne m'adresserois
+pas à vous, dans l'état malheureux où sont les affaires publiques et
+les miennes. Vous voyez encore mes yeux tout rouges et baignés de
+pleurs, et je crois que vous n'en ignorez pas la cause; car je
+remarque depuis longtemps que vous êtes sensible aux outrages que l'on
+fait à notre souverain, et que, quoique vous soyez né en Espagne aussi
+bien que moi, vous ne laissez pas d'être touché des maux de ces
+provinces, qui sont à notre égard, comme une seconde patrie. J'ai vû
+d'ailleurs que vous plaigniez sincèrement mon sort et que vous étiez
+touché de me voir réduit à un état si malheureux par la faute et par
+le malheur d'autrui. Il y a longtemps que je cherche quelque moyen de
+me tirer de l'abyme où je suis: mais enfin voici une occasion que
+m'offre la Providence. Vous pouvez, si vous avez du courage, délivrer
+votre roi, votre patrie, et votre maître. Considérez qui est la cause
+et l'auteur de tous nos maux: c'est sans doute le prince d'Orange,
+qui, après avoir violé la foi qu'il devoit à Dieu, vient de renoncer
+hautement à celle qu'il avoit jurée à son roi. Quoique proscrit, comme
+il le méritoit, il a eu l'insolence de publier un écrit injurieux, où
+il ose attaquer le nom et la majesté de son prince; et, pour comble
+d'attentat, après avoir fasciné les esprits par ses manières
+populaires, il vient de donner aux habitans du pays un prince étranger
+pour souverain. Notre roi l'a donc justement condamné à mort. C'est de
+cet homme qu'il faut nous défaire, si nous voulons nous acquitter de
+ce que nous devons à Dieu, au roi et à la patrie. Le roi promet de
+grandes récompenses; mais j'en suis moins touché, quoiqu'elles
+puissent être utiles pour mes affaires et pour les vôtres, que du
+devoir que notre conscience nous impose. Il me semble qu'elle nous
+reproche notre lâcheté, disons plus, notre perfidie, si nous laissons
+vivre plus longtemps un tyran, ennemi de Dieu et des hommes, et qui
+est né pour le malheur et pour la ruine de ces provinces.»
+
+»En parlant ainsi, il fondoit en larmes, et, jugeant à la mine du
+jeune homme et à son regard fixe, qu'il entroit dans ses vues, il se
+jeta à son cou et l'embrassa étroitement.
+
+»Jauréguy aussitôt lui répondit avec un air intrépide: «--Je suis tout
+prêt; me voilà affermi dans un dessein que je méditois depuis
+longtemps. Je méprise le péril et les conditions; je n'en veux aucune,
+et je suis résolu à mourir. Voyez seulement de quelle arme je dois me
+servir. Comme je n'ai pas l'usage des armes à feu, je serai plus sûr
+avec le fer. Je ne vous demande qu'une grâce: c'est de prier Dieu pour
+moi, d'obtenir du roi qu'il fasse du bien à mon père, et qu'il ne
+laisse pas mourir ce vieillard dans la misère.
+
+»--Je loue votre résolution et votre fermeté, interrompit Annastro;
+mais il faut que vous ayez une meilleure idée du succès: j'espère que
+vous vivrez et que vous jouirez de la gloire qu'une si belle action
+vous promet. Comptez sur l'efficacité des prières et des voeux dont je
+vais vous montrer des copies.»
+
+»Aussitôt il remplit ses tablettes d'enchantemens et de billets
+superstitieux, conçus en forme de prières; mais surtout il y glisse un
+écrit sur lequel il comptoit beaucoup plus que les prétendus secrets
+de la magie; et il eut soin de le disposer de manière qu'on ne pouvoit
+s'empêcher de le lire dès qu'on tenoit les tablettes. Par cet écrit on
+promettoit, au nom du roi, que si le magistrat de quelque ville que ce
+fût traitoit bien celui qui auroit tué le prince d'Orange, cette ville
+obtiendroit du roi toutes les grâces qu'elle voudroit demander.
+Annastro, qui craignoit quelque remords de la part de ce jeune
+furieux, dès qu'il seroit de sang-froid, étoit bien aise de lui faire
+espérer l'impunité.
+
+»Cette ruse lui réussit; et Jauréguy, persistant dans sa résolution,
+entreprit de l'exécuter, au dimanche, 18 de mars.
+
+»Annastro était sorti de la ville, le mardi d'auparavant: ayant passé
+à Bruges, à Dunkerque et à Gravelines, il s'étoit rendu à Tournai.
+
+»Le jour que Jauréguy avoit pris étant arrivé, il se confessa à
+Antoine Timmermann, autrefois dominicain, qui avait coutume de dire la
+messe en secret dans la maison d'Annastro et de faire des conférences
+de piété pour lui et de ses domestiques. A la fin de sa confession,
+ce forcené ajouta qu'il avoit résolu de tuer le prince d'Orange, pour
+délivrer les Pays-Bas de la tyrannie et de l'hérésie. Timmermann
+approuva ce dessein, pourvu que ce ne fût point l'avarice qui
+conduisît sa main, mais la gloire de Dieu, le service du roi, et le
+bien de sa patrie. A cette condition, il fut absous de ses péchés, et,
+après la messe, il reçut l'Eucharistie.
+
+Jauréguy dit ensuite à Venero qu'il alloit exécuter son projet, il but
+un coup d'un vin étranger, et se rendit à la citadelle, où logeoit le
+prince d'Orange.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de
+ Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée
+ par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils
+ veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de
+ Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences
+ employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans
+ laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa
+ protestation, par acte authentique, contre la contrainte
+ qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à
+ l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se
+ repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort
+ de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par
+ l'opiniâtreté de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions
+ d'abbesse, que celles qui se concilient avec les
+ enseignements du pur Évangile, qu'elle a été amenée à
+ connaître par ses relations avec quelques-unes des hautes
+ personnalités du protestantisme, telles, notamment, que sa
+ soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne d'Albret, reine de
+ Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en secondes noces,
+ Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses actions,
+ Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et à la
+ reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de
+ Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une
+ retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de
+ l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour
+ toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où
+ elle est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au
+ duc de Montpensier. 1
+
+ CHAPITRE II
+
+ Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ
+ de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur
+ palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre.
+ Dépositions importantes des religieuses.--Négociations
+ entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
+ Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne
+ d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection
+ de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne
+ d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la
+ mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres
+ de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français
+ qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à
+ l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes
+ relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou,
+ Jean Taffin et autres personnages distingués, ses
+ compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de
+ Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du
+ roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à
+ Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui
+ s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son
+ cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères
+ et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc du Bouillon en
+ décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon
+ le veuvage de la duchesse, sa soeur. 35
+
+ CHAPITRE III
+
+ Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
+ Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de
+ l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
+ Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse
+ de Charlotte.--La demande du prince est définitivement
+ accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne
+ pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de
+ Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y
+ tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour
+ l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La
+ jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
+ vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés
+ à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des
+ Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à
+ l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de
+ Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage avec
+ Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les nouveaux
+ époux se rendent de La Brielle à Dordrecht.--Chaleureux
+ accueil qu'ils reçoivent dans ces deux villes.--Chant
+ composé en leur honneur. 73
+
+ CHAPITRE IV
+
+ Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa
+ belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
+ frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de
+ la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à
+ Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à
+ l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de
+ Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
+ vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier,
+ son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des
+ sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
+ sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au
+ sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle
+ s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
+ dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires
+ publiques depuis l'insuccès des _Conférences de
+ Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet
+ 1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de
+ Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
+ d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral
+ Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces
+ par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits
+ dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du
+ prince et de la princesse d'Orange avec François de
+ Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
+ Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
+ d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la
+ Zélande.--_Union de Bruxelles._ 98
+
+ CHAPITRE V
+
+ Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la
+ mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa
+ correspondance avec Marie de Nassau et avec François de
+ Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de
+ Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
+ rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant
+ pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de
+ la princesse dans la partie septentrionale des
+ Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht.
+ Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de
+ Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords
+ commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau,
+ d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt
+ appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à
+ Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son
+ mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le
+ rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de
+ Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires
+ publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est
+ élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de
+ l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas. 128
+
+ CHAPITRE VI
+
+ Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume
+ au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc
+ Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10
+ décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise
+ des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume
+ domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie
+ à sa cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les
+ Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils
+ donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse à
+ Despruneaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les
+ Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince
+ et de la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans
+ les Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de
+ Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion du son
+ baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du
+ duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de
+ Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces
+ troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint
+ Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité
+ d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre
+ Farnèse lui succède. 159
+
+ CHAPITRE VII
+
+ Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui
+ écrit. Touchant appel au coeur paternel.--Mission de
+ Chassincourt auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de
+ Charlotte.--Mémoire dont Chassaincourt est porteur.--Lettre
+ de Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé
+ de cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense
+ de Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et
+ de ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre
+ les autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte
+ pour éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de
+ leur généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause
+ de l'indépendance nationale et celle de la liberté
+ religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le
+ premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du
+ duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de
+ Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de
+ Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats
+ d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de
+ Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès
+ de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse
+ d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de
+ Ph. de Mornay et de Guillaume.--Répression de ces
+ troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en
+ 1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis
+ et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute
+ vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement
+ de diverses affaires d'État.--Éloge par le comte Jean de la
+ princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert
+ Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de
+ Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge.
+ Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte
+ Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau. 186
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ Traité conclu avec le duc d'Anjou au
+ Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à
+ l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse
+ aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des
+ ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre
+ Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
+ avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
+ affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
+ et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de
+ Nassau rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de
+ Philippe II.--Il la communique aux états généraux. Langage
+ qu'il leur tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de
+ Guillaume de Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son
+ _Apologie_ à la plupart des souverains et des princes de
+ l'Europe.--Citation de quelques-uns des principaux passages de
+ l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable
+ document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement
+ de Charlotte de Bourbon. 220
+
+ CHAPITRE IX
+
+ Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de
+ Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a
+ lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef
+ d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les
+ jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent,
+ à se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en
+ France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange
+ à La Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit
+ d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de
+ l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec
+ Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président
+ Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa
+ petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt
+ de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J.
+ Borluut.--Assemblée à La Haye des députés des
+ Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant
+ Cambrai. 246
+
+ CHAPITRE X
+
+ Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre
+ 1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de
+ libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18
+ novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre
+ de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de
+ Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de
+ François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur
+ la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
+ du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la
+ princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son
+ retour en Angleterre. 270
+
+ CHAPITRE XI
+
+ Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de
+ Nassau.--Paroles de Guillaume--Soins que lui donne Charlotte
+ de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres
+ des états généraux aux provinces et aux villes de
+ l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des
+ complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la
+ guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
+ des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une
+ rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants
+ tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par
+ Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de
+ la princesse au comte Jean.--Service d'actions de
+ grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
+ obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du
+ duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion. 298
+
+ APPENDICE Page 319
+
+FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES
+
+
+Paris.--Imprimerie Ve P. Larousse et Cie, rue Montparnasse, 19
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Charlotte de Bourbon, by Jules Delaborde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHARLOTTE DE BOURBON ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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